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Royer-Collard.--On veut me faire +nommer auditeur au Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas +lieu--J'entre dans l'Université--J'ouvre mon cours d'histoire +moderne--Salons libéraux et comité royaliste--Caractère des diverses +oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance du +Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et +Flaugergues--Je pars pour Nîmes--État et aspect de Paris et de la France +en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens à Paris et je +suis nommé secrétaire général au ministère de l'intérieur. + +(1807-1814.) + +J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de mes contemporains; +je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là pour en répondre. +Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes +luttes une petite arène, à défaut de la grande, maintenant fermée. J'ai +beaucoup lutté dans ma vie, et avec ardeur. L'âge et la retraite ont +répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément +serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de +tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun +sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de +franchise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voulant +parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord +que du fond de la tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et +pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles, +plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je ne me flatte +guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les +entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres. + +D'autres raisons encore me décident. La plupart des. Mémoires sont +publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop tôt, ils sont indiscrets ou +insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on +tait ce qui serait curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont +perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; les contemporains +ne sont plus là pour mettre à profit les vérités qui s'y révèlent et +pour prendre à leurs récits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus +qu'une valeur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une curiosité +oisive. Quoique je sache combien l'expérience s'évanouit en passant +d'une génération à l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument +rien, ni que la connaissance précise des fautes des pères et des raisons +de leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les enfants. Je +voudrais transmettre à ceux qui viendront après moi, et qui auront +aussi leurs épreuves, un peu de la lumière qui s'est faite, pour moi, +à travers les miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le +pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire; deux grandes +causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui +les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas +hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir +absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en +mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais +point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service ni à son +triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en +remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs, +quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances. + +Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus +grands, Thucydide, Xénophon, Salluste, César, Tacite, Machiavel, +Clarendon, ont écrit et quelques-uns ont eux-mêmes publié l'histoire +de leur temps et des événements auxquels ils avaient pris part Je +n'entreprends point une telle oeuvre; le jour de l'histoire n'est pas +venu pour nous, de l'histoire complète et libre, sans réticence ni sur +les faits ni sur les hommes. Mais mon histoire propre et intime, ce que +j'ai pensé, senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon pays, +ce qu'ont pensé, senti et voulu avec moi les amis politiques auxquels +j'ai été associé, la vie de nos âmes dans nos actions, je puis dire cela +librement, et c'est là surtout ce que j'ai à coeur de dire, pour être, +sinon toujours approuvé, du moins toujours connu et compris. A cette +condition, d'autres marqueront un jour avec justice notre place dans +l'histoire de notre temps. + +Je ne suis entré qu'en 1814 dans la vie publique; je n'avais servi ni la +Révolution ni l'Empire. Étranger par mon âge à la Révolution, je suis +resté étranger à l'Empire par mes idées. Depuis que j'ai pris quelque +part au gouvernement des hommes, j'ai appris à être juste envers +l'empereur Napoléon: génie incomparablement actif et puissant, admirable +par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement, +et par son énergique et efficace rapidité dans la reconstruction de la +charpente sociale. Mais génie sans mesure et sans frein, qui n'acceptait +ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite à ses désirs ni à ses volontés, +et qui par là demeurait révolutionnaire en combattant la révolution; +supérieur dans l'intelligence des conditions générales de la société, +mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossièrement, les +besoins moraux de la nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction +avec un bon sens sublime, tantôt les méconnaissant et les offensant avec +un orgueil impie. Qui eût pu croire que le même homme qui avait fait le +Concordat et rouvert en France les églises enlèverait le pape de Rome +et le retiendrait prisonnier à Fontainebleau? C'est trop de maltraiter +également les philosophes et les chrétiens, la raison et la foi. Entre +les grands hommes ses pareils, Napoléon a été le plus nécessaire à son +temps, car nul n'a fait si promptement ni avec tant d'éclat succéder +l'ordre à l'anarchie, mais aussi le plus chimérique en vue de l'avenir, +car après avoir possédé la France et l'Europe, il a vu l'Europe le +chasser, même de la France, et son nom demeurera plus grand que ses +oeuvres, dont les plus brillantes, ses conquêtes, ont tout à coup et +entièrement disparu avec lui. En rendant hommage à sa grandeur, je ne +regrette pas de ne l'avoir appréciée que tard et quand il n'était plus; +il y avait pour moi, sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et +trop de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de liberté. + +Ce n'est pas que je fusse, à cette époque, très-préoccupé de la +politique, ni très-impatient que la liberté m'en ouvrît l'accès. Je +vivais dans la société de l'opposition, mais d'une opposition qui ne +ressemblait guère à celle que nous avons vue et faite pendant trente +ans. C'étaient les débris du monde philosophique et de l'aristocratie +libérale du XVIIIe siècle, les derniers représentants de ces salons qui +avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question, +tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutôt +que par aucun dessein d'intérêt et d'ambition. Les mécomptes et les +désastres de la Révolution n'avaient point fait abjurer aux survivants +de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient +sincèrement libéraux, mais sans prétentions pressantes, et avec la +réserve de gens qui ont peu réussi et beaucoup souffert dans leurs +tentatives de réforme et de gouvernement. Ils tenaient à la liberté de +la pensée et de la parole, mais n'aspiraient point à la puissance; ils +détestaient et critiquaient vivement le despotisme, mais sans rien faire +pour le réprimer ou le renverser. C'était une opposition de spectateurs +éclairés et indépendants qui n'avaient aucune chance ni aucune envie +d'intervenir comme acteurs. + +Société charmante, dont, après une longue vie de rudes combats, je me +plais à retrouver les souvenirs. M. de Talleyrand me disait un jour: +«Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que +c'est que le plaisir de vivre.» Quel puissant plaisir en effet que celui +d'un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de +troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait +en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passe-temps, qui +n'imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice, et leur +ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives! Le XVIIIe siècle a +été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles, car +il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes +les faiblesses de l'humanité; il l'a en même temps élevée et énervée, +flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres +penchants, l'enivrant d'espérances sublimes et la berçant de molles +complaisances. Aussi a-t-il fait pêle-mêle des utopistes et des +égoïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des +incrédules moqueurs, enfants très-divers du même temps, mais tous +charmés de leur temps et d'eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur +commune ivresse à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en +1807, le chaos avait depuis longtemps éclaté; l'enivrement de 1789 avait +bien complètement disparu; la société, tout occupée de se rasseoir, +ne songeait plus à s'élever en s'amusant; les spectacles de la force +avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la +froideur, l'isolement des sentiments et des intérêts personnels, c'est +le train et l'ennui ordinaires du monde; la France, lasse d'erreurs et +d'excès étranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans +cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les fidèles héritiers +des salons lettrés du XVIIIe siècle y demeuraient seuls étrangers; seuls +ils conservaient deux des plus nobles et plus aimables dispositions +de leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit et cette +promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée, +ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur +les relations sociales tant de fécondité et de douceur. + +J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse épreuve. Amené dans cette +société par un incident de ma vie privée, j'y arrivais très-jeune, +parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé, +quelque instruction et un goût très-vif pour les plaisirs nobles, +les lettres et la bonne compagnie. Je n'y apportais pas des idées en +harmonie avec celles que j'y trouvais; j'avais été élevé à Genève, dans +des sentiments très-libéraux, mais dans des habitudes austères et des +croyances pieuses, en réaction contre la philosophie du XVIIIe siècle +plutôt qu'en admiration de ses oeuvres et de son influence. Depuis que +je vivais à Paris, la philosophie et la littérature allemandes étaient +mon étude favorite; je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller, +beaucoup plus que Condillac et Voltaire. M. Suard, l'abbé Morellet, le +marquis de Boufflers, les habitués des salons de Mme d'Houdetot et de +Mme de Rumford, qui m'accueillaient avec une extrême bonté, souriaient +et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chrétiennes et de mon +enthousiasme germanique; mais au fond cette diversité de nos idées et de +nos habitudes était pour moi, dans leur société, une cause d'intérêt et +de faveur plutôt que de mauvais vouloir ou seulement d'indifférence. Ils +me savaient aussi sincèrement attaché qu'eux-mêmes à la liberté et à +l'honneur de l'intelligence humaine, et j'avais pour eux quelque chose +de nouveau et d'indépendant qui leur inspirait de l'estime et de +l'attrait. Ils m'ont, à cette époque, constamment soutenu de leur +amitié et de leur influence, sans jamais prétendre à me gêner dans nos +dissentiments. J'ai appris d'eux plus que de personne à porter dans +la pratique de la vie cette large équité et ce respect de la liberté +d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment +libéral. + +En toute occasion, cette généreuse disposition se déployait. En 1809, M. +de Chateaubriand publia _les Martyrs_. Le succès en fut d'abord pénible +et très-contesté. Parmi les disciples du XVIIIe siècle et de Voltaire, +la plupart traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les plus modérés +lui portaient peu de faveur. Ils ne goûtaient pas ses idées, même quand +ils ne croyaient pas devoir les combattre, et sa façon d'écrire choquait +leur goût dénué d'imagination et plus fin que grand. Ma disposition +était toute contraire; j'admirais passionnément M. de Chateaubriand, +idées et langage; ce beau mélange de sentiment religieux et d'esprit +romanesque, de poésie et de polémique morale, m'avait si puissamment +ému et conquis que, peu après mon arrivée à Paris, en 1806, une de +mes premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à M. de +Chateaubriand une très-médiocre épître en vers dont il s'empressa de me +remercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre flatta +ma jeunesse, et _les Martyrs_ redoublèrent mon zèle. Les voyant si +violemment attaqués, je résolus de les défendre dans _le Publiciste_, où +j'écrivais quelquefois; et quoique fort éloigné d'approuver tout ce +que j'en pensais, M. Suard, qui dirigeait ce journal, se prêta +complaisamment à mon désir. J'ai connu très-peu d'hommes d'un naturel +aussi libéral et aussi doux, quoique d'un esprit minutieusement délicat +et difficile. Il trouvait dans le talent de M. de Chateaubriand plus à +critiquer qu'à louer; mais c'était du talent, un grand talent, et à ce +titre il restait pour lui bienveillant, quoique toujours et finement +moqueur. C'était de plus un talent plein d'indépendance, engagé dans +l'opposition et en butte à la redoutable humeur du pouvoir impérial: +autres mérites auxquels M. Suard portait beaucoup d'estime. Il me laissa +donc, dans le _le Publiciste_, libre carrière, et j'y pris parti pour +_les Martyrs_ contre leurs détracteurs. + +M. de Chateaubriand en fut très-touché et s'empressa de me le témoigner. +Mes articles devinrent entre nous l'objet d'une correspondance +qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans plaisir[1]. Il m'expliquait +ses intentions et ses raisons dans la composition de son poëme, +discutait avec quelque susceptibilité, et même avec un peu d'humeur +cachée sous sa reconnaissance, les critiques mêlées à mes éloges, et +finissait par me dire: «Au reste, monsieur, vous connaissez les tempêtes +élevées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie +qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la colère; c'est +ce _Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de +la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, +et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, +dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain point. +Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que +les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes +qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la +bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui +dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais... + +[Note 1: J'insère dans les _Pièces historiques_, placées à la fin de +ce volume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'écrivit à cette +époque et à ce sujet. (_Pièces historiques_, n° I.)] + +Je ne renonce point à l'espoir d'aller vous chercher, ni à vous recevoir +dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se +réunir pour se consoler; les idées généreuses et les sentiments élevés +deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les +retrouve... Agréez de nouveau, je vous en prie, l'assurance de ma haute +considération, de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez, +d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de +l'honneur.» + +Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l'honneur ont +persisté, à coup sûr, à travers nos luttes politiques; mais l'amitié n'y +a pas survécu. Lien trop beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut +pas prononcer si vite le nom. + +Quand on a vécu sous un régime de vraie et sérieuse liberté, on a +quelque envie et quelque droit de sourire en voyant ce qui, dans +d'autres temps, a pu passer pour des actes d'opposition factieuse selon +les uns, courageuse selon les autres. En août 1807, dix-huit mois avant +la publication des _Martyrs_, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en +allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de +ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore inconnu +moi-même, j'écrivis à madame de Staël pour lui demander l'honneur de +la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se +trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle; je venais de Paris; elle me +questionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le +public et les salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans +le _Mercure_ qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase +surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s'était +gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le silence de l'abjection, +l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du +délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi +dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien +paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron +prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des +cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant +obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent était sans doute ému et +saisissant, comme j'étais ému et saisi moi-même; madame de Staël me +prit vivement par le bras en me disant: «Je suis sûre que vous +joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez place dans +_Andromaque_.» C'était là , chez elle, le goût et l'amusement du moment. +Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint +à M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup en s'en +inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la phrase était +vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car le _Mercure_ fut +supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi l'empereur Napoléon, +vainqueur de l'Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas +pouvoir souffrir qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être +sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron +sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir +de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger! + +Les esprits élevés et un peu susceptibles pour le compte de la dignité +humaine avaient bien raison de ne pas goûter ce régime, et de prévoir +qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France; +mais il paraissait, à cette époque, si bien établi dans le sentiment +général du pays, on était si convaincu de sa force, on pensait si peu +à toute autre chance d'avenir, que, même dans cette région haute et +étroite où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait parfaitement +simple que les jeunes gens entrassent à son service, seule carrière +publique qui leur fût ouverte. Une femme d'un esprit très-distingué et +d'un noble coeur, qui me portait quelque amitié, madame de Rémusat se +prit du désir de me faire nommer auditeur au Conseil d'État; son cousin, +M. Pasquier, alors préfet de police et que je rencontrais quelquefois +chez elle, s'y employa de très-bonne grâce; et, de l'avis de mes plus +intimes amis, je ne repoussai point cette proposition, quoique, au fond +de l'âme, elle me causât quelque trouble. C'était au ministère des +affaires étrangères qu'on avait le projet de me faire attacher. +M. Pasquier parla de moi au duc de Bassano, alors ministre de ce +département, et au comte d'Hauterive, directeur des Archives. Le duc +de Bassano me fit appeler. Je vis aussi M. d'Hauterive, esprit fécond, +ingénieux et bienveillant pour les jeunes gens disposés aux fortes +études. Pour m'essayer, ils me chargèrent de rédiger un mémoire sur une +question dont l'Empereur était ou voulait paraître préoccupé, l'échange +des prisonniers français détenus en Angleterre contre les prisonniers +anglais retenus en France. De nombreux documents me furent remis à ce +sujet. Je fis le mémoire, et ne doutant pas que l'Empereur ne voulût +sérieusement l'échange, je mis soigneusement en lumière les principes +du droit des gens qui le commandaient et les concessions mutuelles qui +devaient le faire réussir. Je portai mon travail au duc de Bassano. J'ai +lieu de présumer que je m'étais mépris sur son véritable objet, et que +l'empereur Napoléon, regardant les prisonniers anglais qu'il avait en +France comme plus considérables que les Français détenus en Angleterre, +et croyant que le nombre de ces derniers était pour le gouvernement +anglais une charge incommode, n'avait au fond nulle intention +d'accomplir l'échange. Quoi qu'il en soit, je n'entendis plus parler de +mon mémoire ni de ma nomination. Je me permets de dire que j'en eus peu +de regret. + +Une autre carrière s'ouvrit bientôt pour moi qui me convenait mieux, car +elle était plus étrangère au gouvernement. Mes premiers travaux, surtout +mes _Notes critiques_ sur l'_Histoire de la décadence et de la chute de +l'Empire romain_, de Gibbon, et les _Annales de l'éducation_, recueil +périodique où j'avais abordé quelques-unes des grandes questions +d'éducation publique et privée, avaient obtenu, de la part des hommes +sérieux, quelque attention[2]. Avec une bienveillance toute spontanée, +M. de Fontanes, alors grand maître de l'Université, me nomma professeur +adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacretelle dans la +Faculté des lettres de l'académie de Paris; et peu après, avant que +j'eusse commencé mon enseignement, et comme s'il eût cru n'avoir pas +assez fait pour m'attacher fortement à l'Université, il divisa la chaire +en deux et me nomma professeur titulaire d'histoire moderne, avec +dispense d'âge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris mon +cours au collége du Plessis, en présence des élèves de l'École +normale et d'un public peu nombreux, mais avide d'étude, de mouvement +intellectuel, et pour qui l'histoire moderne, même remontant à ses +plus lointaines sources, aux Barbares conquérants de l'empire romain, +semblait avoir un intérêt pressant et presque Contemporain. + +[Note 2: Je publie, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de ce +volume, une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'écrivit de Bruxelles +à propos des _Annales de l'éducation_, et dans laquelle le caractère +et de l'homme et du temps se montre avec un aimable abandon. (_Pièces +historiques_, n° II.)] + +Ce n'était point là , de la part de M. de Fontanes, simplement un acte +de bienveillance attirée sur moi par quelques pages de moi qu'il avait +lues, ou quelques propos favorables qu'il avait entendus à mon sujet. +Ce lettré épicurien, devenu puissant et le favori intellectuel du +plus puissant souverain de l'Europe, aimait toujours les lettres pour +elles-mêmes et d'un sentiment aussi désintéressé que sincère; le beau le +touchait comme aux jours de sa jeunesse et de ses poétiques travaux. +Et ce qui est plus rare encore, ce courtisan raffiné_ d'un despote +glorieux, cet orateur officiel qui se tenait pour satisfait quand il +avait prêté à la flatterie un noble langage, honorait, quand il la +rencontrait, une indépendance plus sérieuse et prenait plaisir à le lui +témoigner. Peu après m'avoir nommé, il m'invita à dîner à sa maison de +campagne, à Courbevoie; assis près de lui à table, nous causâmes des +études, des méthodes d'enseignement, des lettres classiques et modernes, +vivement, librement, comme d'anciennes connaissances et presque comme +des compagnons de travail. La conversation tomba sur les poëtes latins +et leurs commentateurs; je parlai avec éloge de la grande édition de +Virgile par Heyne, le célèbre professeur de l'Université de Goettingue, +et du mérite de ses dissertations. M. de Fontanes attaqua brusquement +les savants allemands; selon lui, ils n'avaient rien découvert, rien +ajouté aux anciens commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur +Virgile et sur l'antiquité, que le père La Rue. Il était plein d'humeur +contre la littérature allemande en général, philosophes, poëtes, +historiens ou philologues, et décidé à ne pas les croire dignes de son +attention. Je les défendis avec la confiance de ma conviction et de ma +jeunesse, et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, lui dit +en souriant: «Ces protestants, on ne les fait jamais céder.» Mais +loin de m'en vouloir de mon obstination, il se plaisait évidemment au +contraire dans la franchise de ce petit débat. Sa tolérance pour mon +indépendance fut mise un peu plus tard à une plus délicate épreuve. +Quand j'eus à commencer mon cours, en décembre 1812, il me parla de mon +discours d'ouverture et m'insinua que j'y devrais mettre une ou deux +phrases à l'éloge de l'Empereur; c'était l'usage, me dit-il, surtout à +la création d'une chaire nouvelle, et l'Empereur se faisait quelquefois +rendre compte par lui de ces séances. Je m'en défendis; je ne voyais +à cela, lui dis-je, point de convenance générale; j'avais à faire +uniquement de la science devant un public d'étudiants; je ne pouvais +être obligé d'y mêler de la politique, et de la politique contre mon +opinion: «Faites comme vous voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un +mélange visible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, on s'en +prendra à moi; je nous défendrai, vous et moi, comme je pourrai[3].» + +[Note 3: Malgré ses imperfections, que personne ne sentira plus que moi, +on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ce discours, ma première +leçon d'histoire et ma première parole publique, et qui est resté enfoui +dans les archives de la Faculté des lettres, depuis le jour où il y fut +prononcé, il y a quarante-cinq ans. Je le joins aux _Pièces historiques_ +(n° III).] + +Il faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant que d'esprit +généreux en renonçant si vite et de si bonne grâce à l'exigence qu'il +m'avait témoignée. Pour le maître qu'il servait, l'opposition de la +société où je vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine; +c'était une pure opposition de pensée et de conversation, sans dessein +précis, sans passion efficace, grave pour la longue vue du philosophe, +mais indifférente à l'action du politique, et disposée à se contenter +longtemps de l'indépendance des idées et des paroles dans l'inaction de +la vie. + +En entrant dans l'Université, je me trouvai en contact avec une autre +opposition, moins apparente, mais plus sérieuse sans être, pour le +moment, plus active. M. Royer-Collard, alors professeur d'histoire de la +philosophie et doyen de la Faculté des lettres, me prit en prompte et +vive amitié. Nous ne nous connaissions pas auparavant; j'étais beaucoup +plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit +nombre de relations intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour +l'autre. C'était un homme, non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien +temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la +jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes, +sans déserter sa cause primitive et nationale. Esprit admirablement +libre et élevé avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus +profond qu'étendu, plus capable de mener loin une idée que d'en combiner +plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur +les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté +à répandre, sur des formes un peu solennelles, l'éclat imprévu d'une +imagination forte excitée par des impressions très-vives. Avant d'être +appelé à enseigner la philosophie, il n'en avait pas fait une étude +spéciale, ni le but principal de ses travaux, et dans nos vicissitudes +politiques de 1789 à 1814, il n'avait jamais joué un rôle important, ni +hautement épousé aucun parti. Mais il avait reçu dans sa jeunesse, sous +l'influence des traditions de Port-Royal, une forte éducation classique +et chrétienne; et après la _Terreur_, sous le régime du Directoire, il +était entré dans le petit comité royaliste qui correspondait avec Louis +XVIII, non pour conspirer, mais pour éclairer ce prince sur le véritable +état du pays, et lui donner des conseils aussi bons pour la France que +pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient +se retrouver un jour. Il était donc décidément spiritualiste en +philosophie et royaliste en politique; restaurer l'âme dans l'homme et +le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa +grande pensée: «Vous ne pouvez pas croire, m'écrivait-il en 1823, que +j'aie jamais pris le mot _Restauration_ dans le sens étroit et borné +d'un fait particulier; mais j'ai regardé et je regarde encore ce fait +comme l'expression d'un certain système de société et de gouvernement, +et comme la condition, dans les circonstances de la France, de l'ordre, +de la justice et de la liberté; tandis que, sans cette condition, le +désordre, la violence, et un despotisme irrémédiable, né des choses +et non des hommes, sont la conséquence nécessaire de l'esprit et des +doctrines politiques de la révolution.» Passionnément pénétré de cette +idée, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec +succès, dans sa chaire, contre l'école matérialiste du XVIIIe siècle, et +suivait du fond de son cabinet, avec anxiété mais non sans espoir, les +chances du jeu terrible où Napoléon jouait tous les jours son empire. + +Par ses grands instincts, Napoléon était spiritualiste; les hommes de +son ordre ont des éclairs de lumière et des élans de pensée qui leur +entr'ouvrent la sphère des hautes vérités. Dans ses bons moments, le +spiritualisme renaissant sous son règne, et sapant le matérialisme du +dernier siècle, lui était sympathique et agréable. Mais le despote avait +de prompts retours qui l'avertissaient qu'on n'élève pas les âmes sans +les affranchir, et la philosophie spiritualiste de M. Royer-Collard +l'offusquait alors autant que l'idéologie sensualiste de M. de Tracy. +C'était de plus un des traits de génie de Napoléon qu'il se souvenait +constamment de ces Bourbons si oubliés, et savait bien que là étaient +ses seuls concurrents au trône de France. Au plus fort de ses grandeurs, +il avait plus d'une fois exprimé cette idée, et elle lui revenait plus +claire et plus pressante quand il sentait approcher le péril. A ce titre +encore, M. Royer-Collard et ses amis, dont il connaissait bien les +sentiments et les relations, lui étaient profondément suspects et +importuns. Non que leur opposition, Napoléon le savait bien aussi, fût +active ni puissante; les événements ne se décidaient pas dans ce petit +cercle; mais là étaient les plus justes pressentiments de l'avenir et +les plus sensés amis du gouvernement futur. + +Ils n'avaient entre eux que des conversations bien vagues et à voix +bien basse quand l'Empereur vint donner lui-même à leurs idées une +consistance et une publicité qu'ils étaient loin de prétendre. Lorsqu'il +fit remettre au Sénat et au Corps législatif, réunis le 19 décembre +1813, quelques-unes des pièces de ses négociations avec les puissances +coalisées, en provoquant la manifestation de leurs sentiments à ce +sujet, s'il avait eu le sincère dessein de faire la paix, ou de +convaincre sérieusement la France que, si la paix ne se faisait pas, +ce n'était point par l'obstination de sa volonté conquérante, il eût +trouvé, à coup sûr, dans ces deux corps, quelque énervés qu'ils fussent, +un énergique et populaire appui. Je voyais souvent, et assez intimement, +trois des cinq membres de la commission du Corps législatif, MM. +Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les +dispositions des deux autres, MM. Laîné et Flaugergues. M. Maine-Biran, +qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite réunion +philosophique où nous causions librement de toutes choses, nous tenait +au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps +législatif lui-même. Quoique royaliste d'origine (il avait été dans sa +jeunesse garde du corps de Louis XVI), il était étranger à tout parti et +à toute intrigue, consciencieux jusqu'au scrupule, timide même quand sa +conscience ne lui commandait pas absolument le courage, peu politique +par goût, et en tout cas fort éloigné de prendre jamais une résolution +extrême, ni aucune initiative d'action. M. Gallois, homme du monde et +d'étude, libéral modéré de l'école philosophique du XVIIIe siècle, +s'occupait plus de soigner sa bibliothèque que de rechercher une +importance publique, et voulait s'acquitter dignement envers son pays +sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manières +et de langage, comme Provençal et comme poëte, M. Raynouard n'était +cependant pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait-on, +contre les abus tyranniques de l'administration impériale, n'auraient +pas empêché qu'il ne se contentât de ces satisfactions tempérées qui, +dans le présent, sauvent l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M. +Flaugergues, honnête républicain qui avait pris le deuil à la mort de +Louis XVI, roide d'esprit et de caractère, était capable de résolutions +énergiques, mais solitaires, et influait peu sur ses collègues, +quoiqu'il parlât beaucoup. M. Laîné, au contraire, avait le coeur chaud +et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans beaucoup +d'originalité ni de force; sa parole était pénétrante et saisissante +quand il était lui-même vivement ému; républicain jadis, mais resté +simplement partisan généreux des idées et des sentiments de liberté, +il fut promptement adopté comme le premier homme de la commission et +accepta sans hésiter d'être son organe. Mais il n'avait, comme ses +collègues, point d'hostilité préméditée, ni d'engagement secret contre +l'Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l'expression sérieuse +du voeu de la France, au dehors pour une politique sincèrement +pacifique, au dedans pour le respect des droits publics et l'exercice +légal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l'expression modérée de ces +modestes sentiments. Avec de tels hommes, animés de telles vues, il +était aisé de s'entendre; Napoléon ne voulut pas même écouter. On sait +comment il fit tout à coup supprimer le rapport, ajourna le Corps +législatif, et avec quel emportement à la fois calculé et brutal il +traita, en les recevant le 1er janvier 1814, les députés et leurs +commissaires: «Qui êtes-vous pour m'attaquer? C'est moi qui suis le +représentant de la nation. S'en prendre à moi, c'est s'en prendre à +elle. J'ai un titre et vous n'en avez pas... M. Laîné, votre rapporteur, +est un méchant homme, qui correspond avec l'Angleterre par l'entremise +de l'avocat Desèze. Je le suivrai de l'oeil. M. Raynouard est un +menteur.» En faisant communiquer à la commission les pièces de la +négociation, Napoléon avait interdit à son ministre des affaires +étrangères, le duc de Vicence, d'y placer celle qui faisait connaître à +quelles conditions les puissances alliées étaient prêtes à traiter, +ne voulant, lui, s'engager à aucune base de paix. Son ministre de +la police, le duc de Rovigo, se chargea de pousser jusqu'au bout +l'indiscrétion de sa colère: «Vos paroles sont bien imprudentes, dit-il +aux membres de la commission, quand il y a un Bourbon à cheval.» Ainsi, +dans la situation la plus extrême, sous le coup des plus éclatants +avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois faisait +parade de pouvoir absolu; le conquérant vaincu laissait voir que les +négociations n'étaient pour lui qu'un moyen d'attendre les retours +des chances de la guerre; et le chef ébranlé de la dynastie nouvelle +proclamait lui-même que l'ancienne dynastie était là , prête à lui +succéder. + +Le jour était venu où la gloire même ne répare plus les fautes qu'elle +couvre encore. La campagne de 1814, ce chef-d'oeuvre continu d'habileté +et d'héroïsme du chef comme des soldats, n'en porta pas moins +l'empreinte de la fausse pensée et de la fausse situation de l'Empereur. +Il flotta constamment entre la nécessité de couvrir Paris et sa passion +de reconquérir l'Europe, voulant sauver à la fois son trône et son +ambition, et changeant à chaque instant de tactique, selon que le péril +fatal ou la chance favorable lui semblait l'emporter. Dieu vengeait la +justice et le bon sens en condamnant le génie qui les avait tant bravés +à succomber dans l'hésitation et le tâtonnement, sous le poids de ses +inconciliables désirs et de ses impossibles volontés. + +Pendant que Napoléon usait dans cette lutte suprême les restes de sa +fortune et de sa puissance, il ne lui vint d'aucun point de la France, +ni de Paris, ni des départements, et pas plus de l'opposition que +du public, aucune traverse, aucun obstacle. Il n'y avait point +d'enthousiasme pour sa défense et peu de confiance dans son succès; mais +personne ne tentait rien contre lui; des conversations malveillantes, +quelques avertissements préparatoires, quelques allées et venues à +raison de l'issue qu'on entrevoyait, c'était là tout. L'Empereur +agissait en pleine liberté et avec toute la force que comportaient son +isolement et l'épuisement moral et matériel du pays. On n'a jamais vu +une telle inertie publique au milieu de tant d'anxiété nationale, ni +des mécontents s'abstenant à ce point de toute action, ni des agents si +empressés à désavouer leur maître en restant si dociles à le servir. +C'était une nation de spectateurs harassés, qui avaient perdu toute +habitude d'intervenir eux-mêmes dans leur propre sort, et qui ne +savaient quel dénoûment ils devaient désirer ou craindre à ce drame +terrible dont ils étaient l'enjeu. + +Je me lassai de rester immobile à ma place devant ce spectacle, et ne +prévoyant pas quand ni comment il finirait, je résolus, vers le milieu +de mars, d'aller à Nîmes passer quelques semaines auprès de ma mère +que je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant les yeux +l'aspect de Paris, entre autres de la rue de Rivoli que l'on commençait +alors à construire, quand je la traversai le matin de mon départ: point +d'ouvriers, point de mouvement, des matériaux entassés sans emploi, des +échafaudages déserts, des constructions abandonnées faute d'argent, de +bras et de confiance, des ruines neuves. Partout, dans la population, +un air de malaise et d'oisiveté inquiète, comme de gens à qui manquent +également le travail et le repos. Pendant mon voyage, sur les routes, +dans les villes et dans les campagnes, même apparence d'inaction et +d'agitation, même appauvrissement visible du pays; beaucoup plus de +femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes conscrits tristement +en marche pour leur corps; des malades et des blessés refluant à +l'intérieur; une nation mutilée et exténuée. Et à côté de cette détresse +matérielle, une grande perplexité morale, le trouble de sentiments +contraires, le désir ardent de la paix et la haine violente de +l'étranger; des alternatives, envers Napoléon, d'irritation et de +sympathie, tantôt maudit comme l'auteur de tant de souffrances, tantôt +célébré comme le défenseur de la patrie et le vengeur de ses injures. Et +ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoique je fusse loin d'en +mesurer dès lors toute la portée, c'était la profonde inégalité de ces +sentiments divers dans les diverses classes de la population. Au sein +des classes aisées et éclairées, le désir de la paix, le dégoût des +exigences et des aventures du despotisme impérial, la prévoyance +raisonnée de sa chute et les perspectives d'un autre régime politique +dominaient évidemment. Le peuple, au contraire, ne sortait par moments +de sa lassitude que pour se livrer à ses colères patriotiques et à ses +souvenirs révolutionnaires; le régime impérial l'avait discipliné sans +le réformer; les apparences étaient calmes, mais au fond on eût pu dire +des masses populaires, comme des émigrés, qu'elles n'avaient rien oublié +ni rien appris. Point d'unité morale dans le pays; point de pensée ni de +passion commune, malgré l'expérience et le malheur communs. La nation +était presque aussi aveuglément et aussi profondément divisée dans sa +langueur qu'elle l'avait été naguère dans ses emportements. + +J'entrevoyais ces mauvais symptômes; mais j'étais jeune et bien plus +préoccupé des espérances de l'avenir que de ses périls. J'appris bientôt +à Nîmes les événements accomplis à Paris; M. Royer-Collard m'écrivit +pour me presser de revenir; je partis sur-le-champ, et peu de jours +après mon arrivée, je fus nommé secrétaire général du ministère de +l'intérieur, que le Roi venait de confier à l'abbé de Montesquiou. + + + + CHAPITRE II. + +LA RESTAURATION. + +Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et vrai +caractère de la Restauration.--Faute capitale du Sénat impérial.--La +Charte s'en ressent.--Objections diverses à la Charte.--Pourquoi elles +furent vaines.--Ministère du roi Louis XVIII.--Inaptitude des principaux +ministres au gouvernement constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé +de Montesquiou.--M. de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires +auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux Chambres de +l'exposé de la situation du royaume.--Loi sur la presse.--Ordonnance +pour la réforme de l'instruction publique.--État du gouvernement et +du pays.--Leur inexpérience commune.--Effets du régime de +liberté.--Appréciation du mécontentement public et des complots.--Mot de +Napoléon sur la facilité de son retour. + +(1814-1815.) + +Je n'hésitai point à entrer, sous de tels auspices, dans les affaires. +Aucun engagement antérieur, aucun motif personnel ne me portaient vers +la Restauration. Je suis de ceux que l'élan de 1789 a élevés et qui ne +consentiront point à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien régime +par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti contre l'ancienne France +aucune amertume. Né bourgeois et protestant, je suis profondément dévoué +à la liberté de conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les +grandes conquêtes de notre ordre social. Mais ma confiance dans ces +conquêtes est pleine et tranquille, et je ne me crois point obligé, +pour servir leur cause, de considérer la maison de Bourbon, la noblesse +française et le clergé catholique comme des ennemis. Il n'y a plus +maintenant que des forcenés qui crient: «A bas les nobles! à bas les +prêtres!» Pourtant bien des gens honnêtes et sensés, et qui désirent +ardemment que les révolutions finissent, ont encore au fond du coeur +quelques restes des sentiments auxquels ce cri répond. Qu'ils y +prennent garde: ces sentiments sont essentiellement révolutionnaires et +antisociaux; l'ordre ne se rétablira point tant que les honnêtes gens +les laisseront passer avec une secrète complaisance. J'entends cet ordre +vrai et durable dont, pour durer elle-même et prospérer, toute grande +société a besoin. Les intérêts et les droits conquis de nos jours ont +pris rang dans la France, dont ils font désormais la vie et la force; +mais parce qu'elle est pleine d'éléments nouveaux, la société française +n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a été jadis +que renoncer à ce qu'elle est aujourd'hui; elle établirait dans son sein +le trouble et l'abaissement continus si elle demeurait hostile à sa +propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie à travers +les siècles. Pour moi, j'ai toujours porté, aux faits et aux noms qui +ont tenu une grande place dans notre destinée, un respect affectueux; et +tout homme nouveau que je suis, quand le roi Louis XVIII est rentré la +Charte à la main, je ne me suis point senti irrité ni humilié d'avoir à +jouir de nos libertés, ou à les défendre, sous l'ancienne race des rois +de France, et en commun avec tous les Français, nobles ou bourgeois, +dussent leurs anciennes rivalités être encore quelque temps une source +de méfiance et d'agitation. + +Les étrangers! leur souvenir a été la plaie de la Restauration et le +cauchemar de la France sous son empire. Sentiment bien légitime en soi! +La passion jalouse de l'indépendance et de la gloire nationales double +la force des peuples dans les jours prospères et sauve leur dignité dans +les revers. S'il avait plu à Dieu de me jeter dans les rangs des soldats +de Napoléon, peut-être cette passion aurait, seule aussi, dominé mon +âme. Placé dans la vie civile, d'autres idées, d'autres instincts m'ont +fait chercher ailleurs que dans la prépotence par la guerre la grandeur +et la force de mon pays. J'ai aimé et j'aime surtout la politique juste +et la liberté sous la loi. J'en désespérais avec l'Empire; je les +espérai de la Restauration. On m'a quelquefois reproché de ne pas +m'associer assez vivement aux impressions publiques. Partout où je +les rencontre sincères et fortes, je les respecte et j'en tiens grand +compte; mais je ne me crois point tenu d'abdiquer ma raison pour les +partager, ni de déserter, pour leur plaire, l'intérêt réel et permanent +du pays. C'était vraiment une absurde injustice de s'en prendre à la +Restauration de la présence de ces étrangers que l'ambition insensée de +Napoléon avait seule amenés sur notre sol et que les Bourbons pouvaient +seuls en éloigner par une prompte et sûre paix. Les ennemis de la +Restauration se sont jetés, pour la condamner dès son premier jour, dans +des contradictions étranges: à les en croire, tantôt elle a été imposée +à la France par les baïonnettes ennemies; tantôt personne, en 1814, ne +se souciait d'elle, pas plus l'Europe que la France; quelques vieilles +fidélités, quelques défections soudaines, quelques intrigues égoïstes la +firent seules prévaloir. Puéril aveuglement de l'esprit de parti! Plus +on prouvera qu'aucune volonté générale, aucune grande force, intérieure +ou extérieure, n'appelait et n'a fait la Restauration, plus on mettra +en lumière sa force propre et intime et cette nécessité supérieure qui +détermina l'événement. Je m'étonne toujours que des esprits libres et +distingués s'emprisonnent ainsi dans les subtilités ou les crédulités de +la passion, et n'éprouvent pas le besoin de regarder les choses en face +et de les voir telles qu'elles sont réellement. Dans la redoutable +crise de 1814, le rétablissement de la maison de Bourbon était la +seule solution naturelle et sérieuse, la seule qui se rattachât à des +principes indépendants des coups de la force comme des caprices de la +volonté humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour les intérêts +nouveaux de la société française; mais, sous l'égide d'institutions +mutuellement acceptées, on pouvait aussi en attendre les deux biens dont +la France avait le plus pressant besoin et qui lui manquaient le plus +depuis vingt-cinq ans, la paix et la liberté. Grâce à ce double espoir, +non-seulement la Restauration s'accomplit sans effort; mais, en dépit +des souvenirs révolutionnaires, elle fut promptement et facilement +accueillie de la France. Et la France eut raison, car la Restauration +lui donna en effet la paix et la liberté. + +Jamais on n'avait plus parlé de paix en France que depuis vingt-cinq +ans; l'Assemblée constituante avait proclamé: «Plus de conquêtes;» la +Convention nationale célébrait l'union des peuples; l'empereur Napoléon +avait conclu, en quinze ans, plus de traités de paix qu'aucun autre roi. +Jamais la guerre n'avait si souvent éclaté et recommencé; jamais la paix +n'avait été un mensonge si court; les traités n'étaient que des trêves +pendant lesquelles on préparait de nouveaux combats. + +Il en était de la liberté comme de la paix: célébrée et promise d'abord +avec enthousiasme, elle avait promptement disparu devant la discorde +civile, sans qu'on cessât de la célébrer et de la promettre; puis, pour +mettre fin à la discorde, on avait mis fin aussi à la liberté. Tantôt +on s'était enivré du mot sans se soucier de la réalité du fait; tantôt, +pour échapper à une fatale ivresse, le fait et le mot avaient été +presque également proscrits et oubliés. + +La paix et la liberté réelles revenaient avec la Restauration. La guerre +n'était, pour les Bourbons, ni une nécessité, ni une passion; ils +pouvaient régner sans recourir chaque jour à quelque nouveau déploiement +de forces, à quelque nouvel ébranlement de l'imagination des peuples. +Avec eux, les gouvernements étrangers pouvaient croire et croyaient en +effet à la paix sincère et durable. De même la liberté que la France +recouvrait en 1814 n'était le triomphe ni d'une école philosophique, +ni d'un parti politique; les passions turbulentes, les entêtements +théoriques, les imaginations à la fois ardentes et oisives n'y +trouvaient point la satisfaction de leurs appétits sans règle et sans +frein; c'était vraiment la liberté sociale, c'est-à -dire la jouissance +pratique et légale des droits essentiels à la vie active des citoyens +comme à la dignité morale de la nation. + +Quelles seraient les garanties de la liberté et par conséquent de tous +les intérêts que la liberté devait elle-même garantir? Par quelles +institutions s'exerceraient le contrôle et l'influence du pays dans son +gouvernement? C'était là le problème souverain que, le 6 avril 1814, +le Sénat impérial tenta, sans succès, de résoudre par son projet +de constitution, et que, le 4 juin, le roi Louis XVIII résolut +effectivement par la Charte. + +On a beaucoup et justement reproché aux sénateurs de 1814 l'égoïsme +avec lequel, en renversant l'Empire, ils s'attribuèrent à eux-mêmes +non-seulement l'intégrité, mais la perpétuité des avantages matériels +dont l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, et de celles +qui décrient le plus les pouvoirs dans l'esprit des peuples, car elles +blessent à la fois les sentiments honnêtes et les passions envieuses. Le +Sénat en commit une autre, moins palpable et plus conforme aux préjugés +du pays, mais encore plus grave à mon sens, et comme méprise politique, +et par ses conséquences. Au même moment où il proclamait le retour +de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'élire le Roi, +méconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire, +et pratiquant le droit républicain en rétablissant la monarchie. +Contradiction choquante entre les principes et les actes, puérile +bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et déplorable +confusion des droits comme des idées. Évidemment c'était par nécessité, +non par choix, et à raison de son titre héréditaire, non comme l'élu du +jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trône de France. Il n'y avait +de vérité, de dignité et de prudence que dans une seule conduite: +reconnaître hautement le droit monarchique dans la maison de Bourbon, et +lui demander de reconnaître hautement à son tour les droits nationaux, +tels que les proclamaient l'état du pays et l'esprit du temps. Cet +aveu et ce respect mutuels des droits mutuels sont l'essence même du +gouvernement libre; c'est en s'y attachant fermement qu'ailleurs la +monarchie et la liberté se sont développées ensemble, et c'est en y +revenant franchement que les rois et les peuples out mis fin à ces +guerres intérieures qu'on appelle des révolutions. Au lieu de cela, le +Sénat, à la fois obstiné et timide, en voulant placer sous le drapeau +de l'élection républicaine la monarchie restaurée, ne fit qu'évoquer le +principe despotique en face du principe révolutionnaire, et susciter +pour rival au droit absolu du peuple le droit absolu du Roi. + +La Charte se ressentit de cette impolitique conduite; obstinée et timide +à son tour, et voulant couvrir la retraite de la royauté comme la +révolution avait voulu couvrir la sienne, elle répondit aux prétentions +du régime révolutionnaire par les prétentions de l'ancien régime, et se +présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce +qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre, +une série d'articles nouveaux ajoutés, d'un commun accord, au pacte +d'ancienne union entre la nation et le roi. + +Ce fut là contre la Charte, dès qu'elle parut, le grief des libéraux de +la Révolution: leurs adversaires, les hommes de l'ancien régime, lui +adressaient d'autres reproches; les plus fougueux, comme les disciples +de M. de Maistre, ne lui pardonnaient pas son existence même; selon eux, +le pouvoir absolu, seul légitime en soi, convenait seul à la France; les +modérés, comme M. de Villèle dans l'écrit qu'il publia à Toulouse contre +la déclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de constitution, qui +devint la Charte, d'être une machine d'importation anglaise, étrangère à +l'histoire, aux idées, aux moeurs de la France, «et qui coûterait plus +à établir, disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coûterait à +réparer.» + +Je ne songe pas à entrer ici, avec les apôtres du pouvoir absolu, dans +une discussion de principes; en ce qui touche la France et notre temps, +l'expérience, une expérience foudroyante leur a répondu. Le pouvoir +absolu ne peut appartenir, parmi nous, qu'à la révolution et à ses +descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais pour combien d'années, +rassurer les masses sur leurs intérêts en leur refusant les garanties +de la liberté. Pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir +absolu est impossible; avec eux, la France a besoin d'être libre; elle +n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'oeil et la main. + +Les objections des modérés étaient plus spécieuses. Le gouvernement +établi par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un +peu étrangère. Peut-être aussi pouvait-on dire qu'il supposait dans le +pays un élément aristocratique plus fort et un esprit politique plus +exercé qu'on n'en devait présumer en France. Une autre difficulté plus +cachée, mais réelle, l'attendait; la Charte n'était pas seulement le +triomphe de 1789 sur l'ancien régime; c'était la victoire de l'un +des partis libéraux de 1789 sur ses rivaux comme sur ses ennemis, la +victoire des partisans d'une constitution analogue à la Constitution +anglaise sur les auteurs de la Constitution de 1791 et sur les +républicains aussi bien que sur les défenseurs de l'ancienne monarchie. +Source féconde en hostilités d'amour-propre; base un peu étroite pour un +établissement nouveau dans un grand et vieil État. + +Mais toutes ces objections étaient en 1814 de nul poids; la situation +était impérieuse et urgente; il s'agissait de réformer l'ancienne +monarchie en la rétablissant. De tous les systèmes de réforme proposés +ou tentés depuis 1789, celui que la Charte fit prévaloir était le plus +généralement accrédité dans le public comme parmi les politiques de +profession. La controverse n'est pas de mise en de tels moments; les +résolutions qu'adoptent les hommes d'action sont le résumé des idées +communes à la plupart des hommes de sens. La république, c'était la +révolution; la Constitution de 1791, c'était l'impuissance dans le +gouvernement; l'ancienne Constitution française, si on pouvait lui +donner ce nom, avait été trouvée vaine en 1789, également hors d'état de +se maintenir et de se réformer; ce qu'elle avait eu jadis de grand, les +Parlements, les Ordres, les diverses institutions locales étaient si +évidemment impossibles à rétablir, que nul homme sérieux ne songea à le +proposer. La Charte était écrite d'avance dans l'expérience et la pensée +du pays; elle sortit naturellement de l'esprit de Louis XVIII revenant +d'Angleterre comme des délibérations du Sénat secouant le joug de +l'Empire; elle fut l'oeuvre de la nécessité et de la raison du temps. + +Prise en elle-même, et en dépit de ses imperfections propres comme des +objections de ses adversaires, la Charte était une machine politique +très-praticable; le pouvoir et la liberté y trouvaient de quoi s'exercer +ou se défendre efficacement, et les ouvriers ont bien plus manqué à +l'instrument que l'instrument aux ouvriers. + +Très-divers de caractère et très-inégaux d'esprit et de mérite, les +trois principaux ministres de Louis XVIII à cette époque, M. de +Talleyrand, l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas, étaient tous trois +presque également impropres au gouvernement qu'ils étaient chargés de +fonder. + +Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens point pour obligé de +dire, sur les hommes que je rencontre en passant, tout ce que je pense. +Je ne dois rien à M. de Talleyrand; dans ma vie publique, il m'a même +plutôt desservi que secondé; mais quand on a beaucoup connu un homme +considérable et accepté longtemps avec lui de bons rapports, on se doit +à soi-même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talleyrand venait +de déployer dans la crise de la Restauration une sagacité hardie et de +sang-froid, un grand art de prépondérance, et il devait bientôt déployer +à Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France en +Europe, les mêmes qualités et d'autres encore aussi peu communes et +aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrès, il n'était +ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de +gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il +excellait à traiter par la conversation, par l'agrément et l'habile +emploi des relations sociales, avec les individus isolés; mais +l'autorité du caractère, la fécondité de l'esprit, la promptitude de +résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des +idées générales et des passions publiques, tous ces grands moyens +d'action sur les hommes réunis lui manquaient absolument. Il n'avait pas +davantage le goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre +condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et indolent, flatteur et +dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de +servir sans servilité, prêt à tout et capable de toutes les souplesses +utiles à sa fortune en conservant toujours des airs et reprenant au +besoin des allures d'indépendance; politique sans scrupules, indifférent +aux moyens et presque aussi au but pourvu qu'il y trouvât son succès +personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux +dans le péril, propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais +à qui le grand air et le grand jour de la liberté ne convenaient point; +il s'y sentait dépaysé et n'y savait pas agir. Il se hâta de sortir des +Chambres et de France pour aller retrouver à Vienne sa société et sa +sphère. + +Homme de cour autant que M. de Talleyrand et d'ancien régime bien plus +purement que lui, l'abbé de Montesquiou était plus capable de tenir sa +place dans le régime constitutionnel. Pour le pratiquer à cette époque +d'incertitude, il était en meilleure position. Auprès du Roi et des +royalistes, il se sentait fort; il avait été inébranlablement fidèle à +sa cause, à sa classe, à ses amis, à son maître; il ne craignait pas +qu'on le taxât de révolutionnaire, ni qu'on lui jetât à la tête de +fâcheux souvenirs. Par son désintéressement bien connu et la simplicité +de sa vie, il avait la confiance des honnêtes gens. Il était d'un +caractère ouvert, d'un esprit agréable et abondant, prompt à la +conversation, sans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait +traiter avec les hommes de condition moyenne, quoiqu'un fond de hauteur +et quelquefois même d'impertinence aristocratique perçât dans ses +manières et dans ses paroles; mais les esprits fins s'en apercevaient +seuls; la plupart le trouvaient bon homme et sans prétentions. + +Dans les Chambres, il parlait sinon éloquemment, du moins facilement, +spirituellement, et souvent avec une verve agréable. Il aurait pu bien +servir le gouvernement constitutionnel s'il y avait cru et s'il l'avait +aimé; mais il l'acceptait sans foi et sans goût, comme une nécessité +qu'il fallait éluder et amoindrir de son mieux en la subissant. Par +habitude, par déférence pour son parti, ou plutôt pour sa propre +coterie, il revenait sans cesse aux traditions et aux tendances de +l'ancien régime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des +habiletés superficielles ou par d'assez mauvaises raisons dont il se +payait quelquefois lui-même. Un peu en plaisantant, un peu sérieusement, +il offrit un jour à M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le +titre de comte: «Comte? lui répondit sur le même ton M. Royer-Collard, +comte vous-même.» L'abbé de Montesquiou sourit un peu tristement à cette +boutade de fierté bourgeoise. Il croyait l'ancien régime vaincu; mais il +eût voulu le faire rajeunir et ressusciter par la société nouvelle. Il +s'y prenait mal en se figurant qu'on pouvait impunément choquer ses +instincts pourvu qu'on ménageât ses intérêts, et qu'elle se laisserait +gagner par des caresses sans sympathie. Homme parfaitement honorable, +d'un coeur plus libéral que ses idées, d'un esprit distingué, éclairé, +naturel avec élégance, mais léger, inconséquent, distrait, peu propre +aux luttes âpres et longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors +d'état de conduire son parti et de se conduire lui-même dans les voies +où sa raison lui disait de marcher. + +M. de Blacas n'avait point de perplexité semblable. Non que ce fût +un homme violent, ni un partisan décidé de la réaction +contre-révolutionnaire; il était modéré par froideur d'esprit et par +crainte de compromettre le Roi, auquel il était sincèrement dévoué, +plutôt que par clairvoyance; mais ni sa modération ni son dévouement ne +lui donnaient aucune intelligence du véritable état du pays, ni presque +aucun désir de s'en préoccuper. Il resta aux Tuileries ce qu'il était +à Hartwell, un gentilhomme de province, un émigré, un courtisan et un +favori, fidèle, courageux, ne manquant point de dignité personnelle ni +de savoir-faire domestique, mais sans esprit politique, sans ambition +ni activité d'homme d'État, à peu près aussi étranger à la France qu'il +l'était avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement plus +qu'il ne prétendait à gouverner lui-même, prenait plus de part aux +querelles ou aux intrigues du palais qu'aux délibérations du Conseil, et +nuisait bien plus aux affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en +s'en mêlant. + +Je ne crois pas qu'il eût été impossible à un roi actif et ferme dans +ses desseins d'employer utilement et à la fois ces trois hommes, quelque +divers et incohérents qu'ils fussent entre eux: aucun d'eux n'aspirait à +gouverner l'État, et, chacun dans sa sphère, ils pouvaient bien servir. +M. de Talleyrand ne demandait pas mieux que de ne traiter qu'avec +l'Europe; l'abbé de Montesquiou n'avait nulle envie de dominer à la +cour; et M. de Blacas, froid, prudent et fidèle, pouvait être, contre +les prétentions et les menées des princes et des courtisans, un utile +favori. Mais Louis XVIII n'était nullement propre à gouverner ses +ministres; il avait, comme roi, de grandes qualités négatives ou +expectantes, peu de qualités actives et efficaces; imposant d'apparence, +judicieux, fin, mesuré, il savait contenir, arrêter, déjouer; il était +hors d'état d'inspirer, de diriger, de donner l'impulsion en tenant les +rênes. Il avait peu d'idées et point de passion; la forte application +au travail ne lui convenait guère mieux que le mouvement. Il maintenait +bien son rang, son droit, son pouvoir, et se défendait assez bien des +fautes; mais sa dignité et sa prudence une fois rassurées, il laissait +aller et faire, trop peu énergique d'âme et de corps pour dominer les +hommes et les faire concourir à l'accomplissement de ses volontés. + +Dans mon inexpérience et à mon poste secondaire dans un département +spécial, j'étais loin de sentir tout le vice de cette absence d'unité et +de direction efficace dans le gouvernement. L'abbé de Montesquiou m'en +parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il était de ceux qui ont +assez d'esprit et de probité pour ne pas se faire illusion sur leurs +propres fautes. Il avait pris grande confiance en moi: non qu'il ne se +fût fait autour de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts +pour l'en empêcher; mais avec une ironie libérale, il répondait à ceux +qui lui reprochaient ma qualité de protestant: «Croyez-vous que je veux +le faire pape?» Expansif et causeur, il me racontait ses ennuis à la +cour, son humeur contre M. de Blacas, son impuissance tantôt à faire +faire ce qu'il jugeait bon, tantôt à empêcher ce qui devait nuire. +Il allait bien au delà de ce laisser-aller de conversation; il me +chargeait, dans son département, de beaucoup d'affaires étrangères à mes +attributions naturelles, et m'eût volontiers laissé prendre une bonne +part de son pouvoir[4]. J'intervins ainsi, durant son ministère, dans +trois circonstances importantes, les seules auxquelles je veuille +m'arrêter, car je n'écris point l'histoire de ce temps; je ne retrace +que ce que j'ai moi-même fait, vu ou pensé dans le cours général des +Événements. + +[Note 4: Je joins aux _Pièces historiques_, deux lettres que l'abbé de +Montesquiou m'écrivit en 1815 et 1816, et qui donnent une idée de mes +rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son esprit. (_Pièces +historiques_, n° IV.)] + +La Charte promulguée et le gouvernement établi, je demandai à l'abbé de +Montesquiou s'il ne serait pas bon que le Roi fît mettre sous les yeux +des Chambres un exposé de la situation dans laquelle, à l'intérieur, il +avait trouvé la France, constatant ainsi les résultats du régime qui +l'avait précédé, et faisant pressentir l'esprit de celui qu'il voulait +fonder. L'idée plut au ministre; le Roi l'agréa; je me mis aussitôt à +l'oeuvre; l'abbé de Montesquiou travailla de son côté, car il écrivait +bien et y prenait plaisir; et le 12 juillet, l'Exposé fut présenté aux +deux Chambres qui en remercièrent le roi par des adresses. C'était, sans +violence comme sans ménagement, le tableau des souffrances que la +guerre illimitée et continue avait infligées à la France, et des plaies +matérielles et morales qu'elle laissait à guérir. Étrange tableau à +mettre en regard de ceux que Napoléon, sous le Consulat et l'Empire +naissant, avait fait publier aussi, et qui célébraient, à bon droit +alors, l'ordre rétabli, l'administration créée, la prospérité ranimée, +tous les excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore sensé. +Les deux tableaux étaient parfaitement vrais l'un et l'autre quoique +immensément contraires, et c'était précisément dans leur contraste +que résidait l'éclatante moralité à laquelle l'histoire du despotisme +impérial venait d'aboutir. L'abbé de Montesquiou aurait dû placer les +glorieuses constructions du Consulat à côté des ruines méritées de +l'Empire; loin d'y rien perdre, l'impression que son travail était +destiné à produire y aurait gagné; mais les hommes ne se décident guère +à louer leurs ennemis, même pour leur nuire: en ne retraçant que les +désastres de Napoléon, l'Exposé de l'état du royaume en 1814 manquait de +grandeur et semblait manquer d'équité. Par où cet Exposé faisait honneur +au pouvoir qui le présentait, c'était par le sentiment moral, l'esprit +libéral et l'absence de toute charlatanerie qui s'y faisaient remarquer: +mérites dont les gens de bien et de sens étaient touchés, mais qui ne +frappaient guère un public accoutumé au fracas éblouissant du pouvoir +qui venait de tomber. + +Un autre Exposé, plus spécial mais d'un intérêt plus pressant, fut +présenté, peu de jours après, par le ministre des finances à la Chambre +des députés: c'était l'état des dettes que l'Empire léguait à la +Restauration, et le plan du ministre pour faire face soit à cet +arriéré, soit au service des années 1814 et 1815. De tous les hommes +de gouvernement de mon temps, je n'en ai connu aucun qui fût plus +véritablement que le baron Louis un homme public, passionné pour +l'intérêt public, ferme à écarter toute autre considération et à +s'imposer à lui-même tous les risques comme tous les efforts pour faire +réussir ce que l'intérêt public commandait. Et ce n'était pas seulement +le succès de ses mesures financières qu'il poursuivait avec ardeur; +c'était celui de la politique générale dont elles faisaient partie et +à laquelle il savait les subordonner. En 1830, au milieu de la +perturbation qu'avait causée la Révolution de juillet, je vins un jour, +comme ministre de l'intérieur, demander au Conseil, où le baron Louis +siégeait aussi comme ministre des finances, de fortes allocations; +quelques-uns de nos collègues faisaient des objections à cause des +embarras du trésor: «Gouvernez bien, me dit le baron Louis, vous ne +dépenserez jamais autant d'argent que je pourrai vous en donner.» +Judicieuse parole, digne d'un caractère franc et rude, au service d'un +esprit ferme et conséquent. Le plan de finances du baron Louis reposait +sur deux bases, l'ordre constitutionnel dans l'État et la probité dans +le gouvernement: à ces deux conditions, il comptait sur la prospérité +publique et sur le crédit public, et ne s'effrayait ni des dettes à +payer, ni des dépenses à faire. Quelques-unes de ses assertions sur le +dernier état des finances de l'Empire suscitèrent, de la part du dernier +ministre du trésor de l'Empereur, le comte Mollien, administrateur +aussi intègre qu'habile, quelques réclamations fondées, et ses mesures +rencontrèrent dans les Chambres de vives résistances; elles avaient +pour adversaires les traditions malhonnêtes en matière de finances, les +passions de l'ancien régime et les courtes vues des petits esprits. Le +baron Louis soutint la lutte avec autant de verve que de persévérance; +il avait cette bonne fortune que M. de Talleyrand et l'abbé de +Montesquiou avaient été, dans l'Église, ses compagnons de jeunesse et +étaient restés avec lui en relation intime. Très-éclairés tous deux en +économie politique, ils l'appuyèrent fortement dans le Conseil et dans +les Chambres. Le prince de Talleyrand se chargea même de présenter son +projet de loi à la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la +responsabilité comme les principes. Ce fut de la bonne politique bien +conduite par le cabinet tout entier, et qui, malgré les résistances +passionnées ou ignorantes, obtint justement un plein succès. + +Il n'en fut pas de même d'une autre mesure à laquelle je pris une part +plus active, le projet de loi sur la presse présenté le 5 juillet 1814 à +la Chambre des députés par l'abbé de Montesquiou, et converti en loi le +21 octobre suivant, après avoir subi, dans l'une et l'autre Chambres, de +vifs débats et d'importants amendements. + +Dans sa pensée première et fondamentale, ce projet était sensé et +sincère; il avait pour but de consacrer législativement la liberté de la +presse comme droit général et permanent du pays, et en même temps de lui +imposer, au lendemain d'une grande révolution et d'un long despotisme +et au début du gouvernement libre, quelques restrictions limitées et +temporaires. Les deux personnes qui avaient pris le plus de part à la +rédaction du projet, M. Royer-Collard et moi, nous avions ce double but, +rien de moins, rien de plus. On peut se reporter à un court écrit que je +publiai alors[5], peu avant la présentation du projet; c'est là l'esprit +et le dessein qu'on y trouvera hautement Proclamés. + +[Note 5: _Quelques Idées sur la liberté de la presse_, 52 pages +in-8. Paris, 18l4.--J'insère, dans les _Pièces historiques_ placées à la +fin de ce volume quelques passages de cette brochure, qui en marquent +clairement l'intention et le caractère. _(Pièces historiques_, n° V.)] + +Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'ordonner de concert, +temporairement et à raison des circonstances, de telles limitations à +l'une des libertés reconnues par la Charte, cela est évident; on ne +saurait le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui-même et +ses fréquentes pratiques dans les pays où il s'est déployé avec le plus +de vigueur. Des lois transitoires out plusieurs fois modifié ou suspendu +en Angleterre les principales libertés constitutionnelles, et quant à la +liberté de la presse, ce fut cinq ans seulement après la révolution de +1688, que, sous le règne de Guillaume III, en 1693, elle fut affranchie +de la censure. + +Je ne connais, pour les institutions libres, point de plus grand danger +que la tyrannie aveugle que prétend exercer, au nom des idées libérales, +le fanatisme routinier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de +faction. Vous êtes ami décidé du régime constitutionnel et des garanties +politiques; vous voulez vivre et agir de concert avec le parti qui porte +leur drapeau: renoncez à votre jugement et à votre indépendance; il y +a dans le parti, sur toutes les questions et quelles que soient les +circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées +d'avance, qui se croyent en droit de vous gouverner absolument. Des +faits évidents sont en désaccord avec ces opinions; il vous est interdit +de les voir: des obstacles puissants s'opposent à ces résolutions; +vous n'en devez tenir nul compte; des ménagements sont conseillés par +l'équité ou la prudence; on ne souffrira pas que vous les gardiez. Vous +êtes en présence d'un _Credo_ superstitieux et de la passion populaire; +ne discutez pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous +seriez un révolté: obéissez, marchez, n'importe à quel pas on vous +pousse et par quel chemin; si vous cessez d'être un esclave, à l'instant +vous devenez un déserteur. + +Mon bon sens et un peu de fierté naturelle répugnaient invinciblement +à un tel joug. Je n'avais jamais imaginé que le plus excellent système +d'institutions dût être imposé tout à coup et tout entier à un pays, +sans aucun souci ni des événements récents et des faits actuels, ni des +dispositions d'une grande partie du pays lui-même et de ses gouvernants +nécessaires. Je voyais non-seulement le Roi, sa famille et la plupart +des anciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une foule de +bons citoyens, d'esprits éclairés, probablement la majorité des hommes +de sens et de bien, très-inquiets de l'entière liberté de la presse et +des périls qu'elle pouvait faire courir à la paix publique, à l'ordre +politique, à l'ordre moral. Sans partager au même degré leurs +inquiétudes, j'étais moi-même frappé des excès où tombait déjà la +presse, de ce déluge de récriminations, d'accusations, de suppositions, +de prédictions, d'invectives ardentes ou de sarcasmes frivoles qui +menaçaient de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs +erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes et toutes leurs +haines. En présence de tels sentiments et de tels faits, je me serais +pris pour un insensé de n'y avoir aucun égard, et je n'hésitai pas à +penser qu'une limitation temporaire de la liberté, pour les journaux +et les pamphlets seulement, n'était pas un trop grand sacrifice pour +écarter de tels dangers ou de telles craintes, pour donner du moins au +pays le temps de les surmonter lui-même en s'y accoutumant. + +Mais pour le succès du bon sens une franchise hardie est indispensable; +il fallait que, soit dans le projet, soit dans le débat, le gouvernement +proclamât lui-même d'abord le droit général, puis les limites comme les +motifs de la restriction partielle qu'il y proposait; il ne fallait +éluder ni le principe de la liberté, ni le caractère de la loi +d'exception. Il n'en fut point ainsi: ni le Roi ni ses conseillers ne +formaient, contre la liberté de la presse, aucun dessein arrêté; mais il +leur en coûtait de la reconnaître en droit, bien plus que de la subir en +fait, et ils auraient souhaité que la loi nouvelle, au lieu de donner au +principe écrit dans la Charte une nouvelle sanction, le laissât dans +un état un peu vague qui permît encore le doute et l'hésitation. On ne +marqua point, en présentant le projet, son vrai sens ni sa juste portée. +Faible lui-même et cédant encore plus aux faiblesses d'autrui, l'abbé +de Montesquiou essaya de donner à la discussion un tour plus moral et +littéraire que politique; à l'en croire, c'était de la protection des +lettres et des sciences, du bon goût et des bonnes moeurs, non de +l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il s'agissait. Il +fallut un amendement de la Chambre des pairs pour donner à la mesure +le caractère politique et temporaire qu'elle aurait dû porter dès +l'origine, et qui seul la ramenait à ses motifs sérieux comme dans ses +limites légitimes. Le gouvernement accepta sans hésiter l'amendement; +mais son attitude avait été embarrassée; la méfiance est, de toutes +les passions, la plus crédule; elle se répandit rapidement parmi les +libéraux; ceux-là même qui n'étaient point ennemis de la Restauration +avaient, comme elle, leurs faiblesses; le goût de la popularité leur +venait et ils n'avaient pas encore appris la prévoyance; ils saisirent +volontiers cette occasion de se faire avec quelque éclat les défenseurs +d'un principe constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne +couraient aucun péril, mais que le pouvoir avait l'air de méconnaître ou +d'éluder. Trois des cinq honorables membres qui avaient, les premiers, +tenté de contenir le despotisme impérial, MM. Raynouard, Gallois et +Flaugergues, furent les adversaires déclarés du projet de loi; et faute +d'avoir été, dès le premier moment, hardiment présentée sous son aspect +sérieux et légitime, la mesure causa au gouvernement plus de discrédit +qu'elle ne lui valut de sécurité. + +La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation +moderne, a déjà été, est et sera la plus rude épreuve des gouvernements +libres, et par conséquent des peuples libres eux-mêmes qui sont +grandement compromis dans les épreuves de leur gouvernement, +puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y succombent, +l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'une +façon honorable et efficace de vivre avec la liberté de la presse; c'est +de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Qu'ils n'en +fassent ni un martyr, ni une idole; qu'ils lui laissent sa place sans +l'élever au-dessus de son rang. La liberté de la presse n'est ni un +pouvoir dans l'État, ni le représentant de la raison publique, ni le +juge suprême des pouvoirs de l'État; c'est simplement le droit, pour +les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'État et sur +la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais +naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les +pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui, et qu'ils lui imposent +cette sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur tous +les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord séditieux, puis +tyranniques. + +La troisième mesure considérable à laquelle je concourus à cette époque, +la réforme du système général de l'instruction publique par l'ordonnance +du Roi du 17 février 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi de la +presse, et encore moins d'effet que de bruit, car la catastrophe du 20 +mars en arrêta complétement l'exécution qui ne fut point reprise après +les Cent-Jours. On eut alors de bien plus pressantes pensées. C'était ce +qu'on appellerait aujourd'hui la décentralisation de l'Université[6]. +Dix-sept Universités, établies dans les principales villes du royaume, +devaient être substituées à l'Université unique et générale de l'Empire. +Chacune de ces Universités locales avait son organisation séparée et +complète, soit pour les divers degrés d'enseignement, soit pour les +divers établissements d'instruction situés dans son ressort. Au-dessus +des dix-sept Universités, un Conseil royal et une grande École +normale étaient chargés, l'un de présider à la direction générale de +l'instruction publique, l'autre de former comme professeurs les élèves +d'élite qui se destineraient à cette carrière et que les Universités +locales devaient lui envoyer. Deux idées avaient inspiré cette réforme: +la première, le désir de créer hors de Paris, dans les départements, +de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle; la seconde, le +dessein d'abolir le pouvoir absolu qui, dans l'Université impériale, +disposait seul soit de l'administration des établissements, soit du sort +des maîtres, et de placer les établissements sous une autorité plus +rapprochée et plus contrôlée, en assurant aux maîtres plus de fixité, +d'indépendance et de dignité dans leur situation. Idées justes, dont +l'ordonnance du 17 février 1815 était un essai timide plutôt qu'une +large et puissante application. Le nombre des Universités locales y +était trop considérable; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels +de hautes et complètes études; quatre ou cinq suffiraient et pourraient +seuls devenir grands et féconds. La réforme oubliée que je rappelle ici +avait un autre tort; elle venait trop tôt; c'était le résultat à la fois +systématique et incomplet des méditations de quelques hommes depuis +longtemps préoccupés des défauts du régime universitaire, non pas le +fruit d'une impulsion et d'une opinion vraiment publiques. Une autre +influence y apparaissait aussi, celle du Clergé, qui commençait alors +sans bruit sa lutte contre l'Université, et cherchait habilement sa +propre puissance dans le progrès de la liberté commune. L'ordonnance du +17 février 1815 ouvrit cette arène qui a été depuis si agitée. L'abbé de +Montesquiou s'empressa de donner au clergé une première satisfaction, +celle de voir un de ses membres, justement honoré, M. de Beausset, +ancien évêque d'Alais, à la tête du Conseil royal; les libéraux de +l'Université saisirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de +mouvement et d'indépendance; et le roi Louis XVIII se prêta de bonne +grâce à donner sur sa liste civile un million pour abolir immédiatement +la taxe universitaire, en attendant qu'une loi nouvelle, promise dans le +préambule de l'ordonnance, vînt compléter la réforme et pourvoir, sur +les fonds de l'État, à tous les besoins du nouveau système. + +[Note 6: Je joins aux _Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume +le texte même de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en explique +la pensée et les motifs. (_Pièces historiques_, n° VI.)] + +Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret né d'une faute que +j'aurais dû, pour ma part, m'appliquer plus vivement à prévenir: on +ne tint pas, dans cette réforme, assez de compte de l'avis et de +la situation de M. de Fontanes. Comme grand maître de l'Université +impériale, il avait rendu à l'instruction publique trop et de trop +éminents services pour que le titre de grand officier de la Légion +d'honneur fût une compensation suffisante à la retraite dont le nouveau +système faisait, pour lui, une convenance et presque une nécessité. + +Mais ni la réforme de l'instruction publique, ni aucune autre réforme +n'inspiraient alors grand intérêt à la France; elle était en proie à de +bien autres préoccupations. A peine entrée dans son nouveau régime, +une impression soudaine d'alarme et de méfiance l'avait saisie et +s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était la liberté avec ses +incertitudes, ses luttes et ses périls. Personne n'était accoutumé à la +liberté, et elle ne contentait personne. De la Restauration, les hommes +de l'ancienne France s'étaient promis la victoire; de la Charte, +la France nouvelle attendait la sécurité; ni les uns ni les autres +n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient au contraire en présence, +avec leurs prétentions et leurs passions mutuelles. Triste mécompte pour +les royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'être eux-mêmes; dure +nécessité pour les hommes de la Révolution d'avoir à se défendre, eux +qui dominaient depuis si longtemps. Les uns et les autres étaient +étonnés et irrités de cette situation, comme d'une offense à leur +dignité et d'une atteinte à leurs droits. Dans leur irritation, les +uns et les autres se livraient, en projet et en paroles, à toutes les +fantaisies, à tous les emportements de leurs désirs ou de leurs alarmes. +Parmi les puissants et les riches de l'ancien régime, beaucoup ne +se refusaient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni +impertinences, ni menaces. A la cour, dans les salons de Paris, et +bien plus encore au fond des départements, par les journaux, par les +pamphlets, par les conversations, par les incidents journaliers de la +vie privée, les nobles et les bourgeois, les ecclésiastiques et les +laïques, les émigrés et les acquéreurs de biens nationaux laissaient +percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs, leurs rêves +d'espérance ou de crainte. Ce n'était là que la conséquence naturelle +et inévitable de l'état très-nouveau que la Charte mise en pratique +inaugurait brusquement en France: pendant la Révolution, on se battait; +sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jeté la liberté au +sein de la paix. Dans l'inexpérience et la susceptibilité générales, le +mouvement et le bruit de la liberté, c'était la guerre civile près de +recommencer. + +Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à la fois la paix +et la liberté, pour guérir les blessures sans supprimer les coups, nul +gouvernement n'eût été trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses +conseillers n'y réussissaient pas. Ils n'étaient pas, en fait de régime +libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France elle-même. Par +leurs actes, ils ne donnaient à ses inquiétudes aucun motif sérieux; ils +avaient cru que la Charte empêcherait les inquiétudes de naître; dès +qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les +calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures qui les avaient +suscitées. La fameuse ordonnance du comte Beugnot[7] sur l'observation +des dimanches et fêtes n'aboutit qu'à une loi inefficace, qui ne fut pas +même appliquée. Les paroles blessantes du comte Ferrand, en présentant +à la Chambre des députés le projet de loi pour la restitution des +biens non vendus à leurs anciens propriétaires[8], furent hautement +désavouées, non-seulement par les discours, mais par les résolutions et +la conduite du gouvernement en cette matière. Au fond, les intérêts qui +se croyaient menacés ne couraient aucun vrai péril; en présence des +alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses principaux conseillers +étaient bien plus disposés à céder qu'à engager la lutte; mais, après +avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se croyaient quittes +de tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs goûts +d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec leurs vieux et +familiers amis. C'était un pouvoir modéré, qui faisait cas de ses +serments et ne formait, contre les intérêts et les droits nouveaux +du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans +vigueur, dépaysé et isolé dans son royaume, divisé et entravé dans son +intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant +pour lui-même qu'à la sécurité dans le repos, et appelé à traiter chaque +jour avec un peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des rudes +secousses de la révolution et de la guerre aux difficiles travaux de la +liberté. + +[Note 7: 7 juin 1814.] + +[Note 8: 13 septembre 1814.] + +Sous l'influence prolongée de cette liberté, un tel gouvernement, sans +passions obstinées et docile au voeu public quand l'expression en +devenait claire, eût pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux +à sa tâche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le +pays mécontent et inquiet ne sut ni attendre, ni aider. De toutes les +sagesses nécessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir +supporter ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils possèdent +et acquérir ceux qu'ils désirent. + +On a beaucoup agité la question de savoir quels complots et quels +conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renversé les Bourbons et ramené +Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité +historique. A coup sûr, il y eut de 1814 à 1815, et dans l'armée et dans +la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des +plans et bien des menées contre la Restauration et pour un gouvernement +nouveau, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. Le +maréchal Davoust promettait au parti impérial son concours et Fouché +offrait à tous le sien. Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île +d'Elbe, tous ces projets de révolution auraient probablement avorté ou +échoué bien des fois, comme échoua celui des généraux d'Erlon, Lallemand +et Lefèvre Desnouettes, à l'entrée même du mois de mars. La fatuité des +faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'événement semble +leur avoir donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a été le +résultat de causes bien plus grandes et bien plus complexes que leurs +machinations. Ce fut Napoléon seul qui renversa en 1815 les Bourbons +en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les +instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante +que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces +grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa, +sans résistance comme sans confiance, l'événement s'accomplir. Napoléon +en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable: «Ils m'ont laissé +arriver, dit-il au comte Mollien, comme ils les ont laissé partir.» + +Quatre fois en moins d'un demi-siècle, nous avons vu les rois partir et +traverser en fugitifs leur royaume. Leurs ennemis divers ont peint avec +complaisance leur inertie et leur délaissement dans leur fuite. Basse +et imprudente satisfaction que personne de nos jours n'a droit de se +donner. La retraite de Napoléon, en 1814 et en 1815, n'a pas été plus +brillante ni moins amère que celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles +X en 1830, et de Louis-Philippe en 1848. La détresse a été égale pour +toutes les grandeurs. Tous les partis ont le même besoin de modestie et +de respect mutuel. Autant que personne, je fus frappé, au 20 mars 1815, +des aveuglements, des hésitations, des impuissances, des misères de +toute sorte que cette terrible épreuve fit éclater. Je ne prendrais nul +plaisir et je ne vois nulle utilité à les redire; les peuples ne sont +maintenant que trop enclins à cacher leurs propres faiblesses sous +l'étalage des faiblesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la +dignité de la royauté, ni celle du pays ne manquèrent, à cette triste +époque, de nobles représentants. Madame la duchesse d'Angoulême, à +Bordeaux, éleva son courage au niveau de son malheur; et M. Laîné, comme +président de la Chambre des députés, protesta avec éclat, le 28 mars, au +nom du droit et de la liberté, contre l'événement alors accompli, qui ne +rencontrait plus en France d'autre résistance que ces solitaires accents +de sa voix. + + + + CHAPITRE III. + +LES CENT-JOURS. + +Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre +mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au retour de +Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des peuples comme des +gouvernements étrangers envers Napoléon.--Rapprochement apparent et +lutte secrète de Napoléon et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et +Fouché.--Explosion de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le +palais impérial.--Louis XVIII et son conseil à Gand.--Le congrès et M. +de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du comité royaliste +constitutionnel de Paris,--Mes motifs et mes sentiments pendant ce +voyage.--État des partis à Gand.--Ma conversation avec Louis XVIII.--M. +de Blacas.--M. de Chateaubriand.--M. de Talleyrand revient de Vienne. +--Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et déjouée à +Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre des représentants.--Mon +opinion sur l'entrée de Fouché dans le Conseil du Roi. + +(1815.) + +Le Roi parti et l'Empereur rentré à Paris, je retournai à la Faculté +des lettres, décidé à rester en dehors de toute menée secrète, de toute +agitation vaine, et à reprendre mes travaux historiques et mon cours, +non sans un vif regret de la vie politique à peine ouverte pour moi et +tout à coup fermée[9]. A vrai dire, je ne la croyais pas fermée sans +retour. Non que le prodigieux succès de Napoléon ne m'eût révélé en lui +une puissance à laquelle, depuis que j'avais assisté à sa chute, j'étais +loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un homme ne s'était +déployée avec un plus foudroyant éclat; jamais acte plus audacieux et +mieux calculé dans son audace n'avait frappé l'imagination des peuples. +Et les forces extérieures ne manquaient pas à l'homme qui en trouvait +tant en lui-même et en lui seul. L'armée lui appartenait avec un +dévouement ardent et aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit +révolutionnaire et l'esprit guerrier, la haine de l'ancien régime et +l'orgueil national s'étaient soulevés à son aspect et se précipitaient +à son service. Il remontait avec un cortège passionné sur un trône +délaissé à son approche. + +[Note 9: Je me dois de répéter ici moi-même la rectification d'une +erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur mon compte +à propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai tenue à cette époque. +Cette rectification, insérée dans le _Moniteur universel_ du 4 février +1844, y est conçue en ces termes: + +«Plusieurs journaux ont récemment dit ou répété que M. Guizot, ministre +des affaires étrangères, qui fut secrétaire général du ministère de +l'intérieur en 1814 et 1815, avait conservé ces fonctions dans les +Cent-Jours, sous le ministère du général comte Carnot, nommé ministre +de l'intérieur par décret du 20 mars 1815, qu'il avait signé l'acte +additionnel et qu'il avait été destitué. L'un de ces journaux a invoqué +le témoignage du _Moniteur_. + +«Ces assertions sont complètement fausses. + +M. Guizot, actuellement ministre des affaires étrangères, avait quitté, +dès le 20 mars 1815, le ministère de l'intérieur; il fut remplacé dans +ses fonctions de secrétaire général par un décret impérial du 23 mars, +qui les confia à M. le baron Basset de Châteaubourg, ancien préfet +_(Bulletin des lois_, n. V, p. 34). Ce n'est point de M. François Guizot +qu'il est question dans la note publiée par le _Moniteur_ du 14 mai +1815, p. 546, mais de M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau à cette +époque au ministère de l'intérieur, qui fut en effet révoqué de ses +fonctions dans le courant du mois de mai 1815.» + +Malgré cette rectification officielle, fondée sur des actes officiels, +et publiée en 1844 dans le _Moniteur_ même où la confusion avait d'abord +été commise, la même erreur a été reproduite, en 1847, dans l'_Histoire +des deux Restaurations_, de M. Vaulabelle (2e édition, t. II, p. 276), +et en 1831 dans l'_Histoire de la Restauration_, de M. de Lamartine (t. +IV, p. 15).] + +Mais à côté de cette force éclatante et bruyante se révéla presque au +même instant une immense faiblesse. L'homme qui venait de traverser la +France en triomphateur, en se portant partout, de sa personne, au-devant +de tous, amis ou ennemis, rentra dans Paris de nuit, comme Louis XVIII +en était sorti, sa voiture entourée de cavaliers et ne rencontrant sur +son passage qu'une population rare et morne. L'enthousiasme l'avait +accompagné sur sa route: il trouva au terme la froideur, le doute, les +méfiances libérales, les abstentions prudentes, la France profondément +inquiète et l'Europe irrévocablement ennemie. + +On a souvent reproché aux classes élevées, surtout aux classes moyennes, +leur indifférence et leur égoïsme; elles ne consultent, dit-on, que leur +intérêt personnel et sont incapables de dévouement et de sacrifice. Je +suis de ceux qui pensent que les nations, et toutes les classes au sein +des nations, et surtout les nations qui veulent être libres, ne peuvent +vivre avec sûreté comme avec honneur qu'à des conditions d'énergie et de +persévérance morale, en sachant faire acte de dévouement à leur cause +et opposer aux périls le courage et les sacrifices. Mais le dévouement +n'exclut pas le bon sens, ni le courage l'intelligence. Il serait trop +commode pour les ambitieux et les charlatans d'avoir toujours à leur +disposition des dévouements hardis et aveugles. C'est trop souvent +la condition des passions populaires; ignorante, irréfléchie et +imprévoyante, la multitude, peuple ou armée, devient trop souvent, dans +ses généreux instincts, l'instrument et la dupe d'égoïsmes bien plus +pervers et bien plus indifférents à son sort que celui dont on accuse +les classes riches et éclairées. Napoléon est peut-être, de tous les +grands hommes de sa sorte, celui qui a mis le dévouement, civil et +militaire, aux plus rudes épreuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoyé +par lui à la Chambre des représentants, son frère Lucien reprochait à la +France de ne pas le soutenir avec assez d'ardeur et de constance, M. +de La Fayette avait raison de s'écrier: «De quel droit accuse-t-on la +nation d'avoir manqué, envers l'empereur Napoléon, de dévouement et de +persévérance? Elle l'a suivi dans les sables brûlants de l'Égypte et +dans les déserts glacés de la Russie, sur cinquante champs de bataille, +dans ses revers comme dans ses succès; depuis dix ans, trois millions de +Français ont péri à son service; nous avons assez fait pour lui.» Grands +et petits, nobles, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et +simples, généraux et soldats, les Français avaient du moins assez fait +et assez souffert au service de Napoléon pour avoir le droit de ne plus +le suivre aveuglément et d'examiner s'il les conduisait au salut ou à la +ruine. L'inquiétude des classes moyennes, en 1815, était une inquiétude +légitime et patriotique; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient +raison de souhaiter, dans l'intérêt du peuple entier comme dans leur +intérêt propre, c'était la paix et la liberté sous la loi; elles avaient +bien raison de douter que Napoléon pût les leur assurer. + +Le doute devint bien plus pressant quand on connut les résolutions des +puissances alliées réunies au congrès de Vienne, leur déclaration du 13 +mars et leur traité du 25. Nul homme sensé ne comprend aujourd'hui qu'à +moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors se faire +illusion sur la situation de l'empereur Napoléon et sur les chances +de son avenir. Non-seulement les puissances, en l'appelant «ennemi +et perturbateur de la paix du monde,» lui déclaraient une guerre à +outrance, et s'engageaient à réunir contre lui toutes leurs forces; +mais elles se disaient «prêtes à donner au roi de France et à la +nation française les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité +publique;» et elles invitaient expressément Louis XVIII à donner à leur +traité du 25 mars son adhésion. Elles posaient ainsi en principe que +l'oeuvre de pacification et de reconstruction européenne, accomplie à +Paris par le traité du 30 mai 1814 entre le roi de France et l'Europe, +n'était point anéantie par la perturbation violente qui venait +d'éclater, et qu'elles la maintiendraient contre Napoléon dont le +retour et le succès soudains, fruit d'un entraînement militaire et +révolutionnaire, ne pouvaient lui créer aucun droit en Europe, et +n'étaient point, à leurs yeux, le voeu réel et général de la France. + +Solennel exemple des justices implacables que, Dieu et le temps aidant, +les grandes fautes attirent sur leurs auteurs! Les partisans de Napoléon +pouvaient contester l'opinion des alliés sur le voeu de la France; ils +pouvaient croire que, pour l'honneur de son indépendance, elle lui +devait son appui; mais ils ne pouvaient prétendre que les nations +étrangères n'eussent pas aussi leur propre indépendance à coeur, ni leur +persuader qu'avec Napoléon maître de la France elles seraient en sûreté. +Nulles promesses, nuls traités, nuls embarras, nuls revers ne donnaient +confiance dans sa modération future; son caractère et son histoire +enlevaient tout crédit à ses paroles. Et ce n'étaient pas les +gouvernements seuls, les rois et leurs conseillers qui se montraient +ainsi prévenus et aliénés sans retour; les peuples étaient bien plus +méfiants et plus ardents contre Napoléon. Il ne les avait pas seulement +accablés de guerres, de taxes, d'invasions, de démembrements; il les +avait offensés autant qu'opprimés. Les Allemands surtout lui portaient +une haine violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses +insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles dures et +blessantes qu'il avait souvent laissé échapper sur leur compte étaient +partout répétées, répandues, commentées, probablement avec une crédule +exagération. Après la campagne de Russie, l'Empereur causant un jour +avec quelques personnes des pertes de l'armée française dans cette +terrible épreuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait à +plus de 200,000 hommes.--«Non, non, dit Napoléon, vous vous trompez, ce +n'est pas tant;» et après avoir un moment cherché dans sa mémoire: +«Vous pourriez bien ne pas avoir tort; mais il y avait là beaucoup +d'Allemands.» C'est au duc de Vicence lui-même que j'ai entendu raconter +ce méprisant propos; et l'empereur Napoléon s'était complu sans doute +dans son calcul et dans sa réponse, car le 28 juin 1813, à Dresde, dans +un entretien devenu célèbre, il tint le même langage au premier ministre +de la première des puissances allemandes, à M. de Metternich lui-même. +Qui pourrait mesurer la profondeur des colères amassées par de tels +actes et de telles paroles dans l'âme, je ne dis pas seulement des chefs +de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gneisenau, des Blücher, des +Müffling, mais de la race allemande tout entière? Le sentiment des +peuples de l'Allemagne eut, aux résolutions du congrès de Vienne, au +moins autant de part que la prévoyance de ses diplomates et la volonté +de ses souverains. + +Napoléon se faisait-il lui-même, en quittant l'île d'Elbe, quelque +illusion sur les dispositions de l'Europe à son égard? Concevait-il +quelque espérance soit de traiter avec la coalition, soit de la diviser? +On l'a beaucoup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne +s'avouent guère tout le mal de leur situation. Mais une fois arrivé à +Paris et instruit des actes du congrès, Napoléon vit la sienne telle +qu'elle était et l'apprécia sur-le-champ avec son grand et libre +jugement. Ses entretiens avec les hommes sérieux qui l'approchaient +alors, entre autres avec M. Mole et le due de Vicence, en font foi. Il +essaya de prolonger quelque temps dans le public l'incertitude qu'il +n'avait pas; la déclaration du congrès du 13 mars ne fut publiée dans +le _Moniteur_ que le 5 avril, le traité du 25 mars que le 3 mai, et +Napoléon les fit accompagner de longs commentaires pour établir que ce +ne pouvait être là , envers lui, le dernier mot de l'Europe. Il fit +à Vienne, et par des lettres solennellement publiques, et par des +émissaires secrets, quelques tentatives pour renouer avec l'empereur +François, son beau-père, quelques relations, pour rappeler auprès de +lui sa femme et son fils, pour semer, entre l'empereur Alexandre et +les souverains d'Angleterre et d'Autriche, la désunion ou du moins la +défiance, pour regagner à sa cause le prince de Metternich et M. de +Talleyrand lui-même. Il n'attendait probablement pas grand'chose de ces +démarches et ne s'étonna guère de ne trouver, dans les liens et les +sentiments de famille, nul appui contre les intérêts et les engagements +de la politique. Il comprit et accepta, sans colère contre personne +et probablement aussi sans retour sur lui-même, la situation que lui +faisait en ce moment sa vie passée: c'était celle d'un joueur effréné, +complètement ruiné quoique encore debout, et qui joue seul, contre tous +ses rivaux réunis, une partie désespérée, sans autre chance qu'un de ces +coups imprévus que l'habileté la plus consommée ne saurait amener, mais +que la fortune accorde quelquefois à ses favoris. + +On a prétendu, quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, qu'à +cette époque le génie et l'énergie de Napoléon avaient baissé; on a +cherché dans son embonpoint, dans ses accès de langueur, dans ses longs +sommeils, l'explication de son insuccès. Je crois le reproche injuste +et la plainte frivole; je n'aperçois, dans l'esprit et la conduite de +Napoléon, durant les Cent-Jours, aucun symptôme d'affaiblissement; +je lui trouve, et dans le jugement et dans l'action, ses qualités +accoutumées. Les causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'était +plus alors, comme il l'avait été longtemps, porté et soutenu par le +sentiment général et le besoin d'ordre et de sécurité d'un grand peuple; +il tentait au contraire une mauvaise oeuvre, une oeuvre inspirée par ses +seules passions et ses seules nécessités personnelles, réprouvée par le +sens moral et le bon sens comme par le véritable intérêt de la France. +Et il tentait cette oeuvre profondément égoïste avec des moyens +contradictoires et dans une situation impossible. De là est venu le +revers qu'il a subi comme le mal qu'il a fait. + +C'était, pour les spectateurs intelligents, un spectacle étrange et, des +deux parts, un peu ridicule, que Napoléon et les chefs du parti libéral +aux prises, non pour se combattre, mais pour se persuader, ou se +séduire, ou se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y regarder +de très-près pour s'apercevoir que ni les uns, ni les autres ne +prenaient au sérieux ni le rapprochement, ni la discussion. Les uns et +les autres savaient bien que la vraie lutte n'était pas entre eux, et +que la question dont dépendait leur sort se déciderait ailleurs que dans +leurs entretiens. Si Napoléon eût vaincu l'Europe, à coup sûr il ne +serait pas resté longtemps le rival de M. de La Fayette et le disciple +de M. Benjamin Constant; et dès qu'il fut vaincu à Waterloo, M. de +La Fayette et ses amis se mirent à l'oeuvre pour le renverser. Par +nécessité, par calcul, les vraies idées et les vraies passions des +hommes descendent quelquefois au fond de leur coeur; mais elles +remontent promptement à la surface dès qu'elles se croient quelque +chance d'y reparaître avec succès. Le plus souvent, Napoléon se +résignait avec une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit +infinies, à la comédie que les libéraux et lui jouaient ensemble; tantôt +il défendait doucement, quoique obstinément, sa vieille politique et sa +propre pensée; tantôt il les abandonnait de bonne grâce sans les renier, +et comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne partageait pas. +Mais quelquefois, soit préméditation, soit impatience, il redevenait +violemment lui-même, et le despote, à la fois fils et dompteur de la +Révolution, reparaissait tout entier. Quand on voulut lui faire insérer +dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire l'abolition de la +confiscation proclamée par la Charte de Louis XVIII, il se récria +avec colère: «On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. On +m'affaiblit, on m'enchaîne. La France me cherche et ne me retrouve plus. +L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se demande ce +qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin +pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite, +de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première +justice, c'est le salut public... À chaque jour sa peine, à chaque +circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n'est pas d'être un +ange. Quand la paix sera faite, nous verrons.» Un autre jour, dans +ce même travail de préparation de l'Acte additionnel, à propos de +l'institution de la pairie héréditaire, il s'abandonna à la riche +mobilité de son esprit, prenant tour à tour la question sous ses +diverses faces, et jetant à pleines mains, sans conclure, les +observations et les vues contraires: «La pairie est en désaccord avec +l'état présent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'armée; elle +trompera l'attente des partisans de l'égalité; elle soulèvera contre +moi mille prétentions individuelles. Où voulez-vous que je trouve +les éléments d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une +constitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs. +On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le +gouvernail trouve un point d'appui. Mais un ballon est le jouet d'une +seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la +direction est impossible.» Quand la question de principe fut décidée et +qu'il en vint à nommer sa Chambre des pairs héréditaire, il avait grande +envie d'y appeler beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; après mûre +réflexion, il y renonça, «non sans tristesse,» dit Benjamin Constant, et +en s'écriant: «Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre; mais +les souvenirs sont trop récents; ajournons cela jusqu'après la bataille; +je les aurai bien si je suis le plus fort.» Il eût bien voulu ajourner +ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant d'être redevenu +le plus fort; mais avec la Restauration, la liberté était rentrée en +France, et il venait, lui, d'y réveiller la Révolution; il était en face +de ces deux puissances, contraint de les tolérer et essayant de s'en +servir, en attendant qu'il pût les vaincre. + +Quand il eut adopté toutes les institutions, toutes les garanties de +liberté que l'Acte additionnel empruntait à la Charte, il eut à traiter +avec un autre voeu, un autre article de foi des libéraux encore plus +déplaisant pour lui. Ils demandèrent que ce fût là une constitution +toute nouvelle, qui lui déférât la couronne impériale par la volonté +du peuple et aux conditions que cette volonté y attacherait. C'était +toujours la prétention de créer à nouveau, au nom de la souveraineté +populaire, le gouvernement tout entier, institutions et dynastie: +arrogante et chimérique manie qui avait possédé, un an auparavant, le +Sénat impérial quand il rappela Louis XVIII, et qui vicie dans leur +source la plupart des théories politiques de notre temps. Napoléon, en +la proclamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souveraineté du +peuple: «Vous m'ôtez mon passé, dit-il à ses docteurs; je veux le +conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai +quelques droits, je pense; l'Europe le sait. Il faut que la nouvelle +constitution se rattache à l'ancienne; elle aura la sanction de +plusieurs années de gloire et de succès.» Il avait raison: l'abdication +qu'on voulait de lui eût été plus humiliante que celle de Fontainebleau, +car, si on lui rendait le trône, c'était lui-même et sa grande histoire +qu'on lui demandait d'abdiquer. Il fit, en s'y refusant, acte de fierté +intelligente, et par le préambule comme par le nom même de l'Acte +additionnel, il maintint le vieil Empire en le réformant. Quand vint le +jour de la promulgation, le 1er juin, au Champ de Mai, sa fidélité aux +traditions impériales fut moins sérieuse et moins digne; il voulut +paraître devant le peuple avec toutes les pompes de sa cour, entouré des +princes de sa famille vêtus en taffetas blanc, de ses grands dignitaires +en manteau orange, de ses chambellans, de ses pages: attachement puéril +à des splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec l'état des +affaires et des esprits, et dont le public fut choqué en voyant défiler, +au milieu de cet apparat magnifique; vingt mille soldats qui saluaient +l'Empereur en passant pour aller mourir. + +Quelques jours auparavant, une cérémonie bien différente avait mis en +lumière un autre des inconséquents embarras de l'Empire renaissant. En +même temps qu'il discutait avec l'aristocratie libérale sa constitution +nouvelle, Napoléon s'appliquait à rallier autour de lui et à +discipliner, en la caressant, la démocratie révolutionnaire. La +population des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'agitait; +l'idée leur vint de s'organiser en fédération, comme avaient fait leurs +pères, et d'aller demander à l'Empereur des chefs et des armes. On +accueillit leur voeu; mais ils ne furent plus des _Fédérés,_ comme en +1792; on les appela des _Confédérés_, dans l'espoir, en altérant un peu +le nom, d'effacer un peu les souvenirs. Une ordonnance de police régla +minutieusement leur marche à travers les rues, les précautions contre +tout désordre et les détails de leur présentation à l'Empereur dans +la cour des Tuileries. Ils lui remirent une adresse, longue et grave +jusqu'à la froideur. Il les remercia en les appelant _soldats fédérés_, +soigneux de leur imprimer lui-même le caractère qui lui convenait; et +le lendemain on lisait dans le _Journal de l'Empire_: «L'ordre le plus +parfait a régné depuis le départ des Confédérés jusqu'à leur retour; +mais on a entendu avec peine, dans quelques endroits, le nom de +l'Empereur mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop fameuse.» +Scrupule bien sévère dans un semblable travail. + +Je traversais, peu de jours après, le jardin des Tuileries; une centaine +de Fédérés, d'assez mauvaise apparence, étaient réunis sous les fenêtres +du palais, criant _vive l'Empereur!_ et le provoquant à se montrer. Il +tarda beaucoup à tenir compte de leur désir; enfin une fenêtre s'ouvrit; +il parut et salua de la main; mais presque à l'instant la fenêtre se +referma, et je vis clairement Napoléon se retirer en haussant +les épaules, plein d'humeur sans doute d'avoir à se prêter à des +démonstrations dont la nature lui déplaisait et dont la force +très-médiocre ne le satisfaisait pas. + +Il avait voulu donner au parti révolutionnaire plus d'un gage: avant +d'en recevoir les bataillons dans la cour de son palais, il en avait +appelé dans son conseil les plus anciens et plus célèbres chefs. Je +doute qu'il attendît de leur part un très-utile concours. Carnot, habile +officier, républicain sincère et honnête homme, autant que peut l'être +un fanatique badaud, devait être un mauvais ministre de l'intérieur, car +il ne possédait ni l'une ni l'autre des deux qualités essentielles dans +ce grand poste, ni la connaissance et le discernement des hommes, ni +l'art de les inspirer et de les diriger autrement que par des maximes +générales et d'uniformes circulaires. Napoléon savait mieux que personne +comment Fouché faisait la police: pour lui-même d'abord et pour son +propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui l'employait, et tant qu'il +trouvait plus de sûreté ou d'avantage à le servir qu'à le trahir. Je +n'ai vu le duc d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations; +nul homme ne m'a plus complètement donné l'idée d'une indifférence +hardie, ironique, cynique, d'un sang-froid imperturbable dans un besoin +immodéré de mouvement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire +pour réussir, non dans un dessein déterminé, mais dans le dessein et +selon la chance du moment. Il avait conservé, de sa vie de proconsul +jacobin, une certaine indépendance audacieuse, et restait un roué de +révolution, bien qu'il fût devenu aussi un roué de gouvernement et de +cour. Napoléon, à coup sûr, ne comptait pas sur un tel homme, et savait +bien qu'en le prenant pour ministre, il aurait à le surveiller plus qu'à +s'en servir. Mais il avait besoin que, par les noms propres, le drapeau +de la Révolution flottât clairement sur l'Empire, et il aimait mieux +subir Carnot et Fouché dans son gouvernement que les laisser en dehors, +murmurant ou conspirant avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de +son retour et dans les premières semaines de l'Empire ressuscité, il +retira probablement de ces deux choix l'avantage qu'il s'en était +promis; mais quand les périls et les difficultés de sa situation eurent +éclaté, quand il fut aux prises, au dedans avec les libéraux méfiants, +au dehors avec l'Europe, Carnot et Fouché devinrent aussi pour lui des +difficultés et des périls. Carnot, sans le trahir, le servait gauchement +et froidement, car, dans la plupart des circonstances et des questions, +il était bien plutôt du bord de l'opposition que de celui de l'Empereur; +et Fouché le trahissait indéfiniment, causant et traitant à voix basse +de sa fin prochaine avec tous ses héritiers possibles, comme un médecin +indifférent au lit d'un malade désespéré. + +Même chez ses plus intimes et plus dévoués serviteurs, Napoléon ne +rencontrait plus, comme jadis, une foi implicite, une disposition facile +et prompte à penser et à agir comme il voulait et quand il voulait. +L'indépendance d'esprit et le sentiment de la responsabilité personnelle +avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et leur empire. Quinze +jours après son arrivée à Paris, il fit appeler son grand maréchal, le +général Bertrand, et lui présenta à contre-signer le décret, daté de +Lyon, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre +des biens du prince de Talleyrand, du due de Raguse, de l'abbé de +Montesquiou, de M. Bellard et de neuf autres personnes qui, en 1814 et +avant son abdication, avaient concouru à sa chute. Le général Bertrand +s'y refusa: «Je suis étonné, lui dit l'Empereur, que vous me fassiez de +telles difficultés; cette sévérité est nécessaire au bien de l'État.--Je +ne le crois pas, Sire.--Je le crois, moi, et c'est à moi seul qu'il +appartient d'en juger. Je ne vous ai pas fait demander votre aveu, mais +votre signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut vous +compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contre-signe un acte du +souverain en est moralement responsable. Votre Majesté a déclaré par +ses proclamations qu'elle accorderait une amnistie générale; je les ai +contre-signées de tout mon coeur; je ne contre-signerai pas le décret +qui les révoque.» Napoléon insista et caressa en vain; Bertrand fut +invincible; le décret parut sans contre-seing; et Napoléon put se +convaincre à l'instant même que son grand maréchal n'était pas seul à +protester; comme il traversait le salon où se tenaient ses aides de +camp, M. de La Bédoyère dit assez haut pour être entendu: «Si le régime +des proscriptions et des séquestres recommence, tout sera bientôt fini.» + +Quand la liberté éclate à ce point dans l'intérieur du palais, c'est +qu'elle règne au dehors. Après quelques semaines de stupeur, elle devint +en effet étrangement générale et hardie. Non-seulement la guerre civile +renaissait dans les départements de l'ouest; non-seulement des actes +matériels de résistance ou d'hostilité étaient commis sur divers +points du territoire, dans des villes importantes, par des hommes +considérables; mais partout, et surtout à Paris, on pensait, on parlait +tout haut, dans les lieux publics comme dans les salons; on allait. +et venait, on manifestait des espérances, on se livrait à des menées +ennemies, comme si elles eussent été légales ou assurées du succès; les +journaux, les pamphlets, les chansons se multipliaient, s'envenimaient +de jour en jour, et circulaient à peu près sans obstacle et sans +crainte. Les amis chauds, les serviteurs dévoués de l'Empire +témoignaient leur surprise et leur indignation; Fouché faisait à +l'Empereur des rapports pour signaler le mal et réclamer des mesures de +répression; le _Moniteur_ publiait les rapports; les mesures étaient +décrétées; quelques arrestations, quelques poursuites avaient lieu, mais +sans vigueur ni efficacité générale: grands ou petits, la plupart des +agents du pouvoir n'avaient évidemment ni ardeur dans leur cause, ni +confiance dans leur force. Napoléon n'ignorait rien de tout cela et +laissait aller, subissant, comme une nécessité du moment, la liberté de +ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gardant sans doute dans +son coeur le sentiment qu'il avait exprimé tout haut dans une autre +occasion: «Je les aurai bien si je suis le plus fort.» + +Je doute qu'il appréciât à sa juste valeur une des causes, une cause +cachée mais puissante, de sa faiblesse au lendemain d'un si prodigieux +succès. Malgré l'humeur, les inquiétudes, les méfiances, les colères +qu'avait excitées le gouvernement de la Restauration, ce fut bientôt, +au fond des coeurs, le sentiment général qu'il n'y avait pas là de quoi +justifier une révolution semblable, de tels attentats de la force armée +contre le pouvoir légal, et de tels risques pour la patrie. L'armée +avait été entraînée vers son ancien chef par un mouvement d'affection et +de dévouement généreux encore plus que par des intérêts personnels; elle +était nationale et populaire: pourtant rien ne pouvait changer la nature +des actes ni le sens des mots; la violation des serments, la défection +sous les armes, le passage subit d'un camp dans le camp contraire ont +toujours été condamnés par l'honneur comme par le devoir, militaire +ou civil, et qualifiés de trahison. Individus, peuples ou armées, les +hommes en proie à une passion violente dédaignent souvent, ou même ne +ressentent pas du tout, au premier moment, l'impression morale qui +s'attache naturellement à leurs actes; mais elle ne tarde guère à +reparaître, et quand elle est secondée par les conseils de la prudence +ou par les coups du malheur, elle reprend bientôt son empire. Ce fut le +triste destin du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorité du sens +moral se rangeât du bord des royalistes ses adversaires et que la +conscience publique, clairement ou confusément, volontiers ou à +contre-coeur, donnât raison aux jugements sévères dont son origine était +l'objet. + +Nous observions attentivement, mes amis et moi, les progrès de cette +situation impériale et de ces dispositions publiques; ce fut bientôt +notre conviction profonde que Napoléon tomberait et que Louis XVIII +remonterait sur le trône. Et en même temps que tel nous apparaissait +l'avenir, nous étions de plus en plus convaincus que, dans le déplorable +état où l'entreprise des Cent-Jours avait jeté la France, au dedans et +au dehors, le retour de Louis XVIII était pour elle la meilleure chance +de retrouver au dedans un gouvernement régulier, au dehors la paix et +son rang dans l'ordre européen. Dans la vie publique, la prudence et le +devoir veulent également qu'on ne se fasse aucune illusion sur le mal et +qu'on accepte fermement le remède, quels qu'en soient l'amertume et le +prix. Je n'avais point pris de part active à la première Restauration; +je m'unis sans hésiter aux efforts de mes amis pour que la seconde +s'accomplît dans les conditions les plus propres à sauver la dignité, +les libertés et le repos de la France. + +Ce que nous apprenions de Gand nous inquiétait beaucoup: transactions ou +institutions, tous les problèmes de principe ou de circonstance qu'on se +flattait d'avoir résolus en 1814 étaient là remis en question; la lutte +était rengagée entre les royalistes constitutionnels et les absolutistes +de réaction ou de cour, entre la Charte et l'ancien régime. On +s'est souvent complu à sourire et à faire sourire en racontant les +dissensions, les rivalités, les projets, les espérances et les craintes +qui se débattaient parmi cette poignée d'exilés, autour de ce roi +impotent et impuissant. C'est là un plaisir peu intelligent et peu +digne. Qu'importe que le théâtre soit grand ou petit, que les acteurs y +paraissent dans la haute ou dans la mauvaise fortune, et que les misères +de la nature humaine s'y déploient sous de brillantes ou de mesquines +formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent et les +destinées qui se préparent. On traitait à Gand la question de savoir +comment la France serait gouvernée quand ce vieux roi sans États et sans +soldats serait appelé une seconde fois à s'interposer entre elle et +l'Europe. Le problème et l'événement en perspective étaient assez grands +pour préoccuper dignement les hommes sérieux et les bons citoyens. + +Les nouvelles de Vienne n'étaient pas moins graves. Non qu'il y eût au +fond, dans les desseins ou dans l'union des puissances alliées, aucune +hésitation: Fouché, depuis longtemps en bons rapports avec le prince de +Metternich, lui faisait faire, il est vrai, toutes sortes d'ouvertures +que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas absolument; toutes les +combinaisons qui pouvaient fournir un gouvernement à la France étaient +admises à se faire présenter; on parlait de tout dans les cabinets +ou dans les salons des ministres, et jusque dans les conférences du +congrès, de Napoléon II et de la régence, du duc d'Orléans, du prince +d'Orange; le ministère anglais, prenant ses précautions avec le +Parlement, déclarait officiellement qu'il n'entendait point poursuivre +la guerre pour imposer aucun gouvernement particulier à la France, et le +cabinet autrichien adhérait à cette déclaration. Mais ce n'était là que +des ménagements de personnes, ou des convenances de situation, ou des +moyens d'information, ou des complaisances de conversation, ou des +perspectives de cas extrêmes auxquels les meneurs de la politique +européenne ne pensaient pas qu'ils fussent jamais réduits. La diplomatie +abonde en démarches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer, +ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pensée, le travail réel +des chefs de gouvernement. Sans vouloir le proclamer tout haut, ni s'y +engager par des textes formels et publics, les grands gouvernements de +l'Europe, par principe, par intérêt ou par honneur, regardaient à cette +époque leur cause comme liée à celle de la maison de Bourbon en France: +c'était auprès de Louis XVIII dans l'exil que leurs représentants +continuaient de résider; et auprès des gouvernements européens, grands +ou petits, c'étaient toujours les agents diplomatiques de Louis XVIII +qui représentaient la France. A l'exemple et sous la direction de M. +de Talleyrand, tous ces agents, en 1815, restèrent attachés à la cause +royale, par fidélité ou par prévoyance, et convaincus comme lui qu'en +définitive là serait le succès. + +Mais à côté de cette intention générale de l'Europe en faveur de la +maison de Bourbon existait un grand danger, le danger que les souverains +et les diplomates réunis à Vienne n'en vinssent à la regarder comme +incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, depuis vingt ans, +traité et vécu avec cette France, telle que la Révolution et l'Empire +l'avaient faite; en la craignant, ils la considéraient beaucoup; plus +ils s'inquiétaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, plus ils +jugeaient indispensable que le pouvoir y fût aux mains d'hommes sensés, +habiles, prudents, capables de la bien comprendre et de s'en faire +comprendre à leur tour. Depuis longtemps, ils étaient loin d'avoir, dans +les compagnons d'exil ou dans l'entourage de cour de Louis XVIII, cette +confiance, et l'expérience qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs +appréhensions. Ils regardaient le vieux parti royaliste comme infiniment +plus propre à perdre les rois qu'à gouverner les États. + +Témoin de ces doutes inquiets des étrangers sur l'avenir qu'ils +préparaient eux-mêmes, M. de Talleyrand, à Vienne, avait aussi les +siens. À travers toutes les transformations de sa politique et de +sa vie, et quoique la dernière eût fait de lui le représentant de +l'ancienne royauté, il ne voulait pas et n'a jamais voulu se séparer +de la Révolution; il y tenait par des actes trop décisifs, il l'avait +acceptée et servie sous trop de formes diverses pour ne pas se trouver +lui-même vaincu si elle était vaincue; point révolutionnaire par nature, +ni par goût, c'était dans le camp de la révolution qu'il avait grandi +et fait sa fortune; il n'en pouvait sortir avec sûreté; il y a des +défections que l'égoïsme habile ne se permet pas. Mais la situation +générale et la sienne propre ne l'en préoccupaient que plus vivement: +que deviendraient la cause et les hommes de la Révolution sous la +seconde Restauration près de s'accomplir? Que deviendrait cette seconde +Restauration elle-même si elle ne savait pas se gouverner et se +maintenir mieux que n'avait fait la première? Dans la seconde comme +dans la première, M. de Talleyrand jouait un grand rôle et rendait à la +royauté d'éminents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? Ses +conseils seraient-ils écoutés et son influence acceptée? Aurait-il +encore l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas pour rivaux? Je ne crois +pas qu'il ait hésité, à cette époque, sur la cause qu'il lui convenait +de servir; mais, sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon +avait de lui, il laissait clairement entrevoir son humeur du passé et +ses inquiétudes pour l'avenir. + +Bien informés de tous ces faits et de ces dispositions des principaux +acteurs, les royalistes constitutionnels, qui se réunissaient alors +autour de M. Royer-Collard, jugèrent qu'il était de leur devoir de +faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur l'état des +affaires, et sur la conduite qu'il avait à tenir. Il ne s'agissait pas +seulement d'insister auprès de lui sur la nécessité de la persévérance +dans le régime constitutionnel et dans la franche acceptation de la +société française telle que les temps nouveaux l'avaient faite; il +fallait entrer dans les questions de personnes, dire au Roi que la +présence de M. de Blacas auprès de lui nuisait essentiellement à sa +cause, solliciter l'éloignement du favori, provoquer quelque acte, +quelques paroles publiques propres à caractériser nettement les +intentions du Roi près de ressaisir le gouvernement de ses États, +l'engager enfin, à tenir grand compte des conseils et de l'influence de +M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs, à cette époque, aucun des hommes +qui donnaient cet avis n'avait aucune relation personnelle et pour qui +même la plupart d'entre eux se sentaient peu de goût. + +J'étais le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion. +On m'engagea à me charger de cette mission, peu agréable en soi. Je +l'acceptai sans hésiter. Quoique j'eusse encore, à cette époque, peu +d'expérience des animosités politiques et de leurs aveugles fureurs, je +ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour +tirer contre moi d'une semblable démarche; mais j'aurais honte de +moi-même si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de +l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à +faire, dans les limites du devoir et de ma propre pensée, ce que +commande, à mes yeux, l'intérêt de mon pays. + +Je quittai Paris le 23 mai. Une seule circonstance mérite d'être +remarquée dans mon voyage, la facilité que je trouvai à l'accomplir. Non +que beaucoup de mesures de police ne fussent prescrites sur les routes +et tout le long de la frontière; mais la plupart des agents ne mettaient +nul empressement, nulle exactitude à les exécuter; on rencontrait dans +les paroles, dans le silence, dans les regards, une sorte de tolérance +sous-entendue et presque de connivence tacite; et plus d'une physionomie +administrative semblait dire au voyageur inconnu: «Passez vite», comme +si l'on eût craint de se faire une mauvaise note ou de nuire à une +oeuvre utile en l'entravant dans le dessein qu'on lui supposait. + +Arrivé à Gand, j'allai voir d'abord les hommes que je connaissais et +dont les vues répondaient aux miennes, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, +de Lally-Tolendal, Mounier. Je les trouvai très-fidèles à la cause +constitutionnelle, mais tristes comme des exilés et inquiets comme +des conseillers sans repos dans l'exil, car ils avaient à lutter +incessamment contre les passions et les desseins, odieux ou ridicules, +de l'esprit de réaction. Les mêmes faits fournissent aux partis divers +les arguments et les conclusions les plus contraires: la catastrophe qui +rattachait plus étroitement les uns aux principes et à la politique de +la Charte était, pour les autres, la condamnation de la Charte et la +démonstration que le retour à l'ancien régime pouvait seul sauver la +monarchie. Ce n'est pas la peine de répéter les détails que me donnèrent +mes amis sur les conseils contre-révolutionnaires et absolutistes qui +assiégeaient le Roi; c'est dans l'oisiveté du malheur que les hommes +se livrent à tous leurs rêves, et l'impuissance passionnée engendre +la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison à ses conseillers +constitutionnels; le _Rapport sur l'état de la France_ que, peu de jours +avant mon arrivée, lui avait présenté M. de Chateaubriand au nom de tout +le Conseil, et qui venait d'être publié dans le _Moniteur de Gand_, +était une éloquente exposition de la politique libérale qu'acceptait la +royauté. Mais le parti ainsi désavoué ne renonçait point; il entourait +le Roi qu'il ne parvenait pas à dominer; il avait, dans la famille et +dans l'intimité royale, les plus fortes racines; M. le comte d'Artois en +était le chef public et M. de Blacas le discret, mais constant allié. Il +y avait là une victoire aussi difficile que nécessaire à remporter. + +Je priai le duc de Duras de demander pour moi, au Roi, une audience +particulière. Le Roi me reçut le lendemain, 1er juin, et me garda plus +d'une heure. Je n'ai nul goût pour l'étalage minutieux et arrangé de +semblables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de mes impressions, +que ce qui, aujourd'hui encore, vaut la peine d'être rappelé. + +Deux choses en sont restées fortement empreintes dans ma mémoire, +l'impotence et la dignité du Roi: il y avait dans l'attitude et le +regard de ce vieillard immobile et comme cloué sur son fauteuil +une sérénité hautaine, et, au milieu de sa faiblesse une confiance +tranquille dans la force de son nom et de son droit, dont je fus frappé +et touché. Ce que j'avais à lui dire devait lui déplaire; par respect, +non par calcul, je commençai par ce qui lui était agréable; je lui +parlai du sentiment royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus +vivement dans Paris; je lui racontai quelques anecdotes, quelques +couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il s'en amusa; il se +plaisait aux récits gais, comme il arrive aux hommes qui ne peuvent +guère se fournir eux-mêmes de gaieté. Je lui dis que l'espérance de son +retour était générale:--«Mais ce qu'il y a de fâcheux. Sire, c'est qu'en +croyant au rétablissement de la monarchie, on n'a pas confiance dans sa +durée.--Pourquoi donc? Quand le grand artisan de révolution n'y sera +plus, la monarchie durera; il est clair que si Bonaparte retourne à +l'île d'Elbe, ce sera à recommencer; mais lui fini, les révolutions +finiront aussi.--On ne s'en flatte guère, Sire; on craint autre chose +encore que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement royal, son +incertitude entre les anciennes et les nouvelles idées, les anciens et +les nouveaux intérêts; on craint la désunion ou du moins l'incohérence +de ses ministres.» Le Roi ne me répondait pas; j'insistai, je nommai M. +de Blacas; je dis que j'étais expressément chargé, par des hommes que +le Roi connaissait bien comme d'anciens, fidèles et intelligents +serviteurs, de lui représenter la méfiance qui s'attachait à ce nom et +le mal qui en résultait pour lui-même:--«Je tiendrai tout ce que j'ai +promis dans la Charte; les noms n'y font rien; qu'importe à la France +quels amis je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte +qui ne lui convienne? Parlez-moi de motifs d'inquiétude plus sérieux.» +J'entrai dans quelques détails; je touchai à divers traits des menées et +des menaces des partis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi, +de leurs alarmes, des violences même dont, sur quelques points, ils +avaient déjà été l'objet:--«Ceci est très-mauvais; je ferai ce qu'il +faudra pour l'empêcher; mais je ne peux pas tout empêcher; je ne peux +pas être à la fois un roi libéral et un roi absolu.» Il me questionna +sur quelques faits récents, sur quelques hommes du régime impérial: «Il +y en a deux, Sire, M*** et M***, qui, sachant que je me rendais auprès +du Roi, m'ont fait demander de lui prononcer leur nom et de l'assurer +de leurs sentiments?--Pour M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je +sais ce qu'il vaut. Quant à M***, il est de ceux dont je ne dois ni ne +veux entendre parler.» Je m'en tins là . Je n'ignorais pas que le Roi +était dès lors en relation avec Fouché, l'un des pires entre les +régicides; mais je fus peu surpris que des relations secrètes et amenées +par un intérêt pressant ne l'empêchassent pas de maintenir tout haut et +en thèse générale une ligne de conduite fort naturelle. Il était, à coup +sûr, loin de prévoir à quel dégoût sa relation avec le due d'Otrante le +réduirait. Il me congédia avec quelques paroles banales de satisfaction +bienveillante, me laissant l'impression d'un esprit sensé et libre, +dignement superficiel, fin avec les personnes et soigneux des +apparences, peu préoccupé et assez peu intelligent du fond des choses, +et presque également incapable des fautes qui perdent et des succès qui +fondent l'avenir des races royales. + +Je fis une visite à M. de Blacas. Il avait témoigné, à mon sujet, +quelque humeur: «Que vient faire ici ce jeune homme? avait-il dit au +baron d'Eckstein, commissaire général de police du Roi des Pays-Bas à +Gand; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès du Roi.» +Il connaissait très-bien et ma mission et mes amis. Il ne m'en reçut +pas moins avec une politesse parfaite, et j'ajoute avec une honorable +franchise, me demandant ce qu'on disait de lui à Paris et pourquoi on +lui en voulait tant. Il me parla même de ses mauvais rapports avec +l'abbé de Montesquiou, se plaignant des vivacités et des boutades qui +les avaient brouillés, au détriment du service du Roi. Je lui rendis +franchise pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de notre +entretien, fut digne avec un peu de roideur, marquant plus de surprise +que d'irritation. Je trouve, dans quelques notes écrites en sortant de +chez lui, cette phrase: «Je serais bien trompé si la plupart de ses +torts ne tenaient pas à la médiocrité de son esprit.» + +La situation de M. de Chateaubriand à Gand était singulière. Membre du +Conseil du Roi, il en exposait brillamment la politique dans les pièces +officielles et la défendait dans le _Moniteur de Gand_ avec le même +éclat. Il n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout le monde, +et personne ne comptait beaucoup avec lui. A mon avis, et soit alors, +soit plus tard, ni le Roi, ni les divers cabinets n'ont bien compris la +nature de M. de Chateaubriand, ni apprécié assez haut son concours ou +son hostilité. Il était, j'en conviens, un allié incommode, car il +prétendait à tout et se blessait de tout; au niveau des plus rares +esprits et des plus beaux génies, c'était sa chimère de se croire aussi +l'égal des plus grands maîtres dans l'art de gouverner, et d'avoir le +coeur plein d'amertume quand on ne le prenait pas pour le rival de +Napoléon aussi bien que de Milton. Les hommes sérieux ne se prêtaient +pas à cette complaisance idolâtre; mais ils oubliaient trop ce que +valait, comme ami ou comme ennemi, celui à qui ils la refusaient; on eût +pu trouver, dans les hommages à son génie et dans les satisfactions de +sa vanité, de quoi endormir les rêves de son orgueil; et s'il n'y avait +pas moyen de le satisfaire, il fallait, en tout cas, par prudence comme +par reconnaissance, non-seulement le ménager, mais le combler. Il était +de ceux envers qui l'ingratitude est périlleuse autant qu'injuste, car +ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Il +vivait à Gand dans une grande intimité avec M. Bertin, et s'assurait dès +lors, sur le _Journal des Débats,_ cet empire dont il devait faire plus +tard un si puissant usage. Malgré la bienveillance de nos premiers +rapports, j'étais déjà alors assez froidement avec lui; il avait été +mécontent en 1814, et parlait mal de l'abbé de Montesquiou et de ses +amis. Je n'en fus pas moins surpris et choqué, comme d'une injustice et +d'une faute, du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant de +lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et sur un pied plus +amical. + +C'était au milieu de ces discussions non-seulement de principes et de +partis, mais d'amours-propres et de coteries que nous attendions, hors +de France et ne sachant que faire de notre temps comme de notre âme, +l'issue de la lutte engagée entre Napoléon et l'Europe. Situation +profondément douloureuse, que j'acceptais pour servir la cause que je +croyais et n'ai pas cessé de croire bonne, mais dont je ressentais, à +chaque heure du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrêterai pas à les +décrire; rien ne m'est plus antipathique que d'étaler mon propre coeur, +surtout quand je sais que beaucoup de ceux qui m'entendront ne voudront +ou ne sauront ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux +hommes de leurs méprises ni de leurs invectives; c'est la condition de +la vie publique; mais je ne me tiens point pour obligé d'entrer dans de +vaines controverses sur moi-même, et je sais attendre la justice sans la +demander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme à notre immobile +anxiété. Le Roi quitta Gand le 22 juin, pressé par ses plus sûrs amis et +par son propre jugement de ne pas perdre une minute pour aller se +placer entre la France perplexe et l'invasion étrangère. J'en partis le +lendemain avec M. Mounier, et le même soir nous rejoignîmes le Roi à +Mons, où il s'était arrêté. + +Là éclata, en présence de nouveaux acteurs et avec des complications qui +restent encore obscures, le dénoûment que j'étais venu provoquer, la +chute de M. de Blacas. Je n'ai garde de discuter les récits très-divers +qu'en ont donnés plusieurs des intéressés ou des témoins; je reproduirai +simplement ce que j'en ai vu moi-même, sur les lieux, comme je le +retrouve dans une lettre écrite à Cambrai six jours après[10], pour la +personne à qui, même dans l'absence de toute communication immédiate, je +me donnais le plaisir de tout raconter: «Comme nous entrions à Mons, M. +Mounier et moi, on nous a dit que M. de Blacas était congédié et s'en +allait ambassadeur à Naples; mais notre surprise a été grande quand nous +avons su que M. de Talleyrand, venu naguère de Vienne à Bruxelles pour +être à portée des événements, et arrivé à Mons peu d'heures après le +Roi, avait en même temps donné sa démission, que le Roi, en la refusant, +avait froidement accueilli M. de Talleyrand lui-même, et que celui-ci +repartait pour Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de +partir pour Cateau-Cambresis, quartier général, en ce moment, de l'armée +anglaise. Nous ne comprenions absolument rien à des incidents si +contradictoires, et notre inquiétude égalait notre surprise. Nous avons +couru de tous côtés; nous avons vu tout le monde, ceux de nos amis qui +nous avaient devancés à Mons et les ministres étrangers qui avaient +suivi le Roi, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Chateaubriand, Pozzo +di Borgo, de Vincent; et à travers les demi-confidences, les colères +contenues, les sourires moqueurs, les regrets sincères, nous avons fini +par comprendre, ou à peu près. La petite cour de M. le comte d'Artois, +sachant que M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser +et que le duc de Wellington l'engageait au contraire à s'avancer +rapidement en France, n'avait rien imaginé de mieux que de chasser à +la fois M. de Blacas et M. de Talleyrand, et d'enlever le Roi à ses +conseillers constitutionnels comme à son favori en le faisant partir +brusquement pour le quartier général de l'armée anglaise, entouré des +seuls partisans de _Monsieur_ dont on espérait faire ses ministres. +L'irritation était grande chez nos amis et le blâme vif chez les +étrangers; ces derniers demandaient en qui ils pourraient avoir +confiance pour la question française et avec qui ils en traiteraient +dans une telle crise. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec un grand +renom d'habileté et de succès; il était, aux yeux de l'Europe, le +représentant du Roi et de la France; le ministre d'Autriche venait de +lui dire à Bruxelles: «J'ai ordre de vous consulter en toute occasion +et de me diriger surtout d'après vos conseils.» Lui-même témoignait +hautement son humeur et repoussait vivement ceux qui l'engageaient à +rejoindre le Roi. Après six heures d'entretiens un peu confus, il fut +convenu que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait le duc de +Wellington à faire lui-même une démarche pour mettre fin à cette étrange +brouillerie, et que MM. de Jaucourt, Louis et Beugnot iraient en même +temps dire au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder sa +confiance ayant des idées et des projets diamétralement contraires aux +leurs, ils ne pouvaient plus le servir utilement et lui demandaient la +permission de se retirer. Probablement des réflexions ou des démarches +conformes à ces résolutions avaient déjà été faites au Cateau, car le +25 au matin, en même temps que nous apprenions les événements de Paris, +l'abdication de Napoléon et l'envoi de commissaires aux souverains +alliés, est arrivée à Mons une lettre du duc de Wellington à M. de +Talleyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: «Je regrette +beaucoup que vous n'ayez pas accompagné ici le Roi; c'est moi qui l'ai +vivement engagé à entrer en France en même temps que nous. Si j'avais +pu vous dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, je ne +doute pas que vous n'eussiez donné au Roi le même conseil. J'espère que +vous viendrez les entendre.» M. de Talleyrand s'est décidé sur-le-champ +à partir, et nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. Il +était temps; déjà une proclamation datée du Cateau, et rédigée, dit-on, +par M. Dambray, donnait à la rentrée du Roi une couleur qui ne convient +nullement. Nous nous sommes hâtés d'en préparer une autre dont M. +Beugnot est le principal auteur, et qui contient les pronostics d'une +bonne politique. Le Roi l'a signée sans difficulté. Elle a paru hier, à +la grande satisfaction du public de Cambrai. J'espère qu'elle produira +partout le même effet.» + +[Note 10: Le 29 juin 1815.] + +On pouvait en effet espérer et se croire au terme de la grande crise qui +avait bouleversé la France comme de la petite crise qui venait d'agiter +les entours de la royauté. De toutes parts les choses semblaient se +précipiter vers la même issue. Le Roi était en France; une politique +modérée et nationale prévalait dans ses conseils et animait ses paroles; +le sentiment royaliste éclatait partout sur son passage, non-seulement +dans son ancien parti, mais dans les masses; toutes les mains +s'élevaient vers lui comme vers la planche de salut dans le naufrage. +Les peuples s'inquiètent peu d'être conséquents; j'ai vu, à cette +époque, dans les départements du Nord, la même popularité entourer le +Roi exilé et l'armée vaincue. A Paris, Napoléon avait abdiqué, et +malgré des alternatives peu dignes d'abattement ou d'élan fébrile, de +résignation ou de bouillonnement, il était évidemment hors d'état de +rengager la lutte. La Chambre des représentants qui, dès son début, +s'était montrée peu favorable au régime impérial et ennemie des excès +révolutionnaires, semblait surtout préoccupée du désir de traverser +un défilé périlleux en évitant toute violence et tout engagement +irrévocable. Les passions populaires grondaient quelquefois, mais se +laissaient aisément contenir, ou s'arrêtaient d'elles-mêmes, comme +déshabituées de l'action et de la domination. L'armée, dont les corps +errants venaient successivement se rallier autour de Paris, était en +proie à une effervescence patriotique, et se fût précipitée, et la +France avec elle, dans l'abîme, pour prouver son dévouement et venger +son injure: mais parmi ses anciens et plus illustres chefs, les uns, +comme Gouvion Saint-Cyr, Macdonald et Oudinot, s'étaient refusés à +servir Napoléon et soutenaient ouvertement la cause du Roi; les autres, +comme Ney, Davout, Soult, Masséna, protestaient avec une rude franchise +contre des illusions funestes, donnaient leur vieux courage pour +passe-port à de tristes vérités ou à de sages conseils, et réprimaient, +aux dépens de leur renom de parti, les entraînements militaires ou les +désordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot, avec un ascendant +que méritait leur vertu, maintenaient la discipline dans l'armée au +milieu des douleurs de la retraite sur la Loire, et déterminaient son +obéissance aux ordres d'un pouvoir civil détesté. Il y avait, après +tant de fautes et de malheurs, et à travers toutes les différences de +situation et d'opinion, un concert spontané et un effort général pour +éviter à la France les fautes irréparables et les malheurs suprêmes. + +Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et même quand elles +veulent être prudentes, l'esprit politique manque aux nations qui ne +sont pas exercées à faire elles-mêmes leurs affaires et leur destinée. +Dans le déplorable état où l'entreprise d'un égoïsme héroïque et +chimérique avait jeté la France, il n'y avait évidemment qu'une conduite +à tenir: reconnaître Louis XVIII, prendre acte de ses dispositions +libérales et se concerter avec lui pour traiter avec les étrangers. Il +le fallait, car aux yeux de la plus vulgaire prévoyance, le retour de la +maison de Bourbon était inévitable et comme un fait accompli. C'était +un devoir dans l'intérêt de la paix et pour se donner les meilleures +chances d'atténuer les maux de l'invasion, car Louis XVIII pouvait seul +les repousser avec quelque autorité. Des chances favorables s'ouvraient, +par cette voie, à la liberté, car la raison disait et l'expérience +a démontré qu'après ce qui s'est passé en France depuis 1789, le +despotisme est impossible aux princes de la maison de Bourbon; une +insurmontable nécessité leur impose les transactions et les ménagements; +et s'ils tentent de pousser les choses à l'extrême, la force leur manque +pour réussir. Accepter sans hésitation ni délai la seconde Restauration +et placer soi-même le Roi entre la France et l'Europe, c'était donc ce +que commandaient clairement le patriotisme et le bon sens. + +Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on laissa faire tout +ce qu'il fallait pour que la Restauration parût l'oeuvre de la force +étrangère seule, et pour faire subir à la France, après sa défaite +militaire, une défaite politique et diplomatique. Ce n'est pas +d'indépendance envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie, +c'est d'intelligence et de résolution que la Chambre des Cent-Jours a +manqué; elle ne se prêta ni au despotisme impérial, ni aux violences +révolutionnaires; elle ne fut l'instrument d'aucun des partis extrêmes; +elle s'appliqua honnêtement à retenir la France sur le bord des abîmes +où ils auraient voulu la pousser; mais elle ne sut faire que de la +politique négative; elle louvoya timidement devant le port au lieu d'y +entrer résolument, fermant les yeux quand elle touchait à la passe, +subissant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveuglements +et les entêtements des ennemis, anciens ou nouveaux, du Roi qui +s'approchait, et se donnant même quelquefois, par faiblesse encore, +l'air de vouloir des combinaisons qu'au fond elle s'efforçait d'éluder, +tantôt Napoléon II, tantôt le prince quelconque qu'il plairait au peuple +souverain de choisir. + +Ce fut à ces hésitations, à ces tâtonnements stériles du seul pouvoir +public alors debout qu'un des hommes les plus tristement célèbres des +plus mauvais temps de la révolution, Fouché, dut son importance et son +succès éphémères. Quand les honnêtes gens ne savent pas comprendre et +accomplir les desseins de la Providence, les malhonnêtes gens s'en +chargent; sous le coup de la nécessité et au milieu de l'impuissance +générale, il se rencontre toujours des esprits corrompus, sagaces et +hardis, qui démêlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, et +se font les instruments d'un triomphe qui ne leur appartient pas +naturellement, mais dont ils réussissent à se donner les airs pour s'en +approprier les fruits. Le due d'Otrante fut, dans les Cent-Jours, cet +homme-là : révolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se faire +sacrer, sous ce double caractère, par l'ancienne royauté française, +il déploya, à la poursuite de son but, tout le savoir-faire et toute +l'audace d'un roué plus prévoyant et plus sensé que ses pareils. +Peut-être aussi, car la justice doit avoir ses scrupules, même envers +les hommes qui n'en ont point, peut-être le désir d'épargner à son pays +des violences et des souffrances inutiles ne fut-il pas étranger à +cette série de trahisons et de voltes-faces imperturbables à l'aide +desquelles, trompant et jouant tour à tour Napoléon, La Fayette et +Carnot, l'Empire, la République et la Convention régicide, Fouché gagna +le temps dont il avait besoin pour s'ouvrir à lui-même les portes du +cabinet du Roi en ouvrant au Roi celles de Paris. + +Louis XVIII fit quelque résistance; Malgré ce qu'il m'avait dit à Gand, +à propos des régicides, je doute qu'il ait fortement résisté. Sa dignité +n'était pas toujours soutenue par une conviction forte ou par un +sentiment énergique, et elle pouvait quelquefois céder devant +la nécessité. Il avait, pour garants de la nécessité dans cette +circonstance, les deux autorités les plus propres à influer sur sa +décision et à couvrir son honneur, le due de Wellington et M. le comte +d'Artois: tous deux le pressaient d'accepter Fouché pour ministre; +Wellington, pour assurer au Roi un retour facile, et aussi pour +rester lui-même, et l'Angleterre avec lui, le principal auteur de là +Restauration en mettant promptement fin à la guerre devant Paris, où +il craignait de se voir compromis dans les emportements haineux des +Prussiens; le comte d'Artois, par légèreté impatiente, toujours prêt à +promettre et à accorder, et engagé d'avance par son plus actif affidé, +M. de Vitrolles, dans les lacs que Fouché avait tendus de toutes parts +aux royalistes. Je ne crois point à la nécessité dont ils assiégèrent +le Roi. Fouché ne disposait point de Paris. L'armée s'en éloignait. +Les fédérés y étaient plus bruyants que puissants. La Chambre des +représentants se consolait, en discutant une constitution, de n'avoir +pas su ni osé faire un gouvernement. Personne n'était en état ni en +humeur d'arrêter longtemps le flot qui ramenait le Roi. Un peu moins +d'empressement et un peu plus de fermeté d'esprit lui auraient épargné +une triste honte. Il suffisait d'attendre quelques jours en acceptant +le risque, non de résolutions ou de violences funestes, mais de quelque +prolongation de désordres et d'alarmes. La nécessité pèse sur les +peuples comme sur les rois; celle dont Fouché s'armait pour se faire +ministre de Louis XVIII était en grande partie factice et évidemment +passagère; celle qui ramenait Louis XVIII aux Tuileries était naturelle +et de jour en jour plus pressante. Il n'avait nul besoin de recevoir le +duc d'Otrante dans son cabinet, à Arnouville; il pouvait s'y tenir en +repos; on serait bientôt venu l'y chercher. J'en pensai ainsi au moment +même, après avoir passé deux jours dans Paris où j'étais rentré le 3 +juillet, pendant que les manoeuvres de Fouché suivaient leur cours. Tout +ce que j'ai vu et appris depuis m'a confirmé dans cette conviction. + + + + CHAPITRE IV. + +LA CHAMBRE DE 1815. + +Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet du duc de +Richelieu.--Mes relations comme secrétaire général du ministère de la +justice, avec M. de Marbois, garde des sceaux.--Arrivée et physionomie +de la Chambre des députés.--Intentions et attitude de l'ancien +parti royaliste.--Formation et composition d'un nouveau parti +royaliste.--Lutte des classes sous le manteau des partis.--Lois +d'exception.--Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du +gouvernement et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports +de l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres. +--Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--Le duc de +Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal Ney.--Polémique entre +M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la session.--Modifications dans le +cabinet.--M. Laîné, ministre de l'intérieur.--Je quitte le ministère de +la justice et j'entre comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le +cabinet s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes. +--Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de M. de +Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des députés.--Travail +de M. Decazes pour en amener la dissolution.--Le Roi s'y +décide.--Ordonnance du 5 septembre 1816. + +(1815-1816.) + +Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, et ni Fouché, ni M. de +Talleyrand n'étaient plus ministres. Ils étaient tombés, non sous le +coup de quelque événement nouveau et imprévu, mais par le vice de leur +situation personnelle et par leur inaptitude au rôle qu'ils avaient +entrepris de jouer. + +M. de Talleyrand avait fait à Vienne une grande chose; par le traité +d'alliance qu'il avait conclu le 3 janvier 1815 entre la France, +l'Angleterre et l'Autriche, il avait mis fin à la coalition formée +contre nous en 1813, et coupé l'Europe en deux au profit de la France. +Mais l'événement du 20 mars avait détruit son oeuvre; la coalition +européenne s'était reformée contre Napoléon et contre la France, qui se +faisait ou se laissait faire l'instrument de Napoléon. Et il n'y avait +plus aucune chance de rompre ce redoutable faisceau; un même sentiment +d'inquiétude et de méfiance à notre égard, un même dessein de ferme et +durable union animaient les souverains et les peuples. Ils avaient réglé +en toute hâte à Vienne les questions qui menaçaient de les diviser; et, +dans cette intimité retrempée contre nous, l'empereur Alexandre était +rentré particulièrement irrité contre la maison de Bourbon et M. de +Talleyrand, qui avaient voulu lui enlever ses alliés. La seconde +restauration d'ailleurs n'était point, comme la première, son oeuvre +et sa gloire personnelle; c'était surtout à l'Angleterre et au duc +de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par amour-propre comme par +politique, l'empereur Alexandre arrivait, le 10 juillet 1815, à Paris, +froid et plein d'humeur envers le Roi et ses conseillers. + +La France et le Roi avaient pourtant un pressant besoin du bon vouloir +de l'empereur Alexandre. Ils étaient en présence des rancunes et des +ambitions passionnées de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la carte +de notre territoire, moins les provinces qu'ils voulaient nous enlever. +Ses généraux minaient, pour les faire sauter, les monuments qui +rappelaient leurs défaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII +résistait dignement à ces brutalités étrangères; il menaçait de faire +porter son fauteuil sur le pont d'Iéna, et disait tout haut au duc de +Wellington: «Croyez-vous, mylord, que votre gouvernement consente à me +recevoir si je lui demande de nouveau asile?» Wellington entravait +de son mieux les emportements de Blücher et lui adressait des +représentations pressantes, bien que très-mesurées. Mais ni la dignité +du Roi, ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suffisaient contre +les passions et les prétentions allemandes; l'empereur Alexandre pouvait +seul les contenir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des +satisfactions personnelles; en formant son cabinet, il fit nommer le +duc de Richelieu, encore absent, ministre de la maison du Roi, et le +ministère de l'intérieur fut tenu en réserve pour Pozzo di Borgo, qui +eût volontiers échangé le service officiel de la Russie pour une part +dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand croyait aisément à +la puissance des tentations. Mais elles échouèrent cette fois; le duc de +Richelieu refusa, probablement de concert avec le Roi lui-même; +Pozzo n'obtint pas, ou n'osa peut-être pas demander à son maître +l'autorisation de redevenir Français. Je le voyais souvent, et cet +esprit à la fois vif et profond, hardi et inquiet, sentait sa situation +douteuse, et cachait mal ses perplexités. L'empereur Alexandre persista +dans sa froide réserve, laissant M. de Talleyrand faible et embarrassé +dans cette arène des négociations, théâtre ordinaire de ses succès. + +La faiblesse de Fouché était autre et tenait à d'autres causes. Non que +les souverains étrangers et leurs ministres fussent plus bienveillants +pour lui que pour M. de Talleyrand; son entrée dans le Conseil du Roi +avait été, pour l'Europe monarchique, un grand scandale; le duc de +Wellington seul persistait encore à le soutenir; mais personne, parmi +les étrangers, ne l'attaquait et ne se croyait intéressé à sa chute. +C'était au dedans que se formait contre lui l'orage. Avec une +présomption étrangement frivole, il s'était promis de livrer la +Révolution au Roi et le Roi à la Révolution, se fiant sur sa prestesse +et sa hardiesse pour passer et repasser d'un camp dans l'autre, et les +dominer l'un par l'autre en les trahissant tour à tour. Les élections +qui s'accomplissaient en ce moment dans toute la France donnèrent à son +espérance un éclatant démenti; il eut beau répandre avec profusion les +circulaires et les agents, il n'y exerça pas la moindre influence; les +royalistes décidés prévalurent à peu près partout, presque sans combat. +C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les grandes crises, les +vaincus deviennent des morts. La Chambre de 1815 n'apparaissait encore +que dans le lointain, et déjà le duc d'Otrante chancelait, comme frappé +de la foudre, à côté de M. Talleyrand ébranlé. + +Dans ce péril divers et inégal, mais pressant pour tous deux, l'attitude +et la conduite de ces deux hommes furent très-différentes. M. de +Talleyrand se fit le patron de la monarchie constitutionnelle grandement +organisée, comme elle l'était en Angleterre. Des modifications conformes +aux voeux du parti libéral furent, les unes immédiatement accomplies, +les autres promises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer dans +la Chambre des députés. Quatorze articles relatifs à la constitution de +cette Chambre furent soumis à la révision de la prochaine législature. +La pairie devint héréditaire. La censure, à laquelle étaient assujettis +les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression, fut abolie. Un +grand Conseil privé associa aux délibérations du gouvernement, dans +les grandes circonstances, les hommes considérables des divers partis. +Aucune nécessité pratique, aucune forte opinion publique n'imposait à la +royauté restaurée ces importantes réformes; mais le cabinet voulait se +montrer favorable au large développement des institutions libres, et +donner satisfaction au parti, je devrais peut-être dire à la coterie des +esprits éclairés et impatients. + +Les préoccupations et les mesures de Fouché étaient plus personnelles. +Violemment menacé par la réaction royaliste, il essaya d'abord, de +l'apaiser en lui jetant quelque pâture; il consentit à se faire +l'instrument de la proscription des hommes naguère ses agents, ses +confidents, ses complices, ses collègues, ses amis. En même temps qu'il +écrivait avec apparat des mémoires et des circulaires pour démontrer la +nécessité de la clémence et de l'oubli, il présentait au Conseil du Roi +une liste de cent dix noms à excepter de toute amnistie; et quand la +discussion eut réduit ce nombre à dix-huit accusés devant les conseils +de guerre et à trente-huit exilés provisoires, il contre-signa sans +hésiter l'ordonnance qui les frappait. Peu de jours après, et sur sa +demande, une autre ordonnance révoqua toutes les autorisations jusque-là +accordées aux journaux, leur imposa la nécessité d'une autorisation +nouvelle, et les soumit à la censure d'une commission dans laquelle +plusieurs des principaux écrivains royalistes, entre autres MM. Auger et +Fiévée, refusèrent de siéger sous son patronage. Peu importait au duc +d'Otrante, en 1815 comme en 1793, la justice ou l'utilité nationale de +ses actes; il était toujours prêt à se faire, n'importe à quel prix, +le praticien de la nécessité. Mais quand il vit que ses rigueurs ne le +couvraient pas, quand il sentit les vives approches du péril, il changea +de tactique; le ministre de la réaction monarchique redevint le factieux +révolutionnaire; il fit secrètement publier et répandre des _Rapports +au Roi_ et des _Notes aux ministres étrangers_, destinés bien moins à +éclairer les pouvoirs auxquels il les adressait qu'à lui préparer à +lui-même des alliés et des armes contre le gouvernement et le parti dont +il se voyait près d'être répudié. Il était de ceux qui essayent de se +faire redouter en travaillant à nuire dès qu'ils ne sont plus admis à +servir. + +Ni les réformes libérales de M. de Talleyrand, ni les menaces +révolutionnaires du duc d'Otrante ne conjurèrent le péril qui les +pressait. Malgré leur rare esprit et leur longue expérience, ils +méconnaissaient l'un et l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant +pas, ou ne voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes que +les Cent-Jours devaient ranimer. L'élection d'une Chambre ardemment +royaliste les surprit comme un phénomène inattendu; ils tombèrent tous +deux à son approche, à peu de jours de distance l'un de l'autre, laissés +pourtant, après leur chute commune, dans des situations très-diverses. +M. de Talleyrand resta debout; le Roi et son nouveau cabinet le +comblèrent des dons et des honneurs de cour; ses collègues dans sa +courte administration, MM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, Gouvion +Saint-Cyr reçurent des marques signalées de l'estime royale; ils +sortaient de l'arène comme destinés à y rentrer. Acceptant la petite et +lointaine mission de Dresde, Fouché s'empressa de partir et sortit de +Paris sous un déguisement qu'il ne quitta qu'à la frontière, troublé par +la crainte d'être vu dans sa patrie qu'il ne devait jamais revoir. + +Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, bien venu du Roi +et même du parti que les élections faisaient prévaloir. C'était un +ministère vraiment nouveau et royaliste. Son chef, rentré naguère en +France, honoré de l'Europe, aimé de l'empereur Alexandre, était pour le +roi Louis XVIII ce que le Roi lui-même était pour la France, le gage +d'une meilleure paix. Deux de ses collègues, MM. Decazes et Dubouchage, +n'avaient pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires +publiques. Les quatre autres, MM. Barbé-Marbois, de Vaublanc, Corvetto +et le due de Feltre, venaient de donner à la cause royale des preuves +de leur attachement. Leur réunion inspirait au public, comme au parti +triomphant, des espérances et point de défiance. Je connaissais beaucoup +M. de Marbois; je l'avais souvent rencontré chez madame de Rumford et +chez madame Suard; il appartenait à cette ancienne France généreusement +libérale qui avait accepté et soutenu, avec une modération éclairée, les +principes chers à la France nouvelle. Je conservai auprès de lui, dans +des rapports de confiante amitié, le poste de secrétaire général du +ministère de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des sceaux, +m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de Talleyrand. + +Le nouveau ministère à peine installé, la Chambre des députés arriva et +s'installa à son tour, bien plus nouvelle que lui. Elle était presque +exclusivement royaliste. A peine quelques hommes des autres partis +avaient trouvé place dans ses rangs. Ils y siégeaient péniblement, +isolés et mal à l'aise, comme des étrangers ou des suspects; et quand +ils essayaient de se produire et d'exprimer leurs sentiments, ils +étaient brusquement repoussés dans l'impuissance et le silence. Le 23 +octobre 1815, dans le débat de la loi présentée par M. Decazes pour la +suspension temporaire de la liberté individuelle, M. d'Argenson parla +des bruits qui couraient sur des protestants massacrés dans le Midi; un +violent tumulte s'éleva pour le démentir; il s'expliqua avec une réserve +extrême: «Je n'ai point énoncé de faits, dit-il, je n'ai point établi +d'allégations; j'ai dit que j'avais été frappé par des bruits incertains +et contradictoires... C'est le vague même de ces bruits qui rend +nécessaire un rapport du ministre sur l'état du royaume.» Non-seulement +M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il demandait; non-seulement il ne put +continuer à parler; il fut expressément rappelé à l'ordre pour avoir +fait allusion à des faits malheureusement certains, mais qu'on voulait +étouffer en étouffant sa voix. + +Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le parti royaliste se +voyait le plus fort; tout en croyant son triomphe légitime, il en était +un peu surpris et enivré, et il se livrait aux joies de la puissance +avec un mélange d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme +peu accoutumé à vaincre et peu sûr de la force qu'il s'empressait de +déployer. + +Des mobiles très-divers jetèrent la Chambre de 1815 dans la réaction +violente qui est restée son caractère historique. D'abord et surtout les +passions du parti royaliste, ses bonnes et ses mauvaises passions, ses +sentiments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour de l'ordre +et la soif de la vengeance, l'orgueil du passé et la peur de l'avenir, +l'intention de remettre en honneur le respect des choses saintes, des +anciens attachements, de la foi jurée, et le plaisir d'opprimer ses +vainqueurs. A l'emportement des passions se joignait le calcul des +intérêts: pour la sûreté du parti, pour la fortune des personnes, les +nouveaux dominateurs de la France avaient besoin de prendre partout +possession des places et du pouvoir; c'était là le champ à exploiter, le +territoire à occuper pour recueillir les fruits de la victoire. Venait +enfin l'empire des idées, plus grand qu'on ne le croit communément, et +souvent plus puissant, à leur insu, sur les hommes que leurs passions ou +leurs intérêts. Après tant d'années de grands spectacles et de grands +débats, les royalistes avaient, sur toutes les questions politiques et +sociales, des vues systématiques à réaliser, des retours historiques à +poursuivre, des besoins d'esprit à satisfaire. Ils se hâtaient de mettre +la main à l'oeuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre dans leur +patrie, moralement comme matériellement, par la pensée comme en fait, +l'ascendant qui leur avait depuis si longtemps échappé. + +Comme il arrive dans les grandes crises des sociétés humaines, ces +principes divers de la réaction de 1815 avaient chacun, dans les rangs +royalistes, leur représentant spécial et particulièrement efficace. Le +parti avait son champion agresseur, son politique, et son philosophe. M. +de la Bourdonnaye marchait à la tête de ses passions, M. de Villèle de +ses intérêts, M. de Bonald de ses idées. Trois hommes très-propres +à leur rôle, car ils excellaient, l'un dans la polémique fougueuse, +l'autre dans la tactique prudente et patiente, le troisième dans +l'exposition spécieuse et subtile avec élévation. Et tous trois, bien +qu'aucune ancienne intimité ne les unît, mettaient avec persévérance, au +service de la cause commune, leurs talents et leurs procédés si divers. + +Quelle était, au fond, cette cause? Quel but se proposaient en réalité +les chefs de ce parti qui se croyait si près du succès? S'ils avaient +voulu parler sincèrement, ils auraient été eux-mêmes bien embarrassés +de répondre. On a beaucoup dit, et beaucoup de gens ont cru, et +probablement bien des royalistes se figuraient, en 1815, qu'ils +travaillaient à abolir la Charte et à rétablir l'ancien régime. Lieu +commun d'une crédulité puérile; cri de guerre des ennemis, habiles ou +aveugles, de la Restauration. Il n'y avait, dans la Chambre de 1815, au +milieu de ses plus ardentes espérances, point de dessein si audacieux ni +si arrêté. Ramené en vainqueur sur la scène, non par lui-même, mais par +les fautes de ses adversaires et le cours des événements européens, +l'ancien parti royaliste se promettait que les revers de la Révolution +et de l'Empire lui vaudraient de grands avantages, surtout de grandes +satisfactions; mais ce que, pour le gouvernement de la France, il ferait +de sa victoire quand il serait décidément en possession du pouvoir, il +ne le savait pas; ses vues étaient aussi incertaines et confuses que ses +passions étaient violentes; c'était surtout la victoire qu'il voulait, +pour l'orgueilleux plaisir de la victoire même, pour l'affermissement +définitif de la Restauration, pour sa propre domination, au centre de +l'État par le gouvernement, dans chaque localité par l'administration. + +Mais, dans de telles secousses sociales, les questions sont infiniment +plus grandes que ne le savent les acteurs: les Cent-Jours firent à la +France un mal bien plus grave encore que le mal du sang et des trésors +qu'ils lui coûtèrent; ils rallumèrent la vieille querelle que l'Empire +avait étouffée et que la Charte voulait éteindre, la querelle de +l'ancienne France et de la France nouvelle, de l'émigration et de la +révolution. Ce ne fut pas seulement entre des partis politiques, mais +entre des classes rivales que la lutte recommença en 1815, comme elle +avait éclaté en 1789. + +Mauvaise situation pour la fondation d'un gouvernement, surtout +d'un gouvernement libre. Il y a un certain degré de fermentation et +d'émulation, entre les citoyens et les partis, qui est la vie même du +corps social et qui favorise son développement énergique et sain. Mais +si la fermentation ne s'arrête pas aux questions de gouvernement et à la +conduite des affaires publiques, si elle s'attaque aux fondements +mêmes de la société, si au lieu de l'émulation entre les partis on a +l'hostilité entre les classes, ce n'est plus le mouvement de la santé, +c'est un mal destructeur qui entraîne les désordres les plus douloureux +et qui peut aller jusqu'à la dissolution de l'État. La domination +d'une classe sur les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou +démocratique, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue des +classes pour la domination, c'est l'état révolutionnaire, tantôt +déclaré, tantôt imminent. Le monde a vu, par deux grands exemples, les +résultats profondément divers que peut amener ce fait redoutable. La +lutte des patriciens et des plébéiens tint, pendant des siècles, Rome +dans de cruelles alternatives de tyrannie et de révolution qui n'avaient +de distraction que la guerre. Tant que les uns et les autres eurent des +vertus à dépenser dans cette lutte, la République y trouva, sinon +la paix sociale, du moins là grandeur; mais, lorsque patriciens et +plébéiens se furent épuisés et corrompus dans leurs dissensions sans +parvenir à l'accord dans la liberté, la société romaine ne put échapper +à la ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long déclin de +l'Empire. L'Angleterre à offert à l'Europe moderne un autre spectacle. +En Angleterre aussi, les classes aristocratiques et démocratiques ont +longtemps lutté pour le pouvoir; mais par un heureux concours de fortune +et de sagesse; elles sont parvenues à s'entendre et à s'unir pour +l'exercer en commun; et l'Angleterre a trouvé dans cette entente +politique des classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de +leurs influences mutuelles, la paix intérieure avec la grandeur, la +stabilité avec la liberté. + +J'espérais, du gouvernement institué par la Charte, un résultat analogue +pour mon pays. On m'a quelquefois accusé de vouloir modeler la France +à l'exemple de l'Angleterre: l'Angleterre, en 1815, ne me préoccupait +nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de son +histoire, aucune étude sérieuse. La France, ses destinées, sa +civilisation, ses lois, sa littérature, ses grands hommes avaient seuls +rempli ma pensée; je vivais au milieu d'une société toute française, +plus fortement imprégnée peut-être qu'aucune autre des goûts et de +l'esprit français. J'assistais précisément là à ce rapprochement, à +ce mélange, à cet accord des classes et même des partis divers qui me +paraissaient la condition de notre nouveau et libre régime. Des hommes +de toute origine, de toute condition, de toute profession, presque de +toute opinion, des grands seigneurs, des magistrats, des avocats, des +ecclésiastiques, des lettrés, des gens du monde et des gens d'affaires, +de l'ancien régime, de l'Assemblée constituante, de la Convention, de +l'Empire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants, acceptant +sans effort leurs différences de situation ou de vues, et disposés en +apparence à s'entendre, aisément sur les affaires de leur pays. Étrange +contraste de nos moeurs! Quand il s'agit uniquement des relations vouées +aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a plus de classes, plus de +luttes; les situations se rapprochent, les dissidences s'effacent; nous +ne songeons tous qu'à jouir en commun de nos mérites et de nos agréments +mutuels. Que les questions politiques et les intérêts positifs de la +vie reviennent; qu'il s'agisse, non plus de se réunir pour se plaire ou +s'amuser ensemble, mais de prendre chacun sa part dans les droits, les +affaires, les honneurs, les avantages et les charges de la condition +sociale; à l'instant, toutes les dissidences reparaissent; toutes les +prétentions, tous les entêtements, toutes les susceptibilités, toutes +les luttes recommencent; et cette société, qui avait paru si semblable +et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divisée qu'elle l'ait +jamais été. + +Cette triste incohérence de l'état apparent et de l'état réel de la +société française se révéla tout à coup en 1815; la réaction provoquée +par les Cent-Jours détruisit en un clin d'oeil le travail de +pacification sociale poursuivi en France depuis seize ans, et fit +brusquement éclater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de +l'ancien régime contre toutes les oeuvres, bonnes ou mauvaises, de la +révolution. + +Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, au début de la +session, dans la Chambre de 1815, tomba dans une autre faute. Les +classes aristocratiques en France, bien que généreusement dévouées, dans +les périls publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de ne savoir +faire cause commune ni avec la couronne, ni avec le peuple; elles ont +frondé et bravé tour à tour le pouvoir royal et les libertés publiques. +S'isolant dans des privilèges qui satisfaisaient leur vanité sans leur +valoir une force réelle dans l'État, elles n'avaient pris, depuis trois +siècles, ni auprès du prince, ni à la tête de la nation, la place qui +semblait naturellement leur échoir. Après tout ce qu'elles avaient perdu +et malgré tout ce qu'elles auraient dû apprendre à la révolution, elles +se retrouvèrent en 1815, au moment où le pouvoir leur revenait, dans +les mêmes dispositions indécises et alternatives. Dans les rapports des +grands pouvoirs de l'État, dans les débats publics, dans l'usage qu'elle +fit de ses propres droits, la Chambre de 1815 eut le mérite de pratiquer +énergiquement le régime constitutionnel à peine sorti, en 1814, de +sa torpeur sous l'Empire; mais elle ne sut garder, dans cette oeuvre +nouvelle, ni équité, ni à -propos, ni mesure; elle voulut dominer à la +fois le Roi et la France. Elle fut indépendante et fière, quelquefois +libérale, souvent révolutionnaire dans ses procédés envers la couronne, +en même temps qu'elle était violente et contre-révolutionnaire envers +le pays. C'était trop entreprendre; il fallait choisir, et être ou +monarchique ou populaire. La Chambre de 1815 ne fut ni l'un ni l'autre; +elle se montra fortement imbue de l'esprit de l'ancien régime envenimé +par les idées ou les exemples de l'esprit de révolution; mais l'esprit +de gouvernement, plus nécessaire encore dans un régime libre que sous le +pouvoir absolu, lui manqua complètement. + +Aussi vit-on se former promptement contre elle, et dans son propre sein, +une opposition qui fut bientôt populaire et monarchique à la fois, car +elle défendit à la fois, contre le parti dominant, la Couronne qu'il +offensait témérairement et le pays qu'il inquiétait profondément. Et +après quelques grandes luttes, soutenues des deux parts avec une énergie +sincère, cette opposition, forte de l'appui de la royauté et de la +sympathie publique, conquit fréquemment la majorité et devint le parti +du gouvernement. + +Je ne siégeais pas alors dans la Chambre des députés. On m'a souvent +attribué, dans le gouvernement de cette époque, une part plus grande que +celle qui m'a réellement appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et +je ne m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la +responsabilité, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qu'ont +fait les amis que j'ai choisis et approuvés. Le parti monarchique et +constitutionnel qui se forma en 1815 devint aussitôt le mien. Je dirai +sans hésiter ce que l'expérience m'a appris de nos fautes; je m'honore +d'avoir constamment marché dans ses rangs. + +Ce parti se forma brusquement, spontanément, sans but prémédité, sans +combinaisons antérieures et personnelles, sous le seul empire de la +nécessité du moment, pour résister à un mal pressant, non pour +faire prévaloir tel ou tel système, tel ou tel ensemble d'idées, de +résolutions et de desseins. Soutenir la Restauration en combattant la +réaction, ce fut d'abord toute sa politique. Rôle ingrat, même quand il +est le plus salutaire; car on a beau combattre une réaction violente, +quand on soutient en même temps le pouvoir dont le drapeau sert de +manteau à la réaction, on n'empêche pas tout le mal qu'on voudrait +empêcher, et on semble accepter celui qu'on ne réussit pas à empêcher. +C'est une de ces injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les +honnêtes gens qui agissent sérieusement doivent se résigner. + +Pas plus par sa composition que par ses desseins, le nouveau parti +royaliste n'avait un caractère spécial et systématique. Il comptait +parmi ses chefs naissants, comme dans ses plus modestes rangs, des +hommes de toutes les origines, de toutes les situations, venus de tous +les points de l'horizon social et politique. M. de Serre était un +émigré, lieutenant dans l'armée de Condé; MM. Pasquier, Beugnot, Siméon, +Barante, Sainte-Aulaire, des hommes considérables du régime impérial; +MM. Royer-Collard et Camille Jordan des opposants à l'Empire. Un même +jugement, un même sentiment sur les événements du jour et les chances du +lendemain, sur les droits et les intérêts légitimes du pays et du trône, +rapprochaient tout à coup ces hommes jusque-là étrangers les uns +aux autres. Ils s'unissaient comme les habitants d'un même quartier +accourent de toutes parts, et sans se connaître, sans s'être jamais vus, +travaillent ensemble à éteindre un grand incendie. + +Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractérisait déjà le nouveau +parti royaliste dans la lutte qui s'engageait. Inquiétées l'une et +l'autre par les prétentions de l'ancien parti aristocratique, la royauté +et la bourgeoisie française se rapprochaient pour se prêter un mutuel +appui. Louis XVIII et la France nouvelle reprenaient ensemble la +politique de leurs pères. Un peuple a beau renier son passé, il n'est +pas en son pouvoir de l'anéantir ni de s'y soustraire absolument, et +bientôt surviennent des situations, des nécessités qui le ramènent dans +les voies où il a marché pendant des siècles. + +Choisi par la Chambre elle-même et par le Roi pour la présider, M. +Laîné, en gardant, avec une dignité à la fois naturelle et un peu +apprêtée, l'impartialité qui convenait à sa situation, partageait +pourtant les sentiments de la minorité modérée, et la soutenait de +son influence morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation du +caractère, la gravité des moeurs, et, dans certains moments, l'effusion +passionnée de l'âme, lui donnaient une autorité que son esprit et ses +lumières n'auraient pas suffi à lui assurer. + +La Chambre siégeait à peine depuis quelques jours, et déjà par les +conversations, par la formation de son bureau, par les projets +d'initiative intérieure qui s'annonçaient, les députés commençaient à se +reconnaître et à se classer, avec doute encore et confusion, comme, dans +une troupe inopinément appelée, les soldats se rassemblent en désordre, +cherchant leurs armes et leur drapeau. Le gouvernement, par ses +propositions, amena bientôt les partis au grand jour et à la lutte. Ce +fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures de circonstance que +la session commença. Des quatre projets de loi qui portaient évidemment +ce caractère, deux, la suspension de la liberté individuelle et +l'établissement des cours prévôtales, étaient présentés comme des lois +d'exception et purement temporaires; les deux autres, pour la répression +des actes séditieux et pour l'amnistie, appartenaient à la législation +définitive et permanente. + +On a si souvent et si tyranniquement abusé, parmi nous, des mesures de +circonstance et des lois d'exception que, sur leur nom seul et leur +physionomie, elles sont restées suspectes et odieuses; sentiment bien +naturel après tant et de si cruelles épreuves. C'est pourtant là , +surtout dans un régime libre, le moyen le moins dangereux, comme le plus +efficace, de pourvoir à des nécessités impérieuses et passagères. Il +vaut mieux suspendre, pour un temps limité et franchement, telle ou +telle liberté spéciale que pervertir, à force d'aggravations et de +subtilités, la législation permanente pour l'adapter aux besoins du +jour. L'expérience de l'histoire confirme en ceci les pressentiments de +la raison. Dans les pays où la liberté politique s'est enfin établie, +comme en Angleterre, c'est précisément depuis qu'elle a triomphé avec +éclat que la suspension temporaire de telle ou telle de ses garanties a +été, dans les circonstances graves, adoptée comme moyen de gouvernement. +Dans des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait à toujours, +sous l'empire des périls du moment et pour s'en défendre, ces statuts +rigoureux et artificieux où toutes les tyrannies ont trouvé des armes +sans avoir à les forger elles-mêmes, et dont une civilisation plus +avancée a eu tant de peine à se débarrasser. + +Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception atteignent leur +but sans trop de danger, qu'en dehors de leurs dispositions et pendant +leur durée il reste dans le pays assez de liberté générale et dans le +pouvoir assez de responsabilité réelle pour que ces mesures soient +contenues dans leurs limites et contrôlées dans leur exercice. Mais en +dépit des colères et des aveuglements, des partis vaincus, il suffit +de lire les débats des chambres de 1815 et les écrits du temps pour se +convaincre qu'à cette époque la liberté était loin d'avoir péri tout +entière; et l'histoire des ministres qui possédaient alors le pouvoir +démontre invinciblement qu'ils n'avaient pas cessé de porter le poids +d'une efficace responsabilité. + +Des deux lois temporaires présentées à la Chambre de 1815, la loi sur +les cours prévôtales fut la moins contestée; deux hommes supérieurs, +MM. Royer-Collard et Cuvier avaient consenti à en être, en qualité de +commissaires du Roi, les défenseurs officiels, et, dans le débat, M. +Cuvier prit effectivement la parole. Ce débat fut court; deux cent +quatre-vingt-dix membres votèrent pour la loi; dix seulement la +repoussèrent. On peut s'en étonner. C'était certainement, en principe, +la dérogation la plus grave au droit commun, et la plus redoutable +dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la plupart des +garanties qu'offrent les juridictions ordinaires. Un article de la +loi allait jusqu'à retirer au Roi le droit de grâce, en ordonnant +l'exécution immédiate des condamnés, à moins que la cour prévôtale ne +leur fit grâce elle-même en les recommandant à la clémence royale. L'un +des plus chauds royalistes du côté droit, M. Hyde de Neuville, réclama +vivement, mais en vain, contre une disposition si dure et si peu +monarchique. Les deux passions les plus intraitables, la colère et la +peur, emportaient la Chambre; elle avait le trône et sa propre cause à +venger et à défendre; elle ne croyait pas pouvoir frapper trop fort ni +trop vite, quand elle les voyait attaqués. + +A cette occasion, comme à d'autres, on a maltraité la mémoire de M. +Cuvier; on l'a accusé d'ambition servile et de pusillanimité. C'est bien +mal connaître la nature humaine et injurier bien légèrement un homme +de génie. J'ai beaucoup vécu avec M. Cuvier; la fermeté d'âme et de +conduite n'était pas sa qualité dominante; mais il n'était ni servile, +ni dominé, contre sa conscience, par la peur. Il aimait l'ordre, un peu +pour sa propre sécurité, bien plus encore dans l'intérêt de la justice, +de la civilisation, du bien-être social, du progrès intellectuel. Il y +avait, dans sa complaisance pour le pouvoir, plus de goût sincère que +d'égoïsme: il était de ceux à qui l'expérience n'a pas laissé +grande confiance dans la liberté, et que le souvenir de l'anarchie +révolutionnaire rend aisément accessibles à des alarmes honnêtes et +désintéressées. Dans les temps de perturbation sociale, beaucoup +d'hommes de sens et de bien aiment mieux dériver vers la plage que +courir le risque d'aller se briser sur les écueils où le courant les +emporte. + +Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un an les garanties de +la liberté individuelle, M. Royer-Collard, en appuyant le gouvernement, +marqua l'indépendance de son caractère et la méfiance prévoyante +du moraliste envers le pouvoir même que le politique avait à coeur +d'affermir. Il demanda que le droit arbitraire de détention ne fût +confié qu'à un petit nombre de fonctionnaires d'un ordre élevé, et que +les plus élevés de tous, les ministres, en demeurassent, en tout cas, +clairement responsables; mais ces amendements, qui auraient prévenu +beaucoup d'abus sans désarmer le pouvoir, furent repoussés. +L'inexpérience et la précipitation étaient générales; le cabinet et ses +plus considérables partisans dans les Chambres se connaissaient à +peine; ni les uns, ni les autres n'avaient encore appris à se concerter +d'avance, à se mettre d'accord sur les limites comme sur le fond même +des mesures, et à ne marcher qu'avec ensemble au combat. + +L'entente cependant, l'entente active et continue du gouvernement avec +les royalistes modérés devenait chaque jour plus nécessaire, car la +divergence des partis qui commençaient à se former et la gravité de +leurs dissentiments se manifestaient plus fortement chaque jour. En +proposant la loi destinée à réprimer les actes séditieux, M. de Marbois, +esprit doux et libéral avec austérité, et fort peu au courant des +passions qui fermentaient autour de lui, n'avait considéré ces actes que +comme des délits, et les avait renvoyés devant les tribunaux de police +correctionnelle, en n'y attachant que des peines d'emprisonnement. Mieux +instruite des dispositions d'une partie de la Chambre, la commission +chargée d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier fut le +rapporteur, essaya de contenir les mécontents en leur donnant une +certaine satisfaction; parmi les actes séditieux, elle distingua des +crimes et des délits, renvoya les crimes devant les cours d'assises en +leur appliquant la peine de la déportation, et ajouta, pour les délits, +l'amende à l'emprisonnement. C'était encore trop peu pour les violents +du parti. Ils réclamèrent la peine de mort, les travaux forcés, le +séquestre des biens. Ces aggravations furent repoussées, et la Chambre, +à une forte majorité, adopta le projet de loi amendé par la commission. +A coup sûr, bien des membres du côté droit, qui n'avaient pas osé +combattre les propositions de MM. Piet et de Salaberry, se félicitèrent +de les voir échouer, et votèrent pour la loi. Que de fautes et de maux +s'épargneraient les hommes s'ils avaient le courage d'agir comme ils +pensent et de faire hautement ce qu'ils désirent! + +Tous ces débats n'étaient que le prélude de la grande lutte près de +s'engager sur la plus grande des questions de circonstance dont +la Chambre eût à s'occuper. C'est à regret que je me sers du mot +_question_; l'amnistie n'en était plus une. En rentrant en France, par +sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et pour les rois +promettre une amnistie c'est la faire. Quel roi manquerait à la grâce +qu'il aurait laissé entrevoir à un condamné? La parole royale n'est pas +moins sacrée envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annonçant, le +23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie «que les auteurs et les +instigateurs de la trame qui avait renversé le trône,» le Roi avait +annoncé aussi «que les deux Chambres les désigneraient à la vengeance +des lois;» et lorsque un mois plus tard, le cabinet avait, sur le +rapport du duc d'Otrante, arrêté les deux listes des personnes +exceptées, l'ordonnance du 24 juillet avait encore déclaré que «les +Chambres statueraient sur celles qui devraient ou sortir du royaume, ou +être livrées à la poursuite des tribunaux.» Les Chambres étaient donc +inévitablement saisies. L'amnistie était faite, et pourtant il restait +encore une question; il fallait encore une loi. + +Quatre membres de la Chambre des députés s'empressèrent d'en prendre +l'initiative; trois avec une grande violence, M. de La Bourdonnaye +le plus violent des trois. Il avait de la force, de la verve, de +l'indépendance, du tact politique comme homme de parti, et une dureté +franche et passionnée qui devenait quelquefois éloquente. Son projet +mettait, dit-on, onze cents personnes en jugement. Quoi qu'il en soit +de ce calcul, les trois propositions étaient entachées de deux vices +capitaux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars avait été +le fruit d'une grande conspiration dont il fallait punir les auteurs +comme ils auraient été punis en temps ordinaire et par le cours régulier +des lois s'ils avaient échoué. Elles attribuaient aux Chambres le droit +de désigner, par catégories générales et sans limite de nombre, les +conspirateurs à punir, quoique le Roi, par son ordonnance du 24 juillet +précédent, ne leur eût réservé que le droit de décider, parmi les +trente-huit personnes nominativement et seules exceptées, lesquelles +devraient sortir du royaume et lesquelles seraient traduites devant +les tribunaux. Il y avait ainsi à la fois, dans ces projets, un acte +d'accusation sous le nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs +déjà exercés comme des limites déjà posées par la royauté. + +Le gouvernement du Roi ne se méprit point sur la portée de semblables +résolutions, et maintint dignement ses droits, ses actes et ses +promesses. Il se hâta de couper court à l'initiative de la Chambre; le +projet de loi que présenta le 8 décembre 1815 le duc de Richelieu était +une véritable amnistie, sans autre exception que celle des cinquante-six +personnes portées sur les deux listes de l'ordonnance du 24 juillet et +de la famille de l'empereur Napoléon. Une seule disposition, dont à coup +sûr on n'avait pas prévu les fatales conséquences, se rencontrait en +outre dans le projet: l'article 5 exceptait de l'amnistie les personnes +contre lesquelles des poursuites auraient été dirigées ou des jugements +seraient intervenus avant la promulgation de la loi. Déplorable réserve, +également contraire au principe de la mesure et au but de ses auteurs. +C'est le caractère et le mérite essentiel d'une amnistie de mettre un +terme aux procès et aux châtiments, d'arrêter l'action judiciaire au nom +de l'intérêt politique, et de rétablir le calme dans l'esprit public +comme la sécurité dans les existences en faisant cesser les spectacles +comme les périls sanglants. Le gouvernement du Roi avait déjà fait, par +la première liste de l'ordonnance du 24 juillet, une exception qui lui +donnait un lourd fardeau à porter; il avait renvoyé dix-huit généraux +devant les conseils de guerre. Dix-huit grands procès politiques après +l'amnistie proclamée! C'eût été beaucoup pour le pouvoir le plus fort. +Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par l'article 5 du +projet de loi, la perspective et la charge d'un nombre indéterminé de +procès politiques inconnus qui devaient se débattre pendant un temps +indéfini, on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu de +quelles circonstances. Le mal de cette imprévoyance dura, en éclatant +coup sur coup, pendant plus de deux ans. Ce fut l'application prolongée +de cet article qui altéra l'efficacité et presque l'honneur de +l'amnistie, et compromit le gouvernement royal dans cette réaction de +1815 qui a laissé de si tristes souvenirs. + +Un membre du côté droit, qui en devait être bientôt le chef et qui +n'avait pris jusque-là aucune part à ce débat, M. de Villèle pressentit +seul le danger de l'article 5, et n'hésita pas à le combattre: «Cet +article, dit-il, me paraît trop vague et trop étendu; l'exception à +l'amnistie, après une rébellion comme celle qui a eu lieu dans notre +pays, livre inévitablement à la rigueur des lois tous les individus +exceptés. Or, il est d'une justice rigoureuse de n'excepter en pareil +cas que les grands coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant +aucune garantie que les individus atteints par l'article 5 méritent +l'exception, je vote pour que cet article soit rejeté.» Pour le malheur +du gouvernement, ce vote du chef de l'opposition demeura sans effet. + +Indépendamment de la question même, cette discussion eut un résultat +grave; elle détermina la division de la Chambre en deux grands partis, +le côté droit et le centre, l'un adversaire, l'autre allié du cabinet. +Les dissentiments qui se manifestèrent à cette occasion étaient trop +vifs et furent soutenus, de part et d'autre, avec trop d'éclat pour +ne pas devenir la base d'une classification permanente. Le côté droit +persista à vouloir plusieurs catégories d'exceptions à l'amnistie, des +confiscations sous le nom d'indemnités pour préjudice causé à l'État, et +le bannissement des régicides compromis dans les Cent-Jours. Le centre +et le cabinet réunis combattirent fermement ces dispositions. M. +Royer-Collard et M. de Serre, entre autres, déployèrent dans ce débat +autant d'esprit politique que de sens moral et de gravité éloquente: «Ce +n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires, dit M. +Royer-Collard; l'art de gouverner les hommes est plus difficile et la +gloire s'y acquiert à un plus haut prix. Nous aurons assez puni si nous +sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le sommes pas.» M. de +Serre s'attacha surtout à repousser les confiscations réclamées à titre +d'indemnités: «Les révolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on, ils en +feraient encore ainsi s'ils saisissaient la puissance. C'est précisément +parce qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter leur odieux +exemple, et cela par un sens torturé d'une expression qui n'est pas +franche, par un artifice qui serait tout au plus digne du théâtre... +Messieurs, notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur!» Les +catégories et les indemnités furent définitivement rejetées. Au dernier +moment, au milieu d'un silence à peu près universel, le bannissement +des régicides resta seul écrit dans le projet de loi. De l'avis de ses +ministres, le Roi ne crut pas devoir, pour obéir invinciblement au +testament de Louis XVI, refuser sa sanction à l'amnistie et laisser en +suspens cette question redoutable. Il y a des justices divines que les +pouvoirs humains ne doivent pas prévenir, mais qu'ils ne sauraient +repousser quand le cours des événements les fait éclater. + +Aux dissentiments sur les questions de circonstance s'ajoutaient chaque +jour les dissentiments sur les questions de principe. Le gouvernement +n'en éleva pas beaucoup lui-même. Un projet de loi électorale présenté +par le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, fut le seul qui portât +ce caractère. La discussion en fut longue et animée. Les hommes +considérables des divers côtés de la Chambre, MM. de Villèle, de la +Bourdonnaye, de Bonald, Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Beugnot, +Laîné, s'y engagèrent vivement. Mais le projet ministériel était mal +conçu, fondé sur des bases incohérentes, et donnait aux élections un +caractère plus administratif que politique. Les principaux orateurs du +centre le repoussèrent aussi bien qu'un contre-projet proposé par la +commission, et que n'acceptait pas non plus le cabinet. Ce dernier +travail prévalut pourtant, mais très-amendé et contesté jusqu'au bout. +La Chambre des députés ne l'adopta qu'à une faible majorité; la Chambre +des pairs le rejeta. Quoique les partis eussent clairement manifesté +leurs instincts et leurs voeux quant au système électoral, les idées +étaient encore obscures et flottantes. La question resta posée et +ajournée. Ce fut au sein de la Chambre même que naquirent toutes les +autres propositions qui soulevaient des questions de principe; elles +émanèrent toutes du côté droit et se rapportaient toutes à un même +objet, à la situation de l'Église dans l'État. M. de Castelbajac proposa +que les évêques et les curés fussent autorisés à recevoir et à posséder +à perpétuité, sans aucune nécessité de l'approbation du gouvernement, +toutes donations de biens meubles ou immeubles pour l'entretien du culte +ou des établissements ecclésiastiques. M. de Blangy demanda que la +condition du clergé fût grandement améliorée, et que les prêtres +mariés ne jouissent plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme +ecclésiastiques. M. de Bonald réclama l'abolition du divorce. M.. +Lachèze-Murel insista pour que la tenue des registres de l'état civil +fût rendue aux ministres de la religion. M. Murard de Saint-Romain +attaqua l'Université et soutint que la direction de l'instruction +publique devait être confiée au clergé. C'était vers la restauration de +la religion et de l'Église comme pouvoir social que se portait surtout +le zèle des nouveaux législateurs. + +Au premier moment, les inquiétudes et l'opposition suscitées par ces +propositions furent moins vives qu'on ne le présumerait aujourd'hui. +Des dangers plus pressants préoccupaient alors les adversaires du +gouvernement et le public lui-même. Un sentiment général favorable à la +religion, comme principe nécessaire d'ordre, et de moralité, régnait +dans le pays; sentiment ravivé même par la crise des Cent-Jours, par +les plaies morales qu'elle avait révélées et les périls sociaux qu'elle +avait fait entrevoir. L'Église catholique n'avait pas encore été alors +l'objet de la réaction qui s'éleva contre elle un peu plus tard. Le +clergé ne prenait aucune part directe à ces débats. L'Université avait +été, sous l'Empire, en butte aux méfiances et aux attaques des libéraux. +Le mouvement en faveur des influences religieuses étonnait peu ceux-là +même à qui il déplaisait. Mais au sein même de la Chambre où ce +mouvement éclatait, les esprits élevés ne manquaient pas qui en +reconnurent sur-le-champ la portée et pressentirent les colères que +soulèveraient tôt ou tard, dans la société nouvelle, quelques-unes de +ces propositions si contraires à ses principes les plus essentiels et +les plus chers. Ils s'appliquèrent, avec un ferme bon sens, à faire, +dans les mesures présentées, un triage conforme aux vrais intérêts de la +société et de l'Église elle-même. Le divorce fut aboli. La situation des +curés, des desservants et de plusieurs établissements ecclésiastiques +reçut des améliorations notables. Le scandale des prêtres mariés, +recevant encore des pensions comme prêtres, cessa. Mais ni la +proposition de rendre au clergé la tenue des registres de l'état civil, +ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eurent aucune +suite. L'Université, bien défendue et bien dirigée par M. Royer-Collard, +resta debout; et quant à la faculté réclamée pour le clergé de recevoir, +sans aucune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de donations, +la Chambre des pairs, sur un rapport aussi judicieux qu'élégant de +l'abbé de Montesquiou, décida que les établissements ecclésiastiques +«reconnus par la loi» posséderaient seuls cette faculté, et que, dans +chaque cas particulier, l'autorisation du Roi y serait nécessaire. La +Chambre des députés adopta la proposition ainsi amendée; et de tout +ce mouvement qui avait menacé de jeter tant de perturbation dans les +rapports de l'Église et de l'État, il ne sortit rien qui portât une +sérieuse atteinte, soit aux anciennes maximes, soit aux principes +modernes de la société française. + +Le cabinet prenait loyalement part à ces débats et concourait à ces +sages résolutions, mais avec moins de verve et d'ascendant que les chefs +des royalistes modérés dans les Chambres. Il n'y portait pas cette +grandeur de pensée, ni cette puissance de parole qui placent un +gouvernement à la tête des assemblées, et l'élèvent dans l'esprit +des peuples, même malgré ses fautes. Le duc de Richelieu était +universellement honoré; parmi ses collègues, tous hommes de bien et +de dévouement, plusieurs avaient de rares lumières, de l'habileté, du +courage. Mais le cabinet manquait d'unité et d'éclat, conditions de la +force dans tous les régimes, et dans le régime libre plus que dans tout +autre. + +En dehors des Chambres, le gouvernement avait à porter un fardeau +plus lourd encore que dans leur enceinte et n'y suffisait pas plus +complètement. La France était en proie, non pas à la plus tyrannique ni +à la plus sanglante, mais à la plus vexatoire et à la plus irritante des +dominations passagères que les vicissitudes des révolutions font peser +sur les peuples. Un parti longtemps vaincu, opprimé et enfin amnistié, +le parti de l'ancien régime se croyait tout à coup redevenu le maître +et se livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nouveau qu'il +regardait comme son ancien droit. Dieu me garde de raviver les tristes +souvenirs de cette réaction! je ne veux qu'en marquer le vrai caractère. +C'était, dans la société civile, dans l'administration intérieure, dans +les affaires locales, et sur presque tous les points du territoire, une +sorte d'invasion étrangère, violente dans certains lieux, blessante +partout, et qui faisait redouter plus de mal encore qu'elle n'en +infligeait, car ces vainqueurs inattendus menaçaient et offensaient là +même où ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir se dédommager par +leur témérité arrogante de leur impuissance à recouvrer tout ce qu'ils +avaient perdu, et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au +milieu de leurs violences, qu'ils étaient loin de rendre à leurs +adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mêmes souffert. + +Étrangers aux passions du parti, pénétrés du mal qu'elles faisaient à la +cause royale, et blessés pour leur propre compte des embarras qu'elles +créaient à leur gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses +collègues luttaient sincèrement contre elles. Même à côté des actes le +plus justement reprochés à la réaction de 1815 et qui restèrent le plus +impunis, on retrouve la trace des efforts du pouvoir, soit pour les +empêcher, soit pour en prévenir le retour, soit du moins pour en +repousser la triste responsabilité. Dès que les violences contre les +protestants éclatèrent dans les départements du Midi, et plus de six +semaines avant que M. d'Argenson en parlât à la Chambre des députés, +une proclamation du Roi, contre-signée par M. Pasquier, les réprouva +énergiquement et enjoignit aux magistrats de les réprimer. Après le +scandaleux acquittement, par la cour d'assises de Nîmes, de l'assassin +du général Lagarde qui protégeait le libre culte des protestants, M. +Pasquier provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'annulation +de cet arrêt, dans l'intérêt de la loi, dernière protestation de la +justice méconnue. Malgré toutes sortes de lenteurs et d'entraves, les +procédures commencées à Toulouse aboutirent à un arrêt de la cour +prévôtale de Pau qui condamna à cinq ans de réclusion deux des assassins +du général Ramel. Ceux du maréchal Brune avaient échappé à toute +poursuite sérieuse; mais M. de Serre, devenu garde des sceaux, fit +reprendre à la justice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna +à mort par contumace l'assassin qu'on n'avait pu saisir. Réparations +bien insuffisantes et bien tardives, mais qui révèlent la résistance +aussi bien que la faiblesse du pouvoir. Les ministres même les plus +dociles au parti royaliste extrême s'efforçaient de l'arrêter en le +suivant, et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui avaient +promis. Au moment même où il divisait l'ancienne armée en catégories +pour en écarter tous les officiers suspects à des titres et à des degrés +divers, le ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait à la +direction du personnel de son département le général de Meulan, mon +beau-frère, vaillant officier entré au service comme soldat en 1797, et +qui avait gagné tous ses grades sur les champs de bataille, à force de +blessures. M. de Meulan était royaliste, mais très-attaché à l'armée, à +ses camarades et passionnément attristé des rigueurs qui pesaient sur +eux. J'ai été témoin de ses constants efforts pour que justice leur fût +rendue, et pour faire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux qu'il +croyait disposés à servir honnêtement le Roi. L'oeuvre était difficile. +En 1815, l'un de nos plus habiles et plus honorables officiers du génie, +le général Bernard avait été mis en demi-solde et vivait comme exilé à +Dôle; les États-Unis d'Amérique lui firent offrir le commandement du +génie dans la République avec des avantages considérables; il accepta et +demanda à son ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit +appeler et le détourna de son dessein, lui promettant de le replacer en +France comme il lui convenait: «Vous me promettez là , lui dit Bernard, +ce que vous ne pouvez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je +serai tellement dénoncé qu'il vous sera impossible de me soutenir, +et tellement tracassé que je ne voudrai pas rester. Tant que le +gouvernement n'aura pas plus de force, il ne peut ni m'employer, ni me +protéger. Je suis, dans mon coin, à la merci d'un sous-préfet, d'un +commissaire de police qui peut m'arrêter, m'emprisonner, qui me mande +tous les jours et me fait attendre dans son antichambre pour être +ensuite très-mal reçu. Laissez-moi partir pour l'Amérique. Les +États-Unis sont les alliés naturels de la France. Je suis décidé; +à moins qu'on ne me mette en prison, je pars.» On lui donna son +passe-port. Le duc de Berry se plaignit au général Haxo du parti +qu'avait pris le général Bernard: «A la façon dont on avait traité +Bernard, lui répondit Haxo, je m'étonne qu'il n'ait pas pris ce parti-là +plus tôt. Il n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant.» + +Rien ne révèle mieux que ce petit fait la situation des ministres à +cette époque, et leur sincérité comme leur timidité dans leurs désirs de +sagesse et d'équité. + +Il eût fallu un grand acte résolument conçu et accompli, dans une grande +circonstance, pour relever le pouvoir de ce renom comme de ce mal +de faiblesse, et l'affranchir du parti sous lequel il pliait en lui +résistant. Aujourd'hui, à la distance où nous sommes de ce temps, +plus j'y pense dans la liberté tranquille de mon jugement, plus je me +persuade que le procès du maréchal Ney eût été, pour un tel acte, une +occasion très-propice. Il y avait certainement de graves motifs pour +laisser à la justice légale son libre cours: la société et la royauté +avaient besoin que le respect du droit et le sentiment de la crainte +rentrassent dans les âmes; il importait que des générations formées dans +les vicissitudes de la révolution et dans les triomphes de l'Empire +apprissent, par d'éclatants exemples, que la force et le succès du +moment ne décident pas de tout, qu'il y a des devoirs inviolables, qu'on +ne se joue pas impunément du sort des gouvernements ni du repos des +peuples, et qu'à ce jeu terrible les plus puissants, les plus célèbres +risquent leur honneur et leur vie. En politique et en morale, ces +considérations étaient d'un grand poids. Mais une autre grande vérité, +politique aussi et morale, devait entrer en balance et peser fortement +sur la décision dernière. L'empereur Napoléon avait duré longtemps et +avec éclat, accepté et admiré de la France et de l'Europe, soutenu par +le dévouement d'un grand nombre d'hommes, armée et peuple. Les idées de +droit et de devoir, les sentiments de respect et de fidélité étaient +confus et en conflit dans bien des âmes. Il y avait là comme deux vrais +et naturels gouvernements en présence, et bien des esprits avaient pu, +sans perversité, se troubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses +conseillers pouvaient, à leur tour, sans faiblesse, tenir compte de +cette perturbation morale. Le maréchal Ney en était la plus illustre +image. Plus son tort envers le Roi avait été grand, plus on pouvait, +sans péril, placer la clémence à côté de la justice, et déployer, +au-dessus de sa tête condamnée, cette grandeur de l'esprit et du coeur +qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et commander la fidélité. La +violence même de la réaction royaliste, l'âpreté des passions de parti, +leur soif de châtiments et de vengeances auraient donné à cet acte +encore plus d'éclat et plus d'effet, car elles en auraient fait +ressortir la hardiesse et la liberté. J'ai entendu, à cette époque, +une femme du monde, ordinairement sensée et bonne, dire à propos de +mademoiselle de Lavalette aidant sa mère à sauver son père: «Petite +scélérate!» Quand de tels égarements de sentiment et de langage éclatent +autour des rois et de leurs conseillers, ce sont, pour eux, de clairs +avertissements qu'il faut résister et non pas céder. Le maréchal +Ney gracié et banni, après sa condamnation, par des lettres royales +gravement motivées, c'eût été la royauté s'élevant comme une digue +au-dessus de tous, amis ou ennemis, pour arrêter le flot du sang, et +la réaction de 1815 eût été domptée et close, aussi bien que les +Cent-Jours. + +Je n'ai pas la prétention d'avoir clairement pensé alors tout ce que +je pense aujourd'hui. J'étais triste et perplexe. Les ministres du Roi +l'étaient aussi. Ils ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la +clémence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir ne sut pas être +grand, seul moyen quelquefois d'être fort. + +Contenu, mais point abattu, et irrité en même temps que déjoué par ces +alternatives de concession et de résistance, le côté droit, décidément +devenu l'opposition, cherchait en grondant et en tâtonnant quelque moyen +de sortir de sa situation à la fois puissante et vaine, quelque brèche +par où il pût donner l'assaut au gouvernement, entrer dans la place et +s'y établir. Un homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, adroit +et mécontent pour son propre compte comme pour son parti, tenta une +attaque très-hardie au fond, quoique mesurée dans la forme et purement +théorique en apparence. Dans un court pamphlet intitulé _Du Ministère +dans le gouvernement représentatif_, «La France, dit M. de Vitrolles, +exprime de toute part le besoin profondément senti d'une action plus +forte dans son gouvernement. J'ai cherché les causes de ce sentiment +universel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment les divers +ministères qui s'étaient succédé depuis dix-huit mois n'avaient pu +donner au gouvernement du Roi ce caractère de force et d'ensemble +dont ils sentaient eux-mêmes le besoin. J'ai cru les trouver dans +l'incohérence qui existait entre la nature du gouvernement qu'on avait +adopté et l'organisation ministérielle qu'on n'avait pas cru nécessaire +de modifier en même temps qu'on nous donnait une nouvelle division des +pouvoirs, et à ces pouvoirs une action toute nouvelle.» Invoquant +alors à chaque pas les maximes et les exemples de l'Angleterre, M. +de Vitrolles établissait que le ministère, qu'il appelait _une +institution_, devait avoir dans son sein une rigoureuse unité, avec la +majorité des chambres une intime union, et dans la conduite des affaires +une responsabilité réelle qui lui assurât, auprès de la Couronne, la +mesure nécessaire d'influence et de dignité. A ces trois conditions +seulement le gouvernement pouvait être fort. Curieux souvenir à +retrouver aujourd'hui! C'est par le plus intime confident de Monsieur +le comte d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de l'ancien +régime que le gouvernement parlementaire a été pour la première +fois célébré et réclamé parmi nous, comme conséquence nécessaire du +gouvernement représentatif. + +Je me chargeai de repousser cette attaque[11] en la démasquant. +J'exposai à mon tour les principes essentiels du gouvernement +représentatif, leur sens vrai, leur action réelle, et les conditions +de leur développement salutaire dans l'état où nos révolutions et nos +dissensions avaient jeté la France. Je m'appliquai surtout à faire +reconnaître, sous cette joute savante et polie entre raisonneurs +politiques, la lutte acharnée des partis et les coups fourrés que, dans +l'insuffisance de leurs armes publiques, ils essayaient de se porter. Il +y avait, je crois, dans mes idées de quoi satisfaire les gens d'esprit +qui se préoccupaient du fond des choses et de l'avenir, mais point +d'efficacité pratique et prochaine. Quand les grands intérêts des +peuples et les grandes passions des hommes sont en jeu, les débats +spéculatifs les plus ingénieux sont une guerre de luxe qui ne change +rien au cours des événements. + +[Note 11: Dans un écrit intitulé: _Du Gouvernement représentatif et +l'état actuel de la France,_ publié en 1816.] + +Dès que le budget eut été voté, et le jour même où il était promulgué, +la session fut close, et la Chambre de 1815 se retira, ayant fortement +pratiqué, pour la défense comme pour l'attaque, les institutions +libres que la France tenait de la Charte, mais divisée en deux partis +royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en possession du +pouvoir, l'autre ardent et se promettant, pour la session prochaine, un +meilleur succès de ses efforts, et tous deux profondément irrités. + +Malgré leurs inquiétudes et leurs faiblesses, c'était au cabinet et à +ses amis que restait l'avantage. Pour la première fois depuis que la +France était en proie à la révolution, les luttes de la liberté +avaient tourné au profit de la politique modérée; elle avait, sinon +définitivement vaincu, du moins efficacement arrêté ses adversaires. Le +flot de la réaction grondait toujours, mais ne montait plus. Le cabinet, +bien soutenu dans les Chambres, avait la confiance du Roi, qui portait +au duc de Richelieu beaucoup d'estime, et à son jeune ministre de la +police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour plus intime. Huit +jours après la clôture de la session, le cabinet acquit dans son sein +plus d'unité et pour sa politique un interprète éloquent. M. Laîné +remplaça M. de Vaublanc au ministère de l'intérieur. Par une petite +compensation accordée au côté droit, M. de Marbois, qui lui déplaisait +fort, fut écarté du ministère de la justice, et le chancelier, M. +Dambray, reprit les sceaux. M. de Marbois était l'un de ces hommes +vertueux et éclairés, mais peu clairvoyants et peu influents, qui +apportent au pouvoir plus de considération que de force et s'y usent +bientôt sans s'y perdre. Il avait résisté à la réaction avec plus de +droiture que d'énergie, et servi le Roi avec une dignité qui ne lui +donnait pourtant pas d'autorité. En octobre 1815, au moment de la plus +violente fermentation, le Roi s'était montré pressé que la loi sur les +cours prévôtales fût présentée. On convint au Conseil que le garde +des sceaux s'entendrait avec le ministre de la guerre pour la faire +préparer. Peu de jours après, le Roi la redemanda avec quelque +impatience: «Sire, lui répondit M. de Marbois, je suis honteux de dire à +Votre Majesté qu'elle est déjà prête.» Il sortit du pouvoir dignement, +bien qu'avec quelque regret. Je quittai en même temps le poste de +secrétaire général du ministère de la justice. M. de Marbois m'y avait +témoigné une confiance pleine de sympathie. Il ne me convenait pas +d'y rester avec M. Dambray, à qui, par mon origine protestante et mes +opinions, je ne convenais pas non plus. Je rentrai, comme maître des +requêtes, dans le Conseil d'État. + +Les Chambres à peine parties, la conspiration de Grenoble, ourdie par +Didier, et à Paris le complot dit des patriotes de 1816, vinrent coup +sur coup mettre la modération du cabinet à l'épreuve. Les informations +que lui transmirent les autorités du département de l'Isère étaient +pleines d'exagération et d'emportement déclamatoire. La répression qu'il +ordonna fut rigoureuse avec précipitation. Grenoble avait été le berceau +des Cent-Jours. On crut nécessaire de frapper fort le bonapartisme dans +le lieu même où il avait d'abord éclaté. On trouvait là une occasion +naturelle de se montrer ferme envers les fauteurs de conspiration, quand +on résistait ailleurs aux fauteurs de réaction. Les modérés s'inquiètent +quelquefois de leur nom, et cèdent à la tentation de le faire un moment +oublier. + +Le gouvernement ne cessa pourtant point d'être modéré, et le public ne +s'y trompait pas. Quoique M. Decazes, par la nature de son département, +fût le ministre obligé des mesures de surveillance et de répression, il +n'en était pas moins et n'en passait pas moins, à juste titre, pour le +protecteur des vaincus et des suspects qui ne conspiraient pas. Par +caractère comme par habitude de magistrat, il avait à coeur la justice. +Étranger à toute haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activité +infatigable et aussi empressé dans sa bienveillance que dans son devoir, +il usait des pouvoirs que lui conféraient les lois d'exception avec +mesure et équité, les employant contre l'esprit de réaction et de +persécution autant que contre les complots, et s'appliquant à prévenir +ou à réparer les abus qu'en faisaient les autorités inférieures. Aussi +croissait-il dans la bonne opinion du pays en même temps que dans la +faveur du Roi. Les peuples et les partis ont un instinct sûr pour +reconnaître, dans les situations les plus complexes, qui les attaque et +qui les défend, qui leur nuit et qui les sert. Les royalistes violents +ne tardèrent pas à regarder M. Decazes comme leur principal adversaire, +et les modérés à voir en lui leur plus efficace allié. + +En même temps, et dans le silence de la tribune, les principaux +représentants de la politique modérée dans les Chambres saisissaient +avec empressement les occasions de la soutenir devant le public, de +mettre en lumière ses maximes et de rallier autour du Roi et du régime +constitutionnel la France encore hésitante. Je prends plaisir à +reproduire ici les paroles, probablement oubliées, que prononçaient +précisément à cette époque trois hommes restés justement célèbres, et +tous trois mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque éclat dans +quel esprit se formait alors le parti monarchique dévoué à la société +française telle que nos temps l'ont faite, et quelles idées, quels +sentiments il s'appliquait à répandre. + +Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, comme premier +président, la cour royale de Colmar: «La liberté, ce prétexte de toutes +les ambitions séditieuses, la liberté, qui n'est que le règne des lois, +a toujours été la première ensevelie avec les lois sous les débris du +trône. La religion elle-même est en péril dès que le trône et les +lois sont attaqués; car tout se tient du ciel à la terre; tout est en +harmonie entre les lois divines et les lois humaines; on ne saurait +renverser les unes et respecter les autres. Que tous nos soins tendent +donc à recueillir parmi nous, à épurer, à fortifier sans cesse cet +esprit monarchique et chrétien qui inspire la force de tout sacrifier +à ses devoirs! Que nos premiers efforts tendent à faire respecter la +Charte que le Roi nous a donnée! Nos lois, notre Charte peuvent être +perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tous regrets +du passé, ni toute espérance pour l'avenir. Mais commençons d'abord par +nous soumettre de coeur et sans réserve à la loi existante; mettons +ce premier frein à cette mobilité impatiente qui nous entraîne depuis +vingt-cinq années; donnons-nous à nous-mêmes cette première confiance +que nous savons tenir à quelque chose. Laissons au temps le reste.» + +Six semaines plus tard, le 19 août, M. Royer-Collard, en présidant à la +distribution des prix du grand concours de l'Université, adressait aux +jeunes gens ces paroles: «Aujourd'hui que le règne du mensonge est fini, +et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité dans le gouvernement, +donne un plus libre essor à toutes les doctrines salutaires et +généreuses, l'instruction publique voit ses destinées s'élever et +s'agrandir. La religion lui redemande des coeurs purs et des esprits +dociles; l'État, des moeurs profondément monarchiques; les sciences, la +philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel éclat et de nouveaux +honneurs. Ce seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent +déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait +fleurir la liberté publique à l'ombre de son trône héréditaire, il saura +bien appuyer sur les principes tutélaires des empires un enseignement +digne des lumières du siècle, et tel que la France le réclame pour ne +pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations.» + +Huit jours après enfin, dans une solennité purement littéraire, un homme +absolument étranger à toute fonction publique, mais depuis plus d'un +demi-siècle ami sincère et constant de la liberté, le secrétaire +perpétuel de l'Académie française, M. Suard, en rendant compte à +l'Académie du concours dans lequel elle avait décerné le prix à M. +Villemain pour son _Éloge de Montesquieu_, s'exprimait en ces termes: +«L'instabilité des gouvernements tient d'ordinaire à l'indécision dans +les principes qui doivent régler l'exercice des pouvoirs. Un prince +éclairé par les lumières de son siècle, par celles de l'expérience et +par celles d'un esprit supérieur, vient de donner à l'autorité royale un +appui qu'aucun autre ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre +tous les droits du monarque en même temps qu'elle garantit à la nation +tous ceux qui constituent la vraie et légitime liberté. Rallions-nous à +ce signe d'alliance entre le peuple et son Roi, leur union est le seul +garant assuré du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte soit pour +nous ce qu'était pour les Hébreux l'arche sainte qui contenait les +tables de la loi. Si l'ombre du grand publiciste qui a répandu la +lumière sur les principes des monarchies constitutionnelles pouvait +assister au triomphe que nous lui décernons, elle appuyerait de son +autorité les sentiments que j'ose exprimer.» + +C'était un grand fait que cet harmonieux concours d'intentions et +d'efforts entre de tels hommes, représentants de groupes sociaux si +importants, et groupés eux-mêmes autour du Roi et de ses conseillers. Il +y avait là un indice certain que, dans l'opinion modérée, les esprits +élevés ne manquaient pas pour comprendre les conditions de l'ordre +nouveau, ni les volontés sérieuses pour le soutenir. Ce n'était pourtant +encore que des éléments épars, et comme les premiers rudiments d'un +grand parti conservateur sous un régime libre. Il fallait du temps pour +que le parti se formât, ralliât toutes ses forces naturelles et se fît +accepter du pays. Le temps serait-il donné à cette oeuvre difficile? La +question était douteuse. On touchait à une crise redoutable; la Chambre +de 1815 était près de revenir, encore plus ardente et plus agressive que +dans sa précédente session. Le parti qui y dominait avait non-seulement +ses échecs à réparer et ses desseins à poursuivre, mais des injures +récentes à venger. Il était, depuis la clôture de la session, l'objet +de vives attaques; le gouvernement combattait partout son influence; le +public lui témoignait hautement sa méfiance et son antipathie; on le +taxait tour à tour de fanatisme et d'hypocrisie, de dureté vindicative +et d'incapacité. Tantôt la passion, tantôt la moquerie populaire se +donnaient, contre lui, un libre cours. Dans le silence ou la réserve +des journaux censurés, les petits pamphlets, les correspondances, les +conversations répandaient de tous côtés, soit contre la Chambre en +masse, soit contre les membres les plus connus du côté droit, la +dérision ou l'invective. On les craignait encore beaucoup, mais plus +assez pour se taire; on se donnait le plaisir de raconter, avec colère +ou avec gaieté, leurs violences ou leurs ridicules; on invoquait à +demi-voix la dissolution, pour le salut du Roi et de la France[12]. +Ainsi était publiquement traitée cette assemblée de qui l'un de ses plus +honorables membres, M. de Kergorlay, disait peu de mois auparavant: «La +Chambre n'avait pas encore chuchoté que déjà l'autre ministère était +tombé; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pas huit jours.» + +[Note 12: Je retrouve, dans des notes recueillies au moment même, +quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors cette +Chambre; je les cite textuellement: + +«_Avril_ 1816. Avant de partir, la Chambre des députés s'est organisée +en chapelle. _Trésorier_, M. Laborie, sujet à caution. _Entrepreneur des +enterrements_, M. de la Bourdonnaye. _Fossoyeur_, M. Duplessis-Grénédan. +_Serpent_, M. de Bouville, et en sa qualité de vice-président, _serpent +à sonnette. Donneur d'eau bénite_, M. de Vitrolles. _Général des +capucins,_ M. de Villèle; il le mérite par son organe. _Grand aumônier_, +M. de Marcellus; pour celui-là , il donne une partie de son bien aux +pauvres. _Sonneur de cloches_, M. Hyde de Neuville, etc.» + +«_Mai_ 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorité de la +Chambre. _Article_. Les articles fondamentaux de la Constitution, +pourront être changés aussi souvent qu'on le voudra; cependant, vu que +la stabilité est nécessaire, on ne les changera que trois fois par +an.--_Art_. Le Roi a l'initiative des lois; premier exemple du droit +de pétition accordé à tous les Français.--_-Art._ Les lois seront +exécutées autant qu'il plaira aux députés qu'elles le soient, chacun +dans son département.--_Art_. Chaque députation aura la nomination à +toutes les places, dans son département.» + +«_Juillet_ 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait qu'il +le fût beaucoup pour être obligé de garder la Chambre cinq ans.»] + +Le ministère avait tenu pourtant, et tenait encore; mais il était +évidemment impossible qu'il restât debout devant la Chambre revenue avec +un redoublement d'irritation. On savait le parti résolu à livrer au +pouvoir les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait imprimer +sa _Monarchie selon la Charte_; et quoique ce puissant pamphlet ne +fût pas encore publié, on connaissait l'art de l'auteur pour mêler +éloquemment le vrai et le faux, jeter avec éclat la confusion dans les +sentiments comme dans les idées, et attirer dans ce brillant chaos le +public ébloui et troublé. Ministres ni opposants ne pouvaient se faire +et ne se faisaient illusion sur la nature et les conséquences de la +lutte près de s'engager. La question des personnes n'était que le +manteau des grandes questions sociales qui se débattaient entre les +partis. Il s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux mains du +côté droit tel qu'il s'était manifesté dans la session qui venait de +finir, c'est-à -dire si les théories de M. de Bonald et les passions de +M. de la Bourdonnaye faiblement tempérées par la prudence et l'influence +encore novices de M. de Villèle, deviendraient la politique du +gouvernement du Roi. + +Je ne suis point, et même en 1815, je n'étais point de ceux qui +regardent le côté droit comme impropre au gouvernement de la France. +J'avais dès lors, au contraire, quoique avec un sentiment moins profond +et moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le concours de +toutes les classes éclairées et indépendantes, anciennes et nouvelles, +pour retirer notre pays des ornières alternatives de l'anarchie et +du despotisme, et que, sans leur accord, nous ne posséderions jamais +longtemps ensemble l'ordre et la liberté. Peut-être même serais-je en +droit de ranger cet instinct au nombre des raisons un peu confuses +qui m'avaient disposé en faveur de la Restauration. La monarchie +héréditaire, devenue constitutionnelle, s'offrait à mon esprit et comme +un principe de stabilité, et comme un moyen naturel de rapprochement +entre les classes et les partis qui s'étaient fait si ardemment la +guerre. Mais en 1816, si près de la secousse révolutionnaire des +Cent-Jours et encore sous le vent de la réaction contre-révolutionnaire +de 1815, l'avènement du côté droit au pouvoir eût été bien autre chose +que la victoire d'hommes capables de gouverner sans trouble social, +quoique dans un système impopulaire; c'eût été la révolution et la +contre-révolution encore une fois aux prises dans un de leurs accès de +fièvre chaude, et le trône comme la Charte, la paix intérieure et la +sûreté de la France comme ses libertés, livrés aux périls de cette +lutte, sous les yeux de l'Europe campée chez nous et en armes autour des +combattants. + +Dans cette menaçante situation, ce fut le mérite de M. Decazes d'oser +chercher et appliquer au mal un grand remède. De tous les ministres, il +fut le premier et quelque temps le seul qui regardât la dissolution de +la Chambre de 1815 à la fois comme nécessaire et comme possible. A coup +sûr, son intérêt personnel eut sa part dans sa clairvoyance et dans sa +hardiesse; mais je le connais assez pour être sûr que son dévouement au +pays et au Roi contribua puissamment à le décider comme à l'éclairer, et +qu'il y eut, dans sa conduite à cette époque, autant de patriotisme que +d'ambition. + +Il avait un double travail de persuasion à accomplir; d'abord sur ses +deux principaux collègues, le duc de Richelieu et M. Laîné, puis sur le +Roi lui-même. Tous deux sincèrement dévoués à la politique modérée, M. +de Richelieu et M. Laîné étaient tous deux indécis, timides devant une +grande responsabilité, et plus-enclins à attendre les difficultés et les +périls qu'à les affronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu +avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes violents qui +n'exerçaient sur lui aucune influence, qu'il traitait même rudement +quand leur violence paraissait devant lui, mais envers qui il lui +déplaisait de prendre l'initiative de la guerre. M. Laîné, plein de +scrupules sur ses résolutions et d'alarmes sur leurs conséquences, avait +de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait pas à faire ce qu'il +n'avait pas lui-même inventé[13]. Les hésitations du Roi étaient +très-naturelles: comment dissoudre la première Chambre hardiment +royaliste qui se fût réunie depuis vingt-cinq ans, une Chambre qu'il +avait lui-même qualifiée _d'introuvable_ et dans laquelle il comptait +tant de ses plus anciens et plus fidèles amis? Quels périls pour sa +maison et pour lui-même naîtraient peut-être un jour d'un tel acte! Et +à l'instant même, quelles humeurs, quelles colères dans sa famille et +parmi ses intimes serviteurs, et par conséquent, pour lui-même, quels +embarras! quels ennuis! Mais le roi Louis XVIII avait le coeur froid et +l'esprit libre; la colère et l'humeur de ses proches le touchaient peu +quand il était bien décidé à ne pas s'en laisser importuner. C'était son +orgueil et son plaisir de se sentir plus éclairé, plus politique que +tous les siens, et d'agir dans la pleine indépendance de sa pensée comme +de sa volonté. Plus d'une fois, sinon dans ses paroles, du moins +dans ses actes et dans ses airs, la Chambre avait été, envers lui, +irrévérente et presque dédaigneuse, comme eut pu l'être une assemblée +révolutionnaire; il lui convenait, à lui, de montrer à tous qu'il ne +souffrirait pas l'esprit et les procédés révolutionnaires, pas plus chez +ses amis que chez ses ennemis. Il tenait à la Charte, comme à son +oeuvre et à sa gloire; le côté droit insultait souvent la Charte, et la +menaçait quelquefois; c'était au Roi de la défendre. Il trouvait, en +la défendant, l'occasion de la rétablir dans son intégrité primitive; +c'était sans conviction et à regret qu'il avait consenti, pendant +l'administration de M. de Talleyrand, à en modifier lui-même plusieurs +articles et à en soumettre quatorze autres à la révision des pouvoirs +législatifs. Couper court à cette révision, rentrer dans la Charte pure, +c'était la donner une seconde fois à la France, et y trouver, pour la +France comme pour lui-même, un nouveau gage de repos. + +[Note 13: J'insère dans les _Pièces historiques_ une note qu'il remit au +Roi, dans le cours du mois d'août, sur la question de la dissolution +de la Chambre, et dans laquelle se révèlent les fluctuations et les +fantaisies, plus ingénieuses que judicieuses, de son esprit. _(Pièces +historiques_, n° VII.)] + +Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes ces cordes +avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, décidé et point pressé, +persévérant sans obstination, changeant de thème selon la disposition +qu'il rencontrait, et amenant chaque jour à propos, devant ces esprits +incertains, les faits et les raisons propres à les persuader. Sans +mettre ses amis particuliers dans la quotidienne confidence de son +travail, il les en entretenait souvent, en leur demandant de l'y aider +par des considérations, des réflexions qu'il pût placer sous les yeux +du Roi et qui jetassent quelque variété dans ses arguments. Plusieurs +d'entre eux lui remirent des notes dans ce dessein. Je lui en donnai une +aussi, où j'insistai sur les espérances que plaçaient dans le Roi ces +nombreuses classes moyennes qui ne demandaient qu'à jouir avec sécurité +du repos qu'elles tenaient de lui, et que lui seul pouvait délivrer des +inquiétudes où les jetait la Chambre. Divers d'origine et de forme, +mais tous animés du même esprit et tendant au même but, ces essais de +persuasion devenaient de jour en jour plus efficaces. Décidés enfin, le +duc de Richelieu et M. Laîné s'unirent à M. Decazes pour décider le Roi +qui avait pris son parti avant eux, mais qui voulait paraître encore +incertain, se plaisant à n'avoir pour vrai confident que son favori. On +a beaucoup dit que les trois ministres amis du côté droit, M. Dambray, +le due de Feltre et M. Dubouchage, étaient restés étrangers à ce travail +et l'avaient même ignoré jusqu'au dernier moment. J'ai lieu de croire +que, soit déférence pour le Roi, soit désir de ne pas entrer en lutte +avec le favori, ils s'étaient de bonne heure résignés à un résultat +qu'ils prévoyaient. Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 août, le Roi +avait tenu son Conseil; la séance finissait; le duc de Feltre s'était +déjà levé pour partir; le Roi le fit rasseoir: «Messieurs, dit-il, le +moment est venu de prendre un parti à l'égard de la Chambre des députés; +il y a trois mois, j'étais décidé à la rappeler; c'était encore mon avis +il y a un mois; mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les +jours prouve si clairement l'esprit de faction qui domine cette Chambre, +les dangers dont elle menace et la France et moi sont si évidents, que +mon opinion a complètement changé. De ce moment, vous pouvez regarder la +Chambre comme dissoute. Partez de là , messieurs; préparez l'exécution de +la mesure, et en attendant gardez-en le secret le plus exact. J'y tiens +absolument.» Quand Louis XVIII était sérieusement décidé et voulait être +obéi, il avait un ton de dignité et de commandement qui coupait court +aux objections. Pendant trois semaines, quoique la question préoccupât +vivement les esprits, et malgré quelques retours d'hésitation du +Roi lui-même, le secret de la résolution fut si bien gardé que le +3 septembre encore, on était persuadé à la cour que la Chambre +reviendrait. Le 5 septembre seulement, à onze heures et demie du soir, +après que le Roi se fut retiré et couché, le duc de Richelieu alla, de +sa part, annoncer à _Monsieur_ que l'ordonnance de dissolution était +signée et serait publiée le lendemain dans le _Moniteur_. La surprise et +la colère de _Monsieur_ furent grandes; il voulait courir chez le Roi; +le duc de Richelieu le retint en lui disant que le Roi était sans doute +déjà endormi et avait formellement défendu que personne vînt troubler +son sommeil. Les princes ses fils, accoutumés, vis-à -vis du Roi, à une +extrême réserve, se montrèrent plus disposés à approuver qu'à blâmer: +«Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit à ces messieurs +de la Chambre; ils ont vraiment trop abusé.» La cour fut consternée et +intimidée en apprenant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti +frappé tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand ajouta à sa +_Monarchie selon la Charte_ un _Post-scriptum_ habilement irrité, et +opposa même quelques démonstrations de résistance, plus hautaines que +sensées, aux mesures ordonnées, par suite d'une contravention aux +règlements de l'imprimerie, pour en retarder la publication[14]. Mais +bientôt, mieux conseillé, le parti rongea décemment son frein, et se mit +à l'oeuvre pour rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays, +témoigna hautement sa satisfaction: c'était, pour les honnêtes gens +tranquilles, le sentiment de la délivrance, et pour les esprits +politiques, celui de l'espérance. Personne n'ignorait que M. Decazes +avait été le premier et le plus efficace promoteur de la mesure; on +l'entourait, on le félicitait, on lui promettait que tous les hommes de +sens et de bien se rallieraient à lui; il répondait avec un contentement +modeste: «Il faut que ce pays soit bien malade pour que j'y sois si +important.» + +[Note 14: J'insère dans les _Pièces historiques_ les lettres échangées, +à cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazes et M. le +chancelier Dambray, et qui caractérisent vivement l'incident et les +personnes. (Pièces _historiques_, n° VIII.)] + + + + CHAPITRE V. + +GOUVERNEMENT DU CENTRE. + +Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet a la +majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement dit et +les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--Vrai caractère des +doctrinaires et vraie cause de leur influence.--M. de la Bourdonnaye et +M. Royer-Collard à l'ouverture de la session.--Attitude des doctrinaires +dans le débat des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février +1817.--Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du +rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion Saint-Cyr et +la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois sur la presse de 1819 +et M. de Serre.--Discussion préparatoire de ces lois dans le Conseil +d'État.--Administration générale du pays.--Modifications du cabinet +de 1816 à 1820.--Imperfections du régime constitutionnel.--Fautes des +hommes.--Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc de +Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète des troupes +étrangères.--Sa situation et son caractère.--Il attaque la loi des +élections.--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.--Sa faiblesse politique +malgré ses succès parlementaires.--Elections de 1819.--Élection et +non-admission de M. Grégoire.--Assassinat du due de Berry.--Chute de M. +Decazes.--Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec le +côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation du +centre et progrès du côté droit.--Seconde chute du duc de Richelieu.--M. +de Villèle et le côté droit arrivent au pouvoir. + +(1816-1821.) + +On se récria violemment, comme on l'a fait et comme on le fera toujours, +contre les manoeuvres du ministère dans les élections. Aigre consolation +de vaincus qui ont besoin d'expliquer leur défaite. Les élections, à les +prendre dans leur ensemble, sont presque toujours plus vraies que ne le +croit une méfiance intéressée ou badaude. La volonté et le savoir-faire +du pouvoir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait +réellement les élections, c'est le vent qui souffle et l'impulsion que +les événements impriment aux esprits. L'ordonnance du 5 septembre 1816 +avait donné confiance aux modérés et quelque espérance aux persécutés de +1815. Ils se rallièrent tous autour du cabinet, laissant de côté leurs +querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, et uniquement préoccupés +de soutenir le pouvoir qui promettait aux modérés la victoire, aux +persécutés le salut. + +La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires +difficiles qui laissent les vainqueurs encore en face d'une rude guerre. +La nouvelle Chambre contenait, au centre une majorité ministérielle, au +côté droit une forte et ardente opposition, au côté gauche un très-petit +groupe où M. d'Argenson et M. Laffitte étaient les seuls noms connus du +public. + +La majorité ministérielle se formait de deux éléments divers quoique +alors très-unis, le centre proprement dit, grande armée du pouvoir, +et l'état-major peu nombreux de cette armée, qu'on appela bientôt les +doctrinaires. + +Je dirai du centre de nos assemblées depuis 1814 ce que je disais tout à +l'heure de M. Cuvier: on l'a méconnu et calomnié, quand on a fait de la +servilité et de l'avide recherche des emplois son principal caractère. +Là comme ailleurs, l'intérêt personnel a tenu sa place et cherché ses +satisfactions; mais une idée générale et vraie était l'âme et le lien du +parti, l'idée que, de nos jours, après toutes nos révolutions, c'est de +gouvernement surtout que la société a besoin, et au gouvernement surtout +que les bons citoyens doivent leur appui. Beaucoup d'excellents et +honnêtes sentiments, l'esprit de famille, le goût du travail régulier, +le respect des supériorités, des lois et des traditions, les +sollicitudes prévoyantes, les habitudes religieuses, se sont groupés +autour de cette idée et ont souvent inspiré à ses croyants un ferme et +rare courage. Les diffamateurs de ce persévérant parti du pouvoir, +que j'appellerais volontiers le torysme bourgeois, sont de pauvres +politiques et de pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts +moraux de l'âme, ni les intérêts essentiels de la société. + +On a beaucoup attaqué les doctrinaires. Je tiens à les expliquer, non à +les défendre. Hommes ou partis, quand on a exercé quelque influence sur +les événements et tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe, +c'est de se faire bien connaître; ce but atteint, il faut rester en paix +et se laisser juger. + +Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale, mérites +que leurs ennemis mêmes ne leur ont guère contestés, qui ont fait le +caractère original et la valeur politique des doctrinaires; d'autres +hommes, dans d'autres partis, possédaient aussi ces mérites, et entre +ces rivaux d'intelligence, d'éloquence et de sincérité, le public +réglera les rangs. Les doctrinaires ont dû à une autre cause et leur nom +et leur influence qui a été réelle, malgré leur petit nombre. C'est le +grand caractère, bien chèrement payé, de la révolution française +d'avoir été une oeuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de +ses prétentions, en même temps qu'une lutte d'intérêts sociaux. La +philosophie s'était vantée qu'elle réglerait la politique, et que +les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les +créations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insensé, mais +hommage éclatant à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à sa nature +intellectuelle et morale! Les revers et les mécomptes ne tardèrent pas +à donner à la Révolution leurs rudes leçons; mais jusqu'en 1815 elle +n'avait guère rencontré, pour commentateurs de sa mauvaise fortune, que +des ennemis implacables ou des complices désabusés, avides les uns de +vengeance, les autres de repos, et qui ne savaient opposer aux principes +révolutionnaires, les uns qu'une réaction rétrograde, les autres que le +scepticisme de la fatigue. «Il n'y a eu dans la Révolution qu'erreur et +crime, disaient les uns; l'ancien régime avait raison contre elle;--la +Révolution n'a péché que par excès, disaient les autres; ses principes +étaient bons; mais elle les a poussés trop loin; elle a abusé de +son droit.» Les doctrinaires repoussèrent l'une et l'autre de ces +assertions; ils se défendirent à la fois et du retour aux maximes de +l'ancien régime, et de l'adhésion, même purement spéculative, aux +principes révolutionnaires. En acceptant franchement la nouvelle société +française telle que toute notre histoire, et non pas seulement 1789, +l'a faite, ils entreprirent de fonder son gouvernement sur des bases +rationnelles et pourtant tout autres que les théories au nom desquelles +on avait détruit l'ancienne société, ou les maximes incohérentes qu'on +essayait d'évoquer pour la reconstruire. Appelés tour à tour à combattre +et à défendre la Révolution, ils se placèrent, dès l'abord et hardiment, +dans l'ordre intellectuel, opposant des principes à des principes, +faisant appel non-seulement à l'expérience, mais aussi à la raison, +affirmant des droits au lieu de n'alléguer que des intérêts, et +demandant à la France, non pas de confesser qu'elle n'avait fait que le +mal, ni de se déclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du +chaos où elle s'était plongée et de relever la tête vers le ciel pour y +retrouver la lumière. + +Je me hâte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette tentative, un +grand orgueil, mais un orgueil qui commençait par un acte d'humilité, +car il proclamait les erreurs d'hier en même temps que la volonté et +l'espérance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'était à la fois rendre +hommage à l'intelligence humaine et l'avertir des limites de sa +puissance; c'était faire acte de respect pour le passé sans défection +envers le présent et sans abandon de l'avenir. C'était entreprendre +de donner à la politique une bonne philosophie, non pour souveraine +maîtresse, mais pour conseillère et pour appui. + +Je dirai sans hésiter, selon ce que m'a appris l'expérience, quelles +fautes se sont progressivement mêlées à ce généreux dessein, et en ont +altéré ou arrêté le succès. Ce que j'ai à coeur en ce moment, c'est +d'en bien marquer le vrai caractère. Ce fut à ce mélange d'élévation +philosophique et de modération politique, à ce respect rationnel des +droits et des faits divers, à ces doctrines à la fois nouvelles et +conservatrices, anti-révolutionnaires sans être rétrogrades, et +modestes au fond quoique souvent hautaines dans leur langage, que les +doctrinaires durent leur importance comme leur nom. Malgré tant de +mécomptes de la philosophie et de la raison humaine, notre temps +conserve des goûts philosophiques et raisonneurs, et les plus déterminés +praticiens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir d'après des +idées générales, les regardant comme un bon moyen de se justifier ou de +s'accréditer. Les doctrinaires répondaient par là à un besoin réel et +profond, quoique obscurément senti, des esprits en France; ils avaient +à coeur l'honneur intellectuel comme le bon ordre de la société; leurs +idées se présentaient comme propres à régénérer en même temps qu'à +clore la Révolution. Et ils avaient à ce double titre, tantôt avec ses +partisans, tantôt avec ses adversaires, des points de contact qui leur +attiraient, sinon une complète sympathie, du moins une sérieuse estime: +le côté droit les tenait pour des royalistes sincères, et le côté +gauche, même en les combattant avec aigreur, savait bien qu'ils +n'étaient les défenseurs ni de l'ancien régime, ni du pouvoir absolu. + +A l'ouverture de la session de 1816, c'était là déjà leur situation, un +peu obscure encore, mais au fond comprise et acceptée du cabinet comme +des partis divers. Le duc de Richelieu, M. Laîné et M. Decazes, qu'ils +eussent ou non du goût pour les doctrinaires, sentaient que, soit dans +les débats des Chambres, soit pour agir sur la pensée publique, ils +avaient absolument besoin de leur concours. Le côté gauche, impuissant +par lui-même, marchait nécessairement avec eux, quoique leurs idées +et leur langage lui inspirassent quelquefois plus de surprise que de +sympathie. Le côté droit, malgré, ses pertes dans les élections, restait +encore très-fort et redevint promptement agressif. Le discours du Roi, +en ouvrant la session, avait été doux et un peu terne, comme s'il eût +eu plus d'envie d'atténuer l'ordonnance du 5 septembre que de la faire +ressortir et triompher: «Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon +inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la malveillance et +pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent.»--«Ce n'est que cela? +dit M. de Chateaubriand en sortant de la séance royale; en ce cas, la +victoire est à nous;» et ce jour même, il dîna chez le chancelier. M. de +la Bourdonnaye fut encore plus explicite: «Voilà donc, dit-il avec une +expression brutale, le Roi qui nous livre de nouveau ses ministres.» +Dans la séance du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui il +avait un grand laisser-aller de conversation: «Eh bien! lui dit-il, +vous voilà plus de coquins que l'année dernière.--Et vous moins,» +lui répondit M. Royer-Collard. Le côté droit, dans ses espérances +renaissantes, savait bien, quels étaient les adversaires avec qui il +aurait à lutter. + +Comme dans la session précédente, les premières rencontres eurent des +questions de circonstance pour objet. Le cabinet jugea nécessaire +de demander aux Chambres la prolongation, pour un an, des deux lois +d'exception sur la liberté individuelle et les journaux. M. Decazes +rendit un compte détaillé de l'emploi qu'il avait fait jusque-là du +pouvoir arbitraire placé dans ses mains, et les propositions nouvelles +le resserraient dans des limites qui en atténuaient les périls. Le côté +droit les repoussa vivement, par le motif très-naturel qu'il n'avait +point de confiance dans les ministres, mais sans autres arguments que +les lieux communs libéraux. Les doctrinaires appuyèrent les projets de +loi, mais en ajoutant à leur adhésion des commentaires qui marquaient +fortement leur indépendance, et la direction qu'ils avaient à coeur +d'imprimer au pouvoir qu'ils défendaient: «Chaque jour, dit M. de Serre, +la nature de notre constitution sera mieux comprise, ses bienfaits mieux +appréciés par la nation; les lois auxquelles vous coopérerez mettront +peu à peu nos institutions et nos moeurs en harmonie avec la monarchie +représentative; le gouvernement s'approchera de sa perfection, de cette +unité de principe, de plan et d'action qui est la condition de son +existence. En souffrant, en protégeant même l'opposition légale, il ne +tolérera pas que cette opposition trouve en lui-même des points d'appui. +C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit être surveillé et contredit +par les hommes placés hors de lui, qu'il doit être ponctuellement obéi, +fidèlement secondé et servi par les hommes qui se sont faits ou veulent +rester ses agents directs. Le gouvernement aura ainsi ce degré de force +qui dispense de l'emploi des moyens extraordinaires; les moyens légaux, +rendus à leur énergie, lui suffiront.»--«Il y a contre le projet de loi, +dit M. Royer-Collard, une objection forte; on peut dire au gouvernement: +Avant de demander un pouvoir extraordinaire, avez-vous fait usage de +tout celui que les lois vous confient? Avez-vous épuisé soit énergie?... +Je ne répondrai pas directement à cette question; mais je dirai à ceux +qui la font: Prenez garde aussi de mettre votre gouvernement à une +épreuve trop rigoureuse, à laquelle presque tous les gouvernements +succomberaient; ne lui imposez pas la perfection; considérez ses +embarras aussi bien que ses devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse +ses pas dans la carrière où il s'est engagé, et qu'il en fasse chaque +jour de nouveaux. Nous attendons de lui l'entier développement des +institutions et des transactions constitutionnelles; nous lui demandons +surtout cette unité rigoureuse de principes, de système et de conduite +sans laquelle il n'atteindra pas entièrement le but vers lequel il +marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garantie de ce qu'il veut +faire. Nous avons la juste confiance que les pouvoirs extraordinaires +dont nous l'investissons seront exercés, non par et pour un parti, mais +pour la nation contre tous les partis. Voilà notre traité; voilà +les stipulations dont on a parlé; elles sont publiques comme notre +confiance, et nous remercions ceux qui les ont rappelées d'avoir fait +remarquer à la France que nous lui sommes fidèles, et que nous ne +négligeons ni ses intérêts, ni nos devoirs.» + +Avec une effusion d'esprit et de coeur plus douce, mais non moins +décidée, M. Camille Jordan tint le même langage; les projets de loi +furent votés; le côté droit ressentit, comme des coups qui s'adressaient +à lui, les conseils donnés par les doctrinaires au cabinet, et le +cabinet vit clairement qu'il avait là , pour défenseurs nécessaires, de +fiers et exigeants alliés. + +Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet, qui n'avait ni +intentions despotiques, ni passions immodérées, ne chercha point à +prolonger outre mesure le pouvoir arbitraire qui lui était confié; aucun +effort ne fut nécessaire pour lui arracher les lois d'exception; elles +tombèrent successivement et d'elles-mêmes, la suspension des garanties +de la liberté individuelle en 1817, les cours prévôtales en 1818, +la censure des journaux en 1819; et quatre ans après la tempête +des Cent-Jours, le pays était en jouissance de toutes ses libertés +constitutionnelles. + +Dans le même intervalle, d'autres questions, plus grandes et plus +obscures, furent posées et résolues. Quand le premier bouillonnement de +la réaction de 1815 se fut un peu calmé, quand la France, moins troublée +du présent, recommença à se préoccuper de l'avenir, elle fut appelée à +l'oeuvre la plus difficile qui puisse échoir à un peuple. C'était bien +plus qu'un gouvernement nouveau à affermir; c'était un gouvernement +libre à mettre en vigueur. Il était écrit; il fallait qu'il vécût. +Promesse bien souvent faite à la France, et jamais accomplie. Que de +fois, de 1789 à 1814, on avait inscrit, dans nos institutions et dans +nos lois, des libertés et des droits politiques, pour les y laisser +ensevelis et pour gouverner sans en tenir compte! Le premier entre les +gouvernements de notre époque, la Restauration a pris ses paroles au +sérieux; quels que fussent ses traditions et ses penchants, ce qu'elle a +dit elle l'a fait; les libertés et les droits qu'elle a reconnus, elle +a accepté leur action et leur concours. De 1814 à 1830, comme de 1830 à +1848, la Charte a été une vérité. C'est pour l'avoir oublié un jour que +Charles X est tombé. + +Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire quand cet appel +efficace à la vie politique commença en 1816, la question du système +électoral, déjà abordée, mais sans résultat, dans la session précédente, +se présenta la première. Elle était placée sous l'empire de l'art. 40 de +la Charte qui portait: «Les électeurs qui concourent à la nomination +des députés ne peuvent avoir droit de suffrage s'ils ne payent une +contribution directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans.» +disposition ambiguë et qui tentait plus qu'elle n'osait accomplir. Elle +contenait évidemment le désir de placer le droit de suffrage politique +hors des masses populaires et de le déposer dans les régions élevées +de la société. Mais le législateur constitutionnel n'avait pas marché +franchement à ce but et ne l'atteignait pas avec certitude, car si la +Charte exigeait, pour les électeurs appelés à choisir effectivement les +députés, 300 francs de contribution directe et trente ans d'âge, elle +n'interdisait pas que ces électeurs fussent eux-mêmes choisis par de +premières assemblées électorales, c'est-à -dire qu'elle n'excluait pas +l'élection indirecte, ni, sous cette forme, le suffrage qu'on est +convenu d'appeler universel. + +J'ai pris part à la rédaction de la loi du 5 février 1817, qui fut +la solution donnée alors à cette grande question. J'ai assisté aux +conférences chargées de la préparer. Quand elle fut prête, M. Laîné, qui +devait, comme ministre de l'intérieur, la présenter à la Chambre des +députés, m'écrivit qu'il désirait me voir: «J'ai adopté, me dit-il, +tous les principes de ce projet, la concentration du droit de suffrage, +l'élection directe, le droit égal des électeurs, leur réunion dans +un seul collège par département; je crois vraiment que ce sont les +meilleurs; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de ces questions, +bien des perplexités d'esprit et bien peu de temps pour en sortir. +Aidez-moi à préparer l'exposé des motifs.» Je répondis, comme je le +devais, à cette sincérité confiante. La loi présentée, et pendant que +mes amis la soutenaient dans la Chambre, où mon âge ne me permettait pas +encore de siéger, je la défendis, au nom du gouvernement, dans plusieurs +articles insérés au _Moniteur_. J'en ai bien connu l'intention et le +véritable esprit, et j'en parle sans embarras en présence du suffrage +universel qui prévaut aujourd'hui. Si le système électoral de 1817 a +disparu dans la tempête de 1848, il a valu à la France plus de trente +années d'un gouvernement régulier et libre, à la fois soutenu et +contrôlé sérieusement; et pendant tout ce temps, à travers les +dominations changeantes des partis et l'ébranlement d'une révolution, +ce système a suffi au maintien de la paix, au développement de la +prospérité publique et au respect de tous les droits légaux. Dans notre +âge d'expériences éphémères et vaines, c'est presque là , pour une loi +politique, une vie longue et puissante. Il y a là du moins une oeuvre +qu'on peut avouer et qui mérite d'être bien comprise, même après ses +revers. + +Une idée dominante inspira la loi du 5 février 1817: mettre un terme au +régime révolutionnaire, mettre en vigueur le régime constitutionnel. A +cette époque, le suffrage universel n'avait jamais été en France qu'un +instrument de destruction ou de déception: de destruction, quand il +avait réellement placé le pouvoir politique aux mains de la multitude; +de déception, quand il avait servi à annuler les droits politiques au +profit du pouvoir absolu en maintenant, par une intervention vaine de +la multitude, une fausse apparence de droit électoral. Sortir enfin de +cette routine, tantôt de violence, tantôt de mensonge, placer le pouvoir +politique dans la région où dominent naturellement, avec indépendance et +lumières, les intérêts conservateurs de l'ordre social, et assurer à ces +intérêts, par l'élection directe des députés du pays, une action franche +et forte sur son gouvernement, c'était là ce que cherchaient les auteurs +du système électoral de 1817; rien de moins, rien de plus. + +Dans un pays voué depuis vingt-cinq ans, en matière d'élections +politiques, soit réellement, soit en apparence, au principe de la +souveraineté du nombre, si absurdement appelée la souveraineté du +peuple, la tentative était nouvelle et pouvait paraître hardie. Au +début, elle concentrait le pouvoir politique aux mains de cent quarante +mille électeurs. Elle ne rencontra pourtant dans le public, et même dans +ce qu'on appelait déjà le parti libéral, que peu d'opposition, quelques +objections de souvenir, quelques réserves d'avenir, point d'hostilité +véritable et active. Ce fut du sein même des classes vouées aux intérêts +conservateurs et de leurs dissensions intestines que vinrent l'attaque +et le danger. + +Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, dans ses voeux +modérés et quand il renonçait à ses velléités systématiques et +rétrogrades, s'était promis que du moins la faveur de la royauté et +l'influence de la majorité lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans +les localités qu'au centre de l'État. L'ordonnance du 5 septembre 1816 +lui avait enlevé cette double perspective. Il demandait au nouveau +système électoral de la lui rendre. Il démêla sur-le-champ que la loi du +5 février 1817 n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua +aussitôt avec violence, l'accusant de livrer à la classe moyenne tout le +pouvoir électoral, par conséquent tout le pouvoir politique, aux dépens +de la grande propriété et du peuple. + +Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou n'en parlait pas +en 1817, s'est saisi à son tour de ce thème, et a placé, dans cette même +accusation de monopole politique au profit des classes moyennes, son +principal grief, non-seulement contre la loi électorale, mais contre +tout le système de gouvernement dont elle était la base et la garantie. + +Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impressions. De 1814 à +1848, sous le gouvernement de la Restauration et sous le gouvernement +de Juillet, j'ai hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de +porter moi-même ce drapeau des classes moyennes qui était naturellement +le mien. Quelle était, pour nous, sa signification? Avons-nous jamais +conçu le dessein ou seulement entrevu la pensée que les bourgeois +devinssent des privilégiés nouveaux, et que les lois destinées à régler +l'exercice du droit de suffrage servissent à fonder la domination +des classes moyennes en enlevant, soit en droit, soit en fait, toute +influence politique, d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie +française, d'autre part au peuple? + +La tentative eût été étrangement ignorante et insensée. Ce n'est ni par +des théories politiques, ni par des articles de loi que s'établissent +les privilèges et la domination d'une classe dans l'État; ces moyens +savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de la conquête +ou l'ascendant de la foi. C'est aux aristocraties militaires ou +théocratiques, jamais aux influences bourgeoises qu'il appartient de +s'approprier exclusivement la société. L'histoire de tous les temps +et de tous les peuples est là pour le prouver aux plus superficiels +observateurs. + +De nos jours, l'impossibilité d'une telle domination des classes +moyennes est encore plus frappante. Deux idées sont les grands +caractères de la civilisation moderne, et lui impriment son redoutable +mouvement; je les résume en ces termes:--Il y a des droits universels, +inhérents à la seule qualité d'homme, et que nul régime ne peut +légitimement refuser à nul homme;--il y a des droits individuels qui +dérivent du seul mérite personnel de chaque homme, sans égard aux +circonstances extérieures de la naissance, de la fortune ou du rang, et +que tout homme qui les porte en lui-même doit être admis à déployer.--Le +respect légal des droits généraux de l'humanité et le libre +développement des supériorités naturelles, de ces deux principes, bien +ou mal compris, ont découlé, depuis près d'un siècle, les biens et les +maux, les grandes actions et les crimes, les progrès et les égarements +que tantôt les révolutions, tantôt les gouvernements eux-mêmes ont +fait surgir au sein des sociétés européennes. Lequel de ces principes +provoque, ou seulement admet, la domination exclusive des classes +moyennes? A coup sûr, ni l'un ni l'autre: l'un ouvre aux supériorités +individuelles toutes les portes; l'autre veut, pour toute créature +humaine, sa place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; aucune +existence n'est comptée pour rien. De tels principes sont inconciliables +avec toute domination exclusive; celle des classes moyennes, comme toute +autre, serait en contradiction directe avec les tendances souveraines +des sociétés modernes. + +Les classes moyennes n'ont jamais songé à devenir, parmi nous, des +classes privilégiées, et nul homme de quelque sens n'y a jamais songé +pour elles. Cette folle accusation n'est qu'une machine de guerre +dressée à la faveur de la confusion des idées, tantôt par l'adresse +hypocrite, tantôt par l'aveugle passion des partis. Ce qui n'empêche +pas qu'elle n'ait été et ne puisse devenir encore fatale à la paix +intérieure de notre société; car les hommes sont ainsi faits que les +dangers chimériques sont pour eux les pires; on se bat contre des corps; +on perd la tête, soit de peur, soit de colère, devant des fantômes. + +C'était à des dangers réels que nous avions à faire en 1817, quand nous +discutions le régime électoral de la France. Nous voyions les plus +légitimes principes et les plus ombrageux intérêts de la société +nouvelle indistinctement menacés par une réaction violente. Nous +sentions en même temps renaître et fermenter autour de nous l'esprit +révolutionnaire s'armant, selon son usage, des passions nobles pour +couvrir la marche et préparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs +dispositions comme par leurs intérêts, les classes moyennes étaient les +plus propres à lutter à la fois contre l'un et l'autre péril; opposées +aux prétentions de l'ancien régime, elles avaient acquis, sous +l'Empire, des idées et des habitudes de gouvernement; quoiqu'elles +n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque méfiance, elles ne lui +étaient point hostiles; car, sous l'empire de la Charte, elles n'avaient +rien à demander à des révolutions nouvelles; la Charte était pour elles +à la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la sécurité de +leurs conquêtes et le triomphe de leurs espérances. Faire tourner +au profit de l'ancienne monarchie, devenue constitutionnelle, cette +situation antirévolutionnaire des classes moyennes, assurer à cette +monarchie leur adhésion et leur concours en leur assurant à elles-mêmes, +dans son gouvernement, une large influence, c'était une politique +clairement indiquée par l'état des faits et des esprits; c'était la +politique de la loi électorale de 1817. En principe, cette loi coupait +court aux théories révolutionnaires de la souveraineté du nombre et +d'une fausse et tyrannique égalité; en fait, elle mettait la société +nouvelle à l'abri des menaces de la contre-révolution. Nous n'avions +certes, en la présentant, nul dessein d'établir, entre la grande et la +moyenne propriété, aucun antagonisme: mais quand la question fut ainsi +posée, nous n'hésitâmes point; nous soutînmes fermement la loi en +soutenant que l'influence, non pas exclusive mais prépondérante, des +classes moyennes était conforme, d'une part au voeu des institutions +libres, de l'autre aux intérêts de la France telle que la révolution +l'avait faite, et de la Restauration elle-même telle que la Charte +l'avait définie en la proclamant. + +La loi des élections avait rempli la session de 1816. La loi du +recrutement fut la grande affaire et la grande oeuvre de la session de +1817. Le côté droit lui fut ardemment hostile; elle contrariait ses +traditions, elle inquiétait ses sentiments monarchiques. Mais il avait +affaire à un ministre imperturbable dans sa conviction et sa volonté, +comme dans sa physionomie. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était un esprit +puissant, original et simple, qui ne combinait pas un grand nombre +d'idées, mais qui s'attachait passionnément à celles qu'il avait +lui-même conçues. Il s'était promis de rendre à la France ce qu'elle +n'avait plus, une armée. Et une armée, c'était pour lui une petite +nation sortie de la grande, fortement organisée, formée d'officiers +et de soldats intimement unis, se connaissant et se respectant +mutuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, et tous bien +dressés, par l'étude solide ou la longue pratique, à servir efficacement +leur patrie. + +De cette notion de l'armée, telle que la concevait le maréchal +Saint-Cyr, découlaient naturellement les principes de sa loi. Toutes +les classes de la nation étaient appelées à concourir à la formation +de l'armée. Ceux qui y entraient par le dernier rang avaient droit de +monter au premier et une part assurée dans le mouvement ascendant des +rangs moyens. Ceux qui aspiraient à y entrer par un échelon plus élevé +étaient tenus d'abord de prouver, par le concours, un mérite déjà +acquis, puis d'acquérir, par de fortes études, l'instruction spéciale +de leur état. Le temps de service, actif ou de réserve, était long, +et faisait vraiment de la vie militaire une carrière. Les obligations +imposées, les libérations promises et les droits reconnus à tous étaient +garantis par la loi. + +Outre ses principes généraux, la loi avait un résultat immédiat que +Saint-Cyr avait fort à coeur; elle faisait rentrer, à titre de vétérans +et comme réserve, dans l'armée nouvelle, les restes de cette vieille +armée licenciée qui avait héroïquement porté la peine des fautes de +son général couronné. Elle effaçait ainsi, pour l'armée, la trace d'un +triste passé, en même temps que, par une sorte de Charte spéciale, elle +assurait son avenir. + +Que ce fussent là , pour l'organisation militaire de la France, de +grandes idées et de généreux sentiments, personne ne saurait le nier. +Une telle loi répondait à la nature morale comme à la conduite politique +du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, âme droite, caractère fier, d'opinions +monarchiques et de moeurs républicaines, et qui, dans toutes les crises +survenues depuis 1814, avait fait preuve à la fois de fidélité et +d'indépendance. Lorsqu'il vint la soutenir à la tribune, lorsque, avec +la mâle gravité et la passion contenue d'un vieil homme de guerre aussi +sincèrement patriote que royaliste, il rappela les services et les +souffrances de ce peuple d'anciens soldats qu'il voulait, pour quelques +années encore, rattacher à la nouvelle armée de la France, il remua +profondément le public comme les Chambres, et ses fortes paroles ne +contribuèrent pas moins que le mérite des dispositions de sa loi à la +faire sur-le-champ consacrer par l'estime affectueuse du pays. + +Violemment attaquée en 1818, la loi de recrutement du maréchal Saint-Cyr +a été plus d'une fois, depuis 1818, critiquée, remaniée, modifiée. Ses +principes essentiels ont résisté à toutes les attaques et survécu à +toutes les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les +principes; elle a donné, par les faits, à ses adversaires un éclatant +démenti. On l'accusait de porter atteinte à la monarchie; elle a fait +l'armée la plus monarchique que la France ait jamais connue, une armée +dont ni les séductions de l'opinion populaire, ni les entraînements des +crises révolutionnaires n'ont pu, à aucune époque, ni en 1830, ni en +1848, ébranler la fidélité. L'esprit militaire, cet esprit d'obéissance +et de respect, de discipline et de dévouement, l'une des gloires de +l'humanité et le gage nécessaire de l'honneur comme de la sûreté des +nations, avait été puissamment développé, parmi nous, par les grandes +guerres de la Révolution et de l'Empire. C'était un précieux héritage +de ces temps si rudes qui nous ont légué tant de charges. On pouvait +craindre qu'il ne se perdît ou ne s'affaiblît beaucoup au sein des +loisirs de la paix et des débats de la liberté. Il s'est fermement +maintenu dans l'armée que la loi de 1818 nous a faite et nous refait +incessamment. L'esprit militaire ne s'est pas seulement maintenu; il +s'est épuré et réglé. Par la probité de ses promesses et l'équité de +ses dispositions en matière de libération et d'avancement, la loi du +maréchal Saint-Cyr a fait pénétrer dans l'armée le sentiment permanent +du droit, de son propre droit légal, et par là aussi l'attachement +instinctif à l'ordre public, garantie de tous les droits. Nous avons eu +le beau et rare spectacle d'une armée capable à la fois de se dévouer et +de se contenir, prête aux sacrifices et modeste dans ses prétentions, +ambitieuse de gloire sans être avide de guerre, fière de ses armes et +docile au pouvoir civil. Les moeurs publiques, les idées générales du +temps, l'ensemble de notre civilisation sont pour beaucoup sans +doute dans ce grand résultat; mais la loi du maréchal Saint-Cyr y +a certainement sa part, et je prends plaisir à rappeler ce titre +d'honneur, parmi tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami. + +Ouverte au milieu d'une crise ministérielle, la session de 1818 eut +à traiter une autre question d'organisation politique, non-pas plus +grande, mais plus difficile encore et plus périlleuse. Le cabinet +résolut de ne pas laisser plus longtemps la presse sous un régime +exceptionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des sceaux, +présenta le même jour trois projets de loi qui réglaient complètement, +en cette matière, la pénalité, le mode d'instruction, et les conditions +de publication des journaux en les affranchissant de toute censure. + +Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et beaucoup attaqués. +J'en ai fait moi-même, dans le cours de ma vie, un grand usage. C'est en +mettant publiquement mes idées sous les yeux de mon pays que j'ai fait +mes premiers pas dans son attention et son estime. En avançant dans ma +carrière, j'ai eu constamment la presse pour alliée ou pour ennemie, et +je n'ai jamais hésité à me servir de ses armes, ni craint de m'exposer à +ses coups. C'est une puissance que je respecte et que j'accepte plutôt +avec goût qu'avec humeur, quoique sans illusion. Quelle que soit +la forme du gouvernement, la vie politique est une lutte, et je ne +prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais quelque honte à me +voir en face d'adversaires muets et enchaînés. La liberté de la presse, +c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel, +force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d'oeil +les faits et les idées sur toute la face de la terre. J'ai toujours +souhaité la presse libre; je la crois, à tout prendre, plus utile que +nuisible à la moralité publique, et je la regarde comme essentielle à +la bonne gestion des affaires publiques et à la sécurité des intérêts +privés. Mais j'ai vu trop souvent et de trop près ses égarements et ses +périls dans l'ordre politique pour ne pas demeurer convaincu qu'il +faut à cette liberté une forte organisation sociale, de fortes lois +répressives et de fortes moeurs. En 1819, nous pressentions bien, mes +amis et moi, la nécessité de ces conditions; mais il n'était pas en +notre pouvoir de les mettre toutes promptement en vigueur, et nous +pensions que pourtant le moment était venu de prouver la sincérité comme +la force de la monarchie restaurée, en ôtant à la presse ses entraves +préalables et en acceptant les chances de sa liberté. + +La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont +été ou des actes de répression, légitime ou illégitime, contre la +liberté, ou des conquêtes de telle ou telle garantie spéciale de +la liberté, successivement arrachées au pouvoir à mesure que se +manifestaient la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'histoire +législative de la presse en Angleterre est une série d'alternatives et +de dispositions de ce genre. + +Les lois de 1819 eurent un tout autre caractère. C'était une législation +complète, conçue d'ensemble et par avance, conformément à certains +principes généraux, définissant à tous leurs degrés les délits et les +peines, réglant toutes les conditions comme les formes de l'instruction, +et destinée à garantir et à fonder la liberté de la presse aussi +bien qu'à défendre de ses écarts l'ordre et le pouvoir. Entreprise +très-difficile en soi, comme toutes les oeuvres législatives faites +par prévoyance encore plus que par nécessité, et dans lesquelles le +législateur est inspiré et gouverné par des idées plutôt que commandé et +dirigé par des faits. Un autre péril, un péril moral et caché vient s'y +ajouter: des lois ainsi préparées et soutenues deviennent un travail de +philosophe et d'artiste auquel l'auteur est tenté de s'attacher avec +un sentiment d'amour-propre qui lui fait quelquefois perdre de vue les +circonstances extérieures et les convenances pratiques dont il aurait à +tenir compte. La politique veut un certain mélange d'indifférence et de +passion, de liberté d'esprit et de volonté arrêtée, qui n'est pas aisé +de concilier avec une forte adhésion à des idées générales et une +sincère intention de tenir la balance exacte entre les principes et les +intérêts divers de la société. + +Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votées en 1819 sur la +liberté de la presse, nous eussions complètement évité ces écueils, ni +qu'elles fussent en parfaite harmonie avec l'état des esprits et les +besoins de l'ordre à cette époque. Pourtant, à quarante ans bientôt de +distance et en examinant aujourd'hui ces lois avec ma vieille raison, +je n'hésite pas à les regarder comme une belle oeuvre législative dans +laquelle les vrais principes de la matière étaient bien saisis, et qui, +malgré les mutilations qu'elle ne tarda pas à subir, fit faire alors, +à la liberté de la presse bien entendue, un progrès dont la trace se +reprendra un jour. + +La discussion de ces lois répondit dignement à leur conception. M. de +Serre avait une éloquence singulièrement élevée et pratique à la fois. +Il soutenait les principes généraux en magistrat qui les applique, +non en philosophe qui les explique. Sa parole était profonde et point +abstraite, colorée et point figurée; son argumentation était de +l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, attaquait ou se défendait +sans préméditation littéraire, ni même oratoire, élevant la force des +raisons au niveau de la grandeur des questions, abondant sans luxe, +précis sans sécheresse, passionné sans déclamation, trouvant toujours +la plus solide réponse à ses adversaires, aussi puissant dans +l'improvisation qu'après la méditation, et quand il avait surmonté un +peu d'hésitation et de lenteur au premier moment, marchant à son but +d'un pas ferme et pressé, en homme ardemment sérieux qui ne recherche +nullement un succès personnel, et ne se préoccupe que de faire triompher +sa cause en communiquant à ses auditeurs son sentiment avec sa +conviction. + +Il eut affaire, dans ce débat, à des adversaires autres que ceux qui +s'étaient élevés contre les lois des élections et du recrutement. +C'était le côté droit qui avait attaqué ces deux lois; ce fut le côté +gauche qui attaqua les nouvelles lois de la presse. MM. Benjamin +Constant, Manuel, Chauvelin, Bignon, avec plus de malice parlementaire +que d'esprit politique, les assaillirent de critiques et d'amendements +mêlés çà et là de compliments chargés à leur tour de restrictions. +Des élections récentes avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs +libéraux de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songèrent qu'à remettre +en scène leur parti depuis trois ans abattu, et à rétablir leur propre +situation d'orateurs populaires. Quelques-unes des idées qui avaient +présidé à la rédaction des trois projets de loi étaient peu conformes +aux traditions philosophiques et législatives qui, depuis 1791, avaient +cours à ce sujet. On y reconnaissait un sincère dessein de garantir la +liberté, mais aussi un soin assidu de ne point désarmer le pouvoir. +C'était un spectacle assez nouveau que des ministres acceptant +franchement la liberté de la presse sans lui prodiguer l'encens, et +prétendant qu'ils entendaient mieux ses droits et ses intérêts que ses +anciens adorateurs. Il y eut, dans l'opposition du côté gauche à cette +époque, beaucoup de routine, beaucoup de complaisance pour les préjugés +et les passions du parti, et un peu d'humeur jalouse envers un cabinet +libéralement novateur. Le public étranger aux coteries politiques +s'étonnait de voir si vivement attaquer des lois qui atténuaient, +en matière de presse, les peines en vigueur, remettaient au jury le +jugement de cette classe de délits et affranchissaient les journaux de +la censure; il était plutôt enclin à trouver ces mesures trop hardies. +Le côté droit se tenait habilement à l'écart, charmé de voir les +ministres aux prises avec des adversaires renaissants qui ne tarderaient +pas à devenir leurs plus redoutables ennemis. + +Ce fut dans cette discussion que je montai pour la première fois à la +tribune. Nous avions été chargés, M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en +qualité de commissaires du Roi, les lois proposées. Fausse et faible +situation qui dénote l'enfance du gouvernement représentatif. On ne +parle pas politique comme on plaide une cause ou comme on soutient une +thèse. Pour agir efficacement dans une assemblée délibérante, il faut y +délibérer soi-même, c'est-à -dire en être membre et y avoir, à l'égal +des autres, sa part de liberté, de pouvoir et de responsabilité. Je +m'acquittai convenablement, je crois, mais froidement, de la mission que +j'avais reçue. Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application du +droit commun en cas d'infidélité dans les comptes rendus des séances des +Chambres, et contre M. Daunou les garanties exigées par le projet de loi +pour l'établissement des journaux. La Chambre parut goûter mes raisons +et me donna raison. Mais je me tins sur la réserve et ne pris que +rarement, part au débat. Je n'ai nul goût pour les situations +incomplètes et les rôles convenus. Quand on entre dans une arène où se +débattent les affaires d'un pays libre, ce n'est pas pour y faire +parade d'esprit et de beau langage: il faut s'engager dans la lutte en +véritable et sérieux acteur. + +Comme la loi du recrutement pour le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, les lois +de la presse furent, pour M. de Serre, l'occasion d'un succès personnel +autant que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de +révolution et de guerre, en présence de l'Europe armée et dans le court +espace de trois sessions, les trois plus grandes questions d'un régime +libre, la formation du pouvoir électif, celle de l'armée nationale et +l'intervention des opinions individuelles dans les affaires publiques +par la voie de la presse, furent franchement posées, discutées, +résolues. Et leur solution, quel qu'en pût être le jugement des partis, +était certainement en harmonie avec les voeux de cette honnête majorité +de la France qui acceptait sincèrement le Roi et la Charte et prenait +leur gouvernement au sérieux. + +Pendant ce même temps, beaucoup d'autres travaux d'organisation +constitutionnelle ou de législation générale avaient été accomplis +ou préparés. En 1818, un amendement de M. Royer-Collard détermina +l'addition au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; et +dans le cours de l'année suivante, deux ministres des finances, le +baron Louis et M. Roy, mirent en pratique cette garantie de la +bonne administration du revenu public. Par l'institution des petits +grands-livres de la dette nationale, le crédit de l'État pénétra et +s'établit dans les départements. D'autres projets de loi, quoique +présentés aux Chambres, n'aboutirent à aucun résultat, trois, entre +autres, sur la responsabilité des ministres, sur l'organisation de la +Chambre des Pairs en cour de justice, et sur le changement de l'année +financière pour éviter le vote provisoire de l'impôt. D'autres enfin, +notamment sur la réforme de l'administration départementale et communale +et sur l'instruction publique, étaient encore à l'état de recherches et +de discussions préparatoires. Loin d'éluder les questions importantes, +le gouvernement les étudiait laborieusement et en occupait d'avance la +pensée publique, décidé à les soumettre aux Chambres dès qu'il aurait +recueilli les faits et arrêté son propre avis. + +Je garde encore des séances du Conseil d'État, où ces divers projets +étaient d'abord discutés, un profond souvenir. Ce Conseil n'avait alors +point de grande existence officielle, ni d'action obligée dans la +constitution de l'État; la politique y tenait cependant plus de place et +s'y produisait avec plus de liberté et d'éclat qu'à aucune autre époque; +toutes les nuances, je devrais dire toutes les diversités du parti +royaliste, depuis le côté droit jusqu'à la lisière du côté gauche, s'y +trouvaient représentées; les hommes politiques les plus considérables, +les chefs de la majorité dans les Chambres y étaient associés aux chefs +des services administratifs, aux anciens conseillers de l'Empire, à des +hommes plus jeunes, encore étrangers aux Chambres, mais entrés avec la +Charte dans la vie publique. MM. Royer-Collard, de Serre et Camille +Jordan, y siégeaient à côté de MM. Siméon, Portalis, Molé, Bérenger, +Cuvier, Allent; et nous délibérions, MM. de Barante, Mounier et moi, +en commun avec MM. de Ballainvilliers, Laporte-Lalanne et de Blaire, +fidèles représentants de l'ancien régime. Lorsque des projets de loi +importants étaient examinés dans le Conseil, les ministres ne manquaient +pas d'y assister. Le duc de Richelieu présidait souvent les séances +générales. La discussion y était parfaitement libre, sans apparat, sans +prétentions oratoires, mais sérieuse, profonde, variée, détaillée, +obstinée, savante à la fois et pratique. J'ai entendu là le comte +Bérenger, esprit indépendant et querelleur, quasi-républicain sous +l'Empire, soutenir, avec une subtilité ingénieuse et forte, le suffrage +universel et les divers degrés d'élection contre l'élection directe et +le droit électoral concentré. MM. Cuvier, Siméon et Allent étaient les +défenseurs habituels des traditions et de l'influence administratives. +Nous développions, mes amis et moi, les principes et les espérances de +liberté fortement constituée qui nous paraissaient les conséquences, +naturelles de la Charte et les conditions nécessaires du succès de la +Restauration. Les réformes dans la législation criminelle, l'application +du jury aux délits de la presse, l'introduction du principe électif dans +le régime municipal, furent réclamées dans le Conseil d'État avant que +la proposition en fût faite dans les Chambres. Le gouvernement faisait +là , non-seulement une étude approfondie des questions, mais une +expérience préparatoire et amicale des idées, des désirs et des +objections qu'il devait rencontrer plus tard, dans une lutte plus rude +et sur un théâtre plus bruyant. + +Le cabinet, tel qu'il était composé au moment où l'ordonnance du 5 +septembre 1816 fut rendue, n'eût pas suffi à cette politique de plus +en plus modérée, quelquefois résolument libérale, et sinon toujours +prévoyante, du moins toujours active. Mais le même progrès qui +s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi dans les personnes. Dans +le cours de l'année 1817, M. Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et +M. Molé remplacèrent M. Dambray, le due de Feltre et M. Dubouchage aux +ministères de la justice, de la guerre et de la marine. Le cabinet ne +manqua dès lors ni d'unité intérieure, ni de capacité parlementaire et +administrative. Il fit des efforts pour introduire les mêmes mérites +dans les diverses branches et les divers degrés du gouvernement. Il +y réussit assez bien au centre de l'État: sans réaction ni esprit +exclusif, il s'entoura d'hommes sincèrement dévoués à la politique +constitutionnelle, et qui, par leur caractère et leurs talents, avaient +déjà obtenu l'estime publique. Il fut moins ferme et moins efficace dans +l'administration locale: quoiqu'il y ait apporté des changements plus +nombreux qu'on ne le croit communément, il ne parvint pas à la mettre en +harmonie avec sa politique générale. Dans un grand nombre de lieux, les +procédés violents, l'humeur tracassière, l'inexpérience hautaine, les +prétentions blessantes, les alarmes frivoles, toutes les grandes et +petites passions de parti qui avaient envahi l'administration en +1815, continuèrent de peser sur le pays. Elles entretenaient dans la +population tranquille un profond sentiment de malaise, et suscitaient +quelquefois, parmi les mécontents actifs, des tentatives de conspiration +et d'insurrection d'abord amplifiées avec une crédulité ridicule et +réprimées avec une rigueur sans mesure, puis discutées, contestées, +atténuées et réduites presque à rien par des explications et des +récriminations sans fin. Alors éclataient tantôt les erreurs, tantôt les +emportements, tantôt même les coupables calculs des autorités locales, +et le cabinet apparaissait avec des airs de légèreté ou de faiblesse qui +lui faisaient perdre, aux yeux des populations, le fruit comme le mérite +de cette bonne politique générale dont elles ressentaient peu les +effets. Les événements de Lyon, en juin 1817, et les longs débats dont, +à la suite de la mission réparatrice du duc de Raguse, ils devinrent +l'objet, sont un exemple déplorable du mal dont, à cette époque, la +France avait encore à souffrir, quoiqu'au sommet du gouvernement la +cause première en eût disparu. + +Les choses se laissent manier plus aisément que les hommes. Ces mêmes +ministres qui ne savaient pas toujours ranger à leur politique les +préfets et les maires, ou qui hésitaient à les changer quand ils les +trouvaient récalcitrants ou incapables, se montraient prompts et +efficaces quand il s'agissait de l'administration gênérale et des +mesures sans noms propres que réclamait l'intérêt public. Je trouve, en +recueillant mes souvenirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce +rapport, au gouvernement de cette époque. Les établissements religieux, +l'instruction publique, le régime des hôpitaux et des prisons, +l'administration financière et militaire, les relations du pouvoir avec +l'industrie et le commerce, tous les grands services publics ont reçu, +de 1816 à 1820, beaucoup de salutaires réformes et accompli d'importants +progrès. Le duc de Richelieu aimait l'administration éclairée, le +bien-être populaire, et tenait à honneur d'y contribuer. M. Laîné se +préoccupait, avec une sollicitude sérieuse et scrupuleuse, du régime des +nombreux établissements placés dans son ministère, et s'appliquait à en +redresser les abus ou à y introduire d'utiles modifications. Le baron +Louis était un habile et infatigable administrateur, qui savait avec +précision à quelles conditions l'ordre peut régner dans les finances de +l'État, et qui employait à les bien régler toute la prévoyance de son +esprit et toute l'énergie de sa volonté. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr +avait, sur toutes les parties de l'organisation militaire, sur la +formation et le régime intérieur des différents corps, sur les écoles +savantes comme sur les services matériels, des idées à la fois +systématiques et pratiques, inspirées par sa notion générale de +l'armée ou par sa longue expérience, et il les réalisa dans une série +d'ordonnances et de règlements, remarquables par l'unité des vues comme +par la science des détails. M. Decazes avait l'esprit singulièrement +curieux et inventif dans la recherche des satisfactions à donner, des +améliorations à tenter, des moyens d'émulation et de conciliation à +mettre en oeuvre au profit de tous les intérêts sociaux, de toutes les +classes de citoyens en rapport avec le gouvernement, et il portait +partout une action intelligente, bienveillante et empressée. Sous le +point de vue politique, l'administration laissait beaucoup à regretter +et à désirer; mais dans sa propre sphère, elle était éclairée, active, +impartiale, économe par la probité et la régularité, amie du progrès en +même temps que soigneuse de l'ordre, et sincèrement préoccupée du +désir de faire partout prévaloir la justice distributive et l'intérêt +public[15]. + +[Note 15: J'ai résumé dans les _Pièces historiques_ les principales +mesures d'administration générale qu'adoptèrent durant cette époque, +chacun dans son département, M. Laîné, M. Decazes et le maréchal +Gouvion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent clairement l'esprit +d'amélioration et le soin intelligent des intérêts publics qui animaient +le cabinet. (_Pièces historiques_, n° IX.)] + +C'était certainement là , dans des circonstances difficiles et tristes, +un gouvernement sensé et salutaire, sous lequel le pays n'avait ni à +se lamenter du présent, ni à désespérer de l'avenir. Pourtant ce +gouvernement ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se +décourageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir leur force et +leur sécurité. La Restauration avait rendu la paix à la France, et +travaillait avec succès à lui rendre son rang en Europe. Sous ce drapeau +de la stabilité et de l'ordre, la prospérité renaissait avec la liberté. +Pourtant la Restauration était toujours en question. + +A en croire ses ennemis, c'était son mal naturel et inévitable: l'ancien +régime, l'émigration, les étrangers, les haines et les méfiances de la +Révolution vouaient, disent-ils, la maison de Bourbon à cette situation +obstinément précaire. Sans contester à ce passé fatal sa part +d'influence, je n'admets pas qu'il ait exercé sur les événements un tel +empire, ni qu'il suffise à expliquer pourquoi, même dans ses meilleurs +jours, la Restauration a toujours été et paru chancelante. Le mal a eu +des causes plus rapprochées et plus personnelles; il y a eu, dans +le Gouvernement de cette époque, des infirmités organiques et des +accidents, des vices de la machine politique et des fautes des acteurs, +qui ont bien plus contribué que les souvenirs révolutionnaires à +empêcher son affermissement. + +Le désaccord naturel est grand entre le gouvernement représentatif +institué par la Charte et la monarchie administrative fondée par Louis +XIV et Napoléon. Là où l'administration est libre comme la politique, +quand les affaires locales se traitent et se décident par des autorités +ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur +solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que l'exigent +absolument les affaires générales de l'État, en Angleterre et aux +États-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le +régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif +qui n'en dépend que dans d'importantes et rares occasions. Mais quand le +pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et +d'administrer avec la centralisation, quand il a à lutter au sommet pour +les grandes affaires de l'État, et en même temps à régler partout, +sous sa responsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux +inconvénients graves ne tardent pas à éclater: ou bien le pouvoir +central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre +défense, néglige les affaires locales et les laisse tomber dans le +désordre et la langueur; ou bien il les lie étroitement aux affaires +générales, les fait servir à ses propres intérêts, et l'administration +tout entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen +de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent +le pouvoir. + +Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; il est devenu le +thème rebattu des adversaires du gouvernement représentatif et de la +liberté politique. On le sentait longtemps avant le jour où ils l'ont +exploité; mais au lieu de s'en prévaloir pour médire des institutions +libres, on s'appliquait à le guérir. Un double travail était à faire +dans ce but; il fallait, d'une part, faire pénétrer la liberté +dans l'administration des affaires locales, de l'autre seconder le +développement des forces locales capables d'exercer, dans leur sphère, +le pouvoir. On ne crée point d'aristocratie par les lois, pas plus aux +extrémités qu'au sommet de l'État; mais la société la plus démocratique +n'est pas dénuée de pouvoirs naturels, prêts à se déployer si on les +y appelle. Non seulement dans les départements, mais dans les +arrondissements, dans les cantons, dans les communes, la propriété +foncière, l'industrie, les fonctions, les professions, les traditions +font naître des influences locales qui peuvent, si on sait les accepter +et les organiser, devenir des autorités efficaces. De 1816 à 1848, sous +l'une et l'autre des deux monarchies constitutionnelles, et soit de +bonne grâce, soit à contre-coeur, c'est en ce sens qu'ont agi les +cabinets les plus divers; ils ont tous plus ou moins reconnu la +nécessité de décharger l'administration centrale en renvoyant une partie +de ses attributions tantôt à ses propres agents locaux, tantôt à des +auxiliaires plus indépendants. Mais, comme il arrive trop souvent, +le remède n'a pas marché assez vite; la méfiance, la timidité, +l'inexpérience, la routine en ont ralenti le progrès; ni le pouvoir, ni +le pays n'ont su l'employer résolument et en attendre patiemment les +résultats; et condamnée à porter à la fois le fardeau de la liberté +politique et celui de la centralisation administrative, la monarchie +constitutionnelle naissante a été soumise à des difficultés et à des +responsabilités contradictoires qui dépassaient la mesure d'habileté et +de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gouvernement. + +Un autre mal, résultat non pas incurable, mais naturel, de ses +institutions mêmes, pesait aussi sur la Restauration. Le régime +représentatif est, en dernière analyse, un régime de sacrifices mutuels +et de transactions entre les intérêts divers qui coexistent dans la +société. En même temps qu'il les met en présence et aux prises, il leur +impose l'absolue nécessité d'arriver à un certain terme moyen, à une +certaine mesure d'entente ou de tolérance réciproque qui puisse devenir +la base des lois et du gouvernement. Mais en même temps aussi, par la +publicité et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande +exagération de bruit et de langage, et il compromet violemment les uns +contre les autres l'amour-propre et la dignité personnelle des hommes. +En sorte que, par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour +en jour plus difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier +jour il rend indispensables. Grande difficulté de ce système de +gouvernement, qui ne peut être surmontée que par une large dose de tact +et de mesure dans les acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand +empire du bon sens public qui ramène en définitive les partis et leurs +chefs à ces transactions, ou à cette tranquille acceptation de leurs +échecs, dont l'emportement de leur rôle tend constamment à les écarter. + +Ce régulateur nécessaire, mais si difficile à instituer, nous manquait +essentiellement sous la Restauration; en entrant dans la carrière, +nous avons été lancés sans frein sur cette pente des démonstrations +excessives et des préoccupations exclusives, vice naturel des +partis dans le gouvernement représentatif. Que de circonstances +se présentèrent, de 1816 à 1830, où les éléments divers du parti +monarchique auraient pu et dû, dans leur lutte, s'arrêter sur cette +pente, au point où commençait, pour tous, le danger révolutionnaire! +Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le courage de +cette prévoyante retenue; et le public, loin de la leur imposer, les +excitait de plus en plus au combat, comme à un spectacle où il prenait +plaisir à retrouver l'image dramatique de ses propres passions. + +Une fâcheuse, quoique inévitable distribution des rôles entre les partis +divers aggravait encore, de 1816 à 1820, ce mal de l'imprévoyance des +hommes et de l'emportement des passions publiques. Sous le régime +représentatif, c'est d'ordinaire à l'un des partis nettement dessinés et +fermement arrêtés dans leurs idées et leurs désirs que le gouvernement +appartient: tantôt les défenseurs systématiques du pouvoir, tantôt les +amis de la liberté, tantôt les conservateurs, tantôt les novateurs +dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis organisés et +ambitieux, se placent les opinions non classées, les volontés non +décidées d'avance, ce choeur politique qui assiste à la conduite des +acteurs, écoute leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon +qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son libre bon sens. C'est là , en +effet, sous des institutions libres, la pente naturelle et l'ordre vrai. +Il est bon que le gouvernement ait un drapeau public et certain, que des +principes fixes dirigent et que des amis sûrs soutiennent son action; il +puise dans cette situation non-seulement la force et l'esprit de suite +dont il a besoin, mais aussi cette dignité morale qui rend le pouvoir +plus facile et plus doux en le plaçant plus haut dans l'estime des +peuples. Ce n'est point le hasard des événements ni la seule ambition +des hommes, c'est l'instinct et l'intérêt publics qui ont fait naître, +dans les pays libres, les grands partis politiques avoués, permanents, +fidèles, et leur ont déféré le pouvoir. Il fut impossible à la +Restauration de remplir, de 1816 à 1820, cette condition d'un +gouvernement à la fois énergique et contenu. Les deux grands partis +politiques qu'elle trouvait sur la scène, le parti de l'ancien régime +et celui de la Révolution, étaient l'un et l'autre, à cette époque, +incapables de gouverner en maintenant la paix intérieure avec la +liberté; ils avaient l'un et l'autre des idées et des passions trop +contraires à l'ordre-établi et légal qu'ils auraient eu à défendre; ils +acceptaient à grand'peine et d'une façon très-précaire, l'un la Charte, +l'autre l'ancienne royauté. Par une nécessité absolue, le pouvoir alla +se placer dans les rangs du choeur politique; la partie flottante et +impartiale des Chambres, le centre fut appelé à gouverner. Sous un +régime de liberté, le centre est le modérateur habituel et le juge +définitif du gouvernement; il n'est pas le prétendant naturel au +gouvernement; c'est lui qui donne, ou retire la majorité; ce n'est pas +sa mission d'avoir à la conquérir. Et il lui est bien plus, difficile +qu'aux partis fortement enrégimentés de conquérir ou de garder la +majorité, car lorsque, dans une assemblée politique, le centre est +chargé de gouverner, il trouve devant lui, non pas des spectateurs +un peu incertains qui attendent ses actes pour le juger, mais des +adversaires passionnés, résolus d'avance à le combattre. Faible +et périlleuse situation, qui aggrave beaucoup les difficultés du +gouvernement, soit qu'il s'agisse de déployer le pouvoir ou de protéger +la liberté. + +Non-seulement c'était là , de 1816 à 1820, la situation du gouvernement +du Roi; il n'y était pas même puissamment établi. Mal distribués entre +les partis, les rôles ne l'étaient guère mieux dans l'intérieur même +de ce flottant parti du centre, chargé par nécessité de gouverner. La +plupart des chefs de la majorité étaient en dehors du gouvernement. +De 1816 à 1819, plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des +Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec puissance, qui le +défendaient contre le côté droit et le côté gauche, qui faisaient dans +la discussion sa force et devant le public son éclat, MM. Royer-Collard, +Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient point partie du cabinet; +deux seulement des représentants éminents de la majorité, M. Laîné et M. +Pasquier, étaient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour appui dans +les Chambres des amis indépendants qui approuvaient sa politique, mais +n'en portaient pas le fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilité. +C'était par leur éloquence, non par leurs oeuvres actives, que les +doctrinaires avaient acquis leur influence parlementaire et leur +autorité morale; ils soutenaient leurs principes sans les appliquer; +le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les +mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les +clients des orateurs; les orateurs ne regardaient pas leur cause comme +identique et confondue avec celle des ministres; ils s'en distinguaient +en les appuyant; ils avaient leurs exigences avant de défendre; ils +critiquaient en défendant; ils attaquaient même quelquefois. Plus les +questions devenaient importantes et délicates, plus l'indépendance et +la dissidence, au sein du parti du gouvernement, se manifestaient avec +éclat et danger. Dans la session de 1817, M. Pasquier, alors garde des +sceaux, présenta à la Chambre des députés un projet de loi qui, en +maintenant temporairement la censure des journaux, apportait d'ailleurs, +dans la législation de la presse, quelques modifications favorables à la +liberté. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en réclamèrent de bien +plus grandes, surtout l'application du jury au jugement des délits de +la presse, et le projet de loi, péniblement adopté par la Chambre des +députés, fut rejeté par la Chambre des pairs où le duc de Broglie +soutint, au nom des mêmes principes, les mêmes amendements. En 1817 +aussi, un nouveau concordat avait été négocié et conclu à Rome par M. de +Blacas; il avait le double défaut de blesser, par quelques-unes de ses +dispositions, les libertés de l'ancienne Eglise gallicane, tandis que, +par l'abolition du concordat de 1801, il inspirait à la nouvelle société +française, pour ses libertés civiles, de vives alarmes. Peu versé dans +ces matières et presque exclusivement préoccupé des négociations qui +devaient faire sortir de France les étrangers, le duc de Richelieu avait +livré celle-ci à M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et +n'appréciait pas mieux l'importance des anciennes ou des nouvelles +libertés de la France, ecclésiastiques ou civiles. Présenté à la +Chambre des députés par M. Laîné, avec les mesures nécessaires pour son +exécution, ce concordat, dont les ministres eux-mêmes, depuis qu'ils y +avaient bien regardé, étaient mécontents et inquiets, y rencontra une +défaveur générale. Dans les bureaux, dans la commission chargée d'en +faire à la Chambre le rapport; dans les entretiens de la salle des +conférences, toutes les objections, politiques ou historiques, de +principe ou de circonstance, que pouvait soulever le projet de loi, +étaient exposées et développées d'avance, de façon à faire pressentir un +long et périlleux débat. Les doctrinaires s'associaient ouvertement à +cette opposition, et de leur part elle avait une grande action sur +les esprits, car on les savait amis sincères de la religion et de son +influence. On accusait, il est vrai, M. Royer-Collard d'être janséniste, +et par là on essayait de le discréditer auprès des fidèles de l'Église +catholique. Le reproche était frivole. M. Royer-Collard devait, aux +traditions de sa famille et à l'éducation de sa jeunesse, des moeurs +graves, des études fortes et un respect affectueux pour les grandes âmes +de Port-Royal, pour leur vertu et leur génie; mais il n'avait ni leurs +doctrines religieuses, ni leurs prétentions systématiques sur les +rapports de l'Église avec l'État. C'était, sur toutes ces questions, un +esprit libre et sensé, étranger à toute passion, à tout entêtement de +sectaire, et fort éloigné, soit comme catholique, soit comme philosophe, +de s'engager, avec l'Église, dans d'obscures et interminables querelles: +«Je ne cherche point de chicanes à la religion, disait-il souvent; +elle a bien assez à faire de se défendre et de nous défendre contre +l'impiété.» L'opposition de M. Royer-Collard au concordat de 1817 était +une opposition de moraliste politique qui pressentait le tort que la +discussion publique et l'adoption ou le rejet officiel de ce projet +feraient, à l'influence de l'Église comme au crédit de la Restauration +et à la paix de l'État. Le cabinet eut la sagesse de ne pas affronter un +danger qu'il avait créé lui-même ou laissé créer sur ses pas. On ajourna +indéfiniment le rapport du projet de loi, et on ouvrit à Rome, en y +envoyant en mission spéciale le comte Portalis, une négociation nouvelle +qui aboutit, en 1819, au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc +de Richelieu, pressé par ses collègues et par ses propres réflexions +tardives, se prêta à ce pas rétrograde; mais il conserva, de la +résistance des doctrinaires dans cette occasion et dans plusieurs +autres, une humeur qu'il se donnait quelquefois le plaisir de +manifester. Au mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour une +chose assez insignifiante: «C'est impossible, répondit-il aigrement; MM. +Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan et Guizot ne le veulent pas.» + +Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom figurât dans cette +boutade. Quoique étranger à la Chambre, je m'associais hautement aux +idées et à la conduite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le +moyen et dans les discussions du Conseil d'État, et dans les salons, et +dans la presse dont tous les partis se servaient dès lors avec autant +d'éclat que d'ardeur. Malgré les entraves qui, avant 1819, pesaient +encore sur les journaux et les écrits périodiques, ils usaient largement +de la liberté que le gouvernement n'essayait pas de leur contester, et à +laquelle les hommes politiques les plus considérables avaient eux-mêmes +recours pour répandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert +de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Villèle +dans le _Conservateur_, M. Benjamin Constant dans la _Minerve_, +livraient au cabinet un assaut continu. Le cabinet multipliait pour sa +défense les publications analogues, le _Modérateur_, le _Publiciste_, le +_Spectateur politique et littéraire_. Mais pour mes amis et pour notre +cause, la défense du cabinet ne suffisait pas ou ne convenait pas +toujours; nous eûmes donc aussi, de 1817 à 1830, nos journaux et +nos recueils périodiques, le _Courrier_, le _Globe_, les _Archives +philosophiques, politiques et littéraires_, la _Revue française_; et +là nous discutions, selon nos principes et nos espérances, tantôt les +questions générales, tantôt les incidents de la politique active à +mesure qu'ils se présentaient. Je pris à ces publications une +grande part. Entre nos divers adversaires et nous, la partie était +très-inégale; soit qu'ils vinssent du côté droit ou du côté gauche, +ils représentaient d'anciens partis; ils exprimaient des idées et des +sentiments depuis longtemps en circulation; ils trouvaient un public +tout fait et tout prêt à les accueillir. Nous étions des nouveaux venus +dans l'arène politique, des officiers qui recrutaient une armée, des +novateurs modérés. Nous attaquions, au nom de la liberté, des théories +et des passions depuis longtemps populaires, aussi en son nom. Nous +défendions la nouvelle Société française selon son droit et son intérêt +véritables, mais non selon son habitude et son goût. Nous avions à +conquérir notre public en même temps qu'à combattre nos ennemis. Et dans +ce difficile travail, notre situation était un peu incertaine; nous +étions à la fois en dedans et en dehors du gouvernement, ministériels et +indépendants; nous agissions tantôt de concert avec l'administration, +tantôt à côté de l'opposition, et nous n'avions à notre usage ni toutes +les armes du pouvoir, ni toutes celles de la liberté. Mais nous étions +pleins de foi dans nos idées, de confiance en nous-mêmes, d'espérance +dans l'avenir, et nous nous engagions chaque jour plus avant dans +notre double lutte avec autant de dévouement que d'orgueil, avec plus +d'orgueil que d'ambition. + +On a beaucoup dit le contraire; on a souvent représenté les doctrinaires +comme de profonds machinateurs, avides de pouvoir, ardents et habiles à +pousser leur fortune à travers toutes les causes, et plus préoccupés de +leur propre domination que du sort ou des voeux du pays. Vulgaire et +inintelligente appréciation de la nature humaine et de notre histoire +contemporaine. Si nous avions été surtout des ambitieux, nous aurions pu +nous épargner bien des efforts et bien des échecs; nous avons vécu dans +des temps où les plus grandes fortunes, politiques ou autres, n'étaient +pas difficiles à faire pour qui n'avait pas d'autre pensée; nous n'avons +voulu faire la nôtre qu'à certaines conditions morales et dans un autre +but que nous-mêmes; nous avons eu de l'ambition, mais au service d'une +cause publique, et d'une cause qui a mis à l'épreuve des revers comme +des succès la constance de ses défenseurs. + +Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 1817, M. Decazes et M. +Pasquier surtout, esprits plus libres et moins ombrageux que le duc de +Richelieu et M. Laîné, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin de +l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; mais quand ils +s'agit de gouverner dans des temps difficiles, des alliés ne suffisent +pas; il faut des associés intimes, des compagnons assidus de travail et +de péril. A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, le +premier entre eux dans les Chambres, étaient redoutés; on le croyait à +la fois impérieux et indécis, et plus exigeant qu'efficace. Cependant, +en novembre 1819, après l'élection de M. Grégoire et au milieu des +projets de réforme de la loi électorale, M. Decazes, pressé par M. de +Serre, proposa à M. Royer-Collard d'entrer dans le cabinet avec un ou +deux de ses amis. M. Royer-Collard hésita d'abord, accepta un moment, +puis enfin refusa: «Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un jour +à M. Decazes; ma façon de traiter les affaires ne serait pas du tout +la vôtre; vous éludez les questions, vous les tournez, vous gagnez du +temps, vous les résolvez à demi. Moi, je voudrais les aborder de front, +les attirer sur la place publique, et là les éventrer devant tout le +monde. Je vous compromettrais au lieu de vous aider.» M. Royer-Gallard +avait raison et se pressentait bien lui-même, mieux peut-être encore +qu'il ne pensait. Il était plus propre à conseiller et à contrôler le +pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et un grand-critique +plutôt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des +affaires, il eût été trop absolu, trop hautain et trop lent; dans les +jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit, +les troubles de sa conscience, son horreur de tout échec public et sa +crainte superbe de la responsabilité lui eussent permis de conserver +le sang-froid et la ferme résolution dont il eût eu besoin. M. Decazes +n'insista point. + +Même aujourd'hui, après tout ce que j'ai vu et éprouvé, je ne suis pas +prompt au découragement, ni porté à croire que les succès difficiles +soient impossibles. Quelque défectueuse que soit la constitution +intérieure des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne +conduite des hommes peut y porter remède; l'histoire a plus d'un exemple +d'institutions et de situations vicieuses dont l'habileté des chefs +politiques et le bon sens public ont prévenu les fâcheux résultats. Mais +quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des hommes, quand +au lieu de reconnaître les périls de leur propre pente et d'y résister, +les partis, chefs et soldats, s'y abandonnent ou même y poussent, alors +les mauvais effets des mauvaises causes se développent inévitablement et +rapidement. De 1816 à 1820, les fautes ne manquèrent dans aucun parti, +gouvernement ou opposition, centre, côté droit ou côté gauche, ministres +ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialité; malgré leurs +fautes et leurs revers, je persiste, avec une conviction chaque jour +croissante, à regarder le gouvernement que j'ai servi et le parti que +j'ai soutenu comme les meilleurs; mais qu'un repos chèrement acheté nous +serve du moins à reconnaître nos erreurs dans l'action, et à préparer +pour notre cause, qui ne mourra pas avec nous, un meilleur avenir. + +Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, deux avantages +considérables; il n'y ressentait point d'embarras moraux, ni d'entraves +extérieures; il y était parfaitement franc et libre. Qualités +nécessaires dans la vie publique, et qu'à cette époque ni le côté droit, +ni le côté gauche ne possédaient. + +Le côté droit n'avait accepté la Charte que la veille, par nécessité +et après l'avoir combattue. Une portion notable et bruyante du parti +persistait à la combattre. Celle qui siégeait dans les Chambres se +rangeait de jour en jour au régime constitutionnel, les chefs en hommes +intelligents et sérieux, les soldats en royalistes fidèles et résignés. +Mais ni les uns ni les autres n'inspiraient, sous ce rapport, confiance +au pays; il regardait leur adhésion à la Charte comme contrainte ou +conditionnelle, et toujours peu sincère et couvrant d'autres vues. Le +côté droit avait d'ailleurs, même en acceptant sincèrement la Charte, +des intérêts de parti à satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce +n'était pas uniquement pour gouverner selon ses principes et pour fonder +solidement la monarchie; il avait, pour son propre compte, des malheurs +à réparer, des positions à reprendre. Ce n'était pas un pur et régulier +parti de royalistes torys; les émigrés, l'ancienne cour, l'ancien clergé +y tenaient encore beaucoup de place et y poursuivaient leurs espérances +personnelles. Par sa composition et son passé, le parti était condamné à +une multitude de réticences et d'imprudences, d'arrière-pensées secrètes +et d'explosions indiscrètes qui, même quand il marchait dans les voies +constitutionnelles, affaiblissaient à chaque pas son action et son +crédit. + +La situation du côté gauche n'était pas moins embarrassée; il +représentait à cette époque, non pas les intérêts et les sentiments +de la France en général, mais les intérêts et les sentiments de cette +portion de la France qui avait ardemment, indistinctement et obstinément +servi et soutenu la Révolution, sous sa forme républicaine ou impériale. +Il y avait là , contre la maison de Bourbon et la Restauration, une +vieille habitude d'hostilité que les Cent-Jours avaient ravivée, dont +les plus sensés du parti avaient grand'peine à se dégager, que les plus +habiles réussissaient mal à déguiser, et que les plus sérieux tenaient à +honneur de laisser paraître comme protestation et pierre d'attente. En +novembre 1816, un homme de bien, aussi sincère dans son repentir de ses +opinions de 1789 qu'il l'avait été jadis en les professant, le vicomte +Matthieu de Montmorency se plaignait, dans un salon libéral, que les +libéraux n'aimassent pas la légitimité; un des assistants se défendait +du reproche: «Oui, dit M. de Montmorency avec une franchise étourdie, +vous aimez la légitimité comme nous aimons la Charte.» Vive expression +de la fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gouvernement +de la Charte et de la légitimité. + +Côté droit ou côté gauche pourtant, si les membres de l'un ou de l'autre +parti, dans les Chambres, n'avaient écouté que leur propre pensée +et leur véritable voeu, la plupart, j'en suis convaincu, auraient +franchement accepté et soutenu la Restauration avec la Charte, la Charte +avec la Restauration. Quand ils ont eux-mêmes la main à l'oeuvre et +sentent le poids de la responsabilité, les hommes voient bientôt le vrai +et feraient volontiers le bien. Mais ni dans le côté droit, ni dans +le côté gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vérité qu'ils +voyaient et la prendre pour règle de leur conduite; ils étaient, les uns +et les autres, sous le joug de leur parti extérieur, de ses passions +comme de ses intérêts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est +une des plus graves plaies de notre temps que très-peu d'hommes +conservent assez de fermeté d'esprit et de caractère pour penser +librement et agir comme ils pensent; l'indépendance intellectuelle et +morale des individus disparaît sous le poids des événements et devant la +fougue des clameurs ou des désirs populaires. Et dans cet asservissement +général des pensées et des actions, il n'y a plus d'esprits justes ni +d'esprits faux, plus de prévoyants ni de téméraires, plus de chefs ni de +soldats; tous cèdent à la même pression, se courbent sous le même vent; +la faiblesse commune amène le nivellement; toute hiérarchie et toute +discipline disparaissent entre les hommes; ce sont les derniers qui +mènent les premiers, car ce sont les derniers qui pèsent et poussent, +poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors dont ils sont les plus +ardents et les plus aveugles instruments. + +Comme parti politique, le centre, dans les Chambres de 1816 à 1820, +n'était point atteint de ce mal: sincère dans son acceptation de la +Restauration et de la Charte, aucune pression extérieure ne venait le +démentir ni le troubler; sa pensée était franche et son action libre; +il proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, acceptant au +dedans les chefs les plus capables de l'y conduire, et n'ayant au dehors +que des adhérents qui ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par +là que, malgré ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner +avec puissance, le centre était alors le parti le plus propre au +gouvernement, le seul capable de maintenir l'ordre dans l'État en +supportant la liberté de ses rivaux. + +Mais pour recueillir tout le fruit de ce mérite et pour atténuer en même +temps les défauts naturels du centre dans sa mission, il fallait qu'une +idée fixe s'y établît, la conviction que les divers éléments du parti +étaient indispensables les uns aux autres, et que, pour accomplir le +dessein qu'ils poursuivaient tous avec la même sincérité, ils devaient +se faire mutuellement les concessions et les sacrifices nécessaires pour +maintenir entre eux l'union. Quand la sagesse divine a voulu assurer +la puissance d'une relation humaine, elle a interdit le divorce; les +relations politiques ne sauraient admettre une telle inviolabilité; mais +si elles ne sont pas fortement nouées, si les hommes qui les contractent +ne sont pas bien résolus à ne les rompre qu'à la dernière extrémité et +par les plus impérieux motifs, elles aboutissent bientôt, non seulement +à l'impuissance, mais au désordre, et leur rupture trop facile amène, +dans la politique, des perturbations et des difficultés nouvelles. +J'ai signalé les différences et les dissidences qui existaient, dès +l'origine, entre les deux éléments essentiels du centre, les ministres +avec leurs purs adhérents d'une part, les doctrinaires de l'autre; +dès la seconde session après l'ordonnance du 5 septembre 1816, ces +dissidences éclatèrent pour devenir bientôt des dissensions. + +Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires dans les Chambres +et le besoin qu'avait d'eux le pouvoir, ni les ministres, ni les +ministériels ne mesuraient bien l'importance de ce concours et la +gravité des raisons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent, +aux idées générales qui les préoccupent, trop de valeur et de confiance; +les politiques ne leur accordent ni l'attention ni l'intérêt auxquels +elles ont droit. Les philosophes sont fiers et susceptibles; ils veulent +qu'on les honore et qu'on les écoute, dût-on ne pas les croire, et +les politiques qui les traitent légèrement ou avec froideur payent +quelquefois bien cher leur mécontentement. C'est d'ailleurs une marque +de peu d'élévation dans l'intelligence de ne pas savoir apprécier le +rôle que jouent les idées générales dans le gouvernement des hommes, +et de les considérer comme vaines ou même comme ennemies, parce qu'on +reconnaît qu'il ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours +surtout, et malgré le discrédit bien mérité où tant de théories sont +tombées, la méditation philosophique sur les grandes questions et les +grands faits de l'ordre politique est une puissance avec laquelle les +pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sagement de compter. +Les doctrinaires étaient alors les représentants de cette puissance, et +ils la déployaient courageusement contre l'esprit révolutionnaire aussi +bien que pour le régime constitutionnel. Le cabinet de 1816 ne sentit +pas toute la valeur de leur rôle et ne fit pas toujours, à leurs idées, +et à leurs voeux, une assez large part. L'application du jury aux +principaux délits de la presse n'était pas, j'en conviens, sans quelque +péril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et maintenir ainsi +l'union dans le parti du gouvernement, que le diviser en repoussant +absolument, sur cette question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et +leurs amis. + +A tous les pouvoirs, surtout à un pouvoir nouveau, il faut un peu +de grandeur, dans leurs oeuvres et sur leur drapeau. L'ordre et la +protection régulière des intérêts privés, ce pain quotidien des peuples, +ne leur suffisent pas longtemps; c'est la condition nécessaire du +gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de l'humanité. Elle peut +trouver les autres satisfactions dont elle a soif dans des grandeurs +très-diverses, morales ou matérielles, justes ou injustes, solides +ou éphémères; elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie +grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout cas, +avoir devant les yeux quelque chose de grand qui attire et occupe +l'imagination des hommes. Après l'Empire qui avait donné à la France +toutes les joies de la force et de la gloire nationale, le spectacle de +la pensée élevée et libre, se déployant avec dignité morale et quelque +éclat de talent, ne manquait pas de nouveauté ni d'attrait, et valait +bien qu'on en payât le prix, ne fût-ce que dans l'intérêt du succès. + +Le cabinet ne savait guère mieux traiter avec les dispositions +personnelles des doctrinaires qu'avec leurs idées: c'étaient des +caractères indépendants et fiers aussi bien que des esprits élevés, +prompts à s'offenser quand on semblait vouloir disposer de leur opinion +et de leur conduite sans leur aveu. Rien ne coûte plus au pouvoir que +d'accepter un peu largement l'indépendance, de ses amis; il croit +leur avoir témoigné beaucoup, d'égards quand il les a pris pour ses +confidents, et il se laissé aisément aller à en user avec eux comme avec +des serviteurs. M. Laîné, alors ministre de l'intérieur, écrivit un +matin à M. Cuvier que le Roi venait de le nommer commissaire pour +soutenir une loi qui serait présentée le lendemain à la Chambre des +députés. Non-seulement il ne l'avait point prévenu de la mission qu'il +voulait lui confier; il ne lui disait même pas, dans son billet, +quelle loi il le chargeait de soutenir. M. Cuvier, plus empressé que +susceptible avec le pouvoir, ne se plaignit point du procédé et se +contenta de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, le +ministre des finances, M. Corvetto, avait aussi fait nommer M. de Serre +commissaire pour la défense du budget, sans lui avoir demandé si cela +lui convenait et sans s'être entretenu avec lui des bases au moins +du budget qu'il l'appelait à soutenir. En recevant l'avis de cette +nomination, M. de Serre se montra vivement choqué: «C'est une sottise, +dit-il tout haut, ou une insolence; probablement l'une et l'autre.» M. +de Serre se trompait; ce n'était ni l'une ni l'autre: M. Corvetto était +un homme parfaitement poli, soigneux et modeste; mais il était de +l'école impériale et plus accoutumé à donner ses instructions à des +agents qu'à se concerter avec des députés. Par leurs moeurs comme par +leurs idées, les doctrinaires appartenaient à un régime libre: alliés +incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une monarchie militaire et +administrative. + +Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus difficile, +transformer les fonctionnaires d'un pouvoir absolu en conseillers d'un +gouvernement libre, ou bien organiser et discipliner en parti politique +les amis de la liberté. Si les ministres ne tenaient pas toujours assez +de compte des dispositions des doctrinaires, les doctrinaires à leur +tour s'inquiétaient trop peu de la situation et de la tâche des +ministres. C'étaient des esprits étendus, ouverts, généreux, +très-accessibles à la sympathie; mais trop accoutumés à vivre entre eux +et à se suffire mutuellement, ils ne songeaient guère à l'effet que +produisaient, hors de leur cercle, leurs actions et leurs paroles, +et par là ils se donnaient les apparences de torts sociaux qu'ils ne +voulaient pas avoir. Dans leurs rapports avec le pouvoir, ils étaient +souvent intempérants et blessants de langage, impatients outre mesure, +ne sachant ni se contenter du possible, ni attendre que le mieux fût +possible sans trop d'effort. Il leur arrivait ainsi de méconnaître les +difficultés, les nécessités et les moyens praticables du gouvernement +qu'ils avaient à coeur de fonder. Au sein des Chambres, ils se +montraient trop exclusifs et trop guerroyants, plus préoccupés de +prouver que de faire partager leur avis, plus enclins à dédaigner +qu'attentifs à recruter, et peu doués de ce talent d'attraction et +d'assemblage si nécessaire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez +à quel point le succès de la bonne politique est difficile, ni quelle +infinie variété d'efforts, de sacrifices et de soins entrent dans l'art +de gouverner. + +De 1816 à 1818, ces vices de la situation et ces fautes des hommes +jetèrent dans le gouvernement et dans son parti une fermentation +continue et des germes de discorde intérieure qui ne lui permirent pas +d'acquérir la consistance et la force dont il avait besoin. Le +mal éclata à la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint des +conférences d'Aix-la-Chapelle, rapportant la retraite des armées +étrangères, la complète évacuation du territoire et le règlement +définitif des charges financières que les Cent-Jours avaient attirées +sur la France. A peine arrivé, il vit son cabinet se dissoudre, essaya +sans succès d'en former un nouveau, et fut contraint d'abandonner un +pouvoir qu'il n'avait point recherché, qu'il goûtait peu, mais qu'il +lui déplaisait de perdre ainsi par force, au milieu de son triomphe +diplomatique, et en le voyant passer dans des mains décidées à en faire +un usage contraire à celui qu'il en eût fait. + +Un tel échec, dans un tel moment et sur un tel homme, avait quelque +chose de singulièrement injuste et inopportun. Depuis 1815, le duc +de Richelieu n'avait cessé de rendre au Roi et à la France de grands +services. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux conditions +d'une paix très-dure, qu'il ne s'était résigné à signer que par un +dévouement aussi triste que sincère, sentant tout le poids du sacrifice +qu'il faisait en y attachant son glorieux nom, et ne cherchant point à +s'en faire valoir. Nul homme n'était plus exempt d'exagération et de +charlatanisme dans la manifestation de ses sentiments. Quinze mois après +la conclusion de la paix, il avait décidé les puissances étrangères à +opérer une réduction considérable dans leur armée d'occupation. Un an +plus tard, il avait fait limiter à une somme fixe les réclamations +indéfinies des créanciers étrangers de la France. Il venait enfin de +signer l'entière libération du sol national quatre ans avant le terme de +rigueur fixé par les traités. Le Roi, à son retour, l'en avait remercié +par de nobles paroles: «Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez +vécu puisque, grâce à vous, j'ai vu le drapeau français flotter sur +toutes les villes françaises.» Tous les souverains de l'Europe le +traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare exemple d'un +homme d'État parvenu sans grandes, actions ni talents supérieurs, par +la droiture du caractère et le désintéressement de la vie, à une +considération si générale et si incontestée. Quoique le duc de Richelieu +ne se fût occupé que des affaires extérieures, il était plus propre +qu'on ne l'a dit, non pas à diriger effectivement, mais à présider le +gouvernement intérieur de la Restauration. Grand seigneur et royaliste +éprouvé, il n'était, soit d'esprit, soit de coeur, ni homme de cour, ni +émigré; il n'avait, contre la société et les hommes nouveaux, point de +prévention; sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur +portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; simple dans +ses moeurs, vrai et sûr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne +lui appartenait pas d'exercer dans les Chambres une puissante influence, +il ne manquait pas d'autorité auprès ni autour du Roi; et un cabinet +constitutionnel, appuyé sur le centre parlementaire, ne pouvait avoir, à +cette époque, un plus digne et plus utile président. + +Mais, à la fin de 1818, le duc de Richelieu se crut obligé et se +montra résolu à engager une lutte dans laquelle les considérations de +reconnaissance et de convenance que je rappelle ici étaient, pour +lui, de faibles armes. En vertu de la Charte et conformément à la loi +électorale du 5 février 1817, deux cinquièmes de la Chambre des députés +avaient été renouvelés depuis la formation de son cabinet. La première +épreuve, en 1817, n'avait guère donné que des résultats satisfaisants +pour la Restauration et ses amis; à peine deux ou trois noms connus +étaient venus s'ajouter au côté gauche, qui ne comptait, même après ce +renfort, pas plus de vingt membres. A la seconde épreuve, en 1818, +ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus éclatantes; +vingt-cinq membres nouveaux environ, et parmi eux MM. de La Fayette, +Benjamin Constant et Manuel, prirent place dans ses rangs. C'était peu +encore comme nombre, c'était beaucoup comme drapeau et comme pronostic. +Une alarme à la fois sincère et intéressée éclata à la cour et dans le +côté droit; on s'y disait, on s'y croyait à la veille d'une révolution +nouvelle; mais de cette crainte même on tirait une vive espérance; +puisque les ennemis de la maison de Bourbon rentraient dans la Chambre, +le Roi sentirait enfin la nécessité d'y rendre le pouvoir à ses amis. Le +parti n'avait pas attendu les dernières élections pour tenter un grand +effort; des _Notes secrètes_, rédigées sous les yeux de Monsieur le +comte d'Artois et par ses plus intimes confidents, avaient été adressées +aux souverains étrangers pour leur signaler le mal croissant et leur +démontrer que le changement des conseillers de la couronne était, pour +la monarchie en France et pour la paix en Europe, l'unique moyen de +salut. Comme ses collègues, et par un sentiment patriotique bien plus +que par intérêt personnel, le duc de Richelieu s'indignait de ces +invocations à l'étranger pour le gouvernement intérieur du pays; M. de +Vitrolles fut rayé du Conseil privé comme auteur de la principale de ces +_Notes secrètes_. Les souverains européens faisaient peu de cas de tels +avertissements, ne croyant ni au Bon jugement, ni au désintéressement +des hommes qui les leur adressaient. Cependant, après les élections +de 1818, ils s'inquiétèrent aussi; c'était par sagesse, non par goût, +qu'ils avaient approuvé et soutenu en France le régime constitutionnel; +ils l'avaient jugé nécessaire pour clore la révolution. Si au contraire +il lui rouvrait la porte, le repos de l'Europe serait plus que jamais +compromis, car la révolution aurait pour elle les apparences de la +légalité. Ni en France, ni en Europe pourtant, même parmi les plus +alarmés et les plus alarmistes, personne ne songeait alors à mettre le +régime constitutionnel en question; dans la pensée de tous, il avait +acquis chez nous droit de cité. C'était à la loi des élections qu'on +imputait tout le mal. Ce fut à Aix-la-Chapelle, au milieu des souverains +et de leurs ministres, que le duc de Richelieu apprit les nouveaux élus +qu'elle venait de rappeler sur la scène. L'empereur Alexandre lui en +témoigna son inquiétude. Le duc de Wellington conseillait à Louis XVIII +«de se rapprocher des royalistes.» Le duc de Richelieu revint à +Paris décidé à réformer la loi électorale, ou à ne plus accepter la +responsabilité de ses résultats. + +Les institutions attaquées n'ont point de voix pour se défendre, et les +hommes se déchargent volontiers sur elles de leurs propres torts. Je ne +commettrai pas cette injustice. Je n'abandonnerai pas une idée juste +parce qu'elle a été compromise et pervertie dans l'application. Le +principe de la loi électorale du 5 février 1817 était bon et reste bon, +quoiqu'il n'ait pas suffi à prévenir les maux de notre imprévoyance et +de nos passions. + +Quand on veut sérieusement un gouvernement libre, il faut choisir entre +le principe de la loi du 5 février 1817 et le suffrage universel, entre +le droit de suffrage concentré dans les régions élevées de la société et +le de suffrage répandu dans les masses populaires. J'entends le droit de +suffrage direct et décisif, seul efficace pour assurer l'action du pays +sur son gouvernement. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre à cette +condition, les deux systèmes peuvent fournir un contrôle réel du pouvoir +et des garanties à la liberté. Lequel est préférable? Question d'époque, +de situation, de degré de civilisation et de forme de gouvernement. Le +suffrage universel peut s'adapter à des sociétés républicaines, petites +ou fédératives, naissantes ou très-avancées en expérience politique. Le +droit de suffrage, placé plus haut et attaché à une forte présomption +d'esprit d'ordre, d'indépendance et de lumières, convient mieux aux +grandes sociétés unitaires et monarchiques. Ce fut notre motif pour +en faire la base de la loi de 1817; nous redoutions les tendances +républicaines qui ne sont guère, parmi nous et de nos jours, que des +tendances anarchiques; nous regardions la monarchie comme naturelle +et la monarchie constitutionnelle comme nécessaire à la France; nous +voulions l'organiser sincèrement et fortement, en assurant, sous ce +régime, aux éléments conservateurs de la société française, telle +qu'elle est faite aujourd'hui, une influence que nous jugions aussi +conforme aux intérêts de la liberté qu'à ceux du pouvoir. + +C'est la désunion du parti monarchique qui a vicié le système électoral +de 1817, et lui a enlevé sa force avec sa vérité. En plaçant le pouvoir +politique entre les mains de la propriété, des lumières, des intérêts +naturellement indépendants et conservateurs, ce système reposait sur +la confiance que ces intérêts seraient habituellement unis, et qu'ils +défendraient en commun l'ordre et le droit contre l'esprit de licence +et de révolution, pente fatale de notre temps. Mais, dès leurs premiers +pas, les divers éléments du grand parti monarchique, anciens ou +nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, se précipitèrent dans la +discorde, aveugles sur la faiblesse dont elle les frappait tous, +et ouvrant ainsi la porte aux espérances et au travail du parti +révolutionnaire, leur commun ennemi. De là , et non de la loi électorale +de 1817 et de son principe, vint le mal qu'on voulait arrêter en 1818, +en brisant cette loi. J'en conviendrai expressément: lorsqu'en 1816 et +1817, nous préparions et nous défendions la loi des élections, nous +aurions pu prévoir dans quel état des esprits elle serait appliquée; la +discorde entre les éléments divers du parti monarchique n'a pas été +un fait étrange et inattendu; elle existait déjà à cette époque; les +royalistes de l'ancienne France et les royalistes de la France nouvelle +étaient déjà profondément séparés. J'incline à croire qu'eussions-nous +tenu, de leurs luttes futures, plus de compte, nous n'aurions pu agir +alors autrement que nous n'avons fait; nous étions en présence d'une +impérieuse nécessité; la France nouvelle, qui se sentait attaquée, +voulait être défendue; et si elle n'avait pas trouvé des défenseurs +parmi les royalistes, elle en eût cherché dans le camp révolutionnaire, +comme elle l'a fait trop souvent. Mais ce qui explique une faute ne la +supprime pas: notre politique en 1816 et 1817 acceptait trop facilement +les déchirements du parti monarchique, et s'inquiétait trop peu des +retours possibles du parti révolutionnaire; nous ne mesurions pas toute +l'étendue de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes +engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités +diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se préoccuper +que de celles qu'ils ont inscrites avec éclat sur leur drapeau. + +En partant d'Aix-la-Chapelle, où il avait si bien réussi, le duc de +Richelieu, quoique peu présomptueux, ne doutait guère, je crois, qu'il +ne réussît aussi à Paris dans son dessein de faire changer la loi +des élections. Le succès trompe les plus modestes et les empêche de +pressentir les prochains revers. A son arrivée, il trouva l'oeuvre bien +plus difficile qu'il ne s'y était attendu: dans l'intérieur du cabinet, +M. Mole seul s'associait pleinement à son intention; M. Decazes et le +maréchal Gouvion-Saint-Cyr se prononcèrent pour le maintien de la loi; +M. Laîné, tout en pensant qu'il fallait la modifier, ne voulait prendre +à cette entreprise aucune part, ayant été, disait-il, le premier à +proposer la loi et à la soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait +remplacé aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au système +électoral, mais déclarait qu'il ne resterait pas dans le cabinet sans M. +Decazes qu'il regardait comme nécessaire, soit dans les Chambres, +soit auprès du Roi. La discorde éclatait en dehors comme au dedans du +ministère; dans les Chambres, entre les défenseurs et les adversaires +de la loi, le centre se partageait; le côté gauche la défendait +passionnément; le côté droit se disait prêt à appuyer tout ministre +qui en proposerait la réforme, mais il se montrait en même temps +irréconciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance du 5 septembre +1816 et de tous ses effets. Le public commençait à s'échauffer. +L'animation et la confusion allaient croissant. Évidemment ce n'était +pas la seule loi des élections, c'était toute la politique de la +Restauration et le gouvernement de la France qui étaient en question.. + +Dans un petit écrit que des historiens de ce temps, M. de Lamartine +entre autres, ont publié, le roi Louis XVIII a raconté lui-même les +incidents et les péripéties de cette crise ministérielle qui aboutit, +comme on sait, à la retraite du duc de Richelieu avec quatre de ses +collègues, et à l'élévation de M. Decazes qui forma sur-le-champ un +cabinet nouveau dont il était le chef sans le présider, dont M. de +Serre, appelé aux sceaux, devint le puissant organe dans les Chambres, +et dont le maintien de la loi des élections fut le drapeau. Deux +sentiments enveloppés sous des formes simples, percent dans ce récit +royal; d'abord, une certaine inquiétude de l'auteur qu'on ne lui suppose +des torts dans son rôle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le +besoin de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, dans +leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent pas quand ils voient +tomber un ministre dont ils n'ont pas fait l'importance et qui les +servait sans posséder ni rechercher leur faveur. + +«Si je n'avais consulté que mon propre sentiment,» dit le Roi en +terminant son récit, «j'aurais désiré que M. Decazes, unissant, comme il +en avait toujours eu l'intention, son sort à celui du duc de Richelieu, +sortît du ministère avec lui.» C'eût été un grand bonheur pour M. +Decazes que ce sentiment du Roi prévalût. Non qu'il ait manqué à aucun +devoir, ni même à aucune convenance en survivant, dans le pouvoir, au +duc de Richelieu et en formant, sans lui, un cabinet: un dissentiment +profond, sur une question pressante, les avait séparés; M. Decazes, +après avoir donné sa démission, n'avait suscité aucun obstacle aux +efforts du duc de Richelieu pour trouver de nouveaux collègues; c'était +seulement après l'insuccès de ces efforts, franchement déclaré par le +duc lui-même, et sur la demande formelle du Roi, qu'il s'était chargé +d'organiser un ministère. Il y avait là sans doute, pour un ami de M. de +Richelieu, la veille encore son collègue, des circonstances pénibles et +des apparences désagréables; mais au fond, M. Decazes était pleinement +dans son droit, et il ne pouvait guère se refuser à mettre en pratique +la politique qu'il avait soutenue dans le Conseil, puisque celle qu'il +avait combattue se reconnaissait impuissante. Mais la situation +du nouveau cabinet était trop faible pour l'entreprise dont il se +chargeait: c'était avec le centre profondément ébranlé et divisé qu'il +avait à lutter contre le côté droit plus irrité que jamais, et contre +le côté gauche visiblement hostile quoique, par décence, il prêtât au +pouvoir un précaire appui. Le cabinet de M. Decazes ne conservait, comme +parti de gouvernement, que des forces très-inférieures à celles qui +avaient entouré le cabinet du duc de Richelieu, et il avait affaire à +deux armées ennemies, l'une inaccessible à toute paix, à toute trêve, +l'autre se rapprochant quelquefois du ministère, mais se repliant tout +à coup et l'attaquant à son tour avec une malveillance empressée quand +elle trouvait l'occasion d'agir, embarrassée quand elle se sentait +obligée de se dissimuler. + +Les doctrinaires; qui avaient, de concert avec M. Decazes, défendu la +loi des élections, soutinrent énergiquement le nouveau cabinet, dans +lequel M. de Serre les représentait avec éclat. Les succès ne lui +manquèrent point. Par une administration bienveillante et active, par +des soins assidus pour ses partisans, par des appels fréquents et +toujours accueillis à la clémence du Roi en faveur des bannis encore +exceptés de l'amnistie, même en faveur des vieux régicides, M. Decazes +recherchait et obtenait souvent une popularité variée; le maréchal +Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes de la vieille armée en faisant +rentrer dans la nouvelle les plus capables de ses anciens chefs; M. +de Serre défendait victorieusement le cabinet dans les Chambres, ses +projets de loi hardiment libéraux comme sa résistance franche aux +principes révolutionnaires, et il conquérait définitivement, même dans +l'opposition, un beau renom d'éloquence forte et sincère. C'était, dans +l'arène parlementaire, un cabinet brillant avec droiture, et, dans le +pays, un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il avait plus +d'éclat oratoire que de force politique, et ni ses soins pour les +personnes, ni ses succès de tribune ne suffisaient à rallier le grand +parti de gouvernement que sa formation avait divisé. La discorde +éclatait entre les Chambres elles-mêmes: la Chambre des pairs acceptait +la proposition du marquis Barthélémy, pour la réforme de la loi des +élections. En vain la Chambre des députés, repoussait énergiquement +cette attaque; en vain le cabinet, par une nomination de soixante pairs +nouveaux, brisait au palais du Luxembourg la majorité assaillante; +ces demi-triomphes et ces violences légales ne décidaient rien. Les +gouvernements libres sont condamnés à voir incessamment renaître les +questions que les révolutions lèguent aux sociétés et que le despotisme, +même glorieux, suspend sans les résoudre. Le côté droit voulait +passionnément ressaisir le pouvoir qui lui avait naguère échappé. Le +côté gauche défendait à tout prix la révolution, plus injuriée qu'en +péril. Le centre disloqué et inquiet de l'avenir flottait entre les +partis ennemis, ne se sentant plus en état de leur imposer la paix, +et près d'aller, à droite ou à gauche, se perdre dans leurs rangs. Le +cabinet, tous les jours vainqueur dans quelque débat et toujours soutenu +par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible et précaire, ayant +l'air d'attendre qu'un événement favorable ou contraire vînt lui donner +l'aplomb qui lui manquait ou le renverser. + +De tels événements, que les hommes appellent des accidents, ne manquent +jamais dans une telle situation. Dans l'espace de quelques mois, le +cabinet de 1819 en subit deux, l'élection de M. Grégoire et l'assassinat +de Monseigneur le duc de Berry, qui décidèrent de son sort. + +Il est difficile de regarder l'élection de M. Grégoire comme un +accident; elle avait été proposée et agréée d'avance dans le Comité +central établi à Paris pour s'occuper des élections, et qu'on appelait +le Comité directeur. Elle fut décidée à Grenoble, dans le collège réuni +le 11 septembre 1819, par un certain nombre de suffrages du côté droit +qui se portèrent, au second tour de scrutin, sur le candidat du côté +gauche, et lui donnèrent, dans l'espoir des résultats du scandale, une +majorité que par lui-même il n'avait pas. Pour s'excuser du scandale, +quand il eut éclaté, quelques apologistes prétendirent que M. Grégoire +n'était pas vraiment régicide, puisque, s'il avait approuvé, par ses +lettres à la Convention, la condamnation de Louis XVI, sa voix du moins +n'avait pas compté dans le scrutin fatal. Puis, quand l'admission du +député fut mise en question dans la Chambre, le côté gauche, pour se +débarrasser de lui en éludant le vrai motif du rejet, s'offrit +avec empressement à voter l'annulation de l'élection pour cause +d'irrégularité. Quand la violence imprévoyante ne leur a pas réussi, les +hommes se réfugient volontiers dans la subtilité pusillanime. C'était +bien en qualité de conventionnel régicide et avec une préméditation +réfléchie, non par un accident local et soudain, que M. Grégoire avait +été élu. Aucune élection ne fut plus préparée et plus accomplie par les +passions de parti. Sincère dans les égarements pervers de son esprit, et +fidèle à ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait à +les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolérance sous la +Convention de qui il acceptait pourtant la plus sanglante persécution +contre les prêtres qui ne voulaient pas subir le joug de la nouvelle +Église, républicain et opposant sous l'Empire tout en consentant à +devenir sénateur et comte, ce vieillard aussi inconséquent qu'obstiné +fut l'instrument d'un grand acte d'hostilité contre la Restauration, +pour devenir aussitôt, dans son parti, l'occasion d'un grand acte de +faiblesse. Triste fin d'une triste carrière! + +L'assassinat de M. le duc de Berry méritait bien mieux le nom +d'accident. Le procès démontra jusqu'à l'évidence que Louvel n'avait +point de complices, et qu'il avait été seul à méditer le crime comme à +l'accomplir. Mais il fut évident aussi que la haine pour les Bourbons +avait envahi l'âme et armé le bras de l'assassin. Les passions +révolutionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de très-loin; +les orateurs du côté droit trouvaient créance dans un grand nombre +d'esprits quand ils disaient que c'était là un accident comme c'est un +accident pour un tempérament malade de prendre la peste quand elle est +dans l'air, et pour un magasin à poudre de sauter quand on bat souvent +le briquet à côté. + +Contre ces deux terribles coups, M. Decazes essaya de se défendre. Après +l'élection de M. Grégoire, il entreprit de faire lui-même ce qu'à la fin +de l'année précédente il avait refusé de faire avec le duc de Richelieu. +Il résolut le changement de la loi des élections. Ce changement devait +prendre place dans une grande réforme constitutionnelle méditée par M. +de Serre, libérale sur certains points, monarchique sur d'autres, et +qui se promettait d'affermir la royauté en développant le gouvernement +représentatif. M. Decazes fit un sincère effort pour déterminer le duc +de Richelieu, qui voyageait alors en Hollande, à venir reprendre la +présidence du Conseil, et à poursuivre, de concert avec lui, devant les +Chambres, ce hardi dessein. Le Roi lui-même insista auprès du duc de +Richelieu qui s'y refusa absolument, par dégoût des affaires et méfiance +de lui-même plutôt que par aucun reste de ressentiment ou d'humeur. De +leur côté, trois des membres du cabinet de 1819, le général Dessoles, +le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis déclarèrent qu'ils ne +s'associeraient à aucune attaque contre la loi des élections. M. Decazes +se décida à se passer d'eux comme du duc de Richelieu, et à former un +nouveau cabinet dont il devint le président, et dans lequel M. Pasquier, +le général Latour-Maubourg et M. Roy vinrent remplacer les ministres +sortants. Le 29 novembre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois +écoulés, le nouveau système électoral n'avait pas encore été présenté +à la Chambre. Trois jours après l'assassinat de M. le duc de Berry, M. +Decazes l'y porta tout à coup, avec deux projets de loi pour suspendre +la liberté individuelle et rétablir la censure des journaux. Quatre +jours après, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul en présence du +Roi et du péril, se décida à rentrer au pouvoir. M. Decazes eût mieux +fait d'accepter sa première défaite et de se retirer sur-le-champ après +l'élection de M. Grégoire, en engageant le Roi à reprendre le duc de +Richelieu pour ministre. Il n'eût pas eu à abattre de sa propre main le +drapeau politique qu'il avait élevé, et à porter le fardeau d'un grand +malheur. + +La chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle crise et un nouveau +progrès du mal qui désorganisait le grand parti de gouvernement dont la +session de 1815 et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient déterminé +la formation. Aux divisions successives du centre vint s'ajouter la +division parmi les doctrinaires eux-mêmes. M. de Serre, entré dans le +cabinet avec M. Decazes pour défendre la loi des élections, se décida, +malade et absent, à y rester avec M. de Richelieu pour la détruire, sans +aucune des compensations, réelles ou apparentes, que ses grands projets +de réforme constitutionnelle y devaient joindre. Je tentai vainement de +l'en détourner[16]. Dans la Chambre des députés, M. Royer-Collard et +M. Camille Jordan attaquèrent le nouveau système électoral; le duc de +Broglie et M. de Barante y proposèrent, dans la Chambre des pairs, de +graves amendements. Tous les liens politiques qui s'étaient formés +depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son opinion +personnelle ou retournait à son ancienne pente. Il n'y avait plus, dans +l'arène parlementaire, que trouble et lutte confuse; aux deux extrémités +apparaissaient deux fantômes, la Révolution et la Contre-Révolution; se +menaçant l'un l'autre et à la fois impatients et inquiets d'en venir aux +mains. + +[Note 16: J'insère dans les _Pièces historiques_ la lettre que je lui +écrivis dans ce but, le 12 avril 1820, à Nice, où il s'était rendu vers +la fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la maladie de +poitrine à laquelle il a fini par succomber. Je suis frappé aujourd'hui, +comme le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque attention, +du mélange de vérité et d'erreur, de prévoyance et d'imprévoyance que +contient cette lettre, à laquelle les événements postérieurs ont donné +tour à tour raison et tort. (_Pièces historiques_, n° X.)] + +Si on veut se donner le spectacle des exagérations parlementaires et des +ébullitions populaires poussées jusqu'à leur extrême limite, et retenues +pourtant dans cette limite par le pouvoir légal et le bon sens public +qui suffisent encore pour arrêter le pays au bord de l'abîme, quoique +trop faibles pour lui en fermer le chemin, il faut lire la discussion du +nouveau projet de loi électorale présenté le 17 avril 1820 à la Chambre +des députés par le second cabinet du duc de Richelieu, et débattu +pendant vingt-six jours dans cette Chambre, au bruit des attroupements +du dehors, étourdiment agressifs et rudement réprimés. A en croire les +orateurs du côté gauche, la France et ses libertés, la Révolution et ses +conquêtes, l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir, tout était +perdu si le projet ministériel était adopté. Le côté droit, à son tour, +regardait ce projet comme à peine suffisant pour sauver momentanément la +monarchie, et se déclarait bien résolu à repousser tout amendement qui +en atténuerait les effets. De part et d'autre, les prétentions comme les +alarmes se montraient intraitables. Attirés et échauffés par ce bruit +légal, des étudiants, de jeunes libéraux sincères, d'anciens émeutiers +de profession, des opposants et des oisifs de toute sorte engageaient +tous les jours, contre les agents de la police et les soldats, des +luttes quelquefois sanglantes dont les récits venaient redoubler la +violence des débats intérieurs. Au milieu de ce grand trouble, ce fut +le mérite du cabinet de 1820 de maintenir la liberté des délibérations +législatives, en réprimant les mouvements populaires, et de jouer en +même temps son rôle, dans ces orageuses délibérations, avec persévérance +et mesure. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, fut dans +cette occasion, avec une tranquillité, une abondance et une présence +d'esprit rares, le principal champion parlementaire du cabinet; et +M. Mounier, directeur général de la police, fit preuve, contre les +désordres des rues, d'une fermeté aussi prudente qu'active. L'accusation +tant de fois portée contre tant de ministères, contre M. Casimir Périer +en 1831 comme contre le duc de Richelieu en 1820, de susciter les +émeutes pour avoir à les réprimer, ne mérite pas qu'un homme de sens +s'arrête à en parler. Au bout d'un mois, tous ces débats, toutes ces +scènes du dedans et du dehors aboutirent à l'adoption, non pas du projet +de loi présenté par le cabinet, mais d'un amendement qui, sans détruire +en principe la loi du 5 février 1817, la faussait assez, au profit du +côté droit, pour qu'il crût devoir s'en contenter. La plus grande +partie du centre et les membres les plus modérés du côté gauche s'y +résignèrent, dans l'intérêt de la paix publique. L'extrême gauche et +l'extrême droite, M. Manuel et M. de la Bourdonnaye, protestèrent. Le +nouveau système électoral était évidemment destiné à faire passer, de la +gauche à la droite, la majorité et le pouvoir; mais ni les libertés de +la France, ni les conquêtes de la Révolution ne devaient y périr. + +La question une fois vidée, le cabinet avait à payer au côté droit ses +dettes: dettes de faveur envers les alliés qui l'avaient soutenu, dettes +de rigueur envers les adversaires qui l'avaient combattu. En dépit des +anciennes amitiés, les doctrinaires figuraient nécessairement dans cette +dernière catégorie. J'aurais pu, si j'avais voulu, y rester étranger; +n'appartenant ni à l'une ni à l'autre Chambre, en dehors de toute action +obligée, j'aurais pu me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, la +réserve et le silence, après avoir donné au gouvernement mon avis; mais +en entrant dans la vie publique, je m'étais promis de la prendre au +sérieux, c'est-à -dire de manifester toujours hautement ce que je pensais +et de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me comprit, avec +raison, dans la mesure qui les élimina du Conseil d'État: le 17 juin +1820, il nous écrivit, à MM. Royer-Collard, Camille Jordan, Barante +et moi, que nous avions cessé d'en faire partie. Les meilleurs hommes +prennent bien aisément les moeurs et les allures du pouvoir absolu: +M. de Serre ne manquait assurément ni de dignité personnelle, ni de +dévouement à ses convictions; il s'étonna que j'eusse, dans cette +circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et il me le +témoigna, en m'annonçant ma révocation, avec une rudesse naïve: +«L'hostilité violente, me dit-il, dans laquelle, sans l'ombre d'un +prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps contre le +gouvernement du Roi a rendu cette mesure inévitable.» Je me contentai +de lui répondre: «J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et +je l'avais prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des +actes et des discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à +changer dans ma conduite. Demain comme hier, je n'appartiendrai qu'à +moi-même, et je m'appartiendrai tout entier[17].» + +[Note 17: J'insère en entier dans les _Pièces historiques_ la +correspondance échangée, à cette occasion, entre M. de Serre, M. +Pasquier et moi. (_Pièces historiques_, n° XI.)] + +Le pas décisif était fait; le pouvoir avait changé de route comme +d'amis. Après l'avoir placé sur sa pente nouvelle, le duc de Richelieu +et ses collègues firent, pendant deux ans, de sincères efforts pour l'y +arrêter. Ils essayèrent de tous les moyens, soit de complaisance, soit +de résistance; ils accordèrent, tantôt au côté droit, tantôt aux +débris du centre, quelquefois même au côté gauche, des satisfactions +quelquefois de principes, plus souvent de personnes. M. de Chateaubriand +fut envoyé comme ministre du Roi à Berlin, pendant que le général +Clauzel était déclaré compris dans l'amnistie. M. de Villèle et +M. Corbière entrèrent dans le cabinet, l'un comme ministre sans +portefeuille, l'autre comme président du Conseil royal de l'instruction +publique; ils en sortirent au bout de six mois, sous des prétextes +frivoles, mais prévoyant la chute prochaine du cabinet, et ne voulant +pas s'y trouver au moment où il tomberait. Ils ne s'étaient pas trompés; +les élections de 1821 achevèrent de décimer le bataillon flottant qui +tentait encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le duc de +Richelieu, qui n'était rentré aux affaires qu'après avoir reçu, de M. le +comte d'Artois en personne, la promesse d'un appui durable, se plaignit +hautement, avec sa rudesse de grand seigneur honnête homme, qu'on ne +lui tînt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donnée. Vaines +plaintes comme vains efforts: le cabinet gagnait à grand'peine du temps; +le côté droit seul gagnait chaque jour du terrain. Enfin le 15 décembre +1821, la dernière ombre du gouvernement du centre s'évanouit avec le +second ministère du duc de Richelieu. Le côté droit et M. de Villèle +saisirent le pouvoir: «C'est la contre-révolution qui arrive,» s'écriait +le côté gauche, dans un élan confus de satisfaction et d'alarme. M. de +Villèle en pensait autrement: un peu avant la crise décisive, après +avoir, en qualité de vice-président, dirigé quelques jours les +délibérations de la Chambre des députés, il écrivait à l'un de ses amis: +«Vous ne sauriez croire comme mes quatre jours de présidence ont réussi. +J'en reçois des compliments de tous côtés; mais particulièrement, je +l'avoue à ma honte, du côté gauche, que je n'ai pas cependant ménagé. +Ils s'attendaient sans doute à être mangés tout vifs par un _ultra_. Ils +ne tarissent pas d'éloges. Enfin ceux à qui je ne parle jamais viennent +m'aborder maintenant pour me faire mille compliments. Je crois qu'il y a +là un peu de malice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit, +si on nommait un président maintenant, j'aurais la presque totalité +des voix de la Chambre..... Quant à moi, il ne me coûte rien d'être +impartial; je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé, +et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour +la fin des révolutions.» + + + + CHAPITRE VI. + +GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT. + +Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux +prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère des +conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens avec +quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.--M. de La +Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude dans la Chambre des +députés.--Insuccès des conspirations et ses causes.--M. de Villèle aux +prises avec ses rivaux au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Matthieu +de Montmorency.--M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--Congrès +de Vérone.--M. de Chateaubriand devient ministre des affaires +étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de ses motifs et de ses +effets.--Rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.--Chute +de M. de Chateaubriand.--M. de Villèle aux prises avec une opposition +sortie du côté droit.--Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de +Villèle tombe sous le joug de la majorité parlementaire.--Attitude +et influence du parti ultra-catholique.--Appréciation de sa +conduite.--Attaques dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. +Béranger.--Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires +à la cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris. +--Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.--Les +élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se retire.--Mot de Madame +la Dauphine à Charles X. + +(1822-1827.) + +Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est plus du dedans +et comme acteur, c'est du dehors et comme spectateur que j'ai observé le +gouvernement du côté droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant, +à qui le temps a apporté sa lumière et enseigné l'équité. + +En décembre 1821, M. de Villèle arriva au pouvoir par le grand et +naturel chemin. Il y arriva au nom des qualités qu'il avait déployées et +de l'importance qu'il avait acquise dans les Chambres, et à la tête de +son parti qu'il y fit entrer avec lui. Il atteignait ainsi, après +cinq ans de lutte, le but qu'avait prématurément marqué en 1815 M. de +Vitrolles; c'était le chef de la majorité parlementaire qui devenait +le chef du gouvernement. Les événements ont des malices imprévues; la +Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le premier, combattue +avant sa promulgation. + +Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait distinctif de M. de +Villèle d'être arrivé au gouvernement comme homme de parti et d'être +resté homme de parti dans le gouvernement, tout en travaillant à faire +prévaloir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement sur l'esprit de +parti. Ce modérateur du côté droit lui a toujours été fidèle. Bien +souvent étranger aux idées, aux passions, aux desseins de son parti, il +les combattait, mais sous main et sans les désavouer, décidé à ne jamais +se séparer de ses amis, même quand il ne réussissait pas à les diriger. +Par un juste instinct pratique, il avait promptement compris la +nécessité de la ferme adhésion du chef à son armée pour assurer celle +de l'armée à son chef. Il a payé cher cette persévérance, car elle l'a +justement condamné à porter le poids de fautes que, plus libre, il n'eût +probablement pas commises mais c'est à ce prix qu'il a gardé pendant +six ans le pouvoir en préservant, pendant six ans, son parti des fautes +extrêmes qui, après lui, devaient amener sa ruine. Comme ministre de la +royauté constitutionnelle, M. de Villèle a donné, parmi nous, l'un des +premiers exemples de cette fixité des liens politiques qui, malgré de +graves inconvénients et de belles exceptions, est essentielle aux grands +et salutaires effets du gouvernement représentatif. + +Au moment où se forma son cabinet, M. de Villèle trouva le pays et +le gouvernement engagés dans une situation violente. Ce n'était plus +seulement des orages de Chambre et des tumultes de rue; les sociétés +secrètes, les complots, les insurrections, un effort passionné pour le +renversement de l'ordre établi, fermentaient et éclataient partout, dans +les départements de l'Est, de l'Ouest, du Midi, à Béfort, à Colmar, à +Toulon, à Saumur, à Nantes, à La Rochelle; à Paris même et sous les yeux +des ministres, dans l'armée comme dans les professions civiles, dans +la garde royale comme dans les régiments de ligne. En moins de trois +années, huit conspirations sérieuses attaquèrent et mirent en question +la Restauration. + +Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, après tant et de bien +plus grands événements; quand un honnête homme sensé se demande quels +motifs suscitaient des colères si ardentes et des entreprises, si +téméraires, il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni les +actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne blessaient ou ne +menaçaient assez les droits et les intérêts du pays pour autoriser +un tel travail de renversement. Le système électoral avait été +artificieusement changé; le pouvoir avait passé aux mains d'un parti +irritant et suspect; mais les grandes institutions étaient debout; les +libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec vigueur; +l'ordre légal n'avait reçu aucune grave atteinte; le pays prospérait et +grandissait régulièrement. Inquiète, la société nouvelle n'était point +désarmée; elle était en mesure et d'attendre et de se défendre. Il y +avait de justes motifs pour une opposition publique et vive, point de +justes causes de conspiration ni de révolution. + +Les peuples qui aspirent à être libres courent un grand danger, le +danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent aisément ce nom à +tout régime qui leur déplaît ou les inquiète, ou qui ne leur accorde +pas tout ce qu'ils désirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent point +impunies. Il faut que le pouvoir ait infligé au pays bien des violations +de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et bien +prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison et +réussissent malgré leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent +aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent misérablement, +ou bien elles amènent promptement les réactions qui les châtient. + +Mais, de 1820 à 1823, les conspirateurs ne songeaient seulement pas à se +demander si leurs entreprises étaient légitimes; ils ne concevaient à ce +sujet aucun doute. Des passions bien diverses et pourtant simultanées, +de vieilles haines et de jeunes espérances, les alarmes du passé et +les séductions de l'avenir dominaient leur âme comme leur conduite. +C'étaient de vieilles haines et de vieilles alarmes que celles qui +s'attachaient aux mots d'émigration, régime féodal, ancien régime, +aristocratie, contre-révolution; mais ces alarmes et ces haines étaient, +dans bien des coeurs, aussi sincères et aussi chaudes que si elles se +fussent adressées à de vivants et puissants ennemis. Contre ces fantômes +que la folie de l'extrême droite faisait apparaître sans pouvoir les +faire renaître, toute guerre semblait permise, urgente, patriotique; on +croyait servir et sauver la liberté en rallumant contre la Restauration +tous les feux de la Révolution. On se flattait en même temps de +préparer une révolution nouvelle qui mettrait fin, non-seulement à +la Restauration, mais à la monarchie, et ferait triompher, par +l'établissement de la République, les droits et les intérêts populaires. +Pour la plupart de ces jeunes enthousiastes nés de familles engagées +dans la vieille cause de la Révolution, les rêves de l'avenir +s'unissaient aux traditions du foyer domestique; en soutenant les luttes +de leurs pères, ils poursuivaient leurs propres utopies. + +Aux conspirateurs par haine révolutionnaire ou par espérance +républicaine d'autres venaient se joindre, conduits par des vues plus +précises, mais non moins passionnées. Je l'ai dit ailleurs en parlant de +Washington: «C'est le privilège, souvent corrupteur, des grands hommes +d'inspirer l'affection et le dévouement sans les ressentir.» Nul homme +n'a, plus que l'empereur Napoléon, joui de ce privilège: il mourait, à +ce moment même, sur le rocher de Sainte-Hélène; il ne pouvait plus rien +pour ses partisans; il n'en trouvait pas moins, dans le peuple comme +dans l'armée, des coeurs et des bras prêts à tout faire et à tout +risquer pour son nom. Généreux aveuglement dont je ne sais s'il faut +s'attrister ou s'enorgueillir pour l'humanité. + +Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut-être demeurées +obscures et vaines, si elles n'avaient trouvé dans les hautes régions +politiques, au sein des grands corps de l'État, des interprètes et des +chefs. Les masses populaires ne se suffisent point à elles-mêmes; il +faut que leurs désirs et leurs desseins se personnifient dans des +figures grandes et visibles qui marchent devant elles en acceptant la +responsabilité du but et du chemin. Les conspirateurs de 1820 à 1823 le +savaient bien; aussi sur les points les plus divers, à Béfort comme +à Saumur, et à chaque nouvelle entreprise, ils déclaraient qu'ils +n'agiraient pas si des personnages politiques, des députés en renom ne +s'engageaient avec eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage +qu'ils demandaient ne leur manqua point. + +Dans la Chambre des députés, l'opposition au gouvernement du côté droit +se formait, à cette époque, de trois groupes unis pour lui résister, +mais très-différents dans leurs vues et leurs moyens de résistance. Je +ne nomme que les hommes considérables et qui ont eux-mêmes clairement +marqué leur situation. M. de La Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel +acceptaient et dirigeaient les conspirations. Sans les ignorer, +le général Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, les +désapprouvaient et ne s'y associaient pas. M. Royer-Collard et ses amis +y étaient absolument étrangers, et ne les connaissaient pas plus qu'ils +n'y prenaient part. + +Je ne puis penser à M. de La Fayette sans un sentiment d'affectueuse +tristesse. Je n'ai point connu de caractère plus généreux, plus +bienveillant pour tous, plus ami de la justice envers tous, plus prêt +à tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveillance, un peu +banale envers les personnes, n'en était pas moins, pour l'humanité +en général, vraie et profonde. Son courage et son dénouement étaient +faciles, empressés, sérieux sous des apparences quelquefois légères, et +d'aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, dans sa vie, une constance +de sentiments et d'idées et des jours de résolution vigoureuse qui +feraient honneur aux plus fermes amis de l'ordre et de la résistance. En +1791, il a fait tirer, au Champ-de-Mars, sur l'émeute parée du nom de +peuple; en 1792, il est venu, en personne, demander, au nom de son +armée, la répression des Jacobins; il est resté à part et debout sous +l'Empire. Mais il manquait de jugement politique, de discernement +dans l'appréciation des circonstances et des hommes, et il avait un +laisser-aller sur sa propre pente, une imprévoyance des résultats +probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur +populaire qui le faisaient dériver bien au delà de ses vues, et le +livraient à des influences d'un ordre, très-inférieur, souvent même +contraire à sa nature morale comme à sa situation. Au premier moment, en +1814, il s'était montré assez bien disposé pour la Restauration; mais +les tendances du pouvoir, la persévérance des rancunes royalistes et sa +propre soif de popularité le jetèrent bientôt dans l'opposition. A la +fin des Cent-Jours, son opposition à la maison de Bourbon devint une +hostilité déclarée et active; républicain dans l'âme sans pouvoir +ni oser proclamer la République, il repoussa aussi obstinément que +vainement le retour de la royauté; et, devant la Chambre de 1815, irrité +sans être épouvanté, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura +la Restauration, dans les rangs extrêmes de ses ennemis. Il était, de +1820 à 1823, non pas le chef réel, mais l'instrument et l'ornement de +toutes les sociétés secrètes, de tous les complots, de tous les projets +de renversement, même de ceux dont il eût, à coup sûr, s'ils avaient +réussi, désavoué et combattu les résultats. + +Personne ne ressemblait moins que M. Manuel à M. de La Fayette; autant +l'un était ouvert, imprévoyant et téméraire dans son hostilité, autant +l'autre était contenu, calculé et prudent jusque dans sa violence, +quoique au fond ferme et hardi. M. de La Fayette était, je ne dirai +pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, mais un grand gentilhomme +libéral et populaire, point révolutionnaire par nature, mais qui +pouvait, par entraînement et aveuglement, être poussé et pousser +lui-même à des révolutions répétées; M. Manuel était le fils docile et +le défenseur habile de la révolution accomplie depuis 1789; capable de +devenir, à son service, un homme de gouvernement, de gouvernement libre +si l'intérêt de la révolution l'eût permis, de gouvernement absolu si le +pouvoir absolu eût été nécessaire pour faire dominer la révolution, mais +décidé en tout cas à la soutenir à tout prix. Esprit peu élevé et peu +fécond, il ne portait, dans la vie et les débats parlementaires, ni +grandes vues politiques, ni beaux et sympathiques mouvements de l'âme; +mais il était puissant par l'aplomb de son attitude et la fermeté lucide +de son langage. Point avocat, quoiqu'un peu provincial dans la forme, il +parlait comme il agissait, en homme de parti froidement résolu, immobile +dans la vieille arène révolutionnaire et ne consentant jamais à en +sortir, soit pour admettre des transactions, soit pour entrer dans des +voies nouvelles. La Restauration, à vrai dire, était pour lui l'ancien +régime et la contre-révolution; après lui avoir fait, dans les Chambres, +toute l'opposition qu'admettait ce théâtre, il encourageait au dehors +tous les complots, tous les efforts de renversement, moins prompt que M. +de La Fayette à se lancer à leur tête, moins confiant dans leur succès, +mais décidé à entretenir par là , contre la Restauration, la haine et +la guerre, en attendant qu'une chance favorable se présentât pour lui +porter des coups décisifs. + +M. d'Argenson avait, dans le parti, moins d'importance que ses deux +collègues, quoique peut-être le plus passionné des trois. C'était un +rêveur sincère et mélancolique, convaincu que tous les maux des sociétés +humaines proviennent des lois humaines, et ardent à poursuivre toute +sorte de réformes, quoiqu'il portât peu de confiance aux réformateurs. +Par sa situation sociale, parla générosité de ses sentiments, le sérieux +de ses convictions, l'attrait d'un caractère affectueux bien que +taciturne, et les agréments d'un esprit fin, élégant, et qui tirait de +sa mauvaise philosophie des vues hardies, il tenait, dans les projets et +les délibérations préalables de l'opposition conspiratrice, une assez +grande place; mais il était peu propre à l'action et prompt à se +décourager, quoique toujours prêt à se rengager. Un fanatisme utopiste, +mais qui espère peu, n'est pas un bon tempérament de conspirateur. + +On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations aussi vaines que +tragiques. Partout suivies pas à pas par l'autorité, quelquefois même +fomentées par l'ardeur intéressée d'indignes agents, elles amenèrent, +dans l'espace de deux années, sur les divers points de la France, +dix-neuf condamnations à mort dont onze furent exécutées. Quand on se +reporte à ces tristes scènes, l'esprit s'étonne et le coeur se serre au +spectacle du contraste qui éclate entre les sentiments et les actions, +les efforts et les résultats; des entreprises à la fois si sérieuses et +si étourdies, tant de sincérité patriotique et de légèreté morale, +tant de dévouements passionnés et de calculs indifférents; et le même +aveuglement, la même persévérance avec la même impuissance dans les +vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et dans les soldats! +Le 1er janvier 1822, M. de La Fayette arrivait à Béfort pour se mettre à +la tête de l'insurrection alsacienne; il trouve le complot découvert et +plusieurs des meneurs arrêtés; mais il en trouve aussi d'autres, MM. Ary +Scheffer, Joubert, Carrel, Guinard, qui ne s'inquiètent que d'aller à sa +rencontre, de le prévenir et de le sauver en l'emmenant en toute hâte +par des voies détournées, lui et son fils qui l'accompagnait. Neuf mois +après, le 21 septembre de la même année, quatre jeunes sous-officiers, +Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamnés à mort pour le complot de +La Rochelle, étaient sur le point de subir leur arrêt; M. de La Fayette +et le comité supérieur des _carbonari_ avaient tenté vainement de les +faire évader. Les quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se +croire abandonnés. Un magistrat bienveillant les presse de sauver +leur vie par quelques mots sur les premiers auteurs de leur fatale +entreprise. Tous quatre répondent: «Nous n'avons rien à révéler,» et ils +meurent invinciblement silencieux. De tels dévouements méritaient des +chefs plus prévoyants et des ennemis plus généreux. + +En présence de tels faits et au milieu des débats ardents qu'ils +suscitaient dans la Chambre, la situation des députés conspirateurs +était mauvaise; ils n'avouaient pas leurs oeuvres et ne soutenaient pas +leurs amis. La violence de leurs attaques contre le ministère, et de +leurs allusions contre la Restauration était une pauvre compensation à +cette faiblesse. Les sociétés secrètes et les complots vont mal à un +régime de liberté; il y a peu de sens et peu de dignité à conspirer et +à discuter à la fois. En vain les députés qui ne conspiraient pas +essayaient de couvrir leurs collègues compromis et embarrassés; en vain +le général Foy, M. Casimir Périer, M. Benjamin Constant, M. Laffitte, en +se récriant avec passion contre les accusations dont leur parti était +l'objet et qui ne portaient pas sur eux, s'efforçaient de jeter le +manteau de leur innocence personnelle sur les conspirateurs véritables +qui siégeaient à côté d'eux; cette tactique, plus bruyante que fière, ne +trompait ni le gouvernement ni le public, et les députés conspirateurs +perdaient plus de considération qu'ils ne gagnaient de sécurité à être +ainsi, dans leurs propres rangs, défendus et désavoués, M. de La Fayette +s'impatienta un jour de cette situation peu franche et peu digne. Dans +là séance du 1er août 1822, à propos de la discussion du budget, M. +Benjamin Constant s'était plaint d'une phrase de l'acte d'accusation +dressé par le procureur général de Poitiers contre le complot du général +Berton, et dans lequel les noms de cinq députés étaient cités sans +qu'ils fussent poursuivis. M. Laffitte demanda à la Chambre d'ordonner +une enquête sur des faits qui étaient, dit-il, «pour ce qui me regarde, +un mensonge infâme.» M. Casimir Périer et le général Foy appuyèrent +l'enquête. Le cabinet et le côté droit la repoussaient, tout en +défendant le procureur général et ses assertions. La Chambre semblait +perplexe. M. de La Fayette demanda la parole, et avec une rare bonne +grâce de fierté ironique: «Quelle que soit, dit-il, mon indifférence +habituelle pour les inculpations et les haines de parti, je crois devoir +ajouter quelques mots à ce qu'ont dit mes honorables amis. Pendant le +cours d'une carrière dévouée tout entière à la cause de la liberté, +j'ai constamment mérité d'être en butte à la malveillance de tous +les adversaires de cette cause, sous quelque forme, despotique, +aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou la +dénaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le droit de +trouver un peu leste le mot _prouvé_ dont M. le procureur du roi s'est +servi à mon occasion; mais je m'unis à mes amis pour demander, autant +qu'il est en nous, la plus grande publicité au sein de cette Chambre, en +face de la nation. C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi, +dans quelque rang qu'ils soient placés, nous dire sans compliment ce +que, depuis trente-trois années; nous avons eu mutuellement à nous +reprocher.» + +La bravade était aussi transparente que fière. M. de Villèle en sentit +la portée qui allait jusqu'au Roi lui-même, et relevant aussitôt le +gant avec une modération qui à son tour ne manquait pas de hauteur: +«L'orateur auquel je succède, dit-il, vient de placer la question là où +elle est en réalité lorsqu'il a dit, en parlant de la Chambre, _autant +qu'il est en nous_. Oui, il est d'une grande importance que l'on sache, +sur la question qui a été agitée, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais +prend-on le véritable moyen pour le savoir en demandant une enquête? Ce +n'est pas mon opinion; si ce l'était, je n'hésiterais pas à voter pour +l'enquête. Le véritable moyen à prendre me paraît être de laisser à la +justice son cours ordinaire, qu'il ne dépend de personne d'arrêter.... +Que des membres de cette Chambre aient été compromis dans cet acte +d'accusation; ne trouvent-ils pas leur justification dans le fait même +qu'ils n'ont pas été demandés à la Chambre pour être mis au nombre des +accusés? Car, messieurs, c'est une supposition trop contradictoire que +de dire d'une part:--Vous avez fait mettre nos noms dans le réquisitoire +pour nous accuser;--et de l'autre:--le ministère actuel n'a pas osé nous +mettre en accusation. Vous n'êtes pas en accusation puisque vous n'avez +pas été demandés à cette Chambre, et vous n'avez pas été demandés parce +qu'il ne résultait pas de la procédure la nécessité, le devoir, pour le +ministère, de venir vous réclamer à la Chambre. Je le déclare à la face +de la France, nous ne vous accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans +la procédure, le devoir, la nécessité, pour nous, de vous accuser. Et +nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir que sans doute vous ne +nous croyez pas assez étrangers à la connaissance du coeur humain pour +supposer que nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger à vous +mettre en accusation qu'à suivre purement, simplement et noblement la +ligne tracée dans la voie ordinaire de la justice.» + +En sortant de cette séance, à coup sûr, M. de Villèle était content, et +avec raison, de sa situation et de lui-même: il avait fait acte en même +temps de fermeté et de mesure; en se renfermant dans les voies de la +justice ordinaire, en écartant toute idée de poursuite à outrance, il +avait montré le bras du pouvoir contenu, mais prêt à se déployer si +la nécessité s'en faisait sentir. Il avait ainsi un peu bravé, en les +rassurant un peu, les patrons des conspirateurs, et donné satisfaction +à son propre parti sans échauffer ses passions. Le tacticien de Chambre +agit et parla ce jour-là en homme de gouvernement. + +Il était, à cette époque, dans la première et la meilleure phase de son +pouvoir; il défendait la monarchie et l'ordre contre les conspirations +et les insurrections; il avait à repousser, dans la Chambre des députés, +les attaques ardentes du côté gauche, et dans la Chambre des pairs le +mauvais vouloir modéré, mais vigilant, des amis du duc de Richelieu. Le +péril et la lutte retenaient autour de lui tout son parti. Devant une +telle situation, les rivalités et les intrigues de Chambre et de cour +hésitaient à se produire; les exigences se contenaient; la fidélité et +la discipline étaient évidemment nécessaires; les compagnons n'osaient +ni assaillir leur chef de leurs impatiences, ni le déserter. + +Mais, dans le cours de l'année 1822, les conspirations furent vaincues; +les périls de la monarchie s'éloignèrent; les luttes parlementaires, +quoique toujours très-vives, n'étaient plus des questions de vie ou de +mort; la domination du côté droit, dans le pays comme dans les Chambres, +paraissait établie. Alors commencèrent, pour M. de Villèle, d'autres +difficultés et d'autres périls: il n'avait plus ses adversaires +menaçants pour contenir ses amis; les dissidences, les exigences, les +inimitiés, les intrigues éclatèrent autour de lui. Ce fut sur les +questions de politique extérieure et dans le sein même de son cabinet +qu'il en ressentit les premières atteintes. + +Je ne veux pas qualifier sévèrement les révolutions qui, de 1820 à 1822, +agitèrent l'Europe méridionale. Il est dur de dire à des peuples mal +gouvernés qu'ils ne sont ni assez sages, ni assez forts pour se donner +eux-mêmes un bon gouvernement. De nos jours surtout, où les désirs +en fait de bon gouvernement sont immenses et où personne ne veut se +reconnaître trop faible pour accomplir ce qu'il désire, la franche +vérité, à ce sujet, blesse beaucoup d'amis sincères du droit et de +l'humanité. L'expérience a pourtant prodigué ses démonstrations. Des +trois révolutions qui éclatèrent en 1820, celles de Naples et de Turin +s'évanouirent en quelques mois, sans coup férir, devant la seule +apparition des troupes autrichiennes. La révolution d'Espagne resta +seule debout, sans réussir mais sans renoncer, suivant son cours à pas +incertains quoique violents, hors d'état de fonder un gouvernement +régulier et de supprimer les résistances qu'elle rencontrait, mais assez +forte pour supporter, sans y périr, l'anarchie et la guerre civile. +L'Espagne en proie à de tels mouvements était pour la France un voisin +incommode et qui pouvait devenir dangereux. Les conspirateurs vaincus +en France se réfugiaient en Espagne et ourdissaient de là de nouveaux +complots. A leur tour, les contre-révolutionnaires espagnols trouvaient +en France un asile, et préparaient, de l'un à l'autre revers des +Pyrénées, leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, établi sur notre +frontière pour préserver la France de la fièvre jaune qui avait éclaté +en Catalogne, devint bientôt un corps d'armée d'observation. Le mauvais +vouloir décidé et systématique de l'Europe concourait avec les méfiances +de la France. Le prince de Metternich redoutait un nouvel accès de +contagion révolutionnaire d'Espagne en Italie. L'empereur Alexandre se +croyait chargé de maintenir la sécurité de tous les trônes et la paix du +monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du succès de la révolution +espagnole, avait fortement à coeur que l'Espagne restât parfaitement +indépendante et que l'influence française n'y pût prévaloir. Le +gouvernement français était là en présence d'une question non-seulement +délicate et grave en elle-même, mais chargée de complications plus +graves encore et qui pouvaient le mettre en désaccord avec tels ou tels +de ses alliés, peut-être avec tous. + +M. de Villèle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les affaires +étrangères, point d'idées bien précises, point de parti pris, seulement +l'esprit libre et des instincts sensés. Pendant sa courte association au +cabinet du duc de Richelieu, il en avait vu de près la politique envers +l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-intervention et de bons +conseils aux rois comme aux libéraux, aux libéraux comme aux rois, peu +efficace dans son travail de transaction mais s'y résignant, +appliquée surtout à tenir la France en dehors des révolutions et des +contre-révolutions, et à prévenir toute conflagration européenne. Au +fond, M. de Villèle approuvait cette politique et n'eût pas mieux +demandé que de la continuer; il était plus préoccupé du dedans que du +dehors et plus jaloux de la prospérité publique que de l'influence +diplomatique. Mais pour faire prévaloir son sentiment, il avait à +lutter contre les passions de son parti; et dans cette lutte ses deux +principaux collaborateurs, M. de Montmorency, comme ministre des +affaires étrangères, et M. de Chateaubriand, comme ambassadeur à +Londres, lui apportaient plus d'embarras que d'appui. + +Lorsqu'en formant son cabinet il avait proposé au Roi de donner à M. de +Montmorency le portefeuille des affaires étrangères: «Prenez garde, lui +dit Louis XVIII; c'est un bien petit esprit, doucement passionné et, +entêté; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse; quand il sera +avec vous, il vous, dira qu'il est de votre avis, et il le croira en +vous le disant; mais loin de vous, il agira selon son penchant, non dans +votre sens, et au lieu d'être servi, vous serez contrarié et compromis.» +M. de Villèle insista; il croyait avoir besoin, dans le côté droit, du +nom et de l'influence de M, de Montmorency. Il eut peu après l'occasion +de se convaincre que le Roi l'avait bien jugé. M. de Serre ayant refusé +de rester dans le nouveau-cabinet, M. de Villèle, pour l'éloigner en +le récompensant, demanda au Roi pour lui l'ambassade de Naples; M. de +Montmorency, qui la voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla +jusqu'à dire qu'il donnerait sa démission si on la lui refusait. Le +Roi et M. de Villèle tinrent bon; M. de Serre alla à Naples, et M. de +Montmorency resta ministre, non sans humeur contre la prépondérance d'un +collègue si peu complaisant. + +M. de Chateaubriand, en acceptant l'ambassade de Londres, avait délivré +M. de Villèle de beaucoup de petites susceptibilités et d'embarras +quotidiens; mais il ne se plut pas longtemps et ne pouvait guère se +plaire dans sa nouvelle mission; il avait besoin de régner dans une +coterie, et d'y vivre sans gêne en même temps qu'adoré. Il ne fit pas +dans la société anglaise tout l'effet qu'il s'était promis; il lui +fallait trop de succès et des succès trop divers; on l'y prenait pour un +grand écrivain plutôt que pour un grand politique; on le trouvait plus +roide que grave, et trop préoccupé de lui-même; on était curieux de +lui, mais sans l'admirer selon son goût; il n'était pas constamment le +premier objet de l'attention, et ne jouissait là ni du laisser-aller, ni +de l'enthousiasme idolâtre auxquels il avait été ailleurs accoutumé. Il +prit Londres, la cour et les salons anglais en ennui et en humeur; il +en a déposé lui-même l'expression dans ses Mémoires: «Toute renommée, +dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même;--je me +serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la +cour de Londres; en vain vous parlez; on ne vous écoute pas.--Quelle +vie que celle d'une journée de Londres! J'aurais préféré, cent fois les +galères.» + +L'occasion se présenta bientôt, pour lui, d'aller chercher ailleurs +plus de mouvement et de popularité mondaine. La révolution et la guerre +civile s'aggravaient de jour en jour en Espagne; les émeutes, les +meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, la troupe de +ligne et la milice se multipliaient dans les rues de Madrid; la sûreté +de Ferdinand VII paraissait menacée, et sa liberté était réellement +compromise. M. de Metternich, dont la considération et l'influence +avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait si justement +pressenti la faiblesse et si rapidement étouffé l'explosion des +révolutions italiennes, reportait sur les affaires de la Péninsule +espagnole toute sa sollicitude, et pressait les souverains et leurs +ministres d'en délibérer en commun. Dès qu'il fut convenu qu'un congrès +se réunirait dans ce but à Vérone, M. de Chateaubriand fit de vives +démarches, directes et indirectes, pour y être envoyé. M. de Montmorency +ne s'en souciait point, craignant d'être contrarié et éclipsé par un tel +collègue. Le roi Louis XVIII, qui n'avait confiance ni dans la capacité +de M. de Montmorency, ni dans le jugement de M. de Chateaubriand, +voulait que M. de Villèle allât lui-même à Vérone pour y soutenir sa +politique prudente et expectante. M. de Villèle s'en défendit. Ce +serait, dit-il au Roi, un trop amer affront pour son ministre des +affaires étrangères et pour son ambassadeur à Londres naturellement +appelés à cette mission; il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre +pour qu'ils se contrôlassent l'un l'autre, et en leur donnant des +instructions précises qui réglassent d'avance leur attitude et leur +langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions rédigées de la main +de M. de Villèle furent lues, discutées et acceptées aux Tuileries, +dans une réunion solennelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut avec +certitude qu'à M. de Villèle seul il devait l'accomplissement de son +désir, et huit jours après le départ de M. de Montmorency, le Roi, pour +assurer, la prépondérance de M. de Villèle en la manifestant avec éclat, +le fit président du Conseil. + +Les instructions étaient en effet précises: elles prescrivaient aux +plénipotentiaires français de ne point se faire, devant le congrès, +les rapporteurs des affaires d'Espagne, de ne prendre, quant à +l'intervention, aucune initiative, aucun engagement, et de réserver, en +tout cas, l'indépendance de résolution et d'action de la France. Mais +les dispositions de M. de Montmorency s'accordaient mal avec ses +instructions, et il avait à traiter avec des souverains et des ministres +qui voulaient réprimer la révolution espagnole par la main de la France, +d'abord pour accomplir cette oeuvre sans s'en charger eux-mêmes, +et aussi pour compromettre la France avec l'Angleterre évidemment +très-opposée à l'intervention française. Le prince de Metternich, versé +dans l'art de suggérer aux autres ses propres vues et de les pousser +vers son but en ayant l'air de se prêter au leur, s'empara aisément de +M. de Montmorency, et l'amena à prendre, envers les autres Puissances, +précisément l'initiative et les-engagements qu'il avait ordre d'éviter. +M. de Chateaubriand, qui n'avait dans la négociation officielle qu'un +rôle secondaire, se tint d'abord un peu à l'écart: «Je n'aime pas +beaucoup la position générale où il s'est placé ici, écrivait M. +de Montmorency à madame Récamier[18]; on le trouve singulièrement +renfrogné; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les autres mal +à leur aise avec lui. Je ne négligerai rien pour qu'à mon départ surtout +il s'établisse, entre ses collègues et lui, de plus faciles rapports.» +M. de Montmorency n'avait pas besoin de prendre grand'peine pour assurer +ce résultat. Quand il fut parti, M. de Chateaubriand prit, au congrès, +des allures plus libres et plus actives. L'empereur Alexandre, sensible +au renom de l'auteur du _Génie du Christianisme_ et à ses hommages +envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit caresses pour +caresses, flatteries pour flatteries, et le confirma dans ses intentions +de guerre à la révolution espagnole en lui donnant lieu de compter, pour +cette politique et pour lui-même, sur tout son appui. Pourtant, dans sa +correspondance avec M. de Villèle, M. de Chateaubriand gardait encore +beaucoup de réserve: «Nous laissions, dit-il, du doute sur notre +détermination; nous ne voulions pas nous rendre impossible; nous +redoutions qu'en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulût +pas nous écouter.» + +[Note 18: Les 17 octobre et 22 novembre 1822.] + +Je présume que M. de Villèle ne se méprenait pas sur la prétendue +incertitude dans laquelle M. de Château Châteaubriant essayait de +s'envelopper. Je penche aussi à croire que lui-même, à cette époque, +regardait la guerre avec l'Espagne comme à peu près inévitable. Mais +il n'en voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pouvoir pour +l'éviter; ne fût-ce que pour conserver, auprès des esprits modérés et +des intérêts qui la redoutaient, l'attitude et le renom de partisan +de la paix. Les hommes sensés répugnent à répondre des fautes qu'ils +consentent à commettre. Quand il sut que M. de Montmorency avait promis +à Vérone que son gouvernement ferait à Madrid, de concert avec les trois +Puissances du Nord, des démarches qui entraînaient infailliblement la +guerre, M. de Villèle soumit au Roi, dans son Conseil, ces engagements +prématurés, en déclarant que, pour lui, il ne pensait pas que la France +dût tenir la même conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni +rappeler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son ministre +de Madrid, en renonçant à toute nouvelle démarche de conciliation. Il +avait, dit-on, en tenant ce langage, sa démission préparée et visible +sur son porte-feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le duc +de Wellington, venu naguère à Paris, s'était entretenu avec lui, et +aussi avec le Roi, des dangers d'une intervention armée en Espagne, et +offrait un plan de médiation concertée entre la France et l'Angleterre +pour déterminer les Espagnols à apporter dans leur constitution +les modifications que le cabinet français indiquait lui-même comme +suffisantes pour maintenir la paix. Louis XVIII avait confiance dans +le jugement et le bon vouloir du due de Wellington; il mit fin à la +délibération du Conseil en disant: «Louis XIV a détruit les Pyrénées, +je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône +d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les autres souverains n'ont +pas les mêmes devoirs que moi à remplir; mon ambassadeur ne doit quitter +Madrid que le jour où cent mille Français marcheront pour le remplacer.» +La question ainsi résolue contre les promesses qu'il avait faites à +Vérone, M. de Montmorency, à qui, peu de jours auparavant et sur la +proposition de M. de Villèle, le Roi avait conféré le titre de duc, +donna sur-le-champ sa démission; le _Moniteur_, en l'annonçant, publia +une dépêche que M. de Villèle, chargé par intérim du portefeuille des +affaires étrangères, adressait au comte de Lagarde, ministre du Roi à +Madrid, pour lui prescrire une attitude et un langage qui semblaient +encore admettre quelques chances de conciliation, et trois jours plus +tard, M. de Chateaubriand, après quelques airs d'hésitation convenable, +remplaça M. de Montmorency comme ministre des affaires étrangères. + +Trois semaines à peine écoulées, le gouvernement espagnol, dominé et par +un sentiment plus noble qu'éclairé de la dignité nationale, et par les +emportements populaires, et par ses propres passions, s'était refusé à +toute modification constitutionnelle. Les ministres des trois Puissances +du Nord avaient quitté Madrid. Le comte de Lagarde y était resté. Sur +le refus des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 18 janvier +1823, en le chargeant encore, par une dépêche confidentielle, de leur +faire entrevoir quelques ouvertures conciliantes dont il informa en même +temps le cabinet de Londres. Elles demeurèrent aussi vaines que les +précédentes. On n'avait, à Madrid, point de confiance dans la sincérité +du cabinet de Paris; et de son côté, le cabinet de Londres n'en avait +pas assez dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid pour +s'engager sérieusement envers lui en le déterminant, par tout le poids +de son influence, aux concessions, d'ailleurs raisonnables, que la +France lui demandait. Les choses en étaient venues à ce point où les +meilleurs politiques, sans foi dans la vertu de leur propre sagesse, +n'osent plus entreprendre d'agir avec efficacité. Le 28 janvier 1823, M. +de Villèle s'était décidé à la guerre, et le Roi l'annonçait dans son +discours, en ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours +après, M. de Chateaubriand déclarait de nouveau à sir Charles Stuart, +ambassadeur d'Angleterre à Paris, que, loin de songer à rétablir en +Espagne le pouvoir absolu, la France était encore prête à considérer les +modifications constitutionnelles qu'elle avait indiquées au gouvernement +espagnol, «comme lui donnant des raisons suffisantes pour suspendre ses +armements et renouer les relations entre les deux pays sur l'ancien +pied.» Au moment d'engager la guerre, M. de Chateaubriand, qui la +voulait, et M. de Villèle, qui ne la voulait pas, tenaient également +l'un et l'autre à en décliner la responsabilité. + +Je n'ai rien à dire de la guerre même et des événements qui en +marquèrent le cours. En droit, elle était inique, car elle n'était +pas nécessaire. La révolution espagnole, malgré ses excès, ne faisait +courir, à la France ni à la Restauration, aucun danger sérieux. Les +difficultés qu'elle suscitait entre les deux gouvernement auraient pu +aisément être surmontées sans rompre la paix. La révolution de Paris en +février 1848 a causé à l'Europe de bien plus graves et bien plus justes +alarmes que la révolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer à la +France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a respecté envers nous ce +principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations auquel une +nécessité absolue et pressante peut seule donner le droit de porter +atteinte. Je ne pense pas non plus qu'en 1823 le trône et la vie de +Ferdinand VII fussent réellement en péril. Tout ce qui s'est passé +depuis lors en Espagne autorise à dire que le régicide n'y a point de +complices et la république peu de partisans. Les grands et légitimes +motifs politiques manquaient donc à cette guerre. En fait, et malgré son +succès, elle ne valut ni à l'Espagne ni à la France aucun bon résultat: +elle rendit l'Espagne au despotisme incapable et incurable de Ferdinand +VII sans y mettre fin aux révolutions, et substitua les férocités de +la populace absolutiste à celles de la populace anarchiste. Au lieu +d'assurer au delà des Pyrénées l'influence de la France, elle la +compromit et l'annula à tel point que, vers la fin de 1823, il, fallut +recourir à l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di Borgo +à Madrid pour faire agréer à Ferdinand VII des conseillers un peu plus +modérés. Les Puissances du nord et l'Angleterre eurent seules crédit en +Espagne, les unes auprès du Roi et des absolutistes, l'autre auprès des +libéraux. La France victorieuse y était politiquement vaincue. Aux yeux +des juges clairvoyants, les effets généraux et permanents de cette +guerre ne valurent pas mieux que ses causes. + +Comme expédient d'une politique inquiète, comme coup de main de dynastie +et de parti, la guerre d'Espagne réussit pleinement. Les prédictions +sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses +fauteurs dépassées. Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de +l'armée et l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent +à la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc +d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la +France n'en reçurent aucune atteinte. La maison de Bourbon fit un acte +de résolution et de force dont les Puissances qui l'y poussaient avaient +douté, et que l'Angleterre, qui l'en détournait, subit patiemment, +quoique avec humeur. A ne considérer les choses que sous ce point de +vue, M. de Chateaubriand avait raison quand il écrivait, de Vérone, à +M. de Villèle: «C'est à vous, mon cher ami, à voir si vous ne devez pas +saisir une occasion, peut-être unique, de replacer la France au rang des +Puissances militaires, et de réhabiliter la cocarde blanche dans +une guerre courte, presque sans danger, vers laquelle l'opinion des +royalistes et de l'armée vous pousse aujourd'hui fortement;» et M. de +Villèle se trompait en lui répondant: «Dieu veuille, pour mon pays et +pour l'Europe, qu'on ne persiste pas dans une intervention qui, je le +déclare à l'avance, avec une entière conviction, compromettra le salut +de la France elle-même.» + +Après un tel événement, auquel ils avaient pris des parts si inégales, +la situation relative de ces deux hommes se trouvait sensiblement +changée. Il n'y parut guère pendant quelque temps. M. de Chateaubriand +essayait de triompher avec modestie, et de Villèle, peu accessible aux +tristesses d'amour-propre, prenait l'issue de la guerre comme un succès +général pour le cabinet, et se préparait à en profiter sans rechercher +à qui en revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il l'exerçait +sans faste et sans bruit, habile à ne pas trop froisser ses adversaires +ou ses rivaux, qui se sentaient Conduits à accepter sa prépondérance +comme une nécessité plutôt qu'humiliés de la subir comme une défaite. La +dissolution de la Chambre des députés devint son idée fixe et son but +prochain. L'opposition libérale y était trop forte pour qu'il pût se +flatter d'y faire réussir les grandes mesures dont il avait besoin pour +contenter son parti. La guerre d'Espagne y avait amené des débats de +plus en plus ardents, qui avaient amené à leur tour des violences de +majorité et des colères de minorité jusque-là sans exemple. Après +l'expulsion de M. Manuel, le 3 mars 1823, et la résolution de la plupart +des membres du côté gauche sortis avec lui de la salle quand les +gendarmes vinrent l'en arracher, il était difficile d'espérer que la +Chambre reprît régulièrement sa place et sa part dans le gouvernement. +Le 24 décembre 1823, elle fut en effet dissoute, et M. de Villèle, +laissant là les dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se préoccupa +plus que d'assurer le succès des élections et l'arrivée d'une Chambre +nouvelle à laquelle il pût demander avec confiance ce que lui demandait +à lui-même le côté droit, et ce qui devait, dans sa pensée, à la cour +comme au sein du parti, affermir pour longtemps son pouvoir. + +M. de Chateaubriand n'avait rien de semblable à méditer et à faire: +étranger au gouvernement intérieur du pays et au maniement quotidien +des Chambres, il jouissait du succès de _sa_ guerre d'Espagne, comme il +l'appelait, avec un orgueil oisif, prêt à devenir inquiet et amer. Il +manquait précisément des qualités qui distinguaient M. de Villèle, et +il avait celles, ou du moins l'instinct et le goût de celles que M. de +Villèle ne possédait pas. Entré tard dans la vie publique et jusque-là +inconnu, esprit peu cultivé et peu distrait des affaires par la variété +et l'entraînement des idées, M. de Villèle n'a jamais eu qu'un but, +arriver au pouvoir en servant bien son parti, et le pouvoir une fois +atteint, il n'a plus pensé qu'à le bien tenir en l'exerçant sensément. +Lancé au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, M. de +Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières, +aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres; rien ne +lui a suffi: «Mon défaut capital, a-t-il dit lui-même, c'est l'ennui, le +dégoût de tout, le doute perpétuel.» Étrange disposition dans un homme +voué à restaurer la religion et la monarchie! Aussi la vie de M. de +Chateaubriand a-t-elle été un contraste et un combat perpétuel entre ses +entreprises et ses penchants, sa situation et sa nature. Ambitieux comme +un chef de parti et indépendant comme un enfant perdu; épris de toutes +les grandes choses et susceptible, jusqu'à la souffrance, pour les plus +petites; insouciant sans mesure dans les intérêts communs de la vie, +mais passionnément préoccupé, sur la scène du monde, de sa personne +comme de sa gloire, et plus froissé des moindres échecs que satisfait +des triomphes les plus éclatants. Dans la vie publique, plus jaloux de +succès que de pouvoir, capable dans une grande, circonstance, comme il +venait de le prouver, de concevoir et de mettre hardiment à flot un +grand dessein, mais incapable de pratiquer avec énergie et patience, +dans le gouvernement, une politique bien liée et fortement suivie. Il +avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays +et de son temps, plus habile pourtant et plus appliqué à leur complaire +pour avoir leur faveur qu'à les diriger vers de sérieuses et durables +satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit dans les lettres, soit +dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes élevées de +l'âme humaine, mais plus propre à frapper et à charmer les imaginations +qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit +pour satisfaire son orgueil, d'émotion et de nouveauté pour échapper à +son ennui. Au moment où il venait de triompher pour elle en Espagne, la +maison de Bourbon lui fit subir elle-même des mécomptes qu'il ressentit +avec une amertume dont il s'est plu à perpétuer le souvenir: «Dans +notre ardeur, dit-il, après la dépêche télégraphique qui annonçait la +délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au +château. Là , j'eus un pressentiment de ma chute; je reçus sur la tête un +seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes habitudes. +Le Roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse +d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne... +Le dimanche, je retournai, avant le Conseil, faire ma cour à la famille +royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot +obligeant; elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans +doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais +être ingrat.» Un souverain plus reconnaissant se chargea de consoler M. +de Chateaubriand de cette ingratitude royale; l'empereur Alexandre, avec +qui il était resté en correspondance intime, voulut lui témoigner avec +éclat sa satisfaction, et lui envoya, à lui et à M. de Montmorency, son +grand cordon de Saint-André. + +M. de Villèle ne fut point insensible à cette marque publique de +défaveur impériale pour sa politique et pour sa personne, et le roi +Louis XVIII s'en montra encore plus blessé: «Pozzo et La Ferronnays, +dit-il à M. de Villèle, viennent de me faire donner, par l'empereur +Alexandre, un soufflet sur votre joue; mais je vais lui donner chasse et +le payer en monnaie de meilleur aloi; je vous nomme, mon cher Villèle, +chevalier de mes ordres; ils valent mieux que les siens.» Et M. de +Villèle reçut du Roi l'ordre du Saint-Esprit. + +En vain un peu plus tard, et sur la prière mutuelle des deux rivaux, +l'empereur Alexandre donna le grand cordon de Saint-André à M. de +Villèle, et le roi Louis XVIII le Saint-Esprit à M. de Chateaubriand; +les faveurs ainsi arrachées n'effacent pas les premiers mécomptes. + +A ces blessures de cour vinrent bientôt se joindre des motifs de rupture +plus sérieux. La dissolution de la Chambre avait réussi fort au delà de +l'attente du cabinet. Les élections n'avaient ramené, du côté gauche ou +du centre gauche, que dix-sept opposants. Bien plus exclusivement que +celle de 1815, la Chambre nouvelle appartenait au côté droit. Le jour +était venu de donner au parti les satisfactions qu'il réclamait. Le +cabinet présenta sur-le-champ deux projets de loi qui paraissaient, +pour les mesures le plus ardemment désirées, de clairs préparatifs +et d'efficaces garanties. Par l'un, le renouvellement intégral de +la Chambre des députés, tous les sept ans, était substitué au +renouvellement partiel et annuel; c'était donner à la nouvelle Chambre +un gage de puissance comme de durée. Par le second projet, une grande +mesure financière, la conversion des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour +100, c'est-à dire le remboursement aux rentiers du capital au pair ou +la réduction de l'intérêt, annonçait une grande mesure politique, +l'indemnité aux émigrés, et en préparait l'exécution. Les deux projets +avaient été discutés et adoptés en Conseil. Au renouvellement septennal +de la Chambre des députés, M. de Chateaubriand avait demandé qu'on +ajoutât l'abaissement de l'âge exigé pour être élu; il ne l'avait pas +obtenu, mais il n'en avait pas moins approuvé le projet de loi. Quant à +la conversion des rentes, les amis de M. de Villèle affirment que M. de +Chateaubriand s'y était montré très-favorable, et pressé même que, par +un traité conclu avec des banquiers, M. de Villèle s'assurât les moyens +d'accomplir cette opération, préface de celle qui devait fermer la plus +douloureuse plaie de la Révolution. Mais la discussion des Chambres +altéra bientôt profondément la précaire harmonie du cabinet. L'a +conversion des rentes fut vivement repoussée, non-seulement par les +nombreux intérêts qui s'en trouvaient lésés, mais par le sentiment +public inquiet d'une mesure nouvelle, compliquée et mal comprise. Dans +l'une et l'autre Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand +combattirent le projet de loi; on répandait qu'il y était lui-même +contraire; on lui prêtait d'amers propos sur l'imprudence d'une mesure +à laquelle personne ne songeait, qu'aucune nécessité publique ne +provoquait, et qui n'était qu'une invention de banquiers adoptée par un +ministre des finances qui s'en promettait de la gloire et courait grand +risque d'y trouver sa perte: «J'ai bien vu, lui faisait-on dire, des +gens qui se cassaient la tête contre un mur; mais des gens qui bâtissent +eux-mêmes un mur pour se casser la tête contre, je n'avais jamais +vu cela.» M. de Villèle recueillait ces bruits et en témoignait sa +surprise; ses partisans en recherchaient la cause; on parlait de +jalousie, d'ambition, d'intrigues tramées pour renverser le président du +Conseil et s'élever à sa place. Quand le projet de loi eut été adopté +par la Chambre des députés, on attendit avec méfiance la discussion de +la Chambre des pairs et l'attitude qu'y prendrait M. de Chateaubriand. +Il garda un silence absolu, ne prêta au projet de loi aucun appui, et +quand la Chambre l'eut rejeté, s'approchant de M. de Villèle: «Si vous +vous retirez, lui dit-il, nous sommes prêts à vous suivre.» Il ajoute, +en racontant lui-même son offre: «M. de Villèle, pour toute réponse, +nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit +aucune impression.» + +On sait comment, dès le surlendemain de cette séance, M. de +Chateaubriand fut destitué. De qui vint la brutalité de la destitution? +Il est difficile de le déterminer. M. de Chateaubriand s'en prit à M. de +Villèle et à lui seul: «Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, dit-il, à +six heures et demie, je me rendis au château. Je voulus d'abord faire ma +cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu +près vide; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient +embarrassées. Un aide de camp de Monsieur me dit:--Monsieur le vicomte, +je n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?--Je lui +répondis: Non, que pouvais-je recevoir?--Il répliqua:--J'ai peur que vous +ne le sachiez bientôt.--Là dessus, comme on ne m'introduisit point chez +Monsieur, j'allai ouïr la musique à la chapelle. J'étais tout occupé +des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on me +demandait. C'était Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire; il me remit +une lettre et une ordonnance en me disant:--Monsieur, n'est plus +ministre.--M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait +ouvert, le paquet en mon absence et n'avait osé me l'apporter. J'y +trouvai ce billet de M. de Villèle:--Monsieur le vicomte, j'obéis aux +ordres du Roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance +que Sa Majesté vient de rendre: «Le sieur comte de Villèle, Président de +notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des +affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.» + +Les amis de M. de Villèle affirment que ce fut le Roi lui-même qui, dans +sa colère, voulut ajouter la rudesse de la forme à la rigueur de la +mesure: «Deux jours après le vote, disent-ils, au moment où M. +de Villèle entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui +dit:--Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux pas le voir +ici après la messe; rédigez l'ordonnance de renvoi, et qu'on la lui +remette à temps; je ne veux pas le voir.--Toutes les observations furent +inutiles; le Roi tint à ce que l'ordonnance fût écrite sur son propre +bureau et immédiatement expédiée. M. de Chateaubriand ne fut pas trouvé +chez lui, et sa révocation ne put lui être remise qu'aux Tuileries, dans +les appartements de Monsieur.» + +Quel qu'ait été le premier auteur du procédé, c'est à M. de Villèle +qu'appartient la faute. S'il ne la voulait pas, il avait, à coup sûr, +auprès du Roi, assez de crédit pour l'empêcher. Contre sa coutume, +il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de +prévoyance. Il y a des alliés nécessaires, quoique très-incommodes, et +M. de Chateaubriand, malgré ses prétentions et ses boutades, était moins +dangereux comme rival que comme ennemi. + +Quoique sans clientèle dans les Chambres et sans empire comme orateur, +il n'en devint pas moins tout à coup un chef d'opposition brillant et +puissant, car l'opposition était dans son génie naturel aussi bien +que dans sa passion du moment. Il excellait à démêler les instincts +nationaux mécontents, et à les irriter de plus en plus contre le pouvoir +en fournissant avec profusion à leur mécontentement de beaux motifs, +vrais ou spécieux, toujours présentés avec éclat. Il avait aussi l'art, +tantôt d'abaisser et de décrier ses ennemis par une insulte poignante +et polie incessamment renouvelée, tantôt de rallier à lui d'anciens +adversaires destinés à le redevenir un jour, mais momentanément attirés +et dominés par le plaisir et par le profit des coups qu'il portait à +leur ennemi commun. Grâce à MM. Bertin, il trouva sur-le-champ, dans le +_Journal des Débats_, un théâtre élevé d'où partaient tous les matins +ses attaques. Aussi éclairés et aussi influents dans la politique que +dans les lettres, ces deux frères avaient le rare mérite de savoir +grouper autour d'eux, par un généreux et sympathique patronage, une +élite d'hommes de talent, et de soutenir avec une fidélité intelligente +leurs idées et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus politique des +deux, faisait grand cas de M. de Villèle et vivait avec lui dans une +familière intimité: «Villèle, me disait-il un jour, est vraiment né +pour les affaires; il en a la passion désintéressée aussi bien que la +capacité; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se soucie; +il serait ministre des finances dans la cave de son hôtel aussi +volontiers que dans les salons du premier étage.» Il en coûtait au +journaliste éminent de se brouiller avec l'habile ministre; il alla +trouver M. de Villèle et lui demanda, pour le maintien de la paix, +de faire donner à M. de Chateaubriand l'ambassade de Rome: «Je ne me +hasarderais pas à en faire la proposition au Roi, lui répondit M. de +Villèle.--En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les _Débats_ ont +déjà renversé les ministères Decazes et Richelieu; ils sauront bien +aussi renverser le ministère Villèle.--Vous avez renversé les premiers +en faisant du royalisme, reprit M. de Villèle; pour renverser le mien, +il vous faudra faire de la révolution.» + +Il n'y avait, pour M. de Villèle, rien de rassurant dans cette +perspective, et l'événement le prouva bien; mais, treize ans après, M. +Bertin de Veaux se souvenait de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dans +des circonstances dont je parlerai à leur jour, je me séparai de M. +Molé, il me dit avec franchise: «J'ai pour vous, à coup sûr, bien autant +d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous +suivrai pas dans l'opposition; je ne recommencerai pas à saper le +gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois.» + +A la cour comme dans la Chambre, M. de Villèle triomphait; il avait +non-seulement vaincu, mais écarté ses concurrents comme ses ennemis, +M. de Montmorency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette et +M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion ou seulement la +présence pouvaient l'entraver ou l'inquiéter, la mort était venue et +vint encore à son aide; M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de +Serre étaient morts; le général Foy et l'empereur Alexandre ne tardèrent +pas à mourir. Il y a des moments où la mort semble se plaire, comme +Tarquin, à abattre les grands épis. M. de Villèle restait seul maître. +Ce fut précisément alors que commencèrent ses graves embarras de +situation, ses faiblesses de conduite et ses premiers pas vers la +décadence. + +Au lieu d'avoir à se défendre contre une forte opposition du côté +gauche, redoutée et combattue par le côté droit comme par le cabinet, il +se vit en présence d'une opposition sortie du côté droit lui-même, +et dirigée dans la Chambre des députés par M. de La Bourdonnaye, son +compagnon pendant la session de 1815, dans la Chambre des pairs et au +dehors par M. de Chateaubriand, naguère son collègue dans le Conseil. +Tant qu'il avait eu M. de Chateaubriand pour allié, M. de Villèle +n'avait rencontré pour adversaires, dans l'intérieur de son parti, que +les royalistes de l'extrême droite, M. de La Bourdonnaye, M. Delalot et +quelques autres que vieil esprit contre-révolutionnaire, des passions +intraitables ou des ambitions mécontentes, ou des habitudes de frondeuse +indépendance maintenaient dans un état d'irritation contre un pouvoir +modéré sans ascendant et habile sans grandeur. Mais quand M. de +Chateaubriand et le _Journal des Débats_ se furent jetés dans l'arène, +on vit se former autour d'eux une armée d'opposants de toute origine et +de toute couleur, royalistes et libéraux, ancien régime et jeune France, +presse aristocratique et presse populaire. Les faibles débris du +côté gauche battu dans les récentes élections, les dix-sept anciens +opposants, libéraux ou doctrinaires, reprirent haleine quand ils se +virent de tels alliés; et sans confondre leurs rangs, en gardant les +uns et les autres leur drapeau et leurs armes, ils se soutinrent +mutuellement et unirent, contre M. de Villèle, leurs coups. M. de +Chateaubriand a pris plaisir à consigner dans ses Mémoires les +témoignages d'admiration et de sympathie que lui prodiguèrent alors M. +Benjamin Constant, le général Sébastiani, M. Etienne et d'autres chefs +du parti libéral. Dans les luttes parlementaires, le côté gauche n'avait +à apporter, aux opposants du côté droit, qu'un bien petit nombre de +suffrages; mais il leur apportait des talents éclatants, le concours de +ses journaux, son influence dans le pays; et pêle-mêle à couvert sous +le manteau, les uns du royalisme, les autres de la popularité de leurs +alliés, ils poursuivaient tous leur guerre contre leur commun ennemi. + +En présence d'une telle opposition, M. de Villèle tomba dans un péril +bien plus grand que celui des luttes qu'il avait à soutenir contre elle; +il fut livré sans défense ni refuge à l'influence et aux volontés de +ses propres amis. Il ne pouvait plus les inquiéter de la force du côté +gauche, ni chercher et trouver quelquefois, dans la portion flottante de +la Chambre, un point d'appui contre leurs exigences; il n'y avait plus +dans la Chambre ni côté gauche redoutable, ni portion flottante; la +majorité, une grande majorité était ministérielle et décidée à soutenir +le cabinet; mais elle n'avait pas vraiment peur de l'opposition qui +l'attaquait; elle préférait M. de Villèle à M. de La Bourdonnaye et à M. +de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien faire les affaires du +parti; mais si M. de Villèle ne servait pas la majorité à son gré, +si elle cessait de s'entendre avec lui, elle avait, contre lui, la +ressource de MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de Villèle +n'avait point de ressource contre sa majorité; il était ministre à la +merci de ses partisans. + +Il en avait de très-divers et qui lui prêtaient leur appui à des +conditions très-inégales. S'il n'eût eu affaire qu'à ceux que +j'appellerai les politiques et les laïques du parti, il eût pu réussir à +les contenter et à gouverner de concert avec eux. Malgré leurs préjugés, +la plupart des gentilshommes de province et des bourgeois royalistes +n'étaient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils avaient, au fond, les +moeurs de la France nouvelle, trouvaient naturellement ou reprenaient +sans effort leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du régime +constitutionnel depuis qu'ils n'y étaient plus des vaincus. L'indemnité +aux émigrés, quelques garanties d'influence locale et la distribution +des fonctions publiques auraient suffi longtemps à M. de Villèle pour +s'assurer leur concours. Mais une autre portion de son armée, nombreuse, +influente et nécessaire, le parti religieux était bien plus difficile à +satisfaire et à gouverner. + +Je ne veux me servir aujourd'hui d'aucun des mots qui furent alors des +armes de guerre et sont devenus presque des injures; je ne parlerai ni +du _parti prêtre_, ni de _la congrégation_, ni même _des jésuites_; je +me reprocherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs et du langage, +le mal, si grave en soi, dont la France et la Restauration eurent alors, +l'une tant à craindre, l'autre tant à souffrir. + +Ce mal, qui s'était laissé entrevoir sous la première Restauration et +pendant la session de 1815, et qui dure encore aujourd'hui, malgré tant +d'orages et de flots de lumière, c'est la guerre déclarée, par une +portion considérable de l'Église catholique de France, à la société +française actuelle, à ses principes, à son organisation politique et +civile, à ses origines et à ses tendances. Ce fut sous le ministère de +M. de Villèle, et surtout quand il se trouva seul en face de son parti, +que ce mal éclata. + +Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et plus inopportune. +Elle arrêta le cours de la réaction qui avait commencé sous le Consulat +en faveur des croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde +d'exagérer la valeur de cette réaction; je porte à la foi et à la piété +réelles trop de respect pour les confondre avec les retours superficiels +de l'opinion et de l'âme humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la +France vers le christianisme était sincère et plus sérieux qu'il n'en +avait l'air; c'était à la fois un besoin public et un goût intellectuel; +la société, lasse d'ébranlements et de changements, cherchait des points +fixes où elle pût se rattacher et se reposer; les esprits, dégoûtés de +l'atmosphère terrestre et matérielle, aspiraient à remonter vers des +horizons plus hauts et plus purs; les penchants de la mode morale +concouraient avec les instincts de l'intérêt social. Livré à son cours +naturel et soutenu par l'influence d'un clergé uniquement préoccupé de +rétablir la foi et la vie chrétiennes, ce mouvement avait grande chance +de se propager et de rendre à la religion son légitime empire. + +Mais au lieu de se tenir dans cette haute sphère, beaucoup de membres +et de partisans aveugles du clergé catholique descendirent dans les +questions du monde, et se montrèrent plus ardents à repousser la société +française dans son ancien moule, pour y rendre à leur Église son +ancienne place, qu'à réformer et à conduire moralement les âmes. +L'erreur était profonde; l'Église chrétienne n'est point comme l'Antée +païen qui reprend ses forces en touchant à la terre; c'est au contraire +en s'en détachant et en remontant vers le ciel que, dans ses jours de +péril, l'Église retrouve les siennes. Quand on la vit se distraire de +sa propre et sublime mission pour réclamer des lois de rigueur et pour +présider à la distribution des emplois, quand on vit ses désirs et ses +efforts dirigés surtout contre les principes et les institutions qui +sont aujourd'hui l'essence même de la société française, quand la +liberté de conscience, la publicité, la séparation légale de la vie +civile et de la vie religieuse, le caractère laïque de l'État parurent +attaqués et compromis, aussitôt le flot montant de la réaction +religieuse s'arrêta et céda la place à un flot contraire; au lieu du +mouvement qui éclaircissait les rangs du parti incrédule au profit du +parti religieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs; le XVIIIe +siècle reparut en armes; Voltaire, Rousseau, Diderot, et leurs plus +médiocres disciples se répandirent de nouveau partout, recrutant de +nombreux bataillons. Au nom de l'Église, on déclarait la guerre à +la société; la société rendit à l'Église guerre pour guerre. Chaos +déplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai et le faux, le +juste et l'injuste se confondaient et étaient, de part et d'autre, +indistinctement frappés. + +Je doute que M. de Villèle appréciât bien, dans sa pensée, toute la +gravité de cette situation et des périls qu'elle faisait courir à la +Restauration comme à la religion; ce n'était pas un esprit exercé ni +enclin à s'arrêter longtemps dans l'observation des faits généraux et +moraux, et à les sonder profondément. Mais il comprit et sentit vivement +les embarras qui lui venaient de là pour son propre pouvoir, et il +essaya de les atténuer en donnant, à l'influence du clergé dans le +gouvernement, des satisfactions à la fois éclatantes et mesurées, +se flattant d'acquérir ainsi, dans l'Église même, des alliés qui +l'aideraient à contenir les prétentions excessives et imprudentes de +leurs amis. Déjà , peu après son avènement au ministère, il avait fait +nommer un ecclésiastique justement considéré et que le pape venait +de faire évêque d'Hermopolis, M. l'abbé Frayssinous, grand maître de +l'Université; deux mois après la chute de M. de Chateaubriand, +l'abbé Frayssinous entra dans le cabinet comme ministre des affaires +ecclésiastiques et de l'instruction publique, département nouveau et +créé pour lui. C'était un esprit sensé et un caractère modéré, qui avait +acquis, par une prédication chrétienne sans rigueur et par une conduite +prudente avec dignité, une réputation et une importance un peu +supérieures à ses mérites réels, et qu'il ne se souciait pas +de compromettre. En 1816, il avait été membre de la commission +d'instruction publique que présidait alors M. Royer-Collard, et il s'en +était bientôt retiré, ne voulant ni partager la responsabilité de son +président, ni lutter contre lui. Il approuvait, au fond, la politique de +M. de Villèle, mais sans se dévouer à la soutenir; et tout en déplorant +les exigences aveugles d'une partie du clergé, il s'appliquait, dans +l'occasion, à les excuser et à les couvrir plutôt qu'à les repousser. Il +fut, sans le trahir, de peu de secours à M. de Villèle, et le compromit +plus d'une fois par son langage public, qui avait toujours pour but de +maintenir sa propre situation dans l'Église bien plus que de servir le +cabinet. + +Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis que M. de Villèle, séparé +de ses plus brillants collègues et d'une partie notable de ses anciens +amis, portait seul le poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII +mourut. L'événement était prévu depuis longtemps, et M. de Villèle s'y +était habilement préparé; il était aussi bien établi dans l'estime et +dans la confiance du nouveau roi que dans celles du roi qui passait +des Tuileries à Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dauphine le +regardaient tous trois comme le plus capable et le plus utile de leurs +plus fidèles serviteurs. Mais M. de Villèle ne tarda pas à s'apercevoir +qu'il avait changé de maître, et qu'il y a peu à compter sur l'esprit et +le coeur d'un roi, même sincère, quand la surface et le fond n'y sont +pas d'accord. + +Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le croit, et qu'ils ne +le croient eux-mêmes, à ce qu'ils pensent réellement. On a beaucoup +comparé, pour les séparer, Louis XVIII et Charles X; la séparation était +encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVIII était un modéré de +l'ancien régime et un libre penseur du XVIIIe siècle; Charles X était un +émigré fidèle et un dévot soumis. La sagesse de Louis XVIII était pleine +d'égoïsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. Quand Charles X +se conduisait en roi sage, c'était par probité, par bienveillance +imprévoyante, par entraînement du moment, par désir de plaire, non par +conviction et par goût. A travers tous les cabinets de son règne, l'abbé +de Montesquiou, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de +Villèle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement conséquent +et toujours semblable à lui-même. Sans mauvais calcul ni préméditation +trompeuse, Charles X flotta de contradiction en contradiction et +d'inconséquence en inconséquence, jusqu'au jour où, rendu à sa vraie foi +et à sa vraie volonté, il fît la faute qui lui coûta le trône. + +Pendant trois ans, depuis l'avénement de Charles X jusqu'à sa propre +chute, non-seulement M. de Villèle ne lutta point contre la légèreté +inconséquente du Roi, mais il en profita et y puisa ses meilleures armes +pour échapper à ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour espérer que +Charles X persévérât dans la ligne de modération volontaire, préméditée +et constante qu'avait suivie Louis XVIII, il entreprit de lui faire du +moins accomplir, quand les circonstances s'y prêtaient, assez d'actes +de politique modérée et populaire pour qu'il ne parût pas exclusivement +livré au parti qui avait, au fond, son coeur et sa foi. Habile à varier +ses conseils selon les besoins et les chances du moment, et s'emparant à +propos du penchant de Charles X pour les résolutions soudaines, soit +de faveur, soit de rigueur, M. de Villèle fit tantôt abolir, tantôt +rétablir la censure des journaux, tantôt adoucir, tantôt aggraver +l'application des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succès, à +placer dans la bouche ou au nom du Roi des démonstrations et des paroles +libérales à côté des paroles et des démonstrations qui rappelaient +l'ancien régime et les prétentions du pouvoir absolu. Le même esprit le +dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses divers projets de +loi furent conçus et présentés à l'adresse, pour ainsi dire, des partis +divers, de telle sorte que toute opinion importante reçût une certaine +mesure de satisfaction. L'indemnité aux émigrés comblait les voeux +et réparait les affaires du côté droit laïque tout entier. La +reconnaissance de la république d'Haïti plaisait aux libéraux. Des +réformes judicieuses dans le budget de l'État et une administration amie +des bonnes règles et des bons services valaient à M. de Villèle l'estime +des hommes éclairés et une faveur générale parmi les fonctionnaires +publics. Le projet de loi sur le régime des successions et le droit +d'aînesse donnait, aux esprits préoccupés de regrets aristocratiques, +quelque espérance. Le projet de loi sur le sacrilège flattait les +passions du parti fanatiquement religieux et les systèmes de ses +théoriciens. A côté de l'esprit de réaction qui dominait dans ces +travaux législatifs comme dans les actes du pouvoir, paraissait toujours +un effort intelligent pour faire aussi quelque chose au profit et au gré +de l'esprit de progrès. En servant fidèlement ses amis, M. de Villèle +cherchait et saisissait toutes les occasions de donner à ses adversaires +quelques compensations. + +Ce n'est pas qu'en principe l'état de son esprit fût changé, ni qu'il +fut devenu un homme de cette société nouvelle et libérale qu'il +ménageait avec tant de soin. Au fond, M. de Villèle restait toujours un +homme de l'ancien régime, fidèle à son parti sincèrement aussi bien que +par calcul. Mais ses idées en fait d'organisation sociale et politique +étaient des traditions et des habitudes plutôt que des convictions +méditées et personnelles; il les conservait sans s'y asservir et les +ajournait sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du +succès dominaient en lui; il avait le tact de ce qui pouvait ou ne +pouvait pas réussir; et il s'arrêtait devant les obstacles, soit qu'il +les jugeât insurmontables, soit qu'il prît du temps pour les tourner. +Je trouve, dans une lettre qu'il écrivait le 31 octobre 1824 au prince +Jules de Polignac, alors ambassadeur à Londres, sur le rétablissement +projeté du droit d'aînesse, l'expression frappante et de sa pensée +intime et de sa clairvoyante prudence dans l'action: «Vous auriez tort, +lui dit-il, de croire que c'est parce que les majorats sont perpétuels +qu'on n'en fait pas: vous nous faites trop d'honneur, la génération +actuelle ne se mène pas par des considérations aussi éloignées du temps +qui lui appartient. Le feu Roi a nommé le comte K... pair, à la charge +de faire un majorat; il laisse périr sa pairie plutôt que de vouloir +faire du tort à ses filles en avantageant son fils. Sur vingt familles +aisées, il y en a à peine une où l'on use de la faculté d'avantager +l'aîné ou tout autre des enfants. L'égoïsme est partout. On aime mieux +bien vivre avec tous ses enfants, et en les établissant, on s'engage +à n'en avantager aucun. Les liens de la subordination sont tellement +relâchés partout que, dans les familles le père serait, je crois, obligé +de ménager ses enfants. Si le gouvernement proposait de rétablir le +droit d'aînesse, il ne trouverait pas une majorité pour l'obtenir, parce +que le mal est plus haut; il est dans nos moeurs encore tout empreintes +des suites de la révolution. Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien +faire pour améliorer cette triste situation; mais je pense qu'à une +société aussi malade il faut beaucoup de temps et de ménagement pour ne +pas perdre en un jour le travail et le fruit de plusieurs années. Savoir +où il convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas vers le but +toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans +le cas d'être obligé de se reculer, voilà ce que je crois une des +nécessités du temps où je suis venu aux affaires, et une des causes pour +lesquelles j'ai été porté au poste que j'occupe.» + +M. de Villèle disait vrai: c'était sa fidélité intelligente aux intérêts +de son parti, sa patiente persévérance à marcher pas à pas vers son but, +son juste et tranquille discernement du possible et de l'impossible, +qui l'avaient porté et maintenu au pouvoir. Mais dans les grandes +transformations des sociétés humaines, quand les idées et les passions +des peuples ont été puissamment remuées, le bon sens, la modération et +l'habileté ne suffisent pas longtemps à les gouverner; et le jour ne +tarde pas à venir où, soit pour faire le bien, soit pour empêcher le +mal, des convictions et des volontés précises, hautes et fortes sont +indispensables dans les chefs de gouvernement. Ce n'étaient point là les +qualités de M. de Villèle; il avait plus de justesse que de grandeur +d'esprit, plus de savoir-faire que de vigueur, et il ne résistait pas à +son parti quand il ne réussissait plus à le diriger: «Je suis né pour +la fin des révolutions,» avait-il dit en arrivant au pouvoir, et il se +jugeait bien lui-même; mais il jugeait moins bien l'état général de la +société; la Révolution était beaucoup moins finie qu'il ne le croyait; +elle se réveillait autour de lui, provoquée et remise en crédit par +les tentatives tantôt arrogantes, tantôt souterraines de la +contre-révolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, on +critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arène légale. Ce n'étaient +plus les sociétés secrètes, c'étaient les esprits qui fermentaient et +éclataient de toutes parts. Et dans ce mouvement public, c'était surtout +contre les prétentions et la prépondérance du parti fanatique que +s'élevait avec passion la résistance. C'est, de nos jours, l'un des plus +étranges aveuglements de ce parti de ne pas voir que les conditions +sous lesquelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directement +contraires au but qu'il poursuit, et l'en éloignent au lieu de l'y +conduire. Il veut comprimer la liberté, soumettre la raison, imposer la +foi; et il parle, il écrit, il discute; il cherche et prend ses armes +dans ce régime d'examen et de publicité qu'il maudit. Rien de plus +naturel et de plus légitime de la part des croyants qui ont pleine +confiance dans leur foi et qui l'estiment en état de convaincre ses +adversaires; ceux-là ont raison de recourir à la discussion et à la +publicité, et elles peuvent leur réussir. Mais ceux qui regardent la +publicité et la discussion libres comme essentiellement funestes, que +font-ils en les invoquant, sinon fomenter eux-mêmes le mouvement qu'ils +redoutent et alimenter l'incendie qu'ils veulent éteindre? Pour être, je +ne dis pas seulement conséquents, mais sages et efficaces, qu'ils aient +recours à d'autres moyens, qu'ils s'emparent de la force, qui est le +moyen auquel ils croient; qu'ils deviennent les maîtres; et alors, quand +ils auront fait taire toute opposition, qu'ils parlent seuls, s'ils +croient avoir besoin de parler. Mais jusque-là , qu'ils ne se fassent +point d'illusion; en se servant des armes de la liberté, ils servent +la liberté bien plus qu'ils ne lui nuisent, car ils l'avertissent et +l'excitent. Pour faire triompher le système d'ordre et de gouvernement +auquel ils aspirent, il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe II +savaient seuls leur métier. + +Comme il devait arriver, la résistance provoquée par les entreprises +du parti fanatique se transforma bientôt en attaque. Un gentilhomme +royaliste avait relevé le drapeau de l'opposition contre la politique de +M. de Villèle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les dominateurs +religieux du cabinet de M. de Villèle, et les traduisit, non-seulement +devant l'opinion, mais devant la justice du pays qui les condamna et les +désarma sans leur porter aucun autre coup que celui de son improbation +au nom de la loi. + +Personne n'était moins que le comte de Montlosier un philosophe du +XVIIIe siècle ou un libéral du XIXe; il avait, dans l'Assemblée +constituante, passionnément défendu l'Église et combattu la Révolution; +il était sincèrement royaliste, aristocrate et catholique. On +l'appelait, non sans raison, le publiciste féodal. Mais la noblesse +féodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoisie moderne, la domination +ecclésiastique; M. de Montlosier la repoussa, au nom de l'ancienne comme +de la nouvelle France, et comme il l'eût repoussée jadis du haut de +son château ou à la cour de Philippe le Bel. Le vieil esprit français +reparut en lui, libre en même temps que respectueux envers l'Église, et +aussi jaloux de l'indépendance laïque de l'État et de la couronne que +pouvait l'être un membre du Conseil d'État impérial. + +Au même moment, un homme du peuple, né poëte et devenu encore plus poëte +à force d'art, célébrait, charmait, échauffait et propageait par ses +chansons les instincts et les passions populaires contre tout ce +qui rappelait l'ancien régime, surtout contre les prétentions et la +domination ecclésiastiques. M. Béranger n'était, au fond de son coeur, +ni un révolutionnaire ni un impie; il était plus honnête et plus sensé +que ses chansons; mais démocrate par conviction comme par goût, et +jeté par l'esprit démocratique dans la licence et l'imprévoyance, il +attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait au peuple, ne s'inquiétant +point de la portée de ses coups, prenant le succès de ses chansons pour +une victoire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou l'Empire +que la liberté, et oubliant, avec une légèreté vulgaire, que la foi +et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des +sociétés démocratiques et libres. Il s'en est, je crois, aperçu un +peu tard quand il s'est trouvé, de sa personne, en face des passions +fomentées par ses chansons et de ses rêves devenus des réalités. Il +s'est empressé alors, avec une prudence qui ne lui a jamais fait défaut, +de sortir de l'arène politique et presque du monde, non pas changé dans +ses sentiments, mais un peu triste et inquiet des conséquences de +la guerre à laquelle il avait pris tant de part. Il était, sous la +Restauration, plein de confiance comme d'ardeur, modestement enivré +de sa popularité, et, quoiqu'il s'exagérât son importance et son +intelligence politique, plus sérieusement influent qu'il n'était jamais +arrivé à un chansonnier[19]. + +[Note 19: Je l'avais rencontré quelquefois avant 1830; et quoique je ne +l'aie pas revu depuis la révolution de Juillet, il était resté avec +moi dans de bienveillants rapports. Il m'écrivait souvent pour me +recommander ses amis malheureux. J'insère dans les _Pièces historiques_ +placées à la fin de ce volume un échantillon de ses lettres, souvent +remarquables par un tour gracieux sans affectation, quoique un peu +étudiées. (_Pièces historiques_, n° XII.)] + +Ainsi, après six ans de gouvernement du côté droit et trois ans de règne +de Charles X, les choses en étaient venues à ce point que deux des +principaux chefs royalistes marchaient à la tête, l'un de l'opposition +au cabinet, l'autre de l'opposition au clergé, et que la Restauration +comptait un chansonnier au premier rang parmi ses plus dangereux +ennemis. + +De tout ce mal et de tout ce péril, tout le monde s'en prenait à M. de +Villèle: à droite ou à gauche, dans les salons et dans les journaux, +parmi les modérés comme parmi les violents, il était de plus en plus +l'objet de toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les corps +judiciaires l'avaient fait dans les affaires religieuses, les corps +lettrés, dans les questions de leur compétence, saisissaient avec +empressement l'occasion de manifester leur opposition. L'Université +comprimée et mutilée était profondément mécontente. L'Académie française +se fit un devoir d'honneur de protester, par une adresse que le Roi +refusa de recevoir mais qui n'en fut pas moins votée, contre la nouvelle +loi de la presse présentée en 1826, et trois mois après retirée par le +cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villèle ne trouvait ni un bon +vouloir général, ni une majorité assurée. Même au Palais-Bourbon et aux +Tuileries, ses deux places fortes, il perdait visiblement du terrain: +dans la Chambre des députés, la majorité ministérielle se réduisait et +devenait triste, même en triomphant; à la cour, quelques-uns des plus +affidés serviteurs du Roi, les ducs de Rivière, de Fitz-James, de +Maillé, le baron de Glandevès et bien d'autres, les uns par esprit de +parti; les autres par inquiétude monarchique, désiraient la chute de +M. de Villèle, et lui préparaient des successeurs. Et le Roi lui-même, +lorsque quelque nouvelle manifestation du sentiment public arrivait à +lui, disait avec humeur en rentrant dans son cabinet: «Toujours Villèle! +toujours contre Villèle!» + +Au fond, l'injustice était criante: si le côté droit jouissait du +pouvoir depuis six ans et l'avait exercé de façon à le garder, si +Charles X avait, non-seulement succédé paisiblement à Louis XVIII, mais +gouverné sans trouble et même avec des accès de popularité, c'était +surtout à M. de Villèle qu'ils en étaient redevables. Il avait fait deux +choses difficiles et qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient +duré plus longtemps; il avait discipliné l'ancien parti royaliste, et +d'un parti de cour et de classe qui jusque-là n'avait été vraiment actif +que dans les luttes révolutionnaires, il avait fait, pendant six ans, un +parti de gouvernement; il avait contenu son parti et son pouvoir dans +les limites générales de la Charte, et pratiqué, pendant six ans, +le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec des amis qui +passaient pour le comprendre assez peu et ne l'accepter qu'à regret. Si +le Roi et le côté droit se sentaient en péril, c'était eux-mêmes, non M. +de Villèle, qu'ils en devaient accuser. + +Pourtant M. de Villèle n'avait, de son côté, nul droit de se plaindre +de l'injustice qu'il subissait. Il avait été pendant six ans le chef du +gouvernement; en cédant au Roi ou à son parti quand il désapprouvait +leurs desseins, et en restant leur ministre quand il ne réussissait pas +à empêcher ce qu'il désapprouvait, il avait accepté la responsabilité +des fautes commises sous son nom et de son aveu, quoique malgré lui. Il +portait la peine de ses faiblesses dans l'exercice du pouvoir et de son +obstination à le retenir, quelques concessions qu'il lui coûtât. On ne +gouverne pas, sous un régime libre, pour jouir du mérite et recueillir +le fruit des succès, en répudiant les fautes qui amènent les revers. + +On doit à M. de Villèle la justice de reconnaître qu'il n'essaya jamais +de se soustraire à la responsabilité de son gouvernement, soit qu'elle +portât sur ses propres actes ou sur ses concessions à ses amis. On ne le +vit point rejeter sur son parti ou sur le Roi les fautes auxquelles il +avait fini par consentir. Il savait se taire et subir le blâme, même +quand il avait eu raison. En 1825, après la guerre d'Espagne et dans +les débats financiers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye +l'accusa d'avoir été l'auteur des marchés conclus à Bayonne en 1823 +avec M. Ouvrard pour les approvisionnements de l'armée, et qui étaient +l'objet des plus violentes attaques; M. de Villèle eût pu fermer la +bouche à son adversaire, car, le 7 avril 1823, il avait écrit à M. le +duc d'Angoulême précisément pour le prémunir contre M. Ouvrard et ses +propositions. Il ne s'en prévalut point et se contenta de rendre compte +au Roi, dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situation +dans laquelle il s'était trouvé. Le Dauphin lui dit aussitôt qu'il +l'autorisait à faire usage de sa lettre: «Non, monseigneur, lui répondit +M. de Villèle; il en arrivera, pour moi, ce qui plaira à Dieu; cela +importe peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le Roi comme +envers la France si, pour me disculper d'une accusation, quelque grave +qu'elle puisse être, je laissais échapper, hors de l'enceinte de ce +cabinet, une seule parole qui pût compromettre le nom de Monseigneur.» + +Quand, malgré sa disposition confiante et opiniâtre il se sentit +sérieusement menacé, quand les cris: _A bas les ministres! à bas +Villèle!_ proférés par plusieurs bataillons de la garde nationale, +pendant et après la revue que le Roi en passa au Champ-de-Mars, le 29 +avril 1827, eurent amené le licenciement de cette garde, mesure violente +quoique légale, qui agita vivement le public et le Conseil du Roi, quand +M. de Villèle sentit clairement que, soit dans les Chambres, soit à la +cour, il était trop attaqué et trop ébranlé pour pouvoir gouverner avec +quelque efficacité, il prit résolument le parti que lui indiquait la +Charte et que provoquait sa situation; il demanda au Roi la dissolution +de la Chambre des députés et des élections nouvelles qui vinssent ou +raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hésita; il craignait les +élections; et quoiqu'il ne soutînt plus fermement son ministre, la +chance de le voir tomber et l'incertitude sur le choix des successeurs +l'inquiétaient autant que, dans sa légèreté, il pouvait s'inquiéter. M. +de Villèle insista; le Roi se rendit; et malgré la loi électorale qu'en +1820 M. de Villèle et le côté droit avaient votée, malgré leurs six +années de gouvernement, malgré les efforts de l'administration pour +influer sur les élections, elles amenèrent un résultat conforme à l'état +général des esprits, une majorité composée d'éléments divers, mais +décidément hostile au cabinet. Après avoir tâté avec soin ce nouveau +terrain, après avoir reçu, de diverses parts, des propositions +d'arrangement et d'alliance, M. de Villèle ne se fit point d'illusion +sur ses chances de force et de durée, et il se retira en conseillant au +Roi un retour vers le centre et l'appel d'un cabinet modéré qu'il l'aida +à former. Charles X prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les +anciens, avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui aurait +plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait, pour quelques +mois, d'embarras. Plus décidée, non par supériorité d'esprit mais par +fermeté de coeur, la Dauphine lui dit quand elle apprit sa résolution: +«En abandonnant M. de Villèle, vous descendez la première marche de +votre trône.» + +Le parti politique dont M. de Villèle avait été le chef eût pu +ressentir, pour lui-même, des pronostics au moins aussi sombres; il +avait usé et perdu le seul homme sorti de ses rangs qui eût su lui faire +légalement conquérir et exercer le pouvoir. + + + + CHAPITRE VII. + +MON OPPOSITION. + +Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques de +circonstance: 1° _Du Gouvernement de la France depuis la Restauration +et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations et de la Justice +politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans +l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la Peine de mort en matière +politique_ (1822).--Caractère et effet de ces écrits.--Limites de mon +opposition.--Les _Carbonari_.--Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours +sur l'histoire des origines du gouvernement représentatif.--Son double +but.--L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux +historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de +France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre et de +la France.--Du mouvement philosophique et littéraire des esprits à cette +époque.--La _Revue française_.--Le _Globe_.--Élections de 1827.--Ma +participation à la société _Aide-toi, le ciel t'aidera._--Mes rapports +avec le ministère Martignac.--Il autorise la réouverture de mon +cours.--Mes leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation +en Europe et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac et +avènement de M. de Polignac.--Je suis élu député à Lisieux. + +(1820-1830). + + +Quand je fus éliminé du Conseil d'État avec MM. Royer-Collard; Camille +Jordan et Barante, je reçus de tous côtés des témoignages d'une vive +sympathie. La disgrâce volontairement encourue, et qui impose quelques +sacrifices, flatte les amis politiques et intéresse les spectateurs +indifférents. Je résolus de reprendre, à la Faculté des lettres, mon +cours d'histoire moderne. Nous étions à la fin de juillet. Madame +de Condorcet m'offrit de me prêter pour quelques mois une maison de +campagne qu'elle possédait à dix lieues de Paris, près de Meulan. Mes +relations avec elle n'avaient rien d'intime; ses sentiments politiques +différaient beaucoup des miens; elle appartenait, avec passion et _quand +même_, au XVIIIe siècle et à la Révolution; mais c'était un caractère +élevé, un esprit ferme, un coeur généreux et capable d'affection; on +pouvait sans embarras recevoir d'elle un service offert simplement +et pour le seul plaisir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me +proposait, et dans les premiers jours d'août j'étais établi à _la +Maisonnette_, et j'y reprenais mes travaux. + +J'aimais beaucoup dès lors et j'ai toujours beaucoup aimé la vie +publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti sans éprouver un sentiment +de bien-être mêlé à mon regret, comme un homme qui passe d'une +atmosphère chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant. +Dès le premier moment, le séjour de _la Maisonnette_ me plut. Placée +à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux +églises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruinée et changée en +magasin; à droite de la ville, les regards tombaient sur l'_Ile-Belle,_ +toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers, en face, sur +le vieux pont de Meulan, et au delà du pont, sur la vaste et fertile +vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et +modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, +de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières et +au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des +allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du +jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au +delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres +maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal. +J'étais là avec ma femme et mon fils François qui venait d'avoir +cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui +m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus +simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus +paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la +verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le +travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la +mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais +heureux. Quand l'âme est sereine, le coeur plein et l'esprit actif, les +situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes +le bonheur. + +J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux; je trouve, dans une +lettre que j'écrivais à madame Guizot pendant l'une de ces courses, +l'impression que j'y ressentais: «Au premier moment, je prends plaisir à +rentrer, dans le monde et à causer; mais bientôt le dégoût des paroles +inutiles me gagne; il n'y a pire rabâchage que celui qui porte sur les +choses importantes; on entend redire indéfiniment ce qu'on sait; on +redit ce que savent ceux à qui l'on parle; c'est à la fois insipide et +agitant. Dans mon inaction, j'aime mieux la conversation des arbres, +des fleurs, du soleil, du vent. L'homme est infiniment supérieur à +la nature; mais la nature est toujours égale, et inépuisable dans sa +monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester ce qu'elle est; +on n'éprouve point en sa présence ce besoin d'aller en avant qui fait +qu'on s'impatiente ou qu'on se lasse de la société des hommes quand +ils ne le satisfont pas. Qui a jamais trouvé que les arbres devraient +devenir rouges au lieu d'être verts, et que le soleil d'aujourd'hui a +tort de ressembler au soleil d'hier? On n'invoque point là le progrès ni +la nouveauté, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui du monde +en même temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a été donné +de plaire toujours sans jamais changer; immobile, l'homme devient +ennuyeux, et il n'est pas assez fort pour être toujours en mouvement.» + +Au sein de cette vie douce et pleine, les affaires publiques, la part +que j'avais commencé à y prendre, les liens d'opinion et d'amitié que +j'y avais contractés, les espérances que j'y avais conçues pour mon pays +et pour moi-même ne cessaient pourtant pas de me préoccuper fortement. +L'envie me vint de dire tout haut ce que je pensais du nouveau régime de +la France, de ce qu'il était depuis 1814, de ce qu'il devait être pour +tenir sa parole et atteindre son but. Encore étranger aux Chambres, +c'était là pour moi le seul moyen d'entrer en personne dans l'arène +politique et d'y marquer un peu ma place. J'étais parfaitement libre +et à l'âge où la confiance désintéressée dans l'empire de la vérité se +confond avec les honnêtes désirs de l'ambition; je poursuivais le succès +de ma cause en en espérant mon propre succès. Après deux mois de séjour +à _la Maisonnette_, je publiai sous ce titre: _du Gouvernement de la +France depuis la Restauration et du Ministère actuel,_ mon premier écrit +d'opposition contre la politique qui prévalait depuis que le due de +Richelieu, en s'alliant avec le côté droit pour changer la loi des +élections, avait changé aussi le siège et la pente du pouvoir. + +Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai dans la lutte +sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 l'avaient +malheureusement placée. Qui aura, dans le gouvernement de la France, +l'influence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus de 1789, +les classes moyennes élevées à leurs droits ou les classes jadis +privilégiées? La Charte de la Restauration est-elle la conquête de la +société nouvelle ou le triomphe de l'ancien régime, l'accomplissement +légitime et sensé ou le châtiment mérité de la Révolution? + +J'emprunte à une préface que j'ai ajoutée, l'an dernier, à une nouvelle +édition de mon _Cours sur l'Histoire de la Civilisation en France_, +quelques lignes qui sont aujourd'hui, après plus de quarante ans +d'expérience et de réflexion, l'expression fidèle de ma pensée: + +«C'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales, qui a fait +échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir, +soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la +liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont restées séparées, ardentes +à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, l'une aucune +égalité, l'autre aucune supériorité. Prétentions iniques en droit et +vaines en fait. Les hauteurs un peu frivoles de la noblesse n'out pas +empêché la bourgeoisie française de s'élever et de prendre place +au niveau supérieur de l'État. Les jalousies un peu puériles de la +bourgeoisie n'ont pas empêché la noblesse de conserver les avantages +que donnent la notoriété des familles et la longue possession des +situations. Dans toute société qui vit et grandit, il y a un mouvement +intérieur d'ascension et de conquête. Dans toute société qui dure, +une certaine hiérarchie des conditions et des rangs s'établit et se +perpétue. La justice, le bon sens, l'intérêt public, l'intérêt personnel +bien entendu, veulent que, de part et d'autre, on accepte ces faits +naturels de l'ordre social. Les classes diverses n'out pas su avoir, en +France, cette équité habile. Aussi ont-elles, les unes et les autres, +porté pour elles-mêmes et fait porter à leur commune patrie la peine de +leur inintelligent égoïsme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les uns +impertinents, les autres envieux, nobles et bourgeois ont été infiniment +moins libres, moins grands, moins assurés dans leurs biens sociaux +qu'ils n'auraient pu l'être avec un peu plus de justice, de prévoyance +et de soumission aux lois divines des sociétés humaines. Ils n'ont pas +su agir de concert pour être libres et puissants ensemble; ils se sont +livrés et ils ont livré la France aux révolutions.» + +Nous étions loin, en 1820, de cette libre et impartiale appréciation de +notre histoire politique et des causes de nos revers. Rengagés depuis +cinq ans dans l'ornière des anciennes rivalités de classes et des +récentes luttes de révolution, nous étions passionnément préoccupés de +nos échecs et de nos périls du moment, et pressés de vaincre sans nous +inquiéter beaucoup du prix ou des embarras de la victoire. Je soutins +avec ardeur la cause de la société nouvelle telle que la Révolution +l'a faite, ayant l'égalité devant la loi pour premier principe, et les +classes moyennes pour élément fondamental. J'agrandis encore cette +cause déjà si grande en la reportant dans le passé et en retrouvant ses +intérêts et ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. Je +ne veux atténuer ni mes idées ni mes paroles: «Depuis plus de treize +siècles, disais-je, la France contenait deux peuples, un peuple +vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple +vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire +est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été +livrée. Elle s'appelle la Révolution. ..... Le résultat de la Révolution +n'était pas douteux. L'ancien peuple vaincu était devenu le peuple +vainqueur. A son tour, il avait conquis la France. En 1814, il la +possédait sans débat. La Charte reconnut sa possession, proclama que ce +fait était le droit, et donna au droit le gouvernement représentatif +pour garantie. Le Roi se fit, par ce seul acte, le chef des conquérants +nouveaux. Il se plaça dans leurs rangs et à leur tête, s'engageant +à défendre avec eux et pour eux les conquêtes de la Révolution, +qui étaient les leurs. La Charte emportait, sans nul doute, un tel +engagement, car la guerre allait évidemment recommencer. Il était aisé +de prévoir que le peuple vaincu ne se résignerait point à sa défaite. Ce +n'est pas qu'elle le réduisît à subir la condition qu'il avait imposée +jadis. Il retrouvait le droit s'il perdait le privilège, et en tombant +de la domination il pouvait se reposer dans l'égalité. Mais il n'est +pas donné à de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la faiblesse +humaine, et leur raison demeure toujours bien loin en arrière de la +nécessité. Tout ce qui conservait ou rendait aux anciens possesseurs +du privilège une lueur d'espérance, devait les porter à tenter de le +ressaisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire cet effet. Le +privilège avait entraîné le trône dans sa chute; il devait croire +qu'en se relevant le trône, le relèverait. Comment n'en eût-il pas eu +l'espoir? La France de la Révolution en avait la crainte. Mais quand +même les événements de 1814 n'auraient pas amené la Restauration, quand +même la Charte nous serait venue d'une autre source et par une autre +dynastie, le seul établissement du système représentatif, le seul retour +de la liberté auraient remis en lumière et rappelé au combat l'ancien +peuple, le peuple du privilège. Ce peuple existe au milieu de nous; il +vit, parle, circule, agit, influe d'un bout de la France à l'autre. +Décimé et dispersé par la Convention, séduit et contenu par Napoléon, +dès que la terreur ou le despotisme cesse (et ni l'un ni l'autre n'est +durable), il reparaît, prend sa place et travaille à recouvrer celle +qu'il a perdue... Nous avons vaincu l'ancien régime; nous le vaincrons +toujours; mais longtemps encore nous aurons à le combattre. Quiconque +veut en France l'ordre constitutionnel, des élections, des Chambres, une +tribune, la liberté de la presse, toutes les libertés publiques, doit +renoncer à prétendre que, dans cette révélation continuelle et si animée +de toute la société, la contre-révolution demeure muette et inactive.» + +Au moment même où je résumais en termes si absolus et si vifs la +situation que la Révolution, la Restauration et la Charte faisaient à +la France, je pressentais qu'on pourrait abuser, au profit des passions +révolutionnaires, de mes idées ou de mon langage, et pour les renfermer +dans de justes limites, je me hâtais d'ajouter: «En disant que, depuis +l'origine de notre monarchie, la lutte de deux peuples agite la France, +et que la Révolution n'a été que le triomphe de vainqueurs nouveaux sur +les anciens maîtres du pouvoir et du sol, je n'ai point entendu établir +une filiation historique, ni supposer que le double fait de la conquête +et de la servitude s'est perpétué, constant et identique, à travers +les siècles. Une telle assertion serait évidemment démentie par les +réalités. Dans ce long espace de temps, les vainqueurs et les vaincus, +les possesseurs et les possessions, les deux races enfin se sont +rapprochées, déplacées, confondues; elles ont subi, dans leur existence +et dans leurs relations, d'innombrables vicissitudes. La justice, dont +la complète absence anéantirait aussitôt la société, s'est introduite +dans les effets de la force. Elle a protégé les faibles, contenu les +puissants, réglé leurs rapports, substitué progressivement de l'ordre à +la violence, de l'égalité à l'oppression. Elle a fait la France enfin +telle que le monde l'a vue, avec son immense gloire et ses époques de +repos. Mais il n'en est pas moins vrai que, durant treize siècles, par +le résultat de la conquête et de la féodalité, la France a toujours +renfermé deux situations, deux classes sociales, profondément diverses +et inégales, qui ne se sont point amalgamées ni placées, l'une envers +l'autre, dans un état d'union et de paix, qui n'ont cessé enfin de +lutter, celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour retenir le +privilège. C'est là notre histoire. C'est en ce sens que j'ai parlé de +deux peuples, de vainqueurs et de vaincus, d'amis et d'ennemis, et de +la guerre, tantôt publique et sanglante, tantôt intérieure et purement +politique, que se sont faite ces deux grands intérêts.» + +En relisant aujourd'hui ces pages et tout mon livre de 1820, j'en reçois +une impression que je tiens à constater. A considérer les choses au fond +et en elles-mêmes, comme historien et comme philosophe, je n'y trouve à +peu près rien à reprendre; je persiste à penser que les idées générales +y sont justes, les grands faits sociaux bien appréciés, les personnages +politiques bien compris et peints avec vérité. Comme acte et polémique +de circonstance, l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je n'y tiens +pas assez de compte des difficultés et des nuances; je tranche trop +fortement les situations et les partis; j'exige trop des hommes; je +n'ai pas assez de tempérance, de prévoyance, ni de patience. L'esprit +d'opposition me dominait trop exclusivement. + +Je ne tardai pas, même alors et peut-être à cause du succès que +j'obtins, à m'en douter un peu moi-même. J'ai peu de goût naturel pour +l'opposition, et plus j'ai avancé dans la vie, plus j'ai trouvé que +c'était un rôle à la fois trop facile et trop périlleux. Il n'y faut +pas un grand mérite pour réussir, et il y faut beaucoup de vertu pour +résister aux entraînements du dehors et à ses propres fantaisies. En +1820, je n'avais encore pris au gouvernement qu'une part indirecte et +secondaire; pourtant j'avais déjà le sentiment de la difficulté de +gouverner, et quelque répugnance à l'aggraver en attaquant le pouvoir +chargé d'y suffire. Une autre vérité commençait aussi dès lors à +m'apparaître: dans nos sociétés modernes, quand la liberté s'y déploie, +la lutte est trop inégale entre ceux qui gouvernent et ceux qui +critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau et une +responsabilité sans limite; on ne leur passe rien: aux autres, une +entière liberté sans responsabilité; de leur part, on accepte ou l'on +tolère tout. Telle est, du moins chez nous, dès que nous sommes libres, +la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti +moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et +sans aucun retour personnel, que j'en ai, d'abord entrevu l'inique et +nuisible rigueur. + +Par instinct plutôt que par une intention réfléchie et précise, le désir +me vint, après avoir fait acte d'opposition déclarée, de prouver que +l'esprit de gouvernement ne m'était pas étranger. Des hommes sensés +inclinaient à penser que du système représentatif il ne pouvait sortir, +chez nous du moins et dans l'état où la Révolution avait laissé la +France, un vrai gouvernement, et que nos ardeurs pour les institutions +libres n'étaient propres qu'à énerver le pouvoir et à livrer la société +à l'anarchie. Les temps révolutionnaires et les temps impériaux nous +avaient naturellement légué cette idée; la France n'avait connu la +liberté politique que par les révolutions et l'ordre que par le +despotisme; leur harmonie paraissait une chimère. J'entrepris d'établir, +non-seulement que cette chimère des grands coeurs pouvait devenir une +réalité, mais qu'il dépendait de nous de la réaliser, car le régime +fondé par la Charte contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens +essentiels de gouvernement régulier et d'opposition efficace que +pouvaient souhaiter les sincères amis du pouvoir et de la liberté. Mon +ouvrage _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel +de la France,_ publié en 1821, fut tout entier consacré à ce dessein. + +Je ne fis là point de politique théorique et générale; j'en écartai même +expressément l'idée: «Peut-être, disais-je dans ma préface, aborderai-je +un jour, sur la nature et les principes du gouvernement constitutionnel, +des questions plus générales et d'un intérêt pressant, bien que leur +solution soit étrangère à la politique active, aux choses et aux hommes +du moment. Je ne veux parler aujourd'hui que du système actuel du +pouvoir et des vrais moyens de gouverner notre bonne et belle patrie.» +Tout novice et doctrinaire que j'étais alors, je n'avais garde de penser +que les mêmes maximes et les mêmes procédés de gouvernement fussent bons +partout, ni que tous les peuples et tous les siècles dussent être, au +même moment, jetés dans le même moule. Je me renfermais soigneusement +dans mon temps et dans mon pays, m'appliquant à montrer quels efficaces +moyens de gouvernement étaient déposés dans les vrais principes et le +jeu régulier des institutions que la France tenait de la Charte, et +comment on pouvait les pratiquer avec succès, dans le légitime intérêt +et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens d'opposition, le +même travail, convaincu et voulant convaincre les adversaires de la +politique alors dominante qu'on pouvait contrôler l'autorité sans la +détruire, et user des droits de la liberté sans ébranler les bases de +l'ordre établi. C'était mon ardente préoccupation d'élever la politique +hors de l'ornière révolutionnaire, et de faire pénétrer au sein du +régime constitutionnel des idées de légale et forte conservation. + +Trente-six ans se sont écoulés. Dans ce long intervalle, j'ai pris part, +pendant dix-huit ans, au travail de ma génération pour la fondation +d'un gouvernement libre. J'en ai quelque temps porté le poids. Ce +gouvernement a été renversé. J'ai ainsi éprouvé moi-même l'immense +difficulté et subi le douloureux insuccès de cette grande entreprise. +Pourtant, et je le dis sans hésitation sceptique comme sans modestie +affectée, je relis aujourd'hui ce que j'ai écrit en 1821, sur les moyens +de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, avec +une satisfaction presque sans mélange. J'exigeais beaucoup du +pouvoir, mais rien, je crois, qu'il ne lui fût possible et nécessaire +d'accomplir. Et malgré ma jeune confiance, je ne méconnaissais point, +même alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au succès: «Je n'ai +point dessein, disais-je, de tout imputer, de tout demander au pouvoir +lui-même. Je ne lui dirai pas, comme on le fait souvent;--Soyez juste, +sage, ferme, et ne vous inquiétez de rien.--Le pouvoir n'est pas libre +d'être ainsi excellent à lui tout seul. Il ne fait pas la société, il la +trouve; et si la société est impuissante à le seconder, si des principes +anarchiques la possèdent, si elle renferme en son propre sein les causes +de la dissolution, le pouvoir aura beau faire; il n'est pas donné à la +sagesse humaine de sauver un peuple qui ne concourt pas lui-même à son +salut.» + +Pendant que je publiais, contre l'attitude et les tendances du cabinet, +ces deux attaques, les conspirations et les procès politiques éclataient +de jour en jour et amenaient leurs tragiques conséquences. J'ai déjà +dit ce que je pensais des complots de cette époque, et pourquoi je les +trouvais aussi mal fondés que mal conduits, sans motifs légitimes comme +sans moyens efficaces. Mais en les réprouvant, j'étais ému du sincère +et courageux dévouement de tant d'hommes, la plupart très-jeunes, qui +prodiguaient; pour une cause qu'à tort ils croyaient bonne, les trésors +de leur âme et de leur vie. Parmi les épreuves que nous impose notre +temps, je n'en connais guère de plus pénible que celle des sentiments +combattus, et ces perplexités entre le blâme et l'estime, la réprobation +et la sympathie, que j'ai tant de fois ressenties en assistant aux actes +de tant de mes contemporains. J'aime l'harmonie et la clarté dans les +âmes comme dans les sociétés humaines, et nous vivons à une époque de +confusion et d'obscurité morale comme sociale. Combien d'hommes j'ai +connus qui, doués de belles qualités, auraient mené dans d'autres temps +une vie droite et simple, et qui, de nos jours, ont erré à travers les +problèmes et les ténèbres de leur propre pensée, ambitieux turbulents ou +fanatiques aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir en +repos! Dès 1820, quoique jeune encore moi-même, je déplorais cette +perturbation des esprits et des destinées, presque aussi triste à +contempler que funeste à subir; mais, en la déplorant, j'avais des +alternatives de jugement sévère et d'émotion indulgente; et sans +chercher à désarmer le pouvoir dans sa légitime défense, je ressentais +un profond désir de lui inspirer, envers de tels adversaires, une +généreuse et prudente équité. + +Un sentiment vrai ne se résigne pas à se croire impuissant. Les +deux écrits que je publiai en 1821 et 1822, intitulés l'un, _Des +Conspirations et de la Justice_ _politique_, l'autre, _De la Peine de +mort en matière politique_, ne furent point, de ma part, des actes +d'opposition; je m'appliquai à leur retirer ce caractère. Pour en +marquer avec précision le sens et le but, il me suffira d'en rappeler +les deux épigraphes; je plaçai en tête du premier ces paroles du +prophète Isaïe: «Ne dites point _conjuration_ toutes les fois que ce +peuple dit _conjuration_;» et en tête du second celles de saint Paul: «O +sépulcre, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon?» J'avais à +coeur de convaincre le pouvoir lui-même que la bonne politique comme la +vraie justice lui conseillaient de rendre les procès politiques et les +exécutions capitales très-rares, et qu'en déployant, contre tous les +faits qui pouvaient la provoquer, toute la rigueur des lois, il se +créait bien plus de périls qu'il n'en écartait. Le sentiment public +était d'accord avec le mien: les hommes sensés et indépendants, +étrangers aux passions des partis engagés dans la lutte, trouvaient, +comme moi, qu'il y avait excès dans l'action de la police au milieu des +complots, excès dans le nombre et l'âpreté des poursuites, excès dans +l'application des peines légales. Je pris grand soin de renfermer ces +plaintes dans leurs justes limites, d'en écarter toute comparaison +injurieuse, toute prétention à des réformes soudaines, et de ne point +contester au pouvoir ses armes nécessaires. En traitant des questions +nées au sein des plus violents orages, je voulais les porter dans une +région haute et sereine, convaincu que, de là seulement, mes idées et +mes paroles auraient quelque chance d'être efficaces. Elles reçurent +la sanction d'un allié plus puissant que moi. La Cour des pairs, qui +commença alors à prendre, dans le jugement des procès politiques, la +place que lui assignait la Charte, mit sur-le-champ la vraie justice et +la bonne politique en pratique. Rare et beau spectacle que celui d'une +grande assemblée essentiellement politique dans son origine et dans +sa composition, fidèle soutien du pouvoir, et pourtant constamment +soigneuse, non-seulement d'élever la justice au-dessus des passions du +moment, mais encore d'apporter, dans l'appréciation et la punition des +crimes politiques, l'intelligente équité qui peut seule satisfaire la +raison du philosophe et la charité du chrétien. Et dans l'honneur de ce +spectacle, une part revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement +ne tentèrent jamais de porter à l'indépendance et à l'impartialité de +la Cour des pairs aucune atteinte, mais qui ne se permirent pas de s'en +plaindre. Après le mérite d'être eux-mêmes et de leur propre mouvement +justes et sages, c'en est un réel, pour les puissants de la terre, +d'accepter sans résistance et sans murmure le bien qu'ils n'ont pas été +les premiers à pratiquer. + +J'ai vécu dans un temps de complots et d'attentats politiques, dirigés +tantôt contre des pouvoirs auxquels j'étais étranger et même opposant, +tantôt contre des pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les +conspirateurs tantôt impunis, tantôt frappés avec toute la rigueur des +lois. Je demeure convaincu que, dans l'état actuel des esprits, des +coeurs et des moeurs, la peine de mort est contre de tels actes une +mauvaise arme, qui blesse grièvement les pouvoirs empressés à s'en +servir pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et préventive +manque à cette peine; elle effraye et détourne des complots bien des +gens qui seraient tentés d'y entrer. Mais à côté de ce salutaire effet, +elle en produit d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des +motifs et des dispositions qui ont poussé les hommes aux actes qu'elle +punit, elle frappe du même coup le pervers et le rêveur, l'ambitieux +déréglé et le fanatique dévoué; et par cette grossière confusion elle +offense plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle irrite +encore plus qu'elle n'effraye; elle émeut de pitié les spectateurs +indifférents, et apparaît aux intéressés comme un acte de guerre qui +revêt faussement les formes d'un arrêt de justice. L'intimidation +qu'elle inspire d'abord s'affaiblit de jour en jour, tandis que la haine +et la soif de vengeance qu'elle sème dans les coeurs s'enveniment et se +répandent. Et un jour arrive où le pouvoir qui s'est cru sauvé se +voit assailli par des ennemis bien plus nombreux et plus acharnés que +n'étaient ceux dont il s'est défait. + +Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, où, pour les délits +purement politiques, les peines du bannissement et de la déportation, +bien graduées et sérieusement appliquées, seront, en droit comme en +fait, substituées à la peine de mort. En attendant, je compte parmi les +meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vivement réclamé, à ce sujet, +la vraie justice et la bonne politique dans un temps où elles étaient +compromises par les passions des partis et les périls du pouvoir. + +Ces quatre ouvrages, publiés coup sur coup dans l'espace de deux +ans, frappèrent assez vivement l'attention publique. Tous les hommes +considérables de l'opposition dans les Chambres m'en remercièrent comme +d'un service rendu à la cause de la France et des institutions libres: +«Vous gagnez, sans nous, des batailles pour nous,» me dit le général +Foy. M. Royer-Collard, en me faisant, sur le premier de ces écrits (_Du +Gouvernement de la France depuis la Restauration_), quelques objections, +ajoutait: «Votre livre est plein de vérités; on les y ramasse à la +pelle.» Je reproduis sans embarras ces témoignages d'une approbation +sérieuse: quand on agit sérieusement, quoi qu'on fasse, mesures +politiques, discours ou livres, il faut réussir et atteindre à son but; +l'éloge vaut beaucoup quand il donne la certitude du succès. Cette +certitude une fois acquise, je ne fais nul cas des compliments; un peu +de puérilité et de ridicule s'y mêle toujours; la sympathie sans phrases +a seule un charme vrai et digne. J'avais quelque droit de mettre quelque +prix à celle qu'on me témoignait dans l'opposition, car je n'avais rien +fait pour plaire aux passions, ni pour ménager les préjugés et les +arrière-pensées qui fermentaient dans les rangs extrêmes du parti; +j'avais aussi franchement soutenu la royauté que combattu le cabinet, et +il était clair que je ne voulais pas plus livrer la maison de Bourbon +que la Charte à leurs divers ennemis. + +Deux occasions me vinrent bientôt de m'expliquer, à ce sujet, d'une +façon encore plus personnelle et plus précise. En 1821, peu après +la publication de mon _Essai sur les conspirations et la justice +politique_, l'un des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit et +d'honneur, mais passionnément engagé dans les sociétés secrètes, cet +héritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de +liberté, vint me voir et me témoigna avec chaleur sa reconnaissante +approbation. Les plus hardis conspirateurs sont charmés, quand le péril +éclate, de se mettre à couvert derrière les principes de justice et +de modération que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous +causâmes librement de toutes choses. Près de me quitter, mon visiteur +me prenant vivement le bras, me dit: «Soyez donc des +nôtres!--Qu'appelez-vous _des vôtres?_--Entrez avec nous dans +la Charbonnerie; c'est la seule force efficace pour renverser un +gouvernement qui nous humilie et nous opprime.--Vous vous trompez +sur mon compte; je ne me sens ni humilié, ni opprimé, ni moi, ni mon +pays.--Que pouvez-vous donc espérer de ces gens-là ?--Il ne s'agit pas +d'espérances; je veux garder ce que nous possédons: nous avons tout ce +qu'il faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre. Le pouvoir +actuel méritera peut-être souvent, et, à mon avis, il mérite en ce +moment d'être combattu, mais pas du tout d'être renversé; il n'a rien +fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et +nous avons assez d'armes légales et publiques pour le redresser en le +combattant. Je ne veux ni de votre but, ni de vos moyens; vous nous +ferez à tous, comme à vous-même, beaucoup de mal sans réussir; et si +vous réussissiez, ce serait encore pis.» Il me quitta sans humeur, car +il me portait de l'amitié, mais pas le moins du monde ébranlé dans sa +passion de sociétés secrètes et de complots. C'est une fièvre dont on +ne guérit pas quand on lui a livré son âme, et un joug dont on ne +s'affranchit pas quand on l'a longtemps subi. + +Un peu plus tard, en 1822, quand les écrits que je viens de rappeler +eurent produit leur effet, je reçus la visite de M. Manuel. Nous nous +rencontrions quelquefois chez des amis communs, et nous vivions en bons +rapports, mais sans aucune intimité. Il venait évidemment m'en offrir et +en chercher davantage. Avec une franchise dans laquelle la nature un peu +étroite de son esprit avait peut-être autant de part que la fermeté de +ses résolutions, il passa promptement des compliments aux confidences, +et en se félicitant de mon opposition, il me laissa voir toute la portée +de la sienne. Il ne croyait ni à la Restauration, ni à la Charte, tenait +la maison de Bourbon pour incompatible avec la France de la Révolution, +et regardait un changement de dynastie comme la conséquence nécessaire +du changement de l'état social. Il amena dans le cours de l'entretien la +mort récente de l'empereur Napoléon, la sécurité qui en résultait +pour la paix européenne, et le nom de Napoléon II comme une solution +possible, probablement la meilleure, des problèmes de notre avenir. Tout +cela fut dit en termes mesurés, mais clairs, sans détour comme +sans passion, et avec l'intention marquée de voir à quel point je +repousserais ou j'admettrais de telles perspectives. Je ne m'attendais +ni à la visite, ni à la conversation; mais je ne m'y refusai point, ne +me flattant guère d'attirer à moi M. Manuel, mais n'ayant nulle envie +de me cacher de lui: «Loin de croire, lui dis-je, qu'un changement de +dynastie soit nécessaire à la France, je le regarderais comme un grand +mal et un grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satisfaite +aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte toutes les garanties +que réclament ses intérêts et ses voeux légitimes. Je ne crains point la +contre-révolution; nous avons contre elle la puissance du droit comme +celle du fait, et si l'on était jamais assez fou pour la tenter, nous +serions assez forts pour l'arrêter. Ce qui importe aujourd'hui à la +France, c'est d'expulser l'esprit révolutionnaire qui la tourmente +encore, et de pratiquer le régime libre dont elle est en possession. La +maison de Bourbon convient très-bien à ce double besoin du pays. +Son gouvernement est antirévolutionnaire par nature et libéral par +nécessité. Je redouterais beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant +l'ordre, serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez révolutionnaire +pour se dispenser d'être libéral. J'aurais peur que le pays ne s'y +prêtât trop aisément. Nous avons besoin d'être un peu inquiets sur nos +intérêts pour apprendre à garder nos droits. Sous le gouvernement de la +maison de Bourbon, nous nous sentons obligés en même temps au respect et +à la vigilance. L'un et l'autre sentiment nous sont bons. Je ne sais ce +qui nous arriverait si l'un ou l'autre venait à nous manquer.» + +M. Manuel n'insista point. Il avait trop de sens pour se plaire aux +paroles inutiles. Nous continuâmes quelque temps à causer sans discuter, +et nous nous séparâmes, pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais +persuadés l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en commun. + +En même temps que je publiais ces divers écrits, je préparais mon cours +d'histoire moderne, que j'ouvris en effet le 7 décembre 1820. Décidé à +user des deux moyens d'influence qui s'offraient à moi, l'enseignement +public et la presse, j'en usai pourtant très-différemment. J'écartai de +mon cours toute allusion aux circonstances, au système et aux actes +du gouvernement; je m'interdis toute pensée d'attaque ou seulement de +critique, tout souvenir des affaires et des luttes du moment. Je me +renfermai scrupuleusement dans la sphère des idées générales et des +faits anciens. L'indépendance intellectuelle est le droit de la +science; elle le perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition +politique. Pour que les libertés diverses se déploient efficacement, il +faut qu'elles restent chacune dans son domaine; leur retenue fait leur +force comme leur sûreté. + +En m'imposant cette règle de conduite, je n'en éludai point la +difficulté. Je pris pour sujet de mon cours l'histoire des anciennes +institutions politiques de l'Europe chrétienne, et des origines du +gouvernement représentatif dans les divers États où il a été tenté, +avec ou sans succès. Je touchais de bien près, dans un tel sujet, aux +embarras flagrants de cette politique contemporaine dont j'étais résolu +à me tenir loin. Mais j'y trouvais aussi l'occasion naturelle de +poursuivre, par les seules voies de la science, le double but que je +me proposais. Je voulais combattre les théories révolutionnaires, et +rappeler, sur le passé de la France, l'intérêt et le respect. Nous +sortions à peine de la plus violente lutte contre cette ancienne société +française, notre berceau séculaire; nous avions encore le coeur plein, +envers elle, de colère ou d'indifférence, et l'esprit confusément imbu +des idées, vraies ou fausses, sous lesquelles elle avait succombé. +Le jour était venu de déblayer cette arène couverte de ruines, et de +substituer, en pensée comme en fait, l'équité à l'hostilité, et les +principes de la liberté aux armes de la révolution. On ne construit pas +un édifice avec des machines de guerre; on ne fonde pas un régime libre +avec des préventions ignorantes et des haines acharnées. Je rencontrais +à chaque pas, dans mon cours, les grands problèmes d'organisation +sociale au nom desquels les classes et les partis divers venaient de se +porter de si rudes coups, la souveraineté du peuple et le droit divin, +la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie, l'unité +ou la division des pouvoirs, les divers systèmes d'élection, de +constitution et d'action des assemblées appelées à concourir au +gouvernement. J'abordai toutes ces questions avec le ferme dessein de +passer au crible les idées de notre temps, et de séparer les ferments +ou les rêveries révolutionnaires des progrès de justice et de liberté +conciliables avec les lois éternelles de l'ordre social. A côté de ce +travail philosophique, j'en poursuivis un autre spécialement historique: +je m'appliquai à mettre en lumière les efforts intermittents, mais +toujours renaissants, de la société française, pour sortir du chaos au +sein duquel elle était née, tantôt la lutte, tantôt l'accord de ses +divers éléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple, +dans les diverses phases de cette rude destinée, et le développement +glorieux, bien que très-incomplet, de la civilisation française, telle +que la Révolution française l'a recueillie à travers tant de combats et +de vicissitudes. J'avais à coeur de faire rentrer la vieille France dans +la mémoire et l'intelligence des générations nouvelles; car il y avait +aussi peu de sens que de justice à renier ou à dédaigner nos pères au +moment où nous faisions, en nous égarant beaucoup à notre tour, un pas +immense dans les mêmes voies où, depuis tant de siècles, ils avaient +eux-mêmes marché. + +J'exposais ces idées devant des auditeurs la plupart assez peu disposés +à les accueillir, ou seulement à y prendre intérêt. Le public qui +suivait alors mon cours était bien moins nombreux et moins varié qu'il +ne le fut quelques années plus tard. Il se composait surtout de jeunes +gens, élèves des diverses écoles savantes, et de quelques groupes de +curieux, amateurs des grandes études historiques. Les uns n'étaient +point préparés à celles que je leur offrais, et manquaient des +connaissances préalables qui les leur auraient fait goûter. Chez +beaucoup d'autres, les préjugés et les idées du XVIIIe siècle et de la +Révolution, en matière de philosophie politique ou d'histoire, étaient +déjà à l'état de ces habitudes d'esprit froidement invétérées qui +n'admettent plus la discussion et n'écoutent qu'avec indifférence ou +méfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, et parmi ceux-ci se +trouvaient les esprits les plus actifs et les plus ouverts, étaient plus +ou moins engagés dans les sociétés secrètes, les menées hostiles, les +complots, et j'étais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. J'avais +ainsi bien des obstacles à surmonter et bien des conversions à faire +pour attirer dans les voies où je marchais le petit public qui venait +m'écouter. + +Mais il y a toujours, dans un public français, quelles que soient ses +préventions, une élasticité intellectuelle, un goût pour le mouvement +d'esprit et pour les idées nouvelles hardiment présentées, et une +certaine équité généreuse qui le disposent à la sympathie, même +avant qu'il ne donne son adhésion. J'étais en même temps libéral et +antirévolutionnaire, dévoué aux principes fondamentaux de la nouvelle +société française, et animé, pour la vieille France, d'un respect +affectueux; je combattais des idées qui formaient la foi politique de +la plupart de mes auditeurs; j'en exposais d'autres qui leur étaient +suspectes, même quand elles leur semblaient justes; il y avait en moi, +pour eux, des obscurités, des contradictions, des perspectives qui +les étonnaient et les faisaient hésiter à me suivre. Pourtant ils +me sentaient sérieux et sincère; ils étaient de jour en jour +plus convaincus que mon impartialité historique n'était pas de +l'indifférence, ni ma foi politique de la réaction vers l'ancien régime, +ni mon opposition à toute menée subversive de la complaisance pour +le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de mes auditeurs: +quelques-uns, et des plus distingués, venaient décidément à moi; +d'autres entraient en doute sur la vérité de leurs théories et l'utilité +de leurs pratiques conspiratrices; presque tous prenaient en goût +l'appréciation équitable du passé, et en estime l'opposition patiente et +légale dans le présent. L'esprit révolutionnaire, dans cette jeune et +vive portion du public, était visiblement en déclin; non par scepticisme +et apathie, mais parce que d'autres idées, d'autres sentiments lui +disputaient la place dans les âmes, et l'en expulsaient en s'y +établissant. + +Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon cours pour dangereux, +et le 12 octobre 1822, l'abbé Frayssinous, que, peu de mois auparavant, +M. de Villèle avait fait faire grand maître de l'Université, en ordonna +la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, et je ne m'en étonne pas +aujourd'hui. Mon opposition au cabinet était très-publique, et quoique +mon enseignement y demeurât complètement étranger, bien des gens ne +séparaient pas aussi nettement que moi, dans leurs impressions, mes +leçons sur l'histoire des temps anciens et mes écrits contre la +politique du moment. Je n'en demeure pas moins convaincu que, dans cette +mesure, le gouvernement se trompa, et à son propre détriment. Dans la +lutte qu'il soutenait contre l'esprit révolutionnaire, les idées +que propageait mon enseignement lui étaient plus salutaires que mon +opposition par la presse ne pouvait lui être embarrassante, et elles +apportaient plus de force à la monarchie que mes critiques sur des +questions ou des situations de circonstance n'en pouvaient ôter au +cabinet. Mais mon libre langage importunait les aveugles partisans du +pouvoir absolu, dans l'Église ou dans l'État, et l'abbé Frayssinous, +esprit court et caractère faible dans son honnêteté, obéissait avec +plus d'inquiétude que de regret à des influences dont il redoutait les +emportements, mais qu'au fond il ne blâmait pas. + +Dans la scission des partis monarchiques, celui que j'avais combattu +s'engageait de plus en plus dans des voies exclusives et violentes. Mon +cours fermé, toute influence politique un peu prochaine me devenait +impossible. Pour lutter, hors de l'enceinte des Chambres, contre le +système qui prévalait, il fallait ou conspirer, ou descendre à une +opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne +me convenaient; je renonçai complètement aux luttes de parti, même +philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de +servir encore ma cause, dans les esprits et dans l'avenir. + +Ce qu'il y a de plus difficile et pourtant de plus nécessaire dans +la vie publique, c'est de savoir, à certains moments, se résigner à +l'immobilité sans renoncer au succès, et attendre sans désespérer, +quoique sans agir. + +Ce fut à cette époque que je m'adonnai sérieusement à l'étude de +l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont +fondées. Passionnément préoccupé de l'avenir politique de ma patrie, +je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles +erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions +prudentes un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un +gouvernement libre. + +Quand on compare attentivement l'histoire et le développement social de +la France et de l'Angleterre, on ne sait si c'est des ressemblances ou +des différences qu'on doit être plus frappé. Jamais deux nations, +avec des origines et des situations fort diverses, n'ont été plus +profondément mêlées dans leurs destinées, et n'ont exercé l'une sur +l'autre, par les relations tantôt de la guerre, tantôt de la paix, +une plus constante influence. Une province de la France a conquis +l'Angleterre; l'Angleterre a possédé longtemps plusieurs provinces de la +France; et, au sortir de cette lutte nationale, déjà les institutions +et le sens politique des Anglais étaient, pour les esprits les plus +politiques entre les Français, pour Louis XI et Philippe de Comines, +par exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chrétienté, les deux +peuples ont suivi des drapeaux religieux divers; mais cette diversité +même est devenue entre eux une nouvelle cause de contact et de mélange. +C'est en Angleterre que les protestants français, c'est en France que +les catholiques anglais persécutés ont cherché et trouvé un asile. Et +quand les rois ont été proscrits à leur tour, c'est en France que le roi +d'Angleterre, c'est en Angleterre que le roi de France se sont réfugiés, +et c'est après un long séjour dans ce refuge que Charles II au XVIIe +siècle, et Louis XVIII au XIXe, sont rentrés dans leurs États. Les deux +nations, ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des deux +nations ont eu tour à tour la fantaisie de s'emprunter mutuellement +leurs idées, leurs moeurs, leurs modes. Au XVIIe siècle, c'était la cour +de Louis XIV qui donnait le ton à l'aristocratie anglaise. Au XVIIIe, +c'était à Londres que Paris allait chercher des modèles. Et quand on +s'élève au-dessus de ces incidents de l'histoire pour considérer les +grandes phases de la civilisation des deux pays, on reconnaît qu'à +d'assez longs intervalles dans le cours des siècles, ils ont suivi à +peu près la même carrière, et que les mêmes tentatives et les mêmes +alternatives d'ordre et de révolution, de pouvoir absolu et de liberté, +se sont produites chez tous les deux, avec des coïncidences singulières +en même temps qu'avec de profondes diversités. + +C'est donc une vue bien superficielle et bien erronée que celle des +personnes qui regardent la société française et la société anglaise +comme si essentiellement différentes qu'elles ne sauraient puiser l'une +chez l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imitation +factice et stérile. Rien n'est plus démenti par l'histoire vraie et plus +contraire à la pente naturelle des deux pays. Leurs rivalités mêmes +n'ont jamais rompu les liens, apparents ou cachés, qui existent entre +eux, et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent +ou qu'ils s'en défendent, ils ne peuvent pas ne pas influer puissamment +l'un sur l'autre; leurs idées, leurs moeurs, leurs institutions se +pénètrent et se modifient mutuellement, comme par une invincible +nécessité. + +Je n'hésite pas cependant à le reconnaître: dans notre travail +d'organisation politique, nous avons quelquefois fait à l'Angleterre des +emprunts trop complets et trop précipités. Nous n'avons pas toujours +tenu assez de compte du caractère propre et des conditions spéciales de +la société française. La France a grandi et prospéré sous l'influence +de la royauté, secondant le mouvement d'ascension des classes moyennes; +l'Angleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, prenant +sous sa garde les libertés du peuple. De telles différences sont trop +profondes pour disparaître, même dans la puissante uniformité de la +civilisation moderne. Nous les avons trop oubliées. C'est l'écueil des +innovations accomplies au nom d'idées générales et de grands exemples +qu'elles ne font pas, aux faits réels et nationaux, leur légitime part. +Mais comment n'aurions-nous pas donné sur cet écueil? Dans le cours de +sa longue longue vie, l'ancienne France a fait à plusieurs reprises de +grands efforts pour arriver à un gouvernement libre. Ses plus puissantes +influences ont, les unes résisté, les autres échoué dans ce travail; ses +meilleures institutions ne se sont point prêtées aux transformations +nécessaires, et sont demeurées politiquement inefficaces. Et pourtant, +par un juste sentiment de son honneur et de son intérêt, la France n'a +pas cessé de prétendre à un vrai et durable régime de garanties et de +libertés politiques. Elle le réclamait, elle le voulait en 1789. Par +quelles voies le chercher? A quelles institutions le demander? Tant +de fois déçue dans ses espérances et ses tentatives au dedans, elle a +cherché au dehors des leçons et des modèles. Grande difficulté de plus +dans une oeuvre déjà si difficile, mais difficulté inévitable et imposée +par la nécessité. + +J'étais loin de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujourd'hui les +obstacles qui nous attendaient dans notre travail d'organisation +constitutionnelle; mais j'avais le sentiment que nos devanciers de 1789 +avaient beaucoup trop dédaigné l'ancienne France, ses éléments sociaux, +ses traditions, ses moeurs, et que, pour ramener dans notre patrie +l'harmonie avec la liberté, il fallait tenir plus de compte de son +passé. En même temps donc que je mettais sous les yeux du public +français l'histoire et les monuments originaux des institutions et +des révolutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans l'étude et +l'exposition de l'ancienne société française, de ses origines, de ses +lois, des phases diverses de son développement. J'avais également +à coeur de nous approprier les enseignements d'une grande histoire +étrangère, et de ranimer, parmi nous, le goût avec l'intelligence de +notre propre histoire. + +Mes travaux étaient certainement en harmonie avec les instincts et les +besoins du temps, car ils furent accueillis et secondés par le mouvement +général qui éclata dans le public et autour de ce gouvernement si +contesté. C'est l'heureux naturel de l'esprit français qu'il change +aisément de route sans se ralentir. Il est singulièrement flexible, +élastique et fécond. Un obstacle l'arrête, il s'ouvre une autre voie; +des entraves le gênent, il apprend à marcher en les portant; on le +comprime sur un point, il s'écarte et rebondit ailleurs. Le gouvernement +du côté droit restreignait dans un plus petit cercle et rendait plus +difficiles la vie et l'action politique; la génération qui entrait à ce +moment dans le monde chercha, non pas tout à fait en dehors, mais à +côté de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfaction de +ses désirs; la littérature, la philosophie, l'histoire, la poésie, la +critique, prirent un nouvel et puissant essor. Pendant qu'une réaction +naturelle et malheureuse ramenait dans l'arène le XVIIIe siècle avec ses +vieilles armes, le XIXe siècle se déploya avec ses idées, ses tendances, +sa physionomie originales. Je ne cite point de noms propres: ceux qui +méritent de n'être pas oubliés n'ont pas besoin qu'on les rappelle; +c'est le caractère général du mouvement intellectuel de cette époque +que je tiens à mettre en lumière. Ce mouvement ne se portait plus +exclusivement ni directement sur la politique, et pourtant c'était de la +politique qu'il émanait: il était littéraire et philosophique; la pensée +humaine, se dégageant des intérêts et des luttes du jour, se lançait, +par toutes les voies, à la recherche et à la jouissance du vrai et du +beau; mais c'était de la liberté politique que lui venait l'impulsion +première, et l'espoir d'un régime libre se laissait clairement entrevoir +dans ses plus abstraits travaux comme dans ses plus poétiques élans. +En fondant en 1827, mes amis et moi, l'un des principaux recueils +périodiques de ce temps, la _Revue française_, nous lui donnâmes pour +épigraphe ce vers d'Ovide: + + Et quod nune ratio est, impetus ante fuit; + «Ce qui est maintenant de la raison a été d'abord un élan passionné.» + +Nous exprimions ainsi avec vérité l'esprit dominant autour de nous, et +notre propre disposition. La _Revue française_ était consacrée à la +philosophie, à l'histoire, à la critique littéraire, aux études morales +et savantes; et pourtant elle était animée et pénétrée du grand souffle +politique qui, depuis quarante ans, agitait la France. Nous nous +déclarions différents de nos devanciers de 1789, étrangers à +leurs passions et point asservis à leurs idées, mais héritiers et +continuateurs de leur oeuvre. Nous entreprenions de ramener la nouvelle +société française à des principes plus purs, à des sentiments plus +élevés et plus équitables, à des bases plus solides; mais c'était bien +à elle, à l'accomplissement de ses légitimes espérances et à +l'affermissement de ses libertés qu'appartenaient nos voeux et nos +travaux. + +Un autre recueil commencé en 1824 et plus populaire que la _Revue +française_, le _Globe_ portait dans une polémique plus vive et plus +variée le même caractère. De jeunes doctrinaires, associés à d'autres +écrivains de la même génération et animés, à cette époque, du même +esprit, quoique avec des idées premières et des tendances dernières +très-différentes, en étaient les rédacteurs habituels. En philosophie, +le spiritualisme, en histoire une curiosité intelligente, impartiale et +même sympathique pour les temps anciens et les divers états des sociétés +humaines, en littérature le goût de la nouveauté, de la variété, de la +liberté, de la vérité, même sous ses formes les plus étrangères et +dans ses plus grossiers mélanges, c'était là leur drapeau. Ils le +défendaient, ou plutôt ils le portaient en avant avec l'ardeur et +l'orgueil de la jeunesse, prenant à leurs tentatives de réforme +philosophique, historique, poétique, critique, ce plaisir à la fois +personnel et désintéressé qui est la plus douce récompense de l'activité +intellectuelle, et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop +vaste et trop facile succès. Deux défauts se mêlaient à ces généreuses +tendances: les idées développées dans le _Globe_ manquaient de base fixe +et de forte limite; la forme en était plus décidée que le fond; +elles révélaient des esprits animés d'un beau mouvement, mais qui ne +marchaient pas vers un but unique ni certain, et accessibles à un +laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils ne dérivassent quelque +jour eux-mêmes vers les écueils qu'ils signalaient. En même temps, +l'esprit de coterie, ce penchant à se complaire dans le petit cercle où +l'on vit et à s'isoler, sans y prendre garde, du grand public pour +qui l'on travaille et à qui l'on parle, exerçait sur le _Globe_ trop +d'empire. Turgot avait projeté d'écrire, pour l'_Encyclopédie_, +plusieurs articles; d'Alembert vint un jour les lui demander; Turgot +refusa: «Vous dites sans cesse _nous_, lui répondit-il; bientôt le +public dira _vous_; je ne veux pas être ainsi enrôlé et classé.» Mais +ces défauts du _Globe_, sensibles aujourd'hui, étaient couverts, il y a +trente ans, par le mérite de son opposition, car l'opposition politique +était au fond de ce recueil et lui conciliait, dans le parti hostile à +la Restauration, bien des gens à qui sa philosophie et sa littérature ne +plaisaient pas. En février 1830, sous le ministère de M. de Polignac, +le _Globe_, cédant à sa pente, devint décidément un grand journal +politique: de sa retraite de Carquerannes, près d'Hyères, où il était +allé essayer de mettre d'accord son travail et sa santé, M. Augustin +Thierry m'écrivait: «Que dites-vous du _Globe_ depuis qu'il a changé de +forme? Je ne sais pourquoi, je suis contrarié d'y trouver toutes +ces petites nouvelles et cette polémique de tous les jours. On se +recueillait autrefois pour le lire, et maintenant cela n'est plus +possible; l'attention est distraite et partagée. C'est bien le même +esprit; ce sont les mêmes articles; mais il est désagréable de trouver à +côté des choses qui sont partout.» M. Augustin Thierry avait raison; +le _Globe_ perdit beaucoup à devenir un journal politique comme +tant d'autres; mais il n'en avait pas moins été, dès son origine, +essentiellement politique dans son inspiration et sa tendance. C'était +l'esprit général du temps, et loin de s'en défendre, le _Globe_ en était +pénétré. + +Même sous l'influence dominante du côté droit, la Restauration +n'entreprit point d'étouffer cette opposition réelle quoique indirecte, +et importune sans être ennemie. La justice veut qu'on s'en souvienne +à l'honneur de ce temps: au milieu des vives alarmes qu'inspirait au +pouvoir la liberté politique et des efforts tentés pour la restreindre, +la liberté intellectuelle se maintint et fut respectée. Celle-là ne +supplée pas les autres; mais elle les prépare, et en attendant, elle +sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les conquérir ou les +conserver. + +Pendant que ce mouvement des esprits se développait et s'animait de jour +en jour, le gouvernement de M. de Villèle suivait son cours, de plus en +plus travaillé par les prétentions et les dissensions du parti que son +chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis, d'un esprit aussi +impartial que clairvoyant, m'écrivait en décembre 1826, du fond de +son département: «Les hommes qui sont à la tête d'un parti sont +véritablement destinés à trembler devant leur ombre. Je ne sais si dans +aucun cas cette nullité du parti dominant a été plus complète. Pas +une doctrine, pas une conviction, pas une espérance dans l'avenir; la +déclamation elle-même usée et ridicule. Sûrement M. de Villèle a bien le +mérite de connaître la misère de son parti; son succès vient de là ; mais +c'est, je crois, une connaissance instinctive; il représente ces gens-là +plutôt qu'il ne les juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur +refuser tout, hormis des places et des appointements; pourvu aussi qu'il +n'ait aucune accointance avec les opinions opposées.» Quand le parti, +d'exigence en exigence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en +furent venus à ne plus savoir comment vivre ensemble, quand M. de +Villèle, en novembre 1827, en appela aux élections pour se défendre de +ses rivaux de chambre et de cour, nous prîmes résolument notre part dans +la lutte. Toutes les oppositions se réunirent. Sous la devise _Aide-toi, +le ciel t'aidera_, une association publique se forma, dans laquelle des +hommes très-divers d'idées générales et d'intentions définitives se +rapprochèrent et se concertèrent dans l'unique dessein d'amener, par les +moyens légaux, le changement de la majorité dans la Chambre des députés +et la chute du cabinet. Je n'hésitai pas plus à y entrer avec mes amis +que je n'avais hésité, en 1815, à me rendre seul à Gand pour porter au +roi Louis XVIII les avis des royalistes constitutionnels. Les longues +révolutions propagent les deux vices contraires, la témérité et la +pusillanimité; les hommes y apprennent, les uns à se jeter en aveugles +dans des entreprises insensées, les autres à s'abstenir lâchement de +l'action la plus légitime et la plus nécessaire. Nous avions franchement +combattu la politique du cabinet; il nous appelait lui-même dans +l'arène électorale pour vider la querelle; nous y entrâmes avec la même +franchise, résolus à ne rien chercher de plus que de bonnes élections, +et à accepter les difficultés comme les chances, d'abord de la lutte, +puis du succès, si le succès nous venait. + +Dans la _Biographie_ que Béranger a écrite de lui-même, je lis ce +paragraphe: «En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour +approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes +qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de +petites ambitions rivales, et subordonnent des questions de principe aux +passions particulières. Elles ne tardent pas à enfanter les défiances, +source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y +appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les +éclairer.....La société _Aide-toi, le ciel t'aidera,_ qui agissait +ostensiblement, a seule rendu de véritables services à notre cause.» La +cause de M. Béranger et la nôtre étaient très-différentes: laquelle des +deux profiterait le plus des services électoraux rendus par la société +_Aide-toi, le ciel t'aidera?_ C'était du roi Charles X que devait +bientôt dépendre la solution de cette question. + +L'effet des élections de 1827 fut immense: elles dépassaient de beaucoup +les craintes du cabinet et les espérances de l'opposition. J'étais +encore en province quand ces résultats éclatèrent; un de mes amis +m'écrivit de Paris: «La consternation du ministère, les maux de nerfs +de M. de Villèle qui font appeler son médecin à trois heures du matin, +l'agonie de M. de Corbières[20], la retraite de M. de Polignac à la +campagne d'où il ne veut pas sortir quoiqu'il soit prié de revenir, +la terreur du château, les chasses toujours brillantes du Roi, ces +élections si inattendues, si surprenantes, si abasourdissantes, en voilà +beaucoup plus qu'il n'en faudrait pour faire des prophéties, et se +tromper probablement sur tous les résultats qu'on voudrait prévoir.» Le +duc de Broglie, absent comme moi de Paris, regardait dans l'avenir avec +une modération un peu plus confiante: «Il est difficile, m'écrivait-il, +que le bon sens général qui a présidé à cette élection ne réagisse pas +un peu sur les élus. Le ministère qui résultera du premier conflit sera +certainement assez chétif; mais il faudra le soutenir et tâcher que +personne ne prenne d'alarme. Il me revient déjà ici qu'on est en grand +effroi des élections; si je ne me trompe, cet effroi est le danger du +moment présent; si nous parvenons, après la chute du ministère actuel, à +passer l'année tranquillement, nous aurons ville gagnée.» + +[Note 20: Il était en effet très-malade au moment de cette crise.] + +Quand le ministère de M. de Villèle fut tombé, quand celui de M. de +Martignac fut installé, un nouvel essai de gouvernement du centre +commença, mais avec bien moins de forces et bien moins de chances de +succès que celui qui, de 1816 à 1821, sous la direction simultanée ou +alternative du duc de Richelieu et de M. Decazes, avait défendu, contre +la domination du côté droit et du côté gauche, la France et la couronne. +Le parti du centre, en 1816, formé dans un pressant péril du pays, avait +puisé dans ce péril même une grande force, et n'avait eu affaire, soit +à droite, soit à gauche, qu'à des oppositions ardentes, mais encore +novices, mal organisées, et que le public tenait pour incapables de +gouverner. En 1828, au contraire, le côté droit, à peine sorti du +pouvoir après l'avoir possédé six ans, se croyait aussi près de le +ressaisir que capable de l'exercer, et il attaquait avec une passion +pleine d'espérance les successeurs improvisés qui le lui avaient ravi. +D'autre part, le côté gauche et le centre gauche, rapprochés et +presque confondus par six années d'opposition commune, s'entravaient +mutuellement dans leurs rapports avec un cabinet qu'ils étaient appelés +à soutenir quoiqu'il ne fût pas sorti de leurs rangs; comme il arrive en +pareil cas, les violents et les étourdis paralysaient ou compromettaient +les sages, bien plus que ceux-ci ne réussissaient à diriger ou à +contenir leurs incommodes compagnons. Menacé ainsi dans les Chambres par +d'ambitieux et puissants rivaux, le pouvoir naissant n'y trouvait que +des alliés tièdes ou gênés dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816 +à 1821, le roi Louis XVIII donnait au gouvernement du centre son sincère +et actif concours, en 1828 le roi Charles X regardait le cabinet qui +remplaçait autour de lui les chefs du côté droit comme un désagréable +essai qu'il était obligé de subir, mais auquel il ne se prêtait qu'avec +inquiétude, ne croyant pas au succès, et se promettant bien de ne pas +pousser l'expérience au delà de la stricte nécessité. + +Dans cette faible situation, deux hommes, M. de Martignac, comme chef +réel du cabinet, sans le présider, et M. Royer-Collard, comme président +de la Chambre des députés, donnaient seuls au pouvoir nouveau un peu de +force et d'éclat; mais ils étaient loin de suffire à ses difficultés et +à ses périls. + +M. de Martignac a laissé à tous ceux qui l'ont connu, dans la vie +publique ou privée, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et +de bienveillance. C'était un caractère facile, aimable, généreux, un +esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre; il avait une +éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive; il +plaisait à ceux-là même qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de +l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'écoutant: «Tais-toi, +sirène.» En temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien +établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre; mais il avait, +dans la parole comme dans la conduite, plus de séduction que d'autorité, +plus de charme que de puissance. Très-fidèle à sa cause et à ses amis, +il ne portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans les luttes +politiques, ni cette énergie simple, passionnée, obstinée, ni cette +insatiable soif de succès qui s'animent devant les obstacles ou dans les +défaites, et qui entraînent souvent les volontés, même quand elles ne +changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus honnête et plus +épicurien qu'ambitieux, il tenait à son devoir et à son plaisir plus +qu'à son pouvoir. Ainsi, quoique bien venu du Roi comme des Chambres, +il n'exerçait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais-Bourbon, ni +l'empire, ni même l'influence que son excellent esprit et son rare +talent auraient dû lui donner. + +M. Royer-Collard au contraire était arrivé et siégeait au fauteuil de +la Chambre des députés avec une autorité conquise par douze années de +luttes parlementaires, et tout récemment confirmée par sept élections +simultanées, et par l'éclatante marque d'estime que la Chambre et le Roi +venaient de lui donner. Mais cette autorité, réelle dans l'ordre moral, +était, dans l'ordre politique, peu active et peu efficace. Depuis la +chute du système de gouvernement qu'il avait soutenu et sa propre +élimination du Conseil d'État par M. de Serre, en 1820, M. Royer-Collard +était, je ne dirai pas tombé, mais entré dans un profond découragement. +Quelques phrases des lettres qu'il m'écrivait de sa terre de +Châteauvieux, où il passait l'été, feront mieux connaître que toute +description l'état de son âme à cette époque. Je choisis les plus +courtes. + +«1er _août_ 1823.--Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais que ce +qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien +de plus à savoir. En tout cas, je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de +curiosité, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et j'ai bien +peur que vous ne perdiez aussi la vôtre; car vous l'aurez perdue, le +jour où elle sera devenue mauvaise. Dans ces tristes pensées, le coeur +se serre, mais il ne se résigne pas.» + +«27 _août_ 1826. Il n'y a point de plus parfaite et plus innocente +solitude que celle où j'ai vécu jusqu'à cette semaine, qui a ramené +M. de Talleyrand à Valençay. Votre lettre et sa conversation, voilà +uniquement par où je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien +goûté ce genre de vie: quelques études, les méditations qu'elles +nourrissent, la promenade en famille, et l'intérêt d'une petite +administration. Cependant, dans cette profonde paix, à la vue de ce qui +se passe et de ce qui nous attend, la fatigue d'une longue vie, toute +consumée en voeux impuissants et en espérances trompées, se fait +quelquefois sentir. J'espère n'y point succomber: à défaut d'illusions, +il y a des devoirs qui ont encore leur empire.» + +«22 _octobre_ 1826. Après avoir pleinement joui cette année de la +campagne et de la solitude, je rentrerai avec plaisir dans la société +des esprits. Elle est bien calme aujourd'hui, cette société-là ; +mais sans tirer le canon, elle gagne du chemin, et elle établit +insensiblement sa puissance. Je ne me fais pas d'idée de la session +prochaine. Je crois que c'est par habitude et réminiscence qu'on fait +encore attention à la Chambre des députés. Elle est d'un autre monde. +Notre temps est encore bien éloigné. La fortune vous a jeté dans le seul +genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de l'utilité. Elle a +bien fait pour vous et pour nous.» + +M. Royer-Collard était trop ambitieux et trop abattu. Les choses +humaines ne permettent pas tant d'exigence et offrent plus de +ressources. Il n'en faut pas tant attendre, ni sitôt désespérer. Les +élections de 1827, l'avénement du ministère Martignac et sa propre +élévation à la présidence de là Chambre des députés tirèrent un peu M. +Royer-Collard de sa tristesse, mais sans lui rendre grande confiance. +Content de sa situation personnelle, il soutenait et secondait, dans la +Chambre, le cabinet, mais sans s'associer intimement à sa politique, +gardant l'attitude d'un allié bienveillant qui ne veut pas être +responsable. Dans ses rapports avec le Roi, il se tenait dans la même +réserve, disant la vérité et donnant les plus sages conseils, mais sans +que la pensée pût jamais venir qu'il était prêt à mettre en pratique la +politique forte et conséquente qu'il conseillait. Charles X l'écoutait +avec bienveillance et surprise, confiant dans sa loyauté, mais le +comprenant peu, et le regardant comme un honnête homme entiché d'idées +inapplicables ou même périlleuses. Sincèrement dévoué au Roi et ami du +cabinet, M. Royer-Collard les servait utilement dans leurs affaires ou +leurs périls de chaque jour, mais en se tenant à part de leur destinée +comme de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, la force +qui semblait devoir s'attacher à la supériorité de son esprit et à +l'autorité de son nom. + +Je ne rentrai pas à cette époque dans les affaires; je ne le recherchai +point et le cabinet ne me le proposa point. Nous avions raison de part +et d'autre. M. de Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villèle, +et avait besoin de le ménager; il ne lui convenait pas de se rapprocher +intimement de ses adversaires. Pour mon compte, même quand je l'approuve +comme nécessaire, je suis peu propre à servir une politique flottante +qui cherche des transactions et des expédients, au lieu de mettre en +pratique des maximes décidées et déclarées. De loin, je pouvais et je +voulais soutenir le nouveau ministère. De près, je l'aurais compromis. +J'eus pourtant ma part dans la victoire: sans me rappeler aux fonctions +de conseiller d'État, on m'en rendit le titre, et le ministre de +l'instruction publique, M. de Vatimesnil, autorisa la réouverture de mon +cours. + +Je garde de la Sorbonne, où je rentrai alors, et de l'enseignement que +j'y donnai pendant deux ans, un profond souvenir. C'est une époque dans +ma vie, et peut-être m'est-il permis aussi de dire un moment d'influence +dans mon pays. Plus soigneusement encore qu'en 1821, je tins mon cours +en dehors de toute politique. Non-seulement je ne voulais faire au +ministère Martignac aucune opposition, mais je me serais fait scrupule +de lui causer le moindre embarras. Je me proposais d'ailleurs un but +assez grand pour me préoccuper exclusivement. Je voulais étudier et +peindre, dans leur développement parallèle et leur action réciproque, +les éléments divers de notre société française, le monde romain, +les barbares, l'Église chrétienne, le régime féodal, la papauté, la +chevalerie, la royauté, les communes, le tiers état, la Renaissance, +la Réforme. Non-seulement pour satisfaire la curiosité scientifique ou +philosophique du public, mais dans un double but pratique et actuel: je +voulais montrer que les efforts de notre temps pour établir dans l'État +un régime de garanties et de libertés politiques n'avaient rien de +nouveau ni d'étrange; que dans le cours de son histoire, plus ou moins +obscurément, plus ou moins malheureusement, la France avait, à plusieurs +reprises, poursuivi ce dessein; et qu'en s'y jetant avec passion, la +génération de 1789 avait eu raison et tort; raison de reprendre la +grande tentative de ses pères, tort de s'en attribuer l'invention comme +l'honneur, et de se croire appelée à créer, avec ses seules idées et ses +seules volontés, un monde tout nouveau. J'avais ainsi à coeur, tout en +servant la cause de notre société actuelle, de ramener parmi nous un +sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, nos +anciennes moeurs, envers cette ancienne société française qui a +laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze siècles pour amasser +cet héritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un désordre +grave et un grand affaiblissement chez une nation que l'oubli et le +dédain de son passé. Elle peut, dans une crise révolutionnaire, se +soulever contre des institutions vieillies et insuffisantes; mais quand +ce travail de destruction est accompli, si elle continue à ne tenir nul +compte de son histoire, si elle se persuade qu'elle a complètement rompu +avec les éléments séculaires de sa civilisation, ce n'est pas la société +nouvelle qu'elle fonde, c'est l'état révolutionnaire qu'elle perpétue. +Quand les générations qui possèdent pour un moment la patrie, ont +l'absurde arrogance de croire qu'elle leur appartient à elles seules, et +que le passé en face du présent, c'est la mort, en face de la vie, quand +elles repoussent ainsi l'empire des traditions et des liens qui unissent +entre elles les générations successives, c'est le caractère distinctif +et éminent du genre humain, c'est son honneur même et sa grande destinée +qu'elles renient; et les peuples qui tombent dans cette grossière erreur +tombent aussi dans l'anarchie et l'abaissement, car Dieu ne souffre pas +que la nature et les lois de ses oeuvres soient à ce point impunément +méconnues et outragées. + +Ce fut, dans mon cours de 1828 à 1830, ma pensée dominante de +lutter contre ce mal des esprits, de les ramener à une appréciation +intelligente et impartiale de notre ancien état social, et de contribuer +ainsi, pour ma part, à rétablir entre les éléments divers de notre +société, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et +démocratiques, cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de +fièvre révolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt +indispensables à la liberté comme à la prospérité des citoyens, à la +force comme au repos de l'État. + +J'avais quelque droit de penser que je réussissais un peu dans mon +dessein. Mes auditeurs, nombreux et divers, jeunes gens et hommes faits, +français et étrangers, prenaient aux idées que je développais devant +eux un vif intérêt. Elles se rattachaient, sans s'y asservir, à l'état +général de leur esprit, en sorte qu'elles avaient à la fois, pour eux, +l'attrait de la sympathie et celui de la nouveauté. Ils se sentaient, +non pas rejetés dans des voies rétrogrades, mais redressés et poussés +en avant dans les voies d'une pensée équitable et libre. A côté de mon +enseignement historique, sans aucun concert et malgré de profondes +différences entre nous, l'enseignement littéraire et l'enseignement +philosophique recevaient de mes deux amis, MM. Villemain et Cousin, un +caractère et une impulsion analogues. Des souffles divers portaient le +même mouvement dans les esprits. Nous avions à coeur de les animer sans +les agiter. Nous n'étions nullement préoccupés des événements et des +questions du jour, et nous ne ressentions nulle envie de les rappeler au +public qui nous entourait. Nous pensions librement et tout haut sur +les grands intérêts, les grands souvenirs et les grandes espérances de +l'homme et des sociétés humaines, ne nous souciant que de propager nos +idées, point indifférents sur leurs résultats possibles, mais point +impatients de les atteindre, heureux du mouvement intellectuel au centre +duquel nous vivions, et confiants dans l'empire de la vérité que nous +nous flattions de posséder et de la liberté dont nous jouissions. + +Il eût été bon certainement pour nous, et je crois aussi pour le pays, +que cette situation se prolongeât quelque temps, et que les esprits +s'affermissent dans ces sereines méditations avant d'être rejetés dans +les passions et les épreuves de la vie active. Mais, comme il arrive +presque toujours, les fautes des hommes vinrent interrompre le progrès +des idées en précipitant le cours des événements. Le ministère Martignac +mettait en pratique la politique constitutionnelle: deux lois, +sincèrement présentées et bien discutées, avaient donné, l'une à +l'indépendance et à la vérité des élections, l'autre à la liberté de la +presse, d'efficaces garanties. Une troisième loi, proposée à l'ouverture +de la session de 1829, assurait au principe électif une part, dans +l'administration des départements et des communes, et imposait au +pouvoir central, pour les affaires locales, des règles et des limites +nouvelles. On pouvait trouver ces concessions ou trop larges, ou trop +restreintes; en tout cas, elles étaient réelles, et les partisans des +libertés publiques n'avaient rien de mieux à faire que de les accepter +et de s'y établir. Mais dans le parti libéral, qui avait jusque-là +soutenu le cabinet, deux esprits très-peu politiques, l'esprit +d'impatience et l'esprit de système, la recherche de la popularité et +la rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de ces conquêtes +incomplètes et lentes. Le côté droit, en s'abstenant de voter, laissa +les ministres aux prises avec les exigences de leurs alliés. Malgré les +efforts de M. de Martignac, un amendement, plus grave en apparence +qu'en réalité, porta, au système de la loi sur l'administration +départementale, quelque atteinte. Auprès du Roi comme dans les Chambres, +le ministère était au bout de son crédit: hors d'état d'obtenir du Roi +ce qui eût satisfait les Chambres et des Chambres ce qui eût rassuré le +Roi, il déclara lui-même, en retirant brusquement les deux projets de +loi, sa double impuissance, et resta debout, mais mourant. + +Comment serait-il remplacé? La question demeura incertaine pendant trois +mois. Trois hommes seuls, M. Royer-Collard, M. de Villèle et M. de +Chateaubriand, semblaient en mesure de former sans secousse, quoique +dans des nuances très-diverses, une administration nouvelle. Les deux +premiers étaient d'avance hors de cause. Ni le Roi ni les Chambres ne +pensaient à faire de M. Royer-Collard un premier ministre. Il y avait +probablement pensé plus d'une fois lui-même, car toutes les hardiesses +traversaient son esprit dans ses rêveries solitaires; mais c'étaient, +pour lui, des satisfactions intérieures, non des ambitions véritables; +si on lui eût proposé le pouvoir, il l'eût certainement refusé; il avait +trop peu de confiance dans l'avenir, et, pour son propre compte, trop de +fierté pour courir un tel risque de ne pas réussir. + +M. de Villèle, encore sous le coup de l'accusation entamée contre lui +en 1828 et restée en suspens dans la Chambre des députés, avait +formellement refusé de se rendre à la session de 1829, se tenait à +l'écart dans sa terre, près de Toulouse, et ne pouvait évidemment +rentrer au pouvoir en présence de la Chambre qui l'en avait renversé. +Ni le Roi, ni lui-même, n'auraient consenti, je pense, à courir en ce +moment les chances d'une nouvelle dissolution. + +M. de Chateaubriand était à Rome. A la formation du ministère Martignac, +il avait accepté cette ambassade, et il suivait de là , avec un mélange +d'ambition et de dédain, les oscillations de la politique et de la +situation des ministres à Paris. Quand il apprit qu'ils avaient été +battus et qu'ils pourraient bien être obligés de se retirer, il entra +dans une vive agitation: «Vous jugez bien, écrivit-il à madame Récamier, +quelle a été ma surprise à la nouvelle du _retrait_ des deux lois. +L'amour-propre blessé rend les hommes enfants et les conseille bien mal. +Maintenant, que va devenir tout cela? Les ministres essayeront-ils +de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur +succédera? Comment composer un ministère? Je vous assure qu'à part la +peine cruelle de ne pas vous revoir, je me réjouirais d'être ici à +l'écart, et de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes +ces déraisons, car je trouve que tout le monde a tort... Écoutez bien +ceci; voici quelque chose de plus explicite: si par hasard on m'offrait +de me rendre le portefeuille des affaires étrangères (ce que je ne crois +nullement), je ne le refuserais pas. J'irais à Paris; je parlerais au +Roi; j'arrangerais un ministère dont je ne serais pas, et je proposerais +pour moi, pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui nous +conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur +ministériel, et pour me venger de l'injure que m'a faite Villèle, que le +portefeuille des affaires étrangères me soit un moment rendu. C'est la +seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration. Mais +cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous +les prétendants, et je passe en paix, auprès de vous, le reste de ma +vie[21].» + +[Note 21: Lettres des 23 février et 20 avril 1829.] + +M. de Chateaubriand ne fut point appelé à jouir de cette Vengeance +superbe et à faire cette démonstration généreuse. Pendant qu'il la +rêvait encore dans les Pyrénées, où il était allé se reposer des soins +du conclave qui donna Pie VIII pour successeur à Léon XII, le prince de +Polignac, mandé de Londres par le Roi, arriva le 27 juillet à Paris, et +le 9 août, huit jours après la clôture de la session, son cabinet parut +dans le _Moniteur_. + +Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne le savait, pas plus +M. de Polignac et le Roi lui-même que le public. Mais Charles X avait +arboré sur les Tuileries le drapeau de la contre-révolution. La +politique redevint aussitôt la préoccupation passionnée des esprits. De +toutes parts, on prévoyait dans la session prochaine une lutte ardente; +on se pressait d'avance autour de l'arène, cherchant à pressentir ce +qui s'y passerait et comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre +1829, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, fit vaquer un siége +dans la Chambre des députés, où il représentait les arrondissements de +Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement +électoral du département du Calvados. Des hommes considérables du pays +vinrent m'offrir de me porter à sa place. Je n'avais jamais habité ni +même visité cet arrondissement. Je n'y possédais point de propriétés. + +Mais, depuis 1820, mes écrits politiques et mon cours avaient popularisé +mon nom. Les jeunes gens m'étaient partout favorables. Les hommes +modérés et les libéraux vifs comptaient sur moi avec la même confiance +pour défendre, dans le péril, leur cause. Dès qu'elle fut connue à +Lisieux et à Pont-l'Évêque, la proposition y fut bien accueillie. Toutes +les nuances de l'opposition, M. de La Fayette et M. de Chateaubriand, +M. d'Argenson et le duc de Broglie, M. Dupont de l'Eure et M. Bertin +de Vaux appuyèrent ma candidature. Absent, mais soutenu par un vif +mouvement d'opinion dans le pays, je fus élu, le 23 janvier 1830, à une +forte majorité. + +Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son âge avait tenu, comme moi, +éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la +Haute-Loire, où un siége se trouvait aussi vacant. + +Le lendemain du jour où mon élection fut connue à Paris, je faisais mon +cours à la Sorbonne; au moment où j'entrai dans la salle, l'auditoire +entier se leva et des applaudissements éclatèrent. Je me hâtai de les +arrêter en disant: «Je vous remercie de tant de bienveillance; j'en suis +vivement touché. Je vous demande deux choses: la première, de me la +garder toujours; la seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de +ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte; nous y +venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement +impartiale, désintéressée, étrangère à tout événement extérieur, grand +ou petit. Conservons-lui toujours ce caractère. J'espère que votre +sympathie me suivra dans la nouvelle carrière où je suis appelé; +j'oserai même dire que j'y compte. Votre attention silencieuse est ici +la meilleure preuve que j'en puisse recevoir.» + + + + CHAPITRE VIII. + +L'ADRESSE DES 221. + +Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation +légale du pays.--Associations pour le refus éventuel de l'impôt +non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de Polignac.--Nouvelle +physionomie de l'opposition.--Ouverture de la session.--Discours du +Roi.--Adresse de la Chambre des pairs.--Préparation de l'Adresse de +la Chambre des députés.--Perplexité du parti modéré et de M. +Royer-Collard.--Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de +M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--Prorogation de +la session.--Retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier.--Dissolution de +la Chambre des députés.--Mon voyage à Nîmes pour les élections.--Leur +vrai caractère.--Dispositions de Charles X. + +(1830.) + + +Soit que les regards s'arrêtent sur la vie d'un homme ou sur celle d'un +peuple, il n'y a guère de spectacle plus saisissant que celui d'un grand +contraste entre la surface et le fond, l'apparence et la réalité des +choses. La fermentation sous l'immobilité, ne rien faire et s'attendre +à tout, voir le calme et prévoir la tempête, c'est peut-être, de toutes +les situations humaines, la plus fatigante pour l'âme et la plus +impossible à supporter longtemps. + +C'était là , à l'ouverture de l'année 1830, notre situation à tous, +gouvernement et nation, ministres et citoyens, amis et adversaires du +pouvoir. Personne n'agissait et tous se préparaient pour des chances +inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous +sentions à la veille du chaos. + +Je continuais tranquillement mon cours à la Sorbonne. Là où M. de +Villèle et l'abbé Frayssinous m'avaient faire taire, M. de Polignac et +M. Guernon-Ranville me laissaient parler. En jouissant de cette liberté, +je gardais avec scrupule ma réserve accoutumée, tenant plus que jamais +mon enseignement en dehors de toutes les questions de circonstance, et +ne recherchant pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de +perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'était pas assemblée, +mon nouveau titre de député ne m'imposait aucune démarche, aucune +démonstration, et je n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi +leurs commérages de ville et de cour, des journaux, de l'extrême droite +affirmèrent que des réunions de députés avaient lieu chez l'ancien +président de la Chambre. M. Royer-Collard écrivit sur-le-champ au +_Moniteur:_ «Il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi aucune +réunion de députés depuis la clôture de la session de 1829. C'est tout +ce que j'ai à dire; j'aurais honte de démentir formellement des bruits +absurdes, où le Roi n'est pas plus respecté que la vérité.» Sans me +croire astreint à une aussi, sévère abstinence que M. Royer-Collard, +j'évitais avec soin tout entraînement d'opposition; nous avions à coeur, +mes amis et moi, de ne fournir aucun prétexte aux fautes du pouvoir. + +Mais, dans cette vie tranquille et réservée, j'étais ardemment préoccupé +de ma situation nouvelle et de mon rôle futur dans le sort si incertain +de mon pays. J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les +chances, les regardant toutes comme possibles et voulant me tenir prêt +à toutes, même à celles que je souhaitais le plus d'écarter. Il n'y a +point de faute plus grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations +dans les ténèbres; un grand effroi public est pire qu'un grand mal, +surtout quand les perspectives obscures de l'avenir suscitent les +espérances des ennemis et des brouillons autant que les alarmes des +honnêtes gens et des amis. Je vivais au milieu des uns et des autres. +Quoiqu'elle n'eût plus rien à faire pour le but électoral qui l'avait +fait instituer en 1827, la société _Aide-toi, le ciel l'aidera_, +subsistait toujours, et je continuais d'en faire partie. Sous le +ministère Martignac, j'avais jugé utile d'y rester pour travailler +à modérer un peu les exigences et les impatiences de l'opposition +extérieure, si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que le +ministère Polignac était formé et qu'on en pouvait tout redouter, je +tenais à conserver quelque influence dans cette réunion d'opposants de +toute sorte, constitutionnels, républicains, bonapartistes, qui pouvait, +dans un jour de crise, exercer elle-même tant d'influence sur le sort +du'pays. Ma part de popularité était, dans ce moment, assez grande, +surtout auprès des jeunes gens et des libéraux ardents, mais sincères; +j'en jouissais, et je me promettais d'en faire un bon usage, quel que +fût l'avenir. + +La disposition du public ressemblait à la mienne, tranquille aussi à +la surface, et au fond très-agitée. On ne conspirait point, on ne se +soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on +s'attendait et on se préparait à tout. En Bretagne, en Normandie, +en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des associations se formaient +publiquement pour le refus de l'impôt si le gouvernement tentait de le +percevoir sans vote légal des Chambres légales. Le gouvernement faisait +poursuivre les journaux qui avaient annoncé ces associations; quelques +tribunaux acquittaient les gérants; d'autres, la Cour royale de Paris +entre autres, les condamnaient, mais à des peines légères, «pour avoir +excité à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, en lui imputant +l'intention criminelle soit de percevoir des impôts qui n'auraient pas +été consentis par les deux Chambres, soit de changer illégalement le +mode d'élection, soit même de révoquer la Charte constitutionnelle qui +a été octroyée et concédée à toujours, et qui règle les droits et +les devoirs de tous les pouvoirs publics.» Les journaux ministériels +sentaient leur parti et leurs patrons tellement atteints eux-mêmes par +cet arrêt qu'en le publiant ils en supprimaient les considérants. + +En présence de cette opposition à la fois si décidée et si contenue, +le ministère restait timide et inactif. Évidemment il avait peur de +lui-même et de l'opinion qu'on avait de lui. Déjà un an auparavant, à +l'ouverture de la session de 1829, quand le cabinet Martignac était +encore debout et le département des affaires étrangères vacant par la +retraite de M. de La Ferronnays, M. de Polignac avait tenté, dans +le débat de l'Adresse à la Chambre des pairs, de dissiper, par une +profession de foi constitutionnelle, les préventions dont il était +l'objet. Ses assurances d'attachement à la Charte n'étaient point, de sa +part, un simple calcul ambitieux et hypocrite; il se tenait réellement +pour ami du gouvernement constitutionnel et n'en méditait point la +destruction. Seulement, dans la médiocrité de son esprit et la confusion +de ses idées, ne comprenant bien ni la société anglaise qu'il voulait +imiter, ni la société française qu'il voulait réformer, il croyait +la Charte conciliable avec la prépondérance politique de l'ancienne +noblesse et la suprématie définitive de l'ancienne royauté, et il se +flattait de développer les institutions nouvelles en les faisant servir +à la domination des influences qu'elles avaient précisément pour objet +d'abolir ou de limiter. On ne saurait mesurer la portée des illusions +consciencieuses que peut se faire un esprit faible avec ardeur, commun +avec élévation, et mystiquement vague et subtil. M. de Polignac +s'étonnait sincèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme un ministre +dévoué au régime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiéter de +savoir s'il était ou non sincère, persistait à voir en lui le champion +de l'ancien régime et le porte-drapeau de la contre-révolution. Troublé +de ce renom et craignant de le confirmer par ses actes, M. de Polignac +ne faisait rien. Ce cabinet, formé pour dompter la révolution et sauver +la monarchie, demeurait inerte et stérile. L'opposition le taxait +d'impuissance avec insulte; elle l'appelait «le ministère matamore, +le plus coi des ministères;» et, pour toute réponse, il préparait +l'expédition d'Alger et convoquait la session des Chambres, protestant +toujours de sa fidélité à la Charte et se promettant, pour sortir +d'embarras, la majorité et une conquête. + +M. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement par ses propres actes +qu'un ministre gouverne, ni de lui-même seulement qu'il répond. Pendant +qu'il essayait d'échapper à sa réputation par l'inaction et le silence, +ses amis, ses fonctionnaires, ses écrivains, tout son parti, maîtres +et serviteurs, parlaient et agissaient bruyamment autour de lui. Il +s'indignait qu'on discutât, comme une hypothèse, la perception d'impôts +non votés par les Chambres; et, au même moment, le procureur général +près la Cour royale de Metz, M. Pinaud, disait dans un réquisitoire: +«L'article XIV de la Charte assure au Roi un moyen de résister aux +majorités électorales ou électives. Si donc, renouvelant les jours de +1792 et 1793, la majorité refusait l'impôt, le Roi devrait-il livrer sa +couronne au spectre de la Convention? Non; mais il devra maintenir son +droit et se sauver du danger par des moyens sur lesquels il convient de +garder le silence.» Le 1er janvier, la Cour royale de Paris, qui venait +de faire preuve de son ferme attachement à la Charte, se présenta, selon +l'usage, aux Tuileries; le Roi la reçut et lui parla avec une sécheresse +marquée; et comme, en arrivant devant la Dauphine, le premier président +se disposait à lui adresser son hommage: «Passez, passez,» lui dit-elle +brusquement, et en passant en effet, M. Séguier demanda au maître des +cérémonies, M. de Rochemore: «Monsieur le marquis, pensez-vous que la +Cour doive inscrire la réponse de la princesse sur ses registres?» Un +magistrat en grande faveur auprès des ministres, M. Cottu, honnête homme +crédule et léger, publiait un écrit intitulé: _De la Nécessité d'une +dictature_. Un publiciste, raisonneur fanatique et sincère, M. Madrolle, +dédiait à M. de Polignac un Mémoire où il soutenait la nécessité de +refaire la loi des élections par une ordonnance. «Ce qu'on appelle coup +d'État, disaient des journaux importants et amis avoués du cabinet, +est quelque chose de social et de régulier lorsque le Roi agit dans +l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois.» +En fait, la France était tranquille et l'ordre légal en pleine vigueur; +ni de la part du pouvoir, ni de la part du peuple, aucune violence +n'avait provoqué la violence; et on discutait hautement les violences +suprêmes! on proclamait l'imminence des révolutions, la dictature de la +royauté, la légitimité des coups d'État! + +Un peuple peut, dans un jour de pressant péril, accepter un coup d'État +comme une nécessité; mais il ne saurait, sans honte et décadence, +accepter en principe les coups d'État comme la base permanente de son +droit public et de son gouvernement. Or, c'était précisément là ce que +prétendaient imposer à la France M. de Polignac et ses amis. Selon eux, +le pouvoir absolu de l'ancienne royauté restait toujours au fond de la +Charte; et ils prenaient, pour l'en tirer et le déployer, un moment où +aucun complot actif, aucun péril visible, aucun grand trouble public +ne menaçaient ni le gouvernement du Roi, ni l'ordre de l'État. Il +s'agissait uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le choix et +le maintien de ses ministres, ne tenir définitivement aucun compte des +sentiments de la majorité des Chambres et du pays, et si, en dernière +analyse, après toutes les épreuves constitutionnelles, c'était la seule +volonté royale qui devait prévaloir. La formation du ministère Polignac +avait été, de la part du roi Charles X, un coup de tête encore plus +qu'un cri d'alarme, un défi agressif autant qu'un acte de défiance. +Inquiet, non-seulement pour la sûreté de son trône, mais pour ce qu'il +regardait comme le droit inaliénable de sa couronne, il avait pris, +pour le maintenir, l'attitude la plus offensante pour sa nation. Il la +bravait encore plus qu'il ne s'en défendait. Ce n'était plus une lutte +entre des partis et des systèmes divers de gouvernement, mais une +question de dogme politique et une affaire d'honneur entre la France et +son Roi. + +Devant une question ainsi posée, les passions et les intentions hostiles +à l'ordre établi ne pouvaient manquer de reprendre espérance et de +rentrer en scène. La souveraineté du peuple était toujours là , bonne à +évoquer en face de la souveraineté du Roi. Les coups d'État populaires +devaient se laisser entrevoir, prêts à répondre aux coups d'État-royaux. +Le parti qui n'avait jamais sérieusement cru ni adhéré à la Restauration +avait de nouveaux interprètes, destinés à devenir bientôt de +nouveaux chefs, et plus jeunes, plus sensés, plus habiles que leurs +prédécesseurs. On ne conspira point; on ne se souleva nulle part; les +menées secrètes et les séditions bruyantes furent également délaissées; +on tint une conduite à la fois plus hardie et plus modérée, plus +prudente et plus efficace. On fit appel à la discussion publique des +exemples de l'histoire et des chances de l'avenir. Sans attaquer +directement le pouvoir régnant, on usa contre lui des libertés +légales jusqu'à leur dernière limite, trop clairement pour être taxé +d'hypocrisie, trop adroitement pour être arrêté dans ce travail ennemi. +Dans les organes sérieux et intelligents du parti, comme le _National_, +on ne revenait point aux théories anarchiques, aux constitutions +révolutionnaires; on s'enfermait dans cette Charte d'où la royauté +semblait si près de sortir; on en expliquait assidûment le sens; on +en réclamait rudement la complète et sincère exécution; on faisait +nettement pressentir que les droits nationaux mis en question mettaient +en question les dynasties. On se montrait décidé et prêt, non pas +à devancer, mais à accepter sans hésitation l'épreuve suprême qui +s'avançait, et dont chaque jour on faisait suivre clairement au public +le rapide progrès. + +Pour les royalistes constitutionnels qui avaient sincèrement travaillé +à fonder la Restauration avec la Charte, la conduite à tenir, quoique +moins périlleuse, était plus complexe et plus difficile. Comment +repousser, sans lui porter à elle-même un coup mortel, le coup dont la +royauté menaçait les institutions? Fallait-il se tenir sur la défensive, +attendre que le cabinet fît des actes, présentât des mesures réellement +hostiles aux intérêts ou aux libertés de la France, et les repousser +alors, après en avoir clairement dévoilé, dans le débat, le caractère +et le but? Fallait-il prendre une initiative plus hardie et arrêter le +cabinet dès ses premiers pas, pour prévenir des luttes inconnues que +plus tard il serait peut-être impossible de diriger ou de contenir? +C'était là , quand les Chambres se réunirent, la question pratique qui +préoccupait souverainement les esprits étrangers à toute hostilité +préméditée et à tout secret désir de nouveaux hasards. + +Deux figures sont restées, depuis 1830, gravées dans ma mémoire: le roi +Charles X au Louvre, le 2 mars, ouvrant la session des Chambres, et le +prince de Polignac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant à la +discussion de l'adresse des 221. L'attitude du Roi était, comme à son +ordinaire, noble et bienveillante, mais mêlée d'agitation contenue et +d'embarras; il lut son discours avec quelque précipitation, quoique avec +douceur, comme pressé d'en finir; et quand il en vint à la phrase qui, +sous une forme modérée, contenait une menace royale[22], il l'accentua +avec plus d'affectation que d'énergie. En y portant la main, il laissa +tomber son chapeau, que le duc d'Orléans releva et lui rendit en pliant +le genou avec respect. Parmi les députés, les acclamations du côté droit +étaient plus bruyantes que joyeuses, et il était difficile de démêler +si, dans le silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tristesse +ou de froideur. Quinze jours après, à la Chambre des députés, au sein du +comité secret où l'Adresse fut débattue, dans cette vaste salle vide de +spectateurs, M. de Polignac était à son banc, immobile et peu entouré, +même de ses amis, avec l'air d'un homme dépaysé et surpris, jeté dans un +monde qu'il connaît mal et où il est mal venu, et chargé d'une mission +difficile dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impuissante. +On lui fit, dans le cours du débat, sur un acte du ministère à propos +des élections, un reproche auquel il répondit gauchement, par quelques +paroles courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien l'objection, +et pressé de regagner sa place. Pendant que j'étais à la tribune, mes +regards rencontrèrent les siens, et je fus frappé de leur expression de +curiosité étonnée. + +[Note 22: Pairs de France, députés des départements, je ne doute +point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous +repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance +cherche à propager. Si de coupables manoeuvres suscitaient à mon +gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas +prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de +maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français, et +dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur Roi.»] + +Évidemment, au moment où ils faisaient acte de volonté hardie, ni le +Roi ni son ministre n'étaient à leur aise; il y avait dans les deux +personnes, dans leur physionomie comme dans leur âme, un mélange de +résolution et de faiblesse, de confiance et de trouble, qui en même +temps attestait l'aveuglement de l'esprit et trahissait le pressentiment +du malheur. + +Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Chambre des pairs. Son +énergie eût accrédité la nôtre. Elle ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni +aveugle ni servile, mais elle ne fut point énergique. Elle recommanda +le respect des institutions et des libertés nationales. Elle protesta +contre le despotisme aussi bien que contre l'anarchie. Son inquiétude et +même son blâme perçaient à travers la réserve de ses paroles; mais elles +furent ternes et dénuées de puissance. L'unanimité qu'elles obtinrent +n'attesta que leur nullité. M. de Chateaubriand seul, tout en les +louant, les trouva insuffisantes. La Cour s'en déclara satisfaite. La +Chambre sembla vouloir acquitter sa conscience et s'affranchir de +toute responsabilité dans les maux qu'elle prévoyait, plutôt que faire +vraiment effort pour les prévenir: «Si la Chambre des pairs eût parlé +plus clair,» me dit M. Royer-Collard peu après la révolution, «elle +eût peut-être arrêté le Roi sur le penchant de l'abîme et empêché les +ordonnances.» Mais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans sa +propre force pour conjurer le péril, et elle craignait de l'aggraver en +le signalant avec éclat. Le poids de la situation porta tout entier sur +la Chambre des députés. + +La perplexité y était grande. Grande dans la majorité sincèrement +royaliste, dans la commission chargée de rédiger l'Adresse, dans l'âme +de M. Royer-Collard qui présidait la commission comme la Chambre, et y +exerçait une influence prépondérante. Un sentiment général prévalait: +on voulait arrêter le Roi dans la voie funeste où il était entré, et on +n'espérait y réussir qu'en plaçant devant lui un obstacle qu'il lui fût +à lui-même impossible de méconnaître. Évidemment, quand il avait renvoyé +M. de Martignac et appelé M. de Polignac, ce n'était pas seulement à +ses craintes de Roi, c'était aussi, et surtout, à ses passions d'ancien +régime que Charles X avait obéi. Il fallait que le péril de cette +pente lui fût démontré, et que là où la prudence n'avait pas suffi, +l'impossibilité se fît sentir. En témoignant sans délai et sans détour +son défaut de confiance dans le cabinet, la Chambre ne dépassait point +son droit; elle exprimait sa propre pensée sans contester au Roi +la liberté de la sienne et son droit d'en appeler au pays par la +dissolution. Elle agissait sérieusement et honnêtement; elle renonçait +aux paroles ambiguës et vaines pour mettre en pratique les moeurs +franches et fortes du régime constitutionnel. C'était pour elle le +seul moyen de rester en harmonie avec le sentiment public, si vivement +excité, et de le contenir en lui donnant une satisfaction légitime. +Et l'on pouvait espérer qu'un langage à la fois ferme et loyal serait +efficace autant qu'il était nécessaire, car déjà , en pareille situation, +le Roi ne s'était point montré intraitable: n'avait-il pas, deux ans +auparavant, en janvier 1828, renvoyé presque sans combat M. de Villèle +quand une majorité décidément contraire à son cabinet était sortie des +élections? + +Pendant cinq jours, la commission de l'Adresse dans ses séances, et +M. Royer-Collard dans ses réflexions solitaires comme dans ses +conversations intimes avec ses amis, pesèrent scrupuleusement ces +considérations et toutes les phrases; tous les mots du projet. M. +Royer-Collard n'était pas seulement un vrai royaliste: c'était un esprit +enclin au doute et à l'inquiétude, perplexe dans ses résolutions bien +qu'affirmatif et hautain dans son langage, assailli d'impressions +changeantes à mesure qu'il considérait les diverses faces des choses, +et redoutant les grandes responsabilités. Depuis deux ans, il avait vu +Charles X de près, et plus d'une fois, pendant le ministère Martignac, +il avait dit aux hommes sensés de l'opposition: «Ne poussez pas trop +vivement le Roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se +porter.» Mais au point où les choses en étaient venues, appelé lui-même +à représenter les sentiments et à maintenir l'honneur de la Chambre, M. +Royer-Collard ne croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vérité au +pied du trône, et il se flattait qu'en s'y présentant respectueuse +et affectueuse, elle y serait, en 1830 comme en 1828, sinon bien +accueillie, du moins subie sans explosion funeste. + +L'Adresse eut en effet ce double caractère; jamais langage plus modeste +dans sa fierté et plus tendre dans sa franchise n'avait été tenu à un +Roi au nom d'un peuple[23]. Quand le président en donna pour la première +fois lecture à la Chambre, une secrète satisfaction de dignité se mêla, +dans les coeurs les plus modérés, à l'inquiétude qu'ils ressentaient. Le +débat fut court et très-contenu, presque jusqu'à la froideur. De part et +d'autre on craignait de se compromettre en parlant, et l'on était pressé +de conclure. Quatre des ministres, MM. de Montbel, de Guernon-Ranville, +de Chantelauze et d'Haussez, prirent part à la discussion, mais presque +uniquement à la discussion générale. Dans la Chambre des députés comme +dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, M. de Polignac, resta +muet. C'est à de plus hautes conditions que les aristocraties politiques +se maintiennent ou se relèvent. Quand on en vint aux derniers +paragraphes qui contenaient les phrases décisives, les simples députés +des partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors que nous +montâmes pour la première fois à la tribune, M. Berryer et moi, nouveaux +venus l'un et l'autre dans la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant +au ministère, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi pour le +soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue, à retrouver et à reproduire +aujourd'hui les idées et les sentiments par lesquels je le soutins +alors: «Sous quels auspices, demandai-je à la Chambre, au nom de quels +principes et de quels intérêts le ministère actuel s'est-il formé? Au +nom du pouvoir menacé, de la prérogative royale compromise, des intérêts +de la Couronne mal compris et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est +là la bannière sous laquelle il est entré en lice, la cause qu'il a +promis de faire triompher. On a dû s'attendre dès lors à voir l'autorité +exercée avec vigueur, la prérogative royale très active, les principes +du pouvoir non-seulement proclamés, mais pratiqués, peut-être aux dépens +des libertés publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-même. +Est-ce là ce qui est arrivé, Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi +depuis sept mois? A-t-il été exercé activement, énergiquement, avec +confiance et efficacité? + +[Note 23: Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes +de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du débat, ne pourra y +méconnaître aujourd'hui ni la profonde vérité des sentiments, ni la +belle convenance du langage. + +«Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous +apportons de toute part, Sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore +ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous, au milieu de la +bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli +des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre +autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre +auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans son coeur la +reconnaissance qui l'attache à votre royale famille; sa raison, mûrie +par l'expérience et par la liberté des discussions, lui dit que c'est +surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le +plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que +pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région +inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir +pour lui présenter les droits sacrés de votre Couronne comme la plus +sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme +nécessaire à la conservation de ces droits. + +Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et +d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les +esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait +commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si +elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience, +notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée, et que nous vous +garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la +cause. + +Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste +prédécesseur, et dont V. M. a la ferme volonté de consolider le +bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la +délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle +est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites +exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose +tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle +fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement +avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche +régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement +nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. + +Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est +aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration; votre peuple +s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète, +parce qu'elle est menaçante pour ses libertés. + +Cette défiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la +_France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme_ +(Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse.): elle est digne que +vous ayez foi dans sa loyauté comme elle a foi dans vos promesses. + +Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous +qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les +douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son +Roi, que la haute sagesse de V. M. prononce! ses royales prérogatives +ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs +de l'État, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire +condition de la force du trône et de la grandeur de la France».] + +«Ou je m'abuse fort, Messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a +perdu,--en confiance et en énergie, tout autant que le public en +sécurité. + +«Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement +dans les actes positifs et matériels par lesquels il se manifeste; +il n'aboutit pas toujours à des ordonnances et à des circulaires. +L'autorité sur les esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui +convient si bien dans les pays libres, car il détermine les volontés +sans leur commander, c'est là une part importante du pouvoir, la +première peut-être en efficacité. C'est aussi, à coup sûr, celle dont le +rétablissement est aujourd'hui le plus nécessaire à notre patrie. Nous +avons connu des pouvoirs très-actifs, très-forts, capables de choses +grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par +le malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile, +régulier, inaperçu, leur a presque toujours manqué. Le gouvernement du +Roi est, plus que tout autre, appelé à le posséder. Il ne tire point son +droit, de la force. Nous ne l'avons point vu naître; nous n'avons point +contracté avec lui ces familiarités dont il reste toujours quelque chose +envers des pouvoirs à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur +obéissent. Qu'a fait le ministère actuel de cette autorité morale +qui appartient naturellement, sans préméditation, sans travail, au +gouvernement du Roi? L'a-t-il habilement employée et agrandie en +l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement compromise en la +mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les passions +qu'il a suscitées?...... + +.....«Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission de contrôler, ou du +moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici seulement pour +relever ses erreurs ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y +venez aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour l'éclairer en +l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. .....Eh bien! quelle est +aujourd'hui, dans la Chambre, la situation des hommes les plus disposés +à jouer ce rôle, les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute +habitude d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'opposition; ils en +font malgré eux; ils voudraient rester toujours unis au gouvernement du +Roi, et il faut qu'ils s'en séparent; ils voudraient le soutenir, et il +faut qu'ils l'attaquent. Ils ont été poussés hors de leur propre voie. +La perplexité qui les agite, c'est le ministère actuel qui la leur a +faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons affaire à lui.» + +Je signalai partout, dans la société comme dans les Chambres, une +perturbation analogue: je montrai les pouvoirs publics jetés, comme les +bons citoyens, hors de leur situation et de leur mission naturelle; les +tribunaux plus préoccupés de contenir le gouvernement lui-même que de +réprimer les désordres ou les desseins dirigés contre lui; les journaux +exerçant avec la tolérance, ou même avec l'approbation publique, une +influence démesurée et déréglée; et je conclus en disant: + +«On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre n'est point +troublé. Il est vrai: l'ordre matériel n'est point troublé; tous +circulent librement, paisiblement; aucun bruit ne dérange les +affaires... La surface de la société est tranquille, si tranquille que +le gouvernement peut fort bien être tenté de croire le fond parfaitement +assuré, et de se croire lui-même à l'abri de tout péril. Nos paroles, +Messieurs, la franchise de nos paroles, voilà , le seul avertissement que +le pouvoir ait, en ce moment, à recevoir, la seule voix qui se puisse. +élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en atténuer +la force; gardons-nous d'énerver nos expressions; qu'elles soient +respectueuses, qu'elles soient tendres; mais qu'elles ne soient pas +timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer dans le +palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et pâle; qu'il ne soit pas +plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de +nos sentiments.» + +L'Adresse fut votée comme elle avait été préparée, avec une tristesse +inquiète, mais avec une profonde conviction de sa nécessité. Le +surlendemain du vote, le 18 mars, nous nous rendîmes aux Tuileries pour +la présenter au Roi. Vingt et un députés seulement s'étaient joints au +bureau et à la grande députation de la Chambre. Parmi ceux-là mêmes qui +avaient voté l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous +les yeux du Roi, appuyer de leur présence un tel acte d'opposition; les +autres, par égard pour la Couronne, ne voulaient pas donner à cette +présentation plus de solennité et d'effet. Nous n'étions, en tout, que +quarante-six. Nous attendîmes quelque temps, dans le salon de la Paix, +que le Roi fût revenu de la messe. Nous étions là , debout et silencieux; +en face de nous, dans les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages +du Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis +à dessein. Madame la Dauphine traversa le salon pour se rendre à la +chapelle précipitamment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus +froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en étonner ni de +m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre +pensée, et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect +qui ressemble presque à du repentir, comme si l'on en était soi-même +l'auteur. + +Quand nous fûmes introduits dans la salle du Trône, M. Royer-Collard lut +l'Adresse simplement, dignement, avec une émotion que trahissaient sa +voix et ses traits. Le Roi l'écouta dignement aussi, sans air de hauteur +ni d'humeur, bref et sec dans sa réponse, par convenance royale plutôt +que par colère, et, si je ne m'abuse, plus satisfait de sa fermeté +qu'inquiet de l'avenir. Quatre jours auparavant, la veille du débat de +l'Adresse, à son cercle des Tuileries où beaucoup de députés étaient +invités, je l'avais vu traiter avec une bienveillance marquée trois +membres de la Commission, MM. Dupin, Etienne et Gautier. Dans deux +situations si diverses, c'était le même homme et presque la même +physionomie, le même dans ses manières comme dans ses idées, soigneux de +plaire quoique décidé à rompre, et obstiné par imprévoyance et routine +d'esprit plutôt que par passion d'orgueil ou de pouvoir. + +Le lendemain de la présentation de l'Adresse (19 mars) la session était +prorogée au 1er septembre. Deux mois après (16 mai),-la Chambre des +députés était dissoute; les deux ministres les plus modérés, le garde +des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier et M. de Chabrol, +sortaient du Conseil; ils avaient refusé leur concours aux mesures +extrêmes qu'on y débattait déjà pour le cas où les élections +tromperaient l'attente du pouvoir. Le membre le plus compromis et le +plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet, devenait ministre de +l'intérieur. Par la dissolution, le Roi en appelait au pays, et au même +moment, il faisait de nouveaux pas pour s'en séparer. + +Rentré dans la vie privée dont il ne sortit plus, M. Courvoisier +m'écrivit le 29 septembre 1831, de sa retraite de Baume-les-Damés: +«Avant de quitter les sceaux, je causais avec M. Pozzo di Borgo de +l'état du pays et des périls dont s'entourait le trône.--Quel moyen, me +dit-il un jour, d'éclairer le Roi et de l'arracher à un système qui peut +de nouveau bouleverser l'Europe et la France?--Je n'en vois qu'un, lui +répondis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie.--Il +l'écrira, me dit-il; il l'écrira de Varsovie où il doit se rendre.--Puis +nous en concertâmes la substance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que +l'empereur Nicolas ne voyait de sécurité pour les Bourbons que dans +l'accomplissement de la Charte.» Je doute que l'empereur Nicolas ait +écrit lui-même au roi Charles X; mais ce que son ambassadeur à Paris +disait au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, au-due +de Mortemart, ambassadeur du Roi à Saint-Pétersbourg: «Si on sort de la +Charte, on va à une catastrophe; si le Roi tente un coup d'État, il en +supportera seul la responsabilité.» Les conseils des rois n'ont pas plus +manqué au roi Charles X que les adresses des peuples pour le détourner +de son fatal dessein. + +Dès que le gant électoral fut jeté, mes amis m'écrivirent de Nîmes +qu'ils avaient besoin de ma présence pour les rallier tous, et pour +espérer, dans le collège de département, quelques chances de succès. On +désirait aussi que j'allasse, pour mon propre compte, à Lisieux, mais en +ajoutant que, si j'étais nécessaire ailleurs, on croyait pouvoir, moi +absent, me garantir mon élection. Je me confiai dans cette assurance, et +je partis pour Nîmes le 15 juin, pressé de sonder moi-même et de près +ces dispositions réelles du pays qu'on oublie si vite ou qu'on méconnaît +si souvent quand on ne sort pas de Paris. + +Je ne voudrais pas substituer à mes impressions d'alors mes réflexions +d'aujourd'hui, ni attribuer aux idées et à la conduite de mes amis +politiques, et aux miennes propres, à cette époque, un sens qu'elles +n'auraient point eu. Je reproduis textuellement ce que je trouve dans +des lettres intimes que j'écrivis ou que je reçus pendant mon voyage. +C'est le témoignage le plus irrécusable de ce que nous pensions et +cherchions alors. + +J'écrivais le 26 juin, quelques jours après mon arrivée à Nîmes: + +«La lutte est très-vive, plus vive qu'on ne le voit de loin. Les deux +partis sont profondément engagés, et d'heure en heure s'engagent plus +profondément l'un contre l'autre. Une fièvre d'égoïsme et de platitude +possède et pousse l'administration. L'opposition se débat, avec une +ardeur passionnée, contre les embarras et les angoisses d'une situation, +légale et morale, assez difficile. Elle trouve dans les lois des moyens +d'action et de défense qui lui donnent la force et le courage de +soutenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans le succès, +car presque partout la dernière garantie manque, et après avoir lutté +bravement et longuement, on court risque de se trouver tout à coup +désarmé et impuissant. Même anxiété dans la situation morale: +l'opposition méprise l'administration et la regarde cependant comme son +supérieur; les fonctionnaires sont déconsidérés et n'en occupent pas +moins encore le haut du pavé; un souvenir de la puissance et de la +grandeur impériale leur sert encore de piédestal; on les regarde en +face, mais de has en haut, avec timidité et colère tout à la fois. Il +y a là beaucoup d'éléments d'agitation et même de crise. Pourtant, dès +qu'on croit voir l'explosion prochaine, ou seulement possible, tous se +replient; tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix que +chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a confiance que dans les +moyens réguliers.» + +On m'écrivait de Paris, le 5 juillet: + +«Voilà les élections des grands collèges qui commencent. Si nous y +gagnons quelque chose, ce sera excellent, surtout à cause de l'effet que +cela produira sur l'esprit du Roi, qui ne peut espérer d'avoir jamais +mieux que les grands collèges. Rien, pour le moment, n'indique un coup +d'État. La _Quotidienne_ déclare ce matin qu'elle regarde la session +comme ouverte, tout en convenant que le ministère n'aura pas la +majorité. Elle a l'air charmé qu'on ne se propose pas de faire une +Adresse toute pareille à celle des 221.» + +Et le 12 juillet suivant: + +«Aujourd'hui _l'Universel_[24] s'élève contre les bruits de coups +d'État, et semble garantir l'ouverture régulière de la session par +un discours du Roi. Ce discours, qui vous gênera, aura l'avantage de +commencer la session en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est +d'avoir une session; on aura bien plus de peine à en venir aux violences +quand on se sera engagé dans la légalité. Mais votre nouvelle Adresse +sera très-difficile à faire; quelle qu'elle soit, la droite et l'extrême +gauche la traiteront de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrême +gauche pour s'en plaindre. Vous aurez à vous défendre de ceux qui +voudraient purement et simplement reproduire la dernière Adresse, et s'y +tenir comme au dernier mot du pays. La victoire électorale nous étant +acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus être +présentée au Roi, il y aura évidemment une nouvelle conduite à tenir. +D'ailleurs, quel intérêt avons-nous à faire que le Roi se bute? La +France ne peut que gagner à des années de gouvernement régulier. +Gardons-nous de précipiter les événements.» + +[Note 24: L'un des journaux ministériels du temps.] + +Je répondais, le 16 juillet: + +«Je ne sais comment nous nous tirerons de la nouvelle Adresse. Ce sera +très-difficile; mais quelle que soit la difficulté, il faut l'accepter, +car évidemment nous avons besoin d'une session. Nous serions pris pour +des enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer ce que +nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre nouvelle ne doit point +reculer; mais elle doit prendre une autre route. Que nous n'ayons point +de coup d'État, que l'ordre constitutionnel subsiste régulièrement; +quelles que soient les combinaisons ministérielles, le vrai et dernier +succès sera pour nous.» + +Je rencontrais autour de moi, parmi les électeurs rassemblés, des +dispositions tout aussi modérées, patientes, et loyales: «M. de Daunant +vient d'être élu (13 juillet), par le collége d'arrondissement de Nîmes; +il a eu 296 voix contre 241 données à M. Daniel Murjas, président du +collège. Au moment où ce résultat a été proclamé, le secrétaire du +bureau a proposé à l'assemblée de voter des remerciements au président +qui, malgré sa candidature, l'avait présidée avec une impartialité et +une loyauté parfaites. Les remerciements ont été votés à l'instant, au +milieu des cris de: _Vive le Roi!_ Et les électeurs, en se retirant, ont +trouvé partout la même tranquillité et la même gravité qu'ils avaient +eux-mêmes apportées dans leurs opérations.» + +Enfin, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, j'écrivais: «Voilà +la campagne d'Afrique finie, et bien finie. Notre campagne à nous, dans +deux mois d'ici, en sera sans nul doute un peu plus difficile; mais +n'importe, j'espère que ce succès ne fera pas faire au pouvoir les +dernières folies, et j'aime mieux notre honneur national que notre +commodité parlementaire.» + +Je n'ai gardé de prétendre que ces sentiments fussent ceux de tous les +hommes qui, soit dans les Chambres, isoit dans le pays, avaient applaudi +à l'Adresse des 221, et qui votaient, dans les élections, pour la +soutenir. La Restauration n'avait pas fait en France, tant de conquêtes. +Inactives, mais non résignées, les sociétés secrètes étaient toujours +là , prêtes, dès qu'une circonstance favorable se présenterait, à +reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D'autres +adversaires, plus légaux mais non moins redoutables, épiaient toutes les +fautes du Roi et de son gouvernement, et les commentaient assidûment +devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus +graves, qui amèneraient les conséquences suprêmes. Dans les masses +populaires, les vieux instincts de méfiance et de haine, pour tout ce +qui rappelait l'ancien régime et l'invasion étrangère, continuaient de +fournir, aux ennemis de la Restauration, des armes et des espérances +inépuisables. Le peuple est comme l'Océan, immobile et presque immuable +au fond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface. +Cependant l'esprit de légalité et le bon sens politique avaient fait +de notables progrès; même au milieu de la fermentation électorale, le +sentiment public repoussait hautement toute révolution nouvelle. Jamais +la situation des hommes qui voulaient sincèrement le Roi et la Charte +n'avait été meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition +légale, fait leurs preuves de fermeté persévérante; ils venaient +de maintenir avec éclat les principes essentiels du gouvernement +représentatif; ils, possédaient l'estime, et même la faveur publique; +les partis violents par nécessité, le pays avec quelque doute, mais +aussi avec une espérance honnête, se rangeaient et marchaient derrière +eux. S'ils avaient, à ce moment critique, réussi auprès du Roi comme +dans les Chambres et dans le pays, si Charles X, après avoir, par +la dissolution, poussé jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait +accueilli le voeu manifeste de la France, et pris ses conseillers parmi +les royalistes constitutionnels investis de la considération publique, +je le dis avec une conviction qui peut sembler téméraire mais qui +persiste aujourd'hui, on pouvait raisonnablement espérer que l'épreuve +décisive était surmontée, et que, le pays prenant confiance en même +temps dans le Roi et dans la Charte, la Restauration et le gouvernement +constitutionnel seraient fondés ensemble. + +Mais ce qui manquait précisément au roi Charles X, c'était cette étendue +et cette liberté d'esprit qui donnent à un prince l'intelligence de +son temps et lui en font sainement apprécier les ressources comme les +nécessités. «Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons pas changé +depuis 1789,» disait-il un jour, et il disait vrai: à travers les +vicissitudes de sa vie, il était resté tel qu'il s'était formé dans sa +jeunesse, à la cour de Versailles et dans la société aristocratique +du XVIIIe siècle, sincère et léger, confiant en lui-même et dans ses +entours, peu observateur et peu réfléchi quoique d'un esprit actif, +attaché à ses idées et à ses amis de l'ancien régime comme à sa foi et à +son drapeau. Sous le règne de son frère Louis XVIII et dans la scission +du parti monarchique, il avait été le patron et l'espérance de +cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés +constitutionnelles, et il s'était fait alors en lui un singulier mélange +d'intimité persévérante avec ses anciens compagnons et de goût pour la +popularité nouvelle d'une physionomie libérale. Monté sur le trône, il +fit, à cette faveur populaire, plus d'une coquetterie royale, et se +flatta sincèrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses idées et +ses amis d'autrefois. M. de Villèle et M. de Martignac s'usèrent à +son service dans ce difficile travail; et après leur chute, aisément +acceptée, Charles X se trouva rendu à ses pentes naturelles, au milieu +de conseillers peu disposés à le contredire et hors d'état de le +contenir. Deux erreurs funestes s'établirent alors dans son esprit: +il se crut menacé par la Révolution beaucoup plus qu'il ne l'était +réellement, et il cessa de croire à la possibilité de se défendre et de +gouverner par le cours légal du régime constitutionnel. La France ne +voulait point d'une révolution nouvelle. La Charte contenait, pour un +souverain prudent et patient, de sûrs moyens d'exercer l'autorité royale +et de garantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu confiance dans la +France et dans la Charte; quand l'Adresse des 221 sortit triomphante des +élections, il se crut poussé dans ses derniers retranchements, et réduit +à se sauver malgré la Charte ou à périr par la Révolution. Peu de jours +avant les ordonnances de juillet, l'ambassadeur de Russie, le comte +Pozzo di Borgo, eut une audience du Roi. Il le trouva assis devant son +bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article XIV. Charles X +lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquiétude honnête +le sens et la portée qu'il avait besoin d'y trouver. En pareil cas, on +trouve toujours ce qu'on cherche; et la conversation du Roi, bien que +détournée et incertaine, laissa à l'ambassadeur peu de doutes sur ce qui +se préparait. + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + + + I + + +1° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_. + +Val-de-Loup, ce 12 mai 1809. + +Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême +plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant +d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera toujours +assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus que je n'en +mérite. + +Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par la +finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme, +les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce que nous +n'y avons pas été formés et habitués par de grands poëtes: cela est +très-ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire +que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait répondre que +je viens trop tard, que notre goût est formé sur d'autres modèles, etc., +etc... Cependant il resterait toujours le Tasse et tous les poëmes +latins _catholiques_ du moyen âge. C'est la seule objection de fait que +l'on trouve contre votre critique. + +Véritablement, Monsieur, je le dis très-sincèrement, les critiques qui +ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour +les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris +mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si généralement oubliées +que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on +parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces cris contre +le merveilleux! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de +ce merveilleux? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue? Et +pourtant nous avons le Tasse, Millon, Klopstock, Gessner, Voltaire même! +Et si l'on ne peut pas employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura +donc plus d'épopée chez les modernes, car le merveilleux est essentiel +au poëme épique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter +dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi, +comme tout en France. La question était de savoir si mon ouvrage était +bon ou mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir +s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette +espèce. + +Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage; je ne +puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout à fait +décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage fort supérieur +à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des +caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le IIIe livre, que +vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de l'ouvrage. Sous les +rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais porté plus haut que dans +la peinture du bonheur, des justes, dans la description de la lumière du +ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux +discours du Père et du Fils sur la _nécessité_ d'établir ma _machine_ +épique. Sans ces discours plus de _récit_, plus d'_action_; le récit et +l'action sont motivés par les discours des essences incréées. + +Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour +vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un objet sous dix +faces différentes. Je n'aime point comme vous, Monsieur, la description +des tortures; mais elle m'a paru absolument nécessaire dans un ouvrage +sur des _martyrs_. Cela est consacré par toute l'histoire et par tous +les arts. La peinture et là sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets; +ce sont là les véritables _combats_ du sujet. Vous qui savez tout, +Monsieur, vous savez combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai +retranché des _Acta Martyrum_, surtout en faisant disparaître les +douleurs _physiques_ et opposant des images gracieuses à d'horribles +tourments. Vous êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui +est ou l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poëte. + +Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon +ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on +ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce +_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de la +_liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous +hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous +les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrez-moi mes +fautes, Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques +aussi has dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font +parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces +saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le +ruisseau pour amuser les laquais. + +Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de +vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité si +vous étiez assez aimable pour venir me la demander. + +Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute +considération. + +DE CHATEAUBRIAND. + +Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine. + + + +2° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_. + +Val-de-Loup, ce 30 mai 1809. + +Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême +de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je passerai +condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai avec vous que +nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais, +Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient fondés sur une hérésie. +Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une _rédemption_, ce qui +serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui est tout à fait conforme +à la foi. Dans tous les temps, l'Église a cru que le sang d'un martyr +pouvait effacer les péchés du peuplé et le délivrer de ses maux. Vous +savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre +et de calamités, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une +cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n'ai +laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à +l'Éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les bénédictions +du ciel sur les chrétiens _par le mérite du sang de Jésus-Christ;_ ce +qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et +la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante +d'ailleurs, et consacrée par toute, l'antiquité, a été reçue dans notre +religion: la mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en +passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente +tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre +coupable patrie: ceux que nous avons égorgés prient peut-être dans ce +moment même pour _nous;_ vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur, +renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes. + +Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font +oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où +l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion; +vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre +conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez?» On est +trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui +sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver +au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résultat, +Monsieur, si vous examinez bien _les Martyrs_, vous y trouverez beaucoup +à reprendre sans doute; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour +le plan, les caractères et le style, c'est le moins mauvais et le moins +défectueux de mes faibles écrits. + +J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le fils +du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais je le crois +un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est revenu en France, +il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a +procuré l'honneur de faire connaissance avec mademoiselle de Meulan: +elle m'a paru, comme dans ce qu'elle écrit, pleine d'esprit, de goût et +de raison. Je crains bien de l'avoir importunée par la longueur de ma +visite: j'ai le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables, +et surtout des caractères élevés et des sentiments généreux. + +Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, l'assurance de ma haute +estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends avec une +vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou +celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie, +Monsieur, mes très-humbles salutations et toutes mes civilités. + +DE CHATEAUBRIAND. + +Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809. + + + +3° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_. + +Val-de-Loup, ce 12 juin 1809. + +J'ai été absent de ma vaille, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est +ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien +convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est échappé, à la +vérité contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ +l'effacer pour la première édition. + +J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes +remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au delà +du peu que je vaux. + +Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très-exact. +Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui connaît +les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu échapper à +l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au +milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de +marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait pu l'écraser, +mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance +très-extraordinaire et qui mériterait de plus longs détails que ceux +qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre. + +Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces +détails dans votre solitude. Malheureusement madame de Chateaubriand est +malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant +point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous recevoir dans +mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se réunir +pour se consoler. Les idées généreuses et les sentiments élevés +deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les +retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma société pût vous être +agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous prie de remercier beaucoup +pour moi. + +Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute +considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez, +d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de +l'honneur. + +DE CHATEAUBRIAND. + + +La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais le +petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont fort +exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres édifiantes_ +(Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant à M. de Volney, +il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est évident qu'il n'a +jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas passé Ramlé ou Rama, +l'ancienne Arimathie. + +Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terra Sanctoe_ +d'Adrichomius. + + + + + II + + + +_Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot_. + +Bruxelles, 27 avril 1811. + +Vous ne devez pas comprendre mon silence, Monsieur, et moi je ne +comprenais pas la lente arrivée des prospectus que vous m'aviez annoncés +dans votre lettre du 4 de ce mois. Imaginez-vous que le portier d'ici +avait confondu ce paquet avec toutes les liasses d'imprimés oiseux qu'on +adresse à une préfecture, et que si le besoin d'un livre ne m'eût +pas fait descendre dans le cabinet-sanctuaire du préfet, je n'aurais +peut-être pas encore découvert la méprise. Je vous remercie, Monsieur, de +la confiance que vous avez bien voulu me témoigner dans cette occasion. +Vous savez si personne vous rend plus que moi la plénitude de la justice +qui vous est due, et vous savez que je vous la rends avec autant +d'attrait que de conviction. Ma génération passe, la vôtre vient +d'arriver, une autre naît; je vous vois placé entre deux pour consoler +la première, honorer la seconde et former la troisième. Tâchez de faire +celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite à tous +les petits garçons d'en savoir un jour autant que vous, ni à toutes +les petites filles de ressembler en tout à votre plus qu'aimable +collaboratrice. Il ne faut désirer que ce qu'on peut obtenir, et +j'aurais trop de regret de me sentir sur mon déclin quand un si beau +siècle serait près de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pensée +dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que +puisse supporter ou recevoir l'enfance du XIXe siècle: ce sera bien +encore assez. Aujourd'hui le _mox progeniem daturos vitiosiorem_ ferait +dresser les cheveux. + +Madame de la Tour du Pin, baronne de l'Empire depuis deux ans, préfète +de la Dyle depuis trois ans, mère religieuse depuis vingt, conseillera +votre recueil avec toute l'influence que peuvent lui donner les deux +premiers titres, et y souscrit avec tout l'intérêt que lui inspire le +dernier. Moi qui n'ai plus et ne veux plus d'autres titres que ceux de +père et d'ami, je vous demande la permission de souscrire pour ma fille +qui, commençant la double éducation d'un petit Arnaud et d'une petite +Léontine, sera très-heureuse de profiter de votre double enseignement. +Je ne doute pas que le grand-père lui-même ne trouve très-souvent à s'y +instruire et toujours à s'y plaire. Il me semble que jamais association +ne fut plus propice au mélange de l'_utile dulci_. Si je laissais aller +ma plume, je suis sûr qu'elle écrirait comme une folle à l'un des deux +auteurs: «Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mérites, je +m'établis un vieil enfant pour recevoir vos préceptes. Je baise de loin +la main de ma jeune bonne, avec un respect très-profond, mais pas assez +dégagé de quelques-uns de ces mouvements qui ont suivi ma première +enfance, et que doit m'interdire ma seconde éducation. Peut-on se +soumettre à votre férule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes +fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore ajouter: _cela +ne m'arrivera plus_; mais le ferme propos viendra avec l'âge faible, et +plus je me déformerai, plus je serai parfait.» + +Voulez-vous bien, Monsieur, présenter mes respects à madame et à +mademoiselle de Meulan? Un très-excellent et très-aimable jeune homme +(encore un de ceux dont l'élévation et la pureté consolent), le neveu de +M. Hochet, ne demeure-t-il pas sous le même toit que vous? alors je +vous prierais de me rappeler à son souvenir, et par lui à M. son oncle, +duquel j'attends, avec une grande anxiété, réponse sur un objet du plus +grand intérêt pour l'oncle de mon gendre dans les installations des +cours impériales.--Mais rien par la poste. + +Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables amis de la +place Louis XV[25], parce que je vais leur écrire Directement. + +[Note 25: M. et madame Suard.] + +Mais l'idée me vient de vous demander une grâce avant de fermer ma +lettre. Lorsque, dans vos préceptes à la jeunesse, vous en serez au +chapitre et à l'âge où il sera question du choix d'un état, je vous +conjure d'y insérer, avec toute la gravité de votre caractère intègre, +quelque chose qui revienne à ceci: «Si votre vocation vous porte à +être imprimeur, éditeur d'un ouvrage quelconque, moral, politique, +historique, n'importe, ne vous croyez pas permis de mutiler, sans l'en +prévenir, un auteur, et surtout celui qui tient à l'inviolabilité de ses +écrits beaucoup plus par conscience que par amour-propre. Si vous le +mutilez à vous tout seul, ce qui est déjà passablement hardi, au moins +ne croyez pas pouvoir substituer un membre postiche de votre façon au +membre vivant que vous aurez coupé, et craignez de remplacer, sans vous +en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mais brisez +toutes vos presses, plutôt que de lui faire dire, sous le sceau de la +signature, le contraire de ce qu'il a dit, le contraire de ce qu'il a +pensé et de ce qu'il sent, car ce serait un oubli de raison tout voisin +d'un oubli de morale.»--J'écris plus longuement air ce sujet à nos amis +de la place Louis XV, et vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne parler +qu'à eux de mon énigme, qui, sûrement, n'en est déjà plus une avec vous. +J'espère que ce qui m'a indigné et affligé ne se rencontrera pas une +seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, je me suis imposé +les ménagements nécessaires. Je ne veux point d'une rupture dont la +vengeance frapperait sur mes tombeaux chéris et mes amis vivants. Ma +lettre est devenue bien sérieuse; je ne savais pas, quand je l'ai +commencée, qu'elle allait me conduire où je me trouve en la finissant. +Je crois vous parler; la confiance m'entraîne; il m'est doux d'avoir +joint une preuve involontaire de ce sentiment à l'expression +très-volontaire de tous ceux que vous m'avez si profondément inspirés, +et dont j'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'assurance au +milieu de mes plus sincères salutations. + +Lally-Tolendal. + + + + + III + + + +_Discours prononcé pour l'ouverture du Cours d'histoire moderne de M. +Guizot, le 11 décembre_ 1812. + +Messieurs, + +Un homme d'État, célèbre par son caractère et par ses malheurs, sir +Walter Raleigh, avait publié la première partie d'une _Histoire du +monde_: enfermé dans la prison de la Tour, il venait de terminer la +dernière. Une querelle s'élève sous ses fenêtres dans une des cours de +la prison: il regarde, examine attentivement la contestation qui devient +sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de +ce qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite d'un +de ses amis, et le lui raconte: quelle est sa surprise lorsque cet ami, +qui avait été témoin et même acteur dans l'événement de la veille, lui +prouve que cet événement, dans son résultat comme dans ses détails, a +été précisément le contraire de ce qu'il croyait avoir observé! Raleigh, +resté seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que, +puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne savait +rien de tout ce qu'il venait d'écrire. + +Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh? +L'historien le plus confiant n'oserait peut-être répondre à cette +question d'une manière tout à fait affirmative. L'historien raconte +une longue suite d'événements, peint un grand nombre de caractères; et +songez, Messieurs, à la difficulté de bien connaître un seul caractère, +un seul événement. Montaigne, après avoir passé sa vie à s'étudier, +faisait sans cesse sur lui-même de nouvelles découvertes; il en a rempli +un long ouvrage, et a fini par dire: «L'homme est un subject si divers, +si ondoyant et si vain, qu'il est malaisé d'y fonder un jugement +constant et uniforme.» Composé obscur d'une infinité de sentiments et +d'idées qui s'altèrent, se modifient réciproquement et dont il est aussi +difficile de démêler la source que d'en prévoir les résultats, produit +incertain d'une multitude de circonstances, quelquefois impénétrables, +toujours compliquées, qu'ignore souvent celui qu'elles entraînent, et +que ne soupçonnent même pas ceux qui l'entourent, l'homme sait à peine +se connaître lui-même et n'est jamais que deviné par les autres. Le +plus simple, s'il essayait de s'étudier et de se peindre, aurait à nous +apprendre mille secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes +dans un événement! Que d'hommes dont le caractère a influé sur cet +événement, en a modifié la nature, la marche, les effets! Amenez +des circonstances parfaitement semblables; supposez des situations +exactement pareilles; qu'un acteur change, tout est changé; c'est par +d'autres motifs qu'il agit, c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez +les mêmes acteurs; changez une seule de ces circonstances indépendantes +de la volonté, qu'on appelle hasard ou destinée; tout est changé encore. +C'est de cette infinité de détails, où tout est obscur, où rien n'est +isolé, que se compose l'histoire; et l'homme, fier de ce qu'il sait, +parce qu'il oublie de songer combien il ignore, croit la savoir quand +il a lu ce que lui en ont dit quelques hommes qui n'avaient pas, pour +connaître leur temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connaître +le nôtre. + +Que chercher donc, que trouver dans ces ténèbres du passé qui +s'épaississent à mesure qu'on s'en éloigne? Si César, Salluste ou +Tacite n'ont pu nous transmettre que des notions souvent incomplètes et +douteuses, nous fierons-nous à ce qu'ils racontent? Et si nous n'osons +nous y fier, comment y suppléerons-nous? Serons-nous capables de nous +débarrasser de ces idées, de ces moeurs, de cette existence nouvelle +qu'a amenées un nouvel ordre de choses, pour adopter momentanément dans +notre pensée d'autres moeurs, d'autres idées, une autre existence? +Saurons-nous devenir Grecs, Romains ou Barbares pour comprendre les +Romains, les Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder à les juger? +Et quand nous serions parvenus à cette difficile abnégation d'une +réalité présente, et impérieuse, saurions-nous, aussi bien que César, +Salluste ou Tacite, l'histoire des temps dont ils nous parlent? Après +nous être ainsi transportés au milieu du monde qu'ils peignent, nous +découvririons dans leurs tableaux des lacunes dont nous ne nous doutons +pas, dont ils ne se doutèrent pas toujours eux-mêmes: cette multitude de +faits qui, groupés et vus de loin, nous paraissent remplir le temps et +l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions placés sur le terrain +même qu'ils occupent, des vides qu'il nous serait impossible de combler, +et que l'historien y laisse nécessairement, parce que celui qui raconte +ou décrit ce qu'il voit, à des gens qui le voient comme lui, n'imagine +jamais avoir besoin de tout dire. + +Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit réellement pour nous le +tableau du passé: le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure +et l'homme trop faible pour que ce tableau soit jamais complet et +fidèle. + +Mais serait-il vrai qu'une connaissance si importante nous fût +totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons acquérir, tout +fût sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne s'éclairerait-il que pour +chanceler davantage? Ne déploierait-il toutes ses forces que pour être +amené à confesser son ignorance? Idée cruelle et décourageante que +beaucoup d'hommes supérieurs ont rencontrée dans leur chemin, mais à +laquelle ils ont eu tort de s'arrêter. + +Ce que l'homme ne se demande presque jamais, c'est ce qu'il a réellement +besoin de savoir dans ce qu'il cherche si ardemment à connaître. Il +suffit de jeter un coup d'oeil sur ses études pour y apercevoir deux +parties dont la différence est frappante, quoique nous ne puissions +assigner la limite qui les sépare. Partout je vois un certain travail +innocent, mais vain, qui s'attache à des questions, à des recherches +inabordables ou sans résultat, qui n'a d'autre but que de satisfaire +l'inquiète curiosité d'un esprit dont le premier besoin est d'être +occupé; et partout je vois un travail véritablement utile, fécond, +intéressant non-seulement pour celui qui s'y livre, mais pour le genre +humain tout entier. Que de temps, que de talent ont consumé les hommes +dans les méditations métaphysiques! Ils ont voulu pénétrer la nature +intime des choses, de l'esprit, de la matière; ils ont pris pour des +réalités de pures et vagues combinaisons de mots; mais ces mêmes +travaux, ou des travaux qui en ont été la conséquence, nous ont éclairés +sur l'ordre de nos facultés, les lois qui les régissent, la marche de +leur développement; nous avons eu une histoire, une statistique de +l'esprit humain; et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous +avons appris comment il agit, et comment on doit travailler à en +affermir la justesse, à en étendre la portée. + +L'étude de l'astronomie n'a-t-elle pas eu longtemps pour unique but les +rêves de l'astrologie? Gassendi lui-même n'avait commencé à l'étudier +que dans cette vue, et, lorsque la science l'eut guéri des préjugés de +la superstition, il se repentit d'en avoir parlé trop haut, «parce que, +disait-il, plusieurs étudiant auparavant l'astronomie pour devenir +astrologues, il s'apercevait que plusieurs ne voulaient plus l'apprendre +depuis qu'il avait décrié l'astrologie.» Qui nous prouvera que, sans +cette inquiétude qui a porté l'homme à chercher l'avenir dans les +astres, la science qui dirige aujourd'hui nos vaisseaux serait parvenue +où nous la voyons? + +C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de l'homme une +moitié vaine à côté d'une moitié utile; nous ne condamnerons plus alors +la curiosité qui mène au savoir; nous reconnaîtrons que, si l'esprit +humain s'est souvent égaré dans la route, s'il n'a pas toujours pris, +pour arriver, la voie la plus prompte, il s'est vu conduit enfin, par +la nécessité de sa nature, à la découverte d'importantes vérités: mais, +plus éclairés, nous nous efforcerons de ne point perdre de temps, +d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recherches +fécondes en résultats profitables; et nous ne tarderons pas à nous +convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas ne lui est bon à rien, et +qu'il peut tout ce qui lui est nécessaire. + +L'application de cette idée à l'histoire lèvera bientôt la difficulté +que nous avait opposée d'abord son incertitude. Peu nous importe, par +exemple, de connaître la figure ou le jour précis de la naissance de +Constantin, de savoir quels motifs particuliers, quels sentiments +personnels ont influé, en telle ou telle occasion, sur ses +déterminations et sur sa conduite, d'être informés de tous les détails +de ses guerres et de ses victoires contre Maxence ou Licinius: ces +circonstances ne regardent que le monarque, et le monarque n'est plus. +L'ardeur que tant de savants mettent à les rechercher n'est que la suite +de ce juste intérêt qui s'attache aux grands noms, aux grands souvenirs. +Mais les résultats de la conversion de Constantin, son administration, +les principes politiques et religieux qu'il établit dans son empire, +voilà ce qu'aujourd'hui encore il nous importe de connaître, parce que +c'est là ce qui ne meurt pas en un jour, ce qui fait le sort et la +gloire des peuples, ce qui leur laisse ou leur enlève l'usage des plus +nobles facultés de l'homme, ce qui les plonge silencieusement dans une +misère tantôt muette, tantôt agitée, ou pose pour eux les fondements +d'un long bonheur. + +On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passés, l'un tout +à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s'est pas +étendue au delà de sa durée; l'autre durant toujours par l'empire qu'il +a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul réservé, pour ainsi +dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste est là pour nous +éclairer sur ce qui n'est plus. L'histoire nous offre, à toutes ses +époques, quelques idées dominantes, quelques grands événements qui ont +déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations. +Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent +encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde: une longue +trace, en perpétuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a +multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont +ils sont l'objet; la raison même peut ici nous offrir ses données +positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits. +Dans l'événement qui passe, peut se trouver telle circonstance +aujourd'hui inconnue qui le rende totalement différent de l'idée que +nous nous en formons: ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint +Annibal à Capoue et sauva Rome; mais dans un effet qui s'est longtemps +prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause: ainsi l'autorité +despotique qu'exerça longtemps le Sénat sur le peuple romain nous +indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté +qui déterminèrent l'expulsion des rois. Marchons donc du côté où nous +pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle +nous fournit aux exemples que nous prête l'histoire; l'homme, dans +l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa +vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir, +comme l'industrie pour suppléer à la force. + +Tel est le point de vue, Messieurs, sous lequel nous tâcherons +d'envisager l'histoire. Nous chercherons dans l'histoire des peuples +celle de l'espèce humaine; nous nous appliquerons à démêler quels ont +été, dans chaque siècle, dans chaque état de civilisation, les idées +dominantes, les principes généralement adoptés qui ont fait le bonheur +ou le malheur des générations soumises à leur pouvoir, et qui ont +ensuite influé sur le sort des générations postérieures. Le sujet dont +nous avons à nous occuper est un des plus riches en considérations de +ce genre. L'histoire nous offre des périodes de développement durant +lesquelles le genre humain, parti d'un état de barbarie et d'ignorance, +arrive par degrés à un état de science et de civilisation qui peut +déchoir, mais non se perdre, car les lumières sont un héritage qui +trouve toujours à qui se transmettre. La civilisation des Égyptiens et +des Phéniciens prépara celle des Grecs; celle des Grecs et des Romains +ne fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'établir dans leur +empire: aucun siècle encore n'a été placé avec autant d'avantages que le +nôtre pour observer cette progression lente, mais réelle: nous pouvons, +en portant nos regards en arrière, reconnaître la route qu'a suivie le +genre humain en Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne +seule, par son étendue, sa variété et la longueur de sa durée, nous +offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous possédions +encore de la marche progressive de la civilisation d'une partie du +globe: un coup d'oeil rapide, jeté sur cette histoire, suffira pour en +indiquer le caractère et l'intérêt. + +Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait à appeler le monde. +L'Asie occidentale depuis les frontières de la Perse, le nord de +l'Afrique, la Grèce, la Macédoine, la Thrace, tous les pays situés +sur la rive droite du Danube depuis sa source jusqu'à son embouchure, +l'Italie, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne reconnaissaient son +pouvoir; ce pouvoir s'exerçait sur une étendue de plus de mille lieues +en largeur, depuis le mur d'Antonin et les limites septentrionales de +la Dacie, jusqu'au mont Atlas; et de plus de quinze cents lieues +en longueur, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Océan occidental. Mais si +l'immensité de ces conquêtes saisit d'abord l'imagination, l'étonnement +diminue quand on songe combien elles avaient été faciles et combien +elles étaient peu sûres. Rome n'eut à vaincre en Asie que des peuples +amollis, en Europe que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans +union, sans régularité et sans vigueur, ici, à cause de la barbarie, là , +à cause de la décadence des moeurs, ne pouvait lutter contre la forte +constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on s'arrête un instant à y +songer; Rome eut plus de peine à se défendre d'Annibal qu'à subjuguer +le monde; et, dès que le monde fut subjugué, Rome ne cessa de se voir +enlever peu à peu ce qu'elle avait conquis. Comment aurait-elle pu s'y +maintenir? L'état de la civilisation des vainqueurs et des vaincus +avait empêché que rien s'unît, se constituât en un ensemble homogène +et solide; point d'administration étendue et régulière; point de +communications générales et sûres; les provinces n'existaient pour Rome +que par les tributs qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les +provinces que par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans +l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le nord +de la Gaule, de petites peuplades défendaient et maintenaient leur +indépendance: toute la puissance des empereurs ne pouvait soumettre les +Isauriens. C'était ce chaos de peuples à demi vaincus, à demi barbares, +sans intérêt, sans existence dans l'État dont ils étaient censés faire +partie, que Rome appelait son empire. + +Dès que cet empire fut conquis, il commença à cesser d'être, et cette +orgueilleuse cité, qui regardait comme soumises toutes les régions où +elle pouvait, en y entretenant une armée, envoyer un proconsul et lever +des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner presque volontairement +des provinces qu'elle était incapable de conserver. L'an du Christ 270, +Aurélien se retire de la Dacie et la cède tacitement à la nation des +Goths; en 412, Honorius reconnaît l'indépendance de la Grande-Bretagne +et de l'Armorique; en 428, il veut engager les habitants de la Gaule +Narbonnaise à se gouverner eux-mêmes. Partout on voit les Romains +quitter, sans en être chassés, des pays dont, selon l'expression de +Montesquieu, l'_obéissance leur pèse_, et qui, n'ayant jamais été +incorporés à leur empire, devaient s'en séparer au premier choc. + +Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, en dépit de +leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder comme une de leurs provinces. +Encore plus barbares que les Gaulois, les Bretons ou les Espagnols, +les Germains n'avaient point été conquis, parce que leurs innombrables +tribus, sans demeures fixes, sans patrie, toujours prêtes à avancer ou à +fuir, tantôt se précipitaient avec leurs femmes et leurs troupeaux sur +les possessions de Rome, tantôt se retiraient devant ses armées, ne lui +abandonnant pour conquête qu'un pays sans habitants, qu'elles revenaient +occuper dès que l'affaiblissement ou l'éloignement des vainqueurs leur +en laissait la possibilité. C'est à cette vie errante d'un peuple +chasseur, à cette facilité de fuite et de retour, plutôt qu'à une +bravoure supérieure que les Germains durent la conservation de leur +indépendance. Les Gaulois et les Espagnols s'étaient aussi défendus avec +courage; mais les uns, entourés de l'Océan, n'avaient su où fuir des +ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; les autres, dans un état de +civilisation déjà plus avancé, attaqués par les Romains à qui la +province narbonnaise donnait, au coeur de la Gaule même, un point +d'appui inébranlable, repoussés par les Germains des terres où ils +auraient pu passer, s'étaient vus aussi contraints de se soumettre. +Drusus et Germanicus avaient pénétré fort avant dans la Germanie; ils +en sortirent, parce que, les Germains reculant toujours devant eux, ils +n'auraient occupé, en y restant, que des conquêtes sans sujets. + +Lorsque, par des causes étrangères à l'empire romain, les tribus +tartares qui erraient dans les déserts de la Sarmatie et de la Scythie, +jusqu'aux frontières septentrionales de la Chine, marchèrent sur la +Germanie, les Germains, pressés par ces nouveaux venus, se jetèrent sur +les possessions de Rome pour conquérir des terres où ils pussent vivre +et demeurer. Alors Rome combattit pour sa défense; la lutte fut longue; +le courage et l'habileté de quelques empereurs opposèrent longtemps aux +Barbares une puissante barrière: mais les Barbares furent vainqueurs, +parce qu'ils avaient besoin de l'être, et parce que leurs belliqueux +essaims se renouvelaient toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suèves +s'établirent dans le midi de la Gaule et en Espagne; les Vandales +passèrent en Afrique; les Huns occupèrent les rives du Danube; les +Ostrogoths fondèrent leur royaume en Italie, les Francs dans le nord de +la Gaule. Rome cessa de se dire maîtresse de l'Europe; Constantinople +n'appartient pas à notre sujet. + +Ces peuples de l'Orient et du Nord, qui venaient de se transporter en +masse dans des pays où ils devaient fonder des États plus durables, +parce qu'ils les conquéraient, non pour s'étendre, mais pour s'établir, +étaient barbares comme l'avaient été, comme l'étaient restés longtemps +les Romains. La force était leur droit, une indépendance sauvage leur +plaisir; ils étaient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait avisé de +penser que des hommes individuellement aussi forts que lui pussent se +soumettre à son obéissance; ils étaient braves, parce que la bravoure +était pour eux un besoin; ils aimaient la guerre, parce que la guerre +occupe l'homme sans le contraindre au travail; ils voulaient des terres, +parce que ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux moyens +de jouissance qu'ils pouvaient goûter en se livrant à leur paresse. Ils +avaient des chefs, parce que les hommes réunis en ont toujours, parce +que le plus brave est le plus considéré, devient bientôt le plus +puissant, et lègue à ses fils une partie de sa considération et de sa +puissance. Ces chefs devinrent rois; les anciens sujets de Rome qui +n'avaient d'abord été obligés que de recevoir, de loger et de nourrir +leurs nouveaux maîtres, furent bientôt contraints de leur céder une +partie de leurs terres; et comme le laboureur tient, ainsi que la +plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs devinrent +la propriété de ces maîtres turbulents et paresseux. Ainsi s'établit la +féodalité, non tout à coup, non par une convention expresse entre le +chef et ses guerriers, non par une répartition immédiate et régulière +des pays conquis entre les conquérants, mais par degrés, après de +longues années d'incertitude, par la seule force des choses, comme cela +doit arriver partout où la conquête est suivie de la transplantation et +d'une longue possession. + +On aurait tort de croire que les Barbares fussent étrangers à toute +idée morale; l'homme, à cette première époque de la civilisation, ne +réfléchit point sur ce que nous appelons des devoirs, mais il connaît et +respecte dans ses semblables certains droits dont la trace se retrouve +au milieu même de l'empire de la force le plus absolu. Une justice +simple, souvent violée, cruellement vengée, règle les rapports simples +des sauvages réunis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres rapports, +ni une autre justice, se trouvèrent tout à coup transportés au milieu +d'un ordre de choses qui supposait d'autres idées, qui exigeait d'autres +lois. Ils ne s'en inquiétèrent point; le passage était trop rapide +pour qu'ils pussent reconnaître et suppléer ce qui manquait à leur +législation et à leur politique: s'embarrassant peu de leurs nouveaux +sujets, ils continuèrent à suivre les mêmes usages, les mêmes principes +qui naguère, dans les forêts de la Germanie, réglaient leur conduite et +décidaient leurs différends. Aussi les vaincus furent-ils d'abord plus +oubliés qu'assujettis, plus méprisés qu'opprimés; ils formaient la masse +de la nation, et cette masse se trouva sujette sans qu'on eût songé à la +réduire en servitude, parce qu'on ne s'occupa point d'elle, parce que +les vainqueurs ne lui soupçonnaient pas des droits qu'elle n'avait pas +défendus. De là naquit, dans la suite, ce long désordre des premiers +siècles du moyen âge où tout était isolé, fortuit, partiel; de là cette +séparation absolue entre les nobles et le peuple; de là ces abus du +système féodal, qui ne firent réellement partie d'un système que +lorsqu'une longue possession eut fait regarder comme un droit ce qui +n'avait été d'abord que le produit de la conquête et du hasard. + +Le clergé seul, à qui la conversion des vainqueurs offrait les moyens +d'acquérir une puissance d'autant plus grande que sa force et son +étendue n'avaient de juge que l'opinion qu'il dirigeait, maintint ses +droits et assura son indépendance. La religion qu'embrassèrent les +Germains devint la seule voie par où leur arrivassent des idées +nouvelles, le seul point de contact entre eux et les habitants de leur +nouvelle patrie. Le clergé ne profita d'abord que pour lui seul de ce +moyen de communication; tous les avantages immédiats de la conversion +des Barbares furent pour lui: la libérale et bienfaisante influence +du christianisme ne s'étendit qu'avec lenteur; celle des animosités +religieuses, des querelles théologiques se fit sentir la première. +C'était dans la classe occupée de ces querelles, échauffée de ces +animosités, que se trouvaient les seuls hommes vigoureux qui restassent +dans l'empire romain; les sentiments et les devoirs religieux avaient +ranimé, dans des coeurs pénétrés de leur auguste importance, une énergie +partout éteinte depuis longtemps; les saint Athanase, les saint Ambroise +avaient résisté seuls à Constantin et à Théodose; leurs successeurs +furent les seuls qui osassent, qui pussent résister aux Barbares. De +là ce long empire de la puissance spirituelle, soutenu avec tant de +dévouement et de force, si faiblement ou si inutilement attaqué. On peut +aujourd'hui le dire sans crainte, les plus grands caractères, les +hommes les plus distingués par la supériorité de leur esprit ou de leur +courage, dans ce période d'ignorance et de malheur, appartiennent à +l'ordre ecclésiastique; et aucune époque de l'histoire ne présente d'une +manière aussi frappante la confirmation de cette vérité honorable pour +l'espèce humaine, et peut-être la plus instructive de toutes, que les +plus hautes vertus naissent et se développent encore au sein des plus +funestes erreurs. + +A ces traits généraux, destinés à peindre les idées, les moeurs et +l'état des hommes dans le moyen âge, il serait aisé d'en ajouter +d'autres, non moins caractéristiques, bien que plus particuliers. On +verrait la poésie et les lettres, ces belles et heureuses productions de +l'esprit, dont toutes les folies, toutes les misères du genre humain ne +sauraient étouffer le germe, naître au sein de la barbarie, et charmer +les Barbares même par un nouveau genre de plaisir: on rechercherait la +source et le vrai caractère de cet enthousiasme poétique, guerrier et +religieux, qui produisit la chevalerie et les croisades. On découvrirait +peut-être, dans la vie errante des chevaliers et des croisés, +l'influence de cette vie errante des chasseurs germains, de cette +facilité de déplacement, de cette surabondance de population qui +existent partout où l'ordre social n'est pas assez bien réglé pour que +l'homme se trouve longtemps bien à sa place, et tant que sa laborieuse +assiduité ne sait pas encore forcer la terre à lui fournir partout des +subsistances abondantes et sûres. Peut-être aussi ce principe d'honneur +qui attachait inviolablement les Barbares germains à un chef de leur +choix, cette liberté individuelle dont il était le fruit, et qui donne +à l'homme une haute idée de sa propre importance, cet empire de +l'imagination qui s'exerce sur tous les peuples jeunes, et leur fait +faire les premiers pas hors du cercle des besoins physiques et d'une vie +purement matérielle, nous offriraient-ils les causes de cette élévation, +de cet entraînement, de ce dévouement qui, arrachant quelquefois les +nobles du moyen âge à la rudesse de leurs habitudes, leur inspirèrent +des sentiments et des vertus dignes, aujourd'hui encore, de toute +notre admiration. Nous nous étonnerions peu alors de trouver réunis la +barbarie et l'héroïsme, tant d'énergie avec tant de faiblesse, et la +grossièreté simple de l'homme sauvage avec les élans les plus sublimes +de l'homme moral. + +C'était à la dernière moitié du XVe siècle qu'il était réservé de voir +éclore des événements faits pour introduire en Europe de nouvelles +moeurs, un nouvel ordre politique, et pour imprimer au monde la +direction qu'il suit encore aujourd'hui. L'Italie venait, on peut le +dire; de découvrir la civilisation des Grecs; les lettres, les arts, les +idées de cette brillante antiquité inspiraient un enthousiasme général: +les longues querelles des républiques italiennes, après avoir forcé les +hommes à déployer toute leur énergie, leur avaient donné le besoin d'un +repos ennobli et charmé par les occupations de l'esprit; l'étude de la +littérature classique leur en offrait le moyen; ils le saisirent avec +ardeur. Des papes, des cardinaux, des princes, des gentilshommes, +des hommes de génie se livrèrent à des recherches savantes; ils +s'écrivaient, ils voyageaient pour se communiquer leurs travaux, pour +chercher, pour lire, pour copier des manuscrits. La découverte de +l'imprimerie vint rendre les communications faciles et promptes, le +commerce des esprits étendu et fécond. Aucun événement n'a aussi +puissamment influé sur la civilisation du genre humain; les livres +devinrent une tribune du haut de laquelle on se fit entendre au monde. +Bientôt ce monde fut doublé; la boussole avait ouvert des routes sûres +dans la monotone immensité des mers. L'Amérique fut trouvée; et le +spectacle de moeurs nouvelles, l'agitation de nouveaux intérêts qui +n'étaient plus de petits intérêts de ville à ville, de château à +château, mais de grands intérêts de puissance à puissance, changèrent et +les idées des individus et les rapports politiques des États. + +L'invention de la poudre à canon avait déjà changé leurs rapports +militaires; le sort des combats ne dépendait plus de la bravoure isolée +des guerriers, mais de la puissance et de l'habileté des chefs. On n'a +pas assez dit combien cette invention contribua à affermir le pouvoir +monarchique et à faire naître le système de l'équilibre. + +Enfin, la Réformation vint porter à la puissance spirituelle un coup +terrible, dont les conséquences ont été dues à l'examen hardi des +questions théologiques et aux secousses politiques qu'amena la +séparation des sectes religieuses, plutôt qu'aux nouveaux dogmes dont +les réformés firent la base de leur croyance. + +Représentez-vous, Messieurs, l'effet que durent produire toutes ces +causes réunies au milieu de la fermentation où se trouvait alors +l'espèce humaine, au milieu de cette surabondance d'énergie et +d'activité qui caractérise le moyen âge. Dès lors, cette activité si +longtemps désordonnée commença à se régler et à marcher vers un but; +cette énergie se vit soumise à des lois; l'isolement disparut; le +genre humain se forma en un grand corps; l'opinion publique prit +de l'influence; et si un siècle de troubles civils, de dissensions +religieuses, offrit le long retentissement de cette puissante secousse +qui, à la fin du XVe siècle, ébranla l'Europe en tant de manières, ce +n'en est pas moins aux idées, aux découvertes qui produisirent cette +secousse, qu'ont été dus les deux siècles d'éclat, d'ordre et de paix, +pendant lesquels la civilisation est parvenue au point où nous la voyons +aujourd'hui. + +Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de détails la marche +de l'espèce humaine pendant ces deux siècles. Cette histoire est si +étendue, elle se compose de tant de rapports, tantôt si minutieux, +tantôt si vastes, et toujours si importants, de tant d'événements si +bien liés, amenés par des causes si mêlées, et causes, à leur tour, +d'effets si nombreux, de tant de travaux divers, qu'il est impossible de +les résumer en peu de paroles. Jamais tant d'États puissants et voisins +n'ont exercé les uns sur les autres une influence si constante et si +compliquée; jamais leur organisation intérieure n'a offert tant de +ramifications à étudier; jamais l'esprit humain n'a marché, à la fois, +en tant de routes; jamais tant d'événements, tant d'acteurs, tant +d'idées ne se sont pressés sur un aussi grand espace, n'ont eu des +résultats aussi intéressants, aussi instructifs. Peut-être aurons-nous +un jour l'occasion d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil +propre à nous y conduire. Appelés maintenant à étudier les premiers +siècles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau dans les +forêts de la Germanie, patrie de nos ancêtres: après avoir tracé un +tableau de leurs moeurs, aussi complet que nous le permettront le nombre +des faits parvenus à notre connaissance, l'état actuel des lumières et +mes efforts pour m'élever à leur niveau, nous jetterons un coup d'oeil +sur la situation de l'empire romain au moment où les Barbares y +pénétrèrent pour tenter de s'y établir. Nous assisterons ensuite à la +longue lutte qui s'éleva entre eux et Rome, depuis leur irruption dans +l'occident et le midi de l'Europe jusqu'à la fondation des principales +monarchies modernes. Cette fondation deviendra ainsi pour nous un +point de repos, d'où nous partirons ensuite pour suivre la marche de +l'histoire de l'Europe, qui est la nôtre; car, si l'unité, fruit de la +domination romaine, disparut avec elle, il y a toujours eu néanmoins, +entre les divers peuples qui se sont élevés sur ses débris, des rapports +si multipliés, si continus et si importants, qu'il en résulte, dans +l'ensemble de l'histoire moderne, une véritable unité que nous nous +efforcerons de saisir. Cette tâche est immense, et il est impossible, +lorsqu'on en envisage toute l'étendue, de ne pas reculer devant sa +difficulté. Jugez, Messieurs, si je dois être effrayé d'avoir à la +remplir; mais votre intelligence et votre zèle suppléeront à la +faiblesse de mes moyens: je serai trop payé si je puis vous faire faire +quelques pas dans la route qui mène à la vérité! + + + + + + IV + + + +1° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot._ + +Ce 31 mars 1815. + +Je ne suis pas, mon cher, tellement perdu pour mes amis que je ne me +souvienne de leur amitié; la vôtre a eu pour moi beaucoup de charmes. Je +ne me reproche point le mauvais tour que je vous ai joué. A votre âge on +ne fait pas de long bail avec le mien; on ne peut que montrer au public +les objets dignes de sa confiance, et je me félicite de lui avoir laissé +un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je n'aurai pas été si +heureux pour mon compte. Il ne me reste qu'à gémir sur cette fatalité +qui a triomphé de ma conviction, de ma répugnance, et des secours +innombrables que l'amitié m'a prêtés. Que mon exemple vous profite un +jour. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne +laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est assez grand à votre +âge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d'honneur. J'en jouirai +avec l'intérêt que vous me connaissez et avec tous les souvenirs que +me laisse toute votre bienveillance. Présentez mes hommages à madame +Guizot: c'est à elle que j'adresse mes excuses d'avoir troublé son +repos. Mais j'espère que son enfant se sentira de la forte nourriture +que nous lui avons déjà donnée; je lui demande, comme à vous, quelque +souvenir pour tous les sentiments de respect et d'amitié que je vous ai +voués pour la vie. + + + +2° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot_. + +Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816. + +J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande impatience, et +je vous remercie bien de m'en avoir donné. Ce n'est pas que je fusse +inquiet de votre philosophie; vous savez que ceux qui devancent leur +âge connaissent plus tôt l'inconstance des choses humaines; mais +je craignais que votre goût pour vos premiers travaux ne vous fît +abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montré une si heureuse +facilité, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des sacrifices. +Je suis fort aise d'être rassuré sur ce point; j'abandonne le reste +aux caprices du sort qui ne peut être rigoureux pour vous. Vous serez +distingué au Conseil comme vous l'ayez été partout, et rien ne peut +faire qu'étant plus connu, votre carrière n'en soit pas plus brillante +et plus assurée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire +comme le cardinal de Bernis: «Monseigneur, j'attendrai.» Plus je vois +la France, et plus je suis frappé de cette vérité. Que ceux qui croient +avoir bien servi l'État en compromettant l'autorité royale viennent voir +ces départements éloignés: tout ce qui est honnête et raisonnable est +royaliste; mais grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il +faut l'être. Ils avaient cru jusqu'alors que servir le Roi, c'était +faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on est venu +leur dire que c'était une erreur sans leur apprendre quels étaient ses +véritables organes. Les ennemis de notre repos en profitent. On fait +courir dans le peuple les contes les plus absurdes, et tout est peuple à +une si grande distance. Je me figure que le genre de ces perturbateurs +varie dans nos différentes provinces. Dans celle-ci où nous n'avons ni +grandes villes, ni aristocratie, nous sommes à la merci de tout ce +qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en résulte un crédit +extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant de plus près au +peuple et ne pouvant digérer leur dernier mécompte, le travaillent de +toutes les manières et en sont toujours crus parce qu'ils sont les plus +riches de leur endroit. MM. les députés viennent brochant sur le tout, +se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places, +annulant les préfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'autorité au +Roi, dont les agents ont des maîtres et dont rien ne se fait en son nom. +Quant à l'administration, vous jugez bien, que personne n'y pense. Le +peuple manque de pain; sa récolte pourrit dans des pluies continuelles; +les chemins sont horribles, les hôpitaux dans la plus grande misère; +il ne nous reste que des destitutions, des dénonciations et des +députations. Si vous pouviez nous les échanger pour un peu d'autorité +royale, nous verrions encore la fin de nos misères; mais dépêchez-vous, +car, le mois d'octobre arrivé, il ne sera plus temps. + +Adieu, mon cher; mes hommages, je vous prie, à madame Guizot, et recevez +toutes mes amitiés. + + + + + V + + + +_Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé_: QUELQUES IDÉES +SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE, _et publié en 1814._ + +Une grande partie des maux de la France, maux qui pourraient se +prolonger beaucoup si on ne les attaquait pas dans leur source, tient, +comme je viens de le dire, à l'ignorance à laquelle ont été condamnés +les Français sur les affaires et la situation de l'État, au système +de mensonge qu'avait adopté un gouvernement qui avait besoin de tout +cacher, à l'indifférence et à la méfiance que cette obscurité et ce +mensonge habituel avaient inspirées aux citoyens. C'est donc la vérité +qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurité qu'il faut dissiper +si l'on veut rétablir la confiance et ranimer le zèle; et il ne suffit +pas que les intentions du gouvernement soient bonnes, que ses discours +soient sincères; il faut encore que les sujets en soient persuadés, +aient mille moyens de s'en convaincre: quand on a été longtemps trompé +par un fourbe, on se méfie même d'un honnête homme, et tous nos +proverbes sur la triste méfiance de la vieillesse reposent sur cette +vérité... + +Ce peuple, si longtemps abusé, a besoin de voir la vérité arriver à +lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de l'obtenir; il la +demandera avec inquiétude à ses représentants, à ses administrateurs, +à tous ceux qu'il croira capables de la lui dire; plus elle lui a été +étrangère jusqu'ici, plus elle lui sera précieuse; ce qu'il y aura de +bien, il l'apprendra avec transport dès qu'il sera sûr qu'il peut y +croire; ce qu'il y aura de fâcheux, il l'écoutera sans crainte dès +qu'il verra qu'on ne lui ôte point la liberté d'en dire son avis et de +travailler ouvertement à y parer. On ne se doute pas des embarras que +dissipe la vérité et des ressources qu'elle donne; une nation à qui on +prend soin de la cacher croit aussitôt qu'on médite quelque chose contre +elle et se replie dans le soupçon; quand on la lui montre, quand le +gouvernement ne laisse voir qu'une noble confiance dans ses intentions +et dans la bonne volonté des sujets, cette confiance excite la leur et +réveille tout leur zèle... + +Les Français, sûrs d'entendre la vérité et libres de la dire, perdront +bientôt cette triste habitude de méfiance qui tuait en eux toute +estime de leur chef et tout dévouement à l'État: les plus insouciants +reprendront un vif intérêt aux affaires publiques quand ils verront +qu'ils peuvent y prendre part; les plus soupçonneux se guériront de +leurs craintes quand ils ne vivront plus dans les ténèbres; ils ne +seront plus continuellement occupés à calculer combien ils doivent +rabattre de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les récits +qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur présente, à démêler, +dans tout ce qui vient du trône, l'artifice, les desseins dangereux, les +arrière-pensées... + +...Une grande liberté de la presse peut seule, en ramenant la confiance, +rendre à l'esprit public cette énergie dont le Roi, comme la nation, ne +sauraient se passer; c'est la vie de l'âme qu'il faut réveiller dans ce +peuple en qui le despotisme travaillait à l'éteindre; cette vie est +dans le libre mouvement de la pensée, et la pensée ne se meut, ne se +développe librement qu'au grand jour: personne en France ne peut plus +redouter l'oppression sous laquelle nous avons vécu depuis dix ans; mais +si l'immobilité qu'entraîne la faiblesse succédait à celle qu'impose +la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'était +remplacé que par la langueur du repos, on ne verrait point renaître en +France cette activité nationale, cette disposition bienveillante et +courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans +le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'obtiendrait +de la nation qu'une tranquillité stérile dont l'insuffisance obligerait +peut-être à recourir à des moyens funestes pour elle-même et bien +éloignés des intentions paternelles de son Roi. + +Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de franchise; que +la vérité circule librement du trône aux sujets et des sujets au trône; +que les routes soient ouvertes à ceux qui doivent la dire, à ceux qui +ont besoin de la savoir; on verra l'apathie se dissiper, la méfiance +disparaître et le dévouement rendu général et facile par la certitude de +sa nécessité et de son utilité. + +Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq années qui viennent +de s'écouler, un si déplorable abus des bonnes choses qu'il suffit +aujourd'hui d'en prononcer le nom pour réveiller les plus tristes +craintes. On ne veut pas tenir compte de la différence des temps, des +situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits: on +regarde comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste; on pense +et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir vu tomber l'enfant, +voudraient empêcher le jeune homme de marcher... + +...Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes les +formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de peine à se +convaincre qu'une entière liberté de la presse serait aujourd'hui, du +moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger: ceux qui la +redoutent se croient encore au commencement de notre révolution, à +cette époque où toutes les passions ne demandaient qu'à éclater, où +la violence était populaire, où la raison n'obtenait qu'un sourire +dédaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre; et +de cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les plus +funestes, on peut inférer, si je ne me trompe, qu'elle en entraînerait +fort peu aujourd'hui. + +Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la craindre, comme je +n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de quelques inconvénients +plus fâcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites +réelles qu'ils pourraient amener, comme, dans l'état où nous nous +trouvons, sans guide dans l'expérience du passé, sans données pour +l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec précaution, +comme l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards la +circonspection est nécessaire, l'avis de ceux qui pensent qu'il y faut +mettre quelques restrictions doit peut-être prévaloir. Depuis vingt-cinq +ans, la nation est si étrangère aux habitudes d'une vraie liberté, elle +a passé à travers tant de despotismes différents, et le dernier a été si +lourd qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutôt son inexpérience +que son impétuosité; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être +aussi ne saurait-elle pas se défendre; et au milieu de la faiblesse +universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait +surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intérêts divers +qu'il importe également de ménager, le gouvernement peut désirer avec +raison d'éviter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient +peut-être sans importance, mais dont l'imagination serait disposée à +s'exagérer le danger. + +La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les circonstances +actuelles, les causes qui doivent engager à contenir la liberté de la +presse, par quelles restrictions conformes à la nature de ces causes +on peut la contenir sans la détruire, et comment on pourra arriver +graduellement à lever ces restrictions maintenant jugées nécessaires. + +Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la liberté +de l'homme, dans l'état social, étant nécessairement restreinte par +quelques règles, l'abus et l'oubli de ces règles sont également +dangereux; mais les circonstances qui exposent la société à l'un ou à +l'autre de ces dangers ne sont point les mêmes: dans un gouvernement +bien établi et solidement constitué, le danger contre lequel doivent, +lutter les amis de la liberté, c'est celui de l'oppression; tout y est +combiné pour le maintien des lois, tout y tend à entretenir une vigueur +de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler à soutenir +la portion de liberté qui lui est due; la fonction du gouvernement est +de maintenir l'ordre, celle des gouvernés de veiller à la liberté. + +L'état des choses est tout différent dans un gouvernement qui commence: +s'il succède à une époque de malheur et de trouble, où la morale et la +raison aient été également perverties, où toutes les passions se soient +déployées sans frein, où tous les intérêts se soient étalés sans honte, +alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement +prévenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le +gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas encore nanti +de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir +l'ordre et la règle; avant de les avoir tous, il se gardera bien +d'abuser de quelques-uns; et les gouvernés qui n'ont pas encore tous les +avantages de l'ordre veulent avoir tous ceux du désordre; on n'est pas +encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre de troubler +celle des autres; chacun se hâte de porter le coup qu'il est exposé à +recevoir; on offense avec impunité les lois qui n'ont pas encore prévu +tous les moyens qu'on pourrait prendre pour les éluder; on brave +sans danger des autorités qui n'ont pas encore, pour se soutenir, +l'expérience du bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices: c'est alors +contre les entreprises particulières qu'il faut faire sentinelle; c'est +alors qu'il faut garantir la liberté des outrages de la licence, et +quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement fort, bien sûr qu'on +lui obéira, se contente de défendre. + +Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans un État +libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir dans un État qui +se forme, et où les citoyens ont besoin d'apprendre la liberté comme le +bonheur; là , il n'y a nul danger à ce que chacun puisse tout dire, parce +que, si l'ordre des choses est bon, la plupart des membres de la société +seront disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par son +bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la poursuite d'un +mieux toujours possible, mais toujours incertain; ici, au contraire, les +passions et les intérêts des individus divergent en différents sens, +tous plus ou moins éloignés de l'intérêt public; cet intérêt n'est pas +encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien +où le trouver; l'esprit public n'est encore ni formé par le bonheur, ni +éclairé par l'expérience; il n'existe donc dans la nation que très-peu +de barrières contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le +gouvernement beaucoup de lacunes par où peut s'introduire le désordre: +toutes les ambitions se réveillent, et aucune ne sait à quoi se fixer; +tous cherchent leur place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens +qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à +laquelle il puisse s'attacher; la multitude ébahie, que rien ne dirige +et qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel +guide elle doit suivre; et, au milieu de tant d'idées contradictoires, +incapable de démêler le vrai du faux, le moindre mal est qu'elle prenne +son parti de rester dans son ignorance et sa stupidité. Quand les +lumières sont encore très-peu répandues, la licence de la presse devient +donc un véritable obstacle à leurs progrès; les hommes peu accoutumés à +raisonner sur certaines matières, peu riches en connaissances positives, +reçoivent trop facilement l'erreur qui leur arrive de toutes parts et ne +distinguent pas assez promptement la vérité qu'on leur présente; de là +naissent une foule d'idées fausses, indigestes, de jugements adoptés +sans examen, et une science prétendue d'autant plus fâcheuse que, +s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en +interdit longtemps l'accès. + +C'est de cette science mal acquise que la révolution nous a prouvé le +danger; c'est de ce danger que nous devons nous défendre: il faut le +dire, le malheur nous a rendus plus sages; mais le despotisme des dix +dernières années a étouffé, pour une grande partie des Français, les +lumières que nous en aurions pu tirer: quelques hommes sans doute ont +continué à réfléchir, à observer, à étudier; ils se sont éclairés par le +despotisme même qui les opprimait; mais la nation en général, écrasée +et malheureuse, s'est vue arrêtée dans le développement de ses facultés +intellectuelles. Quand on y regarde de près, on est étonné et presque +honteux de son irréflexion et de son ignorance: elle éprouve le besoin +d'en sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul la +réduire quelque temps au silence et à l'inaction; mais il lui faut des +soutiens, des guides, et, après tant d'expériences imprudentes, pour +l'intérêt même de la raison et des lumières, la liberté de la presse, +dont nous n'avons jamais joui, doit être doucement essayée. + +Envisagées sous ce point de vue, les restrictions qu'on pourra y +apporter effrayeront moins les amis de la vérité et de la justice; ils +n'y verront qu'une concession faite aux circonstances actuelles, dictée +par l'intérêt même de la nation; et si l'on prend soin de borner cette +concession de manière à ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse; +si, en établissant une digue contre la licence, on laisse toujours une +porte ouverte à la liberté; si le but des restrictions n'est évidemment +que de mettre le peuple français en état de s'en passer et d'arriver un +jour à la liberté entière; si elles sont combinées et modifiées de telle +sorte que cette liberté puisse toujours aller croissant à mesure que la +nation deviendra plus capable d'en faire un bon usage; enfin, si, au +lieu d'entraver les progrès de l'esprit humain, elles ne sont propres +qu'à en assurer, à en diriger la marche, les hommes les plus éclairés, +loin de s'en plaindre comme d'une atteinte portée aux principes de la +justice, y verront une mesure de prudence, une garantie de l'ordre +public et un nouveau motif d'espérer que le bouleversement de cet +ordre ne viendra plus troubler et retarder la nation française dans la +carrière de la vérité et de la raison. + + + + + VI + + + +_Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction +publique_ (17 février 1813). + +Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, + +A tous ceux qui ces présentes verront, salut. + +Nous étant fait rendre compte de l'état de l'instruction publique dans +notre royaume, nous avons reconnu qu'elle reposait sur des institutions +destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent +l'ouvrage, plutôt qu'à répandre sur nos sujets les bienfaits d'une +éducation morale et conforme aux besoins du siècle; nous avons rendu +justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés de +surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu avec satisfaction +qu'ils n'avaient cessé de lutter contre les obstacles que les temps +leur opposaient, et contre le but même des institutions qu'ils étaient +appelés à mettre en oeuvre; mais nous avons senti la nécessité de +corriger ces institutions et de rappeler l'éducation nationale à son +véritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir +les bonnes moeurs, et de former des hommes qui, par leurs lumières et +leurs vertus, puissent rendre à la société les utiles leçons et les +sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maîtres. + +Nous avons mûrement examiné ces institutions que nous nous proposons +de réformer, et il nous a paru que le régime d'une autorité unique et +absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec +l'esprit libéral de notre gouvernement. + +Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction de +l'ensemble, était en quelque sorte condamnée à ignorer ou à négliger ces +détails et cette surveillance journalière qui ne peuvent être confiés +qu'à des autorités locales mieux informées des besoins, et plus +directement intéressées à la prospérité des établissements placés sous +leurs yeux. + +Que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains +d'un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop +d'influence à la faveur, affaiblissait le ressort de l'émulation et +réduisait aussi les maîtres à une dépendance mal assortie à l'honneur de +leur état et à l'importance de leurs fonctions. + +Que cette dépendance et les déplacements trop fréquents qui en sont la +suite inévitable rendaient l'état des maîtres incertain et précaire, +nuisaient à la considération dont ils out besoin de jouir pour se livrer +avec zèle à leurs pénibles travaux, ne permettaient pas qu'il s'établît +entre eux et les parents de leurs élèves cette confiance qui est le +fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privaient +ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le respect et +l'affection des contrées auxquelles ils ont consacré leurs talents et +leur vie. + +Enfin, que la taxe du vingtième des frais d'études levée sur tous les +élèves des lycées, collèges et pensions, et appliquée à des dépenses +dont ceux qui la payent ne retirent pas un avantage immédiat et qui +peuvent être considérablement réduites, contrariait notre désir de +favoriser les bonnes études et de répandre le bienfait de l'instruction +dans toutes les classes de nos sujets. + +Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possible aux deux +Chambres les lois qui doivent fonder le système de l'instruction +publique en France, et pourvoir aux dépenses qu'il exigera, nous avons +résolu d'ordonner provisoirement les réformes les plus propres à nous +faire acquérir l'expérience et les lumières dont nous avons encore +besoin pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du vingtième +des frais d'étude, dont nous ne voulons pas différer plus longtemps +l'abolition, il nous a plu d'affecter, sur notre liste civile, la somme +d'un million qui sera employée, pendant la présente année 1815, au +service de l'instruction publique dans notre royaume; + +A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au +département de l'intérieur; + +Notre Conseil d'État entendu, + +Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: + + + TITRE Ier. + + Dispositions générales. + +Art. 1er. Les arrondissements formés sous le nom _d'académies_, par le +décret du 17 mars 1808, sont réduits à dix-sept, conformément au tableau +annexé à la présente ordonnance. + +Ils prendront le titre _d'Universités_. + +Les Universités porteront le nom du chef-lieu assigné à chacune d'elles. + +Les lycées actuellement établis seront appelés _colléges royaux_. + +2. Chaque Université sera composée: 1° d'un conseil présidé par +un recteur; 2° de facultés; 3° de collèges royaux; 4° de colléges +communaux. + +3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universités seront +réglés et surveillés par un conseil royal de l'instruction publique. + +4. L'École normale de Paris sera commune à toutes les Universités; elle +formera, aux frais de l'État, le nombre de professeurs et de maîtres +dont elles auront besoin pour l'enseignement des sciences et des +lettres. + + + TITRE II. + + Des Universités. + + +SECTION I. + +Des Conseils des Universités. + +5. Le conseil de chaque Université est composé d'un recteur président, +des doyens des facultés, du proviseur du collège royal du chef-lieu ou +du plus ancien des proviseurs, s'il y a plusieurs collèges royaux, et +de trois notables au moins, choisis par notre conseil royal de +l'instruction publique. + +6. L'évêque et le préfet sont membres de ce conseil; ils y ont voix +délibérative et séance au-dessus du recteur. + +7. Le conseil de l'Université fait visiter, quand il le juge à propos, +les collèges royaux et communaux, les institutions, pensionnats et +autres établissements d'instruction, par deux inspecteurs, qui lui +rendent compte de l'état de l'enseignement et de la discipline, dans le +ressort de l'Université, conformément aux instructions qu'ils ont reçues +de lui. + +Le nombre des inspecteurs de l'Université de Paris peut être porté à +six. + +8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats qui lui sont +présentés par le recteur. + +9. Il nomme aussi, entre deux candidats présentés par le recteur, les +proviseurs, les censeurs ou préfets des études, les professeurs de +philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures, les +aumôniers et les économes des collèges royaux. + +10. Les inspecteurs des Universités sont choisis entre les proviseurs, +les préfets des études, les professeurs de philosophie, de rhétorique +et de mathématiques des colléges royaux, et les principaux des colléges +communaux; les proviseurs entre les inspecteurs, les principaux des +colléges communaux et les préfets des études des colléges royaux; +ceux-ci entre les professeurs de philosophie, de rhétorique et de +mathématiques supérieures des mêmes colléges. + +11. Le conseil de l'Université peut révoquer, s'il y a lieu, les +nominations qu'il a faites: en ce cas, ses délibération sont motivées, +et elles n'ont leur effet qu'après avoir reçu l'approbation de notre +conseil royal de l'instruction publique. + +12. Nul ne peut établir une institution ou un pensionnat, ou devenir +chef d'une institution ou d'un pensionnat déjà établis, s'il n'a été +examiné et dûment autorisé par le conseil de l'Université, et si cette +autorisation n'a été approuvée par le conseil royal de l'instruction +publique. + +13. Le conseil de l'Université entend et juge définitivement les comptes +des facultés et des colléges royaux; il entend le compte des dépenses de +l'administration générale rendu par le recteur, et il le transmet, après +l'avoir arrêté, à notre conseil royal de l'instruction publique. + +14. Il tient registre de ces délibérations, et en envoie copie tous les +mois à notre conseil royal. + +15. Il a rang après le conseil de préfecture dans les cérémonies +publiques. + + +SECTION II. + +Des Recteurs des Universités. + +16. Les recteurs des Universités sont nommés par nous, entre trois +candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de +l'instruction publique, et choisis par lui entre les recteurs déjà +nommés, les inspecteurs généraux des études dont il sera parlé ci-après, +les professeurs des facultés, les inspecteurs des Universités, les +proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de +rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux. + +17. Les recteurs des Universités nomment les professeurs, régents et +maîtres d'études de tous les collèges, à l'exception des professeurs de +philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges +royaux, qui sont nommés comme il est dit en l'article 9. + +18. Ils les choisissent entre les professeurs, régents et maîtres +d'études déjà employés dans les anciens ou les nouveaux établissements +de l'instruction, ou parmi les élèves de l'École normale qui, ayant +achevé leurs exercices, ont reçu le brevet d'agrégé. + +19. Les professeurs et régents ainsi nommés ne peuvent être révoqués que +par le conseil de l'Université, sur la proposition motivée du recteur. + +20. Les professeurs et régents, nommés par un ou plusieurs recteurs +autres que celui de l'Université dans laquelle ils sont actuellement +employés, peuvent choisir l'Université et accepter l'emploi qu'ils +préfèrent; mais ils sont tenus d'en donner avis, un mois avant +l'ouverture de l'année scolaire, au recteur de l'Université de laquelle +ils sortent. + +21. Les élèves de l'École normale, appelés par d'autres recteurs que +celui de l'Université qui les a envoyés, ont le même droit d'option, à +la charge de donner le même avis. + +22. Le recteur de l'Université préside, quand il le juge à propos, aux +examens et épreuves qui précèdent les collations des grades dans les +facultés. + +23. Il est seul chargé de la correspondance. + +24. Il présente au conseil de l'Université les affaires qui doivent y +être portées, nomme les rapporteurs, s'il y a lieu, règle l'ordre des +délibérations et signe les arrêtés. + +25. En cas de partage, des voix, la sienne est prépondérante. + + +SECTION III. + +Des Facultés. + +26. Le nombre et la composition des facultés, dans chaque Université, +sont réglés par nous, sur la proposition de notre conseil royal de +l'instruction publique. + +27. Les facultés sont placées immédiatement sous l'autorité, la +direction et la surveillance de ce conseil. + +28. Il nomme leurs doyens, entre deux candidats qu'elles lui présentent. + +29. Il nomme à vie les professeurs entre quatre candidats dont deux lui +sont présentés par la faculté où il vaque une chaire, et deux par le +conseil de l'Université. + +30. Outre l'enseignement spécial dont elles sont chargées, les facultés +confèrent, après examen et dans les formes déterminées par les +règlements, les grades qui sont ou seront exigés pour les diverses +fonctions et professions ecclésiastiques, politiques et civiles. + +31. Les diplômes de grades sont délivrés en notre nom, signés du doyen +et vises du recteur, qui peut refuser son _visa_ s'il lui apparaît que +les épreuves prescrites n'ont pas été convenablement observées. + +32. Dans les Universités où nous n'aurions pas encore une facilité des +sciences et des lettres, le grade de bachelier ès lettres pourra être +conféré, après les examens prescrits, par les proviseur, préfet des +études, professeurs de philosophie et de rhétorique du collège royal +du chef-lieu. Le préfet des études remplira les fonctions de doyen; il +signera les diplômes et prendra séance au conseil de l'Université après +le proviseur. + + +SECTION IV. + +Des Colléges royaux et des Colléges communaux. + +33. Les colléges royaux sont dirigés par un proviseur, et les colléges +communaux par un principal. + +34. Les proviseurs et principaux exécutent et font exécuter les +règlements relatifs à l'enseignement, à la discipline et à la +comptabilité. + +35. L'administration du collége royal du chef-lieu est placée sous la +surveillance immédiate du recteur et du conseil de l'Université. + +36. Tous les autres colléges, royaux ou communaux, sont placés sous +la surveillance immédiate d'un bureau d'administration composé du +sous-préfet, du maire, et de trois notables au moins, nommés par le +conseil de l'Université. + +37. Ce bureau présente au recteur deux candidats, entre lesquels +celui-ci nomme les principaux des colléges communaux. + +38. Les principaux, ainsi nommés, ne peuvent être révoqués que par le +conseil de l'Université, sur la proposition du bureau et de l'avis du +recteur. + +39. Le bureau d'administration entend et juge définitivement les comptes +des colléges communaux. + +40. Il entend et arrête les comptes des colléges royaux autres que celui +du chef-lieu, et les transmet au conseil de l'Université. + +41. Il tient registre de ses délibérations et en envoie copie, chaque +mois, au conseil de l'Université. + +42. Il est présidé par le sous-préfet, et, à son défaut, par le maire. + +43. Les évêques et les préfets sont membres de tous les bureaux de leur +diocèse ou de leur département, et quand ils y assistent, ils y ont voix +délibérative et séance au-dessus des présidents. + +44. Les chefs d'institutions et maîtres de pensions établis dans +l'enceinte des villes où il y a des colléges royaux ou des colléges +communaux sont tenus d'envoyer leurs pensionnaires comme externes aux +leçons desdits colléges. + +45. Est et demeure néanmoins exceptée de cette obligation l'école +secondaire ecclésiastique qui a été ou pourra être établie dans chaque +département, en vertu de notre ordonnance du.....; mais ladite école ne +peut recevoir aucun élève externe. + + + TITRE III. + + De l'École normale. + +46. Chaque Université envoie tous les ans, à l'École normale de Paris, +un nombre d'élèves proportionné aux besoins de l'enseignement. + +Ce nombre est réglé par notre conseil royal de l'instruction publique. + +47. Le conseil de l'Université choisit ces élèves entre ceux qui, ayant +terminé leurs études de rhétorique et de philosophie, se destinent, du +consentement de leurs parents, à l'instruction publique. + +48. Les élèves envoyés à l'École normale y passent trois années, après +lesquelles ils sont examinés par notre conseil royal de l'instruction +publique, qui leur délivre, s'il y a lieu, un brevet d'agrégé. + +49. Les élèves qui ont obtenu ce brevet, s'ils ne sont pas appelés par +les recteurs des autres Universités, retournent dans celle qui les a +envoyés, et ils y sont placés par le recteur et avancés suivant leur +capacité et leurs services 50. Le chef de l'École normale a le même rang +et les mêmes prérogatives que les recteurs des Universités. + + + TITRE IV. + + Du Conseil royal de l'Instruction publique. + +51. Notre conseil royal de l'instruction publique est composé d'un +président et de onze conseillers nommés par nous. + +52. Deux d'entre eux sont choisis dans le clergé, deux dans notre +Conseil d'État ou dans nos Cours, et les sept autres parmi les personnes +les plus recommandables par leurs talents et leurs services dans +l'instruction publique. + +53. Le président de notre conseil royal est seul chargé de la +correspondance; il présente les affaires au conseil, nomme les +rapporteurs s'il y a lieu, règle l'ordre des délibérations, signe et +fait expédier les arrêtés, et il en procure l'exécution. + +54. En cas de partage des voix, la sienne est prépondérante. + +55. Conformément à l'article 3 de la présente ordonnance, notre conseil +royal dresse, arrête et promulgue les règlements généraux relatifs à +l'enseignement et à la discipline. + +56. Il prescrit l'exécution de ces règlements à toutes les Universités, +et il la surveille par des inspecteurs généraux des études, qui visitent +les Universités quand il le juge à propos, et qui lui rendent compte de +l'état de toutes les écoles. + +57. Les inspecteurs sont au nombre de douze, savoir: deux pour les +facultés de droit, deux pour celles de médecine; les huit autres pour +les facultés des sciences et des lettres, et pour les colléges royaux et +communaux. + +58. Les inspecteurs généraux des études sont nommés par nous, entre +trois candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de +l'instruction publique, et qu'il a choisis entre les recteurs et +les inspecteurs des Universités, les professeurs des facultés, les +proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de +rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux. + +59. Sur le rapport des inspecteurs généraux des études, notre conseil +royal donne aux conseils des Universités les avis qui lui paraissent +nécessaires; il censure les abus et il pourvoit à ce qu'ils soient +réformés. + +60. Il nous rend un compte annuel de l'état de l'instruction publique +dans notre royaume. + +61.Il nous propose toutes les mesures qu'il juge propres à améliorer +l'instruction, et pour lesquelles il est besoin de recourir à notre +autorité. + +62. Il provoque et encourage la composition des livres qui manquent +à l'enseignement, et il indique ceux qui lui paraissent devoir être +employés. + +63. Il révoque, s'il y a lieu, les doyens des facultés, et il nous +propose la révocation des recteurs des Universités. + +64. Il juge définitivement les comptes de l'administration générale des +Universités. + +65. L'École normale est sous son autorité immédiate et sa surveillance +spéciale; il nomme et révoque les administrateurs et les maîtres de cet +établissement. + +66.Il a le même rang que notre Cour de cassation et notre Cour des +comptes, et il est placé, dans les cérémonies publiques, immédiatement +après celle-ci. + +67. Il tient registre de ses délibérations, et il en envoie copie à +notre ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, qui nous +en rend compte, et sur le rapport duquel nous nous réservons de les +réformer ou de les annuler. + + + TITRE V. + + Des recettes et des dépenses. + +68. La taxe du vingtième des frais d'études imposée sur les élèves des +collèges et des pensions est abolie, à compter du jour de la publication +de la présente ordonnance. + +69. Sont maintenus: 1° les droits d'inscription, d'examen et de diplôme +de grades au profit des facultés; 2° les rétributions payées par les +élèves des collèges royaux et communaux au profit de ces établissements; +3° les rétributions annuelles des chefs d'institutions et de +pensionnats, au profit des Universités. + +70. Les communes continueront de payer les bourses communales et les +sommes qu'elles accordent, à titre de secours, à leurs collèges; à cet +effet, le montant desdites sommes, ainsi que des bourses, sera colloqué +à leurs budgets parmi leurs dépenses fixes, et il n'y sera fait aucun +changement sans que notre conseil royal de l'instruction publique ait +été entendu. + +71. Les communes continueront aussi de fournir et d'entretenir de +grosses réparations, les édifices nécessaires aux Universités, facultés +et collèges. + +72. Les conseils des Universités arrêtent les budgets des collèges et +des facultés. + +73. Les facultés et les collèges royaux dont la recette excède la +dépense versent le surplus dans la caisse de l'Université. + +74. Les conseils des Universités reçoivent les rétributions annuelles +des chefs d'institutions et de pensionnats. + +75. Ils régissent les biens attribués à l'Université de France qui sont +situés dans l'arrondissement de chaque Université, et ils en perçoivent +les revenus. + +76. En cas d'insuffisance des recettes des facultés, et de celles qui +sont affectées aux dépenses de l'administration générale, les conseils +des Universités forment la demande distincte et détaillée des sommes +nécessaires pour remplir chaque déficit. + +77. Cette demande est adressée par eux à notre conseil royal de +l'instruction publique qui la transmet, avec son avis, à notre ministre +secrétaire d'État au département de l'intérieur. + +78. Les dépenses des facultés et des Universités, arrêtées par notre +ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, sont +acquittées sur ses ordonnances par notre trésor royal. + +79. Sont pareillement acquittées par notre trésor royal: 1° les dépenses +de notre conseil royal de l'instruction publique; 2° celles de l'École +normale; 3° les bourses royales. + +80. A cet effet, la rente de 400,000 francs, formant l'apanage de +l'Université de France, est mise à la disposition de notre ministre +secrétaire d'État au département de l'intérieur. + +81. De plus, et en remplacement provisoire de la taxe abolie par +l'article 68 de la présente ordonnance, notre ministre secrétaire d'État +au département de l'intérieur est autorisé par nous, pour le service +de l'instruction publique dans notre royaume, pendant l'année 1815, à +s'adresser au ministre de notre maison, qui mettra à sa disposition la +somme d'un million à prendre sur les fonds de notre liste civile. + +82. Le fonds provenant de la retenue du vingt-cinquième des traitements +dans l'Université de France demeure affecté aux pensions de retraite: +notre conseil royal est chargé de nous proposer l'emploi le plus +convenable de ce fonds, ainsi que les moyens d'assurer un nouveau fonds +pour la même destination dans toutes les Universités. + + + TITRE VI. + + Dispositions transitoires. + +83. Les membres de notre conseil royal de l'instruction publique +qui doivent être choisis ainsi qu'il est dit en l'article 52, les +inspecteurs généraux des études, les recteurs et les inspecteurs des +Universités seront nommés par nous, pour la première fois, entre toutes +les personnes qui ont été ou qui sont actuellement employées dans les +divers établissements de l'instruction. + +Les conditions d'éligibilité déterminées audit article, ainsi qu'aux +articles 10, 16 et 38, s'appliquent aux places qui viendront à vaquer. + +84. Les membres des Universités et des congrégations supprimées qui ont +professé dans les anciennes facultés ou rempli des places de supérieurs +et de principaux de collèges ou des chaires de philosophie et de +rhétorique, comme aussi les conseillers, inspecteurs généraux, recteurs +et inspecteurs d'Académie, et professeurs de facultés dans l'Université +de France qui se trouveraient sans emploi par l'effet de la présente +ordonnance, demeurent éligibles à toutes les places. + +85. Les traitements fixes des doyens et professeurs des facultés, et +ceux des proviseurs, préfets des études et professeurs des collèges +royaux, sont maintenus. + +86. Les doyens et professeurs des facultés qui seront conservées, les +proviseurs, préfets des études, et professeurs des collèges royaux, les +principaux et régents des collèges communaux présentement en fonctions, +ont les mêmes droits et prérogatives, et sont soumis aux mêmes règles +de révocation que s'ils avaient été nommés en exécution de la présente +ordonnance. + +Mandons et ordonnons à nos cours, tribunaux, préfets et corps +administratifs, que les présentes ils aient à faire publier, s'il est +nécessaire, et enregistrer partout où besoin sera; à nos procureurs +généraux et à nos préfets d'y tenir la main et d'en certifier, savoir: +les cours et tribunaux, notre chancelier; et les préfets, le ministre +secrétaire d'État au département de l'intérieur. + +Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 17 février de l'an de +grâce 1815, et de notre règne le vingtième. + +Signé: Louis. + +_Par le Roi_: le ministre secrétaire d'État de l'intérieur, Signé: +l'abbé de MONTESQUIOU. + + + + + + VII + + + +_Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par M. +Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la Chambre des +députés de 1815_. + +Si l'on croit probable que le Roi soit obligé de dissoudre la Chambre +après sa réunion, voyons quelles en seront les conséquences. + +La dissolution, pendant la durée des sessions, est une mesure extrême. +C'est une sorte d'appel fait au milieu des passions aux prises. Les +causes qui l'auront amenée, les ressentiments qu'elle causera, se +répandront par toute la France. + +La convocation d'une nouvelle Chambre exigera beaucoup de temps, et il +sera à peu près impossible d'avoir un budget cette année. En reculer la +confection aux premiers mois de l'année suivante, c'est s'exposer à voir +augmenter le déficit, à voir dépérir les ressources. + +C'est vraisemblablement se mettre dans l'impuissance de payer les +étrangers. + +Après une dissolution d'éclat, motivée par le danger qu'aurait fait +courir la Chambre, il serait difficile de penser que les assemblées +électorales soient paisibles. Et si des mouvements se déclarent, la +rentrée des étrangers est encore à redouter par cette cause. + +L'effroi de cette conséquence dans les deux cas fera hésiter le Roi, et +quelles que soient les atteintes portées au repos public et à l'autorité +royale, le coeur de Sa Majesté, dans l'espoir que ce mal sera passager, +se déterminera difficilement au remède extrême de la dissolution. + +Si donc on trouve la nécessité de dissoudre la Chambre très-probable, ne +vaut-il pas mieux prendre, avant la convocation, un parti propre à nous +préserver d'un malheur effrayant? + +Le renouvellement par cinquième, qui, dans tous les cas, me semble +indispensable pour exécuter la Charte, dont on s'est, hélas! trop écarté +au mois de juillet 1815, ne diminuera guère les probabilités de la +dissolution. + +Les députations de la quatrième série, à peu d'exceptions près, sont +modérées; elles sont éloignées de la pensée de porter atteinte au +repos public et à la force de la prérogative royale qui seule peut le +maintenir en rassurant toutes les classes. + +Les quatre autres cinquièmes restent les mêmes; les dangers redoutés +restent par conséquent aussi imminents. + +C'est ce qui m'a fait désirer un moyen qui donne la facilité de rentrer +complètement dans la Charte en rapportant l'ordonnance du 13 juillet, +qui l'a violée pour l'âge et le nombre, et qui met tant d'autres +dispositions en problème. + +Ce serait de n'appeler par lettres closes que les députés âgés de +quarante ans, et au nombre de la Charte. + +Pour y parvenir, on choisirait ceux des députés qui ont été nommés les +premiers dans chaque collège électoral. On rendrait ainsi hommage aux +électeurs en rappelant ceux qui paraissent les premiers dans l'ordre de +leur confiance. + +On dira, il est vrai, que la Chambre n'étant pas dissoute, les députés +actuels ont une sorte de possession d'état. + +Mais les électeurs et les députés qu'ils ont nommés ne tiennent leurs +pouvoirs que de l'ordonnance. + +La même autorité qui les leur a donnés peut les retirer en rapportant +l'ordonnance. + +Le Roi, dans son discours d'ouverture, a semblé dire que ce n'était qu'à +raison de la circonstance extraordinaire qu'il avait appelé autour du +trône un plus grand nombre de députés. La circonstance extraordinaire +a cessé. La paix est faite; l'ordre est rétabli, les alliés se sont +retirés du coeur de la France et de la capitale. + +Cette idée fournit une raison de répondre à l'objection que les +opérations de la Chambre sont frappées de nullité. + +Le Roi avait la faculté de la rendre telle qu'elle était, à raison des +circonstances. + +Elle (la Chambre des députés) n'a pas seule fait les lois. La Chambre +des pairs, le Roi qui, en France, est la branche principale du Corps +Législatif, y ont concouru. + +Si cette objection était bonne dans ce cas, elle serait bonne dans tous +les autres. En effet, soit après la dissolution, soit dans toute autre +circonstance, le Roi en reviendra à la Charte, pour l'âge et pour le +nombre. En cette hypothèse, on pourrait dire que les opérations de la +Chambre actuelle sont frappées de nullité. On expliquerait toujours +l'article 14 de la Charte par les circonstances extraordinaires, et son +complet rétablissement par les motifs les plus sacrés. Revenir à la +Charte sans dissolution n'est donc pas plus annuler les opérations qu'y +revenir après la dissolution. + +Dira-t-on que le Roi n'est pas plus assuré de la majorité après +la réduction qu'actuellement? Je réponds qu'il y a bien plus de +probabilités. + +Une assemblée moins nombreuse sera plus facile à diriger; la raison +s'y fera mieux entendre. L'autorité du Roi, qui se sera exercée par la +réduction, y sera plus ferme et plus sûre. + +Et puis, dans le cas de la dissolution, le Roi serait-il plus assuré de +la majorité? Que de chances contre! D'une part les exagérés, dont le +but est de faire passer une partie de l'autorité royale dans ce qu'ils +appellent l'aristocratie, occupent presque tous les postes qui influent +sur les opérations des assemblées électorales. De l'autre, ils seront +vivement combattus par les partisans d'une liberté populaire non moins +dangereuse pour l'autorité royale. La lutte qui se sera engagée dans les +assemblées se reproduira dans la Chambre, et quelle sera la majorité qui +naîtra de cette lutte? + +Si le moyen de la réduction ne paraît pas admissible, si d'un autre côte +on croit très-probable que l'esprit hostile de la chambre _nécessitera_ +la dissolution après la convocation, je n'hésiterais pas à préférer la +dissolution actuelle au danger, trouvé si probable, de la dissolution +après la réunion. + +Que si la dissolution actuelle amenait la composition d'une Chambre avec +le même esprit, les mêmes vues, il faudrait alors chercher des remèdes, +préserver l'autorité royale, sauver la France de l'étranger. + +Le premier moyen serait de sacrifier des ministres qui sont prêts à +laisser leurs places et leurs vies pour préserver le Roi de France. + +Les notes ci-dessus ne sont fondées que sur la nécessité probable de la +dissolution après la convocation. + +Elle sera nécessaire si, sous le prétexte d'amendements, on se joue de +la volonté du Roi, si le budget est refusé, s'il est trop différé, si +les amendements ou les propositions sont de nature à jeter l'alarme en +France, et par conséquent à appeler les étrangers. + +Les habitudes prises à la dernière session, les projets exprimés, le +ressentiment éprouvé, les renseignements qu'on s'est procurés, les +hostilités préparées de la part des ambitieux, les projets annoncés +d'affaiblir l'autorité royale, en déclamant contre la centralisation +(corrigée) du gouvernement, sont de puissantes raisons peur appuyer les +probabilités qui font craindre la nécessité de la dissolution. + +D'un autre côté, on doit trouver difficile que des Français aveugles +compromettent le sort de la France, et, en continuant à lutter contre la +volonté royale, puissent s'exposer au double fléau de l'étranger, de la +guerre civile, ou seulement de la perte de quelques provinces, par des +propositions imprudentes, légalement injustes, ou...... + +Est-il permis d'espérer qu'en présentant des projets de loi tels que +la religion, l'amour du Roi et de la patrie peuvent les inspirer à des +hommes, est-il possible d'espérer qu'ils ne seront pas contredits? + +Est-il possible de rédiger ces projets de manière à montrer à la France +et au monde que la malveillance seule peut les rejeter? + +Malgré les grandes probabilités de la dissolution, on pourrait moins en +redouter le danger si le roi, à l'ouverture, exprime énergiquement sa +volonté, s'il rend des ordonnances préalables pour révoquer tout ce qui +n'est pas consommé dans les ordonnances de juillet 1815, si surtout, +après avoir manifesté sa volonté par des actes solennels. Sa Majesté +veut bien les répéter fermement et autour du trône, en éloignant de sa +personne ceux qui le contrarieraient ou le mettraient en doute. + +Pour éviter les résistances et les luttes, serait-il possible de +recourir au moyen suivant? + +Quand les projets de loi, d'ordonnance, de règlement seront préparés, +serait-il à propos que le Roi tînt un conseil extraordinaire dans lequel +il appellerait les princes de la maison, monseigneur l'archevêque de +Reims, etc.; que là tous les projets fussent arrêtés et que les princes, +les principaux évêques déclarassent que les projets arrêtés ont +l'assentiment de tous? Si, après ce conseil, tous les grands influents +que Sa Majesté y aurait appelés répondaient que c'est la volonté commune +du Roi et de la famille royale, la France serait peut-être sauvée. + +Mais le grand remède est dans la volonté du Roi; une foi manifestée, +si le Roi en recommande l'exécution à tout ce qui l'entoure, le danger +disparaît: + +_Domine die tantum verbum, et sanabitur Gallia tua_. + + + + + VIII + + + +_Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte Decazes, +ministre de la police générale, et M. Dambray, chancelier de France, à +l'occasion de la saisie de_ LA MONARCHIE SELON LA CHARTE, _pour cause de +contravention aux lois et règlements sur l'imprimerie._ + +(Septembre 1816.) + +_1° Procès-verbal de saisie_. + +19 septembre 1816. + +Le 18 septembre, en exécution d'un mandat de Son Excellence, daté dudit +jour, portant la saisie d'un ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon la +Charte_, par M. de Chateaubriand, imprimé chez Le Normant, rue de Seine, +n° 8, lequel ouvrage a été mis en vente sans que le dépôt des cinq +exemplaires en eût été fait à la Direction générale de la librairie, je +me suis transporté avec MM. Joly et Dussiriez, officiers de paix, et des +inspecteurs, chez ledit sieur Le Normant, où nous sommes arrivés avant +dix heures du matin. + +Le sieur Le Normant nous a exposé qu'il avait fait la déclaration et +pas encore le dépôt des cinq exemplaires de l'ouvrage de M. de +Chateauhriand. Il a prétendu qu'il avait envoyé ce même jour, sur les +neuf heures du matin, à la Direction générale de la librairie, mais +qu'on a répondu que les bureaux n'étaient pas ouverts, ce dont il n'a pu +produire aucune preuve. + +Il a déclaré qu'il avait imprimé deux mille exemplaires de cet ouvrage, +se proposant de faire une nouvelle déclaration, la première n'étant que +pour quinze cents; qu'il en avait livré plusieurs centaines à l'auteur; +qu'enfin, il en avait mis en vente chez les principaux libraires du +Palais-Royal, Delaunay, Petit et Fabre. + +Pendant que je dressais procès-verbal de ces faits et déclarations, M. +de Wilminet, officier de paix, s'est présenté avec un particulier entre +les mains duquel il avait aperçu, près le Pont-des-Arts, l'ouvrage dont +il s'agit, au moment où ce particulier, qui a dit s'appeler Derosne, en +parcourait le titre. Le sieur Derosne a déclaré qu'il l'avait acheté, +pour quatre francs, ce même jour 18, à peu près à neuf heures et demie +du matin; cet exemplaire a été déposé entre nos mains, et le sieur Le +Normant en a remboursé le prix au sieur Derosne. + +Nous avons saisi, dans le grand magasin au premier, trente exemplaires +brochés auxquels nous avons réuni celui du sieur Derosne. Dans les +ateliers au rez-de-chaussée, j'ai saisi une quantité considérable +de feuilles d'impression du même ouvrage, que le sieur Le Normand a +évaluées à neuf mille feuilles et trente et une _formes_ qui avaient +servi pour l'impression de ces feuilles. + +Comme il était bien constaté, et par des faits et par les déclarations +mêmes de l'imprimeur, que l'ouvrage en question avait été mis en vente +avant que le dépôt des cinq exemplaires eût été fait, nous avons fait +saisir les exemplaires brochés, les feuilles et les formes. Les feuilles +ont été de suite chargées sur une voiture dans la cour d'entrée. Les +volumes brochés, formant un paquet, ont été déposés au bas de l'escalier +de l'entrée de la maison. Les _formes_, au nombre de trente et une, +avaient été déposées sous le perron du jardin; une corde les retenait +liées ensemble. Notre sceau venait d'être apposé à la partie supérieure, +et M. de Wilminet se disposait à l'apposer à la partie inférieure. +Toutes ces opérations s'étaient faites et se faisaient avec calme, avec +le plus grand respect pour l'autorité. + +Tout à coup des cris tumultueux se font entendre du fond de la cour +d'entrée (M. de Chateaubriand tenait d'arriver, il pérorait des ouvriers +qui l'entouraient). Ses phrases étaient interrompues par les cris: +_C'est M. de Chateaubriand_! Les ateliers retentissaient du nom de +_M. de Chateaubriand_! Tous les ouvriers sortaient en foule et se +précipitaient du côté de la cour, en criant: _C'est M. de Chateaubriand! +M. de Chateaubriand_! Je distinguai moi-même le cri de: _Vive M. de +Chateaubriand_! + +Au même instant, une douzaine d'ouvriers arrivent furieux à la porte +du jardin où j'étais avec M. de Wilminet et deux inspecteurs, occupé +à terminer le scellé sur les _formes_. On brise le scellé et l'on +se dispose à emporter les formes; on crie à mes oreilles, d'un air +menaçant: _Vive la liberté de la presse! Vive le roi_! Nous profitons +d'un moment de silence pour demander s'il y a un ordre de cesser notre +opération.--_Oui, oui, il y a un ordre_: _Vive la liberté de la +presse_! criaient-ils avec insolence de toutes leurs forces: _Vive le +roi_! et ils s'approchaient de nous de très-près pour proférer ces cris. +--Eh bien! leur dis-je tranquillement, s'il y a un _ordre, tant mieux; +mais qu'on le produise_. Et nous dîmes tous ensemble: _Vous ne +toucherez pas à ces formes que nous n'ayons vu l'ordre._--_Oui, oui_, +crièrent-ils, _il y a un ordre. C'est de M. de Chateaubriand; c'est d'un +pair de, France. Un ordre de M. de Chateaubriand vaut mieux qu'un ordre +du ministre. Il se moque bien d'un ordre du ministre_! Et ils répétaient +avec force les cris de: _Vive la liberté de la presse! Vive le Roi_! + +Cependant MM. les officiers de paix et les inspecteurs commis à la garde +des objets saisis ou séquestrés en empêchent l'enlèvement. On arrache le +paquet des exemplaires brochés des mains d'un ouvrier qui l'emportait. + +M. l'officier de paix, qui mettait les scellés, obligé par la violence +de suspendre l'opération, aborde M. de Chateaubriand et lui demande s'il +a un ordre du ministre. Celui-ci répond avec emportement qu'un ordre du +ministre n'est rien pour lui, qu'il s'oppose à son exécution, _qu'il est +pair de France, qu'il est le défenseur de la Charte_. Il défend de rien +laisser emporter.--Au surplus, a-t-il ajouté, cette mesure est nulle +et sans but; j'ai fait passer dans les départements quinze mille +exemplaires de cet ouvrage.--Et les ouvriers de répéter que l'ordre de +M. de Chateaubriand vaut mieux que l'ordre du ministre, de recommencer +leurs cris avec plus de véhémence: _Vive la liberté de la presse! +L'ordre de M. de Chateaubriand! Vive le Roi!_ + +On entoure l'officier de paix. Un homme de couleur, paraissant +très-animé, lui dit insolemment:--L'ordre de M. de Chateaubriand vaut +mieux que l'ordre du ministre.--Les cris tumultueux recommencent autour +de l'officier de paix. Je quitte le jardin en confiant aux inspecteurs +la garde des _formes_, pour m'avancer de ce côté. Sur mon passage, +plusieurs ouvriers crièrent avec violence: _Vive le Roi!_ J'étendis la +main en signe de calme et pour tenir à une distance respectueuse ceux +qui voulaient s'approcher de trop près, et je répondis par le cri +d'allégresse: _Vive le Roi!_ à ce même cri proféré séditieusement par +des ouvriers égarés. + +M. de Chateaubriand était dans la cour d'entrée, apparemment pour +empêcher que la voiture chargée des feuilles de son ouvrage ne partît +pour sa destination. Je montais l'escalier dans l'intention de signifier +à M. Le Normant qu'il eût à joindire à mes ordres l'influence qu'il +pouvait avoir sur ses ouvriers, afin de les faire tous rentrer dans les +ateliers et de le rendre devant eux responsable des événements, lorsque +M. de Chateaubriand parut au bas de l'escalier, et dit, d'un ton +très-emporté et en élevant fortement la voix, au milieu des ouvriers +dont il se sentait vigoureusement étayé, à peu près ces paroles: + +«Je suis pair de France. Je ne reconnais point l'ordre du ministre. Je +m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur, et dont tout +citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à l'enlèvement de mon +ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. Je ne me rendrai qu'à +la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.» + +Aussitôt élevant moi-même fortement la voix, en étendant la main du haut +de la première rampe de l'escalier où je me trouvais, je répondis à +celui qui venait de manifester personnellement et d'une manière si +formelle sa résistance à l'exécution des ordres du ministre de S. M., +et prouvé par là qu'il était le véritable auteur des mouvements qui +venaient d'avoir lieu, je répondis: + +«Et moi, au nom et de par le Roi, en qualité de commissaire de police +nommé par S. M. et agissant par l'ordre de S. Exc. le ministre de la +police générale, j'ordonne le respect à l'autorité. Que tout reste +intact; que tout tumulte cesse, jusqu'aux nouveaux ordres que j'attends +de S. Exc.» + +Pendant que je prononçais ces mots, il s'est fait un grand silence. Le +calme a succédé au tumulte. Bientôt après la gendarmerie est survenue. +J'ai donné ordre aux ouvriers de rentrer dans les ateliers. M. de +Chateaubriand, aussitôt que les gendarmes sont entrés, s'est retiré dans +les appartements de M. Le Normant et n'a plus reparu. Nous avons terminé +notre opération, et avons dressé procès-verbal de tout ce qui venait de +se passer, après avoir envoyé au ministère les objets saisis et confié +les _formes_ à la garde et sous la responsabilité de M. Le Normant. + +Dans le moment du tumulte, un exemplaire broché a disparu. Nous avons +ensuite saisi chez le sieur Lemarchand, brocheur, ancien libraire, rue +de la Parcheminerie, sept paquets d'exemplaires du même ouvrage, et rue +des Prêtres, n° 17, dans un magasin de M. Le Normant, nous avons mis +huit _formes_ sous le scellé et saisi quatre mille feuilles de ce même +ouvrage. + +J'ai envoyé au ministère des procès-verbaux de ces différentes +opérations avec les feuilles ou exemplaires saisis de l'ouvrage de M. de +Chateaubriand. + +Le sieur Le Normant m'a paru ne s'être pas mal conduit pendant +l'opération que j'ai faite à son domicile et dans le tumulte que M. de +Chateaubriand y a excité à l'occasion de la saisie de son ouvrage. Mais +il est suffisamment constaté, par ses aveux et par des faits, qu'il +a mis en vente chez des libraires et qu'il a vendu lui-même des +exemplaires de cet ouvrage avant d'avoir fait le dépôt des cinq exigés +par les ordonnances. + +Quant à M. de Chateaubriand, je suis étonné qu'il ait pu compromettre +aussi scandaleusement la dignité des titres qui le décorent, en se +montrant dans cette circonstance comme s'il n'eût été que le chef d'une +troupe d'ouvriers qu'il avait soulevés. Le titre si respectable de pair +de France qu'il s'est donné lui-même plusieurs fois, dans un tumulte +dont il était l'auteur, était peu fait pour imposer dans la bouche d'un +homme sur le visage duquel on lisait facilement combien il était en +proie à la colère et à l'exaspération d'amour-propre d'un auteur. + +Il a été la cause que des ouvriers ont profané le cri sacré de: _Vive +le Roi_, en le proférant dans un acte de rébellion envers l'autorité du +gouvernement, qui est la même que celle du Roi. + +Il a excité ces hommes égarés contre un commissaire de police, +fonctionnaire public nommé par S. M., et contre trois officiers de paix, +au moment même de l'exercice de leurs fonctions, et sans armes contre +cette multitude. + +Il a manqué au gouvernement royal en disant qu'il ne reconnaissait +que la force, sous un régime basé sur une autre force que celle des +baïonnettes, et qui ne fait usage de celles-ci que contre les personnes +étrangères au sentiment d'honneur. + +Enfin cette scène eût pu avoir des suites graves si, imitant la conduite +de M. de Chateaubriand, nous eussions oublié un seul moment que nous +agissions par les ordres d'un gouvernement modéré autant que ferme, et +fort de sa sagesse comme de sa légitimité. + + + +2° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_. + +Paris, le 18 septembre 1816. + +Monsieur le comte, + +J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à midi +chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'out dit être envoyés +par vous pour saisir mon nouvel ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon +la Charte_. + +Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais pas +l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne la +saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai ordonné à +mon libraire de laisser enlever l'ouvrage. + +Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu me +laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si j'avais +pu n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais fait aucune +démarche; mais les droits de la pensée étant compromis, j'ai dû +protester, et j'ai l'honneur de vous adresser copie de ma protestation. +Je réclame, à titre de justice, mon ouvrage; et ma franchise doit +ajouter que, si je ne l'obtiens pas, j'emploierai tous les moyens que +les lois politiques et civiles mettent en mon pouvoir. J'ai l'honneur +d'être, etc. + +Signé: Vte DE CHATEAUBRIAND. + + +3° _M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand_. + +Paris, le 18 septembre 1816. + +Monsieur le vicomte, + +Le commissaire de police et les officiers de paix, contre lesquels vous +avez cru devoir autoriser la rébellion des ouvriers du sieur Le Normant, +étaient porteurs d'un ordre signé _d'un ministre du Roi_ et motivé _sur +une loi_. Cet ordre avait été exhibé à cet imprimeur, qui l'avait lu à +plusieurs reprises et n'avait pas cru pouvoir se permettre de s'opposer +à son exécution réclamée _de par le Roi_. Il ne lui était sans doute pas +venu dans la pensée que votre qualité de pair pût vous affranchir +de l'exécution des lois, du respect dû par tous les citoyens aux +fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge, et motiver +surtout une révolte de ses ouvriers contre un commissaire de police et +des officiers institués par le Roi, revêtus des marques distinctives de +leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux. + +J'ai vu avec peine que vous aviez pensé autrement, que vous aviez +préféré, ainsi que vous me le mandez, _céder à la_ _force qu'obéir à la +loi_. Cette loi, à laquelle le sieur Le Normand était en contravention, +est formelle, Monsieur le vicomte; elle veut qu'aucun ouvrage ne puisse +être publié clandestinement, et qu'aucune publication ni vente n'en +soit faite avant le dépôt qu'elle ordonne d'effectuer à la Direction +de l'imprimerie. Elle exige aussi que l'impression soit précédée d'une +déclaration de l'imprimeur. Aucune de ces dispositions n'a été remplie +par le sieur Le Normant. S'il a fait une déclaration, elle a été +inexacte; car il a lui-même consigné au procès-verbal dressé par le +commissaire de police, qu'il avait déclaré qu'il se proposait de tirer à +1,500 exemplaires et qu'il en avait imprimé 2,000. + +D'un autre côté, j'étais informé que, quoiqu'aucun dépôt n'eût été +fait à la Direction de l'imprimerie, plusieurs centaines d'exemplaires +avaient été distraits ce matin, avant neuf heures, de chez le sieur Le +Normant et envoyés chez vous et chez plusieurs libraires, que d'autres +exemplaires étaient vendus par le sieur Le Normant _chez lui_ au prix +de 4 francs, et deux de ces exemplaires se trouvaient ce matin à huit +heures et demie dans mes mains. + +J'ai dû ne pas souffrir cette contravention et ne pas permettre la vente +d'un ouvrage ainsi clandestinement et illégalement publié. J'en ai +ordonné la saisie, conformément aux articles 14 et 15 de la loi du 21 +octobre 1814. + +Personne en France, Monsieur le vicomte, n'est au-dessus de la loi. +MM. les pairs s'offenseraient avec raison si j'avais supposé qu'ils en +eussent la prétention: ils ont sans doute encore moins celle que les +ouvrages qu'ils croient pouvoir publier et vendre comme particuliers et +comme hommes de lettres, quand ils veulent bien honorer cette profession +par leurs travaux, soient privilégiés; et, si ces ouvrages sont soumis à +la censure du public comme ceux des autres auteurs, ils ne sont pas +non plus affranchis de celle de la justice et de la surveillance de la +police, dont le devoir est de veiller à ce que les lois, qui sont les +mêmes et également obligatoires pour tous, soient aussi également +exécutées. + +Je vous ferai d'ailleurs observer, Monsieur le vicomte, que c'est dans +le domicile et l'imprimerie du sieur Le Normant, qui n'est pas pair de +France, que l'ordre donné constitutionnellement de saisir un ouvrage +publié par lui en contravention à la loi était exécuté; que cette +exécution était consommée quand vous vous y êtes présenté et lorsque, +sur votre déclaration que _vous ne souffririez pas qu'on enlevât +cet ouvrage,_ les ouvriers ont brisé les scellés, repoussé les +fonctionnaires publics et se sont mis en révolte ouverte contre +l'autorité du Roi. Et il ne vous sera pas échappé, Monsieur le vicomte, +que c'est en invoquant ce nom sacré qu'ils se sont rendus coupables d'un +crime dont, sans doute, ils ne sentaient pas la gravité et auquel ils +ne se seraient pas laissé entraîner s'ils avaient été plus pénétrés du +respect dû à ses actes et à ses mandataires, et s'il pouvait se faire +qu'ils ne lussent pas ce qu'ils impriment. + +J'ai cru, Monsieur le vicomte, devoir à votre caractère ces +explications, qui vous prouveront peut-être que, si la dignité de pair a +été compromise dans cette circonstance, ce n'est pas par moi. + +J'ai l'honneur d'être, + +Monsieur le vicomte, + +Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +Signé: Comte DECAZES. + + +4° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_. + +Paris; ce 19 septembre 1816. + +Monsieur le comte, + +J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de +ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour. + +Vous me parlez d'écrits _clandestinement_ publiés (à la face du soleil, +avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de rébellion, et +il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites qu'on a crié: _Vive le +Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans la loi des cris séditieux, +à moins que la police n'en ait ordonné autrement que les Chambres. Au +reste, tout cela s'éclaircira en temps et lieu. On n'affectera plus de +confondre la cause du libraire et la mienne; nous saurons-si, dans un +gouvernement libre, un ordre de la police, que je n'ai pas même vu, +est une loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas violé +envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et comme +citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que vous avez +l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu d'inexactitude), si +je n'ai pas le droit de publier mes opinions; nous saurons enfin si +la France doit désormais être gouvernée par la police ou par la +Constitution. + +Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le comte, +je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir d'exemple. Quant à +ma dignité de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignité +d'homme; et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de +m'en instruire, qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui +que ce soit. Je vous ai demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je +espérer qu'il me sera rendu? Voilà dans ce moment toute la question. + +J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très-humble et +très-obéissant serviteur. + +Signé: Le vicomte DE CHATEAUBRIAND. + + +5° _M. Dambray à M. le comte Decazes_. + +Paris, ce 19 septembre 1816. + +Je vous envoie confidentiellement, mon cher collègue, la lettre que j'ai +reçue hier de M. de Chateaubriand, avec la protestation en forme dont il +m'a rendu dépositaire. Je vous prie de me renvoyer ces pièces, qui +ne doivent recevoir aucune publicité. Je joins aussi la copie de ma +réponse, que vous voudrez bien me renvoyer après l'avoir lue, parce que +je n'en ai pas gardé d'autre. J'espère que vous l'approuverez. + +Je vous renouvelle tous mes sentiments. + +DAMBRAY. + + +6° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray._ + +Paris, ce 18 septembre 1816. + +Monsieur le chancelier, + +J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai faite +et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de la police. + +N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en plein +jour, à main armée, malgré mes protestations, l'ouvrage d'un pair de +France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on +aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin, _le Nain-Jaune_ ou _le +Nain-Tricolore?_ Outre ce que l'on devait à ma prérogative comme pair +de France, j'ose dire, Monsieur le chancelier, que je méritais +_personnellement_ un peu plus d'égards. Si mon ouvrage était coupable, +il fallait me traduire devant les tribunaux compétents: j'aurais +répondu. + +J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à +suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le +chancelier, votre appui comme président de la Chambre des pairs, et +votre autorité comme chef de la justice. + +Je suis, avec un profond respect, etc. + +Signé: Vicomte DE CHATEAUBRIAND. + + +7° _M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand_. + +Paris, le 19 septembre 1816. + +J'ai reçu, Monsieur le vicomte, avec la lettre que vous m'avez adressée, +la déclaration relative à la saisie qui eut lieu hier chez votre +libraire; j'ai de la peine à comprendre l'usage que vous vous proposez +de faire de cette pièce, qui ne peut atténuer en aucune manière la +contravention commise par le sieur Le Normant. La loi du 21 octobre +1814 est précise à cet égard: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente +un ouvrage ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d'avoir +déposé le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu à saisie, ajoute +l'article 15, et séquestre d'un ouvrage, si l'imprimeur ne représente +pas les récépissés du dépôt ordonné par l'article précédent.» + +«Les contraventions (art. 20) seront constatées par les procès-verbaux +des inspecteurs de la librairie et des commissaires de police.» + +Vous ignoriez probablement ces dispositions quand vous avez cru que +votre qualité de pair de France vous donnait le droit de vous opposer +personnellement à une opération de police ordonnée ou autorisée par la +loi que tous les Français, quel que soit leur rang, doivent également +respecter. + +Je vous suis trop attaché, Monsieur, pour n'être pas profondément +affligé de la part que vous avez prise à la scène scandaleuse qui paraît +avoir eu lieu à ce sujet, et je regrette bien vivement que vous ayez +encore ajouté des torts de forme au tort réel d'une publication que vous +saviez être si désagréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre +ouvrage que par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé; +mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un prince qui +daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre +personne que d'estime pour vos talents. + +Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considération et +de mon inviolable attachement. + +Le chancelier de France, + +Signé: DAMBRAY. + + + + + IX + + + +_Tableaux des principales modifications et réformes introduites dans +l'administration générale de la France, par MM. Laîné et Decazes, +successivement ministres de l'intérieur de 1816 à 1820, et par M. le +maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre de 1817 à 1819_. + + +1° MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR. + +M. LAINÉ. + +(Mai 1816.--Décembre 1818.) + +1816. + +_4 septembre_. Ordonnance pour la réorganisation de l'École +polytechnique. _25 septembre_. Ordonnance pour autoriser la Société des +missions de France. _11 décembre_. Ordonnance sur l'organisation des +gardes nationales du département de la Seine. _23 décembre_. Ordonnance +pour l'institution du chapitre royal de Saint-Denis. + +1817. + +_26 février_. Ordonnance sur l'administration des travaux publics de +Paris. _26 février_. Ordonnance sur l'organisation des Écoles des arts +et métiers de Châlons et d'Angers. + +12 _mars_. Ordonnance sur l'administration et les bourses des collèges +royaux. + +26 _mars_. Ordonnance pour autoriser l'assistance des préfets et des +sous-préfets aux conseils généraux de département et d'arrondissement. + +2 _avril_. Ordonnance sur l'administration des maisons centrales de +détention. + +2 _avril_. Ordonnance sur les conditions et le mode de l'autorisation +royale pour les legs et donations aux établissements religieux. + +9 _avril_. Ordonnance pour la répartition de 3,900,000 fr. employés à +l'amélioration du sort du clergé catholique. + +9 _avril_. Ordonnance qui supprime les secrétaires généraux des +préfectures, sauf pour le département de la Seine. + +16 _avril_. Trois ordonnances pour régler l'organisation et le personnel +du Conservatoire des arts et'métiers. + +10 _septembre_. Ordonnance sur le régime du port de Marseille quant aux +droits de douane et aux entrepôts. + +6 _novembre_. Ordonnance pour régler la réduction progressive du nombre +des conseillers de préfecture. + +1818. + +20 _mai_. Ordonnance pour l'augmentation des traitements +ecclésiastiques, surtout de ceux des desservants. + +3 _juin_. Ordonnance sur la cessation des octrois par abonnement à +l'entrée des villes. + +29 _juillet_. Ordonnance pour la création de la caisse d'épargne et de +prévoyance de Paris. + +30 _septembre_. Ordonnance qui retire à S. A. R. _Monsieur_, en lui en +laissant les prérogatives honorifiques, le commandement effectif des +gardes nationales du royaume, pour le rendre au ministre de l'intérieur +et aux autorités municipales. + +7 _octobre_. Ordonnance sur l'usage et l'administration des biens +communaux. + +_21 octobre_. Ordonnance sur les primes d'encouragement à la +pêche maritime. _17 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et +l'administration des établissements d'éducation dits _Britanniques_. + + +Comte DECAZES. + +(Décembre 1818.--Février 1820.) + +1819. + +_13 janvier_. Ordonnance pour prescrire les expositions publiques des +produits de l'industrie; la première au 25 août 1819. + +_27 janvier_. Ordonnance pour la création d'un Conseil d'agriculture. + +_14 février_. Ordonnance sur les encouragements à la pêche de la +baleine. + +_24 mars_. Ordonnance portant diverses réformes et améliorations dans +l'École de droit de Paris. + +_9 avril_. Ordonnance instituant un jury de fabricants pour désigner à +des récompenses les artistes qui ont fait faire le plus de progrès à +leur industrie. + +_10 avril_. Ordonnance portant institution du Conseil général des +prisons. + +_9 avril_. Ordonnance pour faciliter les ventes publiques de +marchandises à l'enchère. + +_23 juin_. Ordonnance pour l'allégement du service de la garde nationale +de Paris. + +_29 juin_. Ordonnance sur la tenue des consistoires israélites. + +_23 août_. Deux ordonnances sur l'organisation et les attributions des +Conseils généraux du commerce et des manufactures. + +_25 août_. Ordonnance portant érection de cinq cents nouvelles +succursales. + +_25 novembre_. Ordonnance sur l'organisation et l'enseignement du +Conservatoire des arts et métiers. + +22 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime de la caisse +de Poissy. + +25 _décembre_. Ordonnance sur le mode de collation et le régime des +bourses communales dans les collèges royaux. + +29 _décembre_. Ordonnance autorisant la fondation d'une maison +provisoire pour les vieillards et les malades dans le quartier du +Gros-Caillou. + +1820. + +4 _février_. Ordonnance portant règlement sur le régime des voitures +publiques dans tout le royaume. + + + +2° MINISTÈRE DE LA GUERRE. + +Le maréchal GOUVION SAINT-CYR. + +(Septembre 1817-Novembre 1819) + +1817. + +22 _octobre_. Ordonnance sur l'organisation du corps des +ingénieurs-géographes de la guerre. + +6 _novembre_. Ordonnance sur l'organisation des états-majors des +divisions militaires et de la garde royale. + +10 _décembre_. Ordonnance sur le régime de l'administration des +subsistances militaires. + +17 _décembre_ Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps du +génie. + +47 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps de +l'artillerie. + +24 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation des écoles militaires. + +1818. + +23 _mars_. Ordonnance sur le régime et la vente des poudres de guerre, +de mine et de chasse. + +_25 mars_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies de +discipline. + +_8 avril_. Ordonnance sur la formation des légions départementales en +trois bataillons. + +_6 mai_. Ordonnance sur l'organisation du corps et de l'école +d'état-major. + +_20 mai_. Ordonnance sur la situation et le traitement de non-activité +et de réforme. + +_30 mai_. Instructions approuvées par le Roi sur les engagements +volontaires. + +_10 juin_. Ordonnance sur l'organisation, le régime et l'enseignement +des écoles militaires. + +_8 juillet_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des écoles +régimentaires d'artillerie. + +_15 juillet_. Ordonnance sur l'organisation des services des poudres et +salpêtres. + +_22 juillet_. Ordonnance sur le cadre de l'état-major général de +l'armée. + +_2 août_. Ordonnance sur la hiérarchie militaire et la progression de +l'avancement en exécution de la loi du 10 mars 1818. + +_5 août_. Ordonnance sur le traitement des officiers du corps +d'état-major. + +_5 août_. Ordonnance sur le régime et les dépenses du casernement. + +_2 septembre_. Ordonnance sur le corps de la gendarmerie de Paris. + +_30 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies +de gardes du corps du Roi. + +_30 décembre_. Ordonnance sur le traitement des gouverneurs de divisions +militaires. + +_17 février_. Ordonnance sur la composition et la force des +quatre-vingt-six légions d'infanterie. + + + + + + X + + + +_M. Guizot à M. de Serre_. + +Paris, 12 avril 1820. + +Mon cher ami, je ne vous ai pas écrit dans toutes nos misères. Je savais +qu'il vous viendrait d'ici cent avis différents, cent tableaux divers +de la situation; et quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les +adressaient une entière confiance, comme il n'y avait pour vous, selon +moi, point de détermination importante à prendre, je me suis abstenu +de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr; la +situation prend extérieurement le caractère qu'elle recelait dans son +sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intérêt de +notre avenir général et du vôtre en particulier. + +Les lois d'exception ont passé. Vous avez vu comment: fatales à ceux qui +les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaquées. +Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce résultat que le côté droit +s'est effacé pour se mettre à la suite du centre droit, tandis que le +centre gauche; en se taisant ou à peu près, a consenti à marcher à la +suite du côté gauche, dont cependant il recommence, depuis quatre jours, +à se séparer. Voilà pour l'intérieur de la Chambre. + +Au dehors, soyez sûr que l'effet de ces deux discussions sur les masses +nationales a été de faire considérer le côté droit comme moins fier et +moins exigeant, le côté gauche comme plus ferme et plus mesuré qu'on ne +le pensait. De sorte que maintenant, dans l'esprit de beaucoup de bons +citoyens, la peur de la droite et la méfiance de la gauche ont également +diminué. Il y a, dans ce double fait, un grand mal. Nous faisions, l'an +dernier, au dehors comme dans la Chambre, des conquêtes sur la gauche; +aujourd'hui, c'est elle qui en fait sur nous. Nous étions, l'an dernier +comme depuis 1845, un rempart nécessaire et estimé assez sûr contre +les _ultrà _ dont on avait grand peur et dont la domination semblait +possible; aujourd'hui, on craint moins les _ultra_ parce qu'on ne croit +guère à leur domination. Conclusion: on a moins besoin de nous. + +Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'élections que Decazes avait +présentée huit jours avant sa chute. Cela est indubitable; on sait +qu'elle ne passerait pas, que la discussion de ses quarante-huit +articles serait sans terme: les _ultrà _ se méfient beaucoup de ses +résultats probables; elle est décriée; on en fera, on en fait une autre. +Que sera-t-elle? je ne sais; ce qui me paraît certain, c'est que, si +rien ne change dans la situation actuelle, elle aura pour visée, non de +perfectionner nos institutions, non de corriger les vices de la loi du 5 +février 1817, mais d'amener des élections d'exception, de ravoir, comme +on le dit tout haut, quelque chose d'analogue à la Chambre de 1815. +C'est le but avoué, et, qui plus est, le but naturel et nécessaire. Ce +but, on le poursuivra sans l'atteindre; une telle loi échouera, ou dans +la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe après le +débat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la +question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution +au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejetée, +la question pourra rester dans la Chambre, mais ce ne sera plus le +ministère actuel qui aura mission et pouvoir de la résoudre. Si un +choix nous reste, ce dont je suis loin de désespérer, il est entre +une révolution extérieure déplorable et une révolution ministérielle +très-profonde. Et cette dernière chance, qui est pour nous la seule, +s'évanouira si nous ne nous conduisons pas de façon à offrir au pays, +pour l'avenir, un ministère hardiment constitutionnel. + +Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce +que vous veniez en cinq minutes si vous passiez cinq minutes ici, +c'est que vous n'êtes plus ministre, que vous ne faites plus partie du +ministère actuel. On pourrait vous défier de parler avec lui, comme lui, +comme il est contraint de parler. La situation où il est, il y est par +nécessité; il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement +de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 1l5 voix de +l'opposition actuelle. C'est là ce qu'il ne fera point. Et à côté de +l'impuissance du cabinet actuel, vient se placer l'impossibilité de +sortir de là par la droite: un ministère _ultrà _ est impossible. Les +événements d'Espagne, quel que soit leur avenir, ont frappé à mort le +gouvernement des coups d'État et des ordonnances. + +J'y ai bien regardé, mon cher ami; j'y ai bien pensé, à moi seul, +encore plus que je n'en ai causé avec d'autres. Vous ne pouvez demeurer +indéfiniment dans une situation à la fois si violente et si faible, +si dépourvue de puissance gouvernementale et d'avenir. Je ne sais +aujourd'hui qu'une chose à faire, c'est de se réserver et de préparer +des sauveurs à la monarchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des +affaires, aucune possibilité de travailler efficacement à son salut; on +n'y peut que se traîner timidement sur la pente qui la mène à sa ruine. +On pourra n'y pas perdre sa renommée de bonne intention et de bonne +foi: mais c'est là le maximum d'espérance que le cabinet actuel puisse +raisonnablement conserver. Ne vous y trompez pas; de tous les plans de +réforme monarchique et libérale à la fois que vous aviez médités l'an +dernier, rien ne reste plus; ce n'est plus un remède hardi qu'on cherche +contre le vieil esprit révolutionnaire; c'est un misérable expédient +qu'on poursuit en y croyant à peine. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, +qu'il convient de demeurer garrotté dans ce système. Grâce à Dieu, +vous n'avez été pour rien dans les lois d'exception. Quant aux projets +constitutionnels que vous aviez conçus, il en est plusieurs, le +renouvellement intégral de la Chambre entre autres, qui ont plutôt gagné +que perdu du terrain, et qui sont devenus possibles dans une autre +direction et avec d'autres hommes. Je sais que rien ne se passe d'une +manière aussi décisive ni aussi complète qu'on l'avait imaginé, et que +tout est, avec le temps, affaire d'arrangement et de transaction. Mais, +sur le terrain où le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez rien, +vous n'êtes rien; ou plutôt vous n'avez aujourd'hui point de terrain sur +lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber avec honneur. Si +vous étiez ici, ou vous sortiriez en huit jours de cette impuissante +situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu'à Dieu ne +plaise! + +Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus brutale +franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal présent et de +la possibilité du salut à venir. Cette possibilité, vous en êtes un +instrument nécessaire. Forcément inactif, comme vous l'êtes en ce +moment, ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre +opinion, ni votre voeu. Réglez vous-même votre destinée, ou du moins +votre place dans la destinée commune; et, s'il faut périr, ne périssez +du moins que pour votre cause et selon votre avis. + +Je joins à cette lettre le projet de loi que M. de Serre avait préparé +en novembre 1819, et qu'il se proposait de présenter aux Chambres pour +compléter la Charte en même temps que pour réformer la loi électorale. +On verra combien ce projet différait de celui qui fut présenté en avril +1820, uniquement pour changer la loi des élections, et que M. de Serre +soutint comme membre du second cabinet du duc de Richelieu. + + +_Projet de loi sur l'organisation de la législature_. + +Article 1. La législature prend le nom de Parlement de France. + +Art. 2. Le Roi convoque tous les ans le Parlement. + +Le Parlement est convoqué extraordinairement au plus tard dans les deux +mois qui suivent la majorité du Roi ou son avénement au trône, ou tout +événement qui donne lieu à l'établissement d'une régence. + + + De la Pairie. + +Art. 3. La pairie ne peut être conférée qu'à un Français majeur et +jouissant des droits politiques et civils. + +Art. 4. Le caractère de pair est indélébile; il ne peut être perdu ni +abdiqué du moment où il a été conféré par le Roi. + +Art. 5. L'exercice des droits et fonctions de pair peut être suspendu +dans deux cas seulement: 1° la condamnation à une peine afflictive; 2° +l'interdiction instruite dans les formes prescrites par le Code civil. +L'une ou l'autre ne peuvent être prononcées que par le Chambre des +pairs. + +Art. 6. Les pairs ont entrée dans la Chambre à vingt et un ans et voix +délibérative à vingt-cinq ans accomplis. + +Art. 7. En cas de décès d'un pair, son successeur à la pairie sera +admis dès qu'il aura atteint l'âge requis, en remplissant les formes +prescrites par l'ordonnance du 23 mars 1816, laquelle sera annexée à la +présente loi. + +Art. 8. La pairie, instituée par le Roi, ne pourra à l'avenir être, +du vivant du titulaire, déclarée transmissible qu'aux enfants mâles, +naturels et légitimes du pair institué. + +Art. 9. L'hérédité de la pairie ne pourra être conférée à l'avenir +qu'autant qu'un majorat d'un revenu net de vingt mille francs au moins +aura été attaché à la pairie. + + + Dotation de la Pairie. + +Art. 10. La pairie sera dotée: 1° de trois millions cinq cent mille +francs de rente inscrite sur le Grand-Livre de la dette publique, +lesquels seront immobilisés et exclusivement affectés à la formation de +majorats; 2° de huit cent mille francs de rente également inscrite et +immobilisée, affectés aux dépenses de la Chambre des pairs. + +Au moyen de cette dotation, ces dépenses cessent d'être portées au +budget de l'État, et les domaines, rentes et biens de toute nature, +provenant de la dotation de l'ancien Sénat et des sénatoreries, autres +que le Palais du Luxembourg et ses dépendances, sont réunis au domaine +de l'Etat. + +Art. 11. Les trois millions cinq cent mille francs de rente, destinés à +la formation des majorats, sont divisés en cinquante majorats de trente +mille francs et cent majorats de vingt mille francs chacun, attachés à +autant de pairies. + +Art. 12. Ces majorats seront conférés par le Roi aux pairs laïques +exclusivement; ils seront transmissibles avec la pairie de mâle en mâle, +par ordre de primogéniture, en ligne naturelle, directe et légitime +seulement. + +Art. 13. Un pair ne pourra réunir sur sa tête plusieurs de ces majorats. + +Art. 14. Aussitôt après la collation d'un majorat, et sur le vu des +lettres patentes, le titulaire sera inscrit au Grand-Livre de la dette +publique pour une rente immobilisée du montant de son majorat. + +Art. 15. En cas d'extinction des successibles à l'un de ces majorats, il +revient à la disposition du Roi, qui le confère de nouveau, conformément +aux règles ci-dessus. Le majorat ne peut l'être antérieurement. + +Art. 16. Le Roi pourra permettre au titulaire d'un majorat de le +convertir en immeubles d'un revenu égal, lesquels seront sujets à la +même réversibilité. + +Art. 17. La dotation de la pairie est inaliénable et ne peut, sous aucun +prétexte, être détournée à un autre usage que celui prescrit par la +présente loi. + +Cette dotation demeure grevée, jusqu'à extinction, des pensions dont +jouissent actuellement les anciens sénateurs, comme de celles qui ont +été ou qui pourraient être accordées à leurs veuves. + + + De la Chambre des députés. + +Art. 18. La Chambre des députés au Parlement est composée de quatre cent +cinquante-six membres. + +Art. 19. Les députés au Parlement sont élus pour sept ans. + +Art. 20. La Chambre est renouvelée intégralement, soit en cas de +dissolution, soit à l'expiration du temps pour lequel les députés sont +élus. + +Art. 21. Le président de la Chambre des députés est élu, dans les formes +ordinaires, pour toute la durée du Parlement. + +Art. 22. Le cens, pour être électeur ou éligible, se compose du +principal des contributions directes, sans égard aux centimes +additionnels. + +A cet effet, les contributions des portes et fenêtres seront divisées en +principal et centimes additionnels, de manière que deux tiers de l'impôt +total soient portés comme principal et l'autre tiers comme centimes +additionnels. A l'avenir, ce principe demeurera fixe; les augmentations +ou diminutions sur ces deux impôts se feront par addition ou réduction +de centimes additionnels. Il en sera de même des contributions +foncière, personnelle et mobilière, lorsque le principal en aura été +définitivement fixé. + +La contribution foncière et celle des portes et fenêtres ne seront +comptées qu'au propriétaire ou à l'usufruitier, nonobstant toute +convention contraire. + +Art. 23. On compte au fils les contributions de son père, et au gendre +dont la femme est vivante ou qui a des enfants d'elle, les contributions +de son beau-père, lorsque le père ou le beau-père leur ont transféré +leur droit. + +On compte les contributions d'une veuve, non remariée, à celui de ses +fils, et, à défaut de fils, à celui de ses gendres qu'elle désigne. + +Art. 24. Pour être comptées à l'éligible ou à l'électeur, ces +contributions doivent avoir été payées par eux, ou par ceux dont +ils exercent le droit, une année au moins avant le jour où se fait +l'élection. L'héritier ou le légataire à titre universel est censé avoir +payé l'impôt de son auteur. + +Art. 25. Tout électeur et tout député sont tenus d'affirmer, s'ils en +sont requis, qu'ils payent réellement et personnellement, où que ceux +dont ils exercent les droits payent réellement et personnellement le +cens exigé par la loi; qu'eux ou ceux dont ils exercent les droits +sont sérieux et légitimes propriétaires des biens dont ils payent les +contributions, ou qu'ils exercent réellement l'industrie de la patente +pour laquelle ils sont imposés. + +Ce serment est reçu par la Chambre pour les députés, et par le bureau +pour les électeurs. Il est signé par eux, le tout sauf la preuve +contraire. + +Art. 26. Est éligible à la Chambre des députés tout Français âgé de +trente ans accomplis au jour de l'élection, jouissant des droits +politiques et civils, et payant, en principal, un impôt direct de six +cents francs. + +Art. 27. Les députés au Parlement sont nommés, partie par des électeurs +de département, partie par des électeurs des arrondissements d'élection +dans lesquels est divisé chaque département, conformément au tableau +annexé à la présente loi. + +Les électeurs de chaque arrondissement d'élection nomment directement le +nombre de députés fixé par le même tableau. + +Il en est de même des électeurs de chaque département. + +Art. 28. Sont électeurs de département les Français âgés de trente +ans accomplis, jouissant des droits politiques et civils, ayant leur +domicile dans le département et payant un impôt direct de quatre cents +francs en principal. + +Art. 29. Lorsque les électeurs de département sont moins de cinquante +dans le département de la Corse, de cent dans les départements des +Alpes Basses et Hautes, de l'Ardèche, de l'Ariége, de la Corrèze, de +la Creuse, de la Lozère, de la Haute-Marne, des Hautes-Pyrénées, de +Vaucluse, des Vosges; moins de deux cents dans les départements +de l'Ain, des Ardennes, de l'Aube, de l'Aveyron, du Cantal, des +Côtes-du-Nord, du Doubs, de la Drôme, du Jura, des Landes, du Lot, de +la Meuse, des Basses-Pyrénées, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la +Haute-Saône; et moins de trois cents dans les autres départements, ces +nombres sont complétés par l'appel des plus imposés. + +Art. 30. Sont électeurs d'arrondissement les Français âgés de trente ans +accomplis, jouissant des droits politiques et civils, domiciliés dans +l'arrondissement d'élection et payant un impôt direct de deux cents +francs en principal. + +Art. 31. Les électeurs de département exercent leurs droits comme +électeurs d'arrondissement, chacun dans l'arrondissement d'élection où +il est domicilié. A cet effet, les élections de département n'ont lieu +qu'après celles d'arrondissement. + +Art. 32. Les députés au Parlement nommés par les électeurs +d'arrondissement doivent être domiciliés dans le département, ou bien y +être propriétaires, depuis plus d'une année, d'un bien payant six cents +francs d'impôt en principal, ou y avoir exercé, pendant trois années au +moins, des fonctions publiques. + +Les députés nommés par les électeurs de département pourront être pris +parmi tous les éligibles du royaume. + + + Formes de l'élection. + +Art. 33. Aux jour et heure fixés pour l'élection, le bureau se rend dans +la salle destinée à ses séances. + +Le bureau se compose du président nommé par le Roi, du maire et du +plus ancien juge de paix et des deux premiers conseillers municipaux +du-chef-lieu où se fait l'élection. A Paris, le plus ancien maire et +juge de paix de l'arrondissement d'élection et deux membres du conseil +général du département, pris suivant l'ordre de leur nomination, +concourent avec le président à la formation du bureau. + +Les fonctions de secrétaire sont remplies par le secrétaire de la +mairie. + +Art. 34. Les suffrages se donnent publiquement par l'inscription que +fait lui-même, ou que dicte à un membre du bureau chaque électeur, du +nom des candidats sur un registre patent. L'électeur inscrit les noms +d'autant de candidats qu'il y a de députés à nommer. + +Art. 35. Pour qu'un éligible soit candidat et que le registre soit +ouvert en sa faveur, il faut qu'il ait été proposé au bureau par vingt +électeurs au moins qui inscrivent son nom sur le registre. + +A Paris, nul ne peut, dans une même élection, être proposé candidat dans +plus de deux arrondissements d'élection à la fois. + +Art. 36. A l'ouverture de chaque séance, le président annonce quels sont +les candidats proposés et le nombre de voix qu'ils ont obtenues. La même +annonce est imprimée et affichée dans la ville, après chaque séance. + +Art. 37. Le registre pour le premier vote demeure ouvert pendant trois +jours au moins, six heures par jour. + +Les députés à élire ne peuvent l'être par premier vole qu'avec la +majorité absolue des électeurs d'arrondissement et du département qui +ont voté dans les trois jours. + +Art. 38. Le troisième jour et l'heure fixée pour voter étant expirés, le +registre est déclaré fermé, les suffrages sont comptés, le nombre total +et celui obtenu par chaque candidat sont publiés, et les candidats qui +ont obtenu la majorité absolue sont proclamés. + +Si tous les députés à élire n'ont pas été élus par le premier vote, le +résultat est publié et affiché de suite, et, après un intervalle de +trois jours, il est procédé, les jours suivants, à un second vote dans +les mêmes formes et délais. Les candidats qui, dans ce second vote, +obtiennent la majorité relative, sont élus. + +Art. 39. Avant de clore les registres de chaque vote, le président +demande à haute voix s'il n'y a point de réclamation contre la manière +dont les suffrages ont été inscrits, et les résultats proclamés. En +cas de réclamations, elles sont transcrites sur le procès-verbal de +l'élection; les registres clos et scellés sont transmis à la Chambre des +députés, qui décide. + +S'il n'y a point de réclamations, les registres sont détruits à +l'instant et le procès-verbal seul est transmis à la Chambre. + +Le procès-verbal et les registres sont signés par tous les membres du +bureau. + +S'il y a lieu à une décision provisoire, elle est rendue par le bureau. + +Art. 40. Le président est investi de toute l'autorité nécessaire pour +maintenir la liberté des élections. Les autorités civiles et militaires +sont tenues de déférer à ses réquisitions. Le président fait observer +le silence dans la salle, où se fait l'élection, et ne permet à aucun +individu non électeur ou membre du bureau de s'y introduire. + + + Dispositions communes aux deux Chambres. + +Art. 41. Aucune proposition n'est renvoyée à une commission qu'autant +que la Chambre l'a préalablement décidé. La Chambre fixé chaque fois +le nombre des membres de la commission, et les nomme soit en un seul +scrutin de liste, soit sur la proposition de son bureau. + +Toute proposition d'un pair ou député doit être annoncée au moins huit +jours à l'avance à la Chambre à laquelle il appartient. + +Art. 42. Aucune proposition ne peut être adoptée par la Chambre qu'après +trois lectures séparées chacune par huit jours d'intervalle au moins. La +discussion s'ouvre de droit après chaque lecture. La discussion épuisée, +la Chambre vote sur une nouvelle lecture. Après la dernière, elle vote +sur l'adoption définitive. + +Art. 43. Tout amendement doit être proposé avant la seconde lecture. +L'amendement qui serait adopté après la troisième lecture en +nécessiterait une nouvelle avec le même intervalle. + +Art. 44. Tout amendement qui peut être discuté et voté séparément de la +proposition soumise au débat, est considéré comme proposition nouvelle +et renvoyé à subir les mêmes formes. + +Art. 45. Les discours écrits, autres que les rapports des commissions et +le premier développement d'une proposition, sont interdits. + +Art. 46. La Chambre des pairs ne peut voter qu'au nombre de cinquante +pairs au moins, et celle des députés au nombre de cent membres au moins. + +Art. 47. Le vote dans les deux Chambres est toujours public. + +Quinze membres peuvent demander la division. + +La division se fait en séance secrète. + +Art. 48. La Chambre des pairs peut admettre le public à ses séances. Sur +la demande de cinq pairs ou sur celle de l'auteur d'une proposition, la +séance redevient secrète. + +Art. 49. La Chambre des députés ne se forme en comité secret pour +entendre et discuter la proposition d'un de ses membres qu'autant que +le comité secret est demandé par l'auteur de la proposition ou par cinq +membres au moins. + +Art. 50. Les dispositions des lois actuellement en vigueur et notamment +celles de la loi du 5 février 1817, auxquelles il n'est pas dérogé par +la présente, continueront à être exécutées suivant leur forme et teneur. + + + Dispositions transitoires. + +Art. 51. La Chambre des députés sera, d'ici à la session de 1820, portée +au nombre de quatre cent cinquante-six membres. + +A cet effet, les départements de la 4e série nommeront chacun le +nombre de députés qui lui est assigné par la présente loi; les autres +départements compléteront chacun le nombre de députés qui lui est +également assigné. Les députés à nommer en exécution du présent article +le seront pour sept ans. + +Art. 52. Si le nombre des députés à nommer pour compléter la députation +d'un département n'excède pas celui que doivent élire les électeurs +de département, ils seront tous élus par ces électeurs. Dans le cas +contraire, chacun des députés excédant ce nombre sera élu par les +électeurs de l'un des arrondissements d'élection du département, dans +l'ordre ci-après: + +1° Par celui des arrondissements d'élection qui a le droit de nommer +plus d'un député, à moins qu'un au moins des députés actuels n'ait son +domicile politique dans cet arrondissement. + +2° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel aucun des +députés actuels n'aura son domicile politique. + +3° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel un ou +plusieurs des députés actuels auraient leur domicile politique, de sorte +qu'aucun arrondissement ne nomme plus de députés qu'il ne lui en est +assigné par la présente loi. + +Art. 53. A l'expiration des pouvoirs des députés actuels des 5e 1re, 2e +et 3e séries, il sera procédé à une nouvelle élection d'un nombre +égal de députés pour chaque département respectif, par ceux des +arrondissements d'élection qui n'auraient point, en exécution de +l'article précédent, élu les députés qui leur sont assignés par la +présente loi. + +Art. 54. Les députés à nommer en exécution du précédent article le +seront, ceux de la 5e série pour six ans, ceux de la 1re pour cinq ans, +ceux de la 2e pour quatre ans, et ceux de la 3e pour trois ans. + +Art. 55. Les règles prescrites par les articles ci-dessus seront +observées dans le cas où, d'ici au renouvellement intégral de la +Chambre, il y aurait lieu au remplacement d'un député. + +Art. 56. Toutes les élections à faire par suite de ces dispositions +transitoires le seront en observant les formes et les conditions +prescrites par la présente loi. + +Art. 57. Dans le cas de dissolution de la Chambre des députés, elle +serait renouvelée intégralement dans le délai fixé par l'article 50 de +la Charte, et conformément à la présente loi. + + + + + + XI + + + +_Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le baron +Pasquier, ministre des affaires étrangères, et M. Guizot, à l'occasion +de la destitution de M. Guizot, comme conseiller d'Etat_. + + +1° _M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot_. + +Paris, 17 juillet 1820. + + +J'ai le regret d'avoir à vous annoncer que vous avez cessé de faire +partie du conseil d'État. L'hostilité violente dans laquelle, sans +l'ombre d'un prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps +contre le gouvernement du Roi, a rendu cette mesure inévitable. Vous +jugerez combien elle m'est particulièrement pénible. Mes sentiments +pour vous me font vous exprimer le désir que vous vous réserviez pour +l'avenir, et que vous ne compromettiez point, par de fausses démarches, +des talents qui peuvent encore servir utilement le Roi et le pays. + +Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous +seront conservés. Croyez que je serai heureux, dans tout ce qui sera +compatible avec mon devoir, de vous donner des preuves de mon sincère +attachement. + +DE SERRE. + + +2° _M. Guizot à M. de Serre_. + +Pans, 17 juillet 1820. + + +J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et je l'avais prévue +quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des actes et des +discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à changer à ma +conduite. Demain comme hier je n'appartiendrai qu'à moi-même, et je +m'appartiendrai tout entier. + +Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traitement d'aucune +sorte sur les affaires étrangères; je n'ai donc pas besoin d'en refuser +la conservation. Je ne comprends pas d'où peut venir votre erreur. Je +vous prie de vouloir bien l'éclaircir pour vous et les autres ministres, +car je ne souffrirais pas que personne vînt à la partager. + +Agréez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse considération. + +GUIZOT. + + +3° _M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires étrangères_. + +Paris, 17 juillet 1820. + + +Monsieur le baron, + +Monsieur le garde des sceaux, en m'annonçant que je viens d'être, ainsi +que plusieurs de mes amis, éloigné du Conseil d'État, m'écrit: + +«Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous +seront conservés.» + +J'ai été fort étonné d'une telle erreur. J'en ignore complétement la +cause. Je n'ai point et n'ai jamais eu aucune pension ni traitement +d'aucune sorte sur les affaires étrangères. Je n'ai donc pas même besoin +d'en refuser la conservation. Il vous est aisé, Monsieur le baron, de +vérifier ce fait, et je vous prie de vouloir bien le faire pour M. +le garde des sceaux et pour vous-même, car je ne souffrirais pas que +personne pût avoir le moindre doute à cet égard. Agréez, etc. + + +4° _Le baron Pasquier à M. Guizot_. + +Le 18 juillet 1820. + + +Je viens, Monsieur, de vérifier la cause de l'erreur contre laquelle +vous réclamez, et dans laquelle j'ai moi-même induit M. le garde des +sceaux. + +Votre nom se trouve, en effet, porté sur les états de dépense de mon +ministère pour une somme de six mille francs, et, en me présentant cette +dépense, on a eu le tort de me la présenter comme annuelle; dès lors je +dus la considérer comme un traitement. + +Je viens de vérifier qu'elle n'a pas ce caractère et qu'il ne s'agissait +que d'une somme qui vous avait été comptée comme encouragement de +l'établissement d'un journal[26]. On supposait que cet encouragement +devait être continué; de là le caractère d'annualité donné à la dépense. + +Je vais me hâter de détromper M. le garde des sceaux en lui donnant +cette véritable explication. + +Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. + +PASQUIER. + +[Note 26: J'avais été chargé de transmettre cet encouragement pour +l'établissement du journal le _Courrier français_.] + + + + + + XII + + + +_M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique._ + +Passy, 13 février 1834. + + +Monsieur le ministre, + +Excusez la liberté que je prends de vous recommander la veuve et les +enfants d'Emile Debraux. Vous vous demandez sans doute ce qu'était Emile +Debraux; je puis vous le dire, car j'ai fait son éloge en vers et en +prose. C'était un chansonnier. Vous êtes trop poli pour me demander à +présent ce que c'est qu'un chansonnier, et je n'en suis pas fâché, car +je serais embarrassé de vous répondre. Ce que je puis vous dire, c'est +que Debraux fut un bon Français, qui chanta contre l'ancien gouvernement +jusqu'à extinction de voix, et qui mourut six mois après la révolution +de Juillet, laissant sa famille dans une profonde misère. Il fut une +puissance dans les classes inférieures; et soyez sûr, Monsieur, que +comme il n'était pas tout à fait aussi difficile que moi en fait de rime +et de ce qui s'en suit, il n'eût pas manqué de chanter le gouvernement +nouveau, car sa seule boussole était le drapeau tricolore. + +Pour mon compte, j'ai toujours repoussé le titre d'homme de lettres, +comme étant trop ambitieux pour un chansonnier; je voudrais pourtant +bien, Monsieur, que vous eussiez la bonté de traiter la veuve d'Emile +Debraux comme une veuve d'homme de lettres, car il me semble que ce +n'est qu'à ce titre qu'elle peut avoir droit aux secours que distribue +votre administration. + +J'ai déjà sollicité à la Commission de l'indemnité pour les condamnés +politiques en faveur de cette famille. Mais, sous la Restauration, +Debraux n'a subi qu'une faible condamnation, qui donne peu de droits à +la veuve; aussi n'ai-je obtenu que très-peu de chose. + +Si j'étais assez heureux, Monsieur, pour vous intéresser au sort de ces +infortunés, je m'applaudirais de la liberté que j'ai prise de me faire +leur interprète auprès de vous. Ce qui a dû m'y encourager, ce sont +les marques de bienveillance que vous avez bien voulu m'accorder +quelquefois. + +Je saisis cette occasion de vous en renouveler mes remerciements, et +vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de la haute considération +avec laquelle j'ai l'honneur d'être, + +Votre très-humble serviteur, + +BÉRANGER. + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES +DU TOME PREMIER. + + + + CHAPITRE I. + + LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION. + + (1807-1814.) + + Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant.--Mon + entrée dans le monde.--Mes premières relations avec M. de + Chateaubriand, M. Suard, Mme de Staël, M. de Fontanes, + M. Royer-Collard.--On veut me faire nommer auditeur au + Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas lieu.--J'entre + dans l'Université.--J'ouvre mon cours d'Histoire moderne. + --Salons libéraux et comité royaliste.--Caractère des diverses + oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance + du Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard + et Flaugergues.--Je pars pour Nîmes.--État et aspect + de Paris et de la France en mars 1814.--La Restauration s'accomplit.--Je + reviens à Paris et je suis nommé secrétaire général + au ministère de l'intérieur. + + + CHAPITRE II. + + LA RESTAURATION. + + (1814-1815.) + + Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et + vrai caractère, de la Restauration.--Faute capitale du Sénat + impérial.--La Charte s'en ressent.--Objections diverses à la + Charte.--Pourquoi elles furent vaines.--Ministère du roi + Louis XVIII.--Inaptitude des principaux ministres au gouvernement + constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé de Montesquiou. + --M de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires + auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux + Chambres de l'Exposé de la situation du royaume.--Loi sur la + presse.--Ordonnance pour la réforme de l'instruction publique. + --État du gouvernement et du pays.--Leur inexpérience + commune.--Effets du régime de liberté.--Appréciation du + mécontentement public et des complots.--Mot de Napoléon + sur la facilité de son retour. + + CHAPITRE III. + + LES CENT-JOURS. + + (1815.) + + Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre + mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au + retour de Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des + peuples comme des gouvernements étrangers envers Napoléon. + --Rapprochement apparent et lutte secrète de Napoléon + et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et Fouché.--Explosion + de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le palais impérial.-- + Louis XVIII et son Conseil à Gand.--Le congrès et + M. de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du + comité royaliste constitutionnel de Paris.--Mes motifs et mes + sentiments pendant ce voyage.--État des partis à Gand.--Ma + conversation avec Louis XVIII.---M. de Blacas.--M. de Chateaubriand. + --M. de Talleyrand revient de Vienne.-- + Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et + déjouée à Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre + des représentants.--Mon opinion sur l'entrée de Fouché dans + Conseil du Roi. + + CHAPITRE IV. + + LA CHAMBRE DE 1815. + + (1815-1816.) + + Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet + du duc de Richelieu.--Mes relations comme secrétaire + général du ministère de la justice, avec M. de Marbois, garde + des sceaux.--Arrivée et physionomie de la Chambre des députés. + --Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste.--Formation + et composition d'un nouveau parti royaliste.--Lutte + des classes sous le manteau des partis.--Lois d'exception.-- + Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du gouvernement + et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports de + l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres. + --Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.-- + Le duc de Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal + Ney.--Polémique entre M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la + session.--Modifications dans le cabinet.--M. Laîné, ministre + de l'intérieur.--Je quitte le ministère de la justice et j'entre + comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le cabinet + s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.-- + Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de + M. de Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des + députés.--Travail de M. Decazes pour en amener la dissolution. + --Le Roi s'y décide.--Ordonnance du 5 septembre + 1816. + + CHAPITRE V. + + GOUVERNEMENT DU CENTRE. + + (1816-1821.) + + Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet + a la majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement + dit et les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.-- + Vrai caractère des doctrinaires et vraie cause de leur influence. + --M. de la Bourdonnaye et M. Royer-Collard à l'ouverture + de la session.--Attitude des doctrinaires dans le débat + des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février 1817.-- + Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du + rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion + Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois + sur la presse de 1819 et M. de Serre.--Discussion préparatoire + de ces lois dans le Conseil d'État.--Administration générale du + pays.--Modifications du cabinet de 1816 à 1820.--Imperfections + du régime constitutionnel.--Fautes des hommes.-- + Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc + de Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète + des troupes étrangères.--Sa situation et son caractère.-- + Il attaque la loi des élections--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes. + --Sa faiblesse politique malgré ses succès parlementaires. + --Élections de 1819.--Élection et non-admission de M. Grégoire. + --Assassinat du duc de Berry.--Chute de M. Decazes. + --Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec + le côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation + du centre et progrès du côté droit.--Seconde chute + du duc de Richelieu.--M. de Villèle et le côté droit arrivent + au pouvoir. + + CHAPITRE VI. + + GOUVERNEMENT DU CÔTÉ DROIT. + + (1822-1827.) + + Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux + prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère + des conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens + avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire. + --M. de La Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude + dans la Chambre des députés.--Insuccès des conspirations + et ses causes.--M. de Villèle aux prises avec ses rivaux + au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Mathieu de Montmorency. + --M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.-- + Congrès de Vérone.--M. de Chateaubriand dévient ministre + des affaires étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de + ses motifs et de ses effets.--Rupture entre M. de Villèle et + M. de Chateaubriand.--Chute de M. de Chateaubriand.--M. de + Villèle aux prises avec une opposition sortie du côté droit.-- + Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de Villèle tombe sous + le joug de la majorité parlementaire.--Attitude et influence du + parti ultra-catholique.--Appréciation de sa conduite.--Attaques + dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. Béranger.-- + Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires à la + cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris. + --Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés. + --Les élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se + retire.--Mot de Madame la Dauphine à Charles X. + + CHAPITRE VII. + + MON OPPOSITION. + + (1820-1830.) + + Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques + de circonstance: I° _Du Gouvernement de la France depuis la + Restauration et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations + et de la Justice politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement + et d'opposition dans l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la_ + _peine de mort en matière politique_ (1822).--Caractère et effet de + ces écrits.--Limites de mon opposition.--Les _Carlonari_.-- + Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours sur l'histoire des + origines du gouvernement représentatif.--Son double but.-- + L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux + historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de + France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre + et de la France.--Du mouvement philosophique et littéraire + des esprits à cette époque.--La _Revue française_.--Le + _Gloire_.--Élections de 1827.--Ma participation à la société + _Aide-toi, le ciel t'aidera_.--Mes rapports avec le ministère Martignac. + --Il autorise la réouverture de mon cours.--Mes + leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation en Europe + et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac + et avénement de M. de Polignac.--Je suis élu député à + Lisieux. + + CHAPITRE VIII + + L'ADRESSE DES 221. + + (1830.) + + Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation + légale du pays.--Associations pour le refus éventuel + de l'impôt non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de + Polignac.--Nouvelle physionomie de l'opposition.--Ouverture + de la session.--Discours du Roi.--Adresse de la Chambre + des pairs.--Préparation de l'Adresse de la Chambre des députés. + --Perplexité du parti modéré et de M. Royer-Collard. + --Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de + M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.-- + Prorogation de la session.--Retraite de MM. de Chabrol et + Courvoisier.--Dissolution de la Chambre des députés.--Mon + voyage à Nîmes pour les élections.--Leur vrai caractère.-- + Dispositions de Charles X. + + + + PIÈCES HISTORIQUES. + + I + + 1° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. + 2° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. + 3° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. + + II + + Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot. + + III + + Discours prononcé pour l'ouverture du cours d'histoire moderne + de M. Guizot, le 11 décembre 1812. + + IV + + 1° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot. + 2° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot. + + V + + Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé: _Quelques + Idées sur la liberté de la presse_, et publié en 1814. + + VI + + Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction + publique (17 février 1815.) + + VII + + Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par + M. Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la + Chambre des députés de 1815. + + VIII. + + Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte + Decazes, ministre de la police générale, et M. Dambray, + chancelier de France, à l'occasion de la saisie de la _Monarchie + selon la Charte_, pour cause de contravention aux + lois et règlements sur l'imprimerie (septembre 1816). + + 1° Procès-verbal de saisie. + 2° M. le vicomte de Chateaubriand à .M. le comte Decazes. + 3° M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand. + 4° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes. + 5° M. Dambray à M. le comte Decazes. + 6° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray. + 7° M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand. + + IX. + + Tableaux des principales modifications et réformes introduites + dans l'administration générale de la France, par MM. Laîné + et Decazes, successivement ministres de l'intérieur de + 1816 à 1820, et par M. le maréchal Gouvion Saint-Cyr, + ministre de la guerre de 1817 à 1819. + + X. + + M. Guizot à M. de Serre.--Projet de loi sur l'organisation de la + Législature. + + XI. + + Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le + baron Pasquier, ministre des affaires étrangères, et + M. Guizot, à l'occasion de la destitution de M. Guizot + comme conseiller d'État. + + 1° M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot. + 2° M. Guizot à M. de Serre. + 3° M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires + étrangères. + 4° Le baron Pasquier à M. Guizot. + + XII. + + M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique.. + + + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à +l'Histoire de mon temps (Tome 1), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14791 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 1) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: January 24, 2005 [EBook #14791] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES (TOME 1) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (I) +PARIS--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DECESSOIS. +55, QUAI DES AUGUSTINS. +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS +RUE VIVIENNE, 2 BIS. + + + + + + + MÉMOIRES + POUR SERVIR A + L'HISTOIRE DE MON TEMPS + PAR + M. GUIZOT + + TOME PREMIER + + 1858 + + + + + +CHAPITRE I. + + LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION. + +Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant--Mon entrée dans +le monde--Mes premières relations avec M. de Chateaubriand, M. Suard, +Mme de Staël, M. de Fontanes M. Royer-Collard.--On veut me faire +nommer auditeur au Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas +lieu--J'entre dans l'Université--J'ouvre mon cours d'histoire +moderne--Salons libéraux et comité royaliste--Caractère des diverses +oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance du +Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et +Flaugergues--Je pars pour Nîmes--État et aspect de Paris et de la France +en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens à Paris et je +suis nommé secrétaire général au ministère de l'intérieur. + +(1807-1814.) + +J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de mes contemporains; +je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là pour en répondre. +Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes +luttes une petite arène, à défaut de la grande, maintenant fermée. J'ai +beaucoup lutté dans ma vie, et avec ardeur. L'âge et la retraite ont +répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément +serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de +tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun +sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de +franchise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voulant +parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord +que du fond de la tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et +pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles, +plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je ne me flatte +guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les +entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres. + +D'autres raisons encore me décident. La plupart des. Mémoires sont +publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop tôt, ils sont indiscrets ou +insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on +tait ce qui serait curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont +perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; les contemporains +ne sont plus là pour mettre à profit les vérités qui s'y révèlent et +pour prendre à leurs récits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus +qu'une valeur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une curiosité +oisive. Quoique je sache combien l'expérience s'évanouit en passant +d'une génération à l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument +rien, ni que la connaissance précise des fautes des pères et des raisons +de leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les enfants. Je +voudrais transmettre à ceux qui viendront après moi, et qui auront +aussi leurs épreuves, un peu de la lumière qui s'est faite, pour moi, +à travers les miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le +pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire; deux grandes +causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui +les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas +hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir +absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en +mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais +point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service ni à son +triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en +remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs, +quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances. + +Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus +grands, Thucydide, Xénophon, Salluste, César, Tacite, Machiavel, +Clarendon, ont écrit et quelques-uns ont eux-mêmes publié l'histoire +de leur temps et des événements auxquels ils avaient pris part Je +n'entreprends point une telle oeuvre; le jour de l'histoire n'est pas +venu pour nous, de l'histoire complète et libre, sans réticence ni sur +les faits ni sur les hommes. Mais mon histoire propre et intime, ce que +j'ai pensé, senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon pays, +ce qu'ont pensé, senti et voulu avec moi les amis politiques auxquels +j'ai été associé, la vie de nos âmes dans nos actions, je puis dire cela +librement, et c'est là surtout ce que j'ai à coeur de dire, pour être, +sinon toujours approuvé, du moins toujours connu et compris. A cette +condition, d'autres marqueront un jour avec justice notre place dans +l'histoire de notre temps. + +Je ne suis entré qu'en 1814 dans la vie publique; je n'avais servi ni la +Révolution ni l'Empire. Étranger par mon âge à la Révolution, je suis +resté étranger à l'Empire par mes idées. Depuis que j'ai pris quelque +part au gouvernement des hommes, j'ai appris à être juste envers +l'empereur Napoléon: génie incomparablement actif et puissant, admirable +par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement, +et par son énergique et efficace rapidité dans la reconstruction de la +charpente sociale. Mais génie sans mesure et sans frein, qui n'acceptait +ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite à ses désirs ni à ses volontés, +et qui par là demeurait révolutionnaire en combattant la révolution; +supérieur dans l'intelligence des conditions générales de la société, +mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossièrement, les +besoins moraux de la nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction +avec un bon sens sublime, tantôt les méconnaissant et les offensant avec +un orgueil impie. Qui eût pu croire que le même homme qui avait fait le +Concordat et rouvert en France les églises enlèverait le pape de Rome +et le retiendrait prisonnier à Fontainebleau? C'est trop de maltraiter +également les philosophes et les chrétiens, la raison et la foi. Entre +les grands hommes ses pareils, Napoléon a été le plus nécessaire à son +temps, car nul n'a fait si promptement ni avec tant d'éclat succéder +l'ordre à l'anarchie, mais aussi le plus chimérique en vue de l'avenir, +car après avoir possédé la France et l'Europe, il a vu l'Europe le +chasser, même de la France, et son nom demeurera plus grand que ses +oeuvres, dont les plus brillantes, ses conquêtes, ont tout à coup et +entièrement disparu avec lui. En rendant hommage à sa grandeur, je ne +regrette pas de ne l'avoir appréciée que tard et quand il n'était plus; +il y avait pour moi, sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et +trop de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de liberté. + +Ce n'est pas que je fusse, à cette époque, très-préoccupé de la +politique, ni très-impatient que la liberté m'en ouvrît l'accès. Je +vivais dans la société de l'opposition, mais d'une opposition qui ne +ressemblait guère à celle que nous avons vue et faite pendant trente +ans. C'étaient les débris du monde philosophique et de l'aristocratie +libérale du XVIIIe siècle, les derniers représentants de ces salons qui +avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question, +tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutôt +que par aucun dessein d'intérêt et d'ambition. Les mécomptes et les +désastres de la Révolution n'avaient point fait abjurer aux survivants +de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient +sincèrement libéraux, mais sans prétentions pressantes, et avec la +réserve de gens qui ont peu réussi et beaucoup souffert dans leurs +tentatives de réforme et de gouvernement. Ils tenaient à la liberté de +la pensée et de la parole, mais n'aspiraient point à la puissance; ils +détestaient et critiquaient vivement le despotisme, mais sans rien faire +pour le réprimer ou le renverser. C'était une opposition de spectateurs +éclairés et indépendants qui n'avaient aucune chance ni aucune envie +d'intervenir comme acteurs. + +Société charmante, dont, après une longue vie de rudes combats, je me +plais à retrouver les souvenirs. M. de Talleyrand me disait un jour: +«Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que +c'est que le plaisir de vivre.» Quel puissant plaisir en effet que celui +d'un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de +troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait +en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passe-temps, qui +n'imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice, et leur +ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives! Le XVIIIe siècle a +été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles, car +il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes +les faiblesses de l'humanité; il l'a en même temps élevée et énervée, +flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres +penchants, l'enivrant d'espérances sublimes et la berçant de molles +complaisances. Aussi a-t-il fait pêle-mêle des utopistes et des +égoïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des +incrédules moqueurs, enfants très-divers du même temps, mais tous +charmés de leur temps et d'eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur +commune ivresse à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en +1807, le chaos avait depuis longtemps éclaté; l'enivrement de 1789 avait +bien complètement disparu; la société, tout occupée de se rasseoir, +ne songeait plus à s'élever en s'amusant; les spectacles de la force +avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la +froideur, l'isolement des sentiments et des intérêts personnels, c'est +le train et l'ennui ordinaires du monde; la France, lasse d'erreurs et +d'excès étranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans +cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les fidèles héritiers +des salons lettrés du XVIIIe siècle y demeuraient seuls étrangers; seuls +ils conservaient deux des plus nobles et plus aimables dispositions +de leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit et cette +promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée, +ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur +les relations sociales tant de fécondité et de douceur. + +J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse épreuve. Amené dans cette +société par un incident de ma vie privée, j'y arrivais très-jeune, +parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé, +quelque instruction et un goût très-vif pour les plaisirs nobles, +les lettres et la bonne compagnie. Je n'y apportais pas des idées en +harmonie avec celles que j'y trouvais; j'avais été élevé à Genève, dans +des sentiments très-libéraux, mais dans des habitudes austères et des +croyances pieuses, en réaction contre la philosophie du XVIIIe siècle +plutôt qu'en admiration de ses oeuvres et de son influence. Depuis que +je vivais à Paris, la philosophie et la littérature allemandes étaient +mon étude favorite; je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller, +beaucoup plus que Condillac et Voltaire. M. Suard, l'abbé Morellet, le +marquis de Boufflers, les habitués des salons de Mme d'Houdetot et de +Mme de Rumford, qui m'accueillaient avec une extrême bonté, souriaient +et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chrétiennes et de mon +enthousiasme germanique; mais au fond cette diversité de nos idées et de +nos habitudes était pour moi, dans leur société, une cause d'intérêt et +de faveur plutôt que de mauvais vouloir ou seulement d'indifférence. Ils +me savaient aussi sincèrement attaché qu'eux-mêmes à la liberté et à +l'honneur de l'intelligence humaine, et j'avais pour eux quelque chose +de nouveau et d'indépendant qui leur inspirait de l'estime et de +l'attrait. Ils m'ont, à cette époque, constamment soutenu de leur +amitié et de leur influence, sans jamais prétendre à me gêner dans nos +dissentiments. J'ai appris d'eux plus que de personne à porter dans +la pratique de la vie cette large équité et ce respect de la liberté +d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment +libéral. + +En toute occasion, cette généreuse disposition se déployait. En 1809, M. +de Chateaubriand publia _les Martyrs_. Le succès en fut d'abord pénible +et très-contesté. Parmi les disciples du XVIIIe siècle et de Voltaire, +la plupart traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les plus modérés +lui portaient peu de faveur. Ils ne goûtaient pas ses idées, même quand +ils ne croyaient pas devoir les combattre, et sa façon d'écrire choquait +leur goût dénué d'imagination et plus fin que grand. Ma disposition +était toute contraire; j'admirais passionnément M. de Chateaubriand, +idées et langage; ce beau mélange de sentiment religieux et d'esprit +romanesque, de poésie et de polémique morale, m'avait si puissamment +ému et conquis que, peu après mon arrivée à Paris, en 1806, une de +mes premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à M. de +Chateaubriand une très-médiocre épître en vers dont il s'empressa de me +remercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre flatta +ma jeunesse, et _les Martyrs_ redoublèrent mon zèle. Les voyant si +violemment attaqués, je résolus de les défendre dans _le Publiciste_, où +j'écrivais quelquefois; et quoique fort éloigné d'approuver tout ce +que j'en pensais, M. Suard, qui dirigeait ce journal, se prêta +complaisamment à mon désir. J'ai connu très-peu d'hommes d'un naturel +aussi libéral et aussi doux, quoique d'un esprit minutieusement délicat +et difficile. Il trouvait dans le talent de M. de Chateaubriand plus à +critiquer qu'à louer; mais c'était du talent, un grand talent, et à ce +titre il restait pour lui bienveillant, quoique toujours et finement +moqueur. C'était de plus un talent plein d'indépendance, engagé dans +l'opposition et en butte à la redoutable humeur du pouvoir impérial: +autres mérites auxquels M. Suard portait beaucoup d'estime. Il me laissa +donc, dans le _le Publiciste_, libre carrière, et j'y pris parti pour +_les Martyrs_ contre leurs détracteurs. + +M. de Chateaubriand en fut très-touché et s'empressa de me le témoigner. +Mes articles devinrent entre nous l'objet d'une correspondance +qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans plaisir[1]. Il m'expliquait +ses intentions et ses raisons dans la composition de son poëme, +discutait avec quelque susceptibilité, et même avec un peu d'humeur +cachée sous sa reconnaissance, les critiques mêlées à mes éloges, et +finissait par me dire: «Au reste, monsieur, vous connaissez les tempêtes +élevées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie +qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la colère; c'est +ce _Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de +la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, +et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, +dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain point. +Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que +les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes +qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la +bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui +dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais... + +[Note 1: J'insère dans les _Pièces historiques_, placées à la fin de +ce volume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'écrivit à cette +époque et à ce sujet. (_Pièces historiques_, n° I.)] + +Je ne renonce point à l'espoir d'aller vous chercher, ni à vous recevoir +dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se +réunir pour se consoler; les idées généreuses et les sentiments élevés +deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les +retrouve... Agréez de nouveau, je vous en prie, l'assurance de ma haute +considération, de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez, +d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de +l'honneur.» + +Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l'honneur ont +persisté, à coup sûr, à travers nos luttes politiques; mais l'amitié n'y +a pas survécu. Lien trop beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut +pas prononcer si vite le nom. + +Quand on a vécu sous un régime de vraie et sérieuse liberté, on a +quelque envie et quelque droit de sourire en voyant ce qui, dans +d'autres temps, a pu passer pour des actes d'opposition factieuse selon +les uns, courageuse selon les autres. En août 1807, dix-huit mois avant +la publication des _Martyrs_, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en +allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de +ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore inconnu +moi-même, j'écrivis à madame de Staël pour lui demander l'honneur de +la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se +trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle; je venais de Paris; elle me +questionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le +public et les salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans +le _Mercure_ qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase +surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s'était +gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le silence de l'abjection, +l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du +délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi +dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien +paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron +prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des +cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant +obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent était sans doute ému et +saisissant, comme j'étais ému et saisi moi-même; madame de Staël me +prit vivement par le bras en me disant: «Je suis sûre que vous +joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez place dans +_Andromaque_.» C'était là, chez elle, le goût et l'amusement du moment. +Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint +à M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup en s'en +inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la phrase était +vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car le _Mercure_ fut +supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi l'empereur Napoléon, +vainqueur de l'Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas +pouvoir souffrir qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être +sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron +sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir +de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger! + +Les esprits élevés et un peu susceptibles pour le compte de la dignité +humaine avaient bien raison de ne pas goûter ce régime, et de prévoir +qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France; +mais il paraissait, à cette époque, si bien établi dans le sentiment +général du pays, on était si convaincu de sa force, on pensait si peu +à toute autre chance d'avenir, que, même dans cette région haute et +étroite où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait parfaitement +simple que les jeunes gens entrassent à son service, seule carrière +publique qui leur fût ouverte. Une femme d'un esprit très-distingué et +d'un noble coeur, qui me portait quelque amitié, madame de Rémusat se +prit du désir de me faire nommer auditeur au Conseil d'État; son cousin, +M. Pasquier, alors préfet de police et que je rencontrais quelquefois +chez elle, s'y employa de très-bonne grâce; et, de l'avis de mes plus +intimes amis, je ne repoussai point cette proposition, quoique, au fond +de l'âme, elle me causât quelque trouble. C'était au ministère des +affaires étrangères qu'on avait le projet de me faire attacher. +M. Pasquier parla de moi au duc de Bassano, alors ministre de ce +département, et au comte d'Hauterive, directeur des Archives. Le duc +de Bassano me fit appeler. Je vis aussi M. d'Hauterive, esprit fécond, +ingénieux et bienveillant pour les jeunes gens disposés aux fortes +études. Pour m'essayer, ils me chargèrent de rédiger un mémoire sur une +question dont l'Empereur était ou voulait paraître préoccupé, l'échange +des prisonniers français détenus en Angleterre contre les prisonniers +anglais retenus en France. De nombreux documents me furent remis à ce +sujet. Je fis le mémoire, et ne doutant pas que l'Empereur ne voulût +sérieusement l'échange, je mis soigneusement en lumière les principes +du droit des gens qui le commandaient et les concessions mutuelles qui +devaient le faire réussir. Je portai mon travail au duc de Bassano. J'ai +lieu de présumer que je m'étais mépris sur son véritable objet, et que +l'empereur Napoléon, regardant les prisonniers anglais qu'il avait en +France comme plus considérables que les Français détenus en Angleterre, +et croyant que le nombre de ces derniers était pour le gouvernement +anglais une charge incommode, n'avait au fond nulle intention +d'accomplir l'échange. Quoi qu'il en soit, je n'entendis plus parler de +mon mémoire ni de ma nomination. Je me permets de dire que j'en eus peu +de regret. + +Une autre carrière s'ouvrit bientôt pour moi qui me convenait mieux, car +elle était plus étrangère au gouvernement. Mes premiers travaux, surtout +mes _Notes critiques_ sur l'_Histoire de la décadence et de la chute de +l'Empire romain_, de Gibbon, et les _Annales de l'éducation_, recueil +périodique où j'avais abordé quelques-unes des grandes questions +d'éducation publique et privée, avaient obtenu, de la part des hommes +sérieux, quelque attention[2]. Avec une bienveillance toute spontanée, +M. de Fontanes, alors grand maître de l'Université, me nomma professeur +adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacretelle dans la +Faculté des lettres de l'académie de Paris; et peu après, avant que +j'eusse commencé mon enseignement, et comme s'il eût cru n'avoir pas +assez fait pour m'attacher fortement à l'Université, il divisa la chaire +en deux et me nomma professeur titulaire d'histoire moderne, avec +dispense d'âge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris mon +cours au collége du Plessis, en présence des élèves de l'École +normale et d'un public peu nombreux, mais avide d'étude, de mouvement +intellectuel, et pour qui l'histoire moderne, même remontant à ses +plus lointaines sources, aux Barbares conquérants de l'empire romain, +semblait avoir un intérêt pressant et presque Contemporain. + +[Note 2: Je publie, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de ce +volume, une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'écrivit de Bruxelles +à propos des _Annales de l'éducation_, et dans laquelle le caractère +et de l'homme et du temps se montre avec un aimable abandon. (_Pièces +historiques_, n° II.)] + +Ce n'était point là, de la part de M. de Fontanes, simplement un acte +de bienveillance attirée sur moi par quelques pages de moi qu'il avait +lues, ou quelques propos favorables qu'il avait entendus à mon sujet. +Ce lettré épicurien, devenu puissant et le favori intellectuel du +plus puissant souverain de l'Europe, aimait toujours les lettres pour +elles-mêmes et d'un sentiment aussi désintéressé que sincère; le beau le +touchait comme aux jours de sa jeunesse et de ses poétiques travaux. +Et ce qui est plus rare encore, ce courtisan raffiné_ d'un despote +glorieux, cet orateur officiel qui se tenait pour satisfait quand il +avait prêté à la flatterie un noble langage, honorait, quand il la +rencontrait, une indépendance plus sérieuse et prenait plaisir à le lui +témoigner. Peu après m'avoir nommé, il m'invita à dîner à sa maison de +campagne, à Courbevoie; assis près de lui à table, nous causâmes des +études, des méthodes d'enseignement, des lettres classiques et modernes, +vivement, librement, comme d'anciennes connaissances et presque comme +des compagnons de travail. La conversation tomba sur les poëtes latins +et leurs commentateurs; je parlai avec éloge de la grande édition de +Virgile par Heyne, le célèbre professeur de l'Université de Goettingue, +et du mérite de ses dissertations. M. de Fontanes attaqua brusquement +les savants allemands; selon lui, ils n'avaient rien découvert, rien +ajouté aux anciens commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur +Virgile et sur l'antiquité, que le père La Rue. Il était plein d'humeur +contre la littérature allemande en général, philosophes, poëtes, +historiens ou philologues, et décidé à ne pas les croire dignes de son +attention. Je les défendis avec la confiance de ma conviction et de ma +jeunesse, et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, lui dit +en souriant: «Ces protestants, on ne les fait jamais céder.» Mais +loin de m'en vouloir de mon obstination, il se plaisait évidemment au +contraire dans la franchise de ce petit débat. Sa tolérance pour mon +indépendance fut mise un peu plus tard à une plus délicate épreuve. +Quand j'eus à commencer mon cours, en décembre 1812, il me parla de mon +discours d'ouverture et m'insinua que j'y devrais mettre une ou deux +phrases à l'éloge de l'Empereur; c'était l'usage, me dit-il, surtout à +la création d'une chaire nouvelle, et l'Empereur se faisait quelquefois +rendre compte par lui de ces séances. Je m'en défendis; je ne voyais +à cela, lui dis-je, point de convenance générale; j'avais à faire +uniquement de la science devant un public d'étudiants; je ne pouvais +être obligé d'y mêler de la politique, et de la politique contre mon +opinion: «Faites comme vous voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un +mélange visible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, on s'en +prendra à moi; je nous défendrai, vous et moi, comme je pourrai[3].» + +[Note 3: Malgré ses imperfections, que personne ne sentira plus que moi, +on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ce discours, ma première +leçon d'histoire et ma première parole publique, et qui est resté enfoui +dans les archives de la Faculté des lettres, depuis le jour où il y fut +prononcé, il y a quarante-cinq ans. Je le joins aux _Pièces historiques_ +(n° III).] + +Il faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant que d'esprit +généreux en renonçant si vite et de si bonne grâce à l'exigence qu'il +m'avait témoignée. Pour le maître qu'il servait, l'opposition de la +société où je vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine; +c'était une pure opposition de pensée et de conversation, sans dessein +précis, sans passion efficace, grave pour la longue vue du philosophe, +mais indifférente à l'action du politique, et disposée à se contenter +longtemps de l'indépendance des idées et des paroles dans l'inaction de +la vie. + +En entrant dans l'Université, je me trouvai en contact avec une autre +opposition, moins apparente, mais plus sérieuse sans être, pour le +moment, plus active. M. Royer-Collard, alors professeur d'histoire de la +philosophie et doyen de la Faculté des lettres, me prit en prompte et +vive amitié. Nous ne nous connaissions pas auparavant; j'étais beaucoup +plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit +nombre de relations intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour +l'autre. C'était un homme, non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien +temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la +jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes, +sans déserter sa cause primitive et nationale. Esprit admirablement +libre et élevé avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus +profond qu'étendu, plus capable de mener loin une idée que d'en combiner +plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur +les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté +à répandre, sur des formes un peu solennelles, l'éclat imprévu d'une +imagination forte excitée par des impressions très-vives. Avant d'être +appelé à enseigner la philosophie, il n'en avait pas fait une étude +spéciale, ni le but principal de ses travaux, et dans nos vicissitudes +politiques de 1789 à 1814, il n'avait jamais joué un rôle important, ni +hautement épousé aucun parti. Mais il avait reçu dans sa jeunesse, sous +l'influence des traditions de Port-Royal, une forte éducation classique +et chrétienne; et après la _Terreur_, sous le régime du Directoire, il +était entré dans le petit comité royaliste qui correspondait avec Louis +XVIII, non pour conspirer, mais pour éclairer ce prince sur le véritable +état du pays, et lui donner des conseils aussi bons pour la France que +pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient +se retrouver un jour. Il était donc décidément spiritualiste en +philosophie et royaliste en politique; restaurer l'âme dans l'homme et +le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa +grande pensée: «Vous ne pouvez pas croire, m'écrivait-il en 1823, que +j'aie jamais pris le mot _Restauration_ dans le sens étroit et borné +d'un fait particulier; mais j'ai regardé et je regarde encore ce fait +comme l'expression d'un certain système de société et de gouvernement, +et comme la condition, dans les circonstances de la France, de l'ordre, +de la justice et de la liberté; tandis que, sans cette condition, le +désordre, la violence, et un despotisme irrémédiable, né des choses +et non des hommes, sont la conséquence nécessaire de l'esprit et des +doctrines politiques de la révolution.» Passionnément pénétré de cette +idée, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec +succès, dans sa chaire, contre l'école matérialiste du XVIIIe siècle, et +suivait du fond de son cabinet, avec anxiété mais non sans espoir, les +chances du jeu terrible où Napoléon jouait tous les jours son empire. + +Par ses grands instincts, Napoléon était spiritualiste; les hommes de +son ordre ont des éclairs de lumière et des élans de pensée qui leur +entr'ouvrent la sphère des hautes vérités. Dans ses bons moments, le +spiritualisme renaissant sous son règne, et sapant le matérialisme du +dernier siècle, lui était sympathique et agréable. Mais le despote avait +de prompts retours qui l'avertissaient qu'on n'élève pas les âmes sans +les affranchir, et la philosophie spiritualiste de M. Royer-Collard +l'offusquait alors autant que l'idéologie sensualiste de M. de Tracy. +C'était de plus un des traits de génie de Napoléon qu'il se souvenait +constamment de ces Bourbons si oubliés, et savait bien que là étaient +ses seuls concurrents au trône de France. Au plus fort de ses grandeurs, +il avait plus d'une fois exprimé cette idée, et elle lui revenait plus +claire et plus pressante quand il sentait approcher le péril. A ce titre +encore, M. Royer-Collard et ses amis, dont il connaissait bien les +sentiments et les relations, lui étaient profondément suspects et +importuns. Non que leur opposition, Napoléon le savait bien aussi, fût +active ni puissante; les événements ne se décidaient pas dans ce petit +cercle; mais là étaient les plus justes pressentiments de l'avenir et +les plus sensés amis du gouvernement futur. + +Ils n'avaient entre eux que des conversations bien vagues et à voix +bien basse quand l'Empereur vint donner lui-même à leurs idées une +consistance et une publicité qu'ils étaient loin de prétendre. Lorsqu'il +fit remettre au Sénat et au Corps législatif, réunis le 19 décembre +1813, quelques-unes des pièces de ses négociations avec les puissances +coalisées, en provoquant la manifestation de leurs sentiments à ce +sujet, s'il avait eu le sincère dessein de faire la paix, ou de +convaincre sérieusement la France que, si la paix ne se faisait pas, +ce n'était point par l'obstination de sa volonté conquérante, il eût +trouvé, à coup sûr, dans ces deux corps, quelque énervés qu'ils fussent, +un énergique et populaire appui. Je voyais souvent, et assez intimement, +trois des cinq membres de la commission du Corps législatif, MM. +Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les +dispositions des deux autres, MM. Laîné et Flaugergues. M. Maine-Biran, +qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite réunion +philosophique où nous causions librement de toutes choses, nous tenait +au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps +législatif lui-même. Quoique royaliste d'origine (il avait été dans sa +jeunesse garde du corps de Louis XVI), il était étranger à tout parti et +à toute intrigue, consciencieux jusqu'au scrupule, timide même quand sa +conscience ne lui commandait pas absolument le courage, peu politique +par goût, et en tout cas fort éloigné de prendre jamais une résolution +extrême, ni aucune initiative d'action. M. Gallois, homme du monde et +d'étude, libéral modéré de l'école philosophique du XVIIIe siècle, +s'occupait plus de soigner sa bibliothèque que de rechercher une +importance publique, et voulait s'acquitter dignement envers son pays +sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manières +et de langage, comme Provençal et comme poëte, M. Raynouard n'était +cependant pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait-on, +contre les abus tyranniques de l'administration impériale, n'auraient +pas empêché qu'il ne se contentât de ces satisfactions tempérées qui, +dans le présent, sauvent l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M. +Flaugergues, honnête républicain qui avait pris le deuil à la mort de +Louis XVI, roide d'esprit et de caractère, était capable de résolutions +énergiques, mais solitaires, et influait peu sur ses collègues, +quoiqu'il parlât beaucoup. M. Laîné, au contraire, avait le coeur chaud +et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans beaucoup +d'originalité ni de force; sa parole était pénétrante et saisissante +quand il était lui-même vivement ému; républicain jadis, mais resté +simplement partisan généreux des idées et des sentiments de liberté, +il fut promptement adopté comme le premier homme de la commission et +accepta sans hésiter d'être son organe. Mais il n'avait, comme ses +collègues, point d'hostilité préméditée, ni d'engagement secret contre +l'Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l'expression sérieuse +du voeu de la France, au dehors pour une politique sincèrement +pacifique, au dedans pour le respect des droits publics et l'exercice +légal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l'expression modérée de ces +modestes sentiments. Avec de tels hommes, animés de telles vues, il +était aisé de s'entendre; Napoléon ne voulut pas même écouter. On sait +comment il fit tout à coup supprimer le rapport, ajourna le Corps +législatif, et avec quel emportement à la fois calculé et brutal il +traita, en les recevant le 1er janvier 1814, les députés et leurs +commissaires: «Qui êtes-vous pour m'attaquer? C'est moi qui suis le +représentant de la nation. S'en prendre à moi, c'est s'en prendre à +elle. J'ai un titre et vous n'en avez pas... M. Laîné, votre rapporteur, +est un méchant homme, qui correspond avec l'Angleterre par l'entremise +de l'avocat Desèze. Je le suivrai de l'oeil. M. Raynouard est un +menteur.» En faisant communiquer à la commission les pièces de la +négociation, Napoléon avait interdit à son ministre des affaires +étrangères, le duc de Vicence, d'y placer celle qui faisait connaître à +quelles conditions les puissances alliées étaient prêtes à traiter, +ne voulant, lui, s'engager à aucune base de paix. Son ministre de +la police, le duc de Rovigo, se chargea de pousser jusqu'au bout +l'indiscrétion de sa colère: «Vos paroles sont bien imprudentes, dit-il +aux membres de la commission, quand il y a un Bourbon à cheval.» Ainsi, +dans la situation la plus extrême, sous le coup des plus éclatants +avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois faisait +parade de pouvoir absolu; le conquérant vaincu laissait voir que les +négociations n'étaient pour lui qu'un moyen d'attendre les retours +des chances de la guerre; et le chef ébranlé de la dynastie nouvelle +proclamait lui-même que l'ancienne dynastie était là, prête à lui +succéder. + +Le jour était venu où la gloire même ne répare plus les fautes qu'elle +couvre encore. La campagne de 1814, ce chef-d'oeuvre continu d'habileté +et d'héroïsme du chef comme des soldats, n'en porta pas moins +l'empreinte de la fausse pensée et de la fausse situation de l'Empereur. +Il flotta constamment entre la nécessité de couvrir Paris et sa passion +de reconquérir l'Europe, voulant sauver à la fois son trône et son +ambition, et changeant à chaque instant de tactique, selon que le péril +fatal ou la chance favorable lui semblait l'emporter. Dieu vengeait la +justice et le bon sens en condamnant le génie qui les avait tant bravés +à succomber dans l'hésitation et le tâtonnement, sous le poids de ses +inconciliables désirs et de ses impossibles volontés. + +Pendant que Napoléon usait dans cette lutte suprême les restes de sa +fortune et de sa puissance, il ne lui vint d'aucun point de la France, +ni de Paris, ni des départements, et pas plus de l'opposition que +du public, aucune traverse, aucun obstacle. Il n'y avait point +d'enthousiasme pour sa défense et peu de confiance dans son succès; mais +personne ne tentait rien contre lui; des conversations malveillantes, +quelques avertissements préparatoires, quelques allées et venues à +raison de l'issue qu'on entrevoyait, c'était là tout. L'Empereur +agissait en pleine liberté et avec toute la force que comportaient son +isolement et l'épuisement moral et matériel du pays. On n'a jamais vu +une telle inertie publique au milieu de tant d'anxiété nationale, ni +des mécontents s'abstenant à ce point de toute action, ni des agents si +empressés à désavouer leur maître en restant si dociles à le servir. +C'était une nation de spectateurs harassés, qui avaient perdu toute +habitude d'intervenir eux-mêmes dans leur propre sort, et qui ne +savaient quel dénoûment ils devaient désirer ou craindre à ce drame +terrible dont ils étaient l'enjeu. + +Je me lassai de rester immobile à ma place devant ce spectacle, et ne +prévoyant pas quand ni comment il finirait, je résolus, vers le milieu +de mars, d'aller à Nîmes passer quelques semaines auprès de ma mère +que je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant les yeux +l'aspect de Paris, entre autres de la rue de Rivoli que l'on commençait +alors à construire, quand je la traversai le matin de mon départ: point +d'ouvriers, point de mouvement, des matériaux entassés sans emploi, des +échafaudages déserts, des constructions abandonnées faute d'argent, de +bras et de confiance, des ruines neuves. Partout, dans la population, +un air de malaise et d'oisiveté inquiète, comme de gens à qui manquent +également le travail et le repos. Pendant mon voyage, sur les routes, +dans les villes et dans les campagnes, même apparence d'inaction et +d'agitation, même appauvrissement visible du pays; beaucoup plus de +femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes conscrits tristement +en marche pour leur corps; des malades et des blessés refluant à +l'intérieur; une nation mutilée et exténuée. Et à côté de cette détresse +matérielle, une grande perplexité morale, le trouble de sentiments +contraires, le désir ardent de la paix et la haine violente de +l'étranger; des alternatives, envers Napoléon, d'irritation et de +sympathie, tantôt maudit comme l'auteur de tant de souffrances, tantôt +célébré comme le défenseur de la patrie et le vengeur de ses injures. Et +ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoique je fusse loin d'en +mesurer dès lors toute la portée, c'était la profonde inégalité de ces +sentiments divers dans les diverses classes de la population. Au sein +des classes aisées et éclairées, le désir de la paix, le dégoût des +exigences et des aventures du despotisme impérial, la prévoyance +raisonnée de sa chute et les perspectives d'un autre régime politique +dominaient évidemment. Le peuple, au contraire, ne sortait par moments +de sa lassitude que pour se livrer à ses colères patriotiques et à ses +souvenirs révolutionnaires; le régime impérial l'avait discipliné sans +le réformer; les apparences étaient calmes, mais au fond on eût pu dire +des masses populaires, comme des émigrés, qu'elles n'avaient rien oublié +ni rien appris. Point d'unité morale dans le pays; point de pensée ni de +passion commune, malgré l'expérience et le malheur communs. La nation +était presque aussi aveuglément et aussi profondément divisée dans sa +langueur qu'elle l'avait été naguère dans ses emportements. + +J'entrevoyais ces mauvais symptômes; mais j'étais jeune et bien plus +préoccupé des espérances de l'avenir que de ses périls. J'appris bientôt +à Nîmes les événements accomplis à Paris; M. Royer-Collard m'écrivit +pour me presser de revenir; je partis sur-le-champ, et peu de jours +après mon arrivée, je fus nommé secrétaire général du ministère de +l'intérieur, que le Roi venait de confier à l'abbé de Montesquiou. + + + + CHAPITRE II. + +LA RESTAURATION. + +Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et vrai +caractère de la Restauration.--Faute capitale du Sénat impérial.--La +Charte s'en ressent.--Objections diverses à la Charte.--Pourquoi elles +furent vaines.--Ministère du roi Louis XVIII.--Inaptitude des principaux +ministres au gouvernement constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé +de Montesquiou.--M. de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires +auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux Chambres de +l'exposé de la situation du royaume.--Loi sur la presse.--Ordonnance +pour la réforme de l'instruction publique.--État du gouvernement et +du pays.--Leur inexpérience commune.--Effets du régime de +liberté.--Appréciation du mécontentement public et des complots.--Mot de +Napoléon sur la facilité de son retour. + +(1814-1815.) + +Je n'hésitai point à entrer, sous de tels auspices, dans les affaires. +Aucun engagement antérieur, aucun motif personnel ne me portaient vers +la Restauration. Je suis de ceux que l'élan de 1789 a élevés et qui ne +consentiront point à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien régime +par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti contre l'ancienne France +aucune amertume. Né bourgeois et protestant, je suis profondément dévoué +à la liberté de conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les +grandes conquêtes de notre ordre social. Mais ma confiance dans ces +conquêtes est pleine et tranquille, et je ne me crois point obligé, +pour servir leur cause, de considérer la maison de Bourbon, la noblesse +française et le clergé catholique comme des ennemis. Il n'y a plus +maintenant que des forcenés qui crient: «A bas les nobles! à bas les +prêtres!» Pourtant bien des gens honnêtes et sensés, et qui désirent +ardemment que les révolutions finissent, ont encore au fond du coeur +quelques restes des sentiments auxquels ce cri répond. Qu'ils y +prennent garde: ces sentiments sont essentiellement révolutionnaires et +antisociaux; l'ordre ne se rétablira point tant que les honnêtes gens +les laisseront passer avec une secrète complaisance. J'entends cet ordre +vrai et durable dont, pour durer elle-même et prospérer, toute grande +société a besoin. Les intérêts et les droits conquis de nos jours ont +pris rang dans la France, dont ils font désormais la vie et la force; +mais parce qu'elle est pleine d'éléments nouveaux, la société française +n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a été jadis +que renoncer à ce qu'elle est aujourd'hui; elle établirait dans son sein +le trouble et l'abaissement continus si elle demeurait hostile à sa +propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie à travers +les siècles. Pour moi, j'ai toujours porté, aux faits et aux noms qui +ont tenu une grande place dans notre destinée, un respect affectueux; et +tout homme nouveau que je suis, quand le roi Louis XVIII est rentré la +Charte à la main, je ne me suis point senti irrité ni humilié d'avoir à +jouir de nos libertés, ou à les défendre, sous l'ancienne race des rois +de France, et en commun avec tous les Français, nobles ou bourgeois, +dussent leurs anciennes rivalités être encore quelque temps une source +de méfiance et d'agitation. + +Les étrangers! leur souvenir a été la plaie de la Restauration et le +cauchemar de la France sous son empire. Sentiment bien légitime en soi! +La passion jalouse de l'indépendance et de la gloire nationales double +la force des peuples dans les jours prospères et sauve leur dignité dans +les revers. S'il avait plu à Dieu de me jeter dans les rangs des soldats +de Napoléon, peut-être cette passion aurait, seule aussi, dominé mon +âme. Placé dans la vie civile, d'autres idées, d'autres instincts m'ont +fait chercher ailleurs que dans la prépotence par la guerre la grandeur +et la force de mon pays. J'ai aimé et j'aime surtout la politique juste +et la liberté sous la loi. J'en désespérais avec l'Empire; je les +espérai de la Restauration. On m'a quelquefois reproché de ne pas +m'associer assez vivement aux impressions publiques. Partout où je +les rencontre sincères et fortes, je les respecte et j'en tiens grand +compte; mais je ne me crois point tenu d'abdiquer ma raison pour les +partager, ni de déserter, pour leur plaire, l'intérêt réel et permanent +du pays. C'était vraiment une absurde injustice de s'en prendre à la +Restauration de la présence de ces étrangers que l'ambition insensée de +Napoléon avait seule amenés sur notre sol et que les Bourbons pouvaient +seuls en éloigner par une prompte et sûre paix. Les ennemis de la +Restauration se sont jetés, pour la condamner dès son premier jour, dans +des contradictions étranges: à les en croire, tantôt elle a été imposée +à la France par les baïonnettes ennemies; tantôt personne, en 1814, ne +se souciait d'elle, pas plus l'Europe que la France; quelques vieilles +fidélités, quelques défections soudaines, quelques intrigues égoïstes la +firent seules prévaloir. Puéril aveuglement de l'esprit de parti! Plus +on prouvera qu'aucune volonté générale, aucune grande force, intérieure +ou extérieure, n'appelait et n'a fait la Restauration, plus on mettra +en lumière sa force propre et intime et cette nécessité supérieure qui +détermina l'événement. Je m'étonne toujours que des esprits libres et +distingués s'emprisonnent ainsi dans les subtilités ou les crédulités de +la passion, et n'éprouvent pas le besoin de regarder les choses en face +et de les voir telles qu'elles sont réellement. Dans la redoutable +crise de 1814, le rétablissement de la maison de Bourbon était la +seule solution naturelle et sérieuse, la seule qui se rattachât à des +principes indépendants des coups de la force comme des caprices de la +volonté humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour les intérêts +nouveaux de la société française; mais, sous l'égide d'institutions +mutuellement acceptées, on pouvait aussi en attendre les deux biens dont +la France avait le plus pressant besoin et qui lui manquaient le plus +depuis vingt-cinq ans, la paix et la liberté. Grâce à ce double espoir, +non-seulement la Restauration s'accomplit sans effort; mais, en dépit +des souvenirs révolutionnaires, elle fut promptement et facilement +accueillie de la France. Et la France eut raison, car la Restauration +lui donna en effet la paix et la liberté. + +Jamais on n'avait plus parlé de paix en France que depuis vingt-cinq +ans; l'Assemblée constituante avait proclamé: «Plus de conquêtes;» la +Convention nationale célébrait l'union des peuples; l'empereur Napoléon +avait conclu, en quinze ans, plus de traités de paix qu'aucun autre roi. +Jamais la guerre n'avait si souvent éclaté et recommencé; jamais la paix +n'avait été un mensonge si court; les traités n'étaient que des trêves +pendant lesquelles on préparait de nouveaux combats. + +Il en était de la liberté comme de la paix: célébrée et promise d'abord +avec enthousiasme, elle avait promptement disparu devant la discorde +civile, sans qu'on cessât de la célébrer et de la promettre; puis, pour +mettre fin à la discorde, on avait mis fin aussi à la liberté. Tantôt +on s'était enivré du mot sans se soucier de la réalité du fait; tantôt, +pour échapper à une fatale ivresse, le fait et le mot avaient été +presque également proscrits et oubliés. + +La paix et la liberté réelles revenaient avec la Restauration. La guerre +n'était, pour les Bourbons, ni une nécessité, ni une passion; ils +pouvaient régner sans recourir chaque jour à quelque nouveau déploiement +de forces, à quelque nouvel ébranlement de l'imagination des peuples. +Avec eux, les gouvernements étrangers pouvaient croire et croyaient en +effet à la paix sincère et durable. De même la liberté que la France +recouvrait en 1814 n'était le triomphe ni d'une école philosophique, +ni d'un parti politique; les passions turbulentes, les entêtements +théoriques, les imaginations à la fois ardentes et oisives n'y +trouvaient point la satisfaction de leurs appétits sans règle et sans +frein; c'était vraiment la liberté sociale, c'est-à-dire la jouissance +pratique et légale des droits essentiels à la vie active des citoyens +comme à la dignité morale de la nation. + +Quelles seraient les garanties de la liberté et par conséquent de tous +les intérêts que la liberté devait elle-même garantir? Par quelles +institutions s'exerceraient le contrôle et l'influence du pays dans son +gouvernement? C'était là le problème souverain que, le 6 avril 1814, +le Sénat impérial tenta, sans succès, de résoudre par son projet +de constitution, et que, le 4 juin, le roi Louis XVIII résolut +effectivement par la Charte. + +On a beaucoup et justement reproché aux sénateurs de 1814 l'égoïsme +avec lequel, en renversant l'Empire, ils s'attribuèrent à eux-mêmes +non-seulement l'intégrité, mais la perpétuité des avantages matériels +dont l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, et de celles +qui décrient le plus les pouvoirs dans l'esprit des peuples, car elles +blessent à la fois les sentiments honnêtes et les passions envieuses. Le +Sénat en commit une autre, moins palpable et plus conforme aux préjugés +du pays, mais encore plus grave à mon sens, et comme méprise politique, +et par ses conséquences. Au même moment où il proclamait le retour +de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'élire le Roi, +méconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire, +et pratiquant le droit républicain en rétablissant la monarchie. +Contradiction choquante entre les principes et les actes, puérile +bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et déplorable +confusion des droits comme des idées. Évidemment c'était par nécessité, +non par choix, et à raison de son titre héréditaire, non comme l'élu du +jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trône de France. Il n'y avait +de vérité, de dignité et de prudence que dans une seule conduite: +reconnaître hautement le droit monarchique dans la maison de Bourbon, et +lui demander de reconnaître hautement à son tour les droits nationaux, +tels que les proclamaient l'état du pays et l'esprit du temps. Cet +aveu et ce respect mutuels des droits mutuels sont l'essence même du +gouvernement libre; c'est en s'y attachant fermement qu'ailleurs la +monarchie et la liberté se sont développées ensemble, et c'est en y +revenant franchement que les rois et les peuples out mis fin à ces +guerres intérieures qu'on appelle des révolutions. Au lieu de cela, le +Sénat, à la fois obstiné et timide, en voulant placer sous le drapeau +de l'élection républicaine la monarchie restaurée, ne fit qu'évoquer le +principe despotique en face du principe révolutionnaire, et susciter +pour rival au droit absolu du peuple le droit absolu du Roi. + +La Charte se ressentit de cette impolitique conduite; obstinée et timide +à son tour, et voulant couvrir la retraite de la royauté comme la +révolution avait voulu couvrir la sienne, elle répondit aux prétentions +du régime révolutionnaire par les prétentions de l'ancien régime, et se +présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce +qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre, +une série d'articles nouveaux ajoutés, d'un commun accord, au pacte +d'ancienne union entre la nation et le roi. + +Ce fut là contre la Charte, dès qu'elle parut, le grief des libéraux de +la Révolution: leurs adversaires, les hommes de l'ancien régime, lui +adressaient d'autres reproches; les plus fougueux, comme les disciples +de M. de Maistre, ne lui pardonnaient pas son existence même; selon eux, +le pouvoir absolu, seul légitime en soi, convenait seul à la France; les +modérés, comme M. de Villèle dans l'écrit qu'il publia à Toulouse contre +la déclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de constitution, qui +devint la Charte, d'être une machine d'importation anglaise, étrangère à +l'histoire, aux idées, aux moeurs de la France, «et qui coûterait plus +à établir, disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coûterait à +réparer.» + +Je ne songe pas à entrer ici, avec les apôtres du pouvoir absolu, dans +une discussion de principes; en ce qui touche la France et notre temps, +l'expérience, une expérience foudroyante leur a répondu. Le pouvoir +absolu ne peut appartenir, parmi nous, qu'à la révolution et à ses +descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais pour combien d'années, +rassurer les masses sur leurs intérêts en leur refusant les garanties +de la liberté. Pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir +absolu est impossible; avec eux, la France a besoin d'être libre; elle +n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'oeil et la main. + +Les objections des modérés étaient plus spécieuses. Le gouvernement +établi par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un +peu étrangère. Peut-être aussi pouvait-on dire qu'il supposait dans le +pays un élément aristocratique plus fort et un esprit politique plus +exercé qu'on n'en devait présumer en France. Une autre difficulté plus +cachée, mais réelle, l'attendait; la Charte n'était pas seulement le +triomphe de 1789 sur l'ancien régime; c'était la victoire de l'un +des partis libéraux de 1789 sur ses rivaux comme sur ses ennemis, la +victoire des partisans d'une constitution analogue à la Constitution +anglaise sur les auteurs de la Constitution de 1791 et sur les +républicains aussi bien que sur les défenseurs de l'ancienne monarchie. +Source féconde en hostilités d'amour-propre; base un peu étroite pour un +établissement nouveau dans un grand et vieil État. + +Mais toutes ces objections étaient en 1814 de nul poids; la situation +était impérieuse et urgente; il s'agissait de réformer l'ancienne +monarchie en la rétablissant. De tous les systèmes de réforme proposés +ou tentés depuis 1789, celui que la Charte fit prévaloir était le plus +généralement accrédité dans le public comme parmi les politiques de +profession. La controverse n'est pas de mise en de tels moments; les +résolutions qu'adoptent les hommes d'action sont le résumé des idées +communes à la plupart des hommes de sens. La république, c'était la +révolution; la Constitution de 1791, c'était l'impuissance dans le +gouvernement; l'ancienne Constitution française, si on pouvait lui +donner ce nom, avait été trouvée vaine en 1789, également hors d'état de +se maintenir et de se réformer; ce qu'elle avait eu jadis de grand, les +Parlements, les Ordres, les diverses institutions locales étaient si +évidemment impossibles à rétablir, que nul homme sérieux ne songea à le +proposer. La Charte était écrite d'avance dans l'expérience et la pensée +du pays; elle sortit naturellement de l'esprit de Louis XVIII revenant +d'Angleterre comme des délibérations du Sénat secouant le joug de +l'Empire; elle fut l'oeuvre de la nécessité et de la raison du temps. + +Prise en elle-même, et en dépit de ses imperfections propres comme des +objections de ses adversaires, la Charte était une machine politique +très-praticable; le pouvoir et la liberté y trouvaient de quoi s'exercer +ou se défendre efficacement, et les ouvriers ont bien plus manqué à +l'instrument que l'instrument aux ouvriers. + +Très-divers de caractère et très-inégaux d'esprit et de mérite, les +trois principaux ministres de Louis XVIII à cette époque, M. de +Talleyrand, l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas, étaient tous trois +presque également impropres au gouvernement qu'ils étaient chargés de +fonder. + +Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens point pour obligé de +dire, sur les hommes que je rencontre en passant, tout ce que je pense. +Je ne dois rien à M. de Talleyrand; dans ma vie publique, il m'a même +plutôt desservi que secondé; mais quand on a beaucoup connu un homme +considérable et accepté longtemps avec lui de bons rapports, on se doit +à soi-même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talleyrand venait +de déployer dans la crise de la Restauration une sagacité hardie et de +sang-froid, un grand art de prépondérance, et il devait bientôt déployer +à Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France en +Europe, les mêmes qualités et d'autres encore aussi peu communes et +aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrès, il n'était +ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de +gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il +excellait à traiter par la conversation, par l'agrément et l'habile +emploi des relations sociales, avec les individus isolés; mais +l'autorité du caractère, la fécondité de l'esprit, la promptitude de +résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des +idées générales et des passions publiques, tous ces grands moyens +d'action sur les hommes réunis lui manquaient absolument. Il n'avait pas +davantage le goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre +condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et indolent, flatteur et +dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de +servir sans servilité, prêt à tout et capable de toutes les souplesses +utiles à sa fortune en conservant toujours des airs et reprenant au +besoin des allures d'indépendance; politique sans scrupules, indifférent +aux moyens et presque aussi au but pourvu qu'il y trouvât son succès +personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux +dans le péril, propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais +à qui le grand air et le grand jour de la liberté ne convenaient point; +il s'y sentait dépaysé et n'y savait pas agir. Il se hâta de sortir des +Chambres et de France pour aller retrouver à Vienne sa société et sa +sphère. + +Homme de cour autant que M. de Talleyrand et d'ancien régime bien plus +purement que lui, l'abbé de Montesquiou était plus capable de tenir sa +place dans le régime constitutionnel. Pour le pratiquer à cette époque +d'incertitude, il était en meilleure position. Auprès du Roi et des +royalistes, il se sentait fort; il avait été inébranlablement fidèle à +sa cause, à sa classe, à ses amis, à son maître; il ne craignait pas +qu'on le taxât de révolutionnaire, ni qu'on lui jetât à la tête de +fâcheux souvenirs. Par son désintéressement bien connu et la simplicité +de sa vie, il avait la confiance des honnêtes gens. Il était d'un +caractère ouvert, d'un esprit agréable et abondant, prompt à la +conversation, sans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait +traiter avec les hommes de condition moyenne, quoiqu'un fond de hauteur +et quelquefois même d'impertinence aristocratique perçât dans ses +manières et dans ses paroles; mais les esprits fins s'en apercevaient +seuls; la plupart le trouvaient bon homme et sans prétentions. + +Dans les Chambres, il parlait sinon éloquemment, du moins facilement, +spirituellement, et souvent avec une verve agréable. Il aurait pu bien +servir le gouvernement constitutionnel s'il y avait cru et s'il l'avait +aimé; mais il l'acceptait sans foi et sans goût, comme une nécessité +qu'il fallait éluder et amoindrir de son mieux en la subissant. Par +habitude, par déférence pour son parti, ou plutôt pour sa propre +coterie, il revenait sans cesse aux traditions et aux tendances de +l'ancien régime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des +habiletés superficielles ou par d'assez mauvaises raisons dont il se +payait quelquefois lui-même. Un peu en plaisantant, un peu sérieusement, +il offrit un jour à M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le +titre de comte: «Comte? lui répondit sur le même ton M. Royer-Collard, +comte vous-même.» L'abbé de Montesquiou sourit un peu tristement à cette +boutade de fierté bourgeoise. Il croyait l'ancien régime vaincu; mais il +eût voulu le faire rajeunir et ressusciter par la société nouvelle. Il +s'y prenait mal en se figurant qu'on pouvait impunément choquer ses +instincts pourvu qu'on ménageât ses intérêts, et qu'elle se laisserait +gagner par des caresses sans sympathie. Homme parfaitement honorable, +d'un coeur plus libéral que ses idées, d'un esprit distingué, éclairé, +naturel avec élégance, mais léger, inconséquent, distrait, peu propre +aux luttes âpres et longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors +d'état de conduire son parti et de se conduire lui-même dans les voies +où sa raison lui disait de marcher. + +M. de Blacas n'avait point de perplexité semblable. Non que ce fût +un homme violent, ni un partisan décidé de la réaction +contre-révolutionnaire; il était modéré par froideur d'esprit et par +crainte de compromettre le Roi, auquel il était sincèrement dévoué, +plutôt que par clairvoyance; mais ni sa modération ni son dévouement ne +lui donnaient aucune intelligence du véritable état du pays, ni presque +aucun désir de s'en préoccuper. Il resta aux Tuileries ce qu'il était +à Hartwell, un gentilhomme de province, un émigré, un courtisan et un +favori, fidèle, courageux, ne manquant point de dignité personnelle ni +de savoir-faire domestique, mais sans esprit politique, sans ambition +ni activité d'homme d'État, à peu près aussi étranger à la France qu'il +l'était avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement plus +qu'il ne prétendait à gouverner lui-même, prenait plus de part aux +querelles ou aux intrigues du palais qu'aux délibérations du Conseil, et +nuisait bien plus aux affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en +s'en mêlant. + +Je ne crois pas qu'il eût été impossible à un roi actif et ferme dans +ses desseins d'employer utilement et à la fois ces trois hommes, quelque +divers et incohérents qu'ils fussent entre eux: aucun d'eux n'aspirait à +gouverner l'État, et, chacun dans sa sphère, ils pouvaient bien servir. +M. de Talleyrand ne demandait pas mieux que de ne traiter qu'avec +l'Europe; l'abbé de Montesquiou n'avait nulle envie de dominer à la +cour; et M. de Blacas, froid, prudent et fidèle, pouvait être, contre +les prétentions et les menées des princes et des courtisans, un utile +favori. Mais Louis XVIII n'était nullement propre à gouverner ses +ministres; il avait, comme roi, de grandes qualités négatives ou +expectantes, peu de qualités actives et efficaces; imposant d'apparence, +judicieux, fin, mesuré, il savait contenir, arrêter, déjouer; il était +hors d'état d'inspirer, de diriger, de donner l'impulsion en tenant les +rênes. Il avait peu d'idées et point de passion; la forte application +au travail ne lui convenait guère mieux que le mouvement. Il maintenait +bien son rang, son droit, son pouvoir, et se défendait assez bien des +fautes; mais sa dignité et sa prudence une fois rassurées, il laissait +aller et faire, trop peu énergique d'âme et de corps pour dominer les +hommes et les faire concourir à l'accomplissement de ses volontés. + +Dans mon inexpérience et à mon poste secondaire dans un département +spécial, j'étais loin de sentir tout le vice de cette absence d'unité et +de direction efficace dans le gouvernement. L'abbé de Montesquiou m'en +parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il était de ceux qui ont +assez d'esprit et de probité pour ne pas se faire illusion sur leurs +propres fautes. Il avait pris grande confiance en moi: non qu'il ne se +fût fait autour de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts +pour l'en empêcher; mais avec une ironie libérale, il répondait à ceux +qui lui reprochaient ma qualité de protestant: «Croyez-vous que je veux +le faire pape?» Expansif et causeur, il me racontait ses ennuis à la +cour, son humeur contre M. de Blacas, son impuissance tantôt à faire +faire ce qu'il jugeait bon, tantôt à empêcher ce qui devait nuire. +Il allait bien au delà de ce laisser-aller de conversation; il me +chargeait, dans son département, de beaucoup d'affaires étrangères à mes +attributions naturelles, et m'eût volontiers laissé prendre une bonne +part de son pouvoir[4]. J'intervins ainsi, durant son ministère, dans +trois circonstances importantes, les seules auxquelles je veuille +m'arrêter, car je n'écris point l'histoire de ce temps; je ne retrace +que ce que j'ai moi-même fait, vu ou pensé dans le cours général des +Événements. + +[Note 4: Je joins aux _Pièces historiques_, deux lettres que l'abbé de +Montesquiou m'écrivit en 1815 et 1816, et qui donnent une idée de mes +rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son esprit. (_Pièces +historiques_, n° IV.)] + +La Charte promulguée et le gouvernement établi, je demandai à l'abbé de +Montesquiou s'il ne serait pas bon que le Roi fît mettre sous les yeux +des Chambres un exposé de la situation dans laquelle, à l'intérieur, il +avait trouvé la France, constatant ainsi les résultats du régime qui +l'avait précédé, et faisant pressentir l'esprit de celui qu'il voulait +fonder. L'idée plut au ministre; le Roi l'agréa; je me mis aussitôt à +l'oeuvre; l'abbé de Montesquiou travailla de son côté, car il écrivait +bien et y prenait plaisir; et le 12 juillet, l'Exposé fut présenté aux +deux Chambres qui en remercièrent le roi par des adresses. C'était, sans +violence comme sans ménagement, le tableau des souffrances que la +guerre illimitée et continue avait infligées à la France, et des plaies +matérielles et morales qu'elle laissait à guérir. Étrange tableau à +mettre en regard de ceux que Napoléon, sous le Consulat et l'Empire +naissant, avait fait publier aussi, et qui célébraient, à bon droit +alors, l'ordre rétabli, l'administration créée, la prospérité ranimée, +tous les excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore sensé. +Les deux tableaux étaient parfaitement vrais l'un et l'autre quoique +immensément contraires, et c'était précisément dans leur contraste +que résidait l'éclatante moralité à laquelle l'histoire du despotisme +impérial venait d'aboutir. L'abbé de Montesquiou aurait dû placer les +glorieuses constructions du Consulat à côté des ruines méritées de +l'Empire; loin d'y rien perdre, l'impression que son travail était +destiné à produire y aurait gagné; mais les hommes ne se décident guère +à louer leurs ennemis, même pour leur nuire: en ne retraçant que les +désastres de Napoléon, l'Exposé de l'état du royaume en 1814 manquait de +grandeur et semblait manquer d'équité. Par où cet Exposé faisait honneur +au pouvoir qui le présentait, c'était par le sentiment moral, l'esprit +libéral et l'absence de toute charlatanerie qui s'y faisaient remarquer: +mérites dont les gens de bien et de sens étaient touchés, mais qui ne +frappaient guère un public accoutumé au fracas éblouissant du pouvoir +qui venait de tomber. + +Un autre Exposé, plus spécial mais d'un intérêt plus pressant, fut +présenté, peu de jours après, par le ministre des finances à la Chambre +des députés: c'était l'état des dettes que l'Empire léguait à la +Restauration, et le plan du ministre pour faire face soit à cet +arriéré, soit au service des années 1814 et 1815. De tous les hommes +de gouvernement de mon temps, je n'en ai connu aucun qui fût plus +véritablement que le baron Louis un homme public, passionné pour +l'intérêt public, ferme à écarter toute autre considération et à +s'imposer à lui-même tous les risques comme tous les efforts pour faire +réussir ce que l'intérêt public commandait. Et ce n'était pas seulement +le succès de ses mesures financières qu'il poursuivait avec ardeur; +c'était celui de la politique générale dont elles faisaient partie et +à laquelle il savait les subordonner. En 1830, au milieu de la +perturbation qu'avait causée la Révolution de juillet, je vins un jour, +comme ministre de l'intérieur, demander au Conseil, où le baron Louis +siégeait aussi comme ministre des finances, de fortes allocations; +quelques-uns de nos collègues faisaient des objections à cause des +embarras du trésor: «Gouvernez bien, me dit le baron Louis, vous ne +dépenserez jamais autant d'argent que je pourrai vous en donner.» +Judicieuse parole, digne d'un caractère franc et rude, au service d'un +esprit ferme et conséquent. Le plan de finances du baron Louis reposait +sur deux bases, l'ordre constitutionnel dans l'État et la probité dans +le gouvernement: à ces deux conditions, il comptait sur la prospérité +publique et sur le crédit public, et ne s'effrayait ni des dettes à +payer, ni des dépenses à faire. Quelques-unes de ses assertions sur le +dernier état des finances de l'Empire suscitèrent, de la part du dernier +ministre du trésor de l'Empereur, le comte Mollien, administrateur +aussi intègre qu'habile, quelques réclamations fondées, et ses mesures +rencontrèrent dans les Chambres de vives résistances; elles avaient +pour adversaires les traditions malhonnêtes en matière de finances, les +passions de l'ancien régime et les courtes vues des petits esprits. Le +baron Louis soutint la lutte avec autant de verve que de persévérance; +il avait cette bonne fortune que M. de Talleyrand et l'abbé de +Montesquiou avaient été, dans l'Église, ses compagnons de jeunesse et +étaient restés avec lui en relation intime. Très-éclairés tous deux en +économie politique, ils l'appuyèrent fortement dans le Conseil et dans +les Chambres. Le prince de Talleyrand se chargea même de présenter son +projet de loi à la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la +responsabilité comme les principes. Ce fut de la bonne politique bien +conduite par le cabinet tout entier, et qui, malgré les résistances +passionnées ou ignorantes, obtint justement un plein succès. + +Il n'en fut pas de même d'une autre mesure à laquelle je pris une part +plus active, le projet de loi sur la presse présenté le 5 juillet 1814 à +la Chambre des députés par l'abbé de Montesquiou, et converti en loi le +21 octobre suivant, après avoir subi, dans l'une et l'autre Chambres, de +vifs débats et d'importants amendements. + +Dans sa pensée première et fondamentale, ce projet était sensé et +sincère; il avait pour but de consacrer législativement la liberté de la +presse comme droit général et permanent du pays, et en même temps de lui +imposer, au lendemain d'une grande révolution et d'un long despotisme +et au début du gouvernement libre, quelques restrictions limitées et +temporaires. Les deux personnes qui avaient pris le plus de part à la +rédaction du projet, M. Royer-Collard et moi, nous avions ce double but, +rien de moins, rien de plus. On peut se reporter à un court écrit que je +publiai alors[5], peu avant la présentation du projet; c'est là l'esprit +et le dessein qu'on y trouvera hautement Proclamés. + +[Note 5: _Quelques Idées sur la liberté de la presse_, 52 pages +in-8. Paris, 18l4.--J'insère, dans les _Pièces historiques_ placées à la +fin de ce volume quelques passages de cette brochure, qui en marquent +clairement l'intention et le caractère. _(Pièces historiques_, n° V.)] + +Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'ordonner de concert, +temporairement et à raison des circonstances, de telles limitations à +l'une des libertés reconnues par la Charte, cela est évident; on ne +saurait le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui-même et +ses fréquentes pratiques dans les pays où il s'est déployé avec le plus +de vigueur. Des lois transitoires out plusieurs fois modifié ou suspendu +en Angleterre les principales libertés constitutionnelles, et quant à la +liberté de la presse, ce fut cinq ans seulement après la révolution de +1688, que, sous le règne de Guillaume III, en 1693, elle fut affranchie +de la censure. + +Je ne connais, pour les institutions libres, point de plus grand danger +que la tyrannie aveugle que prétend exercer, au nom des idées libérales, +le fanatisme routinier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de +faction. Vous êtes ami décidé du régime constitutionnel et des garanties +politiques; vous voulez vivre et agir de concert avec le parti qui porte +leur drapeau: renoncez à votre jugement et à votre indépendance; il y +a dans le parti, sur toutes les questions et quelles que soient les +circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées +d'avance, qui se croyent en droit de vous gouverner absolument. Des +faits évidents sont en désaccord avec ces opinions; il vous est interdit +de les voir: des obstacles puissants s'opposent à ces résolutions; +vous n'en devez tenir nul compte; des ménagements sont conseillés par +l'équité ou la prudence; on ne souffrira pas que vous les gardiez. Vous +êtes en présence d'un _Credo_ superstitieux et de la passion populaire; +ne discutez pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous +seriez un révolté: obéissez, marchez, n'importe à quel pas on vous +pousse et par quel chemin; si vous cessez d'être un esclave, à l'instant +vous devenez un déserteur. + +Mon bon sens et un peu de fierté naturelle répugnaient invinciblement +à un tel joug. Je n'avais jamais imaginé que le plus excellent système +d'institutions dût être imposé tout à coup et tout entier à un pays, +sans aucun souci ni des événements récents et des faits actuels, ni des +dispositions d'une grande partie du pays lui-même et de ses gouvernants +nécessaires. Je voyais non-seulement le Roi, sa famille et la plupart +des anciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une foule de +bons citoyens, d'esprits éclairés, probablement la majorité des hommes +de sens et de bien, très-inquiets de l'entière liberté de la presse et +des périls qu'elle pouvait faire courir à la paix publique, à l'ordre +politique, à l'ordre moral. Sans partager au même degré leurs +inquiétudes, j'étais moi-même frappé des excès où tombait déjà la +presse, de ce déluge de récriminations, d'accusations, de suppositions, +de prédictions, d'invectives ardentes ou de sarcasmes frivoles qui +menaçaient de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs +erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes et toutes leurs +haines. En présence de tels sentiments et de tels faits, je me serais +pris pour un insensé de n'y avoir aucun égard, et je n'hésitai pas à +penser qu'une limitation temporaire de la liberté, pour les journaux +et les pamphlets seulement, n'était pas un trop grand sacrifice pour +écarter de tels dangers ou de telles craintes, pour donner du moins au +pays le temps de les surmonter lui-même en s'y accoutumant. + +Mais pour le succès du bon sens une franchise hardie est indispensable; +il fallait que, soit dans le projet, soit dans le débat, le gouvernement +proclamât lui-même d'abord le droit général, puis les limites comme les +motifs de la restriction partielle qu'il y proposait; il ne fallait +éluder ni le principe de la liberté, ni le caractère de la loi +d'exception. Il n'en fut point ainsi: ni le Roi ni ses conseillers ne +formaient, contre la liberté de la presse, aucun dessein arrêté; mais il +leur en coûtait de la reconnaître en droit, bien plus que de la subir en +fait, et ils auraient souhaité que la loi nouvelle, au lieu de donner au +principe écrit dans la Charte une nouvelle sanction, le laissât dans +un état un peu vague qui permît encore le doute et l'hésitation. On ne +marqua point, en présentant le projet, son vrai sens ni sa juste portée. +Faible lui-même et cédant encore plus aux faiblesses d'autrui, l'abbé +de Montesquiou essaya de donner à la discussion un tour plus moral et +littéraire que politique; à l'en croire, c'était de la protection des +lettres et des sciences, du bon goût et des bonnes moeurs, non de +l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il s'agissait. Il +fallut un amendement de la Chambre des pairs pour donner à la mesure +le caractère politique et temporaire qu'elle aurait dû porter dès +l'origine, et qui seul la ramenait à ses motifs sérieux comme dans ses +limites légitimes. Le gouvernement accepta sans hésiter l'amendement; +mais son attitude avait été embarrassée; la méfiance est, de toutes +les passions, la plus crédule; elle se répandit rapidement parmi les +libéraux; ceux-là même qui n'étaient point ennemis de la Restauration +avaient, comme elle, leurs faiblesses; le goût de la popularité leur +venait et ils n'avaient pas encore appris la prévoyance; ils saisirent +volontiers cette occasion de se faire avec quelque éclat les défenseurs +d'un principe constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne +couraient aucun péril, mais que le pouvoir avait l'air de méconnaître ou +d'éluder. Trois des cinq honorables membres qui avaient, les premiers, +tenté de contenir le despotisme impérial, MM. Raynouard, Gallois et +Flaugergues, furent les adversaires déclarés du projet de loi; et faute +d'avoir été, dès le premier moment, hardiment présentée sous son aspect +sérieux et légitime, la mesure causa au gouvernement plus de discrédit +qu'elle ne lui valut de sécurité. + +La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation +moderne, a déjà été, est et sera la plus rude épreuve des gouvernements +libres, et par conséquent des peuples libres eux-mêmes qui sont +grandement compromis dans les épreuves de leur gouvernement, +puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y succombent, +l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'une +façon honorable et efficace de vivre avec la liberté de la presse; c'est +de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Qu'ils n'en +fassent ni un martyr, ni une idole; qu'ils lui laissent sa place sans +l'élever au-dessus de son rang. La liberté de la presse n'est ni un +pouvoir dans l'État, ni le représentant de la raison publique, ni le +juge suprême des pouvoirs de l'État; c'est simplement le droit, pour +les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'État et sur +la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais +naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les +pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui, et qu'ils lui imposent +cette sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur tous +les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord séditieux, puis +tyranniques. + +La troisième mesure considérable à laquelle je concourus à cette époque, +la réforme du système général de l'instruction publique par l'ordonnance +du Roi du 17 février 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi de la +presse, et encore moins d'effet que de bruit, car la catastrophe du 20 +mars en arrêta complétement l'exécution qui ne fut point reprise après +les Cent-Jours. On eut alors de bien plus pressantes pensées. C'était ce +qu'on appellerait aujourd'hui la décentralisation de l'Université[6]. +Dix-sept Universités, établies dans les principales villes du royaume, +devaient être substituées à l'Université unique et générale de l'Empire. +Chacune de ces Universités locales avait son organisation séparée et +complète, soit pour les divers degrés d'enseignement, soit pour les +divers établissements d'instruction situés dans son ressort. Au-dessus +des dix-sept Universités, un Conseil royal et une grande École +normale étaient chargés, l'un de présider à la direction générale de +l'instruction publique, l'autre de former comme professeurs les élèves +d'élite qui se destineraient à cette carrière et que les Universités +locales devaient lui envoyer. Deux idées avaient inspiré cette réforme: +la première, le désir de créer hors de Paris, dans les départements, +de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle; la seconde, le +dessein d'abolir le pouvoir absolu qui, dans l'Université impériale, +disposait seul soit de l'administration des établissements, soit du sort +des maîtres, et de placer les établissements sous une autorité plus +rapprochée et plus contrôlée, en assurant aux maîtres plus de fixité, +d'indépendance et de dignité dans leur situation. Idées justes, dont +l'ordonnance du 17 février 1815 était un essai timide plutôt qu'une +large et puissante application. Le nombre des Universités locales y +était trop considérable; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels +de hautes et complètes études; quatre ou cinq suffiraient et pourraient +seuls devenir grands et féconds. La réforme oubliée que je rappelle ici +avait un autre tort; elle venait trop tôt; c'était le résultat à la fois +systématique et incomplet des méditations de quelques hommes depuis +longtemps préoccupés des défauts du régime universitaire, non pas le +fruit d'une impulsion et d'une opinion vraiment publiques. Une autre +influence y apparaissait aussi, celle du Clergé, qui commençait alors +sans bruit sa lutte contre l'Université, et cherchait habilement sa +propre puissance dans le progrès de la liberté commune. L'ordonnance du +17 février 1815 ouvrit cette arène qui a été depuis si agitée. L'abbé de +Montesquiou s'empressa de donner au clergé une première satisfaction, +celle de voir un de ses membres, justement honoré, M. de Beausset, +ancien évêque d'Alais, à la tête du Conseil royal; les libéraux de +l'Université saisirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de +mouvement et d'indépendance; et le roi Louis XVIII se prêta de bonne +grâce à donner sur sa liste civile un million pour abolir immédiatement +la taxe universitaire, en attendant qu'une loi nouvelle, promise dans le +préambule de l'ordonnance, vînt compléter la réforme et pourvoir, sur +les fonds de l'État, à tous les besoins du nouveau système. + +[Note 6: Je joins aux _Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume +le texte même de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en explique +la pensée et les motifs. (_Pièces historiques_, n° VI.)] + +Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret né d'une faute que +j'aurais dû, pour ma part, m'appliquer plus vivement à prévenir: on +ne tint pas, dans cette réforme, assez de compte de l'avis et de +la situation de M. de Fontanes. Comme grand maître de l'Université +impériale, il avait rendu à l'instruction publique trop et de trop +éminents services pour que le titre de grand officier de la Légion +d'honneur fût une compensation suffisante à la retraite dont le nouveau +système faisait, pour lui, une convenance et presque une nécessité. + +Mais ni la réforme de l'instruction publique, ni aucune autre réforme +n'inspiraient alors grand intérêt à la France; elle était en proie à de +bien autres préoccupations. A peine entrée dans son nouveau régime, +une impression soudaine d'alarme et de méfiance l'avait saisie et +s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était la liberté avec ses +incertitudes, ses luttes et ses périls. Personne n'était accoutumé à la +liberté, et elle ne contentait personne. De la Restauration, les hommes +de l'ancienne France s'étaient promis la victoire; de la Charte, +la France nouvelle attendait la sécurité; ni les uns ni les autres +n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient au contraire en présence, +avec leurs prétentions et leurs passions mutuelles. Triste mécompte pour +les royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'être eux-mêmes; dure +nécessité pour les hommes de la Révolution d'avoir à se défendre, eux +qui dominaient depuis si longtemps. Les uns et les autres étaient +étonnés et irrités de cette situation, comme d'une offense à leur +dignité et d'une atteinte à leurs droits. Dans leur irritation, les +uns et les autres se livraient, en projet et en paroles, à toutes les +fantaisies, à tous les emportements de leurs désirs ou de leurs alarmes. +Parmi les puissants et les riches de l'ancien régime, beaucoup ne +se refusaient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni +impertinences, ni menaces. A la cour, dans les salons de Paris, et +bien plus encore au fond des départements, par les journaux, par les +pamphlets, par les conversations, par les incidents journaliers de la +vie privée, les nobles et les bourgeois, les ecclésiastiques et les +laïques, les émigrés et les acquéreurs de biens nationaux laissaient +percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs, leurs rêves +d'espérance ou de crainte. Ce n'était là que la conséquence naturelle +et inévitable de l'état très-nouveau que la Charte mise en pratique +inaugurait brusquement en France: pendant la Révolution, on se battait; +sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jeté la liberté au +sein de la paix. Dans l'inexpérience et la susceptibilité générales, le +mouvement et le bruit de la liberté, c'était la guerre civile près de +recommencer. + +Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à la fois la paix +et la liberté, pour guérir les blessures sans supprimer les coups, nul +gouvernement n'eût été trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses +conseillers n'y réussissaient pas. Ils n'étaient pas, en fait de régime +libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France elle-même. Par +leurs actes, ils ne donnaient à ses inquiétudes aucun motif sérieux; ils +avaient cru que la Charte empêcherait les inquiétudes de naître; dès +qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les +calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures qui les avaient +suscitées. La fameuse ordonnance du comte Beugnot[7] sur l'observation +des dimanches et fêtes n'aboutit qu'à une loi inefficace, qui ne fut pas +même appliquée. Les paroles blessantes du comte Ferrand, en présentant +à la Chambre des députés le projet de loi pour la restitution des +biens non vendus à leurs anciens propriétaires[8], furent hautement +désavouées, non-seulement par les discours, mais par les résolutions et +la conduite du gouvernement en cette matière. Au fond, les intérêts qui +se croyaient menacés ne couraient aucun vrai péril; en présence des +alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses principaux conseillers +étaient bien plus disposés à céder qu'à engager la lutte; mais, après +avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se croyaient quittes +de tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs goûts +d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec leurs vieux et +familiers amis. C'était un pouvoir modéré, qui faisait cas de ses +serments et ne formait, contre les intérêts et les droits nouveaux +du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans +vigueur, dépaysé et isolé dans son royaume, divisé et entravé dans son +intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant +pour lui-même qu'à la sécurité dans le repos, et appelé à traiter chaque +jour avec un peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des rudes +secousses de la révolution et de la guerre aux difficiles travaux de la +liberté. + +[Note 7: 7 juin 1814.] + +[Note 8: 13 septembre 1814.] + +Sous l'influence prolongée de cette liberté, un tel gouvernement, sans +passions obstinées et docile au voeu public quand l'expression en +devenait claire, eût pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux +à sa tâche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le +pays mécontent et inquiet ne sut ni attendre, ni aider. De toutes les +sagesses nécessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir +supporter ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils possèdent +et acquérir ceux qu'ils désirent. + +On a beaucoup agité la question de savoir quels complots et quels +conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renversé les Bourbons et ramené +Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité +historique. A coup sûr, il y eut de 1814 à 1815, et dans l'armée et dans +la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des +plans et bien des menées contre la Restauration et pour un gouvernement +nouveau, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. Le +maréchal Davoust promettait au parti impérial son concours et Fouché +offrait à tous le sien. Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île +d'Elbe, tous ces projets de révolution auraient probablement avorté ou +échoué bien des fois, comme échoua celui des généraux d'Erlon, Lallemand +et Lefèvre Desnouettes, à l'entrée même du mois de mars. La fatuité des +faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'événement semble +leur avoir donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a été le +résultat de causes bien plus grandes et bien plus complexes que leurs +machinations. Ce fut Napoléon seul qui renversa en 1815 les Bourbons +en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les +instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante +que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces +grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa, +sans résistance comme sans confiance, l'événement s'accomplir. Napoléon +en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable: «Ils m'ont laissé +arriver, dit-il au comte Mollien, comme ils les ont laissé partir.» + +Quatre fois en moins d'un demi-siècle, nous avons vu les rois partir et +traverser en fugitifs leur royaume. Leurs ennemis divers ont peint avec +complaisance leur inertie et leur délaissement dans leur fuite. Basse +et imprudente satisfaction que personne de nos jours n'a droit de se +donner. La retraite de Napoléon, en 1814 et en 1815, n'a pas été plus +brillante ni moins amère que celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles +X en 1830, et de Louis-Philippe en 1848. La détresse a été égale pour +toutes les grandeurs. Tous les partis ont le même besoin de modestie et +de respect mutuel. Autant que personne, je fus frappé, au 20 mars 1815, +des aveuglements, des hésitations, des impuissances, des misères de +toute sorte que cette terrible épreuve fit éclater. Je ne prendrais nul +plaisir et je ne vois nulle utilité à les redire; les peuples ne sont +maintenant que trop enclins à cacher leurs propres faiblesses sous +l'étalage des faiblesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la +dignité de la royauté, ni celle du pays ne manquèrent, à cette triste +époque, de nobles représentants. Madame la duchesse d'Angoulême, à +Bordeaux, éleva son courage au niveau de son malheur; et M. Laîné, comme +président de la Chambre des députés, protesta avec éclat, le 28 mars, au +nom du droit et de la liberté, contre l'événement alors accompli, qui ne +rencontrait plus en France d'autre résistance que ces solitaires accents +de sa voix. + + + + CHAPITRE III. + +LES CENT-JOURS. + +Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre +mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au retour de +Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des peuples comme des +gouvernements étrangers envers Napoléon.--Rapprochement apparent et +lutte secrète de Napoléon et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et +Fouché.--Explosion de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le +palais impérial.--Louis XVIII et son conseil à Gand.--Le congrès et M. +de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du comité royaliste +constitutionnel de Paris,--Mes motifs et mes sentiments pendant ce +voyage.--État des partis à Gand.--Ma conversation avec Louis XVIII.--M. +de Blacas.--M. de Chateaubriand.--M. de Talleyrand revient de Vienne. +--Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et déjouée à +Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre des représentants.--Mon +opinion sur l'entrée de Fouché dans le Conseil du Roi. + +(1815.) + +Le Roi parti et l'Empereur rentré à Paris, je retournai à la Faculté +des lettres, décidé à rester en dehors de toute menée secrète, de toute +agitation vaine, et à reprendre mes travaux historiques et mon cours, +non sans un vif regret de la vie politique à peine ouverte pour moi et +tout à coup fermée[9]. A vrai dire, je ne la croyais pas fermée sans +retour. Non que le prodigieux succès de Napoléon ne m'eût révélé en lui +une puissance à laquelle, depuis que j'avais assisté à sa chute, j'étais +loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un homme ne s'était +déployée avec un plus foudroyant éclat; jamais acte plus audacieux et +mieux calculé dans son audace n'avait frappé l'imagination des peuples. +Et les forces extérieures ne manquaient pas à l'homme qui en trouvait +tant en lui-même et en lui seul. L'armée lui appartenait avec un +dévouement ardent et aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit +révolutionnaire et l'esprit guerrier, la haine de l'ancien régime et +l'orgueil national s'étaient soulevés à son aspect et se précipitaient +à son service. Il remontait avec un cortège passionné sur un trône +délaissé à son approche. + +[Note 9: Je me dois de répéter ici moi-même la rectification d'une +erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur mon compte +à propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai tenue à cette époque. +Cette rectification, insérée dans le _Moniteur universel_ du 4 février +1844, y est conçue en ces termes: + +«Plusieurs journaux ont récemment dit ou répété que M. Guizot, ministre +des affaires étrangères, qui fut secrétaire général du ministère de +l'intérieur en 1814 et 1815, avait conservé ces fonctions dans les +Cent-Jours, sous le ministère du général comte Carnot, nommé ministre +de l'intérieur par décret du 20 mars 1815, qu'il avait signé l'acte +additionnel et qu'il avait été destitué. L'un de ces journaux a invoqué +le témoignage du _Moniteur_. + +«Ces assertions sont complètement fausses. + +M. Guizot, actuellement ministre des affaires étrangères, avait quitté, +dès le 20 mars 1815, le ministère de l'intérieur; il fut remplacé dans +ses fonctions de secrétaire général par un décret impérial du 23 mars, +qui les confia à M. le baron Basset de Châteaubourg, ancien préfet +_(Bulletin des lois_, n. V, p. 34). Ce n'est point de M. François Guizot +qu'il est question dans la note publiée par le _Moniteur_ du 14 mai +1815, p. 546, mais de M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau à cette +époque au ministère de l'intérieur, qui fut en effet révoqué de ses +fonctions dans le courant du mois de mai 1815.» + +Malgré cette rectification officielle, fondée sur des actes officiels, +et publiée en 1844 dans le _Moniteur_ même où la confusion avait d'abord +été commise, la même erreur a été reproduite, en 1847, dans l'_Histoire +des deux Restaurations_, de M. Vaulabelle (2e édition, t. II, p. 276), +et en 1831 dans l'_Histoire de la Restauration_, de M. de Lamartine (t. +IV, p. 15).] + +Mais à côté de cette force éclatante et bruyante se révéla presque au +même instant une immense faiblesse. L'homme qui venait de traverser la +France en triomphateur, en se portant partout, de sa personne, au-devant +de tous, amis ou ennemis, rentra dans Paris de nuit, comme Louis XVIII +en était sorti, sa voiture entourée de cavaliers et ne rencontrant sur +son passage qu'une population rare et morne. L'enthousiasme l'avait +accompagné sur sa route: il trouva au terme la froideur, le doute, les +méfiances libérales, les abstentions prudentes, la France profondément +inquiète et l'Europe irrévocablement ennemie. + +On a souvent reproché aux classes élevées, surtout aux classes moyennes, +leur indifférence et leur égoïsme; elles ne consultent, dit-on, que leur +intérêt personnel et sont incapables de dévouement et de sacrifice. Je +suis de ceux qui pensent que les nations, et toutes les classes au sein +des nations, et surtout les nations qui veulent être libres, ne peuvent +vivre avec sûreté comme avec honneur qu'à des conditions d'énergie et de +persévérance morale, en sachant faire acte de dévouement à leur cause +et opposer aux périls le courage et les sacrifices. Mais le dévouement +n'exclut pas le bon sens, ni le courage l'intelligence. Il serait trop +commode pour les ambitieux et les charlatans d'avoir toujours à leur +disposition des dévouements hardis et aveugles. C'est trop souvent +la condition des passions populaires; ignorante, irréfléchie et +imprévoyante, la multitude, peuple ou armée, devient trop souvent, dans +ses généreux instincts, l'instrument et la dupe d'égoïsmes bien plus +pervers et bien plus indifférents à son sort que celui dont on accuse +les classes riches et éclairées. Napoléon est peut-être, de tous les +grands hommes de sa sorte, celui qui a mis le dévouement, civil et +militaire, aux plus rudes épreuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoyé +par lui à la Chambre des représentants, son frère Lucien reprochait à la +France de ne pas le soutenir avec assez d'ardeur et de constance, M. +de La Fayette avait raison de s'écrier: «De quel droit accuse-t-on la +nation d'avoir manqué, envers l'empereur Napoléon, de dévouement et de +persévérance? Elle l'a suivi dans les sables brûlants de l'Égypte et +dans les déserts glacés de la Russie, sur cinquante champs de bataille, +dans ses revers comme dans ses succès; depuis dix ans, trois millions de +Français ont péri à son service; nous avons assez fait pour lui.» Grands +et petits, nobles, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et +simples, généraux et soldats, les Français avaient du moins assez fait +et assez souffert au service de Napoléon pour avoir le droit de ne plus +le suivre aveuglément et d'examiner s'il les conduisait au salut ou à la +ruine. L'inquiétude des classes moyennes, en 1815, était une inquiétude +légitime et patriotique; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient +raison de souhaiter, dans l'intérêt du peuple entier comme dans leur +intérêt propre, c'était la paix et la liberté sous la loi; elles avaient +bien raison de douter que Napoléon pût les leur assurer. + +Le doute devint bien plus pressant quand on connut les résolutions des +puissances alliées réunies au congrès de Vienne, leur déclaration du 13 +mars et leur traité du 25. Nul homme sensé ne comprend aujourd'hui qu'à +moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors se faire +illusion sur la situation de l'empereur Napoléon et sur les chances +de son avenir. Non-seulement les puissances, en l'appelant «ennemi +et perturbateur de la paix du monde,» lui déclaraient une guerre à +outrance, et s'engageaient à réunir contre lui toutes leurs forces; +mais elles se disaient «prêtes à donner au roi de France et à la +nation française les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité +publique;» et elles invitaient expressément Louis XVIII à donner à leur +traité du 25 mars son adhésion. Elles posaient ainsi en principe que +l'oeuvre de pacification et de reconstruction européenne, accomplie à +Paris par le traité du 30 mai 1814 entre le roi de France et l'Europe, +n'était point anéantie par la perturbation violente qui venait +d'éclater, et qu'elles la maintiendraient contre Napoléon dont le +retour et le succès soudains, fruit d'un entraînement militaire et +révolutionnaire, ne pouvaient lui créer aucun droit en Europe, et +n'étaient point, à leurs yeux, le voeu réel et général de la France. + +Solennel exemple des justices implacables que, Dieu et le temps aidant, +les grandes fautes attirent sur leurs auteurs! Les partisans de Napoléon +pouvaient contester l'opinion des alliés sur le voeu de la France; ils +pouvaient croire que, pour l'honneur de son indépendance, elle lui +devait son appui; mais ils ne pouvaient prétendre que les nations +étrangères n'eussent pas aussi leur propre indépendance à coeur, ni leur +persuader qu'avec Napoléon maître de la France elles seraient en sûreté. +Nulles promesses, nuls traités, nuls embarras, nuls revers ne donnaient +confiance dans sa modération future; son caractère et son histoire +enlevaient tout crédit à ses paroles. Et ce n'étaient pas les +gouvernements seuls, les rois et leurs conseillers qui se montraient +ainsi prévenus et aliénés sans retour; les peuples étaient bien plus +méfiants et plus ardents contre Napoléon. Il ne les avait pas seulement +accablés de guerres, de taxes, d'invasions, de démembrements; il les +avait offensés autant qu'opprimés. Les Allemands surtout lui portaient +une haine violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses +insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles dures et +blessantes qu'il avait souvent laissé échapper sur leur compte étaient +partout répétées, répandues, commentées, probablement avec une crédule +exagération. Après la campagne de Russie, l'Empereur causant un jour +avec quelques personnes des pertes de l'armée française dans cette +terrible épreuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait à +plus de 200,000 hommes.--«Non, non, dit Napoléon, vous vous trompez, ce +n'est pas tant;» et après avoir un moment cherché dans sa mémoire: +«Vous pourriez bien ne pas avoir tort; mais il y avait là beaucoup +d'Allemands.» C'est au duc de Vicence lui-même que j'ai entendu raconter +ce méprisant propos; et l'empereur Napoléon s'était complu sans doute +dans son calcul et dans sa réponse, car le 28 juin 1813, à Dresde, dans +un entretien devenu célèbre, il tint le même langage au premier ministre +de la première des puissances allemandes, à M. de Metternich lui-même. +Qui pourrait mesurer la profondeur des colères amassées par de tels +actes et de telles paroles dans l'âme, je ne dis pas seulement des chefs +de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gneisenau, des Blücher, des +Müffling, mais de la race allemande tout entière? Le sentiment des +peuples de l'Allemagne eut, aux résolutions du congrès de Vienne, au +moins autant de part que la prévoyance de ses diplomates et la volonté +de ses souverains. + +Napoléon se faisait-il lui-même, en quittant l'île d'Elbe, quelque +illusion sur les dispositions de l'Europe à son égard? Concevait-il +quelque espérance soit de traiter avec la coalition, soit de la diviser? +On l'a beaucoup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne +s'avouent guère tout le mal de leur situation. Mais une fois arrivé à +Paris et instruit des actes du congrès, Napoléon vit la sienne telle +qu'elle était et l'apprécia sur-le-champ avec son grand et libre +jugement. Ses entretiens avec les hommes sérieux qui l'approchaient +alors, entre autres avec M. Mole et le due de Vicence, en font foi. Il +essaya de prolonger quelque temps dans le public l'incertitude qu'il +n'avait pas; la déclaration du congrès du 13 mars ne fut publiée dans +le _Moniteur_ que le 5 avril, le traité du 25 mars que le 3 mai, et +Napoléon les fit accompagner de longs commentaires pour établir que ce +ne pouvait être là, envers lui, le dernier mot de l'Europe. Il fit +à Vienne, et par des lettres solennellement publiques, et par des +émissaires secrets, quelques tentatives pour renouer avec l'empereur +François, son beau-père, quelques relations, pour rappeler auprès de +lui sa femme et son fils, pour semer, entre l'empereur Alexandre et +les souverains d'Angleterre et d'Autriche, la désunion ou du moins la +défiance, pour regagner à sa cause le prince de Metternich et M. de +Talleyrand lui-même. Il n'attendait probablement pas grand'chose de ces +démarches et ne s'étonna guère de ne trouver, dans les liens et les +sentiments de famille, nul appui contre les intérêts et les engagements +de la politique. Il comprit et accepta, sans colère contre personne +et probablement aussi sans retour sur lui-même, la situation que lui +faisait en ce moment sa vie passée: c'était celle d'un joueur effréné, +complètement ruiné quoique encore debout, et qui joue seul, contre tous +ses rivaux réunis, une partie désespérée, sans autre chance qu'un de ces +coups imprévus que l'habileté la plus consommée ne saurait amener, mais +que la fortune accorde quelquefois à ses favoris. + +On a prétendu, quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, qu'à +cette époque le génie et l'énergie de Napoléon avaient baissé; on a +cherché dans son embonpoint, dans ses accès de langueur, dans ses longs +sommeils, l'explication de son insuccès. Je crois le reproche injuste +et la plainte frivole; je n'aperçois, dans l'esprit et la conduite de +Napoléon, durant les Cent-Jours, aucun symptôme d'affaiblissement; +je lui trouve, et dans le jugement et dans l'action, ses qualités +accoutumées. Les causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'était +plus alors, comme il l'avait été longtemps, porté et soutenu par le +sentiment général et le besoin d'ordre et de sécurité d'un grand peuple; +il tentait au contraire une mauvaise oeuvre, une oeuvre inspirée par ses +seules passions et ses seules nécessités personnelles, réprouvée par le +sens moral et le bon sens comme par le véritable intérêt de la France. +Et il tentait cette oeuvre profondément égoïste avec des moyens +contradictoires et dans une situation impossible. De là est venu le +revers qu'il a subi comme le mal qu'il a fait. + +C'était, pour les spectateurs intelligents, un spectacle étrange et, des +deux parts, un peu ridicule, que Napoléon et les chefs du parti libéral +aux prises, non pour se combattre, mais pour se persuader, ou se +séduire, ou se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y regarder +de très-près pour s'apercevoir que ni les uns, ni les autres ne +prenaient au sérieux ni le rapprochement, ni la discussion. Les uns et +les autres savaient bien que la vraie lutte n'était pas entre eux, et +que la question dont dépendait leur sort se déciderait ailleurs que dans +leurs entretiens. Si Napoléon eût vaincu l'Europe, à coup sûr il ne +serait pas resté longtemps le rival de M. de La Fayette et le disciple +de M. Benjamin Constant; et dès qu'il fut vaincu à Waterloo, M. de +La Fayette et ses amis se mirent à l'oeuvre pour le renverser. Par +nécessité, par calcul, les vraies idées et les vraies passions des +hommes descendent quelquefois au fond de leur coeur; mais elles +remontent promptement à la surface dès qu'elles se croient quelque +chance d'y reparaître avec succès. Le plus souvent, Napoléon se +résignait avec une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit +infinies, à la comédie que les libéraux et lui jouaient ensemble; tantôt +il défendait doucement, quoique obstinément, sa vieille politique et sa +propre pensée; tantôt il les abandonnait de bonne grâce sans les renier, +et comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne partageait pas. +Mais quelquefois, soit préméditation, soit impatience, il redevenait +violemment lui-même, et le despote, à la fois fils et dompteur de la +Révolution, reparaissait tout entier. Quand on voulut lui faire insérer +dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire l'abolition de la +confiscation proclamée par la Charte de Louis XVIII, il se récria +avec colère: «On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. On +m'affaiblit, on m'enchaîne. La France me cherche et ne me retrouve plus. +L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se demande ce +qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin +pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite, +de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première +justice, c'est le salut public... À chaque jour sa peine, à chaque +circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n'est pas d'être un +ange. Quand la paix sera faite, nous verrons.» Un autre jour, dans +ce même travail de préparation de l'Acte additionnel, à propos de +l'institution de la pairie héréditaire, il s'abandonna à la riche +mobilité de son esprit, prenant tour à tour la question sous ses +diverses faces, et jetant à pleines mains, sans conclure, les +observations et les vues contraires: «La pairie est en désaccord avec +l'état présent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'armée; elle +trompera l'attente des partisans de l'égalité; elle soulèvera contre +moi mille prétentions individuelles. Où voulez-vous que je trouve +les éléments d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une +constitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs. +On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le +gouvernail trouve un point d'appui. Mais un ballon est le jouet d'une +seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la +direction est impossible.» Quand la question de principe fut décidée et +qu'il en vint à nommer sa Chambre des pairs héréditaire, il avait grande +envie d'y appeler beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; après mûre +réflexion, il y renonça, «non sans tristesse,» dit Benjamin Constant, et +en s'écriant: «Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre; mais +les souvenirs sont trop récents; ajournons cela jusqu'après la bataille; +je les aurai bien si je suis le plus fort.» Il eût bien voulu ajourner +ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant d'être redevenu +le plus fort; mais avec la Restauration, la liberté était rentrée en +France, et il venait, lui, d'y réveiller la Révolution; il était en face +de ces deux puissances, contraint de les tolérer et essayant de s'en +servir, en attendant qu'il pût les vaincre. + +Quand il eut adopté toutes les institutions, toutes les garanties de +liberté que l'Acte additionnel empruntait à la Charte, il eut à traiter +avec un autre voeu, un autre article de foi des libéraux encore plus +déplaisant pour lui. Ils demandèrent que ce fût là une constitution +toute nouvelle, qui lui déférât la couronne impériale par la volonté +du peuple et aux conditions que cette volonté y attacherait. C'était +toujours la prétention de créer à nouveau, au nom de la souveraineté +populaire, le gouvernement tout entier, institutions et dynastie: +arrogante et chimérique manie qui avait possédé, un an auparavant, le +Sénat impérial quand il rappela Louis XVIII, et qui vicie dans leur +source la plupart des théories politiques de notre temps. Napoléon, en +la proclamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souveraineté du +peuple: «Vous m'ôtez mon passé, dit-il à ses docteurs; je veux le +conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai +quelques droits, je pense; l'Europe le sait. Il faut que la nouvelle +constitution se rattache à l'ancienne; elle aura la sanction de +plusieurs années de gloire et de succès.» Il avait raison: l'abdication +qu'on voulait de lui eût été plus humiliante que celle de Fontainebleau, +car, si on lui rendait le trône, c'était lui-même et sa grande histoire +qu'on lui demandait d'abdiquer. Il fit, en s'y refusant, acte de fierté +intelligente, et par le préambule comme par le nom même de l'Acte +additionnel, il maintint le vieil Empire en le réformant. Quand vint le +jour de la promulgation, le 1er juin, au Champ de Mai, sa fidélité aux +traditions impériales fut moins sérieuse et moins digne; il voulut +paraître devant le peuple avec toutes les pompes de sa cour, entouré des +princes de sa famille vêtus en taffetas blanc, de ses grands dignitaires +en manteau orange, de ses chambellans, de ses pages: attachement puéril +à des splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec l'état des +affaires et des esprits, et dont le public fut choqué en voyant défiler, +au milieu de cet apparat magnifique; vingt mille soldats qui saluaient +l'Empereur en passant pour aller mourir. + +Quelques jours auparavant, une cérémonie bien différente avait mis en +lumière un autre des inconséquents embarras de l'Empire renaissant. En +même temps qu'il discutait avec l'aristocratie libérale sa constitution +nouvelle, Napoléon s'appliquait à rallier autour de lui et à +discipliner, en la caressant, la démocratie révolutionnaire. La +population des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'agitait; +l'idée leur vint de s'organiser en fédération, comme avaient fait leurs +pères, et d'aller demander à l'Empereur des chefs et des armes. On +accueillit leur voeu; mais ils ne furent plus des _Fédérés,_ comme en +1792; on les appela des _Confédérés_, dans l'espoir, en altérant un peu +le nom, d'effacer un peu les souvenirs. Une ordonnance de police régla +minutieusement leur marche à travers les rues, les précautions contre +tout désordre et les détails de leur présentation à l'Empereur dans +la cour des Tuileries. Ils lui remirent une adresse, longue et grave +jusqu'à la froideur. Il les remercia en les appelant _soldats fédérés_, +soigneux de leur imprimer lui-même le caractère qui lui convenait; et +le lendemain on lisait dans le _Journal de l'Empire_: «L'ordre le plus +parfait a régné depuis le départ des Confédérés jusqu'à leur retour; +mais on a entendu avec peine, dans quelques endroits, le nom de +l'Empereur mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop fameuse.» +Scrupule bien sévère dans un semblable travail. + +Je traversais, peu de jours après, le jardin des Tuileries; une centaine +de Fédérés, d'assez mauvaise apparence, étaient réunis sous les fenêtres +du palais, criant _vive l'Empereur!_ et le provoquant à se montrer. Il +tarda beaucoup à tenir compte de leur désir; enfin une fenêtre s'ouvrit; +il parut et salua de la main; mais presque à l'instant la fenêtre se +referma, et je vis clairement Napoléon se retirer en haussant +les épaules, plein d'humeur sans doute d'avoir à se prêter à des +démonstrations dont la nature lui déplaisait et dont la force +très-médiocre ne le satisfaisait pas. + +Il avait voulu donner au parti révolutionnaire plus d'un gage: avant +d'en recevoir les bataillons dans la cour de son palais, il en avait +appelé dans son conseil les plus anciens et plus célèbres chefs. Je +doute qu'il attendît de leur part un très-utile concours. Carnot, habile +officier, républicain sincère et honnête homme, autant que peut l'être +un fanatique badaud, devait être un mauvais ministre de l'intérieur, car +il ne possédait ni l'une ni l'autre des deux qualités essentielles dans +ce grand poste, ni la connaissance et le discernement des hommes, ni +l'art de les inspirer et de les diriger autrement que par des maximes +générales et d'uniformes circulaires. Napoléon savait mieux que personne +comment Fouché faisait la police: pour lui-même d'abord et pour son +propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui l'employait, et tant qu'il +trouvait plus de sûreté ou d'avantage à le servir qu'à le trahir. Je +n'ai vu le duc d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations; +nul homme ne m'a plus complètement donné l'idée d'une indifférence +hardie, ironique, cynique, d'un sang-froid imperturbable dans un besoin +immodéré de mouvement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire +pour réussir, non dans un dessein déterminé, mais dans le dessein et +selon la chance du moment. Il avait conservé, de sa vie de proconsul +jacobin, une certaine indépendance audacieuse, et restait un roué de +révolution, bien qu'il fût devenu aussi un roué de gouvernement et de +cour. Napoléon, à coup sûr, ne comptait pas sur un tel homme, et savait +bien qu'en le prenant pour ministre, il aurait à le surveiller plus qu'à +s'en servir. Mais il avait besoin que, par les noms propres, le drapeau +de la Révolution flottât clairement sur l'Empire, et il aimait mieux +subir Carnot et Fouché dans son gouvernement que les laisser en dehors, +murmurant ou conspirant avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de +son retour et dans les premières semaines de l'Empire ressuscité, il +retira probablement de ces deux choix l'avantage qu'il s'en était +promis; mais quand les périls et les difficultés de sa situation eurent +éclaté, quand il fut aux prises, au dedans avec les libéraux méfiants, +au dehors avec l'Europe, Carnot et Fouché devinrent aussi pour lui des +difficultés et des périls. Carnot, sans le trahir, le servait gauchement +et froidement, car, dans la plupart des circonstances et des questions, +il était bien plutôt du bord de l'opposition que de celui de l'Empereur; +et Fouché le trahissait indéfiniment, causant et traitant à voix basse +de sa fin prochaine avec tous ses héritiers possibles, comme un médecin +indifférent au lit d'un malade désespéré. + +Même chez ses plus intimes et plus dévoués serviteurs, Napoléon ne +rencontrait plus, comme jadis, une foi implicite, une disposition facile +et prompte à penser et à agir comme il voulait et quand il voulait. +L'indépendance d'esprit et le sentiment de la responsabilité personnelle +avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et leur empire. Quinze +jours après son arrivée à Paris, il fit appeler son grand maréchal, le +général Bertrand, et lui présenta à contre-signer le décret, daté de +Lyon, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre +des biens du prince de Talleyrand, du due de Raguse, de l'abbé de +Montesquiou, de M. Bellard et de neuf autres personnes qui, en 1814 et +avant son abdication, avaient concouru à sa chute. Le général Bertrand +s'y refusa: «Je suis étonné, lui dit l'Empereur, que vous me fassiez de +telles difficultés; cette sévérité est nécessaire au bien de l'État.--Je +ne le crois pas, Sire.--Je le crois, moi, et c'est à moi seul qu'il +appartient d'en juger. Je ne vous ai pas fait demander votre aveu, mais +votre signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut vous +compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contre-signe un acte du +souverain en est moralement responsable. Votre Majesté a déclaré par +ses proclamations qu'elle accorderait une amnistie générale; je les ai +contre-signées de tout mon coeur; je ne contre-signerai pas le décret +qui les révoque.» Napoléon insista et caressa en vain; Bertrand fut +invincible; le décret parut sans contre-seing; et Napoléon put se +convaincre à l'instant même que son grand maréchal n'était pas seul à +protester; comme il traversait le salon où se tenaient ses aides de +camp, M. de La Bédoyère dit assez haut pour être entendu: «Si le régime +des proscriptions et des séquestres recommence, tout sera bientôt fini.» + +Quand la liberté éclate à ce point dans l'intérieur du palais, c'est +qu'elle règne au dehors. Après quelques semaines de stupeur, elle devint +en effet étrangement générale et hardie. Non-seulement la guerre civile +renaissait dans les départements de l'ouest; non-seulement des actes +matériels de résistance ou d'hostilité étaient commis sur divers +points du territoire, dans des villes importantes, par des hommes +considérables; mais partout, et surtout à Paris, on pensait, on parlait +tout haut, dans les lieux publics comme dans les salons; on allait. +et venait, on manifestait des espérances, on se livrait à des menées +ennemies, comme si elles eussent été légales ou assurées du succès; les +journaux, les pamphlets, les chansons se multipliaient, s'envenimaient +de jour en jour, et circulaient à peu près sans obstacle et sans +crainte. Les amis chauds, les serviteurs dévoués de l'Empire +témoignaient leur surprise et leur indignation; Fouché faisait à +l'Empereur des rapports pour signaler le mal et réclamer des mesures de +répression; le _Moniteur_ publiait les rapports; les mesures étaient +décrétées; quelques arrestations, quelques poursuites avaient lieu, mais +sans vigueur ni efficacité générale: grands ou petits, la plupart des +agents du pouvoir n'avaient évidemment ni ardeur dans leur cause, ni +confiance dans leur force. Napoléon n'ignorait rien de tout cela et +laissait aller, subissant, comme une nécessité du moment, la liberté de +ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gardant sans doute dans +son coeur le sentiment qu'il avait exprimé tout haut dans une autre +occasion: «Je les aurai bien si je suis le plus fort.» + +Je doute qu'il appréciât à sa juste valeur une des causes, une cause +cachée mais puissante, de sa faiblesse au lendemain d'un si prodigieux +succès. Malgré l'humeur, les inquiétudes, les méfiances, les colères +qu'avait excitées le gouvernement de la Restauration, ce fut bientôt, +au fond des coeurs, le sentiment général qu'il n'y avait pas là de quoi +justifier une révolution semblable, de tels attentats de la force armée +contre le pouvoir légal, et de tels risques pour la patrie. L'armée +avait été entraînée vers son ancien chef par un mouvement d'affection et +de dévouement généreux encore plus que par des intérêts personnels; elle +était nationale et populaire: pourtant rien ne pouvait changer la nature +des actes ni le sens des mots; la violation des serments, la défection +sous les armes, le passage subit d'un camp dans le camp contraire ont +toujours été condamnés par l'honneur comme par le devoir, militaire +ou civil, et qualifiés de trahison. Individus, peuples ou armées, les +hommes en proie à une passion violente dédaignent souvent, ou même ne +ressentent pas du tout, au premier moment, l'impression morale qui +s'attache naturellement à leurs actes; mais elle ne tarde guère à +reparaître, et quand elle est secondée par les conseils de la prudence +ou par les coups du malheur, elle reprend bientôt son empire. Ce fut le +triste destin du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorité du sens +moral se rangeât du bord des royalistes ses adversaires et que la +conscience publique, clairement ou confusément, volontiers ou à +contre-coeur, donnât raison aux jugements sévères dont son origine était +l'objet. + +Nous observions attentivement, mes amis et moi, les progrès de cette +situation impériale et de ces dispositions publiques; ce fut bientôt +notre conviction profonde que Napoléon tomberait et que Louis XVIII +remonterait sur le trône. Et en même temps que tel nous apparaissait +l'avenir, nous étions de plus en plus convaincus que, dans le déplorable +état où l'entreprise des Cent-Jours avait jeté la France, au dedans et +au dehors, le retour de Louis XVIII était pour elle la meilleure chance +de retrouver au dedans un gouvernement régulier, au dehors la paix et +son rang dans l'ordre européen. Dans la vie publique, la prudence et le +devoir veulent également qu'on ne se fasse aucune illusion sur le mal et +qu'on accepte fermement le remède, quels qu'en soient l'amertume et le +prix. Je n'avais point pris de part active à la première Restauration; +je m'unis sans hésiter aux efforts de mes amis pour que la seconde +s'accomplît dans les conditions les plus propres à sauver la dignité, +les libertés et le repos de la France. + +Ce que nous apprenions de Gand nous inquiétait beaucoup: transactions ou +institutions, tous les problèmes de principe ou de circonstance qu'on se +flattait d'avoir résolus en 1814 étaient là remis en question; la lutte +était rengagée entre les royalistes constitutionnels et les absolutistes +de réaction ou de cour, entre la Charte et l'ancien régime. On +s'est souvent complu à sourire et à faire sourire en racontant les +dissensions, les rivalités, les projets, les espérances et les craintes +qui se débattaient parmi cette poignée d'exilés, autour de ce roi +impotent et impuissant. C'est là un plaisir peu intelligent et peu +digne. Qu'importe que le théâtre soit grand ou petit, que les acteurs y +paraissent dans la haute ou dans la mauvaise fortune, et que les misères +de la nature humaine s'y déploient sous de brillantes ou de mesquines +formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent et les +destinées qui se préparent. On traitait à Gand la question de savoir +comment la France serait gouvernée quand ce vieux roi sans États et sans +soldats serait appelé une seconde fois à s'interposer entre elle et +l'Europe. Le problème et l'événement en perspective étaient assez grands +pour préoccuper dignement les hommes sérieux et les bons citoyens. + +Les nouvelles de Vienne n'étaient pas moins graves. Non qu'il y eût au +fond, dans les desseins ou dans l'union des puissances alliées, aucune +hésitation: Fouché, depuis longtemps en bons rapports avec le prince de +Metternich, lui faisait faire, il est vrai, toutes sortes d'ouvertures +que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas absolument; toutes les +combinaisons qui pouvaient fournir un gouvernement à la France étaient +admises à se faire présenter; on parlait de tout dans les cabinets +ou dans les salons des ministres, et jusque dans les conférences du +congrès, de Napoléon II et de la régence, du duc d'Orléans, du prince +d'Orange; le ministère anglais, prenant ses précautions avec le +Parlement, déclarait officiellement qu'il n'entendait point poursuivre +la guerre pour imposer aucun gouvernement particulier à la France, et le +cabinet autrichien adhérait à cette déclaration. Mais ce n'était là que +des ménagements de personnes, ou des convenances de situation, ou des +moyens d'information, ou des complaisances de conversation, ou des +perspectives de cas extrêmes auxquels les meneurs de la politique +européenne ne pensaient pas qu'ils fussent jamais réduits. La diplomatie +abonde en démarches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer, +ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pensée, le travail réel +des chefs de gouvernement. Sans vouloir le proclamer tout haut, ni s'y +engager par des textes formels et publics, les grands gouvernements de +l'Europe, par principe, par intérêt ou par honneur, regardaient à cette +époque leur cause comme liée à celle de la maison de Bourbon en France: +c'était auprès de Louis XVIII dans l'exil que leurs représentants +continuaient de résider; et auprès des gouvernements européens, grands +ou petits, c'étaient toujours les agents diplomatiques de Louis XVIII +qui représentaient la France. A l'exemple et sous la direction de M. +de Talleyrand, tous ces agents, en 1815, restèrent attachés à la cause +royale, par fidélité ou par prévoyance, et convaincus comme lui qu'en +définitive là serait le succès. + +Mais à côté de cette intention générale de l'Europe en faveur de la +maison de Bourbon existait un grand danger, le danger que les souverains +et les diplomates réunis à Vienne n'en vinssent à la regarder comme +incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, depuis vingt ans, +traité et vécu avec cette France, telle que la Révolution et l'Empire +l'avaient faite; en la craignant, ils la considéraient beaucoup; plus +ils s'inquiétaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, plus ils +jugeaient indispensable que le pouvoir y fût aux mains d'hommes sensés, +habiles, prudents, capables de la bien comprendre et de s'en faire +comprendre à leur tour. Depuis longtemps, ils étaient loin d'avoir, dans +les compagnons d'exil ou dans l'entourage de cour de Louis XVIII, cette +confiance, et l'expérience qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs +appréhensions. Ils regardaient le vieux parti royaliste comme infiniment +plus propre à perdre les rois qu'à gouverner les États. + +Témoin de ces doutes inquiets des étrangers sur l'avenir qu'ils +préparaient eux-mêmes, M. de Talleyrand, à Vienne, avait aussi les +siens. À travers toutes les transformations de sa politique et de +sa vie, et quoique la dernière eût fait de lui le représentant de +l'ancienne royauté, il ne voulait pas et n'a jamais voulu se séparer +de la Révolution; il y tenait par des actes trop décisifs, il l'avait +acceptée et servie sous trop de formes diverses pour ne pas se trouver +lui-même vaincu si elle était vaincue; point révolutionnaire par nature, +ni par goût, c'était dans le camp de la révolution qu'il avait grandi +et fait sa fortune; il n'en pouvait sortir avec sûreté; il y a des +défections que l'égoïsme habile ne se permet pas. Mais la situation +générale et la sienne propre ne l'en préoccupaient que plus vivement: +que deviendraient la cause et les hommes de la Révolution sous la +seconde Restauration près de s'accomplir? Que deviendrait cette seconde +Restauration elle-même si elle ne savait pas se gouverner et se +maintenir mieux que n'avait fait la première? Dans la seconde comme +dans la première, M. de Talleyrand jouait un grand rôle et rendait à la +royauté d'éminents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? Ses +conseils seraient-ils écoutés et son influence acceptée? Aurait-il +encore l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas pour rivaux? Je ne crois +pas qu'il ait hésité, à cette époque, sur la cause qu'il lui convenait +de servir; mais, sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon +avait de lui, il laissait clairement entrevoir son humeur du passé et +ses inquiétudes pour l'avenir. + +Bien informés de tous ces faits et de ces dispositions des principaux +acteurs, les royalistes constitutionnels, qui se réunissaient alors +autour de M. Royer-Collard, jugèrent qu'il était de leur devoir de +faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur l'état des +affaires, et sur la conduite qu'il avait à tenir. Il ne s'agissait pas +seulement d'insister auprès de lui sur la nécessité de la persévérance +dans le régime constitutionnel et dans la franche acceptation de la +société française telle que les temps nouveaux l'avaient faite; il +fallait entrer dans les questions de personnes, dire au Roi que la +présence de M. de Blacas auprès de lui nuisait essentiellement à sa +cause, solliciter l'éloignement du favori, provoquer quelque acte, +quelques paroles publiques propres à caractériser nettement les +intentions du Roi près de ressaisir le gouvernement de ses États, +l'engager enfin, à tenir grand compte des conseils et de l'influence de +M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs, à cette époque, aucun des hommes +qui donnaient cet avis n'avait aucune relation personnelle et pour qui +même la plupart d'entre eux se sentaient peu de goût. + +J'étais le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion. +On m'engagea à me charger de cette mission, peu agréable en soi. Je +l'acceptai sans hésiter. Quoique j'eusse encore, à cette époque, peu +d'expérience des animosités politiques et de leurs aveugles fureurs, je +ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour +tirer contre moi d'une semblable démarche; mais j'aurais honte de +moi-même si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de +l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à +faire, dans les limites du devoir et de ma propre pensée, ce que +commande, à mes yeux, l'intérêt de mon pays. + +Je quittai Paris le 23 mai. Une seule circonstance mérite d'être +remarquée dans mon voyage, la facilité que je trouvai à l'accomplir. Non +que beaucoup de mesures de police ne fussent prescrites sur les routes +et tout le long de la frontière; mais la plupart des agents ne mettaient +nul empressement, nulle exactitude à les exécuter; on rencontrait dans +les paroles, dans le silence, dans les regards, une sorte de tolérance +sous-entendue et presque de connivence tacite; et plus d'une physionomie +administrative semblait dire au voyageur inconnu: «Passez vite», comme +si l'on eût craint de se faire une mauvaise note ou de nuire à une +oeuvre utile en l'entravant dans le dessein qu'on lui supposait. + +Arrivé à Gand, j'allai voir d'abord les hommes que je connaissais et +dont les vues répondaient aux miennes, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, +de Lally-Tolendal, Mounier. Je les trouvai très-fidèles à la cause +constitutionnelle, mais tristes comme des exilés et inquiets comme +des conseillers sans repos dans l'exil, car ils avaient à lutter +incessamment contre les passions et les desseins, odieux ou ridicules, +de l'esprit de réaction. Les mêmes faits fournissent aux partis divers +les arguments et les conclusions les plus contraires: la catastrophe qui +rattachait plus étroitement les uns aux principes et à la politique de +la Charte était, pour les autres, la condamnation de la Charte et la +démonstration que le retour à l'ancien régime pouvait seul sauver la +monarchie. Ce n'est pas la peine de répéter les détails que me donnèrent +mes amis sur les conseils contre-révolutionnaires et absolutistes qui +assiégeaient le Roi; c'est dans l'oisiveté du malheur que les hommes +se livrent à tous leurs rêves, et l'impuissance passionnée engendre +la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison à ses conseillers +constitutionnels; le _Rapport sur l'état de la France_ que, peu de jours +avant mon arrivée, lui avait présenté M. de Chateaubriand au nom de tout +le Conseil, et qui venait d'être publié dans le _Moniteur de Gand_, +était une éloquente exposition de la politique libérale qu'acceptait la +royauté. Mais le parti ainsi désavoué ne renonçait point; il entourait +le Roi qu'il ne parvenait pas à dominer; il avait, dans la famille et +dans l'intimité royale, les plus fortes racines; M. le comte d'Artois en +était le chef public et M. de Blacas le discret, mais constant allié. Il +y avait là une victoire aussi difficile que nécessaire à remporter. + +Je priai le duc de Duras de demander pour moi, au Roi, une audience +particulière. Le Roi me reçut le lendemain, 1er juin, et me garda plus +d'une heure. Je n'ai nul goût pour l'étalage minutieux et arrangé de +semblables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de mes impressions, +que ce qui, aujourd'hui encore, vaut la peine d'être rappelé. + +Deux choses en sont restées fortement empreintes dans ma mémoire, +l'impotence et la dignité du Roi: il y avait dans l'attitude et le +regard de ce vieillard immobile et comme cloué sur son fauteuil +une sérénité hautaine, et, au milieu de sa faiblesse une confiance +tranquille dans la force de son nom et de son droit, dont je fus frappé +et touché. Ce que j'avais à lui dire devait lui déplaire; par respect, +non par calcul, je commençai par ce qui lui était agréable; je lui +parlai du sentiment royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus +vivement dans Paris; je lui racontai quelques anecdotes, quelques +couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il s'en amusa; il se +plaisait aux récits gais, comme il arrive aux hommes qui ne peuvent +guère se fournir eux-mêmes de gaieté. Je lui dis que l'espérance de son +retour était générale:--«Mais ce qu'il y a de fâcheux. Sire, c'est qu'en +croyant au rétablissement de la monarchie, on n'a pas confiance dans sa +durée.--Pourquoi donc? Quand le grand artisan de révolution n'y sera +plus, la monarchie durera; il est clair que si Bonaparte retourne à +l'île d'Elbe, ce sera à recommencer; mais lui fini, les révolutions +finiront aussi.--On ne s'en flatte guère, Sire; on craint autre chose +encore que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement royal, son +incertitude entre les anciennes et les nouvelles idées, les anciens et +les nouveaux intérêts; on craint la désunion ou du moins l'incohérence +de ses ministres.» Le Roi ne me répondait pas; j'insistai, je nommai M. +de Blacas; je dis que j'étais expressément chargé, par des hommes que +le Roi connaissait bien comme d'anciens, fidèles et intelligents +serviteurs, de lui représenter la méfiance qui s'attachait à ce nom et +le mal qui en résultait pour lui-même:--«Je tiendrai tout ce que j'ai +promis dans la Charte; les noms n'y font rien; qu'importe à la France +quels amis je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte +qui ne lui convienne? Parlez-moi de motifs d'inquiétude plus sérieux.» +J'entrai dans quelques détails; je touchai à divers traits des menées et +des menaces des partis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi, +de leurs alarmes, des violences même dont, sur quelques points, ils +avaient déjà été l'objet:--«Ceci est très-mauvais; je ferai ce qu'il +faudra pour l'empêcher; mais je ne peux pas tout empêcher; je ne peux +pas être à la fois un roi libéral et un roi absolu.» Il me questionna +sur quelques faits récents, sur quelques hommes du régime impérial: «Il +y en a deux, Sire, M*** et M***, qui, sachant que je me rendais auprès +du Roi, m'ont fait demander de lui prononcer leur nom et de l'assurer +de leurs sentiments?--Pour M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je +sais ce qu'il vaut. Quant à M***, il est de ceux dont je ne dois ni ne +veux entendre parler.» Je m'en tins là. Je n'ignorais pas que le Roi +était dès lors en relation avec Fouché, l'un des pires entre les +régicides; mais je fus peu surpris que des relations secrètes et amenées +par un intérêt pressant ne l'empêchassent pas de maintenir tout haut et +en thèse générale une ligne de conduite fort naturelle. Il était, à coup +sûr, loin de prévoir à quel dégoût sa relation avec le due d'Otrante le +réduirait. Il me congédia avec quelques paroles banales de satisfaction +bienveillante, me laissant l'impression d'un esprit sensé et libre, +dignement superficiel, fin avec les personnes et soigneux des +apparences, peu préoccupé et assez peu intelligent du fond des choses, +et presque également incapable des fautes qui perdent et des succès qui +fondent l'avenir des races royales. + +Je fis une visite à M. de Blacas. Il avait témoigné, à mon sujet, +quelque humeur: «Que vient faire ici ce jeune homme? avait-il dit au +baron d'Eckstein, commissaire général de police du Roi des Pays-Bas à +Gand; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès du Roi.» +Il connaissait très-bien et ma mission et mes amis. Il ne m'en reçut +pas moins avec une politesse parfaite, et j'ajoute avec une honorable +franchise, me demandant ce qu'on disait de lui à Paris et pourquoi on +lui en voulait tant. Il me parla même de ses mauvais rapports avec +l'abbé de Montesquiou, se plaignant des vivacités et des boutades qui +les avaient brouillés, au détriment du service du Roi. Je lui rendis +franchise pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de notre +entretien, fut digne avec un peu de roideur, marquant plus de surprise +que d'irritation. Je trouve, dans quelques notes écrites en sortant de +chez lui, cette phrase: «Je serais bien trompé si la plupart de ses +torts ne tenaient pas à la médiocrité de son esprit.» + +La situation de M. de Chateaubriand à Gand était singulière. Membre du +Conseil du Roi, il en exposait brillamment la politique dans les pièces +officielles et la défendait dans le _Moniteur de Gand_ avec le même +éclat. Il n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout le monde, +et personne ne comptait beaucoup avec lui. A mon avis, et soit alors, +soit plus tard, ni le Roi, ni les divers cabinets n'ont bien compris la +nature de M. de Chateaubriand, ni apprécié assez haut son concours ou +son hostilité. Il était, j'en conviens, un allié incommode, car il +prétendait à tout et se blessait de tout; au niveau des plus rares +esprits et des plus beaux génies, c'était sa chimère de se croire aussi +l'égal des plus grands maîtres dans l'art de gouverner, et d'avoir le +coeur plein d'amertume quand on ne le prenait pas pour le rival de +Napoléon aussi bien que de Milton. Les hommes sérieux ne se prêtaient +pas à cette complaisance idolâtre; mais ils oubliaient trop ce que +valait, comme ami ou comme ennemi, celui à qui ils la refusaient; on eût +pu trouver, dans les hommages à son génie et dans les satisfactions de +sa vanité, de quoi endormir les rêves de son orgueil; et s'il n'y avait +pas moyen de le satisfaire, il fallait, en tout cas, par prudence comme +par reconnaissance, non-seulement le ménager, mais le combler. Il était +de ceux envers qui l'ingratitude est périlleuse autant qu'injuste, car +ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Il +vivait à Gand dans une grande intimité avec M. Bertin, et s'assurait dès +lors, sur le _Journal des Débats,_ cet empire dont il devait faire plus +tard un si puissant usage. Malgré la bienveillance de nos premiers +rapports, j'étais déjà alors assez froidement avec lui; il avait été +mécontent en 1814, et parlait mal de l'abbé de Montesquiou et de ses +amis. Je n'en fus pas moins surpris et choqué, comme d'une injustice et +d'une faute, du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant de +lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et sur un pied plus +amical. + +C'était au milieu de ces discussions non-seulement de principes et de +partis, mais d'amours-propres et de coteries que nous attendions, hors +de France et ne sachant que faire de notre temps comme de notre âme, +l'issue de la lutte engagée entre Napoléon et l'Europe. Situation +profondément douloureuse, que j'acceptais pour servir la cause que je +croyais et n'ai pas cessé de croire bonne, mais dont je ressentais, à +chaque heure du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrêterai pas à les +décrire; rien ne m'est plus antipathique que d'étaler mon propre coeur, +surtout quand je sais que beaucoup de ceux qui m'entendront ne voudront +ou ne sauront ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux +hommes de leurs méprises ni de leurs invectives; c'est la condition de +la vie publique; mais je ne me tiens point pour obligé d'entrer dans de +vaines controverses sur moi-même, et je sais attendre la justice sans la +demander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme à notre immobile +anxiété. Le Roi quitta Gand le 22 juin, pressé par ses plus sûrs amis et +par son propre jugement de ne pas perdre une minute pour aller se +placer entre la France perplexe et l'invasion étrangère. J'en partis le +lendemain avec M. Mounier, et le même soir nous rejoignîmes le Roi à +Mons, où il s'était arrêté. + +Là éclata, en présence de nouveaux acteurs et avec des complications qui +restent encore obscures, le dénoûment que j'étais venu provoquer, la +chute de M. de Blacas. Je n'ai garde de discuter les récits très-divers +qu'en ont donnés plusieurs des intéressés ou des témoins; je reproduirai +simplement ce que j'en ai vu moi-même, sur les lieux, comme je le +retrouve dans une lettre écrite à Cambrai six jours après[10], pour la +personne à qui, même dans l'absence de toute communication immédiate, je +me donnais le plaisir de tout raconter: «Comme nous entrions à Mons, M. +Mounier et moi, on nous a dit que M. de Blacas était congédié et s'en +allait ambassadeur à Naples; mais notre surprise a été grande quand nous +avons su que M. de Talleyrand, venu naguère de Vienne à Bruxelles pour +être à portée des événements, et arrivé à Mons peu d'heures après le +Roi, avait en même temps donné sa démission, que le Roi, en la refusant, +avait froidement accueilli M. de Talleyrand lui-même, et que celui-ci +repartait pour Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de +partir pour Cateau-Cambresis, quartier général, en ce moment, de l'armée +anglaise. Nous ne comprenions absolument rien à des incidents si +contradictoires, et notre inquiétude égalait notre surprise. Nous avons +couru de tous côtés; nous avons vu tout le monde, ceux de nos amis qui +nous avaient devancés à Mons et les ministres étrangers qui avaient +suivi le Roi, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Chateaubriand, Pozzo +di Borgo, de Vincent; et à travers les demi-confidences, les colères +contenues, les sourires moqueurs, les regrets sincères, nous avons fini +par comprendre, ou à peu près. La petite cour de M. le comte d'Artois, +sachant que M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser +et que le duc de Wellington l'engageait au contraire à s'avancer +rapidement en France, n'avait rien imaginé de mieux que de chasser à +la fois M. de Blacas et M. de Talleyrand, et d'enlever le Roi à ses +conseillers constitutionnels comme à son favori en le faisant partir +brusquement pour le quartier général de l'armée anglaise, entouré des +seuls partisans de _Monsieur_ dont on espérait faire ses ministres. +L'irritation était grande chez nos amis et le blâme vif chez les +étrangers; ces derniers demandaient en qui ils pourraient avoir +confiance pour la question française et avec qui ils en traiteraient +dans une telle crise. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec un grand +renom d'habileté et de succès; il était, aux yeux de l'Europe, le +représentant du Roi et de la France; le ministre d'Autriche venait de +lui dire à Bruxelles: «J'ai ordre de vous consulter en toute occasion +et de me diriger surtout d'après vos conseils.» Lui-même témoignait +hautement son humeur et repoussait vivement ceux qui l'engageaient à +rejoindre le Roi. Après six heures d'entretiens un peu confus, il fut +convenu que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait le duc de +Wellington à faire lui-même une démarche pour mettre fin à cette étrange +brouillerie, et que MM. de Jaucourt, Louis et Beugnot iraient en même +temps dire au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder sa +confiance ayant des idées et des projets diamétralement contraires aux +leurs, ils ne pouvaient plus le servir utilement et lui demandaient la +permission de se retirer. Probablement des réflexions ou des démarches +conformes à ces résolutions avaient déjà été faites au Cateau, car le +25 au matin, en même temps que nous apprenions les événements de Paris, +l'abdication de Napoléon et l'envoi de commissaires aux souverains +alliés, est arrivée à Mons une lettre du duc de Wellington à M. de +Talleyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: «Je regrette +beaucoup que vous n'ayez pas accompagné ici le Roi; c'est moi qui l'ai +vivement engagé à entrer en France en même temps que nous. Si j'avais +pu vous dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, je ne +doute pas que vous n'eussiez donné au Roi le même conseil. J'espère que +vous viendrez les entendre.» M. de Talleyrand s'est décidé sur-le-champ +à partir, et nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. Il +était temps; déjà une proclamation datée du Cateau, et rédigée, dit-on, +par M. Dambray, donnait à la rentrée du Roi une couleur qui ne convient +nullement. Nous nous sommes hâtés d'en préparer une autre dont M. +Beugnot est le principal auteur, et qui contient les pronostics d'une +bonne politique. Le Roi l'a signée sans difficulté. Elle a paru hier, à +la grande satisfaction du public de Cambrai. J'espère qu'elle produira +partout le même effet.» + +[Note 10: Le 29 juin 1815.] + +On pouvait en effet espérer et se croire au terme de la grande crise qui +avait bouleversé la France comme de la petite crise qui venait d'agiter +les entours de la royauté. De toutes parts les choses semblaient se +précipiter vers la même issue. Le Roi était en France; une politique +modérée et nationale prévalait dans ses conseils et animait ses paroles; +le sentiment royaliste éclatait partout sur son passage, non-seulement +dans son ancien parti, mais dans les masses; toutes les mains +s'élevaient vers lui comme vers la planche de salut dans le naufrage. +Les peuples s'inquiètent peu d'être conséquents; j'ai vu, à cette +époque, dans les départements du Nord, la même popularité entourer le +Roi exilé et l'armée vaincue. A Paris, Napoléon avait abdiqué, et +malgré des alternatives peu dignes d'abattement ou d'élan fébrile, de +résignation ou de bouillonnement, il était évidemment hors d'état de +rengager la lutte. La Chambre des représentants qui, dès son début, +s'était montrée peu favorable au régime impérial et ennemie des excès +révolutionnaires, semblait surtout préoccupée du désir de traverser +un défilé périlleux en évitant toute violence et tout engagement +irrévocable. Les passions populaires grondaient quelquefois, mais se +laissaient aisément contenir, ou s'arrêtaient d'elles-mêmes, comme +déshabituées de l'action et de la domination. L'armée, dont les corps +errants venaient successivement se rallier autour de Paris, était en +proie à une effervescence patriotique, et se fût précipitée, et la +France avec elle, dans l'abîme, pour prouver son dévouement et venger +son injure: mais parmi ses anciens et plus illustres chefs, les uns, +comme Gouvion Saint-Cyr, Macdonald et Oudinot, s'étaient refusés à +servir Napoléon et soutenaient ouvertement la cause du Roi; les autres, +comme Ney, Davout, Soult, Masséna, protestaient avec une rude franchise +contre des illusions funestes, donnaient leur vieux courage pour +passe-port à de tristes vérités ou à de sages conseils, et réprimaient, +aux dépens de leur renom de parti, les entraînements militaires ou les +désordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot, avec un ascendant +que méritait leur vertu, maintenaient la discipline dans l'armée au +milieu des douleurs de la retraite sur la Loire, et déterminaient son +obéissance aux ordres d'un pouvoir civil détesté. Il y avait, après +tant de fautes et de malheurs, et à travers toutes les différences de +situation et d'opinion, un concert spontané et un effort général pour +éviter à la France les fautes irréparables et les malheurs suprêmes. + +Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et même quand elles +veulent être prudentes, l'esprit politique manque aux nations qui ne +sont pas exercées à faire elles-mêmes leurs affaires et leur destinée. +Dans le déplorable état où l'entreprise d'un égoïsme héroïque et +chimérique avait jeté la France, il n'y avait évidemment qu'une conduite +à tenir: reconnaître Louis XVIII, prendre acte de ses dispositions +libérales et se concerter avec lui pour traiter avec les étrangers. Il +le fallait, car aux yeux de la plus vulgaire prévoyance, le retour de la +maison de Bourbon était inévitable et comme un fait accompli. C'était +un devoir dans l'intérêt de la paix et pour se donner les meilleures +chances d'atténuer les maux de l'invasion, car Louis XVIII pouvait seul +les repousser avec quelque autorité. Des chances favorables s'ouvraient, +par cette voie, à la liberté, car la raison disait et l'expérience +a démontré qu'après ce qui s'est passé en France depuis 1789, le +despotisme est impossible aux princes de la maison de Bourbon; une +insurmontable nécessité leur impose les transactions et les ménagements; +et s'ils tentent de pousser les choses à l'extrême, la force leur manque +pour réussir. Accepter sans hésitation ni délai la seconde Restauration +et placer soi-même le Roi entre la France et l'Europe, c'était donc ce +que commandaient clairement le patriotisme et le bon sens. + +Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on laissa faire tout +ce qu'il fallait pour que la Restauration parût l'oeuvre de la force +étrangère seule, et pour faire subir à la France, après sa défaite +militaire, une défaite politique et diplomatique. Ce n'est pas +d'indépendance envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie, +c'est d'intelligence et de résolution que la Chambre des Cent-Jours a +manqué; elle ne se prêta ni au despotisme impérial, ni aux violences +révolutionnaires; elle ne fut l'instrument d'aucun des partis extrêmes; +elle s'appliqua honnêtement à retenir la France sur le bord des abîmes +où ils auraient voulu la pousser; mais elle ne sut faire que de la +politique négative; elle louvoya timidement devant le port au lieu d'y +entrer résolument, fermant les yeux quand elle touchait à la passe, +subissant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveuglements +et les entêtements des ennemis, anciens ou nouveaux, du Roi qui +s'approchait, et se donnant même quelquefois, par faiblesse encore, +l'air de vouloir des combinaisons qu'au fond elle s'efforçait d'éluder, +tantôt Napoléon II, tantôt le prince quelconque qu'il plairait au peuple +souverain de choisir. + +Ce fut à ces hésitations, à ces tâtonnements stériles du seul pouvoir +public alors debout qu'un des hommes les plus tristement célèbres des +plus mauvais temps de la révolution, Fouché, dut son importance et son +succès éphémères. Quand les honnêtes gens ne savent pas comprendre et +accomplir les desseins de la Providence, les malhonnêtes gens s'en +chargent; sous le coup de la nécessité et au milieu de l'impuissance +générale, il se rencontre toujours des esprits corrompus, sagaces et +hardis, qui démêlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, et +se font les instruments d'un triomphe qui ne leur appartient pas +naturellement, mais dont ils réussissent à se donner les airs pour s'en +approprier les fruits. Le due d'Otrante fut, dans les Cent-Jours, cet +homme-là: révolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se faire +sacrer, sous ce double caractère, par l'ancienne royauté française, +il déploya, à la poursuite de son but, tout le savoir-faire et toute +l'audace d'un roué plus prévoyant et plus sensé que ses pareils. +Peut-être aussi, car la justice doit avoir ses scrupules, même envers +les hommes qui n'en ont point, peut-être le désir d'épargner à son pays +des violences et des souffrances inutiles ne fut-il pas étranger à +cette série de trahisons et de voltes-faces imperturbables à l'aide +desquelles, trompant et jouant tour à tour Napoléon, La Fayette et +Carnot, l'Empire, la République et la Convention régicide, Fouché gagna +le temps dont il avait besoin pour s'ouvrir à lui-même les portes du +cabinet du Roi en ouvrant au Roi celles de Paris. + +Louis XVIII fit quelque résistance; Malgré ce qu'il m'avait dit à Gand, +à propos des régicides, je doute qu'il ait fortement résisté. Sa dignité +n'était pas toujours soutenue par une conviction forte ou par un +sentiment énergique, et elle pouvait quelquefois céder devant +la nécessité. Il avait, pour garants de la nécessité dans cette +circonstance, les deux autorités les plus propres à influer sur sa +décision et à couvrir son honneur, le due de Wellington et M. le comte +d'Artois: tous deux le pressaient d'accepter Fouché pour ministre; +Wellington, pour assurer au Roi un retour facile, et aussi pour +rester lui-même, et l'Angleterre avec lui, le principal auteur de là +Restauration en mettant promptement fin à la guerre devant Paris, où +il craignait de se voir compromis dans les emportements haineux des +Prussiens; le comte d'Artois, par légèreté impatiente, toujours prêt à +promettre et à accorder, et engagé d'avance par son plus actif affidé, +M. de Vitrolles, dans les lacs que Fouché avait tendus de toutes parts +aux royalistes. Je ne crois point à la nécessité dont ils assiégèrent +le Roi. Fouché ne disposait point de Paris. L'armée s'en éloignait. +Les fédérés y étaient plus bruyants que puissants. La Chambre des +représentants se consolait, en discutant une constitution, de n'avoir +pas su ni osé faire un gouvernement. Personne n'était en état ni en +humeur d'arrêter longtemps le flot qui ramenait le Roi. Un peu moins +d'empressement et un peu plus de fermeté d'esprit lui auraient épargné +une triste honte. Il suffisait d'attendre quelques jours en acceptant +le risque, non de résolutions ou de violences funestes, mais de quelque +prolongation de désordres et d'alarmes. La nécessité pèse sur les +peuples comme sur les rois; celle dont Fouché s'armait pour se faire +ministre de Louis XVIII était en grande partie factice et évidemment +passagère; celle qui ramenait Louis XVIII aux Tuileries était naturelle +et de jour en jour plus pressante. Il n'avait nul besoin de recevoir le +duc d'Otrante dans son cabinet, à Arnouville; il pouvait s'y tenir en +repos; on serait bientôt venu l'y chercher. J'en pensai ainsi au moment +même, après avoir passé deux jours dans Paris où j'étais rentré le 3 +juillet, pendant que les manoeuvres de Fouché suivaient leur cours. Tout +ce que j'ai vu et appris depuis m'a confirmé dans cette conviction. + + + + CHAPITRE IV. + +LA CHAMBRE DE 1815. + +Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet du duc de +Richelieu.--Mes relations comme secrétaire général du ministère de la +justice, avec M. de Marbois, garde des sceaux.--Arrivée et physionomie +de la Chambre des députés.--Intentions et attitude de l'ancien +parti royaliste.--Formation et composition d'un nouveau parti +royaliste.--Lutte des classes sous le manteau des partis.--Lois +d'exception.--Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du +gouvernement et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports +de l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres. +--Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--Le duc de +Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal Ney.--Polémique entre +M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la session.--Modifications dans le +cabinet.--M. Laîné, ministre de l'intérieur.--Je quitte le ministère de +la justice et j'entre comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le +cabinet s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes. +--Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de M. de +Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des députés.--Travail +de M. Decazes pour en amener la dissolution.--Le Roi s'y +décide.--Ordonnance du 5 septembre 1816. + +(1815-1816.) + +Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, et ni Fouché, ni M. de +Talleyrand n'étaient plus ministres. Ils étaient tombés, non sous le +coup de quelque événement nouveau et imprévu, mais par le vice de leur +situation personnelle et par leur inaptitude au rôle qu'ils avaient +entrepris de jouer. + +M. de Talleyrand avait fait à Vienne une grande chose; par le traité +d'alliance qu'il avait conclu le 3 janvier 1815 entre la France, +l'Angleterre et l'Autriche, il avait mis fin à la coalition formée +contre nous en 1813, et coupé l'Europe en deux au profit de la France. +Mais l'événement du 20 mars avait détruit son oeuvre; la coalition +européenne s'était reformée contre Napoléon et contre la France, qui se +faisait ou se laissait faire l'instrument de Napoléon. Et il n'y avait +plus aucune chance de rompre ce redoutable faisceau; un même sentiment +d'inquiétude et de méfiance à notre égard, un même dessein de ferme et +durable union animaient les souverains et les peuples. Ils avaient réglé +en toute hâte à Vienne les questions qui menaçaient de les diviser; et, +dans cette intimité retrempée contre nous, l'empereur Alexandre était +rentré particulièrement irrité contre la maison de Bourbon et M. de +Talleyrand, qui avaient voulu lui enlever ses alliés. La seconde +restauration d'ailleurs n'était point, comme la première, son oeuvre +et sa gloire personnelle; c'était surtout à l'Angleterre et au duc +de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par amour-propre comme par +politique, l'empereur Alexandre arrivait, le 10 juillet 1815, à Paris, +froid et plein d'humeur envers le Roi et ses conseillers. + +La France et le Roi avaient pourtant un pressant besoin du bon vouloir +de l'empereur Alexandre. Ils étaient en présence des rancunes et des +ambitions passionnées de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la carte +de notre territoire, moins les provinces qu'ils voulaient nous enlever. +Ses généraux minaient, pour les faire sauter, les monuments qui +rappelaient leurs défaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII +résistait dignement à ces brutalités étrangères; il menaçait de faire +porter son fauteuil sur le pont d'Iéna, et disait tout haut au duc de +Wellington: «Croyez-vous, mylord, que votre gouvernement consente à me +recevoir si je lui demande de nouveau asile?» Wellington entravait +de son mieux les emportements de Blücher et lui adressait des +représentations pressantes, bien que très-mesurées. Mais ni la dignité +du Roi, ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suffisaient contre +les passions et les prétentions allemandes; l'empereur Alexandre pouvait +seul les contenir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des +satisfactions personnelles; en formant son cabinet, il fit nommer le +duc de Richelieu, encore absent, ministre de la maison du Roi, et le +ministère de l'intérieur fut tenu en réserve pour Pozzo di Borgo, qui +eût volontiers échangé le service officiel de la Russie pour une part +dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand croyait aisément à +la puissance des tentations. Mais elles échouèrent cette fois; le duc de +Richelieu refusa, probablement de concert avec le Roi lui-même; +Pozzo n'obtint pas, ou n'osa peut-être pas demander à son maître +l'autorisation de redevenir Français. Je le voyais souvent, et cet +esprit à la fois vif et profond, hardi et inquiet, sentait sa situation +douteuse, et cachait mal ses perplexités. L'empereur Alexandre persista +dans sa froide réserve, laissant M. de Talleyrand faible et embarrassé +dans cette arène des négociations, théâtre ordinaire de ses succès. + +La faiblesse de Fouché était autre et tenait à d'autres causes. Non que +les souverains étrangers et leurs ministres fussent plus bienveillants +pour lui que pour M. de Talleyrand; son entrée dans le Conseil du Roi +avait été, pour l'Europe monarchique, un grand scandale; le duc de +Wellington seul persistait encore à le soutenir; mais personne, parmi +les étrangers, ne l'attaquait et ne se croyait intéressé à sa chute. +C'était au dedans que se formait contre lui l'orage. Avec une +présomption étrangement frivole, il s'était promis de livrer la +Révolution au Roi et le Roi à la Révolution, se fiant sur sa prestesse +et sa hardiesse pour passer et repasser d'un camp dans l'autre, et les +dominer l'un par l'autre en les trahissant tour à tour. Les élections +qui s'accomplissaient en ce moment dans toute la France donnèrent à son +espérance un éclatant démenti; il eut beau répandre avec profusion les +circulaires et les agents, il n'y exerça pas la moindre influence; les +royalistes décidés prévalurent à peu près partout, presque sans combat. +C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les grandes crises, les +vaincus deviennent des morts. La Chambre de 1815 n'apparaissait encore +que dans le lointain, et déjà le duc d'Otrante chancelait, comme frappé +de la foudre, à côté de M. Talleyrand ébranlé. + +Dans ce péril divers et inégal, mais pressant pour tous deux, l'attitude +et la conduite de ces deux hommes furent très-différentes. M. de +Talleyrand se fit le patron de la monarchie constitutionnelle grandement +organisée, comme elle l'était en Angleterre. Des modifications conformes +aux voeux du parti libéral furent, les unes immédiatement accomplies, +les autres promises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer dans +la Chambre des députés. Quatorze articles relatifs à la constitution de +cette Chambre furent soumis à la révision de la prochaine législature. +La pairie devint héréditaire. La censure, à laquelle étaient assujettis +les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression, fut abolie. Un +grand Conseil privé associa aux délibérations du gouvernement, dans +les grandes circonstances, les hommes considérables des divers partis. +Aucune nécessité pratique, aucune forte opinion publique n'imposait à la +royauté restaurée ces importantes réformes; mais le cabinet voulait se +montrer favorable au large développement des institutions libres, et +donner satisfaction au parti, je devrais peut-être dire à la coterie des +esprits éclairés et impatients. + +Les préoccupations et les mesures de Fouché étaient plus personnelles. +Violemment menacé par la réaction royaliste, il essaya d'abord, de +l'apaiser en lui jetant quelque pâture; il consentit à se faire +l'instrument de la proscription des hommes naguère ses agents, ses +confidents, ses complices, ses collègues, ses amis. En même temps qu'il +écrivait avec apparat des mémoires et des circulaires pour démontrer la +nécessité de la clémence et de l'oubli, il présentait au Conseil du Roi +une liste de cent dix noms à excepter de toute amnistie; et quand la +discussion eut réduit ce nombre à dix-huit accusés devant les conseils +de guerre et à trente-huit exilés provisoires, il contre-signa sans +hésiter l'ordonnance qui les frappait. Peu de jours après, et sur sa +demande, une autre ordonnance révoqua toutes les autorisations jusque-là +accordées aux journaux, leur imposa la nécessité d'une autorisation +nouvelle, et les soumit à la censure d'une commission dans laquelle +plusieurs des principaux écrivains royalistes, entre autres MM. Auger et +Fiévée, refusèrent de siéger sous son patronage. Peu importait au duc +d'Otrante, en 1815 comme en 1793, la justice ou l'utilité nationale de +ses actes; il était toujours prêt à se faire, n'importe à quel prix, +le praticien de la nécessité. Mais quand il vit que ses rigueurs ne le +couvraient pas, quand il sentit les vives approches du péril, il changea +de tactique; le ministre de la réaction monarchique redevint le factieux +révolutionnaire; il fit secrètement publier et répandre des _Rapports +au Roi_ et des _Notes aux ministres étrangers_, destinés bien moins à +éclairer les pouvoirs auxquels il les adressait qu'à lui préparer à +lui-même des alliés et des armes contre le gouvernement et le parti dont +il se voyait près d'être répudié. Il était de ceux qui essayent de se +faire redouter en travaillant à nuire dès qu'ils ne sont plus admis à +servir. + +Ni les réformes libérales de M. de Talleyrand, ni les menaces +révolutionnaires du duc d'Otrante ne conjurèrent le péril qui les +pressait. Malgré leur rare esprit et leur longue expérience, ils +méconnaissaient l'un et l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant +pas, ou ne voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes que +les Cent-Jours devaient ranimer. L'élection d'une Chambre ardemment +royaliste les surprit comme un phénomène inattendu; ils tombèrent tous +deux à son approche, à peu de jours de distance l'un de l'autre, laissés +pourtant, après leur chute commune, dans des situations très-diverses. +M. de Talleyrand resta debout; le Roi et son nouveau cabinet le +comblèrent des dons et des honneurs de cour; ses collègues dans sa +courte administration, MM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, Gouvion +Saint-Cyr reçurent des marques signalées de l'estime royale; ils +sortaient de l'arène comme destinés à y rentrer. Acceptant la petite et +lointaine mission de Dresde, Fouché s'empressa de partir et sortit de +Paris sous un déguisement qu'il ne quitta qu'à la frontière, troublé par +la crainte d'être vu dans sa patrie qu'il ne devait jamais revoir. + +Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, bien venu du Roi +et même du parti que les élections faisaient prévaloir. C'était un +ministère vraiment nouveau et royaliste. Son chef, rentré naguère en +France, honoré de l'Europe, aimé de l'empereur Alexandre, était pour le +roi Louis XVIII ce que le Roi lui-même était pour la France, le gage +d'une meilleure paix. Deux de ses collègues, MM. Decazes et Dubouchage, +n'avaient pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires +publiques. Les quatre autres, MM. Barbé-Marbois, de Vaublanc, Corvetto +et le due de Feltre, venaient de donner à la cause royale des preuves +de leur attachement. Leur réunion inspirait au public, comme au parti +triomphant, des espérances et point de défiance. Je connaissais beaucoup +M. de Marbois; je l'avais souvent rencontré chez madame de Rumford et +chez madame Suard; il appartenait à cette ancienne France généreusement +libérale qui avait accepté et soutenu, avec une modération éclairée, les +principes chers à la France nouvelle. Je conservai auprès de lui, dans +des rapports de confiante amitié, le poste de secrétaire général du +ministère de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des sceaux, +m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de Talleyrand. + +Le nouveau ministère à peine installé, la Chambre des députés arriva et +s'installa à son tour, bien plus nouvelle que lui. Elle était presque +exclusivement royaliste. A peine quelques hommes des autres partis +avaient trouvé place dans ses rangs. Ils y siégeaient péniblement, +isolés et mal à l'aise, comme des étrangers ou des suspects; et quand +ils essayaient de se produire et d'exprimer leurs sentiments, ils +étaient brusquement repoussés dans l'impuissance et le silence. Le 23 +octobre 1815, dans le débat de la loi présentée par M. Decazes pour la +suspension temporaire de la liberté individuelle, M. d'Argenson parla +des bruits qui couraient sur des protestants massacrés dans le Midi; un +violent tumulte s'éleva pour le démentir; il s'expliqua avec une réserve +extrême: «Je n'ai point énoncé de faits, dit-il, je n'ai point établi +d'allégations; j'ai dit que j'avais été frappé par des bruits incertains +et contradictoires... C'est le vague même de ces bruits qui rend +nécessaire un rapport du ministre sur l'état du royaume.» Non-seulement +M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il demandait; non-seulement il ne put +continuer à parler; il fut expressément rappelé à l'ordre pour avoir +fait allusion à des faits malheureusement certains, mais qu'on voulait +étouffer en étouffant sa voix. + +Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le parti royaliste se +voyait le plus fort; tout en croyant son triomphe légitime, il en était +un peu surpris et enivré, et il se livrait aux joies de la puissance +avec un mélange d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme +peu accoutumé à vaincre et peu sûr de la force qu'il s'empressait de +déployer. + +Des mobiles très-divers jetèrent la Chambre de 1815 dans la réaction +violente qui est restée son caractère historique. D'abord et surtout les +passions du parti royaliste, ses bonnes et ses mauvaises passions, ses +sentiments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour de l'ordre +et la soif de la vengeance, l'orgueil du passé et la peur de l'avenir, +l'intention de remettre en honneur le respect des choses saintes, des +anciens attachements, de la foi jurée, et le plaisir d'opprimer ses +vainqueurs. A l'emportement des passions se joignait le calcul des +intérêts: pour la sûreté du parti, pour la fortune des personnes, les +nouveaux dominateurs de la France avaient besoin de prendre partout +possession des places et du pouvoir; c'était là le champ à exploiter, le +territoire à occuper pour recueillir les fruits de la victoire. Venait +enfin l'empire des idées, plus grand qu'on ne le croit communément, et +souvent plus puissant, à leur insu, sur les hommes que leurs passions ou +leurs intérêts. Après tant d'années de grands spectacles et de grands +débats, les royalistes avaient, sur toutes les questions politiques et +sociales, des vues systématiques à réaliser, des retours historiques à +poursuivre, des besoins d'esprit à satisfaire. Ils se hâtaient de mettre +la main à l'oeuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre dans leur +patrie, moralement comme matériellement, par la pensée comme en fait, +l'ascendant qui leur avait depuis si longtemps échappé. + +Comme il arrive dans les grandes crises des sociétés humaines, ces +principes divers de la réaction de 1815 avaient chacun, dans les rangs +royalistes, leur représentant spécial et particulièrement efficace. Le +parti avait son champion agresseur, son politique, et son philosophe. M. +de la Bourdonnaye marchait à la tête de ses passions, M. de Villèle de +ses intérêts, M. de Bonald de ses idées. Trois hommes très-propres +à leur rôle, car ils excellaient, l'un dans la polémique fougueuse, +l'autre dans la tactique prudente et patiente, le troisième dans +l'exposition spécieuse et subtile avec élévation. Et tous trois, bien +qu'aucune ancienne intimité ne les unît, mettaient avec persévérance, au +service de la cause commune, leurs talents et leurs procédés si divers. + +Quelle était, au fond, cette cause? Quel but se proposaient en réalité +les chefs de ce parti qui se croyait si près du succès? S'ils avaient +voulu parler sincèrement, ils auraient été eux-mêmes bien embarrassés +de répondre. On a beaucoup dit, et beaucoup de gens ont cru, et +probablement bien des royalistes se figuraient, en 1815, qu'ils +travaillaient à abolir la Charte et à rétablir l'ancien régime. Lieu +commun d'une crédulité puérile; cri de guerre des ennemis, habiles ou +aveugles, de la Restauration. Il n'y avait, dans la Chambre de 1815, au +milieu de ses plus ardentes espérances, point de dessein si audacieux ni +si arrêté. Ramené en vainqueur sur la scène, non par lui-même, mais par +les fautes de ses adversaires et le cours des événements européens, +l'ancien parti royaliste se promettait que les revers de la Révolution +et de l'Empire lui vaudraient de grands avantages, surtout de grandes +satisfactions; mais ce que, pour le gouvernement de la France, il ferait +de sa victoire quand il serait décidément en possession du pouvoir, il +ne le savait pas; ses vues étaient aussi incertaines et confuses que ses +passions étaient violentes; c'était surtout la victoire qu'il voulait, +pour l'orgueilleux plaisir de la victoire même, pour l'affermissement +définitif de la Restauration, pour sa propre domination, au centre de +l'État par le gouvernement, dans chaque localité par l'administration. + +Mais, dans de telles secousses sociales, les questions sont infiniment +plus grandes que ne le savent les acteurs: les Cent-Jours firent à la +France un mal bien plus grave encore que le mal du sang et des trésors +qu'ils lui coûtèrent; ils rallumèrent la vieille querelle que l'Empire +avait étouffée et que la Charte voulait éteindre, la querelle de +l'ancienne France et de la France nouvelle, de l'émigration et de la +révolution. Ce ne fut pas seulement entre des partis politiques, mais +entre des classes rivales que la lutte recommença en 1815, comme elle +avait éclaté en 1789. + +Mauvaise situation pour la fondation d'un gouvernement, surtout +d'un gouvernement libre. Il y a un certain degré de fermentation et +d'émulation, entre les citoyens et les partis, qui est la vie même du +corps social et qui favorise son développement énergique et sain. Mais +si la fermentation ne s'arrête pas aux questions de gouvernement et à la +conduite des affaires publiques, si elle s'attaque aux fondements +mêmes de la société, si au lieu de l'émulation entre les partis on a +l'hostilité entre les classes, ce n'est plus le mouvement de la santé, +c'est un mal destructeur qui entraîne les désordres les plus douloureux +et qui peut aller jusqu'à la dissolution de l'État. La domination +d'une classe sur les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou +démocratique, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue des +classes pour la domination, c'est l'état révolutionnaire, tantôt +déclaré, tantôt imminent. Le monde a vu, par deux grands exemples, les +résultats profondément divers que peut amener ce fait redoutable. La +lutte des patriciens et des plébéiens tint, pendant des siècles, Rome +dans de cruelles alternatives de tyrannie et de révolution qui n'avaient +de distraction que la guerre. Tant que les uns et les autres eurent des +vertus à dépenser dans cette lutte, la République y trouva, sinon +la paix sociale, du moins là grandeur; mais, lorsque patriciens et +plébéiens se furent épuisés et corrompus dans leurs dissensions sans +parvenir à l'accord dans la liberté, la société romaine ne put échapper +à la ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long déclin de +l'Empire. L'Angleterre à offert à l'Europe moderne un autre spectacle. +En Angleterre aussi, les classes aristocratiques et démocratiques ont +longtemps lutté pour le pouvoir; mais par un heureux concours de fortune +et de sagesse; elles sont parvenues à s'entendre et à s'unir pour +l'exercer en commun; et l'Angleterre a trouvé dans cette entente +politique des classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de +leurs influences mutuelles, la paix intérieure avec la grandeur, la +stabilité avec la liberté. + +J'espérais, du gouvernement institué par la Charte, un résultat analogue +pour mon pays. On m'a quelquefois accusé de vouloir modeler la France +à l'exemple de l'Angleterre: l'Angleterre, en 1815, ne me préoccupait +nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de son +histoire, aucune étude sérieuse. La France, ses destinées, sa +civilisation, ses lois, sa littérature, ses grands hommes avaient seuls +rempli ma pensée; je vivais au milieu d'une société toute française, +plus fortement imprégnée peut-être qu'aucune autre des goûts et de +l'esprit français. J'assistais précisément là à ce rapprochement, à +ce mélange, à cet accord des classes et même des partis divers qui me +paraissaient la condition de notre nouveau et libre régime. Des hommes +de toute origine, de toute condition, de toute profession, presque de +toute opinion, des grands seigneurs, des magistrats, des avocats, des +ecclésiastiques, des lettrés, des gens du monde et des gens d'affaires, +de l'ancien régime, de l'Assemblée constituante, de la Convention, de +l'Empire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants, acceptant +sans effort leurs différences de situation ou de vues, et disposés en +apparence à s'entendre, aisément sur les affaires de leur pays. Étrange +contraste de nos moeurs! Quand il s'agit uniquement des relations vouées +aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a plus de classes, plus de +luttes; les situations se rapprochent, les dissidences s'effacent; nous +ne songeons tous qu'à jouir en commun de nos mérites et de nos agréments +mutuels. Que les questions politiques et les intérêts positifs de la +vie reviennent; qu'il s'agisse, non plus de se réunir pour se plaire ou +s'amuser ensemble, mais de prendre chacun sa part dans les droits, les +affaires, les honneurs, les avantages et les charges de la condition +sociale; à l'instant, toutes les dissidences reparaissent; toutes les +prétentions, tous les entêtements, toutes les susceptibilités, toutes +les luttes recommencent; et cette société, qui avait paru si semblable +et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divisée qu'elle l'ait +jamais été. + +Cette triste incohérence de l'état apparent et de l'état réel de la +société française se révéla tout à coup en 1815; la réaction provoquée +par les Cent-Jours détruisit en un clin d'oeil le travail de +pacification sociale poursuivi en France depuis seize ans, et fit +brusquement éclater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de +l'ancien régime contre toutes les oeuvres, bonnes ou mauvaises, de la +révolution. + +Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, au début de la +session, dans la Chambre de 1815, tomba dans une autre faute. Les +classes aristocratiques en France, bien que généreusement dévouées, dans +les périls publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de ne savoir +faire cause commune ni avec la couronne, ni avec le peuple; elles ont +frondé et bravé tour à tour le pouvoir royal et les libertés publiques. +S'isolant dans des privilèges qui satisfaisaient leur vanité sans leur +valoir une force réelle dans l'État, elles n'avaient pris, depuis trois +siècles, ni auprès du prince, ni à la tête de la nation, la place qui +semblait naturellement leur échoir. Après tout ce qu'elles avaient perdu +et malgré tout ce qu'elles auraient dû apprendre à la révolution, elles +se retrouvèrent en 1815, au moment où le pouvoir leur revenait, dans +les mêmes dispositions indécises et alternatives. Dans les rapports des +grands pouvoirs de l'État, dans les débats publics, dans l'usage qu'elle +fit de ses propres droits, la Chambre de 1815 eut le mérite de pratiquer +énergiquement le régime constitutionnel à peine sorti, en 1814, de +sa torpeur sous l'Empire; mais elle ne sut garder, dans cette oeuvre +nouvelle, ni équité, ni à-propos, ni mesure; elle voulut dominer à la +fois le Roi et la France. Elle fut indépendante et fière, quelquefois +libérale, souvent révolutionnaire dans ses procédés envers la couronne, +en même temps qu'elle était violente et contre-révolutionnaire envers +le pays. C'était trop entreprendre; il fallait choisir, et être ou +monarchique ou populaire. La Chambre de 1815 ne fut ni l'un ni l'autre; +elle se montra fortement imbue de l'esprit de l'ancien régime envenimé +par les idées ou les exemples de l'esprit de révolution; mais l'esprit +de gouvernement, plus nécessaire encore dans un régime libre que sous le +pouvoir absolu, lui manqua complètement. + +Aussi vit-on se former promptement contre elle, et dans son propre sein, +une opposition qui fut bientôt populaire et monarchique à la fois, car +elle défendit à la fois, contre le parti dominant, la Couronne qu'il +offensait témérairement et le pays qu'il inquiétait profondément. Et +après quelques grandes luttes, soutenues des deux parts avec une énergie +sincère, cette opposition, forte de l'appui de la royauté et de la +sympathie publique, conquit fréquemment la majorité et devint le parti +du gouvernement. + +Je ne siégeais pas alors dans la Chambre des députés. On m'a souvent +attribué, dans le gouvernement de cette époque, une part plus grande que +celle qui m'a réellement appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et +je ne m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la +responsabilité, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qu'ont +fait les amis que j'ai choisis et approuvés. Le parti monarchique et +constitutionnel qui se forma en 1815 devint aussitôt le mien. Je dirai +sans hésiter ce que l'expérience m'a appris de nos fautes; je m'honore +d'avoir constamment marché dans ses rangs. + +Ce parti se forma brusquement, spontanément, sans but prémédité, sans +combinaisons antérieures et personnelles, sous le seul empire de la +nécessité du moment, pour résister à un mal pressant, non pour +faire prévaloir tel ou tel système, tel ou tel ensemble d'idées, de +résolutions et de desseins. Soutenir la Restauration en combattant la +réaction, ce fut d'abord toute sa politique. Rôle ingrat, même quand il +est le plus salutaire; car on a beau combattre une réaction violente, +quand on soutient en même temps le pouvoir dont le drapeau sert de +manteau à la réaction, on n'empêche pas tout le mal qu'on voudrait +empêcher, et on semble accepter celui qu'on ne réussit pas à empêcher. +C'est une de ces injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les +honnêtes gens qui agissent sérieusement doivent se résigner. + +Pas plus par sa composition que par ses desseins, le nouveau parti +royaliste n'avait un caractère spécial et systématique. Il comptait +parmi ses chefs naissants, comme dans ses plus modestes rangs, des +hommes de toutes les origines, de toutes les situations, venus de tous +les points de l'horizon social et politique. M. de Serre était un +émigré, lieutenant dans l'armée de Condé; MM. Pasquier, Beugnot, Siméon, +Barante, Sainte-Aulaire, des hommes considérables du régime impérial; +MM. Royer-Collard et Camille Jordan des opposants à l'Empire. Un même +jugement, un même sentiment sur les événements du jour et les chances du +lendemain, sur les droits et les intérêts légitimes du pays et du trône, +rapprochaient tout à coup ces hommes jusque-là étrangers les uns +aux autres. Ils s'unissaient comme les habitants d'un même quartier +accourent de toutes parts, et sans se connaître, sans s'être jamais vus, +travaillent ensemble à éteindre un grand incendie. + +Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractérisait déjà le nouveau +parti royaliste dans la lutte qui s'engageait. Inquiétées l'une et +l'autre par les prétentions de l'ancien parti aristocratique, la royauté +et la bourgeoisie française se rapprochaient pour se prêter un mutuel +appui. Louis XVIII et la France nouvelle reprenaient ensemble la +politique de leurs pères. Un peuple a beau renier son passé, il n'est +pas en son pouvoir de l'anéantir ni de s'y soustraire absolument, et +bientôt surviennent des situations, des nécessités qui le ramènent dans +les voies où il a marché pendant des siècles. + +Choisi par la Chambre elle-même et par le Roi pour la présider, M. +Laîné, en gardant, avec une dignité à la fois naturelle et un peu +apprêtée, l'impartialité qui convenait à sa situation, partageait +pourtant les sentiments de la minorité modérée, et la soutenait de +son influence morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation du +caractère, la gravité des moeurs, et, dans certains moments, l'effusion +passionnée de l'âme, lui donnaient une autorité que son esprit et ses +lumières n'auraient pas suffi à lui assurer. + +La Chambre siégeait à peine depuis quelques jours, et déjà par les +conversations, par la formation de son bureau, par les projets +d'initiative intérieure qui s'annonçaient, les députés commençaient à se +reconnaître et à se classer, avec doute encore et confusion, comme, dans +une troupe inopinément appelée, les soldats se rassemblent en désordre, +cherchant leurs armes et leur drapeau. Le gouvernement, par ses +propositions, amena bientôt les partis au grand jour et à la lutte. Ce +fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures de circonstance que +la session commença. Des quatre projets de loi qui portaient évidemment +ce caractère, deux, la suspension de la liberté individuelle et +l'établissement des cours prévôtales, étaient présentés comme des lois +d'exception et purement temporaires; les deux autres, pour la répression +des actes séditieux et pour l'amnistie, appartenaient à la législation +définitive et permanente. + +On a si souvent et si tyranniquement abusé, parmi nous, des mesures de +circonstance et des lois d'exception que, sur leur nom seul et leur +physionomie, elles sont restées suspectes et odieuses; sentiment bien +naturel après tant et de si cruelles épreuves. C'est pourtant là, +surtout dans un régime libre, le moyen le moins dangereux, comme le plus +efficace, de pourvoir à des nécessités impérieuses et passagères. Il +vaut mieux suspendre, pour un temps limité et franchement, telle ou +telle liberté spéciale que pervertir, à force d'aggravations et de +subtilités, la législation permanente pour l'adapter aux besoins du +jour. L'expérience de l'histoire confirme en ceci les pressentiments de +la raison. Dans les pays où la liberté politique s'est enfin établie, +comme en Angleterre, c'est précisément depuis qu'elle a triomphé avec +éclat que la suspension temporaire de telle ou telle de ses garanties a +été, dans les circonstances graves, adoptée comme moyen de gouvernement. +Dans des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait à toujours, +sous l'empire des périls du moment et pour s'en défendre, ces statuts +rigoureux et artificieux où toutes les tyrannies ont trouvé des armes +sans avoir à les forger elles-mêmes, et dont une civilisation plus +avancée a eu tant de peine à se débarrasser. + +Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception atteignent leur +but sans trop de danger, qu'en dehors de leurs dispositions et pendant +leur durée il reste dans le pays assez de liberté générale et dans le +pouvoir assez de responsabilité réelle pour que ces mesures soient +contenues dans leurs limites et contrôlées dans leur exercice. Mais en +dépit des colères et des aveuglements, des partis vaincus, il suffit +de lire les débats des chambres de 1815 et les écrits du temps pour se +convaincre qu'à cette époque la liberté était loin d'avoir péri tout +entière; et l'histoire des ministres qui possédaient alors le pouvoir +démontre invinciblement qu'ils n'avaient pas cessé de porter le poids +d'une efficace responsabilité. + +Des deux lois temporaires présentées à la Chambre de 1815, la loi sur +les cours prévôtales fut la moins contestée; deux hommes supérieurs, +MM. Royer-Collard et Cuvier avaient consenti à en être, en qualité de +commissaires du Roi, les défenseurs officiels, et, dans le débat, M. +Cuvier prit effectivement la parole. Ce débat fut court; deux cent +quatre-vingt-dix membres votèrent pour la loi; dix seulement la +repoussèrent. On peut s'en étonner. C'était certainement, en principe, +la dérogation la plus grave au droit commun, et la plus redoutable +dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la plupart des +garanties qu'offrent les juridictions ordinaires. Un article de la +loi allait jusqu'à retirer au Roi le droit de grâce, en ordonnant +l'exécution immédiate des condamnés, à moins que la cour prévôtale ne +leur fit grâce elle-même en les recommandant à la clémence royale. L'un +des plus chauds royalistes du côté droit, M. Hyde de Neuville, réclama +vivement, mais en vain, contre une disposition si dure et si peu +monarchique. Les deux passions les plus intraitables, la colère et la +peur, emportaient la Chambre; elle avait le trône et sa propre cause à +venger et à défendre; elle ne croyait pas pouvoir frapper trop fort ni +trop vite, quand elle les voyait attaqués. + +A cette occasion, comme à d'autres, on a maltraité la mémoire de M. +Cuvier; on l'a accusé d'ambition servile et de pusillanimité. C'est bien +mal connaître la nature humaine et injurier bien légèrement un homme +de génie. J'ai beaucoup vécu avec M. Cuvier; la fermeté d'âme et de +conduite n'était pas sa qualité dominante; mais il n'était ni servile, +ni dominé, contre sa conscience, par la peur. Il aimait l'ordre, un peu +pour sa propre sécurité, bien plus encore dans l'intérêt de la justice, +de la civilisation, du bien-être social, du progrès intellectuel. Il y +avait, dans sa complaisance pour le pouvoir, plus de goût sincère que +d'égoïsme: il était de ceux à qui l'expérience n'a pas laissé +grande confiance dans la liberté, et que le souvenir de l'anarchie +révolutionnaire rend aisément accessibles à des alarmes honnêtes et +désintéressées. Dans les temps de perturbation sociale, beaucoup +d'hommes de sens et de bien aiment mieux dériver vers la plage que +courir le risque d'aller se briser sur les écueils où le courant les +emporte. + +Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un an les garanties de +la liberté individuelle, M. Royer-Collard, en appuyant le gouvernement, +marqua l'indépendance de son caractère et la méfiance prévoyante +du moraliste envers le pouvoir même que le politique avait à coeur +d'affermir. Il demanda que le droit arbitraire de détention ne fût +confié qu'à un petit nombre de fonctionnaires d'un ordre élevé, et que +les plus élevés de tous, les ministres, en demeurassent, en tout cas, +clairement responsables; mais ces amendements, qui auraient prévenu +beaucoup d'abus sans désarmer le pouvoir, furent repoussés. +L'inexpérience et la précipitation étaient générales; le cabinet et ses +plus considérables partisans dans les Chambres se connaissaient à +peine; ni les uns, ni les autres n'avaient encore appris à se concerter +d'avance, à se mettre d'accord sur les limites comme sur le fond même +des mesures, et à ne marcher qu'avec ensemble au combat. + +L'entente cependant, l'entente active et continue du gouvernement avec +les royalistes modérés devenait chaque jour plus nécessaire, car la +divergence des partis qui commençaient à se former et la gravité de +leurs dissentiments se manifestaient plus fortement chaque jour. En +proposant la loi destinée à réprimer les actes séditieux, M. de Marbois, +esprit doux et libéral avec austérité, et fort peu au courant des +passions qui fermentaient autour de lui, n'avait considéré ces actes que +comme des délits, et les avait renvoyés devant les tribunaux de police +correctionnelle, en n'y attachant que des peines d'emprisonnement. Mieux +instruite des dispositions d'une partie de la Chambre, la commission +chargée d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier fut le +rapporteur, essaya de contenir les mécontents en leur donnant une +certaine satisfaction; parmi les actes séditieux, elle distingua des +crimes et des délits, renvoya les crimes devant les cours d'assises en +leur appliquant la peine de la déportation, et ajouta, pour les délits, +l'amende à l'emprisonnement. C'était encore trop peu pour les violents +du parti. Ils réclamèrent la peine de mort, les travaux forcés, le +séquestre des biens. Ces aggravations furent repoussées, et la Chambre, +à une forte majorité, adopta le projet de loi amendé par la commission. +A coup sûr, bien des membres du côté droit, qui n'avaient pas osé +combattre les propositions de MM. Piet et de Salaberry, se félicitèrent +de les voir échouer, et votèrent pour la loi. Que de fautes et de maux +s'épargneraient les hommes s'ils avaient le courage d'agir comme ils +pensent et de faire hautement ce qu'ils désirent! + +Tous ces débats n'étaient que le prélude de la grande lutte près de +s'engager sur la plus grande des questions de circonstance dont +la Chambre eût à s'occuper. C'est à regret que je me sers du mot +_question_; l'amnistie n'en était plus une. En rentrant en France, par +sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et pour les rois +promettre une amnistie c'est la faire. Quel roi manquerait à la grâce +qu'il aurait laissé entrevoir à un condamné? La parole royale n'est pas +moins sacrée envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annonçant, le +23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie «que les auteurs et les +instigateurs de la trame qui avait renversé le trône,» le Roi avait +annoncé aussi «que les deux Chambres les désigneraient à la vengeance +des lois;» et lorsque un mois plus tard, le cabinet avait, sur le +rapport du duc d'Otrante, arrêté les deux listes des personnes +exceptées, l'ordonnance du 24 juillet avait encore déclaré que «les +Chambres statueraient sur celles qui devraient ou sortir du royaume, ou +être livrées à la poursuite des tribunaux.» Les Chambres étaient donc +inévitablement saisies. L'amnistie était faite, et pourtant il restait +encore une question; il fallait encore une loi. + +Quatre membres de la Chambre des députés s'empressèrent d'en prendre +l'initiative; trois avec une grande violence, M. de La Bourdonnaye +le plus violent des trois. Il avait de la force, de la verve, de +l'indépendance, du tact politique comme homme de parti, et une dureté +franche et passionnée qui devenait quelquefois éloquente. Son projet +mettait, dit-on, onze cents personnes en jugement. Quoi qu'il en soit +de ce calcul, les trois propositions étaient entachées de deux vices +capitaux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars avait été +le fruit d'une grande conspiration dont il fallait punir les auteurs +comme ils auraient été punis en temps ordinaire et par le cours régulier +des lois s'ils avaient échoué. Elles attribuaient aux Chambres le droit +de désigner, par catégories générales et sans limite de nombre, les +conspirateurs à punir, quoique le Roi, par son ordonnance du 24 juillet +précédent, ne leur eût réservé que le droit de décider, parmi les +trente-huit personnes nominativement et seules exceptées, lesquelles +devraient sortir du royaume et lesquelles seraient traduites devant +les tribunaux. Il y avait ainsi à la fois, dans ces projets, un acte +d'accusation sous le nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs +déjà exercés comme des limites déjà posées par la royauté. + +Le gouvernement du Roi ne se méprit point sur la portée de semblables +résolutions, et maintint dignement ses droits, ses actes et ses +promesses. Il se hâta de couper court à l'initiative de la Chambre; le +projet de loi que présenta le 8 décembre 1815 le duc de Richelieu était +une véritable amnistie, sans autre exception que celle des cinquante-six +personnes portées sur les deux listes de l'ordonnance du 24 juillet et +de la famille de l'empereur Napoléon. Une seule disposition, dont à coup +sûr on n'avait pas prévu les fatales conséquences, se rencontrait en +outre dans le projet: l'article 5 exceptait de l'amnistie les personnes +contre lesquelles des poursuites auraient été dirigées ou des jugements +seraient intervenus avant la promulgation de la loi. Déplorable réserve, +également contraire au principe de la mesure et au but de ses auteurs. +C'est le caractère et le mérite essentiel d'une amnistie de mettre un +terme aux procès et aux châtiments, d'arrêter l'action judiciaire au nom +de l'intérêt politique, et de rétablir le calme dans l'esprit public +comme la sécurité dans les existences en faisant cesser les spectacles +comme les périls sanglants. Le gouvernement du Roi avait déjà fait, par +la première liste de l'ordonnance du 24 juillet, une exception qui lui +donnait un lourd fardeau à porter; il avait renvoyé dix-huit généraux +devant les conseils de guerre. Dix-huit grands procès politiques après +l'amnistie proclamée! C'eût été beaucoup pour le pouvoir le plus fort. +Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par l'article 5 du +projet de loi, la perspective et la charge d'un nombre indéterminé de +procès politiques inconnus qui devaient se débattre pendant un temps +indéfini, on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu de +quelles circonstances. Le mal de cette imprévoyance dura, en éclatant +coup sur coup, pendant plus de deux ans. Ce fut l'application prolongée +de cet article qui altéra l'efficacité et presque l'honneur de +l'amnistie, et compromit le gouvernement royal dans cette réaction de +1815 qui a laissé de si tristes souvenirs. + +Un membre du côté droit, qui en devait être bientôt le chef et qui +n'avait pris jusque-là aucune part à ce débat, M. de Villèle pressentit +seul le danger de l'article 5, et n'hésita pas à le combattre: «Cet +article, dit-il, me paraît trop vague et trop étendu; l'exception à +l'amnistie, après une rébellion comme celle qui a eu lieu dans notre +pays, livre inévitablement à la rigueur des lois tous les individus +exceptés. Or, il est d'une justice rigoureuse de n'excepter en pareil +cas que les grands coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant +aucune garantie que les individus atteints par l'article 5 méritent +l'exception, je vote pour que cet article soit rejeté.» Pour le malheur +du gouvernement, ce vote du chef de l'opposition demeura sans effet. + +Indépendamment de la question même, cette discussion eut un résultat +grave; elle détermina la division de la Chambre en deux grands partis, +le côté droit et le centre, l'un adversaire, l'autre allié du cabinet. +Les dissentiments qui se manifestèrent à cette occasion étaient trop +vifs et furent soutenus, de part et d'autre, avec trop d'éclat pour +ne pas devenir la base d'une classification permanente. Le côté droit +persista à vouloir plusieurs catégories d'exceptions à l'amnistie, des +confiscations sous le nom d'indemnités pour préjudice causé à l'État, et +le bannissement des régicides compromis dans les Cent-Jours. Le centre +et le cabinet réunis combattirent fermement ces dispositions. M. +Royer-Collard et M. de Serre, entre autres, déployèrent dans ce débat +autant d'esprit politique que de sens moral et de gravité éloquente: «Ce +n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires, dit M. +Royer-Collard; l'art de gouverner les hommes est plus difficile et la +gloire s'y acquiert à un plus haut prix. Nous aurons assez puni si nous +sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le sommes pas.» M. de +Serre s'attacha surtout à repousser les confiscations réclamées à titre +d'indemnités: «Les révolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on, ils en +feraient encore ainsi s'ils saisissaient la puissance. C'est précisément +parce qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter leur odieux +exemple, et cela par un sens torturé d'une expression qui n'est pas +franche, par un artifice qui serait tout au plus digne du théâtre... +Messieurs, notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur!» Les +catégories et les indemnités furent définitivement rejetées. Au dernier +moment, au milieu d'un silence à peu près universel, le bannissement +des régicides resta seul écrit dans le projet de loi. De l'avis de ses +ministres, le Roi ne crut pas devoir, pour obéir invinciblement au +testament de Louis XVI, refuser sa sanction à l'amnistie et laisser en +suspens cette question redoutable. Il y a des justices divines que les +pouvoirs humains ne doivent pas prévenir, mais qu'ils ne sauraient +repousser quand le cours des événements les fait éclater. + +Aux dissentiments sur les questions de circonstance s'ajoutaient chaque +jour les dissentiments sur les questions de principe. Le gouvernement +n'en éleva pas beaucoup lui-même. Un projet de loi électorale présenté +par le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, fut le seul qui portât +ce caractère. La discussion en fut longue et animée. Les hommes +considérables des divers côtés de la Chambre, MM. de Villèle, de la +Bourdonnaye, de Bonald, Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Beugnot, +Laîné, s'y engagèrent vivement. Mais le projet ministériel était mal +conçu, fondé sur des bases incohérentes, et donnait aux élections un +caractère plus administratif que politique. Les principaux orateurs du +centre le repoussèrent aussi bien qu'un contre-projet proposé par la +commission, et que n'acceptait pas non plus le cabinet. Ce dernier +travail prévalut pourtant, mais très-amendé et contesté jusqu'au bout. +La Chambre des députés ne l'adopta qu'à une faible majorité; la Chambre +des pairs le rejeta. Quoique les partis eussent clairement manifesté +leurs instincts et leurs voeux quant au système électoral, les idées +étaient encore obscures et flottantes. La question resta posée et +ajournée. Ce fut au sein de la Chambre même que naquirent toutes les +autres propositions qui soulevaient des questions de principe; elles +émanèrent toutes du côté droit et se rapportaient toutes à un même +objet, à la situation de l'Église dans l'État. M. de Castelbajac proposa +que les évêques et les curés fussent autorisés à recevoir et à posséder +à perpétuité, sans aucune nécessité de l'approbation du gouvernement, +toutes donations de biens meubles ou immeubles pour l'entretien du culte +ou des établissements ecclésiastiques. M. de Blangy demanda que la +condition du clergé fût grandement améliorée, et que les prêtres +mariés ne jouissent plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme +ecclésiastiques. M. de Bonald réclama l'abolition du divorce. M.. +Lachèze-Murel insista pour que la tenue des registres de l'état civil +fût rendue aux ministres de la religion. M. Murard de Saint-Romain +attaqua l'Université et soutint que la direction de l'instruction +publique devait être confiée au clergé. C'était vers la restauration de +la religion et de l'Église comme pouvoir social que se portait surtout +le zèle des nouveaux législateurs. + +Au premier moment, les inquiétudes et l'opposition suscitées par ces +propositions furent moins vives qu'on ne le présumerait aujourd'hui. +Des dangers plus pressants préoccupaient alors les adversaires du +gouvernement et le public lui-même. Un sentiment général favorable à la +religion, comme principe nécessaire d'ordre, et de moralité, régnait +dans le pays; sentiment ravivé même par la crise des Cent-Jours, par +les plaies morales qu'elle avait révélées et les périls sociaux qu'elle +avait fait entrevoir. L'Église catholique n'avait pas encore été alors +l'objet de la réaction qui s'éleva contre elle un peu plus tard. Le +clergé ne prenait aucune part directe à ces débats. L'Université avait +été, sous l'Empire, en butte aux méfiances et aux attaques des libéraux. +Le mouvement en faveur des influences religieuses étonnait peu ceux-là +même à qui il déplaisait. Mais au sein même de la Chambre où ce +mouvement éclatait, les esprits élevés ne manquaient pas qui en +reconnurent sur-le-champ la portée et pressentirent les colères que +soulèveraient tôt ou tard, dans la société nouvelle, quelques-unes de +ces propositions si contraires à ses principes les plus essentiels et +les plus chers. Ils s'appliquèrent, avec un ferme bon sens, à faire, +dans les mesures présentées, un triage conforme aux vrais intérêts de la +société et de l'Église elle-même. Le divorce fut aboli. La situation des +curés, des desservants et de plusieurs établissements ecclésiastiques +reçut des améliorations notables. Le scandale des prêtres mariés, +recevant encore des pensions comme prêtres, cessa. Mais ni la +proposition de rendre au clergé la tenue des registres de l'état civil, +ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eurent aucune +suite. L'Université, bien défendue et bien dirigée par M. Royer-Collard, +resta debout; et quant à la faculté réclamée pour le clergé de recevoir, +sans aucune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de donations, +la Chambre des pairs, sur un rapport aussi judicieux qu'élégant de +l'abbé de Montesquiou, décida que les établissements ecclésiastiques +«reconnus par la loi» posséderaient seuls cette faculté, et que, dans +chaque cas particulier, l'autorisation du Roi y serait nécessaire. La +Chambre des députés adopta la proposition ainsi amendée; et de tout +ce mouvement qui avait menacé de jeter tant de perturbation dans les +rapports de l'Église et de l'État, il ne sortit rien qui portât une +sérieuse atteinte, soit aux anciennes maximes, soit aux principes +modernes de la société française. + +Le cabinet prenait loyalement part à ces débats et concourait à ces +sages résolutions, mais avec moins de verve et d'ascendant que les chefs +des royalistes modérés dans les Chambres. Il n'y portait pas cette +grandeur de pensée, ni cette puissance de parole qui placent un +gouvernement à la tête des assemblées, et l'élèvent dans l'esprit +des peuples, même malgré ses fautes. Le duc de Richelieu était +universellement honoré; parmi ses collègues, tous hommes de bien et +de dévouement, plusieurs avaient de rares lumières, de l'habileté, du +courage. Mais le cabinet manquait d'unité et d'éclat, conditions de la +force dans tous les régimes, et dans le régime libre plus que dans tout +autre. + +En dehors des Chambres, le gouvernement avait à porter un fardeau +plus lourd encore que dans leur enceinte et n'y suffisait pas plus +complètement. La France était en proie, non pas à la plus tyrannique ni +à la plus sanglante, mais à la plus vexatoire et à la plus irritante des +dominations passagères que les vicissitudes des révolutions font peser +sur les peuples. Un parti longtemps vaincu, opprimé et enfin amnistié, +le parti de l'ancien régime se croyait tout à coup redevenu le maître +et se livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nouveau qu'il +regardait comme son ancien droit. Dieu me garde de raviver les tristes +souvenirs de cette réaction! je ne veux qu'en marquer le vrai caractère. +C'était, dans la société civile, dans l'administration intérieure, dans +les affaires locales, et sur presque tous les points du territoire, une +sorte d'invasion étrangère, violente dans certains lieux, blessante +partout, et qui faisait redouter plus de mal encore qu'elle n'en +infligeait, car ces vainqueurs inattendus menaçaient et offensaient là +même où ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir se dédommager par +leur témérité arrogante de leur impuissance à recouvrer tout ce qu'ils +avaient perdu, et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au +milieu de leurs violences, qu'ils étaient loin de rendre à leurs +adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mêmes souffert. + +Étrangers aux passions du parti, pénétrés du mal qu'elles faisaient à la +cause royale, et blessés pour leur propre compte des embarras qu'elles +créaient à leur gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses +collègues luttaient sincèrement contre elles. Même à côté des actes le +plus justement reprochés à la réaction de 1815 et qui restèrent le plus +impunis, on retrouve la trace des efforts du pouvoir, soit pour les +empêcher, soit pour en prévenir le retour, soit du moins pour en +repousser la triste responsabilité. Dès que les violences contre les +protestants éclatèrent dans les départements du Midi, et plus de six +semaines avant que M. d'Argenson en parlât à la Chambre des députés, +une proclamation du Roi, contre-signée par M. Pasquier, les réprouva +énergiquement et enjoignit aux magistrats de les réprimer. Après le +scandaleux acquittement, par la cour d'assises de Nîmes, de l'assassin +du général Lagarde qui protégeait le libre culte des protestants, M. +Pasquier provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'annulation +de cet arrêt, dans l'intérêt de la loi, dernière protestation de la +justice méconnue. Malgré toutes sortes de lenteurs et d'entraves, les +procédures commencées à Toulouse aboutirent à un arrêt de la cour +prévôtale de Pau qui condamna à cinq ans de réclusion deux des assassins +du général Ramel. Ceux du maréchal Brune avaient échappé à toute +poursuite sérieuse; mais M. de Serre, devenu garde des sceaux, fit +reprendre à la justice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna +à mort par contumace l'assassin qu'on n'avait pu saisir. Réparations +bien insuffisantes et bien tardives, mais qui révèlent la résistance +aussi bien que la faiblesse du pouvoir. Les ministres même les plus +dociles au parti royaliste extrême s'efforçaient de l'arrêter en le +suivant, et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui avaient +promis. Au moment même où il divisait l'ancienne armée en catégories +pour en écarter tous les officiers suspects à des titres et à des degrés +divers, le ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait à la +direction du personnel de son département le général de Meulan, mon +beau-frère, vaillant officier entré au service comme soldat en 1797, et +qui avait gagné tous ses grades sur les champs de bataille, à force de +blessures. M. de Meulan était royaliste, mais très-attaché à l'armée, à +ses camarades et passionnément attristé des rigueurs qui pesaient sur +eux. J'ai été témoin de ses constants efforts pour que justice leur fût +rendue, et pour faire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux qu'il +croyait disposés à servir honnêtement le Roi. L'oeuvre était difficile. +En 1815, l'un de nos plus habiles et plus honorables officiers du génie, +le général Bernard avait été mis en demi-solde et vivait comme exilé à +Dôle; les États-Unis d'Amérique lui firent offrir le commandement du +génie dans la République avec des avantages considérables; il accepta et +demanda à son ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit +appeler et le détourna de son dessein, lui promettant de le replacer en +France comme il lui convenait: «Vous me promettez là, lui dit Bernard, +ce que vous ne pouvez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je +serai tellement dénoncé qu'il vous sera impossible de me soutenir, +et tellement tracassé que je ne voudrai pas rester. Tant que le +gouvernement n'aura pas plus de force, il ne peut ni m'employer, ni me +protéger. Je suis, dans mon coin, à la merci d'un sous-préfet, d'un +commissaire de police qui peut m'arrêter, m'emprisonner, qui me mande +tous les jours et me fait attendre dans son antichambre pour être +ensuite très-mal reçu. Laissez-moi partir pour l'Amérique. Les +États-Unis sont les alliés naturels de la France. Je suis décidé; +à moins qu'on ne me mette en prison, je pars.» On lui donna son +passe-port. Le duc de Berry se plaignit au général Haxo du parti +qu'avait pris le général Bernard: «A la façon dont on avait traité +Bernard, lui répondit Haxo, je m'étonne qu'il n'ait pas pris ce parti-là +plus tôt. Il n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant.» + +Rien ne révèle mieux que ce petit fait la situation des ministres à +cette époque, et leur sincérité comme leur timidité dans leurs désirs de +sagesse et d'équité. + +Il eût fallu un grand acte résolument conçu et accompli, dans une grande +circonstance, pour relever le pouvoir de ce renom comme de ce mal +de faiblesse, et l'affranchir du parti sous lequel il pliait en lui +résistant. Aujourd'hui, à la distance où nous sommes de ce temps, +plus j'y pense dans la liberté tranquille de mon jugement, plus je me +persuade que le procès du maréchal Ney eût été, pour un tel acte, une +occasion très-propice. Il y avait certainement de graves motifs pour +laisser à la justice légale son libre cours: la société et la royauté +avaient besoin que le respect du droit et le sentiment de la crainte +rentrassent dans les âmes; il importait que des générations formées dans +les vicissitudes de la révolution et dans les triomphes de l'Empire +apprissent, par d'éclatants exemples, que la force et le succès du +moment ne décident pas de tout, qu'il y a des devoirs inviolables, qu'on +ne se joue pas impunément du sort des gouvernements ni du repos des +peuples, et qu'à ce jeu terrible les plus puissants, les plus célèbres +risquent leur honneur et leur vie. En politique et en morale, ces +considérations étaient d'un grand poids. Mais une autre grande vérité, +politique aussi et morale, devait entrer en balance et peser fortement +sur la décision dernière. L'empereur Napoléon avait duré longtemps et +avec éclat, accepté et admiré de la France et de l'Europe, soutenu par +le dévouement d'un grand nombre d'hommes, armée et peuple. Les idées de +droit et de devoir, les sentiments de respect et de fidélité étaient +confus et en conflit dans bien des âmes. Il y avait là comme deux vrais +et naturels gouvernements en présence, et bien des esprits avaient pu, +sans perversité, se troubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses +conseillers pouvaient, à leur tour, sans faiblesse, tenir compte de +cette perturbation morale. Le maréchal Ney en était la plus illustre +image. Plus son tort envers le Roi avait été grand, plus on pouvait, +sans péril, placer la clémence à côté de la justice, et déployer, +au-dessus de sa tête condamnée, cette grandeur de l'esprit et du coeur +qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et commander la fidélité. La +violence même de la réaction royaliste, l'âpreté des passions de parti, +leur soif de châtiments et de vengeances auraient donné à cet acte +encore plus d'éclat et plus d'effet, car elles en auraient fait +ressortir la hardiesse et la liberté. J'ai entendu, à cette époque, +une femme du monde, ordinairement sensée et bonne, dire à propos de +mademoiselle de Lavalette aidant sa mère à sauver son père: «Petite +scélérate!» Quand de tels égarements de sentiment et de langage éclatent +autour des rois et de leurs conseillers, ce sont, pour eux, de clairs +avertissements qu'il faut résister et non pas céder. Le maréchal +Ney gracié et banni, après sa condamnation, par des lettres royales +gravement motivées, c'eût été la royauté s'élevant comme une digue +au-dessus de tous, amis ou ennemis, pour arrêter le flot du sang, et +la réaction de 1815 eût été domptée et close, aussi bien que les +Cent-Jours. + +Je n'ai pas la prétention d'avoir clairement pensé alors tout ce que +je pense aujourd'hui. J'étais triste et perplexe. Les ministres du Roi +l'étaient aussi. Ils ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la +clémence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir ne sut pas être +grand, seul moyen quelquefois d'être fort. + +Contenu, mais point abattu, et irrité en même temps que déjoué par ces +alternatives de concession et de résistance, le côté droit, décidément +devenu l'opposition, cherchait en grondant et en tâtonnant quelque moyen +de sortir de sa situation à la fois puissante et vaine, quelque brèche +par où il pût donner l'assaut au gouvernement, entrer dans la place et +s'y établir. Un homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, adroit +et mécontent pour son propre compte comme pour son parti, tenta une +attaque très-hardie au fond, quoique mesurée dans la forme et purement +théorique en apparence. Dans un court pamphlet intitulé _Du Ministère +dans le gouvernement représentatif_, «La France, dit M. de Vitrolles, +exprime de toute part le besoin profondément senti d'une action plus +forte dans son gouvernement. J'ai cherché les causes de ce sentiment +universel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment les divers +ministères qui s'étaient succédé depuis dix-huit mois n'avaient pu +donner au gouvernement du Roi ce caractère de force et d'ensemble +dont ils sentaient eux-mêmes le besoin. J'ai cru les trouver dans +l'incohérence qui existait entre la nature du gouvernement qu'on avait +adopté et l'organisation ministérielle qu'on n'avait pas cru nécessaire +de modifier en même temps qu'on nous donnait une nouvelle division des +pouvoirs, et à ces pouvoirs une action toute nouvelle.» Invoquant +alors à chaque pas les maximes et les exemples de l'Angleterre, M. +de Vitrolles établissait que le ministère, qu'il appelait _une +institution_, devait avoir dans son sein une rigoureuse unité, avec la +majorité des chambres une intime union, et dans la conduite des affaires +une responsabilité réelle qui lui assurât, auprès de la Couronne, la +mesure nécessaire d'influence et de dignité. A ces trois conditions +seulement le gouvernement pouvait être fort. Curieux souvenir à +retrouver aujourd'hui! C'est par le plus intime confident de Monsieur +le comte d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de l'ancien +régime que le gouvernement parlementaire a été pour la première +fois célébré et réclamé parmi nous, comme conséquence nécessaire du +gouvernement représentatif. + +Je me chargeai de repousser cette attaque[11] en la démasquant. +J'exposai à mon tour les principes essentiels du gouvernement +représentatif, leur sens vrai, leur action réelle, et les conditions +de leur développement salutaire dans l'état où nos révolutions et nos +dissensions avaient jeté la France. Je m'appliquai surtout à faire +reconnaître, sous cette joute savante et polie entre raisonneurs +politiques, la lutte acharnée des partis et les coups fourrés que, dans +l'insuffisance de leurs armes publiques, ils essayaient de se porter. Il +y avait, je crois, dans mes idées de quoi satisfaire les gens d'esprit +qui se préoccupaient du fond des choses et de l'avenir, mais point +d'efficacité pratique et prochaine. Quand les grands intérêts des +peuples et les grandes passions des hommes sont en jeu, les débats +spéculatifs les plus ingénieux sont une guerre de luxe qui ne change +rien au cours des événements. + +[Note 11: Dans un écrit intitulé: _Du Gouvernement représentatif et +l'état actuel de la France,_ publié en 1816.] + +Dès que le budget eut été voté, et le jour même où il était promulgué, +la session fut close, et la Chambre de 1815 se retira, ayant fortement +pratiqué, pour la défense comme pour l'attaque, les institutions +libres que la France tenait de la Charte, mais divisée en deux partis +royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en possession du +pouvoir, l'autre ardent et se promettant, pour la session prochaine, un +meilleur succès de ses efforts, et tous deux profondément irrités. + +Malgré leurs inquiétudes et leurs faiblesses, c'était au cabinet et à +ses amis que restait l'avantage. Pour la première fois depuis que la +France était en proie à la révolution, les luttes de la liberté +avaient tourné au profit de la politique modérée; elle avait, sinon +définitivement vaincu, du moins efficacement arrêté ses adversaires. Le +flot de la réaction grondait toujours, mais ne montait plus. Le cabinet, +bien soutenu dans les Chambres, avait la confiance du Roi, qui portait +au duc de Richelieu beaucoup d'estime, et à son jeune ministre de la +police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour plus intime. Huit +jours après la clôture de la session, le cabinet acquit dans son sein +plus d'unité et pour sa politique un interprète éloquent. M. Laîné +remplaça M. de Vaublanc au ministère de l'intérieur. Par une petite +compensation accordée au côté droit, M. de Marbois, qui lui déplaisait +fort, fut écarté du ministère de la justice, et le chancelier, M. +Dambray, reprit les sceaux. M. de Marbois était l'un de ces hommes +vertueux et éclairés, mais peu clairvoyants et peu influents, qui +apportent au pouvoir plus de considération que de force et s'y usent +bientôt sans s'y perdre. Il avait résisté à la réaction avec plus de +droiture que d'énergie, et servi le Roi avec une dignité qui ne lui +donnait pourtant pas d'autorité. En octobre 1815, au moment de la plus +violente fermentation, le Roi s'était montré pressé que la loi sur les +cours prévôtales fût présentée. On convint au Conseil que le garde +des sceaux s'entendrait avec le ministre de la guerre pour la faire +préparer. Peu de jours après, le Roi la redemanda avec quelque +impatience: «Sire, lui répondit M. de Marbois, je suis honteux de dire à +Votre Majesté qu'elle est déjà prête.» Il sortit du pouvoir dignement, +bien qu'avec quelque regret. Je quittai en même temps le poste de +secrétaire général du ministère de la justice. M. de Marbois m'y avait +témoigné une confiance pleine de sympathie. Il ne me convenait pas +d'y rester avec M. Dambray, à qui, par mon origine protestante et mes +opinions, je ne convenais pas non plus. Je rentrai, comme maître des +requêtes, dans le Conseil d'État. + +Les Chambres à peine parties, la conspiration de Grenoble, ourdie par +Didier, et à Paris le complot dit des patriotes de 1816, vinrent coup +sur coup mettre la modération du cabinet à l'épreuve. Les informations +que lui transmirent les autorités du département de l'Isère étaient +pleines d'exagération et d'emportement déclamatoire. La répression qu'il +ordonna fut rigoureuse avec précipitation. Grenoble avait été le berceau +des Cent-Jours. On crut nécessaire de frapper fort le bonapartisme dans +le lieu même où il avait d'abord éclaté. On trouvait là une occasion +naturelle de se montrer ferme envers les fauteurs de conspiration, quand +on résistait ailleurs aux fauteurs de réaction. Les modérés s'inquiètent +quelquefois de leur nom, et cèdent à la tentation de le faire un moment +oublier. + +Le gouvernement ne cessa pourtant point d'être modéré, et le public ne +s'y trompait pas. Quoique M. Decazes, par la nature de son département, +fût le ministre obligé des mesures de surveillance et de répression, il +n'en était pas moins et n'en passait pas moins, à juste titre, pour le +protecteur des vaincus et des suspects qui ne conspiraient pas. Par +caractère comme par habitude de magistrat, il avait à coeur la justice. +Étranger à toute haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activité +infatigable et aussi empressé dans sa bienveillance que dans son devoir, +il usait des pouvoirs que lui conféraient les lois d'exception avec +mesure et équité, les employant contre l'esprit de réaction et de +persécution autant que contre les complots, et s'appliquant à prévenir +ou à réparer les abus qu'en faisaient les autorités inférieures. Aussi +croissait-il dans la bonne opinion du pays en même temps que dans la +faveur du Roi. Les peuples et les partis ont un instinct sûr pour +reconnaître, dans les situations les plus complexes, qui les attaque et +qui les défend, qui leur nuit et qui les sert. Les royalistes violents +ne tardèrent pas à regarder M. Decazes comme leur principal adversaire, +et les modérés à voir en lui leur plus efficace allié. + +En même temps, et dans le silence de la tribune, les principaux +représentants de la politique modérée dans les Chambres saisissaient +avec empressement les occasions de la soutenir devant le public, de +mettre en lumière ses maximes et de rallier autour du Roi et du régime +constitutionnel la France encore hésitante. Je prends plaisir à +reproduire ici les paroles, probablement oubliées, que prononçaient +précisément à cette époque trois hommes restés justement célèbres, et +tous trois mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque éclat dans +quel esprit se formait alors le parti monarchique dévoué à la société +française telle que nos temps l'ont faite, et quelles idées, quels +sentiments il s'appliquait à répandre. + +Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, comme premier +président, la cour royale de Colmar: «La liberté, ce prétexte de toutes +les ambitions séditieuses, la liberté, qui n'est que le règne des lois, +a toujours été la première ensevelie avec les lois sous les débris du +trône. La religion elle-même est en péril dès que le trône et les +lois sont attaqués; car tout se tient du ciel à la terre; tout est en +harmonie entre les lois divines et les lois humaines; on ne saurait +renverser les unes et respecter les autres. Que tous nos soins tendent +donc à recueillir parmi nous, à épurer, à fortifier sans cesse cet +esprit monarchique et chrétien qui inspire la force de tout sacrifier +à ses devoirs! Que nos premiers efforts tendent à faire respecter la +Charte que le Roi nous a donnée! Nos lois, notre Charte peuvent être +perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tous regrets +du passé, ni toute espérance pour l'avenir. Mais commençons d'abord par +nous soumettre de coeur et sans réserve à la loi existante; mettons +ce premier frein à cette mobilité impatiente qui nous entraîne depuis +vingt-cinq années; donnons-nous à nous-mêmes cette première confiance +que nous savons tenir à quelque chose. Laissons au temps le reste.» + +Six semaines plus tard, le 19 août, M. Royer-Collard, en présidant à la +distribution des prix du grand concours de l'Université, adressait aux +jeunes gens ces paroles: «Aujourd'hui que le règne du mensonge est fini, +et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité dans le gouvernement, +donne un plus libre essor à toutes les doctrines salutaires et +généreuses, l'instruction publique voit ses destinées s'élever et +s'agrandir. La religion lui redemande des coeurs purs et des esprits +dociles; l'État, des moeurs profondément monarchiques; les sciences, la +philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel éclat et de nouveaux +honneurs. Ce seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent +déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait +fleurir la liberté publique à l'ombre de son trône héréditaire, il saura +bien appuyer sur les principes tutélaires des empires un enseignement +digne des lumières du siècle, et tel que la France le réclame pour ne +pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations.» + +Huit jours après enfin, dans une solennité purement littéraire, un homme +absolument étranger à toute fonction publique, mais depuis plus d'un +demi-siècle ami sincère et constant de la liberté, le secrétaire +perpétuel de l'Académie française, M. Suard, en rendant compte à +l'Académie du concours dans lequel elle avait décerné le prix à M. +Villemain pour son _Éloge de Montesquieu_, s'exprimait en ces termes: +«L'instabilité des gouvernements tient d'ordinaire à l'indécision dans +les principes qui doivent régler l'exercice des pouvoirs. Un prince +éclairé par les lumières de son siècle, par celles de l'expérience et +par celles d'un esprit supérieur, vient de donner à l'autorité royale un +appui qu'aucun autre ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre +tous les droits du monarque en même temps qu'elle garantit à la nation +tous ceux qui constituent la vraie et légitime liberté. Rallions-nous à +ce signe d'alliance entre le peuple et son Roi, leur union est le seul +garant assuré du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte soit pour +nous ce qu'était pour les Hébreux l'arche sainte qui contenait les +tables de la loi. Si l'ombre du grand publiciste qui a répandu la +lumière sur les principes des monarchies constitutionnelles pouvait +assister au triomphe que nous lui décernons, elle appuyerait de son +autorité les sentiments que j'ose exprimer.» + +C'était un grand fait que cet harmonieux concours d'intentions et +d'efforts entre de tels hommes, représentants de groupes sociaux si +importants, et groupés eux-mêmes autour du Roi et de ses conseillers. Il +y avait là un indice certain que, dans l'opinion modérée, les esprits +élevés ne manquaient pas pour comprendre les conditions de l'ordre +nouveau, ni les volontés sérieuses pour le soutenir. Ce n'était pourtant +encore que des éléments épars, et comme les premiers rudiments d'un +grand parti conservateur sous un régime libre. Il fallait du temps pour +que le parti se formât, ralliât toutes ses forces naturelles et se fît +accepter du pays. Le temps serait-il donné à cette oeuvre difficile? La +question était douteuse. On touchait à une crise redoutable; la Chambre +de 1815 était près de revenir, encore plus ardente et plus agressive que +dans sa précédente session. Le parti qui y dominait avait non-seulement +ses échecs à réparer et ses desseins à poursuivre, mais des injures +récentes à venger. Il était, depuis la clôture de la session, l'objet +de vives attaques; le gouvernement combattait partout son influence; le +public lui témoignait hautement sa méfiance et son antipathie; on le +taxait tour à tour de fanatisme et d'hypocrisie, de dureté vindicative +et d'incapacité. Tantôt la passion, tantôt la moquerie populaire se +donnaient, contre lui, un libre cours. Dans le silence ou la réserve +des journaux censurés, les petits pamphlets, les correspondances, les +conversations répandaient de tous côtés, soit contre la Chambre en +masse, soit contre les membres les plus connus du côté droit, la +dérision ou l'invective. On les craignait encore beaucoup, mais plus +assez pour se taire; on se donnait le plaisir de raconter, avec colère +ou avec gaieté, leurs violences ou leurs ridicules; on invoquait à +demi-voix la dissolution, pour le salut du Roi et de la France[12]. +Ainsi était publiquement traitée cette assemblée de qui l'un de ses plus +honorables membres, M. de Kergorlay, disait peu de mois auparavant: «La +Chambre n'avait pas encore chuchoté que déjà l'autre ministère était +tombé; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pas huit jours.» + +[Note 12: Je retrouve, dans des notes recueillies au moment même, +quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors cette +Chambre; je les cite textuellement: + +«_Avril_ 1816. Avant de partir, la Chambre des députés s'est organisée +en chapelle. _Trésorier_, M. Laborie, sujet à caution. _Entrepreneur des +enterrements_, M. de la Bourdonnaye. _Fossoyeur_, M. Duplessis-Grénédan. +_Serpent_, M. de Bouville, et en sa qualité de vice-président, _serpent +à sonnette. Donneur d'eau bénite_, M. de Vitrolles. _Général des +capucins,_ M. de Villèle; il le mérite par son organe. _Grand aumônier_, +M. de Marcellus; pour celui-là, il donne une partie de son bien aux +pauvres. _Sonneur de cloches_, M. Hyde de Neuville, etc.» + +«_Mai_ 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorité de la +Chambre. _Article_. Les articles fondamentaux de la Constitution, +pourront être changés aussi souvent qu'on le voudra; cependant, vu que +la stabilité est nécessaire, on ne les changera que trois fois par +an.--_Art_. Le Roi a l'initiative des lois; premier exemple du droit +de pétition accordé à tous les Français.--_-Art._ Les lois seront +exécutées autant qu'il plaira aux députés qu'elles le soient, chacun +dans son département.--_Art_. Chaque députation aura la nomination à +toutes les places, dans son département.» + +«_Juillet_ 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait qu'il +le fût beaucoup pour être obligé de garder la Chambre cinq ans.»] + +Le ministère avait tenu pourtant, et tenait encore; mais il était +évidemment impossible qu'il restât debout devant la Chambre revenue avec +un redoublement d'irritation. On savait le parti résolu à livrer au +pouvoir les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait imprimer +sa _Monarchie selon la Charte_; et quoique ce puissant pamphlet ne +fût pas encore publié, on connaissait l'art de l'auteur pour mêler +éloquemment le vrai et le faux, jeter avec éclat la confusion dans les +sentiments comme dans les idées, et attirer dans ce brillant chaos le +public ébloui et troublé. Ministres ni opposants ne pouvaient se faire +et ne se faisaient illusion sur la nature et les conséquences de la +lutte près de s'engager. La question des personnes n'était que le +manteau des grandes questions sociales qui se débattaient entre les +partis. Il s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux mains du +côté droit tel qu'il s'était manifesté dans la session qui venait de +finir, c'est-à-dire si les théories de M. de Bonald et les passions de +M. de la Bourdonnaye faiblement tempérées par la prudence et l'influence +encore novices de M. de Villèle, deviendraient la politique du +gouvernement du Roi. + +Je ne suis point, et même en 1815, je n'étais point de ceux qui +regardent le côté droit comme impropre au gouvernement de la France. +J'avais dès lors, au contraire, quoique avec un sentiment moins profond +et moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le concours de +toutes les classes éclairées et indépendantes, anciennes et nouvelles, +pour retirer notre pays des ornières alternatives de l'anarchie et +du despotisme, et que, sans leur accord, nous ne posséderions jamais +longtemps ensemble l'ordre et la liberté. Peut-être même serais-je en +droit de ranger cet instinct au nombre des raisons un peu confuses +qui m'avaient disposé en faveur de la Restauration. La monarchie +héréditaire, devenue constitutionnelle, s'offrait à mon esprit et comme +un principe de stabilité, et comme un moyen naturel de rapprochement +entre les classes et les partis qui s'étaient fait si ardemment la +guerre. Mais en 1816, si près de la secousse révolutionnaire des +Cent-Jours et encore sous le vent de la réaction contre-révolutionnaire +de 1815, l'avènement du côté droit au pouvoir eût été bien autre chose +que la victoire d'hommes capables de gouverner sans trouble social, +quoique dans un système impopulaire; c'eût été la révolution et la +contre-révolution encore une fois aux prises dans un de leurs accès de +fièvre chaude, et le trône comme la Charte, la paix intérieure et la +sûreté de la France comme ses libertés, livrés aux périls de cette +lutte, sous les yeux de l'Europe campée chez nous et en armes autour des +combattants. + +Dans cette menaçante situation, ce fut le mérite de M. Decazes d'oser +chercher et appliquer au mal un grand remède. De tous les ministres, il +fut le premier et quelque temps le seul qui regardât la dissolution de +la Chambre de 1815 à la fois comme nécessaire et comme possible. A coup +sûr, son intérêt personnel eut sa part dans sa clairvoyance et dans sa +hardiesse; mais je le connais assez pour être sûr que son dévouement au +pays et au Roi contribua puissamment à le décider comme à l'éclairer, et +qu'il y eut, dans sa conduite à cette époque, autant de patriotisme que +d'ambition. + +Il avait un double travail de persuasion à accomplir; d'abord sur ses +deux principaux collègues, le duc de Richelieu et M. Laîné, puis sur le +Roi lui-même. Tous deux sincèrement dévoués à la politique modérée, M. +de Richelieu et M. Laîné étaient tous deux indécis, timides devant une +grande responsabilité, et plus-enclins à attendre les difficultés et les +périls qu'à les affronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu +avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes violents qui +n'exerçaient sur lui aucune influence, qu'il traitait même rudement +quand leur violence paraissait devant lui, mais envers qui il lui +déplaisait de prendre l'initiative de la guerre. M. Laîné, plein de +scrupules sur ses résolutions et d'alarmes sur leurs conséquences, avait +de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait pas à faire ce qu'il +n'avait pas lui-même inventé[13]. Les hésitations du Roi étaient +très-naturelles: comment dissoudre la première Chambre hardiment +royaliste qui se fût réunie depuis vingt-cinq ans, une Chambre qu'il +avait lui-même qualifiée _d'introuvable_ et dans laquelle il comptait +tant de ses plus anciens et plus fidèles amis? Quels périls pour sa +maison et pour lui-même naîtraient peut-être un jour d'un tel acte! Et +à l'instant même, quelles humeurs, quelles colères dans sa famille et +parmi ses intimes serviteurs, et par conséquent, pour lui-même, quels +embarras! quels ennuis! Mais le roi Louis XVIII avait le coeur froid et +l'esprit libre; la colère et l'humeur de ses proches le touchaient peu +quand il était bien décidé à ne pas s'en laisser importuner. C'était son +orgueil et son plaisir de se sentir plus éclairé, plus politique que +tous les siens, et d'agir dans la pleine indépendance de sa pensée comme +de sa volonté. Plus d'une fois, sinon dans ses paroles, du moins +dans ses actes et dans ses airs, la Chambre avait été, envers lui, +irrévérente et presque dédaigneuse, comme eut pu l'être une assemblée +révolutionnaire; il lui convenait, à lui, de montrer à tous qu'il ne +souffrirait pas l'esprit et les procédés révolutionnaires, pas plus chez +ses amis que chez ses ennemis. Il tenait à la Charte, comme à son +oeuvre et à sa gloire; le côté droit insultait souvent la Charte, et la +menaçait quelquefois; c'était au Roi de la défendre. Il trouvait, en +la défendant, l'occasion de la rétablir dans son intégrité primitive; +c'était sans conviction et à regret qu'il avait consenti, pendant +l'administration de M. de Talleyrand, à en modifier lui-même plusieurs +articles et à en soumettre quatorze autres à la révision des pouvoirs +législatifs. Couper court à cette révision, rentrer dans la Charte pure, +c'était la donner une seconde fois à la France, et y trouver, pour la +France comme pour lui-même, un nouveau gage de repos. + +[Note 13: J'insère dans les _Pièces historiques_ une note qu'il remit au +Roi, dans le cours du mois d'août, sur la question de la dissolution +de la Chambre, et dans laquelle se révèlent les fluctuations et les +fantaisies, plus ingénieuses que judicieuses, de son esprit. _(Pièces +historiques_, n° VII.)] + +Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes ces cordes +avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, décidé et point pressé, +persévérant sans obstination, changeant de thème selon la disposition +qu'il rencontrait, et amenant chaque jour à propos, devant ces esprits +incertains, les faits et les raisons propres à les persuader. Sans +mettre ses amis particuliers dans la quotidienne confidence de son +travail, il les en entretenait souvent, en leur demandant de l'y aider +par des considérations, des réflexions qu'il pût placer sous les yeux +du Roi et qui jetassent quelque variété dans ses arguments. Plusieurs +d'entre eux lui remirent des notes dans ce dessein. Je lui en donnai une +aussi, où j'insistai sur les espérances que plaçaient dans le Roi ces +nombreuses classes moyennes qui ne demandaient qu'à jouir avec sécurité +du repos qu'elles tenaient de lui, et que lui seul pouvait délivrer des +inquiétudes où les jetait la Chambre. Divers d'origine et de forme, +mais tous animés du même esprit et tendant au même but, ces essais de +persuasion devenaient de jour en jour plus efficaces. Décidés enfin, le +duc de Richelieu et M. Laîné s'unirent à M. Decazes pour décider le Roi +qui avait pris son parti avant eux, mais qui voulait paraître encore +incertain, se plaisant à n'avoir pour vrai confident que son favori. On +a beaucoup dit que les trois ministres amis du côté droit, M. Dambray, +le due de Feltre et M. Dubouchage, étaient restés étrangers à ce travail +et l'avaient même ignoré jusqu'au dernier moment. J'ai lieu de croire +que, soit déférence pour le Roi, soit désir de ne pas entrer en lutte +avec le favori, ils s'étaient de bonne heure résignés à un résultat +qu'ils prévoyaient. Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 août, le Roi +avait tenu son Conseil; la séance finissait; le duc de Feltre s'était +déjà levé pour partir; le Roi le fit rasseoir: «Messieurs, dit-il, le +moment est venu de prendre un parti à l'égard de la Chambre des députés; +il y a trois mois, j'étais décidé à la rappeler; c'était encore mon avis +il y a un mois; mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les +jours prouve si clairement l'esprit de faction qui domine cette Chambre, +les dangers dont elle menace et la France et moi sont si évidents, que +mon opinion a complètement changé. De ce moment, vous pouvez regarder la +Chambre comme dissoute. Partez de là, messieurs; préparez l'exécution de +la mesure, et en attendant gardez-en le secret le plus exact. J'y tiens +absolument.» Quand Louis XVIII était sérieusement décidé et voulait être +obéi, il avait un ton de dignité et de commandement qui coupait court +aux objections. Pendant trois semaines, quoique la question préoccupât +vivement les esprits, et malgré quelques retours d'hésitation du +Roi lui-même, le secret de la résolution fut si bien gardé que le +3 septembre encore, on était persuadé à la cour que la Chambre +reviendrait. Le 5 septembre seulement, à onze heures et demie du soir, +après que le Roi se fut retiré et couché, le duc de Richelieu alla, de +sa part, annoncer à _Monsieur_ que l'ordonnance de dissolution était +signée et serait publiée le lendemain dans le _Moniteur_. La surprise et +la colère de _Monsieur_ furent grandes; il voulait courir chez le Roi; +le duc de Richelieu le retint en lui disant que le Roi était sans doute +déjà endormi et avait formellement défendu que personne vînt troubler +son sommeil. Les princes ses fils, accoutumés, vis-à-vis du Roi, à une +extrême réserve, se montrèrent plus disposés à approuver qu'à blâmer: +«Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit à ces messieurs +de la Chambre; ils ont vraiment trop abusé.» La cour fut consternée et +intimidée en apprenant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti +frappé tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand ajouta à sa +_Monarchie selon la Charte_ un _Post-scriptum_ habilement irrité, et +opposa même quelques démonstrations de résistance, plus hautaines que +sensées, aux mesures ordonnées, par suite d'une contravention aux +règlements de l'imprimerie, pour en retarder la publication[14]. Mais +bientôt, mieux conseillé, le parti rongea décemment son frein, et se mit +à l'oeuvre pour rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays, +témoigna hautement sa satisfaction: c'était, pour les honnêtes gens +tranquilles, le sentiment de la délivrance, et pour les esprits +politiques, celui de l'espérance. Personne n'ignorait que M. Decazes +avait été le premier et le plus efficace promoteur de la mesure; on +l'entourait, on le félicitait, on lui promettait que tous les hommes de +sens et de bien se rallieraient à lui; il répondait avec un contentement +modeste: «Il faut que ce pays soit bien malade pour que j'y sois si +important.» + +[Note 14: J'insère dans les _Pièces historiques_ les lettres échangées, +à cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazes et M. le +chancelier Dambray, et qui caractérisent vivement l'incident et les +personnes. (Pièces _historiques_, n° VIII.)] + + + + CHAPITRE V. + +GOUVERNEMENT DU CENTRE. + +Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet a la +majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement dit et +les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--Vrai caractère des +doctrinaires et vraie cause de leur influence.--M. de la Bourdonnaye et +M. Royer-Collard à l'ouverture de la session.--Attitude des doctrinaires +dans le débat des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février +1817.--Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du +rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion Saint-Cyr et +la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois sur la presse de 1819 +et M. de Serre.--Discussion préparatoire de ces lois dans le Conseil +d'État.--Administration générale du pays.--Modifications du cabinet +de 1816 à 1820.--Imperfections du régime constitutionnel.--Fautes des +hommes.--Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc de +Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète des troupes +étrangères.--Sa situation et son caractère.--Il attaque la loi des +élections.--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.--Sa faiblesse politique +malgré ses succès parlementaires.--Elections de 1819.--Élection et +non-admission de M. Grégoire.--Assassinat du due de Berry.--Chute de M. +Decazes.--Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec le +côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation du +centre et progrès du côté droit.--Seconde chute du duc de Richelieu.--M. +de Villèle et le côté droit arrivent au pouvoir. + +(1816-1821.) + +On se récria violemment, comme on l'a fait et comme on le fera toujours, +contre les manoeuvres du ministère dans les élections. Aigre consolation +de vaincus qui ont besoin d'expliquer leur défaite. Les élections, à les +prendre dans leur ensemble, sont presque toujours plus vraies que ne le +croit une méfiance intéressée ou badaude. La volonté et le savoir-faire +du pouvoir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait +réellement les élections, c'est le vent qui souffle et l'impulsion que +les événements impriment aux esprits. L'ordonnance du 5 septembre 1816 +avait donné confiance aux modérés et quelque espérance aux persécutés de +1815. Ils se rallièrent tous autour du cabinet, laissant de côté leurs +querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, et uniquement préoccupés +de soutenir le pouvoir qui promettait aux modérés la victoire, aux +persécutés le salut. + +La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires +difficiles qui laissent les vainqueurs encore en face d'une rude guerre. +La nouvelle Chambre contenait, au centre une majorité ministérielle, au +côté droit une forte et ardente opposition, au côté gauche un très-petit +groupe où M. d'Argenson et M. Laffitte étaient les seuls noms connus du +public. + +La majorité ministérielle se formait de deux éléments divers quoique +alors très-unis, le centre proprement dit, grande armée du pouvoir, +et l'état-major peu nombreux de cette armée, qu'on appela bientôt les +doctrinaires. + +Je dirai du centre de nos assemblées depuis 1814 ce que je disais tout à +l'heure de M. Cuvier: on l'a méconnu et calomnié, quand on a fait de la +servilité et de l'avide recherche des emplois son principal caractère. +Là comme ailleurs, l'intérêt personnel a tenu sa place et cherché ses +satisfactions; mais une idée générale et vraie était l'âme et le lien du +parti, l'idée que, de nos jours, après toutes nos révolutions, c'est de +gouvernement surtout que la société a besoin, et au gouvernement surtout +que les bons citoyens doivent leur appui. Beaucoup d'excellents et +honnêtes sentiments, l'esprit de famille, le goût du travail régulier, +le respect des supériorités, des lois et des traditions, les +sollicitudes prévoyantes, les habitudes religieuses, se sont groupés +autour de cette idée et ont souvent inspiré à ses croyants un ferme et +rare courage. Les diffamateurs de ce persévérant parti du pouvoir, +que j'appellerais volontiers le torysme bourgeois, sont de pauvres +politiques et de pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts +moraux de l'âme, ni les intérêts essentiels de la société. + +On a beaucoup attaqué les doctrinaires. Je tiens à les expliquer, non à +les défendre. Hommes ou partis, quand on a exercé quelque influence sur +les événements et tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe, +c'est de se faire bien connaître; ce but atteint, il faut rester en paix +et se laisser juger. + +Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale, mérites +que leurs ennemis mêmes ne leur ont guère contestés, qui ont fait le +caractère original et la valeur politique des doctrinaires; d'autres +hommes, dans d'autres partis, possédaient aussi ces mérites, et entre +ces rivaux d'intelligence, d'éloquence et de sincérité, le public +réglera les rangs. Les doctrinaires ont dû à une autre cause et leur nom +et leur influence qui a été réelle, malgré leur petit nombre. C'est le +grand caractère, bien chèrement payé, de la révolution française +d'avoir été une oeuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de +ses prétentions, en même temps qu'une lutte d'intérêts sociaux. La +philosophie s'était vantée qu'elle réglerait la politique, et que +les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les +créations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insensé, mais +hommage éclatant à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à sa nature +intellectuelle et morale! Les revers et les mécomptes ne tardèrent pas +à donner à la Révolution leurs rudes leçons; mais jusqu'en 1815 elle +n'avait guère rencontré, pour commentateurs de sa mauvaise fortune, que +des ennemis implacables ou des complices désabusés, avides les uns de +vengeance, les autres de repos, et qui ne savaient opposer aux principes +révolutionnaires, les uns qu'une réaction rétrograde, les autres que le +scepticisme de la fatigue. «Il n'y a eu dans la Révolution qu'erreur et +crime, disaient les uns; l'ancien régime avait raison contre elle;--la +Révolution n'a péché que par excès, disaient les autres; ses principes +étaient bons; mais elle les a poussés trop loin; elle a abusé de +son droit.» Les doctrinaires repoussèrent l'une et l'autre de ces +assertions; ils se défendirent à la fois et du retour aux maximes de +l'ancien régime, et de l'adhésion, même purement spéculative, aux +principes révolutionnaires. En acceptant franchement la nouvelle société +française telle que toute notre histoire, et non pas seulement 1789, +l'a faite, ils entreprirent de fonder son gouvernement sur des bases +rationnelles et pourtant tout autres que les théories au nom desquelles +on avait détruit l'ancienne société, ou les maximes incohérentes qu'on +essayait d'évoquer pour la reconstruire. Appelés tour à tour à combattre +et à défendre la Révolution, ils se placèrent, dès l'abord et hardiment, +dans l'ordre intellectuel, opposant des principes à des principes, +faisant appel non-seulement à l'expérience, mais aussi à la raison, +affirmant des droits au lieu de n'alléguer que des intérêts, et +demandant à la France, non pas de confesser qu'elle n'avait fait que le +mal, ni de se déclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du +chaos où elle s'était plongée et de relever la tête vers le ciel pour y +retrouver la lumière. + +Je me hâte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette tentative, un +grand orgueil, mais un orgueil qui commençait par un acte d'humilité, +car il proclamait les erreurs d'hier en même temps que la volonté et +l'espérance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'était à la fois rendre +hommage à l'intelligence humaine et l'avertir des limites de sa +puissance; c'était faire acte de respect pour le passé sans défection +envers le présent et sans abandon de l'avenir. C'était entreprendre +de donner à la politique une bonne philosophie, non pour souveraine +maîtresse, mais pour conseillère et pour appui. + +Je dirai sans hésiter, selon ce que m'a appris l'expérience, quelles +fautes se sont progressivement mêlées à ce généreux dessein, et en ont +altéré ou arrêté le succès. Ce que j'ai à coeur en ce moment, c'est +d'en bien marquer le vrai caractère. Ce fut à ce mélange d'élévation +philosophique et de modération politique, à ce respect rationnel des +droits et des faits divers, à ces doctrines à la fois nouvelles et +conservatrices, anti-révolutionnaires sans être rétrogrades, et +modestes au fond quoique souvent hautaines dans leur langage, que les +doctrinaires durent leur importance comme leur nom. Malgré tant de +mécomptes de la philosophie et de la raison humaine, notre temps +conserve des goûts philosophiques et raisonneurs, et les plus déterminés +praticiens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir d'après des +idées générales, les regardant comme un bon moyen de se justifier ou de +s'accréditer. Les doctrinaires répondaient par là à un besoin réel et +profond, quoique obscurément senti, des esprits en France; ils avaient +à coeur l'honneur intellectuel comme le bon ordre de la société; leurs +idées se présentaient comme propres à régénérer en même temps qu'à +clore la Révolution. Et ils avaient à ce double titre, tantôt avec ses +partisans, tantôt avec ses adversaires, des points de contact qui leur +attiraient, sinon une complète sympathie, du moins une sérieuse estime: +le côté droit les tenait pour des royalistes sincères, et le côté +gauche, même en les combattant avec aigreur, savait bien qu'ils +n'étaient les défenseurs ni de l'ancien régime, ni du pouvoir absolu. + +A l'ouverture de la session de 1816, c'était là déjà leur situation, un +peu obscure encore, mais au fond comprise et acceptée du cabinet comme +des partis divers. Le duc de Richelieu, M. Laîné et M. Decazes, qu'ils +eussent ou non du goût pour les doctrinaires, sentaient que, soit dans +les débats des Chambres, soit pour agir sur la pensée publique, ils +avaient absolument besoin de leur concours. Le côté gauche, impuissant +par lui-même, marchait nécessairement avec eux, quoique leurs idées +et leur langage lui inspirassent quelquefois plus de surprise que de +sympathie. Le côté droit, malgré, ses pertes dans les élections, restait +encore très-fort et redevint promptement agressif. Le discours du Roi, +en ouvrant la session, avait été doux et un peu terne, comme s'il eût +eu plus d'envie d'atténuer l'ordonnance du 5 septembre que de la faire +ressortir et triompher: «Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon +inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la malveillance et +pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent.»--«Ce n'est que cela? +dit M. de Chateaubriand en sortant de la séance royale; en ce cas, la +victoire est à nous;» et ce jour même, il dîna chez le chancelier. M. de +la Bourdonnaye fut encore plus explicite: «Voilà donc, dit-il avec une +expression brutale, le Roi qui nous livre de nouveau ses ministres.» +Dans la séance du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui il +avait un grand laisser-aller de conversation: «Eh bien! lui dit-il, +vous voilà plus de coquins que l'année dernière.--Et vous moins,» +lui répondit M. Royer-Collard. Le côté droit, dans ses espérances +renaissantes, savait bien, quels étaient les adversaires avec qui il +aurait à lutter. + +Comme dans la session précédente, les premières rencontres eurent des +questions de circonstance pour objet. Le cabinet jugea nécessaire +de demander aux Chambres la prolongation, pour un an, des deux lois +d'exception sur la liberté individuelle et les journaux. M. Decazes +rendit un compte détaillé de l'emploi qu'il avait fait jusque-là du +pouvoir arbitraire placé dans ses mains, et les propositions nouvelles +le resserraient dans des limites qui en atténuaient les périls. Le côté +droit les repoussa vivement, par le motif très-naturel qu'il n'avait +point de confiance dans les ministres, mais sans autres arguments que +les lieux communs libéraux. Les doctrinaires appuyèrent les projets de +loi, mais en ajoutant à leur adhésion des commentaires qui marquaient +fortement leur indépendance, et la direction qu'ils avaient à coeur +d'imprimer au pouvoir qu'ils défendaient: «Chaque jour, dit M. de Serre, +la nature de notre constitution sera mieux comprise, ses bienfaits mieux +appréciés par la nation; les lois auxquelles vous coopérerez mettront +peu à peu nos institutions et nos moeurs en harmonie avec la monarchie +représentative; le gouvernement s'approchera de sa perfection, de cette +unité de principe, de plan et d'action qui est la condition de son +existence. En souffrant, en protégeant même l'opposition légale, il ne +tolérera pas que cette opposition trouve en lui-même des points d'appui. +C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit être surveillé et contredit +par les hommes placés hors de lui, qu'il doit être ponctuellement obéi, +fidèlement secondé et servi par les hommes qui se sont faits ou veulent +rester ses agents directs. Le gouvernement aura ainsi ce degré de force +qui dispense de l'emploi des moyens extraordinaires; les moyens légaux, +rendus à leur énergie, lui suffiront.»--«Il y a contre le projet de loi, +dit M. Royer-Collard, une objection forte; on peut dire au gouvernement: +Avant de demander un pouvoir extraordinaire, avez-vous fait usage de +tout celui que les lois vous confient? Avez-vous épuisé soit énergie?... +Je ne répondrai pas directement à cette question; mais je dirai à ceux +qui la font: Prenez garde aussi de mettre votre gouvernement à une +épreuve trop rigoureuse, à laquelle presque tous les gouvernements +succomberaient; ne lui imposez pas la perfection; considérez ses +embarras aussi bien que ses devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse +ses pas dans la carrière où il s'est engagé, et qu'il en fasse chaque +jour de nouveaux. Nous attendons de lui l'entier développement des +institutions et des transactions constitutionnelles; nous lui demandons +surtout cette unité rigoureuse de principes, de système et de conduite +sans laquelle il n'atteindra pas entièrement le but vers lequel il +marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garantie de ce qu'il veut +faire. Nous avons la juste confiance que les pouvoirs extraordinaires +dont nous l'investissons seront exercés, non par et pour un parti, mais +pour la nation contre tous les partis. Voilà notre traité; voilà +les stipulations dont on a parlé; elles sont publiques comme notre +confiance, et nous remercions ceux qui les ont rappelées d'avoir fait +remarquer à la France que nous lui sommes fidèles, et que nous ne +négligeons ni ses intérêts, ni nos devoirs.» + +Avec une effusion d'esprit et de coeur plus douce, mais non moins +décidée, M. Camille Jordan tint le même langage; les projets de loi +furent votés; le côté droit ressentit, comme des coups qui s'adressaient +à lui, les conseils donnés par les doctrinaires au cabinet, et le +cabinet vit clairement qu'il avait là, pour défenseurs nécessaires, de +fiers et exigeants alliés. + +Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet, qui n'avait ni +intentions despotiques, ni passions immodérées, ne chercha point à +prolonger outre mesure le pouvoir arbitraire qui lui était confié; aucun +effort ne fut nécessaire pour lui arracher les lois d'exception; elles +tombèrent successivement et d'elles-mêmes, la suspension des garanties +de la liberté individuelle en 1817, les cours prévôtales en 1818, +la censure des journaux en 1819; et quatre ans après la tempête +des Cent-Jours, le pays était en jouissance de toutes ses libertés +constitutionnelles. + +Dans le même intervalle, d'autres questions, plus grandes et plus +obscures, furent posées et résolues. Quand le premier bouillonnement de +la réaction de 1815 se fut un peu calmé, quand la France, moins troublée +du présent, recommença à se préoccuper de l'avenir, elle fut appelée à +l'oeuvre la plus difficile qui puisse échoir à un peuple. C'était bien +plus qu'un gouvernement nouveau à affermir; c'était un gouvernement +libre à mettre en vigueur. Il était écrit; il fallait qu'il vécût. +Promesse bien souvent faite à la France, et jamais accomplie. Que de +fois, de 1789 à 1814, on avait inscrit, dans nos institutions et dans +nos lois, des libertés et des droits politiques, pour les y laisser +ensevelis et pour gouverner sans en tenir compte! Le premier entre les +gouvernements de notre époque, la Restauration a pris ses paroles au +sérieux; quels que fussent ses traditions et ses penchants, ce qu'elle a +dit elle l'a fait; les libertés et les droits qu'elle a reconnus, elle +a accepté leur action et leur concours. De 1814 à 1830, comme de 1830 à +1848, la Charte a été une vérité. C'est pour l'avoir oublié un jour que +Charles X est tombé. + +Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire quand cet appel +efficace à la vie politique commença en 1816, la question du système +électoral, déjà abordée, mais sans résultat, dans la session précédente, +se présenta la première. Elle était placée sous l'empire de l'art. 40 de +la Charte qui portait: «Les électeurs qui concourent à la nomination +des députés ne peuvent avoir droit de suffrage s'ils ne payent une +contribution directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans.» +disposition ambiguë et qui tentait plus qu'elle n'osait accomplir. Elle +contenait évidemment le désir de placer le droit de suffrage politique +hors des masses populaires et de le déposer dans les régions élevées +de la société. Mais le législateur constitutionnel n'avait pas marché +franchement à ce but et ne l'atteignait pas avec certitude, car si la +Charte exigeait, pour les électeurs appelés à choisir effectivement les +députés, 300 francs de contribution directe et trente ans d'âge, elle +n'interdisait pas que ces électeurs fussent eux-mêmes choisis par de +premières assemblées électorales, c'est-à-dire qu'elle n'excluait pas +l'élection indirecte, ni, sous cette forme, le suffrage qu'on est +convenu d'appeler universel. + +J'ai pris part à la rédaction de la loi du 5 février 1817, qui fut +la solution donnée alors à cette grande question. J'ai assisté aux +conférences chargées de la préparer. Quand elle fut prête, M. Laîné, qui +devait, comme ministre de l'intérieur, la présenter à la Chambre des +députés, m'écrivit qu'il désirait me voir: «J'ai adopté, me dit-il, +tous les principes de ce projet, la concentration du droit de suffrage, +l'élection directe, le droit égal des électeurs, leur réunion dans +un seul collège par département; je crois vraiment que ce sont les +meilleurs; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de ces questions, +bien des perplexités d'esprit et bien peu de temps pour en sortir. +Aidez-moi à préparer l'exposé des motifs.» Je répondis, comme je le +devais, à cette sincérité confiante. La loi présentée, et pendant que +mes amis la soutenaient dans la Chambre, où mon âge ne me permettait pas +encore de siéger, je la défendis, au nom du gouvernement, dans plusieurs +articles insérés au _Moniteur_. J'en ai bien connu l'intention et le +véritable esprit, et j'en parle sans embarras en présence du suffrage +universel qui prévaut aujourd'hui. Si le système électoral de 1817 a +disparu dans la tempête de 1848, il a valu à la France plus de trente +années d'un gouvernement régulier et libre, à la fois soutenu et +contrôlé sérieusement; et pendant tout ce temps, à travers les +dominations changeantes des partis et l'ébranlement d'une révolution, +ce système a suffi au maintien de la paix, au développement de la +prospérité publique et au respect de tous les droits légaux. Dans notre +âge d'expériences éphémères et vaines, c'est presque là, pour une loi +politique, une vie longue et puissante. Il y a là du moins une oeuvre +qu'on peut avouer et qui mérite d'être bien comprise, même après ses +revers. + +Une idée dominante inspira la loi du 5 février 1817: mettre un terme au +régime révolutionnaire, mettre en vigueur le régime constitutionnel. A +cette époque, le suffrage universel n'avait jamais été en France qu'un +instrument de destruction ou de déception: de destruction, quand il +avait réellement placé le pouvoir politique aux mains de la multitude; +de déception, quand il avait servi à annuler les droits politiques au +profit du pouvoir absolu en maintenant, par une intervention vaine de +la multitude, une fausse apparence de droit électoral. Sortir enfin de +cette routine, tantôt de violence, tantôt de mensonge, placer le pouvoir +politique dans la région où dominent naturellement, avec indépendance et +lumières, les intérêts conservateurs de l'ordre social, et assurer à ces +intérêts, par l'élection directe des députés du pays, une action franche +et forte sur son gouvernement, c'était là ce que cherchaient les auteurs +du système électoral de 1817; rien de moins, rien de plus. + +Dans un pays voué depuis vingt-cinq ans, en matière d'élections +politiques, soit réellement, soit en apparence, au principe de la +souveraineté du nombre, si absurdement appelée la souveraineté du +peuple, la tentative était nouvelle et pouvait paraître hardie. Au +début, elle concentrait le pouvoir politique aux mains de cent quarante +mille électeurs. Elle ne rencontra pourtant dans le public, et même dans +ce qu'on appelait déjà le parti libéral, que peu d'opposition, quelques +objections de souvenir, quelques réserves d'avenir, point d'hostilité +véritable et active. Ce fut du sein même des classes vouées aux intérêts +conservateurs et de leurs dissensions intestines que vinrent l'attaque +et le danger. + +Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, dans ses voeux +modérés et quand il renonçait à ses velléités systématiques et +rétrogrades, s'était promis que du moins la faveur de la royauté et +l'influence de la majorité lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans +les localités qu'au centre de l'État. L'ordonnance du 5 septembre 1816 +lui avait enlevé cette double perspective. Il demandait au nouveau +système électoral de la lui rendre. Il démêla sur-le-champ que la loi du +5 février 1817 n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua +aussitôt avec violence, l'accusant de livrer à la classe moyenne tout le +pouvoir électoral, par conséquent tout le pouvoir politique, aux dépens +de la grande propriété et du peuple. + +Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou n'en parlait pas +en 1817, s'est saisi à son tour de ce thème, et a placé, dans cette même +accusation de monopole politique au profit des classes moyennes, son +principal grief, non-seulement contre la loi électorale, mais contre +tout le système de gouvernement dont elle était la base et la garantie. + +Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impressions. De 1814 à +1848, sous le gouvernement de la Restauration et sous le gouvernement +de Juillet, j'ai hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de +porter moi-même ce drapeau des classes moyennes qui était naturellement +le mien. Quelle était, pour nous, sa signification? Avons-nous jamais +conçu le dessein ou seulement entrevu la pensée que les bourgeois +devinssent des privilégiés nouveaux, et que les lois destinées à régler +l'exercice du droit de suffrage servissent à fonder la domination +des classes moyennes en enlevant, soit en droit, soit en fait, toute +influence politique, d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie +française, d'autre part au peuple? + +La tentative eût été étrangement ignorante et insensée. Ce n'est ni par +des théories politiques, ni par des articles de loi que s'établissent +les privilèges et la domination d'une classe dans l'État; ces moyens +savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de la conquête +ou l'ascendant de la foi. C'est aux aristocraties militaires ou +théocratiques, jamais aux influences bourgeoises qu'il appartient de +s'approprier exclusivement la société. L'histoire de tous les temps +et de tous les peuples est là pour le prouver aux plus superficiels +observateurs. + +De nos jours, l'impossibilité d'une telle domination des classes +moyennes est encore plus frappante. Deux idées sont les grands +caractères de la civilisation moderne, et lui impriment son redoutable +mouvement; je les résume en ces termes:--Il y a des droits universels, +inhérents à la seule qualité d'homme, et que nul régime ne peut +légitimement refuser à nul homme;--il y a des droits individuels qui +dérivent du seul mérite personnel de chaque homme, sans égard aux +circonstances extérieures de la naissance, de la fortune ou du rang, et +que tout homme qui les porte en lui-même doit être admis à déployer.--Le +respect légal des droits généraux de l'humanité et le libre +développement des supériorités naturelles, de ces deux principes, bien +ou mal compris, ont découlé, depuis près d'un siècle, les biens et les +maux, les grandes actions et les crimes, les progrès et les égarements +que tantôt les révolutions, tantôt les gouvernements eux-mêmes ont +fait surgir au sein des sociétés européennes. Lequel de ces principes +provoque, ou seulement admet, la domination exclusive des classes +moyennes? A coup sûr, ni l'un ni l'autre: l'un ouvre aux supériorités +individuelles toutes les portes; l'autre veut, pour toute créature +humaine, sa place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; aucune +existence n'est comptée pour rien. De tels principes sont inconciliables +avec toute domination exclusive; celle des classes moyennes, comme toute +autre, serait en contradiction directe avec les tendances souveraines +des sociétés modernes. + +Les classes moyennes n'ont jamais songé à devenir, parmi nous, des +classes privilégiées, et nul homme de quelque sens n'y a jamais songé +pour elles. Cette folle accusation n'est qu'une machine de guerre +dressée à la faveur de la confusion des idées, tantôt par l'adresse +hypocrite, tantôt par l'aveugle passion des partis. Ce qui n'empêche +pas qu'elle n'ait été et ne puisse devenir encore fatale à la paix +intérieure de notre société; car les hommes sont ainsi faits que les +dangers chimériques sont pour eux les pires; on se bat contre des corps; +on perd la tête, soit de peur, soit de colère, devant des fantômes. + +C'était à des dangers réels que nous avions à faire en 1817, quand nous +discutions le régime électoral de la France. Nous voyions les plus +légitimes principes et les plus ombrageux intérêts de la société +nouvelle indistinctement menacés par une réaction violente. Nous +sentions en même temps renaître et fermenter autour de nous l'esprit +révolutionnaire s'armant, selon son usage, des passions nobles pour +couvrir la marche et préparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs +dispositions comme par leurs intérêts, les classes moyennes étaient les +plus propres à lutter à la fois contre l'un et l'autre péril; opposées +aux prétentions de l'ancien régime, elles avaient acquis, sous +l'Empire, des idées et des habitudes de gouvernement; quoiqu'elles +n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque méfiance, elles ne lui +étaient point hostiles; car, sous l'empire de la Charte, elles n'avaient +rien à demander à des révolutions nouvelles; la Charte était pour elles +à la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la sécurité de +leurs conquêtes et le triomphe de leurs espérances. Faire tourner +au profit de l'ancienne monarchie, devenue constitutionnelle, cette +situation antirévolutionnaire des classes moyennes, assurer à cette +monarchie leur adhésion et leur concours en leur assurant à elles-mêmes, +dans son gouvernement, une large influence, c'était une politique +clairement indiquée par l'état des faits et des esprits; c'était la +politique de la loi électorale de 1817. En principe, cette loi coupait +court aux théories révolutionnaires de la souveraineté du nombre et +d'une fausse et tyrannique égalité; en fait, elle mettait la société +nouvelle à l'abri des menaces de la contre-révolution. Nous n'avions +certes, en la présentant, nul dessein d'établir, entre la grande et la +moyenne propriété, aucun antagonisme: mais quand la question fut ainsi +posée, nous n'hésitâmes point; nous soutînmes fermement la loi en +soutenant que l'influence, non pas exclusive mais prépondérante, des +classes moyennes était conforme, d'une part au voeu des institutions +libres, de l'autre aux intérêts de la France telle que la révolution +l'avait faite, et de la Restauration elle-même telle que la Charte +l'avait définie en la proclamant. + +La loi des élections avait rempli la session de 1816. La loi du +recrutement fut la grande affaire et la grande oeuvre de la session de +1817. Le côté droit lui fut ardemment hostile; elle contrariait ses +traditions, elle inquiétait ses sentiments monarchiques. Mais il avait +affaire à un ministre imperturbable dans sa conviction et sa volonté, +comme dans sa physionomie. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était un esprit +puissant, original et simple, qui ne combinait pas un grand nombre +d'idées, mais qui s'attachait passionnément à celles qu'il avait +lui-même conçues. Il s'était promis de rendre à la France ce qu'elle +n'avait plus, une armée. Et une armée, c'était pour lui une petite +nation sortie de la grande, fortement organisée, formée d'officiers +et de soldats intimement unis, se connaissant et se respectant +mutuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, et tous bien +dressés, par l'étude solide ou la longue pratique, à servir efficacement +leur patrie. + +De cette notion de l'armée, telle que la concevait le maréchal +Saint-Cyr, découlaient naturellement les principes de sa loi. Toutes +les classes de la nation étaient appelées à concourir à la formation +de l'armée. Ceux qui y entraient par le dernier rang avaient droit de +monter au premier et une part assurée dans le mouvement ascendant des +rangs moyens. Ceux qui aspiraient à y entrer par un échelon plus élevé +étaient tenus d'abord de prouver, par le concours, un mérite déjà +acquis, puis d'acquérir, par de fortes études, l'instruction spéciale +de leur état. Le temps de service, actif ou de réserve, était long, +et faisait vraiment de la vie militaire une carrière. Les obligations +imposées, les libérations promises et les droits reconnus à tous étaient +garantis par la loi. + +Outre ses principes généraux, la loi avait un résultat immédiat que +Saint-Cyr avait fort à coeur; elle faisait rentrer, à titre de vétérans +et comme réserve, dans l'armée nouvelle, les restes de cette vieille +armée licenciée qui avait héroïquement porté la peine des fautes de +son général couronné. Elle effaçait ainsi, pour l'armée, la trace d'un +triste passé, en même temps que, par une sorte de Charte spéciale, elle +assurait son avenir. + +Que ce fussent là, pour l'organisation militaire de la France, de +grandes idées et de généreux sentiments, personne ne saurait le nier. +Une telle loi répondait à la nature morale comme à la conduite politique +du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, âme droite, caractère fier, d'opinions +monarchiques et de moeurs républicaines, et qui, dans toutes les crises +survenues depuis 1814, avait fait preuve à la fois de fidélité et +d'indépendance. Lorsqu'il vint la soutenir à la tribune, lorsque, avec +la mâle gravité et la passion contenue d'un vieil homme de guerre aussi +sincèrement patriote que royaliste, il rappela les services et les +souffrances de ce peuple d'anciens soldats qu'il voulait, pour quelques +années encore, rattacher à la nouvelle armée de la France, il remua +profondément le public comme les Chambres, et ses fortes paroles ne +contribuèrent pas moins que le mérite des dispositions de sa loi à la +faire sur-le-champ consacrer par l'estime affectueuse du pays. + +Violemment attaquée en 1818, la loi de recrutement du maréchal Saint-Cyr +a été plus d'une fois, depuis 1818, critiquée, remaniée, modifiée. Ses +principes essentiels ont résisté à toutes les attaques et survécu à +toutes les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les +principes; elle a donné, par les faits, à ses adversaires un éclatant +démenti. On l'accusait de porter atteinte à la monarchie; elle a fait +l'armée la plus monarchique que la France ait jamais connue, une armée +dont ni les séductions de l'opinion populaire, ni les entraînements des +crises révolutionnaires n'ont pu, à aucune époque, ni en 1830, ni en +1848, ébranler la fidélité. L'esprit militaire, cet esprit d'obéissance +et de respect, de discipline et de dévouement, l'une des gloires de +l'humanité et le gage nécessaire de l'honneur comme de la sûreté des +nations, avait été puissamment développé, parmi nous, par les grandes +guerres de la Révolution et de l'Empire. C'était un précieux héritage +de ces temps si rudes qui nous ont légué tant de charges. On pouvait +craindre qu'il ne se perdît ou ne s'affaiblît beaucoup au sein des +loisirs de la paix et des débats de la liberté. Il s'est fermement +maintenu dans l'armée que la loi de 1818 nous a faite et nous refait +incessamment. L'esprit militaire ne s'est pas seulement maintenu; il +s'est épuré et réglé. Par la probité de ses promesses et l'équité de +ses dispositions en matière de libération et d'avancement, la loi du +maréchal Saint-Cyr a fait pénétrer dans l'armée le sentiment permanent +du droit, de son propre droit légal, et par là aussi l'attachement +instinctif à l'ordre public, garantie de tous les droits. Nous avons eu +le beau et rare spectacle d'une armée capable à la fois de se dévouer et +de se contenir, prête aux sacrifices et modeste dans ses prétentions, +ambitieuse de gloire sans être avide de guerre, fière de ses armes et +docile au pouvoir civil. Les moeurs publiques, les idées générales du +temps, l'ensemble de notre civilisation sont pour beaucoup sans +doute dans ce grand résultat; mais la loi du maréchal Saint-Cyr y +a certainement sa part, et je prends plaisir à rappeler ce titre +d'honneur, parmi tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami. + +Ouverte au milieu d'une crise ministérielle, la session de 1818 eut +à traiter une autre question d'organisation politique, non-pas plus +grande, mais plus difficile encore et plus périlleuse. Le cabinet +résolut de ne pas laisser plus longtemps la presse sous un régime +exceptionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des sceaux, +présenta le même jour trois projets de loi qui réglaient complètement, +en cette matière, la pénalité, le mode d'instruction, et les conditions +de publication des journaux en les affranchissant de toute censure. + +Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et beaucoup attaqués. +J'en ai fait moi-même, dans le cours de ma vie, un grand usage. C'est en +mettant publiquement mes idées sous les yeux de mon pays que j'ai fait +mes premiers pas dans son attention et son estime. En avançant dans ma +carrière, j'ai eu constamment la presse pour alliée ou pour ennemie, et +je n'ai jamais hésité à me servir de ses armes, ni craint de m'exposer à +ses coups. C'est une puissance que je respecte et que j'accepte plutôt +avec goût qu'avec humeur, quoique sans illusion. Quelle que soit +la forme du gouvernement, la vie politique est une lutte, et je ne +prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais quelque honte à me +voir en face d'adversaires muets et enchaînés. La liberté de la presse, +c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel, +force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d'oeil +les faits et les idées sur toute la face de la terre. J'ai toujours +souhaité la presse libre; je la crois, à tout prendre, plus utile que +nuisible à la moralité publique, et je la regarde comme essentielle à +la bonne gestion des affaires publiques et à la sécurité des intérêts +privés. Mais j'ai vu trop souvent et de trop près ses égarements et ses +périls dans l'ordre politique pour ne pas demeurer convaincu qu'il +faut à cette liberté une forte organisation sociale, de fortes lois +répressives et de fortes moeurs. En 1819, nous pressentions bien, mes +amis et moi, la nécessité de ces conditions; mais il n'était pas en +notre pouvoir de les mettre toutes promptement en vigueur, et nous +pensions que pourtant le moment était venu de prouver la sincérité comme +la force de la monarchie restaurée, en ôtant à la presse ses entraves +préalables et en acceptant les chances de sa liberté. + +La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont +été ou des actes de répression, légitime ou illégitime, contre la +liberté, ou des conquêtes de telle ou telle garantie spéciale de +la liberté, successivement arrachées au pouvoir à mesure que se +manifestaient la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'histoire +législative de la presse en Angleterre est une série d'alternatives et +de dispositions de ce genre. + +Les lois de 1819 eurent un tout autre caractère. C'était une législation +complète, conçue d'ensemble et par avance, conformément à certains +principes généraux, définissant à tous leurs degrés les délits et les +peines, réglant toutes les conditions comme les formes de l'instruction, +et destinée à garantir et à fonder la liberté de la presse aussi +bien qu'à défendre de ses écarts l'ordre et le pouvoir. Entreprise +très-difficile en soi, comme toutes les oeuvres législatives faites +par prévoyance encore plus que par nécessité, et dans lesquelles le +législateur est inspiré et gouverné par des idées plutôt que commandé et +dirigé par des faits. Un autre péril, un péril moral et caché vient s'y +ajouter: des lois ainsi préparées et soutenues deviennent un travail de +philosophe et d'artiste auquel l'auteur est tenté de s'attacher avec +un sentiment d'amour-propre qui lui fait quelquefois perdre de vue les +circonstances extérieures et les convenances pratiques dont il aurait à +tenir compte. La politique veut un certain mélange d'indifférence et de +passion, de liberté d'esprit et de volonté arrêtée, qui n'est pas aisé +de concilier avec une forte adhésion à des idées générales et une +sincère intention de tenir la balance exacte entre les principes et les +intérêts divers de la société. + +Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votées en 1819 sur la +liberté de la presse, nous eussions complètement évité ces écueils, ni +qu'elles fussent en parfaite harmonie avec l'état des esprits et les +besoins de l'ordre à cette époque. Pourtant, à quarante ans bientôt de +distance et en examinant aujourd'hui ces lois avec ma vieille raison, +je n'hésite pas à les regarder comme une belle oeuvre législative dans +laquelle les vrais principes de la matière étaient bien saisis, et qui, +malgré les mutilations qu'elle ne tarda pas à subir, fit faire alors, +à la liberté de la presse bien entendue, un progrès dont la trace se +reprendra un jour. + +La discussion de ces lois répondit dignement à leur conception. M. de +Serre avait une éloquence singulièrement élevée et pratique à la fois. +Il soutenait les principes généraux en magistrat qui les applique, +non en philosophe qui les explique. Sa parole était profonde et point +abstraite, colorée et point figurée; son argumentation était de +l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, attaquait ou se défendait +sans préméditation littéraire, ni même oratoire, élevant la force des +raisons au niveau de la grandeur des questions, abondant sans luxe, +précis sans sécheresse, passionné sans déclamation, trouvant toujours +la plus solide réponse à ses adversaires, aussi puissant dans +l'improvisation qu'après la méditation, et quand il avait surmonté un +peu d'hésitation et de lenteur au premier moment, marchant à son but +d'un pas ferme et pressé, en homme ardemment sérieux qui ne recherche +nullement un succès personnel, et ne se préoccupe que de faire triompher +sa cause en communiquant à ses auditeurs son sentiment avec sa +conviction. + +Il eut affaire, dans ce débat, à des adversaires autres que ceux qui +s'étaient élevés contre les lois des élections et du recrutement. +C'était le côté droit qui avait attaqué ces deux lois; ce fut le côté +gauche qui attaqua les nouvelles lois de la presse. MM. Benjamin +Constant, Manuel, Chauvelin, Bignon, avec plus de malice parlementaire +que d'esprit politique, les assaillirent de critiques et d'amendements +mêlés çà et là de compliments chargés à leur tour de restrictions. +Des élections récentes avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs +libéraux de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songèrent qu'à remettre +en scène leur parti depuis trois ans abattu, et à rétablir leur propre +situation d'orateurs populaires. Quelques-unes des idées qui avaient +présidé à la rédaction des trois projets de loi étaient peu conformes +aux traditions philosophiques et législatives qui, depuis 1791, avaient +cours à ce sujet. On y reconnaissait un sincère dessein de garantir la +liberté, mais aussi un soin assidu de ne point désarmer le pouvoir. +C'était un spectacle assez nouveau que des ministres acceptant +franchement la liberté de la presse sans lui prodiguer l'encens, et +prétendant qu'ils entendaient mieux ses droits et ses intérêts que ses +anciens adorateurs. Il y eut, dans l'opposition du côté gauche à cette +époque, beaucoup de routine, beaucoup de complaisance pour les préjugés +et les passions du parti, et un peu d'humeur jalouse envers un cabinet +libéralement novateur. Le public étranger aux coteries politiques +s'étonnait de voir si vivement attaquer des lois qui atténuaient, +en matière de presse, les peines en vigueur, remettaient au jury le +jugement de cette classe de délits et affranchissaient les journaux de +la censure; il était plutôt enclin à trouver ces mesures trop hardies. +Le côté droit se tenait habilement à l'écart, charmé de voir les +ministres aux prises avec des adversaires renaissants qui ne tarderaient +pas à devenir leurs plus redoutables ennemis. + +Ce fut dans cette discussion que je montai pour la première fois à la +tribune. Nous avions été chargés, M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en +qualité de commissaires du Roi, les lois proposées. Fausse et faible +situation qui dénote l'enfance du gouvernement représentatif. On ne +parle pas politique comme on plaide une cause ou comme on soutient une +thèse. Pour agir efficacement dans une assemblée délibérante, il faut y +délibérer soi-même, c'est-à-dire en être membre et y avoir, à l'égal +des autres, sa part de liberté, de pouvoir et de responsabilité. Je +m'acquittai convenablement, je crois, mais froidement, de la mission que +j'avais reçue. Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application du +droit commun en cas d'infidélité dans les comptes rendus des séances des +Chambres, et contre M. Daunou les garanties exigées par le projet de loi +pour l'établissement des journaux. La Chambre parut goûter mes raisons +et me donna raison. Mais je me tins sur la réserve et ne pris que +rarement, part au débat. Je n'ai nul goût pour les situations +incomplètes et les rôles convenus. Quand on entre dans une arène où se +débattent les affaires d'un pays libre, ce n'est pas pour y faire +parade d'esprit et de beau langage: il faut s'engager dans la lutte en +véritable et sérieux acteur. + +Comme la loi du recrutement pour le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, les lois +de la presse furent, pour M. de Serre, l'occasion d'un succès personnel +autant que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de +révolution et de guerre, en présence de l'Europe armée et dans le court +espace de trois sessions, les trois plus grandes questions d'un régime +libre, la formation du pouvoir électif, celle de l'armée nationale et +l'intervention des opinions individuelles dans les affaires publiques +par la voie de la presse, furent franchement posées, discutées, +résolues. Et leur solution, quel qu'en pût être le jugement des partis, +était certainement en harmonie avec les voeux de cette honnête majorité +de la France qui acceptait sincèrement le Roi et la Charte et prenait +leur gouvernement au sérieux. + +Pendant ce même temps, beaucoup d'autres travaux d'organisation +constitutionnelle ou de législation générale avaient été accomplis +ou préparés. En 1818, un amendement de M. Royer-Collard détermina +l'addition au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; et +dans le cours de l'année suivante, deux ministres des finances, le +baron Louis et M. Roy, mirent en pratique cette garantie de la +bonne administration du revenu public. Par l'institution des petits +grands-livres de la dette nationale, le crédit de l'État pénétra et +s'établit dans les départements. D'autres projets de loi, quoique +présentés aux Chambres, n'aboutirent à aucun résultat, trois, entre +autres, sur la responsabilité des ministres, sur l'organisation de la +Chambre des Pairs en cour de justice, et sur le changement de l'année +financière pour éviter le vote provisoire de l'impôt. D'autres enfin, +notamment sur la réforme de l'administration départementale et communale +et sur l'instruction publique, étaient encore à l'état de recherches et +de discussions préparatoires. Loin d'éluder les questions importantes, +le gouvernement les étudiait laborieusement et en occupait d'avance la +pensée publique, décidé à les soumettre aux Chambres dès qu'il aurait +recueilli les faits et arrêté son propre avis. + +Je garde encore des séances du Conseil d'État, où ces divers projets +étaient d'abord discutés, un profond souvenir. Ce Conseil n'avait alors +point de grande existence officielle, ni d'action obligée dans la +constitution de l'État; la politique y tenait cependant plus de place et +s'y produisait avec plus de liberté et d'éclat qu'à aucune autre époque; +toutes les nuances, je devrais dire toutes les diversités du parti +royaliste, depuis le côté droit jusqu'à la lisière du côté gauche, s'y +trouvaient représentées; les hommes politiques les plus considérables, +les chefs de la majorité dans les Chambres y étaient associés aux chefs +des services administratifs, aux anciens conseillers de l'Empire, à des +hommes plus jeunes, encore étrangers aux Chambres, mais entrés avec la +Charte dans la vie publique. MM. Royer-Collard, de Serre et Camille +Jordan, y siégeaient à côté de MM. Siméon, Portalis, Molé, Bérenger, +Cuvier, Allent; et nous délibérions, MM. de Barante, Mounier et moi, +en commun avec MM. de Ballainvilliers, Laporte-Lalanne et de Blaire, +fidèles représentants de l'ancien régime. Lorsque des projets de loi +importants étaient examinés dans le Conseil, les ministres ne manquaient +pas d'y assister. Le duc de Richelieu présidait souvent les séances +générales. La discussion y était parfaitement libre, sans apparat, sans +prétentions oratoires, mais sérieuse, profonde, variée, détaillée, +obstinée, savante à la fois et pratique. J'ai entendu là le comte +Bérenger, esprit indépendant et querelleur, quasi-républicain sous +l'Empire, soutenir, avec une subtilité ingénieuse et forte, le suffrage +universel et les divers degrés d'élection contre l'élection directe et +le droit électoral concentré. MM. Cuvier, Siméon et Allent étaient les +défenseurs habituels des traditions et de l'influence administratives. +Nous développions, mes amis et moi, les principes et les espérances de +liberté fortement constituée qui nous paraissaient les conséquences, +naturelles de la Charte et les conditions nécessaires du succès de la +Restauration. Les réformes dans la législation criminelle, l'application +du jury aux délits de la presse, l'introduction du principe électif dans +le régime municipal, furent réclamées dans le Conseil d'État avant que +la proposition en fût faite dans les Chambres. Le gouvernement faisait +là, non-seulement une étude approfondie des questions, mais une +expérience préparatoire et amicale des idées, des désirs et des +objections qu'il devait rencontrer plus tard, dans une lutte plus rude +et sur un théâtre plus bruyant. + +Le cabinet, tel qu'il était composé au moment où l'ordonnance du 5 +septembre 1816 fut rendue, n'eût pas suffi à cette politique de plus +en plus modérée, quelquefois résolument libérale, et sinon toujours +prévoyante, du moins toujours active. Mais le même progrès qui +s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi dans les personnes. Dans +le cours de l'année 1817, M. Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et +M. Molé remplacèrent M. Dambray, le due de Feltre et M. Dubouchage aux +ministères de la justice, de la guerre et de la marine. Le cabinet ne +manqua dès lors ni d'unité intérieure, ni de capacité parlementaire et +administrative. Il fit des efforts pour introduire les mêmes mérites +dans les diverses branches et les divers degrés du gouvernement. Il +y réussit assez bien au centre de l'État: sans réaction ni esprit +exclusif, il s'entoura d'hommes sincèrement dévoués à la politique +constitutionnelle, et qui, par leur caractère et leurs talents, avaient +déjà obtenu l'estime publique. Il fut moins ferme et moins efficace dans +l'administration locale: quoiqu'il y ait apporté des changements plus +nombreux qu'on ne le croit communément, il ne parvint pas à la mettre en +harmonie avec sa politique générale. Dans un grand nombre de lieux, les +procédés violents, l'humeur tracassière, l'inexpérience hautaine, les +prétentions blessantes, les alarmes frivoles, toutes les grandes et +petites passions de parti qui avaient envahi l'administration en +1815, continuèrent de peser sur le pays. Elles entretenaient dans la +population tranquille un profond sentiment de malaise, et suscitaient +quelquefois, parmi les mécontents actifs, des tentatives de conspiration +et d'insurrection d'abord amplifiées avec une crédulité ridicule et +réprimées avec une rigueur sans mesure, puis discutées, contestées, +atténuées et réduites presque à rien par des explications et des +récriminations sans fin. Alors éclataient tantôt les erreurs, tantôt les +emportements, tantôt même les coupables calculs des autorités locales, +et le cabinet apparaissait avec des airs de légèreté ou de faiblesse qui +lui faisaient perdre, aux yeux des populations, le fruit comme le mérite +de cette bonne politique générale dont elles ressentaient peu les +effets. Les événements de Lyon, en juin 1817, et les longs débats dont, +à la suite de la mission réparatrice du duc de Raguse, ils devinrent +l'objet, sont un exemple déplorable du mal dont, à cette époque, la +France avait encore à souffrir, quoiqu'au sommet du gouvernement la +cause première en eût disparu. + +Les choses se laissent manier plus aisément que les hommes. Ces mêmes +ministres qui ne savaient pas toujours ranger à leur politique les +préfets et les maires, ou qui hésitaient à les changer quand ils les +trouvaient récalcitrants ou incapables, se montraient prompts et +efficaces quand il s'agissait de l'administration gênérale et des +mesures sans noms propres que réclamait l'intérêt public. Je trouve, en +recueillant mes souvenirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce +rapport, au gouvernement de cette époque. Les établissements religieux, +l'instruction publique, le régime des hôpitaux et des prisons, +l'administration financière et militaire, les relations du pouvoir avec +l'industrie et le commerce, tous les grands services publics ont reçu, +de 1816 à 1820, beaucoup de salutaires réformes et accompli d'importants +progrès. Le duc de Richelieu aimait l'administration éclairée, le +bien-être populaire, et tenait à honneur d'y contribuer. M. Laîné se +préoccupait, avec une sollicitude sérieuse et scrupuleuse, du régime des +nombreux établissements placés dans son ministère, et s'appliquait à en +redresser les abus ou à y introduire d'utiles modifications. Le baron +Louis était un habile et infatigable administrateur, qui savait avec +précision à quelles conditions l'ordre peut régner dans les finances de +l'État, et qui employait à les bien régler toute la prévoyance de son +esprit et toute l'énergie de sa volonté. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr +avait, sur toutes les parties de l'organisation militaire, sur la +formation et le régime intérieur des différents corps, sur les écoles +savantes comme sur les services matériels, des idées à la fois +systématiques et pratiques, inspirées par sa notion générale de +l'armée ou par sa longue expérience, et il les réalisa dans une série +d'ordonnances et de règlements, remarquables par l'unité des vues comme +par la science des détails. M. Decazes avait l'esprit singulièrement +curieux et inventif dans la recherche des satisfactions à donner, des +améliorations à tenter, des moyens d'émulation et de conciliation à +mettre en oeuvre au profit de tous les intérêts sociaux, de toutes les +classes de citoyens en rapport avec le gouvernement, et il portait +partout une action intelligente, bienveillante et empressée. Sous le +point de vue politique, l'administration laissait beaucoup à regretter +et à désirer; mais dans sa propre sphère, elle était éclairée, active, +impartiale, économe par la probité et la régularité, amie du progrès en +même temps que soigneuse de l'ordre, et sincèrement préoccupée du +désir de faire partout prévaloir la justice distributive et l'intérêt +public[15]. + +[Note 15: J'ai résumé dans les _Pièces historiques_ les principales +mesures d'administration générale qu'adoptèrent durant cette époque, +chacun dans son département, M. Laîné, M. Decazes et le maréchal +Gouvion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent clairement l'esprit +d'amélioration et le soin intelligent des intérêts publics qui animaient +le cabinet. (_Pièces historiques_, n° IX.)] + +C'était certainement là, dans des circonstances difficiles et tristes, +un gouvernement sensé et salutaire, sous lequel le pays n'avait ni à +se lamenter du présent, ni à désespérer de l'avenir. Pourtant ce +gouvernement ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se +décourageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir leur force et +leur sécurité. La Restauration avait rendu la paix à la France, et +travaillait avec succès à lui rendre son rang en Europe. Sous ce drapeau +de la stabilité et de l'ordre, la prospérité renaissait avec la liberté. +Pourtant la Restauration était toujours en question. + +A en croire ses ennemis, c'était son mal naturel et inévitable: l'ancien +régime, l'émigration, les étrangers, les haines et les méfiances de la +Révolution vouaient, disent-ils, la maison de Bourbon à cette situation +obstinément précaire. Sans contester à ce passé fatal sa part +d'influence, je n'admets pas qu'il ait exercé sur les événements un tel +empire, ni qu'il suffise à expliquer pourquoi, même dans ses meilleurs +jours, la Restauration a toujours été et paru chancelante. Le mal a eu +des causes plus rapprochées et plus personnelles; il y a eu, dans +le Gouvernement de cette époque, des infirmités organiques et des +accidents, des vices de la machine politique et des fautes des acteurs, +qui ont bien plus contribué que les souvenirs révolutionnaires à +empêcher son affermissement. + +Le désaccord naturel est grand entre le gouvernement représentatif +institué par la Charte et la monarchie administrative fondée par Louis +XIV et Napoléon. Là où l'administration est libre comme la politique, +quand les affaires locales se traitent et se décident par des autorités +ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur +solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que l'exigent +absolument les affaires générales de l'État, en Angleterre et aux +États-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le +régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif +qui n'en dépend que dans d'importantes et rares occasions. Mais quand le +pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et +d'administrer avec la centralisation, quand il a à lutter au sommet pour +les grandes affaires de l'État, et en même temps à régler partout, +sous sa responsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux +inconvénients graves ne tardent pas à éclater: ou bien le pouvoir +central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre +défense, néglige les affaires locales et les laisse tomber dans le +désordre et la langueur; ou bien il les lie étroitement aux affaires +générales, les fait servir à ses propres intérêts, et l'administration +tout entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen +de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent +le pouvoir. + +Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; il est devenu le +thème rebattu des adversaires du gouvernement représentatif et de la +liberté politique. On le sentait longtemps avant le jour où ils l'ont +exploité; mais au lieu de s'en prévaloir pour médire des institutions +libres, on s'appliquait à le guérir. Un double travail était à faire +dans ce but; il fallait, d'une part, faire pénétrer la liberté +dans l'administration des affaires locales, de l'autre seconder le +développement des forces locales capables d'exercer, dans leur sphère, +le pouvoir. On ne crée point d'aristocratie par les lois, pas plus aux +extrémités qu'au sommet de l'État; mais la société la plus démocratique +n'est pas dénuée de pouvoirs naturels, prêts à se déployer si on les +y appelle. Non seulement dans les départements, mais dans les +arrondissements, dans les cantons, dans les communes, la propriété +foncière, l'industrie, les fonctions, les professions, les traditions +font naître des influences locales qui peuvent, si on sait les accepter +et les organiser, devenir des autorités efficaces. De 1816 à 1848, sous +l'une et l'autre des deux monarchies constitutionnelles, et soit de +bonne grâce, soit à contre-coeur, c'est en ce sens qu'ont agi les +cabinets les plus divers; ils ont tous plus ou moins reconnu la +nécessité de décharger l'administration centrale en renvoyant une partie +de ses attributions tantôt à ses propres agents locaux, tantôt à des +auxiliaires plus indépendants. Mais, comme il arrive trop souvent, +le remède n'a pas marché assez vite; la méfiance, la timidité, +l'inexpérience, la routine en ont ralenti le progrès; ni le pouvoir, ni +le pays n'ont su l'employer résolument et en attendre patiemment les +résultats; et condamnée à porter à la fois le fardeau de la liberté +politique et celui de la centralisation administrative, la monarchie +constitutionnelle naissante a été soumise à des difficultés et à des +responsabilités contradictoires qui dépassaient la mesure d'habileté et +de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gouvernement. + +Un autre mal, résultat non pas incurable, mais naturel, de ses +institutions mêmes, pesait aussi sur la Restauration. Le régime +représentatif est, en dernière analyse, un régime de sacrifices mutuels +et de transactions entre les intérêts divers qui coexistent dans la +société. En même temps qu'il les met en présence et aux prises, il leur +impose l'absolue nécessité d'arriver à un certain terme moyen, à une +certaine mesure d'entente ou de tolérance réciproque qui puisse devenir +la base des lois et du gouvernement. Mais en même temps aussi, par la +publicité et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande +exagération de bruit et de langage, et il compromet violemment les uns +contre les autres l'amour-propre et la dignité personnelle des hommes. +En sorte que, par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour +en jour plus difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier +jour il rend indispensables. Grande difficulté de ce système de +gouvernement, qui ne peut être surmontée que par une large dose de tact +et de mesure dans les acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand +empire du bon sens public qui ramène en définitive les partis et leurs +chefs à ces transactions, ou à cette tranquille acceptation de leurs +échecs, dont l'emportement de leur rôle tend constamment à les écarter. + +Ce régulateur nécessaire, mais si difficile à instituer, nous manquait +essentiellement sous la Restauration; en entrant dans la carrière, +nous avons été lancés sans frein sur cette pente des démonstrations +excessives et des préoccupations exclusives, vice naturel des +partis dans le gouvernement représentatif. Que de circonstances +se présentèrent, de 1816 à 1830, où les éléments divers du parti +monarchique auraient pu et dû, dans leur lutte, s'arrêter sur cette +pente, au point où commençait, pour tous, le danger révolutionnaire! +Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le courage de +cette prévoyante retenue; et le public, loin de la leur imposer, les +excitait de plus en plus au combat, comme à un spectacle où il prenait +plaisir à retrouver l'image dramatique de ses propres passions. + +Une fâcheuse, quoique inévitable distribution des rôles entre les partis +divers aggravait encore, de 1816 à 1820, ce mal de l'imprévoyance des +hommes et de l'emportement des passions publiques. Sous le régime +représentatif, c'est d'ordinaire à l'un des partis nettement dessinés et +fermement arrêtés dans leurs idées et leurs désirs que le gouvernement +appartient: tantôt les défenseurs systématiques du pouvoir, tantôt les +amis de la liberté, tantôt les conservateurs, tantôt les novateurs +dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis organisés et +ambitieux, se placent les opinions non classées, les volontés non +décidées d'avance, ce choeur politique qui assiste à la conduite des +acteurs, écoute leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon +qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son libre bon sens. C'est là, en +effet, sous des institutions libres, la pente naturelle et l'ordre vrai. +Il est bon que le gouvernement ait un drapeau public et certain, que des +principes fixes dirigent et que des amis sûrs soutiennent son action; il +puise dans cette situation non-seulement la force et l'esprit de suite +dont il a besoin, mais aussi cette dignité morale qui rend le pouvoir +plus facile et plus doux en le plaçant plus haut dans l'estime des +peuples. Ce n'est point le hasard des événements ni la seule ambition +des hommes, c'est l'instinct et l'intérêt publics qui ont fait naître, +dans les pays libres, les grands partis politiques avoués, permanents, +fidèles, et leur ont déféré le pouvoir. Il fut impossible à la +Restauration de remplir, de 1816 à 1820, cette condition d'un +gouvernement à la fois énergique et contenu. Les deux grands partis +politiques qu'elle trouvait sur la scène, le parti de l'ancien régime +et celui de la Révolution, étaient l'un et l'autre, à cette époque, +incapables de gouverner en maintenant la paix intérieure avec la +liberté; ils avaient l'un et l'autre des idées et des passions trop +contraires à l'ordre-établi et légal qu'ils auraient eu à défendre; ils +acceptaient à grand'peine et d'une façon très-précaire, l'un la Charte, +l'autre l'ancienne royauté. Par une nécessité absolue, le pouvoir alla +se placer dans les rangs du choeur politique; la partie flottante et +impartiale des Chambres, le centre fut appelé à gouverner. Sous un +régime de liberté, le centre est le modérateur habituel et le juge +définitif du gouvernement; il n'est pas le prétendant naturel au +gouvernement; c'est lui qui donne, ou retire la majorité; ce n'est pas +sa mission d'avoir à la conquérir. Et il lui est bien plus, difficile +qu'aux partis fortement enrégimentés de conquérir ou de garder la +majorité, car lorsque, dans une assemblée politique, le centre est +chargé de gouverner, il trouve devant lui, non pas des spectateurs +un peu incertains qui attendent ses actes pour le juger, mais des +adversaires passionnés, résolus d'avance à le combattre. Faible +et périlleuse situation, qui aggrave beaucoup les difficultés du +gouvernement, soit qu'il s'agisse de déployer le pouvoir ou de protéger +la liberté. + +Non-seulement c'était là, de 1816 à 1820, la situation du gouvernement +du Roi; il n'y était pas même puissamment établi. Mal distribués entre +les partis, les rôles ne l'étaient guère mieux dans l'intérieur même +de ce flottant parti du centre, chargé par nécessité de gouverner. La +plupart des chefs de la majorité étaient en dehors du gouvernement. +De 1816 à 1819, plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des +Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec puissance, qui le +défendaient contre le côté droit et le côté gauche, qui faisaient dans +la discussion sa force et devant le public son éclat, MM. Royer-Collard, +Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient point partie du cabinet; +deux seulement des représentants éminents de la majorité, M. Laîné et M. +Pasquier, étaient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour appui dans +les Chambres des amis indépendants qui approuvaient sa politique, mais +n'en portaient pas le fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilité. +C'était par leur éloquence, non par leurs oeuvres actives, que les +doctrinaires avaient acquis leur influence parlementaire et leur +autorité morale; ils soutenaient leurs principes sans les appliquer; +le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les +mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les +clients des orateurs; les orateurs ne regardaient pas leur cause comme +identique et confondue avec celle des ministres; ils s'en distinguaient +en les appuyant; ils avaient leurs exigences avant de défendre; ils +critiquaient en défendant; ils attaquaient même quelquefois. Plus les +questions devenaient importantes et délicates, plus l'indépendance et +la dissidence, au sein du parti du gouvernement, se manifestaient avec +éclat et danger. Dans la session de 1817, M. Pasquier, alors garde des +sceaux, présenta à la Chambre des députés un projet de loi qui, en +maintenant temporairement la censure des journaux, apportait d'ailleurs, +dans la législation de la presse, quelques modifications favorables à la +liberté. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en réclamèrent de bien +plus grandes, surtout l'application du jury au jugement des délits de +la presse, et le projet de loi, péniblement adopté par la Chambre des +députés, fut rejeté par la Chambre des pairs où le duc de Broglie +soutint, au nom des mêmes principes, les mêmes amendements. En 1817 +aussi, un nouveau concordat avait été négocié et conclu à Rome par M. de +Blacas; il avait le double défaut de blesser, par quelques-unes de ses +dispositions, les libertés de l'ancienne Eglise gallicane, tandis que, +par l'abolition du concordat de 1801, il inspirait à la nouvelle société +française, pour ses libertés civiles, de vives alarmes. Peu versé dans +ces matières et presque exclusivement préoccupé des négociations qui +devaient faire sortir de France les étrangers, le duc de Richelieu avait +livré celle-ci à M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et +n'appréciait pas mieux l'importance des anciennes ou des nouvelles +libertés de la France, ecclésiastiques ou civiles. Présenté à la +Chambre des députés par M. Laîné, avec les mesures nécessaires pour son +exécution, ce concordat, dont les ministres eux-mêmes, depuis qu'ils y +avaient bien regardé, étaient mécontents et inquiets, y rencontra une +défaveur générale. Dans les bureaux, dans la commission chargée d'en +faire à la Chambre le rapport; dans les entretiens de la salle des +conférences, toutes les objections, politiques ou historiques, de +principe ou de circonstance, que pouvait soulever le projet de loi, +étaient exposées et développées d'avance, de façon à faire pressentir un +long et périlleux débat. Les doctrinaires s'associaient ouvertement à +cette opposition, et de leur part elle avait une grande action sur +les esprits, car on les savait amis sincères de la religion et de son +influence. On accusait, il est vrai, M. Royer-Collard d'être janséniste, +et par là on essayait de le discréditer auprès des fidèles de l'Église +catholique. Le reproche était frivole. M. Royer-Collard devait, aux +traditions de sa famille et à l'éducation de sa jeunesse, des moeurs +graves, des études fortes et un respect affectueux pour les grandes âmes +de Port-Royal, pour leur vertu et leur génie; mais il n'avait ni leurs +doctrines religieuses, ni leurs prétentions systématiques sur les +rapports de l'Église avec l'État. C'était, sur toutes ces questions, un +esprit libre et sensé, étranger à toute passion, à tout entêtement de +sectaire, et fort éloigné, soit comme catholique, soit comme philosophe, +de s'engager, avec l'Église, dans d'obscures et interminables querelles: +«Je ne cherche point de chicanes à la religion, disait-il souvent; +elle a bien assez à faire de se défendre et de nous défendre contre +l'impiété.» L'opposition de M. Royer-Collard au concordat de 1817 était +une opposition de moraliste politique qui pressentait le tort que la +discussion publique et l'adoption ou le rejet officiel de ce projet +feraient, à l'influence de l'Église comme au crédit de la Restauration +et à la paix de l'État. Le cabinet eut la sagesse de ne pas affronter un +danger qu'il avait créé lui-même ou laissé créer sur ses pas. On ajourna +indéfiniment le rapport du projet de loi, et on ouvrit à Rome, en y +envoyant en mission spéciale le comte Portalis, une négociation nouvelle +qui aboutit, en 1819, au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc +de Richelieu, pressé par ses collègues et par ses propres réflexions +tardives, se prêta à ce pas rétrograde; mais il conserva, de la +résistance des doctrinaires dans cette occasion et dans plusieurs +autres, une humeur qu'il se donnait quelquefois le plaisir de +manifester. Au mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour une +chose assez insignifiante: «C'est impossible, répondit-il aigrement; MM. +Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan et Guizot ne le veulent pas.» + +Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom figurât dans cette +boutade. Quoique étranger à la Chambre, je m'associais hautement aux +idées et à la conduite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le +moyen et dans les discussions du Conseil d'État, et dans les salons, et +dans la presse dont tous les partis se servaient dès lors avec autant +d'éclat que d'ardeur. Malgré les entraves qui, avant 1819, pesaient +encore sur les journaux et les écrits périodiques, ils usaient largement +de la liberté que le gouvernement n'essayait pas de leur contester, et à +laquelle les hommes politiques les plus considérables avaient eux-mêmes +recours pour répandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert +de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Villèle +dans le _Conservateur_, M. Benjamin Constant dans la _Minerve_, +livraient au cabinet un assaut continu. Le cabinet multipliait pour sa +défense les publications analogues, le _Modérateur_, le _Publiciste_, le +_Spectateur politique et littéraire_. Mais pour mes amis et pour notre +cause, la défense du cabinet ne suffisait pas ou ne convenait pas +toujours; nous eûmes donc aussi, de 1817 à 1830, nos journaux et +nos recueils périodiques, le _Courrier_, le _Globe_, les _Archives +philosophiques, politiques et littéraires_, la _Revue française_; et +là nous discutions, selon nos principes et nos espérances, tantôt les +questions générales, tantôt les incidents de la politique active à +mesure qu'ils se présentaient. Je pris à ces publications une +grande part. Entre nos divers adversaires et nous, la partie était +très-inégale; soit qu'ils vinssent du côté droit ou du côté gauche, +ils représentaient d'anciens partis; ils exprimaient des idées et des +sentiments depuis longtemps en circulation; ils trouvaient un public +tout fait et tout prêt à les accueillir. Nous étions des nouveaux venus +dans l'arène politique, des officiers qui recrutaient une armée, des +novateurs modérés. Nous attaquions, au nom de la liberté, des théories +et des passions depuis longtemps populaires, aussi en son nom. Nous +défendions la nouvelle Société française selon son droit et son intérêt +véritables, mais non selon son habitude et son goût. Nous avions à +conquérir notre public en même temps qu'à combattre nos ennemis. Et dans +ce difficile travail, notre situation était un peu incertaine; nous +étions à la fois en dedans et en dehors du gouvernement, ministériels et +indépendants; nous agissions tantôt de concert avec l'administration, +tantôt à côté de l'opposition, et nous n'avions à notre usage ni toutes +les armes du pouvoir, ni toutes celles de la liberté. Mais nous étions +pleins de foi dans nos idées, de confiance en nous-mêmes, d'espérance +dans l'avenir, et nous nous engagions chaque jour plus avant dans +notre double lutte avec autant de dévouement que d'orgueil, avec plus +d'orgueil que d'ambition. + +On a beaucoup dit le contraire; on a souvent représenté les doctrinaires +comme de profonds machinateurs, avides de pouvoir, ardents et habiles à +pousser leur fortune à travers toutes les causes, et plus préoccupés de +leur propre domination que du sort ou des voeux du pays. Vulgaire et +inintelligente appréciation de la nature humaine et de notre histoire +contemporaine. Si nous avions été surtout des ambitieux, nous aurions pu +nous épargner bien des efforts et bien des échecs; nous avons vécu dans +des temps où les plus grandes fortunes, politiques ou autres, n'étaient +pas difficiles à faire pour qui n'avait pas d'autre pensée; nous n'avons +voulu faire la nôtre qu'à certaines conditions morales et dans un autre +but que nous-mêmes; nous avons eu de l'ambition, mais au service d'une +cause publique, et d'une cause qui a mis à l'épreuve des revers comme +des succès la constance de ses défenseurs. + +Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 1817, M. Decazes et M. +Pasquier surtout, esprits plus libres et moins ombrageux que le duc de +Richelieu et M. Laîné, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin de +l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; mais quand ils +s'agit de gouverner dans des temps difficiles, des alliés ne suffisent +pas; il faut des associés intimes, des compagnons assidus de travail et +de péril. A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, le +premier entre eux dans les Chambres, étaient redoutés; on le croyait à +la fois impérieux et indécis, et plus exigeant qu'efficace. Cependant, +en novembre 1819, après l'élection de M. Grégoire et au milieu des +projets de réforme de la loi électorale, M. Decazes, pressé par M. de +Serre, proposa à M. Royer-Collard d'entrer dans le cabinet avec un ou +deux de ses amis. M. Royer-Collard hésita d'abord, accepta un moment, +puis enfin refusa: «Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un jour +à M. Decazes; ma façon de traiter les affaires ne serait pas du tout +la vôtre; vous éludez les questions, vous les tournez, vous gagnez du +temps, vous les résolvez à demi. Moi, je voudrais les aborder de front, +les attirer sur la place publique, et là les éventrer devant tout le +monde. Je vous compromettrais au lieu de vous aider.» M. Royer-Gallard +avait raison et se pressentait bien lui-même, mieux peut-être encore +qu'il ne pensait. Il était plus propre à conseiller et à contrôler le +pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et un grand-critique +plutôt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des +affaires, il eût été trop absolu, trop hautain et trop lent; dans les +jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit, +les troubles de sa conscience, son horreur de tout échec public et sa +crainte superbe de la responsabilité lui eussent permis de conserver +le sang-froid et la ferme résolution dont il eût eu besoin. M. Decazes +n'insista point. + +Même aujourd'hui, après tout ce que j'ai vu et éprouvé, je ne suis pas +prompt au découragement, ni porté à croire que les succès difficiles +soient impossibles. Quelque défectueuse que soit la constitution +intérieure des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne +conduite des hommes peut y porter remède; l'histoire a plus d'un exemple +d'institutions et de situations vicieuses dont l'habileté des chefs +politiques et le bon sens public ont prévenu les fâcheux résultats. Mais +quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des hommes, quand +au lieu de reconnaître les périls de leur propre pente et d'y résister, +les partis, chefs et soldats, s'y abandonnent ou même y poussent, alors +les mauvais effets des mauvaises causes se développent inévitablement et +rapidement. De 1816 à 1820, les fautes ne manquèrent dans aucun parti, +gouvernement ou opposition, centre, côté droit ou côté gauche, ministres +ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialité; malgré leurs +fautes et leurs revers, je persiste, avec une conviction chaque jour +croissante, à regarder le gouvernement que j'ai servi et le parti que +j'ai soutenu comme les meilleurs; mais qu'un repos chèrement acheté nous +serve du moins à reconnaître nos erreurs dans l'action, et à préparer +pour notre cause, qui ne mourra pas avec nous, un meilleur avenir. + +Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, deux avantages +considérables; il n'y ressentait point d'embarras moraux, ni d'entraves +extérieures; il y était parfaitement franc et libre. Qualités +nécessaires dans la vie publique, et qu'à cette époque ni le côté droit, +ni le côté gauche ne possédaient. + +Le côté droit n'avait accepté la Charte que la veille, par nécessité +et après l'avoir combattue. Une portion notable et bruyante du parti +persistait à la combattre. Celle qui siégeait dans les Chambres se +rangeait de jour en jour au régime constitutionnel, les chefs en hommes +intelligents et sérieux, les soldats en royalistes fidèles et résignés. +Mais ni les uns ni les autres n'inspiraient, sous ce rapport, confiance +au pays; il regardait leur adhésion à la Charte comme contrainte ou +conditionnelle, et toujours peu sincère et couvrant d'autres vues. Le +côté droit avait d'ailleurs, même en acceptant sincèrement la Charte, +des intérêts de parti à satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce +n'était pas uniquement pour gouverner selon ses principes et pour fonder +solidement la monarchie; il avait, pour son propre compte, des malheurs +à réparer, des positions à reprendre. Ce n'était pas un pur et régulier +parti de royalistes torys; les émigrés, l'ancienne cour, l'ancien clergé +y tenaient encore beaucoup de place et y poursuivaient leurs espérances +personnelles. Par sa composition et son passé, le parti était condamné à +une multitude de réticences et d'imprudences, d'arrière-pensées secrètes +et d'explosions indiscrètes qui, même quand il marchait dans les voies +constitutionnelles, affaiblissaient à chaque pas son action et son +crédit. + +La situation du côté gauche n'était pas moins embarrassée; il +représentait à cette époque, non pas les intérêts et les sentiments +de la France en général, mais les intérêts et les sentiments de cette +portion de la France qui avait ardemment, indistinctement et obstinément +servi et soutenu la Révolution, sous sa forme républicaine ou impériale. +Il y avait là, contre la maison de Bourbon et la Restauration, une +vieille habitude d'hostilité que les Cent-Jours avaient ravivée, dont +les plus sensés du parti avaient grand'peine à se dégager, que les plus +habiles réussissaient mal à déguiser, et que les plus sérieux tenaient à +honneur de laisser paraître comme protestation et pierre d'attente. En +novembre 1816, un homme de bien, aussi sincère dans son repentir de ses +opinions de 1789 qu'il l'avait été jadis en les professant, le vicomte +Matthieu de Montmorency se plaignait, dans un salon libéral, que les +libéraux n'aimassent pas la légitimité; un des assistants se défendait +du reproche: «Oui, dit M. de Montmorency avec une franchise étourdie, +vous aimez la légitimité comme nous aimons la Charte.» Vive expression +de la fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gouvernement +de la Charte et de la légitimité. + +Côté droit ou côté gauche pourtant, si les membres de l'un ou de l'autre +parti, dans les Chambres, n'avaient écouté que leur propre pensée +et leur véritable voeu, la plupart, j'en suis convaincu, auraient +franchement accepté et soutenu la Restauration avec la Charte, la Charte +avec la Restauration. Quand ils ont eux-mêmes la main à l'oeuvre et +sentent le poids de la responsabilité, les hommes voient bientôt le vrai +et feraient volontiers le bien. Mais ni dans le côté droit, ni dans +le côté gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vérité qu'ils +voyaient et la prendre pour règle de leur conduite; ils étaient, les uns +et les autres, sous le joug de leur parti extérieur, de ses passions +comme de ses intérêts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est +une des plus graves plaies de notre temps que très-peu d'hommes +conservent assez de fermeté d'esprit et de caractère pour penser +librement et agir comme ils pensent; l'indépendance intellectuelle et +morale des individus disparaît sous le poids des événements et devant la +fougue des clameurs ou des désirs populaires. Et dans cet asservissement +général des pensées et des actions, il n'y a plus d'esprits justes ni +d'esprits faux, plus de prévoyants ni de téméraires, plus de chefs ni de +soldats; tous cèdent à la même pression, se courbent sous le même vent; +la faiblesse commune amène le nivellement; toute hiérarchie et toute +discipline disparaissent entre les hommes; ce sont les derniers qui +mènent les premiers, car ce sont les derniers qui pèsent et poussent, +poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors dont ils sont les plus +ardents et les plus aveugles instruments. + +Comme parti politique, le centre, dans les Chambres de 1816 à 1820, +n'était point atteint de ce mal: sincère dans son acceptation de la +Restauration et de la Charte, aucune pression extérieure ne venait le +démentir ni le troubler; sa pensée était franche et son action libre; +il proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, acceptant au +dedans les chefs les plus capables de l'y conduire, et n'ayant au dehors +que des adhérents qui ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par +là que, malgré ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner +avec puissance, le centre était alors le parti le plus propre au +gouvernement, le seul capable de maintenir l'ordre dans l'État en +supportant la liberté de ses rivaux. + +Mais pour recueillir tout le fruit de ce mérite et pour atténuer en même +temps les défauts naturels du centre dans sa mission, il fallait qu'une +idée fixe s'y établît, la conviction que les divers éléments du parti +étaient indispensables les uns aux autres, et que, pour accomplir le +dessein qu'ils poursuivaient tous avec la même sincérité, ils devaient +se faire mutuellement les concessions et les sacrifices nécessaires pour +maintenir entre eux l'union. Quand la sagesse divine a voulu assurer +la puissance d'une relation humaine, elle a interdit le divorce; les +relations politiques ne sauraient admettre une telle inviolabilité; mais +si elles ne sont pas fortement nouées, si les hommes qui les contractent +ne sont pas bien résolus à ne les rompre qu'à la dernière extrémité et +par les plus impérieux motifs, elles aboutissent bientôt, non seulement +à l'impuissance, mais au désordre, et leur rupture trop facile amène, +dans la politique, des perturbations et des difficultés nouvelles. +J'ai signalé les différences et les dissidences qui existaient, dès +l'origine, entre les deux éléments essentiels du centre, les ministres +avec leurs purs adhérents d'une part, les doctrinaires de l'autre; +dès la seconde session après l'ordonnance du 5 septembre 1816, ces +dissidences éclatèrent pour devenir bientôt des dissensions. + +Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires dans les Chambres +et le besoin qu'avait d'eux le pouvoir, ni les ministres, ni les +ministériels ne mesuraient bien l'importance de ce concours et la +gravité des raisons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent, +aux idées générales qui les préoccupent, trop de valeur et de confiance; +les politiques ne leur accordent ni l'attention ni l'intérêt auxquels +elles ont droit. Les philosophes sont fiers et susceptibles; ils veulent +qu'on les honore et qu'on les écoute, dût-on ne pas les croire, et +les politiques qui les traitent légèrement ou avec froideur payent +quelquefois bien cher leur mécontentement. C'est d'ailleurs une marque +de peu d'élévation dans l'intelligence de ne pas savoir apprécier le +rôle que jouent les idées générales dans le gouvernement des hommes, +et de les considérer comme vaines ou même comme ennemies, parce qu'on +reconnaît qu'il ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours +surtout, et malgré le discrédit bien mérité où tant de théories sont +tombées, la méditation philosophique sur les grandes questions et les +grands faits de l'ordre politique est une puissance avec laquelle les +pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sagement de compter. +Les doctrinaires étaient alors les représentants de cette puissance, et +ils la déployaient courageusement contre l'esprit révolutionnaire aussi +bien que pour le régime constitutionnel. Le cabinet de 1816 ne sentit +pas toute la valeur de leur rôle et ne fit pas toujours, à leurs idées, +et à leurs voeux, une assez large part. L'application du jury aux +principaux délits de la presse n'était pas, j'en conviens, sans quelque +péril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et maintenir ainsi +l'union dans le parti du gouvernement, que le diviser en repoussant +absolument, sur cette question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et +leurs amis. + +A tous les pouvoirs, surtout à un pouvoir nouveau, il faut un peu +de grandeur, dans leurs oeuvres et sur leur drapeau. L'ordre et la +protection régulière des intérêts privés, ce pain quotidien des peuples, +ne leur suffisent pas longtemps; c'est la condition nécessaire du +gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de l'humanité. Elle peut +trouver les autres satisfactions dont elle a soif dans des grandeurs +très-diverses, morales ou matérielles, justes ou injustes, solides +ou éphémères; elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie +grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout cas, +avoir devant les yeux quelque chose de grand qui attire et occupe +l'imagination des hommes. Après l'Empire qui avait donné à la France +toutes les joies de la force et de la gloire nationale, le spectacle de +la pensée élevée et libre, se déployant avec dignité morale et quelque +éclat de talent, ne manquait pas de nouveauté ni d'attrait, et valait +bien qu'on en payât le prix, ne fût-ce que dans l'intérêt du succès. + +Le cabinet ne savait guère mieux traiter avec les dispositions +personnelles des doctrinaires qu'avec leurs idées: c'étaient des +caractères indépendants et fiers aussi bien que des esprits élevés, +prompts à s'offenser quand on semblait vouloir disposer de leur opinion +et de leur conduite sans leur aveu. Rien ne coûte plus au pouvoir que +d'accepter un peu largement l'indépendance, de ses amis; il croit +leur avoir témoigné beaucoup, d'égards quand il les a pris pour ses +confidents, et il se laissé aisément aller à en user avec eux comme avec +des serviteurs. M. Laîné, alors ministre de l'intérieur, écrivit un +matin à M. Cuvier que le Roi venait de le nommer commissaire pour +soutenir une loi qui serait présentée le lendemain à la Chambre des +députés. Non-seulement il ne l'avait point prévenu de la mission qu'il +voulait lui confier; il ne lui disait même pas, dans son billet, +quelle loi il le chargeait de soutenir. M. Cuvier, plus empressé que +susceptible avec le pouvoir, ne se plaignit point du procédé et se +contenta de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, le +ministre des finances, M. Corvetto, avait aussi fait nommer M. de Serre +commissaire pour la défense du budget, sans lui avoir demandé si cela +lui convenait et sans s'être entretenu avec lui des bases au moins +du budget qu'il l'appelait à soutenir. En recevant l'avis de cette +nomination, M. de Serre se montra vivement choqué: «C'est une sottise, +dit-il tout haut, ou une insolence; probablement l'une et l'autre.» M. +de Serre se trompait; ce n'était ni l'une ni l'autre: M. Corvetto était +un homme parfaitement poli, soigneux et modeste; mais il était de +l'école impériale et plus accoutumé à donner ses instructions à des +agents qu'à se concerter avec des députés. Par leurs moeurs comme par +leurs idées, les doctrinaires appartenaient à un régime libre: alliés +incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une monarchie militaire et +administrative. + +Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus difficile, +transformer les fonctionnaires d'un pouvoir absolu en conseillers d'un +gouvernement libre, ou bien organiser et discipliner en parti politique +les amis de la liberté. Si les ministres ne tenaient pas toujours assez +de compte des dispositions des doctrinaires, les doctrinaires à leur +tour s'inquiétaient trop peu de la situation et de la tâche des +ministres. C'étaient des esprits étendus, ouverts, généreux, +très-accessibles à la sympathie; mais trop accoutumés à vivre entre eux +et à se suffire mutuellement, ils ne songeaient guère à l'effet que +produisaient, hors de leur cercle, leurs actions et leurs paroles, +et par là ils se donnaient les apparences de torts sociaux qu'ils ne +voulaient pas avoir. Dans leurs rapports avec le pouvoir, ils étaient +souvent intempérants et blessants de langage, impatients outre mesure, +ne sachant ni se contenter du possible, ni attendre que le mieux fût +possible sans trop d'effort. Il leur arrivait ainsi de méconnaître les +difficultés, les nécessités et les moyens praticables du gouvernement +qu'ils avaient à coeur de fonder. Au sein des Chambres, ils se +montraient trop exclusifs et trop guerroyants, plus préoccupés de +prouver que de faire partager leur avis, plus enclins à dédaigner +qu'attentifs à recruter, et peu doués de ce talent d'attraction et +d'assemblage si nécessaire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez +à quel point le succès de la bonne politique est difficile, ni quelle +infinie variété d'efforts, de sacrifices et de soins entrent dans l'art +de gouverner. + +De 1816 à 1818, ces vices de la situation et ces fautes des hommes +jetèrent dans le gouvernement et dans son parti une fermentation +continue et des germes de discorde intérieure qui ne lui permirent pas +d'acquérir la consistance et la force dont il avait besoin. Le +mal éclata à la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint des +conférences d'Aix-la-Chapelle, rapportant la retraite des armées +étrangères, la complète évacuation du territoire et le règlement +définitif des charges financières que les Cent-Jours avaient attirées +sur la France. A peine arrivé, il vit son cabinet se dissoudre, essaya +sans succès d'en former un nouveau, et fut contraint d'abandonner un +pouvoir qu'il n'avait point recherché, qu'il goûtait peu, mais qu'il +lui déplaisait de perdre ainsi par force, au milieu de son triomphe +diplomatique, et en le voyant passer dans des mains décidées à en faire +un usage contraire à celui qu'il en eût fait. + +Un tel échec, dans un tel moment et sur un tel homme, avait quelque +chose de singulièrement injuste et inopportun. Depuis 1815, le duc +de Richelieu n'avait cessé de rendre au Roi et à la France de grands +services. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux conditions +d'une paix très-dure, qu'il ne s'était résigné à signer que par un +dévouement aussi triste que sincère, sentant tout le poids du sacrifice +qu'il faisait en y attachant son glorieux nom, et ne cherchant point à +s'en faire valoir. Nul homme n'était plus exempt d'exagération et de +charlatanisme dans la manifestation de ses sentiments. Quinze mois après +la conclusion de la paix, il avait décidé les puissances étrangères à +opérer une réduction considérable dans leur armée d'occupation. Un an +plus tard, il avait fait limiter à une somme fixe les réclamations +indéfinies des créanciers étrangers de la France. Il venait enfin de +signer l'entière libération du sol national quatre ans avant le terme de +rigueur fixé par les traités. Le Roi, à son retour, l'en avait remercié +par de nobles paroles: «Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez +vécu puisque, grâce à vous, j'ai vu le drapeau français flotter sur +toutes les villes françaises.» Tous les souverains de l'Europe le +traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare exemple d'un +homme d'État parvenu sans grandes, actions ni talents supérieurs, par +la droiture du caractère et le désintéressement de la vie, à une +considération si générale et si incontestée. Quoique le duc de Richelieu +ne se fût occupé que des affaires extérieures, il était plus propre +qu'on ne l'a dit, non pas à diriger effectivement, mais à présider le +gouvernement intérieur de la Restauration. Grand seigneur et royaliste +éprouvé, il n'était, soit d'esprit, soit de coeur, ni homme de cour, ni +émigré; il n'avait, contre la société et les hommes nouveaux, point de +prévention; sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur +portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; simple dans +ses moeurs, vrai et sûr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne +lui appartenait pas d'exercer dans les Chambres une puissante influence, +il ne manquait pas d'autorité auprès ni autour du Roi; et un cabinet +constitutionnel, appuyé sur le centre parlementaire, ne pouvait avoir, à +cette époque, un plus digne et plus utile président. + +Mais, à la fin de 1818, le duc de Richelieu se crut obligé et se +montra résolu à engager une lutte dans laquelle les considérations de +reconnaissance et de convenance que je rappelle ici étaient, pour +lui, de faibles armes. En vertu de la Charte et conformément à la loi +électorale du 5 février 1817, deux cinquièmes de la Chambre des députés +avaient été renouvelés depuis la formation de son cabinet. La première +épreuve, en 1817, n'avait guère donné que des résultats satisfaisants +pour la Restauration et ses amis; à peine deux ou trois noms connus +étaient venus s'ajouter au côté gauche, qui ne comptait, même après ce +renfort, pas plus de vingt membres. A la seconde épreuve, en 1818, +ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus éclatantes; +vingt-cinq membres nouveaux environ, et parmi eux MM. de La Fayette, +Benjamin Constant et Manuel, prirent place dans ses rangs. C'était peu +encore comme nombre, c'était beaucoup comme drapeau et comme pronostic. +Une alarme à la fois sincère et intéressée éclata à la cour et dans le +côté droit; on s'y disait, on s'y croyait à la veille d'une révolution +nouvelle; mais de cette crainte même on tirait une vive espérance; +puisque les ennemis de la maison de Bourbon rentraient dans la Chambre, +le Roi sentirait enfin la nécessité d'y rendre le pouvoir à ses amis. Le +parti n'avait pas attendu les dernières élections pour tenter un grand +effort; des _Notes secrètes_, rédigées sous les yeux de Monsieur le +comte d'Artois et par ses plus intimes confidents, avaient été adressées +aux souverains étrangers pour leur signaler le mal croissant et leur +démontrer que le changement des conseillers de la couronne était, pour +la monarchie en France et pour la paix en Europe, l'unique moyen de +salut. Comme ses collègues, et par un sentiment patriotique bien plus +que par intérêt personnel, le duc de Richelieu s'indignait de ces +invocations à l'étranger pour le gouvernement intérieur du pays; M. de +Vitrolles fut rayé du Conseil privé comme auteur de la principale de ces +_Notes secrètes_. Les souverains européens faisaient peu de cas de tels +avertissements, ne croyant ni au Bon jugement, ni au désintéressement +des hommes qui les leur adressaient. Cependant, après les élections +de 1818, ils s'inquiétèrent aussi; c'était par sagesse, non par goût, +qu'ils avaient approuvé et soutenu en France le régime constitutionnel; +ils l'avaient jugé nécessaire pour clore la révolution. Si au contraire +il lui rouvrait la porte, le repos de l'Europe serait plus que jamais +compromis, car la révolution aurait pour elle les apparences de la +légalité. Ni en France, ni en Europe pourtant, même parmi les plus +alarmés et les plus alarmistes, personne ne songeait alors à mettre le +régime constitutionnel en question; dans la pensée de tous, il avait +acquis chez nous droit de cité. C'était à la loi des élections qu'on +imputait tout le mal. Ce fut à Aix-la-Chapelle, au milieu des souverains +et de leurs ministres, que le duc de Richelieu apprit les nouveaux élus +qu'elle venait de rappeler sur la scène. L'empereur Alexandre lui en +témoigna son inquiétude. Le duc de Wellington conseillait à Louis XVIII +«de se rapprocher des royalistes.» Le duc de Richelieu revint à +Paris décidé à réformer la loi électorale, ou à ne plus accepter la +responsabilité de ses résultats. + +Les institutions attaquées n'ont point de voix pour se défendre, et les +hommes se déchargent volontiers sur elles de leurs propres torts. Je ne +commettrai pas cette injustice. Je n'abandonnerai pas une idée juste +parce qu'elle a été compromise et pervertie dans l'application. Le +principe de la loi électorale du 5 février 1817 était bon et reste bon, +quoiqu'il n'ait pas suffi à prévenir les maux de notre imprévoyance et +de nos passions. + +Quand on veut sérieusement un gouvernement libre, il faut choisir entre +le principe de la loi du 5 février 1817 et le suffrage universel, entre +le droit de suffrage concentré dans les régions élevées de la société et +le de suffrage répandu dans les masses populaires. J'entends le droit de +suffrage direct et décisif, seul efficace pour assurer l'action du pays +sur son gouvernement. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre à cette +condition, les deux systèmes peuvent fournir un contrôle réel du pouvoir +et des garanties à la liberté. Lequel est préférable? Question d'époque, +de situation, de degré de civilisation et de forme de gouvernement. Le +suffrage universel peut s'adapter à des sociétés républicaines, petites +ou fédératives, naissantes ou très-avancées en expérience politique. Le +droit de suffrage, placé plus haut et attaché à une forte présomption +d'esprit d'ordre, d'indépendance et de lumières, convient mieux aux +grandes sociétés unitaires et monarchiques. Ce fut notre motif pour +en faire la base de la loi de 1817; nous redoutions les tendances +républicaines qui ne sont guère, parmi nous et de nos jours, que des +tendances anarchiques; nous regardions la monarchie comme naturelle +et la monarchie constitutionnelle comme nécessaire à la France; nous +voulions l'organiser sincèrement et fortement, en assurant, sous ce +régime, aux éléments conservateurs de la société française, telle +qu'elle est faite aujourd'hui, une influence que nous jugions aussi +conforme aux intérêts de la liberté qu'à ceux du pouvoir. + +C'est la désunion du parti monarchique qui a vicié le système électoral +de 1817, et lui a enlevé sa force avec sa vérité. En plaçant le pouvoir +politique entre les mains de la propriété, des lumières, des intérêts +naturellement indépendants et conservateurs, ce système reposait sur +la confiance que ces intérêts seraient habituellement unis, et qu'ils +défendraient en commun l'ordre et le droit contre l'esprit de licence +et de révolution, pente fatale de notre temps. Mais, dès leurs premiers +pas, les divers éléments du grand parti monarchique, anciens ou +nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, se précipitèrent dans la +discorde, aveugles sur la faiblesse dont elle les frappait tous, +et ouvrant ainsi la porte aux espérances et au travail du parti +révolutionnaire, leur commun ennemi. De là, et non de la loi électorale +de 1817 et de son principe, vint le mal qu'on voulait arrêter en 1818, +en brisant cette loi. J'en conviendrai expressément: lorsqu'en 1816 et +1817, nous préparions et nous défendions la loi des élections, nous +aurions pu prévoir dans quel état des esprits elle serait appliquée; la +discorde entre les éléments divers du parti monarchique n'a pas été +un fait étrange et inattendu; elle existait déjà à cette époque; les +royalistes de l'ancienne France et les royalistes de la France nouvelle +étaient déjà profondément séparés. J'incline à croire qu'eussions-nous +tenu, de leurs luttes futures, plus de compte, nous n'aurions pu agir +alors autrement que nous n'avons fait; nous étions en présence d'une +impérieuse nécessité; la France nouvelle, qui se sentait attaquée, +voulait être défendue; et si elle n'avait pas trouvé des défenseurs +parmi les royalistes, elle en eût cherché dans le camp révolutionnaire, +comme elle l'a fait trop souvent. Mais ce qui explique une faute ne la +supprime pas: notre politique en 1816 et 1817 acceptait trop facilement +les déchirements du parti monarchique, et s'inquiétait trop peu des +retours possibles du parti révolutionnaire; nous ne mesurions pas toute +l'étendue de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes +engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités +diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se préoccuper +que de celles qu'ils ont inscrites avec éclat sur leur drapeau. + +En partant d'Aix-la-Chapelle, où il avait si bien réussi, le duc de +Richelieu, quoique peu présomptueux, ne doutait guère, je crois, qu'il +ne réussît aussi à Paris dans son dessein de faire changer la loi +des élections. Le succès trompe les plus modestes et les empêche de +pressentir les prochains revers. A son arrivée, il trouva l'oeuvre bien +plus difficile qu'il ne s'y était attendu: dans l'intérieur du cabinet, +M. Mole seul s'associait pleinement à son intention; M. Decazes et le +maréchal Gouvion-Saint-Cyr se prononcèrent pour le maintien de la loi; +M. Laîné, tout en pensant qu'il fallait la modifier, ne voulait prendre +à cette entreprise aucune part, ayant été, disait-il, le premier à +proposer la loi et à la soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait +remplacé aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au système +électoral, mais déclarait qu'il ne resterait pas dans le cabinet sans M. +Decazes qu'il regardait comme nécessaire, soit dans les Chambres, +soit auprès du Roi. La discorde éclatait en dehors comme au dedans du +ministère; dans les Chambres, entre les défenseurs et les adversaires +de la loi, le centre se partageait; le côté gauche la défendait +passionnément; le côté droit se disait prêt à appuyer tout ministre +qui en proposerait la réforme, mais il se montrait en même temps +irréconciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance du 5 septembre +1816 et de tous ses effets. Le public commençait à s'échauffer. +L'animation et la confusion allaient croissant. Évidemment ce n'était +pas la seule loi des élections, c'était toute la politique de la +Restauration et le gouvernement de la France qui étaient en question.. + +Dans un petit écrit que des historiens de ce temps, M. de Lamartine +entre autres, ont publié, le roi Louis XVIII a raconté lui-même les +incidents et les péripéties de cette crise ministérielle qui aboutit, +comme on sait, à la retraite du duc de Richelieu avec quatre de ses +collègues, et à l'élévation de M. Decazes qui forma sur-le-champ un +cabinet nouveau dont il était le chef sans le présider, dont M. de +Serre, appelé aux sceaux, devint le puissant organe dans les Chambres, +et dont le maintien de la loi des élections fut le drapeau. Deux +sentiments enveloppés sous des formes simples, percent dans ce récit +royal; d'abord, une certaine inquiétude de l'auteur qu'on ne lui suppose +des torts dans son rôle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le +besoin de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, dans +leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent pas quand ils voient +tomber un ministre dont ils n'ont pas fait l'importance et qui les +servait sans posséder ni rechercher leur faveur. + +«Si je n'avais consulté que mon propre sentiment,» dit le Roi en +terminant son récit, «j'aurais désiré que M. Decazes, unissant, comme il +en avait toujours eu l'intention, son sort à celui du duc de Richelieu, +sortît du ministère avec lui.» C'eût été un grand bonheur pour M. +Decazes que ce sentiment du Roi prévalût. Non qu'il ait manqué à aucun +devoir, ni même à aucune convenance en survivant, dans le pouvoir, au +duc de Richelieu et en formant, sans lui, un cabinet: un dissentiment +profond, sur une question pressante, les avait séparés; M. Decazes, +après avoir donné sa démission, n'avait suscité aucun obstacle aux +efforts du duc de Richelieu pour trouver de nouveaux collègues; c'était +seulement après l'insuccès de ces efforts, franchement déclaré par le +duc lui-même, et sur la demande formelle du Roi, qu'il s'était chargé +d'organiser un ministère. Il y avait là sans doute, pour un ami de M. de +Richelieu, la veille encore son collègue, des circonstances pénibles et +des apparences désagréables; mais au fond, M. Decazes était pleinement +dans son droit, et il ne pouvait guère se refuser à mettre en pratique +la politique qu'il avait soutenue dans le Conseil, puisque celle qu'il +avait combattue se reconnaissait impuissante. Mais la situation +du nouveau cabinet était trop faible pour l'entreprise dont il se +chargeait: c'était avec le centre profondément ébranlé et divisé qu'il +avait à lutter contre le côté droit plus irrité que jamais, et contre +le côté gauche visiblement hostile quoique, par décence, il prêtât au +pouvoir un précaire appui. Le cabinet de M. Decazes ne conservait, comme +parti de gouvernement, que des forces très-inférieures à celles qui +avaient entouré le cabinet du duc de Richelieu, et il avait affaire à +deux armées ennemies, l'une inaccessible à toute paix, à toute trêve, +l'autre se rapprochant quelquefois du ministère, mais se repliant tout +à coup et l'attaquant à son tour avec une malveillance empressée quand +elle trouvait l'occasion d'agir, embarrassée quand elle se sentait +obligée de se dissimuler. + +Les doctrinaires; qui avaient, de concert avec M. Decazes, défendu la +loi des élections, soutinrent énergiquement le nouveau cabinet, dans +lequel M. de Serre les représentait avec éclat. Les succès ne lui +manquèrent point. Par une administration bienveillante et active, par +des soins assidus pour ses partisans, par des appels fréquents et +toujours accueillis à la clémence du Roi en faveur des bannis encore +exceptés de l'amnistie, même en faveur des vieux régicides, M. Decazes +recherchait et obtenait souvent une popularité variée; le maréchal +Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes de la vieille armée en faisant +rentrer dans la nouvelle les plus capables de ses anciens chefs; M. +de Serre défendait victorieusement le cabinet dans les Chambres, ses +projets de loi hardiment libéraux comme sa résistance franche aux +principes révolutionnaires, et il conquérait définitivement, même dans +l'opposition, un beau renom d'éloquence forte et sincère. C'était, dans +l'arène parlementaire, un cabinet brillant avec droiture, et, dans le +pays, un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il avait plus +d'éclat oratoire que de force politique, et ni ses soins pour les +personnes, ni ses succès de tribune ne suffisaient à rallier le grand +parti de gouvernement que sa formation avait divisé. La discorde +éclatait entre les Chambres elles-mêmes: la Chambre des pairs acceptait +la proposition du marquis Barthélémy, pour la réforme de la loi des +élections. En vain la Chambre des députés, repoussait énergiquement +cette attaque; en vain le cabinet, par une nomination de soixante pairs +nouveaux, brisait au palais du Luxembourg la majorité assaillante; +ces demi-triomphes et ces violences légales ne décidaient rien. Les +gouvernements libres sont condamnés à voir incessamment renaître les +questions que les révolutions lèguent aux sociétés et que le despotisme, +même glorieux, suspend sans les résoudre. Le côté droit voulait +passionnément ressaisir le pouvoir qui lui avait naguère échappé. Le +côté gauche défendait à tout prix la révolution, plus injuriée qu'en +péril. Le centre disloqué et inquiet de l'avenir flottait entre les +partis ennemis, ne se sentant plus en état de leur imposer la paix, +et près d'aller, à droite ou à gauche, se perdre dans leurs rangs. Le +cabinet, tous les jours vainqueur dans quelque débat et toujours soutenu +par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible et précaire, ayant +l'air d'attendre qu'un événement favorable ou contraire vînt lui donner +l'aplomb qui lui manquait ou le renverser. + +De tels événements, que les hommes appellent des accidents, ne manquent +jamais dans une telle situation. Dans l'espace de quelques mois, le +cabinet de 1819 en subit deux, l'élection de M. Grégoire et l'assassinat +de Monseigneur le duc de Berry, qui décidèrent de son sort. + +Il est difficile de regarder l'élection de M. Grégoire comme un +accident; elle avait été proposée et agréée d'avance dans le Comité +central établi à Paris pour s'occuper des élections, et qu'on appelait +le Comité directeur. Elle fut décidée à Grenoble, dans le collège réuni +le 11 septembre 1819, par un certain nombre de suffrages du côté droit +qui se portèrent, au second tour de scrutin, sur le candidat du côté +gauche, et lui donnèrent, dans l'espoir des résultats du scandale, une +majorité que par lui-même il n'avait pas. Pour s'excuser du scandale, +quand il eut éclaté, quelques apologistes prétendirent que M. Grégoire +n'était pas vraiment régicide, puisque, s'il avait approuvé, par ses +lettres à la Convention, la condamnation de Louis XVI, sa voix du moins +n'avait pas compté dans le scrutin fatal. Puis, quand l'admission du +député fut mise en question dans la Chambre, le côté gauche, pour se +débarrasser de lui en éludant le vrai motif du rejet, s'offrit +avec empressement à voter l'annulation de l'élection pour cause +d'irrégularité. Quand la violence imprévoyante ne leur a pas réussi, les +hommes se réfugient volontiers dans la subtilité pusillanime. C'était +bien en qualité de conventionnel régicide et avec une préméditation +réfléchie, non par un accident local et soudain, que M. Grégoire avait +été élu. Aucune élection ne fut plus préparée et plus accomplie par les +passions de parti. Sincère dans les égarements pervers de son esprit, et +fidèle à ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait à +les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolérance sous la +Convention de qui il acceptait pourtant la plus sanglante persécution +contre les prêtres qui ne voulaient pas subir le joug de la nouvelle +Église, républicain et opposant sous l'Empire tout en consentant à +devenir sénateur et comte, ce vieillard aussi inconséquent qu'obstiné +fut l'instrument d'un grand acte d'hostilité contre la Restauration, +pour devenir aussitôt, dans son parti, l'occasion d'un grand acte de +faiblesse. Triste fin d'une triste carrière! + +L'assassinat de M. le duc de Berry méritait bien mieux le nom +d'accident. Le procès démontra jusqu'à l'évidence que Louvel n'avait +point de complices, et qu'il avait été seul à méditer le crime comme à +l'accomplir. Mais il fut évident aussi que la haine pour les Bourbons +avait envahi l'âme et armé le bras de l'assassin. Les passions +révolutionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de très-loin; +les orateurs du côté droit trouvaient créance dans un grand nombre +d'esprits quand ils disaient que c'était là un accident comme c'est un +accident pour un tempérament malade de prendre la peste quand elle est +dans l'air, et pour un magasin à poudre de sauter quand on bat souvent +le briquet à côté. + +Contre ces deux terribles coups, M. Decazes essaya de se défendre. Après +l'élection de M. Grégoire, il entreprit de faire lui-même ce qu'à la fin +de l'année précédente il avait refusé de faire avec le duc de Richelieu. +Il résolut le changement de la loi des élections. Ce changement devait +prendre place dans une grande réforme constitutionnelle méditée par M. +de Serre, libérale sur certains points, monarchique sur d'autres, et +qui se promettait d'affermir la royauté en développant le gouvernement +représentatif. M. Decazes fit un sincère effort pour déterminer le duc +de Richelieu, qui voyageait alors en Hollande, à venir reprendre la +présidence du Conseil, et à poursuivre, de concert avec lui, devant les +Chambres, ce hardi dessein. Le Roi lui-même insista auprès du duc de +Richelieu qui s'y refusa absolument, par dégoût des affaires et méfiance +de lui-même plutôt que par aucun reste de ressentiment ou d'humeur. De +leur côté, trois des membres du cabinet de 1819, le général Dessoles, +le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis déclarèrent qu'ils ne +s'associeraient à aucune attaque contre la loi des élections. M. Decazes +se décida à se passer d'eux comme du duc de Richelieu, et à former un +nouveau cabinet dont il devint le président, et dans lequel M. Pasquier, +le général Latour-Maubourg et M. Roy vinrent remplacer les ministres +sortants. Le 29 novembre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois +écoulés, le nouveau système électoral n'avait pas encore été présenté +à la Chambre. Trois jours après l'assassinat de M. le duc de Berry, M. +Decazes l'y porta tout à coup, avec deux projets de loi pour suspendre +la liberté individuelle et rétablir la censure des journaux. Quatre +jours après, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul en présence du +Roi et du péril, se décida à rentrer au pouvoir. M. Decazes eût mieux +fait d'accepter sa première défaite et de se retirer sur-le-champ après +l'élection de M. Grégoire, en engageant le Roi à reprendre le duc de +Richelieu pour ministre. Il n'eût pas eu à abattre de sa propre main le +drapeau politique qu'il avait élevé, et à porter le fardeau d'un grand +malheur. + +La chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle crise et un nouveau +progrès du mal qui désorganisait le grand parti de gouvernement dont la +session de 1815 et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient déterminé +la formation. Aux divisions successives du centre vint s'ajouter la +division parmi les doctrinaires eux-mêmes. M. de Serre, entré dans le +cabinet avec M. Decazes pour défendre la loi des élections, se décida, +malade et absent, à y rester avec M. de Richelieu pour la détruire, sans +aucune des compensations, réelles ou apparentes, que ses grands projets +de réforme constitutionnelle y devaient joindre. Je tentai vainement de +l'en détourner[16]. Dans la Chambre des députés, M. Royer-Collard et +M. Camille Jordan attaquèrent le nouveau système électoral; le duc de +Broglie et M. de Barante y proposèrent, dans la Chambre des pairs, de +graves amendements. Tous les liens politiques qui s'étaient formés +depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son opinion +personnelle ou retournait à son ancienne pente. Il n'y avait plus, dans +l'arène parlementaire, que trouble et lutte confuse; aux deux extrémités +apparaissaient deux fantômes, la Révolution et la Contre-Révolution; se +menaçant l'un l'autre et à la fois impatients et inquiets d'en venir aux +mains. + +[Note 16: J'insère dans les _Pièces historiques_ la lettre que je lui +écrivis dans ce but, le 12 avril 1820, à Nice, où il s'était rendu vers +la fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la maladie de +poitrine à laquelle il a fini par succomber. Je suis frappé aujourd'hui, +comme le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque attention, +du mélange de vérité et d'erreur, de prévoyance et d'imprévoyance que +contient cette lettre, à laquelle les événements postérieurs ont donné +tour à tour raison et tort. (_Pièces historiques_, n° X.)] + +Si on veut se donner le spectacle des exagérations parlementaires et des +ébullitions populaires poussées jusqu'à leur extrême limite, et retenues +pourtant dans cette limite par le pouvoir légal et le bon sens public +qui suffisent encore pour arrêter le pays au bord de l'abîme, quoique +trop faibles pour lui en fermer le chemin, il faut lire la discussion du +nouveau projet de loi électorale présenté le 17 avril 1820 à la Chambre +des députés par le second cabinet du duc de Richelieu, et débattu +pendant vingt-six jours dans cette Chambre, au bruit des attroupements +du dehors, étourdiment agressifs et rudement réprimés. A en croire les +orateurs du côté gauche, la France et ses libertés, la Révolution et ses +conquêtes, l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir, tout était +perdu si le projet ministériel était adopté. Le côté droit, à son tour, +regardait ce projet comme à peine suffisant pour sauver momentanément la +monarchie, et se déclarait bien résolu à repousser tout amendement qui +en atténuerait les effets. De part et d'autre, les prétentions comme les +alarmes se montraient intraitables. Attirés et échauffés par ce bruit +légal, des étudiants, de jeunes libéraux sincères, d'anciens émeutiers +de profession, des opposants et des oisifs de toute sorte engageaient +tous les jours, contre les agents de la police et les soldats, des +luttes quelquefois sanglantes dont les récits venaient redoubler la +violence des débats intérieurs. Au milieu de ce grand trouble, ce fut +le mérite du cabinet de 1820 de maintenir la liberté des délibérations +législatives, en réprimant les mouvements populaires, et de jouer en +même temps son rôle, dans ces orageuses délibérations, avec persévérance +et mesure. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, fut dans +cette occasion, avec une tranquillité, une abondance et une présence +d'esprit rares, le principal champion parlementaire du cabinet; et +M. Mounier, directeur général de la police, fit preuve, contre les +désordres des rues, d'une fermeté aussi prudente qu'active. L'accusation +tant de fois portée contre tant de ministères, contre M. Casimir Périer +en 1831 comme contre le duc de Richelieu en 1820, de susciter les +émeutes pour avoir à les réprimer, ne mérite pas qu'un homme de sens +s'arrête à en parler. Au bout d'un mois, tous ces débats, toutes ces +scènes du dedans et du dehors aboutirent à l'adoption, non pas du projet +de loi présenté par le cabinet, mais d'un amendement qui, sans détruire +en principe la loi du 5 février 1817, la faussait assez, au profit du +côté droit, pour qu'il crût devoir s'en contenter. La plus grande +partie du centre et les membres les plus modérés du côté gauche s'y +résignèrent, dans l'intérêt de la paix publique. L'extrême gauche et +l'extrême droite, M. Manuel et M. de la Bourdonnaye, protestèrent. Le +nouveau système électoral était évidemment destiné à faire passer, de la +gauche à la droite, la majorité et le pouvoir; mais ni les libertés de +la France, ni les conquêtes de la Révolution ne devaient y périr. + +La question une fois vidée, le cabinet avait à payer au côté droit ses +dettes: dettes de faveur envers les alliés qui l'avaient soutenu, dettes +de rigueur envers les adversaires qui l'avaient combattu. En dépit des +anciennes amitiés, les doctrinaires figuraient nécessairement dans cette +dernière catégorie. J'aurais pu, si j'avais voulu, y rester étranger; +n'appartenant ni à l'une ni à l'autre Chambre, en dehors de toute action +obligée, j'aurais pu me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, la +réserve et le silence, après avoir donné au gouvernement mon avis; mais +en entrant dans la vie publique, je m'étais promis de la prendre au +sérieux, c'est-à-dire de manifester toujours hautement ce que je pensais +et de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me comprit, avec +raison, dans la mesure qui les élimina du Conseil d'État: le 17 juin +1820, il nous écrivit, à MM. Royer-Collard, Camille Jordan, Barante +et moi, que nous avions cessé d'en faire partie. Les meilleurs hommes +prennent bien aisément les moeurs et les allures du pouvoir absolu: +M. de Serre ne manquait assurément ni de dignité personnelle, ni de +dévouement à ses convictions; il s'étonna que j'eusse, dans cette +circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et il me le +témoigna, en m'annonçant ma révocation, avec une rudesse naïve: +«L'hostilité violente, me dit-il, dans laquelle, sans l'ombre d'un +prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps contre le +gouvernement du Roi a rendu cette mesure inévitable.» Je me contentai +de lui répondre: «J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et +je l'avais prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des +actes et des discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à +changer dans ma conduite. Demain comme hier, je n'appartiendrai qu'à +moi-même, et je m'appartiendrai tout entier[17].» + +[Note 17: J'insère en entier dans les _Pièces historiques_ la +correspondance échangée, à cette occasion, entre M. de Serre, M. +Pasquier et moi. (_Pièces historiques_, n° XI.)] + +Le pas décisif était fait; le pouvoir avait changé de route comme +d'amis. Après l'avoir placé sur sa pente nouvelle, le duc de Richelieu +et ses collègues firent, pendant deux ans, de sincères efforts pour l'y +arrêter. Ils essayèrent de tous les moyens, soit de complaisance, soit +de résistance; ils accordèrent, tantôt au côté droit, tantôt aux +débris du centre, quelquefois même au côté gauche, des satisfactions +quelquefois de principes, plus souvent de personnes. M. de Chateaubriand +fut envoyé comme ministre du Roi à Berlin, pendant que le général +Clauzel était déclaré compris dans l'amnistie. M. de Villèle et +M. Corbière entrèrent dans le cabinet, l'un comme ministre sans +portefeuille, l'autre comme président du Conseil royal de l'instruction +publique; ils en sortirent au bout de six mois, sous des prétextes +frivoles, mais prévoyant la chute prochaine du cabinet, et ne voulant +pas s'y trouver au moment où il tomberait. Ils ne s'étaient pas trompés; +les élections de 1821 achevèrent de décimer le bataillon flottant qui +tentait encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le duc de +Richelieu, qui n'était rentré aux affaires qu'après avoir reçu, de M. le +comte d'Artois en personne, la promesse d'un appui durable, se plaignit +hautement, avec sa rudesse de grand seigneur honnête homme, qu'on ne +lui tînt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donnée. Vaines +plaintes comme vains efforts: le cabinet gagnait à grand'peine du temps; +le côté droit seul gagnait chaque jour du terrain. Enfin le 15 décembre +1821, la dernière ombre du gouvernement du centre s'évanouit avec le +second ministère du duc de Richelieu. Le côté droit et M. de Villèle +saisirent le pouvoir: «C'est la contre-révolution qui arrive,» s'écriait +le côté gauche, dans un élan confus de satisfaction et d'alarme. M. de +Villèle en pensait autrement: un peu avant la crise décisive, après +avoir, en qualité de vice-président, dirigé quelques jours les +délibérations de la Chambre des députés, il écrivait à l'un de ses amis: +«Vous ne sauriez croire comme mes quatre jours de présidence ont réussi. +J'en reçois des compliments de tous côtés; mais particulièrement, je +l'avoue à ma honte, du côté gauche, que je n'ai pas cependant ménagé. +Ils s'attendaient sans doute à être mangés tout vifs par un _ultra_. Ils +ne tarissent pas d'éloges. Enfin ceux à qui je ne parle jamais viennent +m'aborder maintenant pour me faire mille compliments. Je crois qu'il y a +là un peu de malice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit, +si on nommait un président maintenant, j'aurais la presque totalité +des voix de la Chambre..... Quant à moi, il ne me coûte rien d'être +impartial; je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé, +et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour +la fin des révolutions.» + + + + CHAPITRE VI. + +GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT. + +Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux +prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère des +conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens avec +quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.--M. de La +Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude dans la Chambre des +députés.--Insuccès des conspirations et ses causes.--M. de Villèle aux +prises avec ses rivaux au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Matthieu +de Montmorency.--M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--Congrès +de Vérone.--M. de Chateaubriand devient ministre des affaires +étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de ses motifs et de ses +effets.--Rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.--Chute +de M. de Chateaubriand.--M. de Villèle aux prises avec une opposition +sortie du côté droit.--Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de +Villèle tombe sous le joug de la majorité parlementaire.--Attitude +et influence du parti ultra-catholique.--Appréciation de sa +conduite.--Attaques dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. +Béranger.--Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires +à la cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris. +--Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.--Les +élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se retire.--Mot de Madame +la Dauphine à Charles X. + +(1822-1827.) + +Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est plus du dedans +et comme acteur, c'est du dehors et comme spectateur que j'ai observé le +gouvernement du côté droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant, +à qui le temps a apporté sa lumière et enseigné l'équité. + +En décembre 1821, M. de Villèle arriva au pouvoir par le grand et +naturel chemin. Il y arriva au nom des qualités qu'il avait déployées et +de l'importance qu'il avait acquise dans les Chambres, et à la tête de +son parti qu'il y fit entrer avec lui. Il atteignait ainsi, après +cinq ans de lutte, le but qu'avait prématurément marqué en 1815 M. de +Vitrolles; c'était le chef de la majorité parlementaire qui devenait +le chef du gouvernement. Les événements ont des malices imprévues; la +Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le premier, combattue +avant sa promulgation. + +Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait distinctif de M. de +Villèle d'être arrivé au gouvernement comme homme de parti et d'être +resté homme de parti dans le gouvernement, tout en travaillant à faire +prévaloir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement sur l'esprit de +parti. Ce modérateur du côté droit lui a toujours été fidèle. Bien +souvent étranger aux idées, aux passions, aux desseins de son parti, il +les combattait, mais sous main et sans les désavouer, décidé à ne jamais +se séparer de ses amis, même quand il ne réussissait pas à les diriger. +Par un juste instinct pratique, il avait promptement compris la +nécessité de la ferme adhésion du chef à son armée pour assurer celle +de l'armée à son chef. Il a payé cher cette persévérance, car elle l'a +justement condamné à porter le poids de fautes que, plus libre, il n'eût +probablement pas commises mais c'est à ce prix qu'il a gardé pendant +six ans le pouvoir en préservant, pendant six ans, son parti des fautes +extrêmes qui, après lui, devaient amener sa ruine. Comme ministre de la +royauté constitutionnelle, M. de Villèle a donné, parmi nous, l'un des +premiers exemples de cette fixité des liens politiques qui, malgré de +graves inconvénients et de belles exceptions, est essentielle aux grands +et salutaires effets du gouvernement représentatif. + +Au moment où se forma son cabinet, M. de Villèle trouva le pays et +le gouvernement engagés dans une situation violente. Ce n'était plus +seulement des orages de Chambre et des tumultes de rue; les sociétés +secrètes, les complots, les insurrections, un effort passionné pour le +renversement de l'ordre établi, fermentaient et éclataient partout, dans +les départements de l'Est, de l'Ouest, du Midi, à Béfort, à Colmar, à +Toulon, à Saumur, à Nantes, à La Rochelle; à Paris même et sous les yeux +des ministres, dans l'armée comme dans les professions civiles, dans +la garde royale comme dans les régiments de ligne. En moins de trois +années, huit conspirations sérieuses attaquèrent et mirent en question +la Restauration. + +Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, après tant et de bien +plus grands événements; quand un honnête homme sensé se demande quels +motifs suscitaient des colères si ardentes et des entreprises, si +téméraires, il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni les +actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne blessaient ou ne +menaçaient assez les droits et les intérêts du pays pour autoriser +un tel travail de renversement. Le système électoral avait été +artificieusement changé; le pouvoir avait passé aux mains d'un parti +irritant et suspect; mais les grandes institutions étaient debout; les +libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec vigueur; +l'ordre légal n'avait reçu aucune grave atteinte; le pays prospérait et +grandissait régulièrement. Inquiète, la société nouvelle n'était point +désarmée; elle était en mesure et d'attendre et de se défendre. Il y +avait de justes motifs pour une opposition publique et vive, point de +justes causes de conspiration ni de révolution. + +Les peuples qui aspirent à être libres courent un grand danger, le +danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent aisément ce nom à +tout régime qui leur déplaît ou les inquiète, ou qui ne leur accorde +pas tout ce qu'ils désirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent point +impunies. Il faut que le pouvoir ait infligé au pays bien des violations +de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et bien +prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison et +réussissent malgré leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent +aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent misérablement, +ou bien elles amènent promptement les réactions qui les châtient. + +Mais, de 1820 à 1823, les conspirateurs ne songeaient seulement pas à se +demander si leurs entreprises étaient légitimes; ils ne concevaient à ce +sujet aucun doute. Des passions bien diverses et pourtant simultanées, +de vieilles haines et de jeunes espérances, les alarmes du passé et +les séductions de l'avenir dominaient leur âme comme leur conduite. +C'étaient de vieilles haines et de vieilles alarmes que celles qui +s'attachaient aux mots d'émigration, régime féodal, ancien régime, +aristocratie, contre-révolution; mais ces alarmes et ces haines étaient, +dans bien des coeurs, aussi sincères et aussi chaudes que si elles se +fussent adressées à de vivants et puissants ennemis. Contre ces fantômes +que la folie de l'extrême droite faisait apparaître sans pouvoir les +faire renaître, toute guerre semblait permise, urgente, patriotique; on +croyait servir et sauver la liberté en rallumant contre la Restauration +tous les feux de la Révolution. On se flattait en même temps de +préparer une révolution nouvelle qui mettrait fin, non-seulement à +la Restauration, mais à la monarchie, et ferait triompher, par +l'établissement de la République, les droits et les intérêts populaires. +Pour la plupart de ces jeunes enthousiastes nés de familles engagées +dans la vieille cause de la Révolution, les rêves de l'avenir +s'unissaient aux traditions du foyer domestique; en soutenant les luttes +de leurs pères, ils poursuivaient leurs propres utopies. + +Aux conspirateurs par haine révolutionnaire ou par espérance +républicaine d'autres venaient se joindre, conduits par des vues plus +précises, mais non moins passionnées. Je l'ai dit ailleurs en parlant de +Washington: «C'est le privilège, souvent corrupteur, des grands hommes +d'inspirer l'affection et le dévouement sans les ressentir.» Nul homme +n'a, plus que l'empereur Napoléon, joui de ce privilège: il mourait, à +ce moment même, sur le rocher de Sainte-Hélène; il ne pouvait plus rien +pour ses partisans; il n'en trouvait pas moins, dans le peuple comme +dans l'armée, des coeurs et des bras prêts à tout faire et à tout +risquer pour son nom. Généreux aveuglement dont je ne sais s'il faut +s'attrister ou s'enorgueillir pour l'humanité. + +Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut-être demeurées +obscures et vaines, si elles n'avaient trouvé dans les hautes régions +politiques, au sein des grands corps de l'État, des interprètes et des +chefs. Les masses populaires ne se suffisent point à elles-mêmes; il +faut que leurs désirs et leurs desseins se personnifient dans des +figures grandes et visibles qui marchent devant elles en acceptant la +responsabilité du but et du chemin. Les conspirateurs de 1820 à 1823 le +savaient bien; aussi sur les points les plus divers, à Béfort comme +à Saumur, et à chaque nouvelle entreprise, ils déclaraient qu'ils +n'agiraient pas si des personnages politiques, des députés en renom ne +s'engageaient avec eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage +qu'ils demandaient ne leur manqua point. + +Dans la Chambre des députés, l'opposition au gouvernement du côté droit +se formait, à cette époque, de trois groupes unis pour lui résister, +mais très-différents dans leurs vues et leurs moyens de résistance. Je +ne nomme que les hommes considérables et qui ont eux-mêmes clairement +marqué leur situation. M. de La Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel +acceptaient et dirigeaient les conspirations. Sans les ignorer, +le général Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, les +désapprouvaient et ne s'y associaient pas. M. Royer-Collard et ses amis +y étaient absolument étrangers, et ne les connaissaient pas plus qu'ils +n'y prenaient part. + +Je ne puis penser à M. de La Fayette sans un sentiment d'affectueuse +tristesse. Je n'ai point connu de caractère plus généreux, plus +bienveillant pour tous, plus ami de la justice envers tous, plus prêt +à tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveillance, un peu +banale envers les personnes, n'en était pas moins, pour l'humanité +en général, vraie et profonde. Son courage et son dénouement étaient +faciles, empressés, sérieux sous des apparences quelquefois légères, et +d'aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, dans sa vie, une constance +de sentiments et d'idées et des jours de résolution vigoureuse qui +feraient honneur aux plus fermes amis de l'ordre et de la résistance. En +1791, il a fait tirer, au Champ-de-Mars, sur l'émeute parée du nom de +peuple; en 1792, il est venu, en personne, demander, au nom de son +armée, la répression des Jacobins; il est resté à part et debout sous +l'Empire. Mais il manquait de jugement politique, de discernement +dans l'appréciation des circonstances et des hommes, et il avait un +laisser-aller sur sa propre pente, une imprévoyance des résultats +probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur +populaire qui le faisaient dériver bien au delà de ses vues, et le +livraient à des influences d'un ordre, très-inférieur, souvent même +contraire à sa nature morale comme à sa situation. Au premier moment, en +1814, il s'était montré assez bien disposé pour la Restauration; mais +les tendances du pouvoir, la persévérance des rancunes royalistes et sa +propre soif de popularité le jetèrent bientôt dans l'opposition. A la +fin des Cent-Jours, son opposition à la maison de Bourbon devint une +hostilité déclarée et active; républicain dans l'âme sans pouvoir +ni oser proclamer la République, il repoussa aussi obstinément que +vainement le retour de la royauté; et, devant la Chambre de 1815, irrité +sans être épouvanté, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura +la Restauration, dans les rangs extrêmes de ses ennemis. Il était, de +1820 à 1823, non pas le chef réel, mais l'instrument et l'ornement de +toutes les sociétés secrètes, de tous les complots, de tous les projets +de renversement, même de ceux dont il eût, à coup sûr, s'ils avaient +réussi, désavoué et combattu les résultats. + +Personne ne ressemblait moins que M. Manuel à M. de La Fayette; autant +l'un était ouvert, imprévoyant et téméraire dans son hostilité, autant +l'autre était contenu, calculé et prudent jusque dans sa violence, +quoique au fond ferme et hardi. M. de La Fayette était, je ne dirai +pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, mais un grand gentilhomme +libéral et populaire, point révolutionnaire par nature, mais qui +pouvait, par entraînement et aveuglement, être poussé et pousser +lui-même à des révolutions répétées; M. Manuel était le fils docile et +le défenseur habile de la révolution accomplie depuis 1789; capable de +devenir, à son service, un homme de gouvernement, de gouvernement libre +si l'intérêt de la révolution l'eût permis, de gouvernement absolu si le +pouvoir absolu eût été nécessaire pour faire dominer la révolution, mais +décidé en tout cas à la soutenir à tout prix. Esprit peu élevé et peu +fécond, il ne portait, dans la vie et les débats parlementaires, ni +grandes vues politiques, ni beaux et sympathiques mouvements de l'âme; +mais il était puissant par l'aplomb de son attitude et la fermeté lucide +de son langage. Point avocat, quoiqu'un peu provincial dans la forme, il +parlait comme il agissait, en homme de parti froidement résolu, immobile +dans la vieille arène révolutionnaire et ne consentant jamais à en +sortir, soit pour admettre des transactions, soit pour entrer dans des +voies nouvelles. La Restauration, à vrai dire, était pour lui l'ancien +régime et la contre-révolution; après lui avoir fait, dans les Chambres, +toute l'opposition qu'admettait ce théâtre, il encourageait au dehors +tous les complots, tous les efforts de renversement, moins prompt que M. +de La Fayette à se lancer à leur tête, moins confiant dans leur succès, +mais décidé à entretenir par là, contre la Restauration, la haine et +la guerre, en attendant qu'une chance favorable se présentât pour lui +porter des coups décisifs. + +M. d'Argenson avait, dans le parti, moins d'importance que ses deux +collègues, quoique peut-être le plus passionné des trois. C'était un +rêveur sincère et mélancolique, convaincu que tous les maux des sociétés +humaines proviennent des lois humaines, et ardent à poursuivre toute +sorte de réformes, quoiqu'il portât peu de confiance aux réformateurs. +Par sa situation sociale, parla générosité de ses sentiments, le sérieux +de ses convictions, l'attrait d'un caractère affectueux bien que +taciturne, et les agréments d'un esprit fin, élégant, et qui tirait de +sa mauvaise philosophie des vues hardies, il tenait, dans les projets et +les délibérations préalables de l'opposition conspiratrice, une assez +grande place; mais il était peu propre à l'action et prompt à se +décourager, quoique toujours prêt à se rengager. Un fanatisme utopiste, +mais qui espère peu, n'est pas un bon tempérament de conspirateur. + +On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations aussi vaines que +tragiques. Partout suivies pas à pas par l'autorité, quelquefois même +fomentées par l'ardeur intéressée d'indignes agents, elles amenèrent, +dans l'espace de deux années, sur les divers points de la France, +dix-neuf condamnations à mort dont onze furent exécutées. Quand on se +reporte à ces tristes scènes, l'esprit s'étonne et le coeur se serre au +spectacle du contraste qui éclate entre les sentiments et les actions, +les efforts et les résultats; des entreprises à la fois si sérieuses et +si étourdies, tant de sincérité patriotique et de légèreté morale, +tant de dévouements passionnés et de calculs indifférents; et le même +aveuglement, la même persévérance avec la même impuissance dans les +vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et dans les soldats! +Le 1er janvier 1822, M. de La Fayette arrivait à Béfort pour se mettre à +la tête de l'insurrection alsacienne; il trouve le complot découvert et +plusieurs des meneurs arrêtés; mais il en trouve aussi d'autres, MM. Ary +Scheffer, Joubert, Carrel, Guinard, qui ne s'inquiètent que d'aller à sa +rencontre, de le prévenir et de le sauver en l'emmenant en toute hâte +par des voies détournées, lui et son fils qui l'accompagnait. Neuf mois +après, le 21 septembre de la même année, quatre jeunes sous-officiers, +Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamnés à mort pour le complot de +La Rochelle, étaient sur le point de subir leur arrêt; M. de La Fayette +et le comité supérieur des _carbonari_ avaient tenté vainement de les +faire évader. Les quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se +croire abandonnés. Un magistrat bienveillant les presse de sauver +leur vie par quelques mots sur les premiers auteurs de leur fatale +entreprise. Tous quatre répondent: «Nous n'avons rien à révéler,» et ils +meurent invinciblement silencieux. De tels dévouements méritaient des +chefs plus prévoyants et des ennemis plus généreux. + +En présence de tels faits et au milieu des débats ardents qu'ils +suscitaient dans la Chambre, la situation des députés conspirateurs +était mauvaise; ils n'avouaient pas leurs oeuvres et ne soutenaient pas +leurs amis. La violence de leurs attaques contre le ministère, et de +leurs allusions contre la Restauration était une pauvre compensation à +cette faiblesse. Les sociétés secrètes et les complots vont mal à un +régime de liberté; il y a peu de sens et peu de dignité à conspirer et +à discuter à la fois. En vain les députés qui ne conspiraient pas +essayaient de couvrir leurs collègues compromis et embarrassés; en vain +le général Foy, M. Casimir Périer, M. Benjamin Constant, M. Laffitte, en +se récriant avec passion contre les accusations dont leur parti était +l'objet et qui ne portaient pas sur eux, s'efforçaient de jeter le +manteau de leur innocence personnelle sur les conspirateurs véritables +qui siégeaient à côté d'eux; cette tactique, plus bruyante que fière, ne +trompait ni le gouvernement ni le public, et les députés conspirateurs +perdaient plus de considération qu'ils ne gagnaient de sécurité à être +ainsi, dans leurs propres rangs, défendus et désavoués, M. de La Fayette +s'impatienta un jour de cette situation peu franche et peu digne. Dans +là séance du 1er août 1822, à propos de la discussion du budget, M. +Benjamin Constant s'était plaint d'une phrase de l'acte d'accusation +dressé par le procureur général de Poitiers contre le complot du général +Berton, et dans lequel les noms de cinq députés étaient cités sans +qu'ils fussent poursuivis. M. Laffitte demanda à la Chambre d'ordonner +une enquête sur des faits qui étaient, dit-il, «pour ce qui me regarde, +un mensonge infâme.» M. Casimir Périer et le général Foy appuyèrent +l'enquête. Le cabinet et le côté droit la repoussaient, tout en +défendant le procureur général et ses assertions. La Chambre semblait +perplexe. M. de La Fayette demanda la parole, et avec une rare bonne +grâce de fierté ironique: «Quelle que soit, dit-il, mon indifférence +habituelle pour les inculpations et les haines de parti, je crois devoir +ajouter quelques mots à ce qu'ont dit mes honorables amis. Pendant le +cours d'une carrière dévouée tout entière à la cause de la liberté, +j'ai constamment mérité d'être en butte à la malveillance de tous +les adversaires de cette cause, sous quelque forme, despotique, +aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou la +dénaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le droit de +trouver un peu leste le mot _prouvé_ dont M. le procureur du roi s'est +servi à mon occasion; mais je m'unis à mes amis pour demander, autant +qu'il est en nous, la plus grande publicité au sein de cette Chambre, en +face de la nation. C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi, +dans quelque rang qu'ils soient placés, nous dire sans compliment ce +que, depuis trente-trois années; nous avons eu mutuellement à nous +reprocher.» + +La bravade était aussi transparente que fière. M. de Villèle en sentit +la portée qui allait jusqu'au Roi lui-même, et relevant aussitôt le +gant avec une modération qui à son tour ne manquait pas de hauteur: +«L'orateur auquel je succède, dit-il, vient de placer la question là où +elle est en réalité lorsqu'il a dit, en parlant de la Chambre, _autant +qu'il est en nous_. Oui, il est d'une grande importance que l'on sache, +sur la question qui a été agitée, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais +prend-on le véritable moyen pour le savoir en demandant une enquête? Ce +n'est pas mon opinion; si ce l'était, je n'hésiterais pas à voter pour +l'enquête. Le véritable moyen à prendre me paraît être de laisser à la +justice son cours ordinaire, qu'il ne dépend de personne d'arrêter.... +Que des membres de cette Chambre aient été compromis dans cet acte +d'accusation; ne trouvent-ils pas leur justification dans le fait même +qu'ils n'ont pas été demandés à la Chambre pour être mis au nombre des +accusés? Car, messieurs, c'est une supposition trop contradictoire que +de dire d'une part:--Vous avez fait mettre nos noms dans le réquisitoire +pour nous accuser;--et de l'autre:--le ministère actuel n'a pas osé nous +mettre en accusation. Vous n'êtes pas en accusation puisque vous n'avez +pas été demandés à cette Chambre, et vous n'avez pas été demandés parce +qu'il ne résultait pas de la procédure la nécessité, le devoir, pour le +ministère, de venir vous réclamer à la Chambre. Je le déclare à la face +de la France, nous ne vous accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans +la procédure, le devoir, la nécessité, pour nous, de vous accuser. Et +nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir que sans doute vous ne +nous croyez pas assez étrangers à la connaissance du coeur humain pour +supposer que nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger à vous +mettre en accusation qu'à suivre purement, simplement et noblement la +ligne tracée dans la voie ordinaire de la justice.» + +En sortant de cette séance, à coup sûr, M. de Villèle était content, et +avec raison, de sa situation et de lui-même: il avait fait acte en même +temps de fermeté et de mesure; en se renfermant dans les voies de la +justice ordinaire, en écartant toute idée de poursuite à outrance, il +avait montré le bras du pouvoir contenu, mais prêt à se déployer si +la nécessité s'en faisait sentir. Il avait ainsi un peu bravé, en les +rassurant un peu, les patrons des conspirateurs, et donné satisfaction +à son propre parti sans échauffer ses passions. Le tacticien de Chambre +agit et parla ce jour-là en homme de gouvernement. + +Il était, à cette époque, dans la première et la meilleure phase de son +pouvoir; il défendait la monarchie et l'ordre contre les conspirations +et les insurrections; il avait à repousser, dans la Chambre des députés, +les attaques ardentes du côté gauche, et dans la Chambre des pairs le +mauvais vouloir modéré, mais vigilant, des amis du duc de Richelieu. Le +péril et la lutte retenaient autour de lui tout son parti. Devant une +telle situation, les rivalités et les intrigues de Chambre et de cour +hésitaient à se produire; les exigences se contenaient; la fidélité et +la discipline étaient évidemment nécessaires; les compagnons n'osaient +ni assaillir leur chef de leurs impatiences, ni le déserter. + +Mais, dans le cours de l'année 1822, les conspirations furent vaincues; +les périls de la monarchie s'éloignèrent; les luttes parlementaires, +quoique toujours très-vives, n'étaient plus des questions de vie ou de +mort; la domination du côté droit, dans le pays comme dans les Chambres, +paraissait établie. Alors commencèrent, pour M. de Villèle, d'autres +difficultés et d'autres périls: il n'avait plus ses adversaires +menaçants pour contenir ses amis; les dissidences, les exigences, les +inimitiés, les intrigues éclatèrent autour de lui. Ce fut sur les +questions de politique extérieure et dans le sein même de son cabinet +qu'il en ressentit les premières atteintes. + +Je ne veux pas qualifier sévèrement les révolutions qui, de 1820 à 1822, +agitèrent l'Europe méridionale. Il est dur de dire à des peuples mal +gouvernés qu'ils ne sont ni assez sages, ni assez forts pour se donner +eux-mêmes un bon gouvernement. De nos jours surtout, où les désirs +en fait de bon gouvernement sont immenses et où personne ne veut se +reconnaître trop faible pour accomplir ce qu'il désire, la franche +vérité, à ce sujet, blesse beaucoup d'amis sincères du droit et de +l'humanité. L'expérience a pourtant prodigué ses démonstrations. Des +trois révolutions qui éclatèrent en 1820, celles de Naples et de Turin +s'évanouirent en quelques mois, sans coup férir, devant la seule +apparition des troupes autrichiennes. La révolution d'Espagne resta +seule debout, sans réussir mais sans renoncer, suivant son cours à pas +incertains quoique violents, hors d'état de fonder un gouvernement +régulier et de supprimer les résistances qu'elle rencontrait, mais assez +forte pour supporter, sans y périr, l'anarchie et la guerre civile. +L'Espagne en proie à de tels mouvements était pour la France un voisin +incommode et qui pouvait devenir dangereux. Les conspirateurs vaincus +en France se réfugiaient en Espagne et ourdissaient de là de nouveaux +complots. A leur tour, les contre-révolutionnaires espagnols trouvaient +en France un asile, et préparaient, de l'un à l'autre revers des +Pyrénées, leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, établi sur notre +frontière pour préserver la France de la fièvre jaune qui avait éclaté +en Catalogne, devint bientôt un corps d'armée d'observation. Le mauvais +vouloir décidé et systématique de l'Europe concourait avec les méfiances +de la France. Le prince de Metternich redoutait un nouvel accès de +contagion révolutionnaire d'Espagne en Italie. L'empereur Alexandre se +croyait chargé de maintenir la sécurité de tous les trônes et la paix du +monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du succès de la révolution +espagnole, avait fortement à coeur que l'Espagne restât parfaitement +indépendante et que l'influence française n'y pût prévaloir. Le +gouvernement français était là en présence d'une question non-seulement +délicate et grave en elle-même, mais chargée de complications plus +graves encore et qui pouvaient le mettre en désaccord avec tels ou tels +de ses alliés, peut-être avec tous. + +M. de Villèle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les affaires +étrangères, point d'idées bien précises, point de parti pris, seulement +l'esprit libre et des instincts sensés. Pendant sa courte association au +cabinet du duc de Richelieu, il en avait vu de près la politique envers +l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-intervention et de bons +conseils aux rois comme aux libéraux, aux libéraux comme aux rois, peu +efficace dans son travail de transaction mais s'y résignant, +appliquée surtout à tenir la France en dehors des révolutions et des +contre-révolutions, et à prévenir toute conflagration européenne. Au +fond, M. de Villèle approuvait cette politique et n'eût pas mieux +demandé que de la continuer; il était plus préoccupé du dedans que du +dehors et plus jaloux de la prospérité publique que de l'influence +diplomatique. Mais pour faire prévaloir son sentiment, il avait à +lutter contre les passions de son parti; et dans cette lutte ses deux +principaux collaborateurs, M. de Montmorency, comme ministre des +affaires étrangères, et M. de Chateaubriand, comme ambassadeur à +Londres, lui apportaient plus d'embarras que d'appui. + +Lorsqu'en formant son cabinet il avait proposé au Roi de donner à M. de +Montmorency le portefeuille des affaires étrangères: «Prenez garde, lui +dit Louis XVIII; c'est un bien petit esprit, doucement passionné et, +entêté; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse; quand il sera +avec vous, il vous, dira qu'il est de votre avis, et il le croira en +vous le disant; mais loin de vous, il agira selon son penchant, non dans +votre sens, et au lieu d'être servi, vous serez contrarié et compromis.» +M. de Villèle insista; il croyait avoir besoin, dans le côté droit, du +nom et de l'influence de M, de Montmorency. Il eut peu après l'occasion +de se convaincre que le Roi l'avait bien jugé. M. de Serre ayant refusé +de rester dans le nouveau-cabinet, M. de Villèle, pour l'éloigner en +le récompensant, demanda au Roi pour lui l'ambassade de Naples; M. de +Montmorency, qui la voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla +jusqu'à dire qu'il donnerait sa démission si on la lui refusait. Le +Roi et M. de Villèle tinrent bon; M. de Serre alla à Naples, et M. de +Montmorency resta ministre, non sans humeur contre la prépondérance d'un +collègue si peu complaisant. + +M. de Chateaubriand, en acceptant l'ambassade de Londres, avait délivré +M. de Villèle de beaucoup de petites susceptibilités et d'embarras +quotidiens; mais il ne se plut pas longtemps et ne pouvait guère se +plaire dans sa nouvelle mission; il avait besoin de régner dans une +coterie, et d'y vivre sans gêne en même temps qu'adoré. Il ne fit pas +dans la société anglaise tout l'effet qu'il s'était promis; il lui +fallait trop de succès et des succès trop divers; on l'y prenait pour un +grand écrivain plutôt que pour un grand politique; on le trouvait plus +roide que grave, et trop préoccupé de lui-même; on était curieux de +lui, mais sans l'admirer selon son goût; il n'était pas constamment le +premier objet de l'attention, et ne jouissait là ni du laisser-aller, ni +de l'enthousiasme idolâtre auxquels il avait été ailleurs accoutumé. Il +prit Londres, la cour et les salons anglais en ennui et en humeur; il +en a déposé lui-même l'expression dans ses Mémoires: «Toute renommée, +dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même;--je me +serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la +cour de Londres; en vain vous parlez; on ne vous écoute pas.--Quelle +vie que celle d'une journée de Londres! J'aurais préféré, cent fois les +galères.» + +L'occasion se présenta bientôt, pour lui, d'aller chercher ailleurs +plus de mouvement et de popularité mondaine. La révolution et la guerre +civile s'aggravaient de jour en jour en Espagne; les émeutes, les +meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, la troupe de +ligne et la milice se multipliaient dans les rues de Madrid; la sûreté +de Ferdinand VII paraissait menacée, et sa liberté était réellement +compromise. M. de Metternich, dont la considération et l'influence +avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait si justement +pressenti la faiblesse et si rapidement étouffé l'explosion des +révolutions italiennes, reportait sur les affaires de la Péninsule +espagnole toute sa sollicitude, et pressait les souverains et leurs +ministres d'en délibérer en commun. Dès qu'il fut convenu qu'un congrès +se réunirait dans ce but à Vérone, M. de Chateaubriand fit de vives +démarches, directes et indirectes, pour y être envoyé. M. de Montmorency +ne s'en souciait point, craignant d'être contrarié et éclipsé par un tel +collègue. Le roi Louis XVIII, qui n'avait confiance ni dans la capacité +de M. de Montmorency, ni dans le jugement de M. de Chateaubriand, +voulait que M. de Villèle allât lui-même à Vérone pour y soutenir sa +politique prudente et expectante. M. de Villèle s'en défendit. Ce +serait, dit-il au Roi, un trop amer affront pour son ministre des +affaires étrangères et pour son ambassadeur à Londres naturellement +appelés à cette mission; il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre +pour qu'ils se contrôlassent l'un l'autre, et en leur donnant des +instructions précises qui réglassent d'avance leur attitude et leur +langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions rédigées de la main +de M. de Villèle furent lues, discutées et acceptées aux Tuileries, +dans une réunion solennelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut avec +certitude qu'à M. de Villèle seul il devait l'accomplissement de son +désir, et huit jours après le départ de M. de Montmorency, le Roi, pour +assurer, la prépondérance de M. de Villèle en la manifestant avec éclat, +le fit président du Conseil. + +Les instructions étaient en effet précises: elles prescrivaient aux +plénipotentiaires français de ne point se faire, devant le congrès, +les rapporteurs des affaires d'Espagne, de ne prendre, quant à +l'intervention, aucune initiative, aucun engagement, et de réserver, en +tout cas, l'indépendance de résolution et d'action de la France. Mais +les dispositions de M. de Montmorency s'accordaient mal avec ses +instructions, et il avait à traiter avec des souverains et des ministres +qui voulaient réprimer la révolution espagnole par la main de la France, +d'abord pour accomplir cette oeuvre sans s'en charger eux-mêmes, +et aussi pour compromettre la France avec l'Angleterre évidemment +très-opposée à l'intervention française. Le prince de Metternich, versé +dans l'art de suggérer aux autres ses propres vues et de les pousser +vers son but en ayant l'air de se prêter au leur, s'empara aisément de +M. de Montmorency, et l'amena à prendre, envers les autres Puissances, +précisément l'initiative et les-engagements qu'il avait ordre d'éviter. +M. de Chateaubriand, qui n'avait dans la négociation officielle qu'un +rôle secondaire, se tint d'abord un peu à l'écart: «Je n'aime pas +beaucoup la position générale où il s'est placé ici, écrivait M. +de Montmorency à madame Récamier[18]; on le trouve singulièrement +renfrogné; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les autres mal +à leur aise avec lui. Je ne négligerai rien pour qu'à mon départ surtout +il s'établisse, entre ses collègues et lui, de plus faciles rapports.» +M. de Montmorency n'avait pas besoin de prendre grand'peine pour assurer +ce résultat. Quand il fut parti, M. de Chateaubriand prit, au congrès, +des allures plus libres et plus actives. L'empereur Alexandre, sensible +au renom de l'auteur du _Génie du Christianisme_ et à ses hommages +envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit caresses pour +caresses, flatteries pour flatteries, et le confirma dans ses intentions +de guerre à la révolution espagnole en lui donnant lieu de compter, pour +cette politique et pour lui-même, sur tout son appui. Pourtant, dans sa +correspondance avec M. de Villèle, M. de Chateaubriand gardait encore +beaucoup de réserve: «Nous laissions, dit-il, du doute sur notre +détermination; nous ne voulions pas nous rendre impossible; nous +redoutions qu'en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulût +pas nous écouter.» + +[Note 18: Les 17 octobre et 22 novembre 1822.] + +Je présume que M. de Villèle ne se méprenait pas sur la prétendue +incertitude dans laquelle M. de Château Châteaubriant essayait de +s'envelopper. Je penche aussi à croire que lui-même, à cette époque, +regardait la guerre avec l'Espagne comme à peu près inévitable. Mais +il n'en voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pouvoir pour +l'éviter; ne fût-ce que pour conserver, auprès des esprits modérés et +des intérêts qui la redoutaient, l'attitude et le renom de partisan +de la paix. Les hommes sensés répugnent à répondre des fautes qu'ils +consentent à commettre. Quand il sut que M. de Montmorency avait promis +à Vérone que son gouvernement ferait à Madrid, de concert avec les trois +Puissances du Nord, des démarches qui entraînaient infailliblement la +guerre, M. de Villèle soumit au Roi, dans son Conseil, ces engagements +prématurés, en déclarant que, pour lui, il ne pensait pas que la France +dût tenir la même conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni +rappeler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son ministre +de Madrid, en renonçant à toute nouvelle démarche de conciliation. Il +avait, dit-on, en tenant ce langage, sa démission préparée et visible +sur son porte-feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le duc +de Wellington, venu naguère à Paris, s'était entretenu avec lui, et +aussi avec le Roi, des dangers d'une intervention armée en Espagne, et +offrait un plan de médiation concertée entre la France et l'Angleterre +pour déterminer les Espagnols à apporter dans leur constitution +les modifications que le cabinet français indiquait lui-même comme +suffisantes pour maintenir la paix. Louis XVIII avait confiance dans +le jugement et le bon vouloir du due de Wellington; il mit fin à la +délibération du Conseil en disant: «Louis XIV a détruit les Pyrénées, +je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône +d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les autres souverains n'ont +pas les mêmes devoirs que moi à remplir; mon ambassadeur ne doit quitter +Madrid que le jour où cent mille Français marcheront pour le remplacer.» +La question ainsi résolue contre les promesses qu'il avait faites à +Vérone, M. de Montmorency, à qui, peu de jours auparavant et sur la +proposition de M. de Villèle, le Roi avait conféré le titre de duc, +donna sur-le-champ sa démission; le _Moniteur_, en l'annonçant, publia +une dépêche que M. de Villèle, chargé par intérim du portefeuille des +affaires étrangères, adressait au comte de Lagarde, ministre du Roi à +Madrid, pour lui prescrire une attitude et un langage qui semblaient +encore admettre quelques chances de conciliation, et trois jours plus +tard, M. de Chateaubriand, après quelques airs d'hésitation convenable, +remplaça M. de Montmorency comme ministre des affaires étrangères. + +Trois semaines à peine écoulées, le gouvernement espagnol, dominé et par +un sentiment plus noble qu'éclairé de la dignité nationale, et par les +emportements populaires, et par ses propres passions, s'était refusé à +toute modification constitutionnelle. Les ministres des trois Puissances +du Nord avaient quitté Madrid. Le comte de Lagarde y était resté. Sur +le refus des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 18 janvier +1823, en le chargeant encore, par une dépêche confidentielle, de leur +faire entrevoir quelques ouvertures conciliantes dont il informa en même +temps le cabinet de Londres. Elles demeurèrent aussi vaines que les +précédentes. On n'avait, à Madrid, point de confiance dans la sincérité +du cabinet de Paris; et de son côté, le cabinet de Londres n'en avait +pas assez dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid pour +s'engager sérieusement envers lui en le déterminant, par tout le poids +de son influence, aux concessions, d'ailleurs raisonnables, que la +France lui demandait. Les choses en étaient venues à ce point où les +meilleurs politiques, sans foi dans la vertu de leur propre sagesse, +n'osent plus entreprendre d'agir avec efficacité. Le 28 janvier 1823, M. +de Villèle s'était décidé à la guerre, et le Roi l'annonçait dans son +discours, en ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours +après, M. de Chateaubriand déclarait de nouveau à sir Charles Stuart, +ambassadeur d'Angleterre à Paris, que, loin de songer à rétablir en +Espagne le pouvoir absolu, la France était encore prête à considérer les +modifications constitutionnelles qu'elle avait indiquées au gouvernement +espagnol, «comme lui donnant des raisons suffisantes pour suspendre ses +armements et renouer les relations entre les deux pays sur l'ancien +pied.» Au moment d'engager la guerre, M. de Chateaubriand, qui la +voulait, et M. de Villèle, qui ne la voulait pas, tenaient également +l'un et l'autre à en décliner la responsabilité. + +Je n'ai rien à dire de la guerre même et des événements qui en +marquèrent le cours. En droit, elle était inique, car elle n'était +pas nécessaire. La révolution espagnole, malgré ses excès, ne faisait +courir, à la France ni à la Restauration, aucun danger sérieux. Les +difficultés qu'elle suscitait entre les deux gouvernement auraient pu +aisément être surmontées sans rompre la paix. La révolution de Paris en +février 1848 a causé à l'Europe de bien plus graves et bien plus justes +alarmes que la révolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer à la +France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a respecté envers nous ce +principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations auquel une +nécessité absolue et pressante peut seule donner le droit de porter +atteinte. Je ne pense pas non plus qu'en 1823 le trône et la vie de +Ferdinand VII fussent réellement en péril. Tout ce qui s'est passé +depuis lors en Espagne autorise à dire que le régicide n'y a point de +complices et la république peu de partisans. Les grands et légitimes +motifs politiques manquaient donc à cette guerre. En fait, et malgré son +succès, elle ne valut ni à l'Espagne ni à la France aucun bon résultat: +elle rendit l'Espagne au despotisme incapable et incurable de Ferdinand +VII sans y mettre fin aux révolutions, et substitua les férocités de +la populace absolutiste à celles de la populace anarchiste. Au lieu +d'assurer au delà des Pyrénées l'influence de la France, elle la +compromit et l'annula à tel point que, vers la fin de 1823, il, fallut +recourir à l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di Borgo +à Madrid pour faire agréer à Ferdinand VII des conseillers un peu plus +modérés. Les Puissances du nord et l'Angleterre eurent seules crédit en +Espagne, les unes auprès du Roi et des absolutistes, l'autre auprès des +libéraux. La France victorieuse y était politiquement vaincue. Aux yeux +des juges clairvoyants, les effets généraux et permanents de cette +guerre ne valurent pas mieux que ses causes. + +Comme expédient d'une politique inquiète, comme coup de main de dynastie +et de parti, la guerre d'Espagne réussit pleinement. Les prédictions +sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses +fauteurs dépassées. Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de +l'armée et l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent +à la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc +d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la +France n'en reçurent aucune atteinte. La maison de Bourbon fit un acte +de résolution et de force dont les Puissances qui l'y poussaient avaient +douté, et que l'Angleterre, qui l'en détournait, subit patiemment, +quoique avec humeur. A ne considérer les choses que sous ce point de +vue, M. de Chateaubriand avait raison quand il écrivait, de Vérone, à +M. de Villèle: «C'est à vous, mon cher ami, à voir si vous ne devez pas +saisir une occasion, peut-être unique, de replacer la France au rang des +Puissances militaires, et de réhabiliter la cocarde blanche dans +une guerre courte, presque sans danger, vers laquelle l'opinion des +royalistes et de l'armée vous pousse aujourd'hui fortement;» et M. de +Villèle se trompait en lui répondant: «Dieu veuille, pour mon pays et +pour l'Europe, qu'on ne persiste pas dans une intervention qui, je le +déclare à l'avance, avec une entière conviction, compromettra le salut +de la France elle-même.» + +Après un tel événement, auquel ils avaient pris des parts si inégales, +la situation relative de ces deux hommes se trouvait sensiblement +changée. Il n'y parut guère pendant quelque temps. M. de Chateaubriand +essayait de triompher avec modestie, et de Villèle, peu accessible aux +tristesses d'amour-propre, prenait l'issue de la guerre comme un succès +général pour le cabinet, et se préparait à en profiter sans rechercher +à qui en revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il l'exerçait +sans faste et sans bruit, habile à ne pas trop froisser ses adversaires +ou ses rivaux, qui se sentaient Conduits à accepter sa prépondérance +comme une nécessité plutôt qu'humiliés de la subir comme une défaite. La +dissolution de la Chambre des députés devint son idée fixe et son but +prochain. L'opposition libérale y était trop forte pour qu'il pût se +flatter d'y faire réussir les grandes mesures dont il avait besoin pour +contenter son parti. La guerre d'Espagne y avait amené des débats de +plus en plus ardents, qui avaient amené à leur tour des violences de +majorité et des colères de minorité jusque-là sans exemple. Après +l'expulsion de M. Manuel, le 3 mars 1823, et la résolution de la plupart +des membres du côté gauche sortis avec lui de la salle quand les +gendarmes vinrent l'en arracher, il était difficile d'espérer que la +Chambre reprît régulièrement sa place et sa part dans le gouvernement. +Le 24 décembre 1823, elle fut en effet dissoute, et M. de Villèle, +laissant là les dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se préoccupa +plus que d'assurer le succès des élections et l'arrivée d'une Chambre +nouvelle à laquelle il pût demander avec confiance ce que lui demandait +à lui-même le côté droit, et ce qui devait, dans sa pensée, à la cour +comme au sein du parti, affermir pour longtemps son pouvoir. + +M. de Chateaubriand n'avait rien de semblable à méditer et à faire: +étranger au gouvernement intérieur du pays et au maniement quotidien +des Chambres, il jouissait du succès de _sa_ guerre d'Espagne, comme il +l'appelait, avec un orgueil oisif, prêt à devenir inquiet et amer. Il +manquait précisément des qualités qui distinguaient M. de Villèle, et +il avait celles, ou du moins l'instinct et le goût de celles que M. de +Villèle ne possédait pas. Entré tard dans la vie publique et jusque-là +inconnu, esprit peu cultivé et peu distrait des affaires par la variété +et l'entraînement des idées, M. de Villèle n'a jamais eu qu'un but, +arriver au pouvoir en servant bien son parti, et le pouvoir une fois +atteint, il n'a plus pensé qu'à le bien tenir en l'exerçant sensément. +Lancé au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, M. de +Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières, +aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres; rien ne +lui a suffi: «Mon défaut capital, a-t-il dit lui-même, c'est l'ennui, le +dégoût de tout, le doute perpétuel.» Étrange disposition dans un homme +voué à restaurer la religion et la monarchie! Aussi la vie de M. de +Chateaubriand a-t-elle été un contraste et un combat perpétuel entre ses +entreprises et ses penchants, sa situation et sa nature. Ambitieux comme +un chef de parti et indépendant comme un enfant perdu; épris de toutes +les grandes choses et susceptible, jusqu'à la souffrance, pour les plus +petites; insouciant sans mesure dans les intérêts communs de la vie, +mais passionnément préoccupé, sur la scène du monde, de sa personne +comme de sa gloire, et plus froissé des moindres échecs que satisfait +des triomphes les plus éclatants. Dans la vie publique, plus jaloux de +succès que de pouvoir, capable dans une grande, circonstance, comme il +venait de le prouver, de concevoir et de mettre hardiment à flot un +grand dessein, mais incapable de pratiquer avec énergie et patience, +dans le gouvernement, une politique bien liée et fortement suivie. Il +avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays +et de son temps, plus habile pourtant et plus appliqué à leur complaire +pour avoir leur faveur qu'à les diriger vers de sérieuses et durables +satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit dans les lettres, soit +dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes élevées de +l'âme humaine, mais plus propre à frapper et à charmer les imaginations +qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit +pour satisfaire son orgueil, d'émotion et de nouveauté pour échapper à +son ennui. Au moment où il venait de triompher pour elle en Espagne, la +maison de Bourbon lui fit subir elle-même des mécomptes qu'il ressentit +avec une amertume dont il s'est plu à perpétuer le souvenir: «Dans +notre ardeur, dit-il, après la dépêche télégraphique qui annonçait la +délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au +château. Là, j'eus un pressentiment de ma chute; je reçus sur la tête un +seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes habitudes. +Le Roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse +d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne... +Le dimanche, je retournai, avant le Conseil, faire ma cour à la famille +royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot +obligeant; elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans +doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais +être ingrat.» Un souverain plus reconnaissant se chargea de consoler M. +de Chateaubriand de cette ingratitude royale; l'empereur Alexandre, avec +qui il était resté en correspondance intime, voulut lui témoigner avec +éclat sa satisfaction, et lui envoya, à lui et à M. de Montmorency, son +grand cordon de Saint-André. + +M. de Villèle ne fut point insensible à cette marque publique de +défaveur impériale pour sa politique et pour sa personne, et le roi +Louis XVIII s'en montra encore plus blessé: «Pozzo et La Ferronnays, +dit-il à M. de Villèle, viennent de me faire donner, par l'empereur +Alexandre, un soufflet sur votre joue; mais je vais lui donner chasse et +le payer en monnaie de meilleur aloi; je vous nomme, mon cher Villèle, +chevalier de mes ordres; ils valent mieux que les siens.» Et M. de +Villèle reçut du Roi l'ordre du Saint-Esprit. + +En vain un peu plus tard, et sur la prière mutuelle des deux rivaux, +l'empereur Alexandre donna le grand cordon de Saint-André à M. de +Villèle, et le roi Louis XVIII le Saint-Esprit à M. de Chateaubriand; +les faveurs ainsi arrachées n'effacent pas les premiers mécomptes. + +A ces blessures de cour vinrent bientôt se joindre des motifs de rupture +plus sérieux. La dissolution de la Chambre avait réussi fort au delà de +l'attente du cabinet. Les élections n'avaient ramené, du côté gauche ou +du centre gauche, que dix-sept opposants. Bien plus exclusivement que +celle de 1815, la Chambre nouvelle appartenait au côté droit. Le jour +était venu de donner au parti les satisfactions qu'il réclamait. Le +cabinet présenta sur-le-champ deux projets de loi qui paraissaient, +pour les mesures le plus ardemment désirées, de clairs préparatifs +et d'efficaces garanties. Par l'un, le renouvellement intégral de +la Chambre des députés, tous les sept ans, était substitué au +renouvellement partiel et annuel; c'était donner à la nouvelle Chambre +un gage de puissance comme de durée. Par le second projet, une grande +mesure financière, la conversion des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour +100, c'est-à dire le remboursement aux rentiers du capital au pair ou +la réduction de l'intérêt, annonçait une grande mesure politique, +l'indemnité aux émigrés, et en préparait l'exécution. Les deux projets +avaient été discutés et adoptés en Conseil. Au renouvellement septennal +de la Chambre des députés, M. de Chateaubriand avait demandé qu'on +ajoutât l'abaissement de l'âge exigé pour être élu; il ne l'avait pas +obtenu, mais il n'en avait pas moins approuvé le projet de loi. Quant à +la conversion des rentes, les amis de M. de Villèle affirment que M. de +Chateaubriand s'y était montré très-favorable, et pressé même que, par +un traité conclu avec des banquiers, M. de Villèle s'assurât les moyens +d'accomplir cette opération, préface de celle qui devait fermer la plus +douloureuse plaie de la Révolution. Mais la discussion des Chambres +altéra bientôt profondément la précaire harmonie du cabinet. L'a +conversion des rentes fut vivement repoussée, non-seulement par les +nombreux intérêts qui s'en trouvaient lésés, mais par le sentiment +public inquiet d'une mesure nouvelle, compliquée et mal comprise. Dans +l'une et l'autre Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand +combattirent le projet de loi; on répandait qu'il y était lui-même +contraire; on lui prêtait d'amers propos sur l'imprudence d'une mesure +à laquelle personne ne songeait, qu'aucune nécessité publique ne +provoquait, et qui n'était qu'une invention de banquiers adoptée par un +ministre des finances qui s'en promettait de la gloire et courait grand +risque d'y trouver sa perte: «J'ai bien vu, lui faisait-on dire, des +gens qui se cassaient la tête contre un mur; mais des gens qui bâtissent +eux-mêmes un mur pour se casser la tête contre, je n'avais jamais +vu cela.» M. de Villèle recueillait ces bruits et en témoignait sa +surprise; ses partisans en recherchaient la cause; on parlait de +jalousie, d'ambition, d'intrigues tramées pour renverser le président du +Conseil et s'élever à sa place. Quand le projet de loi eut été adopté +par la Chambre des députés, on attendit avec méfiance la discussion de +la Chambre des pairs et l'attitude qu'y prendrait M. de Chateaubriand. +Il garda un silence absolu, ne prêta au projet de loi aucun appui, et +quand la Chambre l'eut rejeté, s'approchant de M. de Villèle: «Si vous +vous retirez, lui dit-il, nous sommes prêts à vous suivre.» Il ajoute, +en racontant lui-même son offre: «M. de Villèle, pour toute réponse, +nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit +aucune impression.» + +On sait comment, dès le surlendemain de cette séance, M. de +Chateaubriand fut destitué. De qui vint la brutalité de la destitution? +Il est difficile de le déterminer. M. de Chateaubriand s'en prit à M. de +Villèle et à lui seul: «Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, dit-il, à +six heures et demie, je me rendis au château. Je voulus d'abord faire ma +cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu +près vide; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient +embarrassées. Un aide de camp de Monsieur me dit:--Monsieur le vicomte, +je n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?--Je lui +répondis: Non, que pouvais-je recevoir?--Il répliqua:--J'ai peur que vous +ne le sachiez bientôt.--Là dessus, comme on ne m'introduisit point chez +Monsieur, j'allai ouïr la musique à la chapelle. J'étais tout occupé +des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on me +demandait. C'était Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire; il me remit +une lettre et une ordonnance en me disant:--Monsieur, n'est plus +ministre.--M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait +ouvert, le paquet en mon absence et n'avait osé me l'apporter. J'y +trouvai ce billet de M. de Villèle:--Monsieur le vicomte, j'obéis aux +ordres du Roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance +que Sa Majesté vient de rendre: «Le sieur comte de Villèle, Président de +notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des +affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.» + +Les amis de M. de Villèle affirment que ce fut le Roi lui-même qui, dans +sa colère, voulut ajouter la rudesse de la forme à la rigueur de la +mesure: «Deux jours après le vote, disent-ils, au moment où M. +de Villèle entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui +dit:--Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux pas le voir +ici après la messe; rédigez l'ordonnance de renvoi, et qu'on la lui +remette à temps; je ne veux pas le voir.--Toutes les observations furent +inutiles; le Roi tint à ce que l'ordonnance fût écrite sur son propre +bureau et immédiatement expédiée. M. de Chateaubriand ne fut pas trouvé +chez lui, et sa révocation ne put lui être remise qu'aux Tuileries, dans +les appartements de Monsieur.» + +Quel qu'ait été le premier auteur du procédé, c'est à M. de Villèle +qu'appartient la faute. S'il ne la voulait pas, il avait, à coup sûr, +auprès du Roi, assez de crédit pour l'empêcher. Contre sa coutume, +il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de +prévoyance. Il y a des alliés nécessaires, quoique très-incommodes, et +M. de Chateaubriand, malgré ses prétentions et ses boutades, était moins +dangereux comme rival que comme ennemi. + +Quoique sans clientèle dans les Chambres et sans empire comme orateur, +il n'en devint pas moins tout à coup un chef d'opposition brillant et +puissant, car l'opposition était dans son génie naturel aussi bien +que dans sa passion du moment. Il excellait à démêler les instincts +nationaux mécontents, et à les irriter de plus en plus contre le pouvoir +en fournissant avec profusion à leur mécontentement de beaux motifs, +vrais ou spécieux, toujours présentés avec éclat. Il avait aussi l'art, +tantôt d'abaisser et de décrier ses ennemis par une insulte poignante +et polie incessamment renouvelée, tantôt de rallier à lui d'anciens +adversaires destinés à le redevenir un jour, mais momentanément attirés +et dominés par le plaisir et par le profit des coups qu'il portait à +leur ennemi commun. Grâce à MM. Bertin, il trouva sur-le-champ, dans le +_Journal des Débats_, un théâtre élevé d'où partaient tous les matins +ses attaques. Aussi éclairés et aussi influents dans la politique que +dans les lettres, ces deux frères avaient le rare mérite de savoir +grouper autour d'eux, par un généreux et sympathique patronage, une +élite d'hommes de talent, et de soutenir avec une fidélité intelligente +leurs idées et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus politique des +deux, faisait grand cas de M. de Villèle et vivait avec lui dans une +familière intimité: «Villèle, me disait-il un jour, est vraiment né +pour les affaires; il en a la passion désintéressée aussi bien que la +capacité; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se soucie; +il serait ministre des finances dans la cave de son hôtel aussi +volontiers que dans les salons du premier étage.» Il en coûtait au +journaliste éminent de se brouiller avec l'habile ministre; il alla +trouver M. de Villèle et lui demanda, pour le maintien de la paix, +de faire donner à M. de Chateaubriand l'ambassade de Rome: «Je ne me +hasarderais pas à en faire la proposition au Roi, lui répondit M. de +Villèle.--En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les _Débats_ ont +déjà renversé les ministères Decazes et Richelieu; ils sauront bien +aussi renverser le ministère Villèle.--Vous avez renversé les premiers +en faisant du royalisme, reprit M. de Villèle; pour renverser le mien, +il vous faudra faire de la révolution.» + +Il n'y avait, pour M. de Villèle, rien de rassurant dans cette +perspective, et l'événement le prouva bien; mais, treize ans après, M. +Bertin de Veaux se souvenait de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dans +des circonstances dont je parlerai à leur jour, je me séparai de M. +Molé, il me dit avec franchise: «J'ai pour vous, à coup sûr, bien autant +d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous +suivrai pas dans l'opposition; je ne recommencerai pas à saper le +gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois.» + +A la cour comme dans la Chambre, M. de Villèle triomphait; il avait +non-seulement vaincu, mais écarté ses concurrents comme ses ennemis, +M. de Montmorency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette et +M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion ou seulement la +présence pouvaient l'entraver ou l'inquiéter, la mort était venue et +vint encore à son aide; M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de +Serre étaient morts; le général Foy et l'empereur Alexandre ne tardèrent +pas à mourir. Il y a des moments où la mort semble se plaire, comme +Tarquin, à abattre les grands épis. M. de Villèle restait seul maître. +Ce fut précisément alors que commencèrent ses graves embarras de +situation, ses faiblesses de conduite et ses premiers pas vers la +décadence. + +Au lieu d'avoir à se défendre contre une forte opposition du côté +gauche, redoutée et combattue par le côté droit comme par le cabinet, il +se vit en présence d'une opposition sortie du côté droit lui-même, +et dirigée dans la Chambre des députés par M. de La Bourdonnaye, son +compagnon pendant la session de 1815, dans la Chambre des pairs et au +dehors par M. de Chateaubriand, naguère son collègue dans le Conseil. +Tant qu'il avait eu M. de Chateaubriand pour allié, M. de Villèle +n'avait rencontré pour adversaires, dans l'intérieur de son parti, que +les royalistes de l'extrême droite, M. de La Bourdonnaye, M. Delalot et +quelques autres que vieil esprit contre-révolutionnaire, des passions +intraitables ou des ambitions mécontentes, ou des habitudes de frondeuse +indépendance maintenaient dans un état d'irritation contre un pouvoir +modéré sans ascendant et habile sans grandeur. Mais quand M. de +Chateaubriand et le _Journal des Débats_ se furent jetés dans l'arène, +on vit se former autour d'eux une armée d'opposants de toute origine et +de toute couleur, royalistes et libéraux, ancien régime et jeune France, +presse aristocratique et presse populaire. Les faibles débris du +côté gauche battu dans les récentes élections, les dix-sept anciens +opposants, libéraux ou doctrinaires, reprirent haleine quand ils se +virent de tels alliés; et sans confondre leurs rangs, en gardant les +uns et les autres leur drapeau et leurs armes, ils se soutinrent +mutuellement et unirent, contre M. de Villèle, leurs coups. M. de +Chateaubriand a pris plaisir à consigner dans ses Mémoires les +témoignages d'admiration et de sympathie que lui prodiguèrent alors M. +Benjamin Constant, le général Sébastiani, M. Etienne et d'autres chefs +du parti libéral. Dans les luttes parlementaires, le côté gauche n'avait +à apporter, aux opposants du côté droit, qu'un bien petit nombre de +suffrages; mais il leur apportait des talents éclatants, le concours de +ses journaux, son influence dans le pays; et pêle-mêle à couvert sous +le manteau, les uns du royalisme, les autres de la popularité de leurs +alliés, ils poursuivaient tous leur guerre contre leur commun ennemi. + +En présence d'une telle opposition, M. de Villèle tomba dans un péril +bien plus grand que celui des luttes qu'il avait à soutenir contre elle; +il fut livré sans défense ni refuge à l'influence et aux volontés de +ses propres amis. Il ne pouvait plus les inquiéter de la force du côté +gauche, ni chercher et trouver quelquefois, dans la portion flottante de +la Chambre, un point d'appui contre leurs exigences; il n'y avait plus +dans la Chambre ni côté gauche redoutable, ni portion flottante; la +majorité, une grande majorité était ministérielle et décidée à soutenir +le cabinet; mais elle n'avait pas vraiment peur de l'opposition qui +l'attaquait; elle préférait M. de Villèle à M. de La Bourdonnaye et à M. +de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien faire les affaires du +parti; mais si M. de Villèle ne servait pas la majorité à son gré, +si elle cessait de s'entendre avec lui, elle avait, contre lui, la +ressource de MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de Villèle +n'avait point de ressource contre sa majorité; il était ministre à la +merci de ses partisans. + +Il en avait de très-divers et qui lui prêtaient leur appui à des +conditions très-inégales. S'il n'eût eu affaire qu'à ceux que +j'appellerai les politiques et les laïques du parti, il eût pu réussir à +les contenter et à gouverner de concert avec eux. Malgré leurs préjugés, +la plupart des gentilshommes de province et des bourgeois royalistes +n'étaient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils avaient, au fond, les +moeurs de la France nouvelle, trouvaient naturellement ou reprenaient +sans effort leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du régime +constitutionnel depuis qu'ils n'y étaient plus des vaincus. L'indemnité +aux émigrés, quelques garanties d'influence locale et la distribution +des fonctions publiques auraient suffi longtemps à M. de Villèle pour +s'assurer leur concours. Mais une autre portion de son armée, nombreuse, +influente et nécessaire, le parti religieux était bien plus difficile à +satisfaire et à gouverner. + +Je ne veux me servir aujourd'hui d'aucun des mots qui furent alors des +armes de guerre et sont devenus presque des injures; je ne parlerai ni +du _parti prêtre_, ni de _la congrégation_, ni même _des jésuites_; je +me reprocherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs et du langage, +le mal, si grave en soi, dont la France et la Restauration eurent alors, +l'une tant à craindre, l'autre tant à souffrir. + +Ce mal, qui s'était laissé entrevoir sous la première Restauration et +pendant la session de 1815, et qui dure encore aujourd'hui, malgré tant +d'orages et de flots de lumière, c'est la guerre déclarée, par une +portion considérable de l'Église catholique de France, à la société +française actuelle, à ses principes, à son organisation politique et +civile, à ses origines et à ses tendances. Ce fut sous le ministère de +M. de Villèle, et surtout quand il se trouva seul en face de son parti, +que ce mal éclata. + +Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et plus inopportune. +Elle arrêta le cours de la réaction qui avait commencé sous le Consulat +en faveur des croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde +d'exagérer la valeur de cette réaction; je porte à la foi et à la piété +réelles trop de respect pour les confondre avec les retours superficiels +de l'opinion et de l'âme humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la +France vers le christianisme était sincère et plus sérieux qu'il n'en +avait l'air; c'était à la fois un besoin public et un goût intellectuel; +la société, lasse d'ébranlements et de changements, cherchait des points +fixes où elle pût se rattacher et se reposer; les esprits, dégoûtés de +l'atmosphère terrestre et matérielle, aspiraient à remonter vers des +horizons plus hauts et plus purs; les penchants de la mode morale +concouraient avec les instincts de l'intérêt social. Livré à son cours +naturel et soutenu par l'influence d'un clergé uniquement préoccupé de +rétablir la foi et la vie chrétiennes, ce mouvement avait grande chance +de se propager et de rendre à la religion son légitime empire. + +Mais au lieu de se tenir dans cette haute sphère, beaucoup de membres +et de partisans aveugles du clergé catholique descendirent dans les +questions du monde, et se montrèrent plus ardents à repousser la société +française dans son ancien moule, pour y rendre à leur Église son +ancienne place, qu'à réformer et à conduire moralement les âmes. +L'erreur était profonde; l'Église chrétienne n'est point comme l'Antée +païen qui reprend ses forces en touchant à la terre; c'est au contraire +en s'en détachant et en remontant vers le ciel que, dans ses jours de +péril, l'Église retrouve les siennes. Quand on la vit se distraire de +sa propre et sublime mission pour réclamer des lois de rigueur et pour +présider à la distribution des emplois, quand on vit ses désirs et ses +efforts dirigés surtout contre les principes et les institutions qui +sont aujourd'hui l'essence même de la société française, quand la +liberté de conscience, la publicité, la séparation légale de la vie +civile et de la vie religieuse, le caractère laïque de l'État parurent +attaqués et compromis, aussitôt le flot montant de la réaction +religieuse s'arrêta et céda la place à un flot contraire; au lieu du +mouvement qui éclaircissait les rangs du parti incrédule au profit du +parti religieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs; le XVIIIe +siècle reparut en armes; Voltaire, Rousseau, Diderot, et leurs plus +médiocres disciples se répandirent de nouveau partout, recrutant de +nombreux bataillons. Au nom de l'Église, on déclarait la guerre à +la société; la société rendit à l'Église guerre pour guerre. Chaos +déplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai et le faux, le +juste et l'injuste se confondaient et étaient, de part et d'autre, +indistinctement frappés. + +Je doute que M. de Villèle appréciât bien, dans sa pensée, toute la +gravité de cette situation et des périls qu'elle faisait courir à la +Restauration comme à la religion; ce n'était pas un esprit exercé ni +enclin à s'arrêter longtemps dans l'observation des faits généraux et +moraux, et à les sonder profondément. Mais il comprit et sentit vivement +les embarras qui lui venaient de là pour son propre pouvoir, et il +essaya de les atténuer en donnant, à l'influence du clergé dans le +gouvernement, des satisfactions à la fois éclatantes et mesurées, +se flattant d'acquérir ainsi, dans l'Église même, des alliés qui +l'aideraient à contenir les prétentions excessives et imprudentes de +leurs amis. Déjà, peu après son avènement au ministère, il avait fait +nommer un ecclésiastique justement considéré et que le pape venait +de faire évêque d'Hermopolis, M. l'abbé Frayssinous, grand maître de +l'Université; deux mois après la chute de M. de Chateaubriand, +l'abbé Frayssinous entra dans le cabinet comme ministre des affaires +ecclésiastiques et de l'instruction publique, département nouveau et +créé pour lui. C'était un esprit sensé et un caractère modéré, qui avait +acquis, par une prédication chrétienne sans rigueur et par une conduite +prudente avec dignité, une réputation et une importance un peu +supérieures à ses mérites réels, et qu'il ne se souciait pas +de compromettre. En 1816, il avait été membre de la commission +d'instruction publique que présidait alors M. Royer-Collard, et il s'en +était bientôt retiré, ne voulant ni partager la responsabilité de son +président, ni lutter contre lui. Il approuvait, au fond, la politique de +M. de Villèle, mais sans se dévouer à la soutenir; et tout en déplorant +les exigences aveugles d'une partie du clergé, il s'appliquait, dans +l'occasion, à les excuser et à les couvrir plutôt qu'à les repousser. Il +fut, sans le trahir, de peu de secours à M. de Villèle, et le compromit +plus d'une fois par son langage public, qui avait toujours pour but de +maintenir sa propre situation dans l'Église bien plus que de servir le +cabinet. + +Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis que M. de Villèle, séparé +de ses plus brillants collègues et d'une partie notable de ses anciens +amis, portait seul le poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII +mourut. L'événement était prévu depuis longtemps, et M. de Villèle s'y +était habilement préparé; il était aussi bien établi dans l'estime et +dans la confiance du nouveau roi que dans celles du roi qui passait +des Tuileries à Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dauphine le +regardaient tous trois comme le plus capable et le plus utile de leurs +plus fidèles serviteurs. Mais M. de Villèle ne tarda pas à s'apercevoir +qu'il avait changé de maître, et qu'il y a peu à compter sur l'esprit et +le coeur d'un roi, même sincère, quand la surface et le fond n'y sont +pas d'accord. + +Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le croit, et qu'ils ne +le croient eux-mêmes, à ce qu'ils pensent réellement. On a beaucoup +comparé, pour les séparer, Louis XVIII et Charles X; la séparation était +encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVIII était un modéré de +l'ancien régime et un libre penseur du XVIIIe siècle; Charles X était un +émigré fidèle et un dévot soumis. La sagesse de Louis XVIII était pleine +d'égoïsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. Quand Charles X +se conduisait en roi sage, c'était par probité, par bienveillance +imprévoyante, par entraînement du moment, par désir de plaire, non par +conviction et par goût. A travers tous les cabinets de son règne, l'abbé +de Montesquiou, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de +Villèle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement conséquent +et toujours semblable à lui-même. Sans mauvais calcul ni préméditation +trompeuse, Charles X flotta de contradiction en contradiction et +d'inconséquence en inconséquence, jusqu'au jour où, rendu à sa vraie foi +et à sa vraie volonté, il fît la faute qui lui coûta le trône. + +Pendant trois ans, depuis l'avénement de Charles X jusqu'à sa propre +chute, non-seulement M. de Villèle ne lutta point contre la légèreté +inconséquente du Roi, mais il en profita et y puisa ses meilleures armes +pour échapper à ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour espérer que +Charles X persévérât dans la ligne de modération volontaire, préméditée +et constante qu'avait suivie Louis XVIII, il entreprit de lui faire du +moins accomplir, quand les circonstances s'y prêtaient, assez d'actes +de politique modérée et populaire pour qu'il ne parût pas exclusivement +livré au parti qui avait, au fond, son coeur et sa foi. Habile à varier +ses conseils selon les besoins et les chances du moment, et s'emparant à +propos du penchant de Charles X pour les résolutions soudaines, soit +de faveur, soit de rigueur, M. de Villèle fit tantôt abolir, tantôt +rétablir la censure des journaux, tantôt adoucir, tantôt aggraver +l'application des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succès, à +placer dans la bouche ou au nom du Roi des démonstrations et des paroles +libérales à côté des paroles et des démonstrations qui rappelaient +l'ancien régime et les prétentions du pouvoir absolu. Le même esprit le +dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses divers projets de +loi furent conçus et présentés à l'adresse, pour ainsi dire, des partis +divers, de telle sorte que toute opinion importante reçût une certaine +mesure de satisfaction. L'indemnité aux émigrés comblait les voeux +et réparait les affaires du côté droit laïque tout entier. La +reconnaissance de la république d'Haïti plaisait aux libéraux. Des +réformes judicieuses dans le budget de l'État et une administration amie +des bonnes règles et des bons services valaient à M. de Villèle l'estime +des hommes éclairés et une faveur générale parmi les fonctionnaires +publics. Le projet de loi sur le régime des successions et le droit +d'aînesse donnait, aux esprits préoccupés de regrets aristocratiques, +quelque espérance. Le projet de loi sur le sacrilège flattait les +passions du parti fanatiquement religieux et les systèmes de ses +théoriciens. A côté de l'esprit de réaction qui dominait dans ces +travaux législatifs comme dans les actes du pouvoir, paraissait toujours +un effort intelligent pour faire aussi quelque chose au profit et au gré +de l'esprit de progrès. En servant fidèlement ses amis, M. de Villèle +cherchait et saisissait toutes les occasions de donner à ses adversaires +quelques compensations. + +Ce n'est pas qu'en principe l'état de son esprit fût changé, ni qu'il +fut devenu un homme de cette société nouvelle et libérale qu'il +ménageait avec tant de soin. Au fond, M. de Villèle restait toujours un +homme de l'ancien régime, fidèle à son parti sincèrement aussi bien que +par calcul. Mais ses idées en fait d'organisation sociale et politique +étaient des traditions et des habitudes plutôt que des convictions +méditées et personnelles; il les conservait sans s'y asservir et les +ajournait sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du +succès dominaient en lui; il avait le tact de ce qui pouvait ou ne +pouvait pas réussir; et il s'arrêtait devant les obstacles, soit qu'il +les jugeât insurmontables, soit qu'il prît du temps pour les tourner. +Je trouve, dans une lettre qu'il écrivait le 31 octobre 1824 au prince +Jules de Polignac, alors ambassadeur à Londres, sur le rétablissement +projeté du droit d'aînesse, l'expression frappante et de sa pensée +intime et de sa clairvoyante prudence dans l'action: «Vous auriez tort, +lui dit-il, de croire que c'est parce que les majorats sont perpétuels +qu'on n'en fait pas: vous nous faites trop d'honneur, la génération +actuelle ne se mène pas par des considérations aussi éloignées du temps +qui lui appartient. Le feu Roi a nommé le comte K... pair, à la charge +de faire un majorat; il laisse périr sa pairie plutôt que de vouloir +faire du tort à ses filles en avantageant son fils. Sur vingt familles +aisées, il y en a à peine une où l'on use de la faculté d'avantager +l'aîné ou tout autre des enfants. L'égoïsme est partout. On aime mieux +bien vivre avec tous ses enfants, et en les établissant, on s'engage +à n'en avantager aucun. Les liens de la subordination sont tellement +relâchés partout que, dans les familles le père serait, je crois, obligé +de ménager ses enfants. Si le gouvernement proposait de rétablir le +droit d'aînesse, il ne trouverait pas une majorité pour l'obtenir, parce +que le mal est plus haut; il est dans nos moeurs encore tout empreintes +des suites de la révolution. Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien +faire pour améliorer cette triste situation; mais je pense qu'à une +société aussi malade il faut beaucoup de temps et de ménagement pour ne +pas perdre en un jour le travail et le fruit de plusieurs années. Savoir +où il convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas vers le but +toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans +le cas d'être obligé de se reculer, voilà ce que je crois une des +nécessités du temps où je suis venu aux affaires, et une des causes pour +lesquelles j'ai été porté au poste que j'occupe.» + +M. de Villèle disait vrai: c'était sa fidélité intelligente aux intérêts +de son parti, sa patiente persévérance à marcher pas à pas vers son but, +son juste et tranquille discernement du possible et de l'impossible, +qui l'avaient porté et maintenu au pouvoir. Mais dans les grandes +transformations des sociétés humaines, quand les idées et les passions +des peuples ont été puissamment remuées, le bon sens, la modération et +l'habileté ne suffisent pas longtemps à les gouverner; et le jour ne +tarde pas à venir où, soit pour faire le bien, soit pour empêcher le +mal, des convictions et des volontés précises, hautes et fortes sont +indispensables dans les chefs de gouvernement. Ce n'étaient point là les +qualités de M. de Villèle; il avait plus de justesse que de grandeur +d'esprit, plus de savoir-faire que de vigueur, et il ne résistait pas à +son parti quand il ne réussissait plus à le diriger: «Je suis né pour +la fin des révolutions,» avait-il dit en arrivant au pouvoir, et il se +jugeait bien lui-même; mais il jugeait moins bien l'état général de la +société; la Révolution était beaucoup moins finie qu'il ne le croyait; +elle se réveillait autour de lui, provoquée et remise en crédit par +les tentatives tantôt arrogantes, tantôt souterraines de la +contre-révolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, on +critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arène légale. Ce n'étaient +plus les sociétés secrètes, c'étaient les esprits qui fermentaient et +éclataient de toutes parts. Et dans ce mouvement public, c'était surtout +contre les prétentions et la prépondérance du parti fanatique que +s'élevait avec passion la résistance. C'est, de nos jours, l'un des plus +étranges aveuglements de ce parti de ne pas voir que les conditions +sous lesquelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directement +contraires au but qu'il poursuit, et l'en éloignent au lieu de l'y +conduire. Il veut comprimer la liberté, soumettre la raison, imposer la +foi; et il parle, il écrit, il discute; il cherche et prend ses armes +dans ce régime d'examen et de publicité qu'il maudit. Rien de plus +naturel et de plus légitime de la part des croyants qui ont pleine +confiance dans leur foi et qui l'estiment en état de convaincre ses +adversaires; ceux-là ont raison de recourir à la discussion et à la +publicité, et elles peuvent leur réussir. Mais ceux qui regardent la +publicité et la discussion libres comme essentiellement funestes, que +font-ils en les invoquant, sinon fomenter eux-mêmes le mouvement qu'ils +redoutent et alimenter l'incendie qu'ils veulent éteindre? Pour être, je +ne dis pas seulement conséquents, mais sages et efficaces, qu'ils aient +recours à d'autres moyens, qu'ils s'emparent de la force, qui est le +moyen auquel ils croient; qu'ils deviennent les maîtres; et alors, quand +ils auront fait taire toute opposition, qu'ils parlent seuls, s'ils +croient avoir besoin de parler. Mais jusque-là, qu'ils ne se fassent +point d'illusion; en se servant des armes de la liberté, ils servent +la liberté bien plus qu'ils ne lui nuisent, car ils l'avertissent et +l'excitent. Pour faire triompher le système d'ordre et de gouvernement +auquel ils aspirent, il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe II +savaient seuls leur métier. + +Comme il devait arriver, la résistance provoquée par les entreprises +du parti fanatique se transforma bientôt en attaque. Un gentilhomme +royaliste avait relevé le drapeau de l'opposition contre la politique de +M. de Villèle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les dominateurs +religieux du cabinet de M. de Villèle, et les traduisit, non-seulement +devant l'opinion, mais devant la justice du pays qui les condamna et les +désarma sans leur porter aucun autre coup que celui de son improbation +au nom de la loi. + +Personne n'était moins que le comte de Montlosier un philosophe du +XVIIIe siècle ou un libéral du XIXe; il avait, dans l'Assemblée +constituante, passionnément défendu l'Église et combattu la Révolution; +il était sincèrement royaliste, aristocrate et catholique. On +l'appelait, non sans raison, le publiciste féodal. Mais la noblesse +féodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoisie moderne, la domination +ecclésiastique; M. de Montlosier la repoussa, au nom de l'ancienne comme +de la nouvelle France, et comme il l'eût repoussée jadis du haut de +son château ou à la cour de Philippe le Bel. Le vieil esprit français +reparut en lui, libre en même temps que respectueux envers l'Église, et +aussi jaloux de l'indépendance laïque de l'État et de la couronne que +pouvait l'être un membre du Conseil d'État impérial. + +Au même moment, un homme du peuple, né poëte et devenu encore plus poëte +à force d'art, célébrait, charmait, échauffait et propageait par ses +chansons les instincts et les passions populaires contre tout ce +qui rappelait l'ancien régime, surtout contre les prétentions et la +domination ecclésiastiques. M. Béranger n'était, au fond de son coeur, +ni un révolutionnaire ni un impie; il était plus honnête et plus sensé +que ses chansons; mais démocrate par conviction comme par goût, et +jeté par l'esprit démocratique dans la licence et l'imprévoyance, il +attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait au peuple, ne s'inquiétant +point de la portée de ses coups, prenant le succès de ses chansons pour +une victoire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou l'Empire +que la liberté, et oubliant, avec une légèreté vulgaire, que la foi +et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des +sociétés démocratiques et libres. Il s'en est, je crois, aperçu un +peu tard quand il s'est trouvé, de sa personne, en face des passions +fomentées par ses chansons et de ses rêves devenus des réalités. Il +s'est empressé alors, avec une prudence qui ne lui a jamais fait défaut, +de sortir de l'arène politique et presque du monde, non pas changé dans +ses sentiments, mais un peu triste et inquiet des conséquences de +la guerre à laquelle il avait pris tant de part. Il était, sous la +Restauration, plein de confiance comme d'ardeur, modestement enivré +de sa popularité, et, quoiqu'il s'exagérât son importance et son +intelligence politique, plus sérieusement influent qu'il n'était jamais +arrivé à un chansonnier[19]. + +[Note 19: Je l'avais rencontré quelquefois avant 1830; et quoique je ne +l'aie pas revu depuis la révolution de Juillet, il était resté avec +moi dans de bienveillants rapports. Il m'écrivait souvent pour me +recommander ses amis malheureux. J'insère dans les _Pièces historiques_ +placées à la fin de ce volume un échantillon de ses lettres, souvent +remarquables par un tour gracieux sans affectation, quoique un peu +étudiées. (_Pièces historiques_, n° XII.)] + +Ainsi, après six ans de gouvernement du côté droit et trois ans de règne +de Charles X, les choses en étaient venues à ce point que deux des +principaux chefs royalistes marchaient à la tête, l'un de l'opposition +au cabinet, l'autre de l'opposition au clergé, et que la Restauration +comptait un chansonnier au premier rang parmi ses plus dangereux +ennemis. + +De tout ce mal et de tout ce péril, tout le monde s'en prenait à M. de +Villèle: à droite ou à gauche, dans les salons et dans les journaux, +parmi les modérés comme parmi les violents, il était de plus en plus +l'objet de toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les corps +judiciaires l'avaient fait dans les affaires religieuses, les corps +lettrés, dans les questions de leur compétence, saisissaient avec +empressement l'occasion de manifester leur opposition. L'Université +comprimée et mutilée était profondément mécontente. L'Académie française +se fit un devoir d'honneur de protester, par une adresse que le Roi +refusa de recevoir mais qui n'en fut pas moins votée, contre la nouvelle +loi de la presse présentée en 1826, et trois mois après retirée par le +cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villèle ne trouvait ni un bon +vouloir général, ni une majorité assurée. Même au Palais-Bourbon et aux +Tuileries, ses deux places fortes, il perdait visiblement du terrain: +dans la Chambre des députés, la majorité ministérielle se réduisait et +devenait triste, même en triomphant; à la cour, quelques-uns des plus +affidés serviteurs du Roi, les ducs de Rivière, de Fitz-James, de +Maillé, le baron de Glandevès et bien d'autres, les uns par esprit de +parti; les autres par inquiétude monarchique, désiraient la chute de +M. de Villèle, et lui préparaient des successeurs. Et le Roi lui-même, +lorsque quelque nouvelle manifestation du sentiment public arrivait à +lui, disait avec humeur en rentrant dans son cabinet: «Toujours Villèle! +toujours contre Villèle!» + +Au fond, l'injustice était criante: si le côté droit jouissait du +pouvoir depuis six ans et l'avait exercé de façon à le garder, si +Charles X avait, non-seulement succédé paisiblement à Louis XVIII, mais +gouverné sans trouble et même avec des accès de popularité, c'était +surtout à M. de Villèle qu'ils en étaient redevables. Il avait fait deux +choses difficiles et qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient +duré plus longtemps; il avait discipliné l'ancien parti royaliste, et +d'un parti de cour et de classe qui jusque-là n'avait été vraiment actif +que dans les luttes révolutionnaires, il avait fait, pendant six ans, un +parti de gouvernement; il avait contenu son parti et son pouvoir dans +les limites générales de la Charte, et pratiqué, pendant six ans, +le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec des amis qui +passaient pour le comprendre assez peu et ne l'accepter qu'à regret. Si +le Roi et le côté droit se sentaient en péril, c'était eux-mêmes, non M. +de Villèle, qu'ils en devaient accuser. + +Pourtant M. de Villèle n'avait, de son côté, nul droit de se plaindre +de l'injustice qu'il subissait. Il avait été pendant six ans le chef du +gouvernement; en cédant au Roi ou à son parti quand il désapprouvait +leurs desseins, et en restant leur ministre quand il ne réussissait pas +à empêcher ce qu'il désapprouvait, il avait accepté la responsabilité +des fautes commises sous son nom et de son aveu, quoique malgré lui. Il +portait la peine de ses faiblesses dans l'exercice du pouvoir et de son +obstination à le retenir, quelques concessions qu'il lui coûtât. On ne +gouverne pas, sous un régime libre, pour jouir du mérite et recueillir +le fruit des succès, en répudiant les fautes qui amènent les revers. + +On doit à M. de Villèle la justice de reconnaître qu'il n'essaya jamais +de se soustraire à la responsabilité de son gouvernement, soit qu'elle +portât sur ses propres actes ou sur ses concessions à ses amis. On ne le +vit point rejeter sur son parti ou sur le Roi les fautes auxquelles il +avait fini par consentir. Il savait se taire et subir le blâme, même +quand il avait eu raison. En 1825, après la guerre d'Espagne et dans +les débats financiers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye +l'accusa d'avoir été l'auteur des marchés conclus à Bayonne en 1823 +avec M. Ouvrard pour les approvisionnements de l'armée, et qui étaient +l'objet des plus violentes attaques; M. de Villèle eût pu fermer la +bouche à son adversaire, car, le 7 avril 1823, il avait écrit à M. le +duc d'Angoulême précisément pour le prémunir contre M. Ouvrard et ses +propositions. Il ne s'en prévalut point et se contenta de rendre compte +au Roi, dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situation +dans laquelle il s'était trouvé. Le Dauphin lui dit aussitôt qu'il +l'autorisait à faire usage de sa lettre: «Non, monseigneur, lui répondit +M. de Villèle; il en arrivera, pour moi, ce qui plaira à Dieu; cela +importe peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le Roi comme +envers la France si, pour me disculper d'une accusation, quelque grave +qu'elle puisse être, je laissais échapper, hors de l'enceinte de ce +cabinet, une seule parole qui pût compromettre le nom de Monseigneur.» + +Quand, malgré sa disposition confiante et opiniâtre il se sentit +sérieusement menacé, quand les cris: _A bas les ministres! à bas +Villèle!_ proférés par plusieurs bataillons de la garde nationale, +pendant et après la revue que le Roi en passa au Champ-de-Mars, le 29 +avril 1827, eurent amené le licenciement de cette garde, mesure violente +quoique légale, qui agita vivement le public et le Conseil du Roi, quand +M. de Villèle sentit clairement que, soit dans les Chambres, soit à la +cour, il était trop attaqué et trop ébranlé pour pouvoir gouverner avec +quelque efficacité, il prit résolument le parti que lui indiquait la +Charte et que provoquait sa situation; il demanda au Roi la dissolution +de la Chambre des députés et des élections nouvelles qui vinssent ou +raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hésita; il craignait les +élections; et quoiqu'il ne soutînt plus fermement son ministre, la +chance de le voir tomber et l'incertitude sur le choix des successeurs +l'inquiétaient autant que, dans sa légèreté, il pouvait s'inquiéter. M. +de Villèle insista; le Roi se rendit; et malgré la loi électorale qu'en +1820 M. de Villèle et le côté droit avaient votée, malgré leurs six +années de gouvernement, malgré les efforts de l'administration pour +influer sur les élections, elles amenèrent un résultat conforme à l'état +général des esprits, une majorité composée d'éléments divers, mais +décidément hostile au cabinet. Après avoir tâté avec soin ce nouveau +terrain, après avoir reçu, de diverses parts, des propositions +d'arrangement et d'alliance, M. de Villèle ne se fit point d'illusion +sur ses chances de force et de durée, et il se retira en conseillant au +Roi un retour vers le centre et l'appel d'un cabinet modéré qu'il l'aida +à former. Charles X prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les +anciens, avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui aurait +plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait, pour quelques +mois, d'embarras. Plus décidée, non par supériorité d'esprit mais par +fermeté de coeur, la Dauphine lui dit quand elle apprit sa résolution: +«En abandonnant M. de Villèle, vous descendez la première marche de +votre trône.» + +Le parti politique dont M. de Villèle avait été le chef eût pu +ressentir, pour lui-même, des pronostics au moins aussi sombres; il +avait usé et perdu le seul homme sorti de ses rangs qui eût su lui faire +légalement conquérir et exercer le pouvoir. + + + + CHAPITRE VII. + +MON OPPOSITION. + +Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques de +circonstance: 1° _Du Gouvernement de la France depuis la Restauration +et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations et de la Justice +politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans +l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la Peine de mort en matière +politique_ (1822).--Caractère et effet de ces écrits.--Limites de mon +opposition.--Les _Carbonari_.--Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours +sur l'histoire des origines du gouvernement représentatif.--Son double +but.--L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux +historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de +France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre et de +la France.--Du mouvement philosophique et littéraire des esprits à cette +époque.--La _Revue française_.--Le _Globe_.--Élections de 1827.--Ma +participation à la société _Aide-toi, le ciel t'aidera._--Mes rapports +avec le ministère Martignac.--Il autorise la réouverture de mon +cours.--Mes leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation +en Europe et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac et +avènement de M. de Polignac.--Je suis élu député à Lisieux. + +(1820-1830). + + +Quand je fus éliminé du Conseil d'État avec MM. Royer-Collard; Camille +Jordan et Barante, je reçus de tous côtés des témoignages d'une vive +sympathie. La disgrâce volontairement encourue, et qui impose quelques +sacrifices, flatte les amis politiques et intéresse les spectateurs +indifférents. Je résolus de reprendre, à la Faculté des lettres, mon +cours d'histoire moderne. Nous étions à la fin de juillet. Madame +de Condorcet m'offrit de me prêter pour quelques mois une maison de +campagne qu'elle possédait à dix lieues de Paris, près de Meulan. Mes +relations avec elle n'avaient rien d'intime; ses sentiments politiques +différaient beaucoup des miens; elle appartenait, avec passion et _quand +même_, au XVIIIe siècle et à la Révolution; mais c'était un caractère +élevé, un esprit ferme, un coeur généreux et capable d'affection; on +pouvait sans embarras recevoir d'elle un service offert simplement +et pour le seul plaisir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me +proposait, et dans les premiers jours d'août j'étais établi à _la +Maisonnette_, et j'y reprenais mes travaux. + +J'aimais beaucoup dès lors et j'ai toujours beaucoup aimé la vie +publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti sans éprouver un sentiment +de bien-être mêlé à mon regret, comme un homme qui passe d'une +atmosphère chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant. +Dès le premier moment, le séjour de _la Maisonnette_ me plut. Placée +à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux +églises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruinée et changée en +magasin; à droite de la ville, les regards tombaient sur l'_Ile-Belle,_ +toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers, en face, sur +le vieux pont de Meulan, et au delà du pont, sur la vaste et fertile +vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et +modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, +de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières et +au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des +allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du +jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au +delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres +maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal. +J'étais là avec ma femme et mon fils François qui venait d'avoir +cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui +m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus +simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus +paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la +verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le +travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la +mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais +heureux. Quand l'âme est sereine, le coeur plein et l'esprit actif, les +situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes +le bonheur. + +J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux; je trouve, dans une +lettre que j'écrivais à madame Guizot pendant l'une de ces courses, +l'impression que j'y ressentais: «Au premier moment, je prends plaisir à +rentrer, dans le monde et à causer; mais bientôt le dégoût des paroles +inutiles me gagne; il n'y a pire rabâchage que celui qui porte sur les +choses importantes; on entend redire indéfiniment ce qu'on sait; on +redit ce que savent ceux à qui l'on parle; c'est à la fois insipide et +agitant. Dans mon inaction, j'aime mieux la conversation des arbres, +des fleurs, du soleil, du vent. L'homme est infiniment supérieur à +la nature; mais la nature est toujours égale, et inépuisable dans sa +monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester ce qu'elle est; +on n'éprouve point en sa présence ce besoin d'aller en avant qui fait +qu'on s'impatiente ou qu'on se lasse de la société des hommes quand +ils ne le satisfont pas. Qui a jamais trouvé que les arbres devraient +devenir rouges au lieu d'être verts, et que le soleil d'aujourd'hui a +tort de ressembler au soleil d'hier? On n'invoque point là le progrès ni +la nouveauté, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui du monde +en même temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a été donné +de plaire toujours sans jamais changer; immobile, l'homme devient +ennuyeux, et il n'est pas assez fort pour être toujours en mouvement.» + +Au sein de cette vie douce et pleine, les affaires publiques, la part +que j'avais commencé à y prendre, les liens d'opinion et d'amitié que +j'y avais contractés, les espérances que j'y avais conçues pour mon pays +et pour moi-même ne cessaient pourtant pas de me préoccuper fortement. +L'envie me vint de dire tout haut ce que je pensais du nouveau régime de +la France, de ce qu'il était depuis 1814, de ce qu'il devait être pour +tenir sa parole et atteindre son but. Encore étranger aux Chambres, +c'était là pour moi le seul moyen d'entrer en personne dans l'arène +politique et d'y marquer un peu ma place. J'étais parfaitement libre +et à l'âge où la confiance désintéressée dans l'empire de la vérité se +confond avec les honnêtes désirs de l'ambition; je poursuivais le succès +de ma cause en en espérant mon propre succès. Après deux mois de séjour +à _la Maisonnette_, je publiai sous ce titre: _du Gouvernement de la +France depuis la Restauration et du Ministère actuel,_ mon premier écrit +d'opposition contre la politique qui prévalait depuis que le due de +Richelieu, en s'alliant avec le côté droit pour changer la loi des +élections, avait changé aussi le siège et la pente du pouvoir. + +Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai dans la lutte +sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 l'avaient +malheureusement placée. Qui aura, dans le gouvernement de la France, +l'influence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus de 1789, +les classes moyennes élevées à leurs droits ou les classes jadis +privilégiées? La Charte de la Restauration est-elle la conquête de la +société nouvelle ou le triomphe de l'ancien régime, l'accomplissement +légitime et sensé ou le châtiment mérité de la Révolution? + +J'emprunte à une préface que j'ai ajoutée, l'an dernier, à une nouvelle +édition de mon _Cours sur l'Histoire de la Civilisation en France_, +quelques lignes qui sont aujourd'hui, après plus de quarante ans +d'expérience et de réflexion, l'expression fidèle de ma pensée: + +«C'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales, qui a fait +échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir, +soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la +liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont restées séparées, ardentes +à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, l'une aucune +égalité, l'autre aucune supériorité. Prétentions iniques en droit et +vaines en fait. Les hauteurs un peu frivoles de la noblesse n'out pas +empêché la bourgeoisie française de s'élever et de prendre place +au niveau supérieur de l'État. Les jalousies un peu puériles de la +bourgeoisie n'ont pas empêché la noblesse de conserver les avantages +que donnent la notoriété des familles et la longue possession des +situations. Dans toute société qui vit et grandit, il y a un mouvement +intérieur d'ascension et de conquête. Dans toute société qui dure, +une certaine hiérarchie des conditions et des rangs s'établit et se +perpétue. La justice, le bon sens, l'intérêt public, l'intérêt personnel +bien entendu, veulent que, de part et d'autre, on accepte ces faits +naturels de l'ordre social. Les classes diverses n'out pas su avoir, en +France, cette équité habile. Aussi ont-elles, les unes et les autres, +porté pour elles-mêmes et fait porter à leur commune patrie la peine de +leur inintelligent égoïsme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les uns +impertinents, les autres envieux, nobles et bourgeois ont été infiniment +moins libres, moins grands, moins assurés dans leurs biens sociaux +qu'ils n'auraient pu l'être avec un peu plus de justice, de prévoyance +et de soumission aux lois divines des sociétés humaines. Ils n'ont pas +su agir de concert pour être libres et puissants ensemble; ils se sont +livrés et ils ont livré la France aux révolutions.» + +Nous étions loin, en 1820, de cette libre et impartiale appréciation de +notre histoire politique et des causes de nos revers. Rengagés depuis +cinq ans dans l'ornière des anciennes rivalités de classes et des +récentes luttes de révolution, nous étions passionnément préoccupés de +nos échecs et de nos périls du moment, et pressés de vaincre sans nous +inquiéter beaucoup du prix ou des embarras de la victoire. Je soutins +avec ardeur la cause de la société nouvelle telle que la Révolution +l'a faite, ayant l'égalité devant la loi pour premier principe, et les +classes moyennes pour élément fondamental. J'agrandis encore cette +cause déjà si grande en la reportant dans le passé et en retrouvant ses +intérêts et ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. Je +ne veux atténuer ni mes idées ni mes paroles: «Depuis plus de treize +siècles, disais-je, la France contenait deux peuples, un peuple +vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple +vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire +est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été +livrée. Elle s'appelle la Révolution. ..... Le résultat de la Révolution +n'était pas douteux. L'ancien peuple vaincu était devenu le peuple +vainqueur. A son tour, il avait conquis la France. En 1814, il la +possédait sans débat. La Charte reconnut sa possession, proclama que ce +fait était le droit, et donna au droit le gouvernement représentatif +pour garantie. Le Roi se fit, par ce seul acte, le chef des conquérants +nouveaux. Il se plaça dans leurs rangs et à leur tête, s'engageant +à défendre avec eux et pour eux les conquêtes de la Révolution, +qui étaient les leurs. La Charte emportait, sans nul doute, un tel +engagement, car la guerre allait évidemment recommencer. Il était aisé +de prévoir que le peuple vaincu ne se résignerait point à sa défaite. Ce +n'est pas qu'elle le réduisît à subir la condition qu'il avait imposée +jadis. Il retrouvait le droit s'il perdait le privilège, et en tombant +de la domination il pouvait se reposer dans l'égalité. Mais il n'est +pas donné à de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la faiblesse +humaine, et leur raison demeure toujours bien loin en arrière de la +nécessité. Tout ce qui conservait ou rendait aux anciens possesseurs +du privilège une lueur d'espérance, devait les porter à tenter de le +ressaisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire cet effet. Le +privilège avait entraîné le trône dans sa chute; il devait croire +qu'en se relevant le trône, le relèverait. Comment n'en eût-il pas eu +l'espoir? La France de la Révolution en avait la crainte. Mais quand +même les événements de 1814 n'auraient pas amené la Restauration, quand +même la Charte nous serait venue d'une autre source et par une autre +dynastie, le seul établissement du système représentatif, le seul retour +de la liberté auraient remis en lumière et rappelé au combat l'ancien +peuple, le peuple du privilège. Ce peuple existe au milieu de nous; il +vit, parle, circule, agit, influe d'un bout de la France à l'autre. +Décimé et dispersé par la Convention, séduit et contenu par Napoléon, +dès que la terreur ou le despotisme cesse (et ni l'un ni l'autre n'est +durable), il reparaît, prend sa place et travaille à recouvrer celle +qu'il a perdue... Nous avons vaincu l'ancien régime; nous le vaincrons +toujours; mais longtemps encore nous aurons à le combattre. Quiconque +veut en France l'ordre constitutionnel, des élections, des Chambres, une +tribune, la liberté de la presse, toutes les libertés publiques, doit +renoncer à prétendre que, dans cette révélation continuelle et si animée +de toute la société, la contre-révolution demeure muette et inactive.» + +Au moment même où je résumais en termes si absolus et si vifs la +situation que la Révolution, la Restauration et la Charte faisaient à +la France, je pressentais qu'on pourrait abuser, au profit des passions +révolutionnaires, de mes idées ou de mon langage, et pour les renfermer +dans de justes limites, je me hâtais d'ajouter: «En disant que, depuis +l'origine de notre monarchie, la lutte de deux peuples agite la France, +et que la Révolution n'a été que le triomphe de vainqueurs nouveaux sur +les anciens maîtres du pouvoir et du sol, je n'ai point entendu établir +une filiation historique, ni supposer que le double fait de la conquête +et de la servitude s'est perpétué, constant et identique, à travers +les siècles. Une telle assertion serait évidemment démentie par les +réalités. Dans ce long espace de temps, les vainqueurs et les vaincus, +les possesseurs et les possessions, les deux races enfin se sont +rapprochées, déplacées, confondues; elles ont subi, dans leur existence +et dans leurs relations, d'innombrables vicissitudes. La justice, dont +la complète absence anéantirait aussitôt la société, s'est introduite +dans les effets de la force. Elle a protégé les faibles, contenu les +puissants, réglé leurs rapports, substitué progressivement de l'ordre à +la violence, de l'égalité à l'oppression. Elle a fait la France enfin +telle que le monde l'a vue, avec son immense gloire et ses époques de +repos. Mais il n'en est pas moins vrai que, durant treize siècles, par +le résultat de la conquête et de la féodalité, la France a toujours +renfermé deux situations, deux classes sociales, profondément diverses +et inégales, qui ne se sont point amalgamées ni placées, l'une envers +l'autre, dans un état d'union et de paix, qui n'ont cessé enfin de +lutter, celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour retenir le +privilège. C'est là notre histoire. C'est en ce sens que j'ai parlé de +deux peuples, de vainqueurs et de vaincus, d'amis et d'ennemis, et de +la guerre, tantôt publique et sanglante, tantôt intérieure et purement +politique, que se sont faite ces deux grands intérêts.» + +En relisant aujourd'hui ces pages et tout mon livre de 1820, j'en reçois +une impression que je tiens à constater. A considérer les choses au fond +et en elles-mêmes, comme historien et comme philosophe, je n'y trouve à +peu près rien à reprendre; je persiste à penser que les idées générales +y sont justes, les grands faits sociaux bien appréciés, les personnages +politiques bien compris et peints avec vérité. Comme acte et polémique +de circonstance, l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je n'y tiens +pas assez de compte des difficultés et des nuances; je tranche trop +fortement les situations et les partis; j'exige trop des hommes; je +n'ai pas assez de tempérance, de prévoyance, ni de patience. L'esprit +d'opposition me dominait trop exclusivement. + +Je ne tardai pas, même alors et peut-être à cause du succès que +j'obtins, à m'en douter un peu moi-même. J'ai peu de goût naturel pour +l'opposition, et plus j'ai avancé dans la vie, plus j'ai trouvé que +c'était un rôle à la fois trop facile et trop périlleux. Il n'y faut +pas un grand mérite pour réussir, et il y faut beaucoup de vertu pour +résister aux entraînements du dehors et à ses propres fantaisies. En +1820, je n'avais encore pris au gouvernement qu'une part indirecte et +secondaire; pourtant j'avais déjà le sentiment de la difficulté de +gouverner, et quelque répugnance à l'aggraver en attaquant le pouvoir +chargé d'y suffire. Une autre vérité commençait aussi dès lors à +m'apparaître: dans nos sociétés modernes, quand la liberté s'y déploie, +la lutte est trop inégale entre ceux qui gouvernent et ceux qui +critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau et une +responsabilité sans limite; on ne leur passe rien: aux autres, une +entière liberté sans responsabilité; de leur part, on accepte ou l'on +tolère tout. Telle est, du moins chez nous, dès que nous sommes libres, +la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti +moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et +sans aucun retour personnel, que j'en ai, d'abord entrevu l'inique et +nuisible rigueur. + +Par instinct plutôt que par une intention réfléchie et précise, le désir +me vint, après avoir fait acte d'opposition déclarée, de prouver que +l'esprit de gouvernement ne m'était pas étranger. Des hommes sensés +inclinaient à penser que du système représentatif il ne pouvait sortir, +chez nous du moins et dans l'état où la Révolution avait laissé la +France, un vrai gouvernement, et que nos ardeurs pour les institutions +libres n'étaient propres qu'à énerver le pouvoir et à livrer la société +à l'anarchie. Les temps révolutionnaires et les temps impériaux nous +avaient naturellement légué cette idée; la France n'avait connu la +liberté politique que par les révolutions et l'ordre que par le +despotisme; leur harmonie paraissait une chimère. J'entrepris d'établir, +non-seulement que cette chimère des grands coeurs pouvait devenir une +réalité, mais qu'il dépendait de nous de la réaliser, car le régime +fondé par la Charte contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens +essentiels de gouvernement régulier et d'opposition efficace que +pouvaient souhaiter les sincères amis du pouvoir et de la liberté. Mon +ouvrage _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel +de la France,_ publié en 1821, fut tout entier consacré à ce dessein. + +Je ne fis là point de politique théorique et générale; j'en écartai même +expressément l'idée: «Peut-être, disais-je dans ma préface, aborderai-je +un jour, sur la nature et les principes du gouvernement constitutionnel, +des questions plus générales et d'un intérêt pressant, bien que leur +solution soit étrangère à la politique active, aux choses et aux hommes +du moment. Je ne veux parler aujourd'hui que du système actuel du +pouvoir et des vrais moyens de gouverner notre bonne et belle patrie.» +Tout novice et doctrinaire que j'étais alors, je n'avais garde de penser +que les mêmes maximes et les mêmes procédés de gouvernement fussent bons +partout, ni que tous les peuples et tous les siècles dussent être, au +même moment, jetés dans le même moule. Je me renfermais soigneusement +dans mon temps et dans mon pays, m'appliquant à montrer quels efficaces +moyens de gouvernement étaient déposés dans les vrais principes et le +jeu régulier des institutions que la France tenait de la Charte, et +comment on pouvait les pratiquer avec succès, dans le légitime intérêt +et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens d'opposition, le +même travail, convaincu et voulant convaincre les adversaires de la +politique alors dominante qu'on pouvait contrôler l'autorité sans la +détruire, et user des droits de la liberté sans ébranler les bases de +l'ordre établi. C'était mon ardente préoccupation d'élever la politique +hors de l'ornière révolutionnaire, et de faire pénétrer au sein du +régime constitutionnel des idées de légale et forte conservation. + +Trente-six ans se sont écoulés. Dans ce long intervalle, j'ai pris part, +pendant dix-huit ans, au travail de ma génération pour la fondation +d'un gouvernement libre. J'en ai quelque temps porté le poids. Ce +gouvernement a été renversé. J'ai ainsi éprouvé moi-même l'immense +difficulté et subi le douloureux insuccès de cette grande entreprise. +Pourtant, et je le dis sans hésitation sceptique comme sans modestie +affectée, je relis aujourd'hui ce que j'ai écrit en 1821, sur les moyens +de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, avec +une satisfaction presque sans mélange. J'exigeais beaucoup du +pouvoir, mais rien, je crois, qu'il ne lui fût possible et nécessaire +d'accomplir. Et malgré ma jeune confiance, je ne méconnaissais point, +même alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au succès: «Je n'ai +point dessein, disais-je, de tout imputer, de tout demander au pouvoir +lui-même. Je ne lui dirai pas, comme on le fait souvent;--Soyez juste, +sage, ferme, et ne vous inquiétez de rien.--Le pouvoir n'est pas libre +d'être ainsi excellent à lui tout seul. Il ne fait pas la société, il la +trouve; et si la société est impuissante à le seconder, si des principes +anarchiques la possèdent, si elle renferme en son propre sein les causes +de la dissolution, le pouvoir aura beau faire; il n'est pas donné à la +sagesse humaine de sauver un peuple qui ne concourt pas lui-même à son +salut.» + +Pendant que je publiais, contre l'attitude et les tendances du cabinet, +ces deux attaques, les conspirations et les procès politiques éclataient +de jour en jour et amenaient leurs tragiques conséquences. J'ai déjà +dit ce que je pensais des complots de cette époque, et pourquoi je les +trouvais aussi mal fondés que mal conduits, sans motifs légitimes comme +sans moyens efficaces. Mais en les réprouvant, j'étais ému du sincère +et courageux dévouement de tant d'hommes, la plupart très-jeunes, qui +prodiguaient; pour une cause qu'à tort ils croyaient bonne, les trésors +de leur âme et de leur vie. Parmi les épreuves que nous impose notre +temps, je n'en connais guère de plus pénible que celle des sentiments +combattus, et ces perplexités entre le blâme et l'estime, la réprobation +et la sympathie, que j'ai tant de fois ressenties en assistant aux actes +de tant de mes contemporains. J'aime l'harmonie et la clarté dans les +âmes comme dans les sociétés humaines, et nous vivons à une époque de +confusion et d'obscurité morale comme sociale. Combien d'hommes j'ai +connus qui, doués de belles qualités, auraient mené dans d'autres temps +une vie droite et simple, et qui, de nos jours, ont erré à travers les +problèmes et les ténèbres de leur propre pensée, ambitieux turbulents ou +fanatiques aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir en +repos! Dès 1820, quoique jeune encore moi-même, je déplorais cette +perturbation des esprits et des destinées, presque aussi triste à +contempler que funeste à subir; mais, en la déplorant, j'avais des +alternatives de jugement sévère et d'émotion indulgente; et sans +chercher à désarmer le pouvoir dans sa légitime défense, je ressentais +un profond désir de lui inspirer, envers de tels adversaires, une +généreuse et prudente équité. + +Un sentiment vrai ne se résigne pas à se croire impuissant. Les +deux écrits que je publiai en 1821 et 1822, intitulés l'un, _Des +Conspirations et de la Justice_ _politique_, l'autre, _De la Peine de +mort en matière politique_, ne furent point, de ma part, des actes +d'opposition; je m'appliquai à leur retirer ce caractère. Pour en +marquer avec précision le sens et le but, il me suffira d'en rappeler +les deux épigraphes; je plaçai en tête du premier ces paroles du +prophète Isaïe: «Ne dites point _conjuration_ toutes les fois que ce +peuple dit _conjuration_;» et en tête du second celles de saint Paul: «O +sépulcre, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon?» J'avais à +coeur de convaincre le pouvoir lui-même que la bonne politique comme la +vraie justice lui conseillaient de rendre les procès politiques et les +exécutions capitales très-rares, et qu'en déployant, contre tous les +faits qui pouvaient la provoquer, toute la rigueur des lois, il se +créait bien plus de périls qu'il n'en écartait. Le sentiment public +était d'accord avec le mien: les hommes sensés et indépendants, +étrangers aux passions des partis engagés dans la lutte, trouvaient, +comme moi, qu'il y avait excès dans l'action de la police au milieu des +complots, excès dans le nombre et l'âpreté des poursuites, excès dans +l'application des peines légales. Je pris grand soin de renfermer ces +plaintes dans leurs justes limites, d'en écarter toute comparaison +injurieuse, toute prétention à des réformes soudaines, et de ne point +contester au pouvoir ses armes nécessaires. En traitant des questions +nées au sein des plus violents orages, je voulais les porter dans une +région haute et sereine, convaincu que, de là seulement, mes idées et +mes paroles auraient quelque chance d'être efficaces. Elles reçurent +la sanction d'un allié plus puissant que moi. La Cour des pairs, qui +commença alors à prendre, dans le jugement des procès politiques, la +place que lui assignait la Charte, mit sur-le-champ la vraie justice et +la bonne politique en pratique. Rare et beau spectacle que celui d'une +grande assemblée essentiellement politique dans son origine et dans +sa composition, fidèle soutien du pouvoir, et pourtant constamment +soigneuse, non-seulement d'élever la justice au-dessus des passions du +moment, mais encore d'apporter, dans l'appréciation et la punition des +crimes politiques, l'intelligente équité qui peut seule satisfaire la +raison du philosophe et la charité du chrétien. Et dans l'honneur de ce +spectacle, une part revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement +ne tentèrent jamais de porter à l'indépendance et à l'impartialité de +la Cour des pairs aucune atteinte, mais qui ne se permirent pas de s'en +plaindre. Après le mérite d'être eux-mêmes et de leur propre mouvement +justes et sages, c'en est un réel, pour les puissants de la terre, +d'accepter sans résistance et sans murmure le bien qu'ils n'ont pas été +les premiers à pratiquer. + +J'ai vécu dans un temps de complots et d'attentats politiques, dirigés +tantôt contre des pouvoirs auxquels j'étais étranger et même opposant, +tantôt contre des pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les +conspirateurs tantôt impunis, tantôt frappés avec toute la rigueur des +lois. Je demeure convaincu que, dans l'état actuel des esprits, des +coeurs et des moeurs, la peine de mort est contre de tels actes une +mauvaise arme, qui blesse grièvement les pouvoirs empressés à s'en +servir pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et préventive +manque à cette peine; elle effraye et détourne des complots bien des +gens qui seraient tentés d'y entrer. Mais à côté de ce salutaire effet, +elle en produit d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des +motifs et des dispositions qui ont poussé les hommes aux actes qu'elle +punit, elle frappe du même coup le pervers et le rêveur, l'ambitieux +déréglé et le fanatique dévoué; et par cette grossière confusion elle +offense plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle irrite +encore plus qu'elle n'effraye; elle émeut de pitié les spectateurs +indifférents, et apparaît aux intéressés comme un acte de guerre qui +revêt faussement les formes d'un arrêt de justice. L'intimidation +qu'elle inspire d'abord s'affaiblit de jour en jour, tandis que la haine +et la soif de vengeance qu'elle sème dans les coeurs s'enveniment et se +répandent. Et un jour arrive où le pouvoir qui s'est cru sauvé se +voit assailli par des ennemis bien plus nombreux et plus acharnés que +n'étaient ceux dont il s'est défait. + +Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, où, pour les délits +purement politiques, les peines du bannissement et de la déportation, +bien graduées et sérieusement appliquées, seront, en droit comme en +fait, substituées à la peine de mort. En attendant, je compte parmi les +meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vivement réclamé, à ce sujet, +la vraie justice et la bonne politique dans un temps où elles étaient +compromises par les passions des partis et les périls du pouvoir. + +Ces quatre ouvrages, publiés coup sur coup dans l'espace de deux +ans, frappèrent assez vivement l'attention publique. Tous les hommes +considérables de l'opposition dans les Chambres m'en remercièrent comme +d'un service rendu à la cause de la France et des institutions libres: +«Vous gagnez, sans nous, des batailles pour nous,» me dit le général +Foy. M. Royer-Collard, en me faisant, sur le premier de ces écrits (_Du +Gouvernement de la France depuis la Restauration_), quelques objections, +ajoutait: «Votre livre est plein de vérités; on les y ramasse à la +pelle.» Je reproduis sans embarras ces témoignages d'une approbation +sérieuse: quand on agit sérieusement, quoi qu'on fasse, mesures +politiques, discours ou livres, il faut réussir et atteindre à son but; +l'éloge vaut beaucoup quand il donne la certitude du succès. Cette +certitude une fois acquise, je ne fais nul cas des compliments; un peu +de puérilité et de ridicule s'y mêle toujours; la sympathie sans phrases +a seule un charme vrai et digne. J'avais quelque droit de mettre quelque +prix à celle qu'on me témoignait dans l'opposition, car je n'avais rien +fait pour plaire aux passions, ni pour ménager les préjugés et les +arrière-pensées qui fermentaient dans les rangs extrêmes du parti; +j'avais aussi franchement soutenu la royauté que combattu le cabinet, et +il était clair que je ne voulais pas plus livrer la maison de Bourbon +que la Charte à leurs divers ennemis. + +Deux occasions me vinrent bientôt de m'expliquer, à ce sujet, d'une +façon encore plus personnelle et plus précise. En 1821, peu après +la publication de mon _Essai sur les conspirations et la justice +politique_, l'un des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit et +d'honneur, mais passionnément engagé dans les sociétés secrètes, cet +héritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de +liberté, vint me voir et me témoigna avec chaleur sa reconnaissante +approbation. Les plus hardis conspirateurs sont charmés, quand le péril +éclate, de se mettre à couvert derrière les principes de justice et +de modération que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous +causâmes librement de toutes choses. Près de me quitter, mon visiteur +me prenant vivement le bras, me dit: «Soyez donc des +nôtres!--Qu'appelez-vous _des vôtres?_--Entrez avec nous dans +la Charbonnerie; c'est la seule force efficace pour renverser un +gouvernement qui nous humilie et nous opprime.--Vous vous trompez +sur mon compte; je ne me sens ni humilié, ni opprimé, ni moi, ni mon +pays.--Que pouvez-vous donc espérer de ces gens-là?--Il ne s'agit pas +d'espérances; je veux garder ce que nous possédons: nous avons tout ce +qu'il faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre. Le pouvoir +actuel méritera peut-être souvent, et, à mon avis, il mérite en ce +moment d'être combattu, mais pas du tout d'être renversé; il n'a rien +fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et +nous avons assez d'armes légales et publiques pour le redresser en le +combattant. Je ne veux ni de votre but, ni de vos moyens; vous nous +ferez à tous, comme à vous-même, beaucoup de mal sans réussir; et si +vous réussissiez, ce serait encore pis.» Il me quitta sans humeur, car +il me portait de l'amitié, mais pas le moins du monde ébranlé dans sa +passion de sociétés secrètes et de complots. C'est une fièvre dont on +ne guérit pas quand on lui a livré son âme, et un joug dont on ne +s'affranchit pas quand on l'a longtemps subi. + +Un peu plus tard, en 1822, quand les écrits que je viens de rappeler +eurent produit leur effet, je reçus la visite de M. Manuel. Nous nous +rencontrions quelquefois chez des amis communs, et nous vivions en bons +rapports, mais sans aucune intimité. Il venait évidemment m'en offrir et +en chercher davantage. Avec une franchise dans laquelle la nature un peu +étroite de son esprit avait peut-être autant de part que la fermeté de +ses résolutions, il passa promptement des compliments aux confidences, +et en se félicitant de mon opposition, il me laissa voir toute la portée +de la sienne. Il ne croyait ni à la Restauration, ni à la Charte, tenait +la maison de Bourbon pour incompatible avec la France de la Révolution, +et regardait un changement de dynastie comme la conséquence nécessaire +du changement de l'état social. Il amena dans le cours de l'entretien la +mort récente de l'empereur Napoléon, la sécurité qui en résultait +pour la paix européenne, et le nom de Napoléon II comme une solution +possible, probablement la meilleure, des problèmes de notre avenir. Tout +cela fut dit en termes mesurés, mais clairs, sans détour comme +sans passion, et avec l'intention marquée de voir à quel point je +repousserais ou j'admettrais de telles perspectives. Je ne m'attendais +ni à la visite, ni à la conversation; mais je ne m'y refusai point, ne +me flattant guère d'attirer à moi M. Manuel, mais n'ayant nulle envie +de me cacher de lui: «Loin de croire, lui dis-je, qu'un changement de +dynastie soit nécessaire à la France, je le regarderais comme un grand +mal et un grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satisfaite +aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte toutes les garanties +que réclament ses intérêts et ses voeux légitimes. Je ne crains point la +contre-révolution; nous avons contre elle la puissance du droit comme +celle du fait, et si l'on était jamais assez fou pour la tenter, nous +serions assez forts pour l'arrêter. Ce qui importe aujourd'hui à la +France, c'est d'expulser l'esprit révolutionnaire qui la tourmente +encore, et de pratiquer le régime libre dont elle est en possession. La +maison de Bourbon convient très-bien à ce double besoin du pays. +Son gouvernement est antirévolutionnaire par nature et libéral par +nécessité. Je redouterais beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant +l'ordre, serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez révolutionnaire +pour se dispenser d'être libéral. J'aurais peur que le pays ne s'y +prêtât trop aisément. Nous avons besoin d'être un peu inquiets sur nos +intérêts pour apprendre à garder nos droits. Sous le gouvernement de la +maison de Bourbon, nous nous sentons obligés en même temps au respect et +à la vigilance. L'un et l'autre sentiment nous sont bons. Je ne sais ce +qui nous arriverait si l'un ou l'autre venait à nous manquer.» + +M. Manuel n'insista point. Il avait trop de sens pour se plaire aux +paroles inutiles. Nous continuâmes quelque temps à causer sans discuter, +et nous nous séparâmes, pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais +persuadés l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en commun. + +En même temps que je publiais ces divers écrits, je préparais mon cours +d'histoire moderne, que j'ouvris en effet le 7 décembre 1820. Décidé à +user des deux moyens d'influence qui s'offraient à moi, l'enseignement +public et la presse, j'en usai pourtant très-différemment. J'écartai de +mon cours toute allusion aux circonstances, au système et aux actes +du gouvernement; je m'interdis toute pensée d'attaque ou seulement de +critique, tout souvenir des affaires et des luttes du moment. Je me +renfermai scrupuleusement dans la sphère des idées générales et des +faits anciens. L'indépendance intellectuelle est le droit de la +science; elle le perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition +politique. Pour que les libertés diverses se déploient efficacement, il +faut qu'elles restent chacune dans son domaine; leur retenue fait leur +force comme leur sûreté. + +En m'imposant cette règle de conduite, je n'en éludai point la +difficulté. Je pris pour sujet de mon cours l'histoire des anciennes +institutions politiques de l'Europe chrétienne, et des origines du +gouvernement représentatif dans les divers États où il a été tenté, +avec ou sans succès. Je touchais de bien près, dans un tel sujet, aux +embarras flagrants de cette politique contemporaine dont j'étais résolu +à me tenir loin. Mais j'y trouvais aussi l'occasion naturelle de +poursuivre, par les seules voies de la science, le double but que je +me proposais. Je voulais combattre les théories révolutionnaires, et +rappeler, sur le passé de la France, l'intérêt et le respect. Nous +sortions à peine de la plus violente lutte contre cette ancienne société +française, notre berceau séculaire; nous avions encore le coeur plein, +envers elle, de colère ou d'indifférence, et l'esprit confusément imbu +des idées, vraies ou fausses, sous lesquelles elle avait succombé. +Le jour était venu de déblayer cette arène couverte de ruines, et de +substituer, en pensée comme en fait, l'équité à l'hostilité, et les +principes de la liberté aux armes de la révolution. On ne construit pas +un édifice avec des machines de guerre; on ne fonde pas un régime libre +avec des préventions ignorantes et des haines acharnées. Je rencontrais +à chaque pas, dans mon cours, les grands problèmes d'organisation +sociale au nom desquels les classes et les partis divers venaient de se +porter de si rudes coups, la souveraineté du peuple et le droit divin, +la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie, l'unité +ou la division des pouvoirs, les divers systèmes d'élection, de +constitution et d'action des assemblées appelées à concourir au +gouvernement. J'abordai toutes ces questions avec le ferme dessein de +passer au crible les idées de notre temps, et de séparer les ferments +ou les rêveries révolutionnaires des progrès de justice et de liberté +conciliables avec les lois éternelles de l'ordre social. A côté de ce +travail philosophique, j'en poursuivis un autre spécialement historique: +je m'appliquai à mettre en lumière les efforts intermittents, mais +toujours renaissants, de la société française, pour sortir du chaos au +sein duquel elle était née, tantôt la lutte, tantôt l'accord de ses +divers éléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple, +dans les diverses phases de cette rude destinée, et le développement +glorieux, bien que très-incomplet, de la civilisation française, telle +que la Révolution française l'a recueillie à travers tant de combats et +de vicissitudes. J'avais à coeur de faire rentrer la vieille France dans +la mémoire et l'intelligence des générations nouvelles; car il y avait +aussi peu de sens que de justice à renier ou à dédaigner nos pères au +moment où nous faisions, en nous égarant beaucoup à notre tour, un pas +immense dans les mêmes voies où, depuis tant de siècles, ils avaient +eux-mêmes marché. + +J'exposais ces idées devant des auditeurs la plupart assez peu disposés +à les accueillir, ou seulement à y prendre intérêt. Le public qui +suivait alors mon cours était bien moins nombreux et moins varié qu'il +ne le fut quelques années plus tard. Il se composait surtout de jeunes +gens, élèves des diverses écoles savantes, et de quelques groupes de +curieux, amateurs des grandes études historiques. Les uns n'étaient +point préparés à celles que je leur offrais, et manquaient des +connaissances préalables qui les leur auraient fait goûter. Chez +beaucoup d'autres, les préjugés et les idées du XVIIIe siècle et de la +Révolution, en matière de philosophie politique ou d'histoire, étaient +déjà à l'état de ces habitudes d'esprit froidement invétérées qui +n'admettent plus la discussion et n'écoutent qu'avec indifférence ou +méfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, et parmi ceux-ci se +trouvaient les esprits les plus actifs et les plus ouverts, étaient plus +ou moins engagés dans les sociétés secrètes, les menées hostiles, les +complots, et j'étais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. J'avais +ainsi bien des obstacles à surmonter et bien des conversions à faire +pour attirer dans les voies où je marchais le petit public qui venait +m'écouter. + +Mais il y a toujours, dans un public français, quelles que soient ses +préventions, une élasticité intellectuelle, un goût pour le mouvement +d'esprit et pour les idées nouvelles hardiment présentées, et une +certaine équité généreuse qui le disposent à la sympathie, même +avant qu'il ne donne son adhésion. J'étais en même temps libéral et +antirévolutionnaire, dévoué aux principes fondamentaux de la nouvelle +société française, et animé, pour la vieille France, d'un respect +affectueux; je combattais des idées qui formaient la foi politique de +la plupart de mes auditeurs; j'en exposais d'autres qui leur étaient +suspectes, même quand elles leur semblaient justes; il y avait en moi, +pour eux, des obscurités, des contradictions, des perspectives qui +les étonnaient et les faisaient hésiter à me suivre. Pourtant ils +me sentaient sérieux et sincère; ils étaient de jour en jour +plus convaincus que mon impartialité historique n'était pas de +l'indifférence, ni ma foi politique de la réaction vers l'ancien régime, +ni mon opposition à toute menée subversive de la complaisance pour +le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de mes auditeurs: +quelques-uns, et des plus distingués, venaient décidément à moi; +d'autres entraient en doute sur la vérité de leurs théories et l'utilité +de leurs pratiques conspiratrices; presque tous prenaient en goût +l'appréciation équitable du passé, et en estime l'opposition patiente et +légale dans le présent. L'esprit révolutionnaire, dans cette jeune et +vive portion du public, était visiblement en déclin; non par scepticisme +et apathie, mais parce que d'autres idées, d'autres sentiments lui +disputaient la place dans les âmes, et l'en expulsaient en s'y +établissant. + +Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon cours pour dangereux, +et le 12 octobre 1822, l'abbé Frayssinous, que, peu de mois auparavant, +M. de Villèle avait fait faire grand maître de l'Université, en ordonna +la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, et je ne m'en étonne pas +aujourd'hui. Mon opposition au cabinet était très-publique, et quoique +mon enseignement y demeurât complètement étranger, bien des gens ne +séparaient pas aussi nettement que moi, dans leurs impressions, mes +leçons sur l'histoire des temps anciens et mes écrits contre la +politique du moment. Je n'en demeure pas moins convaincu que, dans cette +mesure, le gouvernement se trompa, et à son propre détriment. Dans la +lutte qu'il soutenait contre l'esprit révolutionnaire, les idées +que propageait mon enseignement lui étaient plus salutaires que mon +opposition par la presse ne pouvait lui être embarrassante, et elles +apportaient plus de force à la monarchie que mes critiques sur des +questions ou des situations de circonstance n'en pouvaient ôter au +cabinet. Mais mon libre langage importunait les aveugles partisans du +pouvoir absolu, dans l'Église ou dans l'État, et l'abbé Frayssinous, +esprit court et caractère faible dans son honnêteté, obéissait avec +plus d'inquiétude que de regret à des influences dont il redoutait les +emportements, mais qu'au fond il ne blâmait pas. + +Dans la scission des partis monarchiques, celui que j'avais combattu +s'engageait de plus en plus dans des voies exclusives et violentes. Mon +cours fermé, toute influence politique un peu prochaine me devenait +impossible. Pour lutter, hors de l'enceinte des Chambres, contre le +système qui prévalait, il fallait ou conspirer, ou descendre à une +opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne +me convenaient; je renonçai complètement aux luttes de parti, même +philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de +servir encore ma cause, dans les esprits et dans l'avenir. + +Ce qu'il y a de plus difficile et pourtant de plus nécessaire dans +la vie publique, c'est de savoir, à certains moments, se résigner à +l'immobilité sans renoncer au succès, et attendre sans désespérer, +quoique sans agir. + +Ce fut à cette époque que je m'adonnai sérieusement à l'étude de +l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont +fondées. Passionnément préoccupé de l'avenir politique de ma patrie, +je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles +erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions +prudentes un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un +gouvernement libre. + +Quand on compare attentivement l'histoire et le développement social de +la France et de l'Angleterre, on ne sait si c'est des ressemblances ou +des différences qu'on doit être plus frappé. Jamais deux nations, +avec des origines et des situations fort diverses, n'ont été plus +profondément mêlées dans leurs destinées, et n'ont exercé l'une sur +l'autre, par les relations tantôt de la guerre, tantôt de la paix, +une plus constante influence. Une province de la France a conquis +l'Angleterre; l'Angleterre a possédé longtemps plusieurs provinces de la +France; et, au sortir de cette lutte nationale, déjà les institutions +et le sens politique des Anglais étaient, pour les esprits les plus +politiques entre les Français, pour Louis XI et Philippe de Comines, +par exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chrétienté, les deux +peuples ont suivi des drapeaux religieux divers; mais cette diversité +même est devenue entre eux une nouvelle cause de contact et de mélange. +C'est en Angleterre que les protestants français, c'est en France que +les catholiques anglais persécutés ont cherché et trouvé un asile. Et +quand les rois ont été proscrits à leur tour, c'est en France que le roi +d'Angleterre, c'est en Angleterre que le roi de France se sont réfugiés, +et c'est après un long séjour dans ce refuge que Charles II au XVIIe +siècle, et Louis XVIII au XIXe, sont rentrés dans leurs États. Les deux +nations, ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des deux +nations ont eu tour à tour la fantaisie de s'emprunter mutuellement +leurs idées, leurs moeurs, leurs modes. Au XVIIe siècle, c'était la cour +de Louis XIV qui donnait le ton à l'aristocratie anglaise. Au XVIIIe, +c'était à Londres que Paris allait chercher des modèles. Et quand on +s'élève au-dessus de ces incidents de l'histoire pour considérer les +grandes phases de la civilisation des deux pays, on reconnaît qu'à +d'assez longs intervalles dans le cours des siècles, ils ont suivi à +peu près la même carrière, et que les mêmes tentatives et les mêmes +alternatives d'ordre et de révolution, de pouvoir absolu et de liberté, +se sont produites chez tous les deux, avec des coïncidences singulières +en même temps qu'avec de profondes diversités. + +C'est donc une vue bien superficielle et bien erronée que celle des +personnes qui regardent la société française et la société anglaise +comme si essentiellement différentes qu'elles ne sauraient puiser l'une +chez l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imitation +factice et stérile. Rien n'est plus démenti par l'histoire vraie et plus +contraire à la pente naturelle des deux pays. Leurs rivalités mêmes +n'ont jamais rompu les liens, apparents ou cachés, qui existent entre +eux, et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent +ou qu'ils s'en défendent, ils ne peuvent pas ne pas influer puissamment +l'un sur l'autre; leurs idées, leurs moeurs, leurs institutions se +pénètrent et se modifient mutuellement, comme par une invincible +nécessité. + +Je n'hésite pas cependant à le reconnaître: dans notre travail +d'organisation politique, nous avons quelquefois fait à l'Angleterre des +emprunts trop complets et trop précipités. Nous n'avons pas toujours +tenu assez de compte du caractère propre et des conditions spéciales de +la société française. La France a grandi et prospéré sous l'influence +de la royauté, secondant le mouvement d'ascension des classes moyennes; +l'Angleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, prenant +sous sa garde les libertés du peuple. De telles différences sont trop +profondes pour disparaître, même dans la puissante uniformité de la +civilisation moderne. Nous les avons trop oubliées. C'est l'écueil des +innovations accomplies au nom d'idées générales et de grands exemples +qu'elles ne font pas, aux faits réels et nationaux, leur légitime part. +Mais comment n'aurions-nous pas donné sur cet écueil? Dans le cours de +sa longue longue vie, l'ancienne France a fait à plusieurs reprises de +grands efforts pour arriver à un gouvernement libre. Ses plus puissantes +influences ont, les unes résisté, les autres échoué dans ce travail; ses +meilleures institutions ne se sont point prêtées aux transformations +nécessaires, et sont demeurées politiquement inefficaces. Et pourtant, +par un juste sentiment de son honneur et de son intérêt, la France n'a +pas cessé de prétendre à un vrai et durable régime de garanties et de +libertés politiques. Elle le réclamait, elle le voulait en 1789. Par +quelles voies le chercher? A quelles institutions le demander? Tant +de fois déçue dans ses espérances et ses tentatives au dedans, elle a +cherché au dehors des leçons et des modèles. Grande difficulté de plus +dans une oeuvre déjà si difficile, mais difficulté inévitable et imposée +par la nécessité. + +J'étais loin de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujourd'hui les +obstacles qui nous attendaient dans notre travail d'organisation +constitutionnelle; mais j'avais le sentiment que nos devanciers de 1789 +avaient beaucoup trop dédaigné l'ancienne France, ses éléments sociaux, +ses traditions, ses moeurs, et que, pour ramener dans notre patrie +l'harmonie avec la liberté, il fallait tenir plus de compte de son +passé. En même temps donc que je mettais sous les yeux du public +français l'histoire et les monuments originaux des institutions et +des révolutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans l'étude et +l'exposition de l'ancienne société française, de ses origines, de ses +lois, des phases diverses de son développement. J'avais également +à coeur de nous approprier les enseignements d'une grande histoire +étrangère, et de ranimer, parmi nous, le goût avec l'intelligence de +notre propre histoire. + +Mes travaux étaient certainement en harmonie avec les instincts et les +besoins du temps, car ils furent accueillis et secondés par le mouvement +général qui éclata dans le public et autour de ce gouvernement si +contesté. C'est l'heureux naturel de l'esprit français qu'il change +aisément de route sans se ralentir. Il est singulièrement flexible, +élastique et fécond. Un obstacle l'arrête, il s'ouvre une autre voie; +des entraves le gênent, il apprend à marcher en les portant; on le +comprime sur un point, il s'écarte et rebondit ailleurs. Le gouvernement +du côté droit restreignait dans un plus petit cercle et rendait plus +difficiles la vie et l'action politique; la génération qui entrait à ce +moment dans le monde chercha, non pas tout à fait en dehors, mais à +côté de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfaction de +ses désirs; la littérature, la philosophie, l'histoire, la poésie, la +critique, prirent un nouvel et puissant essor. Pendant qu'une réaction +naturelle et malheureuse ramenait dans l'arène le XVIIIe siècle avec ses +vieilles armes, le XIXe siècle se déploya avec ses idées, ses tendances, +sa physionomie originales. Je ne cite point de noms propres: ceux qui +méritent de n'être pas oubliés n'ont pas besoin qu'on les rappelle; +c'est le caractère général du mouvement intellectuel de cette époque +que je tiens à mettre en lumière. Ce mouvement ne se portait plus +exclusivement ni directement sur la politique, et pourtant c'était de la +politique qu'il émanait: il était littéraire et philosophique; la pensée +humaine, se dégageant des intérêts et des luttes du jour, se lançait, +par toutes les voies, à la recherche et à la jouissance du vrai et du +beau; mais c'était de la liberté politique que lui venait l'impulsion +première, et l'espoir d'un régime libre se laissait clairement entrevoir +dans ses plus abstraits travaux comme dans ses plus poétiques élans. +En fondant en 1827, mes amis et moi, l'un des principaux recueils +périodiques de ce temps, la _Revue française_, nous lui donnâmes pour +épigraphe ce vers d'Ovide: + + Et quod nune ratio est, impetus ante fuit; + «Ce qui est maintenant de la raison a été d'abord un élan passionné.» + +Nous exprimions ainsi avec vérité l'esprit dominant autour de nous, et +notre propre disposition. La _Revue française_ était consacrée à la +philosophie, à l'histoire, à la critique littéraire, aux études morales +et savantes; et pourtant elle était animée et pénétrée du grand souffle +politique qui, depuis quarante ans, agitait la France. Nous nous +déclarions différents de nos devanciers de 1789, étrangers à +leurs passions et point asservis à leurs idées, mais héritiers et +continuateurs de leur oeuvre. Nous entreprenions de ramener la nouvelle +société française à des principes plus purs, à des sentiments plus +élevés et plus équitables, à des bases plus solides; mais c'était bien +à elle, à l'accomplissement de ses légitimes espérances et à +l'affermissement de ses libertés qu'appartenaient nos voeux et nos +travaux. + +Un autre recueil commencé en 1824 et plus populaire que la _Revue +française_, le _Globe_ portait dans une polémique plus vive et plus +variée le même caractère. De jeunes doctrinaires, associés à d'autres +écrivains de la même génération et animés, à cette époque, du même +esprit, quoique avec des idées premières et des tendances dernières +très-différentes, en étaient les rédacteurs habituels. En philosophie, +le spiritualisme, en histoire une curiosité intelligente, impartiale et +même sympathique pour les temps anciens et les divers états des sociétés +humaines, en littérature le goût de la nouveauté, de la variété, de la +liberté, de la vérité, même sous ses formes les plus étrangères et +dans ses plus grossiers mélanges, c'était là leur drapeau. Ils le +défendaient, ou plutôt ils le portaient en avant avec l'ardeur et +l'orgueil de la jeunesse, prenant à leurs tentatives de réforme +philosophique, historique, poétique, critique, ce plaisir à la fois +personnel et désintéressé qui est la plus douce récompense de l'activité +intellectuelle, et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop +vaste et trop facile succès. Deux défauts se mêlaient à ces généreuses +tendances: les idées développées dans le _Globe_ manquaient de base fixe +et de forte limite; la forme en était plus décidée que le fond; +elles révélaient des esprits animés d'un beau mouvement, mais qui ne +marchaient pas vers un but unique ni certain, et accessibles à un +laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils ne dérivassent quelque +jour eux-mêmes vers les écueils qu'ils signalaient. En même temps, +l'esprit de coterie, ce penchant à se complaire dans le petit cercle où +l'on vit et à s'isoler, sans y prendre garde, du grand public pour +qui l'on travaille et à qui l'on parle, exerçait sur le _Globe_ trop +d'empire. Turgot avait projeté d'écrire, pour l'_Encyclopédie_, +plusieurs articles; d'Alembert vint un jour les lui demander; Turgot +refusa: «Vous dites sans cesse _nous_, lui répondit-il; bientôt le +public dira _vous_; je ne veux pas être ainsi enrôlé et classé.» Mais +ces défauts du _Globe_, sensibles aujourd'hui, étaient couverts, il y a +trente ans, par le mérite de son opposition, car l'opposition politique +était au fond de ce recueil et lui conciliait, dans le parti hostile à +la Restauration, bien des gens à qui sa philosophie et sa littérature ne +plaisaient pas. En février 1830, sous le ministère de M. de Polignac, +le _Globe_, cédant à sa pente, devint décidément un grand journal +politique: de sa retraite de Carquerannes, près d'Hyères, où il était +allé essayer de mettre d'accord son travail et sa santé, M. Augustin +Thierry m'écrivait: «Que dites-vous du _Globe_ depuis qu'il a changé de +forme? Je ne sais pourquoi, je suis contrarié d'y trouver toutes +ces petites nouvelles et cette polémique de tous les jours. On se +recueillait autrefois pour le lire, et maintenant cela n'est plus +possible; l'attention est distraite et partagée. C'est bien le même +esprit; ce sont les mêmes articles; mais il est désagréable de trouver à +côté des choses qui sont partout.» M. Augustin Thierry avait raison; +le _Globe_ perdit beaucoup à devenir un journal politique comme +tant d'autres; mais il n'en avait pas moins été, dès son origine, +essentiellement politique dans son inspiration et sa tendance. C'était +l'esprit général du temps, et loin de s'en défendre, le _Globe_ en était +pénétré. + +Même sous l'influence dominante du côté droit, la Restauration +n'entreprit point d'étouffer cette opposition réelle quoique indirecte, +et importune sans être ennemie. La justice veut qu'on s'en souvienne +à l'honneur de ce temps: au milieu des vives alarmes qu'inspirait au +pouvoir la liberté politique et des efforts tentés pour la restreindre, +la liberté intellectuelle se maintint et fut respectée. Celle-là ne +supplée pas les autres; mais elle les prépare, et en attendant, elle +sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les conquérir ou les +conserver. + +Pendant que ce mouvement des esprits se développait et s'animait de jour +en jour, le gouvernement de M. de Villèle suivait son cours, de plus en +plus travaillé par les prétentions et les dissensions du parti que son +chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis, d'un esprit aussi +impartial que clairvoyant, m'écrivait en décembre 1826, du fond de +son département: «Les hommes qui sont à la tête d'un parti sont +véritablement destinés à trembler devant leur ombre. Je ne sais si dans +aucun cas cette nullité du parti dominant a été plus complète. Pas +une doctrine, pas une conviction, pas une espérance dans l'avenir; la +déclamation elle-même usée et ridicule. Sûrement M. de Villèle a bien le +mérite de connaître la misère de son parti; son succès vient de là; mais +c'est, je crois, une connaissance instinctive; il représente ces gens-là +plutôt qu'il ne les juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur +refuser tout, hormis des places et des appointements; pourvu aussi qu'il +n'ait aucune accointance avec les opinions opposées.» Quand le parti, +d'exigence en exigence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en +furent venus à ne plus savoir comment vivre ensemble, quand M. de +Villèle, en novembre 1827, en appela aux élections pour se défendre de +ses rivaux de chambre et de cour, nous prîmes résolument notre part dans +la lutte. Toutes les oppositions se réunirent. Sous la devise _Aide-toi, +le ciel t'aidera_, une association publique se forma, dans laquelle des +hommes très-divers d'idées générales et d'intentions définitives se +rapprochèrent et se concertèrent dans l'unique dessein d'amener, par les +moyens légaux, le changement de la majorité dans la Chambre des députés +et la chute du cabinet. Je n'hésitai pas plus à y entrer avec mes amis +que je n'avais hésité, en 1815, à me rendre seul à Gand pour porter au +roi Louis XVIII les avis des royalistes constitutionnels. Les longues +révolutions propagent les deux vices contraires, la témérité et la +pusillanimité; les hommes y apprennent, les uns à se jeter en aveugles +dans des entreprises insensées, les autres à s'abstenir lâchement de +l'action la plus légitime et la plus nécessaire. Nous avions franchement +combattu la politique du cabinet; il nous appelait lui-même dans +l'arène électorale pour vider la querelle; nous y entrâmes avec la même +franchise, résolus à ne rien chercher de plus que de bonnes élections, +et à accepter les difficultés comme les chances, d'abord de la lutte, +puis du succès, si le succès nous venait. + +Dans la _Biographie_ que Béranger a écrite de lui-même, je lis ce +paragraphe: «En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour +approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes +qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de +petites ambitions rivales, et subordonnent des questions de principe aux +passions particulières. Elles ne tardent pas à enfanter les défiances, +source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y +appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les +éclairer.....La société _Aide-toi, le ciel t'aidera,_ qui agissait +ostensiblement, a seule rendu de véritables services à notre cause.» La +cause de M. Béranger et la nôtre étaient très-différentes: laquelle des +deux profiterait le plus des services électoraux rendus par la société +_Aide-toi, le ciel t'aidera?_ C'était du roi Charles X que devait +bientôt dépendre la solution de cette question. + +L'effet des élections de 1827 fut immense: elles dépassaient de beaucoup +les craintes du cabinet et les espérances de l'opposition. J'étais +encore en province quand ces résultats éclatèrent; un de mes amis +m'écrivit de Paris: «La consternation du ministère, les maux de nerfs +de M. de Villèle qui font appeler son médecin à trois heures du matin, +l'agonie de M. de Corbières[20], la retraite de M. de Polignac à la +campagne d'où il ne veut pas sortir quoiqu'il soit prié de revenir, +la terreur du château, les chasses toujours brillantes du Roi, ces +élections si inattendues, si surprenantes, si abasourdissantes, en voilà +beaucoup plus qu'il n'en faudrait pour faire des prophéties, et se +tromper probablement sur tous les résultats qu'on voudrait prévoir.» Le +duc de Broglie, absent comme moi de Paris, regardait dans l'avenir avec +une modération un peu plus confiante: «Il est difficile, m'écrivait-il, +que le bon sens général qui a présidé à cette élection ne réagisse pas +un peu sur les élus. Le ministère qui résultera du premier conflit sera +certainement assez chétif; mais il faudra le soutenir et tâcher que +personne ne prenne d'alarme. Il me revient déjà ici qu'on est en grand +effroi des élections; si je ne me trompe, cet effroi est le danger du +moment présent; si nous parvenons, après la chute du ministère actuel, à +passer l'année tranquillement, nous aurons ville gagnée.» + +[Note 20: Il était en effet très-malade au moment de cette crise.] + +Quand le ministère de M. de Villèle fut tombé, quand celui de M. de +Martignac fut installé, un nouvel essai de gouvernement du centre +commença, mais avec bien moins de forces et bien moins de chances de +succès que celui qui, de 1816 à 1821, sous la direction simultanée ou +alternative du duc de Richelieu et de M. Decazes, avait défendu, contre +la domination du côté droit et du côté gauche, la France et la couronne. +Le parti du centre, en 1816, formé dans un pressant péril du pays, avait +puisé dans ce péril même une grande force, et n'avait eu affaire, soit +à droite, soit à gauche, qu'à des oppositions ardentes, mais encore +novices, mal organisées, et que le public tenait pour incapables de +gouverner. En 1828, au contraire, le côté droit, à peine sorti du +pouvoir après l'avoir possédé six ans, se croyait aussi près de le +ressaisir que capable de l'exercer, et il attaquait avec une passion +pleine d'espérance les successeurs improvisés qui le lui avaient ravi. +D'autre part, le côté gauche et le centre gauche, rapprochés et +presque confondus par six années d'opposition commune, s'entravaient +mutuellement dans leurs rapports avec un cabinet qu'ils étaient appelés +à soutenir quoiqu'il ne fût pas sorti de leurs rangs; comme il arrive en +pareil cas, les violents et les étourdis paralysaient ou compromettaient +les sages, bien plus que ceux-ci ne réussissaient à diriger ou à +contenir leurs incommodes compagnons. Menacé ainsi dans les Chambres par +d'ambitieux et puissants rivaux, le pouvoir naissant n'y trouvait que +des alliés tièdes ou gênés dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816 +à 1821, le roi Louis XVIII donnait au gouvernement du centre son sincère +et actif concours, en 1828 le roi Charles X regardait le cabinet qui +remplaçait autour de lui les chefs du côté droit comme un désagréable +essai qu'il était obligé de subir, mais auquel il ne se prêtait qu'avec +inquiétude, ne croyant pas au succès, et se promettant bien de ne pas +pousser l'expérience au delà de la stricte nécessité. + +Dans cette faible situation, deux hommes, M. de Martignac, comme chef +réel du cabinet, sans le présider, et M. Royer-Collard, comme président +de la Chambre des députés, donnaient seuls au pouvoir nouveau un peu de +force et d'éclat; mais ils étaient loin de suffire à ses difficultés et +à ses périls. + +M. de Martignac a laissé à tous ceux qui l'ont connu, dans la vie +publique ou privée, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et +de bienveillance. C'était un caractère facile, aimable, généreux, un +esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre; il avait une +éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive; il +plaisait à ceux-là même qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de +l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'écoutant: «Tais-toi, +sirène.» En temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien +établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre; mais il avait, +dans la parole comme dans la conduite, plus de séduction que d'autorité, +plus de charme que de puissance. Très-fidèle à sa cause et à ses amis, +il ne portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans les luttes +politiques, ni cette énergie simple, passionnée, obstinée, ni cette +insatiable soif de succès qui s'animent devant les obstacles ou dans les +défaites, et qui entraînent souvent les volontés, même quand elles ne +changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus honnête et plus +épicurien qu'ambitieux, il tenait à son devoir et à son plaisir plus +qu'à son pouvoir. Ainsi, quoique bien venu du Roi comme des Chambres, +il n'exerçait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais-Bourbon, ni +l'empire, ni même l'influence que son excellent esprit et son rare +talent auraient dû lui donner. + +M. Royer-Collard au contraire était arrivé et siégeait au fauteuil de +la Chambre des députés avec une autorité conquise par douze années de +luttes parlementaires, et tout récemment confirmée par sept élections +simultanées, et par l'éclatante marque d'estime que la Chambre et le Roi +venaient de lui donner. Mais cette autorité, réelle dans l'ordre moral, +était, dans l'ordre politique, peu active et peu efficace. Depuis la +chute du système de gouvernement qu'il avait soutenu et sa propre +élimination du Conseil d'État par M. de Serre, en 1820, M. Royer-Collard +était, je ne dirai pas tombé, mais entré dans un profond découragement. +Quelques phrases des lettres qu'il m'écrivait de sa terre de +Châteauvieux, où il passait l'été, feront mieux connaître que toute +description l'état de son âme à cette époque. Je choisis les plus +courtes. + +«1er _août_ 1823.--Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais que ce +qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien +de plus à savoir. En tout cas, je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de +curiosité, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et j'ai bien +peur que vous ne perdiez aussi la vôtre; car vous l'aurez perdue, le +jour où elle sera devenue mauvaise. Dans ces tristes pensées, le coeur +se serre, mais il ne se résigne pas.» + +«27 _août_ 1826. Il n'y a point de plus parfaite et plus innocente +solitude que celle où j'ai vécu jusqu'à cette semaine, qui a ramené +M. de Talleyrand à Valençay. Votre lettre et sa conversation, voilà +uniquement par où je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien +goûté ce genre de vie: quelques études, les méditations qu'elles +nourrissent, la promenade en famille, et l'intérêt d'une petite +administration. Cependant, dans cette profonde paix, à la vue de ce qui +se passe et de ce qui nous attend, la fatigue d'une longue vie, toute +consumée en voeux impuissants et en espérances trompées, se fait +quelquefois sentir. J'espère n'y point succomber: à défaut d'illusions, +il y a des devoirs qui ont encore leur empire.» + +«22 _octobre_ 1826. Après avoir pleinement joui cette année de la +campagne et de la solitude, je rentrerai avec plaisir dans la société +des esprits. Elle est bien calme aujourd'hui, cette société-là; +mais sans tirer le canon, elle gagne du chemin, et elle établit +insensiblement sa puissance. Je ne me fais pas d'idée de la session +prochaine. Je crois que c'est par habitude et réminiscence qu'on fait +encore attention à la Chambre des députés. Elle est d'un autre monde. +Notre temps est encore bien éloigné. La fortune vous a jeté dans le seul +genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de l'utilité. Elle a +bien fait pour vous et pour nous.» + +M. Royer-Collard était trop ambitieux et trop abattu. Les choses +humaines ne permettent pas tant d'exigence et offrent plus de +ressources. Il n'en faut pas tant attendre, ni sitôt désespérer. Les +élections de 1827, l'avénement du ministère Martignac et sa propre +élévation à la présidence de là Chambre des députés tirèrent un peu M. +Royer-Collard de sa tristesse, mais sans lui rendre grande confiance. +Content de sa situation personnelle, il soutenait et secondait, dans la +Chambre, le cabinet, mais sans s'associer intimement à sa politique, +gardant l'attitude d'un allié bienveillant qui ne veut pas être +responsable. Dans ses rapports avec le Roi, il se tenait dans la même +réserve, disant la vérité et donnant les plus sages conseils, mais sans +que la pensée pût jamais venir qu'il était prêt à mettre en pratique la +politique forte et conséquente qu'il conseillait. Charles X l'écoutait +avec bienveillance et surprise, confiant dans sa loyauté, mais le +comprenant peu, et le regardant comme un honnête homme entiché d'idées +inapplicables ou même périlleuses. Sincèrement dévoué au Roi et ami du +cabinet, M. Royer-Collard les servait utilement dans leurs affaires ou +leurs périls de chaque jour, mais en se tenant à part de leur destinée +comme de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, la force +qui semblait devoir s'attacher à la supériorité de son esprit et à +l'autorité de son nom. + +Je ne rentrai pas à cette époque dans les affaires; je ne le recherchai +point et le cabinet ne me le proposa point. Nous avions raison de part +et d'autre. M. de Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villèle, +et avait besoin de le ménager; il ne lui convenait pas de se rapprocher +intimement de ses adversaires. Pour mon compte, même quand je l'approuve +comme nécessaire, je suis peu propre à servir une politique flottante +qui cherche des transactions et des expédients, au lieu de mettre en +pratique des maximes décidées et déclarées. De loin, je pouvais et je +voulais soutenir le nouveau ministère. De près, je l'aurais compromis. +J'eus pourtant ma part dans la victoire: sans me rappeler aux fonctions +de conseiller d'État, on m'en rendit le titre, et le ministre de +l'instruction publique, M. de Vatimesnil, autorisa la réouverture de mon +cours. + +Je garde de la Sorbonne, où je rentrai alors, et de l'enseignement que +j'y donnai pendant deux ans, un profond souvenir. C'est une époque dans +ma vie, et peut-être m'est-il permis aussi de dire un moment d'influence +dans mon pays. Plus soigneusement encore qu'en 1821, je tins mon cours +en dehors de toute politique. Non-seulement je ne voulais faire au +ministère Martignac aucune opposition, mais je me serais fait scrupule +de lui causer le moindre embarras. Je me proposais d'ailleurs un but +assez grand pour me préoccuper exclusivement. Je voulais étudier et +peindre, dans leur développement parallèle et leur action réciproque, +les éléments divers de notre société française, le monde romain, +les barbares, l'Église chrétienne, le régime féodal, la papauté, la +chevalerie, la royauté, les communes, le tiers état, la Renaissance, +la Réforme. Non-seulement pour satisfaire la curiosité scientifique ou +philosophique du public, mais dans un double but pratique et actuel: je +voulais montrer que les efforts de notre temps pour établir dans l'État +un régime de garanties et de libertés politiques n'avaient rien de +nouveau ni d'étrange; que dans le cours de son histoire, plus ou moins +obscurément, plus ou moins malheureusement, la France avait, à plusieurs +reprises, poursuivi ce dessein; et qu'en s'y jetant avec passion, la +génération de 1789 avait eu raison et tort; raison de reprendre la +grande tentative de ses pères, tort de s'en attribuer l'invention comme +l'honneur, et de se croire appelée à créer, avec ses seules idées et ses +seules volontés, un monde tout nouveau. J'avais ainsi à coeur, tout en +servant la cause de notre société actuelle, de ramener parmi nous un +sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, nos +anciennes moeurs, envers cette ancienne société française qui a +laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze siècles pour amasser +cet héritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un désordre +grave et un grand affaiblissement chez une nation que l'oubli et le +dédain de son passé. Elle peut, dans une crise révolutionnaire, se +soulever contre des institutions vieillies et insuffisantes; mais quand +ce travail de destruction est accompli, si elle continue à ne tenir nul +compte de son histoire, si elle se persuade qu'elle a complètement rompu +avec les éléments séculaires de sa civilisation, ce n'est pas la société +nouvelle qu'elle fonde, c'est l'état révolutionnaire qu'elle perpétue. +Quand les générations qui possèdent pour un moment la patrie, ont +l'absurde arrogance de croire qu'elle leur appartient à elles seules, et +que le passé en face du présent, c'est la mort, en face de la vie, quand +elles repoussent ainsi l'empire des traditions et des liens qui unissent +entre elles les générations successives, c'est le caractère distinctif +et éminent du genre humain, c'est son honneur même et sa grande destinée +qu'elles renient; et les peuples qui tombent dans cette grossière erreur +tombent aussi dans l'anarchie et l'abaissement, car Dieu ne souffre pas +que la nature et les lois de ses oeuvres soient à ce point impunément +méconnues et outragées. + +Ce fut, dans mon cours de 1828 à 1830, ma pensée dominante de +lutter contre ce mal des esprits, de les ramener à une appréciation +intelligente et impartiale de notre ancien état social, et de contribuer +ainsi, pour ma part, à rétablir entre les éléments divers de notre +société, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et +démocratiques, cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de +fièvre révolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt +indispensables à la liberté comme à la prospérité des citoyens, à la +force comme au repos de l'État. + +J'avais quelque droit de penser que je réussissais un peu dans mon +dessein. Mes auditeurs, nombreux et divers, jeunes gens et hommes faits, +français et étrangers, prenaient aux idées que je développais devant +eux un vif intérêt. Elles se rattachaient, sans s'y asservir, à l'état +général de leur esprit, en sorte qu'elles avaient à la fois, pour eux, +l'attrait de la sympathie et celui de la nouveauté. Ils se sentaient, +non pas rejetés dans des voies rétrogrades, mais redressés et poussés +en avant dans les voies d'une pensée équitable et libre. A côté de mon +enseignement historique, sans aucun concert et malgré de profondes +différences entre nous, l'enseignement littéraire et l'enseignement +philosophique recevaient de mes deux amis, MM. Villemain et Cousin, un +caractère et une impulsion analogues. Des souffles divers portaient le +même mouvement dans les esprits. Nous avions à coeur de les animer sans +les agiter. Nous n'étions nullement préoccupés des événements et des +questions du jour, et nous ne ressentions nulle envie de les rappeler au +public qui nous entourait. Nous pensions librement et tout haut sur +les grands intérêts, les grands souvenirs et les grandes espérances de +l'homme et des sociétés humaines, ne nous souciant que de propager nos +idées, point indifférents sur leurs résultats possibles, mais point +impatients de les atteindre, heureux du mouvement intellectuel au centre +duquel nous vivions, et confiants dans l'empire de la vérité que nous +nous flattions de posséder et de la liberté dont nous jouissions. + +Il eût été bon certainement pour nous, et je crois aussi pour le pays, +que cette situation se prolongeât quelque temps, et que les esprits +s'affermissent dans ces sereines méditations avant d'être rejetés dans +les passions et les épreuves de la vie active. Mais, comme il arrive +presque toujours, les fautes des hommes vinrent interrompre le progrès +des idées en précipitant le cours des événements. Le ministère Martignac +mettait en pratique la politique constitutionnelle: deux lois, +sincèrement présentées et bien discutées, avaient donné, l'une à +l'indépendance et à la vérité des élections, l'autre à la liberté de la +presse, d'efficaces garanties. Une troisième loi, proposée à l'ouverture +de la session de 1829, assurait au principe électif une part, dans +l'administration des départements et des communes, et imposait au +pouvoir central, pour les affaires locales, des règles et des limites +nouvelles. On pouvait trouver ces concessions ou trop larges, ou trop +restreintes; en tout cas, elles étaient réelles, et les partisans des +libertés publiques n'avaient rien de mieux à faire que de les accepter +et de s'y établir. Mais dans le parti libéral, qui avait jusque-là +soutenu le cabinet, deux esprits très-peu politiques, l'esprit +d'impatience et l'esprit de système, la recherche de la popularité et +la rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de ces conquêtes +incomplètes et lentes. Le côté droit, en s'abstenant de voter, laissa +les ministres aux prises avec les exigences de leurs alliés. Malgré les +efforts de M. de Martignac, un amendement, plus grave en apparence +qu'en réalité, porta, au système de la loi sur l'administration +départementale, quelque atteinte. Auprès du Roi comme dans les Chambres, +le ministère était au bout de son crédit: hors d'état d'obtenir du Roi +ce qui eût satisfait les Chambres et des Chambres ce qui eût rassuré le +Roi, il déclara lui-même, en retirant brusquement les deux projets de +loi, sa double impuissance, et resta debout, mais mourant. + +Comment serait-il remplacé? La question demeura incertaine pendant trois +mois. Trois hommes seuls, M. Royer-Collard, M. de Villèle et M. de +Chateaubriand, semblaient en mesure de former sans secousse, quoique +dans des nuances très-diverses, une administration nouvelle. Les deux +premiers étaient d'avance hors de cause. Ni le Roi ni les Chambres ne +pensaient à faire de M. Royer-Collard un premier ministre. Il y avait +probablement pensé plus d'une fois lui-même, car toutes les hardiesses +traversaient son esprit dans ses rêveries solitaires; mais c'étaient, +pour lui, des satisfactions intérieures, non des ambitions véritables; +si on lui eût proposé le pouvoir, il l'eût certainement refusé; il avait +trop peu de confiance dans l'avenir, et, pour son propre compte, trop de +fierté pour courir un tel risque de ne pas réussir. + +M. de Villèle, encore sous le coup de l'accusation entamée contre lui +en 1828 et restée en suspens dans la Chambre des députés, avait +formellement refusé de se rendre à la session de 1829, se tenait à +l'écart dans sa terre, près de Toulouse, et ne pouvait évidemment +rentrer au pouvoir en présence de la Chambre qui l'en avait renversé. +Ni le Roi, ni lui-même, n'auraient consenti, je pense, à courir en ce +moment les chances d'une nouvelle dissolution. + +M. de Chateaubriand était à Rome. A la formation du ministère Martignac, +il avait accepté cette ambassade, et il suivait de là, avec un mélange +d'ambition et de dédain, les oscillations de la politique et de la +situation des ministres à Paris. Quand il apprit qu'ils avaient été +battus et qu'ils pourraient bien être obligés de se retirer, il entra +dans une vive agitation: «Vous jugez bien, écrivit-il à madame Récamier, +quelle a été ma surprise à la nouvelle du _retrait_ des deux lois. +L'amour-propre blessé rend les hommes enfants et les conseille bien mal. +Maintenant, que va devenir tout cela? Les ministres essayeront-ils +de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur +succédera? Comment composer un ministère? Je vous assure qu'à part la +peine cruelle de ne pas vous revoir, je me réjouirais d'être ici à +l'écart, et de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes +ces déraisons, car je trouve que tout le monde a tort... Écoutez bien +ceci; voici quelque chose de plus explicite: si par hasard on m'offrait +de me rendre le portefeuille des affaires étrangères (ce que je ne crois +nullement), je ne le refuserais pas. J'irais à Paris; je parlerais au +Roi; j'arrangerais un ministère dont je ne serais pas, et je proposerais +pour moi, pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui nous +conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur +ministériel, et pour me venger de l'injure que m'a faite Villèle, que le +portefeuille des affaires étrangères me soit un moment rendu. C'est la +seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration. Mais +cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous +les prétendants, et je passe en paix, auprès de vous, le reste de ma +vie[21].» + +[Note 21: Lettres des 23 février et 20 avril 1829.] + +M. de Chateaubriand ne fut point appelé à jouir de cette Vengeance +superbe et à faire cette démonstration généreuse. Pendant qu'il la +rêvait encore dans les Pyrénées, où il était allé se reposer des soins +du conclave qui donna Pie VIII pour successeur à Léon XII, le prince de +Polignac, mandé de Londres par le Roi, arriva le 27 juillet à Paris, et +le 9 août, huit jours après la clôture de la session, son cabinet parut +dans le _Moniteur_. + +Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne le savait, pas plus +M. de Polignac et le Roi lui-même que le public. Mais Charles X avait +arboré sur les Tuileries le drapeau de la contre-révolution. La +politique redevint aussitôt la préoccupation passionnée des esprits. De +toutes parts, on prévoyait dans la session prochaine une lutte ardente; +on se pressait d'avance autour de l'arène, cherchant à pressentir ce +qui s'y passerait et comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre +1829, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, fit vaquer un siége +dans la Chambre des députés, où il représentait les arrondissements de +Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement +électoral du département du Calvados. Des hommes considérables du pays +vinrent m'offrir de me porter à sa place. Je n'avais jamais habité ni +même visité cet arrondissement. Je n'y possédais point de propriétés. + +Mais, depuis 1820, mes écrits politiques et mon cours avaient popularisé +mon nom. Les jeunes gens m'étaient partout favorables. Les hommes +modérés et les libéraux vifs comptaient sur moi avec la même confiance +pour défendre, dans le péril, leur cause. Dès qu'elle fut connue à +Lisieux et à Pont-l'Évêque, la proposition y fut bien accueillie. Toutes +les nuances de l'opposition, M. de La Fayette et M. de Chateaubriand, +M. d'Argenson et le duc de Broglie, M. Dupont de l'Eure et M. Bertin +de Vaux appuyèrent ma candidature. Absent, mais soutenu par un vif +mouvement d'opinion dans le pays, je fus élu, le 23 janvier 1830, à une +forte majorité. + +Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son âge avait tenu, comme moi, +éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la +Haute-Loire, où un siége se trouvait aussi vacant. + +Le lendemain du jour où mon élection fut connue à Paris, je faisais mon +cours à la Sorbonne; au moment où j'entrai dans la salle, l'auditoire +entier se leva et des applaudissements éclatèrent. Je me hâtai de les +arrêter en disant: «Je vous remercie de tant de bienveillance; j'en suis +vivement touché. Je vous demande deux choses: la première, de me la +garder toujours; la seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de +ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte; nous y +venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement +impartiale, désintéressée, étrangère à tout événement extérieur, grand +ou petit. Conservons-lui toujours ce caractère. J'espère que votre +sympathie me suivra dans la nouvelle carrière où je suis appelé; +j'oserai même dire que j'y compte. Votre attention silencieuse est ici +la meilleure preuve que j'en puisse recevoir.» + + + + CHAPITRE VIII. + +L'ADRESSE DES 221. + +Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation +légale du pays.--Associations pour le refus éventuel de l'impôt +non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de Polignac.--Nouvelle +physionomie de l'opposition.--Ouverture de la session.--Discours du +Roi.--Adresse de la Chambre des pairs.--Préparation de l'Adresse de +la Chambre des députés.--Perplexité du parti modéré et de M. +Royer-Collard.--Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de +M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--Prorogation de +la session.--Retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier.--Dissolution de +la Chambre des députés.--Mon voyage à Nîmes pour les élections.--Leur +vrai caractère.--Dispositions de Charles X. + +(1830.) + + +Soit que les regards s'arrêtent sur la vie d'un homme ou sur celle d'un +peuple, il n'y a guère de spectacle plus saisissant que celui d'un grand +contraste entre la surface et le fond, l'apparence et la réalité des +choses. La fermentation sous l'immobilité, ne rien faire et s'attendre +à tout, voir le calme et prévoir la tempête, c'est peut-être, de toutes +les situations humaines, la plus fatigante pour l'âme et la plus +impossible à supporter longtemps. + +C'était là, à l'ouverture de l'année 1830, notre situation à tous, +gouvernement et nation, ministres et citoyens, amis et adversaires du +pouvoir. Personne n'agissait et tous se préparaient pour des chances +inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous +sentions à la veille du chaos. + +Je continuais tranquillement mon cours à la Sorbonne. Là où M. de +Villèle et l'abbé Frayssinous m'avaient faire taire, M. de Polignac et +M. Guernon-Ranville me laissaient parler. En jouissant de cette liberté, +je gardais avec scrupule ma réserve accoutumée, tenant plus que jamais +mon enseignement en dehors de toutes les questions de circonstance, et +ne recherchant pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de +perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'était pas assemblée, +mon nouveau titre de député ne m'imposait aucune démarche, aucune +démonstration, et je n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi +leurs commérages de ville et de cour, des journaux, de l'extrême droite +affirmèrent que des réunions de députés avaient lieu chez l'ancien +président de la Chambre. M. Royer-Collard écrivit sur-le-champ au +_Moniteur:_ «Il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi aucune +réunion de députés depuis la clôture de la session de 1829. C'est tout +ce que j'ai à dire; j'aurais honte de démentir formellement des bruits +absurdes, où le Roi n'est pas plus respecté que la vérité.» Sans me +croire astreint à une aussi, sévère abstinence que M. Royer-Collard, +j'évitais avec soin tout entraînement d'opposition; nous avions à coeur, +mes amis et moi, de ne fournir aucun prétexte aux fautes du pouvoir. + +Mais, dans cette vie tranquille et réservée, j'étais ardemment préoccupé +de ma situation nouvelle et de mon rôle futur dans le sort si incertain +de mon pays. J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les +chances, les regardant toutes comme possibles et voulant me tenir prêt +à toutes, même à celles que je souhaitais le plus d'écarter. Il n'y a +point de faute plus grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations +dans les ténèbres; un grand effroi public est pire qu'un grand mal, +surtout quand les perspectives obscures de l'avenir suscitent les +espérances des ennemis et des brouillons autant que les alarmes des +honnêtes gens et des amis. Je vivais au milieu des uns et des autres. +Quoiqu'elle n'eût plus rien à faire pour le but électoral qui l'avait +fait instituer en 1827, la société _Aide-toi, le ciel l'aidera_, +subsistait toujours, et je continuais d'en faire partie. Sous le +ministère Martignac, j'avais jugé utile d'y rester pour travailler +à modérer un peu les exigences et les impatiences de l'opposition +extérieure, si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que le +ministère Polignac était formé et qu'on en pouvait tout redouter, je +tenais à conserver quelque influence dans cette réunion d'opposants de +toute sorte, constitutionnels, républicains, bonapartistes, qui pouvait, +dans un jour de crise, exercer elle-même tant d'influence sur le sort +du'pays. Ma part de popularité était, dans ce moment, assez grande, +surtout auprès des jeunes gens et des libéraux ardents, mais sincères; +j'en jouissais, et je me promettais d'en faire un bon usage, quel que +fût l'avenir. + +La disposition du public ressemblait à la mienne, tranquille aussi à +la surface, et au fond très-agitée. On ne conspirait point, on ne se +soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on +s'attendait et on se préparait à tout. En Bretagne, en Normandie, +en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des associations se formaient +publiquement pour le refus de l'impôt si le gouvernement tentait de le +percevoir sans vote légal des Chambres légales. Le gouvernement faisait +poursuivre les journaux qui avaient annoncé ces associations; quelques +tribunaux acquittaient les gérants; d'autres, la Cour royale de Paris +entre autres, les condamnaient, mais à des peines légères, «pour avoir +excité à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, en lui imputant +l'intention criminelle soit de percevoir des impôts qui n'auraient pas +été consentis par les deux Chambres, soit de changer illégalement le +mode d'élection, soit même de révoquer la Charte constitutionnelle qui +a été octroyée et concédée à toujours, et qui règle les droits et +les devoirs de tous les pouvoirs publics.» Les journaux ministériels +sentaient leur parti et leurs patrons tellement atteints eux-mêmes par +cet arrêt qu'en le publiant ils en supprimaient les considérants. + +En présence de cette opposition à la fois si décidée et si contenue, +le ministère restait timide et inactif. Évidemment il avait peur de +lui-même et de l'opinion qu'on avait de lui. Déjà un an auparavant, à +l'ouverture de la session de 1829, quand le cabinet Martignac était +encore debout et le département des affaires étrangères vacant par la +retraite de M. de La Ferronnays, M. de Polignac avait tenté, dans +le débat de l'Adresse à la Chambre des pairs, de dissiper, par une +profession de foi constitutionnelle, les préventions dont il était +l'objet. Ses assurances d'attachement à la Charte n'étaient point, de sa +part, un simple calcul ambitieux et hypocrite; il se tenait réellement +pour ami du gouvernement constitutionnel et n'en méditait point la +destruction. Seulement, dans la médiocrité de son esprit et la confusion +de ses idées, ne comprenant bien ni la société anglaise qu'il voulait +imiter, ni la société française qu'il voulait réformer, il croyait +la Charte conciliable avec la prépondérance politique de l'ancienne +noblesse et la suprématie définitive de l'ancienne royauté, et il se +flattait de développer les institutions nouvelles en les faisant servir +à la domination des influences qu'elles avaient précisément pour objet +d'abolir ou de limiter. On ne saurait mesurer la portée des illusions +consciencieuses que peut se faire un esprit faible avec ardeur, commun +avec élévation, et mystiquement vague et subtil. M. de Polignac +s'étonnait sincèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme un ministre +dévoué au régime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiéter de +savoir s'il était ou non sincère, persistait à voir en lui le champion +de l'ancien régime et le porte-drapeau de la contre-révolution. Troublé +de ce renom et craignant de le confirmer par ses actes, M. de Polignac +ne faisait rien. Ce cabinet, formé pour dompter la révolution et sauver +la monarchie, demeurait inerte et stérile. L'opposition le taxait +d'impuissance avec insulte; elle l'appelait «le ministère matamore, +le plus coi des ministères;» et, pour toute réponse, il préparait +l'expédition d'Alger et convoquait la session des Chambres, protestant +toujours de sa fidélité à la Charte et se promettant, pour sortir +d'embarras, la majorité et une conquête. + +M. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement par ses propres actes +qu'un ministre gouverne, ni de lui-même seulement qu'il répond. Pendant +qu'il essayait d'échapper à sa réputation par l'inaction et le silence, +ses amis, ses fonctionnaires, ses écrivains, tout son parti, maîtres +et serviteurs, parlaient et agissaient bruyamment autour de lui. Il +s'indignait qu'on discutât, comme une hypothèse, la perception d'impôts +non votés par les Chambres; et, au même moment, le procureur général +près la Cour royale de Metz, M. Pinaud, disait dans un réquisitoire: +«L'article XIV de la Charte assure au Roi un moyen de résister aux +majorités électorales ou électives. Si donc, renouvelant les jours de +1792 et 1793, la majorité refusait l'impôt, le Roi devrait-il livrer sa +couronne au spectre de la Convention? Non; mais il devra maintenir son +droit et se sauver du danger par des moyens sur lesquels il convient de +garder le silence.» Le 1er janvier, la Cour royale de Paris, qui venait +de faire preuve de son ferme attachement à la Charte, se présenta, selon +l'usage, aux Tuileries; le Roi la reçut et lui parla avec une sécheresse +marquée; et comme, en arrivant devant la Dauphine, le premier président +se disposait à lui adresser son hommage: «Passez, passez,» lui dit-elle +brusquement, et en passant en effet, M. Séguier demanda au maître des +cérémonies, M. de Rochemore: «Monsieur le marquis, pensez-vous que la +Cour doive inscrire la réponse de la princesse sur ses registres?» Un +magistrat en grande faveur auprès des ministres, M. Cottu, honnête homme +crédule et léger, publiait un écrit intitulé: _De la Nécessité d'une +dictature_. Un publiciste, raisonneur fanatique et sincère, M. Madrolle, +dédiait à M. de Polignac un Mémoire où il soutenait la nécessité de +refaire la loi des élections par une ordonnance. «Ce qu'on appelle coup +d'État, disaient des journaux importants et amis avoués du cabinet, +est quelque chose de social et de régulier lorsque le Roi agit dans +l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois.» +En fait, la France était tranquille et l'ordre légal en pleine vigueur; +ni de la part du pouvoir, ni de la part du peuple, aucune violence +n'avait provoqué la violence; et on discutait hautement les violences +suprêmes! on proclamait l'imminence des révolutions, la dictature de la +royauté, la légitimité des coups d'État! + +Un peuple peut, dans un jour de pressant péril, accepter un coup d'État +comme une nécessité; mais il ne saurait, sans honte et décadence, +accepter en principe les coups d'État comme la base permanente de son +droit public et de son gouvernement. Or, c'était précisément là ce que +prétendaient imposer à la France M. de Polignac et ses amis. Selon eux, +le pouvoir absolu de l'ancienne royauté restait toujours au fond de la +Charte; et ils prenaient, pour l'en tirer et le déployer, un moment où +aucun complot actif, aucun péril visible, aucun grand trouble public +ne menaçaient ni le gouvernement du Roi, ni l'ordre de l'État. Il +s'agissait uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le choix et +le maintien de ses ministres, ne tenir définitivement aucun compte des +sentiments de la majorité des Chambres et du pays, et si, en dernière +analyse, après toutes les épreuves constitutionnelles, c'était la seule +volonté royale qui devait prévaloir. La formation du ministère Polignac +avait été, de la part du roi Charles X, un coup de tête encore plus +qu'un cri d'alarme, un défi agressif autant qu'un acte de défiance. +Inquiet, non-seulement pour la sûreté de son trône, mais pour ce qu'il +regardait comme le droit inaliénable de sa couronne, il avait pris, +pour le maintenir, l'attitude la plus offensante pour sa nation. Il la +bravait encore plus qu'il ne s'en défendait. Ce n'était plus une lutte +entre des partis et des systèmes divers de gouvernement, mais une +question de dogme politique et une affaire d'honneur entre la France et +son Roi. + +Devant une question ainsi posée, les passions et les intentions hostiles +à l'ordre établi ne pouvaient manquer de reprendre espérance et de +rentrer en scène. La souveraineté du peuple était toujours là, bonne à +évoquer en face de la souveraineté du Roi. Les coups d'État populaires +devaient se laisser entrevoir, prêts à répondre aux coups d'État-royaux. +Le parti qui n'avait jamais sérieusement cru ni adhéré à la Restauration +avait de nouveaux interprètes, destinés à devenir bientôt de +nouveaux chefs, et plus jeunes, plus sensés, plus habiles que leurs +prédécesseurs. On ne conspira point; on ne se souleva nulle part; les +menées secrètes et les séditions bruyantes furent également délaissées; +on tint une conduite à la fois plus hardie et plus modérée, plus +prudente et plus efficace. On fit appel à la discussion publique des +exemples de l'histoire et des chances de l'avenir. Sans attaquer +directement le pouvoir régnant, on usa contre lui des libertés +légales jusqu'à leur dernière limite, trop clairement pour être taxé +d'hypocrisie, trop adroitement pour être arrêté dans ce travail ennemi. +Dans les organes sérieux et intelligents du parti, comme le _National_, +on ne revenait point aux théories anarchiques, aux constitutions +révolutionnaires; on s'enfermait dans cette Charte d'où la royauté +semblait si près de sortir; on en expliquait assidûment le sens; on +en réclamait rudement la complète et sincère exécution; on faisait +nettement pressentir que les droits nationaux mis en question mettaient +en question les dynasties. On se montrait décidé et prêt, non pas +à devancer, mais à accepter sans hésitation l'épreuve suprême qui +s'avançait, et dont chaque jour on faisait suivre clairement au public +le rapide progrès. + +Pour les royalistes constitutionnels qui avaient sincèrement travaillé +à fonder la Restauration avec la Charte, la conduite à tenir, quoique +moins périlleuse, était plus complexe et plus difficile. Comment +repousser, sans lui porter à elle-même un coup mortel, le coup dont la +royauté menaçait les institutions? Fallait-il se tenir sur la défensive, +attendre que le cabinet fît des actes, présentât des mesures réellement +hostiles aux intérêts ou aux libertés de la France, et les repousser +alors, après en avoir clairement dévoilé, dans le débat, le caractère +et le but? Fallait-il prendre une initiative plus hardie et arrêter le +cabinet dès ses premiers pas, pour prévenir des luttes inconnues que +plus tard il serait peut-être impossible de diriger ou de contenir? +C'était là, quand les Chambres se réunirent, la question pratique qui +préoccupait souverainement les esprits étrangers à toute hostilité +préméditée et à tout secret désir de nouveaux hasards. + +Deux figures sont restées, depuis 1830, gravées dans ma mémoire: le roi +Charles X au Louvre, le 2 mars, ouvrant la session des Chambres, et le +prince de Polignac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant à la +discussion de l'adresse des 221. L'attitude du Roi était, comme à son +ordinaire, noble et bienveillante, mais mêlée d'agitation contenue et +d'embarras; il lut son discours avec quelque précipitation, quoique avec +douceur, comme pressé d'en finir; et quand il en vint à la phrase qui, +sous une forme modérée, contenait une menace royale[22], il l'accentua +avec plus d'affectation que d'énergie. En y portant la main, il laissa +tomber son chapeau, que le duc d'Orléans releva et lui rendit en pliant +le genou avec respect. Parmi les députés, les acclamations du côté droit +étaient plus bruyantes que joyeuses, et il était difficile de démêler +si, dans le silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tristesse +ou de froideur. Quinze jours après, à la Chambre des députés, au sein du +comité secret où l'Adresse fut débattue, dans cette vaste salle vide de +spectateurs, M. de Polignac était à son banc, immobile et peu entouré, +même de ses amis, avec l'air d'un homme dépaysé et surpris, jeté dans un +monde qu'il connaît mal et où il est mal venu, et chargé d'une mission +difficile dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impuissante. +On lui fit, dans le cours du débat, sur un acte du ministère à propos +des élections, un reproche auquel il répondit gauchement, par quelques +paroles courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien l'objection, +et pressé de regagner sa place. Pendant que j'étais à la tribune, mes +regards rencontrèrent les siens, et je fus frappé de leur expression de +curiosité étonnée. + +[Note 22: Pairs de France, députés des départements, je ne doute +point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous +repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance +cherche à propager. Si de coupables manoeuvres suscitaient à mon +gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas +prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de +maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français, et +dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur Roi.»] + +Évidemment, au moment où ils faisaient acte de volonté hardie, ni le +Roi ni son ministre n'étaient à leur aise; il y avait dans les deux +personnes, dans leur physionomie comme dans leur âme, un mélange de +résolution et de faiblesse, de confiance et de trouble, qui en même +temps attestait l'aveuglement de l'esprit et trahissait le pressentiment +du malheur. + +Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Chambre des pairs. Son +énergie eût accrédité la nôtre. Elle ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni +aveugle ni servile, mais elle ne fut point énergique. Elle recommanda +le respect des institutions et des libertés nationales. Elle protesta +contre le despotisme aussi bien que contre l'anarchie. Son inquiétude et +même son blâme perçaient à travers la réserve de ses paroles; mais elles +furent ternes et dénuées de puissance. L'unanimité qu'elles obtinrent +n'attesta que leur nullité. M. de Chateaubriand seul, tout en les +louant, les trouva insuffisantes. La Cour s'en déclara satisfaite. La +Chambre sembla vouloir acquitter sa conscience et s'affranchir de +toute responsabilité dans les maux qu'elle prévoyait, plutôt que faire +vraiment effort pour les prévenir: «Si la Chambre des pairs eût parlé +plus clair,» me dit M. Royer-Collard peu après la révolution, «elle +eût peut-être arrêté le Roi sur le penchant de l'abîme et empêché les +ordonnances.» Mais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans sa +propre force pour conjurer le péril, et elle craignait de l'aggraver en +le signalant avec éclat. Le poids de la situation porta tout entier sur +la Chambre des députés. + +La perplexité y était grande. Grande dans la majorité sincèrement +royaliste, dans la commission chargée de rédiger l'Adresse, dans l'âme +de M. Royer-Collard qui présidait la commission comme la Chambre, et y +exerçait une influence prépondérante. Un sentiment général prévalait: +on voulait arrêter le Roi dans la voie funeste où il était entré, et on +n'espérait y réussir qu'en plaçant devant lui un obstacle qu'il lui fût +à lui-même impossible de méconnaître. Évidemment, quand il avait renvoyé +M. de Martignac et appelé M. de Polignac, ce n'était pas seulement à +ses craintes de Roi, c'était aussi, et surtout, à ses passions d'ancien +régime que Charles X avait obéi. Il fallait que le péril de cette +pente lui fût démontré, et que là où la prudence n'avait pas suffi, +l'impossibilité se fît sentir. En témoignant sans délai et sans détour +son défaut de confiance dans le cabinet, la Chambre ne dépassait point +son droit; elle exprimait sa propre pensée sans contester au Roi +la liberté de la sienne et son droit d'en appeler au pays par la +dissolution. Elle agissait sérieusement et honnêtement; elle renonçait +aux paroles ambiguës et vaines pour mettre en pratique les moeurs +franches et fortes du régime constitutionnel. C'était pour elle le +seul moyen de rester en harmonie avec le sentiment public, si vivement +excité, et de le contenir en lui donnant une satisfaction légitime. +Et l'on pouvait espérer qu'un langage à la fois ferme et loyal serait +efficace autant qu'il était nécessaire, car déjà, en pareille situation, +le Roi ne s'était point montré intraitable: n'avait-il pas, deux ans +auparavant, en janvier 1828, renvoyé presque sans combat M. de Villèle +quand une majorité décidément contraire à son cabinet était sortie des +élections? + +Pendant cinq jours, la commission de l'Adresse dans ses séances, et +M. Royer-Collard dans ses réflexions solitaires comme dans ses +conversations intimes avec ses amis, pesèrent scrupuleusement ces +considérations et toutes les phrases; tous les mots du projet. M. +Royer-Collard n'était pas seulement un vrai royaliste: c'était un esprit +enclin au doute et à l'inquiétude, perplexe dans ses résolutions bien +qu'affirmatif et hautain dans son langage, assailli d'impressions +changeantes à mesure qu'il considérait les diverses faces des choses, +et redoutant les grandes responsabilités. Depuis deux ans, il avait vu +Charles X de près, et plus d'une fois, pendant le ministère Martignac, +il avait dit aux hommes sensés de l'opposition: «Ne poussez pas trop +vivement le Roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se +porter.» Mais au point où les choses en étaient venues, appelé lui-même +à représenter les sentiments et à maintenir l'honneur de la Chambre, M. +Royer-Collard ne croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vérité au +pied du trône, et il se flattait qu'en s'y présentant respectueuse +et affectueuse, elle y serait, en 1830 comme en 1828, sinon bien +accueillie, du moins subie sans explosion funeste. + +L'Adresse eut en effet ce double caractère; jamais langage plus modeste +dans sa fierté et plus tendre dans sa franchise n'avait été tenu à un +Roi au nom d'un peuple[23]. Quand le président en donna pour la première +fois lecture à la Chambre, une secrète satisfaction de dignité se mêla, +dans les coeurs les plus modérés, à l'inquiétude qu'ils ressentaient. Le +débat fut court et très-contenu, presque jusqu'à la froideur. De part et +d'autre on craignait de se compromettre en parlant, et l'on était pressé +de conclure. Quatre des ministres, MM. de Montbel, de Guernon-Ranville, +de Chantelauze et d'Haussez, prirent part à la discussion, mais presque +uniquement à la discussion générale. Dans la Chambre des députés comme +dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, M. de Polignac, resta +muet. C'est à de plus hautes conditions que les aristocraties politiques +se maintiennent ou se relèvent. Quand on en vint aux derniers +paragraphes qui contenaient les phrases décisives, les simples députés +des partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors que nous +montâmes pour la première fois à la tribune, M. Berryer et moi, nouveaux +venus l'un et l'autre dans la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant +au ministère, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi pour le +soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue, à retrouver et à reproduire +aujourd'hui les idées et les sentiments par lesquels je le soutins +alors: «Sous quels auspices, demandai-je à la Chambre, au nom de quels +principes et de quels intérêts le ministère actuel s'est-il formé? Au +nom du pouvoir menacé, de la prérogative royale compromise, des intérêts +de la Couronne mal compris et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est +là la bannière sous laquelle il est entré en lice, la cause qu'il a +promis de faire triompher. On a dû s'attendre dès lors à voir l'autorité +exercée avec vigueur, la prérogative royale très active, les principes +du pouvoir non-seulement proclamés, mais pratiqués, peut-être aux dépens +des libertés publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-même. +Est-ce là ce qui est arrivé, Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi +depuis sept mois? A-t-il été exercé activement, énergiquement, avec +confiance et efficacité? + +[Note 23: Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes +de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du débat, ne pourra y +méconnaître aujourd'hui ni la profonde vérité des sentiments, ni la +belle convenance du langage. + +«Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous +apportons de toute part, Sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore +ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous, au milieu de la +bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli +des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre +autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre +auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans son coeur la +reconnaissance qui l'attache à votre royale famille; sa raison, mûrie +par l'expérience et par la liberté des discussions, lui dit que c'est +surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le +plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que +pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région +inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir +pour lui présenter les droits sacrés de votre Couronne comme la plus +sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme +nécessaire à la conservation de ces droits. + +Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et +d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les +esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait +commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si +elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience, +notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée, et que nous vous +garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la +cause. + +Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste +prédécesseur, et dont V. M. a la ferme volonté de consolider le +bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la +délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle +est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites +exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose +tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle +fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement +avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche +régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement +nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. + +Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est +aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration; votre peuple +s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète, +parce qu'elle est menaçante pour ses libertés. + +Cette défiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la +_France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme_ +(Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse.): elle est digne que +vous ayez foi dans sa loyauté comme elle a foi dans vos promesses. + +Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous +qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les +douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son +Roi, que la haute sagesse de V. M. prononce! ses royales prérogatives +ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs +de l'État, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire +condition de la force du trône et de la grandeur de la France».] + +«Ou je m'abuse fort, Messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a +perdu,--en confiance et en énergie, tout autant que le public en +sécurité. + +«Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement +dans les actes positifs et matériels par lesquels il se manifeste; +il n'aboutit pas toujours à des ordonnances et à des circulaires. +L'autorité sur les esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui +convient si bien dans les pays libres, car il détermine les volontés +sans leur commander, c'est là une part importante du pouvoir, la +première peut-être en efficacité. C'est aussi, à coup sûr, celle dont le +rétablissement est aujourd'hui le plus nécessaire à notre patrie. Nous +avons connu des pouvoirs très-actifs, très-forts, capables de choses +grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par +le malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile, +régulier, inaperçu, leur a presque toujours manqué. Le gouvernement du +Roi est, plus que tout autre, appelé à le posséder. Il ne tire point son +droit, de la force. Nous ne l'avons point vu naître; nous n'avons point +contracté avec lui ces familiarités dont il reste toujours quelque chose +envers des pouvoirs à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur +obéissent. Qu'a fait le ministère actuel de cette autorité morale +qui appartient naturellement, sans préméditation, sans travail, au +gouvernement du Roi? L'a-t-il habilement employée et agrandie en +l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement compromise en la +mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les passions +qu'il a suscitées?...... + +.....«Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission de contrôler, ou du +moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici seulement pour +relever ses erreurs ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y +venez aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour l'éclairer en +l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. .....Eh bien! quelle est +aujourd'hui, dans la Chambre, la situation des hommes les plus disposés +à jouer ce rôle, les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute +habitude d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'opposition; ils en +font malgré eux; ils voudraient rester toujours unis au gouvernement du +Roi, et il faut qu'ils s'en séparent; ils voudraient le soutenir, et il +faut qu'ils l'attaquent. Ils ont été poussés hors de leur propre voie. +La perplexité qui les agite, c'est le ministère actuel qui la leur a +faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons affaire à lui.» + +Je signalai partout, dans la société comme dans les Chambres, une +perturbation analogue: je montrai les pouvoirs publics jetés, comme les +bons citoyens, hors de leur situation et de leur mission naturelle; les +tribunaux plus préoccupés de contenir le gouvernement lui-même que de +réprimer les désordres ou les desseins dirigés contre lui; les journaux +exerçant avec la tolérance, ou même avec l'approbation publique, une +influence démesurée et déréglée; et je conclus en disant: + +«On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre n'est point +troublé. Il est vrai: l'ordre matériel n'est point troublé; tous +circulent librement, paisiblement; aucun bruit ne dérange les +affaires... La surface de la société est tranquille, si tranquille que +le gouvernement peut fort bien être tenté de croire le fond parfaitement +assuré, et de se croire lui-même à l'abri de tout péril. Nos paroles, +Messieurs, la franchise de nos paroles, voilà, le seul avertissement que +le pouvoir ait, en ce moment, à recevoir, la seule voix qui se puisse. +élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en atténuer +la force; gardons-nous d'énerver nos expressions; qu'elles soient +respectueuses, qu'elles soient tendres; mais qu'elles ne soient pas +timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer dans le +palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et pâle; qu'il ne soit pas +plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de +nos sentiments.» + +L'Adresse fut votée comme elle avait été préparée, avec une tristesse +inquiète, mais avec une profonde conviction de sa nécessité. Le +surlendemain du vote, le 18 mars, nous nous rendîmes aux Tuileries pour +la présenter au Roi. Vingt et un députés seulement s'étaient joints au +bureau et à la grande députation de la Chambre. Parmi ceux-là mêmes qui +avaient voté l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous +les yeux du Roi, appuyer de leur présence un tel acte d'opposition; les +autres, par égard pour la Couronne, ne voulaient pas donner à cette +présentation plus de solennité et d'effet. Nous n'étions, en tout, que +quarante-six. Nous attendîmes quelque temps, dans le salon de la Paix, +que le Roi fût revenu de la messe. Nous étions là, debout et silencieux; +en face de nous, dans les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages +du Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis +à dessein. Madame la Dauphine traversa le salon pour se rendre à la +chapelle précipitamment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus +froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en étonner ni de +m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre +pensée, et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect +qui ressemble presque à du repentir, comme si l'on en était soi-même +l'auteur. + +Quand nous fûmes introduits dans la salle du Trône, M. Royer-Collard lut +l'Adresse simplement, dignement, avec une émotion que trahissaient sa +voix et ses traits. Le Roi l'écouta dignement aussi, sans air de hauteur +ni d'humeur, bref et sec dans sa réponse, par convenance royale plutôt +que par colère, et, si je ne m'abuse, plus satisfait de sa fermeté +qu'inquiet de l'avenir. Quatre jours auparavant, la veille du débat de +l'Adresse, à son cercle des Tuileries où beaucoup de députés étaient +invités, je l'avais vu traiter avec une bienveillance marquée trois +membres de la Commission, MM. Dupin, Etienne et Gautier. Dans deux +situations si diverses, c'était le même homme et presque la même +physionomie, le même dans ses manières comme dans ses idées, soigneux de +plaire quoique décidé à rompre, et obstiné par imprévoyance et routine +d'esprit plutôt que par passion d'orgueil ou de pouvoir. + +Le lendemain de la présentation de l'Adresse (19 mars) la session était +prorogée au 1er septembre. Deux mois après (16 mai),-la Chambre des +députés était dissoute; les deux ministres les plus modérés, le garde +des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier et M. de Chabrol, +sortaient du Conseil; ils avaient refusé leur concours aux mesures +extrêmes qu'on y débattait déjà pour le cas où les élections +tromperaient l'attente du pouvoir. Le membre le plus compromis et le +plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet, devenait ministre de +l'intérieur. Par la dissolution, le Roi en appelait au pays, et au même +moment, il faisait de nouveaux pas pour s'en séparer. + +Rentré dans la vie privée dont il ne sortit plus, M. Courvoisier +m'écrivit le 29 septembre 1831, de sa retraite de Baume-les-Damés: +«Avant de quitter les sceaux, je causais avec M. Pozzo di Borgo de +l'état du pays et des périls dont s'entourait le trône.--Quel moyen, me +dit-il un jour, d'éclairer le Roi et de l'arracher à un système qui peut +de nouveau bouleverser l'Europe et la France?--Je n'en vois qu'un, lui +répondis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie.--Il +l'écrira, me dit-il; il l'écrira de Varsovie où il doit se rendre.--Puis +nous en concertâmes la substance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que +l'empereur Nicolas ne voyait de sécurité pour les Bourbons que dans +l'accomplissement de la Charte.» Je doute que l'empereur Nicolas ait +écrit lui-même au roi Charles X; mais ce que son ambassadeur à Paris +disait au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, au-due +de Mortemart, ambassadeur du Roi à Saint-Pétersbourg: «Si on sort de la +Charte, on va à une catastrophe; si le Roi tente un coup d'État, il en +supportera seul la responsabilité.» Les conseils des rois n'ont pas plus +manqué au roi Charles X que les adresses des peuples pour le détourner +de son fatal dessein. + +Dès que le gant électoral fut jeté, mes amis m'écrivirent de Nîmes +qu'ils avaient besoin de ma présence pour les rallier tous, et pour +espérer, dans le collège de département, quelques chances de succès. On +désirait aussi que j'allasse, pour mon propre compte, à Lisieux, mais en +ajoutant que, si j'étais nécessaire ailleurs, on croyait pouvoir, moi +absent, me garantir mon élection. Je me confiai dans cette assurance, et +je partis pour Nîmes le 15 juin, pressé de sonder moi-même et de près +ces dispositions réelles du pays qu'on oublie si vite ou qu'on méconnaît +si souvent quand on ne sort pas de Paris. + +Je ne voudrais pas substituer à mes impressions d'alors mes réflexions +d'aujourd'hui, ni attribuer aux idées et à la conduite de mes amis +politiques, et aux miennes propres, à cette époque, un sens qu'elles +n'auraient point eu. Je reproduis textuellement ce que je trouve dans +des lettres intimes que j'écrivis ou que je reçus pendant mon voyage. +C'est le témoignage le plus irrécusable de ce que nous pensions et +cherchions alors. + +J'écrivais le 26 juin, quelques jours après mon arrivée à Nîmes: + +«La lutte est très-vive, plus vive qu'on ne le voit de loin. Les deux +partis sont profondément engagés, et d'heure en heure s'engagent plus +profondément l'un contre l'autre. Une fièvre d'égoïsme et de platitude +possède et pousse l'administration. L'opposition se débat, avec une +ardeur passionnée, contre les embarras et les angoisses d'une situation, +légale et morale, assez difficile. Elle trouve dans les lois des moyens +d'action et de défense qui lui donnent la force et le courage de +soutenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans le succès, +car presque partout la dernière garantie manque, et après avoir lutté +bravement et longuement, on court risque de se trouver tout à coup +désarmé et impuissant. Même anxiété dans la situation morale: +l'opposition méprise l'administration et la regarde cependant comme son +supérieur; les fonctionnaires sont déconsidérés et n'en occupent pas +moins encore le haut du pavé; un souvenir de la puissance et de la +grandeur impériale leur sert encore de piédestal; on les regarde en +face, mais de has en haut, avec timidité et colère tout à la fois. Il +y a là beaucoup d'éléments d'agitation et même de crise. Pourtant, dès +qu'on croit voir l'explosion prochaine, ou seulement possible, tous se +replient; tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix que +chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a confiance que dans les +moyens réguliers.» + +On m'écrivait de Paris, le 5 juillet: + +«Voilà les élections des grands collèges qui commencent. Si nous y +gagnons quelque chose, ce sera excellent, surtout à cause de l'effet que +cela produira sur l'esprit du Roi, qui ne peut espérer d'avoir jamais +mieux que les grands collèges. Rien, pour le moment, n'indique un coup +d'État. La _Quotidienne_ déclare ce matin qu'elle regarde la session +comme ouverte, tout en convenant que le ministère n'aura pas la +majorité. Elle a l'air charmé qu'on ne se propose pas de faire une +Adresse toute pareille à celle des 221.» + +Et le 12 juillet suivant: + +«Aujourd'hui _l'Universel_[24] s'élève contre les bruits de coups +d'État, et semble garantir l'ouverture régulière de la session par +un discours du Roi. Ce discours, qui vous gênera, aura l'avantage de +commencer la session en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est +d'avoir une session; on aura bien plus de peine à en venir aux violences +quand on se sera engagé dans la légalité. Mais votre nouvelle Adresse +sera très-difficile à faire; quelle qu'elle soit, la droite et l'extrême +gauche la traiteront de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrême +gauche pour s'en plaindre. Vous aurez à vous défendre de ceux qui +voudraient purement et simplement reproduire la dernière Adresse, et s'y +tenir comme au dernier mot du pays. La victoire électorale nous étant +acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus être +présentée au Roi, il y aura évidemment une nouvelle conduite à tenir. +D'ailleurs, quel intérêt avons-nous à faire que le Roi se bute? La +France ne peut que gagner à des années de gouvernement régulier. +Gardons-nous de précipiter les événements.» + +[Note 24: L'un des journaux ministériels du temps.] + +Je répondais, le 16 juillet: + +«Je ne sais comment nous nous tirerons de la nouvelle Adresse. Ce sera +très-difficile; mais quelle que soit la difficulté, il faut l'accepter, +car évidemment nous avons besoin d'une session. Nous serions pris pour +des enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer ce que +nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre nouvelle ne doit point +reculer; mais elle doit prendre une autre route. Que nous n'ayons point +de coup d'État, que l'ordre constitutionnel subsiste régulièrement; +quelles que soient les combinaisons ministérielles, le vrai et dernier +succès sera pour nous.» + +Je rencontrais autour de moi, parmi les électeurs rassemblés, des +dispositions tout aussi modérées, patientes, et loyales: «M. de Daunant +vient d'être élu (13 juillet), par le collége d'arrondissement de Nîmes; +il a eu 296 voix contre 241 données à M. Daniel Murjas, président du +collège. Au moment où ce résultat a été proclamé, le secrétaire du +bureau a proposé à l'assemblée de voter des remerciements au président +qui, malgré sa candidature, l'avait présidée avec une impartialité et +une loyauté parfaites. Les remerciements ont été votés à l'instant, au +milieu des cris de: _Vive le Roi!_ Et les électeurs, en se retirant, ont +trouvé partout la même tranquillité et la même gravité qu'ils avaient +eux-mêmes apportées dans leurs opérations.» + +Enfin, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, j'écrivais: «Voilà +la campagne d'Afrique finie, et bien finie. Notre campagne à nous, dans +deux mois d'ici, en sera sans nul doute un peu plus difficile; mais +n'importe, j'espère que ce succès ne fera pas faire au pouvoir les +dernières folies, et j'aime mieux notre honneur national que notre +commodité parlementaire.» + +Je n'ai gardé de prétendre que ces sentiments fussent ceux de tous les +hommes qui, soit dans les Chambres, isoit dans le pays, avaient applaudi +à l'Adresse des 221, et qui votaient, dans les élections, pour la +soutenir. La Restauration n'avait pas fait en France, tant de conquêtes. +Inactives, mais non résignées, les sociétés secrètes étaient toujours +là, prêtes, dès qu'une circonstance favorable se présenterait, à +reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D'autres +adversaires, plus légaux mais non moins redoutables, épiaient toutes les +fautes du Roi et de son gouvernement, et les commentaient assidûment +devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus +graves, qui amèneraient les conséquences suprêmes. Dans les masses +populaires, les vieux instincts de méfiance et de haine, pour tout ce +qui rappelait l'ancien régime et l'invasion étrangère, continuaient de +fournir, aux ennemis de la Restauration, des armes et des espérances +inépuisables. Le peuple est comme l'Océan, immobile et presque immuable +au fond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface. +Cependant l'esprit de légalité et le bon sens politique avaient fait +de notables progrès; même au milieu de la fermentation électorale, le +sentiment public repoussait hautement toute révolution nouvelle. Jamais +la situation des hommes qui voulaient sincèrement le Roi et la Charte +n'avait été meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition +légale, fait leurs preuves de fermeté persévérante; ils venaient +de maintenir avec éclat les principes essentiels du gouvernement +représentatif; ils, possédaient l'estime, et même la faveur publique; +les partis violents par nécessité, le pays avec quelque doute, mais +aussi avec une espérance honnête, se rangeaient et marchaient derrière +eux. S'ils avaient, à ce moment critique, réussi auprès du Roi comme +dans les Chambres et dans le pays, si Charles X, après avoir, par +la dissolution, poussé jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait +accueilli le voeu manifeste de la France, et pris ses conseillers parmi +les royalistes constitutionnels investis de la considération publique, +je le dis avec une conviction qui peut sembler téméraire mais qui +persiste aujourd'hui, on pouvait raisonnablement espérer que l'épreuve +décisive était surmontée, et que, le pays prenant confiance en même +temps dans le Roi et dans la Charte, la Restauration et le gouvernement +constitutionnel seraient fondés ensemble. + +Mais ce qui manquait précisément au roi Charles X, c'était cette étendue +et cette liberté d'esprit qui donnent à un prince l'intelligence de +son temps et lui en font sainement apprécier les ressources comme les +nécessités. «Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons pas changé +depuis 1789,» disait-il un jour, et il disait vrai: à travers les +vicissitudes de sa vie, il était resté tel qu'il s'était formé dans sa +jeunesse, à la cour de Versailles et dans la société aristocratique +du XVIIIe siècle, sincère et léger, confiant en lui-même et dans ses +entours, peu observateur et peu réfléchi quoique d'un esprit actif, +attaché à ses idées et à ses amis de l'ancien régime comme à sa foi et à +son drapeau. Sous le règne de son frère Louis XVIII et dans la scission +du parti monarchique, il avait été le patron et l'espérance de +cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés +constitutionnelles, et il s'était fait alors en lui un singulier mélange +d'intimité persévérante avec ses anciens compagnons et de goût pour la +popularité nouvelle d'une physionomie libérale. Monté sur le trône, il +fit, à cette faveur populaire, plus d'une coquetterie royale, et se +flatta sincèrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses idées et +ses amis d'autrefois. M. de Villèle et M. de Martignac s'usèrent à +son service dans ce difficile travail; et après leur chute, aisément +acceptée, Charles X se trouva rendu à ses pentes naturelles, au milieu +de conseillers peu disposés à le contredire et hors d'état de le +contenir. Deux erreurs funestes s'établirent alors dans son esprit: +il se crut menacé par la Révolution beaucoup plus qu'il ne l'était +réellement, et il cessa de croire à la possibilité de se défendre et de +gouverner par le cours légal du régime constitutionnel. La France ne +voulait point d'une révolution nouvelle. La Charte contenait, pour un +souverain prudent et patient, de sûrs moyens d'exercer l'autorité royale +et de garantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu confiance dans la +France et dans la Charte; quand l'Adresse des 221 sortit triomphante des +élections, il se crut poussé dans ses derniers retranchements, et réduit +à se sauver malgré la Charte ou à périr par la Révolution. Peu de jours +avant les ordonnances de juillet, l'ambassadeur de Russie, le comte +Pozzo di Borgo, eut une audience du Roi. Il le trouva assis devant son +bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article XIV. Charles X +lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquiétude honnête +le sens et la portée qu'il avait besoin d'y trouver. En pareil cas, on +trouve toujours ce qu'on cherche; et la conversation du Roi, bien que +détournée et incertaine, laissa à l'ambassadeur peu de doutes sur ce qui +se préparait. + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + + + I + + +1° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_. + +Val-de-Loup, ce 12 mai 1809. + +Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême +plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant +d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera toujours +assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus que je n'en +mérite. + +Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par la +finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme, +les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce que nous +n'y avons pas été formés et habitués par de grands poëtes: cela est +très-ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire +que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait répondre que +je viens trop tard, que notre goût est formé sur d'autres modèles, etc., +etc... Cependant il resterait toujours le Tasse et tous les poëmes +latins _catholiques_ du moyen âge. C'est la seule objection de fait que +l'on trouve contre votre critique. + +Véritablement, Monsieur, je le dis très-sincèrement, les critiques qui +ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour +les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris +mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si généralement oubliées +que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on +parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces cris contre +le merveilleux! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de +ce merveilleux? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue? Et +pourtant nous avons le Tasse, Millon, Klopstock, Gessner, Voltaire même! +Et si l'on ne peut pas employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura +donc plus d'épopée chez les modernes, car le merveilleux est essentiel +au poëme épique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter +dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi, +comme tout en France. La question était de savoir si mon ouvrage était +bon ou mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir +s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette +espèce. + +Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage; je ne +puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout à fait +décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage fort supérieur +à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des +caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le IIIe livre, que +vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de l'ouvrage. Sous les +rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais porté plus haut que dans +la peinture du bonheur, des justes, dans la description de la lumière du +ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux +discours du Père et du Fils sur la _nécessité_ d'établir ma _machine_ +épique. Sans ces discours plus de _récit_, plus d'_action_; le récit et +l'action sont motivés par les discours des essences incréées. + +Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour +vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un objet sous dix +faces différentes. Je n'aime point comme vous, Monsieur, la description +des tortures; mais elle m'a paru absolument nécessaire dans un ouvrage +sur des _martyrs_. Cela est consacré par toute l'histoire et par tous +les arts. La peinture et là sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets; +ce sont là les véritables _combats_ du sujet. Vous qui savez tout, +Monsieur, vous savez combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai +retranché des _Acta Martyrum_, surtout en faisant disparaître les +douleurs _physiques_ et opposant des images gracieuses à d'horribles +tourments. Vous êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui +est ou l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poëte. + +Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon +ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on +ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce +_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de la +_liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous +hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous +les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrez-moi mes +fautes, Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques +aussi has dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font +parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces +saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le +ruisseau pour amuser les laquais. + +Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de +vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité si +vous étiez assez aimable pour venir me la demander. + +Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute +considération. + +DE CHATEAUBRIAND. + +Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine. + + + +2° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_. + +Val-de-Loup, ce 30 mai 1809. + +Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême +de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je passerai +condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai avec vous que +nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais, +Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient fondés sur une hérésie. +Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une _rédemption_, ce qui +serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui est tout à fait conforme +à la foi. Dans tous les temps, l'Église a cru que le sang d'un martyr +pouvait effacer les péchés du peuplé et le délivrer de ses maux. Vous +savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre +et de calamités, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une +cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n'ai +laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à +l'Éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les bénédictions +du ciel sur les chrétiens _par le mérite du sang de Jésus-Christ;_ ce +qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et +la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante +d'ailleurs, et consacrée par toute, l'antiquité, a été reçue dans notre +religion: la mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en +passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente +tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre +coupable patrie: ceux que nous avons égorgés prient peut-être dans ce +moment même pour _nous;_ vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur, +renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes. + +Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font +oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où +l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion; +vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre +conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez?» On est +trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui +sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver +au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résultat, +Monsieur, si vous examinez bien _les Martyrs_, vous y trouverez beaucoup +à reprendre sans doute; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour +le plan, les caractères et le style, c'est le moins mauvais et le moins +défectueux de mes faibles écrits. + +J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le fils +du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais je le crois +un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est revenu en France, +il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a +procuré l'honneur de faire connaissance avec mademoiselle de Meulan: +elle m'a paru, comme dans ce qu'elle écrit, pleine d'esprit, de goût et +de raison. Je crains bien de l'avoir importunée par la longueur de ma +visite: j'ai le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables, +et surtout des caractères élevés et des sentiments généreux. + +Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, l'assurance de ma haute +estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends avec une +vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou +celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie, +Monsieur, mes très-humbles salutations et toutes mes civilités. + +DE CHATEAUBRIAND. + +Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809. + + + +3° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_. + +Val-de-Loup, ce 12 juin 1809. + +J'ai été absent de ma vaille, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est +ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien +convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est échappé, à la +vérité contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ +l'effacer pour la première édition. + +J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes +remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au delà +du peu que je vaux. + +Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très-exact. +Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui connaît +les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu échapper à +l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au +milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de +marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait pu l'écraser, +mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance +très-extraordinaire et qui mériterait de plus longs détails que ceux +qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre. + +Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces +détails dans votre solitude. Malheureusement madame de Chateaubriand est +malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant +point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous recevoir dans +mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se réunir +pour se consoler. Les idées généreuses et les sentiments élevés +deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les +retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma société pût vous être +agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous prie de remercier beaucoup +pour moi. + +Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute +considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez, +d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de +l'honneur. + +DE CHATEAUBRIAND. + + +La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais le +petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont fort +exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres édifiantes_ +(Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant à M. de Volney, +il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est évident qu'il n'a +jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas passé Ramlé ou Rama, +l'ancienne Arimathie. + +Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terra Sanctoe_ +d'Adrichomius. + + + + + II + + + +_Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot_. + +Bruxelles, 27 avril 1811. + +Vous ne devez pas comprendre mon silence, Monsieur, et moi je ne +comprenais pas la lente arrivée des prospectus que vous m'aviez annoncés +dans votre lettre du 4 de ce mois. Imaginez-vous que le portier d'ici +avait confondu ce paquet avec toutes les liasses d'imprimés oiseux qu'on +adresse à une préfecture, et que si le besoin d'un livre ne m'eût +pas fait descendre dans le cabinet-sanctuaire du préfet, je n'aurais +peut-être pas encore découvert la méprise. Je vous remercie, Monsieur, de +la confiance que vous avez bien voulu me témoigner dans cette occasion. +Vous savez si personne vous rend plus que moi la plénitude de la justice +qui vous est due, et vous savez que je vous la rends avec autant +d'attrait que de conviction. Ma génération passe, la vôtre vient +d'arriver, une autre naît; je vous vois placé entre deux pour consoler +la première, honorer la seconde et former la troisième. Tâchez de faire +celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite à tous +les petits garçons d'en savoir un jour autant que vous, ni à toutes +les petites filles de ressembler en tout à votre plus qu'aimable +collaboratrice. Il ne faut désirer que ce qu'on peut obtenir, et +j'aurais trop de regret de me sentir sur mon déclin quand un si beau +siècle serait près de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pensée +dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que +puisse supporter ou recevoir l'enfance du XIXe siècle: ce sera bien +encore assez. Aujourd'hui le _mox progeniem daturos vitiosiorem_ ferait +dresser les cheveux. + +Madame de la Tour du Pin, baronne de l'Empire depuis deux ans, préfète +de la Dyle depuis trois ans, mère religieuse depuis vingt, conseillera +votre recueil avec toute l'influence que peuvent lui donner les deux +premiers titres, et y souscrit avec tout l'intérêt que lui inspire le +dernier. Moi qui n'ai plus et ne veux plus d'autres titres que ceux de +père et d'ami, je vous demande la permission de souscrire pour ma fille +qui, commençant la double éducation d'un petit Arnaud et d'une petite +Léontine, sera très-heureuse de profiter de votre double enseignement. +Je ne doute pas que le grand-père lui-même ne trouve très-souvent à s'y +instruire et toujours à s'y plaire. Il me semble que jamais association +ne fut plus propice au mélange de l'_utile dulci_. Si je laissais aller +ma plume, je suis sûr qu'elle écrirait comme une folle à l'un des deux +auteurs: «Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mérites, je +m'établis un vieil enfant pour recevoir vos préceptes. Je baise de loin +la main de ma jeune bonne, avec un respect très-profond, mais pas assez +dégagé de quelques-uns de ces mouvements qui ont suivi ma première +enfance, et que doit m'interdire ma seconde éducation. Peut-on se +soumettre à votre férule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes +fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore ajouter: _cela +ne m'arrivera plus_; mais le ferme propos viendra avec l'âge faible, et +plus je me déformerai, plus je serai parfait.» + +Voulez-vous bien, Monsieur, présenter mes respects à madame et à +mademoiselle de Meulan? Un très-excellent et très-aimable jeune homme +(encore un de ceux dont l'élévation et la pureté consolent), le neveu de +M. Hochet, ne demeure-t-il pas sous le même toit que vous? alors je +vous prierais de me rappeler à son souvenir, et par lui à M. son oncle, +duquel j'attends, avec une grande anxiété, réponse sur un objet du plus +grand intérêt pour l'oncle de mon gendre dans les installations des +cours impériales.--Mais rien par la poste. + +Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables amis de la +place Louis XV[25], parce que je vais leur écrire Directement. + +[Note 25: M. et madame Suard.] + +Mais l'idée me vient de vous demander une grâce avant de fermer ma +lettre. Lorsque, dans vos préceptes à la jeunesse, vous en serez au +chapitre et à l'âge où il sera question du choix d'un état, je vous +conjure d'y insérer, avec toute la gravité de votre caractère intègre, +quelque chose qui revienne à ceci: «Si votre vocation vous porte à +être imprimeur, éditeur d'un ouvrage quelconque, moral, politique, +historique, n'importe, ne vous croyez pas permis de mutiler, sans l'en +prévenir, un auteur, et surtout celui qui tient à l'inviolabilité de ses +écrits beaucoup plus par conscience que par amour-propre. Si vous le +mutilez à vous tout seul, ce qui est déjà passablement hardi, au moins +ne croyez pas pouvoir substituer un membre postiche de votre façon au +membre vivant que vous aurez coupé, et craignez de remplacer, sans vous +en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mais brisez +toutes vos presses, plutôt que de lui faire dire, sous le sceau de la +signature, le contraire de ce qu'il a dit, le contraire de ce qu'il a +pensé et de ce qu'il sent, car ce serait un oubli de raison tout voisin +d'un oubli de morale.»--J'écris plus longuement air ce sujet à nos amis +de la place Louis XV, et vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne parler +qu'à eux de mon énigme, qui, sûrement, n'en est déjà plus une avec vous. +J'espère que ce qui m'a indigné et affligé ne se rencontrera pas une +seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, je me suis imposé +les ménagements nécessaires. Je ne veux point d'une rupture dont la +vengeance frapperait sur mes tombeaux chéris et mes amis vivants. Ma +lettre est devenue bien sérieuse; je ne savais pas, quand je l'ai +commencée, qu'elle allait me conduire où je me trouve en la finissant. +Je crois vous parler; la confiance m'entraîne; il m'est doux d'avoir +joint une preuve involontaire de ce sentiment à l'expression +très-volontaire de tous ceux que vous m'avez si profondément inspirés, +et dont j'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'assurance au +milieu de mes plus sincères salutations. + +Lally-Tolendal. + + + + + III + + + +_Discours prononcé pour l'ouverture du Cours d'histoire moderne de M. +Guizot, le 11 décembre_ 1812. + +Messieurs, + +Un homme d'État, célèbre par son caractère et par ses malheurs, sir +Walter Raleigh, avait publié la première partie d'une _Histoire du +monde_: enfermé dans la prison de la Tour, il venait de terminer la +dernière. Une querelle s'élève sous ses fenêtres dans une des cours de +la prison: il regarde, examine attentivement la contestation qui devient +sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de +ce qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite d'un +de ses amis, et le lui raconte: quelle est sa surprise lorsque cet ami, +qui avait été témoin et même acteur dans l'événement de la veille, lui +prouve que cet événement, dans son résultat comme dans ses détails, a +été précisément le contraire de ce qu'il croyait avoir observé! Raleigh, +resté seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que, +puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne savait +rien de tout ce qu'il venait d'écrire. + +Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh? +L'historien le plus confiant n'oserait peut-être répondre à cette +question d'une manière tout à fait affirmative. L'historien raconte +une longue suite d'événements, peint un grand nombre de caractères; et +songez, Messieurs, à la difficulté de bien connaître un seul caractère, +un seul événement. Montaigne, après avoir passé sa vie à s'étudier, +faisait sans cesse sur lui-même de nouvelles découvertes; il en a rempli +un long ouvrage, et a fini par dire: «L'homme est un subject si divers, +si ondoyant et si vain, qu'il est malaisé d'y fonder un jugement +constant et uniforme.» Composé obscur d'une infinité de sentiments et +d'idées qui s'altèrent, se modifient réciproquement et dont il est aussi +difficile de démêler la source que d'en prévoir les résultats, produit +incertain d'une multitude de circonstances, quelquefois impénétrables, +toujours compliquées, qu'ignore souvent celui qu'elles entraînent, et +que ne soupçonnent même pas ceux qui l'entourent, l'homme sait à peine +se connaître lui-même et n'est jamais que deviné par les autres. Le +plus simple, s'il essayait de s'étudier et de se peindre, aurait à nous +apprendre mille secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes +dans un événement! Que d'hommes dont le caractère a influé sur cet +événement, en a modifié la nature, la marche, les effets! Amenez +des circonstances parfaitement semblables; supposez des situations +exactement pareilles; qu'un acteur change, tout est changé; c'est par +d'autres motifs qu'il agit, c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez +les mêmes acteurs; changez une seule de ces circonstances indépendantes +de la volonté, qu'on appelle hasard ou destinée; tout est changé encore. +C'est de cette infinité de détails, où tout est obscur, où rien n'est +isolé, que se compose l'histoire; et l'homme, fier de ce qu'il sait, +parce qu'il oublie de songer combien il ignore, croit la savoir quand +il a lu ce que lui en ont dit quelques hommes qui n'avaient pas, pour +connaître leur temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connaître +le nôtre. + +Que chercher donc, que trouver dans ces ténèbres du passé qui +s'épaississent à mesure qu'on s'en éloigne? Si César, Salluste ou +Tacite n'ont pu nous transmettre que des notions souvent incomplètes et +douteuses, nous fierons-nous à ce qu'ils racontent? Et si nous n'osons +nous y fier, comment y suppléerons-nous? Serons-nous capables de nous +débarrasser de ces idées, de ces moeurs, de cette existence nouvelle +qu'a amenées un nouvel ordre de choses, pour adopter momentanément dans +notre pensée d'autres moeurs, d'autres idées, une autre existence? +Saurons-nous devenir Grecs, Romains ou Barbares pour comprendre les +Romains, les Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder à les juger? +Et quand nous serions parvenus à cette difficile abnégation d'une +réalité présente, et impérieuse, saurions-nous, aussi bien que César, +Salluste ou Tacite, l'histoire des temps dont ils nous parlent? Après +nous être ainsi transportés au milieu du monde qu'ils peignent, nous +découvririons dans leurs tableaux des lacunes dont nous ne nous doutons +pas, dont ils ne se doutèrent pas toujours eux-mêmes: cette multitude de +faits qui, groupés et vus de loin, nous paraissent remplir le temps et +l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions placés sur le terrain +même qu'ils occupent, des vides qu'il nous serait impossible de combler, +et que l'historien y laisse nécessairement, parce que celui qui raconte +ou décrit ce qu'il voit, à des gens qui le voient comme lui, n'imagine +jamais avoir besoin de tout dire. + +Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit réellement pour nous le +tableau du passé: le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure +et l'homme trop faible pour que ce tableau soit jamais complet et +fidèle. + +Mais serait-il vrai qu'une connaissance si importante nous fût +totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons acquérir, tout +fût sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne s'éclairerait-il que pour +chanceler davantage? Ne déploierait-il toutes ses forces que pour être +amené à confesser son ignorance? Idée cruelle et décourageante que +beaucoup d'hommes supérieurs ont rencontrée dans leur chemin, mais à +laquelle ils ont eu tort de s'arrêter. + +Ce que l'homme ne se demande presque jamais, c'est ce qu'il a réellement +besoin de savoir dans ce qu'il cherche si ardemment à connaître. Il +suffit de jeter un coup d'oeil sur ses études pour y apercevoir deux +parties dont la différence est frappante, quoique nous ne puissions +assigner la limite qui les sépare. Partout je vois un certain travail +innocent, mais vain, qui s'attache à des questions, à des recherches +inabordables ou sans résultat, qui n'a d'autre but que de satisfaire +l'inquiète curiosité d'un esprit dont le premier besoin est d'être +occupé; et partout je vois un travail véritablement utile, fécond, +intéressant non-seulement pour celui qui s'y livre, mais pour le genre +humain tout entier. Que de temps, que de talent ont consumé les hommes +dans les méditations métaphysiques! Ils ont voulu pénétrer la nature +intime des choses, de l'esprit, de la matière; ils ont pris pour des +réalités de pures et vagues combinaisons de mots; mais ces mêmes +travaux, ou des travaux qui en ont été la conséquence, nous ont éclairés +sur l'ordre de nos facultés, les lois qui les régissent, la marche de +leur développement; nous avons eu une histoire, une statistique de +l'esprit humain; et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous +avons appris comment il agit, et comment on doit travailler à en +affermir la justesse, à en étendre la portée. + +L'étude de l'astronomie n'a-t-elle pas eu longtemps pour unique but les +rêves de l'astrologie? Gassendi lui-même n'avait commencé à l'étudier +que dans cette vue, et, lorsque la science l'eut guéri des préjugés de +la superstition, il se repentit d'en avoir parlé trop haut, «parce que, +disait-il, plusieurs étudiant auparavant l'astronomie pour devenir +astrologues, il s'apercevait que plusieurs ne voulaient plus l'apprendre +depuis qu'il avait décrié l'astrologie.» Qui nous prouvera que, sans +cette inquiétude qui a porté l'homme à chercher l'avenir dans les +astres, la science qui dirige aujourd'hui nos vaisseaux serait parvenue +où nous la voyons? + +C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de l'homme une +moitié vaine à côté d'une moitié utile; nous ne condamnerons plus alors +la curiosité qui mène au savoir; nous reconnaîtrons que, si l'esprit +humain s'est souvent égaré dans la route, s'il n'a pas toujours pris, +pour arriver, la voie la plus prompte, il s'est vu conduit enfin, par +la nécessité de sa nature, à la découverte d'importantes vérités: mais, +plus éclairés, nous nous efforcerons de ne point perdre de temps, +d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recherches +fécondes en résultats profitables; et nous ne tarderons pas à nous +convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas ne lui est bon à rien, et +qu'il peut tout ce qui lui est nécessaire. + +L'application de cette idée à l'histoire lèvera bientôt la difficulté +que nous avait opposée d'abord son incertitude. Peu nous importe, par +exemple, de connaître la figure ou le jour précis de la naissance de +Constantin, de savoir quels motifs particuliers, quels sentiments +personnels ont influé, en telle ou telle occasion, sur ses +déterminations et sur sa conduite, d'être informés de tous les détails +de ses guerres et de ses victoires contre Maxence ou Licinius: ces +circonstances ne regardent que le monarque, et le monarque n'est plus. +L'ardeur que tant de savants mettent à les rechercher n'est que la suite +de ce juste intérêt qui s'attache aux grands noms, aux grands souvenirs. +Mais les résultats de la conversion de Constantin, son administration, +les principes politiques et religieux qu'il établit dans son empire, +voilà ce qu'aujourd'hui encore il nous importe de connaître, parce que +c'est là ce qui ne meurt pas en un jour, ce qui fait le sort et la +gloire des peuples, ce qui leur laisse ou leur enlève l'usage des plus +nobles facultés de l'homme, ce qui les plonge silencieusement dans une +misère tantôt muette, tantôt agitée, ou pose pour eux les fondements +d'un long bonheur. + +On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passés, l'un tout +à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s'est pas +étendue au delà de sa durée; l'autre durant toujours par l'empire qu'il +a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul réservé, pour ainsi +dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste est là pour nous +éclairer sur ce qui n'est plus. L'histoire nous offre, à toutes ses +époques, quelques idées dominantes, quelques grands événements qui ont +déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations. +Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent +encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde: une longue +trace, en perpétuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a +multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont +ils sont l'objet; la raison même peut ici nous offrir ses données +positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits. +Dans l'événement qui passe, peut se trouver telle circonstance +aujourd'hui inconnue qui le rende totalement différent de l'idée que +nous nous en formons: ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint +Annibal à Capoue et sauva Rome; mais dans un effet qui s'est longtemps +prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause: ainsi l'autorité +despotique qu'exerça longtemps le Sénat sur le peuple romain nous +indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté +qui déterminèrent l'expulsion des rois. Marchons donc du côté où nous +pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle +nous fournit aux exemples que nous prête l'histoire; l'homme, dans +l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa +vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir, +comme l'industrie pour suppléer à la force. + +Tel est le point de vue, Messieurs, sous lequel nous tâcherons +d'envisager l'histoire. Nous chercherons dans l'histoire des peuples +celle de l'espèce humaine; nous nous appliquerons à démêler quels ont +été, dans chaque siècle, dans chaque état de civilisation, les idées +dominantes, les principes généralement adoptés qui ont fait le bonheur +ou le malheur des générations soumises à leur pouvoir, et qui ont +ensuite influé sur le sort des générations postérieures. Le sujet dont +nous avons à nous occuper est un des plus riches en considérations de +ce genre. L'histoire nous offre des périodes de développement durant +lesquelles le genre humain, parti d'un état de barbarie et d'ignorance, +arrive par degrés à un état de science et de civilisation qui peut +déchoir, mais non se perdre, car les lumières sont un héritage qui +trouve toujours à qui se transmettre. La civilisation des Égyptiens et +des Phéniciens prépara celle des Grecs; celle des Grecs et des Romains +ne fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'établir dans leur +empire: aucun siècle encore n'a été placé avec autant d'avantages que le +nôtre pour observer cette progression lente, mais réelle: nous pouvons, +en portant nos regards en arrière, reconnaître la route qu'a suivie le +genre humain en Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne +seule, par son étendue, sa variété et la longueur de sa durée, nous +offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous possédions +encore de la marche progressive de la civilisation d'une partie du +globe: un coup d'oeil rapide, jeté sur cette histoire, suffira pour en +indiquer le caractère et l'intérêt. + +Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait à appeler le monde. +L'Asie occidentale depuis les frontières de la Perse, le nord de +l'Afrique, la Grèce, la Macédoine, la Thrace, tous les pays situés +sur la rive droite du Danube depuis sa source jusqu'à son embouchure, +l'Italie, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne reconnaissaient son +pouvoir; ce pouvoir s'exerçait sur une étendue de plus de mille lieues +en largeur, depuis le mur d'Antonin et les limites septentrionales de +la Dacie, jusqu'au mont Atlas; et de plus de quinze cents lieues +en longueur, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Océan occidental. Mais si +l'immensité de ces conquêtes saisit d'abord l'imagination, l'étonnement +diminue quand on songe combien elles avaient été faciles et combien +elles étaient peu sûres. Rome n'eut à vaincre en Asie que des peuples +amollis, en Europe que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans +union, sans régularité et sans vigueur, ici, à cause de la barbarie, là, +à cause de la décadence des moeurs, ne pouvait lutter contre la forte +constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on s'arrête un instant à y +songer; Rome eut plus de peine à se défendre d'Annibal qu'à subjuguer +le monde; et, dès que le monde fut subjugué, Rome ne cessa de se voir +enlever peu à peu ce qu'elle avait conquis. Comment aurait-elle pu s'y +maintenir? L'état de la civilisation des vainqueurs et des vaincus +avait empêché que rien s'unît, se constituât en un ensemble homogène +et solide; point d'administration étendue et régulière; point de +communications générales et sûres; les provinces n'existaient pour Rome +que par les tributs qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les +provinces que par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans +l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le nord +de la Gaule, de petites peuplades défendaient et maintenaient leur +indépendance: toute la puissance des empereurs ne pouvait soumettre les +Isauriens. C'était ce chaos de peuples à demi vaincus, à demi barbares, +sans intérêt, sans existence dans l'État dont ils étaient censés faire +partie, que Rome appelait son empire. + +Dès que cet empire fut conquis, il commença à cesser d'être, et cette +orgueilleuse cité, qui regardait comme soumises toutes les régions où +elle pouvait, en y entretenant une armée, envoyer un proconsul et lever +des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner presque volontairement +des provinces qu'elle était incapable de conserver. L'an du Christ 270, +Aurélien se retire de la Dacie et la cède tacitement à la nation des +Goths; en 412, Honorius reconnaît l'indépendance de la Grande-Bretagne +et de l'Armorique; en 428, il veut engager les habitants de la Gaule +Narbonnaise à se gouverner eux-mêmes. Partout on voit les Romains +quitter, sans en être chassés, des pays dont, selon l'expression de +Montesquieu, l'_obéissance leur pèse_, et qui, n'ayant jamais été +incorporés à leur empire, devaient s'en séparer au premier choc. + +Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, en dépit de +leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder comme une de leurs provinces. +Encore plus barbares que les Gaulois, les Bretons ou les Espagnols, +les Germains n'avaient point été conquis, parce que leurs innombrables +tribus, sans demeures fixes, sans patrie, toujours prêtes à avancer ou à +fuir, tantôt se précipitaient avec leurs femmes et leurs troupeaux sur +les possessions de Rome, tantôt se retiraient devant ses armées, ne lui +abandonnant pour conquête qu'un pays sans habitants, qu'elles revenaient +occuper dès que l'affaiblissement ou l'éloignement des vainqueurs leur +en laissait la possibilité. C'est à cette vie errante d'un peuple +chasseur, à cette facilité de fuite et de retour, plutôt qu'à une +bravoure supérieure que les Germains durent la conservation de leur +indépendance. Les Gaulois et les Espagnols s'étaient aussi défendus avec +courage; mais les uns, entourés de l'Océan, n'avaient su où fuir des +ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; les autres, dans un état de +civilisation déjà plus avancé, attaqués par les Romains à qui la +province narbonnaise donnait, au coeur de la Gaule même, un point +d'appui inébranlable, repoussés par les Germains des terres où ils +auraient pu passer, s'étaient vus aussi contraints de se soumettre. +Drusus et Germanicus avaient pénétré fort avant dans la Germanie; ils +en sortirent, parce que, les Germains reculant toujours devant eux, ils +n'auraient occupé, en y restant, que des conquêtes sans sujets. + +Lorsque, par des causes étrangères à l'empire romain, les tribus +tartares qui erraient dans les déserts de la Sarmatie et de la Scythie, +jusqu'aux frontières septentrionales de la Chine, marchèrent sur la +Germanie, les Germains, pressés par ces nouveaux venus, se jetèrent sur +les possessions de Rome pour conquérir des terres où ils pussent vivre +et demeurer. Alors Rome combattit pour sa défense; la lutte fut longue; +le courage et l'habileté de quelques empereurs opposèrent longtemps aux +Barbares une puissante barrière: mais les Barbares furent vainqueurs, +parce qu'ils avaient besoin de l'être, et parce que leurs belliqueux +essaims se renouvelaient toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suèves +s'établirent dans le midi de la Gaule et en Espagne; les Vandales +passèrent en Afrique; les Huns occupèrent les rives du Danube; les +Ostrogoths fondèrent leur royaume en Italie, les Francs dans le nord de +la Gaule. Rome cessa de se dire maîtresse de l'Europe; Constantinople +n'appartient pas à notre sujet. + +Ces peuples de l'Orient et du Nord, qui venaient de se transporter en +masse dans des pays où ils devaient fonder des États plus durables, +parce qu'ils les conquéraient, non pour s'étendre, mais pour s'établir, +étaient barbares comme l'avaient été, comme l'étaient restés longtemps +les Romains. La force était leur droit, une indépendance sauvage leur +plaisir; ils étaient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait avisé de +penser que des hommes individuellement aussi forts que lui pussent se +soumettre à son obéissance; ils étaient braves, parce que la bravoure +était pour eux un besoin; ils aimaient la guerre, parce que la guerre +occupe l'homme sans le contraindre au travail; ils voulaient des terres, +parce que ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux moyens +de jouissance qu'ils pouvaient goûter en se livrant à leur paresse. Ils +avaient des chefs, parce que les hommes réunis en ont toujours, parce +que le plus brave est le plus considéré, devient bientôt le plus +puissant, et lègue à ses fils une partie de sa considération et de sa +puissance. Ces chefs devinrent rois; les anciens sujets de Rome qui +n'avaient d'abord été obligés que de recevoir, de loger et de nourrir +leurs nouveaux maîtres, furent bientôt contraints de leur céder une +partie de leurs terres; et comme le laboureur tient, ainsi que la +plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs devinrent +la propriété de ces maîtres turbulents et paresseux. Ainsi s'établit la +féodalité, non tout à coup, non par une convention expresse entre le +chef et ses guerriers, non par une répartition immédiate et régulière +des pays conquis entre les conquérants, mais par degrés, après de +longues années d'incertitude, par la seule force des choses, comme cela +doit arriver partout où la conquête est suivie de la transplantation et +d'une longue possession. + +On aurait tort de croire que les Barbares fussent étrangers à toute +idée morale; l'homme, à cette première époque de la civilisation, ne +réfléchit point sur ce que nous appelons des devoirs, mais il connaît et +respecte dans ses semblables certains droits dont la trace se retrouve +au milieu même de l'empire de la force le plus absolu. Une justice +simple, souvent violée, cruellement vengée, règle les rapports simples +des sauvages réunis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres rapports, +ni une autre justice, se trouvèrent tout à coup transportés au milieu +d'un ordre de choses qui supposait d'autres idées, qui exigeait d'autres +lois. Ils ne s'en inquiétèrent point; le passage était trop rapide +pour qu'ils pussent reconnaître et suppléer ce qui manquait à leur +législation et à leur politique: s'embarrassant peu de leurs nouveaux +sujets, ils continuèrent à suivre les mêmes usages, les mêmes principes +qui naguère, dans les forêts de la Germanie, réglaient leur conduite et +décidaient leurs différends. Aussi les vaincus furent-ils d'abord plus +oubliés qu'assujettis, plus méprisés qu'opprimés; ils formaient la masse +de la nation, et cette masse se trouva sujette sans qu'on eût songé à la +réduire en servitude, parce qu'on ne s'occupa point d'elle, parce que +les vainqueurs ne lui soupçonnaient pas des droits qu'elle n'avait pas +défendus. De là naquit, dans la suite, ce long désordre des premiers +siècles du moyen âge où tout était isolé, fortuit, partiel; de là cette +séparation absolue entre les nobles et le peuple; de là ces abus du +système féodal, qui ne firent réellement partie d'un système que +lorsqu'une longue possession eut fait regarder comme un droit ce qui +n'avait été d'abord que le produit de la conquête et du hasard. + +Le clergé seul, à qui la conversion des vainqueurs offrait les moyens +d'acquérir une puissance d'autant plus grande que sa force et son +étendue n'avaient de juge que l'opinion qu'il dirigeait, maintint ses +droits et assura son indépendance. La religion qu'embrassèrent les +Germains devint la seule voie par où leur arrivassent des idées +nouvelles, le seul point de contact entre eux et les habitants de leur +nouvelle patrie. Le clergé ne profita d'abord que pour lui seul de ce +moyen de communication; tous les avantages immédiats de la conversion +des Barbares furent pour lui: la libérale et bienfaisante influence +du christianisme ne s'étendit qu'avec lenteur; celle des animosités +religieuses, des querelles théologiques se fit sentir la première. +C'était dans la classe occupée de ces querelles, échauffée de ces +animosités, que se trouvaient les seuls hommes vigoureux qui restassent +dans l'empire romain; les sentiments et les devoirs religieux avaient +ranimé, dans des coeurs pénétrés de leur auguste importance, une énergie +partout éteinte depuis longtemps; les saint Athanase, les saint Ambroise +avaient résisté seuls à Constantin et à Théodose; leurs successeurs +furent les seuls qui osassent, qui pussent résister aux Barbares. De +là ce long empire de la puissance spirituelle, soutenu avec tant de +dévouement et de force, si faiblement ou si inutilement attaqué. On peut +aujourd'hui le dire sans crainte, les plus grands caractères, les +hommes les plus distingués par la supériorité de leur esprit ou de leur +courage, dans ce période d'ignorance et de malheur, appartiennent à +l'ordre ecclésiastique; et aucune époque de l'histoire ne présente d'une +manière aussi frappante la confirmation de cette vérité honorable pour +l'espèce humaine, et peut-être la plus instructive de toutes, que les +plus hautes vertus naissent et se développent encore au sein des plus +funestes erreurs. + +A ces traits généraux, destinés à peindre les idées, les moeurs et +l'état des hommes dans le moyen âge, il serait aisé d'en ajouter +d'autres, non moins caractéristiques, bien que plus particuliers. On +verrait la poésie et les lettres, ces belles et heureuses productions de +l'esprit, dont toutes les folies, toutes les misères du genre humain ne +sauraient étouffer le germe, naître au sein de la barbarie, et charmer +les Barbares même par un nouveau genre de plaisir: on rechercherait la +source et le vrai caractère de cet enthousiasme poétique, guerrier et +religieux, qui produisit la chevalerie et les croisades. On découvrirait +peut-être, dans la vie errante des chevaliers et des croisés, +l'influence de cette vie errante des chasseurs germains, de cette +facilité de déplacement, de cette surabondance de population qui +existent partout où l'ordre social n'est pas assez bien réglé pour que +l'homme se trouve longtemps bien à sa place, et tant que sa laborieuse +assiduité ne sait pas encore forcer la terre à lui fournir partout des +subsistances abondantes et sûres. Peut-être aussi ce principe d'honneur +qui attachait inviolablement les Barbares germains à un chef de leur +choix, cette liberté individuelle dont il était le fruit, et qui donne +à l'homme une haute idée de sa propre importance, cet empire de +l'imagination qui s'exerce sur tous les peuples jeunes, et leur fait +faire les premiers pas hors du cercle des besoins physiques et d'une vie +purement matérielle, nous offriraient-ils les causes de cette élévation, +de cet entraînement, de ce dévouement qui, arrachant quelquefois les +nobles du moyen âge à la rudesse de leurs habitudes, leur inspirèrent +des sentiments et des vertus dignes, aujourd'hui encore, de toute +notre admiration. Nous nous étonnerions peu alors de trouver réunis la +barbarie et l'héroïsme, tant d'énergie avec tant de faiblesse, et la +grossièreté simple de l'homme sauvage avec les élans les plus sublimes +de l'homme moral. + +C'était à la dernière moitié du XVe siècle qu'il était réservé de voir +éclore des événements faits pour introduire en Europe de nouvelles +moeurs, un nouvel ordre politique, et pour imprimer au monde la +direction qu'il suit encore aujourd'hui. L'Italie venait, on peut le +dire; de découvrir la civilisation des Grecs; les lettres, les arts, les +idées de cette brillante antiquité inspiraient un enthousiasme général: +les longues querelles des républiques italiennes, après avoir forcé les +hommes à déployer toute leur énergie, leur avaient donné le besoin d'un +repos ennobli et charmé par les occupations de l'esprit; l'étude de la +littérature classique leur en offrait le moyen; ils le saisirent avec +ardeur. Des papes, des cardinaux, des princes, des gentilshommes, +des hommes de génie se livrèrent à des recherches savantes; ils +s'écrivaient, ils voyageaient pour se communiquer leurs travaux, pour +chercher, pour lire, pour copier des manuscrits. La découverte de +l'imprimerie vint rendre les communications faciles et promptes, le +commerce des esprits étendu et fécond. Aucun événement n'a aussi +puissamment influé sur la civilisation du genre humain; les livres +devinrent une tribune du haut de laquelle on se fit entendre au monde. +Bientôt ce monde fut doublé; la boussole avait ouvert des routes sûres +dans la monotone immensité des mers. L'Amérique fut trouvée; et le +spectacle de moeurs nouvelles, l'agitation de nouveaux intérêts qui +n'étaient plus de petits intérêts de ville à ville, de château à +château, mais de grands intérêts de puissance à puissance, changèrent et +les idées des individus et les rapports politiques des États. + +L'invention de la poudre à canon avait déjà changé leurs rapports +militaires; le sort des combats ne dépendait plus de la bravoure isolée +des guerriers, mais de la puissance et de l'habileté des chefs. On n'a +pas assez dit combien cette invention contribua à affermir le pouvoir +monarchique et à faire naître le système de l'équilibre. + +Enfin, la Réformation vint porter à la puissance spirituelle un coup +terrible, dont les conséquences ont été dues à l'examen hardi des +questions théologiques et aux secousses politiques qu'amena la +séparation des sectes religieuses, plutôt qu'aux nouveaux dogmes dont +les réformés firent la base de leur croyance. + +Représentez-vous, Messieurs, l'effet que durent produire toutes ces +causes réunies au milieu de la fermentation où se trouvait alors +l'espèce humaine, au milieu de cette surabondance d'énergie et +d'activité qui caractérise le moyen âge. Dès lors, cette activité si +longtemps désordonnée commença à se régler et à marcher vers un but; +cette énergie se vit soumise à des lois; l'isolement disparut; le +genre humain se forma en un grand corps; l'opinion publique prit +de l'influence; et si un siècle de troubles civils, de dissensions +religieuses, offrit le long retentissement de cette puissante secousse +qui, à la fin du XVe siècle, ébranla l'Europe en tant de manières, ce +n'en est pas moins aux idées, aux découvertes qui produisirent cette +secousse, qu'ont été dus les deux siècles d'éclat, d'ordre et de paix, +pendant lesquels la civilisation est parvenue au point où nous la voyons +aujourd'hui. + +Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de détails la marche +de l'espèce humaine pendant ces deux siècles. Cette histoire est si +étendue, elle se compose de tant de rapports, tantôt si minutieux, +tantôt si vastes, et toujours si importants, de tant d'événements si +bien liés, amenés par des causes si mêlées, et causes, à leur tour, +d'effets si nombreux, de tant de travaux divers, qu'il est impossible de +les résumer en peu de paroles. Jamais tant d'États puissants et voisins +n'ont exercé les uns sur les autres une influence si constante et si +compliquée; jamais leur organisation intérieure n'a offert tant de +ramifications à étudier; jamais l'esprit humain n'a marché, à la fois, +en tant de routes; jamais tant d'événements, tant d'acteurs, tant +d'idées ne se sont pressés sur un aussi grand espace, n'ont eu des +résultats aussi intéressants, aussi instructifs. Peut-être aurons-nous +un jour l'occasion d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil +propre à nous y conduire. Appelés maintenant à étudier les premiers +siècles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau dans les +forêts de la Germanie, patrie de nos ancêtres: après avoir tracé un +tableau de leurs moeurs, aussi complet que nous le permettront le nombre +des faits parvenus à notre connaissance, l'état actuel des lumières et +mes efforts pour m'élever à leur niveau, nous jetterons un coup d'oeil +sur la situation de l'empire romain au moment où les Barbares y +pénétrèrent pour tenter de s'y établir. Nous assisterons ensuite à la +longue lutte qui s'éleva entre eux et Rome, depuis leur irruption dans +l'occident et le midi de l'Europe jusqu'à la fondation des principales +monarchies modernes. Cette fondation deviendra ainsi pour nous un +point de repos, d'où nous partirons ensuite pour suivre la marche de +l'histoire de l'Europe, qui est la nôtre; car, si l'unité, fruit de la +domination romaine, disparut avec elle, il y a toujours eu néanmoins, +entre les divers peuples qui se sont élevés sur ses débris, des rapports +si multipliés, si continus et si importants, qu'il en résulte, dans +l'ensemble de l'histoire moderne, une véritable unité que nous nous +efforcerons de saisir. Cette tâche est immense, et il est impossible, +lorsqu'on en envisage toute l'étendue, de ne pas reculer devant sa +difficulté. Jugez, Messieurs, si je dois être effrayé d'avoir à la +remplir; mais votre intelligence et votre zèle suppléeront à la +faiblesse de mes moyens: je serai trop payé si je puis vous faire faire +quelques pas dans la route qui mène à la vérité! + + + + + + IV + + + +1° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot._ + +Ce 31 mars 1815. + +Je ne suis pas, mon cher, tellement perdu pour mes amis que je ne me +souvienne de leur amitié; la vôtre a eu pour moi beaucoup de charmes. Je +ne me reproche point le mauvais tour que je vous ai joué. A votre âge on +ne fait pas de long bail avec le mien; on ne peut que montrer au public +les objets dignes de sa confiance, et je me félicite de lui avoir laissé +un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je n'aurai pas été si +heureux pour mon compte. Il ne me reste qu'à gémir sur cette fatalité +qui a triomphé de ma conviction, de ma répugnance, et des secours +innombrables que l'amitié m'a prêtés. Que mon exemple vous profite un +jour. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne +laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est assez grand à votre +âge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d'honneur. J'en jouirai +avec l'intérêt que vous me connaissez et avec tous les souvenirs que +me laisse toute votre bienveillance. Présentez mes hommages à madame +Guizot: c'est à elle que j'adresse mes excuses d'avoir troublé son +repos. Mais j'espère que son enfant se sentira de la forte nourriture +que nous lui avons déjà donnée; je lui demande, comme à vous, quelque +souvenir pour tous les sentiments de respect et d'amitié que je vous ai +voués pour la vie. + + + +2° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot_. + +Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816. + +J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande impatience, et +je vous remercie bien de m'en avoir donné. Ce n'est pas que je fusse +inquiet de votre philosophie; vous savez que ceux qui devancent leur +âge connaissent plus tôt l'inconstance des choses humaines; mais +je craignais que votre goût pour vos premiers travaux ne vous fît +abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montré une si heureuse +facilité, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des sacrifices. +Je suis fort aise d'être rassuré sur ce point; j'abandonne le reste +aux caprices du sort qui ne peut être rigoureux pour vous. Vous serez +distingué au Conseil comme vous l'ayez été partout, et rien ne peut +faire qu'étant plus connu, votre carrière n'en soit pas plus brillante +et plus assurée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire +comme le cardinal de Bernis: «Monseigneur, j'attendrai.» Plus je vois +la France, et plus je suis frappé de cette vérité. Que ceux qui croient +avoir bien servi l'État en compromettant l'autorité royale viennent voir +ces départements éloignés: tout ce qui est honnête et raisonnable est +royaliste; mais grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il +faut l'être. Ils avaient cru jusqu'alors que servir le Roi, c'était +faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on est venu +leur dire que c'était une erreur sans leur apprendre quels étaient ses +véritables organes. Les ennemis de notre repos en profitent. On fait +courir dans le peuple les contes les plus absurdes, et tout est peuple à +une si grande distance. Je me figure que le genre de ces perturbateurs +varie dans nos différentes provinces. Dans celle-ci où nous n'avons ni +grandes villes, ni aristocratie, nous sommes à la merci de tout ce +qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en résulte un crédit +extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant de plus près au +peuple et ne pouvant digérer leur dernier mécompte, le travaillent de +toutes les manières et en sont toujours crus parce qu'ils sont les plus +riches de leur endroit. MM. les députés viennent brochant sur le tout, +se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places, +annulant les préfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'autorité au +Roi, dont les agents ont des maîtres et dont rien ne se fait en son nom. +Quant à l'administration, vous jugez bien, que personne n'y pense. Le +peuple manque de pain; sa récolte pourrit dans des pluies continuelles; +les chemins sont horribles, les hôpitaux dans la plus grande misère; +il ne nous reste que des destitutions, des dénonciations et des +députations. Si vous pouviez nous les échanger pour un peu d'autorité +royale, nous verrions encore la fin de nos misères; mais dépêchez-vous, +car, le mois d'octobre arrivé, il ne sera plus temps. + +Adieu, mon cher; mes hommages, je vous prie, à madame Guizot, et recevez +toutes mes amitiés. + + + + + V + + + +_Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé_: QUELQUES IDÉES +SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE, _et publié en 1814._ + +Une grande partie des maux de la France, maux qui pourraient se +prolonger beaucoup si on ne les attaquait pas dans leur source, tient, +comme je viens de le dire, à l'ignorance à laquelle ont été condamnés +les Français sur les affaires et la situation de l'État, au système +de mensonge qu'avait adopté un gouvernement qui avait besoin de tout +cacher, à l'indifférence et à la méfiance que cette obscurité et ce +mensonge habituel avaient inspirées aux citoyens. C'est donc la vérité +qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurité qu'il faut dissiper +si l'on veut rétablir la confiance et ranimer le zèle; et il ne suffit +pas que les intentions du gouvernement soient bonnes, que ses discours +soient sincères; il faut encore que les sujets en soient persuadés, +aient mille moyens de s'en convaincre: quand on a été longtemps trompé +par un fourbe, on se méfie même d'un honnête homme, et tous nos +proverbes sur la triste méfiance de la vieillesse reposent sur cette +vérité... + +Ce peuple, si longtemps abusé, a besoin de voir la vérité arriver à +lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de l'obtenir; il la +demandera avec inquiétude à ses représentants, à ses administrateurs, +à tous ceux qu'il croira capables de la lui dire; plus elle lui a été +étrangère jusqu'ici, plus elle lui sera précieuse; ce qu'il y aura de +bien, il l'apprendra avec transport dès qu'il sera sûr qu'il peut y +croire; ce qu'il y aura de fâcheux, il l'écoutera sans crainte dès +qu'il verra qu'on ne lui ôte point la liberté d'en dire son avis et de +travailler ouvertement à y parer. On ne se doute pas des embarras que +dissipe la vérité et des ressources qu'elle donne; une nation à qui on +prend soin de la cacher croit aussitôt qu'on médite quelque chose contre +elle et se replie dans le soupçon; quand on la lui montre, quand le +gouvernement ne laisse voir qu'une noble confiance dans ses intentions +et dans la bonne volonté des sujets, cette confiance excite la leur et +réveille tout leur zèle... + +Les Français, sûrs d'entendre la vérité et libres de la dire, perdront +bientôt cette triste habitude de méfiance qui tuait en eux toute +estime de leur chef et tout dévouement à l'État: les plus insouciants +reprendront un vif intérêt aux affaires publiques quand ils verront +qu'ils peuvent y prendre part; les plus soupçonneux se guériront de +leurs craintes quand ils ne vivront plus dans les ténèbres; ils ne +seront plus continuellement occupés à calculer combien ils doivent +rabattre de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les récits +qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur présente, à démêler, +dans tout ce qui vient du trône, l'artifice, les desseins dangereux, les +arrière-pensées... + +...Une grande liberté de la presse peut seule, en ramenant la confiance, +rendre à l'esprit public cette énergie dont le Roi, comme la nation, ne +sauraient se passer; c'est la vie de l'âme qu'il faut réveiller dans ce +peuple en qui le despotisme travaillait à l'éteindre; cette vie est +dans le libre mouvement de la pensée, et la pensée ne se meut, ne se +développe librement qu'au grand jour: personne en France ne peut plus +redouter l'oppression sous laquelle nous avons vécu depuis dix ans; mais +si l'immobilité qu'entraîne la faiblesse succédait à celle qu'impose +la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'était +remplacé que par la langueur du repos, on ne verrait point renaître en +France cette activité nationale, cette disposition bienveillante et +courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans +le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'obtiendrait +de la nation qu'une tranquillité stérile dont l'insuffisance obligerait +peut-être à recourir à des moyens funestes pour elle-même et bien +éloignés des intentions paternelles de son Roi. + +Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de franchise; que +la vérité circule librement du trône aux sujets et des sujets au trône; +que les routes soient ouvertes à ceux qui doivent la dire, à ceux qui +ont besoin de la savoir; on verra l'apathie se dissiper, la méfiance +disparaître et le dévouement rendu général et facile par la certitude de +sa nécessité et de son utilité. + +Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq années qui viennent +de s'écouler, un si déplorable abus des bonnes choses qu'il suffit +aujourd'hui d'en prononcer le nom pour réveiller les plus tristes +craintes. On ne veut pas tenir compte de la différence des temps, des +situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits: on +regarde comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste; on pense +et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir vu tomber l'enfant, +voudraient empêcher le jeune homme de marcher... + +...Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes les +formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de peine à se +convaincre qu'une entière liberté de la presse serait aujourd'hui, du +moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger: ceux qui la +redoutent se croient encore au commencement de notre révolution, à +cette époque où toutes les passions ne demandaient qu'à éclater, où +la violence était populaire, où la raison n'obtenait qu'un sourire +dédaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre; et +de cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les plus +funestes, on peut inférer, si je ne me trompe, qu'elle en entraînerait +fort peu aujourd'hui. + +Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la craindre, comme je +n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de quelques inconvénients +plus fâcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites +réelles qu'ils pourraient amener, comme, dans l'état où nous nous +trouvons, sans guide dans l'expérience du passé, sans données pour +l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec précaution, +comme l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards la +circonspection est nécessaire, l'avis de ceux qui pensent qu'il y faut +mettre quelques restrictions doit peut-être prévaloir. Depuis vingt-cinq +ans, la nation est si étrangère aux habitudes d'une vraie liberté, elle +a passé à travers tant de despotismes différents, et le dernier a été si +lourd qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutôt son inexpérience +que son impétuosité; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être +aussi ne saurait-elle pas se défendre; et au milieu de la faiblesse +universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait +surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intérêts divers +qu'il importe également de ménager, le gouvernement peut désirer avec +raison d'éviter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient +peut-être sans importance, mais dont l'imagination serait disposée à +s'exagérer le danger. + +La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les circonstances +actuelles, les causes qui doivent engager à contenir la liberté de la +presse, par quelles restrictions conformes à la nature de ces causes +on peut la contenir sans la détruire, et comment on pourra arriver +graduellement à lever ces restrictions maintenant jugées nécessaires. + +Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la liberté +de l'homme, dans l'état social, étant nécessairement restreinte par +quelques règles, l'abus et l'oubli de ces règles sont également +dangereux; mais les circonstances qui exposent la société à l'un ou à +l'autre de ces dangers ne sont point les mêmes: dans un gouvernement +bien établi et solidement constitué, le danger contre lequel doivent, +lutter les amis de la liberté, c'est celui de l'oppression; tout y est +combiné pour le maintien des lois, tout y tend à entretenir une vigueur +de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler à soutenir +la portion de liberté qui lui est due; la fonction du gouvernement est +de maintenir l'ordre, celle des gouvernés de veiller à la liberté. + +L'état des choses est tout différent dans un gouvernement qui commence: +s'il succède à une époque de malheur et de trouble, où la morale et la +raison aient été également perverties, où toutes les passions se soient +déployées sans frein, où tous les intérêts se soient étalés sans honte, +alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement +prévenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le +gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas encore nanti +de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir +l'ordre et la règle; avant de les avoir tous, il se gardera bien +d'abuser de quelques-uns; et les gouvernés qui n'ont pas encore tous les +avantages de l'ordre veulent avoir tous ceux du désordre; on n'est pas +encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre de troubler +celle des autres; chacun se hâte de porter le coup qu'il est exposé à +recevoir; on offense avec impunité les lois qui n'ont pas encore prévu +tous les moyens qu'on pourrait prendre pour les éluder; on brave +sans danger des autorités qui n'ont pas encore, pour se soutenir, +l'expérience du bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices: c'est alors +contre les entreprises particulières qu'il faut faire sentinelle; c'est +alors qu'il faut garantir la liberté des outrages de la licence, et +quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement fort, bien sûr qu'on +lui obéira, se contente de défendre. + +Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans un État +libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir dans un État qui +se forme, et où les citoyens ont besoin d'apprendre la liberté comme le +bonheur; là, il n'y a nul danger à ce que chacun puisse tout dire, parce +que, si l'ordre des choses est bon, la plupart des membres de la société +seront disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par son +bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la poursuite d'un +mieux toujours possible, mais toujours incertain; ici, au contraire, les +passions et les intérêts des individus divergent en différents sens, +tous plus ou moins éloignés de l'intérêt public; cet intérêt n'est pas +encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien +où le trouver; l'esprit public n'est encore ni formé par le bonheur, ni +éclairé par l'expérience; il n'existe donc dans la nation que très-peu +de barrières contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le +gouvernement beaucoup de lacunes par où peut s'introduire le désordre: +toutes les ambitions se réveillent, et aucune ne sait à quoi se fixer; +tous cherchent leur place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens +qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à +laquelle il puisse s'attacher; la multitude ébahie, que rien ne dirige +et qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel +guide elle doit suivre; et, au milieu de tant d'idées contradictoires, +incapable de démêler le vrai du faux, le moindre mal est qu'elle prenne +son parti de rester dans son ignorance et sa stupidité. Quand les +lumières sont encore très-peu répandues, la licence de la presse devient +donc un véritable obstacle à leurs progrès; les hommes peu accoutumés à +raisonner sur certaines matières, peu riches en connaissances positives, +reçoivent trop facilement l'erreur qui leur arrive de toutes parts et ne +distinguent pas assez promptement la vérité qu'on leur présente; de là +naissent une foule d'idées fausses, indigestes, de jugements adoptés +sans examen, et une science prétendue d'autant plus fâcheuse que, +s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en +interdit longtemps l'accès. + +C'est de cette science mal acquise que la révolution nous a prouvé le +danger; c'est de ce danger que nous devons nous défendre: il faut le +dire, le malheur nous a rendus plus sages; mais le despotisme des dix +dernières années a étouffé, pour une grande partie des Français, les +lumières que nous en aurions pu tirer: quelques hommes sans doute ont +continué à réfléchir, à observer, à étudier; ils se sont éclairés par le +despotisme même qui les opprimait; mais la nation en général, écrasée +et malheureuse, s'est vue arrêtée dans le développement de ses facultés +intellectuelles. Quand on y regarde de près, on est étonné et presque +honteux de son irréflexion et de son ignorance: elle éprouve le besoin +d'en sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul la +réduire quelque temps au silence et à l'inaction; mais il lui faut des +soutiens, des guides, et, après tant d'expériences imprudentes, pour +l'intérêt même de la raison et des lumières, la liberté de la presse, +dont nous n'avons jamais joui, doit être doucement essayée. + +Envisagées sous ce point de vue, les restrictions qu'on pourra y +apporter effrayeront moins les amis de la vérité et de la justice; ils +n'y verront qu'une concession faite aux circonstances actuelles, dictée +par l'intérêt même de la nation; et si l'on prend soin de borner cette +concession de manière à ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse; +si, en établissant une digue contre la licence, on laisse toujours une +porte ouverte à la liberté; si le but des restrictions n'est évidemment +que de mettre le peuple français en état de s'en passer et d'arriver un +jour à la liberté entière; si elles sont combinées et modifiées de telle +sorte que cette liberté puisse toujours aller croissant à mesure que la +nation deviendra plus capable d'en faire un bon usage; enfin, si, au +lieu d'entraver les progrès de l'esprit humain, elles ne sont propres +qu'à en assurer, à en diriger la marche, les hommes les plus éclairés, +loin de s'en plaindre comme d'une atteinte portée aux principes de la +justice, y verront une mesure de prudence, une garantie de l'ordre +public et un nouveau motif d'espérer que le bouleversement de cet +ordre ne viendra plus troubler et retarder la nation française dans la +carrière de la vérité et de la raison. + + + + + VI + + + +_Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction +publique_ (17 février 1813). + +Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, + +A tous ceux qui ces présentes verront, salut. + +Nous étant fait rendre compte de l'état de l'instruction publique dans +notre royaume, nous avons reconnu qu'elle reposait sur des institutions +destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent +l'ouvrage, plutôt qu'à répandre sur nos sujets les bienfaits d'une +éducation morale et conforme aux besoins du siècle; nous avons rendu +justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés de +surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu avec satisfaction +qu'ils n'avaient cessé de lutter contre les obstacles que les temps +leur opposaient, et contre le but même des institutions qu'ils étaient +appelés à mettre en oeuvre; mais nous avons senti la nécessité de +corriger ces institutions et de rappeler l'éducation nationale à son +véritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir +les bonnes moeurs, et de former des hommes qui, par leurs lumières et +leurs vertus, puissent rendre à la société les utiles leçons et les +sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maîtres. + +Nous avons mûrement examiné ces institutions que nous nous proposons +de réformer, et il nous a paru que le régime d'une autorité unique et +absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec +l'esprit libéral de notre gouvernement. + +Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction de +l'ensemble, était en quelque sorte condamnée à ignorer ou à négliger ces +détails et cette surveillance journalière qui ne peuvent être confiés +qu'à des autorités locales mieux informées des besoins, et plus +directement intéressées à la prospérité des établissements placés sous +leurs yeux. + +Que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains +d'un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop +d'influence à la faveur, affaiblissait le ressort de l'émulation et +réduisait aussi les maîtres à une dépendance mal assortie à l'honneur de +leur état et à l'importance de leurs fonctions. + +Que cette dépendance et les déplacements trop fréquents qui en sont la +suite inévitable rendaient l'état des maîtres incertain et précaire, +nuisaient à la considération dont ils out besoin de jouir pour se livrer +avec zèle à leurs pénibles travaux, ne permettaient pas qu'il s'établît +entre eux et les parents de leurs élèves cette confiance qui est le +fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privaient +ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le respect et +l'affection des contrées auxquelles ils ont consacré leurs talents et +leur vie. + +Enfin, que la taxe du vingtième des frais d'études levée sur tous les +élèves des lycées, collèges et pensions, et appliquée à des dépenses +dont ceux qui la payent ne retirent pas un avantage immédiat et qui +peuvent être considérablement réduites, contrariait notre désir de +favoriser les bonnes études et de répandre le bienfait de l'instruction +dans toutes les classes de nos sujets. + +Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possible aux deux +Chambres les lois qui doivent fonder le système de l'instruction +publique en France, et pourvoir aux dépenses qu'il exigera, nous avons +résolu d'ordonner provisoirement les réformes les plus propres à nous +faire acquérir l'expérience et les lumières dont nous avons encore +besoin pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du vingtième +des frais d'étude, dont nous ne voulons pas différer plus longtemps +l'abolition, il nous a plu d'affecter, sur notre liste civile, la somme +d'un million qui sera employée, pendant la présente année 1815, au +service de l'instruction publique dans notre royaume; + +A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au +département de l'intérieur; + +Notre Conseil d'État entendu, + +Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: + + + TITRE Ier. + + Dispositions générales. + +Art. 1er. Les arrondissements formés sous le nom _d'académies_, par le +décret du 17 mars 1808, sont réduits à dix-sept, conformément au tableau +annexé à la présente ordonnance. + +Ils prendront le titre _d'Universités_. + +Les Universités porteront le nom du chef-lieu assigné à chacune d'elles. + +Les lycées actuellement établis seront appelés _colléges royaux_. + +2. Chaque Université sera composée: 1° d'un conseil présidé par +un recteur; 2° de facultés; 3° de collèges royaux; 4° de colléges +communaux. + +3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universités seront +réglés et surveillés par un conseil royal de l'instruction publique. + +4. L'École normale de Paris sera commune à toutes les Universités; elle +formera, aux frais de l'État, le nombre de professeurs et de maîtres +dont elles auront besoin pour l'enseignement des sciences et des +lettres. + + + TITRE II. + + Des Universités. + + +SECTION I. + +Des Conseils des Universités. + +5. Le conseil de chaque Université est composé d'un recteur président, +des doyens des facultés, du proviseur du collège royal du chef-lieu ou +du plus ancien des proviseurs, s'il y a plusieurs collèges royaux, et +de trois notables au moins, choisis par notre conseil royal de +l'instruction publique. + +6. L'évêque et le préfet sont membres de ce conseil; ils y ont voix +délibérative et séance au-dessus du recteur. + +7. Le conseil de l'Université fait visiter, quand il le juge à propos, +les collèges royaux et communaux, les institutions, pensionnats et +autres établissements d'instruction, par deux inspecteurs, qui lui +rendent compte de l'état de l'enseignement et de la discipline, dans le +ressort de l'Université, conformément aux instructions qu'ils ont reçues +de lui. + +Le nombre des inspecteurs de l'Université de Paris peut être porté à +six. + +8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats qui lui sont +présentés par le recteur. + +9. Il nomme aussi, entre deux candidats présentés par le recteur, les +proviseurs, les censeurs ou préfets des études, les professeurs de +philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures, les +aumôniers et les économes des collèges royaux. + +10. Les inspecteurs des Universités sont choisis entre les proviseurs, +les préfets des études, les professeurs de philosophie, de rhétorique +et de mathématiques des colléges royaux, et les principaux des colléges +communaux; les proviseurs entre les inspecteurs, les principaux des +colléges communaux et les préfets des études des colléges royaux; +ceux-ci entre les professeurs de philosophie, de rhétorique et de +mathématiques supérieures des mêmes colléges. + +11. Le conseil de l'Université peut révoquer, s'il y a lieu, les +nominations qu'il a faites: en ce cas, ses délibération sont motivées, +et elles n'ont leur effet qu'après avoir reçu l'approbation de notre +conseil royal de l'instruction publique. + +12. Nul ne peut établir une institution ou un pensionnat, ou devenir +chef d'une institution ou d'un pensionnat déjà établis, s'il n'a été +examiné et dûment autorisé par le conseil de l'Université, et si cette +autorisation n'a été approuvée par le conseil royal de l'instruction +publique. + +13. Le conseil de l'Université entend et juge définitivement les comptes +des facultés et des colléges royaux; il entend le compte des dépenses de +l'administration générale rendu par le recteur, et il le transmet, après +l'avoir arrêté, à notre conseil royal de l'instruction publique. + +14. Il tient registre de ces délibérations, et en envoie copie tous les +mois à notre conseil royal. + +15. Il a rang après le conseil de préfecture dans les cérémonies +publiques. + + +SECTION II. + +Des Recteurs des Universités. + +16. Les recteurs des Universités sont nommés par nous, entre trois +candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de +l'instruction publique, et choisis par lui entre les recteurs déjà +nommés, les inspecteurs généraux des études dont il sera parlé ci-après, +les professeurs des facultés, les inspecteurs des Universités, les +proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de +rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux. + +17. Les recteurs des Universités nomment les professeurs, régents et +maîtres d'études de tous les collèges, à l'exception des professeurs de +philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges +royaux, qui sont nommés comme il est dit en l'article 9. + +18. Ils les choisissent entre les professeurs, régents et maîtres +d'études déjà employés dans les anciens ou les nouveaux établissements +de l'instruction, ou parmi les élèves de l'École normale qui, ayant +achevé leurs exercices, ont reçu le brevet d'agrégé. + +19. Les professeurs et régents ainsi nommés ne peuvent être révoqués que +par le conseil de l'Université, sur la proposition motivée du recteur. + +20. Les professeurs et régents, nommés par un ou plusieurs recteurs +autres que celui de l'Université dans laquelle ils sont actuellement +employés, peuvent choisir l'Université et accepter l'emploi qu'ils +préfèrent; mais ils sont tenus d'en donner avis, un mois avant +l'ouverture de l'année scolaire, au recteur de l'Université de laquelle +ils sortent. + +21. Les élèves de l'École normale, appelés par d'autres recteurs que +celui de l'Université qui les a envoyés, ont le même droit d'option, à +la charge de donner le même avis. + +22. Le recteur de l'Université préside, quand il le juge à propos, aux +examens et épreuves qui précèdent les collations des grades dans les +facultés. + +23. Il est seul chargé de la correspondance. + +24. Il présente au conseil de l'Université les affaires qui doivent y +être portées, nomme les rapporteurs, s'il y a lieu, règle l'ordre des +délibérations et signe les arrêtés. + +25. En cas de partage, des voix, la sienne est prépondérante. + + +SECTION III. + +Des Facultés. + +26. Le nombre et la composition des facultés, dans chaque Université, +sont réglés par nous, sur la proposition de notre conseil royal de +l'instruction publique. + +27. Les facultés sont placées immédiatement sous l'autorité, la +direction et la surveillance de ce conseil. + +28. Il nomme leurs doyens, entre deux candidats qu'elles lui présentent. + +29. Il nomme à vie les professeurs entre quatre candidats dont deux lui +sont présentés par la faculté où il vaque une chaire, et deux par le +conseil de l'Université. + +30. Outre l'enseignement spécial dont elles sont chargées, les facultés +confèrent, après examen et dans les formes déterminées par les +règlements, les grades qui sont ou seront exigés pour les diverses +fonctions et professions ecclésiastiques, politiques et civiles. + +31. Les diplômes de grades sont délivrés en notre nom, signés du doyen +et vises du recteur, qui peut refuser son _visa_ s'il lui apparaît que +les épreuves prescrites n'ont pas été convenablement observées. + +32. Dans les Universités où nous n'aurions pas encore une facilité des +sciences et des lettres, le grade de bachelier ès lettres pourra être +conféré, après les examens prescrits, par les proviseur, préfet des +études, professeurs de philosophie et de rhétorique du collège royal +du chef-lieu. Le préfet des études remplira les fonctions de doyen; il +signera les diplômes et prendra séance au conseil de l'Université après +le proviseur. + + +SECTION IV. + +Des Colléges royaux et des Colléges communaux. + +33. Les colléges royaux sont dirigés par un proviseur, et les colléges +communaux par un principal. + +34. Les proviseurs et principaux exécutent et font exécuter les +règlements relatifs à l'enseignement, à la discipline et à la +comptabilité. + +35. L'administration du collége royal du chef-lieu est placée sous la +surveillance immédiate du recteur et du conseil de l'Université. + +36. Tous les autres colléges, royaux ou communaux, sont placés sous +la surveillance immédiate d'un bureau d'administration composé du +sous-préfet, du maire, et de trois notables au moins, nommés par le +conseil de l'Université. + +37. Ce bureau présente au recteur deux candidats, entre lesquels +celui-ci nomme les principaux des colléges communaux. + +38. Les principaux, ainsi nommés, ne peuvent être révoqués que par le +conseil de l'Université, sur la proposition du bureau et de l'avis du +recteur. + +39. Le bureau d'administration entend et juge définitivement les comptes +des colléges communaux. + +40. Il entend et arrête les comptes des colléges royaux autres que celui +du chef-lieu, et les transmet au conseil de l'Université. + +41. Il tient registre de ses délibérations et en envoie copie, chaque +mois, au conseil de l'Université. + +42. Il est présidé par le sous-préfet, et, à son défaut, par le maire. + +43. Les évêques et les préfets sont membres de tous les bureaux de leur +diocèse ou de leur département, et quand ils y assistent, ils y ont voix +délibérative et séance au-dessus des présidents. + +44. Les chefs d'institutions et maîtres de pensions établis dans +l'enceinte des villes où il y a des colléges royaux ou des colléges +communaux sont tenus d'envoyer leurs pensionnaires comme externes aux +leçons desdits colléges. + +45. Est et demeure néanmoins exceptée de cette obligation l'école +secondaire ecclésiastique qui a été ou pourra être établie dans chaque +département, en vertu de notre ordonnance du.....; mais ladite école ne +peut recevoir aucun élève externe. + + + TITRE III. + + De l'École normale. + +46. Chaque Université envoie tous les ans, à l'École normale de Paris, +un nombre d'élèves proportionné aux besoins de l'enseignement. + +Ce nombre est réglé par notre conseil royal de l'instruction publique. + +47. Le conseil de l'Université choisit ces élèves entre ceux qui, ayant +terminé leurs études de rhétorique et de philosophie, se destinent, du +consentement de leurs parents, à l'instruction publique. + +48. Les élèves envoyés à l'École normale y passent trois années, après +lesquelles ils sont examinés par notre conseil royal de l'instruction +publique, qui leur délivre, s'il y a lieu, un brevet d'agrégé. + +49. Les élèves qui ont obtenu ce brevet, s'ils ne sont pas appelés par +les recteurs des autres Universités, retournent dans celle qui les a +envoyés, et ils y sont placés par le recteur et avancés suivant leur +capacité et leurs services 50. Le chef de l'École normale a le même rang +et les mêmes prérogatives que les recteurs des Universités. + + + TITRE IV. + + Du Conseil royal de l'Instruction publique. + +51. Notre conseil royal de l'instruction publique est composé d'un +président et de onze conseillers nommés par nous. + +52. Deux d'entre eux sont choisis dans le clergé, deux dans notre +Conseil d'État ou dans nos Cours, et les sept autres parmi les personnes +les plus recommandables par leurs talents et leurs services dans +l'instruction publique. + +53. Le président de notre conseil royal est seul chargé de la +correspondance; il présente les affaires au conseil, nomme les +rapporteurs s'il y a lieu, règle l'ordre des délibérations, signe et +fait expédier les arrêtés, et il en procure l'exécution. + +54. En cas de partage des voix, la sienne est prépondérante. + +55. Conformément à l'article 3 de la présente ordonnance, notre conseil +royal dresse, arrête et promulgue les règlements généraux relatifs à +l'enseignement et à la discipline. + +56. Il prescrit l'exécution de ces règlements à toutes les Universités, +et il la surveille par des inspecteurs généraux des études, qui visitent +les Universités quand il le juge à propos, et qui lui rendent compte de +l'état de toutes les écoles. + +57. Les inspecteurs sont au nombre de douze, savoir: deux pour les +facultés de droit, deux pour celles de médecine; les huit autres pour +les facultés des sciences et des lettres, et pour les colléges royaux et +communaux. + +58. Les inspecteurs généraux des études sont nommés par nous, entre +trois candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de +l'instruction publique, et qu'il a choisis entre les recteurs et +les inspecteurs des Universités, les professeurs des facultés, les +proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de +rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux. + +59. Sur le rapport des inspecteurs généraux des études, notre conseil +royal donne aux conseils des Universités les avis qui lui paraissent +nécessaires; il censure les abus et il pourvoit à ce qu'ils soient +réformés. + +60. Il nous rend un compte annuel de l'état de l'instruction publique +dans notre royaume. + +61.Il nous propose toutes les mesures qu'il juge propres à améliorer +l'instruction, et pour lesquelles il est besoin de recourir à notre +autorité. + +62. Il provoque et encourage la composition des livres qui manquent +à l'enseignement, et il indique ceux qui lui paraissent devoir être +employés. + +63. Il révoque, s'il y a lieu, les doyens des facultés, et il nous +propose la révocation des recteurs des Universités. + +64. Il juge définitivement les comptes de l'administration générale des +Universités. + +65. L'École normale est sous son autorité immédiate et sa surveillance +spéciale; il nomme et révoque les administrateurs et les maîtres de cet +établissement. + +66.Il a le même rang que notre Cour de cassation et notre Cour des +comptes, et il est placé, dans les cérémonies publiques, immédiatement +après celle-ci. + +67. Il tient registre de ses délibérations, et il en envoie copie à +notre ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, qui nous +en rend compte, et sur le rapport duquel nous nous réservons de les +réformer ou de les annuler. + + + TITRE V. + + Des recettes et des dépenses. + +68. La taxe du vingtième des frais d'études imposée sur les élèves des +collèges et des pensions est abolie, à compter du jour de la publication +de la présente ordonnance. + +69. Sont maintenus: 1° les droits d'inscription, d'examen et de diplôme +de grades au profit des facultés; 2° les rétributions payées par les +élèves des collèges royaux et communaux au profit de ces établissements; +3° les rétributions annuelles des chefs d'institutions et de +pensionnats, au profit des Universités. + +70. Les communes continueront de payer les bourses communales et les +sommes qu'elles accordent, à titre de secours, à leurs collèges; à cet +effet, le montant desdites sommes, ainsi que des bourses, sera colloqué +à leurs budgets parmi leurs dépenses fixes, et il n'y sera fait aucun +changement sans que notre conseil royal de l'instruction publique ait +été entendu. + +71. Les communes continueront aussi de fournir et d'entretenir de +grosses réparations, les édifices nécessaires aux Universités, facultés +et collèges. + +72. Les conseils des Universités arrêtent les budgets des collèges et +des facultés. + +73. Les facultés et les collèges royaux dont la recette excède la +dépense versent le surplus dans la caisse de l'Université. + +74. Les conseils des Universités reçoivent les rétributions annuelles +des chefs d'institutions et de pensionnats. + +75. Ils régissent les biens attribués à l'Université de France qui sont +situés dans l'arrondissement de chaque Université, et ils en perçoivent +les revenus. + +76. En cas d'insuffisance des recettes des facultés, et de celles qui +sont affectées aux dépenses de l'administration générale, les conseils +des Universités forment la demande distincte et détaillée des sommes +nécessaires pour remplir chaque déficit. + +77. Cette demande est adressée par eux à notre conseil royal de +l'instruction publique qui la transmet, avec son avis, à notre ministre +secrétaire d'État au département de l'intérieur. + +78. Les dépenses des facultés et des Universités, arrêtées par notre +ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, sont +acquittées sur ses ordonnances par notre trésor royal. + +79. Sont pareillement acquittées par notre trésor royal: 1° les dépenses +de notre conseil royal de l'instruction publique; 2° celles de l'École +normale; 3° les bourses royales. + +80. A cet effet, la rente de 400,000 francs, formant l'apanage de +l'Université de France, est mise à la disposition de notre ministre +secrétaire d'État au département de l'intérieur. + +81. De plus, et en remplacement provisoire de la taxe abolie par +l'article 68 de la présente ordonnance, notre ministre secrétaire d'État +au département de l'intérieur est autorisé par nous, pour le service +de l'instruction publique dans notre royaume, pendant l'année 1815, à +s'adresser au ministre de notre maison, qui mettra à sa disposition la +somme d'un million à prendre sur les fonds de notre liste civile. + +82. Le fonds provenant de la retenue du vingt-cinquième des traitements +dans l'Université de France demeure affecté aux pensions de retraite: +notre conseil royal est chargé de nous proposer l'emploi le plus +convenable de ce fonds, ainsi que les moyens d'assurer un nouveau fonds +pour la même destination dans toutes les Universités. + + + TITRE VI. + + Dispositions transitoires. + +83. Les membres de notre conseil royal de l'instruction publique +qui doivent être choisis ainsi qu'il est dit en l'article 52, les +inspecteurs généraux des études, les recteurs et les inspecteurs des +Universités seront nommés par nous, pour la première fois, entre toutes +les personnes qui ont été ou qui sont actuellement employées dans les +divers établissements de l'instruction. + +Les conditions d'éligibilité déterminées audit article, ainsi qu'aux +articles 10, 16 et 38, s'appliquent aux places qui viendront à vaquer. + +84. Les membres des Universités et des congrégations supprimées qui ont +professé dans les anciennes facultés ou rempli des places de supérieurs +et de principaux de collèges ou des chaires de philosophie et de +rhétorique, comme aussi les conseillers, inspecteurs généraux, recteurs +et inspecteurs d'Académie, et professeurs de facultés dans l'Université +de France qui se trouveraient sans emploi par l'effet de la présente +ordonnance, demeurent éligibles à toutes les places. + +85. Les traitements fixes des doyens et professeurs des facultés, et +ceux des proviseurs, préfets des études et professeurs des collèges +royaux, sont maintenus. + +86. Les doyens et professeurs des facultés qui seront conservées, les +proviseurs, préfets des études, et professeurs des collèges royaux, les +principaux et régents des collèges communaux présentement en fonctions, +ont les mêmes droits et prérogatives, et sont soumis aux mêmes règles +de révocation que s'ils avaient été nommés en exécution de la présente +ordonnance. + +Mandons et ordonnons à nos cours, tribunaux, préfets et corps +administratifs, que les présentes ils aient à faire publier, s'il est +nécessaire, et enregistrer partout où besoin sera; à nos procureurs +généraux et à nos préfets d'y tenir la main et d'en certifier, savoir: +les cours et tribunaux, notre chancelier; et les préfets, le ministre +secrétaire d'État au département de l'intérieur. + +Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 17 février de l'an de +grâce 1815, et de notre règne le vingtième. + +Signé: Louis. + +_Par le Roi_: le ministre secrétaire d'État de l'intérieur, Signé: +l'abbé de MONTESQUIOU. + + + + + + VII + + + +_Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par M. +Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la Chambre des +députés de 1815_. + +Si l'on croit probable que le Roi soit obligé de dissoudre la Chambre +après sa réunion, voyons quelles en seront les conséquences. + +La dissolution, pendant la durée des sessions, est une mesure extrême. +C'est une sorte d'appel fait au milieu des passions aux prises. Les +causes qui l'auront amenée, les ressentiments qu'elle causera, se +répandront par toute la France. + +La convocation d'une nouvelle Chambre exigera beaucoup de temps, et il +sera à peu près impossible d'avoir un budget cette année. En reculer la +confection aux premiers mois de l'année suivante, c'est s'exposer à voir +augmenter le déficit, à voir dépérir les ressources. + +C'est vraisemblablement se mettre dans l'impuissance de payer les +étrangers. + +Après une dissolution d'éclat, motivée par le danger qu'aurait fait +courir la Chambre, il serait difficile de penser que les assemblées +électorales soient paisibles. Et si des mouvements se déclarent, la +rentrée des étrangers est encore à redouter par cette cause. + +L'effroi de cette conséquence dans les deux cas fera hésiter le Roi, et +quelles que soient les atteintes portées au repos public et à l'autorité +royale, le coeur de Sa Majesté, dans l'espoir que ce mal sera passager, +se déterminera difficilement au remède extrême de la dissolution. + +Si donc on trouve la nécessité de dissoudre la Chambre très-probable, ne +vaut-il pas mieux prendre, avant la convocation, un parti propre à nous +préserver d'un malheur effrayant? + +Le renouvellement par cinquième, qui, dans tous les cas, me semble +indispensable pour exécuter la Charte, dont on s'est, hélas! trop écarté +au mois de juillet 1815, ne diminuera guère les probabilités de la +dissolution. + +Les députations de la quatrième série, à peu d'exceptions près, sont +modérées; elles sont éloignées de la pensée de porter atteinte au +repos public et à la force de la prérogative royale qui seule peut le +maintenir en rassurant toutes les classes. + +Les quatre autres cinquièmes restent les mêmes; les dangers redoutés +restent par conséquent aussi imminents. + +C'est ce qui m'a fait désirer un moyen qui donne la facilité de rentrer +complètement dans la Charte en rapportant l'ordonnance du 13 juillet, +qui l'a violée pour l'âge et le nombre, et qui met tant d'autres +dispositions en problème. + +Ce serait de n'appeler par lettres closes que les députés âgés de +quarante ans, et au nombre de la Charte. + +Pour y parvenir, on choisirait ceux des députés qui ont été nommés les +premiers dans chaque collège électoral. On rendrait ainsi hommage aux +électeurs en rappelant ceux qui paraissent les premiers dans l'ordre de +leur confiance. + +On dira, il est vrai, que la Chambre n'étant pas dissoute, les députés +actuels ont une sorte de possession d'état. + +Mais les électeurs et les députés qu'ils ont nommés ne tiennent leurs +pouvoirs que de l'ordonnance. + +La même autorité qui les leur a donnés peut les retirer en rapportant +l'ordonnance. + +Le Roi, dans son discours d'ouverture, a semblé dire que ce n'était qu'à +raison de la circonstance extraordinaire qu'il avait appelé autour du +trône un plus grand nombre de députés. La circonstance extraordinaire +a cessé. La paix est faite; l'ordre est rétabli, les alliés se sont +retirés du coeur de la France et de la capitale. + +Cette idée fournit une raison de répondre à l'objection que les +opérations de la Chambre sont frappées de nullité. + +Le Roi avait la faculté de la rendre telle qu'elle était, à raison des +circonstances. + +Elle (la Chambre des députés) n'a pas seule fait les lois. La Chambre +des pairs, le Roi qui, en France, est la branche principale du Corps +Législatif, y ont concouru. + +Si cette objection était bonne dans ce cas, elle serait bonne dans tous +les autres. En effet, soit après la dissolution, soit dans toute autre +circonstance, le Roi en reviendra à la Charte, pour l'âge et pour le +nombre. En cette hypothèse, on pourrait dire que les opérations de la +Chambre actuelle sont frappées de nullité. On expliquerait toujours +l'article 14 de la Charte par les circonstances extraordinaires, et son +complet rétablissement par les motifs les plus sacrés. Revenir à la +Charte sans dissolution n'est donc pas plus annuler les opérations qu'y +revenir après la dissolution. + +Dira-t-on que le Roi n'est pas plus assuré de la majorité après +la réduction qu'actuellement? Je réponds qu'il y a bien plus de +probabilités. + +Une assemblée moins nombreuse sera plus facile à diriger; la raison +s'y fera mieux entendre. L'autorité du Roi, qui se sera exercée par la +réduction, y sera plus ferme et plus sûre. + +Et puis, dans le cas de la dissolution, le Roi serait-il plus assuré de +la majorité? Que de chances contre! D'une part les exagérés, dont le +but est de faire passer une partie de l'autorité royale dans ce qu'ils +appellent l'aristocratie, occupent presque tous les postes qui influent +sur les opérations des assemblées électorales. De l'autre, ils seront +vivement combattus par les partisans d'une liberté populaire non moins +dangereuse pour l'autorité royale. La lutte qui se sera engagée dans les +assemblées se reproduira dans la Chambre, et quelle sera la majorité qui +naîtra de cette lutte? + +Si le moyen de la réduction ne paraît pas admissible, si d'un autre côte +on croit très-probable que l'esprit hostile de la chambre _nécessitera_ +la dissolution après la convocation, je n'hésiterais pas à préférer la +dissolution actuelle au danger, trouvé si probable, de la dissolution +après la réunion. + +Que si la dissolution actuelle amenait la composition d'une Chambre avec +le même esprit, les mêmes vues, il faudrait alors chercher des remèdes, +préserver l'autorité royale, sauver la France de l'étranger. + +Le premier moyen serait de sacrifier des ministres qui sont prêts à +laisser leurs places et leurs vies pour préserver le Roi de France. + +Les notes ci-dessus ne sont fondées que sur la nécessité probable de la +dissolution après la convocation. + +Elle sera nécessaire si, sous le prétexte d'amendements, on se joue de +la volonté du Roi, si le budget est refusé, s'il est trop différé, si +les amendements ou les propositions sont de nature à jeter l'alarme en +France, et par conséquent à appeler les étrangers. + +Les habitudes prises à la dernière session, les projets exprimés, le +ressentiment éprouvé, les renseignements qu'on s'est procurés, les +hostilités préparées de la part des ambitieux, les projets annoncés +d'affaiblir l'autorité royale, en déclamant contre la centralisation +(corrigée) du gouvernement, sont de puissantes raisons peur appuyer les +probabilités qui font craindre la nécessité de la dissolution. + +D'un autre côté, on doit trouver difficile que des Français aveugles +compromettent le sort de la France, et, en continuant à lutter contre la +volonté royale, puissent s'exposer au double fléau de l'étranger, de la +guerre civile, ou seulement de la perte de quelques provinces, par des +propositions imprudentes, légalement injustes, ou...... + +Est-il permis d'espérer qu'en présentant des projets de loi tels que +la religion, l'amour du Roi et de la patrie peuvent les inspirer à des +hommes, est-il possible d'espérer qu'ils ne seront pas contredits? + +Est-il possible de rédiger ces projets de manière à montrer à la France +et au monde que la malveillance seule peut les rejeter? + +Malgré les grandes probabilités de la dissolution, on pourrait moins en +redouter le danger si le roi, à l'ouverture, exprime énergiquement sa +volonté, s'il rend des ordonnances préalables pour révoquer tout ce qui +n'est pas consommé dans les ordonnances de juillet 1815, si surtout, +après avoir manifesté sa volonté par des actes solennels. Sa Majesté +veut bien les répéter fermement et autour du trône, en éloignant de sa +personne ceux qui le contrarieraient ou le mettraient en doute. + +Pour éviter les résistances et les luttes, serait-il possible de +recourir au moyen suivant? + +Quand les projets de loi, d'ordonnance, de règlement seront préparés, +serait-il à propos que le Roi tînt un conseil extraordinaire dans lequel +il appellerait les princes de la maison, monseigneur l'archevêque de +Reims, etc.; que là tous les projets fussent arrêtés et que les princes, +les principaux évêques déclarassent que les projets arrêtés ont +l'assentiment de tous? Si, après ce conseil, tous les grands influents +que Sa Majesté y aurait appelés répondaient que c'est la volonté commune +du Roi et de la famille royale, la France serait peut-être sauvée. + +Mais le grand remède est dans la volonté du Roi; une foi manifestée, +si le Roi en recommande l'exécution à tout ce qui l'entoure, le danger +disparaît: + +_Domine die tantum verbum, et sanabitur Gallia tua_. + + + + + VIII + + + +_Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte Decazes, +ministre de la police générale, et M. Dambray, chancelier de France, à +l'occasion de la saisie de_ LA MONARCHIE SELON LA CHARTE, _pour cause de +contravention aux lois et règlements sur l'imprimerie._ + +(Septembre 1816.) + +_1° Procès-verbal de saisie_. + +19 septembre 1816. + +Le 18 septembre, en exécution d'un mandat de Son Excellence, daté dudit +jour, portant la saisie d'un ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon la +Charte_, par M. de Chateaubriand, imprimé chez Le Normant, rue de Seine, +n° 8, lequel ouvrage a été mis en vente sans que le dépôt des cinq +exemplaires en eût été fait à la Direction générale de la librairie, je +me suis transporté avec MM. Joly et Dussiriez, officiers de paix, et des +inspecteurs, chez ledit sieur Le Normant, où nous sommes arrivés avant +dix heures du matin. + +Le sieur Le Normant nous a exposé qu'il avait fait la déclaration et +pas encore le dépôt des cinq exemplaires de l'ouvrage de M. de +Chateauhriand. Il a prétendu qu'il avait envoyé ce même jour, sur les +neuf heures du matin, à la Direction générale de la librairie, mais +qu'on a répondu que les bureaux n'étaient pas ouverts, ce dont il n'a pu +produire aucune preuve. + +Il a déclaré qu'il avait imprimé deux mille exemplaires de cet ouvrage, +se proposant de faire une nouvelle déclaration, la première n'étant que +pour quinze cents; qu'il en avait livré plusieurs centaines à l'auteur; +qu'enfin, il en avait mis en vente chez les principaux libraires du +Palais-Royal, Delaunay, Petit et Fabre. + +Pendant que je dressais procès-verbal de ces faits et déclarations, M. +de Wilminet, officier de paix, s'est présenté avec un particulier entre +les mains duquel il avait aperçu, près le Pont-des-Arts, l'ouvrage dont +il s'agit, au moment où ce particulier, qui a dit s'appeler Derosne, en +parcourait le titre. Le sieur Derosne a déclaré qu'il l'avait acheté, +pour quatre francs, ce même jour 18, à peu près à neuf heures et demie +du matin; cet exemplaire a été déposé entre nos mains, et le sieur Le +Normant en a remboursé le prix au sieur Derosne. + +Nous avons saisi, dans le grand magasin au premier, trente exemplaires +brochés auxquels nous avons réuni celui du sieur Derosne. Dans les +ateliers au rez-de-chaussée, j'ai saisi une quantité considérable +de feuilles d'impression du même ouvrage, que le sieur Le Normand a +évaluées à neuf mille feuilles et trente et une _formes_ qui avaient +servi pour l'impression de ces feuilles. + +Comme il était bien constaté, et par des faits et par les déclarations +mêmes de l'imprimeur, que l'ouvrage en question avait été mis en vente +avant que le dépôt des cinq exemplaires eût été fait, nous avons fait +saisir les exemplaires brochés, les feuilles et les formes. Les feuilles +ont été de suite chargées sur une voiture dans la cour d'entrée. Les +volumes brochés, formant un paquet, ont été déposés au bas de l'escalier +de l'entrée de la maison. Les _formes_, au nombre de trente et une, +avaient été déposées sous le perron du jardin; une corde les retenait +liées ensemble. Notre sceau venait d'être apposé à la partie supérieure, +et M. de Wilminet se disposait à l'apposer à la partie inférieure. +Toutes ces opérations s'étaient faites et se faisaient avec calme, avec +le plus grand respect pour l'autorité. + +Tout à coup des cris tumultueux se font entendre du fond de la cour +d'entrée (M. de Chateaubriand tenait d'arriver, il pérorait des ouvriers +qui l'entouraient). Ses phrases étaient interrompues par les cris: +_C'est M. de Chateaubriand_! Les ateliers retentissaient du nom de +_M. de Chateaubriand_! Tous les ouvriers sortaient en foule et se +précipitaient du côté de la cour, en criant: _C'est M. de Chateaubriand! +M. de Chateaubriand_! Je distinguai moi-même le cri de: _Vive M. de +Chateaubriand_! + +Au même instant, une douzaine d'ouvriers arrivent furieux à la porte +du jardin où j'étais avec M. de Wilminet et deux inspecteurs, occupé +à terminer le scellé sur les _formes_. On brise le scellé et l'on +se dispose à emporter les formes; on crie à mes oreilles, d'un air +menaçant: _Vive la liberté de la presse! Vive le roi_! Nous profitons +d'un moment de silence pour demander s'il y a un ordre de cesser notre +opération.--_Oui, oui, il y a un ordre_: _Vive la liberté de la +presse_! criaient-ils avec insolence de toutes leurs forces: _Vive le +roi_! et ils s'approchaient de nous de très-près pour proférer ces cris. +--Eh bien! leur dis-je tranquillement, s'il y a un _ordre, tant mieux; +mais qu'on le produise_. Et nous dîmes tous ensemble: _Vous ne +toucherez pas à ces formes que nous n'ayons vu l'ordre._--_Oui, oui_, +crièrent-ils, _il y a un ordre. C'est de M. de Chateaubriand; c'est d'un +pair de, France. Un ordre de M. de Chateaubriand vaut mieux qu'un ordre +du ministre. Il se moque bien d'un ordre du ministre_! Et ils répétaient +avec force les cris de: _Vive la liberté de la presse! Vive le Roi_! + +Cependant MM. les officiers de paix et les inspecteurs commis à la garde +des objets saisis ou séquestrés en empêchent l'enlèvement. On arrache le +paquet des exemplaires brochés des mains d'un ouvrier qui l'emportait. + +M. l'officier de paix, qui mettait les scellés, obligé par la violence +de suspendre l'opération, aborde M. de Chateaubriand et lui demande s'il +a un ordre du ministre. Celui-ci répond avec emportement qu'un ordre du +ministre n'est rien pour lui, qu'il s'oppose à son exécution, _qu'il est +pair de France, qu'il est le défenseur de la Charte_. Il défend de rien +laisser emporter.--Au surplus, a-t-il ajouté, cette mesure est nulle +et sans but; j'ai fait passer dans les départements quinze mille +exemplaires de cet ouvrage.--Et les ouvriers de répéter que l'ordre de +M. de Chateaubriand vaut mieux que l'ordre du ministre, de recommencer +leurs cris avec plus de véhémence: _Vive la liberté de la presse! +L'ordre de M. de Chateaubriand! Vive le Roi!_ + +On entoure l'officier de paix. Un homme de couleur, paraissant +très-animé, lui dit insolemment:--L'ordre de M. de Chateaubriand vaut +mieux que l'ordre du ministre.--Les cris tumultueux recommencent autour +de l'officier de paix. Je quitte le jardin en confiant aux inspecteurs +la garde des _formes_, pour m'avancer de ce côté. Sur mon passage, +plusieurs ouvriers crièrent avec violence: _Vive le Roi!_ J'étendis la +main en signe de calme et pour tenir à une distance respectueuse ceux +qui voulaient s'approcher de trop près, et je répondis par le cri +d'allégresse: _Vive le Roi!_ à ce même cri proféré séditieusement par +des ouvriers égarés. + +M. de Chateaubriand était dans la cour d'entrée, apparemment pour +empêcher que la voiture chargée des feuilles de son ouvrage ne partît +pour sa destination. Je montais l'escalier dans l'intention de signifier +à M. Le Normant qu'il eût à joindire à mes ordres l'influence qu'il +pouvait avoir sur ses ouvriers, afin de les faire tous rentrer dans les +ateliers et de le rendre devant eux responsable des événements, lorsque +M. de Chateaubriand parut au bas de l'escalier, et dit, d'un ton +très-emporté et en élevant fortement la voix, au milieu des ouvriers +dont il se sentait vigoureusement étayé, à peu près ces paroles: + +«Je suis pair de France. Je ne reconnais point l'ordre du ministre. Je +m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur, et dont tout +citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à l'enlèvement de mon +ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. Je ne me rendrai qu'à +la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.» + +Aussitôt élevant moi-même fortement la voix, en étendant la main du haut +de la première rampe de l'escalier où je me trouvais, je répondis à +celui qui venait de manifester personnellement et d'une manière si +formelle sa résistance à l'exécution des ordres du ministre de S. M., +et prouvé par là qu'il était le véritable auteur des mouvements qui +venaient d'avoir lieu, je répondis: + +«Et moi, au nom et de par le Roi, en qualité de commissaire de police +nommé par S. M. et agissant par l'ordre de S. Exc. le ministre de la +police générale, j'ordonne le respect à l'autorité. Que tout reste +intact; que tout tumulte cesse, jusqu'aux nouveaux ordres que j'attends +de S. Exc.» + +Pendant que je prononçais ces mots, il s'est fait un grand silence. Le +calme a succédé au tumulte. Bientôt après la gendarmerie est survenue. +J'ai donné ordre aux ouvriers de rentrer dans les ateliers. M. de +Chateaubriand, aussitôt que les gendarmes sont entrés, s'est retiré dans +les appartements de M. Le Normant et n'a plus reparu. Nous avons terminé +notre opération, et avons dressé procès-verbal de tout ce qui venait de +se passer, après avoir envoyé au ministère les objets saisis et confié +les _formes_ à la garde et sous la responsabilité de M. Le Normant. + +Dans le moment du tumulte, un exemplaire broché a disparu. Nous avons +ensuite saisi chez le sieur Lemarchand, brocheur, ancien libraire, rue +de la Parcheminerie, sept paquets d'exemplaires du même ouvrage, et rue +des Prêtres, n° 17, dans un magasin de M. Le Normant, nous avons mis +huit _formes_ sous le scellé et saisi quatre mille feuilles de ce même +ouvrage. + +J'ai envoyé au ministère des procès-verbaux de ces différentes +opérations avec les feuilles ou exemplaires saisis de l'ouvrage de M. de +Chateaubriand. + +Le sieur Le Normant m'a paru ne s'être pas mal conduit pendant +l'opération que j'ai faite à son domicile et dans le tumulte que M. de +Chateaubriand y a excité à l'occasion de la saisie de son ouvrage. Mais +il est suffisamment constaté, par ses aveux et par des faits, qu'il +a mis en vente chez des libraires et qu'il a vendu lui-même des +exemplaires de cet ouvrage avant d'avoir fait le dépôt des cinq exigés +par les ordonnances. + +Quant à M. de Chateaubriand, je suis étonné qu'il ait pu compromettre +aussi scandaleusement la dignité des titres qui le décorent, en se +montrant dans cette circonstance comme s'il n'eût été que le chef d'une +troupe d'ouvriers qu'il avait soulevés. Le titre si respectable de pair +de France qu'il s'est donné lui-même plusieurs fois, dans un tumulte +dont il était l'auteur, était peu fait pour imposer dans la bouche d'un +homme sur le visage duquel on lisait facilement combien il était en +proie à la colère et à l'exaspération d'amour-propre d'un auteur. + +Il a été la cause que des ouvriers ont profané le cri sacré de: _Vive +le Roi_, en le proférant dans un acte de rébellion envers l'autorité du +gouvernement, qui est la même que celle du Roi. + +Il a excité ces hommes égarés contre un commissaire de police, +fonctionnaire public nommé par S. M., et contre trois officiers de paix, +au moment même de l'exercice de leurs fonctions, et sans armes contre +cette multitude. + +Il a manqué au gouvernement royal en disant qu'il ne reconnaissait +que la force, sous un régime basé sur une autre force que celle des +baïonnettes, et qui ne fait usage de celles-ci que contre les personnes +étrangères au sentiment d'honneur. + +Enfin cette scène eût pu avoir des suites graves si, imitant la conduite +de M. de Chateaubriand, nous eussions oublié un seul moment que nous +agissions par les ordres d'un gouvernement modéré autant que ferme, et +fort de sa sagesse comme de sa légitimité. + + + +2° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_. + +Paris, le 18 septembre 1816. + +Monsieur le comte, + +J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à midi +chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'out dit être envoyés +par vous pour saisir mon nouvel ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon +la Charte_. + +Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais pas +l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne la +saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai ordonné à +mon libraire de laisser enlever l'ouvrage. + +Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu me +laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si j'avais +pu n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais fait aucune +démarche; mais les droits de la pensée étant compromis, j'ai dû +protester, et j'ai l'honneur de vous adresser copie de ma protestation. +Je réclame, à titre de justice, mon ouvrage; et ma franchise doit +ajouter que, si je ne l'obtiens pas, j'emploierai tous les moyens que +les lois politiques et civiles mettent en mon pouvoir. J'ai l'honneur +d'être, etc. + +Signé: Vte DE CHATEAUBRIAND. + + +3° _M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand_. + +Paris, le 18 septembre 1816. + +Monsieur le vicomte, + +Le commissaire de police et les officiers de paix, contre lesquels vous +avez cru devoir autoriser la rébellion des ouvriers du sieur Le Normant, +étaient porteurs d'un ordre signé _d'un ministre du Roi_ et motivé _sur +une loi_. Cet ordre avait été exhibé à cet imprimeur, qui l'avait lu à +plusieurs reprises et n'avait pas cru pouvoir se permettre de s'opposer +à son exécution réclamée _de par le Roi_. Il ne lui était sans doute pas +venu dans la pensée que votre qualité de pair pût vous affranchir +de l'exécution des lois, du respect dû par tous les citoyens aux +fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge, et motiver +surtout une révolte de ses ouvriers contre un commissaire de police et +des officiers institués par le Roi, revêtus des marques distinctives de +leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux. + +J'ai vu avec peine que vous aviez pensé autrement, que vous aviez +préféré, ainsi que vous me le mandez, _céder à la_ _force qu'obéir à la +loi_. Cette loi, à laquelle le sieur Le Normand était en contravention, +est formelle, Monsieur le vicomte; elle veut qu'aucun ouvrage ne puisse +être publié clandestinement, et qu'aucune publication ni vente n'en +soit faite avant le dépôt qu'elle ordonne d'effectuer à la Direction +de l'imprimerie. Elle exige aussi que l'impression soit précédée d'une +déclaration de l'imprimeur. Aucune de ces dispositions n'a été remplie +par le sieur Le Normant. S'il a fait une déclaration, elle a été +inexacte; car il a lui-même consigné au procès-verbal dressé par le +commissaire de police, qu'il avait déclaré qu'il se proposait de tirer à +1,500 exemplaires et qu'il en avait imprimé 2,000. + +D'un autre côté, j'étais informé que, quoiqu'aucun dépôt n'eût été +fait à la Direction de l'imprimerie, plusieurs centaines d'exemplaires +avaient été distraits ce matin, avant neuf heures, de chez le sieur Le +Normant et envoyés chez vous et chez plusieurs libraires, que d'autres +exemplaires étaient vendus par le sieur Le Normant _chez lui_ au prix +de 4 francs, et deux de ces exemplaires se trouvaient ce matin à huit +heures et demie dans mes mains. + +J'ai dû ne pas souffrir cette contravention et ne pas permettre la vente +d'un ouvrage ainsi clandestinement et illégalement publié. J'en ai +ordonné la saisie, conformément aux articles 14 et 15 de la loi du 21 +octobre 1814. + +Personne en France, Monsieur le vicomte, n'est au-dessus de la loi. +MM. les pairs s'offenseraient avec raison si j'avais supposé qu'ils en +eussent la prétention: ils ont sans doute encore moins celle que les +ouvrages qu'ils croient pouvoir publier et vendre comme particuliers et +comme hommes de lettres, quand ils veulent bien honorer cette profession +par leurs travaux, soient privilégiés; et, si ces ouvrages sont soumis à +la censure du public comme ceux des autres auteurs, ils ne sont pas +non plus affranchis de celle de la justice et de la surveillance de la +police, dont le devoir est de veiller à ce que les lois, qui sont les +mêmes et également obligatoires pour tous, soient aussi également +exécutées. + +Je vous ferai d'ailleurs observer, Monsieur le vicomte, que c'est dans +le domicile et l'imprimerie du sieur Le Normant, qui n'est pas pair de +France, que l'ordre donné constitutionnellement de saisir un ouvrage +publié par lui en contravention à la loi était exécuté; que cette +exécution était consommée quand vous vous y êtes présenté et lorsque, +sur votre déclaration que _vous ne souffririez pas qu'on enlevât +cet ouvrage,_ les ouvriers ont brisé les scellés, repoussé les +fonctionnaires publics et se sont mis en révolte ouverte contre +l'autorité du Roi. Et il ne vous sera pas échappé, Monsieur le vicomte, +que c'est en invoquant ce nom sacré qu'ils se sont rendus coupables d'un +crime dont, sans doute, ils ne sentaient pas la gravité et auquel ils +ne se seraient pas laissé entraîner s'ils avaient été plus pénétrés du +respect dû à ses actes et à ses mandataires, et s'il pouvait se faire +qu'ils ne lussent pas ce qu'ils impriment. + +J'ai cru, Monsieur le vicomte, devoir à votre caractère ces +explications, qui vous prouveront peut-être que, si la dignité de pair a +été compromise dans cette circonstance, ce n'est pas par moi. + +J'ai l'honneur d'être, + +Monsieur le vicomte, + +Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +Signé: Comte DECAZES. + + +4° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_. + +Paris; ce 19 septembre 1816. + +Monsieur le comte, + +J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de +ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour. + +Vous me parlez d'écrits _clandestinement_ publiés (à la face du soleil, +avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de rébellion, et +il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites qu'on a crié: _Vive le +Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans la loi des cris séditieux, +à moins que la police n'en ait ordonné autrement que les Chambres. Au +reste, tout cela s'éclaircira en temps et lieu. On n'affectera plus de +confondre la cause du libraire et la mienne; nous saurons-si, dans un +gouvernement libre, un ordre de la police, que je n'ai pas même vu, +est une loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas violé +envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et comme +citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que vous avez +l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu d'inexactitude), si +je n'ai pas le droit de publier mes opinions; nous saurons enfin si +la France doit désormais être gouvernée par la police ou par la +Constitution. + +Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le comte, +je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir d'exemple. Quant à +ma dignité de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignité +d'homme; et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de +m'en instruire, qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui +que ce soit. Je vous ai demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je +espérer qu'il me sera rendu? Voilà dans ce moment toute la question. + +J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très-humble et +très-obéissant serviteur. + +Signé: Le vicomte DE CHATEAUBRIAND. + + +5° _M. Dambray à M. le comte Decazes_. + +Paris, ce 19 septembre 1816. + +Je vous envoie confidentiellement, mon cher collègue, la lettre que j'ai +reçue hier de M. de Chateaubriand, avec la protestation en forme dont il +m'a rendu dépositaire. Je vous prie de me renvoyer ces pièces, qui +ne doivent recevoir aucune publicité. Je joins aussi la copie de ma +réponse, que vous voudrez bien me renvoyer après l'avoir lue, parce que +je n'en ai pas gardé d'autre. J'espère que vous l'approuverez. + +Je vous renouvelle tous mes sentiments. + +DAMBRAY. + + +6° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray._ + +Paris, ce 18 septembre 1816. + +Monsieur le chancelier, + +J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai faite +et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de la police. + +N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en plein +jour, à main armée, malgré mes protestations, l'ouvrage d'un pair de +France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on +aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin, _le Nain-Jaune_ ou _le +Nain-Tricolore?_ Outre ce que l'on devait à ma prérogative comme pair +de France, j'ose dire, Monsieur le chancelier, que je méritais +_personnellement_ un peu plus d'égards. Si mon ouvrage était coupable, +il fallait me traduire devant les tribunaux compétents: j'aurais +répondu. + +J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à +suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le +chancelier, votre appui comme président de la Chambre des pairs, et +votre autorité comme chef de la justice. + +Je suis, avec un profond respect, etc. + +Signé: Vicomte DE CHATEAUBRIAND. + + +7° _M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand_. + +Paris, le 19 septembre 1816. + +J'ai reçu, Monsieur le vicomte, avec la lettre que vous m'avez adressée, +la déclaration relative à la saisie qui eut lieu hier chez votre +libraire; j'ai de la peine à comprendre l'usage que vous vous proposez +de faire de cette pièce, qui ne peut atténuer en aucune manière la +contravention commise par le sieur Le Normant. La loi du 21 octobre +1814 est précise à cet égard: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente +un ouvrage ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d'avoir +déposé le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu à saisie, ajoute +l'article 15, et séquestre d'un ouvrage, si l'imprimeur ne représente +pas les récépissés du dépôt ordonné par l'article précédent.» + +«Les contraventions (art. 20) seront constatées par les procès-verbaux +des inspecteurs de la librairie et des commissaires de police.» + +Vous ignoriez probablement ces dispositions quand vous avez cru que +votre qualité de pair de France vous donnait le droit de vous opposer +personnellement à une opération de police ordonnée ou autorisée par la +loi que tous les Français, quel que soit leur rang, doivent également +respecter. + +Je vous suis trop attaché, Monsieur, pour n'être pas profondément +affligé de la part que vous avez prise à la scène scandaleuse qui paraît +avoir eu lieu à ce sujet, et je regrette bien vivement que vous ayez +encore ajouté des torts de forme au tort réel d'une publication que vous +saviez être si désagréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre +ouvrage que par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé; +mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un prince qui +daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre +personne que d'estime pour vos talents. + +Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considération et +de mon inviolable attachement. + +Le chancelier de France, + +Signé: DAMBRAY. + + + + + IX + + + +_Tableaux des principales modifications et réformes introduites dans +l'administration générale de la France, par MM. Laîné et Decazes, +successivement ministres de l'intérieur de 1816 à 1820, et par M. le +maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre de 1817 à 1819_. + + +1° MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR. + +M. LAINÉ. + +(Mai 1816.--Décembre 1818.) + +1816. + +_4 septembre_. Ordonnance pour la réorganisation de l'École +polytechnique. _25 septembre_. Ordonnance pour autoriser la Société des +missions de France. _11 décembre_. Ordonnance sur l'organisation des +gardes nationales du département de la Seine. _23 décembre_. Ordonnance +pour l'institution du chapitre royal de Saint-Denis. + +1817. + +_26 février_. Ordonnance sur l'administration des travaux publics de +Paris. _26 février_. Ordonnance sur l'organisation des Écoles des arts +et métiers de Châlons et d'Angers. + +12 _mars_. Ordonnance sur l'administration et les bourses des collèges +royaux. + +26 _mars_. Ordonnance pour autoriser l'assistance des préfets et des +sous-préfets aux conseils généraux de département et d'arrondissement. + +2 _avril_. Ordonnance sur l'administration des maisons centrales de +détention. + +2 _avril_. Ordonnance sur les conditions et le mode de l'autorisation +royale pour les legs et donations aux établissements religieux. + +9 _avril_. Ordonnance pour la répartition de 3,900,000 fr. employés à +l'amélioration du sort du clergé catholique. + +9 _avril_. Ordonnance qui supprime les secrétaires généraux des +préfectures, sauf pour le département de la Seine. + +16 _avril_. Trois ordonnances pour régler l'organisation et le personnel +du Conservatoire des arts et'métiers. + +10 _septembre_. Ordonnance sur le régime du port de Marseille quant aux +droits de douane et aux entrepôts. + +6 _novembre_. Ordonnance pour régler la réduction progressive du nombre +des conseillers de préfecture. + +1818. + +20 _mai_. Ordonnance pour l'augmentation des traitements +ecclésiastiques, surtout de ceux des desservants. + +3 _juin_. Ordonnance sur la cessation des octrois par abonnement à +l'entrée des villes. + +29 _juillet_. Ordonnance pour la création de la caisse d'épargne et de +prévoyance de Paris. + +30 _septembre_. Ordonnance qui retire à S. A. R. _Monsieur_, en lui en +laissant les prérogatives honorifiques, le commandement effectif des +gardes nationales du royaume, pour le rendre au ministre de l'intérieur +et aux autorités municipales. + +7 _octobre_. Ordonnance sur l'usage et l'administration des biens +communaux. + +_21 octobre_. Ordonnance sur les primes d'encouragement à la +pêche maritime. _17 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et +l'administration des établissements d'éducation dits _Britanniques_. + + +Comte DECAZES. + +(Décembre 1818.--Février 1820.) + +1819. + +_13 janvier_. Ordonnance pour prescrire les expositions publiques des +produits de l'industrie; la première au 25 août 1819. + +_27 janvier_. Ordonnance pour la création d'un Conseil d'agriculture. + +_14 février_. Ordonnance sur les encouragements à la pêche de la +baleine. + +_24 mars_. Ordonnance portant diverses réformes et améliorations dans +l'École de droit de Paris. + +_9 avril_. Ordonnance instituant un jury de fabricants pour désigner à +des récompenses les artistes qui ont fait faire le plus de progrès à +leur industrie. + +_10 avril_. Ordonnance portant institution du Conseil général des +prisons. + +_9 avril_. Ordonnance pour faciliter les ventes publiques de +marchandises à l'enchère. + +_23 juin_. Ordonnance pour l'allégement du service de la garde nationale +de Paris. + +_29 juin_. Ordonnance sur la tenue des consistoires israélites. + +_23 août_. Deux ordonnances sur l'organisation et les attributions des +Conseils généraux du commerce et des manufactures. + +_25 août_. Ordonnance portant érection de cinq cents nouvelles +succursales. + +_25 novembre_. Ordonnance sur l'organisation et l'enseignement du +Conservatoire des arts et métiers. + +22 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime de la caisse +de Poissy. + +25 _décembre_. Ordonnance sur le mode de collation et le régime des +bourses communales dans les collèges royaux. + +29 _décembre_. Ordonnance autorisant la fondation d'une maison +provisoire pour les vieillards et les malades dans le quartier du +Gros-Caillou. + +1820. + +4 _février_. Ordonnance portant règlement sur le régime des voitures +publiques dans tout le royaume. + + + +2° MINISTÈRE DE LA GUERRE. + +Le maréchal GOUVION SAINT-CYR. + +(Septembre 1817-Novembre 1819) + +1817. + +22 _octobre_. Ordonnance sur l'organisation du corps des +ingénieurs-géographes de la guerre. + +6 _novembre_. Ordonnance sur l'organisation des états-majors des +divisions militaires et de la garde royale. + +10 _décembre_. Ordonnance sur le régime de l'administration des +subsistances militaires. + +17 _décembre_ Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps du +génie. + +47 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps de +l'artillerie. + +24 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation des écoles militaires. + +1818. + +23 _mars_. Ordonnance sur le régime et la vente des poudres de guerre, +de mine et de chasse. + +_25 mars_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies de +discipline. + +_8 avril_. Ordonnance sur la formation des légions départementales en +trois bataillons. + +_6 mai_. Ordonnance sur l'organisation du corps et de l'école +d'état-major. + +_20 mai_. Ordonnance sur la situation et le traitement de non-activité +et de réforme. + +_30 mai_. Instructions approuvées par le Roi sur les engagements +volontaires. + +_10 juin_. Ordonnance sur l'organisation, le régime et l'enseignement +des écoles militaires. + +_8 juillet_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des écoles +régimentaires d'artillerie. + +_15 juillet_. Ordonnance sur l'organisation des services des poudres et +salpêtres. + +_22 juillet_. Ordonnance sur le cadre de l'état-major général de +l'armée. + +_2 août_. Ordonnance sur la hiérarchie militaire et la progression de +l'avancement en exécution de la loi du 10 mars 1818. + +_5 août_. Ordonnance sur le traitement des officiers du corps +d'état-major. + +_5 août_. Ordonnance sur le régime et les dépenses du casernement. + +_2 septembre_. Ordonnance sur le corps de la gendarmerie de Paris. + +_30 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies +de gardes du corps du Roi. + +_30 décembre_. Ordonnance sur le traitement des gouverneurs de divisions +militaires. + +_17 février_. Ordonnance sur la composition et la force des +quatre-vingt-six légions d'infanterie. + + + + + + X + + + +_M. Guizot à M. de Serre_. + +Paris, 12 avril 1820. + +Mon cher ami, je ne vous ai pas écrit dans toutes nos misères. Je savais +qu'il vous viendrait d'ici cent avis différents, cent tableaux divers +de la situation; et quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les +adressaient une entière confiance, comme il n'y avait pour vous, selon +moi, point de détermination importante à prendre, je me suis abstenu +de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr; la +situation prend extérieurement le caractère qu'elle recelait dans son +sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intérêt de +notre avenir général et du vôtre en particulier. + +Les lois d'exception ont passé. Vous avez vu comment: fatales à ceux qui +les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaquées. +Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce résultat que le côté droit +s'est effacé pour se mettre à la suite du centre droit, tandis que le +centre gauche; en se taisant ou à peu près, a consenti à marcher à la +suite du côté gauche, dont cependant il recommence, depuis quatre jours, +à se séparer. Voilà pour l'intérieur de la Chambre. + +Au dehors, soyez sûr que l'effet de ces deux discussions sur les masses +nationales a été de faire considérer le côté droit comme moins fier et +moins exigeant, le côté gauche comme plus ferme et plus mesuré qu'on ne +le pensait. De sorte que maintenant, dans l'esprit de beaucoup de bons +citoyens, la peur de la droite et la méfiance de la gauche ont également +diminué. Il y a, dans ce double fait, un grand mal. Nous faisions, l'an +dernier, au dehors comme dans la Chambre, des conquêtes sur la gauche; +aujourd'hui, c'est elle qui en fait sur nous. Nous étions, l'an dernier +comme depuis 1845, un rempart nécessaire et estimé assez sûr contre +les _ultrà_ dont on avait grand peur et dont la domination semblait +possible; aujourd'hui, on craint moins les _ultra_ parce qu'on ne croit +guère à leur domination. Conclusion: on a moins besoin de nous. + +Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'élections que Decazes avait +présentée huit jours avant sa chute. Cela est indubitable; on sait +qu'elle ne passerait pas, que la discussion de ses quarante-huit +articles serait sans terme: les _ultrà_ se méfient beaucoup de ses +résultats probables; elle est décriée; on en fera, on en fait une autre. +Que sera-t-elle? je ne sais; ce qui me paraît certain, c'est que, si +rien ne change dans la situation actuelle, elle aura pour visée, non de +perfectionner nos institutions, non de corriger les vices de la loi du 5 +février 1817, mais d'amener des élections d'exception, de ravoir, comme +on le dit tout haut, quelque chose d'analogue à la Chambre de 1815. +C'est le but avoué, et, qui plus est, le but naturel et nécessaire. Ce +but, on le poursuivra sans l'atteindre; une telle loi échouera, ou dans +la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe après le +débat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la +question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution +au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejetée, +la question pourra rester dans la Chambre, mais ce ne sera plus le +ministère actuel qui aura mission et pouvoir de la résoudre. Si un +choix nous reste, ce dont je suis loin de désespérer, il est entre +une révolution extérieure déplorable et une révolution ministérielle +très-profonde. Et cette dernière chance, qui est pour nous la seule, +s'évanouira si nous ne nous conduisons pas de façon à offrir au pays, +pour l'avenir, un ministère hardiment constitutionnel. + +Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce +que vous veniez en cinq minutes si vous passiez cinq minutes ici, +c'est que vous n'êtes plus ministre, que vous ne faites plus partie du +ministère actuel. On pourrait vous défier de parler avec lui, comme lui, +comme il est contraint de parler. La situation où il est, il y est par +nécessité; il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement +de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 1l5 voix de +l'opposition actuelle. C'est là ce qu'il ne fera point. Et à côté de +l'impuissance du cabinet actuel, vient se placer l'impossibilité de +sortir de là par la droite: un ministère _ultrà_ est impossible. Les +événements d'Espagne, quel que soit leur avenir, ont frappé à mort le +gouvernement des coups d'État et des ordonnances. + +J'y ai bien regardé, mon cher ami; j'y ai bien pensé, à moi seul, +encore plus que je n'en ai causé avec d'autres. Vous ne pouvez demeurer +indéfiniment dans une situation à la fois si violente et si faible, +si dépourvue de puissance gouvernementale et d'avenir. Je ne sais +aujourd'hui qu'une chose à faire, c'est de se réserver et de préparer +des sauveurs à la monarchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des +affaires, aucune possibilité de travailler efficacement à son salut; on +n'y peut que se traîner timidement sur la pente qui la mène à sa ruine. +On pourra n'y pas perdre sa renommée de bonne intention et de bonne +foi: mais c'est là le maximum d'espérance que le cabinet actuel puisse +raisonnablement conserver. Ne vous y trompez pas; de tous les plans de +réforme monarchique et libérale à la fois que vous aviez médités l'an +dernier, rien ne reste plus; ce n'est plus un remède hardi qu'on cherche +contre le vieil esprit révolutionnaire; c'est un misérable expédient +qu'on poursuit en y croyant à peine. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, +qu'il convient de demeurer garrotté dans ce système. Grâce à Dieu, +vous n'avez été pour rien dans les lois d'exception. Quant aux projets +constitutionnels que vous aviez conçus, il en est plusieurs, le +renouvellement intégral de la Chambre entre autres, qui ont plutôt gagné +que perdu du terrain, et qui sont devenus possibles dans une autre +direction et avec d'autres hommes. Je sais que rien ne se passe d'une +manière aussi décisive ni aussi complète qu'on l'avait imaginé, et que +tout est, avec le temps, affaire d'arrangement et de transaction. Mais, +sur le terrain où le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez rien, +vous n'êtes rien; ou plutôt vous n'avez aujourd'hui point de terrain sur +lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber avec honneur. Si +vous étiez ici, ou vous sortiriez en huit jours de cette impuissante +situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu'à Dieu ne +plaise! + +Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus brutale +franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal présent et de +la possibilité du salut à venir. Cette possibilité, vous en êtes un +instrument nécessaire. Forcément inactif, comme vous l'êtes en ce +moment, ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre +opinion, ni votre voeu. Réglez vous-même votre destinée, ou du moins +votre place dans la destinée commune; et, s'il faut périr, ne périssez +du moins que pour votre cause et selon votre avis. + +Je joins à cette lettre le projet de loi que M. de Serre avait préparé +en novembre 1819, et qu'il se proposait de présenter aux Chambres pour +compléter la Charte en même temps que pour réformer la loi électorale. +On verra combien ce projet différait de celui qui fut présenté en avril +1820, uniquement pour changer la loi des élections, et que M. de Serre +soutint comme membre du second cabinet du duc de Richelieu. + + +_Projet de loi sur l'organisation de la législature_. + +Article 1. La législature prend le nom de Parlement de France. + +Art. 2. Le Roi convoque tous les ans le Parlement. + +Le Parlement est convoqué extraordinairement au plus tard dans les deux +mois qui suivent la majorité du Roi ou son avénement au trône, ou tout +événement qui donne lieu à l'établissement d'une régence. + + + De la Pairie. + +Art. 3. La pairie ne peut être conférée qu'à un Français majeur et +jouissant des droits politiques et civils. + +Art. 4. Le caractère de pair est indélébile; il ne peut être perdu ni +abdiqué du moment où il a été conféré par le Roi. + +Art. 5. L'exercice des droits et fonctions de pair peut être suspendu +dans deux cas seulement: 1° la condamnation à une peine afflictive; 2° +l'interdiction instruite dans les formes prescrites par le Code civil. +L'une ou l'autre ne peuvent être prononcées que par le Chambre des +pairs. + +Art. 6. Les pairs ont entrée dans la Chambre à vingt et un ans et voix +délibérative à vingt-cinq ans accomplis. + +Art. 7. En cas de décès d'un pair, son successeur à la pairie sera +admis dès qu'il aura atteint l'âge requis, en remplissant les formes +prescrites par l'ordonnance du 23 mars 1816, laquelle sera annexée à la +présente loi. + +Art. 8. La pairie, instituée par le Roi, ne pourra à l'avenir être, +du vivant du titulaire, déclarée transmissible qu'aux enfants mâles, +naturels et légitimes du pair institué. + +Art. 9. L'hérédité de la pairie ne pourra être conférée à l'avenir +qu'autant qu'un majorat d'un revenu net de vingt mille francs au moins +aura été attaché à la pairie. + + + Dotation de la Pairie. + +Art. 10. La pairie sera dotée: 1° de trois millions cinq cent mille +francs de rente inscrite sur le Grand-Livre de la dette publique, +lesquels seront immobilisés et exclusivement affectés à la formation de +majorats; 2° de huit cent mille francs de rente également inscrite et +immobilisée, affectés aux dépenses de la Chambre des pairs. + +Au moyen de cette dotation, ces dépenses cessent d'être portées au +budget de l'État, et les domaines, rentes et biens de toute nature, +provenant de la dotation de l'ancien Sénat et des sénatoreries, autres +que le Palais du Luxembourg et ses dépendances, sont réunis au domaine +de l'Etat. + +Art. 11. Les trois millions cinq cent mille francs de rente, destinés à +la formation des majorats, sont divisés en cinquante majorats de trente +mille francs et cent majorats de vingt mille francs chacun, attachés à +autant de pairies. + +Art. 12. Ces majorats seront conférés par le Roi aux pairs laïques +exclusivement; ils seront transmissibles avec la pairie de mâle en mâle, +par ordre de primogéniture, en ligne naturelle, directe et légitime +seulement. + +Art. 13. Un pair ne pourra réunir sur sa tête plusieurs de ces majorats. + +Art. 14. Aussitôt après la collation d'un majorat, et sur le vu des +lettres patentes, le titulaire sera inscrit au Grand-Livre de la dette +publique pour une rente immobilisée du montant de son majorat. + +Art. 15. En cas d'extinction des successibles à l'un de ces majorats, il +revient à la disposition du Roi, qui le confère de nouveau, conformément +aux règles ci-dessus. Le majorat ne peut l'être antérieurement. + +Art. 16. Le Roi pourra permettre au titulaire d'un majorat de le +convertir en immeubles d'un revenu égal, lesquels seront sujets à la +même réversibilité. + +Art. 17. La dotation de la pairie est inaliénable et ne peut, sous aucun +prétexte, être détournée à un autre usage que celui prescrit par la +présente loi. + +Cette dotation demeure grevée, jusqu'à extinction, des pensions dont +jouissent actuellement les anciens sénateurs, comme de celles qui ont +été ou qui pourraient être accordées à leurs veuves. + + + De la Chambre des députés. + +Art. 18. La Chambre des députés au Parlement est composée de quatre cent +cinquante-six membres. + +Art. 19. Les députés au Parlement sont élus pour sept ans. + +Art. 20. La Chambre est renouvelée intégralement, soit en cas de +dissolution, soit à l'expiration du temps pour lequel les députés sont +élus. + +Art. 21. Le président de la Chambre des députés est élu, dans les formes +ordinaires, pour toute la durée du Parlement. + +Art. 22. Le cens, pour être électeur ou éligible, se compose du +principal des contributions directes, sans égard aux centimes +additionnels. + +A cet effet, les contributions des portes et fenêtres seront divisées en +principal et centimes additionnels, de manière que deux tiers de l'impôt +total soient portés comme principal et l'autre tiers comme centimes +additionnels. A l'avenir, ce principe demeurera fixe; les augmentations +ou diminutions sur ces deux impôts se feront par addition ou réduction +de centimes additionnels. Il en sera de même des contributions +foncière, personnelle et mobilière, lorsque le principal en aura été +définitivement fixé. + +La contribution foncière et celle des portes et fenêtres ne seront +comptées qu'au propriétaire ou à l'usufruitier, nonobstant toute +convention contraire. + +Art. 23. On compte au fils les contributions de son père, et au gendre +dont la femme est vivante ou qui a des enfants d'elle, les contributions +de son beau-père, lorsque le père ou le beau-père leur ont transféré +leur droit. + +On compte les contributions d'une veuve, non remariée, à celui de ses +fils, et, à défaut de fils, à celui de ses gendres qu'elle désigne. + +Art. 24. Pour être comptées à l'éligible ou à l'électeur, ces +contributions doivent avoir été payées par eux, ou par ceux dont +ils exercent le droit, une année au moins avant le jour où se fait +l'élection. L'héritier ou le légataire à titre universel est censé avoir +payé l'impôt de son auteur. + +Art. 25. Tout électeur et tout député sont tenus d'affirmer, s'ils en +sont requis, qu'ils payent réellement et personnellement, où que ceux +dont ils exercent les droits payent réellement et personnellement le +cens exigé par la loi; qu'eux ou ceux dont ils exercent les droits +sont sérieux et légitimes propriétaires des biens dont ils payent les +contributions, ou qu'ils exercent réellement l'industrie de la patente +pour laquelle ils sont imposés. + +Ce serment est reçu par la Chambre pour les députés, et par le bureau +pour les électeurs. Il est signé par eux, le tout sauf la preuve +contraire. + +Art. 26. Est éligible à la Chambre des députés tout Français âgé de +trente ans accomplis au jour de l'élection, jouissant des droits +politiques et civils, et payant, en principal, un impôt direct de six +cents francs. + +Art. 27. Les députés au Parlement sont nommés, partie par des électeurs +de département, partie par des électeurs des arrondissements d'élection +dans lesquels est divisé chaque département, conformément au tableau +annexé à la présente loi. + +Les électeurs de chaque arrondissement d'élection nomment directement le +nombre de députés fixé par le même tableau. + +Il en est de même des électeurs de chaque département. + +Art. 28. Sont électeurs de département les Français âgés de trente +ans accomplis, jouissant des droits politiques et civils, ayant leur +domicile dans le département et payant un impôt direct de quatre cents +francs en principal. + +Art. 29. Lorsque les électeurs de département sont moins de cinquante +dans le département de la Corse, de cent dans les départements des +Alpes Basses et Hautes, de l'Ardèche, de l'Ariége, de la Corrèze, de +la Creuse, de la Lozère, de la Haute-Marne, des Hautes-Pyrénées, de +Vaucluse, des Vosges; moins de deux cents dans les départements +de l'Ain, des Ardennes, de l'Aube, de l'Aveyron, du Cantal, des +Côtes-du-Nord, du Doubs, de la Drôme, du Jura, des Landes, du Lot, de +la Meuse, des Basses-Pyrénées, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la +Haute-Saône; et moins de trois cents dans les autres départements, ces +nombres sont complétés par l'appel des plus imposés. + +Art. 30. Sont électeurs d'arrondissement les Français âgés de trente ans +accomplis, jouissant des droits politiques et civils, domiciliés dans +l'arrondissement d'élection et payant un impôt direct de deux cents +francs en principal. + +Art. 31. Les électeurs de département exercent leurs droits comme +électeurs d'arrondissement, chacun dans l'arrondissement d'élection où +il est domicilié. A cet effet, les élections de département n'ont lieu +qu'après celles d'arrondissement. + +Art. 32. Les députés au Parlement nommés par les électeurs +d'arrondissement doivent être domiciliés dans le département, ou bien y +être propriétaires, depuis plus d'une année, d'un bien payant six cents +francs d'impôt en principal, ou y avoir exercé, pendant trois années au +moins, des fonctions publiques. + +Les députés nommés par les électeurs de département pourront être pris +parmi tous les éligibles du royaume. + + + Formes de l'élection. + +Art. 33. Aux jour et heure fixés pour l'élection, le bureau se rend dans +la salle destinée à ses séances. + +Le bureau se compose du président nommé par le Roi, du maire et du +plus ancien juge de paix et des deux premiers conseillers municipaux +du-chef-lieu où se fait l'élection. A Paris, le plus ancien maire et +juge de paix de l'arrondissement d'élection et deux membres du conseil +général du département, pris suivant l'ordre de leur nomination, +concourent avec le président à la formation du bureau. + +Les fonctions de secrétaire sont remplies par le secrétaire de la +mairie. + +Art. 34. Les suffrages se donnent publiquement par l'inscription que +fait lui-même, ou que dicte à un membre du bureau chaque électeur, du +nom des candidats sur un registre patent. L'électeur inscrit les noms +d'autant de candidats qu'il y a de députés à nommer. + +Art. 35. Pour qu'un éligible soit candidat et que le registre soit +ouvert en sa faveur, il faut qu'il ait été proposé au bureau par vingt +électeurs au moins qui inscrivent son nom sur le registre. + +A Paris, nul ne peut, dans une même élection, être proposé candidat dans +plus de deux arrondissements d'élection à la fois. + +Art. 36. A l'ouverture de chaque séance, le président annonce quels sont +les candidats proposés et le nombre de voix qu'ils ont obtenues. La même +annonce est imprimée et affichée dans la ville, après chaque séance. + +Art. 37. Le registre pour le premier vote demeure ouvert pendant trois +jours au moins, six heures par jour. + +Les députés à élire ne peuvent l'être par premier vole qu'avec la +majorité absolue des électeurs d'arrondissement et du département qui +ont voté dans les trois jours. + +Art. 38. Le troisième jour et l'heure fixée pour voter étant expirés, le +registre est déclaré fermé, les suffrages sont comptés, le nombre total +et celui obtenu par chaque candidat sont publiés, et les candidats qui +ont obtenu la majorité absolue sont proclamés. + +Si tous les députés à élire n'ont pas été élus par le premier vote, le +résultat est publié et affiché de suite, et, après un intervalle de +trois jours, il est procédé, les jours suivants, à un second vote dans +les mêmes formes et délais. Les candidats qui, dans ce second vote, +obtiennent la majorité relative, sont élus. + +Art. 39. Avant de clore les registres de chaque vote, le président +demande à haute voix s'il n'y a point de réclamation contre la manière +dont les suffrages ont été inscrits, et les résultats proclamés. En +cas de réclamations, elles sont transcrites sur le procès-verbal de +l'élection; les registres clos et scellés sont transmis à la Chambre des +députés, qui décide. + +S'il n'y a point de réclamations, les registres sont détruits à +l'instant et le procès-verbal seul est transmis à la Chambre. + +Le procès-verbal et les registres sont signés par tous les membres du +bureau. + +S'il y a lieu à une décision provisoire, elle est rendue par le bureau. + +Art. 40. Le président est investi de toute l'autorité nécessaire pour +maintenir la liberté des élections. Les autorités civiles et militaires +sont tenues de déférer à ses réquisitions. Le président fait observer +le silence dans la salle, où se fait l'élection, et ne permet à aucun +individu non électeur ou membre du bureau de s'y introduire. + + + Dispositions communes aux deux Chambres. + +Art. 41. Aucune proposition n'est renvoyée à une commission qu'autant +que la Chambre l'a préalablement décidé. La Chambre fixé chaque fois +le nombre des membres de la commission, et les nomme soit en un seul +scrutin de liste, soit sur la proposition de son bureau. + +Toute proposition d'un pair ou député doit être annoncée au moins huit +jours à l'avance à la Chambre à laquelle il appartient. + +Art. 42. Aucune proposition ne peut être adoptée par la Chambre qu'après +trois lectures séparées chacune par huit jours d'intervalle au moins. La +discussion s'ouvre de droit après chaque lecture. La discussion épuisée, +la Chambre vote sur une nouvelle lecture. Après la dernière, elle vote +sur l'adoption définitive. + +Art. 43. Tout amendement doit être proposé avant la seconde lecture. +L'amendement qui serait adopté après la troisième lecture en +nécessiterait une nouvelle avec le même intervalle. + +Art. 44. Tout amendement qui peut être discuté et voté séparément de la +proposition soumise au débat, est considéré comme proposition nouvelle +et renvoyé à subir les mêmes formes. + +Art. 45. Les discours écrits, autres que les rapports des commissions et +le premier développement d'une proposition, sont interdits. + +Art. 46. La Chambre des pairs ne peut voter qu'au nombre de cinquante +pairs au moins, et celle des députés au nombre de cent membres au moins. + +Art. 47. Le vote dans les deux Chambres est toujours public. + +Quinze membres peuvent demander la division. + +La division se fait en séance secrète. + +Art. 48. La Chambre des pairs peut admettre le public à ses séances. Sur +la demande de cinq pairs ou sur celle de l'auteur d'une proposition, la +séance redevient secrète. + +Art. 49. La Chambre des députés ne se forme en comité secret pour +entendre et discuter la proposition d'un de ses membres qu'autant que +le comité secret est demandé par l'auteur de la proposition ou par cinq +membres au moins. + +Art. 50. Les dispositions des lois actuellement en vigueur et notamment +celles de la loi du 5 février 1817, auxquelles il n'est pas dérogé par +la présente, continueront à être exécutées suivant leur forme et teneur. + + + Dispositions transitoires. + +Art. 51. La Chambre des députés sera, d'ici à la session de 1820, portée +au nombre de quatre cent cinquante-six membres. + +A cet effet, les départements de la 4e série nommeront chacun le +nombre de députés qui lui est assigné par la présente loi; les autres +départements compléteront chacun le nombre de députés qui lui est +également assigné. Les députés à nommer en exécution du présent article +le seront pour sept ans. + +Art. 52. Si le nombre des députés à nommer pour compléter la députation +d'un département n'excède pas celui que doivent élire les électeurs +de département, ils seront tous élus par ces électeurs. Dans le cas +contraire, chacun des députés excédant ce nombre sera élu par les +électeurs de l'un des arrondissements d'élection du département, dans +l'ordre ci-après: + +1° Par celui des arrondissements d'élection qui a le droit de nommer +plus d'un député, à moins qu'un au moins des députés actuels n'ait son +domicile politique dans cet arrondissement. + +2° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel aucun des +députés actuels n'aura son domicile politique. + +3° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel un ou +plusieurs des députés actuels auraient leur domicile politique, de sorte +qu'aucun arrondissement ne nomme plus de députés qu'il ne lui en est +assigné par la présente loi. + +Art. 53. A l'expiration des pouvoirs des députés actuels des 5e 1re, 2e +et 3e séries, il sera procédé à une nouvelle élection d'un nombre +égal de députés pour chaque département respectif, par ceux des +arrondissements d'élection qui n'auraient point, en exécution de +l'article précédent, élu les députés qui leur sont assignés par la +présente loi. + +Art. 54. Les députés à nommer en exécution du précédent article le +seront, ceux de la 5e série pour six ans, ceux de la 1re pour cinq ans, +ceux de la 2e pour quatre ans, et ceux de la 3e pour trois ans. + +Art. 55. Les règles prescrites par les articles ci-dessus seront +observées dans le cas où, d'ici au renouvellement intégral de la +Chambre, il y aurait lieu au remplacement d'un député. + +Art. 56. Toutes les élections à faire par suite de ces dispositions +transitoires le seront en observant les formes et les conditions +prescrites par la présente loi. + +Art. 57. Dans le cas de dissolution de la Chambre des députés, elle +serait renouvelée intégralement dans le délai fixé par l'article 50 de +la Charte, et conformément à la présente loi. + + + + + + XI + + + +_Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le baron +Pasquier, ministre des affaires étrangères, et M. Guizot, à l'occasion +de la destitution de M. Guizot, comme conseiller d'Etat_. + + +1° _M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot_. + +Paris, 17 juillet 1820. + + +J'ai le regret d'avoir à vous annoncer que vous avez cessé de faire +partie du conseil d'État. L'hostilité violente dans laquelle, sans +l'ombre d'un prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps +contre le gouvernement du Roi, a rendu cette mesure inévitable. Vous +jugerez combien elle m'est particulièrement pénible. Mes sentiments +pour vous me font vous exprimer le désir que vous vous réserviez pour +l'avenir, et que vous ne compromettiez point, par de fausses démarches, +des talents qui peuvent encore servir utilement le Roi et le pays. + +Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous +seront conservés. Croyez que je serai heureux, dans tout ce qui sera +compatible avec mon devoir, de vous donner des preuves de mon sincère +attachement. + +DE SERRE. + + +2° _M. Guizot à M. de Serre_. + +Pans, 17 juillet 1820. + + +J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et je l'avais prévue +quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des actes et des +discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à changer à ma +conduite. Demain comme hier je n'appartiendrai qu'à moi-même, et je +m'appartiendrai tout entier. + +Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traitement d'aucune +sorte sur les affaires étrangères; je n'ai donc pas besoin d'en refuser +la conservation. Je ne comprends pas d'où peut venir votre erreur. Je +vous prie de vouloir bien l'éclaircir pour vous et les autres ministres, +car je ne souffrirais pas que personne vînt à la partager. + +Agréez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse considération. + +GUIZOT. + + +3° _M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires étrangères_. + +Paris, 17 juillet 1820. + + +Monsieur le baron, + +Monsieur le garde des sceaux, en m'annonçant que je viens d'être, ainsi +que plusieurs de mes amis, éloigné du Conseil d'État, m'écrit: + +«Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous +seront conservés.» + +J'ai été fort étonné d'une telle erreur. J'en ignore complétement la +cause. Je n'ai point et n'ai jamais eu aucune pension ni traitement +d'aucune sorte sur les affaires étrangères. Je n'ai donc pas même besoin +d'en refuser la conservation. Il vous est aisé, Monsieur le baron, de +vérifier ce fait, et je vous prie de vouloir bien le faire pour M. +le garde des sceaux et pour vous-même, car je ne souffrirais pas que +personne pût avoir le moindre doute à cet égard. Agréez, etc. + + +4° _Le baron Pasquier à M. Guizot_. + +Le 18 juillet 1820. + + +Je viens, Monsieur, de vérifier la cause de l'erreur contre laquelle +vous réclamez, et dans laquelle j'ai moi-même induit M. le garde des +sceaux. + +Votre nom se trouve, en effet, porté sur les états de dépense de mon +ministère pour une somme de six mille francs, et, en me présentant cette +dépense, on a eu le tort de me la présenter comme annuelle; dès lors je +dus la considérer comme un traitement. + +Je viens de vérifier qu'elle n'a pas ce caractère et qu'il ne s'agissait +que d'une somme qui vous avait été comptée comme encouragement de +l'établissement d'un journal[26]. On supposait que cet encouragement +devait être continué; de là le caractère d'annualité donné à la dépense. + +Je vais me hâter de détromper M. le garde des sceaux en lui donnant +cette véritable explication. + +Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. + +PASQUIER. + +[Note 26: J'avais été chargé de transmettre cet encouragement pour +l'établissement du journal le _Courrier français_.] + + + + + + XII + + + +_M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique._ + +Passy, 13 février 1834. + + +Monsieur le ministre, + +Excusez la liberté que je prends de vous recommander la veuve et les +enfants d'Emile Debraux. Vous vous demandez sans doute ce qu'était Emile +Debraux; je puis vous le dire, car j'ai fait son éloge en vers et en +prose. C'était un chansonnier. Vous êtes trop poli pour me demander à +présent ce que c'est qu'un chansonnier, et je n'en suis pas fâché, car +je serais embarrassé de vous répondre. Ce que je puis vous dire, c'est +que Debraux fut un bon Français, qui chanta contre l'ancien gouvernement +jusqu'à extinction de voix, et qui mourut six mois après la révolution +de Juillet, laissant sa famille dans une profonde misère. Il fut une +puissance dans les classes inférieures; et soyez sûr, Monsieur, que +comme il n'était pas tout à fait aussi difficile que moi en fait de rime +et de ce qui s'en suit, il n'eût pas manqué de chanter le gouvernement +nouveau, car sa seule boussole était le drapeau tricolore. + +Pour mon compte, j'ai toujours repoussé le titre d'homme de lettres, +comme étant trop ambitieux pour un chansonnier; je voudrais pourtant +bien, Monsieur, que vous eussiez la bonté de traiter la veuve d'Emile +Debraux comme une veuve d'homme de lettres, car il me semble que ce +n'est qu'à ce titre qu'elle peut avoir droit aux secours que distribue +votre administration. + +J'ai déjà sollicité à la Commission de l'indemnité pour les condamnés +politiques en faveur de cette famille. Mais, sous la Restauration, +Debraux n'a subi qu'une faible condamnation, qui donne peu de droits à +la veuve; aussi n'ai-je obtenu que très-peu de chose. + +Si j'étais assez heureux, Monsieur, pour vous intéresser au sort de ces +infortunés, je m'applaudirais de la liberté que j'ai prise de me faire +leur interprète auprès de vous. Ce qui a dû m'y encourager, ce sont +les marques de bienveillance que vous avez bien voulu m'accorder +quelquefois. + +Je saisis cette occasion de vous en renouveler mes remerciements, et +vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de la haute considération +avec laquelle j'ai l'honneur d'être, + +Votre très-humble serviteur, + +BÉRANGER. + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES +DU TOME PREMIER. + + + + CHAPITRE I. + + LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION. + + (1807-1814.) + + Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant.--Mon + entrée dans le monde.--Mes premières relations avec M. de + Chateaubriand, M. Suard, Mme de Staël, M. de Fontanes, + M. Royer-Collard.--On veut me faire nommer auditeur au + Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas lieu.--J'entre + dans l'Université.--J'ouvre mon cours d'Histoire moderne. + --Salons libéraux et comité royaliste.--Caractère des diverses + oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance + du Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard + et Flaugergues.--Je pars pour Nîmes.--État et aspect + de Paris et de la France en mars 1814.--La Restauration s'accomplit.--Je + reviens à Paris et je suis nommé secrétaire général + au ministère de l'intérieur. + + + CHAPITRE II. + + LA RESTAURATION. + + (1814-1815.) + + Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et + vrai caractère, de la Restauration.--Faute capitale du Sénat + impérial.--La Charte s'en ressent.--Objections diverses à la + Charte.--Pourquoi elles furent vaines.--Ministère du roi + Louis XVIII.--Inaptitude des principaux ministres au gouvernement + constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé de Montesquiou. + --M de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires + auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux + Chambres de l'Exposé de la situation du royaume.--Loi sur la + presse.--Ordonnance pour la réforme de l'instruction publique. + --État du gouvernement et du pays.--Leur inexpérience + commune.--Effets du régime de liberté.--Appréciation du + mécontentement public et des complots.--Mot de Napoléon + sur la facilité de son retour. + + CHAPITRE III. + + LES CENT-JOURS. + + (1815.) + + Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre + mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au + retour de Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des + peuples comme des gouvernements étrangers envers Napoléon. + --Rapprochement apparent et lutte secrète de Napoléon + et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et Fouché.--Explosion + de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le palais impérial.-- + Louis XVIII et son Conseil à Gand.--Le congrès et + M. de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du + comité royaliste constitutionnel de Paris.--Mes motifs et mes + sentiments pendant ce voyage.--État des partis à Gand.--Ma + conversation avec Louis XVIII.---M. de Blacas.--M. de Chateaubriand. + --M. de Talleyrand revient de Vienne.-- + Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et + déjouée à Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre + des représentants.--Mon opinion sur l'entrée de Fouché dans + Conseil du Roi. + + CHAPITRE IV. + + LA CHAMBRE DE 1815. + + (1815-1816.) + + Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet + du duc de Richelieu.--Mes relations comme secrétaire + général du ministère de la justice, avec M. de Marbois, garde + des sceaux.--Arrivée et physionomie de la Chambre des députés. + --Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste.--Formation + et composition d'un nouveau parti royaliste.--Lutte + des classes sous le manteau des partis.--Lois d'exception.-- + Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du gouvernement + et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports de + l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres. + --Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.-- + Le duc de Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal + Ney.--Polémique entre M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la + session.--Modifications dans le cabinet.--M. Laîné, ministre + de l'intérieur.--Je quitte le ministère de la justice et j'entre + comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le cabinet + s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.-- + Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de + M. de Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des + députés.--Travail de M. Decazes pour en amener la dissolution. + --Le Roi s'y décide.--Ordonnance du 5 septembre + 1816. + + CHAPITRE V. + + GOUVERNEMENT DU CENTRE. + + (1816-1821.) + + Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet + a la majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement + dit et les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.-- + Vrai caractère des doctrinaires et vraie cause de leur influence. + --M. de la Bourdonnaye et M. Royer-Collard à l'ouverture + de la session.--Attitude des doctrinaires dans le débat + des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février 1817.-- + Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du + rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion + Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois + sur la presse de 1819 et M. de Serre.--Discussion préparatoire + de ces lois dans le Conseil d'État.--Administration générale du + pays.--Modifications du cabinet de 1816 à 1820.--Imperfections + du régime constitutionnel.--Fautes des hommes.-- + Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc + de Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète + des troupes étrangères.--Sa situation et son caractère.-- + Il attaque la loi des élections--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes. + --Sa faiblesse politique malgré ses succès parlementaires. + --Élections de 1819.--Élection et non-admission de M. Grégoire. + --Assassinat du duc de Berry.--Chute de M. Decazes. + --Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec + le côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation + du centre et progrès du côté droit.--Seconde chute + du duc de Richelieu.--M. de Villèle et le côté droit arrivent + au pouvoir. + + CHAPITRE VI. + + GOUVERNEMENT DU CÔTÉ DROIT. + + (1822-1827.) + + Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux + prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère + des conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens + avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire. + --M. de La Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude + dans la Chambre des députés.--Insuccès des conspirations + et ses causes.--M. de Villèle aux prises avec ses rivaux + au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Mathieu de Montmorency. + --M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.-- + Congrès de Vérone.--M. de Chateaubriand dévient ministre + des affaires étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de + ses motifs et de ses effets.--Rupture entre M. de Villèle et + M. de Chateaubriand.--Chute de M. de Chateaubriand.--M. de + Villèle aux prises avec une opposition sortie du côté droit.-- + Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de Villèle tombe sous + le joug de la majorité parlementaire.--Attitude et influence du + parti ultra-catholique.--Appréciation de sa conduite.--Attaques + dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. Béranger.-- + Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires à la + cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris. + --Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés. + --Les élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se + retire.--Mot de Madame la Dauphine à Charles X. + + CHAPITRE VII. + + MON OPPOSITION. + + (1820-1830.) + + Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques + de circonstance: I° _Du Gouvernement de la France depuis la + Restauration et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations + et de la Justice politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement + et d'opposition dans l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la_ + _peine de mort en matière politique_ (1822).--Caractère et effet de + ces écrits.--Limites de mon opposition.--Les _Carlonari_.-- + Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours sur l'histoire des + origines du gouvernement représentatif.--Son double but.-- + L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux + historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de + France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre + et de la France.--Du mouvement philosophique et littéraire + des esprits à cette époque.--La _Revue française_.--Le + _Gloire_.--Élections de 1827.--Ma participation à la société + _Aide-toi, le ciel t'aidera_.--Mes rapports avec le ministère Martignac. + --Il autorise la réouverture de mon cours.--Mes + leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation en Europe + et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac + et avénement de M. de Polignac.--Je suis élu député à + Lisieux. + + CHAPITRE VIII + + L'ADRESSE DES 221. + + (1830.) + + Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation + légale du pays.--Associations pour le refus éventuel + de l'impôt non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de + Polignac.--Nouvelle physionomie de l'opposition.--Ouverture + de la session.--Discours du Roi.--Adresse de la Chambre + des pairs.--Préparation de l'Adresse de la Chambre des députés. + --Perplexité du parti modéré et de M. Royer-Collard. + --Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de + M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.-- + Prorogation de la session.--Retraite de MM. de Chabrol et + Courvoisier.--Dissolution de la Chambre des députés.--Mon + voyage à Nîmes pour les élections.--Leur vrai caractère.-- + Dispositions de Charles X. + + + + PIÈCES HISTORIQUES. + + I + + 1° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. + 2° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. + 3° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. + + II + + Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot. + + III + + Discours prononcé pour l'ouverture du cours d'histoire moderne + de M. Guizot, le 11 décembre 1812. + + IV + + 1° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot. + 2° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot. + + V + + Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé: _Quelques + Idées sur la liberté de la presse_, et publié en 1814. + + VI + + Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction + publique (17 février 1815.) + + VII + + Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par + M. Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la + Chambre des députés de 1815. + + VIII. + + Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte + Decazes, ministre de la police générale, et M. Dambray, + chancelier de France, à l'occasion de la saisie de la _Monarchie + selon la Charte_, pour cause de contravention aux + lois et règlements sur l'imprimerie (septembre 1816). + + 1° Procès-verbal de saisie. + 2° M. le vicomte de Chateaubriand à.M. le comte Decazes. + 3° M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand. + 4° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes. + 5° M. Dambray à M. le comte Decazes. + 6° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray. + 7° M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand. + + IX. + + Tableaux des principales modifications et réformes introduites + dans l'administration générale de la France, par MM. Laîné + et Decazes, successivement ministres de l'intérieur de + 1816 à 1820, et par M. le maréchal Gouvion Saint-Cyr, + ministre de la guerre de 1817 à 1819. + + X. + + M. Guizot à M. de Serre.--Projet de loi sur l'organisation de la + Législature. + + XI. + + Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le + baron Pasquier, ministre des affaires étrangères, et + M. Guizot, à l'occasion de la destitution de M. Guizot + comme conseiller d'État. + + 1° M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot. + 2° M. Guizot à M. de Serre. + 3° M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires + étrangères. + 4° Le baron Pasquier à M. Guizot. + + XII. + + M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique.. + + + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à +l'Histoire de mon temps (Tome 1), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES (TOME 1) *** + +***** This file should be named 14791-8.txt or 14791-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/9/14791/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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