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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14791 ***
+
+MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (I)
+PARIS--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DECESSOIS.
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS.
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+ POUR SERVIR A
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+ PAR
+ M. GUIZOT
+
+ TOME PREMIER
+
+ 1858
+
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+ LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.
+
+Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant--Mon entrée dans
+le monde--Mes premières relations avec M. de Chateaubriand, M. Suard,
+Mme de Staël, M. de Fontanes M. Royer-Collard.--On veut me faire
+nommer auditeur au Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas
+lieu--J'entre dans l'Université--J'ouvre mon cours d'histoire
+moderne--Salons libéraux et comité royaliste--Caractère des diverses
+oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance du
+Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et
+Flaugergues--Je pars pour Nîmes--État et aspect de Paris et de la France
+en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens à Paris et je
+suis nommé secrétaire général au ministère de l'intérieur.
+
+(1807-1814.)
+
+J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de mes contemporains;
+je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là pour en répondre.
+Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes
+luttes une petite arène, à défaut de la grande, maintenant fermée. J'ai
+beaucoup lutté dans ma vie, et avec ardeur. L'âge et la retraite ont
+répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément
+serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de
+tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun
+sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de
+franchise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voulant
+parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord
+que du fond de la tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et
+pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles,
+plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je ne me flatte
+guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les
+entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres.
+
+D'autres raisons encore me décident. La plupart des. Mémoires sont
+publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop tôt, ils sont indiscrets ou
+insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on
+tait ce qui serait curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont
+perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; les contemporains
+ne sont plus là pour mettre à profit les vérités qui s'y révèlent et
+pour prendre à leurs récits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus
+qu'une valeur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une curiosité
+oisive. Quoique je sache combien l'expérience s'évanouit en passant
+d'une génération à l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument
+rien, ni que la connaissance précise des fautes des pères et des raisons
+de leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les enfants. Je
+voudrais transmettre à ceux qui viendront après moi, et qui auront
+aussi leurs épreuves, un peu de la lumière qui s'est faite, pour moi,
+à travers les miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le
+pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire; deux grandes
+causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui
+les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas
+hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir
+absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en
+mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais
+point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service ni à son
+triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en
+remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs,
+quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances.
+
+Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus
+grands, Thucydide, Xénophon, Salluste, César, Tacite, Machiavel,
+Clarendon, ont écrit et quelques-uns ont eux-mêmes publié l'histoire
+de leur temps et des événements auxquels ils avaient pris part Je
+n'entreprends point une telle oeuvre; le jour de l'histoire n'est pas
+venu pour nous, de l'histoire complète et libre, sans réticence ni sur
+les faits ni sur les hommes. Mais mon histoire propre et intime, ce que
+j'ai pensé, senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon pays,
+ce qu'ont pensé, senti et voulu avec moi les amis politiques auxquels
+j'ai été associé, la vie de nos âmes dans nos actions, je puis dire cela
+librement, et c'est là surtout ce que j'ai à coeur de dire, pour être,
+sinon toujours approuvé, du moins toujours connu et compris. A cette
+condition, d'autres marqueront un jour avec justice notre place dans
+l'histoire de notre temps.
+
+Je ne suis entré qu'en 1814 dans la vie publique; je n'avais servi ni la
+Révolution ni l'Empire. Étranger par mon âge à la Révolution, je suis
+resté étranger à l'Empire par mes idées. Depuis que j'ai pris quelque
+part au gouvernement des hommes, j'ai appris à être juste envers
+l'empereur Napoléon: génie incomparablement actif et puissant, admirable
+par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement,
+et par son énergique et efficace rapidité dans la reconstruction de la
+charpente sociale. Mais génie sans mesure et sans frein, qui n'acceptait
+ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite à ses désirs ni à ses volontés,
+et qui par là demeurait révolutionnaire en combattant la révolution;
+supérieur dans l'intelligence des conditions générales de la société,
+mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossièrement, les
+besoins moraux de la nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction
+avec un bon sens sublime, tantôt les méconnaissant et les offensant avec
+un orgueil impie. Qui eût pu croire que le même homme qui avait fait le
+Concordat et rouvert en France les églises enlèverait le pape de Rome
+et le retiendrait prisonnier à Fontainebleau? C'est trop de maltraiter
+également les philosophes et les chrétiens, la raison et la foi. Entre
+les grands hommes ses pareils, Napoléon a été le plus nécessaire à son
+temps, car nul n'a fait si promptement ni avec tant d'éclat succéder
+l'ordre à l'anarchie, mais aussi le plus chimérique en vue de l'avenir,
+car après avoir possédé la France et l'Europe, il a vu l'Europe le
+chasser, même de la France, et son nom demeurera plus grand que ses
+oeuvres, dont les plus brillantes, ses conquêtes, ont tout à coup et
+entièrement disparu avec lui. En rendant hommage à sa grandeur, je ne
+regrette pas de ne l'avoir appréciée que tard et quand il n'était plus;
+il y avait pour moi, sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et
+trop de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de liberté.
+
+Ce n'est pas que je fusse, à cette époque, très-préoccupé de la
+politique, ni très-impatient que la liberté m'en ouvrît l'accès. Je
+vivais dans la société de l'opposition, mais d'une opposition qui ne
+ressemblait guère à celle que nous avons vue et faite pendant trente
+ans. C'étaient les débris du monde philosophique et de l'aristocratie
+libérale du XVIIIe siècle, les derniers représentants de ces salons qui
+avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question,
+tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutôt
+que par aucun dessein d'intérêt et d'ambition. Les mécomptes et les
+désastres de la Révolution n'avaient point fait abjurer aux survivants
+de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient
+sincèrement libéraux, mais sans prétentions pressantes, et avec la
+réserve de gens qui ont peu réussi et beaucoup souffert dans leurs
+tentatives de réforme et de gouvernement. Ils tenaient à la liberté de
+la pensée et de la parole, mais n'aspiraient point à la puissance; ils
+détestaient et critiquaient vivement le despotisme, mais sans rien faire
+pour le réprimer ou le renverser. C'était une opposition de spectateurs
+éclairés et indépendants qui n'avaient aucune chance ni aucune envie
+d'intervenir comme acteurs.
+
+Société charmante, dont, après une longue vie de rudes combats, je me
+plais à retrouver les souvenirs. M. de Talleyrand me disait un jour:
+«Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que
+c'est que le plaisir de vivre.» Quel puissant plaisir en effet que celui
+d'un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de
+troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait
+en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passe-temps, qui
+n'imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice, et leur
+ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives! Le XVIIIe siècle a
+été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles, car
+il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes
+les faiblesses de l'humanité; il l'a en même temps élevée et énervée,
+flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres
+penchants, l'enivrant d'espérances sublimes et la berçant de molles
+complaisances. Aussi a-t-il fait pêle-mêle des utopistes et des
+égoïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des
+incrédules moqueurs, enfants très-divers du même temps, mais tous
+charmés de leur temps et d'eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur
+commune ivresse à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en
+1807, le chaos avait depuis longtemps éclaté; l'enivrement de 1789 avait
+bien complètement disparu; la société, tout occupée de se rasseoir,
+ne songeait plus à s'élever en s'amusant; les spectacles de la force
+avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la
+froideur, l'isolement des sentiments et des intérêts personnels, c'est
+le train et l'ennui ordinaires du monde; la France, lasse d'erreurs et
+d'excès étranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans
+cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les fidèles héritiers
+des salons lettrés du XVIIIe siècle y demeuraient seuls étrangers; seuls
+ils conservaient deux des plus nobles et plus aimables dispositions
+de leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit et cette
+promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée,
+ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur
+les relations sociales tant de fécondité et de douceur.
+
+J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse épreuve. Amené dans cette
+société par un incident de ma vie privée, j'y arrivais très-jeune,
+parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé,
+quelque instruction et un goût très-vif pour les plaisirs nobles,
+les lettres et la bonne compagnie. Je n'y apportais pas des idées en
+harmonie avec celles que j'y trouvais; j'avais été élevé à Genève, dans
+des sentiments très-libéraux, mais dans des habitudes austères et des
+croyances pieuses, en réaction contre la philosophie du XVIIIe siècle
+plutôt qu'en admiration de ses oeuvres et de son influence. Depuis que
+je vivais à Paris, la philosophie et la littérature allemandes étaient
+mon étude favorite; je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller,
+beaucoup plus que Condillac et Voltaire. M. Suard, l'abbé Morellet, le
+marquis de Boufflers, les habitués des salons de Mme d'Houdetot et de
+Mme de Rumford, qui m'accueillaient avec une extrême bonté, souriaient
+et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chrétiennes et de mon
+enthousiasme germanique; mais au fond cette diversité de nos idées et de
+nos habitudes était pour moi, dans leur société, une cause d'intérêt et
+de faveur plutôt que de mauvais vouloir ou seulement d'indifférence. Ils
+me savaient aussi sincèrement attaché qu'eux-mêmes à la liberté et à
+l'honneur de l'intelligence humaine, et j'avais pour eux quelque chose
+de nouveau et d'indépendant qui leur inspirait de l'estime et de
+l'attrait. Ils m'ont, à cette époque, constamment soutenu de leur
+amitié et de leur influence, sans jamais prétendre à me gêner dans nos
+dissentiments. J'ai appris d'eux plus que de personne à porter dans
+la pratique de la vie cette large équité et ce respect de la liberté
+d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment
+libéral.
+
+En toute occasion, cette généreuse disposition se déployait. En 1809, M.
+de Chateaubriand publia _les Martyrs_. Le succès en fut d'abord pénible
+et très-contesté. Parmi les disciples du XVIIIe siècle et de Voltaire,
+la plupart traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les plus modérés
+lui portaient peu de faveur. Ils ne goûtaient pas ses idées, même quand
+ils ne croyaient pas devoir les combattre, et sa façon d'écrire choquait
+leur goût dénué d'imagination et plus fin que grand. Ma disposition
+était toute contraire; j'admirais passionnément M. de Chateaubriand,
+idées et langage; ce beau mélange de sentiment religieux et d'esprit
+romanesque, de poésie et de polémique morale, m'avait si puissamment
+ému et conquis que, peu après mon arrivée à Paris, en 1806, une de
+mes premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à M. de
+Chateaubriand une très-médiocre épître en vers dont il s'empressa de me
+remercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre flatta
+ma jeunesse, et _les Martyrs_ redoublèrent mon zèle. Les voyant si
+violemment attaqués, je résolus de les défendre dans _le Publiciste_, où
+j'écrivais quelquefois; et quoique fort éloigné d'approuver tout ce
+que j'en pensais, M. Suard, qui dirigeait ce journal, se prêta
+complaisamment à mon désir. J'ai connu très-peu d'hommes d'un naturel
+aussi libéral et aussi doux, quoique d'un esprit minutieusement délicat
+et difficile. Il trouvait dans le talent de M. de Chateaubriand plus à
+critiquer qu'à louer; mais c'était du talent, un grand talent, et à ce
+titre il restait pour lui bienveillant, quoique toujours et finement
+moqueur. C'était de plus un talent plein d'indépendance, engagé dans
+l'opposition et en butte à la redoutable humeur du pouvoir impérial:
+autres mérites auxquels M. Suard portait beaucoup d'estime. Il me laissa
+donc, dans le _le Publiciste_, libre carrière, et j'y pris parti pour
+_les Martyrs_ contre leurs détracteurs.
+
+M. de Chateaubriand en fut très-touché et s'empressa de me le témoigner.
+Mes articles devinrent entre nous l'objet d'une correspondance
+qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans plaisir[1]. Il m'expliquait
+ses intentions et ses raisons dans la composition de son poëme,
+discutait avec quelque susceptibilité, et même avec un peu d'humeur
+cachée sous sa reconnaissance, les critiques mêlées à mes éloges, et
+finissait par me dire: «Au reste, monsieur, vous connaissez les tempêtes
+élevées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie
+qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la colère; c'est
+ce _Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de
+la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,
+et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
+dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain point.
+Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que
+les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes
+qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la
+bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui
+dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais...
+
+[Note 1: J'insère dans les _Pièces historiques_, placées à la fin de
+ce volume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'écrivit à cette
+époque et à ce sujet. (_Pièces historiques_, n° I.)]
+
+Je ne renonce point à l'espoir d'aller vous chercher, ni à vous recevoir
+dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se
+réunir pour se consoler; les idées généreuses et les sentiments élevés
+deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les
+retrouve... Agréez de nouveau, je vous en prie, l'assurance de ma haute
+considération, de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,
+d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de
+l'honneur.»
+
+Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l'honneur ont
+persisté, à coup sûr, à travers nos luttes politiques; mais l'amitié n'y
+a pas survécu. Lien trop beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut
+pas prononcer si vite le nom.
+
+Quand on a vécu sous un régime de vraie et sérieuse liberté, on a
+quelque envie et quelque droit de sourire en voyant ce qui, dans
+d'autres temps, a pu passer pour des actes d'opposition factieuse selon
+les uns, courageuse selon les autres. En août 1807, dix-huit mois avant
+la publication des _Martyrs_, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en
+allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de
+ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore inconnu
+moi-même, j'écrivis à madame de Staël pour lui demander l'honneur de
+la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se
+trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle; je venais de Paris; elle me
+questionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le
+public et les salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans
+le _Mercure_ qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase
+surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s'était
+gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le silence de l'abjection,
+l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du
+délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi
+dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien
+paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron
+prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des
+cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant
+obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent était sans doute ému et
+saisissant, comme j'étais ému et saisi moi-même; madame de Staël me
+prit vivement par le bras en me disant: «Je suis sûre que vous
+joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez place dans
+_Andromaque_.» C'était là, chez elle, le goût et l'amusement du moment.
+Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint
+à M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup en s'en
+inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la phrase était
+vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car le _Mercure_ fut
+supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi l'empereur Napoléon,
+vainqueur de l'Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas
+pouvoir souffrir qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être
+sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron
+sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir
+de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger!
+
+Les esprits élevés et un peu susceptibles pour le compte de la dignité
+humaine avaient bien raison de ne pas goûter ce régime, et de prévoir
+qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France;
+mais il paraissait, à cette époque, si bien établi dans le sentiment
+général du pays, on était si convaincu de sa force, on pensait si peu
+à toute autre chance d'avenir, que, même dans cette région haute et
+étroite où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait parfaitement
+simple que les jeunes gens entrassent à son service, seule carrière
+publique qui leur fût ouverte. Une femme d'un esprit très-distingué et
+d'un noble coeur, qui me portait quelque amitié, madame de Rémusat se
+prit du désir de me faire nommer auditeur au Conseil d'État; son cousin,
+M. Pasquier, alors préfet de police et que je rencontrais quelquefois
+chez elle, s'y employa de très-bonne grâce; et, de l'avis de mes plus
+intimes amis, je ne repoussai point cette proposition, quoique, au fond
+de l'âme, elle me causât quelque trouble. C'était au ministère des
+affaires étrangères qu'on avait le projet de me faire attacher.
+M. Pasquier parla de moi au duc de Bassano, alors ministre de ce
+département, et au comte d'Hauterive, directeur des Archives. Le duc
+de Bassano me fit appeler. Je vis aussi M. d'Hauterive, esprit fécond,
+ingénieux et bienveillant pour les jeunes gens disposés aux fortes
+études. Pour m'essayer, ils me chargèrent de rédiger un mémoire sur une
+question dont l'Empereur était ou voulait paraître préoccupé, l'échange
+des prisonniers français détenus en Angleterre contre les prisonniers
+anglais retenus en France. De nombreux documents me furent remis à ce
+sujet. Je fis le mémoire, et ne doutant pas que l'Empereur ne voulût
+sérieusement l'échange, je mis soigneusement en lumière les principes
+du droit des gens qui le commandaient et les concessions mutuelles qui
+devaient le faire réussir. Je portai mon travail au duc de Bassano. J'ai
+lieu de présumer que je m'étais mépris sur son véritable objet, et que
+l'empereur Napoléon, regardant les prisonniers anglais qu'il avait en
+France comme plus considérables que les Français détenus en Angleterre,
+et croyant que le nombre de ces derniers était pour le gouvernement
+anglais une charge incommode, n'avait au fond nulle intention
+d'accomplir l'échange. Quoi qu'il en soit, je n'entendis plus parler de
+mon mémoire ni de ma nomination. Je me permets de dire que j'en eus peu
+de regret.
+
+Une autre carrière s'ouvrit bientôt pour moi qui me convenait mieux, car
+elle était plus étrangère au gouvernement. Mes premiers travaux, surtout
+mes _Notes critiques_ sur l'_Histoire de la décadence et de la chute de
+l'Empire romain_, de Gibbon, et les _Annales de l'éducation_, recueil
+périodique où j'avais abordé quelques-unes des grandes questions
+d'éducation publique et privée, avaient obtenu, de la part des hommes
+sérieux, quelque attention[2]. Avec une bienveillance toute spontanée,
+M. de Fontanes, alors grand maître de l'Université, me nomma professeur
+adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacretelle dans la
+Faculté des lettres de l'académie de Paris; et peu après, avant que
+j'eusse commencé mon enseignement, et comme s'il eût cru n'avoir pas
+assez fait pour m'attacher fortement à l'Université, il divisa la chaire
+en deux et me nomma professeur titulaire d'histoire moderne, avec
+dispense d'âge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris mon
+cours au collége du Plessis, en présence des élèves de l'École
+normale et d'un public peu nombreux, mais avide d'étude, de mouvement
+intellectuel, et pour qui l'histoire moderne, même remontant à ses
+plus lointaines sources, aux Barbares conquérants de l'empire romain,
+semblait avoir un intérêt pressant et presque Contemporain.
+
+[Note 2: Je publie, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de ce
+volume, une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'écrivit de Bruxelles
+à propos des _Annales de l'éducation_, et dans laquelle le caractère
+et de l'homme et du temps se montre avec un aimable abandon. (_Pièces
+historiques_, n° II.)]
+
+Ce n'était point là, de la part de M. de Fontanes, simplement un acte
+de bienveillance attirée sur moi par quelques pages de moi qu'il avait
+lues, ou quelques propos favorables qu'il avait entendus à mon sujet.
+Ce lettré épicurien, devenu puissant et le favori intellectuel du
+plus puissant souverain de l'Europe, aimait toujours les lettres pour
+elles-mêmes et d'un sentiment aussi désintéressé que sincère; le beau le
+touchait comme aux jours de sa jeunesse et de ses poétiques travaux.
+Et ce qui est plus rare encore, ce courtisan raffiné_ d'un despote
+glorieux, cet orateur officiel qui se tenait pour satisfait quand il
+avait prêté à la flatterie un noble langage, honorait, quand il la
+rencontrait, une indépendance plus sérieuse et prenait plaisir à le lui
+témoigner. Peu après m'avoir nommé, il m'invita à dîner à sa maison de
+campagne, à Courbevoie; assis près de lui à table, nous causâmes des
+études, des méthodes d'enseignement, des lettres classiques et modernes,
+vivement, librement, comme d'anciennes connaissances et presque comme
+des compagnons de travail. La conversation tomba sur les poëtes latins
+et leurs commentateurs; je parlai avec éloge de la grande édition de
+Virgile par Heyne, le célèbre professeur de l'Université de Goettingue,
+et du mérite de ses dissertations. M. de Fontanes attaqua brusquement
+les savants allemands; selon lui, ils n'avaient rien découvert, rien
+ajouté aux anciens commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur
+Virgile et sur l'antiquité, que le père La Rue. Il était plein d'humeur
+contre la littérature allemande en général, philosophes, poëtes,
+historiens ou philologues, et décidé à ne pas les croire dignes de son
+attention. Je les défendis avec la confiance de ma conviction et de ma
+jeunesse, et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, lui dit
+en souriant: «Ces protestants, on ne les fait jamais céder.» Mais
+loin de m'en vouloir de mon obstination, il se plaisait évidemment au
+contraire dans la franchise de ce petit débat. Sa tolérance pour mon
+indépendance fut mise un peu plus tard à une plus délicate épreuve.
+Quand j'eus à commencer mon cours, en décembre 1812, il me parla de mon
+discours d'ouverture et m'insinua que j'y devrais mettre une ou deux
+phrases à l'éloge de l'Empereur; c'était l'usage, me dit-il, surtout à
+la création d'une chaire nouvelle, et l'Empereur se faisait quelquefois
+rendre compte par lui de ces séances. Je m'en défendis; je ne voyais
+à cela, lui dis-je, point de convenance générale; j'avais à faire
+uniquement de la science devant un public d'étudiants; je ne pouvais
+être obligé d'y mêler de la politique, et de la politique contre mon
+opinion: «Faites comme vous voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un
+mélange visible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, on s'en
+prendra à moi; je nous défendrai, vous et moi, comme je pourrai[3].»
+
+[Note 3: Malgré ses imperfections, que personne ne sentira plus que moi,
+on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ce discours, ma première
+leçon d'histoire et ma première parole publique, et qui est resté enfoui
+dans les archives de la Faculté des lettres, depuis le jour où il y fut
+prononcé, il y a quarante-cinq ans. Je le joins aux _Pièces historiques_
+(n° III).]
+
+Il faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant que d'esprit
+généreux en renonçant si vite et de si bonne grâce à l'exigence qu'il
+m'avait témoignée. Pour le maître qu'il servait, l'opposition de la
+société où je vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine;
+c'était une pure opposition de pensée et de conversation, sans dessein
+précis, sans passion efficace, grave pour la longue vue du philosophe,
+mais indifférente à l'action du politique, et disposée à se contenter
+longtemps de l'indépendance des idées et des paroles dans l'inaction de
+la vie.
+
+En entrant dans l'Université, je me trouvai en contact avec une autre
+opposition, moins apparente, mais plus sérieuse sans être, pour le
+moment, plus active. M. Royer-Collard, alors professeur d'histoire de la
+philosophie et doyen de la Faculté des lettres, me prit en prompte et
+vive amitié. Nous ne nous connaissions pas auparavant; j'étais beaucoup
+plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit
+nombre de relations intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour
+l'autre. C'était un homme, non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien
+temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la
+jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes,
+sans déserter sa cause primitive et nationale. Esprit admirablement
+libre et élevé avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus
+profond qu'étendu, plus capable de mener loin une idée que d'en combiner
+plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur
+les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté
+à répandre, sur des formes un peu solennelles, l'éclat imprévu d'une
+imagination forte excitée par des impressions très-vives. Avant d'être
+appelé à enseigner la philosophie, il n'en avait pas fait une étude
+spéciale, ni le but principal de ses travaux, et dans nos vicissitudes
+politiques de 1789 à 1814, il n'avait jamais joué un rôle important, ni
+hautement épousé aucun parti. Mais il avait reçu dans sa jeunesse, sous
+l'influence des traditions de Port-Royal, une forte éducation classique
+et chrétienne; et après la _Terreur_, sous le régime du Directoire, il
+était entré dans le petit comité royaliste qui correspondait avec Louis
+XVIII, non pour conspirer, mais pour éclairer ce prince sur le véritable
+état du pays, et lui donner des conseils aussi bons pour la France que
+pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient
+se retrouver un jour. Il était donc décidément spiritualiste en
+philosophie et royaliste en politique; restaurer l'âme dans l'homme et
+le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa
+grande pensée: «Vous ne pouvez pas croire, m'écrivait-il en 1823, que
+j'aie jamais pris le mot _Restauration_ dans le sens étroit et borné
+d'un fait particulier; mais j'ai regardé et je regarde encore ce fait
+comme l'expression d'un certain système de société et de gouvernement,
+et comme la condition, dans les circonstances de la France, de l'ordre,
+de la justice et de la liberté; tandis que, sans cette condition, le
+désordre, la violence, et un despotisme irrémédiable, né des choses
+et non des hommes, sont la conséquence nécessaire de l'esprit et des
+doctrines politiques de la révolution.» Passionnément pénétré de cette
+idée, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec
+succès, dans sa chaire, contre l'école matérialiste du XVIIIe siècle, et
+suivait du fond de son cabinet, avec anxiété mais non sans espoir, les
+chances du jeu terrible où Napoléon jouait tous les jours son empire.
+
+Par ses grands instincts, Napoléon était spiritualiste; les hommes de
+son ordre ont des éclairs de lumière et des élans de pensée qui leur
+entr'ouvrent la sphère des hautes vérités. Dans ses bons moments, le
+spiritualisme renaissant sous son règne, et sapant le matérialisme du
+dernier siècle, lui était sympathique et agréable. Mais le despote avait
+de prompts retours qui l'avertissaient qu'on n'élève pas les âmes sans
+les affranchir, et la philosophie spiritualiste de M. Royer-Collard
+l'offusquait alors autant que l'idéologie sensualiste de M. de Tracy.
+C'était de plus un des traits de génie de Napoléon qu'il se souvenait
+constamment de ces Bourbons si oubliés, et savait bien que là étaient
+ses seuls concurrents au trône de France. Au plus fort de ses grandeurs,
+il avait plus d'une fois exprimé cette idée, et elle lui revenait plus
+claire et plus pressante quand il sentait approcher le péril. A ce titre
+encore, M. Royer-Collard et ses amis, dont il connaissait bien les
+sentiments et les relations, lui étaient profondément suspects et
+importuns. Non que leur opposition, Napoléon le savait bien aussi, fût
+active ni puissante; les événements ne se décidaient pas dans ce petit
+cercle; mais là étaient les plus justes pressentiments de l'avenir et
+les plus sensés amis du gouvernement futur.
+
+Ils n'avaient entre eux que des conversations bien vagues et à voix
+bien basse quand l'Empereur vint donner lui-même à leurs idées une
+consistance et une publicité qu'ils étaient loin de prétendre. Lorsqu'il
+fit remettre au Sénat et au Corps législatif, réunis le 19 décembre
+1813, quelques-unes des pièces de ses négociations avec les puissances
+coalisées, en provoquant la manifestation de leurs sentiments à ce
+sujet, s'il avait eu le sincère dessein de faire la paix, ou de
+convaincre sérieusement la France que, si la paix ne se faisait pas,
+ce n'était point par l'obstination de sa volonté conquérante, il eût
+trouvé, à coup sûr, dans ces deux corps, quelque énervés qu'ils fussent,
+un énergique et populaire appui. Je voyais souvent, et assez intimement,
+trois des cinq membres de la commission du Corps législatif, MM.
+Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les
+dispositions des deux autres, MM. Laîné et Flaugergues. M. Maine-Biran,
+qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite réunion
+philosophique où nous causions librement de toutes choses, nous tenait
+au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps
+législatif lui-même. Quoique royaliste d'origine (il avait été dans sa
+jeunesse garde du corps de Louis XVI), il était étranger à tout parti et
+à toute intrigue, consciencieux jusqu'au scrupule, timide même quand sa
+conscience ne lui commandait pas absolument le courage, peu politique
+par goût, et en tout cas fort éloigné de prendre jamais une résolution
+extrême, ni aucune initiative d'action. M. Gallois, homme du monde et
+d'étude, libéral modéré de l'école philosophique du XVIIIe siècle,
+s'occupait plus de soigner sa bibliothèque que de rechercher une
+importance publique, et voulait s'acquitter dignement envers son pays
+sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manières
+et de langage, comme Provençal et comme poëte, M. Raynouard n'était
+cependant pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait-on,
+contre les abus tyranniques de l'administration impériale, n'auraient
+pas empêché qu'il ne se contentât de ces satisfactions tempérées qui,
+dans le présent, sauvent l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M.
+Flaugergues, honnête républicain qui avait pris le deuil à la mort de
+Louis XVI, roide d'esprit et de caractère, était capable de résolutions
+énergiques, mais solitaires, et influait peu sur ses collègues,
+quoiqu'il parlât beaucoup. M. Laîné, au contraire, avait le coeur chaud
+et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans beaucoup
+d'originalité ni de force; sa parole était pénétrante et saisissante
+quand il était lui-même vivement ému; républicain jadis, mais resté
+simplement partisan généreux des idées et des sentiments de liberté,
+il fut promptement adopté comme le premier homme de la commission et
+accepta sans hésiter d'être son organe. Mais il n'avait, comme ses
+collègues, point d'hostilité préméditée, ni d'engagement secret contre
+l'Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l'expression sérieuse
+du voeu de la France, au dehors pour une politique sincèrement
+pacifique, au dedans pour le respect des droits publics et l'exercice
+légal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l'expression modérée de ces
+modestes sentiments. Avec de tels hommes, animés de telles vues, il
+était aisé de s'entendre; Napoléon ne voulut pas même écouter. On sait
+comment il fit tout à coup supprimer le rapport, ajourna le Corps
+législatif, et avec quel emportement à la fois calculé et brutal il
+traita, en les recevant le 1er janvier 1814, les députés et leurs
+commissaires: «Qui êtes-vous pour m'attaquer? C'est moi qui suis le
+représentant de la nation. S'en prendre à moi, c'est s'en prendre à
+elle. J'ai un titre et vous n'en avez pas... M. Laîné, votre rapporteur,
+est un méchant homme, qui correspond avec l'Angleterre par l'entremise
+de l'avocat Desèze. Je le suivrai de l'oeil. M. Raynouard est un
+menteur.» En faisant communiquer à la commission les pièces de la
+négociation, Napoléon avait interdit à son ministre des affaires
+étrangères, le duc de Vicence, d'y placer celle qui faisait connaître à
+quelles conditions les puissances alliées étaient prêtes à traiter,
+ne voulant, lui, s'engager à aucune base de paix. Son ministre de
+la police, le duc de Rovigo, se chargea de pousser jusqu'au bout
+l'indiscrétion de sa colère: «Vos paroles sont bien imprudentes, dit-il
+aux membres de la commission, quand il y a un Bourbon à cheval.» Ainsi,
+dans la situation la plus extrême, sous le coup des plus éclatants
+avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois faisait
+parade de pouvoir absolu; le conquérant vaincu laissait voir que les
+négociations n'étaient pour lui qu'un moyen d'attendre les retours
+des chances de la guerre; et le chef ébranlé de la dynastie nouvelle
+proclamait lui-même que l'ancienne dynastie était là, prête à lui
+succéder.
+
+Le jour était venu où la gloire même ne répare plus les fautes qu'elle
+couvre encore. La campagne de 1814, ce chef-d'oeuvre continu d'habileté
+et d'héroïsme du chef comme des soldats, n'en porta pas moins
+l'empreinte de la fausse pensée et de la fausse situation de l'Empereur.
+Il flotta constamment entre la nécessité de couvrir Paris et sa passion
+de reconquérir l'Europe, voulant sauver à la fois son trône et son
+ambition, et changeant à chaque instant de tactique, selon que le péril
+fatal ou la chance favorable lui semblait l'emporter. Dieu vengeait la
+justice et le bon sens en condamnant le génie qui les avait tant bravés
+à succomber dans l'hésitation et le tâtonnement, sous le poids de ses
+inconciliables désirs et de ses impossibles volontés.
+
+Pendant que Napoléon usait dans cette lutte suprême les restes de sa
+fortune et de sa puissance, il ne lui vint d'aucun point de la France,
+ni de Paris, ni des départements, et pas plus de l'opposition que
+du public, aucune traverse, aucun obstacle. Il n'y avait point
+d'enthousiasme pour sa défense et peu de confiance dans son succès; mais
+personne ne tentait rien contre lui; des conversations malveillantes,
+quelques avertissements préparatoires, quelques allées et venues à
+raison de l'issue qu'on entrevoyait, c'était là tout. L'Empereur
+agissait en pleine liberté et avec toute la force que comportaient son
+isolement et l'épuisement moral et matériel du pays. On n'a jamais vu
+une telle inertie publique au milieu de tant d'anxiété nationale, ni
+des mécontents s'abstenant à ce point de toute action, ni des agents si
+empressés à désavouer leur maître en restant si dociles à le servir.
+C'était une nation de spectateurs harassés, qui avaient perdu toute
+habitude d'intervenir eux-mêmes dans leur propre sort, et qui ne
+savaient quel dénoûment ils devaient désirer ou craindre à ce drame
+terrible dont ils étaient l'enjeu.
+
+Je me lassai de rester immobile à ma place devant ce spectacle, et ne
+prévoyant pas quand ni comment il finirait, je résolus, vers le milieu
+de mars, d'aller à Nîmes passer quelques semaines auprès de ma mère
+que je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant les yeux
+l'aspect de Paris, entre autres de la rue de Rivoli que l'on commençait
+alors à construire, quand je la traversai le matin de mon départ: point
+d'ouvriers, point de mouvement, des matériaux entassés sans emploi, des
+échafaudages déserts, des constructions abandonnées faute d'argent, de
+bras et de confiance, des ruines neuves. Partout, dans la population,
+un air de malaise et d'oisiveté inquiète, comme de gens à qui manquent
+également le travail et le repos. Pendant mon voyage, sur les routes,
+dans les villes et dans les campagnes, même apparence d'inaction et
+d'agitation, même appauvrissement visible du pays; beaucoup plus de
+femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes conscrits tristement
+en marche pour leur corps; des malades et des blessés refluant à
+l'intérieur; une nation mutilée et exténuée. Et à côté de cette détresse
+matérielle, une grande perplexité morale, le trouble de sentiments
+contraires, le désir ardent de la paix et la haine violente de
+l'étranger; des alternatives, envers Napoléon, d'irritation et de
+sympathie, tantôt maudit comme l'auteur de tant de souffrances, tantôt
+célébré comme le défenseur de la patrie et le vengeur de ses injures. Et
+ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoique je fusse loin d'en
+mesurer dès lors toute la portée, c'était la profonde inégalité de ces
+sentiments divers dans les diverses classes de la population. Au sein
+des classes aisées et éclairées, le désir de la paix, le dégoût des
+exigences et des aventures du despotisme impérial, la prévoyance
+raisonnée de sa chute et les perspectives d'un autre régime politique
+dominaient évidemment. Le peuple, au contraire, ne sortait par moments
+de sa lassitude que pour se livrer à ses colères patriotiques et à ses
+souvenirs révolutionnaires; le régime impérial l'avait discipliné sans
+le réformer; les apparences étaient calmes, mais au fond on eût pu dire
+des masses populaires, comme des émigrés, qu'elles n'avaient rien oublié
+ni rien appris. Point d'unité morale dans le pays; point de pensée ni de
+passion commune, malgré l'expérience et le malheur communs. La nation
+était presque aussi aveuglément et aussi profondément divisée dans sa
+langueur qu'elle l'avait été naguère dans ses emportements.
+
+J'entrevoyais ces mauvais symptômes; mais j'étais jeune et bien plus
+préoccupé des espérances de l'avenir que de ses périls. J'appris bientôt
+à Nîmes les événements accomplis à Paris; M. Royer-Collard m'écrivit
+pour me presser de revenir; je partis sur-le-champ, et peu de jours
+après mon arrivée, je fus nommé secrétaire général du ministère de
+l'intérieur, que le Roi venait de confier à l'abbé de Montesquiou.
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+LA RESTAURATION.
+
+Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et vrai
+caractère de la Restauration.--Faute capitale du Sénat impérial.--La
+Charte s'en ressent.--Objections diverses à la Charte.--Pourquoi elles
+furent vaines.--Ministère du roi Louis XVIII.--Inaptitude des principaux
+ministres au gouvernement constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé
+de Montesquiou.--M. de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires
+auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux Chambres de
+l'exposé de la situation du royaume.--Loi sur la presse.--Ordonnance
+pour la réforme de l'instruction publique.--État du gouvernement et
+du pays.--Leur inexpérience commune.--Effets du régime de
+liberté.--Appréciation du mécontentement public et des complots.--Mot de
+Napoléon sur la facilité de son retour.
+
+(1814-1815.)
+
+Je n'hésitai point à entrer, sous de tels auspices, dans les affaires.
+Aucun engagement antérieur, aucun motif personnel ne me portaient vers
+la Restauration. Je suis de ceux que l'élan de 1789 a élevés et qui ne
+consentiront point à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien régime
+par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti contre l'ancienne France
+aucune amertume. Né bourgeois et protestant, je suis profondément dévoué
+à la liberté de conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les
+grandes conquêtes de notre ordre social. Mais ma confiance dans ces
+conquêtes est pleine et tranquille, et je ne me crois point obligé,
+pour servir leur cause, de considérer la maison de Bourbon, la noblesse
+française et le clergé catholique comme des ennemis. Il n'y a plus
+maintenant que des forcenés qui crient: «A bas les nobles! à bas les
+prêtres!» Pourtant bien des gens honnêtes et sensés, et qui désirent
+ardemment que les révolutions finissent, ont encore au fond du coeur
+quelques restes des sentiments auxquels ce cri répond. Qu'ils y
+prennent garde: ces sentiments sont essentiellement révolutionnaires et
+antisociaux; l'ordre ne se rétablira point tant que les honnêtes gens
+les laisseront passer avec une secrète complaisance. J'entends cet ordre
+vrai et durable dont, pour durer elle-même et prospérer, toute grande
+société a besoin. Les intérêts et les droits conquis de nos jours ont
+pris rang dans la France, dont ils font désormais la vie et la force;
+mais parce qu'elle est pleine d'éléments nouveaux, la société française
+n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a été jadis
+que renoncer à ce qu'elle est aujourd'hui; elle établirait dans son sein
+le trouble et l'abaissement continus si elle demeurait hostile à sa
+propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie à travers
+les siècles. Pour moi, j'ai toujours porté, aux faits et aux noms qui
+ont tenu une grande place dans notre destinée, un respect affectueux; et
+tout homme nouveau que je suis, quand le roi Louis XVIII est rentré la
+Charte à la main, je ne me suis point senti irrité ni humilié d'avoir à
+jouir de nos libertés, ou à les défendre, sous l'ancienne race des rois
+de France, et en commun avec tous les Français, nobles ou bourgeois,
+dussent leurs anciennes rivalités être encore quelque temps une source
+de méfiance et d'agitation.
+
+Les étrangers! leur souvenir a été la plaie de la Restauration et le
+cauchemar de la France sous son empire. Sentiment bien légitime en soi!
+La passion jalouse de l'indépendance et de la gloire nationales double
+la force des peuples dans les jours prospères et sauve leur dignité dans
+les revers. S'il avait plu à Dieu de me jeter dans les rangs des soldats
+de Napoléon, peut-être cette passion aurait, seule aussi, dominé mon
+âme. Placé dans la vie civile, d'autres idées, d'autres instincts m'ont
+fait chercher ailleurs que dans la prépotence par la guerre la grandeur
+et la force de mon pays. J'ai aimé et j'aime surtout la politique juste
+et la liberté sous la loi. J'en désespérais avec l'Empire; je les
+espérai de la Restauration. On m'a quelquefois reproché de ne pas
+m'associer assez vivement aux impressions publiques. Partout où je
+les rencontre sincères et fortes, je les respecte et j'en tiens grand
+compte; mais je ne me crois point tenu d'abdiquer ma raison pour les
+partager, ni de déserter, pour leur plaire, l'intérêt réel et permanent
+du pays. C'était vraiment une absurde injustice de s'en prendre à la
+Restauration de la présence de ces étrangers que l'ambition insensée de
+Napoléon avait seule amenés sur notre sol et que les Bourbons pouvaient
+seuls en éloigner par une prompte et sûre paix. Les ennemis de la
+Restauration se sont jetés, pour la condamner dès son premier jour, dans
+des contradictions étranges: à les en croire, tantôt elle a été imposée
+à la France par les baïonnettes ennemies; tantôt personne, en 1814, ne
+se souciait d'elle, pas plus l'Europe que la France; quelques vieilles
+fidélités, quelques défections soudaines, quelques intrigues égoïstes la
+firent seules prévaloir. Puéril aveuglement de l'esprit de parti! Plus
+on prouvera qu'aucune volonté générale, aucune grande force, intérieure
+ou extérieure, n'appelait et n'a fait la Restauration, plus on mettra
+en lumière sa force propre et intime et cette nécessité supérieure qui
+détermina l'événement. Je m'étonne toujours que des esprits libres et
+distingués s'emprisonnent ainsi dans les subtilités ou les crédulités de
+la passion, et n'éprouvent pas le besoin de regarder les choses en face
+et de les voir telles qu'elles sont réellement. Dans la redoutable
+crise de 1814, le rétablissement de la maison de Bourbon était la
+seule solution naturelle et sérieuse, la seule qui se rattachât à des
+principes indépendants des coups de la force comme des caprices de la
+volonté humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour les intérêts
+nouveaux de la société française; mais, sous l'égide d'institutions
+mutuellement acceptées, on pouvait aussi en attendre les deux biens dont
+la France avait le plus pressant besoin et qui lui manquaient le plus
+depuis vingt-cinq ans, la paix et la liberté. Grâce à ce double espoir,
+non-seulement la Restauration s'accomplit sans effort; mais, en dépit
+des souvenirs révolutionnaires, elle fut promptement et facilement
+accueillie de la France. Et la France eut raison, car la Restauration
+lui donna en effet la paix et la liberté.
+
+Jamais on n'avait plus parlé de paix en France que depuis vingt-cinq
+ans; l'Assemblée constituante avait proclamé: «Plus de conquêtes;» la
+Convention nationale célébrait l'union des peuples; l'empereur Napoléon
+avait conclu, en quinze ans, plus de traités de paix qu'aucun autre roi.
+Jamais la guerre n'avait si souvent éclaté et recommencé; jamais la paix
+n'avait été un mensonge si court; les traités n'étaient que des trêves
+pendant lesquelles on préparait de nouveaux combats.
+
+Il en était de la liberté comme de la paix: célébrée et promise d'abord
+avec enthousiasme, elle avait promptement disparu devant la discorde
+civile, sans qu'on cessât de la célébrer et de la promettre; puis, pour
+mettre fin à la discorde, on avait mis fin aussi à la liberté. Tantôt
+on s'était enivré du mot sans se soucier de la réalité du fait; tantôt,
+pour échapper à une fatale ivresse, le fait et le mot avaient été
+presque également proscrits et oubliés.
+
+La paix et la liberté réelles revenaient avec la Restauration. La guerre
+n'était, pour les Bourbons, ni une nécessité, ni une passion; ils
+pouvaient régner sans recourir chaque jour à quelque nouveau déploiement
+de forces, à quelque nouvel ébranlement de l'imagination des peuples.
+Avec eux, les gouvernements étrangers pouvaient croire et croyaient en
+effet à la paix sincère et durable. De même la liberté que la France
+recouvrait en 1814 n'était le triomphe ni d'une école philosophique,
+ni d'un parti politique; les passions turbulentes, les entêtements
+théoriques, les imaginations à la fois ardentes et oisives n'y
+trouvaient point la satisfaction de leurs appétits sans règle et sans
+frein; c'était vraiment la liberté sociale, c'est-à-dire la jouissance
+pratique et légale des droits essentiels à la vie active des citoyens
+comme à la dignité morale de la nation.
+
+Quelles seraient les garanties de la liberté et par conséquent de tous
+les intérêts que la liberté devait elle-même garantir? Par quelles
+institutions s'exerceraient le contrôle et l'influence du pays dans son
+gouvernement? C'était là le problème souverain que, le 6 avril 1814,
+le Sénat impérial tenta, sans succès, de résoudre par son projet
+de constitution, et que, le 4 juin, le roi Louis XVIII résolut
+effectivement par la Charte.
+
+On a beaucoup et justement reproché aux sénateurs de 1814 l'égoïsme
+avec lequel, en renversant l'Empire, ils s'attribuèrent à eux-mêmes
+non-seulement l'intégrité, mais la perpétuité des avantages matériels
+dont l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, et de celles
+qui décrient le plus les pouvoirs dans l'esprit des peuples, car elles
+blessent à la fois les sentiments honnêtes et les passions envieuses. Le
+Sénat en commit une autre, moins palpable et plus conforme aux préjugés
+du pays, mais encore plus grave à mon sens, et comme méprise politique,
+et par ses conséquences. Au même moment où il proclamait le retour
+de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'élire le Roi,
+méconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire,
+et pratiquant le droit républicain en rétablissant la monarchie.
+Contradiction choquante entre les principes et les actes, puérile
+bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et déplorable
+confusion des droits comme des idées. Évidemment c'était par nécessité,
+non par choix, et à raison de son titre héréditaire, non comme l'élu du
+jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trône de France. Il n'y avait
+de vérité, de dignité et de prudence que dans une seule conduite:
+reconnaître hautement le droit monarchique dans la maison de Bourbon, et
+lui demander de reconnaître hautement à son tour les droits nationaux,
+tels que les proclamaient l'état du pays et l'esprit du temps. Cet
+aveu et ce respect mutuels des droits mutuels sont l'essence même du
+gouvernement libre; c'est en s'y attachant fermement qu'ailleurs la
+monarchie et la liberté se sont développées ensemble, et c'est en y
+revenant franchement que les rois et les peuples out mis fin à ces
+guerres intérieures qu'on appelle des révolutions. Au lieu de cela, le
+Sénat, à la fois obstiné et timide, en voulant placer sous le drapeau
+de l'élection républicaine la monarchie restaurée, ne fit qu'évoquer le
+principe despotique en face du principe révolutionnaire, et susciter
+pour rival au droit absolu du peuple le droit absolu du Roi.
+
+La Charte se ressentit de cette impolitique conduite; obstinée et timide
+à son tour, et voulant couvrir la retraite de la royauté comme la
+révolution avait voulu couvrir la sienne, elle répondit aux prétentions
+du régime révolutionnaire par les prétentions de l'ancien régime, et se
+présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce
+qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre,
+une série d'articles nouveaux ajoutés, d'un commun accord, au pacte
+d'ancienne union entre la nation et le roi.
+
+Ce fut là contre la Charte, dès qu'elle parut, le grief des libéraux de
+la Révolution: leurs adversaires, les hommes de l'ancien régime, lui
+adressaient d'autres reproches; les plus fougueux, comme les disciples
+de M. de Maistre, ne lui pardonnaient pas son existence même; selon eux,
+le pouvoir absolu, seul légitime en soi, convenait seul à la France; les
+modérés, comme M. de Villèle dans l'écrit qu'il publia à Toulouse contre
+la déclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de constitution, qui
+devint la Charte, d'être une machine d'importation anglaise, étrangère à
+l'histoire, aux idées, aux moeurs de la France, «et qui coûterait plus
+à établir, disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coûterait à
+réparer.»
+
+Je ne songe pas à entrer ici, avec les apôtres du pouvoir absolu, dans
+une discussion de principes; en ce qui touche la France et notre temps,
+l'expérience, une expérience foudroyante leur a répondu. Le pouvoir
+absolu ne peut appartenir, parmi nous, qu'à la révolution et à ses
+descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais pour combien d'années,
+rassurer les masses sur leurs intérêts en leur refusant les garanties
+de la liberté. Pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir
+absolu est impossible; avec eux, la France a besoin d'être libre; elle
+n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'oeil et la main.
+
+Les objections des modérés étaient plus spécieuses. Le gouvernement
+établi par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un
+peu étrangère. Peut-être aussi pouvait-on dire qu'il supposait dans le
+pays un élément aristocratique plus fort et un esprit politique plus
+exercé qu'on n'en devait présumer en France. Une autre difficulté plus
+cachée, mais réelle, l'attendait; la Charte n'était pas seulement le
+triomphe de 1789 sur l'ancien régime; c'était la victoire de l'un
+des partis libéraux de 1789 sur ses rivaux comme sur ses ennemis, la
+victoire des partisans d'une constitution analogue à la Constitution
+anglaise sur les auteurs de la Constitution de 1791 et sur les
+républicains aussi bien que sur les défenseurs de l'ancienne monarchie.
+Source féconde en hostilités d'amour-propre; base un peu étroite pour un
+établissement nouveau dans un grand et vieil État.
+
+Mais toutes ces objections étaient en 1814 de nul poids; la situation
+était impérieuse et urgente; il s'agissait de réformer l'ancienne
+monarchie en la rétablissant. De tous les systèmes de réforme proposés
+ou tentés depuis 1789, celui que la Charte fit prévaloir était le plus
+généralement accrédité dans le public comme parmi les politiques de
+profession. La controverse n'est pas de mise en de tels moments; les
+résolutions qu'adoptent les hommes d'action sont le résumé des idées
+communes à la plupart des hommes de sens. La république, c'était la
+révolution; la Constitution de 1791, c'était l'impuissance dans le
+gouvernement; l'ancienne Constitution française, si on pouvait lui
+donner ce nom, avait été trouvée vaine en 1789, également hors d'état de
+se maintenir et de se réformer; ce qu'elle avait eu jadis de grand, les
+Parlements, les Ordres, les diverses institutions locales étaient si
+évidemment impossibles à rétablir, que nul homme sérieux ne songea à le
+proposer. La Charte était écrite d'avance dans l'expérience et la pensée
+du pays; elle sortit naturellement de l'esprit de Louis XVIII revenant
+d'Angleterre comme des délibérations du Sénat secouant le joug de
+l'Empire; elle fut l'oeuvre de la nécessité et de la raison du temps.
+
+Prise en elle-même, et en dépit de ses imperfections propres comme des
+objections de ses adversaires, la Charte était une machine politique
+très-praticable; le pouvoir et la liberté y trouvaient de quoi s'exercer
+ou se défendre efficacement, et les ouvriers ont bien plus manqué à
+l'instrument que l'instrument aux ouvriers.
+
+Très-divers de caractère et très-inégaux d'esprit et de mérite, les
+trois principaux ministres de Louis XVIII à cette époque, M. de
+Talleyrand, l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas, étaient tous trois
+presque également impropres au gouvernement qu'ils étaient chargés de
+fonder.
+
+Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens point pour obligé de
+dire, sur les hommes que je rencontre en passant, tout ce que je pense.
+Je ne dois rien à M. de Talleyrand; dans ma vie publique, il m'a même
+plutôt desservi que secondé; mais quand on a beaucoup connu un homme
+considérable et accepté longtemps avec lui de bons rapports, on se doit
+à soi-même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talleyrand venait
+de déployer dans la crise de la Restauration une sagacité hardie et de
+sang-froid, un grand art de prépondérance, et il devait bientôt déployer
+à Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France en
+Europe, les mêmes qualités et d'autres encore aussi peu communes et
+aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrès, il n'était
+ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de
+gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il
+excellait à traiter par la conversation, par l'agrément et l'habile
+emploi des relations sociales, avec les individus isolés; mais
+l'autorité du caractère, la fécondité de l'esprit, la promptitude de
+résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des
+idées générales et des passions publiques, tous ces grands moyens
+d'action sur les hommes réunis lui manquaient absolument. Il n'avait pas
+davantage le goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre
+condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et indolent, flatteur et
+dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de
+servir sans servilité, prêt à tout et capable de toutes les souplesses
+utiles à sa fortune en conservant toujours des airs et reprenant au
+besoin des allures d'indépendance; politique sans scrupules, indifférent
+aux moyens et presque aussi au but pourvu qu'il y trouvât son succès
+personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux
+dans le péril, propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais
+à qui le grand air et le grand jour de la liberté ne convenaient point;
+il s'y sentait dépaysé et n'y savait pas agir. Il se hâta de sortir des
+Chambres et de France pour aller retrouver à Vienne sa société et sa
+sphère.
+
+Homme de cour autant que M. de Talleyrand et d'ancien régime bien plus
+purement que lui, l'abbé de Montesquiou était plus capable de tenir sa
+place dans le régime constitutionnel. Pour le pratiquer à cette époque
+d'incertitude, il était en meilleure position. Auprès du Roi et des
+royalistes, il se sentait fort; il avait été inébranlablement fidèle à
+sa cause, à sa classe, à ses amis, à son maître; il ne craignait pas
+qu'on le taxât de révolutionnaire, ni qu'on lui jetât à la tête de
+fâcheux souvenirs. Par son désintéressement bien connu et la simplicité
+de sa vie, il avait la confiance des honnêtes gens. Il était d'un
+caractère ouvert, d'un esprit agréable et abondant, prompt à la
+conversation, sans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait
+traiter avec les hommes de condition moyenne, quoiqu'un fond de hauteur
+et quelquefois même d'impertinence aristocratique perçât dans ses
+manières et dans ses paroles; mais les esprits fins s'en apercevaient
+seuls; la plupart le trouvaient bon homme et sans prétentions.
+
+Dans les Chambres, il parlait sinon éloquemment, du moins facilement,
+spirituellement, et souvent avec une verve agréable. Il aurait pu bien
+servir le gouvernement constitutionnel s'il y avait cru et s'il l'avait
+aimé; mais il l'acceptait sans foi et sans goût, comme une nécessité
+qu'il fallait éluder et amoindrir de son mieux en la subissant. Par
+habitude, par déférence pour son parti, ou plutôt pour sa propre
+coterie, il revenait sans cesse aux traditions et aux tendances de
+l'ancien régime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des
+habiletés superficielles ou par d'assez mauvaises raisons dont il se
+payait quelquefois lui-même. Un peu en plaisantant, un peu sérieusement,
+il offrit un jour à M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le
+titre de comte: «Comte? lui répondit sur le même ton M. Royer-Collard,
+comte vous-même.» L'abbé de Montesquiou sourit un peu tristement à cette
+boutade de fierté bourgeoise. Il croyait l'ancien régime vaincu; mais il
+eût voulu le faire rajeunir et ressusciter par la société nouvelle. Il
+s'y prenait mal en se figurant qu'on pouvait impunément choquer ses
+instincts pourvu qu'on ménageât ses intérêts, et qu'elle se laisserait
+gagner par des caresses sans sympathie. Homme parfaitement honorable,
+d'un coeur plus libéral que ses idées, d'un esprit distingué, éclairé,
+naturel avec élégance, mais léger, inconséquent, distrait, peu propre
+aux luttes âpres et longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors
+d'état de conduire son parti et de se conduire lui-même dans les voies
+où sa raison lui disait de marcher.
+
+M. de Blacas n'avait point de perplexité semblable. Non que ce fût
+un homme violent, ni un partisan décidé de la réaction
+contre-révolutionnaire; il était modéré par froideur d'esprit et par
+crainte de compromettre le Roi, auquel il était sincèrement dévoué,
+plutôt que par clairvoyance; mais ni sa modération ni son dévouement ne
+lui donnaient aucune intelligence du véritable état du pays, ni presque
+aucun désir de s'en préoccuper. Il resta aux Tuileries ce qu'il était
+à Hartwell, un gentilhomme de province, un émigré, un courtisan et un
+favori, fidèle, courageux, ne manquant point de dignité personnelle ni
+de savoir-faire domestique, mais sans esprit politique, sans ambition
+ni activité d'homme d'État, à peu près aussi étranger à la France qu'il
+l'était avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement plus
+qu'il ne prétendait à gouverner lui-même, prenait plus de part aux
+querelles ou aux intrigues du palais qu'aux délibérations du Conseil, et
+nuisait bien plus aux affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en
+s'en mêlant.
+
+Je ne crois pas qu'il eût été impossible à un roi actif et ferme dans
+ses desseins d'employer utilement et à la fois ces trois hommes, quelque
+divers et incohérents qu'ils fussent entre eux: aucun d'eux n'aspirait à
+gouverner l'État, et, chacun dans sa sphère, ils pouvaient bien servir.
+M. de Talleyrand ne demandait pas mieux que de ne traiter qu'avec
+l'Europe; l'abbé de Montesquiou n'avait nulle envie de dominer à la
+cour; et M. de Blacas, froid, prudent et fidèle, pouvait être, contre
+les prétentions et les menées des princes et des courtisans, un utile
+favori. Mais Louis XVIII n'était nullement propre à gouverner ses
+ministres; il avait, comme roi, de grandes qualités négatives ou
+expectantes, peu de qualités actives et efficaces; imposant d'apparence,
+judicieux, fin, mesuré, il savait contenir, arrêter, déjouer; il était
+hors d'état d'inspirer, de diriger, de donner l'impulsion en tenant les
+rênes. Il avait peu d'idées et point de passion; la forte application
+au travail ne lui convenait guère mieux que le mouvement. Il maintenait
+bien son rang, son droit, son pouvoir, et se défendait assez bien des
+fautes; mais sa dignité et sa prudence une fois rassurées, il laissait
+aller et faire, trop peu énergique d'âme et de corps pour dominer les
+hommes et les faire concourir à l'accomplissement de ses volontés.
+
+Dans mon inexpérience et à mon poste secondaire dans un département
+spécial, j'étais loin de sentir tout le vice de cette absence d'unité et
+de direction efficace dans le gouvernement. L'abbé de Montesquiou m'en
+parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il était de ceux qui ont
+assez d'esprit et de probité pour ne pas se faire illusion sur leurs
+propres fautes. Il avait pris grande confiance en moi: non qu'il ne se
+fût fait autour de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts
+pour l'en empêcher; mais avec une ironie libérale, il répondait à ceux
+qui lui reprochaient ma qualité de protestant: «Croyez-vous que je veux
+le faire pape?» Expansif et causeur, il me racontait ses ennuis à la
+cour, son humeur contre M. de Blacas, son impuissance tantôt à faire
+faire ce qu'il jugeait bon, tantôt à empêcher ce qui devait nuire.
+Il allait bien au delà de ce laisser-aller de conversation; il me
+chargeait, dans son département, de beaucoup d'affaires étrangères à mes
+attributions naturelles, et m'eût volontiers laissé prendre une bonne
+part de son pouvoir[4]. J'intervins ainsi, durant son ministère, dans
+trois circonstances importantes, les seules auxquelles je veuille
+m'arrêter, car je n'écris point l'histoire de ce temps; je ne retrace
+que ce que j'ai moi-même fait, vu ou pensé dans le cours général des
+Événements.
+
+[Note 4: Je joins aux _Pièces historiques_, deux lettres que l'abbé de
+Montesquiou m'écrivit en 1815 et 1816, et qui donnent une idée de mes
+rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son esprit. (_Pièces
+historiques_, n° IV.)]
+
+La Charte promulguée et le gouvernement établi, je demandai à l'abbé de
+Montesquiou s'il ne serait pas bon que le Roi fît mettre sous les yeux
+des Chambres un exposé de la situation dans laquelle, à l'intérieur, il
+avait trouvé la France, constatant ainsi les résultats du régime qui
+l'avait précédé, et faisant pressentir l'esprit de celui qu'il voulait
+fonder. L'idée plut au ministre; le Roi l'agréa; je me mis aussitôt à
+l'oeuvre; l'abbé de Montesquiou travailla de son côté, car il écrivait
+bien et y prenait plaisir; et le 12 juillet, l'Exposé fut présenté aux
+deux Chambres qui en remercièrent le roi par des adresses. C'était, sans
+violence comme sans ménagement, le tableau des souffrances que la
+guerre illimitée et continue avait infligées à la France, et des plaies
+matérielles et morales qu'elle laissait à guérir. Étrange tableau à
+mettre en regard de ceux que Napoléon, sous le Consulat et l'Empire
+naissant, avait fait publier aussi, et qui célébraient, à bon droit
+alors, l'ordre rétabli, l'administration créée, la prospérité ranimée,
+tous les excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore sensé.
+Les deux tableaux étaient parfaitement vrais l'un et l'autre quoique
+immensément contraires, et c'était précisément dans leur contraste
+que résidait l'éclatante moralité à laquelle l'histoire du despotisme
+impérial venait d'aboutir. L'abbé de Montesquiou aurait dû placer les
+glorieuses constructions du Consulat à côté des ruines méritées de
+l'Empire; loin d'y rien perdre, l'impression que son travail était
+destiné à produire y aurait gagné; mais les hommes ne se décident guère
+à louer leurs ennemis, même pour leur nuire: en ne retraçant que les
+désastres de Napoléon, l'Exposé de l'état du royaume en 1814 manquait de
+grandeur et semblait manquer d'équité. Par où cet Exposé faisait honneur
+au pouvoir qui le présentait, c'était par le sentiment moral, l'esprit
+libéral et l'absence de toute charlatanerie qui s'y faisaient remarquer:
+mérites dont les gens de bien et de sens étaient touchés, mais qui ne
+frappaient guère un public accoutumé au fracas éblouissant du pouvoir
+qui venait de tomber.
+
+Un autre Exposé, plus spécial mais d'un intérêt plus pressant, fut
+présenté, peu de jours après, par le ministre des finances à la Chambre
+des députés: c'était l'état des dettes que l'Empire léguait à la
+Restauration, et le plan du ministre pour faire face soit à cet
+arriéré, soit au service des années 1814 et 1815. De tous les hommes
+de gouvernement de mon temps, je n'en ai connu aucun qui fût plus
+véritablement que le baron Louis un homme public, passionné pour
+l'intérêt public, ferme à écarter toute autre considération et à
+s'imposer à lui-même tous les risques comme tous les efforts pour faire
+réussir ce que l'intérêt public commandait. Et ce n'était pas seulement
+le succès de ses mesures financières qu'il poursuivait avec ardeur;
+c'était celui de la politique générale dont elles faisaient partie et
+à laquelle il savait les subordonner. En 1830, au milieu de la
+perturbation qu'avait causée la Révolution de juillet, je vins un jour,
+comme ministre de l'intérieur, demander au Conseil, où le baron Louis
+siégeait aussi comme ministre des finances, de fortes allocations;
+quelques-uns de nos collègues faisaient des objections à cause des
+embarras du trésor: «Gouvernez bien, me dit le baron Louis, vous ne
+dépenserez jamais autant d'argent que je pourrai vous en donner.»
+Judicieuse parole, digne d'un caractère franc et rude, au service d'un
+esprit ferme et conséquent. Le plan de finances du baron Louis reposait
+sur deux bases, l'ordre constitutionnel dans l'État et la probité dans
+le gouvernement: à ces deux conditions, il comptait sur la prospérité
+publique et sur le crédit public, et ne s'effrayait ni des dettes à
+payer, ni des dépenses à faire. Quelques-unes de ses assertions sur le
+dernier état des finances de l'Empire suscitèrent, de la part du dernier
+ministre du trésor de l'Empereur, le comte Mollien, administrateur
+aussi intègre qu'habile, quelques réclamations fondées, et ses mesures
+rencontrèrent dans les Chambres de vives résistances; elles avaient
+pour adversaires les traditions malhonnêtes en matière de finances, les
+passions de l'ancien régime et les courtes vues des petits esprits. Le
+baron Louis soutint la lutte avec autant de verve que de persévérance;
+il avait cette bonne fortune que M. de Talleyrand et l'abbé de
+Montesquiou avaient été, dans l'Église, ses compagnons de jeunesse et
+étaient restés avec lui en relation intime. Très-éclairés tous deux en
+économie politique, ils l'appuyèrent fortement dans le Conseil et dans
+les Chambres. Le prince de Talleyrand se chargea même de présenter son
+projet de loi à la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la
+responsabilité comme les principes. Ce fut de la bonne politique bien
+conduite par le cabinet tout entier, et qui, malgré les résistances
+passionnées ou ignorantes, obtint justement un plein succès.
+
+Il n'en fut pas de même d'une autre mesure à laquelle je pris une part
+plus active, le projet de loi sur la presse présenté le 5 juillet 1814 à
+la Chambre des députés par l'abbé de Montesquiou, et converti en loi le
+21 octobre suivant, après avoir subi, dans l'une et l'autre Chambres, de
+vifs débats et d'importants amendements.
+
+Dans sa pensée première et fondamentale, ce projet était sensé et
+sincère; il avait pour but de consacrer législativement la liberté de la
+presse comme droit général et permanent du pays, et en même temps de lui
+imposer, au lendemain d'une grande révolution et d'un long despotisme
+et au début du gouvernement libre, quelques restrictions limitées et
+temporaires. Les deux personnes qui avaient pris le plus de part à la
+rédaction du projet, M. Royer-Collard et moi, nous avions ce double but,
+rien de moins, rien de plus. On peut se reporter à un court écrit que je
+publiai alors[5], peu avant la présentation du projet; c'est là l'esprit
+et le dessein qu'on y trouvera hautement Proclamés.
+
+[Note 5: _Quelques Idées sur la liberté de la presse_, 52 pages
+in-8. Paris, 18l4.--J'insère, dans les _Pièces historiques_ placées à la
+fin de ce volume quelques passages de cette brochure, qui en marquent
+clairement l'intention et le caractère. _(Pièces historiques_, n° V.)]
+
+Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'ordonner de concert,
+temporairement et à raison des circonstances, de telles limitations à
+l'une des libertés reconnues par la Charte, cela est évident; on ne
+saurait le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui-même et
+ses fréquentes pratiques dans les pays où il s'est déployé avec le plus
+de vigueur. Des lois transitoires out plusieurs fois modifié ou suspendu
+en Angleterre les principales libertés constitutionnelles, et quant à la
+liberté de la presse, ce fut cinq ans seulement après la révolution de
+1688, que, sous le règne de Guillaume III, en 1693, elle fut affranchie
+de la censure.
+
+Je ne connais, pour les institutions libres, point de plus grand danger
+que la tyrannie aveugle que prétend exercer, au nom des idées libérales,
+le fanatisme routinier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de
+faction. Vous êtes ami décidé du régime constitutionnel et des garanties
+politiques; vous voulez vivre et agir de concert avec le parti qui porte
+leur drapeau: renoncez à votre jugement et à votre indépendance; il y
+a dans le parti, sur toutes les questions et quelles que soient les
+circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées
+d'avance, qui se croyent en droit de vous gouverner absolument. Des
+faits évidents sont en désaccord avec ces opinions; il vous est interdit
+de les voir: des obstacles puissants s'opposent à ces résolutions;
+vous n'en devez tenir nul compte; des ménagements sont conseillés par
+l'équité ou la prudence; on ne souffrira pas que vous les gardiez. Vous
+êtes en présence d'un _Credo_ superstitieux et de la passion populaire;
+ne discutez pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous
+seriez un révolté: obéissez, marchez, n'importe à quel pas on vous
+pousse et par quel chemin; si vous cessez d'être un esclave, à l'instant
+vous devenez un déserteur.
+
+Mon bon sens et un peu de fierté naturelle répugnaient invinciblement
+à un tel joug. Je n'avais jamais imaginé que le plus excellent système
+d'institutions dût être imposé tout à coup et tout entier à un pays,
+sans aucun souci ni des événements récents et des faits actuels, ni des
+dispositions d'une grande partie du pays lui-même et de ses gouvernants
+nécessaires. Je voyais non-seulement le Roi, sa famille et la plupart
+des anciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une foule de
+bons citoyens, d'esprits éclairés, probablement la majorité des hommes
+de sens et de bien, très-inquiets de l'entière liberté de la presse et
+des périls qu'elle pouvait faire courir à la paix publique, à l'ordre
+politique, à l'ordre moral. Sans partager au même degré leurs
+inquiétudes, j'étais moi-même frappé des excès où tombait déjà la
+presse, de ce déluge de récriminations, d'accusations, de suppositions,
+de prédictions, d'invectives ardentes ou de sarcasmes frivoles qui
+menaçaient de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs
+erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes et toutes leurs
+haines. En présence de tels sentiments et de tels faits, je me serais
+pris pour un insensé de n'y avoir aucun égard, et je n'hésitai pas à
+penser qu'une limitation temporaire de la liberté, pour les journaux
+et les pamphlets seulement, n'était pas un trop grand sacrifice pour
+écarter de tels dangers ou de telles craintes, pour donner du moins au
+pays le temps de les surmonter lui-même en s'y accoutumant.
+
+Mais pour le succès du bon sens une franchise hardie est indispensable;
+il fallait que, soit dans le projet, soit dans le débat, le gouvernement
+proclamât lui-même d'abord le droit général, puis les limites comme les
+motifs de la restriction partielle qu'il y proposait; il ne fallait
+éluder ni le principe de la liberté, ni le caractère de la loi
+d'exception. Il n'en fut point ainsi: ni le Roi ni ses conseillers ne
+formaient, contre la liberté de la presse, aucun dessein arrêté; mais il
+leur en coûtait de la reconnaître en droit, bien plus que de la subir en
+fait, et ils auraient souhaité que la loi nouvelle, au lieu de donner au
+principe écrit dans la Charte une nouvelle sanction, le laissât dans
+un état un peu vague qui permît encore le doute et l'hésitation. On ne
+marqua point, en présentant le projet, son vrai sens ni sa juste portée.
+Faible lui-même et cédant encore plus aux faiblesses d'autrui, l'abbé
+de Montesquiou essaya de donner à la discussion un tour plus moral et
+littéraire que politique; à l'en croire, c'était de la protection des
+lettres et des sciences, du bon goût et des bonnes moeurs, non de
+l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il s'agissait. Il
+fallut un amendement de la Chambre des pairs pour donner à la mesure
+le caractère politique et temporaire qu'elle aurait dû porter dès
+l'origine, et qui seul la ramenait à ses motifs sérieux comme dans ses
+limites légitimes. Le gouvernement accepta sans hésiter l'amendement;
+mais son attitude avait été embarrassée; la méfiance est, de toutes
+les passions, la plus crédule; elle se répandit rapidement parmi les
+libéraux; ceux-là même qui n'étaient point ennemis de la Restauration
+avaient, comme elle, leurs faiblesses; le goût de la popularité leur
+venait et ils n'avaient pas encore appris la prévoyance; ils saisirent
+volontiers cette occasion de se faire avec quelque éclat les défenseurs
+d'un principe constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne
+couraient aucun péril, mais que le pouvoir avait l'air de méconnaître ou
+d'éluder. Trois des cinq honorables membres qui avaient, les premiers,
+tenté de contenir le despotisme impérial, MM. Raynouard, Gallois et
+Flaugergues, furent les adversaires déclarés du projet de loi; et faute
+d'avoir été, dès le premier moment, hardiment présentée sous son aspect
+sérieux et légitime, la mesure causa au gouvernement plus de discrédit
+qu'elle ne lui valut de sécurité.
+
+La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation
+moderne, a déjà été, est et sera la plus rude épreuve des gouvernements
+libres, et par conséquent des peuples libres eux-mêmes qui sont
+grandement compromis dans les épreuves de leur gouvernement,
+puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y succombent,
+l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'une
+façon honorable et efficace de vivre avec la liberté de la presse; c'est
+de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Qu'ils n'en
+fassent ni un martyr, ni une idole; qu'ils lui laissent sa place sans
+l'élever au-dessus de son rang. La liberté de la presse n'est ni un
+pouvoir dans l'État, ni le représentant de la raison publique, ni le
+juge suprême des pouvoirs de l'État; c'est simplement le droit, pour
+les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'État et sur
+la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais
+naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les
+pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui, et qu'ils lui imposent
+cette sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur tous
+les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord séditieux, puis
+tyranniques.
+
+La troisième mesure considérable à laquelle je concourus à cette époque,
+la réforme du système général de l'instruction publique par l'ordonnance
+du Roi du 17 février 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi de la
+presse, et encore moins d'effet que de bruit, car la catastrophe du 20
+mars en arrêta complétement l'exécution qui ne fut point reprise après
+les Cent-Jours. On eut alors de bien plus pressantes pensées. C'était ce
+qu'on appellerait aujourd'hui la décentralisation de l'Université[6].
+Dix-sept Universités, établies dans les principales villes du royaume,
+devaient être substituées à l'Université unique et générale de l'Empire.
+Chacune de ces Universités locales avait son organisation séparée et
+complète, soit pour les divers degrés d'enseignement, soit pour les
+divers établissements d'instruction situés dans son ressort. Au-dessus
+des dix-sept Universités, un Conseil royal et une grande École
+normale étaient chargés, l'un de présider à la direction générale de
+l'instruction publique, l'autre de former comme professeurs les élèves
+d'élite qui se destineraient à cette carrière et que les Universités
+locales devaient lui envoyer. Deux idées avaient inspiré cette réforme:
+la première, le désir de créer hors de Paris, dans les départements,
+de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle; la seconde, le
+dessein d'abolir le pouvoir absolu qui, dans l'Université impériale,
+disposait seul soit de l'administration des établissements, soit du sort
+des maîtres, et de placer les établissements sous une autorité plus
+rapprochée et plus contrôlée, en assurant aux maîtres plus de fixité,
+d'indépendance et de dignité dans leur situation. Idées justes, dont
+l'ordonnance du 17 février 1815 était un essai timide plutôt qu'une
+large et puissante application. Le nombre des Universités locales y
+était trop considérable; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels
+de hautes et complètes études; quatre ou cinq suffiraient et pourraient
+seuls devenir grands et féconds. La réforme oubliée que je rappelle ici
+avait un autre tort; elle venait trop tôt; c'était le résultat à la fois
+systématique et incomplet des méditations de quelques hommes depuis
+longtemps préoccupés des défauts du régime universitaire, non pas le
+fruit d'une impulsion et d'une opinion vraiment publiques. Une autre
+influence y apparaissait aussi, celle du Clergé, qui commençait alors
+sans bruit sa lutte contre l'Université, et cherchait habilement sa
+propre puissance dans le progrès de la liberté commune. L'ordonnance du
+17 février 1815 ouvrit cette arène qui a été depuis si agitée. L'abbé de
+Montesquiou s'empressa de donner au clergé une première satisfaction,
+celle de voir un de ses membres, justement honoré, M. de Beausset,
+ancien évêque d'Alais, à la tête du Conseil royal; les libéraux de
+l'Université saisirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de
+mouvement et d'indépendance; et le roi Louis XVIII se prêta de bonne
+grâce à donner sur sa liste civile un million pour abolir immédiatement
+la taxe universitaire, en attendant qu'une loi nouvelle, promise dans le
+préambule de l'ordonnance, vînt compléter la réforme et pourvoir, sur
+les fonds de l'État, à tous les besoins du nouveau système.
+
+[Note 6: Je joins aux _Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume
+le texte même de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en explique
+la pensée et les motifs. (_Pièces historiques_, n° VI.)]
+
+Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret né d'une faute que
+j'aurais dû, pour ma part, m'appliquer plus vivement à prévenir: on
+ne tint pas, dans cette réforme, assez de compte de l'avis et de
+la situation de M. de Fontanes. Comme grand maître de l'Université
+impériale, il avait rendu à l'instruction publique trop et de trop
+éminents services pour que le titre de grand officier de la Légion
+d'honneur fût une compensation suffisante à la retraite dont le nouveau
+système faisait, pour lui, une convenance et presque une nécessité.
+
+Mais ni la réforme de l'instruction publique, ni aucune autre réforme
+n'inspiraient alors grand intérêt à la France; elle était en proie à de
+bien autres préoccupations. A peine entrée dans son nouveau régime,
+une impression soudaine d'alarme et de méfiance l'avait saisie et
+s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était la liberté avec ses
+incertitudes, ses luttes et ses périls. Personne n'était accoutumé à la
+liberté, et elle ne contentait personne. De la Restauration, les hommes
+de l'ancienne France s'étaient promis la victoire; de la Charte,
+la France nouvelle attendait la sécurité; ni les uns ni les autres
+n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient au contraire en présence,
+avec leurs prétentions et leurs passions mutuelles. Triste mécompte pour
+les royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'être eux-mêmes; dure
+nécessité pour les hommes de la Révolution d'avoir à se défendre, eux
+qui dominaient depuis si longtemps. Les uns et les autres étaient
+étonnés et irrités de cette situation, comme d'une offense à leur
+dignité et d'une atteinte à leurs droits. Dans leur irritation, les
+uns et les autres se livraient, en projet et en paroles, à toutes les
+fantaisies, à tous les emportements de leurs désirs ou de leurs alarmes.
+Parmi les puissants et les riches de l'ancien régime, beaucoup ne
+se refusaient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni
+impertinences, ni menaces. A la cour, dans les salons de Paris, et
+bien plus encore au fond des départements, par les journaux, par les
+pamphlets, par les conversations, par les incidents journaliers de la
+vie privée, les nobles et les bourgeois, les ecclésiastiques et les
+laïques, les émigrés et les acquéreurs de biens nationaux laissaient
+percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs, leurs rêves
+d'espérance ou de crainte. Ce n'était là que la conséquence naturelle
+et inévitable de l'état très-nouveau que la Charte mise en pratique
+inaugurait brusquement en France: pendant la Révolution, on se battait;
+sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jeté la liberté au
+sein de la paix. Dans l'inexpérience et la susceptibilité générales, le
+mouvement et le bruit de la liberté, c'était la guerre civile près de
+recommencer.
+
+Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à la fois la paix
+et la liberté, pour guérir les blessures sans supprimer les coups, nul
+gouvernement n'eût été trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses
+conseillers n'y réussissaient pas. Ils n'étaient pas, en fait de régime
+libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France elle-même. Par
+leurs actes, ils ne donnaient à ses inquiétudes aucun motif sérieux; ils
+avaient cru que la Charte empêcherait les inquiétudes de naître; dès
+qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les
+calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures qui les avaient
+suscitées. La fameuse ordonnance du comte Beugnot[7] sur l'observation
+des dimanches et fêtes n'aboutit qu'à une loi inefficace, qui ne fut pas
+même appliquée. Les paroles blessantes du comte Ferrand, en présentant
+à la Chambre des députés le projet de loi pour la restitution des
+biens non vendus à leurs anciens propriétaires[8], furent hautement
+désavouées, non-seulement par les discours, mais par les résolutions et
+la conduite du gouvernement en cette matière. Au fond, les intérêts qui
+se croyaient menacés ne couraient aucun vrai péril; en présence des
+alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses principaux conseillers
+étaient bien plus disposés à céder qu'à engager la lutte; mais, après
+avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se croyaient quittes
+de tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs goûts
+d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec leurs vieux et
+familiers amis. C'était un pouvoir modéré, qui faisait cas de ses
+serments et ne formait, contre les intérêts et les droits nouveaux
+du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans
+vigueur, dépaysé et isolé dans son royaume, divisé et entravé dans son
+intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant
+pour lui-même qu'à la sécurité dans le repos, et appelé à traiter chaque
+jour avec un peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des rudes
+secousses de la révolution et de la guerre aux difficiles travaux de la
+liberté.
+
+[Note 7: 7 juin 1814.]
+
+[Note 8: 13 septembre 1814.]
+
+Sous l'influence prolongée de cette liberté, un tel gouvernement, sans
+passions obstinées et docile au voeu public quand l'expression en
+devenait claire, eût pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux
+à sa tâche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le
+pays mécontent et inquiet ne sut ni attendre, ni aider. De toutes les
+sagesses nécessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir
+supporter ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils possèdent
+et acquérir ceux qu'ils désirent.
+
+On a beaucoup agité la question de savoir quels complots et quels
+conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renversé les Bourbons et ramené
+Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité
+historique. A coup sûr, il y eut de 1814 à 1815, et dans l'armée et dans
+la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des
+plans et bien des menées contre la Restauration et pour un gouvernement
+nouveau, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. Le
+maréchal Davoust promettait au parti impérial son concours et Fouché
+offrait à tous le sien. Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île
+d'Elbe, tous ces projets de révolution auraient probablement avorté ou
+échoué bien des fois, comme échoua celui des généraux d'Erlon, Lallemand
+et Lefèvre Desnouettes, à l'entrée même du mois de mars. La fatuité des
+faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'événement semble
+leur avoir donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a été le
+résultat de causes bien plus grandes et bien plus complexes que leurs
+machinations. Ce fut Napoléon seul qui renversa en 1815 les Bourbons
+en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les
+instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante
+que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces
+grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa,
+sans résistance comme sans confiance, l'événement s'accomplir. Napoléon
+en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable: «Ils m'ont laissé
+arriver, dit-il au comte Mollien, comme ils les ont laissé partir.»
+
+Quatre fois en moins d'un demi-siècle, nous avons vu les rois partir et
+traverser en fugitifs leur royaume. Leurs ennemis divers ont peint avec
+complaisance leur inertie et leur délaissement dans leur fuite. Basse
+et imprudente satisfaction que personne de nos jours n'a droit de se
+donner. La retraite de Napoléon, en 1814 et en 1815, n'a pas été plus
+brillante ni moins amère que celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles
+X en 1830, et de Louis-Philippe en 1848. La détresse a été égale pour
+toutes les grandeurs. Tous les partis ont le même besoin de modestie et
+de respect mutuel. Autant que personne, je fus frappé, au 20 mars 1815,
+des aveuglements, des hésitations, des impuissances, des misères de
+toute sorte que cette terrible épreuve fit éclater. Je ne prendrais nul
+plaisir et je ne vois nulle utilité à les redire; les peuples ne sont
+maintenant que trop enclins à cacher leurs propres faiblesses sous
+l'étalage des faiblesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la
+dignité de la royauté, ni celle du pays ne manquèrent, à cette triste
+époque, de nobles représentants. Madame la duchesse d'Angoulême, à
+Bordeaux, éleva son courage au niveau de son malheur; et M. Laîné, comme
+président de la Chambre des députés, protesta avec éclat, le 28 mars, au
+nom du droit et de la liberté, contre l'événement alors accompli, qui ne
+rencontrait plus en France d'autre résistance que ces solitaires accents
+de sa voix.
+
+
+
+ CHAPITRE III.
+
+LES CENT-JOURS.
+
+Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre
+mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au retour de
+Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des peuples comme des
+gouvernements étrangers envers Napoléon.--Rapprochement apparent et
+lutte secrète de Napoléon et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et
+Fouché.--Explosion de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le
+palais impérial.--Louis XVIII et son conseil à Gand.--Le congrès et M.
+de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du comité royaliste
+constitutionnel de Paris,--Mes motifs et mes sentiments pendant ce
+voyage.--État des partis à Gand.--Ma conversation avec Louis XVIII.--M.
+de Blacas.--M. de Chateaubriand.--M. de Talleyrand revient de Vienne.
+--Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et déjouée à
+Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre des représentants.--Mon
+opinion sur l'entrée de Fouché dans le Conseil du Roi.
+
+(1815.)
+
+Le Roi parti et l'Empereur rentré à Paris, je retournai à la Faculté
+des lettres, décidé à rester en dehors de toute menée secrète, de toute
+agitation vaine, et à reprendre mes travaux historiques et mon cours,
+non sans un vif regret de la vie politique à peine ouverte pour moi et
+tout à coup fermée[9]. A vrai dire, je ne la croyais pas fermée sans
+retour. Non que le prodigieux succès de Napoléon ne m'eût révélé en lui
+une puissance à laquelle, depuis que j'avais assisté à sa chute, j'étais
+loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un homme ne s'était
+déployée avec un plus foudroyant éclat; jamais acte plus audacieux et
+mieux calculé dans son audace n'avait frappé l'imagination des peuples.
+Et les forces extérieures ne manquaient pas à l'homme qui en trouvait
+tant en lui-même et en lui seul. L'armée lui appartenait avec un
+dévouement ardent et aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit
+révolutionnaire et l'esprit guerrier, la haine de l'ancien régime et
+l'orgueil national s'étaient soulevés à son aspect et se précipitaient
+à son service. Il remontait avec un cortège passionné sur un trône
+délaissé à son approche.
+
+[Note 9: Je me dois de répéter ici moi-même la rectification d'une
+erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur mon compte
+à propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai tenue à cette époque.
+Cette rectification, insérée dans le _Moniteur universel_ du 4 février
+1844, y est conçue en ces termes:
+
+«Plusieurs journaux ont récemment dit ou répété que M. Guizot, ministre
+des affaires étrangères, qui fut secrétaire général du ministère de
+l'intérieur en 1814 et 1815, avait conservé ces fonctions dans les
+Cent-Jours, sous le ministère du général comte Carnot, nommé ministre
+de l'intérieur par décret du 20 mars 1815, qu'il avait signé l'acte
+additionnel et qu'il avait été destitué. L'un de ces journaux a invoqué
+le témoignage du _Moniteur_.
+
+«Ces assertions sont complètement fausses.
+
+M. Guizot, actuellement ministre des affaires étrangères, avait quitté,
+dès le 20 mars 1815, le ministère de l'intérieur; il fut remplacé dans
+ses fonctions de secrétaire général par un décret impérial du 23 mars,
+qui les confia à M. le baron Basset de Châteaubourg, ancien préfet
+_(Bulletin des lois_, n. V, p. 34). Ce n'est point de M. François Guizot
+qu'il est question dans la note publiée par le _Moniteur_ du 14 mai
+1815, p. 546, mais de M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau à cette
+époque au ministère de l'intérieur, qui fut en effet révoqué de ses
+fonctions dans le courant du mois de mai 1815.»
+
+Malgré cette rectification officielle, fondée sur des actes officiels,
+et publiée en 1844 dans le _Moniteur_ même où la confusion avait d'abord
+été commise, la même erreur a été reproduite, en 1847, dans l'_Histoire
+des deux Restaurations_, de M. Vaulabelle (2e édition, t. II, p. 276),
+et en 1831 dans l'_Histoire de la Restauration_, de M. de Lamartine (t.
+IV, p. 15).]
+
+Mais à côté de cette force éclatante et bruyante se révéla presque au
+même instant une immense faiblesse. L'homme qui venait de traverser la
+France en triomphateur, en se portant partout, de sa personne, au-devant
+de tous, amis ou ennemis, rentra dans Paris de nuit, comme Louis XVIII
+en était sorti, sa voiture entourée de cavaliers et ne rencontrant sur
+son passage qu'une population rare et morne. L'enthousiasme l'avait
+accompagné sur sa route: il trouva au terme la froideur, le doute, les
+méfiances libérales, les abstentions prudentes, la France profondément
+inquiète et l'Europe irrévocablement ennemie.
+
+On a souvent reproché aux classes élevées, surtout aux classes moyennes,
+leur indifférence et leur égoïsme; elles ne consultent, dit-on, que leur
+intérêt personnel et sont incapables de dévouement et de sacrifice. Je
+suis de ceux qui pensent que les nations, et toutes les classes au sein
+des nations, et surtout les nations qui veulent être libres, ne peuvent
+vivre avec sûreté comme avec honneur qu'à des conditions d'énergie et de
+persévérance morale, en sachant faire acte de dévouement à leur cause
+et opposer aux périls le courage et les sacrifices. Mais le dévouement
+n'exclut pas le bon sens, ni le courage l'intelligence. Il serait trop
+commode pour les ambitieux et les charlatans d'avoir toujours à leur
+disposition des dévouements hardis et aveugles. C'est trop souvent
+la condition des passions populaires; ignorante, irréfléchie et
+imprévoyante, la multitude, peuple ou armée, devient trop souvent, dans
+ses généreux instincts, l'instrument et la dupe d'égoïsmes bien plus
+pervers et bien plus indifférents à son sort que celui dont on accuse
+les classes riches et éclairées. Napoléon est peut-être, de tous les
+grands hommes de sa sorte, celui qui a mis le dévouement, civil et
+militaire, aux plus rudes épreuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoyé
+par lui à la Chambre des représentants, son frère Lucien reprochait à la
+France de ne pas le soutenir avec assez d'ardeur et de constance, M.
+de La Fayette avait raison de s'écrier: «De quel droit accuse-t-on la
+nation d'avoir manqué, envers l'empereur Napoléon, de dévouement et de
+persévérance? Elle l'a suivi dans les sables brûlants de l'Égypte et
+dans les déserts glacés de la Russie, sur cinquante champs de bataille,
+dans ses revers comme dans ses succès; depuis dix ans, trois millions de
+Français ont péri à son service; nous avons assez fait pour lui.» Grands
+et petits, nobles, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et
+simples, généraux et soldats, les Français avaient du moins assez fait
+et assez souffert au service de Napoléon pour avoir le droit de ne plus
+le suivre aveuglément et d'examiner s'il les conduisait au salut ou à la
+ruine. L'inquiétude des classes moyennes, en 1815, était une inquiétude
+légitime et patriotique; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient
+raison de souhaiter, dans l'intérêt du peuple entier comme dans leur
+intérêt propre, c'était la paix et la liberté sous la loi; elles avaient
+bien raison de douter que Napoléon pût les leur assurer.
+
+Le doute devint bien plus pressant quand on connut les résolutions des
+puissances alliées réunies au congrès de Vienne, leur déclaration du 13
+mars et leur traité du 25. Nul homme sensé ne comprend aujourd'hui qu'à
+moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors se faire
+illusion sur la situation de l'empereur Napoléon et sur les chances
+de son avenir. Non-seulement les puissances, en l'appelant «ennemi
+et perturbateur de la paix du monde,» lui déclaraient une guerre à
+outrance, et s'engageaient à réunir contre lui toutes leurs forces;
+mais elles se disaient «prêtes à donner au roi de France et à la
+nation française les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité
+publique;» et elles invitaient expressément Louis XVIII à donner à leur
+traité du 25 mars son adhésion. Elles posaient ainsi en principe que
+l'oeuvre de pacification et de reconstruction européenne, accomplie à
+Paris par le traité du 30 mai 1814 entre le roi de France et l'Europe,
+n'était point anéantie par la perturbation violente qui venait
+d'éclater, et qu'elles la maintiendraient contre Napoléon dont le
+retour et le succès soudains, fruit d'un entraînement militaire et
+révolutionnaire, ne pouvaient lui créer aucun droit en Europe, et
+n'étaient point, à leurs yeux, le voeu réel et général de la France.
+
+Solennel exemple des justices implacables que, Dieu et le temps aidant,
+les grandes fautes attirent sur leurs auteurs! Les partisans de Napoléon
+pouvaient contester l'opinion des alliés sur le voeu de la France; ils
+pouvaient croire que, pour l'honneur de son indépendance, elle lui
+devait son appui; mais ils ne pouvaient prétendre que les nations
+étrangères n'eussent pas aussi leur propre indépendance à coeur, ni leur
+persuader qu'avec Napoléon maître de la France elles seraient en sûreté.
+Nulles promesses, nuls traités, nuls embarras, nuls revers ne donnaient
+confiance dans sa modération future; son caractère et son histoire
+enlevaient tout crédit à ses paroles. Et ce n'étaient pas les
+gouvernements seuls, les rois et leurs conseillers qui se montraient
+ainsi prévenus et aliénés sans retour; les peuples étaient bien plus
+méfiants et plus ardents contre Napoléon. Il ne les avait pas seulement
+accablés de guerres, de taxes, d'invasions, de démembrements; il les
+avait offensés autant qu'opprimés. Les Allemands surtout lui portaient
+une haine violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses
+insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles dures et
+blessantes qu'il avait souvent laissé échapper sur leur compte étaient
+partout répétées, répandues, commentées, probablement avec une crédule
+exagération. Après la campagne de Russie, l'Empereur causant un jour
+avec quelques personnes des pertes de l'armée française dans cette
+terrible épreuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait à
+plus de 200,000 hommes.--«Non, non, dit Napoléon, vous vous trompez, ce
+n'est pas tant;» et après avoir un moment cherché dans sa mémoire:
+«Vous pourriez bien ne pas avoir tort; mais il y avait là beaucoup
+d'Allemands.» C'est au duc de Vicence lui-même que j'ai entendu raconter
+ce méprisant propos; et l'empereur Napoléon s'était complu sans doute
+dans son calcul et dans sa réponse, car le 28 juin 1813, à Dresde, dans
+un entretien devenu célèbre, il tint le même langage au premier ministre
+de la première des puissances allemandes, à M. de Metternich lui-même.
+Qui pourrait mesurer la profondeur des colères amassées par de tels
+actes et de telles paroles dans l'âme, je ne dis pas seulement des chefs
+de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gneisenau, des Blücher, des
+Müffling, mais de la race allemande tout entière? Le sentiment des
+peuples de l'Allemagne eut, aux résolutions du congrès de Vienne, au
+moins autant de part que la prévoyance de ses diplomates et la volonté
+de ses souverains.
+
+Napoléon se faisait-il lui-même, en quittant l'île d'Elbe, quelque
+illusion sur les dispositions de l'Europe à son égard? Concevait-il
+quelque espérance soit de traiter avec la coalition, soit de la diviser?
+On l'a beaucoup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne
+s'avouent guère tout le mal de leur situation. Mais une fois arrivé à
+Paris et instruit des actes du congrès, Napoléon vit la sienne telle
+qu'elle était et l'apprécia sur-le-champ avec son grand et libre
+jugement. Ses entretiens avec les hommes sérieux qui l'approchaient
+alors, entre autres avec M. Mole et le due de Vicence, en font foi. Il
+essaya de prolonger quelque temps dans le public l'incertitude qu'il
+n'avait pas; la déclaration du congrès du 13 mars ne fut publiée dans
+le _Moniteur_ que le 5 avril, le traité du 25 mars que le 3 mai, et
+Napoléon les fit accompagner de longs commentaires pour établir que ce
+ne pouvait être là, envers lui, le dernier mot de l'Europe. Il fit
+à Vienne, et par des lettres solennellement publiques, et par des
+émissaires secrets, quelques tentatives pour renouer avec l'empereur
+François, son beau-père, quelques relations, pour rappeler auprès de
+lui sa femme et son fils, pour semer, entre l'empereur Alexandre et
+les souverains d'Angleterre et d'Autriche, la désunion ou du moins la
+défiance, pour regagner à sa cause le prince de Metternich et M. de
+Talleyrand lui-même. Il n'attendait probablement pas grand'chose de ces
+démarches et ne s'étonna guère de ne trouver, dans les liens et les
+sentiments de famille, nul appui contre les intérêts et les engagements
+de la politique. Il comprit et accepta, sans colère contre personne
+et probablement aussi sans retour sur lui-même, la situation que lui
+faisait en ce moment sa vie passée: c'était celle d'un joueur effréné,
+complètement ruiné quoique encore debout, et qui joue seul, contre tous
+ses rivaux réunis, une partie désespérée, sans autre chance qu'un de ces
+coups imprévus que l'habileté la plus consommée ne saurait amener, mais
+que la fortune accorde quelquefois à ses favoris.
+
+On a prétendu, quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, qu'à
+cette époque le génie et l'énergie de Napoléon avaient baissé; on a
+cherché dans son embonpoint, dans ses accès de langueur, dans ses longs
+sommeils, l'explication de son insuccès. Je crois le reproche injuste
+et la plainte frivole; je n'aperçois, dans l'esprit et la conduite de
+Napoléon, durant les Cent-Jours, aucun symptôme d'affaiblissement;
+je lui trouve, et dans le jugement et dans l'action, ses qualités
+accoutumées. Les causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'était
+plus alors, comme il l'avait été longtemps, porté et soutenu par le
+sentiment général et le besoin d'ordre et de sécurité d'un grand peuple;
+il tentait au contraire une mauvaise oeuvre, une oeuvre inspirée par ses
+seules passions et ses seules nécessités personnelles, réprouvée par le
+sens moral et le bon sens comme par le véritable intérêt de la France.
+Et il tentait cette oeuvre profondément égoïste avec des moyens
+contradictoires et dans une situation impossible. De là est venu le
+revers qu'il a subi comme le mal qu'il a fait.
+
+C'était, pour les spectateurs intelligents, un spectacle étrange et, des
+deux parts, un peu ridicule, que Napoléon et les chefs du parti libéral
+aux prises, non pour se combattre, mais pour se persuader, ou se
+séduire, ou se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y regarder
+de très-près pour s'apercevoir que ni les uns, ni les autres ne
+prenaient au sérieux ni le rapprochement, ni la discussion. Les uns et
+les autres savaient bien que la vraie lutte n'était pas entre eux, et
+que la question dont dépendait leur sort se déciderait ailleurs que dans
+leurs entretiens. Si Napoléon eût vaincu l'Europe, à coup sûr il ne
+serait pas resté longtemps le rival de M. de La Fayette et le disciple
+de M. Benjamin Constant; et dès qu'il fut vaincu à Waterloo, M. de
+La Fayette et ses amis se mirent à l'oeuvre pour le renverser. Par
+nécessité, par calcul, les vraies idées et les vraies passions des
+hommes descendent quelquefois au fond de leur coeur; mais elles
+remontent promptement à la surface dès qu'elles se croient quelque
+chance d'y reparaître avec succès. Le plus souvent, Napoléon se
+résignait avec une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit
+infinies, à la comédie que les libéraux et lui jouaient ensemble; tantôt
+il défendait doucement, quoique obstinément, sa vieille politique et sa
+propre pensée; tantôt il les abandonnait de bonne grâce sans les renier,
+et comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne partageait pas.
+Mais quelquefois, soit préméditation, soit impatience, il redevenait
+violemment lui-même, et le despote, à la fois fils et dompteur de la
+Révolution, reparaissait tout entier. Quand on voulut lui faire insérer
+dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire l'abolition de la
+confiscation proclamée par la Charte de Louis XVIII, il se récria
+avec colère: «On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. On
+m'affaiblit, on m'enchaîne. La France me cherche et ne me retrouve plus.
+L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se demande ce
+qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin
+pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite,
+de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première
+justice, c'est le salut public... À chaque jour sa peine, à chaque
+circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n'est pas d'être un
+ange. Quand la paix sera faite, nous verrons.» Un autre jour, dans
+ce même travail de préparation de l'Acte additionnel, à propos de
+l'institution de la pairie héréditaire, il s'abandonna à la riche
+mobilité de son esprit, prenant tour à tour la question sous ses
+diverses faces, et jetant à pleines mains, sans conclure, les
+observations et les vues contraires: «La pairie est en désaccord avec
+l'état présent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'armée; elle
+trompera l'attente des partisans de l'égalité; elle soulèvera contre
+moi mille prétentions individuelles. Où voulez-vous que je trouve
+les éléments d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une
+constitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs.
+On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le
+gouvernail trouve un point d'appui. Mais un ballon est le jouet d'une
+seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la
+direction est impossible.» Quand la question de principe fut décidée et
+qu'il en vint à nommer sa Chambre des pairs héréditaire, il avait grande
+envie d'y appeler beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; après mûre
+réflexion, il y renonça, «non sans tristesse,» dit Benjamin Constant, et
+en s'écriant: «Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre; mais
+les souvenirs sont trop récents; ajournons cela jusqu'après la bataille;
+je les aurai bien si je suis le plus fort.» Il eût bien voulu ajourner
+ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant d'être redevenu
+le plus fort; mais avec la Restauration, la liberté était rentrée en
+France, et il venait, lui, d'y réveiller la Révolution; il était en face
+de ces deux puissances, contraint de les tolérer et essayant de s'en
+servir, en attendant qu'il pût les vaincre.
+
+Quand il eut adopté toutes les institutions, toutes les garanties de
+liberté que l'Acte additionnel empruntait à la Charte, il eut à traiter
+avec un autre voeu, un autre article de foi des libéraux encore plus
+déplaisant pour lui. Ils demandèrent que ce fût là une constitution
+toute nouvelle, qui lui déférât la couronne impériale par la volonté
+du peuple et aux conditions que cette volonté y attacherait. C'était
+toujours la prétention de créer à nouveau, au nom de la souveraineté
+populaire, le gouvernement tout entier, institutions et dynastie:
+arrogante et chimérique manie qui avait possédé, un an auparavant, le
+Sénat impérial quand il rappela Louis XVIII, et qui vicie dans leur
+source la plupart des théories politiques de notre temps. Napoléon, en
+la proclamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souveraineté du
+peuple: «Vous m'ôtez mon passé, dit-il à ses docteurs; je veux le
+conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai
+quelques droits, je pense; l'Europe le sait. Il faut que la nouvelle
+constitution se rattache à l'ancienne; elle aura la sanction de
+plusieurs années de gloire et de succès.» Il avait raison: l'abdication
+qu'on voulait de lui eût été plus humiliante que celle de Fontainebleau,
+car, si on lui rendait le trône, c'était lui-même et sa grande histoire
+qu'on lui demandait d'abdiquer. Il fit, en s'y refusant, acte de fierté
+intelligente, et par le préambule comme par le nom même de l'Acte
+additionnel, il maintint le vieil Empire en le réformant. Quand vint le
+jour de la promulgation, le 1er juin, au Champ de Mai, sa fidélité aux
+traditions impériales fut moins sérieuse et moins digne; il voulut
+paraître devant le peuple avec toutes les pompes de sa cour, entouré des
+princes de sa famille vêtus en taffetas blanc, de ses grands dignitaires
+en manteau orange, de ses chambellans, de ses pages: attachement puéril
+à des splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec l'état des
+affaires et des esprits, et dont le public fut choqué en voyant défiler,
+au milieu de cet apparat magnifique; vingt mille soldats qui saluaient
+l'Empereur en passant pour aller mourir.
+
+Quelques jours auparavant, une cérémonie bien différente avait mis en
+lumière un autre des inconséquents embarras de l'Empire renaissant. En
+même temps qu'il discutait avec l'aristocratie libérale sa constitution
+nouvelle, Napoléon s'appliquait à rallier autour de lui et à
+discipliner, en la caressant, la démocratie révolutionnaire. La
+population des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'agitait;
+l'idée leur vint de s'organiser en fédération, comme avaient fait leurs
+pères, et d'aller demander à l'Empereur des chefs et des armes. On
+accueillit leur voeu; mais ils ne furent plus des _Fédérés,_ comme en
+1792; on les appela des _Confédérés_, dans l'espoir, en altérant un peu
+le nom, d'effacer un peu les souvenirs. Une ordonnance de police régla
+minutieusement leur marche à travers les rues, les précautions contre
+tout désordre et les détails de leur présentation à l'Empereur dans
+la cour des Tuileries. Ils lui remirent une adresse, longue et grave
+jusqu'à la froideur. Il les remercia en les appelant _soldats fédérés_,
+soigneux de leur imprimer lui-même le caractère qui lui convenait; et
+le lendemain on lisait dans le _Journal de l'Empire_: «L'ordre le plus
+parfait a régné depuis le départ des Confédérés jusqu'à leur retour;
+mais on a entendu avec peine, dans quelques endroits, le nom de
+l'Empereur mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop fameuse.»
+Scrupule bien sévère dans un semblable travail.
+
+Je traversais, peu de jours après, le jardin des Tuileries; une centaine
+de Fédérés, d'assez mauvaise apparence, étaient réunis sous les fenêtres
+du palais, criant _vive l'Empereur!_ et le provoquant à se montrer. Il
+tarda beaucoup à tenir compte de leur désir; enfin une fenêtre s'ouvrit;
+il parut et salua de la main; mais presque à l'instant la fenêtre se
+referma, et je vis clairement Napoléon se retirer en haussant
+les épaules, plein d'humeur sans doute d'avoir à se prêter à des
+démonstrations dont la nature lui déplaisait et dont la force
+très-médiocre ne le satisfaisait pas.
+
+Il avait voulu donner au parti révolutionnaire plus d'un gage: avant
+d'en recevoir les bataillons dans la cour de son palais, il en avait
+appelé dans son conseil les plus anciens et plus célèbres chefs. Je
+doute qu'il attendît de leur part un très-utile concours. Carnot, habile
+officier, républicain sincère et honnête homme, autant que peut l'être
+un fanatique badaud, devait être un mauvais ministre de l'intérieur, car
+il ne possédait ni l'une ni l'autre des deux qualités essentielles dans
+ce grand poste, ni la connaissance et le discernement des hommes, ni
+l'art de les inspirer et de les diriger autrement que par des maximes
+générales et d'uniformes circulaires. Napoléon savait mieux que personne
+comment Fouché faisait la police: pour lui-même d'abord et pour son
+propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui l'employait, et tant qu'il
+trouvait plus de sûreté ou d'avantage à le servir qu'à le trahir. Je
+n'ai vu le duc d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations;
+nul homme ne m'a plus complètement donné l'idée d'une indifférence
+hardie, ironique, cynique, d'un sang-froid imperturbable dans un besoin
+immodéré de mouvement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire
+pour réussir, non dans un dessein déterminé, mais dans le dessein et
+selon la chance du moment. Il avait conservé, de sa vie de proconsul
+jacobin, une certaine indépendance audacieuse, et restait un roué de
+révolution, bien qu'il fût devenu aussi un roué de gouvernement et de
+cour. Napoléon, à coup sûr, ne comptait pas sur un tel homme, et savait
+bien qu'en le prenant pour ministre, il aurait à le surveiller plus qu'à
+s'en servir. Mais il avait besoin que, par les noms propres, le drapeau
+de la Révolution flottât clairement sur l'Empire, et il aimait mieux
+subir Carnot et Fouché dans son gouvernement que les laisser en dehors,
+murmurant ou conspirant avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de
+son retour et dans les premières semaines de l'Empire ressuscité, il
+retira probablement de ces deux choix l'avantage qu'il s'en était
+promis; mais quand les périls et les difficultés de sa situation eurent
+éclaté, quand il fut aux prises, au dedans avec les libéraux méfiants,
+au dehors avec l'Europe, Carnot et Fouché devinrent aussi pour lui des
+difficultés et des périls. Carnot, sans le trahir, le servait gauchement
+et froidement, car, dans la plupart des circonstances et des questions,
+il était bien plutôt du bord de l'opposition que de celui de l'Empereur;
+et Fouché le trahissait indéfiniment, causant et traitant à voix basse
+de sa fin prochaine avec tous ses héritiers possibles, comme un médecin
+indifférent au lit d'un malade désespéré.
+
+Même chez ses plus intimes et plus dévoués serviteurs, Napoléon ne
+rencontrait plus, comme jadis, une foi implicite, une disposition facile
+et prompte à penser et à agir comme il voulait et quand il voulait.
+L'indépendance d'esprit et le sentiment de la responsabilité personnelle
+avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et leur empire. Quinze
+jours après son arrivée à Paris, il fit appeler son grand maréchal, le
+général Bertrand, et lui présenta à contre-signer le décret, daté de
+Lyon, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre
+des biens du prince de Talleyrand, du due de Raguse, de l'abbé de
+Montesquiou, de M. Bellard et de neuf autres personnes qui, en 1814 et
+avant son abdication, avaient concouru à sa chute. Le général Bertrand
+s'y refusa: «Je suis étonné, lui dit l'Empereur, que vous me fassiez de
+telles difficultés; cette sévérité est nécessaire au bien de l'État.--Je
+ne le crois pas, Sire.--Je le crois, moi, et c'est à moi seul qu'il
+appartient d'en juger. Je ne vous ai pas fait demander votre aveu, mais
+votre signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut vous
+compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contre-signe un acte du
+souverain en est moralement responsable. Votre Majesté a déclaré par
+ses proclamations qu'elle accorderait une amnistie générale; je les ai
+contre-signées de tout mon coeur; je ne contre-signerai pas le décret
+qui les révoque.» Napoléon insista et caressa en vain; Bertrand fut
+invincible; le décret parut sans contre-seing; et Napoléon put se
+convaincre à l'instant même que son grand maréchal n'était pas seul à
+protester; comme il traversait le salon où se tenaient ses aides de
+camp, M. de La Bédoyère dit assez haut pour être entendu: «Si le régime
+des proscriptions et des séquestres recommence, tout sera bientôt fini.»
+
+Quand la liberté éclate à ce point dans l'intérieur du palais, c'est
+qu'elle règne au dehors. Après quelques semaines de stupeur, elle devint
+en effet étrangement générale et hardie. Non-seulement la guerre civile
+renaissait dans les départements de l'ouest; non-seulement des actes
+matériels de résistance ou d'hostilité étaient commis sur divers
+points du territoire, dans des villes importantes, par des hommes
+considérables; mais partout, et surtout à Paris, on pensait, on parlait
+tout haut, dans les lieux publics comme dans les salons; on allait.
+et venait, on manifestait des espérances, on se livrait à des menées
+ennemies, comme si elles eussent été légales ou assurées du succès; les
+journaux, les pamphlets, les chansons se multipliaient, s'envenimaient
+de jour en jour, et circulaient à peu près sans obstacle et sans
+crainte. Les amis chauds, les serviteurs dévoués de l'Empire
+témoignaient leur surprise et leur indignation; Fouché faisait à
+l'Empereur des rapports pour signaler le mal et réclamer des mesures de
+répression; le _Moniteur_ publiait les rapports; les mesures étaient
+décrétées; quelques arrestations, quelques poursuites avaient lieu, mais
+sans vigueur ni efficacité générale: grands ou petits, la plupart des
+agents du pouvoir n'avaient évidemment ni ardeur dans leur cause, ni
+confiance dans leur force. Napoléon n'ignorait rien de tout cela et
+laissait aller, subissant, comme une nécessité du moment, la liberté de
+ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gardant sans doute dans
+son coeur le sentiment qu'il avait exprimé tout haut dans une autre
+occasion: «Je les aurai bien si je suis le plus fort.»
+
+Je doute qu'il appréciât à sa juste valeur une des causes, une cause
+cachée mais puissante, de sa faiblesse au lendemain d'un si prodigieux
+succès. Malgré l'humeur, les inquiétudes, les méfiances, les colères
+qu'avait excitées le gouvernement de la Restauration, ce fut bientôt,
+au fond des coeurs, le sentiment général qu'il n'y avait pas là de quoi
+justifier une révolution semblable, de tels attentats de la force armée
+contre le pouvoir légal, et de tels risques pour la patrie. L'armée
+avait été entraînée vers son ancien chef par un mouvement d'affection et
+de dévouement généreux encore plus que par des intérêts personnels; elle
+était nationale et populaire: pourtant rien ne pouvait changer la nature
+des actes ni le sens des mots; la violation des serments, la défection
+sous les armes, le passage subit d'un camp dans le camp contraire ont
+toujours été condamnés par l'honneur comme par le devoir, militaire
+ou civil, et qualifiés de trahison. Individus, peuples ou armées, les
+hommes en proie à une passion violente dédaignent souvent, ou même ne
+ressentent pas du tout, au premier moment, l'impression morale qui
+s'attache naturellement à leurs actes; mais elle ne tarde guère à
+reparaître, et quand elle est secondée par les conseils de la prudence
+ou par les coups du malheur, elle reprend bientôt son empire. Ce fut le
+triste destin du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorité du sens
+moral se rangeât du bord des royalistes ses adversaires et que la
+conscience publique, clairement ou confusément, volontiers ou à
+contre-coeur, donnât raison aux jugements sévères dont son origine était
+l'objet.
+
+Nous observions attentivement, mes amis et moi, les progrès de cette
+situation impériale et de ces dispositions publiques; ce fut bientôt
+notre conviction profonde que Napoléon tomberait et que Louis XVIII
+remonterait sur le trône. Et en même temps que tel nous apparaissait
+l'avenir, nous étions de plus en plus convaincus que, dans le déplorable
+état où l'entreprise des Cent-Jours avait jeté la France, au dedans et
+au dehors, le retour de Louis XVIII était pour elle la meilleure chance
+de retrouver au dedans un gouvernement régulier, au dehors la paix et
+son rang dans l'ordre européen. Dans la vie publique, la prudence et le
+devoir veulent également qu'on ne se fasse aucune illusion sur le mal et
+qu'on accepte fermement le remède, quels qu'en soient l'amertume et le
+prix. Je n'avais point pris de part active à la première Restauration;
+je m'unis sans hésiter aux efforts de mes amis pour que la seconde
+s'accomplît dans les conditions les plus propres à sauver la dignité,
+les libertés et le repos de la France.
+
+Ce que nous apprenions de Gand nous inquiétait beaucoup: transactions ou
+institutions, tous les problèmes de principe ou de circonstance qu'on se
+flattait d'avoir résolus en 1814 étaient là remis en question; la lutte
+était rengagée entre les royalistes constitutionnels et les absolutistes
+de réaction ou de cour, entre la Charte et l'ancien régime. On
+s'est souvent complu à sourire et à faire sourire en racontant les
+dissensions, les rivalités, les projets, les espérances et les craintes
+qui se débattaient parmi cette poignée d'exilés, autour de ce roi
+impotent et impuissant. C'est là un plaisir peu intelligent et peu
+digne. Qu'importe que le théâtre soit grand ou petit, que les acteurs y
+paraissent dans la haute ou dans la mauvaise fortune, et que les misères
+de la nature humaine s'y déploient sous de brillantes ou de mesquines
+formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent et les
+destinées qui se préparent. On traitait à Gand la question de savoir
+comment la France serait gouvernée quand ce vieux roi sans États et sans
+soldats serait appelé une seconde fois à s'interposer entre elle et
+l'Europe. Le problème et l'événement en perspective étaient assez grands
+pour préoccuper dignement les hommes sérieux et les bons citoyens.
+
+Les nouvelles de Vienne n'étaient pas moins graves. Non qu'il y eût au
+fond, dans les desseins ou dans l'union des puissances alliées, aucune
+hésitation: Fouché, depuis longtemps en bons rapports avec le prince de
+Metternich, lui faisait faire, il est vrai, toutes sortes d'ouvertures
+que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas absolument; toutes les
+combinaisons qui pouvaient fournir un gouvernement à la France étaient
+admises à se faire présenter; on parlait de tout dans les cabinets
+ou dans les salons des ministres, et jusque dans les conférences du
+congrès, de Napoléon II et de la régence, du duc d'Orléans, du prince
+d'Orange; le ministère anglais, prenant ses précautions avec le
+Parlement, déclarait officiellement qu'il n'entendait point poursuivre
+la guerre pour imposer aucun gouvernement particulier à la France, et le
+cabinet autrichien adhérait à cette déclaration. Mais ce n'était là que
+des ménagements de personnes, ou des convenances de situation, ou des
+moyens d'information, ou des complaisances de conversation, ou des
+perspectives de cas extrêmes auxquels les meneurs de la politique
+européenne ne pensaient pas qu'ils fussent jamais réduits. La diplomatie
+abonde en démarches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer,
+ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pensée, le travail réel
+des chefs de gouvernement. Sans vouloir le proclamer tout haut, ni s'y
+engager par des textes formels et publics, les grands gouvernements de
+l'Europe, par principe, par intérêt ou par honneur, regardaient à cette
+époque leur cause comme liée à celle de la maison de Bourbon en France:
+c'était auprès de Louis XVIII dans l'exil que leurs représentants
+continuaient de résider; et auprès des gouvernements européens, grands
+ou petits, c'étaient toujours les agents diplomatiques de Louis XVIII
+qui représentaient la France. A l'exemple et sous la direction de M.
+de Talleyrand, tous ces agents, en 1815, restèrent attachés à la cause
+royale, par fidélité ou par prévoyance, et convaincus comme lui qu'en
+définitive là serait le succès.
+
+Mais à côté de cette intention générale de l'Europe en faveur de la
+maison de Bourbon existait un grand danger, le danger que les souverains
+et les diplomates réunis à Vienne n'en vinssent à la regarder comme
+incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, depuis vingt ans,
+traité et vécu avec cette France, telle que la Révolution et l'Empire
+l'avaient faite; en la craignant, ils la considéraient beaucoup; plus
+ils s'inquiétaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, plus ils
+jugeaient indispensable que le pouvoir y fût aux mains d'hommes sensés,
+habiles, prudents, capables de la bien comprendre et de s'en faire
+comprendre à leur tour. Depuis longtemps, ils étaient loin d'avoir, dans
+les compagnons d'exil ou dans l'entourage de cour de Louis XVIII, cette
+confiance, et l'expérience qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs
+appréhensions. Ils regardaient le vieux parti royaliste comme infiniment
+plus propre à perdre les rois qu'à gouverner les États.
+
+Témoin de ces doutes inquiets des étrangers sur l'avenir qu'ils
+préparaient eux-mêmes, M. de Talleyrand, à Vienne, avait aussi les
+siens. À travers toutes les transformations de sa politique et de
+sa vie, et quoique la dernière eût fait de lui le représentant de
+l'ancienne royauté, il ne voulait pas et n'a jamais voulu se séparer
+de la Révolution; il y tenait par des actes trop décisifs, il l'avait
+acceptée et servie sous trop de formes diverses pour ne pas se trouver
+lui-même vaincu si elle était vaincue; point révolutionnaire par nature,
+ni par goût, c'était dans le camp de la révolution qu'il avait grandi
+et fait sa fortune; il n'en pouvait sortir avec sûreté; il y a des
+défections que l'égoïsme habile ne se permet pas. Mais la situation
+générale et la sienne propre ne l'en préoccupaient que plus vivement:
+que deviendraient la cause et les hommes de la Révolution sous la
+seconde Restauration près de s'accomplir? Que deviendrait cette seconde
+Restauration elle-même si elle ne savait pas se gouverner et se
+maintenir mieux que n'avait fait la première? Dans la seconde comme
+dans la première, M. de Talleyrand jouait un grand rôle et rendait à la
+royauté d'éminents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? Ses
+conseils seraient-ils écoutés et son influence acceptée? Aurait-il
+encore l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas pour rivaux? Je ne crois
+pas qu'il ait hésité, à cette époque, sur la cause qu'il lui convenait
+de servir; mais, sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon
+avait de lui, il laissait clairement entrevoir son humeur du passé et
+ses inquiétudes pour l'avenir.
+
+Bien informés de tous ces faits et de ces dispositions des principaux
+acteurs, les royalistes constitutionnels, qui se réunissaient alors
+autour de M. Royer-Collard, jugèrent qu'il était de leur devoir de
+faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur l'état des
+affaires, et sur la conduite qu'il avait à tenir. Il ne s'agissait pas
+seulement d'insister auprès de lui sur la nécessité de la persévérance
+dans le régime constitutionnel et dans la franche acceptation de la
+société française telle que les temps nouveaux l'avaient faite; il
+fallait entrer dans les questions de personnes, dire au Roi que la
+présence de M. de Blacas auprès de lui nuisait essentiellement à sa
+cause, solliciter l'éloignement du favori, provoquer quelque acte,
+quelques paroles publiques propres à caractériser nettement les
+intentions du Roi près de ressaisir le gouvernement de ses États,
+l'engager enfin, à tenir grand compte des conseils et de l'influence de
+M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs, à cette époque, aucun des hommes
+qui donnaient cet avis n'avait aucune relation personnelle et pour qui
+même la plupart d'entre eux se sentaient peu de goût.
+
+J'étais le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion.
+On m'engagea à me charger de cette mission, peu agréable en soi. Je
+l'acceptai sans hésiter. Quoique j'eusse encore, à cette époque, peu
+d'expérience des animosités politiques et de leurs aveugles fureurs, je
+ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour
+tirer contre moi d'une semblable démarche; mais j'aurais honte de
+moi-même si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de
+l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à
+faire, dans les limites du devoir et de ma propre pensée, ce que
+commande, à mes yeux, l'intérêt de mon pays.
+
+Je quittai Paris le 23 mai. Une seule circonstance mérite d'être
+remarquée dans mon voyage, la facilité que je trouvai à l'accomplir. Non
+que beaucoup de mesures de police ne fussent prescrites sur les routes
+et tout le long de la frontière; mais la plupart des agents ne mettaient
+nul empressement, nulle exactitude à les exécuter; on rencontrait dans
+les paroles, dans le silence, dans les regards, une sorte de tolérance
+sous-entendue et presque de connivence tacite; et plus d'une physionomie
+administrative semblait dire au voyageur inconnu: «Passez vite», comme
+si l'on eût craint de se faire une mauvaise note ou de nuire à une
+oeuvre utile en l'entravant dans le dessein qu'on lui supposait.
+
+Arrivé à Gand, j'allai voir d'abord les hommes que je connaissais et
+dont les vues répondaient aux miennes, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot,
+de Lally-Tolendal, Mounier. Je les trouvai très-fidèles à la cause
+constitutionnelle, mais tristes comme des exilés et inquiets comme
+des conseillers sans repos dans l'exil, car ils avaient à lutter
+incessamment contre les passions et les desseins, odieux ou ridicules,
+de l'esprit de réaction. Les mêmes faits fournissent aux partis divers
+les arguments et les conclusions les plus contraires: la catastrophe qui
+rattachait plus étroitement les uns aux principes et à la politique de
+la Charte était, pour les autres, la condamnation de la Charte et la
+démonstration que le retour à l'ancien régime pouvait seul sauver la
+monarchie. Ce n'est pas la peine de répéter les détails que me donnèrent
+mes amis sur les conseils contre-révolutionnaires et absolutistes qui
+assiégeaient le Roi; c'est dans l'oisiveté du malheur que les hommes
+se livrent à tous leurs rêves, et l'impuissance passionnée engendre
+la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison à ses conseillers
+constitutionnels; le _Rapport sur l'état de la France_ que, peu de jours
+avant mon arrivée, lui avait présenté M. de Chateaubriand au nom de tout
+le Conseil, et qui venait d'être publié dans le _Moniteur de Gand_,
+était une éloquente exposition de la politique libérale qu'acceptait la
+royauté. Mais le parti ainsi désavoué ne renonçait point; il entourait
+le Roi qu'il ne parvenait pas à dominer; il avait, dans la famille et
+dans l'intimité royale, les plus fortes racines; M. le comte d'Artois en
+était le chef public et M. de Blacas le discret, mais constant allié. Il
+y avait là une victoire aussi difficile que nécessaire à remporter.
+
+Je priai le duc de Duras de demander pour moi, au Roi, une audience
+particulière. Le Roi me reçut le lendemain, 1er juin, et me garda plus
+d'une heure. Je n'ai nul goût pour l'étalage minutieux et arrangé de
+semblables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de mes impressions,
+que ce qui, aujourd'hui encore, vaut la peine d'être rappelé.
+
+Deux choses en sont restées fortement empreintes dans ma mémoire,
+l'impotence et la dignité du Roi: il y avait dans l'attitude et le
+regard de ce vieillard immobile et comme cloué sur son fauteuil
+une sérénité hautaine, et, au milieu de sa faiblesse une confiance
+tranquille dans la force de son nom et de son droit, dont je fus frappé
+et touché. Ce que j'avais à lui dire devait lui déplaire; par respect,
+non par calcul, je commençai par ce qui lui était agréable; je lui
+parlai du sentiment royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus
+vivement dans Paris; je lui racontai quelques anecdotes, quelques
+couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il s'en amusa; il se
+plaisait aux récits gais, comme il arrive aux hommes qui ne peuvent
+guère se fournir eux-mêmes de gaieté. Je lui dis que l'espérance de son
+retour était générale:--«Mais ce qu'il y a de fâcheux. Sire, c'est qu'en
+croyant au rétablissement de la monarchie, on n'a pas confiance dans sa
+durée.--Pourquoi donc? Quand le grand artisan de révolution n'y sera
+plus, la monarchie durera; il est clair que si Bonaparte retourne à
+l'île d'Elbe, ce sera à recommencer; mais lui fini, les révolutions
+finiront aussi.--On ne s'en flatte guère, Sire; on craint autre chose
+encore que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement royal, son
+incertitude entre les anciennes et les nouvelles idées, les anciens et
+les nouveaux intérêts; on craint la désunion ou du moins l'incohérence
+de ses ministres.» Le Roi ne me répondait pas; j'insistai, je nommai M.
+de Blacas; je dis que j'étais expressément chargé, par des hommes que
+le Roi connaissait bien comme d'anciens, fidèles et intelligents
+serviteurs, de lui représenter la méfiance qui s'attachait à ce nom et
+le mal qui en résultait pour lui-même:--«Je tiendrai tout ce que j'ai
+promis dans la Charte; les noms n'y font rien; qu'importe à la France
+quels amis je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte
+qui ne lui convienne? Parlez-moi de motifs d'inquiétude plus sérieux.»
+J'entrai dans quelques détails; je touchai à divers traits des menées et
+des menaces des partis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi,
+de leurs alarmes, des violences même dont, sur quelques points, ils
+avaient déjà été l'objet:--«Ceci est très-mauvais; je ferai ce qu'il
+faudra pour l'empêcher; mais je ne peux pas tout empêcher; je ne peux
+pas être à la fois un roi libéral et un roi absolu.» Il me questionna
+sur quelques faits récents, sur quelques hommes du régime impérial: «Il
+y en a deux, Sire, M*** et M***, qui, sachant que je me rendais auprès
+du Roi, m'ont fait demander de lui prononcer leur nom et de l'assurer
+de leurs sentiments?--Pour M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je
+sais ce qu'il vaut. Quant à M***, il est de ceux dont je ne dois ni ne
+veux entendre parler.» Je m'en tins là. Je n'ignorais pas que le Roi
+était dès lors en relation avec Fouché, l'un des pires entre les
+régicides; mais je fus peu surpris que des relations secrètes et amenées
+par un intérêt pressant ne l'empêchassent pas de maintenir tout haut et
+en thèse générale une ligne de conduite fort naturelle. Il était, à coup
+sûr, loin de prévoir à quel dégoût sa relation avec le due d'Otrante le
+réduirait. Il me congédia avec quelques paroles banales de satisfaction
+bienveillante, me laissant l'impression d'un esprit sensé et libre,
+dignement superficiel, fin avec les personnes et soigneux des
+apparences, peu préoccupé et assez peu intelligent du fond des choses,
+et presque également incapable des fautes qui perdent et des succès qui
+fondent l'avenir des races royales.
+
+Je fis une visite à M. de Blacas. Il avait témoigné, à mon sujet,
+quelque humeur: «Que vient faire ici ce jeune homme? avait-il dit au
+baron d'Eckstein, commissaire général de police du Roi des Pays-Bas à
+Gand; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès du Roi.»
+Il connaissait très-bien et ma mission et mes amis. Il ne m'en reçut
+pas moins avec une politesse parfaite, et j'ajoute avec une honorable
+franchise, me demandant ce qu'on disait de lui à Paris et pourquoi on
+lui en voulait tant. Il me parla même de ses mauvais rapports avec
+l'abbé de Montesquiou, se plaignant des vivacités et des boutades qui
+les avaient brouillés, au détriment du service du Roi. Je lui rendis
+franchise pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de notre
+entretien, fut digne avec un peu de roideur, marquant plus de surprise
+que d'irritation. Je trouve, dans quelques notes écrites en sortant de
+chez lui, cette phrase: «Je serais bien trompé si la plupart de ses
+torts ne tenaient pas à la médiocrité de son esprit.»
+
+La situation de M. de Chateaubriand à Gand était singulière. Membre du
+Conseil du Roi, il en exposait brillamment la politique dans les pièces
+officielles et la défendait dans le _Moniteur de Gand_ avec le même
+éclat. Il n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout le monde,
+et personne ne comptait beaucoup avec lui. A mon avis, et soit alors,
+soit plus tard, ni le Roi, ni les divers cabinets n'ont bien compris la
+nature de M. de Chateaubriand, ni apprécié assez haut son concours ou
+son hostilité. Il était, j'en conviens, un allié incommode, car il
+prétendait à tout et se blessait de tout; au niveau des plus rares
+esprits et des plus beaux génies, c'était sa chimère de se croire aussi
+l'égal des plus grands maîtres dans l'art de gouverner, et d'avoir le
+coeur plein d'amertume quand on ne le prenait pas pour le rival de
+Napoléon aussi bien que de Milton. Les hommes sérieux ne se prêtaient
+pas à cette complaisance idolâtre; mais ils oubliaient trop ce que
+valait, comme ami ou comme ennemi, celui à qui ils la refusaient; on eût
+pu trouver, dans les hommages à son génie et dans les satisfactions de
+sa vanité, de quoi endormir les rêves de son orgueil; et s'il n'y avait
+pas moyen de le satisfaire, il fallait, en tout cas, par prudence comme
+par reconnaissance, non-seulement le ménager, mais le combler. Il était
+de ceux envers qui l'ingratitude est périlleuse autant qu'injuste, car
+ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Il
+vivait à Gand dans une grande intimité avec M. Bertin, et s'assurait dès
+lors, sur le _Journal des Débats,_ cet empire dont il devait faire plus
+tard un si puissant usage. Malgré la bienveillance de nos premiers
+rapports, j'étais déjà alors assez froidement avec lui; il avait été
+mécontent en 1814, et parlait mal de l'abbé de Montesquiou et de ses
+amis. Je n'en fus pas moins surpris et choqué, comme d'une injustice et
+d'une faute, du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant de
+lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et sur un pied plus
+amical.
+
+C'était au milieu de ces discussions non-seulement de principes et de
+partis, mais d'amours-propres et de coteries que nous attendions, hors
+de France et ne sachant que faire de notre temps comme de notre âme,
+l'issue de la lutte engagée entre Napoléon et l'Europe. Situation
+profondément douloureuse, que j'acceptais pour servir la cause que je
+croyais et n'ai pas cessé de croire bonne, mais dont je ressentais, à
+chaque heure du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrêterai pas à les
+décrire; rien ne m'est plus antipathique que d'étaler mon propre coeur,
+surtout quand je sais que beaucoup de ceux qui m'entendront ne voudront
+ou ne sauront ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux
+hommes de leurs méprises ni de leurs invectives; c'est la condition de
+la vie publique; mais je ne me tiens point pour obligé d'entrer dans de
+vaines controverses sur moi-même, et je sais attendre la justice sans la
+demander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme à notre immobile
+anxiété. Le Roi quitta Gand le 22 juin, pressé par ses plus sûrs amis et
+par son propre jugement de ne pas perdre une minute pour aller se
+placer entre la France perplexe et l'invasion étrangère. J'en partis le
+lendemain avec M. Mounier, et le même soir nous rejoignîmes le Roi à
+Mons, où il s'était arrêté.
+
+Là éclata, en présence de nouveaux acteurs et avec des complications qui
+restent encore obscures, le dénoûment que j'étais venu provoquer, la
+chute de M. de Blacas. Je n'ai garde de discuter les récits très-divers
+qu'en ont donnés plusieurs des intéressés ou des témoins; je reproduirai
+simplement ce que j'en ai vu moi-même, sur les lieux, comme je le
+retrouve dans une lettre écrite à Cambrai six jours après[10], pour la
+personne à qui, même dans l'absence de toute communication immédiate, je
+me donnais le plaisir de tout raconter: «Comme nous entrions à Mons, M.
+Mounier et moi, on nous a dit que M. de Blacas était congédié et s'en
+allait ambassadeur à Naples; mais notre surprise a été grande quand nous
+avons su que M. de Talleyrand, venu naguère de Vienne à Bruxelles pour
+être à portée des événements, et arrivé à Mons peu d'heures après le
+Roi, avait en même temps donné sa démission, que le Roi, en la refusant,
+avait froidement accueilli M. de Talleyrand lui-même, et que celui-ci
+repartait pour Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de
+partir pour Cateau-Cambresis, quartier général, en ce moment, de l'armée
+anglaise. Nous ne comprenions absolument rien à des incidents si
+contradictoires, et notre inquiétude égalait notre surprise. Nous avons
+couru de tous côtés; nous avons vu tout le monde, ceux de nos amis qui
+nous avaient devancés à Mons et les ministres étrangers qui avaient
+suivi le Roi, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Chateaubriand, Pozzo
+di Borgo, de Vincent; et à travers les demi-confidences, les colères
+contenues, les sourires moqueurs, les regrets sincères, nous avons fini
+par comprendre, ou à peu près. La petite cour de M. le comte d'Artois,
+sachant que M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser
+et que le duc de Wellington l'engageait au contraire à s'avancer
+rapidement en France, n'avait rien imaginé de mieux que de chasser à
+la fois M. de Blacas et M. de Talleyrand, et d'enlever le Roi à ses
+conseillers constitutionnels comme à son favori en le faisant partir
+brusquement pour le quartier général de l'armée anglaise, entouré des
+seuls partisans de _Monsieur_ dont on espérait faire ses ministres.
+L'irritation était grande chez nos amis et le blâme vif chez les
+étrangers; ces derniers demandaient en qui ils pourraient avoir
+confiance pour la question française et avec qui ils en traiteraient
+dans une telle crise. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec un grand
+renom d'habileté et de succès; il était, aux yeux de l'Europe, le
+représentant du Roi et de la France; le ministre d'Autriche venait de
+lui dire à Bruxelles: «J'ai ordre de vous consulter en toute occasion
+et de me diriger surtout d'après vos conseils.» Lui-même témoignait
+hautement son humeur et repoussait vivement ceux qui l'engageaient à
+rejoindre le Roi. Après six heures d'entretiens un peu confus, il fut
+convenu que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait le duc de
+Wellington à faire lui-même une démarche pour mettre fin à cette étrange
+brouillerie, et que MM. de Jaucourt, Louis et Beugnot iraient en même
+temps dire au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder sa
+confiance ayant des idées et des projets diamétralement contraires aux
+leurs, ils ne pouvaient plus le servir utilement et lui demandaient la
+permission de se retirer. Probablement des réflexions ou des démarches
+conformes à ces résolutions avaient déjà été faites au Cateau, car le
+25 au matin, en même temps que nous apprenions les événements de Paris,
+l'abdication de Napoléon et l'envoi de commissaires aux souverains
+alliés, est arrivée à Mons une lettre du duc de Wellington à M. de
+Talleyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: «Je regrette
+beaucoup que vous n'ayez pas accompagné ici le Roi; c'est moi qui l'ai
+vivement engagé à entrer en France en même temps que nous. Si j'avais
+pu vous dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, je ne
+doute pas que vous n'eussiez donné au Roi le même conseil. J'espère que
+vous viendrez les entendre.» M. de Talleyrand s'est décidé sur-le-champ
+à partir, et nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. Il
+était temps; déjà une proclamation datée du Cateau, et rédigée, dit-on,
+par M. Dambray, donnait à la rentrée du Roi une couleur qui ne convient
+nullement. Nous nous sommes hâtés d'en préparer une autre dont M.
+Beugnot est le principal auteur, et qui contient les pronostics d'une
+bonne politique. Le Roi l'a signée sans difficulté. Elle a paru hier, à
+la grande satisfaction du public de Cambrai. J'espère qu'elle produira
+partout le même effet.»
+
+[Note 10: Le 29 juin 1815.]
+
+On pouvait en effet espérer et se croire au terme de la grande crise qui
+avait bouleversé la France comme de la petite crise qui venait d'agiter
+les entours de la royauté. De toutes parts les choses semblaient se
+précipiter vers la même issue. Le Roi était en France; une politique
+modérée et nationale prévalait dans ses conseils et animait ses paroles;
+le sentiment royaliste éclatait partout sur son passage, non-seulement
+dans son ancien parti, mais dans les masses; toutes les mains
+s'élevaient vers lui comme vers la planche de salut dans le naufrage.
+Les peuples s'inquiètent peu d'être conséquents; j'ai vu, à cette
+époque, dans les départements du Nord, la même popularité entourer le
+Roi exilé et l'armée vaincue. A Paris, Napoléon avait abdiqué, et
+malgré des alternatives peu dignes d'abattement ou d'élan fébrile, de
+résignation ou de bouillonnement, il était évidemment hors d'état de
+rengager la lutte. La Chambre des représentants qui, dès son début,
+s'était montrée peu favorable au régime impérial et ennemie des excès
+révolutionnaires, semblait surtout préoccupée du désir de traverser
+un défilé périlleux en évitant toute violence et tout engagement
+irrévocable. Les passions populaires grondaient quelquefois, mais se
+laissaient aisément contenir, ou s'arrêtaient d'elles-mêmes, comme
+déshabituées de l'action et de la domination. L'armée, dont les corps
+errants venaient successivement se rallier autour de Paris, était en
+proie à une effervescence patriotique, et se fût précipitée, et la
+France avec elle, dans l'abîme, pour prouver son dévouement et venger
+son injure: mais parmi ses anciens et plus illustres chefs, les uns,
+comme Gouvion Saint-Cyr, Macdonald et Oudinot, s'étaient refusés à
+servir Napoléon et soutenaient ouvertement la cause du Roi; les autres,
+comme Ney, Davout, Soult, Masséna, protestaient avec une rude franchise
+contre des illusions funestes, donnaient leur vieux courage pour
+passe-port à de tristes vérités ou à de sages conseils, et réprimaient,
+aux dépens de leur renom de parti, les entraînements militaires ou les
+désordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot, avec un ascendant
+que méritait leur vertu, maintenaient la discipline dans l'armée au
+milieu des douleurs de la retraite sur la Loire, et déterminaient son
+obéissance aux ordres d'un pouvoir civil détesté. Il y avait, après
+tant de fautes et de malheurs, et à travers toutes les différences de
+situation et d'opinion, un concert spontané et un effort général pour
+éviter à la France les fautes irréparables et les malheurs suprêmes.
+
+Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et même quand elles
+veulent être prudentes, l'esprit politique manque aux nations qui ne
+sont pas exercées à faire elles-mêmes leurs affaires et leur destinée.
+Dans le déplorable état où l'entreprise d'un égoïsme héroïque et
+chimérique avait jeté la France, il n'y avait évidemment qu'une conduite
+à tenir: reconnaître Louis XVIII, prendre acte de ses dispositions
+libérales et se concerter avec lui pour traiter avec les étrangers. Il
+le fallait, car aux yeux de la plus vulgaire prévoyance, le retour de la
+maison de Bourbon était inévitable et comme un fait accompli. C'était
+un devoir dans l'intérêt de la paix et pour se donner les meilleures
+chances d'atténuer les maux de l'invasion, car Louis XVIII pouvait seul
+les repousser avec quelque autorité. Des chances favorables s'ouvraient,
+par cette voie, à la liberté, car la raison disait et l'expérience
+a démontré qu'après ce qui s'est passé en France depuis 1789, le
+despotisme est impossible aux princes de la maison de Bourbon; une
+insurmontable nécessité leur impose les transactions et les ménagements;
+et s'ils tentent de pousser les choses à l'extrême, la force leur manque
+pour réussir. Accepter sans hésitation ni délai la seconde Restauration
+et placer soi-même le Roi entre la France et l'Europe, c'était donc ce
+que commandaient clairement le patriotisme et le bon sens.
+
+Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on laissa faire tout
+ce qu'il fallait pour que la Restauration parût l'oeuvre de la force
+étrangère seule, et pour faire subir à la France, après sa défaite
+militaire, une défaite politique et diplomatique. Ce n'est pas
+d'indépendance envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie,
+c'est d'intelligence et de résolution que la Chambre des Cent-Jours a
+manqué; elle ne se prêta ni au despotisme impérial, ni aux violences
+révolutionnaires; elle ne fut l'instrument d'aucun des partis extrêmes;
+elle s'appliqua honnêtement à retenir la France sur le bord des abîmes
+où ils auraient voulu la pousser; mais elle ne sut faire que de la
+politique négative; elle louvoya timidement devant le port au lieu d'y
+entrer résolument, fermant les yeux quand elle touchait à la passe,
+subissant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveuglements
+et les entêtements des ennemis, anciens ou nouveaux, du Roi qui
+s'approchait, et se donnant même quelquefois, par faiblesse encore,
+l'air de vouloir des combinaisons qu'au fond elle s'efforçait d'éluder,
+tantôt Napoléon II, tantôt le prince quelconque qu'il plairait au peuple
+souverain de choisir.
+
+Ce fut à ces hésitations, à ces tâtonnements stériles du seul pouvoir
+public alors debout qu'un des hommes les plus tristement célèbres des
+plus mauvais temps de la révolution, Fouché, dut son importance et son
+succès éphémères. Quand les honnêtes gens ne savent pas comprendre et
+accomplir les desseins de la Providence, les malhonnêtes gens s'en
+chargent; sous le coup de la nécessité et au milieu de l'impuissance
+générale, il se rencontre toujours des esprits corrompus, sagaces et
+hardis, qui démêlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, et
+se font les instruments d'un triomphe qui ne leur appartient pas
+naturellement, mais dont ils réussissent à se donner les airs pour s'en
+approprier les fruits. Le due d'Otrante fut, dans les Cent-Jours, cet
+homme-là: révolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se faire
+sacrer, sous ce double caractère, par l'ancienne royauté française,
+il déploya, à la poursuite de son but, tout le savoir-faire et toute
+l'audace d'un roué plus prévoyant et plus sensé que ses pareils.
+Peut-être aussi, car la justice doit avoir ses scrupules, même envers
+les hommes qui n'en ont point, peut-être le désir d'épargner à son pays
+des violences et des souffrances inutiles ne fut-il pas étranger à
+cette série de trahisons et de voltes-faces imperturbables à l'aide
+desquelles, trompant et jouant tour à tour Napoléon, La Fayette et
+Carnot, l'Empire, la République et la Convention régicide, Fouché gagna
+le temps dont il avait besoin pour s'ouvrir à lui-même les portes du
+cabinet du Roi en ouvrant au Roi celles de Paris.
+
+Louis XVIII fit quelque résistance; Malgré ce qu'il m'avait dit à Gand,
+à propos des régicides, je doute qu'il ait fortement résisté. Sa dignité
+n'était pas toujours soutenue par une conviction forte ou par un
+sentiment énergique, et elle pouvait quelquefois céder devant
+la nécessité. Il avait, pour garants de la nécessité dans cette
+circonstance, les deux autorités les plus propres à influer sur sa
+décision et à couvrir son honneur, le due de Wellington et M. le comte
+d'Artois: tous deux le pressaient d'accepter Fouché pour ministre;
+Wellington, pour assurer au Roi un retour facile, et aussi pour
+rester lui-même, et l'Angleterre avec lui, le principal auteur de là
+Restauration en mettant promptement fin à la guerre devant Paris, où
+il craignait de se voir compromis dans les emportements haineux des
+Prussiens; le comte d'Artois, par légèreté impatiente, toujours prêt à
+promettre et à accorder, et engagé d'avance par son plus actif affidé,
+M. de Vitrolles, dans les lacs que Fouché avait tendus de toutes parts
+aux royalistes. Je ne crois point à la nécessité dont ils assiégèrent
+le Roi. Fouché ne disposait point de Paris. L'armée s'en éloignait.
+Les fédérés y étaient plus bruyants que puissants. La Chambre des
+représentants se consolait, en discutant une constitution, de n'avoir
+pas su ni osé faire un gouvernement. Personne n'était en état ni en
+humeur d'arrêter longtemps le flot qui ramenait le Roi. Un peu moins
+d'empressement et un peu plus de fermeté d'esprit lui auraient épargné
+une triste honte. Il suffisait d'attendre quelques jours en acceptant
+le risque, non de résolutions ou de violences funestes, mais de quelque
+prolongation de désordres et d'alarmes. La nécessité pèse sur les
+peuples comme sur les rois; celle dont Fouché s'armait pour se faire
+ministre de Louis XVIII était en grande partie factice et évidemment
+passagère; celle qui ramenait Louis XVIII aux Tuileries était naturelle
+et de jour en jour plus pressante. Il n'avait nul besoin de recevoir le
+duc d'Otrante dans son cabinet, à Arnouville; il pouvait s'y tenir en
+repos; on serait bientôt venu l'y chercher. J'en pensai ainsi au moment
+même, après avoir passé deux jours dans Paris où j'étais rentré le 3
+juillet, pendant que les manoeuvres de Fouché suivaient leur cours. Tout
+ce que j'ai vu et appris depuis m'a confirmé dans cette conviction.
+
+
+
+ CHAPITRE IV.
+
+LA CHAMBRE DE 1815.
+
+Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet du duc de
+Richelieu.--Mes relations comme secrétaire général du ministère de la
+justice, avec M. de Marbois, garde des sceaux.--Arrivée et physionomie
+de la Chambre des députés.--Intentions et attitude de l'ancien
+parti royaliste.--Formation et composition d'un nouveau parti
+royaliste.--Lutte des classes sous le manteau des partis.--Lois
+d'exception.--Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du
+gouvernement et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports
+de l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres.
+--Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--Le duc de
+Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal Ney.--Polémique entre
+M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la session.--Modifications dans le
+cabinet.--M. Laîné, ministre de l'intérieur.--Je quitte le ministère de
+la justice et j'entre comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le
+cabinet s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.
+--Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de M. de
+Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des députés.--Travail
+de M. Decazes pour en amener la dissolution.--Le Roi s'y
+décide.--Ordonnance du 5 septembre 1816.
+
+(1815-1816.)
+
+Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, et ni Fouché, ni M. de
+Talleyrand n'étaient plus ministres. Ils étaient tombés, non sous le
+coup de quelque événement nouveau et imprévu, mais par le vice de leur
+situation personnelle et par leur inaptitude au rôle qu'ils avaient
+entrepris de jouer.
+
+M. de Talleyrand avait fait à Vienne une grande chose; par le traité
+d'alliance qu'il avait conclu le 3 janvier 1815 entre la France,
+l'Angleterre et l'Autriche, il avait mis fin à la coalition formée
+contre nous en 1813, et coupé l'Europe en deux au profit de la France.
+Mais l'événement du 20 mars avait détruit son oeuvre; la coalition
+européenne s'était reformée contre Napoléon et contre la France, qui se
+faisait ou se laissait faire l'instrument de Napoléon. Et il n'y avait
+plus aucune chance de rompre ce redoutable faisceau; un même sentiment
+d'inquiétude et de méfiance à notre égard, un même dessein de ferme et
+durable union animaient les souverains et les peuples. Ils avaient réglé
+en toute hâte à Vienne les questions qui menaçaient de les diviser; et,
+dans cette intimité retrempée contre nous, l'empereur Alexandre était
+rentré particulièrement irrité contre la maison de Bourbon et M. de
+Talleyrand, qui avaient voulu lui enlever ses alliés. La seconde
+restauration d'ailleurs n'était point, comme la première, son oeuvre
+et sa gloire personnelle; c'était surtout à l'Angleterre et au duc
+de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par amour-propre comme par
+politique, l'empereur Alexandre arrivait, le 10 juillet 1815, à Paris,
+froid et plein d'humeur envers le Roi et ses conseillers.
+
+La France et le Roi avaient pourtant un pressant besoin du bon vouloir
+de l'empereur Alexandre. Ils étaient en présence des rancunes et des
+ambitions passionnées de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la carte
+de notre territoire, moins les provinces qu'ils voulaient nous enlever.
+Ses généraux minaient, pour les faire sauter, les monuments qui
+rappelaient leurs défaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII
+résistait dignement à ces brutalités étrangères; il menaçait de faire
+porter son fauteuil sur le pont d'Iéna, et disait tout haut au duc de
+Wellington: «Croyez-vous, mylord, que votre gouvernement consente à me
+recevoir si je lui demande de nouveau asile?» Wellington entravait
+de son mieux les emportements de Blücher et lui adressait des
+représentations pressantes, bien que très-mesurées. Mais ni la dignité
+du Roi, ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suffisaient contre
+les passions et les prétentions allemandes; l'empereur Alexandre pouvait
+seul les contenir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des
+satisfactions personnelles; en formant son cabinet, il fit nommer le
+duc de Richelieu, encore absent, ministre de la maison du Roi, et le
+ministère de l'intérieur fut tenu en réserve pour Pozzo di Borgo, qui
+eût volontiers échangé le service officiel de la Russie pour une part
+dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand croyait aisément à
+la puissance des tentations. Mais elles échouèrent cette fois; le duc de
+Richelieu refusa, probablement de concert avec le Roi lui-même;
+Pozzo n'obtint pas, ou n'osa peut-être pas demander à son maître
+l'autorisation de redevenir Français. Je le voyais souvent, et cet
+esprit à la fois vif et profond, hardi et inquiet, sentait sa situation
+douteuse, et cachait mal ses perplexités. L'empereur Alexandre persista
+dans sa froide réserve, laissant M. de Talleyrand faible et embarrassé
+dans cette arène des négociations, théâtre ordinaire de ses succès.
+
+La faiblesse de Fouché était autre et tenait à d'autres causes. Non que
+les souverains étrangers et leurs ministres fussent plus bienveillants
+pour lui que pour M. de Talleyrand; son entrée dans le Conseil du Roi
+avait été, pour l'Europe monarchique, un grand scandale; le duc de
+Wellington seul persistait encore à le soutenir; mais personne, parmi
+les étrangers, ne l'attaquait et ne se croyait intéressé à sa chute.
+C'était au dedans que se formait contre lui l'orage. Avec une
+présomption étrangement frivole, il s'était promis de livrer la
+Révolution au Roi et le Roi à la Révolution, se fiant sur sa prestesse
+et sa hardiesse pour passer et repasser d'un camp dans l'autre, et les
+dominer l'un par l'autre en les trahissant tour à tour. Les élections
+qui s'accomplissaient en ce moment dans toute la France donnèrent à son
+espérance un éclatant démenti; il eut beau répandre avec profusion les
+circulaires et les agents, il n'y exerça pas la moindre influence; les
+royalistes décidés prévalurent à peu près partout, presque sans combat.
+C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les grandes crises, les
+vaincus deviennent des morts. La Chambre de 1815 n'apparaissait encore
+que dans le lointain, et déjà le duc d'Otrante chancelait, comme frappé
+de la foudre, à côté de M. Talleyrand ébranlé.
+
+Dans ce péril divers et inégal, mais pressant pour tous deux, l'attitude
+et la conduite de ces deux hommes furent très-différentes. M. de
+Talleyrand se fit le patron de la monarchie constitutionnelle grandement
+organisée, comme elle l'était en Angleterre. Des modifications conformes
+aux voeux du parti libéral furent, les unes immédiatement accomplies,
+les autres promises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer dans
+la Chambre des députés. Quatorze articles relatifs à la constitution de
+cette Chambre furent soumis à la révision de la prochaine législature.
+La pairie devint héréditaire. La censure, à laquelle étaient assujettis
+les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression, fut abolie. Un
+grand Conseil privé associa aux délibérations du gouvernement, dans
+les grandes circonstances, les hommes considérables des divers partis.
+Aucune nécessité pratique, aucune forte opinion publique n'imposait à la
+royauté restaurée ces importantes réformes; mais le cabinet voulait se
+montrer favorable au large développement des institutions libres, et
+donner satisfaction au parti, je devrais peut-être dire à la coterie des
+esprits éclairés et impatients.
+
+Les préoccupations et les mesures de Fouché étaient plus personnelles.
+Violemment menacé par la réaction royaliste, il essaya d'abord, de
+l'apaiser en lui jetant quelque pâture; il consentit à se faire
+l'instrument de la proscription des hommes naguère ses agents, ses
+confidents, ses complices, ses collègues, ses amis. En même temps qu'il
+écrivait avec apparat des mémoires et des circulaires pour démontrer la
+nécessité de la clémence et de l'oubli, il présentait au Conseil du Roi
+une liste de cent dix noms à excepter de toute amnistie; et quand la
+discussion eut réduit ce nombre à dix-huit accusés devant les conseils
+de guerre et à trente-huit exilés provisoires, il contre-signa sans
+hésiter l'ordonnance qui les frappait. Peu de jours après, et sur sa
+demande, une autre ordonnance révoqua toutes les autorisations jusque-là
+accordées aux journaux, leur imposa la nécessité d'une autorisation
+nouvelle, et les soumit à la censure d'une commission dans laquelle
+plusieurs des principaux écrivains royalistes, entre autres MM. Auger et
+Fiévée, refusèrent de siéger sous son patronage. Peu importait au duc
+d'Otrante, en 1815 comme en 1793, la justice ou l'utilité nationale de
+ses actes; il était toujours prêt à se faire, n'importe à quel prix,
+le praticien de la nécessité. Mais quand il vit que ses rigueurs ne le
+couvraient pas, quand il sentit les vives approches du péril, il changea
+de tactique; le ministre de la réaction monarchique redevint le factieux
+révolutionnaire; il fit secrètement publier et répandre des _Rapports
+au Roi_ et des _Notes aux ministres étrangers_, destinés bien moins à
+éclairer les pouvoirs auxquels il les adressait qu'à lui préparer à
+lui-même des alliés et des armes contre le gouvernement et le parti dont
+il se voyait près d'être répudié. Il était de ceux qui essayent de se
+faire redouter en travaillant à nuire dès qu'ils ne sont plus admis à
+servir.
+
+Ni les réformes libérales de M. de Talleyrand, ni les menaces
+révolutionnaires du duc d'Otrante ne conjurèrent le péril qui les
+pressait. Malgré leur rare esprit et leur longue expérience, ils
+méconnaissaient l'un et l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant
+pas, ou ne voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes que
+les Cent-Jours devaient ranimer. L'élection d'une Chambre ardemment
+royaliste les surprit comme un phénomène inattendu; ils tombèrent tous
+deux à son approche, à peu de jours de distance l'un de l'autre, laissés
+pourtant, après leur chute commune, dans des situations très-diverses.
+M. de Talleyrand resta debout; le Roi et son nouveau cabinet le
+comblèrent des dons et des honneurs de cour; ses collègues dans sa
+courte administration, MM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, Gouvion
+Saint-Cyr reçurent des marques signalées de l'estime royale; ils
+sortaient de l'arène comme destinés à y rentrer. Acceptant la petite et
+lointaine mission de Dresde, Fouché s'empressa de partir et sortit de
+Paris sous un déguisement qu'il ne quitta qu'à la frontière, troublé par
+la crainte d'être vu dans sa patrie qu'il ne devait jamais revoir.
+
+Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, bien venu du Roi
+et même du parti que les élections faisaient prévaloir. C'était un
+ministère vraiment nouveau et royaliste. Son chef, rentré naguère en
+France, honoré de l'Europe, aimé de l'empereur Alexandre, était pour le
+roi Louis XVIII ce que le Roi lui-même était pour la France, le gage
+d'une meilleure paix. Deux de ses collègues, MM. Decazes et Dubouchage,
+n'avaient pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires
+publiques. Les quatre autres, MM. Barbé-Marbois, de Vaublanc, Corvetto
+et le due de Feltre, venaient de donner à la cause royale des preuves
+de leur attachement. Leur réunion inspirait au public, comme au parti
+triomphant, des espérances et point de défiance. Je connaissais beaucoup
+M. de Marbois; je l'avais souvent rencontré chez madame de Rumford et
+chez madame Suard; il appartenait à cette ancienne France généreusement
+libérale qui avait accepté et soutenu, avec une modération éclairée, les
+principes chers à la France nouvelle. Je conservai auprès de lui, dans
+des rapports de confiante amitié, le poste de secrétaire général du
+ministère de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des sceaux,
+m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de Talleyrand.
+
+Le nouveau ministère à peine installé, la Chambre des députés arriva et
+s'installa à son tour, bien plus nouvelle que lui. Elle était presque
+exclusivement royaliste. A peine quelques hommes des autres partis
+avaient trouvé place dans ses rangs. Ils y siégeaient péniblement,
+isolés et mal à l'aise, comme des étrangers ou des suspects; et quand
+ils essayaient de se produire et d'exprimer leurs sentiments, ils
+étaient brusquement repoussés dans l'impuissance et le silence. Le 23
+octobre 1815, dans le débat de la loi présentée par M. Decazes pour la
+suspension temporaire de la liberté individuelle, M. d'Argenson parla
+des bruits qui couraient sur des protestants massacrés dans le Midi; un
+violent tumulte s'éleva pour le démentir; il s'expliqua avec une réserve
+extrême: «Je n'ai point énoncé de faits, dit-il, je n'ai point établi
+d'allégations; j'ai dit que j'avais été frappé par des bruits incertains
+et contradictoires... C'est le vague même de ces bruits qui rend
+nécessaire un rapport du ministre sur l'état du royaume.» Non-seulement
+M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il demandait; non-seulement il ne put
+continuer à parler; il fut expressément rappelé à l'ordre pour avoir
+fait allusion à des faits malheureusement certains, mais qu'on voulait
+étouffer en étouffant sa voix.
+
+Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le parti royaliste se
+voyait le plus fort; tout en croyant son triomphe légitime, il en était
+un peu surpris et enivré, et il se livrait aux joies de la puissance
+avec un mélange d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme
+peu accoutumé à vaincre et peu sûr de la force qu'il s'empressait de
+déployer.
+
+Des mobiles très-divers jetèrent la Chambre de 1815 dans la réaction
+violente qui est restée son caractère historique. D'abord et surtout les
+passions du parti royaliste, ses bonnes et ses mauvaises passions, ses
+sentiments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour de l'ordre
+et la soif de la vengeance, l'orgueil du passé et la peur de l'avenir,
+l'intention de remettre en honneur le respect des choses saintes, des
+anciens attachements, de la foi jurée, et le plaisir d'opprimer ses
+vainqueurs. A l'emportement des passions se joignait le calcul des
+intérêts: pour la sûreté du parti, pour la fortune des personnes, les
+nouveaux dominateurs de la France avaient besoin de prendre partout
+possession des places et du pouvoir; c'était là le champ à exploiter, le
+territoire à occuper pour recueillir les fruits de la victoire. Venait
+enfin l'empire des idées, plus grand qu'on ne le croit communément, et
+souvent plus puissant, à leur insu, sur les hommes que leurs passions ou
+leurs intérêts. Après tant d'années de grands spectacles et de grands
+débats, les royalistes avaient, sur toutes les questions politiques et
+sociales, des vues systématiques à réaliser, des retours historiques à
+poursuivre, des besoins d'esprit à satisfaire. Ils se hâtaient de mettre
+la main à l'oeuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre dans leur
+patrie, moralement comme matériellement, par la pensée comme en fait,
+l'ascendant qui leur avait depuis si longtemps échappé.
+
+Comme il arrive dans les grandes crises des sociétés humaines, ces
+principes divers de la réaction de 1815 avaient chacun, dans les rangs
+royalistes, leur représentant spécial et particulièrement efficace. Le
+parti avait son champion agresseur, son politique, et son philosophe. M.
+de la Bourdonnaye marchait à la tête de ses passions, M. de Villèle de
+ses intérêts, M. de Bonald de ses idées. Trois hommes très-propres
+à leur rôle, car ils excellaient, l'un dans la polémique fougueuse,
+l'autre dans la tactique prudente et patiente, le troisième dans
+l'exposition spécieuse et subtile avec élévation. Et tous trois, bien
+qu'aucune ancienne intimité ne les unît, mettaient avec persévérance, au
+service de la cause commune, leurs talents et leurs procédés si divers.
+
+Quelle était, au fond, cette cause? Quel but se proposaient en réalité
+les chefs de ce parti qui se croyait si près du succès? S'ils avaient
+voulu parler sincèrement, ils auraient été eux-mêmes bien embarrassés
+de répondre. On a beaucoup dit, et beaucoup de gens ont cru, et
+probablement bien des royalistes se figuraient, en 1815, qu'ils
+travaillaient à abolir la Charte et à rétablir l'ancien régime. Lieu
+commun d'une crédulité puérile; cri de guerre des ennemis, habiles ou
+aveugles, de la Restauration. Il n'y avait, dans la Chambre de 1815, au
+milieu de ses plus ardentes espérances, point de dessein si audacieux ni
+si arrêté. Ramené en vainqueur sur la scène, non par lui-même, mais par
+les fautes de ses adversaires et le cours des événements européens,
+l'ancien parti royaliste se promettait que les revers de la Révolution
+et de l'Empire lui vaudraient de grands avantages, surtout de grandes
+satisfactions; mais ce que, pour le gouvernement de la France, il ferait
+de sa victoire quand il serait décidément en possession du pouvoir, il
+ne le savait pas; ses vues étaient aussi incertaines et confuses que ses
+passions étaient violentes; c'était surtout la victoire qu'il voulait,
+pour l'orgueilleux plaisir de la victoire même, pour l'affermissement
+définitif de la Restauration, pour sa propre domination, au centre de
+l'État par le gouvernement, dans chaque localité par l'administration.
+
+Mais, dans de telles secousses sociales, les questions sont infiniment
+plus grandes que ne le savent les acteurs: les Cent-Jours firent à la
+France un mal bien plus grave encore que le mal du sang et des trésors
+qu'ils lui coûtèrent; ils rallumèrent la vieille querelle que l'Empire
+avait étouffée et que la Charte voulait éteindre, la querelle de
+l'ancienne France et de la France nouvelle, de l'émigration et de la
+révolution. Ce ne fut pas seulement entre des partis politiques, mais
+entre des classes rivales que la lutte recommença en 1815, comme elle
+avait éclaté en 1789.
+
+Mauvaise situation pour la fondation d'un gouvernement, surtout
+d'un gouvernement libre. Il y a un certain degré de fermentation et
+d'émulation, entre les citoyens et les partis, qui est la vie même du
+corps social et qui favorise son développement énergique et sain. Mais
+si la fermentation ne s'arrête pas aux questions de gouvernement et à la
+conduite des affaires publiques, si elle s'attaque aux fondements
+mêmes de la société, si au lieu de l'émulation entre les partis on a
+l'hostilité entre les classes, ce n'est plus le mouvement de la santé,
+c'est un mal destructeur qui entraîne les désordres les plus douloureux
+et qui peut aller jusqu'à la dissolution de l'État. La domination
+d'une classe sur les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou
+démocratique, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue des
+classes pour la domination, c'est l'état révolutionnaire, tantôt
+déclaré, tantôt imminent. Le monde a vu, par deux grands exemples, les
+résultats profondément divers que peut amener ce fait redoutable. La
+lutte des patriciens et des plébéiens tint, pendant des siècles, Rome
+dans de cruelles alternatives de tyrannie et de révolution qui n'avaient
+de distraction que la guerre. Tant que les uns et les autres eurent des
+vertus à dépenser dans cette lutte, la République y trouva, sinon
+la paix sociale, du moins là grandeur; mais, lorsque patriciens et
+plébéiens se furent épuisés et corrompus dans leurs dissensions sans
+parvenir à l'accord dans la liberté, la société romaine ne put échapper
+à la ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long déclin de
+l'Empire. L'Angleterre à offert à l'Europe moderne un autre spectacle.
+En Angleterre aussi, les classes aristocratiques et démocratiques ont
+longtemps lutté pour le pouvoir; mais par un heureux concours de fortune
+et de sagesse; elles sont parvenues à s'entendre et à s'unir pour
+l'exercer en commun; et l'Angleterre a trouvé dans cette entente
+politique des classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de
+leurs influences mutuelles, la paix intérieure avec la grandeur, la
+stabilité avec la liberté.
+
+J'espérais, du gouvernement institué par la Charte, un résultat analogue
+pour mon pays. On m'a quelquefois accusé de vouloir modeler la France
+à l'exemple de l'Angleterre: l'Angleterre, en 1815, ne me préoccupait
+nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de son
+histoire, aucune étude sérieuse. La France, ses destinées, sa
+civilisation, ses lois, sa littérature, ses grands hommes avaient seuls
+rempli ma pensée; je vivais au milieu d'une société toute française,
+plus fortement imprégnée peut-être qu'aucune autre des goûts et de
+l'esprit français. J'assistais précisément là à ce rapprochement, à
+ce mélange, à cet accord des classes et même des partis divers qui me
+paraissaient la condition de notre nouveau et libre régime. Des hommes
+de toute origine, de toute condition, de toute profession, presque de
+toute opinion, des grands seigneurs, des magistrats, des avocats, des
+ecclésiastiques, des lettrés, des gens du monde et des gens d'affaires,
+de l'ancien régime, de l'Assemblée constituante, de la Convention, de
+l'Empire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants, acceptant
+sans effort leurs différences de situation ou de vues, et disposés en
+apparence à s'entendre, aisément sur les affaires de leur pays. Étrange
+contraste de nos moeurs! Quand il s'agit uniquement des relations vouées
+aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a plus de classes, plus de
+luttes; les situations se rapprochent, les dissidences s'effacent; nous
+ne songeons tous qu'à jouir en commun de nos mérites et de nos agréments
+mutuels. Que les questions politiques et les intérêts positifs de la
+vie reviennent; qu'il s'agisse, non plus de se réunir pour se plaire ou
+s'amuser ensemble, mais de prendre chacun sa part dans les droits, les
+affaires, les honneurs, les avantages et les charges de la condition
+sociale; à l'instant, toutes les dissidences reparaissent; toutes les
+prétentions, tous les entêtements, toutes les susceptibilités, toutes
+les luttes recommencent; et cette société, qui avait paru si semblable
+et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divisée qu'elle l'ait
+jamais été.
+
+Cette triste incohérence de l'état apparent et de l'état réel de la
+société française se révéla tout à coup en 1815; la réaction provoquée
+par les Cent-Jours détruisit en un clin d'oeil le travail de
+pacification sociale poursuivi en France depuis seize ans, et fit
+brusquement éclater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de
+l'ancien régime contre toutes les oeuvres, bonnes ou mauvaises, de la
+révolution.
+
+Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, au début de la
+session, dans la Chambre de 1815, tomba dans une autre faute. Les
+classes aristocratiques en France, bien que généreusement dévouées, dans
+les périls publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de ne savoir
+faire cause commune ni avec la couronne, ni avec le peuple; elles ont
+frondé et bravé tour à tour le pouvoir royal et les libertés publiques.
+S'isolant dans des privilèges qui satisfaisaient leur vanité sans leur
+valoir une force réelle dans l'État, elles n'avaient pris, depuis trois
+siècles, ni auprès du prince, ni à la tête de la nation, la place qui
+semblait naturellement leur échoir. Après tout ce qu'elles avaient perdu
+et malgré tout ce qu'elles auraient dû apprendre à la révolution, elles
+se retrouvèrent en 1815, au moment où le pouvoir leur revenait, dans
+les mêmes dispositions indécises et alternatives. Dans les rapports des
+grands pouvoirs de l'État, dans les débats publics, dans l'usage qu'elle
+fit de ses propres droits, la Chambre de 1815 eut le mérite de pratiquer
+énergiquement le régime constitutionnel à peine sorti, en 1814, de
+sa torpeur sous l'Empire; mais elle ne sut garder, dans cette oeuvre
+nouvelle, ni équité, ni à-propos, ni mesure; elle voulut dominer à la
+fois le Roi et la France. Elle fut indépendante et fière, quelquefois
+libérale, souvent révolutionnaire dans ses procédés envers la couronne,
+en même temps qu'elle était violente et contre-révolutionnaire envers
+le pays. C'était trop entreprendre; il fallait choisir, et être ou
+monarchique ou populaire. La Chambre de 1815 ne fut ni l'un ni l'autre;
+elle se montra fortement imbue de l'esprit de l'ancien régime envenimé
+par les idées ou les exemples de l'esprit de révolution; mais l'esprit
+de gouvernement, plus nécessaire encore dans un régime libre que sous le
+pouvoir absolu, lui manqua complètement.
+
+Aussi vit-on se former promptement contre elle, et dans son propre sein,
+une opposition qui fut bientôt populaire et monarchique à la fois, car
+elle défendit à la fois, contre le parti dominant, la Couronne qu'il
+offensait témérairement et le pays qu'il inquiétait profondément. Et
+après quelques grandes luttes, soutenues des deux parts avec une énergie
+sincère, cette opposition, forte de l'appui de la royauté et de la
+sympathie publique, conquit fréquemment la majorité et devint le parti
+du gouvernement.
+
+Je ne siégeais pas alors dans la Chambre des députés. On m'a souvent
+attribué, dans le gouvernement de cette époque, une part plus grande que
+celle qui m'a réellement appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et
+je ne m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la
+responsabilité, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qu'ont
+fait les amis que j'ai choisis et approuvés. Le parti monarchique et
+constitutionnel qui se forma en 1815 devint aussitôt le mien. Je dirai
+sans hésiter ce que l'expérience m'a appris de nos fautes; je m'honore
+d'avoir constamment marché dans ses rangs.
+
+Ce parti se forma brusquement, spontanément, sans but prémédité, sans
+combinaisons antérieures et personnelles, sous le seul empire de la
+nécessité du moment, pour résister à un mal pressant, non pour
+faire prévaloir tel ou tel système, tel ou tel ensemble d'idées, de
+résolutions et de desseins. Soutenir la Restauration en combattant la
+réaction, ce fut d'abord toute sa politique. Rôle ingrat, même quand il
+est le plus salutaire; car on a beau combattre une réaction violente,
+quand on soutient en même temps le pouvoir dont le drapeau sert de
+manteau à la réaction, on n'empêche pas tout le mal qu'on voudrait
+empêcher, et on semble accepter celui qu'on ne réussit pas à empêcher.
+C'est une de ces injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les
+honnêtes gens qui agissent sérieusement doivent se résigner.
+
+Pas plus par sa composition que par ses desseins, le nouveau parti
+royaliste n'avait un caractère spécial et systématique. Il comptait
+parmi ses chefs naissants, comme dans ses plus modestes rangs, des
+hommes de toutes les origines, de toutes les situations, venus de tous
+les points de l'horizon social et politique. M. de Serre était un
+émigré, lieutenant dans l'armée de Condé; MM. Pasquier, Beugnot, Siméon,
+Barante, Sainte-Aulaire, des hommes considérables du régime impérial;
+MM. Royer-Collard et Camille Jordan des opposants à l'Empire. Un même
+jugement, un même sentiment sur les événements du jour et les chances du
+lendemain, sur les droits et les intérêts légitimes du pays et du trône,
+rapprochaient tout à coup ces hommes jusque-là étrangers les uns
+aux autres. Ils s'unissaient comme les habitants d'un même quartier
+accourent de toutes parts, et sans se connaître, sans s'être jamais vus,
+travaillent ensemble à éteindre un grand incendie.
+
+Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractérisait déjà le nouveau
+parti royaliste dans la lutte qui s'engageait. Inquiétées l'une et
+l'autre par les prétentions de l'ancien parti aristocratique, la royauté
+et la bourgeoisie française se rapprochaient pour se prêter un mutuel
+appui. Louis XVIII et la France nouvelle reprenaient ensemble la
+politique de leurs pères. Un peuple a beau renier son passé, il n'est
+pas en son pouvoir de l'anéantir ni de s'y soustraire absolument, et
+bientôt surviennent des situations, des nécessités qui le ramènent dans
+les voies où il a marché pendant des siècles.
+
+Choisi par la Chambre elle-même et par le Roi pour la présider, M.
+Laîné, en gardant, avec une dignité à la fois naturelle et un peu
+apprêtée, l'impartialité qui convenait à sa situation, partageait
+pourtant les sentiments de la minorité modérée, et la soutenait de
+son influence morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation du
+caractère, la gravité des moeurs, et, dans certains moments, l'effusion
+passionnée de l'âme, lui donnaient une autorité que son esprit et ses
+lumières n'auraient pas suffi à lui assurer.
+
+La Chambre siégeait à peine depuis quelques jours, et déjà par les
+conversations, par la formation de son bureau, par les projets
+d'initiative intérieure qui s'annonçaient, les députés commençaient à se
+reconnaître et à se classer, avec doute encore et confusion, comme, dans
+une troupe inopinément appelée, les soldats se rassemblent en désordre,
+cherchant leurs armes et leur drapeau. Le gouvernement, par ses
+propositions, amena bientôt les partis au grand jour et à la lutte. Ce
+fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures de circonstance que
+la session commença. Des quatre projets de loi qui portaient évidemment
+ce caractère, deux, la suspension de la liberté individuelle et
+l'établissement des cours prévôtales, étaient présentés comme des lois
+d'exception et purement temporaires; les deux autres, pour la répression
+des actes séditieux et pour l'amnistie, appartenaient à la législation
+définitive et permanente.
+
+On a si souvent et si tyranniquement abusé, parmi nous, des mesures de
+circonstance et des lois d'exception que, sur leur nom seul et leur
+physionomie, elles sont restées suspectes et odieuses; sentiment bien
+naturel après tant et de si cruelles épreuves. C'est pourtant là,
+surtout dans un régime libre, le moyen le moins dangereux, comme le plus
+efficace, de pourvoir à des nécessités impérieuses et passagères. Il
+vaut mieux suspendre, pour un temps limité et franchement, telle ou
+telle liberté spéciale que pervertir, à force d'aggravations et de
+subtilités, la législation permanente pour l'adapter aux besoins du
+jour. L'expérience de l'histoire confirme en ceci les pressentiments de
+la raison. Dans les pays où la liberté politique s'est enfin établie,
+comme en Angleterre, c'est précisément depuis qu'elle a triomphé avec
+éclat que la suspension temporaire de telle ou telle de ses garanties a
+été, dans les circonstances graves, adoptée comme moyen de gouvernement.
+Dans des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait à toujours,
+sous l'empire des périls du moment et pour s'en défendre, ces statuts
+rigoureux et artificieux où toutes les tyrannies ont trouvé des armes
+sans avoir à les forger elles-mêmes, et dont une civilisation plus
+avancée a eu tant de peine à se débarrasser.
+
+Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception atteignent leur
+but sans trop de danger, qu'en dehors de leurs dispositions et pendant
+leur durée il reste dans le pays assez de liberté générale et dans le
+pouvoir assez de responsabilité réelle pour que ces mesures soient
+contenues dans leurs limites et contrôlées dans leur exercice. Mais en
+dépit des colères et des aveuglements, des partis vaincus, il suffit
+de lire les débats des chambres de 1815 et les écrits du temps pour se
+convaincre qu'à cette époque la liberté était loin d'avoir péri tout
+entière; et l'histoire des ministres qui possédaient alors le pouvoir
+démontre invinciblement qu'ils n'avaient pas cessé de porter le poids
+d'une efficace responsabilité.
+
+Des deux lois temporaires présentées à la Chambre de 1815, la loi sur
+les cours prévôtales fut la moins contestée; deux hommes supérieurs,
+MM. Royer-Collard et Cuvier avaient consenti à en être, en qualité de
+commissaires du Roi, les défenseurs officiels, et, dans le débat, M.
+Cuvier prit effectivement la parole. Ce débat fut court; deux cent
+quatre-vingt-dix membres votèrent pour la loi; dix seulement la
+repoussèrent. On peut s'en étonner. C'était certainement, en principe,
+la dérogation la plus grave au droit commun, et la plus redoutable
+dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la plupart des
+garanties qu'offrent les juridictions ordinaires. Un article de la
+loi allait jusqu'à retirer au Roi le droit de grâce, en ordonnant
+l'exécution immédiate des condamnés, à moins que la cour prévôtale ne
+leur fit grâce elle-même en les recommandant à la clémence royale. L'un
+des plus chauds royalistes du côté droit, M. Hyde de Neuville, réclama
+vivement, mais en vain, contre une disposition si dure et si peu
+monarchique. Les deux passions les plus intraitables, la colère et la
+peur, emportaient la Chambre; elle avait le trône et sa propre cause à
+venger et à défendre; elle ne croyait pas pouvoir frapper trop fort ni
+trop vite, quand elle les voyait attaqués.
+
+A cette occasion, comme à d'autres, on a maltraité la mémoire de M.
+Cuvier; on l'a accusé d'ambition servile et de pusillanimité. C'est bien
+mal connaître la nature humaine et injurier bien légèrement un homme
+de génie. J'ai beaucoup vécu avec M. Cuvier; la fermeté d'âme et de
+conduite n'était pas sa qualité dominante; mais il n'était ni servile,
+ni dominé, contre sa conscience, par la peur. Il aimait l'ordre, un peu
+pour sa propre sécurité, bien plus encore dans l'intérêt de la justice,
+de la civilisation, du bien-être social, du progrès intellectuel. Il y
+avait, dans sa complaisance pour le pouvoir, plus de goût sincère que
+d'égoïsme: il était de ceux à qui l'expérience n'a pas laissé
+grande confiance dans la liberté, et que le souvenir de l'anarchie
+révolutionnaire rend aisément accessibles à des alarmes honnêtes et
+désintéressées. Dans les temps de perturbation sociale, beaucoup
+d'hommes de sens et de bien aiment mieux dériver vers la plage que
+courir le risque d'aller se briser sur les écueils où le courant les
+emporte.
+
+Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un an les garanties de
+la liberté individuelle, M. Royer-Collard, en appuyant le gouvernement,
+marqua l'indépendance de son caractère et la méfiance prévoyante
+du moraliste envers le pouvoir même que le politique avait à coeur
+d'affermir. Il demanda que le droit arbitraire de détention ne fût
+confié qu'à un petit nombre de fonctionnaires d'un ordre élevé, et que
+les plus élevés de tous, les ministres, en demeurassent, en tout cas,
+clairement responsables; mais ces amendements, qui auraient prévenu
+beaucoup d'abus sans désarmer le pouvoir, furent repoussés.
+L'inexpérience et la précipitation étaient générales; le cabinet et ses
+plus considérables partisans dans les Chambres se connaissaient à
+peine; ni les uns, ni les autres n'avaient encore appris à se concerter
+d'avance, à se mettre d'accord sur les limites comme sur le fond même
+des mesures, et à ne marcher qu'avec ensemble au combat.
+
+L'entente cependant, l'entente active et continue du gouvernement avec
+les royalistes modérés devenait chaque jour plus nécessaire, car la
+divergence des partis qui commençaient à se former et la gravité de
+leurs dissentiments se manifestaient plus fortement chaque jour. En
+proposant la loi destinée à réprimer les actes séditieux, M. de Marbois,
+esprit doux et libéral avec austérité, et fort peu au courant des
+passions qui fermentaient autour de lui, n'avait considéré ces actes que
+comme des délits, et les avait renvoyés devant les tribunaux de police
+correctionnelle, en n'y attachant que des peines d'emprisonnement. Mieux
+instruite des dispositions d'une partie de la Chambre, la commission
+chargée d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier fut le
+rapporteur, essaya de contenir les mécontents en leur donnant une
+certaine satisfaction; parmi les actes séditieux, elle distingua des
+crimes et des délits, renvoya les crimes devant les cours d'assises en
+leur appliquant la peine de la déportation, et ajouta, pour les délits,
+l'amende à l'emprisonnement. C'était encore trop peu pour les violents
+du parti. Ils réclamèrent la peine de mort, les travaux forcés, le
+séquestre des biens. Ces aggravations furent repoussées, et la Chambre,
+à une forte majorité, adopta le projet de loi amendé par la commission.
+A coup sûr, bien des membres du côté droit, qui n'avaient pas osé
+combattre les propositions de MM. Piet et de Salaberry, se félicitèrent
+de les voir échouer, et votèrent pour la loi. Que de fautes et de maux
+s'épargneraient les hommes s'ils avaient le courage d'agir comme ils
+pensent et de faire hautement ce qu'ils désirent!
+
+Tous ces débats n'étaient que le prélude de la grande lutte près de
+s'engager sur la plus grande des questions de circonstance dont
+la Chambre eût à s'occuper. C'est à regret que je me sers du mot
+_question_; l'amnistie n'en était plus une. En rentrant en France, par
+sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et pour les rois
+promettre une amnistie c'est la faire. Quel roi manquerait à la grâce
+qu'il aurait laissé entrevoir à un condamné? La parole royale n'est pas
+moins sacrée envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annonçant, le
+23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie «que les auteurs et les
+instigateurs de la trame qui avait renversé le trône,» le Roi avait
+annoncé aussi «que les deux Chambres les désigneraient à la vengeance
+des lois;» et lorsque un mois plus tard, le cabinet avait, sur le
+rapport du duc d'Otrante, arrêté les deux listes des personnes
+exceptées, l'ordonnance du 24 juillet avait encore déclaré que «les
+Chambres statueraient sur celles qui devraient ou sortir du royaume, ou
+être livrées à la poursuite des tribunaux.» Les Chambres étaient donc
+inévitablement saisies. L'amnistie était faite, et pourtant il restait
+encore une question; il fallait encore une loi.
+
+Quatre membres de la Chambre des députés s'empressèrent d'en prendre
+l'initiative; trois avec une grande violence, M. de La Bourdonnaye
+le plus violent des trois. Il avait de la force, de la verve, de
+l'indépendance, du tact politique comme homme de parti, et une dureté
+franche et passionnée qui devenait quelquefois éloquente. Son projet
+mettait, dit-on, onze cents personnes en jugement. Quoi qu'il en soit
+de ce calcul, les trois propositions étaient entachées de deux vices
+capitaux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars avait été
+le fruit d'une grande conspiration dont il fallait punir les auteurs
+comme ils auraient été punis en temps ordinaire et par le cours régulier
+des lois s'ils avaient échoué. Elles attribuaient aux Chambres le droit
+de désigner, par catégories générales et sans limite de nombre, les
+conspirateurs à punir, quoique le Roi, par son ordonnance du 24 juillet
+précédent, ne leur eût réservé que le droit de décider, parmi les
+trente-huit personnes nominativement et seules exceptées, lesquelles
+devraient sortir du royaume et lesquelles seraient traduites devant
+les tribunaux. Il y avait ainsi à la fois, dans ces projets, un acte
+d'accusation sous le nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs
+déjà exercés comme des limites déjà posées par la royauté.
+
+Le gouvernement du Roi ne se méprit point sur la portée de semblables
+résolutions, et maintint dignement ses droits, ses actes et ses
+promesses. Il se hâta de couper court à l'initiative de la Chambre; le
+projet de loi que présenta le 8 décembre 1815 le duc de Richelieu était
+une véritable amnistie, sans autre exception que celle des cinquante-six
+personnes portées sur les deux listes de l'ordonnance du 24 juillet et
+de la famille de l'empereur Napoléon. Une seule disposition, dont à coup
+sûr on n'avait pas prévu les fatales conséquences, se rencontrait en
+outre dans le projet: l'article 5 exceptait de l'amnistie les personnes
+contre lesquelles des poursuites auraient été dirigées ou des jugements
+seraient intervenus avant la promulgation de la loi. Déplorable réserve,
+également contraire au principe de la mesure et au but de ses auteurs.
+C'est le caractère et le mérite essentiel d'une amnistie de mettre un
+terme aux procès et aux châtiments, d'arrêter l'action judiciaire au nom
+de l'intérêt politique, et de rétablir le calme dans l'esprit public
+comme la sécurité dans les existences en faisant cesser les spectacles
+comme les périls sanglants. Le gouvernement du Roi avait déjà fait, par
+la première liste de l'ordonnance du 24 juillet, une exception qui lui
+donnait un lourd fardeau à porter; il avait renvoyé dix-huit généraux
+devant les conseils de guerre. Dix-huit grands procès politiques après
+l'amnistie proclamée! C'eût été beaucoup pour le pouvoir le plus fort.
+Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par l'article 5 du
+projet de loi, la perspective et la charge d'un nombre indéterminé de
+procès politiques inconnus qui devaient se débattre pendant un temps
+indéfini, on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu de
+quelles circonstances. Le mal de cette imprévoyance dura, en éclatant
+coup sur coup, pendant plus de deux ans. Ce fut l'application prolongée
+de cet article qui altéra l'efficacité et presque l'honneur de
+l'amnistie, et compromit le gouvernement royal dans cette réaction de
+1815 qui a laissé de si tristes souvenirs.
+
+Un membre du côté droit, qui en devait être bientôt le chef et qui
+n'avait pris jusque-là aucune part à ce débat, M. de Villèle pressentit
+seul le danger de l'article 5, et n'hésita pas à le combattre: «Cet
+article, dit-il, me paraît trop vague et trop étendu; l'exception à
+l'amnistie, après une rébellion comme celle qui a eu lieu dans notre
+pays, livre inévitablement à la rigueur des lois tous les individus
+exceptés. Or, il est d'une justice rigoureuse de n'excepter en pareil
+cas que les grands coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant
+aucune garantie que les individus atteints par l'article 5 méritent
+l'exception, je vote pour que cet article soit rejeté.» Pour le malheur
+du gouvernement, ce vote du chef de l'opposition demeura sans effet.
+
+Indépendamment de la question même, cette discussion eut un résultat
+grave; elle détermina la division de la Chambre en deux grands partis,
+le côté droit et le centre, l'un adversaire, l'autre allié du cabinet.
+Les dissentiments qui se manifestèrent à cette occasion étaient trop
+vifs et furent soutenus, de part et d'autre, avec trop d'éclat pour
+ne pas devenir la base d'une classification permanente. Le côté droit
+persista à vouloir plusieurs catégories d'exceptions à l'amnistie, des
+confiscations sous le nom d'indemnités pour préjudice causé à l'État, et
+le bannissement des régicides compromis dans les Cent-Jours. Le centre
+et le cabinet réunis combattirent fermement ces dispositions. M.
+Royer-Collard et M. de Serre, entre autres, déployèrent dans ce débat
+autant d'esprit politique que de sens moral et de gravité éloquente: «Ce
+n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires, dit M.
+Royer-Collard; l'art de gouverner les hommes est plus difficile et la
+gloire s'y acquiert à un plus haut prix. Nous aurons assez puni si nous
+sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le sommes pas.» M. de
+Serre s'attacha surtout à repousser les confiscations réclamées à titre
+d'indemnités: «Les révolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on, ils en
+feraient encore ainsi s'ils saisissaient la puissance. C'est précisément
+parce qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter leur odieux
+exemple, et cela par un sens torturé d'une expression qui n'est pas
+franche, par un artifice qui serait tout au plus digne du théâtre...
+Messieurs, notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur!» Les
+catégories et les indemnités furent définitivement rejetées. Au dernier
+moment, au milieu d'un silence à peu près universel, le bannissement
+des régicides resta seul écrit dans le projet de loi. De l'avis de ses
+ministres, le Roi ne crut pas devoir, pour obéir invinciblement au
+testament de Louis XVI, refuser sa sanction à l'amnistie et laisser en
+suspens cette question redoutable. Il y a des justices divines que les
+pouvoirs humains ne doivent pas prévenir, mais qu'ils ne sauraient
+repousser quand le cours des événements les fait éclater.
+
+Aux dissentiments sur les questions de circonstance s'ajoutaient chaque
+jour les dissentiments sur les questions de principe. Le gouvernement
+n'en éleva pas beaucoup lui-même. Un projet de loi électorale présenté
+par le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, fut le seul qui portât
+ce caractère. La discussion en fut longue et animée. Les hommes
+considérables des divers côtés de la Chambre, MM. de Villèle, de la
+Bourdonnaye, de Bonald, Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Beugnot,
+Laîné, s'y engagèrent vivement. Mais le projet ministériel était mal
+conçu, fondé sur des bases incohérentes, et donnait aux élections un
+caractère plus administratif que politique. Les principaux orateurs du
+centre le repoussèrent aussi bien qu'un contre-projet proposé par la
+commission, et que n'acceptait pas non plus le cabinet. Ce dernier
+travail prévalut pourtant, mais très-amendé et contesté jusqu'au bout.
+La Chambre des députés ne l'adopta qu'à une faible majorité; la Chambre
+des pairs le rejeta. Quoique les partis eussent clairement manifesté
+leurs instincts et leurs voeux quant au système électoral, les idées
+étaient encore obscures et flottantes. La question resta posée et
+ajournée. Ce fut au sein de la Chambre même que naquirent toutes les
+autres propositions qui soulevaient des questions de principe; elles
+émanèrent toutes du côté droit et se rapportaient toutes à un même
+objet, à la situation de l'Église dans l'État. M. de Castelbajac proposa
+que les évêques et les curés fussent autorisés à recevoir et à posséder
+à perpétuité, sans aucune nécessité de l'approbation du gouvernement,
+toutes donations de biens meubles ou immeubles pour l'entretien du culte
+ou des établissements ecclésiastiques. M. de Blangy demanda que la
+condition du clergé fût grandement améliorée, et que les prêtres
+mariés ne jouissent plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme
+ecclésiastiques. M. de Bonald réclama l'abolition du divorce. M..
+Lachèze-Murel insista pour que la tenue des registres de l'état civil
+fût rendue aux ministres de la religion. M. Murard de Saint-Romain
+attaqua l'Université et soutint que la direction de l'instruction
+publique devait être confiée au clergé. C'était vers la restauration de
+la religion et de l'Église comme pouvoir social que se portait surtout
+le zèle des nouveaux législateurs.
+
+Au premier moment, les inquiétudes et l'opposition suscitées par ces
+propositions furent moins vives qu'on ne le présumerait aujourd'hui.
+Des dangers plus pressants préoccupaient alors les adversaires du
+gouvernement et le public lui-même. Un sentiment général favorable à la
+religion, comme principe nécessaire d'ordre, et de moralité, régnait
+dans le pays; sentiment ravivé même par la crise des Cent-Jours, par
+les plaies morales qu'elle avait révélées et les périls sociaux qu'elle
+avait fait entrevoir. L'Église catholique n'avait pas encore été alors
+l'objet de la réaction qui s'éleva contre elle un peu plus tard. Le
+clergé ne prenait aucune part directe à ces débats. L'Université avait
+été, sous l'Empire, en butte aux méfiances et aux attaques des libéraux.
+Le mouvement en faveur des influences religieuses étonnait peu ceux-là
+même à qui il déplaisait. Mais au sein même de la Chambre où ce
+mouvement éclatait, les esprits élevés ne manquaient pas qui en
+reconnurent sur-le-champ la portée et pressentirent les colères que
+soulèveraient tôt ou tard, dans la société nouvelle, quelques-unes de
+ces propositions si contraires à ses principes les plus essentiels et
+les plus chers. Ils s'appliquèrent, avec un ferme bon sens, à faire,
+dans les mesures présentées, un triage conforme aux vrais intérêts de la
+société et de l'Église elle-même. Le divorce fut aboli. La situation des
+curés, des desservants et de plusieurs établissements ecclésiastiques
+reçut des améliorations notables. Le scandale des prêtres mariés,
+recevant encore des pensions comme prêtres, cessa. Mais ni la
+proposition de rendre au clergé la tenue des registres de l'état civil,
+ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eurent aucune
+suite. L'Université, bien défendue et bien dirigée par M. Royer-Collard,
+resta debout; et quant à la faculté réclamée pour le clergé de recevoir,
+sans aucune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de donations,
+la Chambre des pairs, sur un rapport aussi judicieux qu'élégant de
+l'abbé de Montesquiou, décida que les établissements ecclésiastiques
+«reconnus par la loi» posséderaient seuls cette faculté, et que, dans
+chaque cas particulier, l'autorisation du Roi y serait nécessaire. La
+Chambre des députés adopta la proposition ainsi amendée; et de tout
+ce mouvement qui avait menacé de jeter tant de perturbation dans les
+rapports de l'Église et de l'État, il ne sortit rien qui portât une
+sérieuse atteinte, soit aux anciennes maximes, soit aux principes
+modernes de la société française.
+
+Le cabinet prenait loyalement part à ces débats et concourait à ces
+sages résolutions, mais avec moins de verve et d'ascendant que les chefs
+des royalistes modérés dans les Chambres. Il n'y portait pas cette
+grandeur de pensée, ni cette puissance de parole qui placent un
+gouvernement à la tête des assemblées, et l'élèvent dans l'esprit
+des peuples, même malgré ses fautes. Le duc de Richelieu était
+universellement honoré; parmi ses collègues, tous hommes de bien et
+de dévouement, plusieurs avaient de rares lumières, de l'habileté, du
+courage. Mais le cabinet manquait d'unité et d'éclat, conditions de la
+force dans tous les régimes, et dans le régime libre plus que dans tout
+autre.
+
+En dehors des Chambres, le gouvernement avait à porter un fardeau
+plus lourd encore que dans leur enceinte et n'y suffisait pas plus
+complètement. La France était en proie, non pas à la plus tyrannique ni
+à la plus sanglante, mais à la plus vexatoire et à la plus irritante des
+dominations passagères que les vicissitudes des révolutions font peser
+sur les peuples. Un parti longtemps vaincu, opprimé et enfin amnistié,
+le parti de l'ancien régime se croyait tout à coup redevenu le maître
+et se livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nouveau qu'il
+regardait comme son ancien droit. Dieu me garde de raviver les tristes
+souvenirs de cette réaction! je ne veux qu'en marquer le vrai caractère.
+C'était, dans la société civile, dans l'administration intérieure, dans
+les affaires locales, et sur presque tous les points du territoire, une
+sorte d'invasion étrangère, violente dans certains lieux, blessante
+partout, et qui faisait redouter plus de mal encore qu'elle n'en
+infligeait, car ces vainqueurs inattendus menaçaient et offensaient là
+même où ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir se dédommager par
+leur témérité arrogante de leur impuissance à recouvrer tout ce qu'ils
+avaient perdu, et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au
+milieu de leurs violences, qu'ils étaient loin de rendre à leurs
+adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mêmes souffert.
+
+Étrangers aux passions du parti, pénétrés du mal qu'elles faisaient à la
+cause royale, et blessés pour leur propre compte des embarras qu'elles
+créaient à leur gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses
+collègues luttaient sincèrement contre elles. Même à côté des actes le
+plus justement reprochés à la réaction de 1815 et qui restèrent le plus
+impunis, on retrouve la trace des efforts du pouvoir, soit pour les
+empêcher, soit pour en prévenir le retour, soit du moins pour en
+repousser la triste responsabilité. Dès que les violences contre les
+protestants éclatèrent dans les départements du Midi, et plus de six
+semaines avant que M. d'Argenson en parlât à la Chambre des députés,
+une proclamation du Roi, contre-signée par M. Pasquier, les réprouva
+énergiquement et enjoignit aux magistrats de les réprimer. Après le
+scandaleux acquittement, par la cour d'assises de Nîmes, de l'assassin
+du général Lagarde qui protégeait le libre culte des protestants, M.
+Pasquier provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'annulation
+de cet arrêt, dans l'intérêt de la loi, dernière protestation de la
+justice méconnue. Malgré toutes sortes de lenteurs et d'entraves, les
+procédures commencées à Toulouse aboutirent à un arrêt de la cour
+prévôtale de Pau qui condamna à cinq ans de réclusion deux des assassins
+du général Ramel. Ceux du maréchal Brune avaient échappé à toute
+poursuite sérieuse; mais M. de Serre, devenu garde des sceaux, fit
+reprendre à la justice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna
+à mort par contumace l'assassin qu'on n'avait pu saisir. Réparations
+bien insuffisantes et bien tardives, mais qui révèlent la résistance
+aussi bien que la faiblesse du pouvoir. Les ministres même les plus
+dociles au parti royaliste extrême s'efforçaient de l'arrêter en le
+suivant, et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui avaient
+promis. Au moment même où il divisait l'ancienne armée en catégories
+pour en écarter tous les officiers suspects à des titres et à des degrés
+divers, le ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait à la
+direction du personnel de son département le général de Meulan, mon
+beau-frère, vaillant officier entré au service comme soldat en 1797, et
+qui avait gagné tous ses grades sur les champs de bataille, à force de
+blessures. M. de Meulan était royaliste, mais très-attaché à l'armée, à
+ses camarades et passionnément attristé des rigueurs qui pesaient sur
+eux. J'ai été témoin de ses constants efforts pour que justice leur fût
+rendue, et pour faire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux qu'il
+croyait disposés à servir honnêtement le Roi. L'oeuvre était difficile.
+En 1815, l'un de nos plus habiles et plus honorables officiers du génie,
+le général Bernard avait été mis en demi-solde et vivait comme exilé à
+Dôle; les États-Unis d'Amérique lui firent offrir le commandement du
+génie dans la République avec des avantages considérables; il accepta et
+demanda à son ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit
+appeler et le détourna de son dessein, lui promettant de le replacer en
+France comme il lui convenait: «Vous me promettez là, lui dit Bernard,
+ce que vous ne pouvez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je
+serai tellement dénoncé qu'il vous sera impossible de me soutenir,
+et tellement tracassé que je ne voudrai pas rester. Tant que le
+gouvernement n'aura pas plus de force, il ne peut ni m'employer, ni me
+protéger. Je suis, dans mon coin, à la merci d'un sous-préfet, d'un
+commissaire de police qui peut m'arrêter, m'emprisonner, qui me mande
+tous les jours et me fait attendre dans son antichambre pour être
+ensuite très-mal reçu. Laissez-moi partir pour l'Amérique. Les
+États-Unis sont les alliés naturels de la France. Je suis décidé;
+à moins qu'on ne me mette en prison, je pars.» On lui donna son
+passe-port. Le duc de Berry se plaignit au général Haxo du parti
+qu'avait pris le général Bernard: «A la façon dont on avait traité
+Bernard, lui répondit Haxo, je m'étonne qu'il n'ait pas pris ce parti-là
+plus tôt. Il n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant.»
+
+Rien ne révèle mieux que ce petit fait la situation des ministres à
+cette époque, et leur sincérité comme leur timidité dans leurs désirs de
+sagesse et d'équité.
+
+Il eût fallu un grand acte résolument conçu et accompli, dans une grande
+circonstance, pour relever le pouvoir de ce renom comme de ce mal
+de faiblesse, et l'affranchir du parti sous lequel il pliait en lui
+résistant. Aujourd'hui, à la distance où nous sommes de ce temps,
+plus j'y pense dans la liberté tranquille de mon jugement, plus je me
+persuade que le procès du maréchal Ney eût été, pour un tel acte, une
+occasion très-propice. Il y avait certainement de graves motifs pour
+laisser à la justice légale son libre cours: la société et la royauté
+avaient besoin que le respect du droit et le sentiment de la crainte
+rentrassent dans les âmes; il importait que des générations formées dans
+les vicissitudes de la révolution et dans les triomphes de l'Empire
+apprissent, par d'éclatants exemples, que la force et le succès du
+moment ne décident pas de tout, qu'il y a des devoirs inviolables, qu'on
+ne se joue pas impunément du sort des gouvernements ni du repos des
+peuples, et qu'à ce jeu terrible les plus puissants, les plus célèbres
+risquent leur honneur et leur vie. En politique et en morale, ces
+considérations étaient d'un grand poids. Mais une autre grande vérité,
+politique aussi et morale, devait entrer en balance et peser fortement
+sur la décision dernière. L'empereur Napoléon avait duré longtemps et
+avec éclat, accepté et admiré de la France et de l'Europe, soutenu par
+le dévouement d'un grand nombre d'hommes, armée et peuple. Les idées de
+droit et de devoir, les sentiments de respect et de fidélité étaient
+confus et en conflit dans bien des âmes. Il y avait là comme deux vrais
+et naturels gouvernements en présence, et bien des esprits avaient pu,
+sans perversité, se troubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses
+conseillers pouvaient, à leur tour, sans faiblesse, tenir compte de
+cette perturbation morale. Le maréchal Ney en était la plus illustre
+image. Plus son tort envers le Roi avait été grand, plus on pouvait,
+sans péril, placer la clémence à côté de la justice, et déployer,
+au-dessus de sa tête condamnée, cette grandeur de l'esprit et du coeur
+qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et commander la fidélité. La
+violence même de la réaction royaliste, l'âpreté des passions de parti,
+leur soif de châtiments et de vengeances auraient donné à cet acte
+encore plus d'éclat et plus d'effet, car elles en auraient fait
+ressortir la hardiesse et la liberté. J'ai entendu, à cette époque,
+une femme du monde, ordinairement sensée et bonne, dire à propos de
+mademoiselle de Lavalette aidant sa mère à sauver son père: «Petite
+scélérate!» Quand de tels égarements de sentiment et de langage éclatent
+autour des rois et de leurs conseillers, ce sont, pour eux, de clairs
+avertissements qu'il faut résister et non pas céder. Le maréchal
+Ney gracié et banni, après sa condamnation, par des lettres royales
+gravement motivées, c'eût été la royauté s'élevant comme une digue
+au-dessus de tous, amis ou ennemis, pour arrêter le flot du sang, et
+la réaction de 1815 eût été domptée et close, aussi bien que les
+Cent-Jours.
+
+Je n'ai pas la prétention d'avoir clairement pensé alors tout ce que
+je pense aujourd'hui. J'étais triste et perplexe. Les ministres du Roi
+l'étaient aussi. Ils ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la
+clémence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir ne sut pas être
+grand, seul moyen quelquefois d'être fort.
+
+Contenu, mais point abattu, et irrité en même temps que déjoué par ces
+alternatives de concession et de résistance, le côté droit, décidément
+devenu l'opposition, cherchait en grondant et en tâtonnant quelque moyen
+de sortir de sa situation à la fois puissante et vaine, quelque brèche
+par où il pût donner l'assaut au gouvernement, entrer dans la place et
+s'y établir. Un homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, adroit
+et mécontent pour son propre compte comme pour son parti, tenta une
+attaque très-hardie au fond, quoique mesurée dans la forme et purement
+théorique en apparence. Dans un court pamphlet intitulé _Du Ministère
+dans le gouvernement représentatif_, «La France, dit M. de Vitrolles,
+exprime de toute part le besoin profondément senti d'une action plus
+forte dans son gouvernement. J'ai cherché les causes de ce sentiment
+universel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment les divers
+ministères qui s'étaient succédé depuis dix-huit mois n'avaient pu
+donner au gouvernement du Roi ce caractère de force et d'ensemble
+dont ils sentaient eux-mêmes le besoin. J'ai cru les trouver dans
+l'incohérence qui existait entre la nature du gouvernement qu'on avait
+adopté et l'organisation ministérielle qu'on n'avait pas cru nécessaire
+de modifier en même temps qu'on nous donnait une nouvelle division des
+pouvoirs, et à ces pouvoirs une action toute nouvelle.» Invoquant
+alors à chaque pas les maximes et les exemples de l'Angleterre, M.
+de Vitrolles établissait que le ministère, qu'il appelait _une
+institution_, devait avoir dans son sein une rigoureuse unité, avec la
+majorité des chambres une intime union, et dans la conduite des affaires
+une responsabilité réelle qui lui assurât, auprès de la Couronne, la
+mesure nécessaire d'influence et de dignité. A ces trois conditions
+seulement le gouvernement pouvait être fort. Curieux souvenir à
+retrouver aujourd'hui! C'est par le plus intime confident de Monsieur
+le comte d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de l'ancien
+régime que le gouvernement parlementaire a été pour la première
+fois célébré et réclamé parmi nous, comme conséquence nécessaire du
+gouvernement représentatif.
+
+Je me chargeai de repousser cette attaque[11] en la démasquant.
+J'exposai à mon tour les principes essentiels du gouvernement
+représentatif, leur sens vrai, leur action réelle, et les conditions
+de leur développement salutaire dans l'état où nos révolutions et nos
+dissensions avaient jeté la France. Je m'appliquai surtout à faire
+reconnaître, sous cette joute savante et polie entre raisonneurs
+politiques, la lutte acharnée des partis et les coups fourrés que, dans
+l'insuffisance de leurs armes publiques, ils essayaient de se porter. Il
+y avait, je crois, dans mes idées de quoi satisfaire les gens d'esprit
+qui se préoccupaient du fond des choses et de l'avenir, mais point
+d'efficacité pratique et prochaine. Quand les grands intérêts des
+peuples et les grandes passions des hommes sont en jeu, les débats
+spéculatifs les plus ingénieux sont une guerre de luxe qui ne change
+rien au cours des événements.
+
+[Note 11: Dans un écrit intitulé: _Du Gouvernement représentatif et
+l'état actuel de la France,_ publié en 1816.]
+
+Dès que le budget eut été voté, et le jour même où il était promulgué,
+la session fut close, et la Chambre de 1815 se retira, ayant fortement
+pratiqué, pour la défense comme pour l'attaque, les institutions
+libres que la France tenait de la Charte, mais divisée en deux partis
+royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en possession du
+pouvoir, l'autre ardent et se promettant, pour la session prochaine, un
+meilleur succès de ses efforts, et tous deux profondément irrités.
+
+Malgré leurs inquiétudes et leurs faiblesses, c'était au cabinet et à
+ses amis que restait l'avantage. Pour la première fois depuis que la
+France était en proie à la révolution, les luttes de la liberté
+avaient tourné au profit de la politique modérée; elle avait, sinon
+définitivement vaincu, du moins efficacement arrêté ses adversaires. Le
+flot de la réaction grondait toujours, mais ne montait plus. Le cabinet,
+bien soutenu dans les Chambres, avait la confiance du Roi, qui portait
+au duc de Richelieu beaucoup d'estime, et à son jeune ministre de la
+police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour plus intime. Huit
+jours après la clôture de la session, le cabinet acquit dans son sein
+plus d'unité et pour sa politique un interprète éloquent. M. Laîné
+remplaça M. de Vaublanc au ministère de l'intérieur. Par une petite
+compensation accordée au côté droit, M. de Marbois, qui lui déplaisait
+fort, fut écarté du ministère de la justice, et le chancelier, M.
+Dambray, reprit les sceaux. M. de Marbois était l'un de ces hommes
+vertueux et éclairés, mais peu clairvoyants et peu influents, qui
+apportent au pouvoir plus de considération que de force et s'y usent
+bientôt sans s'y perdre. Il avait résisté à la réaction avec plus de
+droiture que d'énergie, et servi le Roi avec une dignité qui ne lui
+donnait pourtant pas d'autorité. En octobre 1815, au moment de la plus
+violente fermentation, le Roi s'était montré pressé que la loi sur les
+cours prévôtales fût présentée. On convint au Conseil que le garde
+des sceaux s'entendrait avec le ministre de la guerre pour la faire
+préparer. Peu de jours après, le Roi la redemanda avec quelque
+impatience: «Sire, lui répondit M. de Marbois, je suis honteux de dire à
+Votre Majesté qu'elle est déjà prête.» Il sortit du pouvoir dignement,
+bien qu'avec quelque regret. Je quittai en même temps le poste de
+secrétaire général du ministère de la justice. M. de Marbois m'y avait
+témoigné une confiance pleine de sympathie. Il ne me convenait pas
+d'y rester avec M. Dambray, à qui, par mon origine protestante et mes
+opinions, je ne convenais pas non plus. Je rentrai, comme maître des
+requêtes, dans le Conseil d'État.
+
+Les Chambres à peine parties, la conspiration de Grenoble, ourdie par
+Didier, et à Paris le complot dit des patriotes de 1816, vinrent coup
+sur coup mettre la modération du cabinet à l'épreuve. Les informations
+que lui transmirent les autorités du département de l'Isère étaient
+pleines d'exagération et d'emportement déclamatoire. La répression qu'il
+ordonna fut rigoureuse avec précipitation. Grenoble avait été le berceau
+des Cent-Jours. On crut nécessaire de frapper fort le bonapartisme dans
+le lieu même où il avait d'abord éclaté. On trouvait là une occasion
+naturelle de se montrer ferme envers les fauteurs de conspiration, quand
+on résistait ailleurs aux fauteurs de réaction. Les modérés s'inquiètent
+quelquefois de leur nom, et cèdent à la tentation de le faire un moment
+oublier.
+
+Le gouvernement ne cessa pourtant point d'être modéré, et le public ne
+s'y trompait pas. Quoique M. Decazes, par la nature de son département,
+fût le ministre obligé des mesures de surveillance et de répression, il
+n'en était pas moins et n'en passait pas moins, à juste titre, pour le
+protecteur des vaincus et des suspects qui ne conspiraient pas. Par
+caractère comme par habitude de magistrat, il avait à coeur la justice.
+Étranger à toute haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activité
+infatigable et aussi empressé dans sa bienveillance que dans son devoir,
+il usait des pouvoirs que lui conféraient les lois d'exception avec
+mesure et équité, les employant contre l'esprit de réaction et de
+persécution autant que contre les complots, et s'appliquant à prévenir
+ou à réparer les abus qu'en faisaient les autorités inférieures. Aussi
+croissait-il dans la bonne opinion du pays en même temps que dans la
+faveur du Roi. Les peuples et les partis ont un instinct sûr pour
+reconnaître, dans les situations les plus complexes, qui les attaque et
+qui les défend, qui leur nuit et qui les sert. Les royalistes violents
+ne tardèrent pas à regarder M. Decazes comme leur principal adversaire,
+et les modérés à voir en lui leur plus efficace allié.
+
+En même temps, et dans le silence de la tribune, les principaux
+représentants de la politique modérée dans les Chambres saisissaient
+avec empressement les occasions de la soutenir devant le public, de
+mettre en lumière ses maximes et de rallier autour du Roi et du régime
+constitutionnel la France encore hésitante. Je prends plaisir à
+reproduire ici les paroles, probablement oubliées, que prononçaient
+précisément à cette époque trois hommes restés justement célèbres, et
+tous trois mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque éclat dans
+quel esprit se formait alors le parti monarchique dévoué à la société
+française telle que nos temps l'ont faite, et quelles idées, quels
+sentiments il s'appliquait à répandre.
+
+Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, comme premier
+président, la cour royale de Colmar: «La liberté, ce prétexte de toutes
+les ambitions séditieuses, la liberté, qui n'est que le règne des lois,
+a toujours été la première ensevelie avec les lois sous les débris du
+trône. La religion elle-même est en péril dès que le trône et les
+lois sont attaqués; car tout se tient du ciel à la terre; tout est en
+harmonie entre les lois divines et les lois humaines; on ne saurait
+renverser les unes et respecter les autres. Que tous nos soins tendent
+donc à recueillir parmi nous, à épurer, à fortifier sans cesse cet
+esprit monarchique et chrétien qui inspire la force de tout sacrifier
+à ses devoirs! Que nos premiers efforts tendent à faire respecter la
+Charte que le Roi nous a donnée! Nos lois, notre Charte peuvent être
+perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tous regrets
+du passé, ni toute espérance pour l'avenir. Mais commençons d'abord par
+nous soumettre de coeur et sans réserve à la loi existante; mettons
+ce premier frein à cette mobilité impatiente qui nous entraîne depuis
+vingt-cinq années; donnons-nous à nous-mêmes cette première confiance
+que nous savons tenir à quelque chose. Laissons au temps le reste.»
+
+Six semaines plus tard, le 19 août, M. Royer-Collard, en présidant à la
+distribution des prix du grand concours de l'Université, adressait aux
+jeunes gens ces paroles: «Aujourd'hui que le règne du mensonge est fini,
+et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité dans le gouvernement,
+donne un plus libre essor à toutes les doctrines salutaires et
+généreuses, l'instruction publique voit ses destinées s'élever et
+s'agrandir. La religion lui redemande des coeurs purs et des esprits
+dociles; l'État, des moeurs profondément monarchiques; les sciences, la
+philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel éclat et de nouveaux
+honneurs. Ce seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent
+déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait
+fleurir la liberté publique à l'ombre de son trône héréditaire, il saura
+bien appuyer sur les principes tutélaires des empires un enseignement
+digne des lumières du siècle, et tel que la France le réclame pour ne
+pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations.»
+
+Huit jours après enfin, dans une solennité purement littéraire, un homme
+absolument étranger à toute fonction publique, mais depuis plus d'un
+demi-siècle ami sincère et constant de la liberté, le secrétaire
+perpétuel de l'Académie française, M. Suard, en rendant compte à
+l'Académie du concours dans lequel elle avait décerné le prix à M.
+Villemain pour son _Éloge de Montesquieu_, s'exprimait en ces termes:
+«L'instabilité des gouvernements tient d'ordinaire à l'indécision dans
+les principes qui doivent régler l'exercice des pouvoirs. Un prince
+éclairé par les lumières de son siècle, par celles de l'expérience et
+par celles d'un esprit supérieur, vient de donner à l'autorité royale un
+appui qu'aucun autre ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre
+tous les droits du monarque en même temps qu'elle garantit à la nation
+tous ceux qui constituent la vraie et légitime liberté. Rallions-nous à
+ce signe d'alliance entre le peuple et son Roi, leur union est le seul
+garant assuré du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte soit pour
+nous ce qu'était pour les Hébreux l'arche sainte qui contenait les
+tables de la loi. Si l'ombre du grand publiciste qui a répandu la
+lumière sur les principes des monarchies constitutionnelles pouvait
+assister au triomphe que nous lui décernons, elle appuyerait de son
+autorité les sentiments que j'ose exprimer.»
+
+C'était un grand fait que cet harmonieux concours d'intentions et
+d'efforts entre de tels hommes, représentants de groupes sociaux si
+importants, et groupés eux-mêmes autour du Roi et de ses conseillers. Il
+y avait là un indice certain que, dans l'opinion modérée, les esprits
+élevés ne manquaient pas pour comprendre les conditions de l'ordre
+nouveau, ni les volontés sérieuses pour le soutenir. Ce n'était pourtant
+encore que des éléments épars, et comme les premiers rudiments d'un
+grand parti conservateur sous un régime libre. Il fallait du temps pour
+que le parti se formât, ralliât toutes ses forces naturelles et se fît
+accepter du pays. Le temps serait-il donné à cette oeuvre difficile? La
+question était douteuse. On touchait à une crise redoutable; la Chambre
+de 1815 était près de revenir, encore plus ardente et plus agressive que
+dans sa précédente session. Le parti qui y dominait avait non-seulement
+ses échecs à réparer et ses desseins à poursuivre, mais des injures
+récentes à venger. Il était, depuis la clôture de la session, l'objet
+de vives attaques; le gouvernement combattait partout son influence; le
+public lui témoignait hautement sa méfiance et son antipathie; on le
+taxait tour à tour de fanatisme et d'hypocrisie, de dureté vindicative
+et d'incapacité. Tantôt la passion, tantôt la moquerie populaire se
+donnaient, contre lui, un libre cours. Dans le silence ou la réserve
+des journaux censurés, les petits pamphlets, les correspondances, les
+conversations répandaient de tous côtés, soit contre la Chambre en
+masse, soit contre les membres les plus connus du côté droit, la
+dérision ou l'invective. On les craignait encore beaucoup, mais plus
+assez pour se taire; on se donnait le plaisir de raconter, avec colère
+ou avec gaieté, leurs violences ou leurs ridicules; on invoquait à
+demi-voix la dissolution, pour le salut du Roi et de la France[12].
+Ainsi était publiquement traitée cette assemblée de qui l'un de ses plus
+honorables membres, M. de Kergorlay, disait peu de mois auparavant: «La
+Chambre n'avait pas encore chuchoté que déjà l'autre ministère était
+tombé; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pas huit jours.»
+
+[Note 12: Je retrouve, dans des notes recueillies au moment même,
+quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors cette
+Chambre; je les cite textuellement:
+
+«_Avril_ 1816. Avant de partir, la Chambre des députés s'est organisée
+en chapelle. _Trésorier_, M. Laborie, sujet à caution. _Entrepreneur des
+enterrements_, M. de la Bourdonnaye. _Fossoyeur_, M. Duplessis-Grénédan.
+_Serpent_, M. de Bouville, et en sa qualité de vice-président, _serpent
+à sonnette. Donneur d'eau bénite_, M. de Vitrolles. _Général des
+capucins,_ M. de Villèle; il le mérite par son organe. _Grand aumônier_,
+M. de Marcellus; pour celui-là, il donne une partie de son bien aux
+pauvres. _Sonneur de cloches_, M. Hyde de Neuville, etc.»
+
+«_Mai_ 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorité de la
+Chambre. _Article_. Les articles fondamentaux de la Constitution,
+pourront être changés aussi souvent qu'on le voudra; cependant, vu que
+la stabilité est nécessaire, on ne les changera que trois fois par
+an.--_Art_. Le Roi a l'initiative des lois; premier exemple du droit
+de pétition accordé à tous les Français.--_-Art._ Les lois seront
+exécutées autant qu'il plaira aux députés qu'elles le soient, chacun
+dans son département.--_Art_. Chaque députation aura la nomination à
+toutes les places, dans son département.»
+
+«_Juillet_ 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait qu'il
+le fût beaucoup pour être obligé de garder la Chambre cinq ans.»]
+
+Le ministère avait tenu pourtant, et tenait encore; mais il était
+évidemment impossible qu'il restât debout devant la Chambre revenue avec
+un redoublement d'irritation. On savait le parti résolu à livrer au
+pouvoir les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait imprimer
+sa _Monarchie selon la Charte_; et quoique ce puissant pamphlet ne
+fût pas encore publié, on connaissait l'art de l'auteur pour mêler
+éloquemment le vrai et le faux, jeter avec éclat la confusion dans les
+sentiments comme dans les idées, et attirer dans ce brillant chaos le
+public ébloui et troublé. Ministres ni opposants ne pouvaient se faire
+et ne se faisaient illusion sur la nature et les conséquences de la
+lutte près de s'engager. La question des personnes n'était que le
+manteau des grandes questions sociales qui se débattaient entre les
+partis. Il s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux mains du
+côté droit tel qu'il s'était manifesté dans la session qui venait de
+finir, c'est-à-dire si les théories de M. de Bonald et les passions de
+M. de la Bourdonnaye faiblement tempérées par la prudence et l'influence
+encore novices de M. de Villèle, deviendraient la politique du
+gouvernement du Roi.
+
+Je ne suis point, et même en 1815, je n'étais point de ceux qui
+regardent le côté droit comme impropre au gouvernement de la France.
+J'avais dès lors, au contraire, quoique avec un sentiment moins profond
+et moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le concours de
+toutes les classes éclairées et indépendantes, anciennes et nouvelles,
+pour retirer notre pays des ornières alternatives de l'anarchie et
+du despotisme, et que, sans leur accord, nous ne posséderions jamais
+longtemps ensemble l'ordre et la liberté. Peut-être même serais-je en
+droit de ranger cet instinct au nombre des raisons un peu confuses
+qui m'avaient disposé en faveur de la Restauration. La monarchie
+héréditaire, devenue constitutionnelle, s'offrait à mon esprit et comme
+un principe de stabilité, et comme un moyen naturel de rapprochement
+entre les classes et les partis qui s'étaient fait si ardemment la
+guerre. Mais en 1816, si près de la secousse révolutionnaire des
+Cent-Jours et encore sous le vent de la réaction contre-révolutionnaire
+de 1815, l'avènement du côté droit au pouvoir eût été bien autre chose
+que la victoire d'hommes capables de gouverner sans trouble social,
+quoique dans un système impopulaire; c'eût été la révolution et la
+contre-révolution encore une fois aux prises dans un de leurs accès de
+fièvre chaude, et le trône comme la Charte, la paix intérieure et la
+sûreté de la France comme ses libertés, livrés aux périls de cette
+lutte, sous les yeux de l'Europe campée chez nous et en armes autour des
+combattants.
+
+Dans cette menaçante situation, ce fut le mérite de M. Decazes d'oser
+chercher et appliquer au mal un grand remède. De tous les ministres, il
+fut le premier et quelque temps le seul qui regardât la dissolution de
+la Chambre de 1815 à la fois comme nécessaire et comme possible. A coup
+sûr, son intérêt personnel eut sa part dans sa clairvoyance et dans sa
+hardiesse; mais je le connais assez pour être sûr que son dévouement au
+pays et au Roi contribua puissamment à le décider comme à l'éclairer, et
+qu'il y eut, dans sa conduite à cette époque, autant de patriotisme que
+d'ambition.
+
+Il avait un double travail de persuasion à accomplir; d'abord sur ses
+deux principaux collègues, le duc de Richelieu et M. Laîné, puis sur le
+Roi lui-même. Tous deux sincèrement dévoués à la politique modérée, M.
+de Richelieu et M. Laîné étaient tous deux indécis, timides devant une
+grande responsabilité, et plus-enclins à attendre les difficultés et les
+périls qu'à les affronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu
+avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes violents qui
+n'exerçaient sur lui aucune influence, qu'il traitait même rudement
+quand leur violence paraissait devant lui, mais envers qui il lui
+déplaisait de prendre l'initiative de la guerre. M. Laîné, plein de
+scrupules sur ses résolutions et d'alarmes sur leurs conséquences, avait
+de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait pas à faire ce qu'il
+n'avait pas lui-même inventé[13]. Les hésitations du Roi étaient
+très-naturelles: comment dissoudre la première Chambre hardiment
+royaliste qui se fût réunie depuis vingt-cinq ans, une Chambre qu'il
+avait lui-même qualifiée _d'introuvable_ et dans laquelle il comptait
+tant de ses plus anciens et plus fidèles amis? Quels périls pour sa
+maison et pour lui-même naîtraient peut-être un jour d'un tel acte! Et
+à l'instant même, quelles humeurs, quelles colères dans sa famille et
+parmi ses intimes serviteurs, et par conséquent, pour lui-même, quels
+embarras! quels ennuis! Mais le roi Louis XVIII avait le coeur froid et
+l'esprit libre; la colère et l'humeur de ses proches le touchaient peu
+quand il était bien décidé à ne pas s'en laisser importuner. C'était son
+orgueil et son plaisir de se sentir plus éclairé, plus politique que
+tous les siens, et d'agir dans la pleine indépendance de sa pensée comme
+de sa volonté. Plus d'une fois, sinon dans ses paroles, du moins
+dans ses actes et dans ses airs, la Chambre avait été, envers lui,
+irrévérente et presque dédaigneuse, comme eut pu l'être une assemblée
+révolutionnaire; il lui convenait, à lui, de montrer à tous qu'il ne
+souffrirait pas l'esprit et les procédés révolutionnaires, pas plus chez
+ses amis que chez ses ennemis. Il tenait à la Charte, comme à son
+oeuvre et à sa gloire; le côté droit insultait souvent la Charte, et la
+menaçait quelquefois; c'était au Roi de la défendre. Il trouvait, en
+la défendant, l'occasion de la rétablir dans son intégrité primitive;
+c'était sans conviction et à regret qu'il avait consenti, pendant
+l'administration de M. de Talleyrand, à en modifier lui-même plusieurs
+articles et à en soumettre quatorze autres à la révision des pouvoirs
+législatifs. Couper court à cette révision, rentrer dans la Charte pure,
+c'était la donner une seconde fois à la France, et y trouver, pour la
+France comme pour lui-même, un nouveau gage de repos.
+
+[Note 13: J'insère dans les _Pièces historiques_ une note qu'il remit au
+Roi, dans le cours du mois d'août, sur la question de la dissolution
+de la Chambre, et dans laquelle se révèlent les fluctuations et les
+fantaisies, plus ingénieuses que judicieuses, de son esprit. _(Pièces
+historiques_, n° VII.)]
+
+Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes ces cordes
+avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, décidé et point pressé,
+persévérant sans obstination, changeant de thème selon la disposition
+qu'il rencontrait, et amenant chaque jour à propos, devant ces esprits
+incertains, les faits et les raisons propres à les persuader. Sans
+mettre ses amis particuliers dans la quotidienne confidence de son
+travail, il les en entretenait souvent, en leur demandant de l'y aider
+par des considérations, des réflexions qu'il pût placer sous les yeux
+du Roi et qui jetassent quelque variété dans ses arguments. Plusieurs
+d'entre eux lui remirent des notes dans ce dessein. Je lui en donnai une
+aussi, où j'insistai sur les espérances que plaçaient dans le Roi ces
+nombreuses classes moyennes qui ne demandaient qu'à jouir avec sécurité
+du repos qu'elles tenaient de lui, et que lui seul pouvait délivrer des
+inquiétudes où les jetait la Chambre. Divers d'origine et de forme,
+mais tous animés du même esprit et tendant au même but, ces essais de
+persuasion devenaient de jour en jour plus efficaces. Décidés enfin, le
+duc de Richelieu et M. Laîné s'unirent à M. Decazes pour décider le Roi
+qui avait pris son parti avant eux, mais qui voulait paraître encore
+incertain, se plaisant à n'avoir pour vrai confident que son favori. On
+a beaucoup dit que les trois ministres amis du côté droit, M. Dambray,
+le due de Feltre et M. Dubouchage, étaient restés étrangers à ce travail
+et l'avaient même ignoré jusqu'au dernier moment. J'ai lieu de croire
+que, soit déférence pour le Roi, soit désir de ne pas entrer en lutte
+avec le favori, ils s'étaient de bonne heure résignés à un résultat
+qu'ils prévoyaient. Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 août, le Roi
+avait tenu son Conseil; la séance finissait; le duc de Feltre s'était
+déjà levé pour partir; le Roi le fit rasseoir: «Messieurs, dit-il, le
+moment est venu de prendre un parti à l'égard de la Chambre des députés;
+il y a trois mois, j'étais décidé à la rappeler; c'était encore mon avis
+il y a un mois; mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les
+jours prouve si clairement l'esprit de faction qui domine cette Chambre,
+les dangers dont elle menace et la France et moi sont si évidents, que
+mon opinion a complètement changé. De ce moment, vous pouvez regarder la
+Chambre comme dissoute. Partez de là, messieurs; préparez l'exécution de
+la mesure, et en attendant gardez-en le secret le plus exact. J'y tiens
+absolument.» Quand Louis XVIII était sérieusement décidé et voulait être
+obéi, il avait un ton de dignité et de commandement qui coupait court
+aux objections. Pendant trois semaines, quoique la question préoccupât
+vivement les esprits, et malgré quelques retours d'hésitation du
+Roi lui-même, le secret de la résolution fut si bien gardé que le
+3 septembre encore, on était persuadé à la cour que la Chambre
+reviendrait. Le 5 septembre seulement, à onze heures et demie du soir,
+après que le Roi se fut retiré et couché, le duc de Richelieu alla, de
+sa part, annoncer à _Monsieur_ que l'ordonnance de dissolution était
+signée et serait publiée le lendemain dans le _Moniteur_. La surprise et
+la colère de _Monsieur_ furent grandes; il voulait courir chez le Roi;
+le duc de Richelieu le retint en lui disant que le Roi était sans doute
+déjà endormi et avait formellement défendu que personne vînt troubler
+son sommeil. Les princes ses fils, accoutumés, vis-à-vis du Roi, à une
+extrême réserve, se montrèrent plus disposés à approuver qu'à blâmer:
+«Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit à ces messieurs
+de la Chambre; ils ont vraiment trop abusé.» La cour fut consternée et
+intimidée en apprenant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti
+frappé tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand ajouta à sa
+_Monarchie selon la Charte_ un _Post-scriptum_ habilement irrité, et
+opposa même quelques démonstrations de résistance, plus hautaines que
+sensées, aux mesures ordonnées, par suite d'une contravention aux
+règlements de l'imprimerie, pour en retarder la publication[14]. Mais
+bientôt, mieux conseillé, le parti rongea décemment son frein, et se mit
+à l'oeuvre pour rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays,
+témoigna hautement sa satisfaction: c'était, pour les honnêtes gens
+tranquilles, le sentiment de la délivrance, et pour les esprits
+politiques, celui de l'espérance. Personne n'ignorait que M. Decazes
+avait été le premier et le plus efficace promoteur de la mesure; on
+l'entourait, on le félicitait, on lui promettait que tous les hommes de
+sens et de bien se rallieraient à lui; il répondait avec un contentement
+modeste: «Il faut que ce pays soit bien malade pour que j'y sois si
+important.»
+
+[Note 14: J'insère dans les _Pièces historiques_ les lettres échangées,
+à cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazes et M. le
+chancelier Dambray, et qui caractérisent vivement l'incident et les
+personnes. (Pièces _historiques_, n° VIII.)]
+
+
+
+ CHAPITRE V.
+
+GOUVERNEMENT DU CENTRE.
+
+Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet a la
+majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement dit et
+les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--Vrai caractère des
+doctrinaires et vraie cause de leur influence.--M. de la Bourdonnaye et
+M. Royer-Collard à l'ouverture de la session.--Attitude des doctrinaires
+dans le débat des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février
+1817.--Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du
+rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion Saint-Cyr et
+la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois sur la presse de 1819
+et M. de Serre.--Discussion préparatoire de ces lois dans le Conseil
+d'État.--Administration générale du pays.--Modifications du cabinet
+de 1816 à 1820.--Imperfections du régime constitutionnel.--Fautes des
+hommes.--Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc de
+Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète des troupes
+étrangères.--Sa situation et son caractère.--Il attaque la loi des
+élections.--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.--Sa faiblesse politique
+malgré ses succès parlementaires.--Elections de 1819.--Élection et
+non-admission de M. Grégoire.--Assassinat du due de Berry.--Chute de M.
+Decazes.--Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec le
+côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation du
+centre et progrès du côté droit.--Seconde chute du duc de Richelieu.--M.
+de Villèle et le côté droit arrivent au pouvoir.
+
+(1816-1821.)
+
+On se récria violemment, comme on l'a fait et comme on le fera toujours,
+contre les manoeuvres du ministère dans les élections. Aigre consolation
+de vaincus qui ont besoin d'expliquer leur défaite. Les élections, à les
+prendre dans leur ensemble, sont presque toujours plus vraies que ne le
+croit une méfiance intéressée ou badaude. La volonté et le savoir-faire
+du pouvoir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait
+réellement les élections, c'est le vent qui souffle et l'impulsion que
+les événements impriment aux esprits. L'ordonnance du 5 septembre 1816
+avait donné confiance aux modérés et quelque espérance aux persécutés de
+1815. Ils se rallièrent tous autour du cabinet, laissant de côté leurs
+querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, et uniquement préoccupés
+de soutenir le pouvoir qui promettait aux modérés la victoire, aux
+persécutés le salut.
+
+La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires
+difficiles qui laissent les vainqueurs encore en face d'une rude guerre.
+La nouvelle Chambre contenait, au centre une majorité ministérielle, au
+côté droit une forte et ardente opposition, au côté gauche un très-petit
+groupe où M. d'Argenson et M. Laffitte étaient les seuls noms connus du
+public.
+
+La majorité ministérielle se formait de deux éléments divers quoique
+alors très-unis, le centre proprement dit, grande armée du pouvoir,
+et l'état-major peu nombreux de cette armée, qu'on appela bientôt les
+doctrinaires.
+
+Je dirai du centre de nos assemblées depuis 1814 ce que je disais tout à
+l'heure de M. Cuvier: on l'a méconnu et calomnié, quand on a fait de la
+servilité et de l'avide recherche des emplois son principal caractère.
+Là comme ailleurs, l'intérêt personnel a tenu sa place et cherché ses
+satisfactions; mais une idée générale et vraie était l'âme et le lien du
+parti, l'idée que, de nos jours, après toutes nos révolutions, c'est de
+gouvernement surtout que la société a besoin, et au gouvernement surtout
+que les bons citoyens doivent leur appui. Beaucoup d'excellents et
+honnêtes sentiments, l'esprit de famille, le goût du travail régulier,
+le respect des supériorités, des lois et des traditions, les
+sollicitudes prévoyantes, les habitudes religieuses, se sont groupés
+autour de cette idée et ont souvent inspiré à ses croyants un ferme et
+rare courage. Les diffamateurs de ce persévérant parti du pouvoir,
+que j'appellerais volontiers le torysme bourgeois, sont de pauvres
+politiques et de pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts
+moraux de l'âme, ni les intérêts essentiels de la société.
+
+On a beaucoup attaqué les doctrinaires. Je tiens à les expliquer, non à
+les défendre. Hommes ou partis, quand on a exercé quelque influence sur
+les événements et tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe,
+c'est de se faire bien connaître; ce but atteint, il faut rester en paix
+et se laisser juger.
+
+Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale, mérites
+que leurs ennemis mêmes ne leur ont guère contestés, qui ont fait le
+caractère original et la valeur politique des doctrinaires; d'autres
+hommes, dans d'autres partis, possédaient aussi ces mérites, et entre
+ces rivaux d'intelligence, d'éloquence et de sincérité, le public
+réglera les rangs. Les doctrinaires ont dû à une autre cause et leur nom
+et leur influence qui a été réelle, malgré leur petit nombre. C'est le
+grand caractère, bien chèrement payé, de la révolution française
+d'avoir été une oeuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de
+ses prétentions, en même temps qu'une lutte d'intérêts sociaux. La
+philosophie s'était vantée qu'elle réglerait la politique, et que
+les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les
+créations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insensé, mais
+hommage éclatant à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à sa nature
+intellectuelle et morale! Les revers et les mécomptes ne tardèrent pas
+à donner à la Révolution leurs rudes leçons; mais jusqu'en 1815 elle
+n'avait guère rencontré, pour commentateurs de sa mauvaise fortune, que
+des ennemis implacables ou des complices désabusés, avides les uns de
+vengeance, les autres de repos, et qui ne savaient opposer aux principes
+révolutionnaires, les uns qu'une réaction rétrograde, les autres que le
+scepticisme de la fatigue. «Il n'y a eu dans la Révolution qu'erreur et
+crime, disaient les uns; l'ancien régime avait raison contre elle;--la
+Révolution n'a péché que par excès, disaient les autres; ses principes
+étaient bons; mais elle les a poussés trop loin; elle a abusé de
+son droit.» Les doctrinaires repoussèrent l'une et l'autre de ces
+assertions; ils se défendirent à la fois et du retour aux maximes de
+l'ancien régime, et de l'adhésion, même purement spéculative, aux
+principes révolutionnaires. En acceptant franchement la nouvelle société
+française telle que toute notre histoire, et non pas seulement 1789,
+l'a faite, ils entreprirent de fonder son gouvernement sur des bases
+rationnelles et pourtant tout autres que les théories au nom desquelles
+on avait détruit l'ancienne société, ou les maximes incohérentes qu'on
+essayait d'évoquer pour la reconstruire. Appelés tour à tour à combattre
+et à défendre la Révolution, ils se placèrent, dès l'abord et hardiment,
+dans l'ordre intellectuel, opposant des principes à des principes,
+faisant appel non-seulement à l'expérience, mais aussi à la raison,
+affirmant des droits au lieu de n'alléguer que des intérêts, et
+demandant à la France, non pas de confesser qu'elle n'avait fait que le
+mal, ni de se déclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du
+chaos où elle s'était plongée et de relever la tête vers le ciel pour y
+retrouver la lumière.
+
+Je me hâte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette tentative, un
+grand orgueil, mais un orgueil qui commençait par un acte d'humilité,
+car il proclamait les erreurs d'hier en même temps que la volonté et
+l'espérance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'était à la fois rendre
+hommage à l'intelligence humaine et l'avertir des limites de sa
+puissance; c'était faire acte de respect pour le passé sans défection
+envers le présent et sans abandon de l'avenir. C'était entreprendre
+de donner à la politique une bonne philosophie, non pour souveraine
+maîtresse, mais pour conseillère et pour appui.
+
+Je dirai sans hésiter, selon ce que m'a appris l'expérience, quelles
+fautes se sont progressivement mêlées à ce généreux dessein, et en ont
+altéré ou arrêté le succès. Ce que j'ai à coeur en ce moment, c'est
+d'en bien marquer le vrai caractère. Ce fut à ce mélange d'élévation
+philosophique et de modération politique, à ce respect rationnel des
+droits et des faits divers, à ces doctrines à la fois nouvelles et
+conservatrices, anti-révolutionnaires sans être rétrogrades, et
+modestes au fond quoique souvent hautaines dans leur langage, que les
+doctrinaires durent leur importance comme leur nom. Malgré tant de
+mécomptes de la philosophie et de la raison humaine, notre temps
+conserve des goûts philosophiques et raisonneurs, et les plus déterminés
+praticiens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir d'après des
+idées générales, les regardant comme un bon moyen de se justifier ou de
+s'accréditer. Les doctrinaires répondaient par là à un besoin réel et
+profond, quoique obscurément senti, des esprits en France; ils avaient
+à coeur l'honneur intellectuel comme le bon ordre de la société; leurs
+idées se présentaient comme propres à régénérer en même temps qu'à
+clore la Révolution. Et ils avaient à ce double titre, tantôt avec ses
+partisans, tantôt avec ses adversaires, des points de contact qui leur
+attiraient, sinon une complète sympathie, du moins une sérieuse estime:
+le côté droit les tenait pour des royalistes sincères, et le côté
+gauche, même en les combattant avec aigreur, savait bien qu'ils
+n'étaient les défenseurs ni de l'ancien régime, ni du pouvoir absolu.
+
+A l'ouverture de la session de 1816, c'était là déjà leur situation, un
+peu obscure encore, mais au fond comprise et acceptée du cabinet comme
+des partis divers. Le duc de Richelieu, M. Laîné et M. Decazes, qu'ils
+eussent ou non du goût pour les doctrinaires, sentaient que, soit dans
+les débats des Chambres, soit pour agir sur la pensée publique, ils
+avaient absolument besoin de leur concours. Le côté gauche, impuissant
+par lui-même, marchait nécessairement avec eux, quoique leurs idées
+et leur langage lui inspirassent quelquefois plus de surprise que de
+sympathie. Le côté droit, malgré, ses pertes dans les élections, restait
+encore très-fort et redevint promptement agressif. Le discours du Roi,
+en ouvrant la session, avait été doux et un peu terne, comme s'il eût
+eu plus d'envie d'atténuer l'ordonnance du 5 septembre que de la faire
+ressortir et triompher: «Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon
+inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la malveillance et
+pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent.»--«Ce n'est que cela?
+dit M. de Chateaubriand en sortant de la séance royale; en ce cas, la
+victoire est à nous;» et ce jour même, il dîna chez le chancelier. M. de
+la Bourdonnaye fut encore plus explicite: «Voilà donc, dit-il avec une
+expression brutale, le Roi qui nous livre de nouveau ses ministres.»
+Dans la séance du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui il
+avait un grand laisser-aller de conversation: «Eh bien! lui dit-il,
+vous voilà plus de coquins que l'année dernière.--Et vous moins,»
+lui répondit M. Royer-Collard. Le côté droit, dans ses espérances
+renaissantes, savait bien, quels étaient les adversaires avec qui il
+aurait à lutter.
+
+Comme dans la session précédente, les premières rencontres eurent des
+questions de circonstance pour objet. Le cabinet jugea nécessaire
+de demander aux Chambres la prolongation, pour un an, des deux lois
+d'exception sur la liberté individuelle et les journaux. M. Decazes
+rendit un compte détaillé de l'emploi qu'il avait fait jusque-là du
+pouvoir arbitraire placé dans ses mains, et les propositions nouvelles
+le resserraient dans des limites qui en atténuaient les périls. Le côté
+droit les repoussa vivement, par le motif très-naturel qu'il n'avait
+point de confiance dans les ministres, mais sans autres arguments que
+les lieux communs libéraux. Les doctrinaires appuyèrent les projets de
+loi, mais en ajoutant à leur adhésion des commentaires qui marquaient
+fortement leur indépendance, et la direction qu'ils avaient à coeur
+d'imprimer au pouvoir qu'ils défendaient: «Chaque jour, dit M. de Serre,
+la nature de notre constitution sera mieux comprise, ses bienfaits mieux
+appréciés par la nation; les lois auxquelles vous coopérerez mettront
+peu à peu nos institutions et nos moeurs en harmonie avec la monarchie
+représentative; le gouvernement s'approchera de sa perfection, de cette
+unité de principe, de plan et d'action qui est la condition de son
+existence. En souffrant, en protégeant même l'opposition légale, il ne
+tolérera pas que cette opposition trouve en lui-même des points d'appui.
+C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit être surveillé et contredit
+par les hommes placés hors de lui, qu'il doit être ponctuellement obéi,
+fidèlement secondé et servi par les hommes qui se sont faits ou veulent
+rester ses agents directs. Le gouvernement aura ainsi ce degré de force
+qui dispense de l'emploi des moyens extraordinaires; les moyens légaux,
+rendus à leur énergie, lui suffiront.»--«Il y a contre le projet de loi,
+dit M. Royer-Collard, une objection forte; on peut dire au gouvernement:
+Avant de demander un pouvoir extraordinaire, avez-vous fait usage de
+tout celui que les lois vous confient? Avez-vous épuisé soit énergie?...
+Je ne répondrai pas directement à cette question; mais je dirai à ceux
+qui la font: Prenez garde aussi de mettre votre gouvernement à une
+épreuve trop rigoureuse, à laquelle presque tous les gouvernements
+succomberaient; ne lui imposez pas la perfection; considérez ses
+embarras aussi bien que ses devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse
+ses pas dans la carrière où il s'est engagé, et qu'il en fasse chaque
+jour de nouveaux. Nous attendons de lui l'entier développement des
+institutions et des transactions constitutionnelles; nous lui demandons
+surtout cette unité rigoureuse de principes, de système et de conduite
+sans laquelle il n'atteindra pas entièrement le but vers lequel il
+marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garantie de ce qu'il veut
+faire. Nous avons la juste confiance que les pouvoirs extraordinaires
+dont nous l'investissons seront exercés, non par et pour un parti, mais
+pour la nation contre tous les partis. Voilà notre traité; voilà
+les stipulations dont on a parlé; elles sont publiques comme notre
+confiance, et nous remercions ceux qui les ont rappelées d'avoir fait
+remarquer à la France que nous lui sommes fidèles, et que nous ne
+négligeons ni ses intérêts, ni nos devoirs.»
+
+Avec une effusion d'esprit et de coeur plus douce, mais non moins
+décidée, M. Camille Jordan tint le même langage; les projets de loi
+furent votés; le côté droit ressentit, comme des coups qui s'adressaient
+à lui, les conseils donnés par les doctrinaires au cabinet, et le
+cabinet vit clairement qu'il avait là, pour défenseurs nécessaires, de
+fiers et exigeants alliés.
+
+Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet, qui n'avait ni
+intentions despotiques, ni passions immodérées, ne chercha point à
+prolonger outre mesure le pouvoir arbitraire qui lui était confié; aucun
+effort ne fut nécessaire pour lui arracher les lois d'exception; elles
+tombèrent successivement et d'elles-mêmes, la suspension des garanties
+de la liberté individuelle en 1817, les cours prévôtales en 1818,
+la censure des journaux en 1819; et quatre ans après la tempête
+des Cent-Jours, le pays était en jouissance de toutes ses libertés
+constitutionnelles.
+
+Dans le même intervalle, d'autres questions, plus grandes et plus
+obscures, furent posées et résolues. Quand le premier bouillonnement de
+la réaction de 1815 se fut un peu calmé, quand la France, moins troublée
+du présent, recommença à se préoccuper de l'avenir, elle fut appelée à
+l'oeuvre la plus difficile qui puisse échoir à un peuple. C'était bien
+plus qu'un gouvernement nouveau à affermir; c'était un gouvernement
+libre à mettre en vigueur. Il était écrit; il fallait qu'il vécût.
+Promesse bien souvent faite à la France, et jamais accomplie. Que de
+fois, de 1789 à 1814, on avait inscrit, dans nos institutions et dans
+nos lois, des libertés et des droits politiques, pour les y laisser
+ensevelis et pour gouverner sans en tenir compte! Le premier entre les
+gouvernements de notre époque, la Restauration a pris ses paroles au
+sérieux; quels que fussent ses traditions et ses penchants, ce qu'elle a
+dit elle l'a fait; les libertés et les droits qu'elle a reconnus, elle
+a accepté leur action et leur concours. De 1814 à 1830, comme de 1830 à
+1848, la Charte a été une vérité. C'est pour l'avoir oublié un jour que
+Charles X est tombé.
+
+Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire quand cet appel
+efficace à la vie politique commença en 1816, la question du système
+électoral, déjà abordée, mais sans résultat, dans la session précédente,
+se présenta la première. Elle était placée sous l'empire de l'art. 40 de
+la Charte qui portait: «Les électeurs qui concourent à la nomination
+des députés ne peuvent avoir droit de suffrage s'ils ne payent une
+contribution directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans.»
+disposition ambiguë et qui tentait plus qu'elle n'osait accomplir. Elle
+contenait évidemment le désir de placer le droit de suffrage politique
+hors des masses populaires et de le déposer dans les régions élevées
+de la société. Mais le législateur constitutionnel n'avait pas marché
+franchement à ce but et ne l'atteignait pas avec certitude, car si la
+Charte exigeait, pour les électeurs appelés à choisir effectivement les
+députés, 300 francs de contribution directe et trente ans d'âge, elle
+n'interdisait pas que ces électeurs fussent eux-mêmes choisis par de
+premières assemblées électorales, c'est-à-dire qu'elle n'excluait pas
+l'élection indirecte, ni, sous cette forme, le suffrage qu'on est
+convenu d'appeler universel.
+
+J'ai pris part à la rédaction de la loi du 5 février 1817, qui fut
+la solution donnée alors à cette grande question. J'ai assisté aux
+conférences chargées de la préparer. Quand elle fut prête, M. Laîné, qui
+devait, comme ministre de l'intérieur, la présenter à la Chambre des
+députés, m'écrivit qu'il désirait me voir: «J'ai adopté, me dit-il,
+tous les principes de ce projet, la concentration du droit de suffrage,
+l'élection directe, le droit égal des électeurs, leur réunion dans
+un seul collège par département; je crois vraiment que ce sont les
+meilleurs; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de ces questions,
+bien des perplexités d'esprit et bien peu de temps pour en sortir.
+Aidez-moi à préparer l'exposé des motifs.» Je répondis, comme je le
+devais, à cette sincérité confiante. La loi présentée, et pendant que
+mes amis la soutenaient dans la Chambre, où mon âge ne me permettait pas
+encore de siéger, je la défendis, au nom du gouvernement, dans plusieurs
+articles insérés au _Moniteur_. J'en ai bien connu l'intention et le
+véritable esprit, et j'en parle sans embarras en présence du suffrage
+universel qui prévaut aujourd'hui. Si le système électoral de 1817 a
+disparu dans la tempête de 1848, il a valu à la France plus de trente
+années d'un gouvernement régulier et libre, à la fois soutenu et
+contrôlé sérieusement; et pendant tout ce temps, à travers les
+dominations changeantes des partis et l'ébranlement d'une révolution,
+ce système a suffi au maintien de la paix, au développement de la
+prospérité publique et au respect de tous les droits légaux. Dans notre
+âge d'expériences éphémères et vaines, c'est presque là, pour une loi
+politique, une vie longue et puissante. Il y a là du moins une oeuvre
+qu'on peut avouer et qui mérite d'être bien comprise, même après ses
+revers.
+
+Une idée dominante inspira la loi du 5 février 1817: mettre un terme au
+régime révolutionnaire, mettre en vigueur le régime constitutionnel. A
+cette époque, le suffrage universel n'avait jamais été en France qu'un
+instrument de destruction ou de déception: de destruction, quand il
+avait réellement placé le pouvoir politique aux mains de la multitude;
+de déception, quand il avait servi à annuler les droits politiques au
+profit du pouvoir absolu en maintenant, par une intervention vaine de
+la multitude, une fausse apparence de droit électoral. Sortir enfin de
+cette routine, tantôt de violence, tantôt de mensonge, placer le pouvoir
+politique dans la région où dominent naturellement, avec indépendance et
+lumières, les intérêts conservateurs de l'ordre social, et assurer à ces
+intérêts, par l'élection directe des députés du pays, une action franche
+et forte sur son gouvernement, c'était là ce que cherchaient les auteurs
+du système électoral de 1817; rien de moins, rien de plus.
+
+Dans un pays voué depuis vingt-cinq ans, en matière d'élections
+politiques, soit réellement, soit en apparence, au principe de la
+souveraineté du nombre, si absurdement appelée la souveraineté du
+peuple, la tentative était nouvelle et pouvait paraître hardie. Au
+début, elle concentrait le pouvoir politique aux mains de cent quarante
+mille électeurs. Elle ne rencontra pourtant dans le public, et même dans
+ce qu'on appelait déjà le parti libéral, que peu d'opposition, quelques
+objections de souvenir, quelques réserves d'avenir, point d'hostilité
+véritable et active. Ce fut du sein même des classes vouées aux intérêts
+conservateurs et de leurs dissensions intestines que vinrent l'attaque
+et le danger.
+
+Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, dans ses voeux
+modérés et quand il renonçait à ses velléités systématiques et
+rétrogrades, s'était promis que du moins la faveur de la royauté et
+l'influence de la majorité lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans
+les localités qu'au centre de l'État. L'ordonnance du 5 septembre 1816
+lui avait enlevé cette double perspective. Il demandait au nouveau
+système électoral de la lui rendre. Il démêla sur-le-champ que la loi du
+5 février 1817 n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua
+aussitôt avec violence, l'accusant de livrer à la classe moyenne tout le
+pouvoir électoral, par conséquent tout le pouvoir politique, aux dépens
+de la grande propriété et du peuple.
+
+Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou n'en parlait pas
+en 1817, s'est saisi à son tour de ce thème, et a placé, dans cette même
+accusation de monopole politique au profit des classes moyennes, son
+principal grief, non-seulement contre la loi électorale, mais contre
+tout le système de gouvernement dont elle était la base et la garantie.
+
+Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impressions. De 1814 à
+1848, sous le gouvernement de la Restauration et sous le gouvernement
+de Juillet, j'ai hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de
+porter moi-même ce drapeau des classes moyennes qui était naturellement
+le mien. Quelle était, pour nous, sa signification? Avons-nous jamais
+conçu le dessein ou seulement entrevu la pensée que les bourgeois
+devinssent des privilégiés nouveaux, et que les lois destinées à régler
+l'exercice du droit de suffrage servissent à fonder la domination
+des classes moyennes en enlevant, soit en droit, soit en fait, toute
+influence politique, d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie
+française, d'autre part au peuple?
+
+La tentative eût été étrangement ignorante et insensée. Ce n'est ni par
+des théories politiques, ni par des articles de loi que s'établissent
+les privilèges et la domination d'une classe dans l'État; ces moyens
+savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de la conquête
+ou l'ascendant de la foi. C'est aux aristocraties militaires ou
+théocratiques, jamais aux influences bourgeoises qu'il appartient de
+s'approprier exclusivement la société. L'histoire de tous les temps
+et de tous les peuples est là pour le prouver aux plus superficiels
+observateurs.
+
+De nos jours, l'impossibilité d'une telle domination des classes
+moyennes est encore plus frappante. Deux idées sont les grands
+caractères de la civilisation moderne, et lui impriment son redoutable
+mouvement; je les résume en ces termes:--Il y a des droits universels,
+inhérents à la seule qualité d'homme, et que nul régime ne peut
+légitimement refuser à nul homme;--il y a des droits individuels qui
+dérivent du seul mérite personnel de chaque homme, sans égard aux
+circonstances extérieures de la naissance, de la fortune ou du rang, et
+que tout homme qui les porte en lui-même doit être admis à déployer.--Le
+respect légal des droits généraux de l'humanité et le libre
+développement des supériorités naturelles, de ces deux principes, bien
+ou mal compris, ont découlé, depuis près d'un siècle, les biens et les
+maux, les grandes actions et les crimes, les progrès et les égarements
+que tantôt les révolutions, tantôt les gouvernements eux-mêmes ont
+fait surgir au sein des sociétés européennes. Lequel de ces principes
+provoque, ou seulement admet, la domination exclusive des classes
+moyennes? A coup sûr, ni l'un ni l'autre: l'un ouvre aux supériorités
+individuelles toutes les portes; l'autre veut, pour toute créature
+humaine, sa place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; aucune
+existence n'est comptée pour rien. De tels principes sont inconciliables
+avec toute domination exclusive; celle des classes moyennes, comme toute
+autre, serait en contradiction directe avec les tendances souveraines
+des sociétés modernes.
+
+Les classes moyennes n'ont jamais songé à devenir, parmi nous, des
+classes privilégiées, et nul homme de quelque sens n'y a jamais songé
+pour elles. Cette folle accusation n'est qu'une machine de guerre
+dressée à la faveur de la confusion des idées, tantôt par l'adresse
+hypocrite, tantôt par l'aveugle passion des partis. Ce qui n'empêche
+pas qu'elle n'ait été et ne puisse devenir encore fatale à la paix
+intérieure de notre société; car les hommes sont ainsi faits que les
+dangers chimériques sont pour eux les pires; on se bat contre des corps;
+on perd la tête, soit de peur, soit de colère, devant des fantômes.
+
+C'était à des dangers réels que nous avions à faire en 1817, quand nous
+discutions le régime électoral de la France. Nous voyions les plus
+légitimes principes et les plus ombrageux intérêts de la société
+nouvelle indistinctement menacés par une réaction violente. Nous
+sentions en même temps renaître et fermenter autour de nous l'esprit
+révolutionnaire s'armant, selon son usage, des passions nobles pour
+couvrir la marche et préparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs
+dispositions comme par leurs intérêts, les classes moyennes étaient les
+plus propres à lutter à la fois contre l'un et l'autre péril; opposées
+aux prétentions de l'ancien régime, elles avaient acquis, sous
+l'Empire, des idées et des habitudes de gouvernement; quoiqu'elles
+n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque méfiance, elles ne lui
+étaient point hostiles; car, sous l'empire de la Charte, elles n'avaient
+rien à demander à des révolutions nouvelles; la Charte était pour elles
+à la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la sécurité de
+leurs conquêtes et le triomphe de leurs espérances. Faire tourner
+au profit de l'ancienne monarchie, devenue constitutionnelle, cette
+situation antirévolutionnaire des classes moyennes, assurer à cette
+monarchie leur adhésion et leur concours en leur assurant à elles-mêmes,
+dans son gouvernement, une large influence, c'était une politique
+clairement indiquée par l'état des faits et des esprits; c'était la
+politique de la loi électorale de 1817. En principe, cette loi coupait
+court aux théories révolutionnaires de la souveraineté du nombre et
+d'une fausse et tyrannique égalité; en fait, elle mettait la société
+nouvelle à l'abri des menaces de la contre-révolution. Nous n'avions
+certes, en la présentant, nul dessein d'établir, entre la grande et la
+moyenne propriété, aucun antagonisme: mais quand la question fut ainsi
+posée, nous n'hésitâmes point; nous soutînmes fermement la loi en
+soutenant que l'influence, non pas exclusive mais prépondérante, des
+classes moyennes était conforme, d'une part au voeu des institutions
+libres, de l'autre aux intérêts de la France telle que la révolution
+l'avait faite, et de la Restauration elle-même telle que la Charte
+l'avait définie en la proclamant.
+
+La loi des élections avait rempli la session de 1816. La loi du
+recrutement fut la grande affaire et la grande oeuvre de la session de
+1817. Le côté droit lui fut ardemment hostile; elle contrariait ses
+traditions, elle inquiétait ses sentiments monarchiques. Mais il avait
+affaire à un ministre imperturbable dans sa conviction et sa volonté,
+comme dans sa physionomie. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était un esprit
+puissant, original et simple, qui ne combinait pas un grand nombre
+d'idées, mais qui s'attachait passionnément à celles qu'il avait
+lui-même conçues. Il s'était promis de rendre à la France ce qu'elle
+n'avait plus, une armée. Et une armée, c'était pour lui une petite
+nation sortie de la grande, fortement organisée, formée d'officiers
+et de soldats intimement unis, se connaissant et se respectant
+mutuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, et tous bien
+dressés, par l'étude solide ou la longue pratique, à servir efficacement
+leur patrie.
+
+De cette notion de l'armée, telle que la concevait le maréchal
+Saint-Cyr, découlaient naturellement les principes de sa loi. Toutes
+les classes de la nation étaient appelées à concourir à la formation
+de l'armée. Ceux qui y entraient par le dernier rang avaient droit de
+monter au premier et une part assurée dans le mouvement ascendant des
+rangs moyens. Ceux qui aspiraient à y entrer par un échelon plus élevé
+étaient tenus d'abord de prouver, par le concours, un mérite déjà
+acquis, puis d'acquérir, par de fortes études, l'instruction spéciale
+de leur état. Le temps de service, actif ou de réserve, était long,
+et faisait vraiment de la vie militaire une carrière. Les obligations
+imposées, les libérations promises et les droits reconnus à tous étaient
+garantis par la loi.
+
+Outre ses principes généraux, la loi avait un résultat immédiat que
+Saint-Cyr avait fort à coeur; elle faisait rentrer, à titre de vétérans
+et comme réserve, dans l'armée nouvelle, les restes de cette vieille
+armée licenciée qui avait héroïquement porté la peine des fautes de
+son général couronné. Elle effaçait ainsi, pour l'armée, la trace d'un
+triste passé, en même temps que, par une sorte de Charte spéciale, elle
+assurait son avenir.
+
+Que ce fussent là, pour l'organisation militaire de la France, de
+grandes idées et de généreux sentiments, personne ne saurait le nier.
+Une telle loi répondait à la nature morale comme à la conduite politique
+du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, âme droite, caractère fier, d'opinions
+monarchiques et de moeurs républicaines, et qui, dans toutes les crises
+survenues depuis 1814, avait fait preuve à la fois de fidélité et
+d'indépendance. Lorsqu'il vint la soutenir à la tribune, lorsque, avec
+la mâle gravité et la passion contenue d'un vieil homme de guerre aussi
+sincèrement patriote que royaliste, il rappela les services et les
+souffrances de ce peuple d'anciens soldats qu'il voulait, pour quelques
+années encore, rattacher à la nouvelle armée de la France, il remua
+profondément le public comme les Chambres, et ses fortes paroles ne
+contribuèrent pas moins que le mérite des dispositions de sa loi à la
+faire sur-le-champ consacrer par l'estime affectueuse du pays.
+
+Violemment attaquée en 1818, la loi de recrutement du maréchal Saint-Cyr
+a été plus d'une fois, depuis 1818, critiquée, remaniée, modifiée. Ses
+principes essentiels ont résisté à toutes les attaques et survécu à
+toutes les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les
+principes; elle a donné, par les faits, à ses adversaires un éclatant
+démenti. On l'accusait de porter atteinte à la monarchie; elle a fait
+l'armée la plus monarchique que la France ait jamais connue, une armée
+dont ni les séductions de l'opinion populaire, ni les entraînements des
+crises révolutionnaires n'ont pu, à aucune époque, ni en 1830, ni en
+1848, ébranler la fidélité. L'esprit militaire, cet esprit d'obéissance
+et de respect, de discipline et de dévouement, l'une des gloires de
+l'humanité et le gage nécessaire de l'honneur comme de la sûreté des
+nations, avait été puissamment développé, parmi nous, par les grandes
+guerres de la Révolution et de l'Empire. C'était un précieux héritage
+de ces temps si rudes qui nous ont légué tant de charges. On pouvait
+craindre qu'il ne se perdît ou ne s'affaiblît beaucoup au sein des
+loisirs de la paix et des débats de la liberté. Il s'est fermement
+maintenu dans l'armée que la loi de 1818 nous a faite et nous refait
+incessamment. L'esprit militaire ne s'est pas seulement maintenu; il
+s'est épuré et réglé. Par la probité de ses promesses et l'équité de
+ses dispositions en matière de libération et d'avancement, la loi du
+maréchal Saint-Cyr a fait pénétrer dans l'armée le sentiment permanent
+du droit, de son propre droit légal, et par là aussi l'attachement
+instinctif à l'ordre public, garantie de tous les droits. Nous avons eu
+le beau et rare spectacle d'une armée capable à la fois de se dévouer et
+de se contenir, prête aux sacrifices et modeste dans ses prétentions,
+ambitieuse de gloire sans être avide de guerre, fière de ses armes et
+docile au pouvoir civil. Les moeurs publiques, les idées générales du
+temps, l'ensemble de notre civilisation sont pour beaucoup sans
+doute dans ce grand résultat; mais la loi du maréchal Saint-Cyr y
+a certainement sa part, et je prends plaisir à rappeler ce titre
+d'honneur, parmi tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami.
+
+Ouverte au milieu d'une crise ministérielle, la session de 1818 eut
+à traiter une autre question d'organisation politique, non-pas plus
+grande, mais plus difficile encore et plus périlleuse. Le cabinet
+résolut de ne pas laisser plus longtemps la presse sous un régime
+exceptionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des sceaux,
+présenta le même jour trois projets de loi qui réglaient complètement,
+en cette matière, la pénalité, le mode d'instruction, et les conditions
+de publication des journaux en les affranchissant de toute censure.
+
+Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et beaucoup attaqués.
+J'en ai fait moi-même, dans le cours de ma vie, un grand usage. C'est en
+mettant publiquement mes idées sous les yeux de mon pays que j'ai fait
+mes premiers pas dans son attention et son estime. En avançant dans ma
+carrière, j'ai eu constamment la presse pour alliée ou pour ennemie, et
+je n'ai jamais hésité à me servir de ses armes, ni craint de m'exposer à
+ses coups. C'est une puissance que je respecte et que j'accepte plutôt
+avec goût qu'avec humeur, quoique sans illusion. Quelle que soit
+la forme du gouvernement, la vie politique est une lutte, et je ne
+prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais quelque honte à me
+voir en face d'adversaires muets et enchaînés. La liberté de la presse,
+c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel,
+force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d'oeil
+les faits et les idées sur toute la face de la terre. J'ai toujours
+souhaité la presse libre; je la crois, à tout prendre, plus utile que
+nuisible à la moralité publique, et je la regarde comme essentielle à
+la bonne gestion des affaires publiques et à la sécurité des intérêts
+privés. Mais j'ai vu trop souvent et de trop près ses égarements et ses
+périls dans l'ordre politique pour ne pas demeurer convaincu qu'il
+faut à cette liberté une forte organisation sociale, de fortes lois
+répressives et de fortes moeurs. En 1819, nous pressentions bien, mes
+amis et moi, la nécessité de ces conditions; mais il n'était pas en
+notre pouvoir de les mettre toutes promptement en vigueur, et nous
+pensions que pourtant le moment était venu de prouver la sincérité comme
+la force de la monarchie restaurée, en ôtant à la presse ses entraves
+préalables et en acceptant les chances de sa liberté.
+
+La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont
+été ou des actes de répression, légitime ou illégitime, contre la
+liberté, ou des conquêtes de telle ou telle garantie spéciale de
+la liberté, successivement arrachées au pouvoir à mesure que se
+manifestaient la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'histoire
+législative de la presse en Angleterre est une série d'alternatives et
+de dispositions de ce genre.
+
+Les lois de 1819 eurent un tout autre caractère. C'était une législation
+complète, conçue d'ensemble et par avance, conformément à certains
+principes généraux, définissant à tous leurs degrés les délits et les
+peines, réglant toutes les conditions comme les formes de l'instruction,
+et destinée à garantir et à fonder la liberté de la presse aussi
+bien qu'à défendre de ses écarts l'ordre et le pouvoir. Entreprise
+très-difficile en soi, comme toutes les oeuvres législatives faites
+par prévoyance encore plus que par nécessité, et dans lesquelles le
+législateur est inspiré et gouverné par des idées plutôt que commandé et
+dirigé par des faits. Un autre péril, un péril moral et caché vient s'y
+ajouter: des lois ainsi préparées et soutenues deviennent un travail de
+philosophe et d'artiste auquel l'auteur est tenté de s'attacher avec
+un sentiment d'amour-propre qui lui fait quelquefois perdre de vue les
+circonstances extérieures et les convenances pratiques dont il aurait à
+tenir compte. La politique veut un certain mélange d'indifférence et de
+passion, de liberté d'esprit et de volonté arrêtée, qui n'est pas aisé
+de concilier avec une forte adhésion à des idées générales et une
+sincère intention de tenir la balance exacte entre les principes et les
+intérêts divers de la société.
+
+Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votées en 1819 sur la
+liberté de la presse, nous eussions complètement évité ces écueils, ni
+qu'elles fussent en parfaite harmonie avec l'état des esprits et les
+besoins de l'ordre à cette époque. Pourtant, à quarante ans bientôt de
+distance et en examinant aujourd'hui ces lois avec ma vieille raison,
+je n'hésite pas à les regarder comme une belle oeuvre législative dans
+laquelle les vrais principes de la matière étaient bien saisis, et qui,
+malgré les mutilations qu'elle ne tarda pas à subir, fit faire alors,
+à la liberté de la presse bien entendue, un progrès dont la trace se
+reprendra un jour.
+
+La discussion de ces lois répondit dignement à leur conception. M. de
+Serre avait une éloquence singulièrement élevée et pratique à la fois.
+Il soutenait les principes généraux en magistrat qui les applique,
+non en philosophe qui les explique. Sa parole était profonde et point
+abstraite, colorée et point figurée; son argumentation était de
+l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, attaquait ou se défendait
+sans préméditation littéraire, ni même oratoire, élevant la force des
+raisons au niveau de la grandeur des questions, abondant sans luxe,
+précis sans sécheresse, passionné sans déclamation, trouvant toujours
+la plus solide réponse à ses adversaires, aussi puissant dans
+l'improvisation qu'après la méditation, et quand il avait surmonté un
+peu d'hésitation et de lenteur au premier moment, marchant à son but
+d'un pas ferme et pressé, en homme ardemment sérieux qui ne recherche
+nullement un succès personnel, et ne se préoccupe que de faire triompher
+sa cause en communiquant à ses auditeurs son sentiment avec sa
+conviction.
+
+Il eut affaire, dans ce débat, à des adversaires autres que ceux qui
+s'étaient élevés contre les lois des élections et du recrutement.
+C'était le côté droit qui avait attaqué ces deux lois; ce fut le côté
+gauche qui attaqua les nouvelles lois de la presse. MM. Benjamin
+Constant, Manuel, Chauvelin, Bignon, avec plus de malice parlementaire
+que d'esprit politique, les assaillirent de critiques et d'amendements
+mêlés çà et là de compliments chargés à leur tour de restrictions.
+Des élections récentes avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs
+libéraux de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songèrent qu'à remettre
+en scène leur parti depuis trois ans abattu, et à rétablir leur propre
+situation d'orateurs populaires. Quelques-unes des idées qui avaient
+présidé à la rédaction des trois projets de loi étaient peu conformes
+aux traditions philosophiques et législatives qui, depuis 1791, avaient
+cours à ce sujet. On y reconnaissait un sincère dessein de garantir la
+liberté, mais aussi un soin assidu de ne point désarmer le pouvoir.
+C'était un spectacle assez nouveau que des ministres acceptant
+franchement la liberté de la presse sans lui prodiguer l'encens, et
+prétendant qu'ils entendaient mieux ses droits et ses intérêts que ses
+anciens adorateurs. Il y eut, dans l'opposition du côté gauche à cette
+époque, beaucoup de routine, beaucoup de complaisance pour les préjugés
+et les passions du parti, et un peu d'humeur jalouse envers un cabinet
+libéralement novateur. Le public étranger aux coteries politiques
+s'étonnait de voir si vivement attaquer des lois qui atténuaient,
+en matière de presse, les peines en vigueur, remettaient au jury le
+jugement de cette classe de délits et affranchissaient les journaux de
+la censure; il était plutôt enclin à trouver ces mesures trop hardies.
+Le côté droit se tenait habilement à l'écart, charmé de voir les
+ministres aux prises avec des adversaires renaissants qui ne tarderaient
+pas à devenir leurs plus redoutables ennemis.
+
+Ce fut dans cette discussion que je montai pour la première fois à la
+tribune. Nous avions été chargés, M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en
+qualité de commissaires du Roi, les lois proposées. Fausse et faible
+situation qui dénote l'enfance du gouvernement représentatif. On ne
+parle pas politique comme on plaide une cause ou comme on soutient une
+thèse. Pour agir efficacement dans une assemblée délibérante, il faut y
+délibérer soi-même, c'est-à-dire en être membre et y avoir, à l'égal
+des autres, sa part de liberté, de pouvoir et de responsabilité. Je
+m'acquittai convenablement, je crois, mais froidement, de la mission que
+j'avais reçue. Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application du
+droit commun en cas d'infidélité dans les comptes rendus des séances des
+Chambres, et contre M. Daunou les garanties exigées par le projet de loi
+pour l'établissement des journaux. La Chambre parut goûter mes raisons
+et me donna raison. Mais je me tins sur la réserve et ne pris que
+rarement, part au débat. Je n'ai nul goût pour les situations
+incomplètes et les rôles convenus. Quand on entre dans une arène où se
+débattent les affaires d'un pays libre, ce n'est pas pour y faire
+parade d'esprit et de beau langage: il faut s'engager dans la lutte en
+véritable et sérieux acteur.
+
+Comme la loi du recrutement pour le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, les lois
+de la presse furent, pour M. de Serre, l'occasion d'un succès personnel
+autant que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de
+révolution et de guerre, en présence de l'Europe armée et dans le court
+espace de trois sessions, les trois plus grandes questions d'un régime
+libre, la formation du pouvoir électif, celle de l'armée nationale et
+l'intervention des opinions individuelles dans les affaires publiques
+par la voie de la presse, furent franchement posées, discutées,
+résolues. Et leur solution, quel qu'en pût être le jugement des partis,
+était certainement en harmonie avec les voeux de cette honnête majorité
+de la France qui acceptait sincèrement le Roi et la Charte et prenait
+leur gouvernement au sérieux.
+
+Pendant ce même temps, beaucoup d'autres travaux d'organisation
+constitutionnelle ou de législation générale avaient été accomplis
+ou préparés. En 1818, un amendement de M. Royer-Collard détermina
+l'addition au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; et
+dans le cours de l'année suivante, deux ministres des finances, le
+baron Louis et M. Roy, mirent en pratique cette garantie de la
+bonne administration du revenu public. Par l'institution des petits
+grands-livres de la dette nationale, le crédit de l'État pénétra et
+s'établit dans les départements. D'autres projets de loi, quoique
+présentés aux Chambres, n'aboutirent à aucun résultat, trois, entre
+autres, sur la responsabilité des ministres, sur l'organisation de la
+Chambre des Pairs en cour de justice, et sur le changement de l'année
+financière pour éviter le vote provisoire de l'impôt. D'autres enfin,
+notamment sur la réforme de l'administration départementale et communale
+et sur l'instruction publique, étaient encore à l'état de recherches et
+de discussions préparatoires. Loin d'éluder les questions importantes,
+le gouvernement les étudiait laborieusement et en occupait d'avance la
+pensée publique, décidé à les soumettre aux Chambres dès qu'il aurait
+recueilli les faits et arrêté son propre avis.
+
+Je garde encore des séances du Conseil d'État, où ces divers projets
+étaient d'abord discutés, un profond souvenir. Ce Conseil n'avait alors
+point de grande existence officielle, ni d'action obligée dans la
+constitution de l'État; la politique y tenait cependant plus de place et
+s'y produisait avec plus de liberté et d'éclat qu'à aucune autre époque;
+toutes les nuances, je devrais dire toutes les diversités du parti
+royaliste, depuis le côté droit jusqu'à la lisière du côté gauche, s'y
+trouvaient représentées; les hommes politiques les plus considérables,
+les chefs de la majorité dans les Chambres y étaient associés aux chefs
+des services administratifs, aux anciens conseillers de l'Empire, à des
+hommes plus jeunes, encore étrangers aux Chambres, mais entrés avec la
+Charte dans la vie publique. MM. Royer-Collard, de Serre et Camille
+Jordan, y siégeaient à côté de MM. Siméon, Portalis, Molé, Bérenger,
+Cuvier, Allent; et nous délibérions, MM. de Barante, Mounier et moi,
+en commun avec MM. de Ballainvilliers, Laporte-Lalanne et de Blaire,
+fidèles représentants de l'ancien régime. Lorsque des projets de loi
+importants étaient examinés dans le Conseil, les ministres ne manquaient
+pas d'y assister. Le duc de Richelieu présidait souvent les séances
+générales. La discussion y était parfaitement libre, sans apparat, sans
+prétentions oratoires, mais sérieuse, profonde, variée, détaillée,
+obstinée, savante à la fois et pratique. J'ai entendu là le comte
+Bérenger, esprit indépendant et querelleur, quasi-républicain sous
+l'Empire, soutenir, avec une subtilité ingénieuse et forte, le suffrage
+universel et les divers degrés d'élection contre l'élection directe et
+le droit électoral concentré. MM. Cuvier, Siméon et Allent étaient les
+défenseurs habituels des traditions et de l'influence administratives.
+Nous développions, mes amis et moi, les principes et les espérances de
+liberté fortement constituée qui nous paraissaient les conséquences,
+naturelles de la Charte et les conditions nécessaires du succès de la
+Restauration. Les réformes dans la législation criminelle, l'application
+du jury aux délits de la presse, l'introduction du principe électif dans
+le régime municipal, furent réclamées dans le Conseil d'État avant que
+la proposition en fût faite dans les Chambres. Le gouvernement faisait
+là, non-seulement une étude approfondie des questions, mais une
+expérience préparatoire et amicale des idées, des désirs et des
+objections qu'il devait rencontrer plus tard, dans une lutte plus rude
+et sur un théâtre plus bruyant.
+
+Le cabinet, tel qu'il était composé au moment où l'ordonnance du 5
+septembre 1816 fut rendue, n'eût pas suffi à cette politique de plus
+en plus modérée, quelquefois résolument libérale, et sinon toujours
+prévoyante, du moins toujours active. Mais le même progrès qui
+s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi dans les personnes. Dans
+le cours de l'année 1817, M. Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et
+M. Molé remplacèrent M. Dambray, le due de Feltre et M. Dubouchage aux
+ministères de la justice, de la guerre et de la marine. Le cabinet ne
+manqua dès lors ni d'unité intérieure, ni de capacité parlementaire et
+administrative. Il fit des efforts pour introduire les mêmes mérites
+dans les diverses branches et les divers degrés du gouvernement. Il
+y réussit assez bien au centre de l'État: sans réaction ni esprit
+exclusif, il s'entoura d'hommes sincèrement dévoués à la politique
+constitutionnelle, et qui, par leur caractère et leurs talents, avaient
+déjà obtenu l'estime publique. Il fut moins ferme et moins efficace dans
+l'administration locale: quoiqu'il y ait apporté des changements plus
+nombreux qu'on ne le croit communément, il ne parvint pas à la mettre en
+harmonie avec sa politique générale. Dans un grand nombre de lieux, les
+procédés violents, l'humeur tracassière, l'inexpérience hautaine, les
+prétentions blessantes, les alarmes frivoles, toutes les grandes et
+petites passions de parti qui avaient envahi l'administration en
+1815, continuèrent de peser sur le pays. Elles entretenaient dans la
+population tranquille un profond sentiment de malaise, et suscitaient
+quelquefois, parmi les mécontents actifs, des tentatives de conspiration
+et d'insurrection d'abord amplifiées avec une crédulité ridicule et
+réprimées avec une rigueur sans mesure, puis discutées, contestées,
+atténuées et réduites presque à rien par des explications et des
+récriminations sans fin. Alors éclataient tantôt les erreurs, tantôt les
+emportements, tantôt même les coupables calculs des autorités locales,
+et le cabinet apparaissait avec des airs de légèreté ou de faiblesse qui
+lui faisaient perdre, aux yeux des populations, le fruit comme le mérite
+de cette bonne politique générale dont elles ressentaient peu les
+effets. Les événements de Lyon, en juin 1817, et les longs débats dont,
+à la suite de la mission réparatrice du duc de Raguse, ils devinrent
+l'objet, sont un exemple déplorable du mal dont, à cette époque, la
+France avait encore à souffrir, quoiqu'au sommet du gouvernement la
+cause première en eût disparu.
+
+Les choses se laissent manier plus aisément que les hommes. Ces mêmes
+ministres qui ne savaient pas toujours ranger à leur politique les
+préfets et les maires, ou qui hésitaient à les changer quand ils les
+trouvaient récalcitrants ou incapables, se montraient prompts et
+efficaces quand il s'agissait de l'administration gênérale et des
+mesures sans noms propres que réclamait l'intérêt public. Je trouve, en
+recueillant mes souvenirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce
+rapport, au gouvernement de cette époque. Les établissements religieux,
+l'instruction publique, le régime des hôpitaux et des prisons,
+l'administration financière et militaire, les relations du pouvoir avec
+l'industrie et le commerce, tous les grands services publics ont reçu,
+de 1816 à 1820, beaucoup de salutaires réformes et accompli d'importants
+progrès. Le duc de Richelieu aimait l'administration éclairée, le
+bien-être populaire, et tenait à honneur d'y contribuer. M. Laîné se
+préoccupait, avec une sollicitude sérieuse et scrupuleuse, du régime des
+nombreux établissements placés dans son ministère, et s'appliquait à en
+redresser les abus ou à y introduire d'utiles modifications. Le baron
+Louis était un habile et infatigable administrateur, qui savait avec
+précision à quelles conditions l'ordre peut régner dans les finances de
+l'État, et qui employait à les bien régler toute la prévoyance de son
+esprit et toute l'énergie de sa volonté. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr
+avait, sur toutes les parties de l'organisation militaire, sur la
+formation et le régime intérieur des différents corps, sur les écoles
+savantes comme sur les services matériels, des idées à la fois
+systématiques et pratiques, inspirées par sa notion générale de
+l'armée ou par sa longue expérience, et il les réalisa dans une série
+d'ordonnances et de règlements, remarquables par l'unité des vues comme
+par la science des détails. M. Decazes avait l'esprit singulièrement
+curieux et inventif dans la recherche des satisfactions à donner, des
+améliorations à tenter, des moyens d'émulation et de conciliation à
+mettre en oeuvre au profit de tous les intérêts sociaux, de toutes les
+classes de citoyens en rapport avec le gouvernement, et il portait
+partout une action intelligente, bienveillante et empressée. Sous le
+point de vue politique, l'administration laissait beaucoup à regretter
+et à désirer; mais dans sa propre sphère, elle était éclairée, active,
+impartiale, économe par la probité et la régularité, amie du progrès en
+même temps que soigneuse de l'ordre, et sincèrement préoccupée du
+désir de faire partout prévaloir la justice distributive et l'intérêt
+public[15].
+
+[Note 15: J'ai résumé dans les _Pièces historiques_ les principales
+mesures d'administration générale qu'adoptèrent durant cette époque,
+chacun dans son département, M. Laîné, M. Decazes et le maréchal
+Gouvion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent clairement l'esprit
+d'amélioration et le soin intelligent des intérêts publics qui animaient
+le cabinet. (_Pièces historiques_, n° IX.)]
+
+C'était certainement là, dans des circonstances difficiles et tristes,
+un gouvernement sensé et salutaire, sous lequel le pays n'avait ni à
+se lamenter du présent, ni à désespérer de l'avenir. Pourtant ce
+gouvernement ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se
+décourageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir leur force et
+leur sécurité. La Restauration avait rendu la paix à la France, et
+travaillait avec succès à lui rendre son rang en Europe. Sous ce drapeau
+de la stabilité et de l'ordre, la prospérité renaissait avec la liberté.
+Pourtant la Restauration était toujours en question.
+
+A en croire ses ennemis, c'était son mal naturel et inévitable: l'ancien
+régime, l'émigration, les étrangers, les haines et les méfiances de la
+Révolution vouaient, disent-ils, la maison de Bourbon à cette situation
+obstinément précaire. Sans contester à ce passé fatal sa part
+d'influence, je n'admets pas qu'il ait exercé sur les événements un tel
+empire, ni qu'il suffise à expliquer pourquoi, même dans ses meilleurs
+jours, la Restauration a toujours été et paru chancelante. Le mal a eu
+des causes plus rapprochées et plus personnelles; il y a eu, dans
+le Gouvernement de cette époque, des infirmités organiques et des
+accidents, des vices de la machine politique et des fautes des acteurs,
+qui ont bien plus contribué que les souvenirs révolutionnaires à
+empêcher son affermissement.
+
+Le désaccord naturel est grand entre le gouvernement représentatif
+institué par la Charte et la monarchie administrative fondée par Louis
+XIV et Napoléon. Là où l'administration est libre comme la politique,
+quand les affaires locales se traitent et se décident par des autorités
+ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur
+solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que l'exigent
+absolument les affaires générales de l'État, en Angleterre et aux
+États-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le
+régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif
+qui n'en dépend que dans d'importantes et rares occasions. Mais quand le
+pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et
+d'administrer avec la centralisation, quand il a à lutter au sommet pour
+les grandes affaires de l'État, et en même temps à régler partout,
+sous sa responsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux
+inconvénients graves ne tardent pas à éclater: ou bien le pouvoir
+central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre
+défense, néglige les affaires locales et les laisse tomber dans le
+désordre et la langueur; ou bien il les lie étroitement aux affaires
+générales, les fait servir à ses propres intérêts, et l'administration
+tout entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen
+de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent
+le pouvoir.
+
+Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; il est devenu le
+thème rebattu des adversaires du gouvernement représentatif et de la
+liberté politique. On le sentait longtemps avant le jour où ils l'ont
+exploité; mais au lieu de s'en prévaloir pour médire des institutions
+libres, on s'appliquait à le guérir. Un double travail était à faire
+dans ce but; il fallait, d'une part, faire pénétrer la liberté
+dans l'administration des affaires locales, de l'autre seconder le
+développement des forces locales capables d'exercer, dans leur sphère,
+le pouvoir. On ne crée point d'aristocratie par les lois, pas plus aux
+extrémités qu'au sommet de l'État; mais la société la plus démocratique
+n'est pas dénuée de pouvoirs naturels, prêts à se déployer si on les
+y appelle. Non seulement dans les départements, mais dans les
+arrondissements, dans les cantons, dans les communes, la propriété
+foncière, l'industrie, les fonctions, les professions, les traditions
+font naître des influences locales qui peuvent, si on sait les accepter
+et les organiser, devenir des autorités efficaces. De 1816 à 1848, sous
+l'une et l'autre des deux monarchies constitutionnelles, et soit de
+bonne grâce, soit à contre-coeur, c'est en ce sens qu'ont agi les
+cabinets les plus divers; ils ont tous plus ou moins reconnu la
+nécessité de décharger l'administration centrale en renvoyant une partie
+de ses attributions tantôt à ses propres agents locaux, tantôt à des
+auxiliaires plus indépendants. Mais, comme il arrive trop souvent,
+le remède n'a pas marché assez vite; la méfiance, la timidité,
+l'inexpérience, la routine en ont ralenti le progrès; ni le pouvoir, ni
+le pays n'ont su l'employer résolument et en attendre patiemment les
+résultats; et condamnée à porter à la fois le fardeau de la liberté
+politique et celui de la centralisation administrative, la monarchie
+constitutionnelle naissante a été soumise à des difficultés et à des
+responsabilités contradictoires qui dépassaient la mesure d'habileté et
+de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gouvernement.
+
+Un autre mal, résultat non pas incurable, mais naturel, de ses
+institutions mêmes, pesait aussi sur la Restauration. Le régime
+représentatif est, en dernière analyse, un régime de sacrifices mutuels
+et de transactions entre les intérêts divers qui coexistent dans la
+société. En même temps qu'il les met en présence et aux prises, il leur
+impose l'absolue nécessité d'arriver à un certain terme moyen, à une
+certaine mesure d'entente ou de tolérance réciproque qui puisse devenir
+la base des lois et du gouvernement. Mais en même temps aussi, par la
+publicité et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande
+exagération de bruit et de langage, et il compromet violemment les uns
+contre les autres l'amour-propre et la dignité personnelle des hommes.
+En sorte que, par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour
+en jour plus difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier
+jour il rend indispensables. Grande difficulté de ce système de
+gouvernement, qui ne peut être surmontée que par une large dose de tact
+et de mesure dans les acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand
+empire du bon sens public qui ramène en définitive les partis et leurs
+chefs à ces transactions, ou à cette tranquille acceptation de leurs
+échecs, dont l'emportement de leur rôle tend constamment à les écarter.
+
+Ce régulateur nécessaire, mais si difficile à instituer, nous manquait
+essentiellement sous la Restauration; en entrant dans la carrière,
+nous avons été lancés sans frein sur cette pente des démonstrations
+excessives et des préoccupations exclusives, vice naturel des
+partis dans le gouvernement représentatif. Que de circonstances
+se présentèrent, de 1816 à 1830, où les éléments divers du parti
+monarchique auraient pu et dû, dans leur lutte, s'arrêter sur cette
+pente, au point où commençait, pour tous, le danger révolutionnaire!
+Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le courage de
+cette prévoyante retenue; et le public, loin de la leur imposer, les
+excitait de plus en plus au combat, comme à un spectacle où il prenait
+plaisir à retrouver l'image dramatique de ses propres passions.
+
+Une fâcheuse, quoique inévitable distribution des rôles entre les partis
+divers aggravait encore, de 1816 à 1820, ce mal de l'imprévoyance des
+hommes et de l'emportement des passions publiques. Sous le régime
+représentatif, c'est d'ordinaire à l'un des partis nettement dessinés et
+fermement arrêtés dans leurs idées et leurs désirs que le gouvernement
+appartient: tantôt les défenseurs systématiques du pouvoir, tantôt les
+amis de la liberté, tantôt les conservateurs, tantôt les novateurs
+dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis organisés et
+ambitieux, se placent les opinions non classées, les volontés non
+décidées d'avance, ce choeur politique qui assiste à la conduite des
+acteurs, écoute leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon
+qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son libre bon sens. C'est là, en
+effet, sous des institutions libres, la pente naturelle et l'ordre vrai.
+Il est bon que le gouvernement ait un drapeau public et certain, que des
+principes fixes dirigent et que des amis sûrs soutiennent son action; il
+puise dans cette situation non-seulement la force et l'esprit de suite
+dont il a besoin, mais aussi cette dignité morale qui rend le pouvoir
+plus facile et plus doux en le plaçant plus haut dans l'estime des
+peuples. Ce n'est point le hasard des événements ni la seule ambition
+des hommes, c'est l'instinct et l'intérêt publics qui ont fait naître,
+dans les pays libres, les grands partis politiques avoués, permanents,
+fidèles, et leur ont déféré le pouvoir. Il fut impossible à la
+Restauration de remplir, de 1816 à 1820, cette condition d'un
+gouvernement à la fois énergique et contenu. Les deux grands partis
+politiques qu'elle trouvait sur la scène, le parti de l'ancien régime
+et celui de la Révolution, étaient l'un et l'autre, à cette époque,
+incapables de gouverner en maintenant la paix intérieure avec la
+liberté; ils avaient l'un et l'autre des idées et des passions trop
+contraires à l'ordre-établi et légal qu'ils auraient eu à défendre; ils
+acceptaient à grand'peine et d'une façon très-précaire, l'un la Charte,
+l'autre l'ancienne royauté. Par une nécessité absolue, le pouvoir alla
+se placer dans les rangs du choeur politique; la partie flottante et
+impartiale des Chambres, le centre fut appelé à gouverner. Sous un
+régime de liberté, le centre est le modérateur habituel et le juge
+définitif du gouvernement; il n'est pas le prétendant naturel au
+gouvernement; c'est lui qui donne, ou retire la majorité; ce n'est pas
+sa mission d'avoir à la conquérir. Et il lui est bien plus, difficile
+qu'aux partis fortement enrégimentés de conquérir ou de garder la
+majorité, car lorsque, dans une assemblée politique, le centre est
+chargé de gouverner, il trouve devant lui, non pas des spectateurs
+un peu incertains qui attendent ses actes pour le juger, mais des
+adversaires passionnés, résolus d'avance à le combattre. Faible
+et périlleuse situation, qui aggrave beaucoup les difficultés du
+gouvernement, soit qu'il s'agisse de déployer le pouvoir ou de protéger
+la liberté.
+
+Non-seulement c'était là, de 1816 à 1820, la situation du gouvernement
+du Roi; il n'y était pas même puissamment établi. Mal distribués entre
+les partis, les rôles ne l'étaient guère mieux dans l'intérieur même
+de ce flottant parti du centre, chargé par nécessité de gouverner. La
+plupart des chefs de la majorité étaient en dehors du gouvernement.
+De 1816 à 1819, plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des
+Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec puissance, qui le
+défendaient contre le côté droit et le côté gauche, qui faisaient dans
+la discussion sa force et devant le public son éclat, MM. Royer-Collard,
+Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient point partie du cabinet;
+deux seulement des représentants éminents de la majorité, M. Laîné et M.
+Pasquier, étaient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour appui dans
+les Chambres des amis indépendants qui approuvaient sa politique, mais
+n'en portaient pas le fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilité.
+C'était par leur éloquence, non par leurs oeuvres actives, que les
+doctrinaires avaient acquis leur influence parlementaire et leur
+autorité morale; ils soutenaient leurs principes sans les appliquer;
+le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les
+mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les
+clients des orateurs; les orateurs ne regardaient pas leur cause comme
+identique et confondue avec celle des ministres; ils s'en distinguaient
+en les appuyant; ils avaient leurs exigences avant de défendre; ils
+critiquaient en défendant; ils attaquaient même quelquefois. Plus les
+questions devenaient importantes et délicates, plus l'indépendance et
+la dissidence, au sein du parti du gouvernement, se manifestaient avec
+éclat et danger. Dans la session de 1817, M. Pasquier, alors garde des
+sceaux, présenta à la Chambre des députés un projet de loi qui, en
+maintenant temporairement la censure des journaux, apportait d'ailleurs,
+dans la législation de la presse, quelques modifications favorables à la
+liberté. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en réclamèrent de bien
+plus grandes, surtout l'application du jury au jugement des délits de
+la presse, et le projet de loi, péniblement adopté par la Chambre des
+députés, fut rejeté par la Chambre des pairs où le duc de Broglie
+soutint, au nom des mêmes principes, les mêmes amendements. En 1817
+aussi, un nouveau concordat avait été négocié et conclu à Rome par M. de
+Blacas; il avait le double défaut de blesser, par quelques-unes de ses
+dispositions, les libertés de l'ancienne Eglise gallicane, tandis que,
+par l'abolition du concordat de 1801, il inspirait à la nouvelle société
+française, pour ses libertés civiles, de vives alarmes. Peu versé dans
+ces matières et presque exclusivement préoccupé des négociations qui
+devaient faire sortir de France les étrangers, le duc de Richelieu avait
+livré celle-ci à M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et
+n'appréciait pas mieux l'importance des anciennes ou des nouvelles
+libertés de la France, ecclésiastiques ou civiles. Présenté à la
+Chambre des députés par M. Laîné, avec les mesures nécessaires pour son
+exécution, ce concordat, dont les ministres eux-mêmes, depuis qu'ils y
+avaient bien regardé, étaient mécontents et inquiets, y rencontra une
+défaveur générale. Dans les bureaux, dans la commission chargée d'en
+faire à la Chambre le rapport; dans les entretiens de la salle des
+conférences, toutes les objections, politiques ou historiques, de
+principe ou de circonstance, que pouvait soulever le projet de loi,
+étaient exposées et développées d'avance, de façon à faire pressentir un
+long et périlleux débat. Les doctrinaires s'associaient ouvertement à
+cette opposition, et de leur part elle avait une grande action sur
+les esprits, car on les savait amis sincères de la religion et de son
+influence. On accusait, il est vrai, M. Royer-Collard d'être janséniste,
+et par là on essayait de le discréditer auprès des fidèles de l'Église
+catholique. Le reproche était frivole. M. Royer-Collard devait, aux
+traditions de sa famille et à l'éducation de sa jeunesse, des moeurs
+graves, des études fortes et un respect affectueux pour les grandes âmes
+de Port-Royal, pour leur vertu et leur génie; mais il n'avait ni leurs
+doctrines religieuses, ni leurs prétentions systématiques sur les
+rapports de l'Église avec l'État. C'était, sur toutes ces questions, un
+esprit libre et sensé, étranger à toute passion, à tout entêtement de
+sectaire, et fort éloigné, soit comme catholique, soit comme philosophe,
+de s'engager, avec l'Église, dans d'obscures et interminables querelles:
+«Je ne cherche point de chicanes à la religion, disait-il souvent;
+elle a bien assez à faire de se défendre et de nous défendre contre
+l'impiété.» L'opposition de M. Royer-Collard au concordat de 1817 était
+une opposition de moraliste politique qui pressentait le tort que la
+discussion publique et l'adoption ou le rejet officiel de ce projet
+feraient, à l'influence de l'Église comme au crédit de la Restauration
+et à la paix de l'État. Le cabinet eut la sagesse de ne pas affronter un
+danger qu'il avait créé lui-même ou laissé créer sur ses pas. On ajourna
+indéfiniment le rapport du projet de loi, et on ouvrit à Rome, en y
+envoyant en mission spéciale le comte Portalis, une négociation nouvelle
+qui aboutit, en 1819, au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc
+de Richelieu, pressé par ses collègues et par ses propres réflexions
+tardives, se prêta à ce pas rétrograde; mais il conserva, de la
+résistance des doctrinaires dans cette occasion et dans plusieurs
+autres, une humeur qu'il se donnait quelquefois le plaisir de
+manifester. Au mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour une
+chose assez insignifiante: «C'est impossible, répondit-il aigrement; MM.
+Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan et Guizot ne le veulent pas.»
+
+Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom figurât dans cette
+boutade. Quoique étranger à la Chambre, je m'associais hautement aux
+idées et à la conduite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le
+moyen et dans les discussions du Conseil d'État, et dans les salons, et
+dans la presse dont tous les partis se servaient dès lors avec autant
+d'éclat que d'ardeur. Malgré les entraves qui, avant 1819, pesaient
+encore sur les journaux et les écrits périodiques, ils usaient largement
+de la liberté que le gouvernement n'essayait pas de leur contester, et à
+laquelle les hommes politiques les plus considérables avaient eux-mêmes
+recours pour répandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert
+de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Villèle
+dans le _Conservateur_, M. Benjamin Constant dans la _Minerve_,
+livraient au cabinet un assaut continu. Le cabinet multipliait pour sa
+défense les publications analogues, le _Modérateur_, le _Publiciste_, le
+_Spectateur politique et littéraire_. Mais pour mes amis et pour notre
+cause, la défense du cabinet ne suffisait pas ou ne convenait pas
+toujours; nous eûmes donc aussi, de 1817 à 1830, nos journaux et
+nos recueils périodiques, le _Courrier_, le _Globe_, les _Archives
+philosophiques, politiques et littéraires_, la _Revue française_; et
+là nous discutions, selon nos principes et nos espérances, tantôt les
+questions générales, tantôt les incidents de la politique active à
+mesure qu'ils se présentaient. Je pris à ces publications une
+grande part. Entre nos divers adversaires et nous, la partie était
+très-inégale; soit qu'ils vinssent du côté droit ou du côté gauche,
+ils représentaient d'anciens partis; ils exprimaient des idées et des
+sentiments depuis longtemps en circulation; ils trouvaient un public
+tout fait et tout prêt à les accueillir. Nous étions des nouveaux venus
+dans l'arène politique, des officiers qui recrutaient une armée, des
+novateurs modérés. Nous attaquions, au nom de la liberté, des théories
+et des passions depuis longtemps populaires, aussi en son nom. Nous
+défendions la nouvelle Société française selon son droit et son intérêt
+véritables, mais non selon son habitude et son goût. Nous avions à
+conquérir notre public en même temps qu'à combattre nos ennemis. Et dans
+ce difficile travail, notre situation était un peu incertaine; nous
+étions à la fois en dedans et en dehors du gouvernement, ministériels et
+indépendants; nous agissions tantôt de concert avec l'administration,
+tantôt à côté de l'opposition, et nous n'avions à notre usage ni toutes
+les armes du pouvoir, ni toutes celles de la liberté. Mais nous étions
+pleins de foi dans nos idées, de confiance en nous-mêmes, d'espérance
+dans l'avenir, et nous nous engagions chaque jour plus avant dans
+notre double lutte avec autant de dévouement que d'orgueil, avec plus
+d'orgueil que d'ambition.
+
+On a beaucoup dit le contraire; on a souvent représenté les doctrinaires
+comme de profonds machinateurs, avides de pouvoir, ardents et habiles à
+pousser leur fortune à travers toutes les causes, et plus préoccupés de
+leur propre domination que du sort ou des voeux du pays. Vulgaire et
+inintelligente appréciation de la nature humaine et de notre histoire
+contemporaine. Si nous avions été surtout des ambitieux, nous aurions pu
+nous épargner bien des efforts et bien des échecs; nous avons vécu dans
+des temps où les plus grandes fortunes, politiques ou autres, n'étaient
+pas difficiles à faire pour qui n'avait pas d'autre pensée; nous n'avons
+voulu faire la nôtre qu'à certaines conditions morales et dans un autre
+but que nous-mêmes; nous avons eu de l'ambition, mais au service d'une
+cause publique, et d'une cause qui a mis à l'épreuve des revers comme
+des succès la constance de ses défenseurs.
+
+Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 1817, M. Decazes et M.
+Pasquier surtout, esprits plus libres et moins ombrageux que le duc de
+Richelieu et M. Laîné, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin de
+l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; mais quand ils
+s'agit de gouverner dans des temps difficiles, des alliés ne suffisent
+pas; il faut des associés intimes, des compagnons assidus de travail et
+de péril. A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, le
+premier entre eux dans les Chambres, étaient redoutés; on le croyait à
+la fois impérieux et indécis, et plus exigeant qu'efficace. Cependant,
+en novembre 1819, après l'élection de M. Grégoire et au milieu des
+projets de réforme de la loi électorale, M. Decazes, pressé par M. de
+Serre, proposa à M. Royer-Collard d'entrer dans le cabinet avec un ou
+deux de ses amis. M. Royer-Collard hésita d'abord, accepta un moment,
+puis enfin refusa: «Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un jour
+à M. Decazes; ma façon de traiter les affaires ne serait pas du tout
+la vôtre; vous éludez les questions, vous les tournez, vous gagnez du
+temps, vous les résolvez à demi. Moi, je voudrais les aborder de front,
+les attirer sur la place publique, et là les éventrer devant tout le
+monde. Je vous compromettrais au lieu de vous aider.» M. Royer-Gallard
+avait raison et se pressentait bien lui-même, mieux peut-être encore
+qu'il ne pensait. Il était plus propre à conseiller et à contrôler le
+pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et un grand-critique
+plutôt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des
+affaires, il eût été trop absolu, trop hautain et trop lent; dans les
+jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit,
+les troubles de sa conscience, son horreur de tout échec public et sa
+crainte superbe de la responsabilité lui eussent permis de conserver
+le sang-froid et la ferme résolution dont il eût eu besoin. M. Decazes
+n'insista point.
+
+Même aujourd'hui, après tout ce que j'ai vu et éprouvé, je ne suis pas
+prompt au découragement, ni porté à croire que les succès difficiles
+soient impossibles. Quelque défectueuse que soit la constitution
+intérieure des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne
+conduite des hommes peut y porter remède; l'histoire a plus d'un exemple
+d'institutions et de situations vicieuses dont l'habileté des chefs
+politiques et le bon sens public ont prévenu les fâcheux résultats. Mais
+quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des hommes, quand
+au lieu de reconnaître les périls de leur propre pente et d'y résister,
+les partis, chefs et soldats, s'y abandonnent ou même y poussent, alors
+les mauvais effets des mauvaises causes se développent inévitablement et
+rapidement. De 1816 à 1820, les fautes ne manquèrent dans aucun parti,
+gouvernement ou opposition, centre, côté droit ou côté gauche, ministres
+ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialité; malgré leurs
+fautes et leurs revers, je persiste, avec une conviction chaque jour
+croissante, à regarder le gouvernement que j'ai servi et le parti que
+j'ai soutenu comme les meilleurs; mais qu'un repos chèrement acheté nous
+serve du moins à reconnaître nos erreurs dans l'action, et à préparer
+pour notre cause, qui ne mourra pas avec nous, un meilleur avenir.
+
+Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, deux avantages
+considérables; il n'y ressentait point d'embarras moraux, ni d'entraves
+extérieures; il y était parfaitement franc et libre. Qualités
+nécessaires dans la vie publique, et qu'à cette époque ni le côté droit,
+ni le côté gauche ne possédaient.
+
+Le côté droit n'avait accepté la Charte que la veille, par nécessité
+et après l'avoir combattue. Une portion notable et bruyante du parti
+persistait à la combattre. Celle qui siégeait dans les Chambres se
+rangeait de jour en jour au régime constitutionnel, les chefs en hommes
+intelligents et sérieux, les soldats en royalistes fidèles et résignés.
+Mais ni les uns ni les autres n'inspiraient, sous ce rapport, confiance
+au pays; il regardait leur adhésion à la Charte comme contrainte ou
+conditionnelle, et toujours peu sincère et couvrant d'autres vues. Le
+côté droit avait d'ailleurs, même en acceptant sincèrement la Charte,
+des intérêts de parti à satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce
+n'était pas uniquement pour gouverner selon ses principes et pour fonder
+solidement la monarchie; il avait, pour son propre compte, des malheurs
+à réparer, des positions à reprendre. Ce n'était pas un pur et régulier
+parti de royalistes torys; les émigrés, l'ancienne cour, l'ancien clergé
+y tenaient encore beaucoup de place et y poursuivaient leurs espérances
+personnelles. Par sa composition et son passé, le parti était condamné à
+une multitude de réticences et d'imprudences, d'arrière-pensées secrètes
+et d'explosions indiscrètes qui, même quand il marchait dans les voies
+constitutionnelles, affaiblissaient à chaque pas son action et son
+crédit.
+
+La situation du côté gauche n'était pas moins embarrassée; il
+représentait à cette époque, non pas les intérêts et les sentiments
+de la France en général, mais les intérêts et les sentiments de cette
+portion de la France qui avait ardemment, indistinctement et obstinément
+servi et soutenu la Révolution, sous sa forme républicaine ou impériale.
+Il y avait là, contre la maison de Bourbon et la Restauration, une
+vieille habitude d'hostilité que les Cent-Jours avaient ravivée, dont
+les plus sensés du parti avaient grand'peine à se dégager, que les plus
+habiles réussissaient mal à déguiser, et que les plus sérieux tenaient à
+honneur de laisser paraître comme protestation et pierre d'attente. En
+novembre 1816, un homme de bien, aussi sincère dans son repentir de ses
+opinions de 1789 qu'il l'avait été jadis en les professant, le vicomte
+Matthieu de Montmorency se plaignait, dans un salon libéral, que les
+libéraux n'aimassent pas la légitimité; un des assistants se défendait
+du reproche: «Oui, dit M. de Montmorency avec une franchise étourdie,
+vous aimez la légitimité comme nous aimons la Charte.» Vive expression
+de la fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gouvernement
+de la Charte et de la légitimité.
+
+Côté droit ou côté gauche pourtant, si les membres de l'un ou de l'autre
+parti, dans les Chambres, n'avaient écouté que leur propre pensée
+et leur véritable voeu, la plupart, j'en suis convaincu, auraient
+franchement accepté et soutenu la Restauration avec la Charte, la Charte
+avec la Restauration. Quand ils ont eux-mêmes la main à l'oeuvre et
+sentent le poids de la responsabilité, les hommes voient bientôt le vrai
+et feraient volontiers le bien. Mais ni dans le côté droit, ni dans
+le côté gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vérité qu'ils
+voyaient et la prendre pour règle de leur conduite; ils étaient, les uns
+et les autres, sous le joug de leur parti extérieur, de ses passions
+comme de ses intérêts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est
+une des plus graves plaies de notre temps que très-peu d'hommes
+conservent assez de fermeté d'esprit et de caractère pour penser
+librement et agir comme ils pensent; l'indépendance intellectuelle et
+morale des individus disparaît sous le poids des événements et devant la
+fougue des clameurs ou des désirs populaires. Et dans cet asservissement
+général des pensées et des actions, il n'y a plus d'esprits justes ni
+d'esprits faux, plus de prévoyants ni de téméraires, plus de chefs ni de
+soldats; tous cèdent à la même pression, se courbent sous le même vent;
+la faiblesse commune amène le nivellement; toute hiérarchie et toute
+discipline disparaissent entre les hommes; ce sont les derniers qui
+mènent les premiers, car ce sont les derniers qui pèsent et poussent,
+poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors dont ils sont les plus
+ardents et les plus aveugles instruments.
+
+Comme parti politique, le centre, dans les Chambres de 1816 à 1820,
+n'était point atteint de ce mal: sincère dans son acceptation de la
+Restauration et de la Charte, aucune pression extérieure ne venait le
+démentir ni le troubler; sa pensée était franche et son action libre;
+il proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, acceptant au
+dedans les chefs les plus capables de l'y conduire, et n'ayant au dehors
+que des adhérents qui ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par
+là que, malgré ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner
+avec puissance, le centre était alors le parti le plus propre au
+gouvernement, le seul capable de maintenir l'ordre dans l'État en
+supportant la liberté de ses rivaux.
+
+Mais pour recueillir tout le fruit de ce mérite et pour atténuer en même
+temps les défauts naturels du centre dans sa mission, il fallait qu'une
+idée fixe s'y établît, la conviction que les divers éléments du parti
+étaient indispensables les uns aux autres, et que, pour accomplir le
+dessein qu'ils poursuivaient tous avec la même sincérité, ils devaient
+se faire mutuellement les concessions et les sacrifices nécessaires pour
+maintenir entre eux l'union. Quand la sagesse divine a voulu assurer
+la puissance d'une relation humaine, elle a interdit le divorce; les
+relations politiques ne sauraient admettre une telle inviolabilité; mais
+si elles ne sont pas fortement nouées, si les hommes qui les contractent
+ne sont pas bien résolus à ne les rompre qu'à la dernière extrémité et
+par les plus impérieux motifs, elles aboutissent bientôt, non seulement
+à l'impuissance, mais au désordre, et leur rupture trop facile amène,
+dans la politique, des perturbations et des difficultés nouvelles.
+J'ai signalé les différences et les dissidences qui existaient, dès
+l'origine, entre les deux éléments essentiels du centre, les ministres
+avec leurs purs adhérents d'une part, les doctrinaires de l'autre;
+dès la seconde session après l'ordonnance du 5 septembre 1816, ces
+dissidences éclatèrent pour devenir bientôt des dissensions.
+
+Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires dans les Chambres
+et le besoin qu'avait d'eux le pouvoir, ni les ministres, ni les
+ministériels ne mesuraient bien l'importance de ce concours et la
+gravité des raisons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent,
+aux idées générales qui les préoccupent, trop de valeur et de confiance;
+les politiques ne leur accordent ni l'attention ni l'intérêt auxquels
+elles ont droit. Les philosophes sont fiers et susceptibles; ils veulent
+qu'on les honore et qu'on les écoute, dût-on ne pas les croire, et
+les politiques qui les traitent légèrement ou avec froideur payent
+quelquefois bien cher leur mécontentement. C'est d'ailleurs une marque
+de peu d'élévation dans l'intelligence de ne pas savoir apprécier le
+rôle que jouent les idées générales dans le gouvernement des hommes,
+et de les considérer comme vaines ou même comme ennemies, parce qu'on
+reconnaît qu'il ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours
+surtout, et malgré le discrédit bien mérité où tant de théories sont
+tombées, la méditation philosophique sur les grandes questions et les
+grands faits de l'ordre politique est une puissance avec laquelle les
+pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sagement de compter.
+Les doctrinaires étaient alors les représentants de cette puissance, et
+ils la déployaient courageusement contre l'esprit révolutionnaire aussi
+bien que pour le régime constitutionnel. Le cabinet de 1816 ne sentit
+pas toute la valeur de leur rôle et ne fit pas toujours, à leurs idées,
+et à leurs voeux, une assez large part. L'application du jury aux
+principaux délits de la presse n'était pas, j'en conviens, sans quelque
+péril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et maintenir ainsi
+l'union dans le parti du gouvernement, que le diviser en repoussant
+absolument, sur cette question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et
+leurs amis.
+
+A tous les pouvoirs, surtout à un pouvoir nouveau, il faut un peu
+de grandeur, dans leurs oeuvres et sur leur drapeau. L'ordre et la
+protection régulière des intérêts privés, ce pain quotidien des peuples,
+ne leur suffisent pas longtemps; c'est la condition nécessaire du
+gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de l'humanité. Elle peut
+trouver les autres satisfactions dont elle a soif dans des grandeurs
+très-diverses, morales ou matérielles, justes ou injustes, solides
+ou éphémères; elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie
+grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout cas,
+avoir devant les yeux quelque chose de grand qui attire et occupe
+l'imagination des hommes. Après l'Empire qui avait donné à la France
+toutes les joies de la force et de la gloire nationale, le spectacle de
+la pensée élevée et libre, se déployant avec dignité morale et quelque
+éclat de talent, ne manquait pas de nouveauté ni d'attrait, et valait
+bien qu'on en payât le prix, ne fût-ce que dans l'intérêt du succès.
+
+Le cabinet ne savait guère mieux traiter avec les dispositions
+personnelles des doctrinaires qu'avec leurs idées: c'étaient des
+caractères indépendants et fiers aussi bien que des esprits élevés,
+prompts à s'offenser quand on semblait vouloir disposer de leur opinion
+et de leur conduite sans leur aveu. Rien ne coûte plus au pouvoir que
+d'accepter un peu largement l'indépendance, de ses amis; il croit
+leur avoir témoigné beaucoup, d'égards quand il les a pris pour ses
+confidents, et il se laissé aisément aller à en user avec eux comme avec
+des serviteurs. M. Laîné, alors ministre de l'intérieur, écrivit un
+matin à M. Cuvier que le Roi venait de le nommer commissaire pour
+soutenir une loi qui serait présentée le lendemain à la Chambre des
+députés. Non-seulement il ne l'avait point prévenu de la mission qu'il
+voulait lui confier; il ne lui disait même pas, dans son billet,
+quelle loi il le chargeait de soutenir. M. Cuvier, plus empressé que
+susceptible avec le pouvoir, ne se plaignit point du procédé et se
+contenta de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, le
+ministre des finances, M. Corvetto, avait aussi fait nommer M. de Serre
+commissaire pour la défense du budget, sans lui avoir demandé si cela
+lui convenait et sans s'être entretenu avec lui des bases au moins
+du budget qu'il l'appelait à soutenir. En recevant l'avis de cette
+nomination, M. de Serre se montra vivement choqué: «C'est une sottise,
+dit-il tout haut, ou une insolence; probablement l'une et l'autre.» M.
+de Serre se trompait; ce n'était ni l'une ni l'autre: M. Corvetto était
+un homme parfaitement poli, soigneux et modeste; mais il était de
+l'école impériale et plus accoutumé à donner ses instructions à des
+agents qu'à se concerter avec des députés. Par leurs moeurs comme par
+leurs idées, les doctrinaires appartenaient à un régime libre: alliés
+incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une monarchie militaire et
+administrative.
+
+Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus difficile,
+transformer les fonctionnaires d'un pouvoir absolu en conseillers d'un
+gouvernement libre, ou bien organiser et discipliner en parti politique
+les amis de la liberté. Si les ministres ne tenaient pas toujours assez
+de compte des dispositions des doctrinaires, les doctrinaires à leur
+tour s'inquiétaient trop peu de la situation et de la tâche des
+ministres. C'étaient des esprits étendus, ouverts, généreux,
+très-accessibles à la sympathie; mais trop accoutumés à vivre entre eux
+et à se suffire mutuellement, ils ne songeaient guère à l'effet que
+produisaient, hors de leur cercle, leurs actions et leurs paroles,
+et par là ils se donnaient les apparences de torts sociaux qu'ils ne
+voulaient pas avoir. Dans leurs rapports avec le pouvoir, ils étaient
+souvent intempérants et blessants de langage, impatients outre mesure,
+ne sachant ni se contenter du possible, ni attendre que le mieux fût
+possible sans trop d'effort. Il leur arrivait ainsi de méconnaître les
+difficultés, les nécessités et les moyens praticables du gouvernement
+qu'ils avaient à coeur de fonder. Au sein des Chambres, ils se
+montraient trop exclusifs et trop guerroyants, plus préoccupés de
+prouver que de faire partager leur avis, plus enclins à dédaigner
+qu'attentifs à recruter, et peu doués de ce talent d'attraction et
+d'assemblage si nécessaire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez
+à quel point le succès de la bonne politique est difficile, ni quelle
+infinie variété d'efforts, de sacrifices et de soins entrent dans l'art
+de gouverner.
+
+De 1816 à 1818, ces vices de la situation et ces fautes des hommes
+jetèrent dans le gouvernement et dans son parti une fermentation
+continue et des germes de discorde intérieure qui ne lui permirent pas
+d'acquérir la consistance et la force dont il avait besoin. Le
+mal éclata à la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint des
+conférences d'Aix-la-Chapelle, rapportant la retraite des armées
+étrangères, la complète évacuation du territoire et le règlement
+définitif des charges financières que les Cent-Jours avaient attirées
+sur la France. A peine arrivé, il vit son cabinet se dissoudre, essaya
+sans succès d'en former un nouveau, et fut contraint d'abandonner un
+pouvoir qu'il n'avait point recherché, qu'il goûtait peu, mais qu'il
+lui déplaisait de perdre ainsi par force, au milieu de son triomphe
+diplomatique, et en le voyant passer dans des mains décidées à en faire
+un usage contraire à celui qu'il en eût fait.
+
+Un tel échec, dans un tel moment et sur un tel homme, avait quelque
+chose de singulièrement injuste et inopportun. Depuis 1815, le duc
+de Richelieu n'avait cessé de rendre au Roi et à la France de grands
+services. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux conditions
+d'une paix très-dure, qu'il ne s'était résigné à signer que par un
+dévouement aussi triste que sincère, sentant tout le poids du sacrifice
+qu'il faisait en y attachant son glorieux nom, et ne cherchant point à
+s'en faire valoir. Nul homme n'était plus exempt d'exagération et de
+charlatanisme dans la manifestation de ses sentiments. Quinze mois après
+la conclusion de la paix, il avait décidé les puissances étrangères à
+opérer une réduction considérable dans leur armée d'occupation. Un an
+plus tard, il avait fait limiter à une somme fixe les réclamations
+indéfinies des créanciers étrangers de la France. Il venait enfin de
+signer l'entière libération du sol national quatre ans avant le terme de
+rigueur fixé par les traités. Le Roi, à son retour, l'en avait remercié
+par de nobles paroles: «Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez
+vécu puisque, grâce à vous, j'ai vu le drapeau français flotter sur
+toutes les villes françaises.» Tous les souverains de l'Europe le
+traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare exemple d'un
+homme d'État parvenu sans grandes, actions ni talents supérieurs, par
+la droiture du caractère et le désintéressement de la vie, à une
+considération si générale et si incontestée. Quoique le duc de Richelieu
+ne se fût occupé que des affaires extérieures, il était plus propre
+qu'on ne l'a dit, non pas à diriger effectivement, mais à présider le
+gouvernement intérieur de la Restauration. Grand seigneur et royaliste
+éprouvé, il n'était, soit d'esprit, soit de coeur, ni homme de cour, ni
+émigré; il n'avait, contre la société et les hommes nouveaux, point de
+prévention; sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur
+portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; simple dans
+ses moeurs, vrai et sûr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne
+lui appartenait pas d'exercer dans les Chambres une puissante influence,
+il ne manquait pas d'autorité auprès ni autour du Roi; et un cabinet
+constitutionnel, appuyé sur le centre parlementaire, ne pouvait avoir, à
+cette époque, un plus digne et plus utile président.
+
+Mais, à la fin de 1818, le duc de Richelieu se crut obligé et se
+montra résolu à engager une lutte dans laquelle les considérations de
+reconnaissance et de convenance que je rappelle ici étaient, pour
+lui, de faibles armes. En vertu de la Charte et conformément à la loi
+électorale du 5 février 1817, deux cinquièmes de la Chambre des députés
+avaient été renouvelés depuis la formation de son cabinet. La première
+épreuve, en 1817, n'avait guère donné que des résultats satisfaisants
+pour la Restauration et ses amis; à peine deux ou trois noms connus
+étaient venus s'ajouter au côté gauche, qui ne comptait, même après ce
+renfort, pas plus de vingt membres. A la seconde épreuve, en 1818,
+ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus éclatantes;
+vingt-cinq membres nouveaux environ, et parmi eux MM. de La Fayette,
+Benjamin Constant et Manuel, prirent place dans ses rangs. C'était peu
+encore comme nombre, c'était beaucoup comme drapeau et comme pronostic.
+Une alarme à la fois sincère et intéressée éclata à la cour et dans le
+côté droit; on s'y disait, on s'y croyait à la veille d'une révolution
+nouvelle; mais de cette crainte même on tirait une vive espérance;
+puisque les ennemis de la maison de Bourbon rentraient dans la Chambre,
+le Roi sentirait enfin la nécessité d'y rendre le pouvoir à ses amis. Le
+parti n'avait pas attendu les dernières élections pour tenter un grand
+effort; des _Notes secrètes_, rédigées sous les yeux de Monsieur le
+comte d'Artois et par ses plus intimes confidents, avaient été adressées
+aux souverains étrangers pour leur signaler le mal croissant et leur
+démontrer que le changement des conseillers de la couronne était, pour
+la monarchie en France et pour la paix en Europe, l'unique moyen de
+salut. Comme ses collègues, et par un sentiment patriotique bien plus
+que par intérêt personnel, le duc de Richelieu s'indignait de ces
+invocations à l'étranger pour le gouvernement intérieur du pays; M. de
+Vitrolles fut rayé du Conseil privé comme auteur de la principale de ces
+_Notes secrètes_. Les souverains européens faisaient peu de cas de tels
+avertissements, ne croyant ni au Bon jugement, ni au désintéressement
+des hommes qui les leur adressaient. Cependant, après les élections
+de 1818, ils s'inquiétèrent aussi; c'était par sagesse, non par goût,
+qu'ils avaient approuvé et soutenu en France le régime constitutionnel;
+ils l'avaient jugé nécessaire pour clore la révolution. Si au contraire
+il lui rouvrait la porte, le repos de l'Europe serait plus que jamais
+compromis, car la révolution aurait pour elle les apparences de la
+légalité. Ni en France, ni en Europe pourtant, même parmi les plus
+alarmés et les plus alarmistes, personne ne songeait alors à mettre le
+régime constitutionnel en question; dans la pensée de tous, il avait
+acquis chez nous droit de cité. C'était à la loi des élections qu'on
+imputait tout le mal. Ce fut à Aix-la-Chapelle, au milieu des souverains
+et de leurs ministres, que le duc de Richelieu apprit les nouveaux élus
+qu'elle venait de rappeler sur la scène. L'empereur Alexandre lui en
+témoigna son inquiétude. Le duc de Wellington conseillait à Louis XVIII
+«de se rapprocher des royalistes.» Le duc de Richelieu revint à
+Paris décidé à réformer la loi électorale, ou à ne plus accepter la
+responsabilité de ses résultats.
+
+Les institutions attaquées n'ont point de voix pour se défendre, et les
+hommes se déchargent volontiers sur elles de leurs propres torts. Je ne
+commettrai pas cette injustice. Je n'abandonnerai pas une idée juste
+parce qu'elle a été compromise et pervertie dans l'application. Le
+principe de la loi électorale du 5 février 1817 était bon et reste bon,
+quoiqu'il n'ait pas suffi à prévenir les maux de notre imprévoyance et
+de nos passions.
+
+Quand on veut sérieusement un gouvernement libre, il faut choisir entre
+le principe de la loi du 5 février 1817 et le suffrage universel, entre
+le droit de suffrage concentré dans les régions élevées de la société et
+le de suffrage répandu dans les masses populaires. J'entends le droit de
+suffrage direct et décisif, seul efficace pour assurer l'action du pays
+sur son gouvernement. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre à cette
+condition, les deux systèmes peuvent fournir un contrôle réel du pouvoir
+et des garanties à la liberté. Lequel est préférable? Question d'époque,
+de situation, de degré de civilisation et de forme de gouvernement. Le
+suffrage universel peut s'adapter à des sociétés républicaines, petites
+ou fédératives, naissantes ou très-avancées en expérience politique. Le
+droit de suffrage, placé plus haut et attaché à une forte présomption
+d'esprit d'ordre, d'indépendance et de lumières, convient mieux aux
+grandes sociétés unitaires et monarchiques. Ce fut notre motif pour
+en faire la base de la loi de 1817; nous redoutions les tendances
+républicaines qui ne sont guère, parmi nous et de nos jours, que des
+tendances anarchiques; nous regardions la monarchie comme naturelle
+et la monarchie constitutionnelle comme nécessaire à la France; nous
+voulions l'organiser sincèrement et fortement, en assurant, sous ce
+régime, aux éléments conservateurs de la société française, telle
+qu'elle est faite aujourd'hui, une influence que nous jugions aussi
+conforme aux intérêts de la liberté qu'à ceux du pouvoir.
+
+C'est la désunion du parti monarchique qui a vicié le système électoral
+de 1817, et lui a enlevé sa force avec sa vérité. En plaçant le pouvoir
+politique entre les mains de la propriété, des lumières, des intérêts
+naturellement indépendants et conservateurs, ce système reposait sur
+la confiance que ces intérêts seraient habituellement unis, et qu'ils
+défendraient en commun l'ordre et le droit contre l'esprit de licence
+et de révolution, pente fatale de notre temps. Mais, dès leurs premiers
+pas, les divers éléments du grand parti monarchique, anciens ou
+nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, se précipitèrent dans la
+discorde, aveugles sur la faiblesse dont elle les frappait tous,
+et ouvrant ainsi la porte aux espérances et au travail du parti
+révolutionnaire, leur commun ennemi. De là, et non de la loi électorale
+de 1817 et de son principe, vint le mal qu'on voulait arrêter en 1818,
+en brisant cette loi. J'en conviendrai expressément: lorsqu'en 1816 et
+1817, nous préparions et nous défendions la loi des élections, nous
+aurions pu prévoir dans quel état des esprits elle serait appliquée; la
+discorde entre les éléments divers du parti monarchique n'a pas été
+un fait étrange et inattendu; elle existait déjà à cette époque; les
+royalistes de l'ancienne France et les royalistes de la France nouvelle
+étaient déjà profondément séparés. J'incline à croire qu'eussions-nous
+tenu, de leurs luttes futures, plus de compte, nous n'aurions pu agir
+alors autrement que nous n'avons fait; nous étions en présence d'une
+impérieuse nécessité; la France nouvelle, qui se sentait attaquée,
+voulait être défendue; et si elle n'avait pas trouvé des défenseurs
+parmi les royalistes, elle en eût cherché dans le camp révolutionnaire,
+comme elle l'a fait trop souvent. Mais ce qui explique une faute ne la
+supprime pas: notre politique en 1816 et 1817 acceptait trop facilement
+les déchirements du parti monarchique, et s'inquiétait trop peu des
+retours possibles du parti révolutionnaire; nous ne mesurions pas toute
+l'étendue de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes
+engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités
+diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se préoccuper
+que de celles qu'ils ont inscrites avec éclat sur leur drapeau.
+
+En partant d'Aix-la-Chapelle, où il avait si bien réussi, le duc de
+Richelieu, quoique peu présomptueux, ne doutait guère, je crois, qu'il
+ne réussît aussi à Paris dans son dessein de faire changer la loi
+des élections. Le succès trompe les plus modestes et les empêche de
+pressentir les prochains revers. A son arrivée, il trouva l'oeuvre bien
+plus difficile qu'il ne s'y était attendu: dans l'intérieur du cabinet,
+M. Mole seul s'associait pleinement à son intention; M. Decazes et le
+maréchal Gouvion-Saint-Cyr se prononcèrent pour le maintien de la loi;
+M. Laîné, tout en pensant qu'il fallait la modifier, ne voulait prendre
+à cette entreprise aucune part, ayant été, disait-il, le premier à
+proposer la loi et à la soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait
+remplacé aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au système
+électoral, mais déclarait qu'il ne resterait pas dans le cabinet sans M.
+Decazes qu'il regardait comme nécessaire, soit dans les Chambres,
+soit auprès du Roi. La discorde éclatait en dehors comme au dedans du
+ministère; dans les Chambres, entre les défenseurs et les adversaires
+de la loi, le centre se partageait; le côté gauche la défendait
+passionnément; le côté droit se disait prêt à appuyer tout ministre
+qui en proposerait la réforme, mais il se montrait en même temps
+irréconciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance du 5 septembre
+1816 et de tous ses effets. Le public commençait à s'échauffer.
+L'animation et la confusion allaient croissant. Évidemment ce n'était
+pas la seule loi des élections, c'était toute la politique de la
+Restauration et le gouvernement de la France qui étaient en question..
+
+Dans un petit écrit que des historiens de ce temps, M. de Lamartine
+entre autres, ont publié, le roi Louis XVIII a raconté lui-même les
+incidents et les péripéties de cette crise ministérielle qui aboutit,
+comme on sait, à la retraite du duc de Richelieu avec quatre de ses
+collègues, et à l'élévation de M. Decazes qui forma sur-le-champ un
+cabinet nouveau dont il était le chef sans le présider, dont M. de
+Serre, appelé aux sceaux, devint le puissant organe dans les Chambres,
+et dont le maintien de la loi des élections fut le drapeau. Deux
+sentiments enveloppés sous des formes simples, percent dans ce récit
+royal; d'abord, une certaine inquiétude de l'auteur qu'on ne lui suppose
+des torts dans son rôle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le
+besoin de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, dans
+leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent pas quand ils voient
+tomber un ministre dont ils n'ont pas fait l'importance et qui les
+servait sans posséder ni rechercher leur faveur.
+
+«Si je n'avais consulté que mon propre sentiment,» dit le Roi en
+terminant son récit, «j'aurais désiré que M. Decazes, unissant, comme il
+en avait toujours eu l'intention, son sort à celui du duc de Richelieu,
+sortît du ministère avec lui.» C'eût été un grand bonheur pour M.
+Decazes que ce sentiment du Roi prévalût. Non qu'il ait manqué à aucun
+devoir, ni même à aucune convenance en survivant, dans le pouvoir, au
+duc de Richelieu et en formant, sans lui, un cabinet: un dissentiment
+profond, sur une question pressante, les avait séparés; M. Decazes,
+après avoir donné sa démission, n'avait suscité aucun obstacle aux
+efforts du duc de Richelieu pour trouver de nouveaux collègues; c'était
+seulement après l'insuccès de ces efforts, franchement déclaré par le
+duc lui-même, et sur la demande formelle du Roi, qu'il s'était chargé
+d'organiser un ministère. Il y avait là sans doute, pour un ami de M. de
+Richelieu, la veille encore son collègue, des circonstances pénibles et
+des apparences désagréables; mais au fond, M. Decazes était pleinement
+dans son droit, et il ne pouvait guère se refuser à mettre en pratique
+la politique qu'il avait soutenue dans le Conseil, puisque celle qu'il
+avait combattue se reconnaissait impuissante. Mais la situation
+du nouveau cabinet était trop faible pour l'entreprise dont il se
+chargeait: c'était avec le centre profondément ébranlé et divisé qu'il
+avait à lutter contre le côté droit plus irrité que jamais, et contre
+le côté gauche visiblement hostile quoique, par décence, il prêtât au
+pouvoir un précaire appui. Le cabinet de M. Decazes ne conservait, comme
+parti de gouvernement, que des forces très-inférieures à celles qui
+avaient entouré le cabinet du duc de Richelieu, et il avait affaire à
+deux armées ennemies, l'une inaccessible à toute paix, à toute trêve,
+l'autre se rapprochant quelquefois du ministère, mais se repliant tout
+à coup et l'attaquant à son tour avec une malveillance empressée quand
+elle trouvait l'occasion d'agir, embarrassée quand elle se sentait
+obligée de se dissimuler.
+
+Les doctrinaires; qui avaient, de concert avec M. Decazes, défendu la
+loi des élections, soutinrent énergiquement le nouveau cabinet, dans
+lequel M. de Serre les représentait avec éclat. Les succès ne lui
+manquèrent point. Par une administration bienveillante et active, par
+des soins assidus pour ses partisans, par des appels fréquents et
+toujours accueillis à la clémence du Roi en faveur des bannis encore
+exceptés de l'amnistie, même en faveur des vieux régicides, M. Decazes
+recherchait et obtenait souvent une popularité variée; le maréchal
+Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes de la vieille armée en faisant
+rentrer dans la nouvelle les plus capables de ses anciens chefs; M.
+de Serre défendait victorieusement le cabinet dans les Chambres, ses
+projets de loi hardiment libéraux comme sa résistance franche aux
+principes révolutionnaires, et il conquérait définitivement, même dans
+l'opposition, un beau renom d'éloquence forte et sincère. C'était, dans
+l'arène parlementaire, un cabinet brillant avec droiture, et, dans le
+pays, un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il avait plus
+d'éclat oratoire que de force politique, et ni ses soins pour les
+personnes, ni ses succès de tribune ne suffisaient à rallier le grand
+parti de gouvernement que sa formation avait divisé. La discorde
+éclatait entre les Chambres elles-mêmes: la Chambre des pairs acceptait
+la proposition du marquis Barthélémy, pour la réforme de la loi des
+élections. En vain la Chambre des députés, repoussait énergiquement
+cette attaque; en vain le cabinet, par une nomination de soixante pairs
+nouveaux, brisait au palais du Luxembourg la majorité assaillante;
+ces demi-triomphes et ces violences légales ne décidaient rien. Les
+gouvernements libres sont condamnés à voir incessamment renaître les
+questions que les révolutions lèguent aux sociétés et que le despotisme,
+même glorieux, suspend sans les résoudre. Le côté droit voulait
+passionnément ressaisir le pouvoir qui lui avait naguère échappé. Le
+côté gauche défendait à tout prix la révolution, plus injuriée qu'en
+péril. Le centre disloqué et inquiet de l'avenir flottait entre les
+partis ennemis, ne se sentant plus en état de leur imposer la paix,
+et près d'aller, à droite ou à gauche, se perdre dans leurs rangs. Le
+cabinet, tous les jours vainqueur dans quelque débat et toujours soutenu
+par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible et précaire, ayant
+l'air d'attendre qu'un événement favorable ou contraire vînt lui donner
+l'aplomb qui lui manquait ou le renverser.
+
+De tels événements, que les hommes appellent des accidents, ne manquent
+jamais dans une telle situation. Dans l'espace de quelques mois, le
+cabinet de 1819 en subit deux, l'élection de M. Grégoire et l'assassinat
+de Monseigneur le duc de Berry, qui décidèrent de son sort.
+
+Il est difficile de regarder l'élection de M. Grégoire comme un
+accident; elle avait été proposée et agréée d'avance dans le Comité
+central établi à Paris pour s'occuper des élections, et qu'on appelait
+le Comité directeur. Elle fut décidée à Grenoble, dans le collège réuni
+le 11 septembre 1819, par un certain nombre de suffrages du côté droit
+qui se portèrent, au second tour de scrutin, sur le candidat du côté
+gauche, et lui donnèrent, dans l'espoir des résultats du scandale, une
+majorité que par lui-même il n'avait pas. Pour s'excuser du scandale,
+quand il eut éclaté, quelques apologistes prétendirent que M. Grégoire
+n'était pas vraiment régicide, puisque, s'il avait approuvé, par ses
+lettres à la Convention, la condamnation de Louis XVI, sa voix du moins
+n'avait pas compté dans le scrutin fatal. Puis, quand l'admission du
+député fut mise en question dans la Chambre, le côté gauche, pour se
+débarrasser de lui en éludant le vrai motif du rejet, s'offrit
+avec empressement à voter l'annulation de l'élection pour cause
+d'irrégularité. Quand la violence imprévoyante ne leur a pas réussi, les
+hommes se réfugient volontiers dans la subtilité pusillanime. C'était
+bien en qualité de conventionnel régicide et avec une préméditation
+réfléchie, non par un accident local et soudain, que M. Grégoire avait
+été élu. Aucune élection ne fut plus préparée et plus accomplie par les
+passions de parti. Sincère dans les égarements pervers de son esprit, et
+fidèle à ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait à
+les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolérance sous la
+Convention de qui il acceptait pourtant la plus sanglante persécution
+contre les prêtres qui ne voulaient pas subir le joug de la nouvelle
+Église, républicain et opposant sous l'Empire tout en consentant à
+devenir sénateur et comte, ce vieillard aussi inconséquent qu'obstiné
+fut l'instrument d'un grand acte d'hostilité contre la Restauration,
+pour devenir aussitôt, dans son parti, l'occasion d'un grand acte de
+faiblesse. Triste fin d'une triste carrière!
+
+L'assassinat de M. le duc de Berry méritait bien mieux le nom
+d'accident. Le procès démontra jusqu'à l'évidence que Louvel n'avait
+point de complices, et qu'il avait été seul à méditer le crime comme à
+l'accomplir. Mais il fut évident aussi que la haine pour les Bourbons
+avait envahi l'âme et armé le bras de l'assassin. Les passions
+révolutionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de très-loin;
+les orateurs du côté droit trouvaient créance dans un grand nombre
+d'esprits quand ils disaient que c'était là un accident comme c'est un
+accident pour un tempérament malade de prendre la peste quand elle est
+dans l'air, et pour un magasin à poudre de sauter quand on bat souvent
+le briquet à côté.
+
+Contre ces deux terribles coups, M. Decazes essaya de se défendre. Après
+l'élection de M. Grégoire, il entreprit de faire lui-même ce qu'à la fin
+de l'année précédente il avait refusé de faire avec le duc de Richelieu.
+Il résolut le changement de la loi des élections. Ce changement devait
+prendre place dans une grande réforme constitutionnelle méditée par M.
+de Serre, libérale sur certains points, monarchique sur d'autres, et
+qui se promettait d'affermir la royauté en développant le gouvernement
+représentatif. M. Decazes fit un sincère effort pour déterminer le duc
+de Richelieu, qui voyageait alors en Hollande, à venir reprendre la
+présidence du Conseil, et à poursuivre, de concert avec lui, devant les
+Chambres, ce hardi dessein. Le Roi lui-même insista auprès du duc de
+Richelieu qui s'y refusa absolument, par dégoût des affaires et méfiance
+de lui-même plutôt que par aucun reste de ressentiment ou d'humeur. De
+leur côté, trois des membres du cabinet de 1819, le général Dessoles,
+le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis déclarèrent qu'ils ne
+s'associeraient à aucune attaque contre la loi des élections. M. Decazes
+se décida à se passer d'eux comme du duc de Richelieu, et à former un
+nouveau cabinet dont il devint le président, et dans lequel M. Pasquier,
+le général Latour-Maubourg et M. Roy vinrent remplacer les ministres
+sortants. Le 29 novembre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois
+écoulés, le nouveau système électoral n'avait pas encore été présenté
+à la Chambre. Trois jours après l'assassinat de M. le duc de Berry, M.
+Decazes l'y porta tout à coup, avec deux projets de loi pour suspendre
+la liberté individuelle et rétablir la censure des journaux. Quatre
+jours après, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul en présence du
+Roi et du péril, se décida à rentrer au pouvoir. M. Decazes eût mieux
+fait d'accepter sa première défaite et de se retirer sur-le-champ après
+l'élection de M. Grégoire, en engageant le Roi à reprendre le duc de
+Richelieu pour ministre. Il n'eût pas eu à abattre de sa propre main le
+drapeau politique qu'il avait élevé, et à porter le fardeau d'un grand
+malheur.
+
+La chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle crise et un nouveau
+progrès du mal qui désorganisait le grand parti de gouvernement dont la
+session de 1815 et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient déterminé
+la formation. Aux divisions successives du centre vint s'ajouter la
+division parmi les doctrinaires eux-mêmes. M. de Serre, entré dans le
+cabinet avec M. Decazes pour défendre la loi des élections, se décida,
+malade et absent, à y rester avec M. de Richelieu pour la détruire, sans
+aucune des compensations, réelles ou apparentes, que ses grands projets
+de réforme constitutionnelle y devaient joindre. Je tentai vainement de
+l'en détourner[16]. Dans la Chambre des députés, M. Royer-Collard et
+M. Camille Jordan attaquèrent le nouveau système électoral; le duc de
+Broglie et M. de Barante y proposèrent, dans la Chambre des pairs, de
+graves amendements. Tous les liens politiques qui s'étaient formés
+depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son opinion
+personnelle ou retournait à son ancienne pente. Il n'y avait plus, dans
+l'arène parlementaire, que trouble et lutte confuse; aux deux extrémités
+apparaissaient deux fantômes, la Révolution et la Contre-Révolution; se
+menaçant l'un l'autre et à la fois impatients et inquiets d'en venir aux
+mains.
+
+[Note 16: J'insère dans les _Pièces historiques_ la lettre que je lui
+écrivis dans ce but, le 12 avril 1820, à Nice, où il s'était rendu vers
+la fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la maladie de
+poitrine à laquelle il a fini par succomber. Je suis frappé aujourd'hui,
+comme le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque attention,
+du mélange de vérité et d'erreur, de prévoyance et d'imprévoyance que
+contient cette lettre, à laquelle les événements postérieurs ont donné
+tour à tour raison et tort. (_Pièces historiques_, n° X.)]
+
+Si on veut se donner le spectacle des exagérations parlementaires et des
+ébullitions populaires poussées jusqu'à leur extrême limite, et retenues
+pourtant dans cette limite par le pouvoir légal et le bon sens public
+qui suffisent encore pour arrêter le pays au bord de l'abîme, quoique
+trop faibles pour lui en fermer le chemin, il faut lire la discussion du
+nouveau projet de loi électorale présenté le 17 avril 1820 à la Chambre
+des députés par le second cabinet du duc de Richelieu, et débattu
+pendant vingt-six jours dans cette Chambre, au bruit des attroupements
+du dehors, étourdiment agressifs et rudement réprimés. A en croire les
+orateurs du côté gauche, la France et ses libertés, la Révolution et ses
+conquêtes, l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir, tout était
+perdu si le projet ministériel était adopté. Le côté droit, à son tour,
+regardait ce projet comme à peine suffisant pour sauver momentanément la
+monarchie, et se déclarait bien résolu à repousser tout amendement qui
+en atténuerait les effets. De part et d'autre, les prétentions comme les
+alarmes se montraient intraitables. Attirés et échauffés par ce bruit
+légal, des étudiants, de jeunes libéraux sincères, d'anciens émeutiers
+de profession, des opposants et des oisifs de toute sorte engageaient
+tous les jours, contre les agents de la police et les soldats, des
+luttes quelquefois sanglantes dont les récits venaient redoubler la
+violence des débats intérieurs. Au milieu de ce grand trouble, ce fut
+le mérite du cabinet de 1820 de maintenir la liberté des délibérations
+législatives, en réprimant les mouvements populaires, et de jouer en
+même temps son rôle, dans ces orageuses délibérations, avec persévérance
+et mesure. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, fut dans
+cette occasion, avec une tranquillité, une abondance et une présence
+d'esprit rares, le principal champion parlementaire du cabinet; et
+M. Mounier, directeur général de la police, fit preuve, contre les
+désordres des rues, d'une fermeté aussi prudente qu'active. L'accusation
+tant de fois portée contre tant de ministères, contre M. Casimir Périer
+en 1831 comme contre le duc de Richelieu en 1820, de susciter les
+émeutes pour avoir à les réprimer, ne mérite pas qu'un homme de sens
+s'arrête à en parler. Au bout d'un mois, tous ces débats, toutes ces
+scènes du dedans et du dehors aboutirent à l'adoption, non pas du projet
+de loi présenté par le cabinet, mais d'un amendement qui, sans détruire
+en principe la loi du 5 février 1817, la faussait assez, au profit du
+côté droit, pour qu'il crût devoir s'en contenter. La plus grande
+partie du centre et les membres les plus modérés du côté gauche s'y
+résignèrent, dans l'intérêt de la paix publique. L'extrême gauche et
+l'extrême droite, M. Manuel et M. de la Bourdonnaye, protestèrent. Le
+nouveau système électoral était évidemment destiné à faire passer, de la
+gauche à la droite, la majorité et le pouvoir; mais ni les libertés de
+la France, ni les conquêtes de la Révolution ne devaient y périr.
+
+La question une fois vidée, le cabinet avait à payer au côté droit ses
+dettes: dettes de faveur envers les alliés qui l'avaient soutenu, dettes
+de rigueur envers les adversaires qui l'avaient combattu. En dépit des
+anciennes amitiés, les doctrinaires figuraient nécessairement dans cette
+dernière catégorie. J'aurais pu, si j'avais voulu, y rester étranger;
+n'appartenant ni à l'une ni à l'autre Chambre, en dehors de toute action
+obligée, j'aurais pu me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, la
+réserve et le silence, après avoir donné au gouvernement mon avis; mais
+en entrant dans la vie publique, je m'étais promis de la prendre au
+sérieux, c'est-à-dire de manifester toujours hautement ce que je pensais
+et de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me comprit, avec
+raison, dans la mesure qui les élimina du Conseil d'État: le 17 juin
+1820, il nous écrivit, à MM. Royer-Collard, Camille Jordan, Barante
+et moi, que nous avions cessé d'en faire partie. Les meilleurs hommes
+prennent bien aisément les moeurs et les allures du pouvoir absolu:
+M. de Serre ne manquait assurément ni de dignité personnelle, ni de
+dévouement à ses convictions; il s'étonna que j'eusse, dans cette
+circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et il me le
+témoigna, en m'annonçant ma révocation, avec une rudesse naïve:
+«L'hostilité violente, me dit-il, dans laquelle, sans l'ombre d'un
+prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps contre le
+gouvernement du Roi a rendu cette mesure inévitable.» Je me contentai
+de lui répondre: «J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et
+je l'avais prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des
+actes et des discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à
+changer dans ma conduite. Demain comme hier, je n'appartiendrai qu'à
+moi-même, et je m'appartiendrai tout entier[17].»
+
+[Note 17: J'insère en entier dans les _Pièces historiques_ la
+correspondance échangée, à cette occasion, entre M. de Serre, M.
+Pasquier et moi. (_Pièces historiques_, n° XI.)]
+
+Le pas décisif était fait; le pouvoir avait changé de route comme
+d'amis. Après l'avoir placé sur sa pente nouvelle, le duc de Richelieu
+et ses collègues firent, pendant deux ans, de sincères efforts pour l'y
+arrêter. Ils essayèrent de tous les moyens, soit de complaisance, soit
+de résistance; ils accordèrent, tantôt au côté droit, tantôt aux
+débris du centre, quelquefois même au côté gauche, des satisfactions
+quelquefois de principes, plus souvent de personnes. M. de Chateaubriand
+fut envoyé comme ministre du Roi à Berlin, pendant que le général
+Clauzel était déclaré compris dans l'amnistie. M. de Villèle et
+M. Corbière entrèrent dans le cabinet, l'un comme ministre sans
+portefeuille, l'autre comme président du Conseil royal de l'instruction
+publique; ils en sortirent au bout de six mois, sous des prétextes
+frivoles, mais prévoyant la chute prochaine du cabinet, et ne voulant
+pas s'y trouver au moment où il tomberait. Ils ne s'étaient pas trompés;
+les élections de 1821 achevèrent de décimer le bataillon flottant qui
+tentait encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le duc de
+Richelieu, qui n'était rentré aux affaires qu'après avoir reçu, de M. le
+comte d'Artois en personne, la promesse d'un appui durable, se plaignit
+hautement, avec sa rudesse de grand seigneur honnête homme, qu'on ne
+lui tînt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donnée. Vaines
+plaintes comme vains efforts: le cabinet gagnait à grand'peine du temps;
+le côté droit seul gagnait chaque jour du terrain. Enfin le 15 décembre
+1821, la dernière ombre du gouvernement du centre s'évanouit avec le
+second ministère du duc de Richelieu. Le côté droit et M. de Villèle
+saisirent le pouvoir: «C'est la contre-révolution qui arrive,» s'écriait
+le côté gauche, dans un élan confus de satisfaction et d'alarme. M. de
+Villèle en pensait autrement: un peu avant la crise décisive, après
+avoir, en qualité de vice-président, dirigé quelques jours les
+délibérations de la Chambre des députés, il écrivait à l'un de ses amis:
+«Vous ne sauriez croire comme mes quatre jours de présidence ont réussi.
+J'en reçois des compliments de tous côtés; mais particulièrement, je
+l'avoue à ma honte, du côté gauche, que je n'ai pas cependant ménagé.
+Ils s'attendaient sans doute à être mangés tout vifs par un _ultra_. Ils
+ne tarissent pas d'éloges. Enfin ceux à qui je ne parle jamais viennent
+m'aborder maintenant pour me faire mille compliments. Je crois qu'il y a
+là un peu de malice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit,
+si on nommait un président maintenant, j'aurais la presque totalité
+des voix de la Chambre..... Quant à moi, il ne me coûte rien d'être
+impartial; je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé,
+et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour
+la fin des révolutions.»
+
+
+
+ CHAPITRE VI.
+
+GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT.
+
+Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux
+prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère des
+conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens avec
+quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.--M. de La
+Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude dans la Chambre des
+députés.--Insuccès des conspirations et ses causes.--M. de Villèle aux
+prises avec ses rivaux au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Matthieu
+de Montmorency.--M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--Congrès
+de Vérone.--M. de Chateaubriand devient ministre des affaires
+étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de ses motifs et de ses
+effets.--Rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.--Chute
+de M. de Chateaubriand.--M. de Villèle aux prises avec une opposition
+sortie du côté droit.--Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de
+Villèle tombe sous le joug de la majorité parlementaire.--Attitude
+et influence du parti ultra-catholique.--Appréciation de sa
+conduite.--Attaques dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M.
+Béranger.--Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires
+à la cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.
+--Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.--Les
+élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se retire.--Mot de Madame
+la Dauphine à Charles X.
+
+(1822-1827.)
+
+Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est plus du dedans
+et comme acteur, c'est du dehors et comme spectateur que j'ai observé le
+gouvernement du côté droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant,
+à qui le temps a apporté sa lumière et enseigné l'équité.
+
+En décembre 1821, M. de Villèle arriva au pouvoir par le grand et
+naturel chemin. Il y arriva au nom des qualités qu'il avait déployées et
+de l'importance qu'il avait acquise dans les Chambres, et à la tête de
+son parti qu'il y fit entrer avec lui. Il atteignait ainsi, après
+cinq ans de lutte, le but qu'avait prématurément marqué en 1815 M. de
+Vitrolles; c'était le chef de la majorité parlementaire qui devenait
+le chef du gouvernement. Les événements ont des malices imprévues; la
+Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le premier, combattue
+avant sa promulgation.
+
+Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait distinctif de M. de
+Villèle d'être arrivé au gouvernement comme homme de parti et d'être
+resté homme de parti dans le gouvernement, tout en travaillant à faire
+prévaloir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement sur l'esprit de
+parti. Ce modérateur du côté droit lui a toujours été fidèle. Bien
+souvent étranger aux idées, aux passions, aux desseins de son parti, il
+les combattait, mais sous main et sans les désavouer, décidé à ne jamais
+se séparer de ses amis, même quand il ne réussissait pas à les diriger.
+Par un juste instinct pratique, il avait promptement compris la
+nécessité de la ferme adhésion du chef à son armée pour assurer celle
+de l'armée à son chef. Il a payé cher cette persévérance, car elle l'a
+justement condamné à porter le poids de fautes que, plus libre, il n'eût
+probablement pas commises mais c'est à ce prix qu'il a gardé pendant
+six ans le pouvoir en préservant, pendant six ans, son parti des fautes
+extrêmes qui, après lui, devaient amener sa ruine. Comme ministre de la
+royauté constitutionnelle, M. de Villèle a donné, parmi nous, l'un des
+premiers exemples de cette fixité des liens politiques qui, malgré de
+graves inconvénients et de belles exceptions, est essentielle aux grands
+et salutaires effets du gouvernement représentatif.
+
+Au moment où se forma son cabinet, M. de Villèle trouva le pays et
+le gouvernement engagés dans une situation violente. Ce n'était plus
+seulement des orages de Chambre et des tumultes de rue; les sociétés
+secrètes, les complots, les insurrections, un effort passionné pour le
+renversement de l'ordre établi, fermentaient et éclataient partout, dans
+les départements de l'Est, de l'Ouest, du Midi, à Béfort, à Colmar, à
+Toulon, à Saumur, à Nantes, à La Rochelle; à Paris même et sous les yeux
+des ministres, dans l'armée comme dans les professions civiles, dans
+la garde royale comme dans les régiments de ligne. En moins de trois
+années, huit conspirations sérieuses attaquèrent et mirent en question
+la Restauration.
+
+Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, après tant et de bien
+plus grands événements; quand un honnête homme sensé se demande quels
+motifs suscitaient des colères si ardentes et des entreprises, si
+téméraires, il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni les
+actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne blessaient ou ne
+menaçaient assez les droits et les intérêts du pays pour autoriser
+un tel travail de renversement. Le système électoral avait été
+artificieusement changé; le pouvoir avait passé aux mains d'un parti
+irritant et suspect; mais les grandes institutions étaient debout; les
+libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec vigueur;
+l'ordre légal n'avait reçu aucune grave atteinte; le pays prospérait et
+grandissait régulièrement. Inquiète, la société nouvelle n'était point
+désarmée; elle était en mesure et d'attendre et de se défendre. Il y
+avait de justes motifs pour une opposition publique et vive, point de
+justes causes de conspiration ni de révolution.
+
+Les peuples qui aspirent à être libres courent un grand danger, le
+danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent aisément ce nom à
+tout régime qui leur déplaît ou les inquiète, ou qui ne leur accorde
+pas tout ce qu'ils désirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent point
+impunies. Il faut que le pouvoir ait infligé au pays bien des violations
+de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et bien
+prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison et
+réussissent malgré leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent
+aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent misérablement,
+ou bien elles amènent promptement les réactions qui les châtient.
+
+Mais, de 1820 à 1823, les conspirateurs ne songeaient seulement pas à se
+demander si leurs entreprises étaient légitimes; ils ne concevaient à ce
+sujet aucun doute. Des passions bien diverses et pourtant simultanées,
+de vieilles haines et de jeunes espérances, les alarmes du passé et
+les séductions de l'avenir dominaient leur âme comme leur conduite.
+C'étaient de vieilles haines et de vieilles alarmes que celles qui
+s'attachaient aux mots d'émigration, régime féodal, ancien régime,
+aristocratie, contre-révolution; mais ces alarmes et ces haines étaient,
+dans bien des coeurs, aussi sincères et aussi chaudes que si elles se
+fussent adressées à de vivants et puissants ennemis. Contre ces fantômes
+que la folie de l'extrême droite faisait apparaître sans pouvoir les
+faire renaître, toute guerre semblait permise, urgente, patriotique; on
+croyait servir et sauver la liberté en rallumant contre la Restauration
+tous les feux de la Révolution. On se flattait en même temps de
+préparer une révolution nouvelle qui mettrait fin, non-seulement à
+la Restauration, mais à la monarchie, et ferait triompher, par
+l'établissement de la République, les droits et les intérêts populaires.
+Pour la plupart de ces jeunes enthousiastes nés de familles engagées
+dans la vieille cause de la Révolution, les rêves de l'avenir
+s'unissaient aux traditions du foyer domestique; en soutenant les luttes
+de leurs pères, ils poursuivaient leurs propres utopies.
+
+Aux conspirateurs par haine révolutionnaire ou par espérance
+républicaine d'autres venaient se joindre, conduits par des vues plus
+précises, mais non moins passionnées. Je l'ai dit ailleurs en parlant de
+Washington: «C'est le privilège, souvent corrupteur, des grands hommes
+d'inspirer l'affection et le dévouement sans les ressentir.» Nul homme
+n'a, plus que l'empereur Napoléon, joui de ce privilège: il mourait, à
+ce moment même, sur le rocher de Sainte-Hélène; il ne pouvait plus rien
+pour ses partisans; il n'en trouvait pas moins, dans le peuple comme
+dans l'armée, des coeurs et des bras prêts à tout faire et à tout
+risquer pour son nom. Généreux aveuglement dont je ne sais s'il faut
+s'attrister ou s'enorgueillir pour l'humanité.
+
+Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut-être demeurées
+obscures et vaines, si elles n'avaient trouvé dans les hautes régions
+politiques, au sein des grands corps de l'État, des interprètes et des
+chefs. Les masses populaires ne se suffisent point à elles-mêmes; il
+faut que leurs désirs et leurs desseins se personnifient dans des
+figures grandes et visibles qui marchent devant elles en acceptant la
+responsabilité du but et du chemin. Les conspirateurs de 1820 à 1823 le
+savaient bien; aussi sur les points les plus divers, à Béfort comme
+à Saumur, et à chaque nouvelle entreprise, ils déclaraient qu'ils
+n'agiraient pas si des personnages politiques, des députés en renom ne
+s'engageaient avec eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage
+qu'ils demandaient ne leur manqua point.
+
+Dans la Chambre des députés, l'opposition au gouvernement du côté droit
+se formait, à cette époque, de trois groupes unis pour lui résister,
+mais très-différents dans leurs vues et leurs moyens de résistance. Je
+ne nomme que les hommes considérables et qui ont eux-mêmes clairement
+marqué leur situation. M. de La Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel
+acceptaient et dirigeaient les conspirations. Sans les ignorer,
+le général Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, les
+désapprouvaient et ne s'y associaient pas. M. Royer-Collard et ses amis
+y étaient absolument étrangers, et ne les connaissaient pas plus qu'ils
+n'y prenaient part.
+
+Je ne puis penser à M. de La Fayette sans un sentiment d'affectueuse
+tristesse. Je n'ai point connu de caractère plus généreux, plus
+bienveillant pour tous, plus ami de la justice envers tous, plus prêt
+à tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveillance, un peu
+banale envers les personnes, n'en était pas moins, pour l'humanité
+en général, vraie et profonde. Son courage et son dénouement étaient
+faciles, empressés, sérieux sous des apparences quelquefois légères, et
+d'aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, dans sa vie, une constance
+de sentiments et d'idées et des jours de résolution vigoureuse qui
+feraient honneur aux plus fermes amis de l'ordre et de la résistance. En
+1791, il a fait tirer, au Champ-de-Mars, sur l'émeute parée du nom de
+peuple; en 1792, il est venu, en personne, demander, au nom de son
+armée, la répression des Jacobins; il est resté à part et debout sous
+l'Empire. Mais il manquait de jugement politique, de discernement
+dans l'appréciation des circonstances et des hommes, et il avait un
+laisser-aller sur sa propre pente, une imprévoyance des résultats
+probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur
+populaire qui le faisaient dériver bien au delà de ses vues, et le
+livraient à des influences d'un ordre, très-inférieur, souvent même
+contraire à sa nature morale comme à sa situation. Au premier moment, en
+1814, il s'était montré assez bien disposé pour la Restauration; mais
+les tendances du pouvoir, la persévérance des rancunes royalistes et sa
+propre soif de popularité le jetèrent bientôt dans l'opposition. A la
+fin des Cent-Jours, son opposition à la maison de Bourbon devint une
+hostilité déclarée et active; républicain dans l'âme sans pouvoir
+ni oser proclamer la République, il repoussa aussi obstinément que
+vainement le retour de la royauté; et, devant la Chambre de 1815, irrité
+sans être épouvanté, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura
+la Restauration, dans les rangs extrêmes de ses ennemis. Il était, de
+1820 à 1823, non pas le chef réel, mais l'instrument et l'ornement de
+toutes les sociétés secrètes, de tous les complots, de tous les projets
+de renversement, même de ceux dont il eût, à coup sûr, s'ils avaient
+réussi, désavoué et combattu les résultats.
+
+Personne ne ressemblait moins que M. Manuel à M. de La Fayette; autant
+l'un était ouvert, imprévoyant et téméraire dans son hostilité, autant
+l'autre était contenu, calculé et prudent jusque dans sa violence,
+quoique au fond ferme et hardi. M. de La Fayette était, je ne dirai
+pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, mais un grand gentilhomme
+libéral et populaire, point révolutionnaire par nature, mais qui
+pouvait, par entraînement et aveuglement, être poussé et pousser
+lui-même à des révolutions répétées; M. Manuel était le fils docile et
+le défenseur habile de la révolution accomplie depuis 1789; capable de
+devenir, à son service, un homme de gouvernement, de gouvernement libre
+si l'intérêt de la révolution l'eût permis, de gouvernement absolu si le
+pouvoir absolu eût été nécessaire pour faire dominer la révolution, mais
+décidé en tout cas à la soutenir à tout prix. Esprit peu élevé et peu
+fécond, il ne portait, dans la vie et les débats parlementaires, ni
+grandes vues politiques, ni beaux et sympathiques mouvements de l'âme;
+mais il était puissant par l'aplomb de son attitude et la fermeté lucide
+de son langage. Point avocat, quoiqu'un peu provincial dans la forme, il
+parlait comme il agissait, en homme de parti froidement résolu, immobile
+dans la vieille arène révolutionnaire et ne consentant jamais à en
+sortir, soit pour admettre des transactions, soit pour entrer dans des
+voies nouvelles. La Restauration, à vrai dire, était pour lui l'ancien
+régime et la contre-révolution; après lui avoir fait, dans les Chambres,
+toute l'opposition qu'admettait ce théâtre, il encourageait au dehors
+tous les complots, tous les efforts de renversement, moins prompt que M.
+de La Fayette à se lancer à leur tête, moins confiant dans leur succès,
+mais décidé à entretenir par là, contre la Restauration, la haine et
+la guerre, en attendant qu'une chance favorable se présentât pour lui
+porter des coups décisifs.
+
+M. d'Argenson avait, dans le parti, moins d'importance que ses deux
+collègues, quoique peut-être le plus passionné des trois. C'était un
+rêveur sincère et mélancolique, convaincu que tous les maux des sociétés
+humaines proviennent des lois humaines, et ardent à poursuivre toute
+sorte de réformes, quoiqu'il portât peu de confiance aux réformateurs.
+Par sa situation sociale, parla générosité de ses sentiments, le sérieux
+de ses convictions, l'attrait d'un caractère affectueux bien que
+taciturne, et les agréments d'un esprit fin, élégant, et qui tirait de
+sa mauvaise philosophie des vues hardies, il tenait, dans les projets et
+les délibérations préalables de l'opposition conspiratrice, une assez
+grande place; mais il était peu propre à l'action et prompt à se
+décourager, quoique toujours prêt à se rengager. Un fanatisme utopiste,
+mais qui espère peu, n'est pas un bon tempérament de conspirateur.
+
+On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations aussi vaines que
+tragiques. Partout suivies pas à pas par l'autorité, quelquefois même
+fomentées par l'ardeur intéressée d'indignes agents, elles amenèrent,
+dans l'espace de deux années, sur les divers points de la France,
+dix-neuf condamnations à mort dont onze furent exécutées. Quand on se
+reporte à ces tristes scènes, l'esprit s'étonne et le coeur se serre au
+spectacle du contraste qui éclate entre les sentiments et les actions,
+les efforts et les résultats; des entreprises à la fois si sérieuses et
+si étourdies, tant de sincérité patriotique et de légèreté morale,
+tant de dévouements passionnés et de calculs indifférents; et le même
+aveuglement, la même persévérance avec la même impuissance dans les
+vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et dans les soldats!
+Le 1er janvier 1822, M. de La Fayette arrivait à Béfort pour se mettre à
+la tête de l'insurrection alsacienne; il trouve le complot découvert et
+plusieurs des meneurs arrêtés; mais il en trouve aussi d'autres, MM. Ary
+Scheffer, Joubert, Carrel, Guinard, qui ne s'inquiètent que d'aller à sa
+rencontre, de le prévenir et de le sauver en l'emmenant en toute hâte
+par des voies détournées, lui et son fils qui l'accompagnait. Neuf mois
+après, le 21 septembre de la même année, quatre jeunes sous-officiers,
+Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamnés à mort pour le complot de
+La Rochelle, étaient sur le point de subir leur arrêt; M. de La Fayette
+et le comité supérieur des _carbonari_ avaient tenté vainement de les
+faire évader. Les quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se
+croire abandonnés. Un magistrat bienveillant les presse de sauver
+leur vie par quelques mots sur les premiers auteurs de leur fatale
+entreprise. Tous quatre répondent: «Nous n'avons rien à révéler,» et ils
+meurent invinciblement silencieux. De tels dévouements méritaient des
+chefs plus prévoyants et des ennemis plus généreux.
+
+En présence de tels faits et au milieu des débats ardents qu'ils
+suscitaient dans la Chambre, la situation des députés conspirateurs
+était mauvaise; ils n'avouaient pas leurs oeuvres et ne soutenaient pas
+leurs amis. La violence de leurs attaques contre le ministère, et de
+leurs allusions contre la Restauration était une pauvre compensation à
+cette faiblesse. Les sociétés secrètes et les complots vont mal à un
+régime de liberté; il y a peu de sens et peu de dignité à conspirer et
+à discuter à la fois. En vain les députés qui ne conspiraient pas
+essayaient de couvrir leurs collègues compromis et embarrassés; en vain
+le général Foy, M. Casimir Périer, M. Benjamin Constant, M. Laffitte, en
+se récriant avec passion contre les accusations dont leur parti était
+l'objet et qui ne portaient pas sur eux, s'efforçaient de jeter le
+manteau de leur innocence personnelle sur les conspirateurs véritables
+qui siégeaient à côté d'eux; cette tactique, plus bruyante que fière, ne
+trompait ni le gouvernement ni le public, et les députés conspirateurs
+perdaient plus de considération qu'ils ne gagnaient de sécurité à être
+ainsi, dans leurs propres rangs, défendus et désavoués, M. de La Fayette
+s'impatienta un jour de cette situation peu franche et peu digne. Dans
+là séance du 1er août 1822, à propos de la discussion du budget, M.
+Benjamin Constant s'était plaint d'une phrase de l'acte d'accusation
+dressé par le procureur général de Poitiers contre le complot du général
+Berton, et dans lequel les noms de cinq députés étaient cités sans
+qu'ils fussent poursuivis. M. Laffitte demanda à la Chambre d'ordonner
+une enquête sur des faits qui étaient, dit-il, «pour ce qui me regarde,
+un mensonge infâme.» M. Casimir Périer et le général Foy appuyèrent
+l'enquête. Le cabinet et le côté droit la repoussaient, tout en
+défendant le procureur général et ses assertions. La Chambre semblait
+perplexe. M. de La Fayette demanda la parole, et avec une rare bonne
+grâce de fierté ironique: «Quelle que soit, dit-il, mon indifférence
+habituelle pour les inculpations et les haines de parti, je crois devoir
+ajouter quelques mots à ce qu'ont dit mes honorables amis. Pendant le
+cours d'une carrière dévouée tout entière à la cause de la liberté,
+j'ai constamment mérité d'être en butte à la malveillance de tous
+les adversaires de cette cause, sous quelque forme, despotique,
+aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou la
+dénaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le droit de
+trouver un peu leste le mot _prouvé_ dont M. le procureur du roi s'est
+servi à mon occasion; mais je m'unis à mes amis pour demander, autant
+qu'il est en nous, la plus grande publicité au sein de cette Chambre, en
+face de la nation. C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi,
+dans quelque rang qu'ils soient placés, nous dire sans compliment ce
+que, depuis trente-trois années; nous avons eu mutuellement à nous
+reprocher.»
+
+La bravade était aussi transparente que fière. M. de Villèle en sentit
+la portée qui allait jusqu'au Roi lui-même, et relevant aussitôt le
+gant avec une modération qui à son tour ne manquait pas de hauteur:
+«L'orateur auquel je succède, dit-il, vient de placer la question là où
+elle est en réalité lorsqu'il a dit, en parlant de la Chambre, _autant
+qu'il est en nous_. Oui, il est d'une grande importance que l'on sache,
+sur la question qui a été agitée, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais
+prend-on le véritable moyen pour le savoir en demandant une enquête? Ce
+n'est pas mon opinion; si ce l'était, je n'hésiterais pas à voter pour
+l'enquête. Le véritable moyen à prendre me paraît être de laisser à la
+justice son cours ordinaire, qu'il ne dépend de personne d'arrêter....
+Que des membres de cette Chambre aient été compromis dans cet acte
+d'accusation; ne trouvent-ils pas leur justification dans le fait même
+qu'ils n'ont pas été demandés à la Chambre pour être mis au nombre des
+accusés? Car, messieurs, c'est une supposition trop contradictoire que
+de dire d'une part:--Vous avez fait mettre nos noms dans le réquisitoire
+pour nous accuser;--et de l'autre:--le ministère actuel n'a pas osé nous
+mettre en accusation. Vous n'êtes pas en accusation puisque vous n'avez
+pas été demandés à cette Chambre, et vous n'avez pas été demandés parce
+qu'il ne résultait pas de la procédure la nécessité, le devoir, pour le
+ministère, de venir vous réclamer à la Chambre. Je le déclare à la face
+de la France, nous ne vous accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans
+la procédure, le devoir, la nécessité, pour nous, de vous accuser. Et
+nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir que sans doute vous ne
+nous croyez pas assez étrangers à la connaissance du coeur humain pour
+supposer que nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger à vous
+mettre en accusation qu'à suivre purement, simplement et noblement la
+ligne tracée dans la voie ordinaire de la justice.»
+
+En sortant de cette séance, à coup sûr, M. de Villèle était content, et
+avec raison, de sa situation et de lui-même: il avait fait acte en même
+temps de fermeté et de mesure; en se renfermant dans les voies de la
+justice ordinaire, en écartant toute idée de poursuite à outrance, il
+avait montré le bras du pouvoir contenu, mais prêt à se déployer si
+la nécessité s'en faisait sentir. Il avait ainsi un peu bravé, en les
+rassurant un peu, les patrons des conspirateurs, et donné satisfaction
+à son propre parti sans échauffer ses passions. Le tacticien de Chambre
+agit et parla ce jour-là en homme de gouvernement.
+
+Il était, à cette époque, dans la première et la meilleure phase de son
+pouvoir; il défendait la monarchie et l'ordre contre les conspirations
+et les insurrections; il avait à repousser, dans la Chambre des députés,
+les attaques ardentes du côté gauche, et dans la Chambre des pairs le
+mauvais vouloir modéré, mais vigilant, des amis du duc de Richelieu. Le
+péril et la lutte retenaient autour de lui tout son parti. Devant une
+telle situation, les rivalités et les intrigues de Chambre et de cour
+hésitaient à se produire; les exigences se contenaient; la fidélité et
+la discipline étaient évidemment nécessaires; les compagnons n'osaient
+ni assaillir leur chef de leurs impatiences, ni le déserter.
+
+Mais, dans le cours de l'année 1822, les conspirations furent vaincues;
+les périls de la monarchie s'éloignèrent; les luttes parlementaires,
+quoique toujours très-vives, n'étaient plus des questions de vie ou de
+mort; la domination du côté droit, dans le pays comme dans les Chambres,
+paraissait établie. Alors commencèrent, pour M. de Villèle, d'autres
+difficultés et d'autres périls: il n'avait plus ses adversaires
+menaçants pour contenir ses amis; les dissidences, les exigences, les
+inimitiés, les intrigues éclatèrent autour de lui. Ce fut sur les
+questions de politique extérieure et dans le sein même de son cabinet
+qu'il en ressentit les premières atteintes.
+
+Je ne veux pas qualifier sévèrement les révolutions qui, de 1820 à 1822,
+agitèrent l'Europe méridionale. Il est dur de dire à des peuples mal
+gouvernés qu'ils ne sont ni assez sages, ni assez forts pour se donner
+eux-mêmes un bon gouvernement. De nos jours surtout, où les désirs
+en fait de bon gouvernement sont immenses et où personne ne veut se
+reconnaître trop faible pour accomplir ce qu'il désire, la franche
+vérité, à ce sujet, blesse beaucoup d'amis sincères du droit et de
+l'humanité. L'expérience a pourtant prodigué ses démonstrations. Des
+trois révolutions qui éclatèrent en 1820, celles de Naples et de Turin
+s'évanouirent en quelques mois, sans coup férir, devant la seule
+apparition des troupes autrichiennes. La révolution d'Espagne resta
+seule debout, sans réussir mais sans renoncer, suivant son cours à pas
+incertains quoique violents, hors d'état de fonder un gouvernement
+régulier et de supprimer les résistances qu'elle rencontrait, mais assez
+forte pour supporter, sans y périr, l'anarchie et la guerre civile.
+L'Espagne en proie à de tels mouvements était pour la France un voisin
+incommode et qui pouvait devenir dangereux. Les conspirateurs vaincus
+en France se réfugiaient en Espagne et ourdissaient de là de nouveaux
+complots. A leur tour, les contre-révolutionnaires espagnols trouvaient
+en France un asile, et préparaient, de l'un à l'autre revers des
+Pyrénées, leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, établi sur notre
+frontière pour préserver la France de la fièvre jaune qui avait éclaté
+en Catalogne, devint bientôt un corps d'armée d'observation. Le mauvais
+vouloir décidé et systématique de l'Europe concourait avec les méfiances
+de la France. Le prince de Metternich redoutait un nouvel accès de
+contagion révolutionnaire d'Espagne en Italie. L'empereur Alexandre se
+croyait chargé de maintenir la sécurité de tous les trônes et la paix du
+monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du succès de la révolution
+espagnole, avait fortement à coeur que l'Espagne restât parfaitement
+indépendante et que l'influence française n'y pût prévaloir. Le
+gouvernement français était là en présence d'une question non-seulement
+délicate et grave en elle-même, mais chargée de complications plus
+graves encore et qui pouvaient le mettre en désaccord avec tels ou tels
+de ses alliés, peut-être avec tous.
+
+M. de Villèle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les affaires
+étrangères, point d'idées bien précises, point de parti pris, seulement
+l'esprit libre et des instincts sensés. Pendant sa courte association au
+cabinet du duc de Richelieu, il en avait vu de près la politique envers
+l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-intervention et de bons
+conseils aux rois comme aux libéraux, aux libéraux comme aux rois, peu
+efficace dans son travail de transaction mais s'y résignant,
+appliquée surtout à tenir la France en dehors des révolutions et des
+contre-révolutions, et à prévenir toute conflagration européenne. Au
+fond, M. de Villèle approuvait cette politique et n'eût pas mieux
+demandé que de la continuer; il était plus préoccupé du dedans que du
+dehors et plus jaloux de la prospérité publique que de l'influence
+diplomatique. Mais pour faire prévaloir son sentiment, il avait à
+lutter contre les passions de son parti; et dans cette lutte ses deux
+principaux collaborateurs, M. de Montmorency, comme ministre des
+affaires étrangères, et M. de Chateaubriand, comme ambassadeur à
+Londres, lui apportaient plus d'embarras que d'appui.
+
+Lorsqu'en formant son cabinet il avait proposé au Roi de donner à M. de
+Montmorency le portefeuille des affaires étrangères: «Prenez garde, lui
+dit Louis XVIII; c'est un bien petit esprit, doucement passionné et,
+entêté; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse; quand il sera
+avec vous, il vous, dira qu'il est de votre avis, et il le croira en
+vous le disant; mais loin de vous, il agira selon son penchant, non dans
+votre sens, et au lieu d'être servi, vous serez contrarié et compromis.»
+M. de Villèle insista; il croyait avoir besoin, dans le côté droit, du
+nom et de l'influence de M, de Montmorency. Il eut peu après l'occasion
+de se convaincre que le Roi l'avait bien jugé. M. de Serre ayant refusé
+de rester dans le nouveau-cabinet, M. de Villèle, pour l'éloigner en
+le récompensant, demanda au Roi pour lui l'ambassade de Naples; M. de
+Montmorency, qui la voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla
+jusqu'à dire qu'il donnerait sa démission si on la lui refusait. Le
+Roi et M. de Villèle tinrent bon; M. de Serre alla à Naples, et M. de
+Montmorency resta ministre, non sans humeur contre la prépondérance d'un
+collègue si peu complaisant.
+
+M. de Chateaubriand, en acceptant l'ambassade de Londres, avait délivré
+M. de Villèle de beaucoup de petites susceptibilités et d'embarras
+quotidiens; mais il ne se plut pas longtemps et ne pouvait guère se
+plaire dans sa nouvelle mission; il avait besoin de régner dans une
+coterie, et d'y vivre sans gêne en même temps qu'adoré. Il ne fit pas
+dans la société anglaise tout l'effet qu'il s'était promis; il lui
+fallait trop de succès et des succès trop divers; on l'y prenait pour un
+grand écrivain plutôt que pour un grand politique; on le trouvait plus
+roide que grave, et trop préoccupé de lui-même; on était curieux de
+lui, mais sans l'admirer selon son goût; il n'était pas constamment le
+premier objet de l'attention, et ne jouissait là ni du laisser-aller, ni
+de l'enthousiasme idolâtre auxquels il avait été ailleurs accoutumé. Il
+prit Londres, la cour et les salons anglais en ennui et en humeur; il
+en a déposé lui-même l'expression dans ses Mémoires: «Toute renommée,
+dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même;--je me
+serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la
+cour de Londres; en vain vous parlez; on ne vous écoute pas.--Quelle
+vie que celle d'une journée de Londres! J'aurais préféré, cent fois les
+galères.»
+
+L'occasion se présenta bientôt, pour lui, d'aller chercher ailleurs
+plus de mouvement et de popularité mondaine. La révolution et la guerre
+civile s'aggravaient de jour en jour en Espagne; les émeutes, les
+meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, la troupe de
+ligne et la milice se multipliaient dans les rues de Madrid; la sûreté
+de Ferdinand VII paraissait menacée, et sa liberté était réellement
+compromise. M. de Metternich, dont la considération et l'influence
+avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait si justement
+pressenti la faiblesse et si rapidement étouffé l'explosion des
+révolutions italiennes, reportait sur les affaires de la Péninsule
+espagnole toute sa sollicitude, et pressait les souverains et leurs
+ministres d'en délibérer en commun. Dès qu'il fut convenu qu'un congrès
+se réunirait dans ce but à Vérone, M. de Chateaubriand fit de vives
+démarches, directes et indirectes, pour y être envoyé. M. de Montmorency
+ne s'en souciait point, craignant d'être contrarié et éclipsé par un tel
+collègue. Le roi Louis XVIII, qui n'avait confiance ni dans la capacité
+de M. de Montmorency, ni dans le jugement de M. de Chateaubriand,
+voulait que M. de Villèle allât lui-même à Vérone pour y soutenir sa
+politique prudente et expectante. M. de Villèle s'en défendit. Ce
+serait, dit-il au Roi, un trop amer affront pour son ministre des
+affaires étrangères et pour son ambassadeur à Londres naturellement
+appelés à cette mission; il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre
+pour qu'ils se contrôlassent l'un l'autre, et en leur donnant des
+instructions précises qui réglassent d'avance leur attitude et leur
+langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions rédigées de la main
+de M. de Villèle furent lues, discutées et acceptées aux Tuileries,
+dans une réunion solennelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut avec
+certitude qu'à M. de Villèle seul il devait l'accomplissement de son
+désir, et huit jours après le départ de M. de Montmorency, le Roi, pour
+assurer, la prépondérance de M. de Villèle en la manifestant avec éclat,
+le fit président du Conseil.
+
+Les instructions étaient en effet précises: elles prescrivaient aux
+plénipotentiaires français de ne point se faire, devant le congrès,
+les rapporteurs des affaires d'Espagne, de ne prendre, quant à
+l'intervention, aucune initiative, aucun engagement, et de réserver, en
+tout cas, l'indépendance de résolution et d'action de la France. Mais
+les dispositions de M. de Montmorency s'accordaient mal avec ses
+instructions, et il avait à traiter avec des souverains et des ministres
+qui voulaient réprimer la révolution espagnole par la main de la France,
+d'abord pour accomplir cette oeuvre sans s'en charger eux-mêmes,
+et aussi pour compromettre la France avec l'Angleterre évidemment
+très-opposée à l'intervention française. Le prince de Metternich, versé
+dans l'art de suggérer aux autres ses propres vues et de les pousser
+vers son but en ayant l'air de se prêter au leur, s'empara aisément de
+M. de Montmorency, et l'amena à prendre, envers les autres Puissances,
+précisément l'initiative et les-engagements qu'il avait ordre d'éviter.
+M. de Chateaubriand, qui n'avait dans la négociation officielle qu'un
+rôle secondaire, se tint d'abord un peu à l'écart: «Je n'aime pas
+beaucoup la position générale où il s'est placé ici, écrivait M.
+de Montmorency à madame Récamier[18]; on le trouve singulièrement
+renfrogné; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les autres mal
+à leur aise avec lui. Je ne négligerai rien pour qu'à mon départ surtout
+il s'établisse, entre ses collègues et lui, de plus faciles rapports.»
+M. de Montmorency n'avait pas besoin de prendre grand'peine pour assurer
+ce résultat. Quand il fut parti, M. de Chateaubriand prit, au congrès,
+des allures plus libres et plus actives. L'empereur Alexandre, sensible
+au renom de l'auteur du _Génie du Christianisme_ et à ses hommages
+envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit caresses pour
+caresses, flatteries pour flatteries, et le confirma dans ses intentions
+de guerre à la révolution espagnole en lui donnant lieu de compter, pour
+cette politique et pour lui-même, sur tout son appui. Pourtant, dans sa
+correspondance avec M. de Villèle, M. de Chateaubriand gardait encore
+beaucoup de réserve: «Nous laissions, dit-il, du doute sur notre
+détermination; nous ne voulions pas nous rendre impossible; nous
+redoutions qu'en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulût
+pas nous écouter.»
+
+[Note 18: Les 17 octobre et 22 novembre 1822.]
+
+Je présume que M. de Villèle ne se méprenait pas sur la prétendue
+incertitude dans laquelle M. de Château Châteaubriant essayait de
+s'envelopper. Je penche aussi à croire que lui-même, à cette époque,
+regardait la guerre avec l'Espagne comme à peu près inévitable. Mais
+il n'en voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pouvoir pour
+l'éviter; ne fût-ce que pour conserver, auprès des esprits modérés et
+des intérêts qui la redoutaient, l'attitude et le renom de partisan
+de la paix. Les hommes sensés répugnent à répondre des fautes qu'ils
+consentent à commettre. Quand il sut que M. de Montmorency avait promis
+à Vérone que son gouvernement ferait à Madrid, de concert avec les trois
+Puissances du Nord, des démarches qui entraînaient infailliblement la
+guerre, M. de Villèle soumit au Roi, dans son Conseil, ces engagements
+prématurés, en déclarant que, pour lui, il ne pensait pas que la France
+dût tenir la même conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni
+rappeler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son ministre
+de Madrid, en renonçant à toute nouvelle démarche de conciliation. Il
+avait, dit-on, en tenant ce langage, sa démission préparée et visible
+sur son porte-feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le duc
+de Wellington, venu naguère à Paris, s'était entretenu avec lui, et
+aussi avec le Roi, des dangers d'une intervention armée en Espagne, et
+offrait un plan de médiation concertée entre la France et l'Angleterre
+pour déterminer les Espagnols à apporter dans leur constitution
+les modifications que le cabinet français indiquait lui-même comme
+suffisantes pour maintenir la paix. Louis XVIII avait confiance dans
+le jugement et le bon vouloir du due de Wellington; il mit fin à la
+délibération du Conseil en disant: «Louis XIV a détruit les Pyrénées,
+je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône
+d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les autres souverains n'ont
+pas les mêmes devoirs que moi à remplir; mon ambassadeur ne doit quitter
+Madrid que le jour où cent mille Français marcheront pour le remplacer.»
+La question ainsi résolue contre les promesses qu'il avait faites à
+Vérone, M. de Montmorency, à qui, peu de jours auparavant et sur la
+proposition de M. de Villèle, le Roi avait conféré le titre de duc,
+donna sur-le-champ sa démission; le _Moniteur_, en l'annonçant, publia
+une dépêche que M. de Villèle, chargé par intérim du portefeuille des
+affaires étrangères, adressait au comte de Lagarde, ministre du Roi à
+Madrid, pour lui prescrire une attitude et un langage qui semblaient
+encore admettre quelques chances de conciliation, et trois jours plus
+tard, M. de Chateaubriand, après quelques airs d'hésitation convenable,
+remplaça M. de Montmorency comme ministre des affaires étrangères.
+
+Trois semaines à peine écoulées, le gouvernement espagnol, dominé et par
+un sentiment plus noble qu'éclairé de la dignité nationale, et par les
+emportements populaires, et par ses propres passions, s'était refusé à
+toute modification constitutionnelle. Les ministres des trois Puissances
+du Nord avaient quitté Madrid. Le comte de Lagarde y était resté. Sur
+le refus des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 18 janvier
+1823, en le chargeant encore, par une dépêche confidentielle, de leur
+faire entrevoir quelques ouvertures conciliantes dont il informa en même
+temps le cabinet de Londres. Elles demeurèrent aussi vaines que les
+précédentes. On n'avait, à Madrid, point de confiance dans la sincérité
+du cabinet de Paris; et de son côté, le cabinet de Londres n'en avait
+pas assez dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid pour
+s'engager sérieusement envers lui en le déterminant, par tout le poids
+de son influence, aux concessions, d'ailleurs raisonnables, que la
+France lui demandait. Les choses en étaient venues à ce point où les
+meilleurs politiques, sans foi dans la vertu de leur propre sagesse,
+n'osent plus entreprendre d'agir avec efficacité. Le 28 janvier 1823, M.
+de Villèle s'était décidé à la guerre, et le Roi l'annonçait dans son
+discours, en ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours
+après, M. de Chateaubriand déclarait de nouveau à sir Charles Stuart,
+ambassadeur d'Angleterre à Paris, que, loin de songer à rétablir en
+Espagne le pouvoir absolu, la France était encore prête à considérer les
+modifications constitutionnelles qu'elle avait indiquées au gouvernement
+espagnol, «comme lui donnant des raisons suffisantes pour suspendre ses
+armements et renouer les relations entre les deux pays sur l'ancien
+pied.» Au moment d'engager la guerre, M. de Chateaubriand, qui la
+voulait, et M. de Villèle, qui ne la voulait pas, tenaient également
+l'un et l'autre à en décliner la responsabilité.
+
+Je n'ai rien à dire de la guerre même et des événements qui en
+marquèrent le cours. En droit, elle était inique, car elle n'était
+pas nécessaire. La révolution espagnole, malgré ses excès, ne faisait
+courir, à la France ni à la Restauration, aucun danger sérieux. Les
+difficultés qu'elle suscitait entre les deux gouvernement auraient pu
+aisément être surmontées sans rompre la paix. La révolution de Paris en
+février 1848 a causé à l'Europe de bien plus graves et bien plus justes
+alarmes que la révolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer à la
+France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a respecté envers nous ce
+principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations auquel une
+nécessité absolue et pressante peut seule donner le droit de porter
+atteinte. Je ne pense pas non plus qu'en 1823 le trône et la vie de
+Ferdinand VII fussent réellement en péril. Tout ce qui s'est passé
+depuis lors en Espagne autorise à dire que le régicide n'y a point de
+complices et la république peu de partisans. Les grands et légitimes
+motifs politiques manquaient donc à cette guerre. En fait, et malgré son
+succès, elle ne valut ni à l'Espagne ni à la France aucun bon résultat:
+elle rendit l'Espagne au despotisme incapable et incurable de Ferdinand
+VII sans y mettre fin aux révolutions, et substitua les férocités de
+la populace absolutiste à celles de la populace anarchiste. Au lieu
+d'assurer au delà des Pyrénées l'influence de la France, elle la
+compromit et l'annula à tel point que, vers la fin de 1823, il, fallut
+recourir à l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di Borgo
+à Madrid pour faire agréer à Ferdinand VII des conseillers un peu plus
+modérés. Les Puissances du nord et l'Angleterre eurent seules crédit en
+Espagne, les unes auprès du Roi et des absolutistes, l'autre auprès des
+libéraux. La France victorieuse y était politiquement vaincue. Aux yeux
+des juges clairvoyants, les effets généraux et permanents de cette
+guerre ne valurent pas mieux que ses causes.
+
+Comme expédient d'une politique inquiète, comme coup de main de dynastie
+et de parti, la guerre d'Espagne réussit pleinement. Les prédictions
+sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses
+fauteurs dépassées. Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de
+l'armée et l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent
+à la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc
+d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la
+France n'en reçurent aucune atteinte. La maison de Bourbon fit un acte
+de résolution et de force dont les Puissances qui l'y poussaient avaient
+douté, et que l'Angleterre, qui l'en détournait, subit patiemment,
+quoique avec humeur. A ne considérer les choses que sous ce point de
+vue, M. de Chateaubriand avait raison quand il écrivait, de Vérone, à
+M. de Villèle: «C'est à vous, mon cher ami, à voir si vous ne devez pas
+saisir une occasion, peut-être unique, de replacer la France au rang des
+Puissances militaires, et de réhabiliter la cocarde blanche dans
+une guerre courte, presque sans danger, vers laquelle l'opinion des
+royalistes et de l'armée vous pousse aujourd'hui fortement;» et M. de
+Villèle se trompait en lui répondant: «Dieu veuille, pour mon pays et
+pour l'Europe, qu'on ne persiste pas dans une intervention qui, je le
+déclare à l'avance, avec une entière conviction, compromettra le salut
+de la France elle-même.»
+
+Après un tel événement, auquel ils avaient pris des parts si inégales,
+la situation relative de ces deux hommes se trouvait sensiblement
+changée. Il n'y parut guère pendant quelque temps. M. de Chateaubriand
+essayait de triompher avec modestie, et de Villèle, peu accessible aux
+tristesses d'amour-propre, prenait l'issue de la guerre comme un succès
+général pour le cabinet, et se préparait à en profiter sans rechercher
+à qui en revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il l'exerçait
+sans faste et sans bruit, habile à ne pas trop froisser ses adversaires
+ou ses rivaux, qui se sentaient Conduits à accepter sa prépondérance
+comme une nécessité plutôt qu'humiliés de la subir comme une défaite. La
+dissolution de la Chambre des députés devint son idée fixe et son but
+prochain. L'opposition libérale y était trop forte pour qu'il pût se
+flatter d'y faire réussir les grandes mesures dont il avait besoin pour
+contenter son parti. La guerre d'Espagne y avait amené des débats de
+plus en plus ardents, qui avaient amené à leur tour des violences de
+majorité et des colères de minorité jusque-là sans exemple. Après
+l'expulsion de M. Manuel, le 3 mars 1823, et la résolution de la plupart
+des membres du côté gauche sortis avec lui de la salle quand les
+gendarmes vinrent l'en arracher, il était difficile d'espérer que la
+Chambre reprît régulièrement sa place et sa part dans le gouvernement.
+Le 24 décembre 1823, elle fut en effet dissoute, et M. de Villèle,
+laissant là les dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se préoccupa
+plus que d'assurer le succès des élections et l'arrivée d'une Chambre
+nouvelle à laquelle il pût demander avec confiance ce que lui demandait
+à lui-même le côté droit, et ce qui devait, dans sa pensée, à la cour
+comme au sein du parti, affermir pour longtemps son pouvoir.
+
+M. de Chateaubriand n'avait rien de semblable à méditer et à faire:
+étranger au gouvernement intérieur du pays et au maniement quotidien
+des Chambres, il jouissait du succès de _sa_ guerre d'Espagne, comme il
+l'appelait, avec un orgueil oisif, prêt à devenir inquiet et amer. Il
+manquait précisément des qualités qui distinguaient M. de Villèle, et
+il avait celles, ou du moins l'instinct et le goût de celles que M. de
+Villèle ne possédait pas. Entré tard dans la vie publique et jusque-là
+inconnu, esprit peu cultivé et peu distrait des affaires par la variété
+et l'entraînement des idées, M. de Villèle n'a jamais eu qu'un but,
+arriver au pouvoir en servant bien son parti, et le pouvoir une fois
+atteint, il n'a plus pensé qu'à le bien tenir en l'exerçant sensément.
+Lancé au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, M. de
+Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières,
+aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres; rien ne
+lui a suffi: «Mon défaut capital, a-t-il dit lui-même, c'est l'ennui, le
+dégoût de tout, le doute perpétuel.» Étrange disposition dans un homme
+voué à restaurer la religion et la monarchie! Aussi la vie de M. de
+Chateaubriand a-t-elle été un contraste et un combat perpétuel entre ses
+entreprises et ses penchants, sa situation et sa nature. Ambitieux comme
+un chef de parti et indépendant comme un enfant perdu; épris de toutes
+les grandes choses et susceptible, jusqu'à la souffrance, pour les plus
+petites; insouciant sans mesure dans les intérêts communs de la vie,
+mais passionnément préoccupé, sur la scène du monde, de sa personne
+comme de sa gloire, et plus froissé des moindres échecs que satisfait
+des triomphes les plus éclatants. Dans la vie publique, plus jaloux de
+succès que de pouvoir, capable dans une grande, circonstance, comme il
+venait de le prouver, de concevoir et de mettre hardiment à flot un
+grand dessein, mais incapable de pratiquer avec énergie et patience,
+dans le gouvernement, une politique bien liée et fortement suivie. Il
+avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays
+et de son temps, plus habile pourtant et plus appliqué à leur complaire
+pour avoir leur faveur qu'à les diriger vers de sérieuses et durables
+satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit dans les lettres, soit
+dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes élevées de
+l'âme humaine, mais plus propre à frapper et à charmer les imaginations
+qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit
+pour satisfaire son orgueil, d'émotion et de nouveauté pour échapper à
+son ennui. Au moment où il venait de triompher pour elle en Espagne, la
+maison de Bourbon lui fit subir elle-même des mécomptes qu'il ressentit
+avec une amertume dont il s'est plu à perpétuer le souvenir: «Dans
+notre ardeur, dit-il, après la dépêche télégraphique qui annonçait la
+délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au
+château. Là, j'eus un pressentiment de ma chute; je reçus sur la tête un
+seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes habitudes.
+Le Roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse
+d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne...
+Le dimanche, je retournai, avant le Conseil, faire ma cour à la famille
+royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot
+obligeant; elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans
+doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais
+être ingrat.» Un souverain plus reconnaissant se chargea de consoler M.
+de Chateaubriand de cette ingratitude royale; l'empereur Alexandre, avec
+qui il était resté en correspondance intime, voulut lui témoigner avec
+éclat sa satisfaction, et lui envoya, à lui et à M. de Montmorency, son
+grand cordon de Saint-André.
+
+M. de Villèle ne fut point insensible à cette marque publique de
+défaveur impériale pour sa politique et pour sa personne, et le roi
+Louis XVIII s'en montra encore plus blessé: «Pozzo et La Ferronnays,
+dit-il à M. de Villèle, viennent de me faire donner, par l'empereur
+Alexandre, un soufflet sur votre joue; mais je vais lui donner chasse et
+le payer en monnaie de meilleur aloi; je vous nomme, mon cher Villèle,
+chevalier de mes ordres; ils valent mieux que les siens.» Et M. de
+Villèle reçut du Roi l'ordre du Saint-Esprit.
+
+En vain un peu plus tard, et sur la prière mutuelle des deux rivaux,
+l'empereur Alexandre donna le grand cordon de Saint-André à M. de
+Villèle, et le roi Louis XVIII le Saint-Esprit à M. de Chateaubriand;
+les faveurs ainsi arrachées n'effacent pas les premiers mécomptes.
+
+A ces blessures de cour vinrent bientôt se joindre des motifs de rupture
+plus sérieux. La dissolution de la Chambre avait réussi fort au delà de
+l'attente du cabinet. Les élections n'avaient ramené, du côté gauche ou
+du centre gauche, que dix-sept opposants. Bien plus exclusivement que
+celle de 1815, la Chambre nouvelle appartenait au côté droit. Le jour
+était venu de donner au parti les satisfactions qu'il réclamait. Le
+cabinet présenta sur-le-champ deux projets de loi qui paraissaient,
+pour les mesures le plus ardemment désirées, de clairs préparatifs
+et d'efficaces garanties. Par l'un, le renouvellement intégral de
+la Chambre des députés, tous les sept ans, était substitué au
+renouvellement partiel et annuel; c'était donner à la nouvelle Chambre
+un gage de puissance comme de durée. Par le second projet, une grande
+mesure financière, la conversion des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour
+100, c'est-à dire le remboursement aux rentiers du capital au pair ou
+la réduction de l'intérêt, annonçait une grande mesure politique,
+l'indemnité aux émigrés, et en préparait l'exécution. Les deux projets
+avaient été discutés et adoptés en Conseil. Au renouvellement septennal
+de la Chambre des députés, M. de Chateaubriand avait demandé qu'on
+ajoutât l'abaissement de l'âge exigé pour être élu; il ne l'avait pas
+obtenu, mais il n'en avait pas moins approuvé le projet de loi. Quant à
+la conversion des rentes, les amis de M. de Villèle affirment que M. de
+Chateaubriand s'y était montré très-favorable, et pressé même que, par
+un traité conclu avec des banquiers, M. de Villèle s'assurât les moyens
+d'accomplir cette opération, préface de celle qui devait fermer la plus
+douloureuse plaie de la Révolution. Mais la discussion des Chambres
+altéra bientôt profondément la précaire harmonie du cabinet. L'a
+conversion des rentes fut vivement repoussée, non-seulement par les
+nombreux intérêts qui s'en trouvaient lésés, mais par le sentiment
+public inquiet d'une mesure nouvelle, compliquée et mal comprise. Dans
+l'une et l'autre Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand
+combattirent le projet de loi; on répandait qu'il y était lui-même
+contraire; on lui prêtait d'amers propos sur l'imprudence d'une mesure
+à laquelle personne ne songeait, qu'aucune nécessité publique ne
+provoquait, et qui n'était qu'une invention de banquiers adoptée par un
+ministre des finances qui s'en promettait de la gloire et courait grand
+risque d'y trouver sa perte: «J'ai bien vu, lui faisait-on dire, des
+gens qui se cassaient la tête contre un mur; mais des gens qui bâtissent
+eux-mêmes un mur pour se casser la tête contre, je n'avais jamais
+vu cela.» M. de Villèle recueillait ces bruits et en témoignait sa
+surprise; ses partisans en recherchaient la cause; on parlait de
+jalousie, d'ambition, d'intrigues tramées pour renverser le président du
+Conseil et s'élever à sa place. Quand le projet de loi eut été adopté
+par la Chambre des députés, on attendit avec méfiance la discussion de
+la Chambre des pairs et l'attitude qu'y prendrait M. de Chateaubriand.
+Il garda un silence absolu, ne prêta au projet de loi aucun appui, et
+quand la Chambre l'eut rejeté, s'approchant de M. de Villèle: «Si vous
+vous retirez, lui dit-il, nous sommes prêts à vous suivre.» Il ajoute,
+en racontant lui-même son offre: «M. de Villèle, pour toute réponse,
+nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit
+aucune impression.»
+
+On sait comment, dès le surlendemain de cette séance, M. de
+Chateaubriand fut destitué. De qui vint la brutalité de la destitution?
+Il est difficile de le déterminer. M. de Chateaubriand s'en prit à M. de
+Villèle et à lui seul: «Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, dit-il, à
+six heures et demie, je me rendis au château. Je voulus d'abord faire ma
+cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu
+près vide; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient
+embarrassées. Un aide de camp de Monsieur me dit:--Monsieur le vicomte,
+je n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?--Je lui
+répondis: Non, que pouvais-je recevoir?--Il répliqua:--J'ai peur que vous
+ne le sachiez bientôt.--Là dessus, comme on ne m'introduisit point chez
+Monsieur, j'allai ouïr la musique à la chapelle. J'étais tout occupé
+des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on me
+demandait. C'était Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire; il me remit
+une lettre et une ordonnance en me disant:--Monsieur, n'est plus
+ministre.--M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait
+ouvert, le paquet en mon absence et n'avait osé me l'apporter. J'y
+trouvai ce billet de M. de Villèle:--Monsieur le vicomte, j'obéis aux
+ordres du Roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance
+que Sa Majesté vient de rendre: «Le sieur comte de Villèle, Président de
+notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des
+affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»
+
+Les amis de M. de Villèle affirment que ce fut le Roi lui-même qui, dans
+sa colère, voulut ajouter la rudesse de la forme à la rigueur de la
+mesure: «Deux jours après le vote, disent-ils, au moment où M.
+de Villèle entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui
+dit:--Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux pas le voir
+ici après la messe; rédigez l'ordonnance de renvoi, et qu'on la lui
+remette à temps; je ne veux pas le voir.--Toutes les observations furent
+inutiles; le Roi tint à ce que l'ordonnance fût écrite sur son propre
+bureau et immédiatement expédiée. M. de Chateaubriand ne fut pas trouvé
+chez lui, et sa révocation ne put lui être remise qu'aux Tuileries, dans
+les appartements de Monsieur.»
+
+Quel qu'ait été le premier auteur du procédé, c'est à M. de Villèle
+qu'appartient la faute. S'il ne la voulait pas, il avait, à coup sûr,
+auprès du Roi, assez de crédit pour l'empêcher. Contre sa coutume,
+il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de
+prévoyance. Il y a des alliés nécessaires, quoique très-incommodes, et
+M. de Chateaubriand, malgré ses prétentions et ses boutades, était moins
+dangereux comme rival que comme ennemi.
+
+Quoique sans clientèle dans les Chambres et sans empire comme orateur,
+il n'en devint pas moins tout à coup un chef d'opposition brillant et
+puissant, car l'opposition était dans son génie naturel aussi bien
+que dans sa passion du moment. Il excellait à démêler les instincts
+nationaux mécontents, et à les irriter de plus en plus contre le pouvoir
+en fournissant avec profusion à leur mécontentement de beaux motifs,
+vrais ou spécieux, toujours présentés avec éclat. Il avait aussi l'art,
+tantôt d'abaisser et de décrier ses ennemis par une insulte poignante
+et polie incessamment renouvelée, tantôt de rallier à lui d'anciens
+adversaires destinés à le redevenir un jour, mais momentanément attirés
+et dominés par le plaisir et par le profit des coups qu'il portait à
+leur ennemi commun. Grâce à MM. Bertin, il trouva sur-le-champ, dans le
+_Journal des Débats_, un théâtre élevé d'où partaient tous les matins
+ses attaques. Aussi éclairés et aussi influents dans la politique que
+dans les lettres, ces deux frères avaient le rare mérite de savoir
+grouper autour d'eux, par un généreux et sympathique patronage, une
+élite d'hommes de talent, et de soutenir avec une fidélité intelligente
+leurs idées et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus politique des
+deux, faisait grand cas de M. de Villèle et vivait avec lui dans une
+familière intimité: «Villèle, me disait-il un jour, est vraiment né
+pour les affaires; il en a la passion désintéressée aussi bien que la
+capacité; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se soucie;
+il serait ministre des finances dans la cave de son hôtel aussi
+volontiers que dans les salons du premier étage.» Il en coûtait au
+journaliste éminent de se brouiller avec l'habile ministre; il alla
+trouver M. de Villèle et lui demanda, pour le maintien de la paix,
+de faire donner à M. de Chateaubriand l'ambassade de Rome: «Je ne me
+hasarderais pas à en faire la proposition au Roi, lui répondit M. de
+Villèle.--En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les _Débats_ ont
+déjà renversé les ministères Decazes et Richelieu; ils sauront bien
+aussi renverser le ministère Villèle.--Vous avez renversé les premiers
+en faisant du royalisme, reprit M. de Villèle; pour renverser le mien,
+il vous faudra faire de la révolution.»
+
+Il n'y avait, pour M. de Villèle, rien de rassurant dans cette
+perspective, et l'événement le prouva bien; mais, treize ans après, M.
+Bertin de Veaux se souvenait de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dans
+des circonstances dont je parlerai à leur jour, je me séparai de M.
+Molé, il me dit avec franchise: «J'ai pour vous, à coup sûr, bien autant
+d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous
+suivrai pas dans l'opposition; je ne recommencerai pas à saper le
+gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois.»
+
+A la cour comme dans la Chambre, M. de Villèle triomphait; il avait
+non-seulement vaincu, mais écarté ses concurrents comme ses ennemis,
+M. de Montmorency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette et
+M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion ou seulement la
+présence pouvaient l'entraver ou l'inquiéter, la mort était venue et
+vint encore à son aide; M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de
+Serre étaient morts; le général Foy et l'empereur Alexandre ne tardèrent
+pas à mourir. Il y a des moments où la mort semble se plaire, comme
+Tarquin, à abattre les grands épis. M. de Villèle restait seul maître.
+Ce fut précisément alors que commencèrent ses graves embarras de
+situation, ses faiblesses de conduite et ses premiers pas vers la
+décadence.
+
+Au lieu d'avoir à se défendre contre une forte opposition du côté
+gauche, redoutée et combattue par le côté droit comme par le cabinet, il
+se vit en présence d'une opposition sortie du côté droit lui-même,
+et dirigée dans la Chambre des députés par M. de La Bourdonnaye, son
+compagnon pendant la session de 1815, dans la Chambre des pairs et au
+dehors par M. de Chateaubriand, naguère son collègue dans le Conseil.
+Tant qu'il avait eu M. de Chateaubriand pour allié, M. de Villèle
+n'avait rencontré pour adversaires, dans l'intérieur de son parti, que
+les royalistes de l'extrême droite, M. de La Bourdonnaye, M. Delalot et
+quelques autres que vieil esprit contre-révolutionnaire, des passions
+intraitables ou des ambitions mécontentes, ou des habitudes de frondeuse
+indépendance maintenaient dans un état d'irritation contre un pouvoir
+modéré sans ascendant et habile sans grandeur. Mais quand M. de
+Chateaubriand et le _Journal des Débats_ se furent jetés dans l'arène,
+on vit se former autour d'eux une armée d'opposants de toute origine et
+de toute couleur, royalistes et libéraux, ancien régime et jeune France,
+presse aristocratique et presse populaire. Les faibles débris du
+côté gauche battu dans les récentes élections, les dix-sept anciens
+opposants, libéraux ou doctrinaires, reprirent haleine quand ils se
+virent de tels alliés; et sans confondre leurs rangs, en gardant les
+uns et les autres leur drapeau et leurs armes, ils se soutinrent
+mutuellement et unirent, contre M. de Villèle, leurs coups. M. de
+Chateaubriand a pris plaisir à consigner dans ses Mémoires les
+témoignages d'admiration et de sympathie que lui prodiguèrent alors M.
+Benjamin Constant, le général Sébastiani, M. Etienne et d'autres chefs
+du parti libéral. Dans les luttes parlementaires, le côté gauche n'avait
+à apporter, aux opposants du côté droit, qu'un bien petit nombre de
+suffrages; mais il leur apportait des talents éclatants, le concours de
+ses journaux, son influence dans le pays; et pêle-mêle à couvert sous
+le manteau, les uns du royalisme, les autres de la popularité de leurs
+alliés, ils poursuivaient tous leur guerre contre leur commun ennemi.
+
+En présence d'une telle opposition, M. de Villèle tomba dans un péril
+bien plus grand que celui des luttes qu'il avait à soutenir contre elle;
+il fut livré sans défense ni refuge à l'influence et aux volontés de
+ses propres amis. Il ne pouvait plus les inquiéter de la force du côté
+gauche, ni chercher et trouver quelquefois, dans la portion flottante de
+la Chambre, un point d'appui contre leurs exigences; il n'y avait plus
+dans la Chambre ni côté gauche redoutable, ni portion flottante; la
+majorité, une grande majorité était ministérielle et décidée à soutenir
+le cabinet; mais elle n'avait pas vraiment peur de l'opposition qui
+l'attaquait; elle préférait M. de Villèle à M. de La Bourdonnaye et à M.
+de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien faire les affaires du
+parti; mais si M. de Villèle ne servait pas la majorité à son gré,
+si elle cessait de s'entendre avec lui, elle avait, contre lui, la
+ressource de MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de Villèle
+n'avait point de ressource contre sa majorité; il était ministre à la
+merci de ses partisans.
+
+Il en avait de très-divers et qui lui prêtaient leur appui à des
+conditions très-inégales. S'il n'eût eu affaire qu'à ceux que
+j'appellerai les politiques et les laïques du parti, il eût pu réussir à
+les contenter et à gouverner de concert avec eux. Malgré leurs préjugés,
+la plupart des gentilshommes de province et des bourgeois royalistes
+n'étaient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils avaient, au fond, les
+moeurs de la France nouvelle, trouvaient naturellement ou reprenaient
+sans effort leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du régime
+constitutionnel depuis qu'ils n'y étaient plus des vaincus. L'indemnité
+aux émigrés, quelques garanties d'influence locale et la distribution
+des fonctions publiques auraient suffi longtemps à M. de Villèle pour
+s'assurer leur concours. Mais une autre portion de son armée, nombreuse,
+influente et nécessaire, le parti religieux était bien plus difficile à
+satisfaire et à gouverner.
+
+Je ne veux me servir aujourd'hui d'aucun des mots qui furent alors des
+armes de guerre et sont devenus presque des injures; je ne parlerai ni
+du _parti prêtre_, ni de _la congrégation_, ni même _des jésuites_; je
+me reprocherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs et du langage,
+le mal, si grave en soi, dont la France et la Restauration eurent alors,
+l'une tant à craindre, l'autre tant à souffrir.
+
+Ce mal, qui s'était laissé entrevoir sous la première Restauration et
+pendant la session de 1815, et qui dure encore aujourd'hui, malgré tant
+d'orages et de flots de lumière, c'est la guerre déclarée, par une
+portion considérable de l'Église catholique de France, à la société
+française actuelle, à ses principes, à son organisation politique et
+civile, à ses origines et à ses tendances. Ce fut sous le ministère de
+M. de Villèle, et surtout quand il se trouva seul en face de son parti,
+que ce mal éclata.
+
+Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et plus inopportune.
+Elle arrêta le cours de la réaction qui avait commencé sous le Consulat
+en faveur des croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde
+d'exagérer la valeur de cette réaction; je porte à la foi et à la piété
+réelles trop de respect pour les confondre avec les retours superficiels
+de l'opinion et de l'âme humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la
+France vers le christianisme était sincère et plus sérieux qu'il n'en
+avait l'air; c'était à la fois un besoin public et un goût intellectuel;
+la société, lasse d'ébranlements et de changements, cherchait des points
+fixes où elle pût se rattacher et se reposer; les esprits, dégoûtés de
+l'atmosphère terrestre et matérielle, aspiraient à remonter vers des
+horizons plus hauts et plus purs; les penchants de la mode morale
+concouraient avec les instincts de l'intérêt social. Livré à son cours
+naturel et soutenu par l'influence d'un clergé uniquement préoccupé de
+rétablir la foi et la vie chrétiennes, ce mouvement avait grande chance
+de se propager et de rendre à la religion son légitime empire.
+
+Mais au lieu de se tenir dans cette haute sphère, beaucoup de membres
+et de partisans aveugles du clergé catholique descendirent dans les
+questions du monde, et se montrèrent plus ardents à repousser la société
+française dans son ancien moule, pour y rendre à leur Église son
+ancienne place, qu'à réformer et à conduire moralement les âmes.
+L'erreur était profonde; l'Église chrétienne n'est point comme l'Antée
+païen qui reprend ses forces en touchant à la terre; c'est au contraire
+en s'en détachant et en remontant vers le ciel que, dans ses jours de
+péril, l'Église retrouve les siennes. Quand on la vit se distraire de
+sa propre et sublime mission pour réclamer des lois de rigueur et pour
+présider à la distribution des emplois, quand on vit ses désirs et ses
+efforts dirigés surtout contre les principes et les institutions qui
+sont aujourd'hui l'essence même de la société française, quand la
+liberté de conscience, la publicité, la séparation légale de la vie
+civile et de la vie religieuse, le caractère laïque de l'État parurent
+attaqués et compromis, aussitôt le flot montant de la réaction
+religieuse s'arrêta et céda la place à un flot contraire; au lieu du
+mouvement qui éclaircissait les rangs du parti incrédule au profit du
+parti religieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs; le XVIIIe
+siècle reparut en armes; Voltaire, Rousseau, Diderot, et leurs plus
+médiocres disciples se répandirent de nouveau partout, recrutant de
+nombreux bataillons. Au nom de l'Église, on déclarait la guerre à
+la société; la société rendit à l'Église guerre pour guerre. Chaos
+déplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai et le faux, le
+juste et l'injuste se confondaient et étaient, de part et d'autre,
+indistinctement frappés.
+
+Je doute que M. de Villèle appréciât bien, dans sa pensée, toute la
+gravité de cette situation et des périls qu'elle faisait courir à la
+Restauration comme à la religion; ce n'était pas un esprit exercé ni
+enclin à s'arrêter longtemps dans l'observation des faits généraux et
+moraux, et à les sonder profondément. Mais il comprit et sentit vivement
+les embarras qui lui venaient de là pour son propre pouvoir, et il
+essaya de les atténuer en donnant, à l'influence du clergé dans le
+gouvernement, des satisfactions à la fois éclatantes et mesurées,
+se flattant d'acquérir ainsi, dans l'Église même, des alliés qui
+l'aideraient à contenir les prétentions excessives et imprudentes de
+leurs amis. Déjà, peu après son avènement au ministère, il avait fait
+nommer un ecclésiastique justement considéré et que le pape venait
+de faire évêque d'Hermopolis, M. l'abbé Frayssinous, grand maître de
+l'Université; deux mois après la chute de M. de Chateaubriand,
+l'abbé Frayssinous entra dans le cabinet comme ministre des affaires
+ecclésiastiques et de l'instruction publique, département nouveau et
+créé pour lui. C'était un esprit sensé et un caractère modéré, qui avait
+acquis, par une prédication chrétienne sans rigueur et par une conduite
+prudente avec dignité, une réputation et une importance un peu
+supérieures à ses mérites réels, et qu'il ne se souciait pas
+de compromettre. En 1816, il avait été membre de la commission
+d'instruction publique que présidait alors M. Royer-Collard, et il s'en
+était bientôt retiré, ne voulant ni partager la responsabilité de son
+président, ni lutter contre lui. Il approuvait, au fond, la politique de
+M. de Villèle, mais sans se dévouer à la soutenir; et tout en déplorant
+les exigences aveugles d'une partie du clergé, il s'appliquait, dans
+l'occasion, à les excuser et à les couvrir plutôt qu'à les repousser. Il
+fut, sans le trahir, de peu de secours à M. de Villèle, et le compromit
+plus d'une fois par son langage public, qui avait toujours pour but de
+maintenir sa propre situation dans l'Église bien plus que de servir le
+cabinet.
+
+Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis que M. de Villèle, séparé
+de ses plus brillants collègues et d'une partie notable de ses anciens
+amis, portait seul le poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII
+mourut. L'événement était prévu depuis longtemps, et M. de Villèle s'y
+était habilement préparé; il était aussi bien établi dans l'estime et
+dans la confiance du nouveau roi que dans celles du roi qui passait
+des Tuileries à Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dauphine le
+regardaient tous trois comme le plus capable et le plus utile de leurs
+plus fidèles serviteurs. Mais M. de Villèle ne tarda pas à s'apercevoir
+qu'il avait changé de maître, et qu'il y a peu à compter sur l'esprit et
+le coeur d'un roi, même sincère, quand la surface et le fond n'y sont
+pas d'accord.
+
+Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le croit, et qu'ils ne
+le croient eux-mêmes, à ce qu'ils pensent réellement. On a beaucoup
+comparé, pour les séparer, Louis XVIII et Charles X; la séparation était
+encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVIII était un modéré de
+l'ancien régime et un libre penseur du XVIIIe siècle; Charles X était un
+émigré fidèle et un dévot soumis. La sagesse de Louis XVIII était pleine
+d'égoïsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. Quand Charles X
+se conduisait en roi sage, c'était par probité, par bienveillance
+imprévoyante, par entraînement du moment, par désir de plaire, non par
+conviction et par goût. A travers tous les cabinets de son règne, l'abbé
+de Montesquiou, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de
+Villèle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement conséquent
+et toujours semblable à lui-même. Sans mauvais calcul ni préméditation
+trompeuse, Charles X flotta de contradiction en contradiction et
+d'inconséquence en inconséquence, jusqu'au jour où, rendu à sa vraie foi
+et à sa vraie volonté, il fît la faute qui lui coûta le trône.
+
+Pendant trois ans, depuis l'avénement de Charles X jusqu'à sa propre
+chute, non-seulement M. de Villèle ne lutta point contre la légèreté
+inconséquente du Roi, mais il en profita et y puisa ses meilleures armes
+pour échapper à ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour espérer que
+Charles X persévérât dans la ligne de modération volontaire, préméditée
+et constante qu'avait suivie Louis XVIII, il entreprit de lui faire du
+moins accomplir, quand les circonstances s'y prêtaient, assez d'actes
+de politique modérée et populaire pour qu'il ne parût pas exclusivement
+livré au parti qui avait, au fond, son coeur et sa foi. Habile à varier
+ses conseils selon les besoins et les chances du moment, et s'emparant à
+propos du penchant de Charles X pour les résolutions soudaines, soit
+de faveur, soit de rigueur, M. de Villèle fit tantôt abolir, tantôt
+rétablir la censure des journaux, tantôt adoucir, tantôt aggraver
+l'application des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succès, à
+placer dans la bouche ou au nom du Roi des démonstrations et des paroles
+libérales à côté des paroles et des démonstrations qui rappelaient
+l'ancien régime et les prétentions du pouvoir absolu. Le même esprit le
+dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses divers projets de
+loi furent conçus et présentés à l'adresse, pour ainsi dire, des partis
+divers, de telle sorte que toute opinion importante reçût une certaine
+mesure de satisfaction. L'indemnité aux émigrés comblait les voeux
+et réparait les affaires du côté droit laïque tout entier. La
+reconnaissance de la république d'Haïti plaisait aux libéraux. Des
+réformes judicieuses dans le budget de l'État et une administration amie
+des bonnes règles et des bons services valaient à M. de Villèle l'estime
+des hommes éclairés et une faveur générale parmi les fonctionnaires
+publics. Le projet de loi sur le régime des successions et le droit
+d'aînesse donnait, aux esprits préoccupés de regrets aristocratiques,
+quelque espérance. Le projet de loi sur le sacrilège flattait les
+passions du parti fanatiquement religieux et les systèmes de ses
+théoriciens. A côté de l'esprit de réaction qui dominait dans ces
+travaux législatifs comme dans les actes du pouvoir, paraissait toujours
+un effort intelligent pour faire aussi quelque chose au profit et au gré
+de l'esprit de progrès. En servant fidèlement ses amis, M. de Villèle
+cherchait et saisissait toutes les occasions de donner à ses adversaires
+quelques compensations.
+
+Ce n'est pas qu'en principe l'état de son esprit fût changé, ni qu'il
+fut devenu un homme de cette société nouvelle et libérale qu'il
+ménageait avec tant de soin. Au fond, M. de Villèle restait toujours un
+homme de l'ancien régime, fidèle à son parti sincèrement aussi bien que
+par calcul. Mais ses idées en fait d'organisation sociale et politique
+étaient des traditions et des habitudes plutôt que des convictions
+méditées et personnelles; il les conservait sans s'y asservir et les
+ajournait sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du
+succès dominaient en lui; il avait le tact de ce qui pouvait ou ne
+pouvait pas réussir; et il s'arrêtait devant les obstacles, soit qu'il
+les jugeât insurmontables, soit qu'il prît du temps pour les tourner.
+Je trouve, dans une lettre qu'il écrivait le 31 octobre 1824 au prince
+Jules de Polignac, alors ambassadeur à Londres, sur le rétablissement
+projeté du droit d'aînesse, l'expression frappante et de sa pensée
+intime et de sa clairvoyante prudence dans l'action: «Vous auriez tort,
+lui dit-il, de croire que c'est parce que les majorats sont perpétuels
+qu'on n'en fait pas: vous nous faites trop d'honneur, la génération
+actuelle ne se mène pas par des considérations aussi éloignées du temps
+qui lui appartient. Le feu Roi a nommé le comte K... pair, à la charge
+de faire un majorat; il laisse périr sa pairie plutôt que de vouloir
+faire du tort à ses filles en avantageant son fils. Sur vingt familles
+aisées, il y en a à peine une où l'on use de la faculté d'avantager
+l'aîné ou tout autre des enfants. L'égoïsme est partout. On aime mieux
+bien vivre avec tous ses enfants, et en les établissant, on s'engage
+à n'en avantager aucun. Les liens de la subordination sont tellement
+relâchés partout que, dans les familles le père serait, je crois, obligé
+de ménager ses enfants. Si le gouvernement proposait de rétablir le
+droit d'aînesse, il ne trouverait pas une majorité pour l'obtenir, parce
+que le mal est plus haut; il est dans nos moeurs encore tout empreintes
+des suites de la révolution. Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien
+faire pour améliorer cette triste situation; mais je pense qu'à une
+société aussi malade il faut beaucoup de temps et de ménagement pour ne
+pas perdre en un jour le travail et le fruit de plusieurs années. Savoir
+où il convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas vers le but
+toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans
+le cas d'être obligé de se reculer, voilà ce que je crois une des
+nécessités du temps où je suis venu aux affaires, et une des causes pour
+lesquelles j'ai été porté au poste que j'occupe.»
+
+M. de Villèle disait vrai: c'était sa fidélité intelligente aux intérêts
+de son parti, sa patiente persévérance à marcher pas à pas vers son but,
+son juste et tranquille discernement du possible et de l'impossible,
+qui l'avaient porté et maintenu au pouvoir. Mais dans les grandes
+transformations des sociétés humaines, quand les idées et les passions
+des peuples ont été puissamment remuées, le bon sens, la modération et
+l'habileté ne suffisent pas longtemps à les gouverner; et le jour ne
+tarde pas à venir où, soit pour faire le bien, soit pour empêcher le
+mal, des convictions et des volontés précises, hautes et fortes sont
+indispensables dans les chefs de gouvernement. Ce n'étaient point là les
+qualités de M. de Villèle; il avait plus de justesse que de grandeur
+d'esprit, plus de savoir-faire que de vigueur, et il ne résistait pas à
+son parti quand il ne réussissait plus à le diriger: «Je suis né pour
+la fin des révolutions,» avait-il dit en arrivant au pouvoir, et il se
+jugeait bien lui-même; mais il jugeait moins bien l'état général de la
+société; la Révolution était beaucoup moins finie qu'il ne le croyait;
+elle se réveillait autour de lui, provoquée et remise en crédit par
+les tentatives tantôt arrogantes, tantôt souterraines de la
+contre-révolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, on
+critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arène légale. Ce n'étaient
+plus les sociétés secrètes, c'étaient les esprits qui fermentaient et
+éclataient de toutes parts. Et dans ce mouvement public, c'était surtout
+contre les prétentions et la prépondérance du parti fanatique que
+s'élevait avec passion la résistance. C'est, de nos jours, l'un des plus
+étranges aveuglements de ce parti de ne pas voir que les conditions
+sous lesquelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directement
+contraires au but qu'il poursuit, et l'en éloignent au lieu de l'y
+conduire. Il veut comprimer la liberté, soumettre la raison, imposer la
+foi; et il parle, il écrit, il discute; il cherche et prend ses armes
+dans ce régime d'examen et de publicité qu'il maudit. Rien de plus
+naturel et de plus légitime de la part des croyants qui ont pleine
+confiance dans leur foi et qui l'estiment en état de convaincre ses
+adversaires; ceux-là ont raison de recourir à la discussion et à la
+publicité, et elles peuvent leur réussir. Mais ceux qui regardent la
+publicité et la discussion libres comme essentiellement funestes, que
+font-ils en les invoquant, sinon fomenter eux-mêmes le mouvement qu'ils
+redoutent et alimenter l'incendie qu'ils veulent éteindre? Pour être, je
+ne dis pas seulement conséquents, mais sages et efficaces, qu'ils aient
+recours à d'autres moyens, qu'ils s'emparent de la force, qui est le
+moyen auquel ils croient; qu'ils deviennent les maîtres; et alors, quand
+ils auront fait taire toute opposition, qu'ils parlent seuls, s'ils
+croient avoir besoin de parler. Mais jusque-là, qu'ils ne se fassent
+point d'illusion; en se servant des armes de la liberté, ils servent
+la liberté bien plus qu'ils ne lui nuisent, car ils l'avertissent et
+l'excitent. Pour faire triompher le système d'ordre et de gouvernement
+auquel ils aspirent, il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe II
+savaient seuls leur métier.
+
+Comme il devait arriver, la résistance provoquée par les entreprises
+du parti fanatique se transforma bientôt en attaque. Un gentilhomme
+royaliste avait relevé le drapeau de l'opposition contre la politique de
+M. de Villèle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les dominateurs
+religieux du cabinet de M. de Villèle, et les traduisit, non-seulement
+devant l'opinion, mais devant la justice du pays qui les condamna et les
+désarma sans leur porter aucun autre coup que celui de son improbation
+au nom de la loi.
+
+Personne n'était moins que le comte de Montlosier un philosophe du
+XVIIIe siècle ou un libéral du XIXe; il avait, dans l'Assemblée
+constituante, passionnément défendu l'Église et combattu la Révolution;
+il était sincèrement royaliste, aristocrate et catholique. On
+l'appelait, non sans raison, le publiciste féodal. Mais la noblesse
+féodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoisie moderne, la domination
+ecclésiastique; M. de Montlosier la repoussa, au nom de l'ancienne comme
+de la nouvelle France, et comme il l'eût repoussée jadis du haut de
+son château ou à la cour de Philippe le Bel. Le vieil esprit français
+reparut en lui, libre en même temps que respectueux envers l'Église, et
+aussi jaloux de l'indépendance laïque de l'État et de la couronne que
+pouvait l'être un membre du Conseil d'État impérial.
+
+Au même moment, un homme du peuple, né poëte et devenu encore plus poëte
+à force d'art, célébrait, charmait, échauffait et propageait par ses
+chansons les instincts et les passions populaires contre tout ce
+qui rappelait l'ancien régime, surtout contre les prétentions et la
+domination ecclésiastiques. M. Béranger n'était, au fond de son coeur,
+ni un révolutionnaire ni un impie; il était plus honnête et plus sensé
+que ses chansons; mais démocrate par conviction comme par goût, et
+jeté par l'esprit démocratique dans la licence et l'imprévoyance, il
+attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait au peuple, ne s'inquiétant
+point de la portée de ses coups, prenant le succès de ses chansons pour
+une victoire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou l'Empire
+que la liberté, et oubliant, avec une légèreté vulgaire, que la foi
+et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des
+sociétés démocratiques et libres. Il s'en est, je crois, aperçu un
+peu tard quand il s'est trouvé, de sa personne, en face des passions
+fomentées par ses chansons et de ses rêves devenus des réalités. Il
+s'est empressé alors, avec une prudence qui ne lui a jamais fait défaut,
+de sortir de l'arène politique et presque du monde, non pas changé dans
+ses sentiments, mais un peu triste et inquiet des conséquences de
+la guerre à laquelle il avait pris tant de part. Il était, sous la
+Restauration, plein de confiance comme d'ardeur, modestement enivré
+de sa popularité, et, quoiqu'il s'exagérât son importance et son
+intelligence politique, plus sérieusement influent qu'il n'était jamais
+arrivé à un chansonnier[19].
+
+[Note 19: Je l'avais rencontré quelquefois avant 1830; et quoique je ne
+l'aie pas revu depuis la révolution de Juillet, il était resté avec
+moi dans de bienveillants rapports. Il m'écrivait souvent pour me
+recommander ses amis malheureux. J'insère dans les _Pièces historiques_
+placées à la fin de ce volume un échantillon de ses lettres, souvent
+remarquables par un tour gracieux sans affectation, quoique un peu
+étudiées. (_Pièces historiques_, n° XII.)]
+
+Ainsi, après six ans de gouvernement du côté droit et trois ans de règne
+de Charles X, les choses en étaient venues à ce point que deux des
+principaux chefs royalistes marchaient à la tête, l'un de l'opposition
+au cabinet, l'autre de l'opposition au clergé, et que la Restauration
+comptait un chansonnier au premier rang parmi ses plus dangereux
+ennemis.
+
+De tout ce mal et de tout ce péril, tout le monde s'en prenait à M. de
+Villèle: à droite ou à gauche, dans les salons et dans les journaux,
+parmi les modérés comme parmi les violents, il était de plus en plus
+l'objet de toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les corps
+judiciaires l'avaient fait dans les affaires religieuses, les corps
+lettrés, dans les questions de leur compétence, saisissaient avec
+empressement l'occasion de manifester leur opposition. L'Université
+comprimée et mutilée était profondément mécontente. L'Académie française
+se fit un devoir d'honneur de protester, par une adresse que le Roi
+refusa de recevoir mais qui n'en fut pas moins votée, contre la nouvelle
+loi de la presse présentée en 1826, et trois mois après retirée par le
+cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villèle ne trouvait ni un bon
+vouloir général, ni une majorité assurée. Même au Palais-Bourbon et aux
+Tuileries, ses deux places fortes, il perdait visiblement du terrain:
+dans la Chambre des députés, la majorité ministérielle se réduisait et
+devenait triste, même en triomphant; à la cour, quelques-uns des plus
+affidés serviteurs du Roi, les ducs de Rivière, de Fitz-James, de
+Maillé, le baron de Glandevès et bien d'autres, les uns par esprit de
+parti; les autres par inquiétude monarchique, désiraient la chute de
+M. de Villèle, et lui préparaient des successeurs. Et le Roi lui-même,
+lorsque quelque nouvelle manifestation du sentiment public arrivait à
+lui, disait avec humeur en rentrant dans son cabinet: «Toujours Villèle!
+toujours contre Villèle!»
+
+Au fond, l'injustice était criante: si le côté droit jouissait du
+pouvoir depuis six ans et l'avait exercé de façon à le garder, si
+Charles X avait, non-seulement succédé paisiblement à Louis XVIII, mais
+gouverné sans trouble et même avec des accès de popularité, c'était
+surtout à M. de Villèle qu'ils en étaient redevables. Il avait fait deux
+choses difficiles et qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient
+duré plus longtemps; il avait discipliné l'ancien parti royaliste, et
+d'un parti de cour et de classe qui jusque-là n'avait été vraiment actif
+que dans les luttes révolutionnaires, il avait fait, pendant six ans, un
+parti de gouvernement; il avait contenu son parti et son pouvoir dans
+les limites générales de la Charte, et pratiqué, pendant six ans,
+le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec des amis qui
+passaient pour le comprendre assez peu et ne l'accepter qu'à regret. Si
+le Roi et le côté droit se sentaient en péril, c'était eux-mêmes, non M.
+de Villèle, qu'ils en devaient accuser.
+
+Pourtant M. de Villèle n'avait, de son côté, nul droit de se plaindre
+de l'injustice qu'il subissait. Il avait été pendant six ans le chef du
+gouvernement; en cédant au Roi ou à son parti quand il désapprouvait
+leurs desseins, et en restant leur ministre quand il ne réussissait pas
+à empêcher ce qu'il désapprouvait, il avait accepté la responsabilité
+des fautes commises sous son nom et de son aveu, quoique malgré lui. Il
+portait la peine de ses faiblesses dans l'exercice du pouvoir et de son
+obstination à le retenir, quelques concessions qu'il lui coûtât. On ne
+gouverne pas, sous un régime libre, pour jouir du mérite et recueillir
+le fruit des succès, en répudiant les fautes qui amènent les revers.
+
+On doit à M. de Villèle la justice de reconnaître qu'il n'essaya jamais
+de se soustraire à la responsabilité de son gouvernement, soit qu'elle
+portât sur ses propres actes ou sur ses concessions à ses amis. On ne le
+vit point rejeter sur son parti ou sur le Roi les fautes auxquelles il
+avait fini par consentir. Il savait se taire et subir le blâme, même
+quand il avait eu raison. En 1825, après la guerre d'Espagne et dans
+les débats financiers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye
+l'accusa d'avoir été l'auteur des marchés conclus à Bayonne en 1823
+avec M. Ouvrard pour les approvisionnements de l'armée, et qui étaient
+l'objet des plus violentes attaques; M. de Villèle eût pu fermer la
+bouche à son adversaire, car, le 7 avril 1823, il avait écrit à M. le
+duc d'Angoulême précisément pour le prémunir contre M. Ouvrard et ses
+propositions. Il ne s'en prévalut point et se contenta de rendre compte
+au Roi, dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situation
+dans laquelle il s'était trouvé. Le Dauphin lui dit aussitôt qu'il
+l'autorisait à faire usage de sa lettre: «Non, monseigneur, lui répondit
+M. de Villèle; il en arrivera, pour moi, ce qui plaira à Dieu; cela
+importe peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le Roi comme
+envers la France si, pour me disculper d'une accusation, quelque grave
+qu'elle puisse être, je laissais échapper, hors de l'enceinte de ce
+cabinet, une seule parole qui pût compromettre le nom de Monseigneur.»
+
+Quand, malgré sa disposition confiante et opiniâtre il se sentit
+sérieusement menacé, quand les cris: _A bas les ministres! à bas
+Villèle!_ proférés par plusieurs bataillons de la garde nationale,
+pendant et après la revue que le Roi en passa au Champ-de-Mars, le 29
+avril 1827, eurent amené le licenciement de cette garde, mesure violente
+quoique légale, qui agita vivement le public et le Conseil du Roi, quand
+M. de Villèle sentit clairement que, soit dans les Chambres, soit à la
+cour, il était trop attaqué et trop ébranlé pour pouvoir gouverner avec
+quelque efficacité, il prit résolument le parti que lui indiquait la
+Charte et que provoquait sa situation; il demanda au Roi la dissolution
+de la Chambre des députés et des élections nouvelles qui vinssent ou
+raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hésita; il craignait les
+élections; et quoiqu'il ne soutînt plus fermement son ministre, la
+chance de le voir tomber et l'incertitude sur le choix des successeurs
+l'inquiétaient autant que, dans sa légèreté, il pouvait s'inquiéter. M.
+de Villèle insista; le Roi se rendit; et malgré la loi électorale qu'en
+1820 M. de Villèle et le côté droit avaient votée, malgré leurs six
+années de gouvernement, malgré les efforts de l'administration pour
+influer sur les élections, elles amenèrent un résultat conforme à l'état
+général des esprits, une majorité composée d'éléments divers, mais
+décidément hostile au cabinet. Après avoir tâté avec soin ce nouveau
+terrain, après avoir reçu, de diverses parts, des propositions
+d'arrangement et d'alliance, M. de Villèle ne se fit point d'illusion
+sur ses chances de force et de durée, et il se retira en conseillant au
+Roi un retour vers le centre et l'appel d'un cabinet modéré qu'il l'aida
+à former. Charles X prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les
+anciens, avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui aurait
+plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait, pour quelques
+mois, d'embarras. Plus décidée, non par supériorité d'esprit mais par
+fermeté de coeur, la Dauphine lui dit quand elle apprit sa résolution:
+«En abandonnant M. de Villèle, vous descendez la première marche de
+votre trône.»
+
+Le parti politique dont M. de Villèle avait été le chef eût pu
+ressentir, pour lui-même, des pronostics au moins aussi sombres; il
+avait usé et perdu le seul homme sorti de ses rangs qui eût su lui faire
+légalement conquérir et exercer le pouvoir.
+
+
+
+ CHAPITRE VII.
+
+MON OPPOSITION.
+
+Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques de
+circonstance: 1° _Du Gouvernement de la France depuis la Restauration
+et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations et de la Justice
+politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans
+l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la Peine de mort en matière
+politique_ (1822).--Caractère et effet de ces écrits.--Limites de mon
+opposition.--Les _Carbonari_.--Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours
+sur l'histoire des origines du gouvernement représentatif.--Son double
+but.--L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux
+historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de
+France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre et de
+la France.--Du mouvement philosophique et littéraire des esprits à cette
+époque.--La _Revue française_.--Le _Globe_.--Élections de 1827.--Ma
+participation à la société _Aide-toi, le ciel t'aidera._--Mes rapports
+avec le ministère Martignac.--Il autorise la réouverture de mon
+cours.--Mes leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation
+en Europe et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac et
+avènement de M. de Polignac.--Je suis élu député à Lisieux.
+
+(1820-1830).
+
+
+Quand je fus éliminé du Conseil d'État avec MM. Royer-Collard; Camille
+Jordan et Barante, je reçus de tous côtés des témoignages d'une vive
+sympathie. La disgrâce volontairement encourue, et qui impose quelques
+sacrifices, flatte les amis politiques et intéresse les spectateurs
+indifférents. Je résolus de reprendre, à la Faculté des lettres, mon
+cours d'histoire moderne. Nous étions à la fin de juillet. Madame
+de Condorcet m'offrit de me prêter pour quelques mois une maison de
+campagne qu'elle possédait à dix lieues de Paris, près de Meulan. Mes
+relations avec elle n'avaient rien d'intime; ses sentiments politiques
+différaient beaucoup des miens; elle appartenait, avec passion et _quand
+même_, au XVIIIe siècle et à la Révolution; mais c'était un caractère
+élevé, un esprit ferme, un coeur généreux et capable d'affection; on
+pouvait sans embarras recevoir d'elle un service offert simplement
+et pour le seul plaisir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me
+proposait, et dans les premiers jours d'août j'étais établi à _la
+Maisonnette_, et j'y reprenais mes travaux.
+
+J'aimais beaucoup dès lors et j'ai toujours beaucoup aimé la vie
+publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti sans éprouver un sentiment
+de bien-être mêlé à mon regret, comme un homme qui passe d'une
+atmosphère chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant.
+Dès le premier moment, le séjour de _la Maisonnette_ me plut. Placée
+à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux
+églises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruinée et changée en
+magasin; à droite de la ville, les regards tombaient sur l'_Ile-Belle,_
+toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers, en face, sur
+le vieux pont de Meulan, et au delà du pont, sur la vaste et fertile
+vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et
+modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger,
+de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières et
+au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des
+allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du
+jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au
+delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres
+maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal.
+J'étais là avec ma femme et mon fils François qui venait d'avoir
+cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui
+m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus
+simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus
+paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la
+verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le
+travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la
+mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais
+heureux. Quand l'âme est sereine, le coeur plein et l'esprit actif, les
+situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes
+le bonheur.
+
+J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux; je trouve, dans une
+lettre que j'écrivais à madame Guizot pendant l'une de ces courses,
+l'impression que j'y ressentais: «Au premier moment, je prends plaisir à
+rentrer, dans le monde et à causer; mais bientôt le dégoût des paroles
+inutiles me gagne; il n'y a pire rabâchage que celui qui porte sur les
+choses importantes; on entend redire indéfiniment ce qu'on sait; on
+redit ce que savent ceux à qui l'on parle; c'est à la fois insipide et
+agitant. Dans mon inaction, j'aime mieux la conversation des arbres,
+des fleurs, du soleil, du vent. L'homme est infiniment supérieur à
+la nature; mais la nature est toujours égale, et inépuisable dans sa
+monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester ce qu'elle est;
+on n'éprouve point en sa présence ce besoin d'aller en avant qui fait
+qu'on s'impatiente ou qu'on se lasse de la société des hommes quand
+ils ne le satisfont pas. Qui a jamais trouvé que les arbres devraient
+devenir rouges au lieu d'être verts, et que le soleil d'aujourd'hui a
+tort de ressembler au soleil d'hier? On n'invoque point là le progrès ni
+la nouveauté, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui du monde
+en même temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a été donné
+de plaire toujours sans jamais changer; immobile, l'homme devient
+ennuyeux, et il n'est pas assez fort pour être toujours en mouvement.»
+
+Au sein de cette vie douce et pleine, les affaires publiques, la part
+que j'avais commencé à y prendre, les liens d'opinion et d'amitié que
+j'y avais contractés, les espérances que j'y avais conçues pour mon pays
+et pour moi-même ne cessaient pourtant pas de me préoccuper fortement.
+L'envie me vint de dire tout haut ce que je pensais du nouveau régime de
+la France, de ce qu'il était depuis 1814, de ce qu'il devait être pour
+tenir sa parole et atteindre son but. Encore étranger aux Chambres,
+c'était là pour moi le seul moyen d'entrer en personne dans l'arène
+politique et d'y marquer un peu ma place. J'étais parfaitement libre
+et à l'âge où la confiance désintéressée dans l'empire de la vérité se
+confond avec les honnêtes désirs de l'ambition; je poursuivais le succès
+de ma cause en en espérant mon propre succès. Après deux mois de séjour
+à _la Maisonnette_, je publiai sous ce titre: _du Gouvernement de la
+France depuis la Restauration et du Ministère actuel,_ mon premier écrit
+d'opposition contre la politique qui prévalait depuis que le due de
+Richelieu, en s'alliant avec le côté droit pour changer la loi des
+élections, avait changé aussi le siège et la pente du pouvoir.
+
+Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai dans la lutte
+sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 l'avaient
+malheureusement placée. Qui aura, dans le gouvernement de la France,
+l'influence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus de 1789,
+les classes moyennes élevées à leurs droits ou les classes jadis
+privilégiées? La Charte de la Restauration est-elle la conquête de la
+société nouvelle ou le triomphe de l'ancien régime, l'accomplissement
+légitime et sensé ou le châtiment mérité de la Révolution?
+
+J'emprunte à une préface que j'ai ajoutée, l'an dernier, à une nouvelle
+édition de mon _Cours sur l'Histoire de la Civilisation en France_,
+quelques lignes qui sont aujourd'hui, après plus de quarante ans
+d'expérience et de réflexion, l'expression fidèle de ma pensée:
+
+«C'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales, qui a fait
+échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir,
+soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la
+liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont restées séparées, ardentes
+à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, l'une aucune
+égalité, l'autre aucune supériorité. Prétentions iniques en droit et
+vaines en fait. Les hauteurs un peu frivoles de la noblesse n'out pas
+empêché la bourgeoisie française de s'élever et de prendre place
+au niveau supérieur de l'État. Les jalousies un peu puériles de la
+bourgeoisie n'ont pas empêché la noblesse de conserver les avantages
+que donnent la notoriété des familles et la longue possession des
+situations. Dans toute société qui vit et grandit, il y a un mouvement
+intérieur d'ascension et de conquête. Dans toute société qui dure,
+une certaine hiérarchie des conditions et des rangs s'établit et se
+perpétue. La justice, le bon sens, l'intérêt public, l'intérêt personnel
+bien entendu, veulent que, de part et d'autre, on accepte ces faits
+naturels de l'ordre social. Les classes diverses n'out pas su avoir, en
+France, cette équité habile. Aussi ont-elles, les unes et les autres,
+porté pour elles-mêmes et fait porter à leur commune patrie la peine de
+leur inintelligent égoïsme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les uns
+impertinents, les autres envieux, nobles et bourgeois ont été infiniment
+moins libres, moins grands, moins assurés dans leurs biens sociaux
+qu'ils n'auraient pu l'être avec un peu plus de justice, de prévoyance
+et de soumission aux lois divines des sociétés humaines. Ils n'ont pas
+su agir de concert pour être libres et puissants ensemble; ils se sont
+livrés et ils ont livré la France aux révolutions.»
+
+Nous étions loin, en 1820, de cette libre et impartiale appréciation de
+notre histoire politique et des causes de nos revers. Rengagés depuis
+cinq ans dans l'ornière des anciennes rivalités de classes et des
+récentes luttes de révolution, nous étions passionnément préoccupés de
+nos échecs et de nos périls du moment, et pressés de vaincre sans nous
+inquiéter beaucoup du prix ou des embarras de la victoire. Je soutins
+avec ardeur la cause de la société nouvelle telle que la Révolution
+l'a faite, ayant l'égalité devant la loi pour premier principe, et les
+classes moyennes pour élément fondamental. J'agrandis encore cette
+cause déjà si grande en la reportant dans le passé et en retrouvant ses
+intérêts et ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. Je
+ne veux atténuer ni mes idées ni mes paroles: «Depuis plus de treize
+siècles, disais-je, la France contenait deux peuples, un peuple
+vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple
+vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire
+est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été
+livrée. Elle s'appelle la Révolution. ..... Le résultat de la Révolution
+n'était pas douteux. L'ancien peuple vaincu était devenu le peuple
+vainqueur. A son tour, il avait conquis la France. En 1814, il la
+possédait sans débat. La Charte reconnut sa possession, proclama que ce
+fait était le droit, et donna au droit le gouvernement représentatif
+pour garantie. Le Roi se fit, par ce seul acte, le chef des conquérants
+nouveaux. Il se plaça dans leurs rangs et à leur tête, s'engageant
+à défendre avec eux et pour eux les conquêtes de la Révolution,
+qui étaient les leurs. La Charte emportait, sans nul doute, un tel
+engagement, car la guerre allait évidemment recommencer. Il était aisé
+de prévoir que le peuple vaincu ne se résignerait point à sa défaite. Ce
+n'est pas qu'elle le réduisît à subir la condition qu'il avait imposée
+jadis. Il retrouvait le droit s'il perdait le privilège, et en tombant
+de la domination il pouvait se reposer dans l'égalité. Mais il n'est
+pas donné à de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la faiblesse
+humaine, et leur raison demeure toujours bien loin en arrière de la
+nécessité. Tout ce qui conservait ou rendait aux anciens possesseurs
+du privilège une lueur d'espérance, devait les porter à tenter de le
+ressaisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire cet effet. Le
+privilège avait entraîné le trône dans sa chute; il devait croire
+qu'en se relevant le trône, le relèverait. Comment n'en eût-il pas eu
+l'espoir? La France de la Révolution en avait la crainte. Mais quand
+même les événements de 1814 n'auraient pas amené la Restauration, quand
+même la Charte nous serait venue d'une autre source et par une autre
+dynastie, le seul établissement du système représentatif, le seul retour
+de la liberté auraient remis en lumière et rappelé au combat l'ancien
+peuple, le peuple du privilège. Ce peuple existe au milieu de nous; il
+vit, parle, circule, agit, influe d'un bout de la France à l'autre.
+Décimé et dispersé par la Convention, séduit et contenu par Napoléon,
+dès que la terreur ou le despotisme cesse (et ni l'un ni l'autre n'est
+durable), il reparaît, prend sa place et travaille à recouvrer celle
+qu'il a perdue... Nous avons vaincu l'ancien régime; nous le vaincrons
+toujours; mais longtemps encore nous aurons à le combattre. Quiconque
+veut en France l'ordre constitutionnel, des élections, des Chambres, une
+tribune, la liberté de la presse, toutes les libertés publiques, doit
+renoncer à prétendre que, dans cette révélation continuelle et si animée
+de toute la société, la contre-révolution demeure muette et inactive.»
+
+Au moment même où je résumais en termes si absolus et si vifs la
+situation que la Révolution, la Restauration et la Charte faisaient à
+la France, je pressentais qu'on pourrait abuser, au profit des passions
+révolutionnaires, de mes idées ou de mon langage, et pour les renfermer
+dans de justes limites, je me hâtais d'ajouter: «En disant que, depuis
+l'origine de notre monarchie, la lutte de deux peuples agite la France,
+et que la Révolution n'a été que le triomphe de vainqueurs nouveaux sur
+les anciens maîtres du pouvoir et du sol, je n'ai point entendu établir
+une filiation historique, ni supposer que le double fait de la conquête
+et de la servitude s'est perpétué, constant et identique, à travers
+les siècles. Une telle assertion serait évidemment démentie par les
+réalités. Dans ce long espace de temps, les vainqueurs et les vaincus,
+les possesseurs et les possessions, les deux races enfin se sont
+rapprochées, déplacées, confondues; elles ont subi, dans leur existence
+et dans leurs relations, d'innombrables vicissitudes. La justice, dont
+la complète absence anéantirait aussitôt la société, s'est introduite
+dans les effets de la force. Elle a protégé les faibles, contenu les
+puissants, réglé leurs rapports, substitué progressivement de l'ordre à
+la violence, de l'égalité à l'oppression. Elle a fait la France enfin
+telle que le monde l'a vue, avec son immense gloire et ses époques de
+repos. Mais il n'en est pas moins vrai que, durant treize siècles, par
+le résultat de la conquête et de la féodalité, la France a toujours
+renfermé deux situations, deux classes sociales, profondément diverses
+et inégales, qui ne se sont point amalgamées ni placées, l'une envers
+l'autre, dans un état d'union et de paix, qui n'ont cessé enfin de
+lutter, celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour retenir le
+privilège. C'est là notre histoire. C'est en ce sens que j'ai parlé de
+deux peuples, de vainqueurs et de vaincus, d'amis et d'ennemis, et de
+la guerre, tantôt publique et sanglante, tantôt intérieure et purement
+politique, que se sont faite ces deux grands intérêts.»
+
+En relisant aujourd'hui ces pages et tout mon livre de 1820, j'en reçois
+une impression que je tiens à constater. A considérer les choses au fond
+et en elles-mêmes, comme historien et comme philosophe, je n'y trouve à
+peu près rien à reprendre; je persiste à penser que les idées générales
+y sont justes, les grands faits sociaux bien appréciés, les personnages
+politiques bien compris et peints avec vérité. Comme acte et polémique
+de circonstance, l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je n'y tiens
+pas assez de compte des difficultés et des nuances; je tranche trop
+fortement les situations et les partis; j'exige trop des hommes; je
+n'ai pas assez de tempérance, de prévoyance, ni de patience. L'esprit
+d'opposition me dominait trop exclusivement.
+
+Je ne tardai pas, même alors et peut-être à cause du succès que
+j'obtins, à m'en douter un peu moi-même. J'ai peu de goût naturel pour
+l'opposition, et plus j'ai avancé dans la vie, plus j'ai trouvé que
+c'était un rôle à la fois trop facile et trop périlleux. Il n'y faut
+pas un grand mérite pour réussir, et il y faut beaucoup de vertu pour
+résister aux entraînements du dehors et à ses propres fantaisies. En
+1820, je n'avais encore pris au gouvernement qu'une part indirecte et
+secondaire; pourtant j'avais déjà le sentiment de la difficulté de
+gouverner, et quelque répugnance à l'aggraver en attaquant le pouvoir
+chargé d'y suffire. Une autre vérité commençait aussi dès lors à
+m'apparaître: dans nos sociétés modernes, quand la liberté s'y déploie,
+la lutte est trop inégale entre ceux qui gouvernent et ceux qui
+critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau et une
+responsabilité sans limite; on ne leur passe rien: aux autres, une
+entière liberté sans responsabilité; de leur part, on accepte ou l'on
+tolère tout. Telle est, du moins chez nous, dès que nous sommes libres,
+la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti
+moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et
+sans aucun retour personnel, que j'en ai, d'abord entrevu l'inique et
+nuisible rigueur.
+
+Par instinct plutôt que par une intention réfléchie et précise, le désir
+me vint, après avoir fait acte d'opposition déclarée, de prouver que
+l'esprit de gouvernement ne m'était pas étranger. Des hommes sensés
+inclinaient à penser que du système représentatif il ne pouvait sortir,
+chez nous du moins et dans l'état où la Révolution avait laissé la
+France, un vrai gouvernement, et que nos ardeurs pour les institutions
+libres n'étaient propres qu'à énerver le pouvoir et à livrer la société
+à l'anarchie. Les temps révolutionnaires et les temps impériaux nous
+avaient naturellement légué cette idée; la France n'avait connu la
+liberté politique que par les révolutions et l'ordre que par le
+despotisme; leur harmonie paraissait une chimère. J'entrepris d'établir,
+non-seulement que cette chimère des grands coeurs pouvait devenir une
+réalité, mais qu'il dépendait de nous de la réaliser, car le régime
+fondé par la Charte contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens
+essentiels de gouvernement régulier et d'opposition efficace que
+pouvaient souhaiter les sincères amis du pouvoir et de la liberté. Mon
+ouvrage _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel
+de la France,_ publié en 1821, fut tout entier consacré à ce dessein.
+
+Je ne fis là point de politique théorique et générale; j'en écartai même
+expressément l'idée: «Peut-être, disais-je dans ma préface, aborderai-je
+un jour, sur la nature et les principes du gouvernement constitutionnel,
+des questions plus générales et d'un intérêt pressant, bien que leur
+solution soit étrangère à la politique active, aux choses et aux hommes
+du moment. Je ne veux parler aujourd'hui que du système actuel du
+pouvoir et des vrais moyens de gouverner notre bonne et belle patrie.»
+Tout novice et doctrinaire que j'étais alors, je n'avais garde de penser
+que les mêmes maximes et les mêmes procédés de gouvernement fussent bons
+partout, ni que tous les peuples et tous les siècles dussent être, au
+même moment, jetés dans le même moule. Je me renfermais soigneusement
+dans mon temps et dans mon pays, m'appliquant à montrer quels efficaces
+moyens de gouvernement étaient déposés dans les vrais principes et le
+jeu régulier des institutions que la France tenait de la Charte, et
+comment on pouvait les pratiquer avec succès, dans le légitime intérêt
+et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens d'opposition, le
+même travail, convaincu et voulant convaincre les adversaires de la
+politique alors dominante qu'on pouvait contrôler l'autorité sans la
+détruire, et user des droits de la liberté sans ébranler les bases de
+l'ordre établi. C'était mon ardente préoccupation d'élever la politique
+hors de l'ornière révolutionnaire, et de faire pénétrer au sein du
+régime constitutionnel des idées de légale et forte conservation.
+
+Trente-six ans se sont écoulés. Dans ce long intervalle, j'ai pris part,
+pendant dix-huit ans, au travail de ma génération pour la fondation
+d'un gouvernement libre. J'en ai quelque temps porté le poids. Ce
+gouvernement a été renversé. J'ai ainsi éprouvé moi-même l'immense
+difficulté et subi le douloureux insuccès de cette grande entreprise.
+Pourtant, et je le dis sans hésitation sceptique comme sans modestie
+affectée, je relis aujourd'hui ce que j'ai écrit en 1821, sur les moyens
+de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, avec
+une satisfaction presque sans mélange. J'exigeais beaucoup du
+pouvoir, mais rien, je crois, qu'il ne lui fût possible et nécessaire
+d'accomplir. Et malgré ma jeune confiance, je ne méconnaissais point,
+même alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au succès: «Je n'ai
+point dessein, disais-je, de tout imputer, de tout demander au pouvoir
+lui-même. Je ne lui dirai pas, comme on le fait souvent;--Soyez juste,
+sage, ferme, et ne vous inquiétez de rien.--Le pouvoir n'est pas libre
+d'être ainsi excellent à lui tout seul. Il ne fait pas la société, il la
+trouve; et si la société est impuissante à le seconder, si des principes
+anarchiques la possèdent, si elle renferme en son propre sein les causes
+de la dissolution, le pouvoir aura beau faire; il n'est pas donné à la
+sagesse humaine de sauver un peuple qui ne concourt pas lui-même à son
+salut.»
+
+Pendant que je publiais, contre l'attitude et les tendances du cabinet,
+ces deux attaques, les conspirations et les procès politiques éclataient
+de jour en jour et amenaient leurs tragiques conséquences. J'ai déjà
+dit ce que je pensais des complots de cette époque, et pourquoi je les
+trouvais aussi mal fondés que mal conduits, sans motifs légitimes comme
+sans moyens efficaces. Mais en les réprouvant, j'étais ému du sincère
+et courageux dévouement de tant d'hommes, la plupart très-jeunes, qui
+prodiguaient; pour une cause qu'à tort ils croyaient bonne, les trésors
+de leur âme et de leur vie. Parmi les épreuves que nous impose notre
+temps, je n'en connais guère de plus pénible que celle des sentiments
+combattus, et ces perplexités entre le blâme et l'estime, la réprobation
+et la sympathie, que j'ai tant de fois ressenties en assistant aux actes
+de tant de mes contemporains. J'aime l'harmonie et la clarté dans les
+âmes comme dans les sociétés humaines, et nous vivons à une époque de
+confusion et d'obscurité morale comme sociale. Combien d'hommes j'ai
+connus qui, doués de belles qualités, auraient mené dans d'autres temps
+une vie droite et simple, et qui, de nos jours, ont erré à travers les
+problèmes et les ténèbres de leur propre pensée, ambitieux turbulents ou
+fanatiques aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir en
+repos! Dès 1820, quoique jeune encore moi-même, je déplorais cette
+perturbation des esprits et des destinées, presque aussi triste à
+contempler que funeste à subir; mais, en la déplorant, j'avais des
+alternatives de jugement sévère et d'émotion indulgente; et sans
+chercher à désarmer le pouvoir dans sa légitime défense, je ressentais
+un profond désir de lui inspirer, envers de tels adversaires, une
+généreuse et prudente équité.
+
+Un sentiment vrai ne se résigne pas à se croire impuissant. Les
+deux écrits que je publiai en 1821 et 1822, intitulés l'un, _Des
+Conspirations et de la Justice_ _politique_, l'autre, _De la Peine de
+mort en matière politique_, ne furent point, de ma part, des actes
+d'opposition; je m'appliquai à leur retirer ce caractère. Pour en
+marquer avec précision le sens et le but, il me suffira d'en rappeler
+les deux épigraphes; je plaçai en tête du premier ces paroles du
+prophète Isaïe: «Ne dites point _conjuration_ toutes les fois que ce
+peuple dit _conjuration_;» et en tête du second celles de saint Paul: «O
+sépulcre, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon?» J'avais à
+coeur de convaincre le pouvoir lui-même que la bonne politique comme la
+vraie justice lui conseillaient de rendre les procès politiques et les
+exécutions capitales très-rares, et qu'en déployant, contre tous les
+faits qui pouvaient la provoquer, toute la rigueur des lois, il se
+créait bien plus de périls qu'il n'en écartait. Le sentiment public
+était d'accord avec le mien: les hommes sensés et indépendants,
+étrangers aux passions des partis engagés dans la lutte, trouvaient,
+comme moi, qu'il y avait excès dans l'action de la police au milieu des
+complots, excès dans le nombre et l'âpreté des poursuites, excès dans
+l'application des peines légales. Je pris grand soin de renfermer ces
+plaintes dans leurs justes limites, d'en écarter toute comparaison
+injurieuse, toute prétention à des réformes soudaines, et de ne point
+contester au pouvoir ses armes nécessaires. En traitant des questions
+nées au sein des plus violents orages, je voulais les porter dans une
+région haute et sereine, convaincu que, de là seulement, mes idées et
+mes paroles auraient quelque chance d'être efficaces. Elles reçurent
+la sanction d'un allié plus puissant que moi. La Cour des pairs, qui
+commença alors à prendre, dans le jugement des procès politiques, la
+place que lui assignait la Charte, mit sur-le-champ la vraie justice et
+la bonne politique en pratique. Rare et beau spectacle que celui d'une
+grande assemblée essentiellement politique dans son origine et dans
+sa composition, fidèle soutien du pouvoir, et pourtant constamment
+soigneuse, non-seulement d'élever la justice au-dessus des passions du
+moment, mais encore d'apporter, dans l'appréciation et la punition des
+crimes politiques, l'intelligente équité qui peut seule satisfaire la
+raison du philosophe et la charité du chrétien. Et dans l'honneur de ce
+spectacle, une part revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement
+ne tentèrent jamais de porter à l'indépendance et à l'impartialité de
+la Cour des pairs aucune atteinte, mais qui ne se permirent pas de s'en
+plaindre. Après le mérite d'être eux-mêmes et de leur propre mouvement
+justes et sages, c'en est un réel, pour les puissants de la terre,
+d'accepter sans résistance et sans murmure le bien qu'ils n'ont pas été
+les premiers à pratiquer.
+
+J'ai vécu dans un temps de complots et d'attentats politiques, dirigés
+tantôt contre des pouvoirs auxquels j'étais étranger et même opposant,
+tantôt contre des pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les
+conspirateurs tantôt impunis, tantôt frappés avec toute la rigueur des
+lois. Je demeure convaincu que, dans l'état actuel des esprits, des
+coeurs et des moeurs, la peine de mort est contre de tels actes une
+mauvaise arme, qui blesse grièvement les pouvoirs empressés à s'en
+servir pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et préventive
+manque à cette peine; elle effraye et détourne des complots bien des
+gens qui seraient tentés d'y entrer. Mais à côté de ce salutaire effet,
+elle en produit d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des
+motifs et des dispositions qui ont poussé les hommes aux actes qu'elle
+punit, elle frappe du même coup le pervers et le rêveur, l'ambitieux
+déréglé et le fanatique dévoué; et par cette grossière confusion elle
+offense plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle irrite
+encore plus qu'elle n'effraye; elle émeut de pitié les spectateurs
+indifférents, et apparaît aux intéressés comme un acte de guerre qui
+revêt faussement les formes d'un arrêt de justice. L'intimidation
+qu'elle inspire d'abord s'affaiblit de jour en jour, tandis que la haine
+et la soif de vengeance qu'elle sème dans les coeurs s'enveniment et se
+répandent. Et un jour arrive où le pouvoir qui s'est cru sauvé se
+voit assailli par des ennemis bien plus nombreux et plus acharnés que
+n'étaient ceux dont il s'est défait.
+
+Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, où, pour les délits
+purement politiques, les peines du bannissement et de la déportation,
+bien graduées et sérieusement appliquées, seront, en droit comme en
+fait, substituées à la peine de mort. En attendant, je compte parmi les
+meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vivement réclamé, à ce sujet,
+la vraie justice et la bonne politique dans un temps où elles étaient
+compromises par les passions des partis et les périls du pouvoir.
+
+Ces quatre ouvrages, publiés coup sur coup dans l'espace de deux
+ans, frappèrent assez vivement l'attention publique. Tous les hommes
+considérables de l'opposition dans les Chambres m'en remercièrent comme
+d'un service rendu à la cause de la France et des institutions libres:
+«Vous gagnez, sans nous, des batailles pour nous,» me dit le général
+Foy. M. Royer-Collard, en me faisant, sur le premier de ces écrits (_Du
+Gouvernement de la France depuis la Restauration_), quelques objections,
+ajoutait: «Votre livre est plein de vérités; on les y ramasse à la
+pelle.» Je reproduis sans embarras ces témoignages d'une approbation
+sérieuse: quand on agit sérieusement, quoi qu'on fasse, mesures
+politiques, discours ou livres, il faut réussir et atteindre à son but;
+l'éloge vaut beaucoup quand il donne la certitude du succès. Cette
+certitude une fois acquise, je ne fais nul cas des compliments; un peu
+de puérilité et de ridicule s'y mêle toujours; la sympathie sans phrases
+a seule un charme vrai et digne. J'avais quelque droit de mettre quelque
+prix à celle qu'on me témoignait dans l'opposition, car je n'avais rien
+fait pour plaire aux passions, ni pour ménager les préjugés et les
+arrière-pensées qui fermentaient dans les rangs extrêmes du parti;
+j'avais aussi franchement soutenu la royauté que combattu le cabinet, et
+il était clair que je ne voulais pas plus livrer la maison de Bourbon
+que la Charte à leurs divers ennemis.
+
+Deux occasions me vinrent bientôt de m'expliquer, à ce sujet, d'une
+façon encore plus personnelle et plus précise. En 1821, peu après
+la publication de mon _Essai sur les conspirations et la justice
+politique_, l'un des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit et
+d'honneur, mais passionnément engagé dans les sociétés secrètes, cet
+héritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de
+liberté, vint me voir et me témoigna avec chaleur sa reconnaissante
+approbation. Les plus hardis conspirateurs sont charmés, quand le péril
+éclate, de se mettre à couvert derrière les principes de justice et
+de modération que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous
+causâmes librement de toutes choses. Près de me quitter, mon visiteur
+me prenant vivement le bras, me dit: «Soyez donc des
+nôtres!--Qu'appelez-vous _des vôtres?_--Entrez avec nous dans
+la Charbonnerie; c'est la seule force efficace pour renverser un
+gouvernement qui nous humilie et nous opprime.--Vous vous trompez
+sur mon compte; je ne me sens ni humilié, ni opprimé, ni moi, ni mon
+pays.--Que pouvez-vous donc espérer de ces gens-là?--Il ne s'agit pas
+d'espérances; je veux garder ce que nous possédons: nous avons tout ce
+qu'il faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre. Le pouvoir
+actuel méritera peut-être souvent, et, à mon avis, il mérite en ce
+moment d'être combattu, mais pas du tout d'être renversé; il n'a rien
+fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et
+nous avons assez d'armes légales et publiques pour le redresser en le
+combattant. Je ne veux ni de votre but, ni de vos moyens; vous nous
+ferez à tous, comme à vous-même, beaucoup de mal sans réussir; et si
+vous réussissiez, ce serait encore pis.» Il me quitta sans humeur, car
+il me portait de l'amitié, mais pas le moins du monde ébranlé dans sa
+passion de sociétés secrètes et de complots. C'est une fièvre dont on
+ne guérit pas quand on lui a livré son âme, et un joug dont on ne
+s'affranchit pas quand on l'a longtemps subi.
+
+Un peu plus tard, en 1822, quand les écrits que je viens de rappeler
+eurent produit leur effet, je reçus la visite de M. Manuel. Nous nous
+rencontrions quelquefois chez des amis communs, et nous vivions en bons
+rapports, mais sans aucune intimité. Il venait évidemment m'en offrir et
+en chercher davantage. Avec une franchise dans laquelle la nature un peu
+étroite de son esprit avait peut-être autant de part que la fermeté de
+ses résolutions, il passa promptement des compliments aux confidences,
+et en se félicitant de mon opposition, il me laissa voir toute la portée
+de la sienne. Il ne croyait ni à la Restauration, ni à la Charte, tenait
+la maison de Bourbon pour incompatible avec la France de la Révolution,
+et regardait un changement de dynastie comme la conséquence nécessaire
+du changement de l'état social. Il amena dans le cours de l'entretien la
+mort récente de l'empereur Napoléon, la sécurité qui en résultait
+pour la paix européenne, et le nom de Napoléon II comme une solution
+possible, probablement la meilleure, des problèmes de notre avenir. Tout
+cela fut dit en termes mesurés, mais clairs, sans détour comme
+sans passion, et avec l'intention marquée de voir à quel point je
+repousserais ou j'admettrais de telles perspectives. Je ne m'attendais
+ni à la visite, ni à la conversation; mais je ne m'y refusai point, ne
+me flattant guère d'attirer à moi M. Manuel, mais n'ayant nulle envie
+de me cacher de lui: «Loin de croire, lui dis-je, qu'un changement de
+dynastie soit nécessaire à la France, je le regarderais comme un grand
+mal et un grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satisfaite
+aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte toutes les garanties
+que réclament ses intérêts et ses voeux légitimes. Je ne crains point la
+contre-révolution; nous avons contre elle la puissance du droit comme
+celle du fait, et si l'on était jamais assez fou pour la tenter, nous
+serions assez forts pour l'arrêter. Ce qui importe aujourd'hui à la
+France, c'est d'expulser l'esprit révolutionnaire qui la tourmente
+encore, et de pratiquer le régime libre dont elle est en possession. La
+maison de Bourbon convient très-bien à ce double besoin du pays.
+Son gouvernement est antirévolutionnaire par nature et libéral par
+nécessité. Je redouterais beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant
+l'ordre, serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez révolutionnaire
+pour se dispenser d'être libéral. J'aurais peur que le pays ne s'y
+prêtât trop aisément. Nous avons besoin d'être un peu inquiets sur nos
+intérêts pour apprendre à garder nos droits. Sous le gouvernement de la
+maison de Bourbon, nous nous sentons obligés en même temps au respect et
+à la vigilance. L'un et l'autre sentiment nous sont bons. Je ne sais ce
+qui nous arriverait si l'un ou l'autre venait à nous manquer.»
+
+M. Manuel n'insista point. Il avait trop de sens pour se plaire aux
+paroles inutiles. Nous continuâmes quelque temps à causer sans discuter,
+et nous nous séparâmes, pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais
+persuadés l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en commun.
+
+En même temps que je publiais ces divers écrits, je préparais mon cours
+d'histoire moderne, que j'ouvris en effet le 7 décembre 1820. Décidé à
+user des deux moyens d'influence qui s'offraient à moi, l'enseignement
+public et la presse, j'en usai pourtant très-différemment. J'écartai de
+mon cours toute allusion aux circonstances, au système et aux actes
+du gouvernement; je m'interdis toute pensée d'attaque ou seulement de
+critique, tout souvenir des affaires et des luttes du moment. Je me
+renfermai scrupuleusement dans la sphère des idées générales et des
+faits anciens. L'indépendance intellectuelle est le droit de la
+science; elle le perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition
+politique. Pour que les libertés diverses se déploient efficacement, il
+faut qu'elles restent chacune dans son domaine; leur retenue fait leur
+force comme leur sûreté.
+
+En m'imposant cette règle de conduite, je n'en éludai point la
+difficulté. Je pris pour sujet de mon cours l'histoire des anciennes
+institutions politiques de l'Europe chrétienne, et des origines du
+gouvernement représentatif dans les divers États où il a été tenté,
+avec ou sans succès. Je touchais de bien près, dans un tel sujet, aux
+embarras flagrants de cette politique contemporaine dont j'étais résolu
+à me tenir loin. Mais j'y trouvais aussi l'occasion naturelle de
+poursuivre, par les seules voies de la science, le double but que je
+me proposais. Je voulais combattre les théories révolutionnaires, et
+rappeler, sur le passé de la France, l'intérêt et le respect. Nous
+sortions à peine de la plus violente lutte contre cette ancienne société
+française, notre berceau séculaire; nous avions encore le coeur plein,
+envers elle, de colère ou d'indifférence, et l'esprit confusément imbu
+des idées, vraies ou fausses, sous lesquelles elle avait succombé.
+Le jour était venu de déblayer cette arène couverte de ruines, et de
+substituer, en pensée comme en fait, l'équité à l'hostilité, et les
+principes de la liberté aux armes de la révolution. On ne construit pas
+un édifice avec des machines de guerre; on ne fonde pas un régime libre
+avec des préventions ignorantes et des haines acharnées. Je rencontrais
+à chaque pas, dans mon cours, les grands problèmes d'organisation
+sociale au nom desquels les classes et les partis divers venaient de se
+porter de si rudes coups, la souveraineté du peuple et le droit divin,
+la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie, l'unité
+ou la division des pouvoirs, les divers systèmes d'élection, de
+constitution et d'action des assemblées appelées à concourir au
+gouvernement. J'abordai toutes ces questions avec le ferme dessein de
+passer au crible les idées de notre temps, et de séparer les ferments
+ou les rêveries révolutionnaires des progrès de justice et de liberté
+conciliables avec les lois éternelles de l'ordre social. A côté de ce
+travail philosophique, j'en poursuivis un autre spécialement historique:
+je m'appliquai à mettre en lumière les efforts intermittents, mais
+toujours renaissants, de la société française, pour sortir du chaos au
+sein duquel elle était née, tantôt la lutte, tantôt l'accord de ses
+divers éléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple,
+dans les diverses phases de cette rude destinée, et le développement
+glorieux, bien que très-incomplet, de la civilisation française, telle
+que la Révolution française l'a recueillie à travers tant de combats et
+de vicissitudes. J'avais à coeur de faire rentrer la vieille France dans
+la mémoire et l'intelligence des générations nouvelles; car il y avait
+aussi peu de sens que de justice à renier ou à dédaigner nos pères au
+moment où nous faisions, en nous égarant beaucoup à notre tour, un pas
+immense dans les mêmes voies où, depuis tant de siècles, ils avaient
+eux-mêmes marché.
+
+J'exposais ces idées devant des auditeurs la plupart assez peu disposés
+à les accueillir, ou seulement à y prendre intérêt. Le public qui
+suivait alors mon cours était bien moins nombreux et moins varié qu'il
+ne le fut quelques années plus tard. Il se composait surtout de jeunes
+gens, élèves des diverses écoles savantes, et de quelques groupes de
+curieux, amateurs des grandes études historiques. Les uns n'étaient
+point préparés à celles que je leur offrais, et manquaient des
+connaissances préalables qui les leur auraient fait goûter. Chez
+beaucoup d'autres, les préjugés et les idées du XVIIIe siècle et de la
+Révolution, en matière de philosophie politique ou d'histoire, étaient
+déjà à l'état de ces habitudes d'esprit froidement invétérées qui
+n'admettent plus la discussion et n'écoutent qu'avec indifférence ou
+méfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, et parmi ceux-ci se
+trouvaient les esprits les plus actifs et les plus ouverts, étaient plus
+ou moins engagés dans les sociétés secrètes, les menées hostiles, les
+complots, et j'étais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. J'avais
+ainsi bien des obstacles à surmonter et bien des conversions à faire
+pour attirer dans les voies où je marchais le petit public qui venait
+m'écouter.
+
+Mais il y a toujours, dans un public français, quelles que soient ses
+préventions, une élasticité intellectuelle, un goût pour le mouvement
+d'esprit et pour les idées nouvelles hardiment présentées, et une
+certaine équité généreuse qui le disposent à la sympathie, même
+avant qu'il ne donne son adhésion. J'étais en même temps libéral et
+antirévolutionnaire, dévoué aux principes fondamentaux de la nouvelle
+société française, et animé, pour la vieille France, d'un respect
+affectueux; je combattais des idées qui formaient la foi politique de
+la plupart de mes auditeurs; j'en exposais d'autres qui leur étaient
+suspectes, même quand elles leur semblaient justes; il y avait en moi,
+pour eux, des obscurités, des contradictions, des perspectives qui
+les étonnaient et les faisaient hésiter à me suivre. Pourtant ils
+me sentaient sérieux et sincère; ils étaient de jour en jour
+plus convaincus que mon impartialité historique n'était pas de
+l'indifférence, ni ma foi politique de la réaction vers l'ancien régime,
+ni mon opposition à toute menée subversive de la complaisance pour
+le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de mes auditeurs:
+quelques-uns, et des plus distingués, venaient décidément à moi;
+d'autres entraient en doute sur la vérité de leurs théories et l'utilité
+de leurs pratiques conspiratrices; presque tous prenaient en goût
+l'appréciation équitable du passé, et en estime l'opposition patiente et
+légale dans le présent. L'esprit révolutionnaire, dans cette jeune et
+vive portion du public, était visiblement en déclin; non par scepticisme
+et apathie, mais parce que d'autres idées, d'autres sentiments lui
+disputaient la place dans les âmes, et l'en expulsaient en s'y
+établissant.
+
+Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon cours pour dangereux,
+et le 12 octobre 1822, l'abbé Frayssinous, que, peu de mois auparavant,
+M. de Villèle avait fait faire grand maître de l'Université, en ordonna
+la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, et je ne m'en étonne pas
+aujourd'hui. Mon opposition au cabinet était très-publique, et quoique
+mon enseignement y demeurât complètement étranger, bien des gens ne
+séparaient pas aussi nettement que moi, dans leurs impressions, mes
+leçons sur l'histoire des temps anciens et mes écrits contre la
+politique du moment. Je n'en demeure pas moins convaincu que, dans cette
+mesure, le gouvernement se trompa, et à son propre détriment. Dans la
+lutte qu'il soutenait contre l'esprit révolutionnaire, les idées
+que propageait mon enseignement lui étaient plus salutaires que mon
+opposition par la presse ne pouvait lui être embarrassante, et elles
+apportaient plus de force à la monarchie que mes critiques sur des
+questions ou des situations de circonstance n'en pouvaient ôter au
+cabinet. Mais mon libre langage importunait les aveugles partisans du
+pouvoir absolu, dans l'Église ou dans l'État, et l'abbé Frayssinous,
+esprit court et caractère faible dans son honnêteté, obéissait avec
+plus d'inquiétude que de regret à des influences dont il redoutait les
+emportements, mais qu'au fond il ne blâmait pas.
+
+Dans la scission des partis monarchiques, celui que j'avais combattu
+s'engageait de plus en plus dans des voies exclusives et violentes. Mon
+cours fermé, toute influence politique un peu prochaine me devenait
+impossible. Pour lutter, hors de l'enceinte des Chambres, contre le
+système qui prévalait, il fallait ou conspirer, ou descendre à une
+opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne
+me convenaient; je renonçai complètement aux luttes de parti, même
+philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de
+servir encore ma cause, dans les esprits et dans l'avenir.
+
+Ce qu'il y a de plus difficile et pourtant de plus nécessaire dans
+la vie publique, c'est de savoir, à certains moments, se résigner à
+l'immobilité sans renoncer au succès, et attendre sans désespérer,
+quoique sans agir.
+
+Ce fut à cette époque que je m'adonnai sérieusement à l'étude de
+l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont
+fondées. Passionnément préoccupé de l'avenir politique de ma patrie,
+je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles
+erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions
+prudentes un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un
+gouvernement libre.
+
+Quand on compare attentivement l'histoire et le développement social de
+la France et de l'Angleterre, on ne sait si c'est des ressemblances ou
+des différences qu'on doit être plus frappé. Jamais deux nations,
+avec des origines et des situations fort diverses, n'ont été plus
+profondément mêlées dans leurs destinées, et n'ont exercé l'une sur
+l'autre, par les relations tantôt de la guerre, tantôt de la paix,
+une plus constante influence. Une province de la France a conquis
+l'Angleterre; l'Angleterre a possédé longtemps plusieurs provinces de la
+France; et, au sortir de cette lutte nationale, déjà les institutions
+et le sens politique des Anglais étaient, pour les esprits les plus
+politiques entre les Français, pour Louis XI et Philippe de Comines,
+par exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chrétienté, les deux
+peuples ont suivi des drapeaux religieux divers; mais cette diversité
+même est devenue entre eux une nouvelle cause de contact et de mélange.
+C'est en Angleterre que les protestants français, c'est en France que
+les catholiques anglais persécutés ont cherché et trouvé un asile. Et
+quand les rois ont été proscrits à leur tour, c'est en France que le roi
+d'Angleterre, c'est en Angleterre que le roi de France se sont réfugiés,
+et c'est après un long séjour dans ce refuge que Charles II au XVIIe
+siècle, et Louis XVIII au XIXe, sont rentrés dans leurs États. Les deux
+nations, ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des deux
+nations ont eu tour à tour la fantaisie de s'emprunter mutuellement
+leurs idées, leurs moeurs, leurs modes. Au XVIIe siècle, c'était la cour
+de Louis XIV qui donnait le ton à l'aristocratie anglaise. Au XVIIIe,
+c'était à Londres que Paris allait chercher des modèles. Et quand on
+s'élève au-dessus de ces incidents de l'histoire pour considérer les
+grandes phases de la civilisation des deux pays, on reconnaît qu'à
+d'assez longs intervalles dans le cours des siècles, ils ont suivi à
+peu près la même carrière, et que les mêmes tentatives et les mêmes
+alternatives d'ordre et de révolution, de pouvoir absolu et de liberté,
+se sont produites chez tous les deux, avec des coïncidences singulières
+en même temps qu'avec de profondes diversités.
+
+C'est donc une vue bien superficielle et bien erronée que celle des
+personnes qui regardent la société française et la société anglaise
+comme si essentiellement différentes qu'elles ne sauraient puiser l'une
+chez l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imitation
+factice et stérile. Rien n'est plus démenti par l'histoire vraie et plus
+contraire à la pente naturelle des deux pays. Leurs rivalités mêmes
+n'ont jamais rompu les liens, apparents ou cachés, qui existent entre
+eux, et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent
+ou qu'ils s'en défendent, ils ne peuvent pas ne pas influer puissamment
+l'un sur l'autre; leurs idées, leurs moeurs, leurs institutions se
+pénètrent et se modifient mutuellement, comme par une invincible
+nécessité.
+
+Je n'hésite pas cependant à le reconnaître: dans notre travail
+d'organisation politique, nous avons quelquefois fait à l'Angleterre des
+emprunts trop complets et trop précipités. Nous n'avons pas toujours
+tenu assez de compte du caractère propre et des conditions spéciales de
+la société française. La France a grandi et prospéré sous l'influence
+de la royauté, secondant le mouvement d'ascension des classes moyennes;
+l'Angleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, prenant
+sous sa garde les libertés du peuple. De telles différences sont trop
+profondes pour disparaître, même dans la puissante uniformité de la
+civilisation moderne. Nous les avons trop oubliées. C'est l'écueil des
+innovations accomplies au nom d'idées générales et de grands exemples
+qu'elles ne font pas, aux faits réels et nationaux, leur légitime part.
+Mais comment n'aurions-nous pas donné sur cet écueil? Dans le cours de
+sa longue longue vie, l'ancienne France a fait à plusieurs reprises de
+grands efforts pour arriver à un gouvernement libre. Ses plus puissantes
+influences ont, les unes résisté, les autres échoué dans ce travail; ses
+meilleures institutions ne se sont point prêtées aux transformations
+nécessaires, et sont demeurées politiquement inefficaces. Et pourtant,
+par un juste sentiment de son honneur et de son intérêt, la France n'a
+pas cessé de prétendre à un vrai et durable régime de garanties et de
+libertés politiques. Elle le réclamait, elle le voulait en 1789. Par
+quelles voies le chercher? A quelles institutions le demander? Tant
+de fois déçue dans ses espérances et ses tentatives au dedans, elle a
+cherché au dehors des leçons et des modèles. Grande difficulté de plus
+dans une oeuvre déjà si difficile, mais difficulté inévitable et imposée
+par la nécessité.
+
+J'étais loin de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujourd'hui les
+obstacles qui nous attendaient dans notre travail d'organisation
+constitutionnelle; mais j'avais le sentiment que nos devanciers de 1789
+avaient beaucoup trop dédaigné l'ancienne France, ses éléments sociaux,
+ses traditions, ses moeurs, et que, pour ramener dans notre patrie
+l'harmonie avec la liberté, il fallait tenir plus de compte de son
+passé. En même temps donc que je mettais sous les yeux du public
+français l'histoire et les monuments originaux des institutions et
+des révolutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans l'étude et
+l'exposition de l'ancienne société française, de ses origines, de ses
+lois, des phases diverses de son développement. J'avais également
+à coeur de nous approprier les enseignements d'une grande histoire
+étrangère, et de ranimer, parmi nous, le goût avec l'intelligence de
+notre propre histoire.
+
+Mes travaux étaient certainement en harmonie avec les instincts et les
+besoins du temps, car ils furent accueillis et secondés par le mouvement
+général qui éclata dans le public et autour de ce gouvernement si
+contesté. C'est l'heureux naturel de l'esprit français qu'il change
+aisément de route sans se ralentir. Il est singulièrement flexible,
+élastique et fécond. Un obstacle l'arrête, il s'ouvre une autre voie;
+des entraves le gênent, il apprend à marcher en les portant; on le
+comprime sur un point, il s'écarte et rebondit ailleurs. Le gouvernement
+du côté droit restreignait dans un plus petit cercle et rendait plus
+difficiles la vie et l'action politique; la génération qui entrait à ce
+moment dans le monde chercha, non pas tout à fait en dehors, mais à
+côté de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfaction de
+ses désirs; la littérature, la philosophie, l'histoire, la poésie, la
+critique, prirent un nouvel et puissant essor. Pendant qu'une réaction
+naturelle et malheureuse ramenait dans l'arène le XVIIIe siècle avec ses
+vieilles armes, le XIXe siècle se déploya avec ses idées, ses tendances,
+sa physionomie originales. Je ne cite point de noms propres: ceux qui
+méritent de n'être pas oubliés n'ont pas besoin qu'on les rappelle;
+c'est le caractère général du mouvement intellectuel de cette époque
+que je tiens à mettre en lumière. Ce mouvement ne se portait plus
+exclusivement ni directement sur la politique, et pourtant c'était de la
+politique qu'il émanait: il était littéraire et philosophique; la pensée
+humaine, se dégageant des intérêts et des luttes du jour, se lançait,
+par toutes les voies, à la recherche et à la jouissance du vrai et du
+beau; mais c'était de la liberté politique que lui venait l'impulsion
+première, et l'espoir d'un régime libre se laissait clairement entrevoir
+dans ses plus abstraits travaux comme dans ses plus poétiques élans.
+En fondant en 1827, mes amis et moi, l'un des principaux recueils
+périodiques de ce temps, la _Revue française_, nous lui donnâmes pour
+épigraphe ce vers d'Ovide:
+
+ Et quod nune ratio est, impetus ante fuit;
+ «Ce qui est maintenant de la raison a été d'abord un élan passionné.»
+
+Nous exprimions ainsi avec vérité l'esprit dominant autour de nous, et
+notre propre disposition. La _Revue française_ était consacrée à la
+philosophie, à l'histoire, à la critique littéraire, aux études morales
+et savantes; et pourtant elle était animée et pénétrée du grand souffle
+politique qui, depuis quarante ans, agitait la France. Nous nous
+déclarions différents de nos devanciers de 1789, étrangers à
+leurs passions et point asservis à leurs idées, mais héritiers et
+continuateurs de leur oeuvre. Nous entreprenions de ramener la nouvelle
+société française à des principes plus purs, à des sentiments plus
+élevés et plus équitables, à des bases plus solides; mais c'était bien
+à elle, à l'accomplissement de ses légitimes espérances et à
+l'affermissement de ses libertés qu'appartenaient nos voeux et nos
+travaux.
+
+Un autre recueil commencé en 1824 et plus populaire que la _Revue
+française_, le _Globe_ portait dans une polémique plus vive et plus
+variée le même caractère. De jeunes doctrinaires, associés à d'autres
+écrivains de la même génération et animés, à cette époque, du même
+esprit, quoique avec des idées premières et des tendances dernières
+très-différentes, en étaient les rédacteurs habituels. En philosophie,
+le spiritualisme, en histoire une curiosité intelligente, impartiale et
+même sympathique pour les temps anciens et les divers états des sociétés
+humaines, en littérature le goût de la nouveauté, de la variété, de la
+liberté, de la vérité, même sous ses formes les plus étrangères et
+dans ses plus grossiers mélanges, c'était là leur drapeau. Ils le
+défendaient, ou plutôt ils le portaient en avant avec l'ardeur et
+l'orgueil de la jeunesse, prenant à leurs tentatives de réforme
+philosophique, historique, poétique, critique, ce plaisir à la fois
+personnel et désintéressé qui est la plus douce récompense de l'activité
+intellectuelle, et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop
+vaste et trop facile succès. Deux défauts se mêlaient à ces généreuses
+tendances: les idées développées dans le _Globe_ manquaient de base fixe
+et de forte limite; la forme en était plus décidée que le fond;
+elles révélaient des esprits animés d'un beau mouvement, mais qui ne
+marchaient pas vers un but unique ni certain, et accessibles à un
+laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils ne dérivassent quelque
+jour eux-mêmes vers les écueils qu'ils signalaient. En même temps,
+l'esprit de coterie, ce penchant à se complaire dans le petit cercle où
+l'on vit et à s'isoler, sans y prendre garde, du grand public pour
+qui l'on travaille et à qui l'on parle, exerçait sur le _Globe_ trop
+d'empire. Turgot avait projeté d'écrire, pour l'_Encyclopédie_,
+plusieurs articles; d'Alembert vint un jour les lui demander; Turgot
+refusa: «Vous dites sans cesse _nous_, lui répondit-il; bientôt le
+public dira _vous_; je ne veux pas être ainsi enrôlé et classé.» Mais
+ces défauts du _Globe_, sensibles aujourd'hui, étaient couverts, il y a
+trente ans, par le mérite de son opposition, car l'opposition politique
+était au fond de ce recueil et lui conciliait, dans le parti hostile à
+la Restauration, bien des gens à qui sa philosophie et sa littérature ne
+plaisaient pas. En février 1830, sous le ministère de M. de Polignac,
+le _Globe_, cédant à sa pente, devint décidément un grand journal
+politique: de sa retraite de Carquerannes, près d'Hyères, où il était
+allé essayer de mettre d'accord son travail et sa santé, M. Augustin
+Thierry m'écrivait: «Que dites-vous du _Globe_ depuis qu'il a changé de
+forme? Je ne sais pourquoi, je suis contrarié d'y trouver toutes
+ces petites nouvelles et cette polémique de tous les jours. On se
+recueillait autrefois pour le lire, et maintenant cela n'est plus
+possible; l'attention est distraite et partagée. C'est bien le même
+esprit; ce sont les mêmes articles; mais il est désagréable de trouver à
+côté des choses qui sont partout.» M. Augustin Thierry avait raison;
+le _Globe_ perdit beaucoup à devenir un journal politique comme
+tant d'autres; mais il n'en avait pas moins été, dès son origine,
+essentiellement politique dans son inspiration et sa tendance. C'était
+l'esprit général du temps, et loin de s'en défendre, le _Globe_ en était
+pénétré.
+
+Même sous l'influence dominante du côté droit, la Restauration
+n'entreprit point d'étouffer cette opposition réelle quoique indirecte,
+et importune sans être ennemie. La justice veut qu'on s'en souvienne
+à l'honneur de ce temps: au milieu des vives alarmes qu'inspirait au
+pouvoir la liberté politique et des efforts tentés pour la restreindre,
+la liberté intellectuelle se maintint et fut respectée. Celle-là ne
+supplée pas les autres; mais elle les prépare, et en attendant, elle
+sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les conquérir ou les
+conserver.
+
+Pendant que ce mouvement des esprits se développait et s'animait de jour
+en jour, le gouvernement de M. de Villèle suivait son cours, de plus en
+plus travaillé par les prétentions et les dissensions du parti que son
+chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis, d'un esprit aussi
+impartial que clairvoyant, m'écrivait en décembre 1826, du fond de
+son département: «Les hommes qui sont à la tête d'un parti sont
+véritablement destinés à trembler devant leur ombre. Je ne sais si dans
+aucun cas cette nullité du parti dominant a été plus complète. Pas
+une doctrine, pas une conviction, pas une espérance dans l'avenir; la
+déclamation elle-même usée et ridicule. Sûrement M. de Villèle a bien le
+mérite de connaître la misère de son parti; son succès vient de là; mais
+c'est, je crois, une connaissance instinctive; il représente ces gens-là
+plutôt qu'il ne les juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur
+refuser tout, hormis des places et des appointements; pourvu aussi qu'il
+n'ait aucune accointance avec les opinions opposées.» Quand le parti,
+d'exigence en exigence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en
+furent venus à ne plus savoir comment vivre ensemble, quand M. de
+Villèle, en novembre 1827, en appela aux élections pour se défendre de
+ses rivaux de chambre et de cour, nous prîmes résolument notre part dans
+la lutte. Toutes les oppositions se réunirent. Sous la devise _Aide-toi,
+le ciel t'aidera_, une association publique se forma, dans laquelle des
+hommes très-divers d'idées générales et d'intentions définitives se
+rapprochèrent et se concertèrent dans l'unique dessein d'amener, par les
+moyens légaux, le changement de la majorité dans la Chambre des députés
+et la chute du cabinet. Je n'hésitai pas plus à y entrer avec mes amis
+que je n'avais hésité, en 1815, à me rendre seul à Gand pour porter au
+roi Louis XVIII les avis des royalistes constitutionnels. Les longues
+révolutions propagent les deux vices contraires, la témérité et la
+pusillanimité; les hommes y apprennent, les uns à se jeter en aveugles
+dans des entreprises insensées, les autres à s'abstenir lâchement de
+l'action la plus légitime et la plus nécessaire. Nous avions franchement
+combattu la politique du cabinet; il nous appelait lui-même dans
+l'arène électorale pour vider la querelle; nous y entrâmes avec la même
+franchise, résolus à ne rien chercher de plus que de bonnes élections,
+et à accepter les difficultés comme les chances, d'abord de la lutte,
+puis du succès, si le succès nous venait.
+
+Dans la _Biographie_ que Béranger a écrite de lui-même, je lis ce
+paragraphe: «En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour
+approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes
+qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de
+petites ambitions rivales, et subordonnent des questions de principe aux
+passions particulières. Elles ne tardent pas à enfanter les défiances,
+source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y
+appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les
+éclairer.....La société _Aide-toi, le ciel t'aidera,_ qui agissait
+ostensiblement, a seule rendu de véritables services à notre cause.» La
+cause de M. Béranger et la nôtre étaient très-différentes: laquelle des
+deux profiterait le plus des services électoraux rendus par la société
+_Aide-toi, le ciel t'aidera?_ C'était du roi Charles X que devait
+bientôt dépendre la solution de cette question.
+
+L'effet des élections de 1827 fut immense: elles dépassaient de beaucoup
+les craintes du cabinet et les espérances de l'opposition. J'étais
+encore en province quand ces résultats éclatèrent; un de mes amis
+m'écrivit de Paris: «La consternation du ministère, les maux de nerfs
+de M. de Villèle qui font appeler son médecin à trois heures du matin,
+l'agonie de M. de Corbières[20], la retraite de M. de Polignac à la
+campagne d'où il ne veut pas sortir quoiqu'il soit prié de revenir,
+la terreur du château, les chasses toujours brillantes du Roi, ces
+élections si inattendues, si surprenantes, si abasourdissantes, en voilà
+beaucoup plus qu'il n'en faudrait pour faire des prophéties, et se
+tromper probablement sur tous les résultats qu'on voudrait prévoir.» Le
+duc de Broglie, absent comme moi de Paris, regardait dans l'avenir avec
+une modération un peu plus confiante: «Il est difficile, m'écrivait-il,
+que le bon sens général qui a présidé à cette élection ne réagisse pas
+un peu sur les élus. Le ministère qui résultera du premier conflit sera
+certainement assez chétif; mais il faudra le soutenir et tâcher que
+personne ne prenne d'alarme. Il me revient déjà ici qu'on est en grand
+effroi des élections; si je ne me trompe, cet effroi est le danger du
+moment présent; si nous parvenons, après la chute du ministère actuel, à
+passer l'année tranquillement, nous aurons ville gagnée.»
+
+[Note 20: Il était en effet très-malade au moment de cette crise.]
+
+Quand le ministère de M. de Villèle fut tombé, quand celui de M. de
+Martignac fut installé, un nouvel essai de gouvernement du centre
+commença, mais avec bien moins de forces et bien moins de chances de
+succès que celui qui, de 1816 à 1821, sous la direction simultanée ou
+alternative du duc de Richelieu et de M. Decazes, avait défendu, contre
+la domination du côté droit et du côté gauche, la France et la couronne.
+Le parti du centre, en 1816, formé dans un pressant péril du pays, avait
+puisé dans ce péril même une grande force, et n'avait eu affaire, soit
+à droite, soit à gauche, qu'à des oppositions ardentes, mais encore
+novices, mal organisées, et que le public tenait pour incapables de
+gouverner. En 1828, au contraire, le côté droit, à peine sorti du
+pouvoir après l'avoir possédé six ans, se croyait aussi près de le
+ressaisir que capable de l'exercer, et il attaquait avec une passion
+pleine d'espérance les successeurs improvisés qui le lui avaient ravi.
+D'autre part, le côté gauche et le centre gauche, rapprochés et
+presque confondus par six années d'opposition commune, s'entravaient
+mutuellement dans leurs rapports avec un cabinet qu'ils étaient appelés
+à soutenir quoiqu'il ne fût pas sorti de leurs rangs; comme il arrive en
+pareil cas, les violents et les étourdis paralysaient ou compromettaient
+les sages, bien plus que ceux-ci ne réussissaient à diriger ou à
+contenir leurs incommodes compagnons. Menacé ainsi dans les Chambres par
+d'ambitieux et puissants rivaux, le pouvoir naissant n'y trouvait que
+des alliés tièdes ou gênés dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816
+à 1821, le roi Louis XVIII donnait au gouvernement du centre son sincère
+et actif concours, en 1828 le roi Charles X regardait le cabinet qui
+remplaçait autour de lui les chefs du côté droit comme un désagréable
+essai qu'il était obligé de subir, mais auquel il ne se prêtait qu'avec
+inquiétude, ne croyant pas au succès, et se promettant bien de ne pas
+pousser l'expérience au delà de la stricte nécessité.
+
+Dans cette faible situation, deux hommes, M. de Martignac, comme chef
+réel du cabinet, sans le présider, et M. Royer-Collard, comme président
+de la Chambre des députés, donnaient seuls au pouvoir nouveau un peu de
+force et d'éclat; mais ils étaient loin de suffire à ses difficultés et
+à ses périls.
+
+M. de Martignac a laissé à tous ceux qui l'ont connu, dans la vie
+publique ou privée, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et
+de bienveillance. C'était un caractère facile, aimable, généreux, un
+esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre; il avait une
+éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive; il
+plaisait à ceux-là même qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de
+l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'écoutant: «Tais-toi,
+sirène.» En temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien
+établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre; mais il avait,
+dans la parole comme dans la conduite, plus de séduction que d'autorité,
+plus de charme que de puissance. Très-fidèle à sa cause et à ses amis,
+il ne portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans les luttes
+politiques, ni cette énergie simple, passionnée, obstinée, ni cette
+insatiable soif de succès qui s'animent devant les obstacles ou dans les
+défaites, et qui entraînent souvent les volontés, même quand elles ne
+changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus honnête et plus
+épicurien qu'ambitieux, il tenait à son devoir et à son plaisir plus
+qu'à son pouvoir. Ainsi, quoique bien venu du Roi comme des Chambres,
+il n'exerçait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais-Bourbon, ni
+l'empire, ni même l'influence que son excellent esprit et son rare
+talent auraient dû lui donner.
+
+M. Royer-Collard au contraire était arrivé et siégeait au fauteuil de
+la Chambre des députés avec une autorité conquise par douze années de
+luttes parlementaires, et tout récemment confirmée par sept élections
+simultanées, et par l'éclatante marque d'estime que la Chambre et le Roi
+venaient de lui donner. Mais cette autorité, réelle dans l'ordre moral,
+était, dans l'ordre politique, peu active et peu efficace. Depuis la
+chute du système de gouvernement qu'il avait soutenu et sa propre
+élimination du Conseil d'État par M. de Serre, en 1820, M. Royer-Collard
+était, je ne dirai pas tombé, mais entré dans un profond découragement.
+Quelques phrases des lettres qu'il m'écrivait de sa terre de
+Châteauvieux, où il passait l'été, feront mieux connaître que toute
+description l'état de son âme à cette époque. Je choisis les plus
+courtes.
+
+«1er _août_ 1823.--Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais que ce
+qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien
+de plus à savoir. En tout cas, je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de
+curiosité, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et j'ai bien
+peur que vous ne perdiez aussi la vôtre; car vous l'aurez perdue, le
+jour où elle sera devenue mauvaise. Dans ces tristes pensées, le coeur
+se serre, mais il ne se résigne pas.»
+
+«27 _août_ 1826. Il n'y a point de plus parfaite et plus innocente
+solitude que celle où j'ai vécu jusqu'à cette semaine, qui a ramené
+M. de Talleyrand à Valençay. Votre lettre et sa conversation, voilà
+uniquement par où je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien
+goûté ce genre de vie: quelques études, les méditations qu'elles
+nourrissent, la promenade en famille, et l'intérêt d'une petite
+administration. Cependant, dans cette profonde paix, à la vue de ce qui
+se passe et de ce qui nous attend, la fatigue d'une longue vie, toute
+consumée en voeux impuissants et en espérances trompées, se fait
+quelquefois sentir. J'espère n'y point succomber: à défaut d'illusions,
+il y a des devoirs qui ont encore leur empire.»
+
+«22 _octobre_ 1826. Après avoir pleinement joui cette année de la
+campagne et de la solitude, je rentrerai avec plaisir dans la société
+des esprits. Elle est bien calme aujourd'hui, cette société-là;
+mais sans tirer le canon, elle gagne du chemin, et elle établit
+insensiblement sa puissance. Je ne me fais pas d'idée de la session
+prochaine. Je crois que c'est par habitude et réminiscence qu'on fait
+encore attention à la Chambre des députés. Elle est d'un autre monde.
+Notre temps est encore bien éloigné. La fortune vous a jeté dans le seul
+genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de l'utilité. Elle a
+bien fait pour vous et pour nous.»
+
+M. Royer-Collard était trop ambitieux et trop abattu. Les choses
+humaines ne permettent pas tant d'exigence et offrent plus de
+ressources. Il n'en faut pas tant attendre, ni sitôt désespérer. Les
+élections de 1827, l'avénement du ministère Martignac et sa propre
+élévation à la présidence de là Chambre des députés tirèrent un peu M.
+Royer-Collard de sa tristesse, mais sans lui rendre grande confiance.
+Content de sa situation personnelle, il soutenait et secondait, dans la
+Chambre, le cabinet, mais sans s'associer intimement à sa politique,
+gardant l'attitude d'un allié bienveillant qui ne veut pas être
+responsable. Dans ses rapports avec le Roi, il se tenait dans la même
+réserve, disant la vérité et donnant les plus sages conseils, mais sans
+que la pensée pût jamais venir qu'il était prêt à mettre en pratique la
+politique forte et conséquente qu'il conseillait. Charles X l'écoutait
+avec bienveillance et surprise, confiant dans sa loyauté, mais le
+comprenant peu, et le regardant comme un honnête homme entiché d'idées
+inapplicables ou même périlleuses. Sincèrement dévoué au Roi et ami du
+cabinet, M. Royer-Collard les servait utilement dans leurs affaires ou
+leurs périls de chaque jour, mais en se tenant à part de leur destinée
+comme de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, la force
+qui semblait devoir s'attacher à la supériorité de son esprit et à
+l'autorité de son nom.
+
+Je ne rentrai pas à cette époque dans les affaires; je ne le recherchai
+point et le cabinet ne me le proposa point. Nous avions raison de part
+et d'autre. M. de Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villèle,
+et avait besoin de le ménager; il ne lui convenait pas de se rapprocher
+intimement de ses adversaires. Pour mon compte, même quand je l'approuve
+comme nécessaire, je suis peu propre à servir une politique flottante
+qui cherche des transactions et des expédients, au lieu de mettre en
+pratique des maximes décidées et déclarées. De loin, je pouvais et je
+voulais soutenir le nouveau ministère. De près, je l'aurais compromis.
+J'eus pourtant ma part dans la victoire: sans me rappeler aux fonctions
+de conseiller d'État, on m'en rendit le titre, et le ministre de
+l'instruction publique, M. de Vatimesnil, autorisa la réouverture de mon
+cours.
+
+Je garde de la Sorbonne, où je rentrai alors, et de l'enseignement que
+j'y donnai pendant deux ans, un profond souvenir. C'est une époque dans
+ma vie, et peut-être m'est-il permis aussi de dire un moment d'influence
+dans mon pays. Plus soigneusement encore qu'en 1821, je tins mon cours
+en dehors de toute politique. Non-seulement je ne voulais faire au
+ministère Martignac aucune opposition, mais je me serais fait scrupule
+de lui causer le moindre embarras. Je me proposais d'ailleurs un but
+assez grand pour me préoccuper exclusivement. Je voulais étudier et
+peindre, dans leur développement parallèle et leur action réciproque,
+les éléments divers de notre société française, le monde romain,
+les barbares, l'Église chrétienne, le régime féodal, la papauté, la
+chevalerie, la royauté, les communes, le tiers état, la Renaissance,
+la Réforme. Non-seulement pour satisfaire la curiosité scientifique ou
+philosophique du public, mais dans un double but pratique et actuel: je
+voulais montrer que les efforts de notre temps pour établir dans l'État
+un régime de garanties et de libertés politiques n'avaient rien de
+nouveau ni d'étrange; que dans le cours de son histoire, plus ou moins
+obscurément, plus ou moins malheureusement, la France avait, à plusieurs
+reprises, poursuivi ce dessein; et qu'en s'y jetant avec passion, la
+génération de 1789 avait eu raison et tort; raison de reprendre la
+grande tentative de ses pères, tort de s'en attribuer l'invention comme
+l'honneur, et de se croire appelée à créer, avec ses seules idées et ses
+seules volontés, un monde tout nouveau. J'avais ainsi à coeur, tout en
+servant la cause de notre société actuelle, de ramener parmi nous un
+sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, nos
+anciennes moeurs, envers cette ancienne société française qui a
+laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze siècles pour amasser
+cet héritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un désordre
+grave et un grand affaiblissement chez une nation que l'oubli et le
+dédain de son passé. Elle peut, dans une crise révolutionnaire, se
+soulever contre des institutions vieillies et insuffisantes; mais quand
+ce travail de destruction est accompli, si elle continue à ne tenir nul
+compte de son histoire, si elle se persuade qu'elle a complètement rompu
+avec les éléments séculaires de sa civilisation, ce n'est pas la société
+nouvelle qu'elle fonde, c'est l'état révolutionnaire qu'elle perpétue.
+Quand les générations qui possèdent pour un moment la patrie, ont
+l'absurde arrogance de croire qu'elle leur appartient à elles seules, et
+que le passé en face du présent, c'est la mort, en face de la vie, quand
+elles repoussent ainsi l'empire des traditions et des liens qui unissent
+entre elles les générations successives, c'est le caractère distinctif
+et éminent du genre humain, c'est son honneur même et sa grande destinée
+qu'elles renient; et les peuples qui tombent dans cette grossière erreur
+tombent aussi dans l'anarchie et l'abaissement, car Dieu ne souffre pas
+que la nature et les lois de ses oeuvres soient à ce point impunément
+méconnues et outragées.
+
+Ce fut, dans mon cours de 1828 à 1830, ma pensée dominante de
+lutter contre ce mal des esprits, de les ramener à une appréciation
+intelligente et impartiale de notre ancien état social, et de contribuer
+ainsi, pour ma part, à rétablir entre les éléments divers de notre
+société, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et
+démocratiques, cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de
+fièvre révolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt
+indispensables à la liberté comme à la prospérité des citoyens, à la
+force comme au repos de l'État.
+
+J'avais quelque droit de penser que je réussissais un peu dans mon
+dessein. Mes auditeurs, nombreux et divers, jeunes gens et hommes faits,
+français et étrangers, prenaient aux idées que je développais devant
+eux un vif intérêt. Elles se rattachaient, sans s'y asservir, à l'état
+général de leur esprit, en sorte qu'elles avaient à la fois, pour eux,
+l'attrait de la sympathie et celui de la nouveauté. Ils se sentaient,
+non pas rejetés dans des voies rétrogrades, mais redressés et poussés
+en avant dans les voies d'une pensée équitable et libre. A côté de mon
+enseignement historique, sans aucun concert et malgré de profondes
+différences entre nous, l'enseignement littéraire et l'enseignement
+philosophique recevaient de mes deux amis, MM. Villemain et Cousin, un
+caractère et une impulsion analogues. Des souffles divers portaient le
+même mouvement dans les esprits. Nous avions à coeur de les animer sans
+les agiter. Nous n'étions nullement préoccupés des événements et des
+questions du jour, et nous ne ressentions nulle envie de les rappeler au
+public qui nous entourait. Nous pensions librement et tout haut sur
+les grands intérêts, les grands souvenirs et les grandes espérances de
+l'homme et des sociétés humaines, ne nous souciant que de propager nos
+idées, point indifférents sur leurs résultats possibles, mais point
+impatients de les atteindre, heureux du mouvement intellectuel au centre
+duquel nous vivions, et confiants dans l'empire de la vérité que nous
+nous flattions de posséder et de la liberté dont nous jouissions.
+
+Il eût été bon certainement pour nous, et je crois aussi pour le pays,
+que cette situation se prolongeât quelque temps, et que les esprits
+s'affermissent dans ces sereines méditations avant d'être rejetés dans
+les passions et les épreuves de la vie active. Mais, comme il arrive
+presque toujours, les fautes des hommes vinrent interrompre le progrès
+des idées en précipitant le cours des événements. Le ministère Martignac
+mettait en pratique la politique constitutionnelle: deux lois,
+sincèrement présentées et bien discutées, avaient donné, l'une à
+l'indépendance et à la vérité des élections, l'autre à la liberté de la
+presse, d'efficaces garanties. Une troisième loi, proposée à l'ouverture
+de la session de 1829, assurait au principe électif une part, dans
+l'administration des départements et des communes, et imposait au
+pouvoir central, pour les affaires locales, des règles et des limites
+nouvelles. On pouvait trouver ces concessions ou trop larges, ou trop
+restreintes; en tout cas, elles étaient réelles, et les partisans des
+libertés publiques n'avaient rien de mieux à faire que de les accepter
+et de s'y établir. Mais dans le parti libéral, qui avait jusque-là
+soutenu le cabinet, deux esprits très-peu politiques, l'esprit
+d'impatience et l'esprit de système, la recherche de la popularité et
+la rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de ces conquêtes
+incomplètes et lentes. Le côté droit, en s'abstenant de voter, laissa
+les ministres aux prises avec les exigences de leurs alliés. Malgré les
+efforts de M. de Martignac, un amendement, plus grave en apparence
+qu'en réalité, porta, au système de la loi sur l'administration
+départementale, quelque atteinte. Auprès du Roi comme dans les Chambres,
+le ministère était au bout de son crédit: hors d'état d'obtenir du Roi
+ce qui eût satisfait les Chambres et des Chambres ce qui eût rassuré le
+Roi, il déclara lui-même, en retirant brusquement les deux projets de
+loi, sa double impuissance, et resta debout, mais mourant.
+
+Comment serait-il remplacé? La question demeura incertaine pendant trois
+mois. Trois hommes seuls, M. Royer-Collard, M. de Villèle et M. de
+Chateaubriand, semblaient en mesure de former sans secousse, quoique
+dans des nuances très-diverses, une administration nouvelle. Les deux
+premiers étaient d'avance hors de cause. Ni le Roi ni les Chambres ne
+pensaient à faire de M. Royer-Collard un premier ministre. Il y avait
+probablement pensé plus d'une fois lui-même, car toutes les hardiesses
+traversaient son esprit dans ses rêveries solitaires; mais c'étaient,
+pour lui, des satisfactions intérieures, non des ambitions véritables;
+si on lui eût proposé le pouvoir, il l'eût certainement refusé; il avait
+trop peu de confiance dans l'avenir, et, pour son propre compte, trop de
+fierté pour courir un tel risque de ne pas réussir.
+
+M. de Villèle, encore sous le coup de l'accusation entamée contre lui
+en 1828 et restée en suspens dans la Chambre des députés, avait
+formellement refusé de se rendre à la session de 1829, se tenait à
+l'écart dans sa terre, près de Toulouse, et ne pouvait évidemment
+rentrer au pouvoir en présence de la Chambre qui l'en avait renversé.
+Ni le Roi, ni lui-même, n'auraient consenti, je pense, à courir en ce
+moment les chances d'une nouvelle dissolution.
+
+M. de Chateaubriand était à Rome. A la formation du ministère Martignac,
+il avait accepté cette ambassade, et il suivait de là, avec un mélange
+d'ambition et de dédain, les oscillations de la politique et de la
+situation des ministres à Paris. Quand il apprit qu'ils avaient été
+battus et qu'ils pourraient bien être obligés de se retirer, il entra
+dans une vive agitation: «Vous jugez bien, écrivit-il à madame Récamier,
+quelle a été ma surprise à la nouvelle du _retrait_ des deux lois.
+L'amour-propre blessé rend les hommes enfants et les conseille bien mal.
+Maintenant, que va devenir tout cela? Les ministres essayeront-ils
+de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur
+succédera? Comment composer un ministère? Je vous assure qu'à part la
+peine cruelle de ne pas vous revoir, je me réjouirais d'être ici à
+l'écart, et de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes
+ces déraisons, car je trouve que tout le monde a tort... Écoutez bien
+ceci; voici quelque chose de plus explicite: si par hasard on m'offrait
+de me rendre le portefeuille des affaires étrangères (ce que je ne crois
+nullement), je ne le refuserais pas. J'irais à Paris; je parlerais au
+Roi; j'arrangerais un ministère dont je ne serais pas, et je proposerais
+pour moi, pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui nous
+conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur
+ministériel, et pour me venger de l'injure que m'a faite Villèle, que le
+portefeuille des affaires étrangères me soit un moment rendu. C'est la
+seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration. Mais
+cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous
+les prétendants, et je passe en paix, auprès de vous, le reste de ma
+vie[21].»
+
+[Note 21: Lettres des 23 février et 20 avril 1829.]
+
+M. de Chateaubriand ne fut point appelé à jouir de cette Vengeance
+superbe et à faire cette démonstration généreuse. Pendant qu'il la
+rêvait encore dans les Pyrénées, où il était allé se reposer des soins
+du conclave qui donna Pie VIII pour successeur à Léon XII, le prince de
+Polignac, mandé de Londres par le Roi, arriva le 27 juillet à Paris, et
+le 9 août, huit jours après la clôture de la session, son cabinet parut
+dans le _Moniteur_.
+
+Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne le savait, pas plus
+M. de Polignac et le Roi lui-même que le public. Mais Charles X avait
+arboré sur les Tuileries le drapeau de la contre-révolution. La
+politique redevint aussitôt la préoccupation passionnée des esprits. De
+toutes parts, on prévoyait dans la session prochaine une lutte ardente;
+on se pressait d'avance autour de l'arène, cherchant à pressentir ce
+qui s'y passerait et comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre
+1829, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, fit vaquer un siége
+dans la Chambre des députés, où il représentait les arrondissements de
+Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement
+électoral du département du Calvados. Des hommes considérables du pays
+vinrent m'offrir de me porter à sa place. Je n'avais jamais habité ni
+même visité cet arrondissement. Je n'y possédais point de propriétés.
+
+Mais, depuis 1820, mes écrits politiques et mon cours avaient popularisé
+mon nom. Les jeunes gens m'étaient partout favorables. Les hommes
+modérés et les libéraux vifs comptaient sur moi avec la même confiance
+pour défendre, dans le péril, leur cause. Dès qu'elle fut connue à
+Lisieux et à Pont-l'Évêque, la proposition y fut bien accueillie. Toutes
+les nuances de l'opposition, M. de La Fayette et M. de Chateaubriand,
+M. d'Argenson et le duc de Broglie, M. Dupont de l'Eure et M. Bertin
+de Vaux appuyèrent ma candidature. Absent, mais soutenu par un vif
+mouvement d'opinion dans le pays, je fus élu, le 23 janvier 1830, à une
+forte majorité.
+
+Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son âge avait tenu, comme moi,
+éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la
+Haute-Loire, où un siége se trouvait aussi vacant.
+
+Le lendemain du jour où mon élection fut connue à Paris, je faisais mon
+cours à la Sorbonne; au moment où j'entrai dans la salle, l'auditoire
+entier se leva et des applaudissements éclatèrent. Je me hâtai de les
+arrêter en disant: «Je vous remercie de tant de bienveillance; j'en suis
+vivement touché. Je vous demande deux choses: la première, de me la
+garder toujours; la seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de
+ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte; nous y
+venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement
+impartiale, désintéressée, étrangère à tout événement extérieur, grand
+ou petit. Conservons-lui toujours ce caractère. J'espère que votre
+sympathie me suivra dans la nouvelle carrière où je suis appelé;
+j'oserai même dire que j'y compte. Votre attention silencieuse est ici
+la meilleure preuve que j'en puisse recevoir.»
+
+
+
+ CHAPITRE VIII.
+
+L'ADRESSE DES 221.
+
+Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation
+légale du pays.--Associations pour le refus éventuel de l'impôt
+non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de Polignac.--Nouvelle
+physionomie de l'opposition.--Ouverture de la session.--Discours du
+Roi.--Adresse de la Chambre des pairs.--Préparation de l'Adresse de
+la Chambre des députés.--Perplexité du parti modéré et de M.
+Royer-Collard.--Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de
+M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--Prorogation de
+la session.--Retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier.--Dissolution de
+la Chambre des députés.--Mon voyage à Nîmes pour les élections.--Leur
+vrai caractère.--Dispositions de Charles X.
+
+(1830.)
+
+
+Soit que les regards s'arrêtent sur la vie d'un homme ou sur celle d'un
+peuple, il n'y a guère de spectacle plus saisissant que celui d'un grand
+contraste entre la surface et le fond, l'apparence et la réalité des
+choses. La fermentation sous l'immobilité, ne rien faire et s'attendre
+à tout, voir le calme et prévoir la tempête, c'est peut-être, de toutes
+les situations humaines, la plus fatigante pour l'âme et la plus
+impossible à supporter longtemps.
+
+C'était là, à l'ouverture de l'année 1830, notre situation à tous,
+gouvernement et nation, ministres et citoyens, amis et adversaires du
+pouvoir. Personne n'agissait et tous se préparaient pour des chances
+inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous
+sentions à la veille du chaos.
+
+Je continuais tranquillement mon cours à la Sorbonne. Là où M. de
+Villèle et l'abbé Frayssinous m'avaient faire taire, M. de Polignac et
+M. Guernon-Ranville me laissaient parler. En jouissant de cette liberté,
+je gardais avec scrupule ma réserve accoutumée, tenant plus que jamais
+mon enseignement en dehors de toutes les questions de circonstance, et
+ne recherchant pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de
+perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'était pas assemblée,
+mon nouveau titre de député ne m'imposait aucune démarche, aucune
+démonstration, et je n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi
+leurs commérages de ville et de cour, des journaux, de l'extrême droite
+affirmèrent que des réunions de députés avaient lieu chez l'ancien
+président de la Chambre. M. Royer-Collard écrivit sur-le-champ au
+_Moniteur:_ «Il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi aucune
+réunion de députés depuis la clôture de la session de 1829. C'est tout
+ce que j'ai à dire; j'aurais honte de démentir formellement des bruits
+absurdes, où le Roi n'est pas plus respecté que la vérité.» Sans me
+croire astreint à une aussi, sévère abstinence que M. Royer-Collard,
+j'évitais avec soin tout entraînement d'opposition; nous avions à coeur,
+mes amis et moi, de ne fournir aucun prétexte aux fautes du pouvoir.
+
+Mais, dans cette vie tranquille et réservée, j'étais ardemment préoccupé
+de ma situation nouvelle et de mon rôle futur dans le sort si incertain
+de mon pays. J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les
+chances, les regardant toutes comme possibles et voulant me tenir prêt
+à toutes, même à celles que je souhaitais le plus d'écarter. Il n'y a
+point de faute plus grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations
+dans les ténèbres; un grand effroi public est pire qu'un grand mal,
+surtout quand les perspectives obscures de l'avenir suscitent les
+espérances des ennemis et des brouillons autant que les alarmes des
+honnêtes gens et des amis. Je vivais au milieu des uns et des autres.
+Quoiqu'elle n'eût plus rien à faire pour le but électoral qui l'avait
+fait instituer en 1827, la société _Aide-toi, le ciel l'aidera_,
+subsistait toujours, et je continuais d'en faire partie. Sous le
+ministère Martignac, j'avais jugé utile d'y rester pour travailler
+à modérer un peu les exigences et les impatiences de l'opposition
+extérieure, si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que le
+ministère Polignac était formé et qu'on en pouvait tout redouter, je
+tenais à conserver quelque influence dans cette réunion d'opposants de
+toute sorte, constitutionnels, républicains, bonapartistes, qui pouvait,
+dans un jour de crise, exercer elle-même tant d'influence sur le sort
+du'pays. Ma part de popularité était, dans ce moment, assez grande,
+surtout auprès des jeunes gens et des libéraux ardents, mais sincères;
+j'en jouissais, et je me promettais d'en faire un bon usage, quel que
+fût l'avenir.
+
+La disposition du public ressemblait à la mienne, tranquille aussi à
+la surface, et au fond très-agitée. On ne conspirait point, on ne se
+soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on
+s'attendait et on se préparait à tout. En Bretagne, en Normandie,
+en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des associations se formaient
+publiquement pour le refus de l'impôt si le gouvernement tentait de le
+percevoir sans vote légal des Chambres légales. Le gouvernement faisait
+poursuivre les journaux qui avaient annoncé ces associations; quelques
+tribunaux acquittaient les gérants; d'autres, la Cour royale de Paris
+entre autres, les condamnaient, mais à des peines légères, «pour avoir
+excité à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, en lui imputant
+l'intention criminelle soit de percevoir des impôts qui n'auraient pas
+été consentis par les deux Chambres, soit de changer illégalement le
+mode d'élection, soit même de révoquer la Charte constitutionnelle qui
+a été octroyée et concédée à toujours, et qui règle les droits et
+les devoirs de tous les pouvoirs publics.» Les journaux ministériels
+sentaient leur parti et leurs patrons tellement atteints eux-mêmes par
+cet arrêt qu'en le publiant ils en supprimaient les considérants.
+
+En présence de cette opposition à la fois si décidée et si contenue,
+le ministère restait timide et inactif. Évidemment il avait peur de
+lui-même et de l'opinion qu'on avait de lui. Déjà un an auparavant, à
+l'ouverture de la session de 1829, quand le cabinet Martignac était
+encore debout et le département des affaires étrangères vacant par la
+retraite de M. de La Ferronnays, M. de Polignac avait tenté, dans
+le débat de l'Adresse à la Chambre des pairs, de dissiper, par une
+profession de foi constitutionnelle, les préventions dont il était
+l'objet. Ses assurances d'attachement à la Charte n'étaient point, de sa
+part, un simple calcul ambitieux et hypocrite; il se tenait réellement
+pour ami du gouvernement constitutionnel et n'en méditait point la
+destruction. Seulement, dans la médiocrité de son esprit et la confusion
+de ses idées, ne comprenant bien ni la société anglaise qu'il voulait
+imiter, ni la société française qu'il voulait réformer, il croyait
+la Charte conciliable avec la prépondérance politique de l'ancienne
+noblesse et la suprématie définitive de l'ancienne royauté, et il se
+flattait de développer les institutions nouvelles en les faisant servir
+à la domination des influences qu'elles avaient précisément pour objet
+d'abolir ou de limiter. On ne saurait mesurer la portée des illusions
+consciencieuses que peut se faire un esprit faible avec ardeur, commun
+avec élévation, et mystiquement vague et subtil. M. de Polignac
+s'étonnait sincèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme un ministre
+dévoué au régime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiéter de
+savoir s'il était ou non sincère, persistait à voir en lui le champion
+de l'ancien régime et le porte-drapeau de la contre-révolution. Troublé
+de ce renom et craignant de le confirmer par ses actes, M. de Polignac
+ne faisait rien. Ce cabinet, formé pour dompter la révolution et sauver
+la monarchie, demeurait inerte et stérile. L'opposition le taxait
+d'impuissance avec insulte; elle l'appelait «le ministère matamore,
+le plus coi des ministères;» et, pour toute réponse, il préparait
+l'expédition d'Alger et convoquait la session des Chambres, protestant
+toujours de sa fidélité à la Charte et se promettant, pour sortir
+d'embarras, la majorité et une conquête.
+
+M. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement par ses propres actes
+qu'un ministre gouverne, ni de lui-même seulement qu'il répond. Pendant
+qu'il essayait d'échapper à sa réputation par l'inaction et le silence,
+ses amis, ses fonctionnaires, ses écrivains, tout son parti, maîtres
+et serviteurs, parlaient et agissaient bruyamment autour de lui. Il
+s'indignait qu'on discutât, comme une hypothèse, la perception d'impôts
+non votés par les Chambres; et, au même moment, le procureur général
+près la Cour royale de Metz, M. Pinaud, disait dans un réquisitoire:
+«L'article XIV de la Charte assure au Roi un moyen de résister aux
+majorités électorales ou électives. Si donc, renouvelant les jours de
+1792 et 1793, la majorité refusait l'impôt, le Roi devrait-il livrer sa
+couronne au spectre de la Convention? Non; mais il devra maintenir son
+droit et se sauver du danger par des moyens sur lesquels il convient de
+garder le silence.» Le 1er janvier, la Cour royale de Paris, qui venait
+de faire preuve de son ferme attachement à la Charte, se présenta, selon
+l'usage, aux Tuileries; le Roi la reçut et lui parla avec une sécheresse
+marquée; et comme, en arrivant devant la Dauphine, le premier président
+se disposait à lui adresser son hommage: «Passez, passez,» lui dit-elle
+brusquement, et en passant en effet, M. Séguier demanda au maître des
+cérémonies, M. de Rochemore: «Monsieur le marquis, pensez-vous que la
+Cour doive inscrire la réponse de la princesse sur ses registres?» Un
+magistrat en grande faveur auprès des ministres, M. Cottu, honnête homme
+crédule et léger, publiait un écrit intitulé: _De la Nécessité d'une
+dictature_. Un publiciste, raisonneur fanatique et sincère, M. Madrolle,
+dédiait à M. de Polignac un Mémoire où il soutenait la nécessité de
+refaire la loi des élections par une ordonnance. «Ce qu'on appelle coup
+d'État, disaient des journaux importants et amis avoués du cabinet,
+est quelque chose de social et de régulier lorsque le Roi agit dans
+l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois.»
+En fait, la France était tranquille et l'ordre légal en pleine vigueur;
+ni de la part du pouvoir, ni de la part du peuple, aucune violence
+n'avait provoqué la violence; et on discutait hautement les violences
+suprêmes! on proclamait l'imminence des révolutions, la dictature de la
+royauté, la légitimité des coups d'État!
+
+Un peuple peut, dans un jour de pressant péril, accepter un coup d'État
+comme une nécessité; mais il ne saurait, sans honte et décadence,
+accepter en principe les coups d'État comme la base permanente de son
+droit public et de son gouvernement. Or, c'était précisément là ce que
+prétendaient imposer à la France M. de Polignac et ses amis. Selon eux,
+le pouvoir absolu de l'ancienne royauté restait toujours au fond de la
+Charte; et ils prenaient, pour l'en tirer et le déployer, un moment où
+aucun complot actif, aucun péril visible, aucun grand trouble public
+ne menaçaient ni le gouvernement du Roi, ni l'ordre de l'État. Il
+s'agissait uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le choix et
+le maintien de ses ministres, ne tenir définitivement aucun compte des
+sentiments de la majorité des Chambres et du pays, et si, en dernière
+analyse, après toutes les épreuves constitutionnelles, c'était la seule
+volonté royale qui devait prévaloir. La formation du ministère Polignac
+avait été, de la part du roi Charles X, un coup de tête encore plus
+qu'un cri d'alarme, un défi agressif autant qu'un acte de défiance.
+Inquiet, non-seulement pour la sûreté de son trône, mais pour ce qu'il
+regardait comme le droit inaliénable de sa couronne, il avait pris,
+pour le maintenir, l'attitude la plus offensante pour sa nation. Il la
+bravait encore plus qu'il ne s'en défendait. Ce n'était plus une lutte
+entre des partis et des systèmes divers de gouvernement, mais une
+question de dogme politique et une affaire d'honneur entre la France et
+son Roi.
+
+Devant une question ainsi posée, les passions et les intentions hostiles
+à l'ordre établi ne pouvaient manquer de reprendre espérance et de
+rentrer en scène. La souveraineté du peuple était toujours là, bonne à
+évoquer en face de la souveraineté du Roi. Les coups d'État populaires
+devaient se laisser entrevoir, prêts à répondre aux coups d'État-royaux.
+Le parti qui n'avait jamais sérieusement cru ni adhéré à la Restauration
+avait de nouveaux interprètes, destinés à devenir bientôt de
+nouveaux chefs, et plus jeunes, plus sensés, plus habiles que leurs
+prédécesseurs. On ne conspira point; on ne se souleva nulle part; les
+menées secrètes et les séditions bruyantes furent également délaissées;
+on tint une conduite à la fois plus hardie et plus modérée, plus
+prudente et plus efficace. On fit appel à la discussion publique des
+exemples de l'histoire et des chances de l'avenir. Sans attaquer
+directement le pouvoir régnant, on usa contre lui des libertés
+légales jusqu'à leur dernière limite, trop clairement pour être taxé
+d'hypocrisie, trop adroitement pour être arrêté dans ce travail ennemi.
+Dans les organes sérieux et intelligents du parti, comme le _National_,
+on ne revenait point aux théories anarchiques, aux constitutions
+révolutionnaires; on s'enfermait dans cette Charte d'où la royauté
+semblait si près de sortir; on en expliquait assidûment le sens; on
+en réclamait rudement la complète et sincère exécution; on faisait
+nettement pressentir que les droits nationaux mis en question mettaient
+en question les dynasties. On se montrait décidé et prêt, non pas
+à devancer, mais à accepter sans hésitation l'épreuve suprême qui
+s'avançait, et dont chaque jour on faisait suivre clairement au public
+le rapide progrès.
+
+Pour les royalistes constitutionnels qui avaient sincèrement travaillé
+à fonder la Restauration avec la Charte, la conduite à tenir, quoique
+moins périlleuse, était plus complexe et plus difficile. Comment
+repousser, sans lui porter à elle-même un coup mortel, le coup dont la
+royauté menaçait les institutions? Fallait-il se tenir sur la défensive,
+attendre que le cabinet fît des actes, présentât des mesures réellement
+hostiles aux intérêts ou aux libertés de la France, et les repousser
+alors, après en avoir clairement dévoilé, dans le débat, le caractère
+et le but? Fallait-il prendre une initiative plus hardie et arrêter le
+cabinet dès ses premiers pas, pour prévenir des luttes inconnues que
+plus tard il serait peut-être impossible de diriger ou de contenir?
+C'était là, quand les Chambres se réunirent, la question pratique qui
+préoccupait souverainement les esprits étrangers à toute hostilité
+préméditée et à tout secret désir de nouveaux hasards.
+
+Deux figures sont restées, depuis 1830, gravées dans ma mémoire: le roi
+Charles X au Louvre, le 2 mars, ouvrant la session des Chambres, et le
+prince de Polignac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant à la
+discussion de l'adresse des 221. L'attitude du Roi était, comme à son
+ordinaire, noble et bienveillante, mais mêlée d'agitation contenue et
+d'embarras; il lut son discours avec quelque précipitation, quoique avec
+douceur, comme pressé d'en finir; et quand il en vint à la phrase qui,
+sous une forme modérée, contenait une menace royale[22], il l'accentua
+avec plus d'affectation que d'énergie. En y portant la main, il laissa
+tomber son chapeau, que le duc d'Orléans releva et lui rendit en pliant
+le genou avec respect. Parmi les députés, les acclamations du côté droit
+étaient plus bruyantes que joyeuses, et il était difficile de démêler
+si, dans le silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tristesse
+ou de froideur. Quinze jours après, à la Chambre des députés, au sein du
+comité secret où l'Adresse fut débattue, dans cette vaste salle vide de
+spectateurs, M. de Polignac était à son banc, immobile et peu entouré,
+même de ses amis, avec l'air d'un homme dépaysé et surpris, jeté dans un
+monde qu'il connaît mal et où il est mal venu, et chargé d'une mission
+difficile dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impuissante.
+On lui fit, dans le cours du débat, sur un acte du ministère à propos
+des élections, un reproche auquel il répondit gauchement, par quelques
+paroles courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien l'objection,
+et pressé de regagner sa place. Pendant que j'étais à la tribune, mes
+regards rencontrèrent les siens, et je fus frappé de leur expression de
+curiosité étonnée.
+
+[Note 22: Pairs de France, députés des départements, je ne doute
+point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous
+repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance
+cherche à propager. Si de coupables manoeuvres suscitaient à mon
+gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas
+prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de
+maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français, et
+dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur Roi.»]
+
+Évidemment, au moment où ils faisaient acte de volonté hardie, ni le
+Roi ni son ministre n'étaient à leur aise; il y avait dans les deux
+personnes, dans leur physionomie comme dans leur âme, un mélange de
+résolution et de faiblesse, de confiance et de trouble, qui en même
+temps attestait l'aveuglement de l'esprit et trahissait le pressentiment
+du malheur.
+
+Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Chambre des pairs. Son
+énergie eût accrédité la nôtre. Elle ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni
+aveugle ni servile, mais elle ne fut point énergique. Elle recommanda
+le respect des institutions et des libertés nationales. Elle protesta
+contre le despotisme aussi bien que contre l'anarchie. Son inquiétude et
+même son blâme perçaient à travers la réserve de ses paroles; mais elles
+furent ternes et dénuées de puissance. L'unanimité qu'elles obtinrent
+n'attesta que leur nullité. M. de Chateaubriand seul, tout en les
+louant, les trouva insuffisantes. La Cour s'en déclara satisfaite. La
+Chambre sembla vouloir acquitter sa conscience et s'affranchir de
+toute responsabilité dans les maux qu'elle prévoyait, plutôt que faire
+vraiment effort pour les prévenir: «Si la Chambre des pairs eût parlé
+plus clair,» me dit M. Royer-Collard peu après la révolution, «elle
+eût peut-être arrêté le Roi sur le penchant de l'abîme et empêché les
+ordonnances.» Mais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans sa
+propre force pour conjurer le péril, et elle craignait de l'aggraver en
+le signalant avec éclat. Le poids de la situation porta tout entier sur
+la Chambre des députés.
+
+La perplexité y était grande. Grande dans la majorité sincèrement
+royaliste, dans la commission chargée de rédiger l'Adresse, dans l'âme
+de M. Royer-Collard qui présidait la commission comme la Chambre, et y
+exerçait une influence prépondérante. Un sentiment général prévalait:
+on voulait arrêter le Roi dans la voie funeste où il était entré, et on
+n'espérait y réussir qu'en plaçant devant lui un obstacle qu'il lui fût
+à lui-même impossible de méconnaître. Évidemment, quand il avait renvoyé
+M. de Martignac et appelé M. de Polignac, ce n'était pas seulement à
+ses craintes de Roi, c'était aussi, et surtout, à ses passions d'ancien
+régime que Charles X avait obéi. Il fallait que le péril de cette
+pente lui fût démontré, et que là où la prudence n'avait pas suffi,
+l'impossibilité se fît sentir. En témoignant sans délai et sans détour
+son défaut de confiance dans le cabinet, la Chambre ne dépassait point
+son droit; elle exprimait sa propre pensée sans contester au Roi
+la liberté de la sienne et son droit d'en appeler au pays par la
+dissolution. Elle agissait sérieusement et honnêtement; elle renonçait
+aux paroles ambiguës et vaines pour mettre en pratique les moeurs
+franches et fortes du régime constitutionnel. C'était pour elle le
+seul moyen de rester en harmonie avec le sentiment public, si vivement
+excité, et de le contenir en lui donnant une satisfaction légitime.
+Et l'on pouvait espérer qu'un langage à la fois ferme et loyal serait
+efficace autant qu'il était nécessaire, car déjà, en pareille situation,
+le Roi ne s'était point montré intraitable: n'avait-il pas, deux ans
+auparavant, en janvier 1828, renvoyé presque sans combat M. de Villèle
+quand une majorité décidément contraire à son cabinet était sortie des
+élections?
+
+Pendant cinq jours, la commission de l'Adresse dans ses séances, et
+M. Royer-Collard dans ses réflexions solitaires comme dans ses
+conversations intimes avec ses amis, pesèrent scrupuleusement ces
+considérations et toutes les phrases; tous les mots du projet. M.
+Royer-Collard n'était pas seulement un vrai royaliste: c'était un esprit
+enclin au doute et à l'inquiétude, perplexe dans ses résolutions bien
+qu'affirmatif et hautain dans son langage, assailli d'impressions
+changeantes à mesure qu'il considérait les diverses faces des choses,
+et redoutant les grandes responsabilités. Depuis deux ans, il avait vu
+Charles X de près, et plus d'une fois, pendant le ministère Martignac,
+il avait dit aux hommes sensés de l'opposition: «Ne poussez pas trop
+vivement le Roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se
+porter.» Mais au point où les choses en étaient venues, appelé lui-même
+à représenter les sentiments et à maintenir l'honneur de la Chambre, M.
+Royer-Collard ne croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vérité au
+pied du trône, et il se flattait qu'en s'y présentant respectueuse
+et affectueuse, elle y serait, en 1830 comme en 1828, sinon bien
+accueillie, du moins subie sans explosion funeste.
+
+L'Adresse eut en effet ce double caractère; jamais langage plus modeste
+dans sa fierté et plus tendre dans sa franchise n'avait été tenu à un
+Roi au nom d'un peuple[23]. Quand le président en donna pour la première
+fois lecture à la Chambre, une secrète satisfaction de dignité se mêla,
+dans les coeurs les plus modérés, à l'inquiétude qu'ils ressentaient. Le
+débat fut court et très-contenu, presque jusqu'à la froideur. De part et
+d'autre on craignait de se compromettre en parlant, et l'on était pressé
+de conclure. Quatre des ministres, MM. de Montbel, de Guernon-Ranville,
+de Chantelauze et d'Haussez, prirent part à la discussion, mais presque
+uniquement à la discussion générale. Dans la Chambre des députés comme
+dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, M. de Polignac, resta
+muet. C'est à de plus hautes conditions que les aristocraties politiques
+se maintiennent ou se relèvent. Quand on en vint aux derniers
+paragraphes qui contenaient les phrases décisives, les simples députés
+des partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors que nous
+montâmes pour la première fois à la tribune, M. Berryer et moi, nouveaux
+venus l'un et l'autre dans la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant
+au ministère, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi pour le
+soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue, à retrouver et à reproduire
+aujourd'hui les idées et les sentiments par lesquels je le soutins
+alors: «Sous quels auspices, demandai-je à la Chambre, au nom de quels
+principes et de quels intérêts le ministère actuel s'est-il formé? Au
+nom du pouvoir menacé, de la prérogative royale compromise, des intérêts
+de la Couronne mal compris et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est
+là la bannière sous laquelle il est entré en lice, la cause qu'il a
+promis de faire triompher. On a dû s'attendre dès lors à voir l'autorité
+exercée avec vigueur, la prérogative royale très active, les principes
+du pouvoir non-seulement proclamés, mais pratiqués, peut-être aux dépens
+des libertés publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-même.
+Est-ce là ce qui est arrivé, Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi
+depuis sept mois? A-t-il été exercé activement, énergiquement, avec
+confiance et efficacité?
+
+[Note 23: Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes
+de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du débat, ne pourra y
+méconnaître aujourd'hui ni la profonde vérité des sentiments, ni la
+belle convenance du langage.
+
+«Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous
+apportons de toute part, Sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore
+ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous, au milieu de la
+bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli
+des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre
+autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre
+auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans son coeur la
+reconnaissance qui l'attache à votre royale famille; sa raison, mûrie
+par l'expérience et par la liberté des discussions, lui dit que c'est
+surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le
+plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que
+pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région
+inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir
+pour lui présenter les droits sacrés de votre Couronne comme la plus
+sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme
+nécessaire à la conservation de ces droits.
+
+Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et
+d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les
+esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait
+commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si
+elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience,
+notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée, et que nous vous
+garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la
+cause.
+
+Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste
+prédécesseur, et dont V. M. a la ferme volonté de consolider le
+bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
+délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle
+est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites
+exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose
+tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle
+fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement
+avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche
+régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement
+nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas.
+
+Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est
+aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration; votre peuple
+s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète,
+parce qu'elle est menaçante pour ses libertés.
+
+Cette défiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la
+_France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme_
+(Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse.): elle est digne que
+vous ayez foi dans sa loyauté comme elle a foi dans vos promesses.
+
+Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous
+qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les
+douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son
+Roi, que la haute sagesse de V. M. prononce! ses royales prérogatives
+ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs
+de l'État, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire
+condition de la force du trône et de la grandeur de la France».]
+
+«Ou je m'abuse fort, Messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a
+perdu,--en confiance et en énergie, tout autant que le public en
+sécurité.
+
+«Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement
+dans les actes positifs et matériels par lesquels il se manifeste;
+il n'aboutit pas toujours à des ordonnances et à des circulaires.
+L'autorité sur les esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui
+convient si bien dans les pays libres, car il détermine les volontés
+sans leur commander, c'est là une part importante du pouvoir, la
+première peut-être en efficacité. C'est aussi, à coup sûr, celle dont le
+rétablissement est aujourd'hui le plus nécessaire à notre patrie. Nous
+avons connu des pouvoirs très-actifs, très-forts, capables de choses
+grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par
+le malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile,
+régulier, inaperçu, leur a presque toujours manqué. Le gouvernement du
+Roi est, plus que tout autre, appelé à le posséder. Il ne tire point son
+droit, de la force. Nous ne l'avons point vu naître; nous n'avons point
+contracté avec lui ces familiarités dont il reste toujours quelque chose
+envers des pouvoirs à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur
+obéissent. Qu'a fait le ministère actuel de cette autorité morale
+qui appartient naturellement, sans préméditation, sans travail, au
+gouvernement du Roi? L'a-t-il habilement employée et agrandie en
+l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement compromise en la
+mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les passions
+qu'il a suscitées?......
+
+.....«Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission de contrôler, ou du
+moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici seulement pour
+relever ses erreurs ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y
+venez aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour l'éclairer en
+l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. .....Eh bien! quelle est
+aujourd'hui, dans la Chambre, la situation des hommes les plus disposés
+à jouer ce rôle, les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute
+habitude d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'opposition; ils en
+font malgré eux; ils voudraient rester toujours unis au gouvernement du
+Roi, et il faut qu'ils s'en séparent; ils voudraient le soutenir, et il
+faut qu'ils l'attaquent. Ils ont été poussés hors de leur propre voie.
+La perplexité qui les agite, c'est le ministère actuel qui la leur a
+faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons affaire à lui.»
+
+Je signalai partout, dans la société comme dans les Chambres, une
+perturbation analogue: je montrai les pouvoirs publics jetés, comme les
+bons citoyens, hors de leur situation et de leur mission naturelle; les
+tribunaux plus préoccupés de contenir le gouvernement lui-même que de
+réprimer les désordres ou les desseins dirigés contre lui; les journaux
+exerçant avec la tolérance, ou même avec l'approbation publique, une
+influence démesurée et déréglée; et je conclus en disant:
+
+«On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre n'est point
+troublé. Il est vrai: l'ordre matériel n'est point troublé; tous
+circulent librement, paisiblement; aucun bruit ne dérange les
+affaires... La surface de la société est tranquille, si tranquille que
+le gouvernement peut fort bien être tenté de croire le fond parfaitement
+assuré, et de se croire lui-même à l'abri de tout péril. Nos paroles,
+Messieurs, la franchise de nos paroles, voilà, le seul avertissement que
+le pouvoir ait, en ce moment, à recevoir, la seule voix qui se puisse.
+élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en atténuer
+la force; gardons-nous d'énerver nos expressions; qu'elles soient
+respectueuses, qu'elles soient tendres; mais qu'elles ne soient pas
+timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer dans le
+palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et pâle; qu'il ne soit pas
+plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de
+nos sentiments.»
+
+L'Adresse fut votée comme elle avait été préparée, avec une tristesse
+inquiète, mais avec une profonde conviction de sa nécessité. Le
+surlendemain du vote, le 18 mars, nous nous rendîmes aux Tuileries pour
+la présenter au Roi. Vingt et un députés seulement s'étaient joints au
+bureau et à la grande députation de la Chambre. Parmi ceux-là mêmes qui
+avaient voté l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous
+les yeux du Roi, appuyer de leur présence un tel acte d'opposition; les
+autres, par égard pour la Couronne, ne voulaient pas donner à cette
+présentation plus de solennité et d'effet. Nous n'étions, en tout, que
+quarante-six. Nous attendîmes quelque temps, dans le salon de la Paix,
+que le Roi fût revenu de la messe. Nous étions là, debout et silencieux;
+en face de nous, dans les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages
+du Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis
+à dessein. Madame la Dauphine traversa le salon pour se rendre à la
+chapelle précipitamment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus
+froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en étonner ni de
+m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre
+pensée, et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect
+qui ressemble presque à du repentir, comme si l'on en était soi-même
+l'auteur.
+
+Quand nous fûmes introduits dans la salle du Trône, M. Royer-Collard lut
+l'Adresse simplement, dignement, avec une émotion que trahissaient sa
+voix et ses traits. Le Roi l'écouta dignement aussi, sans air de hauteur
+ni d'humeur, bref et sec dans sa réponse, par convenance royale plutôt
+que par colère, et, si je ne m'abuse, plus satisfait de sa fermeté
+qu'inquiet de l'avenir. Quatre jours auparavant, la veille du débat de
+l'Adresse, à son cercle des Tuileries où beaucoup de députés étaient
+invités, je l'avais vu traiter avec une bienveillance marquée trois
+membres de la Commission, MM. Dupin, Etienne et Gautier. Dans deux
+situations si diverses, c'était le même homme et presque la même
+physionomie, le même dans ses manières comme dans ses idées, soigneux de
+plaire quoique décidé à rompre, et obstiné par imprévoyance et routine
+d'esprit plutôt que par passion d'orgueil ou de pouvoir.
+
+Le lendemain de la présentation de l'Adresse (19 mars) la session était
+prorogée au 1er septembre. Deux mois après (16 mai),-la Chambre des
+députés était dissoute; les deux ministres les plus modérés, le garde
+des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier et M. de Chabrol,
+sortaient du Conseil; ils avaient refusé leur concours aux mesures
+extrêmes qu'on y débattait déjà pour le cas où les élections
+tromperaient l'attente du pouvoir. Le membre le plus compromis et le
+plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet, devenait ministre de
+l'intérieur. Par la dissolution, le Roi en appelait au pays, et au même
+moment, il faisait de nouveaux pas pour s'en séparer.
+
+Rentré dans la vie privée dont il ne sortit plus, M. Courvoisier
+m'écrivit le 29 septembre 1831, de sa retraite de Baume-les-Damés:
+«Avant de quitter les sceaux, je causais avec M. Pozzo di Borgo de
+l'état du pays et des périls dont s'entourait le trône.--Quel moyen, me
+dit-il un jour, d'éclairer le Roi et de l'arracher à un système qui peut
+de nouveau bouleverser l'Europe et la France?--Je n'en vois qu'un, lui
+répondis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie.--Il
+l'écrira, me dit-il; il l'écrira de Varsovie où il doit se rendre.--Puis
+nous en concertâmes la substance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que
+l'empereur Nicolas ne voyait de sécurité pour les Bourbons que dans
+l'accomplissement de la Charte.» Je doute que l'empereur Nicolas ait
+écrit lui-même au roi Charles X; mais ce que son ambassadeur à Paris
+disait au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, au-due
+de Mortemart, ambassadeur du Roi à Saint-Pétersbourg: «Si on sort de la
+Charte, on va à une catastrophe; si le Roi tente un coup d'État, il en
+supportera seul la responsabilité.» Les conseils des rois n'ont pas plus
+manqué au roi Charles X que les adresses des peuples pour le détourner
+de son fatal dessein.
+
+Dès que le gant électoral fut jeté, mes amis m'écrivirent de Nîmes
+qu'ils avaient besoin de ma présence pour les rallier tous, et pour
+espérer, dans le collège de département, quelques chances de succès. On
+désirait aussi que j'allasse, pour mon propre compte, à Lisieux, mais en
+ajoutant que, si j'étais nécessaire ailleurs, on croyait pouvoir, moi
+absent, me garantir mon élection. Je me confiai dans cette assurance, et
+je partis pour Nîmes le 15 juin, pressé de sonder moi-même et de près
+ces dispositions réelles du pays qu'on oublie si vite ou qu'on méconnaît
+si souvent quand on ne sort pas de Paris.
+
+Je ne voudrais pas substituer à mes impressions d'alors mes réflexions
+d'aujourd'hui, ni attribuer aux idées et à la conduite de mes amis
+politiques, et aux miennes propres, à cette époque, un sens qu'elles
+n'auraient point eu. Je reproduis textuellement ce que je trouve dans
+des lettres intimes que j'écrivis ou que je reçus pendant mon voyage.
+C'est le témoignage le plus irrécusable de ce que nous pensions et
+cherchions alors.
+
+J'écrivais le 26 juin, quelques jours après mon arrivée à Nîmes:
+
+«La lutte est très-vive, plus vive qu'on ne le voit de loin. Les deux
+partis sont profondément engagés, et d'heure en heure s'engagent plus
+profondément l'un contre l'autre. Une fièvre d'égoïsme et de platitude
+possède et pousse l'administration. L'opposition se débat, avec une
+ardeur passionnée, contre les embarras et les angoisses d'une situation,
+légale et morale, assez difficile. Elle trouve dans les lois des moyens
+d'action et de défense qui lui donnent la force et le courage de
+soutenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans le succès,
+car presque partout la dernière garantie manque, et après avoir lutté
+bravement et longuement, on court risque de se trouver tout à coup
+désarmé et impuissant. Même anxiété dans la situation morale:
+l'opposition méprise l'administration et la regarde cependant comme son
+supérieur; les fonctionnaires sont déconsidérés et n'en occupent pas
+moins encore le haut du pavé; un souvenir de la puissance et de la
+grandeur impériale leur sert encore de piédestal; on les regarde en
+face, mais de has en haut, avec timidité et colère tout à la fois. Il
+y a là beaucoup d'éléments d'agitation et même de crise. Pourtant, dès
+qu'on croit voir l'explosion prochaine, ou seulement possible, tous se
+replient; tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix que
+chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a confiance que dans les
+moyens réguliers.»
+
+On m'écrivait de Paris, le 5 juillet:
+
+«Voilà les élections des grands collèges qui commencent. Si nous y
+gagnons quelque chose, ce sera excellent, surtout à cause de l'effet que
+cela produira sur l'esprit du Roi, qui ne peut espérer d'avoir jamais
+mieux que les grands collèges. Rien, pour le moment, n'indique un coup
+d'État. La _Quotidienne_ déclare ce matin qu'elle regarde la session
+comme ouverte, tout en convenant que le ministère n'aura pas la
+majorité. Elle a l'air charmé qu'on ne se propose pas de faire une
+Adresse toute pareille à celle des 221.»
+
+Et le 12 juillet suivant:
+
+«Aujourd'hui _l'Universel_[24] s'élève contre les bruits de coups
+d'État, et semble garantir l'ouverture régulière de la session par
+un discours du Roi. Ce discours, qui vous gênera, aura l'avantage de
+commencer la session en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est
+d'avoir une session; on aura bien plus de peine à en venir aux violences
+quand on se sera engagé dans la légalité. Mais votre nouvelle Adresse
+sera très-difficile à faire; quelle qu'elle soit, la droite et l'extrême
+gauche la traiteront de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrême
+gauche pour s'en plaindre. Vous aurez à vous défendre de ceux qui
+voudraient purement et simplement reproduire la dernière Adresse, et s'y
+tenir comme au dernier mot du pays. La victoire électorale nous étant
+acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus être
+présentée au Roi, il y aura évidemment une nouvelle conduite à tenir.
+D'ailleurs, quel intérêt avons-nous à faire que le Roi se bute? La
+France ne peut que gagner à des années de gouvernement régulier.
+Gardons-nous de précipiter les événements.»
+
+[Note 24: L'un des journaux ministériels du temps.]
+
+Je répondais, le 16 juillet:
+
+«Je ne sais comment nous nous tirerons de la nouvelle Adresse. Ce sera
+très-difficile; mais quelle que soit la difficulté, il faut l'accepter,
+car évidemment nous avons besoin d'une session. Nous serions pris pour
+des enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer ce que
+nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre nouvelle ne doit point
+reculer; mais elle doit prendre une autre route. Que nous n'ayons point
+de coup d'État, que l'ordre constitutionnel subsiste régulièrement;
+quelles que soient les combinaisons ministérielles, le vrai et dernier
+succès sera pour nous.»
+
+Je rencontrais autour de moi, parmi les électeurs rassemblés, des
+dispositions tout aussi modérées, patientes, et loyales: «M. de Daunant
+vient d'être élu (13 juillet), par le collége d'arrondissement de Nîmes;
+il a eu 296 voix contre 241 données à M. Daniel Murjas, président du
+collège. Au moment où ce résultat a été proclamé, le secrétaire du
+bureau a proposé à l'assemblée de voter des remerciements au président
+qui, malgré sa candidature, l'avait présidée avec une impartialité et
+une loyauté parfaites. Les remerciements ont été votés à l'instant, au
+milieu des cris de: _Vive le Roi!_ Et les électeurs, en se retirant, ont
+trouvé partout la même tranquillité et la même gravité qu'ils avaient
+eux-mêmes apportées dans leurs opérations.»
+
+Enfin, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, j'écrivais: «Voilà
+la campagne d'Afrique finie, et bien finie. Notre campagne à nous, dans
+deux mois d'ici, en sera sans nul doute un peu plus difficile; mais
+n'importe, j'espère que ce succès ne fera pas faire au pouvoir les
+dernières folies, et j'aime mieux notre honneur national que notre
+commodité parlementaire.»
+
+Je n'ai gardé de prétendre que ces sentiments fussent ceux de tous les
+hommes qui, soit dans les Chambres, isoit dans le pays, avaient applaudi
+à l'Adresse des 221, et qui votaient, dans les élections, pour la
+soutenir. La Restauration n'avait pas fait en France, tant de conquêtes.
+Inactives, mais non résignées, les sociétés secrètes étaient toujours
+là, prêtes, dès qu'une circonstance favorable se présenterait, à
+reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D'autres
+adversaires, plus légaux mais non moins redoutables, épiaient toutes les
+fautes du Roi et de son gouvernement, et les commentaient assidûment
+devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus
+graves, qui amèneraient les conséquences suprêmes. Dans les masses
+populaires, les vieux instincts de méfiance et de haine, pour tout ce
+qui rappelait l'ancien régime et l'invasion étrangère, continuaient de
+fournir, aux ennemis de la Restauration, des armes et des espérances
+inépuisables. Le peuple est comme l'Océan, immobile et presque immuable
+au fond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface.
+Cependant l'esprit de légalité et le bon sens politique avaient fait
+de notables progrès; même au milieu de la fermentation électorale, le
+sentiment public repoussait hautement toute révolution nouvelle. Jamais
+la situation des hommes qui voulaient sincèrement le Roi et la Charte
+n'avait été meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition
+légale, fait leurs preuves de fermeté persévérante; ils venaient
+de maintenir avec éclat les principes essentiels du gouvernement
+représentatif; ils, possédaient l'estime, et même la faveur publique;
+les partis violents par nécessité, le pays avec quelque doute, mais
+aussi avec une espérance honnête, se rangeaient et marchaient derrière
+eux. S'ils avaient, à ce moment critique, réussi auprès du Roi comme
+dans les Chambres et dans le pays, si Charles X, après avoir, par
+la dissolution, poussé jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait
+accueilli le voeu manifeste de la France, et pris ses conseillers parmi
+les royalistes constitutionnels investis de la considération publique,
+je le dis avec une conviction qui peut sembler téméraire mais qui
+persiste aujourd'hui, on pouvait raisonnablement espérer que l'épreuve
+décisive était surmontée, et que, le pays prenant confiance en même
+temps dans le Roi et dans la Charte, la Restauration et le gouvernement
+constitutionnel seraient fondés ensemble.
+
+Mais ce qui manquait précisément au roi Charles X, c'était cette étendue
+et cette liberté d'esprit qui donnent à un prince l'intelligence de
+son temps et lui en font sainement apprécier les ressources comme les
+nécessités. «Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons pas changé
+depuis 1789,» disait-il un jour, et il disait vrai: à travers les
+vicissitudes de sa vie, il était resté tel qu'il s'était formé dans sa
+jeunesse, à la cour de Versailles et dans la société aristocratique
+du XVIIIe siècle, sincère et léger, confiant en lui-même et dans ses
+entours, peu observateur et peu réfléchi quoique d'un esprit actif,
+attaché à ses idées et à ses amis de l'ancien régime comme à sa foi et à
+son drapeau. Sous le règne de son frère Louis XVIII et dans la scission
+du parti monarchique, il avait été le patron et l'espérance de
+cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés
+constitutionnelles, et il s'était fait alors en lui un singulier mélange
+d'intimité persévérante avec ses anciens compagnons et de goût pour la
+popularité nouvelle d'une physionomie libérale. Monté sur le trône, il
+fit, à cette faveur populaire, plus d'une coquetterie royale, et se
+flatta sincèrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses idées et
+ses amis d'autrefois. M. de Villèle et M. de Martignac s'usèrent à
+son service dans ce difficile travail; et après leur chute, aisément
+acceptée, Charles X se trouva rendu à ses pentes naturelles, au milieu
+de conseillers peu disposés à le contredire et hors d'état de le
+contenir. Deux erreurs funestes s'établirent alors dans son esprit:
+il se crut menacé par la Révolution beaucoup plus qu'il ne l'était
+réellement, et il cessa de croire à la possibilité de se défendre et de
+gouverner par le cours légal du régime constitutionnel. La France ne
+voulait point d'une révolution nouvelle. La Charte contenait, pour un
+souverain prudent et patient, de sûrs moyens d'exercer l'autorité royale
+et de garantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu confiance dans la
+France et dans la Charte; quand l'Adresse des 221 sortit triomphante des
+élections, il se crut poussé dans ses derniers retranchements, et réduit
+à se sauver malgré la Charte ou à périr par la Révolution. Peu de jours
+avant les ordonnances de juillet, l'ambassadeur de Russie, le comte
+Pozzo di Borgo, eut une audience du Roi. Il le trouva assis devant son
+bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article XIV. Charles X
+lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquiétude honnête
+le sens et la portée qu'il avait besoin d'y trouver. En pareil cas, on
+trouve toujours ce qu'on cherche; et la conversation du Roi, bien que
+détournée et incertaine, laissa à l'ambassadeur peu de doutes sur ce qui
+se préparait.
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+
+
+ I
+
+
+1° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.
+
+Val-de-Loup, ce 12 mai 1809.
+
+Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême
+plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant
+d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera toujours
+assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus que je n'en
+mérite.
+
+Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par la
+finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme,
+les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce que nous
+n'y avons pas été formés et habitués par de grands poëtes: cela est
+très-ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire
+que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait répondre que
+je viens trop tard, que notre goût est formé sur d'autres modèles, etc.,
+etc... Cependant il resterait toujours le Tasse et tous les poëmes
+latins _catholiques_ du moyen âge. C'est la seule objection de fait que
+l'on trouve contre votre critique.
+
+Véritablement, Monsieur, je le dis très-sincèrement, les critiques qui
+ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour
+les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris
+mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si généralement oubliées
+que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on
+parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces cris contre
+le merveilleux! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de
+ce merveilleux? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue? Et
+pourtant nous avons le Tasse, Millon, Klopstock, Gessner, Voltaire même!
+Et si l'on ne peut pas employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura
+donc plus d'épopée chez les modernes, car le merveilleux est essentiel
+au poëme épique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter
+dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi,
+comme tout en France. La question était de savoir si mon ouvrage était
+bon ou mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir
+s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette
+espèce.
+
+Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage; je ne
+puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout à fait
+décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage fort supérieur
+à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des
+caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le IIIe livre, que
+vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de l'ouvrage. Sous les
+rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais porté plus haut que dans
+la peinture du bonheur, des justes, dans la description de la lumière du
+ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux
+discours du Père et du Fils sur la _nécessité_ d'établir ma _machine_
+épique. Sans ces discours plus de _récit_, plus d'_action_; le récit et
+l'action sont motivés par les discours des essences incréées.
+
+Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour
+vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un objet sous dix
+faces différentes. Je n'aime point comme vous, Monsieur, la description
+des tortures; mais elle m'a paru absolument nécessaire dans un ouvrage
+sur des _martyrs_. Cela est consacré par toute l'histoire et par tous
+les arts. La peinture et là sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets;
+ce sont là les véritables _combats_ du sujet. Vous qui savez tout,
+Monsieur, vous savez combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai
+retranché des _Acta Martyrum_, surtout en faisant disparaître les
+douleurs _physiques_ et opposant des images gracieuses à d'horribles
+tourments. Vous êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui
+est ou l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poëte.
+
+Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon
+ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on
+ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce
+_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de la
+_liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous
+hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous
+les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrez-moi mes
+fautes, Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques
+aussi has dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font
+parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces
+saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le
+ruisseau pour amuser les laquais.
+
+Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de
+vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité si
+vous étiez assez aimable pour venir me la demander.
+
+Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute
+considération.
+
+DE CHATEAUBRIAND.
+
+Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine.
+
+
+
+2° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.
+
+Val-de-Loup, ce 30 mai 1809.
+
+Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême
+de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je passerai
+condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai avec vous que
+nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais,
+Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient fondés sur une hérésie.
+Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une _rédemption_, ce qui
+serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui est tout à fait conforme
+à la foi. Dans tous les temps, l'Église a cru que le sang d'un martyr
+pouvait effacer les péchés du peuplé et le délivrer de ses maux. Vous
+savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre
+et de calamités, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une
+cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n'ai
+laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à
+l'Éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les bénédictions
+du ciel sur les chrétiens _par le mérite du sang de Jésus-Christ;_ ce
+qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et
+la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante
+d'ailleurs, et consacrée par toute, l'antiquité, a été reçue dans notre
+religion: la mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en
+passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente
+tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre
+coupable patrie: ceux que nous avons égorgés prient peut-être dans ce
+moment même pour _nous;_ vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,
+renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.
+
+Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font
+oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où
+l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion;
+vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre
+conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez?» On est
+trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui
+sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver
+au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résultat,
+Monsieur, si vous examinez bien _les Martyrs_, vous y trouverez beaucoup
+à reprendre sans doute; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour
+le plan, les caractères et le style, c'est le moins mauvais et le moins
+défectueux de mes faibles écrits.
+
+J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le fils
+du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais je le crois
+un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est revenu en France,
+il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a
+procuré l'honneur de faire connaissance avec mademoiselle de Meulan:
+elle m'a paru, comme dans ce qu'elle écrit, pleine d'esprit, de goût et
+de raison. Je crains bien de l'avoir importunée par la longueur de ma
+visite: j'ai le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables,
+et surtout des caractères élevés et des sentiments généreux.
+
+Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, l'assurance de ma haute
+estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends avec une
+vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou
+celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie,
+Monsieur, mes très-humbles salutations et toutes mes civilités.
+
+DE CHATEAUBRIAND.
+
+Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.
+
+
+
+3° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.
+
+Val-de-Loup, ce 12 juin 1809.
+
+J'ai été absent de ma vaille, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est
+ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien
+convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est échappé, à la
+vérité contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ
+l'effacer pour la première édition.
+
+J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes
+remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au delà
+du peu que je vaux.
+
+Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très-exact.
+Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui connaît
+les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu échapper à
+l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au
+milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de
+marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait pu l'écraser,
+mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance
+très-extraordinaire et qui mériterait de plus longs détails que ceux
+qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.
+
+Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces
+détails dans votre solitude. Malheureusement madame de Chateaubriand est
+malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant
+point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous recevoir dans
+mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se réunir
+pour se consoler. Les idées généreuses et les sentiments élevés
+deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les
+retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma société pût vous être
+agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous prie de remercier beaucoup
+pour moi.
+
+Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute
+considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,
+d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de
+l'honneur.
+
+DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais le
+petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont fort
+exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres édifiantes_
+(Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant à M. de Volney,
+il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est évident qu'il n'a
+jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas passé Ramlé ou Rama,
+l'ancienne Arimathie.
+
+Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terra Sanctoe_
+d'Adrichomius.
+
+
+
+
+ II
+
+
+
+_Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot_.
+
+Bruxelles, 27 avril 1811.
+
+Vous ne devez pas comprendre mon silence, Monsieur, et moi je ne
+comprenais pas la lente arrivée des prospectus que vous m'aviez annoncés
+dans votre lettre du 4 de ce mois. Imaginez-vous que le portier d'ici
+avait confondu ce paquet avec toutes les liasses d'imprimés oiseux qu'on
+adresse à une préfecture, et que si le besoin d'un livre ne m'eût
+pas fait descendre dans le cabinet-sanctuaire du préfet, je n'aurais
+peut-être pas encore découvert la méprise. Je vous remercie, Monsieur, de
+la confiance que vous avez bien voulu me témoigner dans cette occasion.
+Vous savez si personne vous rend plus que moi la plénitude de la justice
+qui vous est due, et vous savez que je vous la rends avec autant
+d'attrait que de conviction. Ma génération passe, la vôtre vient
+d'arriver, une autre naît; je vous vois placé entre deux pour consoler
+la première, honorer la seconde et former la troisième. Tâchez de faire
+celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite à tous
+les petits garçons d'en savoir un jour autant que vous, ni à toutes
+les petites filles de ressembler en tout à votre plus qu'aimable
+collaboratrice. Il ne faut désirer que ce qu'on peut obtenir, et
+j'aurais trop de regret de me sentir sur mon déclin quand un si beau
+siècle serait près de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pensée
+dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que
+puisse supporter ou recevoir l'enfance du XIXe siècle: ce sera bien
+encore assez. Aujourd'hui le _mox progeniem daturos vitiosiorem_ ferait
+dresser les cheveux.
+
+Madame de la Tour du Pin, baronne de l'Empire depuis deux ans, préfète
+de la Dyle depuis trois ans, mère religieuse depuis vingt, conseillera
+votre recueil avec toute l'influence que peuvent lui donner les deux
+premiers titres, et y souscrit avec tout l'intérêt que lui inspire le
+dernier. Moi qui n'ai plus et ne veux plus d'autres titres que ceux de
+père et d'ami, je vous demande la permission de souscrire pour ma fille
+qui, commençant la double éducation d'un petit Arnaud et d'une petite
+Léontine, sera très-heureuse de profiter de votre double enseignement.
+Je ne doute pas que le grand-père lui-même ne trouve très-souvent à s'y
+instruire et toujours à s'y plaire. Il me semble que jamais association
+ne fut plus propice au mélange de l'_utile dulci_. Si je laissais aller
+ma plume, je suis sûr qu'elle écrirait comme une folle à l'un des deux
+auteurs: «Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mérites, je
+m'établis un vieil enfant pour recevoir vos préceptes. Je baise de loin
+la main de ma jeune bonne, avec un respect très-profond, mais pas assez
+dégagé de quelques-uns de ces mouvements qui ont suivi ma première
+enfance, et que doit m'interdire ma seconde éducation. Peut-on se
+soumettre à votre férule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes
+fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore ajouter: _cela
+ne m'arrivera plus_; mais le ferme propos viendra avec l'âge faible, et
+plus je me déformerai, plus je serai parfait.»
+
+Voulez-vous bien, Monsieur, présenter mes respects à madame et à
+mademoiselle de Meulan? Un très-excellent et très-aimable jeune homme
+(encore un de ceux dont l'élévation et la pureté consolent), le neveu de
+M. Hochet, ne demeure-t-il pas sous le même toit que vous? alors je
+vous prierais de me rappeler à son souvenir, et par lui à M. son oncle,
+duquel j'attends, avec une grande anxiété, réponse sur un objet du plus
+grand intérêt pour l'oncle de mon gendre dans les installations des
+cours impériales.--Mais rien par la poste.
+
+Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables amis de la
+place Louis XV[25], parce que je vais leur écrire Directement.
+
+[Note 25: M. et madame Suard.]
+
+Mais l'idée me vient de vous demander une grâce avant de fermer ma
+lettre. Lorsque, dans vos préceptes à la jeunesse, vous en serez au
+chapitre et à l'âge où il sera question du choix d'un état, je vous
+conjure d'y insérer, avec toute la gravité de votre caractère intègre,
+quelque chose qui revienne à ceci: «Si votre vocation vous porte à
+être imprimeur, éditeur d'un ouvrage quelconque, moral, politique,
+historique, n'importe, ne vous croyez pas permis de mutiler, sans l'en
+prévenir, un auteur, et surtout celui qui tient à l'inviolabilité de ses
+écrits beaucoup plus par conscience que par amour-propre. Si vous le
+mutilez à vous tout seul, ce qui est déjà passablement hardi, au moins
+ne croyez pas pouvoir substituer un membre postiche de votre façon au
+membre vivant que vous aurez coupé, et craignez de remplacer, sans vous
+en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mais brisez
+toutes vos presses, plutôt que de lui faire dire, sous le sceau de la
+signature, le contraire de ce qu'il a dit, le contraire de ce qu'il a
+pensé et de ce qu'il sent, car ce serait un oubli de raison tout voisin
+d'un oubli de morale.»--J'écris plus longuement air ce sujet à nos amis
+de la place Louis XV, et vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne parler
+qu'à eux de mon énigme, qui, sûrement, n'en est déjà plus une avec vous.
+J'espère que ce qui m'a indigné et affligé ne se rencontrera pas une
+seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, je me suis imposé
+les ménagements nécessaires. Je ne veux point d'une rupture dont la
+vengeance frapperait sur mes tombeaux chéris et mes amis vivants. Ma
+lettre est devenue bien sérieuse; je ne savais pas, quand je l'ai
+commencée, qu'elle allait me conduire où je me trouve en la finissant.
+Je crois vous parler; la confiance m'entraîne; il m'est doux d'avoir
+joint une preuve involontaire de ce sentiment à l'expression
+très-volontaire de tous ceux que vous m'avez si profondément inspirés,
+et dont j'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'assurance au
+milieu de mes plus sincères salutations.
+
+Lally-Tolendal.
+
+
+
+
+ III
+
+
+
+_Discours prononcé pour l'ouverture du Cours d'histoire moderne de M.
+Guizot, le 11 décembre_ 1812.
+
+Messieurs,
+
+Un homme d'État, célèbre par son caractère et par ses malheurs, sir
+Walter Raleigh, avait publié la première partie d'une _Histoire du
+monde_: enfermé dans la prison de la Tour, il venait de terminer la
+dernière. Une querelle s'élève sous ses fenêtres dans une des cours de
+la prison: il regarde, examine attentivement la contestation qui devient
+sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de
+ce qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite d'un
+de ses amis, et le lui raconte: quelle est sa surprise lorsque cet ami,
+qui avait été témoin et même acteur dans l'événement de la veille, lui
+prouve que cet événement, dans son résultat comme dans ses détails, a
+été précisément le contraire de ce qu'il croyait avoir observé! Raleigh,
+resté seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que,
+puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne savait
+rien de tout ce qu'il venait d'écrire.
+
+Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh?
+L'historien le plus confiant n'oserait peut-être répondre à cette
+question d'une manière tout à fait affirmative. L'historien raconte
+une longue suite d'événements, peint un grand nombre de caractères; et
+songez, Messieurs, à la difficulté de bien connaître un seul caractère,
+un seul événement. Montaigne, après avoir passé sa vie à s'étudier,
+faisait sans cesse sur lui-même de nouvelles découvertes; il en a rempli
+un long ouvrage, et a fini par dire: «L'homme est un subject si divers,
+si ondoyant et si vain, qu'il est malaisé d'y fonder un jugement
+constant et uniforme.» Composé obscur d'une infinité de sentiments et
+d'idées qui s'altèrent, se modifient réciproquement et dont il est aussi
+difficile de démêler la source que d'en prévoir les résultats, produit
+incertain d'une multitude de circonstances, quelquefois impénétrables,
+toujours compliquées, qu'ignore souvent celui qu'elles entraînent, et
+que ne soupçonnent même pas ceux qui l'entourent, l'homme sait à peine
+se connaître lui-même et n'est jamais que deviné par les autres. Le
+plus simple, s'il essayait de s'étudier et de se peindre, aurait à nous
+apprendre mille secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes
+dans un événement! Que d'hommes dont le caractère a influé sur cet
+événement, en a modifié la nature, la marche, les effets! Amenez
+des circonstances parfaitement semblables; supposez des situations
+exactement pareilles; qu'un acteur change, tout est changé; c'est par
+d'autres motifs qu'il agit, c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez
+les mêmes acteurs; changez une seule de ces circonstances indépendantes
+de la volonté, qu'on appelle hasard ou destinée; tout est changé encore.
+C'est de cette infinité de détails, où tout est obscur, où rien n'est
+isolé, que se compose l'histoire; et l'homme, fier de ce qu'il sait,
+parce qu'il oublie de songer combien il ignore, croit la savoir quand
+il a lu ce que lui en ont dit quelques hommes qui n'avaient pas, pour
+connaître leur temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connaître
+le nôtre.
+
+Que chercher donc, que trouver dans ces ténèbres du passé qui
+s'épaississent à mesure qu'on s'en éloigne? Si César, Salluste ou
+Tacite n'ont pu nous transmettre que des notions souvent incomplètes et
+douteuses, nous fierons-nous à ce qu'ils racontent? Et si nous n'osons
+nous y fier, comment y suppléerons-nous? Serons-nous capables de nous
+débarrasser de ces idées, de ces moeurs, de cette existence nouvelle
+qu'a amenées un nouvel ordre de choses, pour adopter momentanément dans
+notre pensée d'autres moeurs, d'autres idées, une autre existence?
+Saurons-nous devenir Grecs, Romains ou Barbares pour comprendre les
+Romains, les Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder à les juger?
+Et quand nous serions parvenus à cette difficile abnégation d'une
+réalité présente, et impérieuse, saurions-nous, aussi bien que César,
+Salluste ou Tacite, l'histoire des temps dont ils nous parlent? Après
+nous être ainsi transportés au milieu du monde qu'ils peignent, nous
+découvririons dans leurs tableaux des lacunes dont nous ne nous doutons
+pas, dont ils ne se doutèrent pas toujours eux-mêmes: cette multitude de
+faits qui, groupés et vus de loin, nous paraissent remplir le temps et
+l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions placés sur le terrain
+même qu'ils occupent, des vides qu'il nous serait impossible de combler,
+et que l'historien y laisse nécessairement, parce que celui qui raconte
+ou décrit ce qu'il voit, à des gens qui le voient comme lui, n'imagine
+jamais avoir besoin de tout dire.
+
+Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit réellement pour nous le
+tableau du passé: le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure
+et l'homme trop faible pour que ce tableau soit jamais complet et
+fidèle.
+
+Mais serait-il vrai qu'une connaissance si importante nous fût
+totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons acquérir, tout
+fût sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne s'éclairerait-il que pour
+chanceler davantage? Ne déploierait-il toutes ses forces que pour être
+amené à confesser son ignorance? Idée cruelle et décourageante que
+beaucoup d'hommes supérieurs ont rencontrée dans leur chemin, mais à
+laquelle ils ont eu tort de s'arrêter.
+
+Ce que l'homme ne se demande presque jamais, c'est ce qu'il a réellement
+besoin de savoir dans ce qu'il cherche si ardemment à connaître. Il
+suffit de jeter un coup d'oeil sur ses études pour y apercevoir deux
+parties dont la différence est frappante, quoique nous ne puissions
+assigner la limite qui les sépare. Partout je vois un certain travail
+innocent, mais vain, qui s'attache à des questions, à des recherches
+inabordables ou sans résultat, qui n'a d'autre but que de satisfaire
+l'inquiète curiosité d'un esprit dont le premier besoin est d'être
+occupé; et partout je vois un travail véritablement utile, fécond,
+intéressant non-seulement pour celui qui s'y livre, mais pour le genre
+humain tout entier. Que de temps, que de talent ont consumé les hommes
+dans les méditations métaphysiques! Ils ont voulu pénétrer la nature
+intime des choses, de l'esprit, de la matière; ils ont pris pour des
+réalités de pures et vagues combinaisons de mots; mais ces mêmes
+travaux, ou des travaux qui en ont été la conséquence, nous ont éclairés
+sur l'ordre de nos facultés, les lois qui les régissent, la marche de
+leur développement; nous avons eu une histoire, une statistique de
+l'esprit humain; et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous
+avons appris comment il agit, et comment on doit travailler à en
+affermir la justesse, à en étendre la portée.
+
+L'étude de l'astronomie n'a-t-elle pas eu longtemps pour unique but les
+rêves de l'astrologie? Gassendi lui-même n'avait commencé à l'étudier
+que dans cette vue, et, lorsque la science l'eut guéri des préjugés de
+la superstition, il se repentit d'en avoir parlé trop haut, «parce que,
+disait-il, plusieurs étudiant auparavant l'astronomie pour devenir
+astrologues, il s'apercevait que plusieurs ne voulaient plus l'apprendre
+depuis qu'il avait décrié l'astrologie.» Qui nous prouvera que, sans
+cette inquiétude qui a porté l'homme à chercher l'avenir dans les
+astres, la science qui dirige aujourd'hui nos vaisseaux serait parvenue
+où nous la voyons?
+
+C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de l'homme une
+moitié vaine à côté d'une moitié utile; nous ne condamnerons plus alors
+la curiosité qui mène au savoir; nous reconnaîtrons que, si l'esprit
+humain s'est souvent égaré dans la route, s'il n'a pas toujours pris,
+pour arriver, la voie la plus prompte, il s'est vu conduit enfin, par
+la nécessité de sa nature, à la découverte d'importantes vérités: mais,
+plus éclairés, nous nous efforcerons de ne point perdre de temps,
+d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recherches
+fécondes en résultats profitables; et nous ne tarderons pas à nous
+convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas ne lui est bon à rien, et
+qu'il peut tout ce qui lui est nécessaire.
+
+L'application de cette idée à l'histoire lèvera bientôt la difficulté
+que nous avait opposée d'abord son incertitude. Peu nous importe, par
+exemple, de connaître la figure ou le jour précis de la naissance de
+Constantin, de savoir quels motifs particuliers, quels sentiments
+personnels ont influé, en telle ou telle occasion, sur ses
+déterminations et sur sa conduite, d'être informés de tous les détails
+de ses guerres et de ses victoires contre Maxence ou Licinius: ces
+circonstances ne regardent que le monarque, et le monarque n'est plus.
+L'ardeur que tant de savants mettent à les rechercher n'est que la suite
+de ce juste intérêt qui s'attache aux grands noms, aux grands souvenirs.
+Mais les résultats de la conversion de Constantin, son administration,
+les principes politiques et religieux qu'il établit dans son empire,
+voilà ce qu'aujourd'hui encore il nous importe de connaître, parce que
+c'est là ce qui ne meurt pas en un jour, ce qui fait le sort et la
+gloire des peuples, ce qui leur laisse ou leur enlève l'usage des plus
+nobles facultés de l'homme, ce qui les plonge silencieusement dans une
+misère tantôt muette, tantôt agitée, ou pose pour eux les fondements
+d'un long bonheur.
+
+On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passés, l'un tout
+à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s'est pas
+étendue au delà de sa durée; l'autre durant toujours par l'empire qu'il
+a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul réservé, pour ainsi
+dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste est là pour nous
+éclairer sur ce qui n'est plus. L'histoire nous offre, à toutes ses
+époques, quelques idées dominantes, quelques grands événements qui ont
+déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations.
+Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent
+encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde: une longue
+trace, en perpétuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a
+multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont
+ils sont l'objet; la raison même peut ici nous offrir ses données
+positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits.
+Dans l'événement qui passe, peut se trouver telle circonstance
+aujourd'hui inconnue qui le rende totalement différent de l'idée que
+nous nous en formons: ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint
+Annibal à Capoue et sauva Rome; mais dans un effet qui s'est longtemps
+prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause: ainsi l'autorité
+despotique qu'exerça longtemps le Sénat sur le peuple romain nous
+indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté
+qui déterminèrent l'expulsion des rois. Marchons donc du côté où nous
+pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle
+nous fournit aux exemples que nous prête l'histoire; l'homme, dans
+l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa
+vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir,
+comme l'industrie pour suppléer à la force.
+
+Tel est le point de vue, Messieurs, sous lequel nous tâcherons
+d'envisager l'histoire. Nous chercherons dans l'histoire des peuples
+celle de l'espèce humaine; nous nous appliquerons à démêler quels ont
+été, dans chaque siècle, dans chaque état de civilisation, les idées
+dominantes, les principes généralement adoptés qui ont fait le bonheur
+ou le malheur des générations soumises à leur pouvoir, et qui ont
+ensuite influé sur le sort des générations postérieures. Le sujet dont
+nous avons à nous occuper est un des plus riches en considérations de
+ce genre. L'histoire nous offre des périodes de développement durant
+lesquelles le genre humain, parti d'un état de barbarie et d'ignorance,
+arrive par degrés à un état de science et de civilisation qui peut
+déchoir, mais non se perdre, car les lumières sont un héritage qui
+trouve toujours à qui se transmettre. La civilisation des Égyptiens et
+des Phéniciens prépara celle des Grecs; celle des Grecs et des Romains
+ne fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'établir dans leur
+empire: aucun siècle encore n'a été placé avec autant d'avantages que le
+nôtre pour observer cette progression lente, mais réelle: nous pouvons,
+en portant nos regards en arrière, reconnaître la route qu'a suivie le
+genre humain en Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne
+seule, par son étendue, sa variété et la longueur de sa durée, nous
+offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous possédions
+encore de la marche progressive de la civilisation d'une partie du
+globe: un coup d'oeil rapide, jeté sur cette histoire, suffira pour en
+indiquer le caractère et l'intérêt.
+
+Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait à appeler le monde.
+L'Asie occidentale depuis les frontières de la Perse, le nord de
+l'Afrique, la Grèce, la Macédoine, la Thrace, tous les pays situés
+sur la rive droite du Danube depuis sa source jusqu'à son embouchure,
+l'Italie, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne reconnaissaient son
+pouvoir; ce pouvoir s'exerçait sur une étendue de plus de mille lieues
+en largeur, depuis le mur d'Antonin et les limites septentrionales de
+la Dacie, jusqu'au mont Atlas; et de plus de quinze cents lieues
+en longueur, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Océan occidental. Mais si
+l'immensité de ces conquêtes saisit d'abord l'imagination, l'étonnement
+diminue quand on songe combien elles avaient été faciles et combien
+elles étaient peu sûres. Rome n'eut à vaincre en Asie que des peuples
+amollis, en Europe que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans
+union, sans régularité et sans vigueur, ici, à cause de la barbarie, là,
+à cause de la décadence des moeurs, ne pouvait lutter contre la forte
+constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on s'arrête un instant à y
+songer; Rome eut plus de peine à se défendre d'Annibal qu'à subjuguer
+le monde; et, dès que le monde fut subjugué, Rome ne cessa de se voir
+enlever peu à peu ce qu'elle avait conquis. Comment aurait-elle pu s'y
+maintenir? L'état de la civilisation des vainqueurs et des vaincus
+avait empêché que rien s'unît, se constituât en un ensemble homogène
+et solide; point d'administration étendue et régulière; point de
+communications générales et sûres; les provinces n'existaient pour Rome
+que par les tributs qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les
+provinces que par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans
+l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le nord
+de la Gaule, de petites peuplades défendaient et maintenaient leur
+indépendance: toute la puissance des empereurs ne pouvait soumettre les
+Isauriens. C'était ce chaos de peuples à demi vaincus, à demi barbares,
+sans intérêt, sans existence dans l'État dont ils étaient censés faire
+partie, que Rome appelait son empire.
+
+Dès que cet empire fut conquis, il commença à cesser d'être, et cette
+orgueilleuse cité, qui regardait comme soumises toutes les régions où
+elle pouvait, en y entretenant une armée, envoyer un proconsul et lever
+des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner presque volontairement
+des provinces qu'elle était incapable de conserver. L'an du Christ 270,
+Aurélien se retire de la Dacie et la cède tacitement à la nation des
+Goths; en 412, Honorius reconnaît l'indépendance de la Grande-Bretagne
+et de l'Armorique; en 428, il veut engager les habitants de la Gaule
+Narbonnaise à se gouverner eux-mêmes. Partout on voit les Romains
+quitter, sans en être chassés, des pays dont, selon l'expression de
+Montesquieu, l'_obéissance leur pèse_, et qui, n'ayant jamais été
+incorporés à leur empire, devaient s'en séparer au premier choc.
+
+Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, en dépit de
+leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder comme une de leurs provinces.
+Encore plus barbares que les Gaulois, les Bretons ou les Espagnols,
+les Germains n'avaient point été conquis, parce que leurs innombrables
+tribus, sans demeures fixes, sans patrie, toujours prêtes à avancer ou à
+fuir, tantôt se précipitaient avec leurs femmes et leurs troupeaux sur
+les possessions de Rome, tantôt se retiraient devant ses armées, ne lui
+abandonnant pour conquête qu'un pays sans habitants, qu'elles revenaient
+occuper dès que l'affaiblissement ou l'éloignement des vainqueurs leur
+en laissait la possibilité. C'est à cette vie errante d'un peuple
+chasseur, à cette facilité de fuite et de retour, plutôt qu'à une
+bravoure supérieure que les Germains durent la conservation de leur
+indépendance. Les Gaulois et les Espagnols s'étaient aussi défendus avec
+courage; mais les uns, entourés de l'Océan, n'avaient su où fuir des
+ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; les autres, dans un état de
+civilisation déjà plus avancé, attaqués par les Romains à qui la
+province narbonnaise donnait, au coeur de la Gaule même, un point
+d'appui inébranlable, repoussés par les Germains des terres où ils
+auraient pu passer, s'étaient vus aussi contraints de se soumettre.
+Drusus et Germanicus avaient pénétré fort avant dans la Germanie; ils
+en sortirent, parce que, les Germains reculant toujours devant eux, ils
+n'auraient occupé, en y restant, que des conquêtes sans sujets.
+
+Lorsque, par des causes étrangères à l'empire romain, les tribus
+tartares qui erraient dans les déserts de la Sarmatie et de la Scythie,
+jusqu'aux frontières septentrionales de la Chine, marchèrent sur la
+Germanie, les Germains, pressés par ces nouveaux venus, se jetèrent sur
+les possessions de Rome pour conquérir des terres où ils pussent vivre
+et demeurer. Alors Rome combattit pour sa défense; la lutte fut longue;
+le courage et l'habileté de quelques empereurs opposèrent longtemps aux
+Barbares une puissante barrière: mais les Barbares furent vainqueurs,
+parce qu'ils avaient besoin de l'être, et parce que leurs belliqueux
+essaims se renouvelaient toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suèves
+s'établirent dans le midi de la Gaule et en Espagne; les Vandales
+passèrent en Afrique; les Huns occupèrent les rives du Danube; les
+Ostrogoths fondèrent leur royaume en Italie, les Francs dans le nord de
+la Gaule. Rome cessa de se dire maîtresse de l'Europe; Constantinople
+n'appartient pas à notre sujet.
+
+Ces peuples de l'Orient et du Nord, qui venaient de se transporter en
+masse dans des pays où ils devaient fonder des États plus durables,
+parce qu'ils les conquéraient, non pour s'étendre, mais pour s'établir,
+étaient barbares comme l'avaient été, comme l'étaient restés longtemps
+les Romains. La force était leur droit, une indépendance sauvage leur
+plaisir; ils étaient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait avisé de
+penser que des hommes individuellement aussi forts que lui pussent se
+soumettre à son obéissance; ils étaient braves, parce que la bravoure
+était pour eux un besoin; ils aimaient la guerre, parce que la guerre
+occupe l'homme sans le contraindre au travail; ils voulaient des terres,
+parce que ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux moyens
+de jouissance qu'ils pouvaient goûter en se livrant à leur paresse. Ils
+avaient des chefs, parce que les hommes réunis en ont toujours, parce
+que le plus brave est le plus considéré, devient bientôt le plus
+puissant, et lègue à ses fils une partie de sa considération et de sa
+puissance. Ces chefs devinrent rois; les anciens sujets de Rome qui
+n'avaient d'abord été obligés que de recevoir, de loger et de nourrir
+leurs nouveaux maîtres, furent bientôt contraints de leur céder une
+partie de leurs terres; et comme le laboureur tient, ainsi que la
+plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs devinrent
+la propriété de ces maîtres turbulents et paresseux. Ainsi s'établit la
+féodalité, non tout à coup, non par une convention expresse entre le
+chef et ses guerriers, non par une répartition immédiate et régulière
+des pays conquis entre les conquérants, mais par degrés, après de
+longues années d'incertitude, par la seule force des choses, comme cela
+doit arriver partout où la conquête est suivie de la transplantation et
+d'une longue possession.
+
+On aurait tort de croire que les Barbares fussent étrangers à toute
+idée morale; l'homme, à cette première époque de la civilisation, ne
+réfléchit point sur ce que nous appelons des devoirs, mais il connaît et
+respecte dans ses semblables certains droits dont la trace se retrouve
+au milieu même de l'empire de la force le plus absolu. Une justice
+simple, souvent violée, cruellement vengée, règle les rapports simples
+des sauvages réunis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres rapports,
+ni une autre justice, se trouvèrent tout à coup transportés au milieu
+d'un ordre de choses qui supposait d'autres idées, qui exigeait d'autres
+lois. Ils ne s'en inquiétèrent point; le passage était trop rapide
+pour qu'ils pussent reconnaître et suppléer ce qui manquait à leur
+législation et à leur politique: s'embarrassant peu de leurs nouveaux
+sujets, ils continuèrent à suivre les mêmes usages, les mêmes principes
+qui naguère, dans les forêts de la Germanie, réglaient leur conduite et
+décidaient leurs différends. Aussi les vaincus furent-ils d'abord plus
+oubliés qu'assujettis, plus méprisés qu'opprimés; ils formaient la masse
+de la nation, et cette masse se trouva sujette sans qu'on eût songé à la
+réduire en servitude, parce qu'on ne s'occupa point d'elle, parce que
+les vainqueurs ne lui soupçonnaient pas des droits qu'elle n'avait pas
+défendus. De là naquit, dans la suite, ce long désordre des premiers
+siècles du moyen âge où tout était isolé, fortuit, partiel; de là cette
+séparation absolue entre les nobles et le peuple; de là ces abus du
+système féodal, qui ne firent réellement partie d'un système que
+lorsqu'une longue possession eut fait regarder comme un droit ce qui
+n'avait été d'abord que le produit de la conquête et du hasard.
+
+Le clergé seul, à qui la conversion des vainqueurs offrait les moyens
+d'acquérir une puissance d'autant plus grande que sa force et son
+étendue n'avaient de juge que l'opinion qu'il dirigeait, maintint ses
+droits et assura son indépendance. La religion qu'embrassèrent les
+Germains devint la seule voie par où leur arrivassent des idées
+nouvelles, le seul point de contact entre eux et les habitants de leur
+nouvelle patrie. Le clergé ne profita d'abord que pour lui seul de ce
+moyen de communication; tous les avantages immédiats de la conversion
+des Barbares furent pour lui: la libérale et bienfaisante influence
+du christianisme ne s'étendit qu'avec lenteur; celle des animosités
+religieuses, des querelles théologiques se fit sentir la première.
+C'était dans la classe occupée de ces querelles, échauffée de ces
+animosités, que se trouvaient les seuls hommes vigoureux qui restassent
+dans l'empire romain; les sentiments et les devoirs religieux avaient
+ranimé, dans des coeurs pénétrés de leur auguste importance, une énergie
+partout éteinte depuis longtemps; les saint Athanase, les saint Ambroise
+avaient résisté seuls à Constantin et à Théodose; leurs successeurs
+furent les seuls qui osassent, qui pussent résister aux Barbares. De
+là ce long empire de la puissance spirituelle, soutenu avec tant de
+dévouement et de force, si faiblement ou si inutilement attaqué. On peut
+aujourd'hui le dire sans crainte, les plus grands caractères, les
+hommes les plus distingués par la supériorité de leur esprit ou de leur
+courage, dans ce période d'ignorance et de malheur, appartiennent à
+l'ordre ecclésiastique; et aucune époque de l'histoire ne présente d'une
+manière aussi frappante la confirmation de cette vérité honorable pour
+l'espèce humaine, et peut-être la plus instructive de toutes, que les
+plus hautes vertus naissent et se développent encore au sein des plus
+funestes erreurs.
+
+A ces traits généraux, destinés à peindre les idées, les moeurs et
+l'état des hommes dans le moyen âge, il serait aisé d'en ajouter
+d'autres, non moins caractéristiques, bien que plus particuliers. On
+verrait la poésie et les lettres, ces belles et heureuses productions de
+l'esprit, dont toutes les folies, toutes les misères du genre humain ne
+sauraient étouffer le germe, naître au sein de la barbarie, et charmer
+les Barbares même par un nouveau genre de plaisir: on rechercherait la
+source et le vrai caractère de cet enthousiasme poétique, guerrier et
+religieux, qui produisit la chevalerie et les croisades. On découvrirait
+peut-être, dans la vie errante des chevaliers et des croisés,
+l'influence de cette vie errante des chasseurs germains, de cette
+facilité de déplacement, de cette surabondance de population qui
+existent partout où l'ordre social n'est pas assez bien réglé pour que
+l'homme se trouve longtemps bien à sa place, et tant que sa laborieuse
+assiduité ne sait pas encore forcer la terre à lui fournir partout des
+subsistances abondantes et sûres. Peut-être aussi ce principe d'honneur
+qui attachait inviolablement les Barbares germains à un chef de leur
+choix, cette liberté individuelle dont il était le fruit, et qui donne
+à l'homme une haute idée de sa propre importance, cet empire de
+l'imagination qui s'exerce sur tous les peuples jeunes, et leur fait
+faire les premiers pas hors du cercle des besoins physiques et d'une vie
+purement matérielle, nous offriraient-ils les causes de cette élévation,
+de cet entraînement, de ce dévouement qui, arrachant quelquefois les
+nobles du moyen âge à la rudesse de leurs habitudes, leur inspirèrent
+des sentiments et des vertus dignes, aujourd'hui encore, de toute
+notre admiration. Nous nous étonnerions peu alors de trouver réunis la
+barbarie et l'héroïsme, tant d'énergie avec tant de faiblesse, et la
+grossièreté simple de l'homme sauvage avec les élans les plus sublimes
+de l'homme moral.
+
+C'était à la dernière moitié du XVe siècle qu'il était réservé de voir
+éclore des événements faits pour introduire en Europe de nouvelles
+moeurs, un nouvel ordre politique, et pour imprimer au monde la
+direction qu'il suit encore aujourd'hui. L'Italie venait, on peut le
+dire; de découvrir la civilisation des Grecs; les lettres, les arts, les
+idées de cette brillante antiquité inspiraient un enthousiasme général:
+les longues querelles des républiques italiennes, après avoir forcé les
+hommes à déployer toute leur énergie, leur avaient donné le besoin d'un
+repos ennobli et charmé par les occupations de l'esprit; l'étude de la
+littérature classique leur en offrait le moyen; ils le saisirent avec
+ardeur. Des papes, des cardinaux, des princes, des gentilshommes,
+des hommes de génie se livrèrent à des recherches savantes; ils
+s'écrivaient, ils voyageaient pour se communiquer leurs travaux, pour
+chercher, pour lire, pour copier des manuscrits. La découverte de
+l'imprimerie vint rendre les communications faciles et promptes, le
+commerce des esprits étendu et fécond. Aucun événement n'a aussi
+puissamment influé sur la civilisation du genre humain; les livres
+devinrent une tribune du haut de laquelle on se fit entendre au monde.
+Bientôt ce monde fut doublé; la boussole avait ouvert des routes sûres
+dans la monotone immensité des mers. L'Amérique fut trouvée; et le
+spectacle de moeurs nouvelles, l'agitation de nouveaux intérêts qui
+n'étaient plus de petits intérêts de ville à ville, de château à
+château, mais de grands intérêts de puissance à puissance, changèrent et
+les idées des individus et les rapports politiques des États.
+
+L'invention de la poudre à canon avait déjà changé leurs rapports
+militaires; le sort des combats ne dépendait plus de la bravoure isolée
+des guerriers, mais de la puissance et de l'habileté des chefs. On n'a
+pas assez dit combien cette invention contribua à affermir le pouvoir
+monarchique et à faire naître le système de l'équilibre.
+
+Enfin, la Réformation vint porter à la puissance spirituelle un coup
+terrible, dont les conséquences ont été dues à l'examen hardi des
+questions théologiques et aux secousses politiques qu'amena la
+séparation des sectes religieuses, plutôt qu'aux nouveaux dogmes dont
+les réformés firent la base de leur croyance.
+
+Représentez-vous, Messieurs, l'effet que durent produire toutes ces
+causes réunies au milieu de la fermentation où se trouvait alors
+l'espèce humaine, au milieu de cette surabondance d'énergie et
+d'activité qui caractérise le moyen âge. Dès lors, cette activité si
+longtemps désordonnée commença à se régler et à marcher vers un but;
+cette énergie se vit soumise à des lois; l'isolement disparut; le
+genre humain se forma en un grand corps; l'opinion publique prit
+de l'influence; et si un siècle de troubles civils, de dissensions
+religieuses, offrit le long retentissement de cette puissante secousse
+qui, à la fin du XVe siècle, ébranla l'Europe en tant de manières, ce
+n'en est pas moins aux idées, aux découvertes qui produisirent cette
+secousse, qu'ont été dus les deux siècles d'éclat, d'ordre et de paix,
+pendant lesquels la civilisation est parvenue au point où nous la voyons
+aujourd'hui.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de détails la marche
+de l'espèce humaine pendant ces deux siècles. Cette histoire est si
+étendue, elle se compose de tant de rapports, tantôt si minutieux,
+tantôt si vastes, et toujours si importants, de tant d'événements si
+bien liés, amenés par des causes si mêlées, et causes, à leur tour,
+d'effets si nombreux, de tant de travaux divers, qu'il est impossible de
+les résumer en peu de paroles. Jamais tant d'États puissants et voisins
+n'ont exercé les uns sur les autres une influence si constante et si
+compliquée; jamais leur organisation intérieure n'a offert tant de
+ramifications à étudier; jamais l'esprit humain n'a marché, à la fois,
+en tant de routes; jamais tant d'événements, tant d'acteurs, tant
+d'idées ne se sont pressés sur un aussi grand espace, n'ont eu des
+résultats aussi intéressants, aussi instructifs. Peut-être aurons-nous
+un jour l'occasion d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil
+propre à nous y conduire. Appelés maintenant à étudier les premiers
+siècles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau dans les
+forêts de la Germanie, patrie de nos ancêtres: après avoir tracé un
+tableau de leurs moeurs, aussi complet que nous le permettront le nombre
+des faits parvenus à notre connaissance, l'état actuel des lumières et
+mes efforts pour m'élever à leur niveau, nous jetterons un coup d'oeil
+sur la situation de l'empire romain au moment où les Barbares y
+pénétrèrent pour tenter de s'y établir. Nous assisterons ensuite à la
+longue lutte qui s'éleva entre eux et Rome, depuis leur irruption dans
+l'occident et le midi de l'Europe jusqu'à la fondation des principales
+monarchies modernes. Cette fondation deviendra ainsi pour nous un
+point de repos, d'où nous partirons ensuite pour suivre la marche de
+l'histoire de l'Europe, qui est la nôtre; car, si l'unité, fruit de la
+domination romaine, disparut avec elle, il y a toujours eu néanmoins,
+entre les divers peuples qui se sont élevés sur ses débris, des rapports
+si multipliés, si continus et si importants, qu'il en résulte, dans
+l'ensemble de l'histoire moderne, une véritable unité que nous nous
+efforcerons de saisir. Cette tâche est immense, et il est impossible,
+lorsqu'on en envisage toute l'étendue, de ne pas reculer devant sa
+difficulté. Jugez, Messieurs, si je dois être effrayé d'avoir à la
+remplir; mais votre intelligence et votre zèle suppléeront à la
+faiblesse de mes moyens: je serai trop payé si je puis vous faire faire
+quelques pas dans la route qui mène à la vérité!
+
+
+
+
+
+ IV
+
+
+
+1° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot._
+
+Ce 31 mars 1815.
+
+Je ne suis pas, mon cher, tellement perdu pour mes amis que je ne me
+souvienne de leur amitié; la vôtre a eu pour moi beaucoup de charmes. Je
+ne me reproche point le mauvais tour que je vous ai joué. A votre âge on
+ne fait pas de long bail avec le mien; on ne peut que montrer au public
+les objets dignes de sa confiance, et je me félicite de lui avoir laissé
+un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je n'aurai pas été si
+heureux pour mon compte. Il ne me reste qu'à gémir sur cette fatalité
+qui a triomphé de ma conviction, de ma répugnance, et des secours
+innombrables que l'amitié m'a prêtés. Que mon exemple vous profite un
+jour. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne
+laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est assez grand à votre
+âge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d'honneur. J'en jouirai
+avec l'intérêt que vous me connaissez et avec tous les souvenirs que
+me laisse toute votre bienveillance. Présentez mes hommages à madame
+Guizot: c'est à elle que j'adresse mes excuses d'avoir troublé son
+repos. Mais j'espère que son enfant se sentira de la forte nourriture
+que nous lui avons déjà donnée; je lui demande, comme à vous, quelque
+souvenir pour tous les sentiments de respect et d'amitié que je vous ai
+voués pour la vie.
+
+
+
+2° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot_.
+
+Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816.
+
+J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande impatience, et
+je vous remercie bien de m'en avoir donné. Ce n'est pas que je fusse
+inquiet de votre philosophie; vous savez que ceux qui devancent leur
+âge connaissent plus tôt l'inconstance des choses humaines; mais
+je craignais que votre goût pour vos premiers travaux ne vous fît
+abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montré une si heureuse
+facilité, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des sacrifices.
+Je suis fort aise d'être rassuré sur ce point; j'abandonne le reste
+aux caprices du sort qui ne peut être rigoureux pour vous. Vous serez
+distingué au Conseil comme vous l'ayez été partout, et rien ne peut
+faire qu'étant plus connu, votre carrière n'en soit pas plus brillante
+et plus assurée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire
+comme le cardinal de Bernis: «Monseigneur, j'attendrai.» Plus je vois
+la France, et plus je suis frappé de cette vérité. Que ceux qui croient
+avoir bien servi l'État en compromettant l'autorité royale viennent voir
+ces départements éloignés: tout ce qui est honnête et raisonnable est
+royaliste; mais grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il
+faut l'être. Ils avaient cru jusqu'alors que servir le Roi, c'était
+faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on est venu
+leur dire que c'était une erreur sans leur apprendre quels étaient ses
+véritables organes. Les ennemis de notre repos en profitent. On fait
+courir dans le peuple les contes les plus absurdes, et tout est peuple à
+une si grande distance. Je me figure que le genre de ces perturbateurs
+varie dans nos différentes provinces. Dans celle-ci où nous n'avons ni
+grandes villes, ni aristocratie, nous sommes à la merci de tout ce
+qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en résulte un crédit
+extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant de plus près au
+peuple et ne pouvant digérer leur dernier mécompte, le travaillent de
+toutes les manières et en sont toujours crus parce qu'ils sont les plus
+riches de leur endroit. MM. les députés viennent brochant sur le tout,
+se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places,
+annulant les préfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'autorité au
+Roi, dont les agents ont des maîtres et dont rien ne se fait en son nom.
+Quant à l'administration, vous jugez bien, que personne n'y pense. Le
+peuple manque de pain; sa récolte pourrit dans des pluies continuelles;
+les chemins sont horribles, les hôpitaux dans la plus grande misère;
+il ne nous reste que des destitutions, des dénonciations et des
+députations. Si vous pouviez nous les échanger pour un peu d'autorité
+royale, nous verrions encore la fin de nos misères; mais dépêchez-vous,
+car, le mois d'octobre arrivé, il ne sera plus temps.
+
+Adieu, mon cher; mes hommages, je vous prie, à madame Guizot, et recevez
+toutes mes amitiés.
+
+
+
+
+ V
+
+
+
+_Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé_: QUELQUES IDÉES
+SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE, _et publié en 1814._
+
+Une grande partie des maux de la France, maux qui pourraient se
+prolonger beaucoup si on ne les attaquait pas dans leur source, tient,
+comme je viens de le dire, à l'ignorance à laquelle ont été condamnés
+les Français sur les affaires et la situation de l'État, au système
+de mensonge qu'avait adopté un gouvernement qui avait besoin de tout
+cacher, à l'indifférence et à la méfiance que cette obscurité et ce
+mensonge habituel avaient inspirées aux citoyens. C'est donc la vérité
+qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurité qu'il faut dissiper
+si l'on veut rétablir la confiance et ranimer le zèle; et il ne suffit
+pas que les intentions du gouvernement soient bonnes, que ses discours
+soient sincères; il faut encore que les sujets en soient persuadés,
+aient mille moyens de s'en convaincre: quand on a été longtemps trompé
+par un fourbe, on se méfie même d'un honnête homme, et tous nos
+proverbes sur la triste méfiance de la vieillesse reposent sur cette
+vérité...
+
+Ce peuple, si longtemps abusé, a besoin de voir la vérité arriver à
+lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de l'obtenir; il la
+demandera avec inquiétude à ses représentants, à ses administrateurs,
+à tous ceux qu'il croira capables de la lui dire; plus elle lui a été
+étrangère jusqu'ici, plus elle lui sera précieuse; ce qu'il y aura de
+bien, il l'apprendra avec transport dès qu'il sera sûr qu'il peut y
+croire; ce qu'il y aura de fâcheux, il l'écoutera sans crainte dès
+qu'il verra qu'on ne lui ôte point la liberté d'en dire son avis et de
+travailler ouvertement à y parer. On ne se doute pas des embarras que
+dissipe la vérité et des ressources qu'elle donne; une nation à qui on
+prend soin de la cacher croit aussitôt qu'on médite quelque chose contre
+elle et se replie dans le soupçon; quand on la lui montre, quand le
+gouvernement ne laisse voir qu'une noble confiance dans ses intentions
+et dans la bonne volonté des sujets, cette confiance excite la leur et
+réveille tout leur zèle...
+
+Les Français, sûrs d'entendre la vérité et libres de la dire, perdront
+bientôt cette triste habitude de méfiance qui tuait en eux toute
+estime de leur chef et tout dévouement à l'État: les plus insouciants
+reprendront un vif intérêt aux affaires publiques quand ils verront
+qu'ils peuvent y prendre part; les plus soupçonneux se guériront de
+leurs craintes quand ils ne vivront plus dans les ténèbres; ils ne
+seront plus continuellement occupés à calculer combien ils doivent
+rabattre de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les récits
+qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur présente, à démêler,
+dans tout ce qui vient du trône, l'artifice, les desseins dangereux, les
+arrière-pensées...
+
+...Une grande liberté de la presse peut seule, en ramenant la confiance,
+rendre à l'esprit public cette énergie dont le Roi, comme la nation, ne
+sauraient se passer; c'est la vie de l'âme qu'il faut réveiller dans ce
+peuple en qui le despotisme travaillait à l'éteindre; cette vie est
+dans le libre mouvement de la pensée, et la pensée ne se meut, ne se
+développe librement qu'au grand jour: personne en France ne peut plus
+redouter l'oppression sous laquelle nous avons vécu depuis dix ans; mais
+si l'immobilité qu'entraîne la faiblesse succédait à celle qu'impose
+la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'était
+remplacé que par la langueur du repos, on ne verrait point renaître en
+France cette activité nationale, cette disposition bienveillante et
+courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans
+le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'obtiendrait
+de la nation qu'une tranquillité stérile dont l'insuffisance obligerait
+peut-être à recourir à des moyens funestes pour elle-même et bien
+éloignés des intentions paternelles de son Roi.
+
+Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de franchise; que
+la vérité circule librement du trône aux sujets et des sujets au trône;
+que les routes soient ouvertes à ceux qui doivent la dire, à ceux qui
+ont besoin de la savoir; on verra l'apathie se dissiper, la méfiance
+disparaître et le dévouement rendu général et facile par la certitude de
+sa nécessité et de son utilité.
+
+Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq années qui viennent
+de s'écouler, un si déplorable abus des bonnes choses qu'il suffit
+aujourd'hui d'en prononcer le nom pour réveiller les plus tristes
+craintes. On ne veut pas tenir compte de la différence des temps, des
+situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits: on
+regarde comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste; on pense
+et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir vu tomber l'enfant,
+voudraient empêcher le jeune homme de marcher...
+
+...Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes les
+formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de peine à se
+convaincre qu'une entière liberté de la presse serait aujourd'hui, du
+moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger: ceux qui la
+redoutent se croient encore au commencement de notre révolution, à
+cette époque où toutes les passions ne demandaient qu'à éclater, où
+la violence était populaire, où la raison n'obtenait qu'un sourire
+dédaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre; et
+de cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les plus
+funestes, on peut inférer, si je ne me trompe, qu'elle en entraînerait
+fort peu aujourd'hui.
+
+Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la craindre, comme je
+n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de quelques inconvénients
+plus fâcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites
+réelles qu'ils pourraient amener, comme, dans l'état où nous nous
+trouvons, sans guide dans l'expérience du passé, sans données pour
+l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec précaution,
+comme l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards la
+circonspection est nécessaire, l'avis de ceux qui pensent qu'il y faut
+mettre quelques restrictions doit peut-être prévaloir. Depuis vingt-cinq
+ans, la nation est si étrangère aux habitudes d'une vraie liberté, elle
+a passé à travers tant de despotismes différents, et le dernier a été si
+lourd qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutôt son inexpérience
+que son impétuosité; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être
+aussi ne saurait-elle pas se défendre; et au milieu de la faiblesse
+universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait
+surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intérêts divers
+qu'il importe également de ménager, le gouvernement peut désirer avec
+raison d'éviter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient
+peut-être sans importance, mais dont l'imagination serait disposée à
+s'exagérer le danger.
+
+La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les circonstances
+actuelles, les causes qui doivent engager à contenir la liberté de la
+presse, par quelles restrictions conformes à la nature de ces causes
+on peut la contenir sans la détruire, et comment on pourra arriver
+graduellement à lever ces restrictions maintenant jugées nécessaires.
+
+Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la liberté
+de l'homme, dans l'état social, étant nécessairement restreinte par
+quelques règles, l'abus et l'oubli de ces règles sont également
+dangereux; mais les circonstances qui exposent la société à l'un ou à
+l'autre de ces dangers ne sont point les mêmes: dans un gouvernement
+bien établi et solidement constitué, le danger contre lequel doivent,
+lutter les amis de la liberté, c'est celui de l'oppression; tout y est
+combiné pour le maintien des lois, tout y tend à entretenir une vigueur
+de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler à soutenir
+la portion de liberté qui lui est due; la fonction du gouvernement est
+de maintenir l'ordre, celle des gouvernés de veiller à la liberté.
+
+L'état des choses est tout différent dans un gouvernement qui commence:
+s'il succède à une époque de malheur et de trouble, où la morale et la
+raison aient été également perverties, où toutes les passions se soient
+déployées sans frein, où tous les intérêts se soient étalés sans honte,
+alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement
+prévenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le
+gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas encore nanti
+de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir
+l'ordre et la règle; avant de les avoir tous, il se gardera bien
+d'abuser de quelques-uns; et les gouvernés qui n'ont pas encore tous les
+avantages de l'ordre veulent avoir tous ceux du désordre; on n'est pas
+encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre de troubler
+celle des autres; chacun se hâte de porter le coup qu'il est exposé à
+recevoir; on offense avec impunité les lois qui n'ont pas encore prévu
+tous les moyens qu'on pourrait prendre pour les éluder; on brave
+sans danger des autorités qui n'ont pas encore, pour se soutenir,
+l'expérience du bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices: c'est alors
+contre les entreprises particulières qu'il faut faire sentinelle; c'est
+alors qu'il faut garantir la liberté des outrages de la licence, et
+quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement fort, bien sûr qu'on
+lui obéira, se contente de défendre.
+
+Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans un État
+libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir dans un État qui
+se forme, et où les citoyens ont besoin d'apprendre la liberté comme le
+bonheur; là, il n'y a nul danger à ce que chacun puisse tout dire, parce
+que, si l'ordre des choses est bon, la plupart des membres de la société
+seront disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par son
+bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la poursuite d'un
+mieux toujours possible, mais toujours incertain; ici, au contraire, les
+passions et les intérêts des individus divergent en différents sens,
+tous plus ou moins éloignés de l'intérêt public; cet intérêt n'est pas
+encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien
+où le trouver; l'esprit public n'est encore ni formé par le bonheur, ni
+éclairé par l'expérience; il n'existe donc dans la nation que très-peu
+de barrières contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le
+gouvernement beaucoup de lacunes par où peut s'introduire le désordre:
+toutes les ambitions se réveillent, et aucune ne sait à quoi se fixer;
+tous cherchent leur place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens
+qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à
+laquelle il puisse s'attacher; la multitude ébahie, que rien ne dirige
+et qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel
+guide elle doit suivre; et, au milieu de tant d'idées contradictoires,
+incapable de démêler le vrai du faux, le moindre mal est qu'elle prenne
+son parti de rester dans son ignorance et sa stupidité. Quand les
+lumières sont encore très-peu répandues, la licence de la presse devient
+donc un véritable obstacle à leurs progrès; les hommes peu accoutumés à
+raisonner sur certaines matières, peu riches en connaissances positives,
+reçoivent trop facilement l'erreur qui leur arrive de toutes parts et ne
+distinguent pas assez promptement la vérité qu'on leur présente; de là
+naissent une foule d'idées fausses, indigestes, de jugements adoptés
+sans examen, et une science prétendue d'autant plus fâcheuse que,
+s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en
+interdit longtemps l'accès.
+
+C'est de cette science mal acquise que la révolution nous a prouvé le
+danger; c'est de ce danger que nous devons nous défendre: il faut le
+dire, le malheur nous a rendus plus sages; mais le despotisme des dix
+dernières années a étouffé, pour une grande partie des Français, les
+lumières que nous en aurions pu tirer: quelques hommes sans doute ont
+continué à réfléchir, à observer, à étudier; ils se sont éclairés par le
+despotisme même qui les opprimait; mais la nation en général, écrasée
+et malheureuse, s'est vue arrêtée dans le développement de ses facultés
+intellectuelles. Quand on y regarde de près, on est étonné et presque
+honteux de son irréflexion et de son ignorance: elle éprouve le besoin
+d'en sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul la
+réduire quelque temps au silence et à l'inaction; mais il lui faut des
+soutiens, des guides, et, après tant d'expériences imprudentes, pour
+l'intérêt même de la raison et des lumières, la liberté de la presse,
+dont nous n'avons jamais joui, doit être doucement essayée.
+
+Envisagées sous ce point de vue, les restrictions qu'on pourra y
+apporter effrayeront moins les amis de la vérité et de la justice; ils
+n'y verront qu'une concession faite aux circonstances actuelles, dictée
+par l'intérêt même de la nation; et si l'on prend soin de borner cette
+concession de manière à ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse;
+si, en établissant une digue contre la licence, on laisse toujours une
+porte ouverte à la liberté; si le but des restrictions n'est évidemment
+que de mettre le peuple français en état de s'en passer et d'arriver un
+jour à la liberté entière; si elles sont combinées et modifiées de telle
+sorte que cette liberté puisse toujours aller croissant à mesure que la
+nation deviendra plus capable d'en faire un bon usage; enfin, si, au
+lieu d'entraver les progrès de l'esprit humain, elles ne sont propres
+qu'à en assurer, à en diriger la marche, les hommes les plus éclairés,
+loin de s'en plaindre comme d'une atteinte portée aux principes de la
+justice, y verront une mesure de prudence, une garantie de l'ordre
+public et un nouveau motif d'espérer que le bouleversement de cet
+ordre ne viendra plus troubler et retarder la nation française dans la
+carrière de la vérité et de la raison.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+
+_Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction
+publique_ (17 février 1813).
+
+Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre,
+
+A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
+
+Nous étant fait rendre compte de l'état de l'instruction publique dans
+notre royaume, nous avons reconnu qu'elle reposait sur des institutions
+destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent
+l'ouvrage, plutôt qu'à répandre sur nos sujets les bienfaits d'une
+éducation morale et conforme aux besoins du siècle; nous avons rendu
+justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés de
+surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu avec satisfaction
+qu'ils n'avaient cessé de lutter contre les obstacles que les temps
+leur opposaient, et contre le but même des institutions qu'ils étaient
+appelés à mettre en oeuvre; mais nous avons senti la nécessité de
+corriger ces institutions et de rappeler l'éducation nationale à son
+véritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir
+les bonnes moeurs, et de former des hommes qui, par leurs lumières et
+leurs vertus, puissent rendre à la société les utiles leçons et les
+sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maîtres.
+
+Nous avons mûrement examiné ces institutions que nous nous proposons
+de réformer, et il nous a paru que le régime d'une autorité unique et
+absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec
+l'esprit libéral de notre gouvernement.
+
+Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction de
+l'ensemble, était en quelque sorte condamnée à ignorer ou à négliger ces
+détails et cette surveillance journalière qui ne peuvent être confiés
+qu'à des autorités locales mieux informées des besoins, et plus
+directement intéressées à la prospérité des établissements placés sous
+leurs yeux.
+
+Que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains
+d'un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop
+d'influence à la faveur, affaiblissait le ressort de l'émulation et
+réduisait aussi les maîtres à une dépendance mal assortie à l'honneur de
+leur état et à l'importance de leurs fonctions.
+
+Que cette dépendance et les déplacements trop fréquents qui en sont la
+suite inévitable rendaient l'état des maîtres incertain et précaire,
+nuisaient à la considération dont ils out besoin de jouir pour se livrer
+avec zèle à leurs pénibles travaux, ne permettaient pas qu'il s'établît
+entre eux et les parents de leurs élèves cette confiance qui est le
+fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privaient
+ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le respect et
+l'affection des contrées auxquelles ils ont consacré leurs talents et
+leur vie.
+
+Enfin, que la taxe du vingtième des frais d'études levée sur tous les
+élèves des lycées, collèges et pensions, et appliquée à des dépenses
+dont ceux qui la payent ne retirent pas un avantage immédiat et qui
+peuvent être considérablement réduites, contrariait notre désir de
+favoriser les bonnes études et de répandre le bienfait de l'instruction
+dans toutes les classes de nos sujets.
+
+Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possible aux deux
+Chambres les lois qui doivent fonder le système de l'instruction
+publique en France, et pourvoir aux dépenses qu'il exigera, nous avons
+résolu d'ordonner provisoirement les réformes les plus propres à nous
+faire acquérir l'expérience et les lumières dont nous avons encore
+besoin pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du vingtième
+des frais d'étude, dont nous ne voulons pas différer plus longtemps
+l'abolition, il nous a plu d'affecter, sur notre liste civile, la somme
+d'un million qui sera employée, pendant la présente année 1815, au
+service de l'instruction publique dans notre royaume;
+
+A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au
+département de l'intérieur;
+
+Notre Conseil d'État entendu,
+
+Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
+
+
+ TITRE Ier.
+
+ Dispositions générales.
+
+Art. 1er. Les arrondissements formés sous le nom _d'académies_, par le
+décret du 17 mars 1808, sont réduits à dix-sept, conformément au tableau
+annexé à la présente ordonnance.
+
+Ils prendront le titre _d'Universités_.
+
+Les Universités porteront le nom du chef-lieu assigné à chacune d'elles.
+
+Les lycées actuellement établis seront appelés _colléges royaux_.
+
+2. Chaque Université sera composée: 1° d'un conseil présidé par
+un recteur; 2° de facultés; 3° de collèges royaux; 4° de colléges
+communaux.
+
+3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universités seront
+réglés et surveillés par un conseil royal de l'instruction publique.
+
+4. L'École normale de Paris sera commune à toutes les Universités; elle
+formera, aux frais de l'État, le nombre de professeurs et de maîtres
+dont elles auront besoin pour l'enseignement des sciences et des
+lettres.
+
+
+ TITRE II.
+
+ Des Universités.
+
+
+SECTION I.
+
+Des Conseils des Universités.
+
+5. Le conseil de chaque Université est composé d'un recteur président,
+des doyens des facultés, du proviseur du collège royal du chef-lieu ou
+du plus ancien des proviseurs, s'il y a plusieurs collèges royaux, et
+de trois notables au moins, choisis par notre conseil royal de
+l'instruction publique.
+
+6. L'évêque et le préfet sont membres de ce conseil; ils y ont voix
+délibérative et séance au-dessus du recteur.
+
+7. Le conseil de l'Université fait visiter, quand il le juge à propos,
+les collèges royaux et communaux, les institutions, pensionnats et
+autres établissements d'instruction, par deux inspecteurs, qui lui
+rendent compte de l'état de l'enseignement et de la discipline, dans le
+ressort de l'Université, conformément aux instructions qu'ils ont reçues
+de lui.
+
+Le nombre des inspecteurs de l'Université de Paris peut être porté à
+six.
+
+8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats qui lui sont
+présentés par le recteur.
+
+9. Il nomme aussi, entre deux candidats présentés par le recteur, les
+proviseurs, les censeurs ou préfets des études, les professeurs de
+philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures, les
+aumôniers et les économes des collèges royaux.
+
+10. Les inspecteurs des Universités sont choisis entre les proviseurs,
+les préfets des études, les professeurs de philosophie, de rhétorique
+et de mathématiques des colléges royaux, et les principaux des colléges
+communaux; les proviseurs entre les inspecteurs, les principaux des
+colléges communaux et les préfets des études des colléges royaux;
+ceux-ci entre les professeurs de philosophie, de rhétorique et de
+mathématiques supérieures des mêmes colléges.
+
+11. Le conseil de l'Université peut révoquer, s'il y a lieu, les
+nominations qu'il a faites: en ce cas, ses délibération sont motivées,
+et elles n'ont leur effet qu'après avoir reçu l'approbation de notre
+conseil royal de l'instruction publique.
+
+12. Nul ne peut établir une institution ou un pensionnat, ou devenir
+chef d'une institution ou d'un pensionnat déjà établis, s'il n'a été
+examiné et dûment autorisé par le conseil de l'Université, et si cette
+autorisation n'a été approuvée par le conseil royal de l'instruction
+publique.
+
+13. Le conseil de l'Université entend et juge définitivement les comptes
+des facultés et des colléges royaux; il entend le compte des dépenses de
+l'administration générale rendu par le recteur, et il le transmet, après
+l'avoir arrêté, à notre conseil royal de l'instruction publique.
+
+14. Il tient registre de ces délibérations, et en envoie copie tous les
+mois à notre conseil royal.
+
+15. Il a rang après le conseil de préfecture dans les cérémonies
+publiques.
+
+
+SECTION II.
+
+Des Recteurs des Universités.
+
+16. Les recteurs des Universités sont nommés par nous, entre trois
+candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de
+l'instruction publique, et choisis par lui entre les recteurs déjà
+nommés, les inspecteurs généraux des études dont il sera parlé ci-après,
+les professeurs des facultés, les inspecteurs des Universités, les
+proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de
+rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux.
+
+17. Les recteurs des Universités nomment les professeurs, régents et
+maîtres d'études de tous les collèges, à l'exception des professeurs de
+philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges
+royaux, qui sont nommés comme il est dit en l'article 9.
+
+18. Ils les choisissent entre les professeurs, régents et maîtres
+d'études déjà employés dans les anciens ou les nouveaux établissements
+de l'instruction, ou parmi les élèves de l'École normale qui, ayant
+achevé leurs exercices, ont reçu le brevet d'agrégé.
+
+19. Les professeurs et régents ainsi nommés ne peuvent être révoqués que
+par le conseil de l'Université, sur la proposition motivée du recteur.
+
+20. Les professeurs et régents, nommés par un ou plusieurs recteurs
+autres que celui de l'Université dans laquelle ils sont actuellement
+employés, peuvent choisir l'Université et accepter l'emploi qu'ils
+préfèrent; mais ils sont tenus d'en donner avis, un mois avant
+l'ouverture de l'année scolaire, au recteur de l'Université de laquelle
+ils sortent.
+
+21. Les élèves de l'École normale, appelés par d'autres recteurs que
+celui de l'Université qui les a envoyés, ont le même droit d'option, à
+la charge de donner le même avis.
+
+22. Le recteur de l'Université préside, quand il le juge à propos, aux
+examens et épreuves qui précèdent les collations des grades dans les
+facultés.
+
+23. Il est seul chargé de la correspondance.
+
+24. Il présente au conseil de l'Université les affaires qui doivent y
+être portées, nomme les rapporteurs, s'il y a lieu, règle l'ordre des
+délibérations et signe les arrêtés.
+
+25. En cas de partage, des voix, la sienne est prépondérante.
+
+
+SECTION III.
+
+Des Facultés.
+
+26. Le nombre et la composition des facultés, dans chaque Université,
+sont réglés par nous, sur la proposition de notre conseil royal de
+l'instruction publique.
+
+27. Les facultés sont placées immédiatement sous l'autorité, la
+direction et la surveillance de ce conseil.
+
+28. Il nomme leurs doyens, entre deux candidats qu'elles lui présentent.
+
+29. Il nomme à vie les professeurs entre quatre candidats dont deux lui
+sont présentés par la faculté où il vaque une chaire, et deux par le
+conseil de l'Université.
+
+30. Outre l'enseignement spécial dont elles sont chargées, les facultés
+confèrent, après examen et dans les formes déterminées par les
+règlements, les grades qui sont ou seront exigés pour les diverses
+fonctions et professions ecclésiastiques, politiques et civiles.
+
+31. Les diplômes de grades sont délivrés en notre nom, signés du doyen
+et vises du recteur, qui peut refuser son _visa_ s'il lui apparaît que
+les épreuves prescrites n'ont pas été convenablement observées.
+
+32. Dans les Universités où nous n'aurions pas encore une facilité des
+sciences et des lettres, le grade de bachelier ès lettres pourra être
+conféré, après les examens prescrits, par les proviseur, préfet des
+études, professeurs de philosophie et de rhétorique du collège royal
+du chef-lieu. Le préfet des études remplira les fonctions de doyen; il
+signera les diplômes et prendra séance au conseil de l'Université après
+le proviseur.
+
+
+SECTION IV.
+
+Des Colléges royaux et des Colléges communaux.
+
+33. Les colléges royaux sont dirigés par un proviseur, et les colléges
+communaux par un principal.
+
+34. Les proviseurs et principaux exécutent et font exécuter les
+règlements relatifs à l'enseignement, à la discipline et à la
+comptabilité.
+
+35. L'administration du collége royal du chef-lieu est placée sous la
+surveillance immédiate du recteur et du conseil de l'Université.
+
+36. Tous les autres colléges, royaux ou communaux, sont placés sous
+la surveillance immédiate d'un bureau d'administration composé du
+sous-préfet, du maire, et de trois notables au moins, nommés par le
+conseil de l'Université.
+
+37. Ce bureau présente au recteur deux candidats, entre lesquels
+celui-ci nomme les principaux des colléges communaux.
+
+38. Les principaux, ainsi nommés, ne peuvent être révoqués que par le
+conseil de l'Université, sur la proposition du bureau et de l'avis du
+recteur.
+
+39. Le bureau d'administration entend et juge définitivement les comptes
+des colléges communaux.
+
+40. Il entend et arrête les comptes des colléges royaux autres que celui
+du chef-lieu, et les transmet au conseil de l'Université.
+
+41. Il tient registre de ses délibérations et en envoie copie, chaque
+mois, au conseil de l'Université.
+
+42. Il est présidé par le sous-préfet, et, à son défaut, par le maire.
+
+43. Les évêques et les préfets sont membres de tous les bureaux de leur
+diocèse ou de leur département, et quand ils y assistent, ils y ont voix
+délibérative et séance au-dessus des présidents.
+
+44. Les chefs d'institutions et maîtres de pensions établis dans
+l'enceinte des villes où il y a des colléges royaux ou des colléges
+communaux sont tenus d'envoyer leurs pensionnaires comme externes aux
+leçons desdits colléges.
+
+45. Est et demeure néanmoins exceptée de cette obligation l'école
+secondaire ecclésiastique qui a été ou pourra être établie dans chaque
+département, en vertu de notre ordonnance du.....; mais ladite école ne
+peut recevoir aucun élève externe.
+
+
+ TITRE III.
+
+ De l'École normale.
+
+46. Chaque Université envoie tous les ans, à l'École normale de Paris,
+un nombre d'élèves proportionné aux besoins de l'enseignement.
+
+Ce nombre est réglé par notre conseil royal de l'instruction publique.
+
+47. Le conseil de l'Université choisit ces élèves entre ceux qui, ayant
+terminé leurs études de rhétorique et de philosophie, se destinent, du
+consentement de leurs parents, à l'instruction publique.
+
+48. Les élèves envoyés à l'École normale y passent trois années, après
+lesquelles ils sont examinés par notre conseil royal de l'instruction
+publique, qui leur délivre, s'il y a lieu, un brevet d'agrégé.
+
+49. Les élèves qui ont obtenu ce brevet, s'ils ne sont pas appelés par
+les recteurs des autres Universités, retournent dans celle qui les a
+envoyés, et ils y sont placés par le recteur et avancés suivant leur
+capacité et leurs services 50. Le chef de l'École normale a le même rang
+et les mêmes prérogatives que les recteurs des Universités.
+
+
+ TITRE IV.
+
+ Du Conseil royal de l'Instruction publique.
+
+51. Notre conseil royal de l'instruction publique est composé d'un
+président et de onze conseillers nommés par nous.
+
+52. Deux d'entre eux sont choisis dans le clergé, deux dans notre
+Conseil d'État ou dans nos Cours, et les sept autres parmi les personnes
+les plus recommandables par leurs talents et leurs services dans
+l'instruction publique.
+
+53. Le président de notre conseil royal est seul chargé de la
+correspondance; il présente les affaires au conseil, nomme les
+rapporteurs s'il y a lieu, règle l'ordre des délibérations, signe et
+fait expédier les arrêtés, et il en procure l'exécution.
+
+54. En cas de partage des voix, la sienne est prépondérante.
+
+55. Conformément à l'article 3 de la présente ordonnance, notre conseil
+royal dresse, arrête et promulgue les règlements généraux relatifs à
+l'enseignement et à la discipline.
+
+56. Il prescrit l'exécution de ces règlements à toutes les Universités,
+et il la surveille par des inspecteurs généraux des études, qui visitent
+les Universités quand il le juge à propos, et qui lui rendent compte de
+l'état de toutes les écoles.
+
+57. Les inspecteurs sont au nombre de douze, savoir: deux pour les
+facultés de droit, deux pour celles de médecine; les huit autres pour
+les facultés des sciences et des lettres, et pour les colléges royaux et
+communaux.
+
+58. Les inspecteurs généraux des études sont nommés par nous, entre
+trois candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de
+l'instruction publique, et qu'il a choisis entre les recteurs et
+les inspecteurs des Universités, les professeurs des facultés, les
+proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de
+rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux.
+
+59. Sur le rapport des inspecteurs généraux des études, notre conseil
+royal donne aux conseils des Universités les avis qui lui paraissent
+nécessaires; il censure les abus et il pourvoit à ce qu'ils soient
+réformés.
+
+60. Il nous rend un compte annuel de l'état de l'instruction publique
+dans notre royaume.
+
+61.Il nous propose toutes les mesures qu'il juge propres à améliorer
+l'instruction, et pour lesquelles il est besoin de recourir à notre
+autorité.
+
+62. Il provoque et encourage la composition des livres qui manquent
+à l'enseignement, et il indique ceux qui lui paraissent devoir être
+employés.
+
+63. Il révoque, s'il y a lieu, les doyens des facultés, et il nous
+propose la révocation des recteurs des Universités.
+
+64. Il juge définitivement les comptes de l'administration générale des
+Universités.
+
+65. L'École normale est sous son autorité immédiate et sa surveillance
+spéciale; il nomme et révoque les administrateurs et les maîtres de cet
+établissement.
+
+66.Il a le même rang que notre Cour de cassation et notre Cour des
+comptes, et il est placé, dans les cérémonies publiques, immédiatement
+après celle-ci.
+
+67. Il tient registre de ses délibérations, et il en envoie copie à
+notre ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, qui nous
+en rend compte, et sur le rapport duquel nous nous réservons de les
+réformer ou de les annuler.
+
+
+ TITRE V.
+
+ Des recettes et des dépenses.
+
+68. La taxe du vingtième des frais d'études imposée sur les élèves des
+collèges et des pensions est abolie, à compter du jour de la publication
+de la présente ordonnance.
+
+69. Sont maintenus: 1° les droits d'inscription, d'examen et de diplôme
+de grades au profit des facultés; 2° les rétributions payées par les
+élèves des collèges royaux et communaux au profit de ces établissements;
+3° les rétributions annuelles des chefs d'institutions et de
+pensionnats, au profit des Universités.
+
+70. Les communes continueront de payer les bourses communales et les
+sommes qu'elles accordent, à titre de secours, à leurs collèges; à cet
+effet, le montant desdites sommes, ainsi que des bourses, sera colloqué
+à leurs budgets parmi leurs dépenses fixes, et il n'y sera fait aucun
+changement sans que notre conseil royal de l'instruction publique ait
+été entendu.
+
+71. Les communes continueront aussi de fournir et d'entretenir de
+grosses réparations, les édifices nécessaires aux Universités, facultés
+et collèges.
+
+72. Les conseils des Universités arrêtent les budgets des collèges et
+des facultés.
+
+73. Les facultés et les collèges royaux dont la recette excède la
+dépense versent le surplus dans la caisse de l'Université.
+
+74. Les conseils des Universités reçoivent les rétributions annuelles
+des chefs d'institutions et de pensionnats.
+
+75. Ils régissent les biens attribués à l'Université de France qui sont
+situés dans l'arrondissement de chaque Université, et ils en perçoivent
+les revenus.
+
+76. En cas d'insuffisance des recettes des facultés, et de celles qui
+sont affectées aux dépenses de l'administration générale, les conseils
+des Universités forment la demande distincte et détaillée des sommes
+nécessaires pour remplir chaque déficit.
+
+77. Cette demande est adressée par eux à notre conseil royal de
+l'instruction publique qui la transmet, avec son avis, à notre ministre
+secrétaire d'État au département de l'intérieur.
+
+78. Les dépenses des facultés et des Universités, arrêtées par notre
+ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, sont
+acquittées sur ses ordonnances par notre trésor royal.
+
+79. Sont pareillement acquittées par notre trésor royal: 1° les dépenses
+de notre conseil royal de l'instruction publique; 2° celles de l'École
+normale; 3° les bourses royales.
+
+80. A cet effet, la rente de 400,000 francs, formant l'apanage de
+l'Université de France, est mise à la disposition de notre ministre
+secrétaire d'État au département de l'intérieur.
+
+81. De plus, et en remplacement provisoire de la taxe abolie par
+l'article 68 de la présente ordonnance, notre ministre secrétaire d'État
+au département de l'intérieur est autorisé par nous, pour le service
+de l'instruction publique dans notre royaume, pendant l'année 1815, à
+s'adresser au ministre de notre maison, qui mettra à sa disposition la
+somme d'un million à prendre sur les fonds de notre liste civile.
+
+82. Le fonds provenant de la retenue du vingt-cinquième des traitements
+dans l'Université de France demeure affecté aux pensions de retraite:
+notre conseil royal est chargé de nous proposer l'emploi le plus
+convenable de ce fonds, ainsi que les moyens d'assurer un nouveau fonds
+pour la même destination dans toutes les Universités.
+
+
+ TITRE VI.
+
+ Dispositions transitoires.
+
+83. Les membres de notre conseil royal de l'instruction publique
+qui doivent être choisis ainsi qu'il est dit en l'article 52, les
+inspecteurs généraux des études, les recteurs et les inspecteurs des
+Universités seront nommés par nous, pour la première fois, entre toutes
+les personnes qui ont été ou qui sont actuellement employées dans les
+divers établissements de l'instruction.
+
+Les conditions d'éligibilité déterminées audit article, ainsi qu'aux
+articles 10, 16 et 38, s'appliquent aux places qui viendront à vaquer.
+
+84. Les membres des Universités et des congrégations supprimées qui ont
+professé dans les anciennes facultés ou rempli des places de supérieurs
+et de principaux de collèges ou des chaires de philosophie et de
+rhétorique, comme aussi les conseillers, inspecteurs généraux, recteurs
+et inspecteurs d'Académie, et professeurs de facultés dans l'Université
+de France qui se trouveraient sans emploi par l'effet de la présente
+ordonnance, demeurent éligibles à toutes les places.
+
+85. Les traitements fixes des doyens et professeurs des facultés, et
+ceux des proviseurs, préfets des études et professeurs des collèges
+royaux, sont maintenus.
+
+86. Les doyens et professeurs des facultés qui seront conservées, les
+proviseurs, préfets des études, et professeurs des collèges royaux, les
+principaux et régents des collèges communaux présentement en fonctions,
+ont les mêmes droits et prérogatives, et sont soumis aux mêmes règles
+de révocation que s'ils avaient été nommés en exécution de la présente
+ordonnance.
+
+Mandons et ordonnons à nos cours, tribunaux, préfets et corps
+administratifs, que les présentes ils aient à faire publier, s'il est
+nécessaire, et enregistrer partout où besoin sera; à nos procureurs
+généraux et à nos préfets d'y tenir la main et d'en certifier, savoir:
+les cours et tribunaux, notre chancelier; et les préfets, le ministre
+secrétaire d'État au département de l'intérieur.
+
+Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 17 février de l'an de
+grâce 1815, et de notre règne le vingtième.
+
+Signé: Louis.
+
+_Par le Roi_: le ministre secrétaire d'État de l'intérieur, Signé:
+l'abbé de MONTESQUIOU.
+
+
+
+
+
+ VII
+
+
+
+_Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par M.
+Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la Chambre des
+députés de 1815_.
+
+Si l'on croit probable que le Roi soit obligé de dissoudre la Chambre
+après sa réunion, voyons quelles en seront les conséquences.
+
+La dissolution, pendant la durée des sessions, est une mesure extrême.
+C'est une sorte d'appel fait au milieu des passions aux prises. Les
+causes qui l'auront amenée, les ressentiments qu'elle causera, se
+répandront par toute la France.
+
+La convocation d'une nouvelle Chambre exigera beaucoup de temps, et il
+sera à peu près impossible d'avoir un budget cette année. En reculer la
+confection aux premiers mois de l'année suivante, c'est s'exposer à voir
+augmenter le déficit, à voir dépérir les ressources.
+
+C'est vraisemblablement se mettre dans l'impuissance de payer les
+étrangers.
+
+Après une dissolution d'éclat, motivée par le danger qu'aurait fait
+courir la Chambre, il serait difficile de penser que les assemblées
+électorales soient paisibles. Et si des mouvements se déclarent, la
+rentrée des étrangers est encore à redouter par cette cause.
+
+L'effroi de cette conséquence dans les deux cas fera hésiter le Roi, et
+quelles que soient les atteintes portées au repos public et à l'autorité
+royale, le coeur de Sa Majesté, dans l'espoir que ce mal sera passager,
+se déterminera difficilement au remède extrême de la dissolution.
+
+Si donc on trouve la nécessité de dissoudre la Chambre très-probable, ne
+vaut-il pas mieux prendre, avant la convocation, un parti propre à nous
+préserver d'un malheur effrayant?
+
+Le renouvellement par cinquième, qui, dans tous les cas, me semble
+indispensable pour exécuter la Charte, dont on s'est, hélas! trop écarté
+au mois de juillet 1815, ne diminuera guère les probabilités de la
+dissolution.
+
+Les députations de la quatrième série, à peu d'exceptions près, sont
+modérées; elles sont éloignées de la pensée de porter atteinte au
+repos public et à la force de la prérogative royale qui seule peut le
+maintenir en rassurant toutes les classes.
+
+Les quatre autres cinquièmes restent les mêmes; les dangers redoutés
+restent par conséquent aussi imminents.
+
+C'est ce qui m'a fait désirer un moyen qui donne la facilité de rentrer
+complètement dans la Charte en rapportant l'ordonnance du 13 juillet,
+qui l'a violée pour l'âge et le nombre, et qui met tant d'autres
+dispositions en problème.
+
+Ce serait de n'appeler par lettres closes que les députés âgés de
+quarante ans, et au nombre de la Charte.
+
+Pour y parvenir, on choisirait ceux des députés qui ont été nommés les
+premiers dans chaque collège électoral. On rendrait ainsi hommage aux
+électeurs en rappelant ceux qui paraissent les premiers dans l'ordre de
+leur confiance.
+
+On dira, il est vrai, que la Chambre n'étant pas dissoute, les députés
+actuels ont une sorte de possession d'état.
+
+Mais les électeurs et les députés qu'ils ont nommés ne tiennent leurs
+pouvoirs que de l'ordonnance.
+
+La même autorité qui les leur a donnés peut les retirer en rapportant
+l'ordonnance.
+
+Le Roi, dans son discours d'ouverture, a semblé dire que ce n'était qu'à
+raison de la circonstance extraordinaire qu'il avait appelé autour du
+trône un plus grand nombre de députés. La circonstance extraordinaire
+a cessé. La paix est faite; l'ordre est rétabli, les alliés se sont
+retirés du coeur de la France et de la capitale.
+
+Cette idée fournit une raison de répondre à l'objection que les
+opérations de la Chambre sont frappées de nullité.
+
+Le Roi avait la faculté de la rendre telle qu'elle était, à raison des
+circonstances.
+
+Elle (la Chambre des députés) n'a pas seule fait les lois. La Chambre
+des pairs, le Roi qui, en France, est la branche principale du Corps
+Législatif, y ont concouru.
+
+Si cette objection était bonne dans ce cas, elle serait bonne dans tous
+les autres. En effet, soit après la dissolution, soit dans toute autre
+circonstance, le Roi en reviendra à la Charte, pour l'âge et pour le
+nombre. En cette hypothèse, on pourrait dire que les opérations de la
+Chambre actuelle sont frappées de nullité. On expliquerait toujours
+l'article 14 de la Charte par les circonstances extraordinaires, et son
+complet rétablissement par les motifs les plus sacrés. Revenir à la
+Charte sans dissolution n'est donc pas plus annuler les opérations qu'y
+revenir après la dissolution.
+
+Dira-t-on que le Roi n'est pas plus assuré de la majorité après
+la réduction qu'actuellement? Je réponds qu'il y a bien plus de
+probabilités.
+
+Une assemblée moins nombreuse sera plus facile à diriger; la raison
+s'y fera mieux entendre. L'autorité du Roi, qui se sera exercée par la
+réduction, y sera plus ferme et plus sûre.
+
+Et puis, dans le cas de la dissolution, le Roi serait-il plus assuré de
+la majorité? Que de chances contre! D'une part les exagérés, dont le
+but est de faire passer une partie de l'autorité royale dans ce qu'ils
+appellent l'aristocratie, occupent presque tous les postes qui influent
+sur les opérations des assemblées électorales. De l'autre, ils seront
+vivement combattus par les partisans d'une liberté populaire non moins
+dangereuse pour l'autorité royale. La lutte qui se sera engagée dans les
+assemblées se reproduira dans la Chambre, et quelle sera la majorité qui
+naîtra de cette lutte?
+
+Si le moyen de la réduction ne paraît pas admissible, si d'un autre côte
+on croit très-probable que l'esprit hostile de la chambre _nécessitera_
+la dissolution après la convocation, je n'hésiterais pas à préférer la
+dissolution actuelle au danger, trouvé si probable, de la dissolution
+après la réunion.
+
+Que si la dissolution actuelle amenait la composition d'une Chambre avec
+le même esprit, les mêmes vues, il faudrait alors chercher des remèdes,
+préserver l'autorité royale, sauver la France de l'étranger.
+
+Le premier moyen serait de sacrifier des ministres qui sont prêts à
+laisser leurs places et leurs vies pour préserver le Roi de France.
+
+Les notes ci-dessus ne sont fondées que sur la nécessité probable de la
+dissolution après la convocation.
+
+Elle sera nécessaire si, sous le prétexte d'amendements, on se joue de
+la volonté du Roi, si le budget est refusé, s'il est trop différé, si
+les amendements ou les propositions sont de nature à jeter l'alarme en
+France, et par conséquent à appeler les étrangers.
+
+Les habitudes prises à la dernière session, les projets exprimés, le
+ressentiment éprouvé, les renseignements qu'on s'est procurés, les
+hostilités préparées de la part des ambitieux, les projets annoncés
+d'affaiblir l'autorité royale, en déclamant contre la centralisation
+(corrigée) du gouvernement, sont de puissantes raisons peur appuyer les
+probabilités qui font craindre la nécessité de la dissolution.
+
+D'un autre côté, on doit trouver difficile que des Français aveugles
+compromettent le sort de la France, et, en continuant à lutter contre la
+volonté royale, puissent s'exposer au double fléau de l'étranger, de la
+guerre civile, ou seulement de la perte de quelques provinces, par des
+propositions imprudentes, légalement injustes, ou......
+
+Est-il permis d'espérer qu'en présentant des projets de loi tels que
+la religion, l'amour du Roi et de la patrie peuvent les inspirer à des
+hommes, est-il possible d'espérer qu'ils ne seront pas contredits?
+
+Est-il possible de rédiger ces projets de manière à montrer à la France
+et au monde que la malveillance seule peut les rejeter?
+
+Malgré les grandes probabilités de la dissolution, on pourrait moins en
+redouter le danger si le roi, à l'ouverture, exprime énergiquement sa
+volonté, s'il rend des ordonnances préalables pour révoquer tout ce qui
+n'est pas consommé dans les ordonnances de juillet 1815, si surtout,
+après avoir manifesté sa volonté par des actes solennels. Sa Majesté
+veut bien les répéter fermement et autour du trône, en éloignant de sa
+personne ceux qui le contrarieraient ou le mettraient en doute.
+
+Pour éviter les résistances et les luttes, serait-il possible de
+recourir au moyen suivant?
+
+Quand les projets de loi, d'ordonnance, de règlement seront préparés,
+serait-il à propos que le Roi tînt un conseil extraordinaire dans lequel
+il appellerait les princes de la maison, monseigneur l'archevêque de
+Reims, etc.; que là tous les projets fussent arrêtés et que les princes,
+les principaux évêques déclarassent que les projets arrêtés ont
+l'assentiment de tous? Si, après ce conseil, tous les grands influents
+que Sa Majesté y aurait appelés répondaient que c'est la volonté commune
+du Roi et de la famille royale, la France serait peut-être sauvée.
+
+Mais le grand remède est dans la volonté du Roi; une foi manifestée,
+si le Roi en recommande l'exécution à tout ce qui l'entoure, le danger
+disparaît:
+
+_Domine die tantum verbum, et sanabitur Gallia tua_.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+
+_Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte Decazes,
+ministre de la police générale, et M. Dambray, chancelier de France, à
+l'occasion de la saisie de_ LA MONARCHIE SELON LA CHARTE, _pour cause de
+contravention aux lois et règlements sur l'imprimerie._
+
+(Septembre 1816.)
+
+_1° Procès-verbal de saisie_.
+
+19 septembre 1816.
+
+Le 18 septembre, en exécution d'un mandat de Son Excellence, daté dudit
+jour, portant la saisie d'un ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon la
+Charte_, par M. de Chateaubriand, imprimé chez Le Normant, rue de Seine,
+n° 8, lequel ouvrage a été mis en vente sans que le dépôt des cinq
+exemplaires en eût été fait à la Direction générale de la librairie, je
+me suis transporté avec MM. Joly et Dussiriez, officiers de paix, et des
+inspecteurs, chez ledit sieur Le Normant, où nous sommes arrivés avant
+dix heures du matin.
+
+Le sieur Le Normant nous a exposé qu'il avait fait la déclaration et
+pas encore le dépôt des cinq exemplaires de l'ouvrage de M. de
+Chateauhriand. Il a prétendu qu'il avait envoyé ce même jour, sur les
+neuf heures du matin, à la Direction générale de la librairie, mais
+qu'on a répondu que les bureaux n'étaient pas ouverts, ce dont il n'a pu
+produire aucune preuve.
+
+Il a déclaré qu'il avait imprimé deux mille exemplaires de cet ouvrage,
+se proposant de faire une nouvelle déclaration, la première n'étant que
+pour quinze cents; qu'il en avait livré plusieurs centaines à l'auteur;
+qu'enfin, il en avait mis en vente chez les principaux libraires du
+Palais-Royal, Delaunay, Petit et Fabre.
+
+Pendant que je dressais procès-verbal de ces faits et déclarations, M.
+de Wilminet, officier de paix, s'est présenté avec un particulier entre
+les mains duquel il avait aperçu, près le Pont-des-Arts, l'ouvrage dont
+il s'agit, au moment où ce particulier, qui a dit s'appeler Derosne, en
+parcourait le titre. Le sieur Derosne a déclaré qu'il l'avait acheté,
+pour quatre francs, ce même jour 18, à peu près à neuf heures et demie
+du matin; cet exemplaire a été déposé entre nos mains, et le sieur Le
+Normant en a remboursé le prix au sieur Derosne.
+
+Nous avons saisi, dans le grand magasin au premier, trente exemplaires
+brochés auxquels nous avons réuni celui du sieur Derosne. Dans les
+ateliers au rez-de-chaussée, j'ai saisi une quantité considérable
+de feuilles d'impression du même ouvrage, que le sieur Le Normand a
+évaluées à neuf mille feuilles et trente et une _formes_ qui avaient
+servi pour l'impression de ces feuilles.
+
+Comme il était bien constaté, et par des faits et par les déclarations
+mêmes de l'imprimeur, que l'ouvrage en question avait été mis en vente
+avant que le dépôt des cinq exemplaires eût été fait, nous avons fait
+saisir les exemplaires brochés, les feuilles et les formes. Les feuilles
+ont été de suite chargées sur une voiture dans la cour d'entrée. Les
+volumes brochés, formant un paquet, ont été déposés au bas de l'escalier
+de l'entrée de la maison. Les _formes_, au nombre de trente et une,
+avaient été déposées sous le perron du jardin; une corde les retenait
+liées ensemble. Notre sceau venait d'être apposé à la partie supérieure,
+et M. de Wilminet se disposait à l'apposer à la partie inférieure.
+Toutes ces opérations s'étaient faites et se faisaient avec calme, avec
+le plus grand respect pour l'autorité.
+
+Tout à coup des cris tumultueux se font entendre du fond de la cour
+d'entrée (M. de Chateaubriand tenait d'arriver, il pérorait des ouvriers
+qui l'entouraient). Ses phrases étaient interrompues par les cris:
+_C'est M. de Chateaubriand_! Les ateliers retentissaient du nom de
+_M. de Chateaubriand_! Tous les ouvriers sortaient en foule et se
+précipitaient du côté de la cour, en criant: _C'est M. de Chateaubriand!
+M. de Chateaubriand_! Je distinguai moi-même le cri de: _Vive M. de
+Chateaubriand_!
+
+Au même instant, une douzaine d'ouvriers arrivent furieux à la porte
+du jardin où j'étais avec M. de Wilminet et deux inspecteurs, occupé
+à terminer le scellé sur les _formes_. On brise le scellé et l'on
+se dispose à emporter les formes; on crie à mes oreilles, d'un air
+menaçant: _Vive la liberté de la presse! Vive le roi_! Nous profitons
+d'un moment de silence pour demander s'il y a un ordre de cesser notre
+opération.--_Oui, oui, il y a un ordre_: _Vive la liberté de la
+presse_! criaient-ils avec insolence de toutes leurs forces: _Vive le
+roi_! et ils s'approchaient de nous de très-près pour proférer ces cris.
+--Eh bien! leur dis-je tranquillement, s'il y a un _ordre, tant mieux;
+mais qu'on le produise_. Et nous dîmes tous ensemble: _Vous ne
+toucherez pas à ces formes que nous n'ayons vu l'ordre._--_Oui, oui_,
+crièrent-ils, _il y a un ordre. C'est de M. de Chateaubriand; c'est d'un
+pair de, France. Un ordre de M. de Chateaubriand vaut mieux qu'un ordre
+du ministre. Il se moque bien d'un ordre du ministre_! Et ils répétaient
+avec force les cris de: _Vive la liberté de la presse! Vive le Roi_!
+
+Cependant MM. les officiers de paix et les inspecteurs commis à la garde
+des objets saisis ou séquestrés en empêchent l'enlèvement. On arrache le
+paquet des exemplaires brochés des mains d'un ouvrier qui l'emportait.
+
+M. l'officier de paix, qui mettait les scellés, obligé par la violence
+de suspendre l'opération, aborde M. de Chateaubriand et lui demande s'il
+a un ordre du ministre. Celui-ci répond avec emportement qu'un ordre du
+ministre n'est rien pour lui, qu'il s'oppose à son exécution, _qu'il est
+pair de France, qu'il est le défenseur de la Charte_. Il défend de rien
+laisser emporter.--Au surplus, a-t-il ajouté, cette mesure est nulle
+et sans but; j'ai fait passer dans les départements quinze mille
+exemplaires de cet ouvrage.--Et les ouvriers de répéter que l'ordre de
+M. de Chateaubriand vaut mieux que l'ordre du ministre, de recommencer
+leurs cris avec plus de véhémence: _Vive la liberté de la presse!
+L'ordre de M. de Chateaubriand! Vive le Roi!_
+
+On entoure l'officier de paix. Un homme de couleur, paraissant
+très-animé, lui dit insolemment:--L'ordre de M. de Chateaubriand vaut
+mieux que l'ordre du ministre.--Les cris tumultueux recommencent autour
+de l'officier de paix. Je quitte le jardin en confiant aux inspecteurs
+la garde des _formes_, pour m'avancer de ce côté. Sur mon passage,
+plusieurs ouvriers crièrent avec violence: _Vive le Roi!_ J'étendis la
+main en signe de calme et pour tenir à une distance respectueuse ceux
+qui voulaient s'approcher de trop près, et je répondis par le cri
+d'allégresse: _Vive le Roi!_ à ce même cri proféré séditieusement par
+des ouvriers égarés.
+
+M. de Chateaubriand était dans la cour d'entrée, apparemment pour
+empêcher que la voiture chargée des feuilles de son ouvrage ne partît
+pour sa destination. Je montais l'escalier dans l'intention de signifier
+à M. Le Normant qu'il eût à joindire à mes ordres l'influence qu'il
+pouvait avoir sur ses ouvriers, afin de les faire tous rentrer dans les
+ateliers et de le rendre devant eux responsable des événements, lorsque
+M. de Chateaubriand parut au bas de l'escalier, et dit, d'un ton
+très-emporté et en élevant fortement la voix, au milieu des ouvriers
+dont il se sentait vigoureusement étayé, à peu près ces paroles:
+
+«Je suis pair de France. Je ne reconnais point l'ordre du ministre. Je
+m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur, et dont tout
+citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à l'enlèvement de mon
+ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. Je ne me rendrai qu'à
+la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.»
+
+Aussitôt élevant moi-même fortement la voix, en étendant la main du haut
+de la première rampe de l'escalier où je me trouvais, je répondis à
+celui qui venait de manifester personnellement et d'une manière si
+formelle sa résistance à l'exécution des ordres du ministre de S. M.,
+et prouvé par là qu'il était le véritable auteur des mouvements qui
+venaient d'avoir lieu, je répondis:
+
+«Et moi, au nom et de par le Roi, en qualité de commissaire de police
+nommé par S. M. et agissant par l'ordre de S. Exc. le ministre de la
+police générale, j'ordonne le respect à l'autorité. Que tout reste
+intact; que tout tumulte cesse, jusqu'aux nouveaux ordres que j'attends
+de S. Exc.»
+
+Pendant que je prononçais ces mots, il s'est fait un grand silence. Le
+calme a succédé au tumulte. Bientôt après la gendarmerie est survenue.
+J'ai donné ordre aux ouvriers de rentrer dans les ateliers. M. de
+Chateaubriand, aussitôt que les gendarmes sont entrés, s'est retiré dans
+les appartements de M. Le Normant et n'a plus reparu. Nous avons terminé
+notre opération, et avons dressé procès-verbal de tout ce qui venait de
+se passer, après avoir envoyé au ministère les objets saisis et confié
+les _formes_ à la garde et sous la responsabilité de M. Le Normant.
+
+Dans le moment du tumulte, un exemplaire broché a disparu. Nous avons
+ensuite saisi chez le sieur Lemarchand, brocheur, ancien libraire, rue
+de la Parcheminerie, sept paquets d'exemplaires du même ouvrage, et rue
+des Prêtres, n° 17, dans un magasin de M. Le Normant, nous avons mis
+huit _formes_ sous le scellé et saisi quatre mille feuilles de ce même
+ouvrage.
+
+J'ai envoyé au ministère des procès-verbaux de ces différentes
+opérations avec les feuilles ou exemplaires saisis de l'ouvrage de M. de
+Chateaubriand.
+
+Le sieur Le Normant m'a paru ne s'être pas mal conduit pendant
+l'opération que j'ai faite à son domicile et dans le tumulte que M. de
+Chateaubriand y a excité à l'occasion de la saisie de son ouvrage. Mais
+il est suffisamment constaté, par ses aveux et par des faits, qu'il
+a mis en vente chez des libraires et qu'il a vendu lui-même des
+exemplaires de cet ouvrage avant d'avoir fait le dépôt des cinq exigés
+par les ordonnances.
+
+Quant à M. de Chateaubriand, je suis étonné qu'il ait pu compromettre
+aussi scandaleusement la dignité des titres qui le décorent, en se
+montrant dans cette circonstance comme s'il n'eût été que le chef d'une
+troupe d'ouvriers qu'il avait soulevés. Le titre si respectable de pair
+de France qu'il s'est donné lui-même plusieurs fois, dans un tumulte
+dont il était l'auteur, était peu fait pour imposer dans la bouche d'un
+homme sur le visage duquel on lisait facilement combien il était en
+proie à la colère et à l'exaspération d'amour-propre d'un auteur.
+
+Il a été la cause que des ouvriers ont profané le cri sacré de: _Vive
+le Roi_, en le proférant dans un acte de rébellion envers l'autorité du
+gouvernement, qui est la même que celle du Roi.
+
+Il a excité ces hommes égarés contre un commissaire de police,
+fonctionnaire public nommé par S. M., et contre trois officiers de paix,
+au moment même de l'exercice de leurs fonctions, et sans armes contre
+cette multitude.
+
+Il a manqué au gouvernement royal en disant qu'il ne reconnaissait
+que la force, sous un régime basé sur une autre force que celle des
+baïonnettes, et qui ne fait usage de celles-ci que contre les personnes
+étrangères au sentiment d'honneur.
+
+Enfin cette scène eût pu avoir des suites graves si, imitant la conduite
+de M. de Chateaubriand, nous eussions oublié un seul moment que nous
+agissions par les ordres d'un gouvernement modéré autant que ferme, et
+fort de sa sagesse comme de sa légitimité.
+
+
+
+2° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_.
+
+Paris, le 18 septembre 1816.
+
+Monsieur le comte,
+
+J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à midi
+chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'out dit être envoyés
+par vous pour saisir mon nouvel ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon
+la Charte_.
+
+Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais pas
+l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne la
+saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai ordonné à
+mon libraire de laisser enlever l'ouvrage.
+
+Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu me
+laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si j'avais
+pu n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais fait aucune
+démarche; mais les droits de la pensée étant compromis, j'ai dû
+protester, et j'ai l'honneur de vous adresser copie de ma protestation.
+Je réclame, à titre de justice, mon ouvrage; et ma franchise doit
+ajouter que, si je ne l'obtiens pas, j'emploierai tous les moyens que
+les lois politiques et civiles mettent en mon pouvoir. J'ai l'honneur
+d'être, etc.
+
+Signé: Vte DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+3° _M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand_.
+
+Paris, le 18 septembre 1816.
+
+Monsieur le vicomte,
+
+Le commissaire de police et les officiers de paix, contre lesquels vous
+avez cru devoir autoriser la rébellion des ouvriers du sieur Le Normant,
+étaient porteurs d'un ordre signé _d'un ministre du Roi_ et motivé _sur
+une loi_. Cet ordre avait été exhibé à cet imprimeur, qui l'avait lu à
+plusieurs reprises et n'avait pas cru pouvoir se permettre de s'opposer
+à son exécution réclamée _de par le Roi_. Il ne lui était sans doute pas
+venu dans la pensée que votre qualité de pair pût vous affranchir
+de l'exécution des lois, du respect dû par tous les citoyens aux
+fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge, et motiver
+surtout une révolte de ses ouvriers contre un commissaire de police et
+des officiers institués par le Roi, revêtus des marques distinctives de
+leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux.
+
+J'ai vu avec peine que vous aviez pensé autrement, que vous aviez
+préféré, ainsi que vous me le mandez, _céder à la_ _force qu'obéir à la
+loi_. Cette loi, à laquelle le sieur Le Normand était en contravention,
+est formelle, Monsieur le vicomte; elle veut qu'aucun ouvrage ne puisse
+être publié clandestinement, et qu'aucune publication ni vente n'en
+soit faite avant le dépôt qu'elle ordonne d'effectuer à la Direction
+de l'imprimerie. Elle exige aussi que l'impression soit précédée d'une
+déclaration de l'imprimeur. Aucune de ces dispositions n'a été remplie
+par le sieur Le Normant. S'il a fait une déclaration, elle a été
+inexacte; car il a lui-même consigné au procès-verbal dressé par le
+commissaire de police, qu'il avait déclaré qu'il se proposait de tirer à
+1,500 exemplaires et qu'il en avait imprimé 2,000.
+
+D'un autre côté, j'étais informé que, quoiqu'aucun dépôt n'eût été
+fait à la Direction de l'imprimerie, plusieurs centaines d'exemplaires
+avaient été distraits ce matin, avant neuf heures, de chez le sieur Le
+Normant et envoyés chez vous et chez plusieurs libraires, que d'autres
+exemplaires étaient vendus par le sieur Le Normant _chez lui_ au prix
+de 4 francs, et deux de ces exemplaires se trouvaient ce matin à huit
+heures et demie dans mes mains.
+
+J'ai dû ne pas souffrir cette contravention et ne pas permettre la vente
+d'un ouvrage ainsi clandestinement et illégalement publié. J'en ai
+ordonné la saisie, conformément aux articles 14 et 15 de la loi du 21
+octobre 1814.
+
+Personne en France, Monsieur le vicomte, n'est au-dessus de la loi.
+MM. les pairs s'offenseraient avec raison si j'avais supposé qu'ils en
+eussent la prétention: ils ont sans doute encore moins celle que les
+ouvrages qu'ils croient pouvoir publier et vendre comme particuliers et
+comme hommes de lettres, quand ils veulent bien honorer cette profession
+par leurs travaux, soient privilégiés; et, si ces ouvrages sont soumis à
+la censure du public comme ceux des autres auteurs, ils ne sont pas
+non plus affranchis de celle de la justice et de la surveillance de la
+police, dont le devoir est de veiller à ce que les lois, qui sont les
+mêmes et également obligatoires pour tous, soient aussi également
+exécutées.
+
+Je vous ferai d'ailleurs observer, Monsieur le vicomte, que c'est dans
+le domicile et l'imprimerie du sieur Le Normant, qui n'est pas pair de
+France, que l'ordre donné constitutionnellement de saisir un ouvrage
+publié par lui en contravention à la loi était exécuté; que cette
+exécution était consommée quand vous vous y êtes présenté et lorsque,
+sur votre déclaration que _vous ne souffririez pas qu'on enlevât
+cet ouvrage,_ les ouvriers ont brisé les scellés, repoussé les
+fonctionnaires publics et se sont mis en révolte ouverte contre
+l'autorité du Roi. Et il ne vous sera pas échappé, Monsieur le vicomte,
+que c'est en invoquant ce nom sacré qu'ils se sont rendus coupables d'un
+crime dont, sans doute, ils ne sentaient pas la gravité et auquel ils
+ne se seraient pas laissé entraîner s'ils avaient été plus pénétrés du
+respect dû à ses actes et à ses mandataires, et s'il pouvait se faire
+qu'ils ne lussent pas ce qu'ils impriment.
+
+J'ai cru, Monsieur le vicomte, devoir à votre caractère ces
+explications, qui vous prouveront peut-être que, si la dignité de pair a
+été compromise dans cette circonstance, ce n'est pas par moi.
+
+J'ai l'honneur d'être,
+
+Monsieur le vicomte,
+
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+Signé: Comte DECAZES.
+
+
+4° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_.
+
+Paris; ce 19 septembre 1816.
+
+Monsieur le comte,
+
+J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de
+ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour.
+
+Vous me parlez d'écrits _clandestinement_ publiés (à la face du soleil,
+avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de rébellion, et
+il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites qu'on a crié: _Vive le
+Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans la loi des cris séditieux,
+à moins que la police n'en ait ordonné autrement que les Chambres. Au
+reste, tout cela s'éclaircira en temps et lieu. On n'affectera plus de
+confondre la cause du libraire et la mienne; nous saurons-si, dans un
+gouvernement libre, un ordre de la police, que je n'ai pas même vu,
+est une loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas violé
+envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et comme
+citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que vous avez
+l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu d'inexactitude), si
+je n'ai pas le droit de publier mes opinions; nous saurons enfin si
+la France doit désormais être gouvernée par la police ou par la
+Constitution.
+
+Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le comte,
+je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir d'exemple. Quant à
+ma dignité de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignité
+d'homme; et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de
+m'en instruire, qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui
+que ce soit. Je vous ai demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je
+espérer qu'il me sera rendu? Voilà dans ce moment toute la question.
+
+J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très-humble et
+très-obéissant serviteur.
+
+Signé: Le vicomte DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+5° _M. Dambray à M. le comte Decazes_.
+
+Paris, ce 19 septembre 1816.
+
+Je vous envoie confidentiellement, mon cher collègue, la lettre que j'ai
+reçue hier de M. de Chateaubriand, avec la protestation en forme dont il
+m'a rendu dépositaire. Je vous prie de me renvoyer ces pièces, qui
+ne doivent recevoir aucune publicité. Je joins aussi la copie de ma
+réponse, que vous voudrez bien me renvoyer après l'avoir lue, parce que
+je n'en ai pas gardé d'autre. J'espère que vous l'approuverez.
+
+Je vous renouvelle tous mes sentiments.
+
+DAMBRAY.
+
+
+6° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray._
+
+Paris, ce 18 septembre 1816.
+
+Monsieur le chancelier,
+
+J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai faite
+et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de la police.
+
+N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en plein
+jour, à main armée, malgré mes protestations, l'ouvrage d'un pair de
+France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on
+aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin, _le Nain-Jaune_ ou _le
+Nain-Tricolore?_ Outre ce que l'on devait à ma prérogative comme pair
+de France, j'ose dire, Monsieur le chancelier, que je méritais
+_personnellement_ un peu plus d'égards. Si mon ouvrage était coupable,
+il fallait me traduire devant les tribunaux compétents: j'aurais
+répondu.
+
+J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à
+suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le
+chancelier, votre appui comme président de la Chambre des pairs, et
+votre autorité comme chef de la justice.
+
+Je suis, avec un profond respect, etc.
+
+Signé: Vicomte DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+7° _M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand_.
+
+Paris, le 19 septembre 1816.
+
+J'ai reçu, Monsieur le vicomte, avec la lettre que vous m'avez adressée,
+la déclaration relative à la saisie qui eut lieu hier chez votre
+libraire; j'ai de la peine à comprendre l'usage que vous vous proposez
+de faire de cette pièce, qui ne peut atténuer en aucune manière la
+contravention commise par le sieur Le Normant. La loi du 21 octobre
+1814 est précise à cet égard: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente
+un ouvrage ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d'avoir
+déposé le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu à saisie, ajoute
+l'article 15, et séquestre d'un ouvrage, si l'imprimeur ne représente
+pas les récépissés du dépôt ordonné par l'article précédent.»
+
+«Les contraventions (art. 20) seront constatées par les procès-verbaux
+des inspecteurs de la librairie et des commissaires de police.»
+
+Vous ignoriez probablement ces dispositions quand vous avez cru que
+votre qualité de pair de France vous donnait le droit de vous opposer
+personnellement à une opération de police ordonnée ou autorisée par la
+loi que tous les Français, quel que soit leur rang, doivent également
+respecter.
+
+Je vous suis trop attaché, Monsieur, pour n'être pas profondément
+affligé de la part que vous avez prise à la scène scandaleuse qui paraît
+avoir eu lieu à ce sujet, et je regrette bien vivement que vous ayez
+encore ajouté des torts de forme au tort réel d'une publication que vous
+saviez être si désagréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre
+ouvrage que par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé;
+mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un prince qui
+daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre
+personne que d'estime pour vos talents.
+
+Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considération et
+de mon inviolable attachement.
+
+Le chancelier de France,
+
+Signé: DAMBRAY.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+
+_Tableaux des principales modifications et réformes introduites dans
+l'administration générale de la France, par MM. Laîné et Decazes,
+successivement ministres de l'intérieur de 1816 à 1820, et par M. le
+maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre de 1817 à 1819_.
+
+
+1° MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR.
+
+M. LAINÉ.
+
+(Mai 1816.--Décembre 1818.)
+
+1816.
+
+_4 septembre_. Ordonnance pour la réorganisation de l'École
+polytechnique. _25 septembre_. Ordonnance pour autoriser la Société des
+missions de France. _11 décembre_. Ordonnance sur l'organisation des
+gardes nationales du département de la Seine. _23 décembre_. Ordonnance
+pour l'institution du chapitre royal de Saint-Denis.
+
+1817.
+
+_26 février_. Ordonnance sur l'administration des travaux publics de
+Paris. _26 février_. Ordonnance sur l'organisation des Écoles des arts
+et métiers de Châlons et d'Angers.
+
+12 _mars_. Ordonnance sur l'administration et les bourses des collèges
+royaux.
+
+26 _mars_. Ordonnance pour autoriser l'assistance des préfets et des
+sous-préfets aux conseils généraux de département et d'arrondissement.
+
+2 _avril_. Ordonnance sur l'administration des maisons centrales de
+détention.
+
+2 _avril_. Ordonnance sur les conditions et le mode de l'autorisation
+royale pour les legs et donations aux établissements religieux.
+
+9 _avril_. Ordonnance pour la répartition de 3,900,000 fr. employés à
+l'amélioration du sort du clergé catholique.
+
+9 _avril_. Ordonnance qui supprime les secrétaires généraux des
+préfectures, sauf pour le département de la Seine.
+
+16 _avril_. Trois ordonnances pour régler l'organisation et le personnel
+du Conservatoire des arts et'métiers.
+
+10 _septembre_. Ordonnance sur le régime du port de Marseille quant aux
+droits de douane et aux entrepôts.
+
+6 _novembre_. Ordonnance pour régler la réduction progressive du nombre
+des conseillers de préfecture.
+
+1818.
+
+20 _mai_. Ordonnance pour l'augmentation des traitements
+ecclésiastiques, surtout de ceux des desservants.
+
+3 _juin_. Ordonnance sur la cessation des octrois par abonnement à
+l'entrée des villes.
+
+29 _juillet_. Ordonnance pour la création de la caisse d'épargne et de
+prévoyance de Paris.
+
+30 _septembre_. Ordonnance qui retire à S. A. R. _Monsieur_, en lui en
+laissant les prérogatives honorifiques, le commandement effectif des
+gardes nationales du royaume, pour le rendre au ministre de l'intérieur
+et aux autorités municipales.
+
+7 _octobre_. Ordonnance sur l'usage et l'administration des biens
+communaux.
+
+_21 octobre_. Ordonnance sur les primes d'encouragement à la
+pêche maritime. _17 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et
+l'administration des établissements d'éducation dits _Britanniques_.
+
+
+Comte DECAZES.
+
+(Décembre 1818.--Février 1820.)
+
+1819.
+
+_13 janvier_. Ordonnance pour prescrire les expositions publiques des
+produits de l'industrie; la première au 25 août 1819.
+
+_27 janvier_. Ordonnance pour la création d'un Conseil d'agriculture.
+
+_14 février_. Ordonnance sur les encouragements à la pêche de la
+baleine.
+
+_24 mars_. Ordonnance portant diverses réformes et améliorations dans
+l'École de droit de Paris.
+
+_9 avril_. Ordonnance instituant un jury de fabricants pour désigner à
+des récompenses les artistes qui ont fait faire le plus de progrès à
+leur industrie.
+
+_10 avril_. Ordonnance portant institution du Conseil général des
+prisons.
+
+_9 avril_. Ordonnance pour faciliter les ventes publiques de
+marchandises à l'enchère.
+
+_23 juin_. Ordonnance pour l'allégement du service de la garde nationale
+de Paris.
+
+_29 juin_. Ordonnance sur la tenue des consistoires israélites.
+
+_23 août_. Deux ordonnances sur l'organisation et les attributions des
+Conseils généraux du commerce et des manufactures.
+
+_25 août_. Ordonnance portant érection de cinq cents nouvelles
+succursales.
+
+_25 novembre_. Ordonnance sur l'organisation et l'enseignement du
+Conservatoire des arts et métiers.
+
+22 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime de la caisse
+de Poissy.
+
+25 _décembre_. Ordonnance sur le mode de collation et le régime des
+bourses communales dans les collèges royaux.
+
+29 _décembre_. Ordonnance autorisant la fondation d'une maison
+provisoire pour les vieillards et les malades dans le quartier du
+Gros-Caillou.
+
+1820.
+
+4 _février_. Ordonnance portant règlement sur le régime des voitures
+publiques dans tout le royaume.
+
+
+
+2° MINISTÈRE DE LA GUERRE.
+
+Le maréchal GOUVION SAINT-CYR.
+
+(Septembre 1817-Novembre 1819)
+
+1817.
+
+22 _octobre_. Ordonnance sur l'organisation du corps des
+ingénieurs-géographes de la guerre.
+
+6 _novembre_. Ordonnance sur l'organisation des états-majors des
+divisions militaires et de la garde royale.
+
+10 _décembre_. Ordonnance sur le régime de l'administration des
+subsistances militaires.
+
+17 _décembre_ Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps du
+génie.
+
+47 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps de
+l'artillerie.
+
+24 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation des écoles militaires.
+
+1818.
+
+23 _mars_. Ordonnance sur le régime et la vente des poudres de guerre,
+de mine et de chasse.
+
+_25 mars_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies de
+discipline.
+
+_8 avril_. Ordonnance sur la formation des légions départementales en
+trois bataillons.
+
+_6 mai_. Ordonnance sur l'organisation du corps et de l'école
+d'état-major.
+
+_20 mai_. Ordonnance sur la situation et le traitement de non-activité
+et de réforme.
+
+_30 mai_. Instructions approuvées par le Roi sur les engagements
+volontaires.
+
+_10 juin_. Ordonnance sur l'organisation, le régime et l'enseignement
+des écoles militaires.
+
+_8 juillet_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des écoles
+régimentaires d'artillerie.
+
+_15 juillet_. Ordonnance sur l'organisation des services des poudres et
+salpêtres.
+
+_22 juillet_. Ordonnance sur le cadre de l'état-major général de
+l'armée.
+
+_2 août_. Ordonnance sur la hiérarchie militaire et la progression de
+l'avancement en exécution de la loi du 10 mars 1818.
+
+_5 août_. Ordonnance sur le traitement des officiers du corps
+d'état-major.
+
+_5 août_. Ordonnance sur le régime et les dépenses du casernement.
+
+_2 septembre_. Ordonnance sur le corps de la gendarmerie de Paris.
+
+_30 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies
+de gardes du corps du Roi.
+
+_30 décembre_. Ordonnance sur le traitement des gouverneurs de divisions
+militaires.
+
+_17 février_. Ordonnance sur la composition et la force des
+quatre-vingt-six légions d'infanterie.
+
+
+
+
+
+ X
+
+
+
+_M. Guizot à M. de Serre_.
+
+Paris, 12 avril 1820.
+
+Mon cher ami, je ne vous ai pas écrit dans toutes nos misères. Je savais
+qu'il vous viendrait d'ici cent avis différents, cent tableaux divers
+de la situation; et quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les
+adressaient une entière confiance, comme il n'y avait pour vous, selon
+moi, point de détermination importante à prendre, je me suis abstenu
+de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr; la
+situation prend extérieurement le caractère qu'elle recelait dans son
+sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intérêt de
+notre avenir général et du vôtre en particulier.
+
+Les lois d'exception ont passé. Vous avez vu comment: fatales à ceux qui
+les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaquées.
+Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce résultat que le côté droit
+s'est effacé pour se mettre à la suite du centre droit, tandis que le
+centre gauche; en se taisant ou à peu près, a consenti à marcher à la
+suite du côté gauche, dont cependant il recommence, depuis quatre jours,
+à se séparer. Voilà pour l'intérieur de la Chambre.
+
+Au dehors, soyez sûr que l'effet de ces deux discussions sur les masses
+nationales a été de faire considérer le côté droit comme moins fier et
+moins exigeant, le côté gauche comme plus ferme et plus mesuré qu'on ne
+le pensait. De sorte que maintenant, dans l'esprit de beaucoup de bons
+citoyens, la peur de la droite et la méfiance de la gauche ont également
+diminué. Il y a, dans ce double fait, un grand mal. Nous faisions, l'an
+dernier, au dehors comme dans la Chambre, des conquêtes sur la gauche;
+aujourd'hui, c'est elle qui en fait sur nous. Nous étions, l'an dernier
+comme depuis 1845, un rempart nécessaire et estimé assez sûr contre
+les _ultrà_ dont on avait grand peur et dont la domination semblait
+possible; aujourd'hui, on craint moins les _ultra_ parce qu'on ne croit
+guère à leur domination. Conclusion: on a moins besoin de nous.
+
+Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'élections que Decazes avait
+présentée huit jours avant sa chute. Cela est indubitable; on sait
+qu'elle ne passerait pas, que la discussion de ses quarante-huit
+articles serait sans terme: les _ultrà_ se méfient beaucoup de ses
+résultats probables; elle est décriée; on en fera, on en fait une autre.
+Que sera-t-elle? je ne sais; ce qui me paraît certain, c'est que, si
+rien ne change dans la situation actuelle, elle aura pour visée, non de
+perfectionner nos institutions, non de corriger les vices de la loi du 5
+février 1817, mais d'amener des élections d'exception, de ravoir, comme
+on le dit tout haut, quelque chose d'analogue à la Chambre de 1815.
+C'est le but avoué, et, qui plus est, le but naturel et nécessaire. Ce
+but, on le poursuivra sans l'atteindre; une telle loi échouera, ou dans
+la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe après le
+débat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la
+question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution
+au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejetée,
+la question pourra rester dans la Chambre, mais ce ne sera plus le
+ministère actuel qui aura mission et pouvoir de la résoudre. Si un
+choix nous reste, ce dont je suis loin de désespérer, il est entre
+une révolution extérieure déplorable et une révolution ministérielle
+très-profonde. Et cette dernière chance, qui est pour nous la seule,
+s'évanouira si nous ne nous conduisons pas de façon à offrir au pays,
+pour l'avenir, un ministère hardiment constitutionnel.
+
+Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce
+que vous veniez en cinq minutes si vous passiez cinq minutes ici,
+c'est que vous n'êtes plus ministre, que vous ne faites plus partie du
+ministère actuel. On pourrait vous défier de parler avec lui, comme lui,
+comme il est contraint de parler. La situation où il est, il y est par
+nécessité; il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement
+de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 1l5 voix de
+l'opposition actuelle. C'est là ce qu'il ne fera point. Et à côté de
+l'impuissance du cabinet actuel, vient se placer l'impossibilité de
+sortir de là par la droite: un ministère _ultrà_ est impossible. Les
+événements d'Espagne, quel que soit leur avenir, ont frappé à mort le
+gouvernement des coups d'État et des ordonnances.
+
+J'y ai bien regardé, mon cher ami; j'y ai bien pensé, à moi seul,
+encore plus que je n'en ai causé avec d'autres. Vous ne pouvez demeurer
+indéfiniment dans une situation à la fois si violente et si faible,
+si dépourvue de puissance gouvernementale et d'avenir. Je ne sais
+aujourd'hui qu'une chose à faire, c'est de se réserver et de préparer
+des sauveurs à la monarchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des
+affaires, aucune possibilité de travailler efficacement à son salut; on
+n'y peut que se traîner timidement sur la pente qui la mène à sa ruine.
+On pourra n'y pas perdre sa renommée de bonne intention et de bonne
+foi: mais c'est là le maximum d'espérance que le cabinet actuel puisse
+raisonnablement conserver. Ne vous y trompez pas; de tous les plans de
+réforme monarchique et libérale à la fois que vous aviez médités l'an
+dernier, rien ne reste plus; ce n'est plus un remède hardi qu'on cherche
+contre le vieil esprit révolutionnaire; c'est un misérable expédient
+qu'on poursuit en y croyant à peine. Ce n'est pas à vous, mon cher ami,
+qu'il convient de demeurer garrotté dans ce système. Grâce à Dieu,
+vous n'avez été pour rien dans les lois d'exception. Quant aux projets
+constitutionnels que vous aviez conçus, il en est plusieurs, le
+renouvellement intégral de la Chambre entre autres, qui ont plutôt gagné
+que perdu du terrain, et qui sont devenus possibles dans une autre
+direction et avec d'autres hommes. Je sais que rien ne se passe d'une
+manière aussi décisive ni aussi complète qu'on l'avait imaginé, et que
+tout est, avec le temps, affaire d'arrangement et de transaction. Mais,
+sur le terrain où le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez rien,
+vous n'êtes rien; ou plutôt vous n'avez aujourd'hui point de terrain sur
+lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber avec honneur. Si
+vous étiez ici, ou vous sortiriez en huit jours de cette impuissante
+situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu'à Dieu ne
+plaise!
+
+Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus brutale
+franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal présent et de
+la possibilité du salut à venir. Cette possibilité, vous en êtes un
+instrument nécessaire. Forcément inactif, comme vous l'êtes en ce
+moment, ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre
+opinion, ni votre voeu. Réglez vous-même votre destinée, ou du moins
+votre place dans la destinée commune; et, s'il faut périr, ne périssez
+du moins que pour votre cause et selon votre avis.
+
+Je joins à cette lettre le projet de loi que M. de Serre avait préparé
+en novembre 1819, et qu'il se proposait de présenter aux Chambres pour
+compléter la Charte en même temps que pour réformer la loi électorale.
+On verra combien ce projet différait de celui qui fut présenté en avril
+1820, uniquement pour changer la loi des élections, et que M. de Serre
+soutint comme membre du second cabinet du duc de Richelieu.
+
+
+_Projet de loi sur l'organisation de la législature_.
+
+Article 1. La législature prend le nom de Parlement de France.
+
+Art. 2. Le Roi convoque tous les ans le Parlement.
+
+Le Parlement est convoqué extraordinairement au plus tard dans les deux
+mois qui suivent la majorité du Roi ou son avénement au trône, ou tout
+événement qui donne lieu à l'établissement d'une régence.
+
+
+ De la Pairie.
+
+Art. 3. La pairie ne peut être conférée qu'à un Français majeur et
+jouissant des droits politiques et civils.
+
+Art. 4. Le caractère de pair est indélébile; il ne peut être perdu ni
+abdiqué du moment où il a été conféré par le Roi.
+
+Art. 5. L'exercice des droits et fonctions de pair peut être suspendu
+dans deux cas seulement: 1° la condamnation à une peine afflictive; 2°
+l'interdiction instruite dans les formes prescrites par le Code civil.
+L'une ou l'autre ne peuvent être prononcées que par le Chambre des
+pairs.
+
+Art. 6. Les pairs ont entrée dans la Chambre à vingt et un ans et voix
+délibérative à vingt-cinq ans accomplis.
+
+Art. 7. En cas de décès d'un pair, son successeur à la pairie sera
+admis dès qu'il aura atteint l'âge requis, en remplissant les formes
+prescrites par l'ordonnance du 23 mars 1816, laquelle sera annexée à la
+présente loi.
+
+Art. 8. La pairie, instituée par le Roi, ne pourra à l'avenir être,
+du vivant du titulaire, déclarée transmissible qu'aux enfants mâles,
+naturels et légitimes du pair institué.
+
+Art. 9. L'hérédité de la pairie ne pourra être conférée à l'avenir
+qu'autant qu'un majorat d'un revenu net de vingt mille francs au moins
+aura été attaché à la pairie.
+
+
+ Dotation de la Pairie.
+
+Art. 10. La pairie sera dotée: 1° de trois millions cinq cent mille
+francs de rente inscrite sur le Grand-Livre de la dette publique,
+lesquels seront immobilisés et exclusivement affectés à la formation de
+majorats; 2° de huit cent mille francs de rente également inscrite et
+immobilisée, affectés aux dépenses de la Chambre des pairs.
+
+Au moyen de cette dotation, ces dépenses cessent d'être portées au
+budget de l'État, et les domaines, rentes et biens de toute nature,
+provenant de la dotation de l'ancien Sénat et des sénatoreries, autres
+que le Palais du Luxembourg et ses dépendances, sont réunis au domaine
+de l'Etat.
+
+Art. 11. Les trois millions cinq cent mille francs de rente, destinés à
+la formation des majorats, sont divisés en cinquante majorats de trente
+mille francs et cent majorats de vingt mille francs chacun, attachés à
+autant de pairies.
+
+Art. 12. Ces majorats seront conférés par le Roi aux pairs laïques
+exclusivement; ils seront transmissibles avec la pairie de mâle en mâle,
+par ordre de primogéniture, en ligne naturelle, directe et légitime
+seulement.
+
+Art. 13. Un pair ne pourra réunir sur sa tête plusieurs de ces majorats.
+
+Art. 14. Aussitôt après la collation d'un majorat, et sur le vu des
+lettres patentes, le titulaire sera inscrit au Grand-Livre de la dette
+publique pour une rente immobilisée du montant de son majorat.
+
+Art. 15. En cas d'extinction des successibles à l'un de ces majorats, il
+revient à la disposition du Roi, qui le confère de nouveau, conformément
+aux règles ci-dessus. Le majorat ne peut l'être antérieurement.
+
+Art. 16. Le Roi pourra permettre au titulaire d'un majorat de le
+convertir en immeubles d'un revenu égal, lesquels seront sujets à la
+même réversibilité.
+
+Art. 17. La dotation de la pairie est inaliénable et ne peut, sous aucun
+prétexte, être détournée à un autre usage que celui prescrit par la
+présente loi.
+
+Cette dotation demeure grevée, jusqu'à extinction, des pensions dont
+jouissent actuellement les anciens sénateurs, comme de celles qui ont
+été ou qui pourraient être accordées à leurs veuves.
+
+
+ De la Chambre des députés.
+
+Art. 18. La Chambre des députés au Parlement est composée de quatre cent
+cinquante-six membres.
+
+Art. 19. Les députés au Parlement sont élus pour sept ans.
+
+Art. 20. La Chambre est renouvelée intégralement, soit en cas de
+dissolution, soit à l'expiration du temps pour lequel les députés sont
+élus.
+
+Art. 21. Le président de la Chambre des députés est élu, dans les formes
+ordinaires, pour toute la durée du Parlement.
+
+Art. 22. Le cens, pour être électeur ou éligible, se compose du
+principal des contributions directes, sans égard aux centimes
+additionnels.
+
+A cet effet, les contributions des portes et fenêtres seront divisées en
+principal et centimes additionnels, de manière que deux tiers de l'impôt
+total soient portés comme principal et l'autre tiers comme centimes
+additionnels. A l'avenir, ce principe demeurera fixe; les augmentations
+ou diminutions sur ces deux impôts se feront par addition ou réduction
+de centimes additionnels. Il en sera de même des contributions
+foncière, personnelle et mobilière, lorsque le principal en aura été
+définitivement fixé.
+
+La contribution foncière et celle des portes et fenêtres ne seront
+comptées qu'au propriétaire ou à l'usufruitier, nonobstant toute
+convention contraire.
+
+Art. 23. On compte au fils les contributions de son père, et au gendre
+dont la femme est vivante ou qui a des enfants d'elle, les contributions
+de son beau-père, lorsque le père ou le beau-père leur ont transféré
+leur droit.
+
+On compte les contributions d'une veuve, non remariée, à celui de ses
+fils, et, à défaut de fils, à celui de ses gendres qu'elle désigne.
+
+Art. 24. Pour être comptées à l'éligible ou à l'électeur, ces
+contributions doivent avoir été payées par eux, ou par ceux dont
+ils exercent le droit, une année au moins avant le jour où se fait
+l'élection. L'héritier ou le légataire à titre universel est censé avoir
+payé l'impôt de son auteur.
+
+Art. 25. Tout électeur et tout député sont tenus d'affirmer, s'ils en
+sont requis, qu'ils payent réellement et personnellement, où que ceux
+dont ils exercent les droits payent réellement et personnellement le
+cens exigé par la loi; qu'eux ou ceux dont ils exercent les droits
+sont sérieux et légitimes propriétaires des biens dont ils payent les
+contributions, ou qu'ils exercent réellement l'industrie de la patente
+pour laquelle ils sont imposés.
+
+Ce serment est reçu par la Chambre pour les députés, et par le bureau
+pour les électeurs. Il est signé par eux, le tout sauf la preuve
+contraire.
+
+Art. 26. Est éligible à la Chambre des députés tout Français âgé de
+trente ans accomplis au jour de l'élection, jouissant des droits
+politiques et civils, et payant, en principal, un impôt direct de six
+cents francs.
+
+Art. 27. Les députés au Parlement sont nommés, partie par des électeurs
+de département, partie par des électeurs des arrondissements d'élection
+dans lesquels est divisé chaque département, conformément au tableau
+annexé à la présente loi.
+
+Les électeurs de chaque arrondissement d'élection nomment directement le
+nombre de députés fixé par le même tableau.
+
+Il en est de même des électeurs de chaque département.
+
+Art. 28. Sont électeurs de département les Français âgés de trente
+ans accomplis, jouissant des droits politiques et civils, ayant leur
+domicile dans le département et payant un impôt direct de quatre cents
+francs en principal.
+
+Art. 29. Lorsque les électeurs de département sont moins de cinquante
+dans le département de la Corse, de cent dans les départements des
+Alpes Basses et Hautes, de l'Ardèche, de l'Ariége, de la Corrèze, de
+la Creuse, de la Lozère, de la Haute-Marne, des Hautes-Pyrénées, de
+Vaucluse, des Vosges; moins de deux cents dans les départements
+de l'Ain, des Ardennes, de l'Aube, de l'Aveyron, du Cantal, des
+Côtes-du-Nord, du Doubs, de la Drôme, du Jura, des Landes, du Lot, de
+la Meuse, des Basses-Pyrénées, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
+Haute-Saône; et moins de trois cents dans les autres départements, ces
+nombres sont complétés par l'appel des plus imposés.
+
+Art. 30. Sont électeurs d'arrondissement les Français âgés de trente ans
+accomplis, jouissant des droits politiques et civils, domiciliés dans
+l'arrondissement d'élection et payant un impôt direct de deux cents
+francs en principal.
+
+Art. 31. Les électeurs de département exercent leurs droits comme
+électeurs d'arrondissement, chacun dans l'arrondissement d'élection où
+il est domicilié. A cet effet, les élections de département n'ont lieu
+qu'après celles d'arrondissement.
+
+Art. 32. Les députés au Parlement nommés par les électeurs
+d'arrondissement doivent être domiciliés dans le département, ou bien y
+être propriétaires, depuis plus d'une année, d'un bien payant six cents
+francs d'impôt en principal, ou y avoir exercé, pendant trois années au
+moins, des fonctions publiques.
+
+Les députés nommés par les électeurs de département pourront être pris
+parmi tous les éligibles du royaume.
+
+
+ Formes de l'élection.
+
+Art. 33. Aux jour et heure fixés pour l'élection, le bureau se rend dans
+la salle destinée à ses séances.
+
+Le bureau se compose du président nommé par le Roi, du maire et du
+plus ancien juge de paix et des deux premiers conseillers municipaux
+du-chef-lieu où se fait l'élection. A Paris, le plus ancien maire et
+juge de paix de l'arrondissement d'élection et deux membres du conseil
+général du département, pris suivant l'ordre de leur nomination,
+concourent avec le président à la formation du bureau.
+
+Les fonctions de secrétaire sont remplies par le secrétaire de la
+mairie.
+
+Art. 34. Les suffrages se donnent publiquement par l'inscription que
+fait lui-même, ou que dicte à un membre du bureau chaque électeur, du
+nom des candidats sur un registre patent. L'électeur inscrit les noms
+d'autant de candidats qu'il y a de députés à nommer.
+
+Art. 35. Pour qu'un éligible soit candidat et que le registre soit
+ouvert en sa faveur, il faut qu'il ait été proposé au bureau par vingt
+électeurs au moins qui inscrivent son nom sur le registre.
+
+A Paris, nul ne peut, dans une même élection, être proposé candidat dans
+plus de deux arrondissements d'élection à la fois.
+
+Art. 36. A l'ouverture de chaque séance, le président annonce quels sont
+les candidats proposés et le nombre de voix qu'ils ont obtenues. La même
+annonce est imprimée et affichée dans la ville, après chaque séance.
+
+Art. 37. Le registre pour le premier vote demeure ouvert pendant trois
+jours au moins, six heures par jour.
+
+Les députés à élire ne peuvent l'être par premier vole qu'avec la
+majorité absolue des électeurs d'arrondissement et du département qui
+ont voté dans les trois jours.
+
+Art. 38. Le troisième jour et l'heure fixée pour voter étant expirés, le
+registre est déclaré fermé, les suffrages sont comptés, le nombre total
+et celui obtenu par chaque candidat sont publiés, et les candidats qui
+ont obtenu la majorité absolue sont proclamés.
+
+Si tous les députés à élire n'ont pas été élus par le premier vote, le
+résultat est publié et affiché de suite, et, après un intervalle de
+trois jours, il est procédé, les jours suivants, à un second vote dans
+les mêmes formes et délais. Les candidats qui, dans ce second vote,
+obtiennent la majorité relative, sont élus.
+
+Art. 39. Avant de clore les registres de chaque vote, le président
+demande à haute voix s'il n'y a point de réclamation contre la manière
+dont les suffrages ont été inscrits, et les résultats proclamés. En
+cas de réclamations, elles sont transcrites sur le procès-verbal de
+l'élection; les registres clos et scellés sont transmis à la Chambre des
+députés, qui décide.
+
+S'il n'y a point de réclamations, les registres sont détruits à
+l'instant et le procès-verbal seul est transmis à la Chambre.
+
+Le procès-verbal et les registres sont signés par tous les membres du
+bureau.
+
+S'il y a lieu à une décision provisoire, elle est rendue par le bureau.
+
+Art. 40. Le président est investi de toute l'autorité nécessaire pour
+maintenir la liberté des élections. Les autorités civiles et militaires
+sont tenues de déférer à ses réquisitions. Le président fait observer
+le silence dans la salle, où se fait l'élection, et ne permet à aucun
+individu non électeur ou membre du bureau de s'y introduire.
+
+
+ Dispositions communes aux deux Chambres.
+
+Art. 41. Aucune proposition n'est renvoyée à une commission qu'autant
+que la Chambre l'a préalablement décidé. La Chambre fixé chaque fois
+le nombre des membres de la commission, et les nomme soit en un seul
+scrutin de liste, soit sur la proposition de son bureau.
+
+Toute proposition d'un pair ou député doit être annoncée au moins huit
+jours à l'avance à la Chambre à laquelle il appartient.
+
+Art. 42. Aucune proposition ne peut être adoptée par la Chambre qu'après
+trois lectures séparées chacune par huit jours d'intervalle au moins. La
+discussion s'ouvre de droit après chaque lecture. La discussion épuisée,
+la Chambre vote sur une nouvelle lecture. Après la dernière, elle vote
+sur l'adoption définitive.
+
+Art. 43. Tout amendement doit être proposé avant la seconde lecture.
+L'amendement qui serait adopté après la troisième lecture en
+nécessiterait une nouvelle avec le même intervalle.
+
+Art. 44. Tout amendement qui peut être discuté et voté séparément de la
+proposition soumise au débat, est considéré comme proposition nouvelle
+et renvoyé à subir les mêmes formes.
+
+Art. 45. Les discours écrits, autres que les rapports des commissions et
+le premier développement d'une proposition, sont interdits.
+
+Art. 46. La Chambre des pairs ne peut voter qu'au nombre de cinquante
+pairs au moins, et celle des députés au nombre de cent membres au moins.
+
+Art. 47. Le vote dans les deux Chambres est toujours public.
+
+Quinze membres peuvent demander la division.
+
+La division se fait en séance secrète.
+
+Art. 48. La Chambre des pairs peut admettre le public à ses séances. Sur
+la demande de cinq pairs ou sur celle de l'auteur d'une proposition, la
+séance redevient secrète.
+
+Art. 49. La Chambre des députés ne se forme en comité secret pour
+entendre et discuter la proposition d'un de ses membres qu'autant que
+le comité secret est demandé par l'auteur de la proposition ou par cinq
+membres au moins.
+
+Art. 50. Les dispositions des lois actuellement en vigueur et notamment
+celles de la loi du 5 février 1817, auxquelles il n'est pas dérogé par
+la présente, continueront à être exécutées suivant leur forme et teneur.
+
+
+ Dispositions transitoires.
+
+Art. 51. La Chambre des députés sera, d'ici à la session de 1820, portée
+au nombre de quatre cent cinquante-six membres.
+
+A cet effet, les départements de la 4e série nommeront chacun le
+nombre de députés qui lui est assigné par la présente loi; les autres
+départements compléteront chacun le nombre de députés qui lui est
+également assigné. Les députés à nommer en exécution du présent article
+le seront pour sept ans.
+
+Art. 52. Si le nombre des députés à nommer pour compléter la députation
+d'un département n'excède pas celui que doivent élire les électeurs
+de département, ils seront tous élus par ces électeurs. Dans le cas
+contraire, chacun des députés excédant ce nombre sera élu par les
+électeurs de l'un des arrondissements d'élection du département, dans
+l'ordre ci-après:
+
+1° Par celui des arrondissements d'élection qui a le droit de nommer
+plus d'un député, à moins qu'un au moins des députés actuels n'ait son
+domicile politique dans cet arrondissement.
+
+2° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel aucun des
+députés actuels n'aura son domicile politique.
+
+3° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel un ou
+plusieurs des députés actuels auraient leur domicile politique, de sorte
+qu'aucun arrondissement ne nomme plus de députés qu'il ne lui en est
+assigné par la présente loi.
+
+Art. 53. A l'expiration des pouvoirs des députés actuels des 5e 1re, 2e
+et 3e séries, il sera procédé à une nouvelle élection d'un nombre
+égal de députés pour chaque département respectif, par ceux des
+arrondissements d'élection qui n'auraient point, en exécution de
+l'article précédent, élu les députés qui leur sont assignés par la
+présente loi.
+
+Art. 54. Les députés à nommer en exécution du précédent article le
+seront, ceux de la 5e série pour six ans, ceux de la 1re pour cinq ans,
+ceux de la 2e pour quatre ans, et ceux de la 3e pour trois ans.
+
+Art. 55. Les règles prescrites par les articles ci-dessus seront
+observées dans le cas où, d'ici au renouvellement intégral de la
+Chambre, il y aurait lieu au remplacement d'un député.
+
+Art. 56. Toutes les élections à faire par suite de ces dispositions
+transitoires le seront en observant les formes et les conditions
+prescrites par la présente loi.
+
+Art. 57. Dans le cas de dissolution de la Chambre des députés, elle
+serait renouvelée intégralement dans le délai fixé par l'article 50 de
+la Charte, et conformément à la présente loi.
+
+
+
+
+
+ XI
+
+
+
+_Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le baron
+Pasquier, ministre des affaires étrangères, et M. Guizot, à l'occasion
+de la destitution de M. Guizot, comme conseiller d'Etat_.
+
+
+1° _M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot_.
+
+Paris, 17 juillet 1820.
+
+
+J'ai le regret d'avoir à vous annoncer que vous avez cessé de faire
+partie du conseil d'État. L'hostilité violente dans laquelle, sans
+l'ombre d'un prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps
+contre le gouvernement du Roi, a rendu cette mesure inévitable. Vous
+jugerez combien elle m'est particulièrement pénible. Mes sentiments
+pour vous me font vous exprimer le désir que vous vous réserviez pour
+l'avenir, et que vous ne compromettiez point, par de fausses démarches,
+des talents qui peuvent encore servir utilement le Roi et le pays.
+
+Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous
+seront conservés. Croyez que je serai heureux, dans tout ce qui sera
+compatible avec mon devoir, de vous donner des preuves de mon sincère
+attachement.
+
+DE SERRE.
+
+
+2° _M. Guizot à M. de Serre_.
+
+Pans, 17 juillet 1820.
+
+
+J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et je l'avais prévue
+quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des actes et des
+discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à changer à ma
+conduite. Demain comme hier je n'appartiendrai qu'à moi-même, et je
+m'appartiendrai tout entier.
+
+Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traitement d'aucune
+sorte sur les affaires étrangères; je n'ai donc pas besoin d'en refuser
+la conservation. Je ne comprends pas d'où peut venir votre erreur. Je
+vous prie de vouloir bien l'éclaircir pour vous et les autres ministres,
+car je ne souffrirais pas que personne vînt à la partager.
+
+Agréez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse considération.
+
+GUIZOT.
+
+
+3° _M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires étrangères_.
+
+Paris, 17 juillet 1820.
+
+
+Monsieur le baron,
+
+Monsieur le garde des sceaux, en m'annonçant que je viens d'être, ainsi
+que plusieurs de mes amis, éloigné du Conseil d'État, m'écrit:
+
+«Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous
+seront conservés.»
+
+J'ai été fort étonné d'une telle erreur. J'en ignore complétement la
+cause. Je n'ai point et n'ai jamais eu aucune pension ni traitement
+d'aucune sorte sur les affaires étrangères. Je n'ai donc pas même besoin
+d'en refuser la conservation. Il vous est aisé, Monsieur le baron, de
+vérifier ce fait, et je vous prie de vouloir bien le faire pour M.
+le garde des sceaux et pour vous-même, car je ne souffrirais pas que
+personne pût avoir le moindre doute à cet égard. Agréez, etc.
+
+
+4° _Le baron Pasquier à M. Guizot_.
+
+Le 18 juillet 1820.
+
+
+Je viens, Monsieur, de vérifier la cause de l'erreur contre laquelle
+vous réclamez, et dans laquelle j'ai moi-même induit M. le garde des
+sceaux.
+
+Votre nom se trouve, en effet, porté sur les états de dépense de mon
+ministère pour une somme de six mille francs, et, en me présentant cette
+dépense, on a eu le tort de me la présenter comme annuelle; dès lors je
+dus la considérer comme un traitement.
+
+Je viens de vérifier qu'elle n'a pas ce caractère et qu'il ne s'agissait
+que d'une somme qui vous avait été comptée comme encouragement de
+l'établissement d'un journal[26]. On supposait que cet encouragement
+devait être continué; de là le caractère d'annualité donné à la dépense.
+
+Je vais me hâter de détromper M. le garde des sceaux en lui donnant
+cette véritable explication.
+
+Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+PASQUIER.
+
+[Note 26: J'avais été chargé de transmettre cet encouragement pour
+l'établissement du journal le _Courrier français_.]
+
+
+
+
+
+ XII
+
+
+
+_M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique._
+
+Passy, 13 février 1834.
+
+
+Monsieur le ministre,
+
+Excusez la liberté que je prends de vous recommander la veuve et les
+enfants d'Emile Debraux. Vous vous demandez sans doute ce qu'était Emile
+Debraux; je puis vous le dire, car j'ai fait son éloge en vers et en
+prose. C'était un chansonnier. Vous êtes trop poli pour me demander à
+présent ce que c'est qu'un chansonnier, et je n'en suis pas fâché, car
+je serais embarrassé de vous répondre. Ce que je puis vous dire, c'est
+que Debraux fut un bon Français, qui chanta contre l'ancien gouvernement
+jusqu'à extinction de voix, et qui mourut six mois après la révolution
+de Juillet, laissant sa famille dans une profonde misère. Il fut une
+puissance dans les classes inférieures; et soyez sûr, Monsieur, que
+comme il n'était pas tout à fait aussi difficile que moi en fait de rime
+et de ce qui s'en suit, il n'eût pas manqué de chanter le gouvernement
+nouveau, car sa seule boussole était le drapeau tricolore.
+
+Pour mon compte, j'ai toujours repoussé le titre d'homme de lettres,
+comme étant trop ambitieux pour un chansonnier; je voudrais pourtant
+bien, Monsieur, que vous eussiez la bonté de traiter la veuve d'Emile
+Debraux comme une veuve d'homme de lettres, car il me semble que ce
+n'est qu'à ce titre qu'elle peut avoir droit aux secours que distribue
+votre administration.
+
+J'ai déjà sollicité à la Commission de l'indemnité pour les condamnés
+politiques en faveur de cette famille. Mais, sous la Restauration,
+Debraux n'a subi qu'une faible condamnation, qui donne peu de droits à
+la veuve; aussi n'ai-je obtenu que très-peu de chose.
+
+Si j'étais assez heureux, Monsieur, pour vous intéresser au sort de ces
+infortunés, je m'applaudirais de la liberté que j'ai prise de me faire
+leur interprète auprès de vous. Ce qui a dû m'y encourager, ce sont
+les marques de bienveillance que vous avez bien voulu m'accorder
+quelquefois.
+
+Je saisis cette occasion de vous en renouveler mes remerciements, et
+vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de la haute considération
+avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
+
+Votre très-humble serviteur,
+
+BÉRANGER.
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+DU TOME PREMIER.
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+ LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.
+
+ (1807-1814.)
+
+ Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant.--Mon
+ entrée dans le monde.--Mes premières relations avec M. de
+ Chateaubriand, M. Suard, Mme de Staël, M. de Fontanes,
+ M. Royer-Collard.--On veut me faire nommer auditeur au
+ Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas lieu.--J'entre
+ dans l'Université.--J'ouvre mon cours d'Histoire moderne.
+ --Salons libéraux et comité royaliste.--Caractère des diverses
+ oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance
+ du Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard
+ et Flaugergues.--Je pars pour Nîmes.--État et aspect
+ de Paris et de la France en mars 1814.--La Restauration s'accomplit.--Je
+ reviens à Paris et je suis nommé secrétaire général
+ au ministère de l'intérieur.
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+ LA RESTAURATION.
+
+ (1814-1815.)
+
+ Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et
+ vrai caractère, de la Restauration.--Faute capitale du Sénat
+ impérial.--La Charte s'en ressent.--Objections diverses à la
+ Charte.--Pourquoi elles furent vaines.--Ministère du roi
+ Louis XVIII.--Inaptitude des principaux ministres au gouvernement
+ constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé de Montesquiou.
+ --M de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires
+ auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux
+ Chambres de l'Exposé de la situation du royaume.--Loi sur la
+ presse.--Ordonnance pour la réforme de l'instruction publique.
+ --État du gouvernement et du pays.--Leur inexpérience
+ commune.--Effets du régime de liberté.--Appréciation du
+ mécontentement public et des complots.--Mot de Napoléon
+ sur la facilité de son retour.
+
+ CHAPITRE III.
+
+ LES CENT-JOURS.
+
+ (1815.)
+
+ Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre
+ mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au
+ retour de Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des
+ peuples comme des gouvernements étrangers envers Napoléon.
+ --Rapprochement apparent et lutte secrète de Napoléon
+ et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et Fouché.--Explosion
+ de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le palais impérial.--
+ Louis XVIII et son Conseil à Gand.--Le congrès et
+ M. de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du
+ comité royaliste constitutionnel de Paris.--Mes motifs et mes
+ sentiments pendant ce voyage.--État des partis à Gand.--Ma
+ conversation avec Louis XVIII.---M. de Blacas.--M. de Chateaubriand.
+ --M. de Talleyrand revient de Vienne.--
+ Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et
+ déjouée à Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre
+ des représentants.--Mon opinion sur l'entrée de Fouché dans
+ Conseil du Roi.
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ LA CHAMBRE DE 1815.
+
+ (1815-1816.)
+
+ Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet
+ du duc de Richelieu.--Mes relations comme secrétaire
+ général du ministère de la justice, avec M. de Marbois, garde
+ des sceaux.--Arrivée et physionomie de la Chambre des députés.
+ --Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste.--Formation
+ et composition d'un nouveau parti royaliste.--Lutte
+ des classes sous le manteau des partis.--Lois d'exception.--
+ Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du gouvernement
+ et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports de
+ l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres.
+ --Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--
+ Le duc de Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal
+ Ney.--Polémique entre M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la
+ session.--Modifications dans le cabinet.--M. Laîné, ministre
+ de l'intérieur.--Je quitte le ministère de la justice et j'entre
+ comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le cabinet
+ s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.--
+ Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de
+ M. de Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des
+ députés.--Travail de M. Decazes pour en amener la dissolution.
+ --Le Roi s'y décide.--Ordonnance du 5 septembre
+ 1816.
+
+ CHAPITRE V.
+
+ GOUVERNEMENT DU CENTRE.
+
+ (1816-1821.)
+
+ Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet
+ a la majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement
+ dit et les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--
+ Vrai caractère des doctrinaires et vraie cause de leur influence.
+ --M. de la Bourdonnaye et M. Royer-Collard à l'ouverture
+ de la session.--Attitude des doctrinaires dans le débat
+ des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février 1817.--
+ Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du
+ rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion
+ Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois
+ sur la presse de 1819 et M. de Serre.--Discussion préparatoire
+ de ces lois dans le Conseil d'État.--Administration générale du
+ pays.--Modifications du cabinet de 1816 à 1820.--Imperfections
+ du régime constitutionnel.--Fautes des hommes.--
+ Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc
+ de Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète
+ des troupes étrangères.--Sa situation et son caractère.--
+ Il attaque la loi des élections--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.
+ --Sa faiblesse politique malgré ses succès parlementaires.
+ --Élections de 1819.--Élection et non-admission de M. Grégoire.
+ --Assassinat du duc de Berry.--Chute de M. Decazes.
+ --Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec
+ le côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation
+ du centre et progrès du côté droit.--Seconde chute
+ du duc de Richelieu.--M. de Villèle et le côté droit arrivent
+ au pouvoir.
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ GOUVERNEMENT DU CÔTÉ DROIT.
+
+ (1822-1827.)
+
+ Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux
+ prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère
+ des conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens
+ avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.
+ --M. de La Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude
+ dans la Chambre des députés.--Insuccès des conspirations
+ et ses causes.--M. de Villèle aux prises avec ses rivaux
+ au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Mathieu de Montmorency.
+ --M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--
+ Congrès de Vérone.--M. de Chateaubriand dévient ministre
+ des affaires étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de
+ ses motifs et de ses effets.--Rupture entre M. de Villèle et
+ M. de Chateaubriand.--Chute de M. de Chateaubriand.--M. de
+ Villèle aux prises avec une opposition sortie du côté droit.--
+ Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de Villèle tombe sous
+ le joug de la majorité parlementaire.--Attitude et influence du
+ parti ultra-catholique.--Appréciation de sa conduite.--Attaques
+ dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. Béranger.--
+ Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires à la
+ cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.
+ --Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.
+ --Les élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se
+ retire.--Mot de Madame la Dauphine à Charles X.
+
+ CHAPITRE VII.
+
+ MON OPPOSITION.
+
+ (1820-1830.)
+
+ Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques
+ de circonstance: I° _Du Gouvernement de la France depuis la
+ Restauration et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations
+ et de la Justice politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement
+ et d'opposition dans l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la_
+ _peine de mort en matière politique_ (1822).--Caractère et effet de
+ ces écrits.--Limites de mon opposition.--Les _Carlonari_.--
+ Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours sur l'histoire des
+ origines du gouvernement représentatif.--Son double but.--
+ L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux
+ historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de
+ France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre
+ et de la France.--Du mouvement philosophique et littéraire
+ des esprits à cette époque.--La _Revue française_.--Le
+ _Gloire_.--Élections de 1827.--Ma participation à la société
+ _Aide-toi, le ciel t'aidera_.--Mes rapports avec le ministère Martignac.
+ --Il autorise la réouverture de mon cours.--Mes
+ leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation en Europe
+ et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac
+ et avénement de M. de Polignac.--Je suis élu député à
+ Lisieux.
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ L'ADRESSE DES 221.
+
+ (1830.)
+
+ Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation
+ légale du pays.--Associations pour le refus éventuel
+ de l'impôt non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de
+ Polignac.--Nouvelle physionomie de l'opposition.--Ouverture
+ de la session.--Discours du Roi.--Adresse de la Chambre
+ des pairs.--Préparation de l'Adresse de la Chambre des députés.
+ --Perplexité du parti modéré et de M. Royer-Collard.
+ --Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de
+ M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--
+ Prorogation de la session.--Retraite de MM. de Chabrol et
+ Courvoisier.--Dissolution de la Chambre des députés.--Mon
+ voyage à Nîmes pour les élections.--Leur vrai caractère.--
+ Dispositions de Charles X.
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES.
+
+ I
+
+ 1° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot.
+ 2° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot.
+ 3° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot.
+
+ II
+
+ Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot.
+
+ III
+
+ Discours prononcé pour l'ouverture du cours d'histoire moderne
+ de M. Guizot, le 11 décembre 1812.
+
+ IV
+
+ 1° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot.
+ 2° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot.
+
+ V
+
+ Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé: _Quelques
+ Idées sur la liberté de la presse_, et publié en 1814.
+
+ VI
+
+ Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction
+ publique (17 février 1815.)
+
+ VII
+
+ Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par
+ M. Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la
+ Chambre des députés de 1815.
+
+ VIII.
+
+ Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte
+ Decazes, ministre de la police générale, et M. Dambray,
+ chancelier de France, à l'occasion de la saisie de la _Monarchie
+ selon la Charte_, pour cause de contravention aux
+ lois et règlements sur l'imprimerie (septembre 1816).
+
+ 1° Procès-verbal de saisie.
+ 2° M. le vicomte de Chateaubriand à.M. le comte Decazes.
+ 3° M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand.
+ 4° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes.
+ 5° M. Dambray à M. le comte Decazes.
+ 6° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray.
+ 7° M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand.
+
+ IX.
+
+ Tableaux des principales modifications et réformes introduites
+ dans l'administration générale de la France, par MM. Laîné
+ et Decazes, successivement ministres de l'intérieur de
+ 1816 à 1820, et par M. le maréchal Gouvion Saint-Cyr,
+ ministre de la guerre de 1817 à 1819.
+
+ X.
+
+ M. Guizot à M. de Serre.--Projet de loi sur l'organisation de la
+ Législature.
+
+ XI.
+
+ Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le
+ baron Pasquier, ministre des affaires étrangères, et
+ M. Guizot, à l'occasion de la destitution de M. Guizot
+ comme conseiller d'État.
+
+ 1° M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot.
+ 2° M. Guizot à M. de Serre.
+ 3° M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires
+ étrangères.
+ 4° Le baron Pasquier à M. Guizot.
+
+ XII.
+
+ M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique..
+
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à
+l'Histoire de mon temps (Tome 1), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14791 ***
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+Project Gutenberg's Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps
+(Tome 1), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 1)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: January 24, 2005 [EBook #14791]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES (TOME 1) ***
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+
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+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (I)
+PARIS--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DECESSOIS.
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS.
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+ POUR SERVIR A
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+ PAR
+ M. GUIZOT
+
+ TOME PREMIER
+
+ 1858
+
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+ LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.
+
+Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant--Mon entrée dans
+le monde--Mes premières relations avec M. de Chateaubriand, M. Suard,
+Mme de Staël, M. de Fontanes M. Royer-Collard.--On veut me faire
+nommer auditeur au Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas
+lieu--J'entre dans l'Université--J'ouvre mon cours d'histoire
+moderne--Salons libéraux et comité royaliste--Caractère des diverses
+oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance du
+Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et
+Flaugergues--Je pars pour Nîmes--État et aspect de Paris et de la France
+en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens à Paris et je
+suis nommé secrétaire général au ministère de l'intérieur.
+
+(1807-1814.)
+
+J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de mes contemporains;
+je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là pour en répondre.
+Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes
+luttes une petite arène, à défaut de la grande, maintenant fermée. J'ai
+beaucoup lutté dans ma vie, et avec ardeur. L'âge et la retraite ont
+répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément
+serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de
+tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun
+sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de
+franchise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voulant
+parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord
+que du fond de la tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et
+pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles,
+plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je ne me flatte
+guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les
+entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres.
+
+D'autres raisons encore me décident. La plupart des. Mémoires sont
+publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop tôt, ils sont indiscrets ou
+insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on
+tait ce qui serait curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont
+perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; les contemporains
+ne sont plus là pour mettre à profit les vérités qui s'y révèlent et
+pour prendre à leurs récits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus
+qu'une valeur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une curiosité
+oisive. Quoique je sache combien l'expérience s'évanouit en passant
+d'une génération à l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument
+rien, ni que la connaissance précise des fautes des pères et des raisons
+de leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les enfants. Je
+voudrais transmettre à ceux qui viendront après moi, et qui auront
+aussi leurs épreuves, un peu de la lumière qui s'est faite, pour moi,
+à travers les miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le
+pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire; deux grandes
+causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui
+les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas
+hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir
+absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en
+mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais
+point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service ni à son
+triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en
+remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs,
+quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances.
+
+Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus
+grands, Thucydide, Xénophon, Salluste, César, Tacite, Machiavel,
+Clarendon, ont écrit et quelques-uns ont eux-mêmes publié l'histoire
+de leur temps et des événements auxquels ils avaient pris part Je
+n'entreprends point une telle oeuvre; le jour de l'histoire n'est pas
+venu pour nous, de l'histoire complète et libre, sans réticence ni sur
+les faits ni sur les hommes. Mais mon histoire propre et intime, ce que
+j'ai pensé, senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon pays,
+ce qu'ont pensé, senti et voulu avec moi les amis politiques auxquels
+j'ai été associé, la vie de nos âmes dans nos actions, je puis dire cela
+librement, et c'est là surtout ce que j'ai à coeur de dire, pour être,
+sinon toujours approuvé, du moins toujours connu et compris. A cette
+condition, d'autres marqueront un jour avec justice notre place dans
+l'histoire de notre temps.
+
+Je ne suis entré qu'en 1814 dans la vie publique; je n'avais servi ni la
+Révolution ni l'Empire. Étranger par mon âge à la Révolution, je suis
+resté étranger à l'Empire par mes idées. Depuis que j'ai pris quelque
+part au gouvernement des hommes, j'ai appris à être juste envers
+l'empereur Napoléon: génie incomparablement actif et puissant, admirable
+par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement,
+et par son énergique et efficace rapidité dans la reconstruction de la
+charpente sociale. Mais génie sans mesure et sans frein, qui n'acceptait
+ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite à ses désirs ni à ses volontés,
+et qui par là demeurait révolutionnaire en combattant la révolution;
+supérieur dans l'intelligence des conditions générales de la société,
+mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossièrement, les
+besoins moraux de la nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction
+avec un bon sens sublime, tantôt les méconnaissant et les offensant avec
+un orgueil impie. Qui eût pu croire que le même homme qui avait fait le
+Concordat et rouvert en France les églises enlèverait le pape de Rome
+et le retiendrait prisonnier à Fontainebleau? C'est trop de maltraiter
+également les philosophes et les chrétiens, la raison et la foi. Entre
+les grands hommes ses pareils, Napoléon a été le plus nécessaire à son
+temps, car nul n'a fait si promptement ni avec tant d'éclat succéder
+l'ordre à l'anarchie, mais aussi le plus chimérique en vue de l'avenir,
+car après avoir possédé la France et l'Europe, il a vu l'Europe le
+chasser, même de la France, et son nom demeurera plus grand que ses
+oeuvres, dont les plus brillantes, ses conquêtes, ont tout à coup et
+entièrement disparu avec lui. En rendant hommage à sa grandeur, je ne
+regrette pas de ne l'avoir appréciée que tard et quand il n'était plus;
+il y avait pour moi, sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et
+trop de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de liberté.
+
+Ce n'est pas que je fusse, à cette époque, très-préoccupé de la
+politique, ni très-impatient que la liberté m'en ouvrît l'accès. Je
+vivais dans la société de l'opposition, mais d'une opposition qui ne
+ressemblait guère à celle que nous avons vue et faite pendant trente
+ans. C'étaient les débris du monde philosophique et de l'aristocratie
+libérale du XVIIIe siècle, les derniers représentants de ces salons qui
+avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question,
+tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutôt
+que par aucun dessein d'intérêt et d'ambition. Les mécomptes et les
+désastres de la Révolution n'avaient point fait abjurer aux survivants
+de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient
+sincèrement libéraux, mais sans prétentions pressantes, et avec la
+réserve de gens qui ont peu réussi et beaucoup souffert dans leurs
+tentatives de réforme et de gouvernement. Ils tenaient à la liberté de
+la pensée et de la parole, mais n'aspiraient point à la puissance; ils
+détestaient et critiquaient vivement le despotisme, mais sans rien faire
+pour le réprimer ou le renverser. C'était une opposition de spectateurs
+éclairés et indépendants qui n'avaient aucune chance ni aucune envie
+d'intervenir comme acteurs.
+
+Société charmante, dont, après une longue vie de rudes combats, je me
+plais à retrouver les souvenirs. M. de Talleyrand me disait un jour:
+«Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que
+c'est que le plaisir de vivre.» Quel puissant plaisir en effet que celui
+d'un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de
+troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait
+en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passe-temps, qui
+n'imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice, et leur
+ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives! Le XVIIIe siècle a
+été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles, car
+il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes
+les faiblesses de l'humanité; il l'a en même temps élevée et énervée,
+flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres
+penchants, l'enivrant d'espérances sublimes et la berçant de molles
+complaisances. Aussi a-t-il fait pêle-mêle des utopistes et des
+égoïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des
+incrédules moqueurs, enfants très-divers du même temps, mais tous
+charmés de leur temps et d'eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur
+commune ivresse à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en
+1807, le chaos avait depuis longtemps éclaté; l'enivrement de 1789 avait
+bien complètement disparu; la société, tout occupée de se rasseoir,
+ne songeait plus à s'élever en s'amusant; les spectacles de la force
+avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la
+froideur, l'isolement des sentiments et des intérêts personnels, c'est
+le train et l'ennui ordinaires du monde; la France, lasse d'erreurs et
+d'excès étranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans
+cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les fidèles héritiers
+des salons lettrés du XVIIIe siècle y demeuraient seuls étrangers; seuls
+ils conservaient deux des plus nobles et plus aimables dispositions
+de leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit et cette
+promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée,
+ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur
+les relations sociales tant de fécondité et de douceur.
+
+J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse épreuve. Amené dans cette
+société par un incident de ma vie privée, j'y arrivais très-jeune,
+parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé,
+quelque instruction et un goût très-vif pour les plaisirs nobles,
+les lettres et la bonne compagnie. Je n'y apportais pas des idées en
+harmonie avec celles que j'y trouvais; j'avais été élevé à Genève, dans
+des sentiments très-libéraux, mais dans des habitudes austères et des
+croyances pieuses, en réaction contre la philosophie du XVIIIe siècle
+plutôt qu'en admiration de ses oeuvres et de son influence. Depuis que
+je vivais à Paris, la philosophie et la littérature allemandes étaient
+mon étude favorite; je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller,
+beaucoup plus que Condillac et Voltaire. M. Suard, l'abbé Morellet, le
+marquis de Boufflers, les habitués des salons de Mme d'Houdetot et de
+Mme de Rumford, qui m'accueillaient avec une extrême bonté, souriaient
+et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chrétiennes et de mon
+enthousiasme germanique; mais au fond cette diversité de nos idées et de
+nos habitudes était pour moi, dans leur société, une cause d'intérêt et
+de faveur plutôt que de mauvais vouloir ou seulement d'indifférence. Ils
+me savaient aussi sincèrement attaché qu'eux-mêmes à la liberté et à
+l'honneur de l'intelligence humaine, et j'avais pour eux quelque chose
+de nouveau et d'indépendant qui leur inspirait de l'estime et de
+l'attrait. Ils m'ont, à cette époque, constamment soutenu de leur
+amitié et de leur influence, sans jamais prétendre à me gêner dans nos
+dissentiments. J'ai appris d'eux plus que de personne à porter dans
+la pratique de la vie cette large équité et ce respect de la liberté
+d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment
+libéral.
+
+En toute occasion, cette généreuse disposition se déployait. En 1809, M.
+de Chateaubriand publia _les Martyrs_. Le succès en fut d'abord pénible
+et très-contesté. Parmi les disciples du XVIIIe siècle et de Voltaire,
+la plupart traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les plus modérés
+lui portaient peu de faveur. Ils ne goûtaient pas ses idées, même quand
+ils ne croyaient pas devoir les combattre, et sa façon d'écrire choquait
+leur goût dénué d'imagination et plus fin que grand. Ma disposition
+était toute contraire; j'admirais passionnément M. de Chateaubriand,
+idées et langage; ce beau mélange de sentiment religieux et d'esprit
+romanesque, de poésie et de polémique morale, m'avait si puissamment
+ému et conquis que, peu après mon arrivée à Paris, en 1806, une de
+mes premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à M. de
+Chateaubriand une très-médiocre épître en vers dont il s'empressa de me
+remercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre flatta
+ma jeunesse, et _les Martyrs_ redoublèrent mon zèle. Les voyant si
+violemment attaqués, je résolus de les défendre dans _le Publiciste_, où
+j'écrivais quelquefois; et quoique fort éloigné d'approuver tout ce
+que j'en pensais, M. Suard, qui dirigeait ce journal, se prêta
+complaisamment à mon désir. J'ai connu très-peu d'hommes d'un naturel
+aussi libéral et aussi doux, quoique d'un esprit minutieusement délicat
+et difficile. Il trouvait dans le talent de M. de Chateaubriand plus à
+critiquer qu'à louer; mais c'était du talent, un grand talent, et à ce
+titre il restait pour lui bienveillant, quoique toujours et finement
+moqueur. C'était de plus un talent plein d'indépendance, engagé dans
+l'opposition et en butte à la redoutable humeur du pouvoir impérial:
+autres mérites auxquels M. Suard portait beaucoup d'estime. Il me laissa
+donc, dans le _le Publiciste_, libre carrière, et j'y pris parti pour
+_les Martyrs_ contre leurs détracteurs.
+
+M. de Chateaubriand en fut très-touché et s'empressa de me le témoigner.
+Mes articles devinrent entre nous l'objet d'une correspondance
+qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans plaisir[1]. Il m'expliquait
+ses intentions et ses raisons dans la composition de son poëme,
+discutait avec quelque susceptibilité, et même avec un peu d'humeur
+cachée sous sa reconnaissance, les critiques mêlées à mes éloges, et
+finissait par me dire: «Au reste, monsieur, vous connaissez les tempêtes
+élevées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie
+qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la colère; c'est
+ce _Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de
+la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,
+et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
+dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain point.
+Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que
+les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes
+qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la
+bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui
+dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais...
+
+[Note 1: J'insère dans les _Pièces historiques_, placées à la fin de
+ce volume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'écrivit à cette
+époque et à ce sujet. (_Pièces historiques_, n° I.)]
+
+Je ne renonce point à l'espoir d'aller vous chercher, ni à vous recevoir
+dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se
+réunir pour se consoler; les idées généreuses et les sentiments élevés
+deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les
+retrouve... Agréez de nouveau, je vous en prie, l'assurance de ma haute
+considération, de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,
+d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de
+l'honneur.»
+
+Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l'honneur ont
+persisté, à coup sûr, à travers nos luttes politiques; mais l'amitié n'y
+a pas survécu. Lien trop beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut
+pas prononcer si vite le nom.
+
+Quand on a vécu sous un régime de vraie et sérieuse liberté, on a
+quelque envie et quelque droit de sourire en voyant ce qui, dans
+d'autres temps, a pu passer pour des actes d'opposition factieuse selon
+les uns, courageuse selon les autres. En août 1807, dix-huit mois avant
+la publication des _Martyrs_, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en
+allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de
+ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore inconnu
+moi-même, j'écrivis à madame de Staël pour lui demander l'honneur de
+la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se
+trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle; je venais de Paris; elle me
+questionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le
+public et les salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans
+le _Mercure_ qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase
+surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s'était
+gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le silence de l'abjection,
+l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du
+délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi
+dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien
+paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron
+prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des
+cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant
+obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent était sans doute ému et
+saisissant, comme j'étais ému et saisi moi-même; madame de Staël me
+prit vivement par le bras en me disant: «Je suis sûre que vous
+joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez place dans
+_Andromaque_.» C'était là, chez elle, le goût et l'amusement du moment.
+Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint
+à M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup en s'en
+inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la phrase était
+vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car le _Mercure_ fut
+supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi l'empereur Napoléon,
+vainqueur de l'Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas
+pouvoir souffrir qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être
+sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron
+sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir
+de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger!
+
+Les esprits élevés et un peu susceptibles pour le compte de la dignité
+humaine avaient bien raison de ne pas goûter ce régime, et de prévoir
+qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France;
+mais il paraissait, à cette époque, si bien établi dans le sentiment
+général du pays, on était si convaincu de sa force, on pensait si peu
+à toute autre chance d'avenir, que, même dans cette région haute et
+étroite où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait parfaitement
+simple que les jeunes gens entrassent à son service, seule carrière
+publique qui leur fût ouverte. Une femme d'un esprit très-distingué et
+d'un noble coeur, qui me portait quelque amitié, madame de Rémusat se
+prit du désir de me faire nommer auditeur au Conseil d'État; son cousin,
+M. Pasquier, alors préfet de police et que je rencontrais quelquefois
+chez elle, s'y employa de très-bonne grâce; et, de l'avis de mes plus
+intimes amis, je ne repoussai point cette proposition, quoique, au fond
+de l'âme, elle me causât quelque trouble. C'était au ministère des
+affaires étrangères qu'on avait le projet de me faire attacher.
+M. Pasquier parla de moi au duc de Bassano, alors ministre de ce
+département, et au comte d'Hauterive, directeur des Archives. Le duc
+de Bassano me fit appeler. Je vis aussi M. d'Hauterive, esprit fécond,
+ingénieux et bienveillant pour les jeunes gens disposés aux fortes
+études. Pour m'essayer, ils me chargèrent de rédiger un mémoire sur une
+question dont l'Empereur était ou voulait paraître préoccupé, l'échange
+des prisonniers français détenus en Angleterre contre les prisonniers
+anglais retenus en France. De nombreux documents me furent remis à ce
+sujet. Je fis le mémoire, et ne doutant pas que l'Empereur ne voulût
+sérieusement l'échange, je mis soigneusement en lumière les principes
+du droit des gens qui le commandaient et les concessions mutuelles qui
+devaient le faire réussir. Je portai mon travail au duc de Bassano. J'ai
+lieu de présumer que je m'étais mépris sur son véritable objet, et que
+l'empereur Napoléon, regardant les prisonniers anglais qu'il avait en
+France comme plus considérables que les Français détenus en Angleterre,
+et croyant que le nombre de ces derniers était pour le gouvernement
+anglais une charge incommode, n'avait au fond nulle intention
+d'accomplir l'échange. Quoi qu'il en soit, je n'entendis plus parler de
+mon mémoire ni de ma nomination. Je me permets de dire que j'en eus peu
+de regret.
+
+Une autre carrière s'ouvrit bientôt pour moi qui me convenait mieux, car
+elle était plus étrangère au gouvernement. Mes premiers travaux, surtout
+mes _Notes critiques_ sur l'_Histoire de la décadence et de la chute de
+l'Empire romain_, de Gibbon, et les _Annales de l'éducation_, recueil
+périodique où j'avais abordé quelques-unes des grandes questions
+d'éducation publique et privée, avaient obtenu, de la part des hommes
+sérieux, quelque attention[2]. Avec une bienveillance toute spontanée,
+M. de Fontanes, alors grand maître de l'Université, me nomma professeur
+adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacretelle dans la
+Faculté des lettres de l'académie de Paris; et peu après, avant que
+j'eusse commencé mon enseignement, et comme s'il eût cru n'avoir pas
+assez fait pour m'attacher fortement à l'Université, il divisa la chaire
+en deux et me nomma professeur titulaire d'histoire moderne, avec
+dispense d'âge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris mon
+cours au collége du Plessis, en présence des élèves de l'École
+normale et d'un public peu nombreux, mais avide d'étude, de mouvement
+intellectuel, et pour qui l'histoire moderne, même remontant à ses
+plus lointaines sources, aux Barbares conquérants de l'empire romain,
+semblait avoir un intérêt pressant et presque Contemporain.
+
+[Note 2: Je publie, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de ce
+volume, une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'écrivit de Bruxelles
+à propos des _Annales de l'éducation_, et dans laquelle le caractère
+et de l'homme et du temps se montre avec un aimable abandon. (_Pièces
+historiques_, n° II.)]
+
+Ce n'était point là, de la part de M. de Fontanes, simplement un acte
+de bienveillance attirée sur moi par quelques pages de moi qu'il avait
+lues, ou quelques propos favorables qu'il avait entendus à mon sujet.
+Ce lettré épicurien, devenu puissant et le favori intellectuel du
+plus puissant souverain de l'Europe, aimait toujours les lettres pour
+elles-mêmes et d'un sentiment aussi désintéressé que sincère; le beau le
+touchait comme aux jours de sa jeunesse et de ses poétiques travaux.
+Et ce qui est plus rare encore, ce courtisan raffiné_ d'un despote
+glorieux, cet orateur officiel qui se tenait pour satisfait quand il
+avait prêté à la flatterie un noble langage, honorait, quand il la
+rencontrait, une indépendance plus sérieuse et prenait plaisir à le lui
+témoigner. Peu après m'avoir nommé, il m'invita à dîner à sa maison de
+campagne, à Courbevoie; assis près de lui à table, nous causâmes des
+études, des méthodes d'enseignement, des lettres classiques et modernes,
+vivement, librement, comme d'anciennes connaissances et presque comme
+des compagnons de travail. La conversation tomba sur les poëtes latins
+et leurs commentateurs; je parlai avec éloge de la grande édition de
+Virgile par Heyne, le célèbre professeur de l'Université de Goettingue,
+et du mérite de ses dissertations. M. de Fontanes attaqua brusquement
+les savants allemands; selon lui, ils n'avaient rien découvert, rien
+ajouté aux anciens commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur
+Virgile et sur l'antiquité, que le père La Rue. Il était plein d'humeur
+contre la littérature allemande en général, philosophes, poëtes,
+historiens ou philologues, et décidé à ne pas les croire dignes de son
+attention. Je les défendis avec la confiance de ma conviction et de ma
+jeunesse, et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, lui dit
+en souriant: «Ces protestants, on ne les fait jamais céder.» Mais
+loin de m'en vouloir de mon obstination, il se plaisait évidemment au
+contraire dans la franchise de ce petit débat. Sa tolérance pour mon
+indépendance fut mise un peu plus tard à une plus délicate épreuve.
+Quand j'eus à commencer mon cours, en décembre 1812, il me parla de mon
+discours d'ouverture et m'insinua que j'y devrais mettre une ou deux
+phrases à l'éloge de l'Empereur; c'était l'usage, me dit-il, surtout à
+la création d'une chaire nouvelle, et l'Empereur se faisait quelquefois
+rendre compte par lui de ces séances. Je m'en défendis; je ne voyais
+à cela, lui dis-je, point de convenance générale; j'avais à faire
+uniquement de la science devant un public d'étudiants; je ne pouvais
+être obligé d'y mêler de la politique, et de la politique contre mon
+opinion: «Faites comme vous voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un
+mélange visible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, on s'en
+prendra à moi; je nous défendrai, vous et moi, comme je pourrai[3].»
+
+[Note 3: Malgré ses imperfections, que personne ne sentira plus que moi,
+on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ce discours, ma première
+leçon d'histoire et ma première parole publique, et qui est resté enfoui
+dans les archives de la Faculté des lettres, depuis le jour où il y fut
+prononcé, il y a quarante-cinq ans. Je le joins aux _Pièces historiques_
+(n° III).]
+
+Il faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant que d'esprit
+généreux en renonçant si vite et de si bonne grâce à l'exigence qu'il
+m'avait témoignée. Pour le maître qu'il servait, l'opposition de la
+société où je vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine;
+c'était une pure opposition de pensée et de conversation, sans dessein
+précis, sans passion efficace, grave pour la longue vue du philosophe,
+mais indifférente à l'action du politique, et disposée à se contenter
+longtemps de l'indépendance des idées et des paroles dans l'inaction de
+la vie.
+
+En entrant dans l'Université, je me trouvai en contact avec une autre
+opposition, moins apparente, mais plus sérieuse sans être, pour le
+moment, plus active. M. Royer-Collard, alors professeur d'histoire de la
+philosophie et doyen de la Faculté des lettres, me prit en prompte et
+vive amitié. Nous ne nous connaissions pas auparavant; j'étais beaucoup
+plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit
+nombre de relations intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour
+l'autre. C'était un homme, non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien
+temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la
+jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes,
+sans déserter sa cause primitive et nationale. Esprit admirablement
+libre et élevé avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus
+profond qu'étendu, plus capable de mener loin une idée que d'en combiner
+plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur
+les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté
+à répandre, sur des formes un peu solennelles, l'éclat imprévu d'une
+imagination forte excitée par des impressions très-vives. Avant d'être
+appelé à enseigner la philosophie, il n'en avait pas fait une étude
+spéciale, ni le but principal de ses travaux, et dans nos vicissitudes
+politiques de 1789 à 1814, il n'avait jamais joué un rôle important, ni
+hautement épousé aucun parti. Mais il avait reçu dans sa jeunesse, sous
+l'influence des traditions de Port-Royal, une forte éducation classique
+et chrétienne; et après la _Terreur_, sous le régime du Directoire, il
+était entré dans le petit comité royaliste qui correspondait avec Louis
+XVIII, non pour conspirer, mais pour éclairer ce prince sur le véritable
+état du pays, et lui donner des conseils aussi bons pour la France que
+pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient
+se retrouver un jour. Il était donc décidément spiritualiste en
+philosophie et royaliste en politique; restaurer l'âme dans l'homme et
+le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa
+grande pensée: «Vous ne pouvez pas croire, m'écrivait-il en 1823, que
+j'aie jamais pris le mot _Restauration_ dans le sens étroit et borné
+d'un fait particulier; mais j'ai regardé et je regarde encore ce fait
+comme l'expression d'un certain système de société et de gouvernement,
+et comme la condition, dans les circonstances de la France, de l'ordre,
+de la justice et de la liberté; tandis que, sans cette condition, le
+désordre, la violence, et un despotisme irrémédiable, né des choses
+et non des hommes, sont la conséquence nécessaire de l'esprit et des
+doctrines politiques de la révolution.» Passionnément pénétré de cette
+idée, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec
+succès, dans sa chaire, contre l'école matérialiste du XVIIIe siècle, et
+suivait du fond de son cabinet, avec anxiété mais non sans espoir, les
+chances du jeu terrible où Napoléon jouait tous les jours son empire.
+
+Par ses grands instincts, Napoléon était spiritualiste; les hommes de
+son ordre ont des éclairs de lumière et des élans de pensée qui leur
+entr'ouvrent la sphère des hautes vérités. Dans ses bons moments, le
+spiritualisme renaissant sous son règne, et sapant le matérialisme du
+dernier siècle, lui était sympathique et agréable. Mais le despote avait
+de prompts retours qui l'avertissaient qu'on n'élève pas les âmes sans
+les affranchir, et la philosophie spiritualiste de M. Royer-Collard
+l'offusquait alors autant que l'idéologie sensualiste de M. de Tracy.
+C'était de plus un des traits de génie de Napoléon qu'il se souvenait
+constamment de ces Bourbons si oubliés, et savait bien que là étaient
+ses seuls concurrents au trône de France. Au plus fort de ses grandeurs,
+il avait plus d'une fois exprimé cette idée, et elle lui revenait plus
+claire et plus pressante quand il sentait approcher le péril. A ce titre
+encore, M. Royer-Collard et ses amis, dont il connaissait bien les
+sentiments et les relations, lui étaient profondément suspects et
+importuns. Non que leur opposition, Napoléon le savait bien aussi, fût
+active ni puissante; les événements ne se décidaient pas dans ce petit
+cercle; mais là étaient les plus justes pressentiments de l'avenir et
+les plus sensés amis du gouvernement futur.
+
+Ils n'avaient entre eux que des conversations bien vagues et à voix
+bien basse quand l'Empereur vint donner lui-même à leurs idées une
+consistance et une publicité qu'ils étaient loin de prétendre. Lorsqu'il
+fit remettre au Sénat et au Corps législatif, réunis le 19 décembre
+1813, quelques-unes des pièces de ses négociations avec les puissances
+coalisées, en provoquant la manifestation de leurs sentiments à ce
+sujet, s'il avait eu le sincère dessein de faire la paix, ou de
+convaincre sérieusement la France que, si la paix ne se faisait pas,
+ce n'était point par l'obstination de sa volonté conquérante, il eût
+trouvé, à coup sûr, dans ces deux corps, quelque énervés qu'ils fussent,
+un énergique et populaire appui. Je voyais souvent, et assez intimement,
+trois des cinq membres de la commission du Corps législatif, MM.
+Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les
+dispositions des deux autres, MM. Laîné et Flaugergues. M. Maine-Biran,
+qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite réunion
+philosophique où nous causions librement de toutes choses, nous tenait
+au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps
+législatif lui-même. Quoique royaliste d'origine (il avait été dans sa
+jeunesse garde du corps de Louis XVI), il était étranger à tout parti et
+à toute intrigue, consciencieux jusqu'au scrupule, timide même quand sa
+conscience ne lui commandait pas absolument le courage, peu politique
+par goût, et en tout cas fort éloigné de prendre jamais une résolution
+extrême, ni aucune initiative d'action. M. Gallois, homme du monde et
+d'étude, libéral modéré de l'école philosophique du XVIIIe siècle,
+s'occupait plus de soigner sa bibliothèque que de rechercher une
+importance publique, et voulait s'acquitter dignement envers son pays
+sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manières
+et de langage, comme Provençal et comme poëte, M. Raynouard n'était
+cependant pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait-on,
+contre les abus tyranniques de l'administration impériale, n'auraient
+pas empêché qu'il ne se contentât de ces satisfactions tempérées qui,
+dans le présent, sauvent l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M.
+Flaugergues, honnête républicain qui avait pris le deuil à la mort de
+Louis XVI, roide d'esprit et de caractère, était capable de résolutions
+énergiques, mais solitaires, et influait peu sur ses collègues,
+quoiqu'il parlât beaucoup. M. Laîné, au contraire, avait le coeur chaud
+et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans beaucoup
+d'originalité ni de force; sa parole était pénétrante et saisissante
+quand il était lui-même vivement ému; républicain jadis, mais resté
+simplement partisan généreux des idées et des sentiments de liberté,
+il fut promptement adopté comme le premier homme de la commission et
+accepta sans hésiter d'être son organe. Mais il n'avait, comme ses
+collègues, point d'hostilité préméditée, ni d'engagement secret contre
+l'Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l'expression sérieuse
+du voeu de la France, au dehors pour une politique sincèrement
+pacifique, au dedans pour le respect des droits publics et l'exercice
+légal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l'expression modérée de ces
+modestes sentiments. Avec de tels hommes, animés de telles vues, il
+était aisé de s'entendre; Napoléon ne voulut pas même écouter. On sait
+comment il fit tout à coup supprimer le rapport, ajourna le Corps
+législatif, et avec quel emportement à la fois calculé et brutal il
+traita, en les recevant le 1er janvier 1814, les députés et leurs
+commissaires: «Qui êtes-vous pour m'attaquer? C'est moi qui suis le
+représentant de la nation. S'en prendre à moi, c'est s'en prendre à
+elle. J'ai un titre et vous n'en avez pas... M. Laîné, votre rapporteur,
+est un méchant homme, qui correspond avec l'Angleterre par l'entremise
+de l'avocat Desèze. Je le suivrai de l'oeil. M. Raynouard est un
+menteur.» En faisant communiquer à la commission les pièces de la
+négociation, Napoléon avait interdit à son ministre des affaires
+étrangères, le duc de Vicence, d'y placer celle qui faisait connaître à
+quelles conditions les puissances alliées étaient prêtes à traiter,
+ne voulant, lui, s'engager à aucune base de paix. Son ministre de
+la police, le duc de Rovigo, se chargea de pousser jusqu'au bout
+l'indiscrétion de sa colère: «Vos paroles sont bien imprudentes, dit-il
+aux membres de la commission, quand il y a un Bourbon à cheval.» Ainsi,
+dans la situation la plus extrême, sous le coup des plus éclatants
+avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois faisait
+parade de pouvoir absolu; le conquérant vaincu laissait voir que les
+négociations n'étaient pour lui qu'un moyen d'attendre les retours
+des chances de la guerre; et le chef ébranlé de la dynastie nouvelle
+proclamait lui-même que l'ancienne dynastie était là, prête à lui
+succéder.
+
+Le jour était venu où la gloire même ne répare plus les fautes qu'elle
+couvre encore. La campagne de 1814, ce chef-d'oeuvre continu d'habileté
+et d'héroïsme du chef comme des soldats, n'en porta pas moins
+l'empreinte de la fausse pensée et de la fausse situation de l'Empereur.
+Il flotta constamment entre la nécessité de couvrir Paris et sa passion
+de reconquérir l'Europe, voulant sauver à la fois son trône et son
+ambition, et changeant à chaque instant de tactique, selon que le péril
+fatal ou la chance favorable lui semblait l'emporter. Dieu vengeait la
+justice et le bon sens en condamnant le génie qui les avait tant bravés
+à succomber dans l'hésitation et le tâtonnement, sous le poids de ses
+inconciliables désirs et de ses impossibles volontés.
+
+Pendant que Napoléon usait dans cette lutte suprême les restes de sa
+fortune et de sa puissance, il ne lui vint d'aucun point de la France,
+ni de Paris, ni des départements, et pas plus de l'opposition que
+du public, aucune traverse, aucun obstacle. Il n'y avait point
+d'enthousiasme pour sa défense et peu de confiance dans son succès; mais
+personne ne tentait rien contre lui; des conversations malveillantes,
+quelques avertissements préparatoires, quelques allées et venues à
+raison de l'issue qu'on entrevoyait, c'était là tout. L'Empereur
+agissait en pleine liberté et avec toute la force que comportaient son
+isolement et l'épuisement moral et matériel du pays. On n'a jamais vu
+une telle inertie publique au milieu de tant d'anxiété nationale, ni
+des mécontents s'abstenant à ce point de toute action, ni des agents si
+empressés à désavouer leur maître en restant si dociles à le servir.
+C'était une nation de spectateurs harassés, qui avaient perdu toute
+habitude d'intervenir eux-mêmes dans leur propre sort, et qui ne
+savaient quel dénoûment ils devaient désirer ou craindre à ce drame
+terrible dont ils étaient l'enjeu.
+
+Je me lassai de rester immobile à ma place devant ce spectacle, et ne
+prévoyant pas quand ni comment il finirait, je résolus, vers le milieu
+de mars, d'aller à Nîmes passer quelques semaines auprès de ma mère
+que je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant les yeux
+l'aspect de Paris, entre autres de la rue de Rivoli que l'on commençait
+alors à construire, quand je la traversai le matin de mon départ: point
+d'ouvriers, point de mouvement, des matériaux entassés sans emploi, des
+échafaudages déserts, des constructions abandonnées faute d'argent, de
+bras et de confiance, des ruines neuves. Partout, dans la population,
+un air de malaise et d'oisiveté inquiète, comme de gens à qui manquent
+également le travail et le repos. Pendant mon voyage, sur les routes,
+dans les villes et dans les campagnes, même apparence d'inaction et
+d'agitation, même appauvrissement visible du pays; beaucoup plus de
+femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes conscrits tristement
+en marche pour leur corps; des malades et des blessés refluant à
+l'intérieur; une nation mutilée et exténuée. Et à côté de cette détresse
+matérielle, une grande perplexité morale, le trouble de sentiments
+contraires, le désir ardent de la paix et la haine violente de
+l'étranger; des alternatives, envers Napoléon, d'irritation et de
+sympathie, tantôt maudit comme l'auteur de tant de souffrances, tantôt
+célébré comme le défenseur de la patrie et le vengeur de ses injures. Et
+ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoique je fusse loin d'en
+mesurer dès lors toute la portée, c'était la profonde inégalité de ces
+sentiments divers dans les diverses classes de la population. Au sein
+des classes aisées et éclairées, le désir de la paix, le dégoût des
+exigences et des aventures du despotisme impérial, la prévoyance
+raisonnée de sa chute et les perspectives d'un autre régime politique
+dominaient évidemment. Le peuple, au contraire, ne sortait par moments
+de sa lassitude que pour se livrer à ses colères patriotiques et à ses
+souvenirs révolutionnaires; le régime impérial l'avait discipliné sans
+le réformer; les apparences étaient calmes, mais au fond on eût pu dire
+des masses populaires, comme des émigrés, qu'elles n'avaient rien oublié
+ni rien appris. Point d'unité morale dans le pays; point de pensée ni de
+passion commune, malgré l'expérience et le malheur communs. La nation
+était presque aussi aveuglément et aussi profondément divisée dans sa
+langueur qu'elle l'avait été naguère dans ses emportements.
+
+J'entrevoyais ces mauvais symptômes; mais j'étais jeune et bien plus
+préoccupé des espérances de l'avenir que de ses périls. J'appris bientôt
+à Nîmes les événements accomplis à Paris; M. Royer-Collard m'écrivit
+pour me presser de revenir; je partis sur-le-champ, et peu de jours
+après mon arrivée, je fus nommé secrétaire général du ministère de
+l'intérieur, que le Roi venait de confier à l'abbé de Montesquiou.
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+LA RESTAURATION.
+
+Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et vrai
+caractère de la Restauration.--Faute capitale du Sénat impérial.--La
+Charte s'en ressent.--Objections diverses à la Charte.--Pourquoi elles
+furent vaines.--Ministère du roi Louis XVIII.--Inaptitude des principaux
+ministres au gouvernement constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé
+de Montesquiou.--M. de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires
+auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux Chambres de
+l'exposé de la situation du royaume.--Loi sur la presse.--Ordonnance
+pour la réforme de l'instruction publique.--État du gouvernement et
+du pays.--Leur inexpérience commune.--Effets du régime de
+liberté.--Appréciation du mécontentement public et des complots.--Mot de
+Napoléon sur la facilité de son retour.
+
+(1814-1815.)
+
+Je n'hésitai point à entrer, sous de tels auspices, dans les affaires.
+Aucun engagement antérieur, aucun motif personnel ne me portaient vers
+la Restauration. Je suis de ceux que l'élan de 1789 a élevés et qui ne
+consentiront point à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien régime
+par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti contre l'ancienne France
+aucune amertume. Né bourgeois et protestant, je suis profondément dévoué
+à la liberté de conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les
+grandes conquêtes de notre ordre social. Mais ma confiance dans ces
+conquêtes est pleine et tranquille, et je ne me crois point obligé,
+pour servir leur cause, de considérer la maison de Bourbon, la noblesse
+française et le clergé catholique comme des ennemis. Il n'y a plus
+maintenant que des forcenés qui crient: «A bas les nobles! à bas les
+prêtres!» Pourtant bien des gens honnêtes et sensés, et qui désirent
+ardemment que les révolutions finissent, ont encore au fond du coeur
+quelques restes des sentiments auxquels ce cri répond. Qu'ils y
+prennent garde: ces sentiments sont essentiellement révolutionnaires et
+antisociaux; l'ordre ne se rétablira point tant que les honnêtes gens
+les laisseront passer avec une secrète complaisance. J'entends cet ordre
+vrai et durable dont, pour durer elle-même et prospérer, toute grande
+société a besoin. Les intérêts et les droits conquis de nos jours ont
+pris rang dans la France, dont ils font désormais la vie et la force;
+mais parce qu'elle est pleine d'éléments nouveaux, la société française
+n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a été jadis
+que renoncer à ce qu'elle est aujourd'hui; elle établirait dans son sein
+le trouble et l'abaissement continus si elle demeurait hostile à sa
+propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie à travers
+les siècles. Pour moi, j'ai toujours porté, aux faits et aux noms qui
+ont tenu une grande place dans notre destinée, un respect affectueux; et
+tout homme nouveau que je suis, quand le roi Louis XVIII est rentré la
+Charte à la main, je ne me suis point senti irrité ni humilié d'avoir à
+jouir de nos libertés, ou à les défendre, sous l'ancienne race des rois
+de France, et en commun avec tous les Français, nobles ou bourgeois,
+dussent leurs anciennes rivalités être encore quelque temps une source
+de méfiance et d'agitation.
+
+Les étrangers! leur souvenir a été la plaie de la Restauration et le
+cauchemar de la France sous son empire. Sentiment bien légitime en soi!
+La passion jalouse de l'indépendance et de la gloire nationales double
+la force des peuples dans les jours prospères et sauve leur dignité dans
+les revers. S'il avait plu à Dieu de me jeter dans les rangs des soldats
+de Napoléon, peut-être cette passion aurait, seule aussi, dominé mon
+âme. Placé dans la vie civile, d'autres idées, d'autres instincts m'ont
+fait chercher ailleurs que dans la prépotence par la guerre la grandeur
+et la force de mon pays. J'ai aimé et j'aime surtout la politique juste
+et la liberté sous la loi. J'en désespérais avec l'Empire; je les
+espérai de la Restauration. On m'a quelquefois reproché de ne pas
+m'associer assez vivement aux impressions publiques. Partout où je
+les rencontre sincères et fortes, je les respecte et j'en tiens grand
+compte; mais je ne me crois point tenu d'abdiquer ma raison pour les
+partager, ni de déserter, pour leur plaire, l'intérêt réel et permanent
+du pays. C'était vraiment une absurde injustice de s'en prendre à la
+Restauration de la présence de ces étrangers que l'ambition insensée de
+Napoléon avait seule amenés sur notre sol et que les Bourbons pouvaient
+seuls en éloigner par une prompte et sûre paix. Les ennemis de la
+Restauration se sont jetés, pour la condamner dès son premier jour, dans
+des contradictions étranges: à les en croire, tantôt elle a été imposée
+à la France par les baïonnettes ennemies; tantôt personne, en 1814, ne
+se souciait d'elle, pas plus l'Europe que la France; quelques vieilles
+fidélités, quelques défections soudaines, quelques intrigues égoïstes la
+firent seules prévaloir. Puéril aveuglement de l'esprit de parti! Plus
+on prouvera qu'aucune volonté générale, aucune grande force, intérieure
+ou extérieure, n'appelait et n'a fait la Restauration, plus on mettra
+en lumière sa force propre et intime et cette nécessité supérieure qui
+détermina l'événement. Je m'étonne toujours que des esprits libres et
+distingués s'emprisonnent ainsi dans les subtilités ou les crédulités de
+la passion, et n'éprouvent pas le besoin de regarder les choses en face
+et de les voir telles qu'elles sont réellement. Dans la redoutable
+crise de 1814, le rétablissement de la maison de Bourbon était la
+seule solution naturelle et sérieuse, la seule qui se rattachât à des
+principes indépendants des coups de la force comme des caprices de la
+volonté humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour les intérêts
+nouveaux de la société française; mais, sous l'égide d'institutions
+mutuellement acceptées, on pouvait aussi en attendre les deux biens dont
+la France avait le plus pressant besoin et qui lui manquaient le plus
+depuis vingt-cinq ans, la paix et la liberté. Grâce à ce double espoir,
+non-seulement la Restauration s'accomplit sans effort; mais, en dépit
+des souvenirs révolutionnaires, elle fut promptement et facilement
+accueillie de la France. Et la France eut raison, car la Restauration
+lui donna en effet la paix et la liberté.
+
+Jamais on n'avait plus parlé de paix en France que depuis vingt-cinq
+ans; l'Assemblée constituante avait proclamé: «Plus de conquêtes;» la
+Convention nationale célébrait l'union des peuples; l'empereur Napoléon
+avait conclu, en quinze ans, plus de traités de paix qu'aucun autre roi.
+Jamais la guerre n'avait si souvent éclaté et recommencé; jamais la paix
+n'avait été un mensonge si court; les traités n'étaient que des trêves
+pendant lesquelles on préparait de nouveaux combats.
+
+Il en était de la liberté comme de la paix: célébrée et promise d'abord
+avec enthousiasme, elle avait promptement disparu devant la discorde
+civile, sans qu'on cessât de la célébrer et de la promettre; puis, pour
+mettre fin à la discorde, on avait mis fin aussi à la liberté. Tantôt
+on s'était enivré du mot sans se soucier de la réalité du fait; tantôt,
+pour échapper à une fatale ivresse, le fait et le mot avaient été
+presque également proscrits et oubliés.
+
+La paix et la liberté réelles revenaient avec la Restauration. La guerre
+n'était, pour les Bourbons, ni une nécessité, ni une passion; ils
+pouvaient régner sans recourir chaque jour à quelque nouveau déploiement
+de forces, à quelque nouvel ébranlement de l'imagination des peuples.
+Avec eux, les gouvernements étrangers pouvaient croire et croyaient en
+effet à la paix sincère et durable. De même la liberté que la France
+recouvrait en 1814 n'était le triomphe ni d'une école philosophique,
+ni d'un parti politique; les passions turbulentes, les entêtements
+théoriques, les imaginations à la fois ardentes et oisives n'y
+trouvaient point la satisfaction de leurs appétits sans règle et sans
+frein; c'était vraiment la liberté sociale, c'est-à-dire la jouissance
+pratique et légale des droits essentiels à la vie active des citoyens
+comme à la dignité morale de la nation.
+
+Quelles seraient les garanties de la liberté et par conséquent de tous
+les intérêts que la liberté devait elle-même garantir? Par quelles
+institutions s'exerceraient le contrôle et l'influence du pays dans son
+gouvernement? C'était là le problème souverain que, le 6 avril 1814,
+le Sénat impérial tenta, sans succès, de résoudre par son projet
+de constitution, et que, le 4 juin, le roi Louis XVIII résolut
+effectivement par la Charte.
+
+On a beaucoup et justement reproché aux sénateurs de 1814 l'égoïsme
+avec lequel, en renversant l'Empire, ils s'attribuèrent à eux-mêmes
+non-seulement l'intégrité, mais la perpétuité des avantages matériels
+dont l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, et de celles
+qui décrient le plus les pouvoirs dans l'esprit des peuples, car elles
+blessent à la fois les sentiments honnêtes et les passions envieuses. Le
+Sénat en commit une autre, moins palpable et plus conforme aux préjugés
+du pays, mais encore plus grave à mon sens, et comme méprise politique,
+et par ses conséquences. Au même moment où il proclamait le retour
+de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'élire le Roi,
+méconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire,
+et pratiquant le droit républicain en rétablissant la monarchie.
+Contradiction choquante entre les principes et les actes, puérile
+bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et déplorable
+confusion des droits comme des idées. Évidemment c'était par nécessité,
+non par choix, et à raison de son titre héréditaire, non comme l'élu du
+jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trône de France. Il n'y avait
+de vérité, de dignité et de prudence que dans une seule conduite:
+reconnaître hautement le droit monarchique dans la maison de Bourbon, et
+lui demander de reconnaître hautement à son tour les droits nationaux,
+tels que les proclamaient l'état du pays et l'esprit du temps. Cet
+aveu et ce respect mutuels des droits mutuels sont l'essence même du
+gouvernement libre; c'est en s'y attachant fermement qu'ailleurs la
+monarchie et la liberté se sont développées ensemble, et c'est en y
+revenant franchement que les rois et les peuples out mis fin à ces
+guerres intérieures qu'on appelle des révolutions. Au lieu de cela, le
+Sénat, à la fois obstiné et timide, en voulant placer sous le drapeau
+de l'élection républicaine la monarchie restaurée, ne fit qu'évoquer le
+principe despotique en face du principe révolutionnaire, et susciter
+pour rival au droit absolu du peuple le droit absolu du Roi.
+
+La Charte se ressentit de cette impolitique conduite; obstinée et timide
+à son tour, et voulant couvrir la retraite de la royauté comme la
+révolution avait voulu couvrir la sienne, elle répondit aux prétentions
+du régime révolutionnaire par les prétentions de l'ancien régime, et se
+présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce
+qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre,
+une série d'articles nouveaux ajoutés, d'un commun accord, au pacte
+d'ancienne union entre la nation et le roi.
+
+Ce fut là contre la Charte, dès qu'elle parut, le grief des libéraux de
+la Révolution: leurs adversaires, les hommes de l'ancien régime, lui
+adressaient d'autres reproches; les plus fougueux, comme les disciples
+de M. de Maistre, ne lui pardonnaient pas son existence même; selon eux,
+le pouvoir absolu, seul légitime en soi, convenait seul à la France; les
+modérés, comme M. de Villèle dans l'écrit qu'il publia à Toulouse contre
+la déclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de constitution, qui
+devint la Charte, d'être une machine d'importation anglaise, étrangère à
+l'histoire, aux idées, aux moeurs de la France, «et qui coûterait plus
+à établir, disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coûterait à
+réparer.»
+
+Je ne songe pas à entrer ici, avec les apôtres du pouvoir absolu, dans
+une discussion de principes; en ce qui touche la France et notre temps,
+l'expérience, une expérience foudroyante leur a répondu. Le pouvoir
+absolu ne peut appartenir, parmi nous, qu'à la révolution et à ses
+descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais pour combien d'années,
+rassurer les masses sur leurs intérêts en leur refusant les garanties
+de la liberté. Pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir
+absolu est impossible; avec eux, la France a besoin d'être libre; elle
+n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'oeil et la main.
+
+Les objections des modérés étaient plus spécieuses. Le gouvernement
+établi par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un
+peu étrangère. Peut-être aussi pouvait-on dire qu'il supposait dans le
+pays un élément aristocratique plus fort et un esprit politique plus
+exercé qu'on n'en devait présumer en France. Une autre difficulté plus
+cachée, mais réelle, l'attendait; la Charte n'était pas seulement le
+triomphe de 1789 sur l'ancien régime; c'était la victoire de l'un
+des partis libéraux de 1789 sur ses rivaux comme sur ses ennemis, la
+victoire des partisans d'une constitution analogue à la Constitution
+anglaise sur les auteurs de la Constitution de 1791 et sur les
+républicains aussi bien que sur les défenseurs de l'ancienne monarchie.
+Source féconde en hostilités d'amour-propre; base un peu étroite pour un
+établissement nouveau dans un grand et vieil État.
+
+Mais toutes ces objections étaient en 1814 de nul poids; la situation
+était impérieuse et urgente; il s'agissait de réformer l'ancienne
+monarchie en la rétablissant. De tous les systèmes de réforme proposés
+ou tentés depuis 1789, celui que la Charte fit prévaloir était le plus
+généralement accrédité dans le public comme parmi les politiques de
+profession. La controverse n'est pas de mise en de tels moments; les
+résolutions qu'adoptent les hommes d'action sont le résumé des idées
+communes à la plupart des hommes de sens. La république, c'était la
+révolution; la Constitution de 1791, c'était l'impuissance dans le
+gouvernement; l'ancienne Constitution française, si on pouvait lui
+donner ce nom, avait été trouvée vaine en 1789, également hors d'état de
+se maintenir et de se réformer; ce qu'elle avait eu jadis de grand, les
+Parlements, les Ordres, les diverses institutions locales étaient si
+évidemment impossibles à rétablir, que nul homme sérieux ne songea à le
+proposer. La Charte était écrite d'avance dans l'expérience et la pensée
+du pays; elle sortit naturellement de l'esprit de Louis XVIII revenant
+d'Angleterre comme des délibérations du Sénat secouant le joug de
+l'Empire; elle fut l'oeuvre de la nécessité et de la raison du temps.
+
+Prise en elle-même, et en dépit de ses imperfections propres comme des
+objections de ses adversaires, la Charte était une machine politique
+très-praticable; le pouvoir et la liberté y trouvaient de quoi s'exercer
+ou se défendre efficacement, et les ouvriers ont bien plus manqué à
+l'instrument que l'instrument aux ouvriers.
+
+Très-divers de caractère et très-inégaux d'esprit et de mérite, les
+trois principaux ministres de Louis XVIII à cette époque, M. de
+Talleyrand, l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas, étaient tous trois
+presque également impropres au gouvernement qu'ils étaient chargés de
+fonder.
+
+Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens point pour obligé de
+dire, sur les hommes que je rencontre en passant, tout ce que je pense.
+Je ne dois rien à M. de Talleyrand; dans ma vie publique, il m'a même
+plutôt desservi que secondé; mais quand on a beaucoup connu un homme
+considérable et accepté longtemps avec lui de bons rapports, on se doit
+à soi-même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talleyrand venait
+de déployer dans la crise de la Restauration une sagacité hardie et de
+sang-froid, un grand art de prépondérance, et il devait bientôt déployer
+à Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France en
+Europe, les mêmes qualités et d'autres encore aussi peu communes et
+aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrès, il n'était
+ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de
+gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il
+excellait à traiter par la conversation, par l'agrément et l'habile
+emploi des relations sociales, avec les individus isolés; mais
+l'autorité du caractère, la fécondité de l'esprit, la promptitude de
+résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des
+idées générales et des passions publiques, tous ces grands moyens
+d'action sur les hommes réunis lui manquaient absolument. Il n'avait pas
+davantage le goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre
+condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et indolent, flatteur et
+dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de
+servir sans servilité, prêt à tout et capable de toutes les souplesses
+utiles à sa fortune en conservant toujours des airs et reprenant au
+besoin des allures d'indépendance; politique sans scrupules, indifférent
+aux moyens et presque aussi au but pourvu qu'il y trouvât son succès
+personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux
+dans le péril, propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais
+à qui le grand air et le grand jour de la liberté ne convenaient point;
+il s'y sentait dépaysé et n'y savait pas agir. Il se hâta de sortir des
+Chambres et de France pour aller retrouver à Vienne sa société et sa
+sphère.
+
+Homme de cour autant que M. de Talleyrand et d'ancien régime bien plus
+purement que lui, l'abbé de Montesquiou était plus capable de tenir sa
+place dans le régime constitutionnel. Pour le pratiquer à cette époque
+d'incertitude, il était en meilleure position. Auprès du Roi et des
+royalistes, il se sentait fort; il avait été inébranlablement fidèle à
+sa cause, à sa classe, à ses amis, à son maître; il ne craignait pas
+qu'on le taxât de révolutionnaire, ni qu'on lui jetât à la tête de
+fâcheux souvenirs. Par son désintéressement bien connu et la simplicité
+de sa vie, il avait la confiance des honnêtes gens. Il était d'un
+caractère ouvert, d'un esprit agréable et abondant, prompt à la
+conversation, sans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait
+traiter avec les hommes de condition moyenne, quoiqu'un fond de hauteur
+et quelquefois même d'impertinence aristocratique perçât dans ses
+manières et dans ses paroles; mais les esprits fins s'en apercevaient
+seuls; la plupart le trouvaient bon homme et sans prétentions.
+
+Dans les Chambres, il parlait sinon éloquemment, du moins facilement,
+spirituellement, et souvent avec une verve agréable. Il aurait pu bien
+servir le gouvernement constitutionnel s'il y avait cru et s'il l'avait
+aimé; mais il l'acceptait sans foi et sans goût, comme une nécessité
+qu'il fallait éluder et amoindrir de son mieux en la subissant. Par
+habitude, par déférence pour son parti, ou plutôt pour sa propre
+coterie, il revenait sans cesse aux traditions et aux tendances de
+l'ancien régime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des
+habiletés superficielles ou par d'assez mauvaises raisons dont il se
+payait quelquefois lui-même. Un peu en plaisantant, un peu sérieusement,
+il offrit un jour à M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le
+titre de comte: «Comte? lui répondit sur le même ton M. Royer-Collard,
+comte vous-même.» L'abbé de Montesquiou sourit un peu tristement à cette
+boutade de fierté bourgeoise. Il croyait l'ancien régime vaincu; mais il
+eût voulu le faire rajeunir et ressusciter par la société nouvelle. Il
+s'y prenait mal en se figurant qu'on pouvait impunément choquer ses
+instincts pourvu qu'on ménageât ses intérêts, et qu'elle se laisserait
+gagner par des caresses sans sympathie. Homme parfaitement honorable,
+d'un coeur plus libéral que ses idées, d'un esprit distingué, éclairé,
+naturel avec élégance, mais léger, inconséquent, distrait, peu propre
+aux luttes âpres et longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors
+d'état de conduire son parti et de se conduire lui-même dans les voies
+où sa raison lui disait de marcher.
+
+M. de Blacas n'avait point de perplexité semblable. Non que ce fût
+un homme violent, ni un partisan décidé de la réaction
+contre-révolutionnaire; il était modéré par froideur d'esprit et par
+crainte de compromettre le Roi, auquel il était sincèrement dévoué,
+plutôt que par clairvoyance; mais ni sa modération ni son dévouement ne
+lui donnaient aucune intelligence du véritable état du pays, ni presque
+aucun désir de s'en préoccuper. Il resta aux Tuileries ce qu'il était
+à Hartwell, un gentilhomme de province, un émigré, un courtisan et un
+favori, fidèle, courageux, ne manquant point de dignité personnelle ni
+de savoir-faire domestique, mais sans esprit politique, sans ambition
+ni activité d'homme d'État, à peu près aussi étranger à la France qu'il
+l'était avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement plus
+qu'il ne prétendait à gouverner lui-même, prenait plus de part aux
+querelles ou aux intrigues du palais qu'aux délibérations du Conseil, et
+nuisait bien plus aux affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en
+s'en mêlant.
+
+Je ne crois pas qu'il eût été impossible à un roi actif et ferme dans
+ses desseins d'employer utilement et à la fois ces trois hommes, quelque
+divers et incohérents qu'ils fussent entre eux: aucun d'eux n'aspirait à
+gouverner l'État, et, chacun dans sa sphère, ils pouvaient bien servir.
+M. de Talleyrand ne demandait pas mieux que de ne traiter qu'avec
+l'Europe; l'abbé de Montesquiou n'avait nulle envie de dominer à la
+cour; et M. de Blacas, froid, prudent et fidèle, pouvait être, contre
+les prétentions et les menées des princes et des courtisans, un utile
+favori. Mais Louis XVIII n'était nullement propre à gouverner ses
+ministres; il avait, comme roi, de grandes qualités négatives ou
+expectantes, peu de qualités actives et efficaces; imposant d'apparence,
+judicieux, fin, mesuré, il savait contenir, arrêter, déjouer; il était
+hors d'état d'inspirer, de diriger, de donner l'impulsion en tenant les
+rênes. Il avait peu d'idées et point de passion; la forte application
+au travail ne lui convenait guère mieux que le mouvement. Il maintenait
+bien son rang, son droit, son pouvoir, et se défendait assez bien des
+fautes; mais sa dignité et sa prudence une fois rassurées, il laissait
+aller et faire, trop peu énergique d'âme et de corps pour dominer les
+hommes et les faire concourir à l'accomplissement de ses volontés.
+
+Dans mon inexpérience et à mon poste secondaire dans un département
+spécial, j'étais loin de sentir tout le vice de cette absence d'unité et
+de direction efficace dans le gouvernement. L'abbé de Montesquiou m'en
+parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il était de ceux qui ont
+assez d'esprit et de probité pour ne pas se faire illusion sur leurs
+propres fautes. Il avait pris grande confiance en moi: non qu'il ne se
+fût fait autour de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts
+pour l'en empêcher; mais avec une ironie libérale, il répondait à ceux
+qui lui reprochaient ma qualité de protestant: «Croyez-vous que je veux
+le faire pape?» Expansif et causeur, il me racontait ses ennuis à la
+cour, son humeur contre M. de Blacas, son impuissance tantôt à faire
+faire ce qu'il jugeait bon, tantôt à empêcher ce qui devait nuire.
+Il allait bien au delà de ce laisser-aller de conversation; il me
+chargeait, dans son département, de beaucoup d'affaires étrangères à mes
+attributions naturelles, et m'eût volontiers laissé prendre une bonne
+part de son pouvoir[4]. J'intervins ainsi, durant son ministère, dans
+trois circonstances importantes, les seules auxquelles je veuille
+m'arrêter, car je n'écris point l'histoire de ce temps; je ne retrace
+que ce que j'ai moi-même fait, vu ou pensé dans le cours général des
+Événements.
+
+[Note 4: Je joins aux _Pièces historiques_, deux lettres que l'abbé de
+Montesquiou m'écrivit en 1815 et 1816, et qui donnent une idée de mes
+rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son esprit. (_Pièces
+historiques_, n° IV.)]
+
+La Charte promulguée et le gouvernement établi, je demandai à l'abbé de
+Montesquiou s'il ne serait pas bon que le Roi fît mettre sous les yeux
+des Chambres un exposé de la situation dans laquelle, à l'intérieur, il
+avait trouvé la France, constatant ainsi les résultats du régime qui
+l'avait précédé, et faisant pressentir l'esprit de celui qu'il voulait
+fonder. L'idée plut au ministre; le Roi l'agréa; je me mis aussitôt à
+l'oeuvre; l'abbé de Montesquiou travailla de son côté, car il écrivait
+bien et y prenait plaisir; et le 12 juillet, l'Exposé fut présenté aux
+deux Chambres qui en remercièrent le roi par des adresses. C'était, sans
+violence comme sans ménagement, le tableau des souffrances que la
+guerre illimitée et continue avait infligées à la France, et des plaies
+matérielles et morales qu'elle laissait à guérir. Étrange tableau à
+mettre en regard de ceux que Napoléon, sous le Consulat et l'Empire
+naissant, avait fait publier aussi, et qui célébraient, à bon droit
+alors, l'ordre rétabli, l'administration créée, la prospérité ranimée,
+tous les excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore sensé.
+Les deux tableaux étaient parfaitement vrais l'un et l'autre quoique
+immensément contraires, et c'était précisément dans leur contraste
+que résidait l'éclatante moralité à laquelle l'histoire du despotisme
+impérial venait d'aboutir. L'abbé de Montesquiou aurait dû placer les
+glorieuses constructions du Consulat à côté des ruines méritées de
+l'Empire; loin d'y rien perdre, l'impression que son travail était
+destiné à produire y aurait gagné; mais les hommes ne se décident guère
+à louer leurs ennemis, même pour leur nuire: en ne retraçant que les
+désastres de Napoléon, l'Exposé de l'état du royaume en 1814 manquait de
+grandeur et semblait manquer d'équité. Par où cet Exposé faisait honneur
+au pouvoir qui le présentait, c'était par le sentiment moral, l'esprit
+libéral et l'absence de toute charlatanerie qui s'y faisaient remarquer:
+mérites dont les gens de bien et de sens étaient touchés, mais qui ne
+frappaient guère un public accoutumé au fracas éblouissant du pouvoir
+qui venait de tomber.
+
+Un autre Exposé, plus spécial mais d'un intérêt plus pressant, fut
+présenté, peu de jours après, par le ministre des finances à la Chambre
+des députés: c'était l'état des dettes que l'Empire léguait à la
+Restauration, et le plan du ministre pour faire face soit à cet
+arriéré, soit au service des années 1814 et 1815. De tous les hommes
+de gouvernement de mon temps, je n'en ai connu aucun qui fût plus
+véritablement que le baron Louis un homme public, passionné pour
+l'intérêt public, ferme à écarter toute autre considération et à
+s'imposer à lui-même tous les risques comme tous les efforts pour faire
+réussir ce que l'intérêt public commandait. Et ce n'était pas seulement
+le succès de ses mesures financières qu'il poursuivait avec ardeur;
+c'était celui de la politique générale dont elles faisaient partie et
+à laquelle il savait les subordonner. En 1830, au milieu de la
+perturbation qu'avait causée la Révolution de juillet, je vins un jour,
+comme ministre de l'intérieur, demander au Conseil, où le baron Louis
+siégeait aussi comme ministre des finances, de fortes allocations;
+quelques-uns de nos collègues faisaient des objections à cause des
+embarras du trésor: «Gouvernez bien, me dit le baron Louis, vous ne
+dépenserez jamais autant d'argent que je pourrai vous en donner.»
+Judicieuse parole, digne d'un caractère franc et rude, au service d'un
+esprit ferme et conséquent. Le plan de finances du baron Louis reposait
+sur deux bases, l'ordre constitutionnel dans l'État et la probité dans
+le gouvernement: à ces deux conditions, il comptait sur la prospérité
+publique et sur le crédit public, et ne s'effrayait ni des dettes à
+payer, ni des dépenses à faire. Quelques-unes de ses assertions sur le
+dernier état des finances de l'Empire suscitèrent, de la part du dernier
+ministre du trésor de l'Empereur, le comte Mollien, administrateur
+aussi intègre qu'habile, quelques réclamations fondées, et ses mesures
+rencontrèrent dans les Chambres de vives résistances; elles avaient
+pour adversaires les traditions malhonnêtes en matière de finances, les
+passions de l'ancien régime et les courtes vues des petits esprits. Le
+baron Louis soutint la lutte avec autant de verve que de persévérance;
+il avait cette bonne fortune que M. de Talleyrand et l'abbé de
+Montesquiou avaient été, dans l'Église, ses compagnons de jeunesse et
+étaient restés avec lui en relation intime. Très-éclairés tous deux en
+économie politique, ils l'appuyèrent fortement dans le Conseil et dans
+les Chambres. Le prince de Talleyrand se chargea même de présenter son
+projet de loi à la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la
+responsabilité comme les principes. Ce fut de la bonne politique bien
+conduite par le cabinet tout entier, et qui, malgré les résistances
+passionnées ou ignorantes, obtint justement un plein succès.
+
+Il n'en fut pas de même d'une autre mesure à laquelle je pris une part
+plus active, le projet de loi sur la presse présenté le 5 juillet 1814 à
+la Chambre des députés par l'abbé de Montesquiou, et converti en loi le
+21 octobre suivant, après avoir subi, dans l'une et l'autre Chambres, de
+vifs débats et d'importants amendements.
+
+Dans sa pensée première et fondamentale, ce projet était sensé et
+sincère; il avait pour but de consacrer législativement la liberté de la
+presse comme droit général et permanent du pays, et en même temps de lui
+imposer, au lendemain d'une grande révolution et d'un long despotisme
+et au début du gouvernement libre, quelques restrictions limitées et
+temporaires. Les deux personnes qui avaient pris le plus de part à la
+rédaction du projet, M. Royer-Collard et moi, nous avions ce double but,
+rien de moins, rien de plus. On peut se reporter à un court écrit que je
+publiai alors[5], peu avant la présentation du projet; c'est là l'esprit
+et le dessein qu'on y trouvera hautement Proclamés.
+
+[Note 5: _Quelques Idées sur la liberté de la presse_, 52 pages
+in-8. Paris, 18l4.--J'insère, dans les _Pièces historiques_ placées à la
+fin de ce volume quelques passages de cette brochure, qui en marquent
+clairement l'intention et le caractère. _(Pièces historiques_, n° V.)]
+
+Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'ordonner de concert,
+temporairement et à raison des circonstances, de telles limitations à
+l'une des libertés reconnues par la Charte, cela est évident; on ne
+saurait le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui-même et
+ses fréquentes pratiques dans les pays où il s'est déployé avec le plus
+de vigueur. Des lois transitoires out plusieurs fois modifié ou suspendu
+en Angleterre les principales libertés constitutionnelles, et quant à la
+liberté de la presse, ce fut cinq ans seulement après la révolution de
+1688, que, sous le règne de Guillaume III, en 1693, elle fut affranchie
+de la censure.
+
+Je ne connais, pour les institutions libres, point de plus grand danger
+que la tyrannie aveugle que prétend exercer, au nom des idées libérales,
+le fanatisme routinier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de
+faction. Vous êtes ami décidé du régime constitutionnel et des garanties
+politiques; vous voulez vivre et agir de concert avec le parti qui porte
+leur drapeau: renoncez à votre jugement et à votre indépendance; il y
+a dans le parti, sur toutes les questions et quelles que soient les
+circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées
+d'avance, qui se croyent en droit de vous gouverner absolument. Des
+faits évidents sont en désaccord avec ces opinions; il vous est interdit
+de les voir: des obstacles puissants s'opposent à ces résolutions;
+vous n'en devez tenir nul compte; des ménagements sont conseillés par
+l'équité ou la prudence; on ne souffrira pas que vous les gardiez. Vous
+êtes en présence d'un _Credo_ superstitieux et de la passion populaire;
+ne discutez pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous
+seriez un révolté: obéissez, marchez, n'importe à quel pas on vous
+pousse et par quel chemin; si vous cessez d'être un esclave, à l'instant
+vous devenez un déserteur.
+
+Mon bon sens et un peu de fierté naturelle répugnaient invinciblement
+à un tel joug. Je n'avais jamais imaginé que le plus excellent système
+d'institutions dût être imposé tout à coup et tout entier à un pays,
+sans aucun souci ni des événements récents et des faits actuels, ni des
+dispositions d'une grande partie du pays lui-même et de ses gouvernants
+nécessaires. Je voyais non-seulement le Roi, sa famille et la plupart
+des anciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une foule de
+bons citoyens, d'esprits éclairés, probablement la majorité des hommes
+de sens et de bien, très-inquiets de l'entière liberté de la presse et
+des périls qu'elle pouvait faire courir à la paix publique, à l'ordre
+politique, à l'ordre moral. Sans partager au même degré leurs
+inquiétudes, j'étais moi-même frappé des excès où tombait déjà la
+presse, de ce déluge de récriminations, d'accusations, de suppositions,
+de prédictions, d'invectives ardentes ou de sarcasmes frivoles qui
+menaçaient de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs
+erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes et toutes leurs
+haines. En présence de tels sentiments et de tels faits, je me serais
+pris pour un insensé de n'y avoir aucun égard, et je n'hésitai pas à
+penser qu'une limitation temporaire de la liberté, pour les journaux
+et les pamphlets seulement, n'était pas un trop grand sacrifice pour
+écarter de tels dangers ou de telles craintes, pour donner du moins au
+pays le temps de les surmonter lui-même en s'y accoutumant.
+
+Mais pour le succès du bon sens une franchise hardie est indispensable;
+il fallait que, soit dans le projet, soit dans le débat, le gouvernement
+proclamât lui-même d'abord le droit général, puis les limites comme les
+motifs de la restriction partielle qu'il y proposait; il ne fallait
+éluder ni le principe de la liberté, ni le caractère de la loi
+d'exception. Il n'en fut point ainsi: ni le Roi ni ses conseillers ne
+formaient, contre la liberté de la presse, aucun dessein arrêté; mais il
+leur en coûtait de la reconnaître en droit, bien plus que de la subir en
+fait, et ils auraient souhaité que la loi nouvelle, au lieu de donner au
+principe écrit dans la Charte une nouvelle sanction, le laissât dans
+un état un peu vague qui permît encore le doute et l'hésitation. On ne
+marqua point, en présentant le projet, son vrai sens ni sa juste portée.
+Faible lui-même et cédant encore plus aux faiblesses d'autrui, l'abbé
+de Montesquiou essaya de donner à la discussion un tour plus moral et
+littéraire que politique; à l'en croire, c'était de la protection des
+lettres et des sciences, du bon goût et des bonnes moeurs, non de
+l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il s'agissait. Il
+fallut un amendement de la Chambre des pairs pour donner à la mesure
+le caractère politique et temporaire qu'elle aurait dû porter dès
+l'origine, et qui seul la ramenait à ses motifs sérieux comme dans ses
+limites légitimes. Le gouvernement accepta sans hésiter l'amendement;
+mais son attitude avait été embarrassée; la méfiance est, de toutes
+les passions, la plus crédule; elle se répandit rapidement parmi les
+libéraux; ceux-là même qui n'étaient point ennemis de la Restauration
+avaient, comme elle, leurs faiblesses; le goût de la popularité leur
+venait et ils n'avaient pas encore appris la prévoyance; ils saisirent
+volontiers cette occasion de se faire avec quelque éclat les défenseurs
+d'un principe constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne
+couraient aucun péril, mais que le pouvoir avait l'air de méconnaître ou
+d'éluder. Trois des cinq honorables membres qui avaient, les premiers,
+tenté de contenir le despotisme impérial, MM. Raynouard, Gallois et
+Flaugergues, furent les adversaires déclarés du projet de loi; et faute
+d'avoir été, dès le premier moment, hardiment présentée sous son aspect
+sérieux et légitime, la mesure causa au gouvernement plus de discrédit
+qu'elle ne lui valut de sécurité.
+
+La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation
+moderne, a déjà été, est et sera la plus rude épreuve des gouvernements
+libres, et par conséquent des peuples libres eux-mêmes qui sont
+grandement compromis dans les épreuves de leur gouvernement,
+puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y succombent,
+l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'une
+façon honorable et efficace de vivre avec la liberté de la presse; c'est
+de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Qu'ils n'en
+fassent ni un martyr, ni une idole; qu'ils lui laissent sa place sans
+l'élever au-dessus de son rang. La liberté de la presse n'est ni un
+pouvoir dans l'État, ni le représentant de la raison publique, ni le
+juge suprême des pouvoirs de l'État; c'est simplement le droit, pour
+les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'État et sur
+la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais
+naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les
+pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui, et qu'ils lui imposent
+cette sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur tous
+les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord séditieux, puis
+tyranniques.
+
+La troisième mesure considérable à laquelle je concourus à cette époque,
+la réforme du système général de l'instruction publique par l'ordonnance
+du Roi du 17 février 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi de la
+presse, et encore moins d'effet que de bruit, car la catastrophe du 20
+mars en arrêta complétement l'exécution qui ne fut point reprise après
+les Cent-Jours. On eut alors de bien plus pressantes pensées. C'était ce
+qu'on appellerait aujourd'hui la décentralisation de l'Université[6].
+Dix-sept Universités, établies dans les principales villes du royaume,
+devaient être substituées à l'Université unique et générale de l'Empire.
+Chacune de ces Universités locales avait son organisation séparée et
+complète, soit pour les divers degrés d'enseignement, soit pour les
+divers établissements d'instruction situés dans son ressort. Au-dessus
+des dix-sept Universités, un Conseil royal et une grande École
+normale étaient chargés, l'un de présider à la direction générale de
+l'instruction publique, l'autre de former comme professeurs les élèves
+d'élite qui se destineraient à cette carrière et que les Universités
+locales devaient lui envoyer. Deux idées avaient inspiré cette réforme:
+la première, le désir de créer hors de Paris, dans les départements,
+de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle; la seconde, le
+dessein d'abolir le pouvoir absolu qui, dans l'Université impériale,
+disposait seul soit de l'administration des établissements, soit du sort
+des maîtres, et de placer les établissements sous une autorité plus
+rapprochée et plus contrôlée, en assurant aux maîtres plus de fixité,
+d'indépendance et de dignité dans leur situation. Idées justes, dont
+l'ordonnance du 17 février 1815 était un essai timide plutôt qu'une
+large et puissante application. Le nombre des Universités locales y
+était trop considérable; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels
+de hautes et complètes études; quatre ou cinq suffiraient et pourraient
+seuls devenir grands et féconds. La réforme oubliée que je rappelle ici
+avait un autre tort; elle venait trop tôt; c'était le résultat à la fois
+systématique et incomplet des méditations de quelques hommes depuis
+longtemps préoccupés des défauts du régime universitaire, non pas le
+fruit d'une impulsion et d'une opinion vraiment publiques. Une autre
+influence y apparaissait aussi, celle du Clergé, qui commençait alors
+sans bruit sa lutte contre l'Université, et cherchait habilement sa
+propre puissance dans le progrès de la liberté commune. L'ordonnance du
+17 février 1815 ouvrit cette arène qui a été depuis si agitée. L'abbé de
+Montesquiou s'empressa de donner au clergé une première satisfaction,
+celle de voir un de ses membres, justement honoré, M. de Beausset,
+ancien évêque d'Alais, à la tête du Conseil royal; les libéraux de
+l'Université saisirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de
+mouvement et d'indépendance; et le roi Louis XVIII se prêta de bonne
+grâce à donner sur sa liste civile un million pour abolir immédiatement
+la taxe universitaire, en attendant qu'une loi nouvelle, promise dans le
+préambule de l'ordonnance, vînt compléter la réforme et pourvoir, sur
+les fonds de l'État, à tous les besoins du nouveau système.
+
+[Note 6: Je joins aux _Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume
+le texte même de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en explique
+la pensée et les motifs. (_Pièces historiques_, n° VI.)]
+
+Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret né d'une faute que
+j'aurais dû, pour ma part, m'appliquer plus vivement à prévenir: on
+ne tint pas, dans cette réforme, assez de compte de l'avis et de
+la situation de M. de Fontanes. Comme grand maître de l'Université
+impériale, il avait rendu à l'instruction publique trop et de trop
+éminents services pour que le titre de grand officier de la Légion
+d'honneur fût une compensation suffisante à la retraite dont le nouveau
+système faisait, pour lui, une convenance et presque une nécessité.
+
+Mais ni la réforme de l'instruction publique, ni aucune autre réforme
+n'inspiraient alors grand intérêt à la France; elle était en proie à de
+bien autres préoccupations. A peine entrée dans son nouveau régime,
+une impression soudaine d'alarme et de méfiance l'avait saisie et
+s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était la liberté avec ses
+incertitudes, ses luttes et ses périls. Personne n'était accoutumé à la
+liberté, et elle ne contentait personne. De la Restauration, les hommes
+de l'ancienne France s'étaient promis la victoire; de la Charte,
+la France nouvelle attendait la sécurité; ni les uns ni les autres
+n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient au contraire en présence,
+avec leurs prétentions et leurs passions mutuelles. Triste mécompte pour
+les royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'être eux-mêmes; dure
+nécessité pour les hommes de la Révolution d'avoir à se défendre, eux
+qui dominaient depuis si longtemps. Les uns et les autres étaient
+étonnés et irrités de cette situation, comme d'une offense à leur
+dignité et d'une atteinte à leurs droits. Dans leur irritation, les
+uns et les autres se livraient, en projet et en paroles, à toutes les
+fantaisies, à tous les emportements de leurs désirs ou de leurs alarmes.
+Parmi les puissants et les riches de l'ancien régime, beaucoup ne
+se refusaient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni
+impertinences, ni menaces. A la cour, dans les salons de Paris, et
+bien plus encore au fond des départements, par les journaux, par les
+pamphlets, par les conversations, par les incidents journaliers de la
+vie privée, les nobles et les bourgeois, les ecclésiastiques et les
+laïques, les émigrés et les acquéreurs de biens nationaux laissaient
+percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs, leurs rêves
+d'espérance ou de crainte. Ce n'était là que la conséquence naturelle
+et inévitable de l'état très-nouveau que la Charte mise en pratique
+inaugurait brusquement en France: pendant la Révolution, on se battait;
+sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jeté la liberté au
+sein de la paix. Dans l'inexpérience et la susceptibilité générales, le
+mouvement et le bruit de la liberté, c'était la guerre civile près de
+recommencer.
+
+Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à la fois la paix
+et la liberté, pour guérir les blessures sans supprimer les coups, nul
+gouvernement n'eût été trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses
+conseillers n'y réussissaient pas. Ils n'étaient pas, en fait de régime
+libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France elle-même. Par
+leurs actes, ils ne donnaient à ses inquiétudes aucun motif sérieux; ils
+avaient cru que la Charte empêcherait les inquiétudes de naître; dès
+qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les
+calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures qui les avaient
+suscitées. La fameuse ordonnance du comte Beugnot[7] sur l'observation
+des dimanches et fêtes n'aboutit qu'à une loi inefficace, qui ne fut pas
+même appliquée. Les paroles blessantes du comte Ferrand, en présentant
+à la Chambre des députés le projet de loi pour la restitution des
+biens non vendus à leurs anciens propriétaires[8], furent hautement
+désavouées, non-seulement par les discours, mais par les résolutions et
+la conduite du gouvernement en cette matière. Au fond, les intérêts qui
+se croyaient menacés ne couraient aucun vrai péril; en présence des
+alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses principaux conseillers
+étaient bien plus disposés à céder qu'à engager la lutte; mais, après
+avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se croyaient quittes
+de tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs goûts
+d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec leurs vieux et
+familiers amis. C'était un pouvoir modéré, qui faisait cas de ses
+serments et ne formait, contre les intérêts et les droits nouveaux
+du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans
+vigueur, dépaysé et isolé dans son royaume, divisé et entravé dans son
+intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant
+pour lui-même qu'à la sécurité dans le repos, et appelé à traiter chaque
+jour avec un peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des rudes
+secousses de la révolution et de la guerre aux difficiles travaux de la
+liberté.
+
+[Note 7: 7 juin 1814.]
+
+[Note 8: 13 septembre 1814.]
+
+Sous l'influence prolongée de cette liberté, un tel gouvernement, sans
+passions obstinées et docile au voeu public quand l'expression en
+devenait claire, eût pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux
+à sa tâche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le
+pays mécontent et inquiet ne sut ni attendre, ni aider. De toutes les
+sagesses nécessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir
+supporter ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils possèdent
+et acquérir ceux qu'ils désirent.
+
+On a beaucoup agité la question de savoir quels complots et quels
+conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renversé les Bourbons et ramené
+Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité
+historique. A coup sûr, il y eut de 1814 à 1815, et dans l'armée et dans
+la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des
+plans et bien des menées contre la Restauration et pour un gouvernement
+nouveau, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. Le
+maréchal Davoust promettait au parti impérial son concours et Fouché
+offrait à tous le sien. Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île
+d'Elbe, tous ces projets de révolution auraient probablement avorté ou
+échoué bien des fois, comme échoua celui des généraux d'Erlon, Lallemand
+et Lefèvre Desnouettes, à l'entrée même du mois de mars. La fatuité des
+faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'événement semble
+leur avoir donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a été le
+résultat de causes bien plus grandes et bien plus complexes que leurs
+machinations. Ce fut Napoléon seul qui renversa en 1815 les Bourbons
+en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les
+instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante
+que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces
+grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa,
+sans résistance comme sans confiance, l'événement s'accomplir. Napoléon
+en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable: «Ils m'ont laissé
+arriver, dit-il au comte Mollien, comme ils les ont laissé partir.»
+
+Quatre fois en moins d'un demi-siècle, nous avons vu les rois partir et
+traverser en fugitifs leur royaume. Leurs ennemis divers ont peint avec
+complaisance leur inertie et leur délaissement dans leur fuite. Basse
+et imprudente satisfaction que personne de nos jours n'a droit de se
+donner. La retraite de Napoléon, en 1814 et en 1815, n'a pas été plus
+brillante ni moins amère que celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles
+X en 1830, et de Louis-Philippe en 1848. La détresse a été égale pour
+toutes les grandeurs. Tous les partis ont le même besoin de modestie et
+de respect mutuel. Autant que personne, je fus frappé, au 20 mars 1815,
+des aveuglements, des hésitations, des impuissances, des misères de
+toute sorte que cette terrible épreuve fit éclater. Je ne prendrais nul
+plaisir et je ne vois nulle utilité à les redire; les peuples ne sont
+maintenant que trop enclins à cacher leurs propres faiblesses sous
+l'étalage des faiblesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la
+dignité de la royauté, ni celle du pays ne manquèrent, à cette triste
+époque, de nobles représentants. Madame la duchesse d'Angoulême, à
+Bordeaux, éleva son courage au niveau de son malheur; et M. Laîné, comme
+président de la Chambre des députés, protesta avec éclat, le 28 mars, au
+nom du droit et de la liberté, contre l'événement alors accompli, qui ne
+rencontrait plus en France d'autre résistance que ces solitaires accents
+de sa voix.
+
+
+
+ CHAPITRE III.
+
+LES CENT-JOURS.
+
+Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre
+mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au retour de
+Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des peuples comme des
+gouvernements étrangers envers Napoléon.--Rapprochement apparent et
+lutte secrète de Napoléon et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et
+Fouché.--Explosion de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le
+palais impérial.--Louis XVIII et son conseil à Gand.--Le congrès et M.
+de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du comité royaliste
+constitutionnel de Paris,--Mes motifs et mes sentiments pendant ce
+voyage.--État des partis à Gand.--Ma conversation avec Louis XVIII.--M.
+de Blacas.--M. de Chateaubriand.--M. de Talleyrand revient de Vienne.
+--Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et déjouée à
+Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre des représentants.--Mon
+opinion sur l'entrée de Fouché dans le Conseil du Roi.
+
+(1815.)
+
+Le Roi parti et l'Empereur rentré à Paris, je retournai à la Faculté
+des lettres, décidé à rester en dehors de toute menée secrète, de toute
+agitation vaine, et à reprendre mes travaux historiques et mon cours,
+non sans un vif regret de la vie politique à peine ouverte pour moi et
+tout à coup fermée[9]. A vrai dire, je ne la croyais pas fermée sans
+retour. Non que le prodigieux succès de Napoléon ne m'eût révélé en lui
+une puissance à laquelle, depuis que j'avais assisté à sa chute, j'étais
+loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un homme ne s'était
+déployée avec un plus foudroyant éclat; jamais acte plus audacieux et
+mieux calculé dans son audace n'avait frappé l'imagination des peuples.
+Et les forces extérieures ne manquaient pas à l'homme qui en trouvait
+tant en lui-même et en lui seul. L'armée lui appartenait avec un
+dévouement ardent et aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit
+révolutionnaire et l'esprit guerrier, la haine de l'ancien régime et
+l'orgueil national s'étaient soulevés à son aspect et se précipitaient
+à son service. Il remontait avec un cortège passionné sur un trône
+délaissé à son approche.
+
+[Note 9: Je me dois de répéter ici moi-même la rectification d'une
+erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur mon compte
+à propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai tenue à cette époque.
+Cette rectification, insérée dans le _Moniteur universel_ du 4 février
+1844, y est conçue en ces termes:
+
+«Plusieurs journaux ont récemment dit ou répété que M. Guizot, ministre
+des affaires étrangères, qui fut secrétaire général du ministère de
+l'intérieur en 1814 et 1815, avait conservé ces fonctions dans les
+Cent-Jours, sous le ministère du général comte Carnot, nommé ministre
+de l'intérieur par décret du 20 mars 1815, qu'il avait signé l'acte
+additionnel et qu'il avait été destitué. L'un de ces journaux a invoqué
+le témoignage du _Moniteur_.
+
+«Ces assertions sont complètement fausses.
+
+M. Guizot, actuellement ministre des affaires étrangères, avait quitté,
+dès le 20 mars 1815, le ministère de l'intérieur; il fut remplacé dans
+ses fonctions de secrétaire général par un décret impérial du 23 mars,
+qui les confia à M. le baron Basset de Châteaubourg, ancien préfet
+_(Bulletin des lois_, n. V, p. 34). Ce n'est point de M. François Guizot
+qu'il est question dans la note publiée par le _Moniteur_ du 14 mai
+1815, p. 546, mais de M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau à cette
+époque au ministère de l'intérieur, qui fut en effet révoqué de ses
+fonctions dans le courant du mois de mai 1815.»
+
+Malgré cette rectification officielle, fondée sur des actes officiels,
+et publiée en 1844 dans le _Moniteur_ même où la confusion avait d'abord
+été commise, la même erreur a été reproduite, en 1847, dans l'_Histoire
+des deux Restaurations_, de M. Vaulabelle (2e édition, t. II, p. 276),
+et en 1831 dans l'_Histoire de la Restauration_, de M. de Lamartine (t.
+IV, p. 15).]
+
+Mais à côté de cette force éclatante et bruyante se révéla presque au
+même instant une immense faiblesse. L'homme qui venait de traverser la
+France en triomphateur, en se portant partout, de sa personne, au-devant
+de tous, amis ou ennemis, rentra dans Paris de nuit, comme Louis XVIII
+en était sorti, sa voiture entourée de cavaliers et ne rencontrant sur
+son passage qu'une population rare et morne. L'enthousiasme l'avait
+accompagné sur sa route: il trouva au terme la froideur, le doute, les
+méfiances libérales, les abstentions prudentes, la France profondément
+inquiète et l'Europe irrévocablement ennemie.
+
+On a souvent reproché aux classes élevées, surtout aux classes moyennes,
+leur indifférence et leur égoïsme; elles ne consultent, dit-on, que leur
+intérêt personnel et sont incapables de dévouement et de sacrifice. Je
+suis de ceux qui pensent que les nations, et toutes les classes au sein
+des nations, et surtout les nations qui veulent être libres, ne peuvent
+vivre avec sûreté comme avec honneur qu'à des conditions d'énergie et de
+persévérance morale, en sachant faire acte de dévouement à leur cause
+et opposer aux périls le courage et les sacrifices. Mais le dévouement
+n'exclut pas le bon sens, ni le courage l'intelligence. Il serait trop
+commode pour les ambitieux et les charlatans d'avoir toujours à leur
+disposition des dévouements hardis et aveugles. C'est trop souvent
+la condition des passions populaires; ignorante, irréfléchie et
+imprévoyante, la multitude, peuple ou armée, devient trop souvent, dans
+ses généreux instincts, l'instrument et la dupe d'égoïsmes bien plus
+pervers et bien plus indifférents à son sort que celui dont on accuse
+les classes riches et éclairées. Napoléon est peut-être, de tous les
+grands hommes de sa sorte, celui qui a mis le dévouement, civil et
+militaire, aux plus rudes épreuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoyé
+par lui à la Chambre des représentants, son frère Lucien reprochait à la
+France de ne pas le soutenir avec assez d'ardeur et de constance, M.
+de La Fayette avait raison de s'écrier: «De quel droit accuse-t-on la
+nation d'avoir manqué, envers l'empereur Napoléon, de dévouement et de
+persévérance? Elle l'a suivi dans les sables brûlants de l'Égypte et
+dans les déserts glacés de la Russie, sur cinquante champs de bataille,
+dans ses revers comme dans ses succès; depuis dix ans, trois millions de
+Français ont péri à son service; nous avons assez fait pour lui.» Grands
+et petits, nobles, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et
+simples, généraux et soldats, les Français avaient du moins assez fait
+et assez souffert au service de Napoléon pour avoir le droit de ne plus
+le suivre aveuglément et d'examiner s'il les conduisait au salut ou à la
+ruine. L'inquiétude des classes moyennes, en 1815, était une inquiétude
+légitime et patriotique; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient
+raison de souhaiter, dans l'intérêt du peuple entier comme dans leur
+intérêt propre, c'était la paix et la liberté sous la loi; elles avaient
+bien raison de douter que Napoléon pût les leur assurer.
+
+Le doute devint bien plus pressant quand on connut les résolutions des
+puissances alliées réunies au congrès de Vienne, leur déclaration du 13
+mars et leur traité du 25. Nul homme sensé ne comprend aujourd'hui qu'à
+moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors se faire
+illusion sur la situation de l'empereur Napoléon et sur les chances
+de son avenir. Non-seulement les puissances, en l'appelant «ennemi
+et perturbateur de la paix du monde,» lui déclaraient une guerre à
+outrance, et s'engageaient à réunir contre lui toutes leurs forces;
+mais elles se disaient «prêtes à donner au roi de France et à la
+nation française les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité
+publique;» et elles invitaient expressément Louis XVIII à donner à leur
+traité du 25 mars son adhésion. Elles posaient ainsi en principe que
+l'oeuvre de pacification et de reconstruction européenne, accomplie à
+Paris par le traité du 30 mai 1814 entre le roi de France et l'Europe,
+n'était point anéantie par la perturbation violente qui venait
+d'éclater, et qu'elles la maintiendraient contre Napoléon dont le
+retour et le succès soudains, fruit d'un entraînement militaire et
+révolutionnaire, ne pouvaient lui créer aucun droit en Europe, et
+n'étaient point, à leurs yeux, le voeu réel et général de la France.
+
+Solennel exemple des justices implacables que, Dieu et le temps aidant,
+les grandes fautes attirent sur leurs auteurs! Les partisans de Napoléon
+pouvaient contester l'opinion des alliés sur le voeu de la France; ils
+pouvaient croire que, pour l'honneur de son indépendance, elle lui
+devait son appui; mais ils ne pouvaient prétendre que les nations
+étrangères n'eussent pas aussi leur propre indépendance à coeur, ni leur
+persuader qu'avec Napoléon maître de la France elles seraient en sûreté.
+Nulles promesses, nuls traités, nuls embarras, nuls revers ne donnaient
+confiance dans sa modération future; son caractère et son histoire
+enlevaient tout crédit à ses paroles. Et ce n'étaient pas les
+gouvernements seuls, les rois et leurs conseillers qui se montraient
+ainsi prévenus et aliénés sans retour; les peuples étaient bien plus
+méfiants et plus ardents contre Napoléon. Il ne les avait pas seulement
+accablés de guerres, de taxes, d'invasions, de démembrements; il les
+avait offensés autant qu'opprimés. Les Allemands surtout lui portaient
+une haine violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses
+insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles dures et
+blessantes qu'il avait souvent laissé échapper sur leur compte étaient
+partout répétées, répandues, commentées, probablement avec une crédule
+exagération. Après la campagne de Russie, l'Empereur causant un jour
+avec quelques personnes des pertes de l'armée française dans cette
+terrible épreuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait à
+plus de 200,000 hommes.--«Non, non, dit Napoléon, vous vous trompez, ce
+n'est pas tant;» et après avoir un moment cherché dans sa mémoire:
+«Vous pourriez bien ne pas avoir tort; mais il y avait là beaucoup
+d'Allemands.» C'est au duc de Vicence lui-même que j'ai entendu raconter
+ce méprisant propos; et l'empereur Napoléon s'était complu sans doute
+dans son calcul et dans sa réponse, car le 28 juin 1813, à Dresde, dans
+un entretien devenu célèbre, il tint le même langage au premier ministre
+de la première des puissances allemandes, à M. de Metternich lui-même.
+Qui pourrait mesurer la profondeur des colères amassées par de tels
+actes et de telles paroles dans l'âme, je ne dis pas seulement des chefs
+de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gneisenau, des Blücher, des
+Müffling, mais de la race allemande tout entière? Le sentiment des
+peuples de l'Allemagne eut, aux résolutions du congrès de Vienne, au
+moins autant de part que la prévoyance de ses diplomates et la volonté
+de ses souverains.
+
+Napoléon se faisait-il lui-même, en quittant l'île d'Elbe, quelque
+illusion sur les dispositions de l'Europe à son égard? Concevait-il
+quelque espérance soit de traiter avec la coalition, soit de la diviser?
+On l'a beaucoup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne
+s'avouent guère tout le mal de leur situation. Mais une fois arrivé à
+Paris et instruit des actes du congrès, Napoléon vit la sienne telle
+qu'elle était et l'apprécia sur-le-champ avec son grand et libre
+jugement. Ses entretiens avec les hommes sérieux qui l'approchaient
+alors, entre autres avec M. Mole et le due de Vicence, en font foi. Il
+essaya de prolonger quelque temps dans le public l'incertitude qu'il
+n'avait pas; la déclaration du congrès du 13 mars ne fut publiée dans
+le _Moniteur_ que le 5 avril, le traité du 25 mars que le 3 mai, et
+Napoléon les fit accompagner de longs commentaires pour établir que ce
+ne pouvait être là, envers lui, le dernier mot de l'Europe. Il fit
+à Vienne, et par des lettres solennellement publiques, et par des
+émissaires secrets, quelques tentatives pour renouer avec l'empereur
+François, son beau-père, quelques relations, pour rappeler auprès de
+lui sa femme et son fils, pour semer, entre l'empereur Alexandre et
+les souverains d'Angleterre et d'Autriche, la désunion ou du moins la
+défiance, pour regagner à sa cause le prince de Metternich et M. de
+Talleyrand lui-même. Il n'attendait probablement pas grand'chose de ces
+démarches et ne s'étonna guère de ne trouver, dans les liens et les
+sentiments de famille, nul appui contre les intérêts et les engagements
+de la politique. Il comprit et accepta, sans colère contre personne
+et probablement aussi sans retour sur lui-même, la situation que lui
+faisait en ce moment sa vie passée: c'était celle d'un joueur effréné,
+complètement ruiné quoique encore debout, et qui joue seul, contre tous
+ses rivaux réunis, une partie désespérée, sans autre chance qu'un de ces
+coups imprévus que l'habileté la plus consommée ne saurait amener, mais
+que la fortune accorde quelquefois à ses favoris.
+
+On a prétendu, quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, qu'à
+cette époque le génie et l'énergie de Napoléon avaient baissé; on a
+cherché dans son embonpoint, dans ses accès de langueur, dans ses longs
+sommeils, l'explication de son insuccès. Je crois le reproche injuste
+et la plainte frivole; je n'aperçois, dans l'esprit et la conduite de
+Napoléon, durant les Cent-Jours, aucun symptôme d'affaiblissement;
+je lui trouve, et dans le jugement et dans l'action, ses qualités
+accoutumées. Les causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'était
+plus alors, comme il l'avait été longtemps, porté et soutenu par le
+sentiment général et le besoin d'ordre et de sécurité d'un grand peuple;
+il tentait au contraire une mauvaise oeuvre, une oeuvre inspirée par ses
+seules passions et ses seules nécessités personnelles, réprouvée par le
+sens moral et le bon sens comme par le véritable intérêt de la France.
+Et il tentait cette oeuvre profondément égoïste avec des moyens
+contradictoires et dans une situation impossible. De là est venu le
+revers qu'il a subi comme le mal qu'il a fait.
+
+C'était, pour les spectateurs intelligents, un spectacle étrange et, des
+deux parts, un peu ridicule, que Napoléon et les chefs du parti libéral
+aux prises, non pour se combattre, mais pour se persuader, ou se
+séduire, ou se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y regarder
+de très-près pour s'apercevoir que ni les uns, ni les autres ne
+prenaient au sérieux ni le rapprochement, ni la discussion. Les uns et
+les autres savaient bien que la vraie lutte n'était pas entre eux, et
+que la question dont dépendait leur sort se déciderait ailleurs que dans
+leurs entretiens. Si Napoléon eût vaincu l'Europe, à coup sûr il ne
+serait pas resté longtemps le rival de M. de La Fayette et le disciple
+de M. Benjamin Constant; et dès qu'il fut vaincu à Waterloo, M. de
+La Fayette et ses amis se mirent à l'oeuvre pour le renverser. Par
+nécessité, par calcul, les vraies idées et les vraies passions des
+hommes descendent quelquefois au fond de leur coeur; mais elles
+remontent promptement à la surface dès qu'elles se croient quelque
+chance d'y reparaître avec succès. Le plus souvent, Napoléon se
+résignait avec une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit
+infinies, à la comédie que les libéraux et lui jouaient ensemble; tantôt
+il défendait doucement, quoique obstinément, sa vieille politique et sa
+propre pensée; tantôt il les abandonnait de bonne grâce sans les renier,
+et comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne partageait pas.
+Mais quelquefois, soit préméditation, soit impatience, il redevenait
+violemment lui-même, et le despote, à la fois fils et dompteur de la
+Révolution, reparaissait tout entier. Quand on voulut lui faire insérer
+dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire l'abolition de la
+confiscation proclamée par la Charte de Louis XVIII, il se récria
+avec colère: «On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. On
+m'affaiblit, on m'enchaîne. La France me cherche et ne me retrouve plus.
+L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se demande ce
+qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin
+pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite,
+de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première
+justice, c'est le salut public... À chaque jour sa peine, à chaque
+circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n'est pas d'être un
+ange. Quand la paix sera faite, nous verrons.» Un autre jour, dans
+ce même travail de préparation de l'Acte additionnel, à propos de
+l'institution de la pairie héréditaire, il s'abandonna à la riche
+mobilité de son esprit, prenant tour à tour la question sous ses
+diverses faces, et jetant à pleines mains, sans conclure, les
+observations et les vues contraires: «La pairie est en désaccord avec
+l'état présent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'armée; elle
+trompera l'attente des partisans de l'égalité; elle soulèvera contre
+moi mille prétentions individuelles. Où voulez-vous que je trouve
+les éléments d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une
+constitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs.
+On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le
+gouvernail trouve un point d'appui. Mais un ballon est le jouet d'une
+seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la
+direction est impossible.» Quand la question de principe fut décidée et
+qu'il en vint à nommer sa Chambre des pairs héréditaire, il avait grande
+envie d'y appeler beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; après mûre
+réflexion, il y renonça, «non sans tristesse,» dit Benjamin Constant, et
+en s'écriant: «Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre; mais
+les souvenirs sont trop récents; ajournons cela jusqu'après la bataille;
+je les aurai bien si je suis le plus fort.» Il eût bien voulu ajourner
+ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant d'être redevenu
+le plus fort; mais avec la Restauration, la liberté était rentrée en
+France, et il venait, lui, d'y réveiller la Révolution; il était en face
+de ces deux puissances, contraint de les tolérer et essayant de s'en
+servir, en attendant qu'il pût les vaincre.
+
+Quand il eut adopté toutes les institutions, toutes les garanties de
+liberté que l'Acte additionnel empruntait à la Charte, il eut à traiter
+avec un autre voeu, un autre article de foi des libéraux encore plus
+déplaisant pour lui. Ils demandèrent que ce fût là une constitution
+toute nouvelle, qui lui déférât la couronne impériale par la volonté
+du peuple et aux conditions que cette volonté y attacherait. C'était
+toujours la prétention de créer à nouveau, au nom de la souveraineté
+populaire, le gouvernement tout entier, institutions et dynastie:
+arrogante et chimérique manie qui avait possédé, un an auparavant, le
+Sénat impérial quand il rappela Louis XVIII, et qui vicie dans leur
+source la plupart des théories politiques de notre temps. Napoléon, en
+la proclamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souveraineté du
+peuple: «Vous m'ôtez mon passé, dit-il à ses docteurs; je veux le
+conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai
+quelques droits, je pense; l'Europe le sait. Il faut que la nouvelle
+constitution se rattache à l'ancienne; elle aura la sanction de
+plusieurs années de gloire et de succès.» Il avait raison: l'abdication
+qu'on voulait de lui eût été plus humiliante que celle de Fontainebleau,
+car, si on lui rendait le trône, c'était lui-même et sa grande histoire
+qu'on lui demandait d'abdiquer. Il fit, en s'y refusant, acte de fierté
+intelligente, et par le préambule comme par le nom même de l'Acte
+additionnel, il maintint le vieil Empire en le réformant. Quand vint le
+jour de la promulgation, le 1er juin, au Champ de Mai, sa fidélité aux
+traditions impériales fut moins sérieuse et moins digne; il voulut
+paraître devant le peuple avec toutes les pompes de sa cour, entouré des
+princes de sa famille vêtus en taffetas blanc, de ses grands dignitaires
+en manteau orange, de ses chambellans, de ses pages: attachement puéril
+à des splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec l'état des
+affaires et des esprits, et dont le public fut choqué en voyant défiler,
+au milieu de cet apparat magnifique; vingt mille soldats qui saluaient
+l'Empereur en passant pour aller mourir.
+
+Quelques jours auparavant, une cérémonie bien différente avait mis en
+lumière un autre des inconséquents embarras de l'Empire renaissant. En
+même temps qu'il discutait avec l'aristocratie libérale sa constitution
+nouvelle, Napoléon s'appliquait à rallier autour de lui et à
+discipliner, en la caressant, la démocratie révolutionnaire. La
+population des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'agitait;
+l'idée leur vint de s'organiser en fédération, comme avaient fait leurs
+pères, et d'aller demander à l'Empereur des chefs et des armes. On
+accueillit leur voeu; mais ils ne furent plus des _Fédérés,_ comme en
+1792; on les appela des _Confédérés_, dans l'espoir, en altérant un peu
+le nom, d'effacer un peu les souvenirs. Une ordonnance de police régla
+minutieusement leur marche à travers les rues, les précautions contre
+tout désordre et les détails de leur présentation à l'Empereur dans
+la cour des Tuileries. Ils lui remirent une adresse, longue et grave
+jusqu'à la froideur. Il les remercia en les appelant _soldats fédérés_,
+soigneux de leur imprimer lui-même le caractère qui lui convenait; et
+le lendemain on lisait dans le _Journal de l'Empire_: «L'ordre le plus
+parfait a régné depuis le départ des Confédérés jusqu'à leur retour;
+mais on a entendu avec peine, dans quelques endroits, le nom de
+l'Empereur mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop fameuse.»
+Scrupule bien sévère dans un semblable travail.
+
+Je traversais, peu de jours après, le jardin des Tuileries; une centaine
+de Fédérés, d'assez mauvaise apparence, étaient réunis sous les fenêtres
+du palais, criant _vive l'Empereur!_ et le provoquant à se montrer. Il
+tarda beaucoup à tenir compte de leur désir; enfin une fenêtre s'ouvrit;
+il parut et salua de la main; mais presque à l'instant la fenêtre se
+referma, et je vis clairement Napoléon se retirer en haussant
+les épaules, plein d'humeur sans doute d'avoir à se prêter à des
+démonstrations dont la nature lui déplaisait et dont la force
+très-médiocre ne le satisfaisait pas.
+
+Il avait voulu donner au parti révolutionnaire plus d'un gage: avant
+d'en recevoir les bataillons dans la cour de son palais, il en avait
+appelé dans son conseil les plus anciens et plus célèbres chefs. Je
+doute qu'il attendît de leur part un très-utile concours. Carnot, habile
+officier, républicain sincère et honnête homme, autant que peut l'être
+un fanatique badaud, devait être un mauvais ministre de l'intérieur, car
+il ne possédait ni l'une ni l'autre des deux qualités essentielles dans
+ce grand poste, ni la connaissance et le discernement des hommes, ni
+l'art de les inspirer et de les diriger autrement que par des maximes
+générales et d'uniformes circulaires. Napoléon savait mieux que personne
+comment Fouché faisait la police: pour lui-même d'abord et pour son
+propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui l'employait, et tant qu'il
+trouvait plus de sûreté ou d'avantage à le servir qu'à le trahir. Je
+n'ai vu le duc d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations;
+nul homme ne m'a plus complètement donné l'idée d'une indifférence
+hardie, ironique, cynique, d'un sang-froid imperturbable dans un besoin
+immodéré de mouvement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire
+pour réussir, non dans un dessein déterminé, mais dans le dessein et
+selon la chance du moment. Il avait conservé, de sa vie de proconsul
+jacobin, une certaine indépendance audacieuse, et restait un roué de
+révolution, bien qu'il fût devenu aussi un roué de gouvernement et de
+cour. Napoléon, à coup sûr, ne comptait pas sur un tel homme, et savait
+bien qu'en le prenant pour ministre, il aurait à le surveiller plus qu'à
+s'en servir. Mais il avait besoin que, par les noms propres, le drapeau
+de la Révolution flottât clairement sur l'Empire, et il aimait mieux
+subir Carnot et Fouché dans son gouvernement que les laisser en dehors,
+murmurant ou conspirant avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de
+son retour et dans les premières semaines de l'Empire ressuscité, il
+retira probablement de ces deux choix l'avantage qu'il s'en était
+promis; mais quand les périls et les difficultés de sa situation eurent
+éclaté, quand il fut aux prises, au dedans avec les libéraux méfiants,
+au dehors avec l'Europe, Carnot et Fouché devinrent aussi pour lui des
+difficultés et des périls. Carnot, sans le trahir, le servait gauchement
+et froidement, car, dans la plupart des circonstances et des questions,
+il était bien plutôt du bord de l'opposition que de celui de l'Empereur;
+et Fouché le trahissait indéfiniment, causant et traitant à voix basse
+de sa fin prochaine avec tous ses héritiers possibles, comme un médecin
+indifférent au lit d'un malade désespéré.
+
+Même chez ses plus intimes et plus dévoués serviteurs, Napoléon ne
+rencontrait plus, comme jadis, une foi implicite, une disposition facile
+et prompte à penser et à agir comme il voulait et quand il voulait.
+L'indépendance d'esprit et le sentiment de la responsabilité personnelle
+avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et leur empire. Quinze
+jours après son arrivée à Paris, il fit appeler son grand maréchal, le
+général Bertrand, et lui présenta à contre-signer le décret, daté de
+Lyon, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre
+des biens du prince de Talleyrand, du due de Raguse, de l'abbé de
+Montesquiou, de M. Bellard et de neuf autres personnes qui, en 1814 et
+avant son abdication, avaient concouru à sa chute. Le général Bertrand
+s'y refusa: «Je suis étonné, lui dit l'Empereur, que vous me fassiez de
+telles difficultés; cette sévérité est nécessaire au bien de l'État.--Je
+ne le crois pas, Sire.--Je le crois, moi, et c'est à moi seul qu'il
+appartient d'en juger. Je ne vous ai pas fait demander votre aveu, mais
+votre signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut vous
+compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contre-signe un acte du
+souverain en est moralement responsable. Votre Majesté a déclaré par
+ses proclamations qu'elle accorderait une amnistie générale; je les ai
+contre-signées de tout mon coeur; je ne contre-signerai pas le décret
+qui les révoque.» Napoléon insista et caressa en vain; Bertrand fut
+invincible; le décret parut sans contre-seing; et Napoléon put se
+convaincre à l'instant même que son grand maréchal n'était pas seul à
+protester; comme il traversait le salon où se tenaient ses aides de
+camp, M. de La Bédoyère dit assez haut pour être entendu: «Si le régime
+des proscriptions et des séquestres recommence, tout sera bientôt fini.»
+
+Quand la liberté éclate à ce point dans l'intérieur du palais, c'est
+qu'elle règne au dehors. Après quelques semaines de stupeur, elle devint
+en effet étrangement générale et hardie. Non-seulement la guerre civile
+renaissait dans les départements de l'ouest; non-seulement des actes
+matériels de résistance ou d'hostilité étaient commis sur divers
+points du territoire, dans des villes importantes, par des hommes
+considérables; mais partout, et surtout à Paris, on pensait, on parlait
+tout haut, dans les lieux publics comme dans les salons; on allait.
+et venait, on manifestait des espérances, on se livrait à des menées
+ennemies, comme si elles eussent été légales ou assurées du succès; les
+journaux, les pamphlets, les chansons se multipliaient, s'envenimaient
+de jour en jour, et circulaient à peu près sans obstacle et sans
+crainte. Les amis chauds, les serviteurs dévoués de l'Empire
+témoignaient leur surprise et leur indignation; Fouché faisait à
+l'Empereur des rapports pour signaler le mal et réclamer des mesures de
+répression; le _Moniteur_ publiait les rapports; les mesures étaient
+décrétées; quelques arrestations, quelques poursuites avaient lieu, mais
+sans vigueur ni efficacité générale: grands ou petits, la plupart des
+agents du pouvoir n'avaient évidemment ni ardeur dans leur cause, ni
+confiance dans leur force. Napoléon n'ignorait rien de tout cela et
+laissait aller, subissant, comme une nécessité du moment, la liberté de
+ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gardant sans doute dans
+son coeur le sentiment qu'il avait exprimé tout haut dans une autre
+occasion: «Je les aurai bien si je suis le plus fort.»
+
+Je doute qu'il appréciât à sa juste valeur une des causes, une cause
+cachée mais puissante, de sa faiblesse au lendemain d'un si prodigieux
+succès. Malgré l'humeur, les inquiétudes, les méfiances, les colères
+qu'avait excitées le gouvernement de la Restauration, ce fut bientôt,
+au fond des coeurs, le sentiment général qu'il n'y avait pas là de quoi
+justifier une révolution semblable, de tels attentats de la force armée
+contre le pouvoir légal, et de tels risques pour la patrie. L'armée
+avait été entraînée vers son ancien chef par un mouvement d'affection et
+de dévouement généreux encore plus que par des intérêts personnels; elle
+était nationale et populaire: pourtant rien ne pouvait changer la nature
+des actes ni le sens des mots; la violation des serments, la défection
+sous les armes, le passage subit d'un camp dans le camp contraire ont
+toujours été condamnés par l'honneur comme par le devoir, militaire
+ou civil, et qualifiés de trahison. Individus, peuples ou armées, les
+hommes en proie à une passion violente dédaignent souvent, ou même ne
+ressentent pas du tout, au premier moment, l'impression morale qui
+s'attache naturellement à leurs actes; mais elle ne tarde guère à
+reparaître, et quand elle est secondée par les conseils de la prudence
+ou par les coups du malheur, elle reprend bientôt son empire. Ce fut le
+triste destin du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorité du sens
+moral se rangeât du bord des royalistes ses adversaires et que la
+conscience publique, clairement ou confusément, volontiers ou à
+contre-coeur, donnât raison aux jugements sévères dont son origine était
+l'objet.
+
+Nous observions attentivement, mes amis et moi, les progrès de cette
+situation impériale et de ces dispositions publiques; ce fut bientôt
+notre conviction profonde que Napoléon tomberait et que Louis XVIII
+remonterait sur le trône. Et en même temps que tel nous apparaissait
+l'avenir, nous étions de plus en plus convaincus que, dans le déplorable
+état où l'entreprise des Cent-Jours avait jeté la France, au dedans et
+au dehors, le retour de Louis XVIII était pour elle la meilleure chance
+de retrouver au dedans un gouvernement régulier, au dehors la paix et
+son rang dans l'ordre européen. Dans la vie publique, la prudence et le
+devoir veulent également qu'on ne se fasse aucune illusion sur le mal et
+qu'on accepte fermement le remède, quels qu'en soient l'amertume et le
+prix. Je n'avais point pris de part active à la première Restauration;
+je m'unis sans hésiter aux efforts de mes amis pour que la seconde
+s'accomplît dans les conditions les plus propres à sauver la dignité,
+les libertés et le repos de la France.
+
+Ce que nous apprenions de Gand nous inquiétait beaucoup: transactions ou
+institutions, tous les problèmes de principe ou de circonstance qu'on se
+flattait d'avoir résolus en 1814 étaient là remis en question; la lutte
+était rengagée entre les royalistes constitutionnels et les absolutistes
+de réaction ou de cour, entre la Charte et l'ancien régime. On
+s'est souvent complu à sourire et à faire sourire en racontant les
+dissensions, les rivalités, les projets, les espérances et les craintes
+qui se débattaient parmi cette poignée d'exilés, autour de ce roi
+impotent et impuissant. C'est là un plaisir peu intelligent et peu
+digne. Qu'importe que le théâtre soit grand ou petit, que les acteurs y
+paraissent dans la haute ou dans la mauvaise fortune, et que les misères
+de la nature humaine s'y déploient sous de brillantes ou de mesquines
+formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent et les
+destinées qui se préparent. On traitait à Gand la question de savoir
+comment la France serait gouvernée quand ce vieux roi sans États et sans
+soldats serait appelé une seconde fois à s'interposer entre elle et
+l'Europe. Le problème et l'événement en perspective étaient assez grands
+pour préoccuper dignement les hommes sérieux et les bons citoyens.
+
+Les nouvelles de Vienne n'étaient pas moins graves. Non qu'il y eût au
+fond, dans les desseins ou dans l'union des puissances alliées, aucune
+hésitation: Fouché, depuis longtemps en bons rapports avec le prince de
+Metternich, lui faisait faire, il est vrai, toutes sortes d'ouvertures
+que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas absolument; toutes les
+combinaisons qui pouvaient fournir un gouvernement à la France étaient
+admises à se faire présenter; on parlait de tout dans les cabinets
+ou dans les salons des ministres, et jusque dans les conférences du
+congrès, de Napoléon II et de la régence, du duc d'Orléans, du prince
+d'Orange; le ministère anglais, prenant ses précautions avec le
+Parlement, déclarait officiellement qu'il n'entendait point poursuivre
+la guerre pour imposer aucun gouvernement particulier à la France, et le
+cabinet autrichien adhérait à cette déclaration. Mais ce n'était là que
+des ménagements de personnes, ou des convenances de situation, ou des
+moyens d'information, ou des complaisances de conversation, ou des
+perspectives de cas extrêmes auxquels les meneurs de la politique
+européenne ne pensaient pas qu'ils fussent jamais réduits. La diplomatie
+abonde en démarches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer,
+ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pensée, le travail réel
+des chefs de gouvernement. Sans vouloir le proclamer tout haut, ni s'y
+engager par des textes formels et publics, les grands gouvernements de
+l'Europe, par principe, par intérêt ou par honneur, regardaient à cette
+époque leur cause comme liée à celle de la maison de Bourbon en France:
+c'était auprès de Louis XVIII dans l'exil que leurs représentants
+continuaient de résider; et auprès des gouvernements européens, grands
+ou petits, c'étaient toujours les agents diplomatiques de Louis XVIII
+qui représentaient la France. A l'exemple et sous la direction de M.
+de Talleyrand, tous ces agents, en 1815, restèrent attachés à la cause
+royale, par fidélité ou par prévoyance, et convaincus comme lui qu'en
+définitive là serait le succès.
+
+Mais à côté de cette intention générale de l'Europe en faveur de la
+maison de Bourbon existait un grand danger, le danger que les souverains
+et les diplomates réunis à Vienne n'en vinssent à la regarder comme
+incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, depuis vingt ans,
+traité et vécu avec cette France, telle que la Révolution et l'Empire
+l'avaient faite; en la craignant, ils la considéraient beaucoup; plus
+ils s'inquiétaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, plus ils
+jugeaient indispensable que le pouvoir y fût aux mains d'hommes sensés,
+habiles, prudents, capables de la bien comprendre et de s'en faire
+comprendre à leur tour. Depuis longtemps, ils étaient loin d'avoir, dans
+les compagnons d'exil ou dans l'entourage de cour de Louis XVIII, cette
+confiance, et l'expérience qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs
+appréhensions. Ils regardaient le vieux parti royaliste comme infiniment
+plus propre à perdre les rois qu'à gouverner les États.
+
+Témoin de ces doutes inquiets des étrangers sur l'avenir qu'ils
+préparaient eux-mêmes, M. de Talleyrand, à Vienne, avait aussi les
+siens. À travers toutes les transformations de sa politique et de
+sa vie, et quoique la dernière eût fait de lui le représentant de
+l'ancienne royauté, il ne voulait pas et n'a jamais voulu se séparer
+de la Révolution; il y tenait par des actes trop décisifs, il l'avait
+acceptée et servie sous trop de formes diverses pour ne pas se trouver
+lui-même vaincu si elle était vaincue; point révolutionnaire par nature,
+ni par goût, c'était dans le camp de la révolution qu'il avait grandi
+et fait sa fortune; il n'en pouvait sortir avec sûreté; il y a des
+défections que l'égoïsme habile ne se permet pas. Mais la situation
+générale et la sienne propre ne l'en préoccupaient que plus vivement:
+que deviendraient la cause et les hommes de la Révolution sous la
+seconde Restauration près de s'accomplir? Que deviendrait cette seconde
+Restauration elle-même si elle ne savait pas se gouverner et se
+maintenir mieux que n'avait fait la première? Dans la seconde comme
+dans la première, M. de Talleyrand jouait un grand rôle et rendait à la
+royauté d'éminents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? Ses
+conseils seraient-ils écoutés et son influence acceptée? Aurait-il
+encore l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas pour rivaux? Je ne crois
+pas qu'il ait hésité, à cette époque, sur la cause qu'il lui convenait
+de servir; mais, sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon
+avait de lui, il laissait clairement entrevoir son humeur du passé et
+ses inquiétudes pour l'avenir.
+
+Bien informés de tous ces faits et de ces dispositions des principaux
+acteurs, les royalistes constitutionnels, qui se réunissaient alors
+autour de M. Royer-Collard, jugèrent qu'il était de leur devoir de
+faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur l'état des
+affaires, et sur la conduite qu'il avait à tenir. Il ne s'agissait pas
+seulement d'insister auprès de lui sur la nécessité de la persévérance
+dans le régime constitutionnel et dans la franche acceptation de la
+société française telle que les temps nouveaux l'avaient faite; il
+fallait entrer dans les questions de personnes, dire au Roi que la
+présence de M. de Blacas auprès de lui nuisait essentiellement à sa
+cause, solliciter l'éloignement du favori, provoquer quelque acte,
+quelques paroles publiques propres à caractériser nettement les
+intentions du Roi près de ressaisir le gouvernement de ses États,
+l'engager enfin, à tenir grand compte des conseils et de l'influence de
+M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs, à cette époque, aucun des hommes
+qui donnaient cet avis n'avait aucune relation personnelle et pour qui
+même la plupart d'entre eux se sentaient peu de goût.
+
+J'étais le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion.
+On m'engagea à me charger de cette mission, peu agréable en soi. Je
+l'acceptai sans hésiter. Quoique j'eusse encore, à cette époque, peu
+d'expérience des animosités politiques et de leurs aveugles fureurs, je
+ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour
+tirer contre moi d'une semblable démarche; mais j'aurais honte de
+moi-même si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de
+l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à
+faire, dans les limites du devoir et de ma propre pensée, ce que
+commande, à mes yeux, l'intérêt de mon pays.
+
+Je quittai Paris le 23 mai. Une seule circonstance mérite d'être
+remarquée dans mon voyage, la facilité que je trouvai à l'accomplir. Non
+que beaucoup de mesures de police ne fussent prescrites sur les routes
+et tout le long de la frontière; mais la plupart des agents ne mettaient
+nul empressement, nulle exactitude à les exécuter; on rencontrait dans
+les paroles, dans le silence, dans les regards, une sorte de tolérance
+sous-entendue et presque de connivence tacite; et plus d'une physionomie
+administrative semblait dire au voyageur inconnu: «Passez vite», comme
+si l'on eût craint de se faire une mauvaise note ou de nuire à une
+oeuvre utile en l'entravant dans le dessein qu'on lui supposait.
+
+Arrivé à Gand, j'allai voir d'abord les hommes que je connaissais et
+dont les vues répondaient aux miennes, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot,
+de Lally-Tolendal, Mounier. Je les trouvai très-fidèles à la cause
+constitutionnelle, mais tristes comme des exilés et inquiets comme
+des conseillers sans repos dans l'exil, car ils avaient à lutter
+incessamment contre les passions et les desseins, odieux ou ridicules,
+de l'esprit de réaction. Les mêmes faits fournissent aux partis divers
+les arguments et les conclusions les plus contraires: la catastrophe qui
+rattachait plus étroitement les uns aux principes et à la politique de
+la Charte était, pour les autres, la condamnation de la Charte et la
+démonstration que le retour à l'ancien régime pouvait seul sauver la
+monarchie. Ce n'est pas la peine de répéter les détails que me donnèrent
+mes amis sur les conseils contre-révolutionnaires et absolutistes qui
+assiégeaient le Roi; c'est dans l'oisiveté du malheur que les hommes
+se livrent à tous leurs rêves, et l'impuissance passionnée engendre
+la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison à ses conseillers
+constitutionnels; le _Rapport sur l'état de la France_ que, peu de jours
+avant mon arrivée, lui avait présenté M. de Chateaubriand au nom de tout
+le Conseil, et qui venait d'être publié dans le _Moniteur de Gand_,
+était une éloquente exposition de la politique libérale qu'acceptait la
+royauté. Mais le parti ainsi désavoué ne renonçait point; il entourait
+le Roi qu'il ne parvenait pas à dominer; il avait, dans la famille et
+dans l'intimité royale, les plus fortes racines; M. le comte d'Artois en
+était le chef public et M. de Blacas le discret, mais constant allié. Il
+y avait là une victoire aussi difficile que nécessaire à remporter.
+
+Je priai le duc de Duras de demander pour moi, au Roi, une audience
+particulière. Le Roi me reçut le lendemain, 1er juin, et me garda plus
+d'une heure. Je n'ai nul goût pour l'étalage minutieux et arrangé de
+semblables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de mes impressions,
+que ce qui, aujourd'hui encore, vaut la peine d'être rappelé.
+
+Deux choses en sont restées fortement empreintes dans ma mémoire,
+l'impotence et la dignité du Roi: il y avait dans l'attitude et le
+regard de ce vieillard immobile et comme cloué sur son fauteuil
+une sérénité hautaine, et, au milieu de sa faiblesse une confiance
+tranquille dans la force de son nom et de son droit, dont je fus frappé
+et touché. Ce que j'avais à lui dire devait lui déplaire; par respect,
+non par calcul, je commençai par ce qui lui était agréable; je lui
+parlai du sentiment royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus
+vivement dans Paris; je lui racontai quelques anecdotes, quelques
+couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il s'en amusa; il se
+plaisait aux récits gais, comme il arrive aux hommes qui ne peuvent
+guère se fournir eux-mêmes de gaieté. Je lui dis que l'espérance de son
+retour était générale:--«Mais ce qu'il y a de fâcheux. Sire, c'est qu'en
+croyant au rétablissement de la monarchie, on n'a pas confiance dans sa
+durée.--Pourquoi donc? Quand le grand artisan de révolution n'y sera
+plus, la monarchie durera; il est clair que si Bonaparte retourne à
+l'île d'Elbe, ce sera à recommencer; mais lui fini, les révolutions
+finiront aussi.--On ne s'en flatte guère, Sire; on craint autre chose
+encore que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement royal, son
+incertitude entre les anciennes et les nouvelles idées, les anciens et
+les nouveaux intérêts; on craint la désunion ou du moins l'incohérence
+de ses ministres.» Le Roi ne me répondait pas; j'insistai, je nommai M.
+de Blacas; je dis que j'étais expressément chargé, par des hommes que
+le Roi connaissait bien comme d'anciens, fidèles et intelligents
+serviteurs, de lui représenter la méfiance qui s'attachait à ce nom et
+le mal qui en résultait pour lui-même:--«Je tiendrai tout ce que j'ai
+promis dans la Charte; les noms n'y font rien; qu'importe à la France
+quels amis je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte
+qui ne lui convienne? Parlez-moi de motifs d'inquiétude plus sérieux.»
+J'entrai dans quelques détails; je touchai à divers traits des menées et
+des menaces des partis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi,
+de leurs alarmes, des violences même dont, sur quelques points, ils
+avaient déjà été l'objet:--«Ceci est très-mauvais; je ferai ce qu'il
+faudra pour l'empêcher; mais je ne peux pas tout empêcher; je ne peux
+pas être à la fois un roi libéral et un roi absolu.» Il me questionna
+sur quelques faits récents, sur quelques hommes du régime impérial: «Il
+y en a deux, Sire, M*** et M***, qui, sachant que je me rendais auprès
+du Roi, m'ont fait demander de lui prononcer leur nom et de l'assurer
+de leurs sentiments?--Pour M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je
+sais ce qu'il vaut. Quant à M***, il est de ceux dont je ne dois ni ne
+veux entendre parler.» Je m'en tins là. Je n'ignorais pas que le Roi
+était dès lors en relation avec Fouché, l'un des pires entre les
+régicides; mais je fus peu surpris que des relations secrètes et amenées
+par un intérêt pressant ne l'empêchassent pas de maintenir tout haut et
+en thèse générale une ligne de conduite fort naturelle. Il était, à coup
+sûr, loin de prévoir à quel dégoût sa relation avec le due d'Otrante le
+réduirait. Il me congédia avec quelques paroles banales de satisfaction
+bienveillante, me laissant l'impression d'un esprit sensé et libre,
+dignement superficiel, fin avec les personnes et soigneux des
+apparences, peu préoccupé et assez peu intelligent du fond des choses,
+et presque également incapable des fautes qui perdent et des succès qui
+fondent l'avenir des races royales.
+
+Je fis une visite à M. de Blacas. Il avait témoigné, à mon sujet,
+quelque humeur: «Que vient faire ici ce jeune homme? avait-il dit au
+baron d'Eckstein, commissaire général de police du Roi des Pays-Bas à
+Gand; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès du Roi.»
+Il connaissait très-bien et ma mission et mes amis. Il ne m'en reçut
+pas moins avec une politesse parfaite, et j'ajoute avec une honorable
+franchise, me demandant ce qu'on disait de lui à Paris et pourquoi on
+lui en voulait tant. Il me parla même de ses mauvais rapports avec
+l'abbé de Montesquiou, se plaignant des vivacités et des boutades qui
+les avaient brouillés, au détriment du service du Roi. Je lui rendis
+franchise pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de notre
+entretien, fut digne avec un peu de roideur, marquant plus de surprise
+que d'irritation. Je trouve, dans quelques notes écrites en sortant de
+chez lui, cette phrase: «Je serais bien trompé si la plupart de ses
+torts ne tenaient pas à la médiocrité de son esprit.»
+
+La situation de M. de Chateaubriand à Gand était singulière. Membre du
+Conseil du Roi, il en exposait brillamment la politique dans les pièces
+officielles et la défendait dans le _Moniteur de Gand_ avec le même
+éclat. Il n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout le monde,
+et personne ne comptait beaucoup avec lui. A mon avis, et soit alors,
+soit plus tard, ni le Roi, ni les divers cabinets n'ont bien compris la
+nature de M. de Chateaubriand, ni apprécié assez haut son concours ou
+son hostilité. Il était, j'en conviens, un allié incommode, car il
+prétendait à tout et se blessait de tout; au niveau des plus rares
+esprits et des plus beaux génies, c'était sa chimère de se croire aussi
+l'égal des plus grands maîtres dans l'art de gouverner, et d'avoir le
+coeur plein d'amertume quand on ne le prenait pas pour le rival de
+Napoléon aussi bien que de Milton. Les hommes sérieux ne se prêtaient
+pas à cette complaisance idolâtre; mais ils oubliaient trop ce que
+valait, comme ami ou comme ennemi, celui à qui ils la refusaient; on eût
+pu trouver, dans les hommages à son génie et dans les satisfactions de
+sa vanité, de quoi endormir les rêves de son orgueil; et s'il n'y avait
+pas moyen de le satisfaire, il fallait, en tout cas, par prudence comme
+par reconnaissance, non-seulement le ménager, mais le combler. Il était
+de ceux envers qui l'ingratitude est périlleuse autant qu'injuste, car
+ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Il
+vivait à Gand dans une grande intimité avec M. Bertin, et s'assurait dès
+lors, sur le _Journal des Débats,_ cet empire dont il devait faire plus
+tard un si puissant usage. Malgré la bienveillance de nos premiers
+rapports, j'étais déjà alors assez froidement avec lui; il avait été
+mécontent en 1814, et parlait mal de l'abbé de Montesquiou et de ses
+amis. Je n'en fus pas moins surpris et choqué, comme d'une injustice et
+d'une faute, du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant de
+lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et sur un pied plus
+amical.
+
+C'était au milieu de ces discussions non-seulement de principes et de
+partis, mais d'amours-propres et de coteries que nous attendions, hors
+de France et ne sachant que faire de notre temps comme de notre âme,
+l'issue de la lutte engagée entre Napoléon et l'Europe. Situation
+profondément douloureuse, que j'acceptais pour servir la cause que je
+croyais et n'ai pas cessé de croire bonne, mais dont je ressentais, à
+chaque heure du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrêterai pas à les
+décrire; rien ne m'est plus antipathique que d'étaler mon propre coeur,
+surtout quand je sais que beaucoup de ceux qui m'entendront ne voudront
+ou ne sauront ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux
+hommes de leurs méprises ni de leurs invectives; c'est la condition de
+la vie publique; mais je ne me tiens point pour obligé d'entrer dans de
+vaines controverses sur moi-même, et je sais attendre la justice sans la
+demander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme à notre immobile
+anxiété. Le Roi quitta Gand le 22 juin, pressé par ses plus sûrs amis et
+par son propre jugement de ne pas perdre une minute pour aller se
+placer entre la France perplexe et l'invasion étrangère. J'en partis le
+lendemain avec M. Mounier, et le même soir nous rejoignîmes le Roi à
+Mons, où il s'était arrêté.
+
+Là éclata, en présence de nouveaux acteurs et avec des complications qui
+restent encore obscures, le dénoûment que j'étais venu provoquer, la
+chute de M. de Blacas. Je n'ai garde de discuter les récits très-divers
+qu'en ont donnés plusieurs des intéressés ou des témoins; je reproduirai
+simplement ce que j'en ai vu moi-même, sur les lieux, comme je le
+retrouve dans une lettre écrite à Cambrai six jours après[10], pour la
+personne à qui, même dans l'absence de toute communication immédiate, je
+me donnais le plaisir de tout raconter: «Comme nous entrions à Mons, M.
+Mounier et moi, on nous a dit que M. de Blacas était congédié et s'en
+allait ambassadeur à Naples; mais notre surprise a été grande quand nous
+avons su que M. de Talleyrand, venu naguère de Vienne à Bruxelles pour
+être à portée des événements, et arrivé à Mons peu d'heures après le
+Roi, avait en même temps donné sa démission, que le Roi, en la refusant,
+avait froidement accueilli M. de Talleyrand lui-même, et que celui-ci
+repartait pour Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de
+partir pour Cateau-Cambresis, quartier général, en ce moment, de l'armée
+anglaise. Nous ne comprenions absolument rien à des incidents si
+contradictoires, et notre inquiétude égalait notre surprise. Nous avons
+couru de tous côtés; nous avons vu tout le monde, ceux de nos amis qui
+nous avaient devancés à Mons et les ministres étrangers qui avaient
+suivi le Roi, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Chateaubriand, Pozzo
+di Borgo, de Vincent; et à travers les demi-confidences, les colères
+contenues, les sourires moqueurs, les regrets sincères, nous avons fini
+par comprendre, ou à peu près. La petite cour de M. le comte d'Artois,
+sachant que M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser
+et que le duc de Wellington l'engageait au contraire à s'avancer
+rapidement en France, n'avait rien imaginé de mieux que de chasser à
+la fois M. de Blacas et M. de Talleyrand, et d'enlever le Roi à ses
+conseillers constitutionnels comme à son favori en le faisant partir
+brusquement pour le quartier général de l'armée anglaise, entouré des
+seuls partisans de _Monsieur_ dont on espérait faire ses ministres.
+L'irritation était grande chez nos amis et le blâme vif chez les
+étrangers; ces derniers demandaient en qui ils pourraient avoir
+confiance pour la question française et avec qui ils en traiteraient
+dans une telle crise. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec un grand
+renom d'habileté et de succès; il était, aux yeux de l'Europe, le
+représentant du Roi et de la France; le ministre d'Autriche venait de
+lui dire à Bruxelles: «J'ai ordre de vous consulter en toute occasion
+et de me diriger surtout d'après vos conseils.» Lui-même témoignait
+hautement son humeur et repoussait vivement ceux qui l'engageaient à
+rejoindre le Roi. Après six heures d'entretiens un peu confus, il fut
+convenu que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait le duc de
+Wellington à faire lui-même une démarche pour mettre fin à cette étrange
+brouillerie, et que MM. de Jaucourt, Louis et Beugnot iraient en même
+temps dire au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder sa
+confiance ayant des idées et des projets diamétralement contraires aux
+leurs, ils ne pouvaient plus le servir utilement et lui demandaient la
+permission de se retirer. Probablement des réflexions ou des démarches
+conformes à ces résolutions avaient déjà été faites au Cateau, car le
+25 au matin, en même temps que nous apprenions les événements de Paris,
+l'abdication de Napoléon et l'envoi de commissaires aux souverains
+alliés, est arrivée à Mons une lettre du duc de Wellington à M. de
+Talleyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: «Je regrette
+beaucoup que vous n'ayez pas accompagné ici le Roi; c'est moi qui l'ai
+vivement engagé à entrer en France en même temps que nous. Si j'avais
+pu vous dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, je ne
+doute pas que vous n'eussiez donné au Roi le même conseil. J'espère que
+vous viendrez les entendre.» M. de Talleyrand s'est décidé sur-le-champ
+à partir, et nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. Il
+était temps; déjà une proclamation datée du Cateau, et rédigée, dit-on,
+par M. Dambray, donnait à la rentrée du Roi une couleur qui ne convient
+nullement. Nous nous sommes hâtés d'en préparer une autre dont M.
+Beugnot est le principal auteur, et qui contient les pronostics d'une
+bonne politique. Le Roi l'a signée sans difficulté. Elle a paru hier, à
+la grande satisfaction du public de Cambrai. J'espère qu'elle produira
+partout le même effet.»
+
+[Note 10: Le 29 juin 1815.]
+
+On pouvait en effet espérer et se croire au terme de la grande crise qui
+avait bouleversé la France comme de la petite crise qui venait d'agiter
+les entours de la royauté. De toutes parts les choses semblaient se
+précipiter vers la même issue. Le Roi était en France; une politique
+modérée et nationale prévalait dans ses conseils et animait ses paroles;
+le sentiment royaliste éclatait partout sur son passage, non-seulement
+dans son ancien parti, mais dans les masses; toutes les mains
+s'élevaient vers lui comme vers la planche de salut dans le naufrage.
+Les peuples s'inquiètent peu d'être conséquents; j'ai vu, à cette
+époque, dans les départements du Nord, la même popularité entourer le
+Roi exilé et l'armée vaincue. A Paris, Napoléon avait abdiqué, et
+malgré des alternatives peu dignes d'abattement ou d'élan fébrile, de
+résignation ou de bouillonnement, il était évidemment hors d'état de
+rengager la lutte. La Chambre des représentants qui, dès son début,
+s'était montrée peu favorable au régime impérial et ennemie des excès
+révolutionnaires, semblait surtout préoccupée du désir de traverser
+un défilé périlleux en évitant toute violence et tout engagement
+irrévocable. Les passions populaires grondaient quelquefois, mais se
+laissaient aisément contenir, ou s'arrêtaient d'elles-mêmes, comme
+déshabituées de l'action et de la domination. L'armée, dont les corps
+errants venaient successivement se rallier autour de Paris, était en
+proie à une effervescence patriotique, et se fût précipitée, et la
+France avec elle, dans l'abîme, pour prouver son dévouement et venger
+son injure: mais parmi ses anciens et plus illustres chefs, les uns,
+comme Gouvion Saint-Cyr, Macdonald et Oudinot, s'étaient refusés à
+servir Napoléon et soutenaient ouvertement la cause du Roi; les autres,
+comme Ney, Davout, Soult, Masséna, protestaient avec une rude franchise
+contre des illusions funestes, donnaient leur vieux courage pour
+passe-port à de tristes vérités ou à de sages conseils, et réprimaient,
+aux dépens de leur renom de parti, les entraînements militaires ou les
+désordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot, avec un ascendant
+que méritait leur vertu, maintenaient la discipline dans l'armée au
+milieu des douleurs de la retraite sur la Loire, et déterminaient son
+obéissance aux ordres d'un pouvoir civil détesté. Il y avait, après
+tant de fautes et de malheurs, et à travers toutes les différences de
+situation et d'opinion, un concert spontané et un effort général pour
+éviter à la France les fautes irréparables et les malheurs suprêmes.
+
+Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et même quand elles
+veulent être prudentes, l'esprit politique manque aux nations qui ne
+sont pas exercées à faire elles-mêmes leurs affaires et leur destinée.
+Dans le déplorable état où l'entreprise d'un égoïsme héroïque et
+chimérique avait jeté la France, il n'y avait évidemment qu'une conduite
+à tenir: reconnaître Louis XVIII, prendre acte de ses dispositions
+libérales et se concerter avec lui pour traiter avec les étrangers. Il
+le fallait, car aux yeux de la plus vulgaire prévoyance, le retour de la
+maison de Bourbon était inévitable et comme un fait accompli. C'était
+un devoir dans l'intérêt de la paix et pour se donner les meilleures
+chances d'atténuer les maux de l'invasion, car Louis XVIII pouvait seul
+les repousser avec quelque autorité. Des chances favorables s'ouvraient,
+par cette voie, à la liberté, car la raison disait et l'expérience
+a démontré qu'après ce qui s'est passé en France depuis 1789, le
+despotisme est impossible aux princes de la maison de Bourbon; une
+insurmontable nécessité leur impose les transactions et les ménagements;
+et s'ils tentent de pousser les choses à l'extrême, la force leur manque
+pour réussir. Accepter sans hésitation ni délai la seconde Restauration
+et placer soi-même le Roi entre la France et l'Europe, c'était donc ce
+que commandaient clairement le patriotisme et le bon sens.
+
+Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on laissa faire tout
+ce qu'il fallait pour que la Restauration parût l'oeuvre de la force
+étrangère seule, et pour faire subir à la France, après sa défaite
+militaire, une défaite politique et diplomatique. Ce n'est pas
+d'indépendance envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie,
+c'est d'intelligence et de résolution que la Chambre des Cent-Jours a
+manqué; elle ne se prêta ni au despotisme impérial, ni aux violences
+révolutionnaires; elle ne fut l'instrument d'aucun des partis extrêmes;
+elle s'appliqua honnêtement à retenir la France sur le bord des abîmes
+où ils auraient voulu la pousser; mais elle ne sut faire que de la
+politique négative; elle louvoya timidement devant le port au lieu d'y
+entrer résolument, fermant les yeux quand elle touchait à la passe,
+subissant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveuglements
+et les entêtements des ennemis, anciens ou nouveaux, du Roi qui
+s'approchait, et se donnant même quelquefois, par faiblesse encore,
+l'air de vouloir des combinaisons qu'au fond elle s'efforçait d'éluder,
+tantôt Napoléon II, tantôt le prince quelconque qu'il plairait au peuple
+souverain de choisir.
+
+Ce fut à ces hésitations, à ces tâtonnements stériles du seul pouvoir
+public alors debout qu'un des hommes les plus tristement célèbres des
+plus mauvais temps de la révolution, Fouché, dut son importance et son
+succès éphémères. Quand les honnêtes gens ne savent pas comprendre et
+accomplir les desseins de la Providence, les malhonnêtes gens s'en
+chargent; sous le coup de la nécessité et au milieu de l'impuissance
+générale, il se rencontre toujours des esprits corrompus, sagaces et
+hardis, qui démêlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, et
+se font les instruments d'un triomphe qui ne leur appartient pas
+naturellement, mais dont ils réussissent à se donner les airs pour s'en
+approprier les fruits. Le due d'Otrante fut, dans les Cent-Jours, cet
+homme-là: révolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se faire
+sacrer, sous ce double caractère, par l'ancienne royauté française,
+il déploya, à la poursuite de son but, tout le savoir-faire et toute
+l'audace d'un roué plus prévoyant et plus sensé que ses pareils.
+Peut-être aussi, car la justice doit avoir ses scrupules, même envers
+les hommes qui n'en ont point, peut-être le désir d'épargner à son pays
+des violences et des souffrances inutiles ne fut-il pas étranger à
+cette série de trahisons et de voltes-faces imperturbables à l'aide
+desquelles, trompant et jouant tour à tour Napoléon, La Fayette et
+Carnot, l'Empire, la République et la Convention régicide, Fouché gagna
+le temps dont il avait besoin pour s'ouvrir à lui-même les portes du
+cabinet du Roi en ouvrant au Roi celles de Paris.
+
+Louis XVIII fit quelque résistance; Malgré ce qu'il m'avait dit à Gand,
+à propos des régicides, je doute qu'il ait fortement résisté. Sa dignité
+n'était pas toujours soutenue par une conviction forte ou par un
+sentiment énergique, et elle pouvait quelquefois céder devant
+la nécessité. Il avait, pour garants de la nécessité dans cette
+circonstance, les deux autorités les plus propres à influer sur sa
+décision et à couvrir son honneur, le due de Wellington et M. le comte
+d'Artois: tous deux le pressaient d'accepter Fouché pour ministre;
+Wellington, pour assurer au Roi un retour facile, et aussi pour
+rester lui-même, et l'Angleterre avec lui, le principal auteur de là
+Restauration en mettant promptement fin à la guerre devant Paris, où
+il craignait de se voir compromis dans les emportements haineux des
+Prussiens; le comte d'Artois, par légèreté impatiente, toujours prêt à
+promettre et à accorder, et engagé d'avance par son plus actif affidé,
+M. de Vitrolles, dans les lacs que Fouché avait tendus de toutes parts
+aux royalistes. Je ne crois point à la nécessité dont ils assiégèrent
+le Roi. Fouché ne disposait point de Paris. L'armée s'en éloignait.
+Les fédérés y étaient plus bruyants que puissants. La Chambre des
+représentants se consolait, en discutant une constitution, de n'avoir
+pas su ni osé faire un gouvernement. Personne n'était en état ni en
+humeur d'arrêter longtemps le flot qui ramenait le Roi. Un peu moins
+d'empressement et un peu plus de fermeté d'esprit lui auraient épargné
+une triste honte. Il suffisait d'attendre quelques jours en acceptant
+le risque, non de résolutions ou de violences funestes, mais de quelque
+prolongation de désordres et d'alarmes. La nécessité pèse sur les
+peuples comme sur les rois; celle dont Fouché s'armait pour se faire
+ministre de Louis XVIII était en grande partie factice et évidemment
+passagère; celle qui ramenait Louis XVIII aux Tuileries était naturelle
+et de jour en jour plus pressante. Il n'avait nul besoin de recevoir le
+duc d'Otrante dans son cabinet, à Arnouville; il pouvait s'y tenir en
+repos; on serait bientôt venu l'y chercher. J'en pensai ainsi au moment
+même, après avoir passé deux jours dans Paris où j'étais rentré le 3
+juillet, pendant que les manoeuvres de Fouché suivaient leur cours. Tout
+ce que j'ai vu et appris depuis m'a confirmé dans cette conviction.
+
+
+
+ CHAPITRE IV.
+
+LA CHAMBRE DE 1815.
+
+Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet du duc de
+Richelieu.--Mes relations comme secrétaire général du ministère de la
+justice, avec M. de Marbois, garde des sceaux.--Arrivée et physionomie
+de la Chambre des députés.--Intentions et attitude de l'ancien
+parti royaliste.--Formation et composition d'un nouveau parti
+royaliste.--Lutte des classes sous le manteau des partis.--Lois
+d'exception.--Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du
+gouvernement et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports
+de l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres.
+--Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--Le duc de
+Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal Ney.--Polémique entre
+M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la session.--Modifications dans le
+cabinet.--M. Laîné, ministre de l'intérieur.--Je quitte le ministère de
+la justice et j'entre comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le
+cabinet s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.
+--Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de M. de
+Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des députés.--Travail
+de M. Decazes pour en amener la dissolution.--Le Roi s'y
+décide.--Ordonnance du 5 septembre 1816.
+
+(1815-1816.)
+
+Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, et ni Fouché, ni M. de
+Talleyrand n'étaient plus ministres. Ils étaient tombés, non sous le
+coup de quelque événement nouveau et imprévu, mais par le vice de leur
+situation personnelle et par leur inaptitude au rôle qu'ils avaient
+entrepris de jouer.
+
+M. de Talleyrand avait fait à Vienne une grande chose; par le traité
+d'alliance qu'il avait conclu le 3 janvier 1815 entre la France,
+l'Angleterre et l'Autriche, il avait mis fin à la coalition formée
+contre nous en 1813, et coupé l'Europe en deux au profit de la France.
+Mais l'événement du 20 mars avait détruit son oeuvre; la coalition
+européenne s'était reformée contre Napoléon et contre la France, qui se
+faisait ou se laissait faire l'instrument de Napoléon. Et il n'y avait
+plus aucune chance de rompre ce redoutable faisceau; un même sentiment
+d'inquiétude et de méfiance à notre égard, un même dessein de ferme et
+durable union animaient les souverains et les peuples. Ils avaient réglé
+en toute hâte à Vienne les questions qui menaçaient de les diviser; et,
+dans cette intimité retrempée contre nous, l'empereur Alexandre était
+rentré particulièrement irrité contre la maison de Bourbon et M. de
+Talleyrand, qui avaient voulu lui enlever ses alliés. La seconde
+restauration d'ailleurs n'était point, comme la première, son oeuvre
+et sa gloire personnelle; c'était surtout à l'Angleterre et au duc
+de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par amour-propre comme par
+politique, l'empereur Alexandre arrivait, le 10 juillet 1815, à Paris,
+froid et plein d'humeur envers le Roi et ses conseillers.
+
+La France et le Roi avaient pourtant un pressant besoin du bon vouloir
+de l'empereur Alexandre. Ils étaient en présence des rancunes et des
+ambitions passionnées de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la carte
+de notre territoire, moins les provinces qu'ils voulaient nous enlever.
+Ses généraux minaient, pour les faire sauter, les monuments qui
+rappelaient leurs défaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII
+résistait dignement à ces brutalités étrangères; il menaçait de faire
+porter son fauteuil sur le pont d'Iéna, et disait tout haut au duc de
+Wellington: «Croyez-vous, mylord, que votre gouvernement consente à me
+recevoir si je lui demande de nouveau asile?» Wellington entravait
+de son mieux les emportements de Blücher et lui adressait des
+représentations pressantes, bien que très-mesurées. Mais ni la dignité
+du Roi, ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suffisaient contre
+les passions et les prétentions allemandes; l'empereur Alexandre pouvait
+seul les contenir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des
+satisfactions personnelles; en formant son cabinet, il fit nommer le
+duc de Richelieu, encore absent, ministre de la maison du Roi, et le
+ministère de l'intérieur fut tenu en réserve pour Pozzo di Borgo, qui
+eût volontiers échangé le service officiel de la Russie pour une part
+dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand croyait aisément à
+la puissance des tentations. Mais elles échouèrent cette fois; le duc de
+Richelieu refusa, probablement de concert avec le Roi lui-même;
+Pozzo n'obtint pas, ou n'osa peut-être pas demander à son maître
+l'autorisation de redevenir Français. Je le voyais souvent, et cet
+esprit à la fois vif et profond, hardi et inquiet, sentait sa situation
+douteuse, et cachait mal ses perplexités. L'empereur Alexandre persista
+dans sa froide réserve, laissant M. de Talleyrand faible et embarrassé
+dans cette arène des négociations, théâtre ordinaire de ses succès.
+
+La faiblesse de Fouché était autre et tenait à d'autres causes. Non que
+les souverains étrangers et leurs ministres fussent plus bienveillants
+pour lui que pour M. de Talleyrand; son entrée dans le Conseil du Roi
+avait été, pour l'Europe monarchique, un grand scandale; le duc de
+Wellington seul persistait encore à le soutenir; mais personne, parmi
+les étrangers, ne l'attaquait et ne se croyait intéressé à sa chute.
+C'était au dedans que se formait contre lui l'orage. Avec une
+présomption étrangement frivole, il s'était promis de livrer la
+Révolution au Roi et le Roi à la Révolution, se fiant sur sa prestesse
+et sa hardiesse pour passer et repasser d'un camp dans l'autre, et les
+dominer l'un par l'autre en les trahissant tour à tour. Les élections
+qui s'accomplissaient en ce moment dans toute la France donnèrent à son
+espérance un éclatant démenti; il eut beau répandre avec profusion les
+circulaires et les agents, il n'y exerça pas la moindre influence; les
+royalistes décidés prévalurent à peu près partout, presque sans combat.
+C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les grandes crises, les
+vaincus deviennent des morts. La Chambre de 1815 n'apparaissait encore
+que dans le lointain, et déjà le duc d'Otrante chancelait, comme frappé
+de la foudre, à côté de M. Talleyrand ébranlé.
+
+Dans ce péril divers et inégal, mais pressant pour tous deux, l'attitude
+et la conduite de ces deux hommes furent très-différentes. M. de
+Talleyrand se fit le patron de la monarchie constitutionnelle grandement
+organisée, comme elle l'était en Angleterre. Des modifications conformes
+aux voeux du parti libéral furent, les unes immédiatement accomplies,
+les autres promises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer dans
+la Chambre des députés. Quatorze articles relatifs à la constitution de
+cette Chambre furent soumis à la révision de la prochaine législature.
+La pairie devint héréditaire. La censure, à laquelle étaient assujettis
+les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression, fut abolie. Un
+grand Conseil privé associa aux délibérations du gouvernement, dans
+les grandes circonstances, les hommes considérables des divers partis.
+Aucune nécessité pratique, aucune forte opinion publique n'imposait à la
+royauté restaurée ces importantes réformes; mais le cabinet voulait se
+montrer favorable au large développement des institutions libres, et
+donner satisfaction au parti, je devrais peut-être dire à la coterie des
+esprits éclairés et impatients.
+
+Les préoccupations et les mesures de Fouché étaient plus personnelles.
+Violemment menacé par la réaction royaliste, il essaya d'abord, de
+l'apaiser en lui jetant quelque pâture; il consentit à se faire
+l'instrument de la proscription des hommes naguère ses agents, ses
+confidents, ses complices, ses collègues, ses amis. En même temps qu'il
+écrivait avec apparat des mémoires et des circulaires pour démontrer la
+nécessité de la clémence et de l'oubli, il présentait au Conseil du Roi
+une liste de cent dix noms à excepter de toute amnistie; et quand la
+discussion eut réduit ce nombre à dix-huit accusés devant les conseils
+de guerre et à trente-huit exilés provisoires, il contre-signa sans
+hésiter l'ordonnance qui les frappait. Peu de jours après, et sur sa
+demande, une autre ordonnance révoqua toutes les autorisations jusque-là
+accordées aux journaux, leur imposa la nécessité d'une autorisation
+nouvelle, et les soumit à la censure d'une commission dans laquelle
+plusieurs des principaux écrivains royalistes, entre autres MM. Auger et
+Fiévée, refusèrent de siéger sous son patronage. Peu importait au duc
+d'Otrante, en 1815 comme en 1793, la justice ou l'utilité nationale de
+ses actes; il était toujours prêt à se faire, n'importe à quel prix,
+le praticien de la nécessité. Mais quand il vit que ses rigueurs ne le
+couvraient pas, quand il sentit les vives approches du péril, il changea
+de tactique; le ministre de la réaction monarchique redevint le factieux
+révolutionnaire; il fit secrètement publier et répandre des _Rapports
+au Roi_ et des _Notes aux ministres étrangers_, destinés bien moins à
+éclairer les pouvoirs auxquels il les adressait qu'à lui préparer à
+lui-même des alliés et des armes contre le gouvernement et le parti dont
+il se voyait près d'être répudié. Il était de ceux qui essayent de se
+faire redouter en travaillant à nuire dès qu'ils ne sont plus admis à
+servir.
+
+Ni les réformes libérales de M. de Talleyrand, ni les menaces
+révolutionnaires du duc d'Otrante ne conjurèrent le péril qui les
+pressait. Malgré leur rare esprit et leur longue expérience, ils
+méconnaissaient l'un et l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant
+pas, ou ne voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes que
+les Cent-Jours devaient ranimer. L'élection d'une Chambre ardemment
+royaliste les surprit comme un phénomène inattendu; ils tombèrent tous
+deux à son approche, à peu de jours de distance l'un de l'autre, laissés
+pourtant, après leur chute commune, dans des situations très-diverses.
+M. de Talleyrand resta debout; le Roi et son nouveau cabinet le
+comblèrent des dons et des honneurs de cour; ses collègues dans sa
+courte administration, MM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, Gouvion
+Saint-Cyr reçurent des marques signalées de l'estime royale; ils
+sortaient de l'arène comme destinés à y rentrer. Acceptant la petite et
+lointaine mission de Dresde, Fouché s'empressa de partir et sortit de
+Paris sous un déguisement qu'il ne quitta qu'à la frontière, troublé par
+la crainte d'être vu dans sa patrie qu'il ne devait jamais revoir.
+
+Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, bien venu du Roi
+et même du parti que les élections faisaient prévaloir. C'était un
+ministère vraiment nouveau et royaliste. Son chef, rentré naguère en
+France, honoré de l'Europe, aimé de l'empereur Alexandre, était pour le
+roi Louis XVIII ce que le Roi lui-même était pour la France, le gage
+d'une meilleure paix. Deux de ses collègues, MM. Decazes et Dubouchage,
+n'avaient pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires
+publiques. Les quatre autres, MM. Barbé-Marbois, de Vaublanc, Corvetto
+et le due de Feltre, venaient de donner à la cause royale des preuves
+de leur attachement. Leur réunion inspirait au public, comme au parti
+triomphant, des espérances et point de défiance. Je connaissais beaucoup
+M. de Marbois; je l'avais souvent rencontré chez madame de Rumford et
+chez madame Suard; il appartenait à cette ancienne France généreusement
+libérale qui avait accepté et soutenu, avec une modération éclairée, les
+principes chers à la France nouvelle. Je conservai auprès de lui, dans
+des rapports de confiante amitié, le poste de secrétaire général du
+ministère de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des sceaux,
+m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de Talleyrand.
+
+Le nouveau ministère à peine installé, la Chambre des députés arriva et
+s'installa à son tour, bien plus nouvelle que lui. Elle était presque
+exclusivement royaliste. A peine quelques hommes des autres partis
+avaient trouvé place dans ses rangs. Ils y siégeaient péniblement,
+isolés et mal à l'aise, comme des étrangers ou des suspects; et quand
+ils essayaient de se produire et d'exprimer leurs sentiments, ils
+étaient brusquement repoussés dans l'impuissance et le silence. Le 23
+octobre 1815, dans le débat de la loi présentée par M. Decazes pour la
+suspension temporaire de la liberté individuelle, M. d'Argenson parla
+des bruits qui couraient sur des protestants massacrés dans le Midi; un
+violent tumulte s'éleva pour le démentir; il s'expliqua avec une réserve
+extrême: «Je n'ai point énoncé de faits, dit-il, je n'ai point établi
+d'allégations; j'ai dit que j'avais été frappé par des bruits incertains
+et contradictoires... C'est le vague même de ces bruits qui rend
+nécessaire un rapport du ministre sur l'état du royaume.» Non-seulement
+M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il demandait; non-seulement il ne put
+continuer à parler; il fut expressément rappelé à l'ordre pour avoir
+fait allusion à des faits malheureusement certains, mais qu'on voulait
+étouffer en étouffant sa voix.
+
+Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le parti royaliste se
+voyait le plus fort; tout en croyant son triomphe légitime, il en était
+un peu surpris et enivré, et il se livrait aux joies de la puissance
+avec un mélange d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme
+peu accoutumé à vaincre et peu sûr de la force qu'il s'empressait de
+déployer.
+
+Des mobiles très-divers jetèrent la Chambre de 1815 dans la réaction
+violente qui est restée son caractère historique. D'abord et surtout les
+passions du parti royaliste, ses bonnes et ses mauvaises passions, ses
+sentiments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour de l'ordre
+et la soif de la vengeance, l'orgueil du passé et la peur de l'avenir,
+l'intention de remettre en honneur le respect des choses saintes, des
+anciens attachements, de la foi jurée, et le plaisir d'opprimer ses
+vainqueurs. A l'emportement des passions se joignait le calcul des
+intérêts: pour la sûreté du parti, pour la fortune des personnes, les
+nouveaux dominateurs de la France avaient besoin de prendre partout
+possession des places et du pouvoir; c'était là le champ à exploiter, le
+territoire à occuper pour recueillir les fruits de la victoire. Venait
+enfin l'empire des idées, plus grand qu'on ne le croit communément, et
+souvent plus puissant, à leur insu, sur les hommes que leurs passions ou
+leurs intérêts. Après tant d'années de grands spectacles et de grands
+débats, les royalistes avaient, sur toutes les questions politiques et
+sociales, des vues systématiques à réaliser, des retours historiques à
+poursuivre, des besoins d'esprit à satisfaire. Ils se hâtaient de mettre
+la main à l'oeuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre dans leur
+patrie, moralement comme matériellement, par la pensée comme en fait,
+l'ascendant qui leur avait depuis si longtemps échappé.
+
+Comme il arrive dans les grandes crises des sociétés humaines, ces
+principes divers de la réaction de 1815 avaient chacun, dans les rangs
+royalistes, leur représentant spécial et particulièrement efficace. Le
+parti avait son champion agresseur, son politique, et son philosophe. M.
+de la Bourdonnaye marchait à la tête de ses passions, M. de Villèle de
+ses intérêts, M. de Bonald de ses idées. Trois hommes très-propres
+à leur rôle, car ils excellaient, l'un dans la polémique fougueuse,
+l'autre dans la tactique prudente et patiente, le troisième dans
+l'exposition spécieuse et subtile avec élévation. Et tous trois, bien
+qu'aucune ancienne intimité ne les unît, mettaient avec persévérance, au
+service de la cause commune, leurs talents et leurs procédés si divers.
+
+Quelle était, au fond, cette cause? Quel but se proposaient en réalité
+les chefs de ce parti qui se croyait si près du succès? S'ils avaient
+voulu parler sincèrement, ils auraient été eux-mêmes bien embarrassés
+de répondre. On a beaucoup dit, et beaucoup de gens ont cru, et
+probablement bien des royalistes se figuraient, en 1815, qu'ils
+travaillaient à abolir la Charte et à rétablir l'ancien régime. Lieu
+commun d'une crédulité puérile; cri de guerre des ennemis, habiles ou
+aveugles, de la Restauration. Il n'y avait, dans la Chambre de 1815, au
+milieu de ses plus ardentes espérances, point de dessein si audacieux ni
+si arrêté. Ramené en vainqueur sur la scène, non par lui-même, mais par
+les fautes de ses adversaires et le cours des événements européens,
+l'ancien parti royaliste se promettait que les revers de la Révolution
+et de l'Empire lui vaudraient de grands avantages, surtout de grandes
+satisfactions; mais ce que, pour le gouvernement de la France, il ferait
+de sa victoire quand il serait décidément en possession du pouvoir, il
+ne le savait pas; ses vues étaient aussi incertaines et confuses que ses
+passions étaient violentes; c'était surtout la victoire qu'il voulait,
+pour l'orgueilleux plaisir de la victoire même, pour l'affermissement
+définitif de la Restauration, pour sa propre domination, au centre de
+l'État par le gouvernement, dans chaque localité par l'administration.
+
+Mais, dans de telles secousses sociales, les questions sont infiniment
+plus grandes que ne le savent les acteurs: les Cent-Jours firent à la
+France un mal bien plus grave encore que le mal du sang et des trésors
+qu'ils lui coûtèrent; ils rallumèrent la vieille querelle que l'Empire
+avait étouffée et que la Charte voulait éteindre, la querelle de
+l'ancienne France et de la France nouvelle, de l'émigration et de la
+révolution. Ce ne fut pas seulement entre des partis politiques, mais
+entre des classes rivales que la lutte recommença en 1815, comme elle
+avait éclaté en 1789.
+
+Mauvaise situation pour la fondation d'un gouvernement, surtout
+d'un gouvernement libre. Il y a un certain degré de fermentation et
+d'émulation, entre les citoyens et les partis, qui est la vie même du
+corps social et qui favorise son développement énergique et sain. Mais
+si la fermentation ne s'arrête pas aux questions de gouvernement et à la
+conduite des affaires publiques, si elle s'attaque aux fondements
+mêmes de la société, si au lieu de l'émulation entre les partis on a
+l'hostilité entre les classes, ce n'est plus le mouvement de la santé,
+c'est un mal destructeur qui entraîne les désordres les plus douloureux
+et qui peut aller jusqu'à la dissolution de l'État. La domination
+d'une classe sur les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou
+démocratique, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue des
+classes pour la domination, c'est l'état révolutionnaire, tantôt
+déclaré, tantôt imminent. Le monde a vu, par deux grands exemples, les
+résultats profondément divers que peut amener ce fait redoutable. La
+lutte des patriciens et des plébéiens tint, pendant des siècles, Rome
+dans de cruelles alternatives de tyrannie et de révolution qui n'avaient
+de distraction que la guerre. Tant que les uns et les autres eurent des
+vertus à dépenser dans cette lutte, la République y trouva, sinon
+la paix sociale, du moins là grandeur; mais, lorsque patriciens et
+plébéiens se furent épuisés et corrompus dans leurs dissensions sans
+parvenir à l'accord dans la liberté, la société romaine ne put échapper
+à la ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long déclin de
+l'Empire. L'Angleterre à offert à l'Europe moderne un autre spectacle.
+En Angleterre aussi, les classes aristocratiques et démocratiques ont
+longtemps lutté pour le pouvoir; mais par un heureux concours de fortune
+et de sagesse; elles sont parvenues à s'entendre et à s'unir pour
+l'exercer en commun; et l'Angleterre a trouvé dans cette entente
+politique des classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de
+leurs influences mutuelles, la paix intérieure avec la grandeur, la
+stabilité avec la liberté.
+
+J'espérais, du gouvernement institué par la Charte, un résultat analogue
+pour mon pays. On m'a quelquefois accusé de vouloir modeler la France
+à l'exemple de l'Angleterre: l'Angleterre, en 1815, ne me préoccupait
+nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de son
+histoire, aucune étude sérieuse. La France, ses destinées, sa
+civilisation, ses lois, sa littérature, ses grands hommes avaient seuls
+rempli ma pensée; je vivais au milieu d'une société toute française,
+plus fortement imprégnée peut-être qu'aucune autre des goûts et de
+l'esprit français. J'assistais précisément là à ce rapprochement, à
+ce mélange, à cet accord des classes et même des partis divers qui me
+paraissaient la condition de notre nouveau et libre régime. Des hommes
+de toute origine, de toute condition, de toute profession, presque de
+toute opinion, des grands seigneurs, des magistrats, des avocats, des
+ecclésiastiques, des lettrés, des gens du monde et des gens d'affaires,
+de l'ancien régime, de l'Assemblée constituante, de la Convention, de
+l'Empire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants, acceptant
+sans effort leurs différences de situation ou de vues, et disposés en
+apparence à s'entendre, aisément sur les affaires de leur pays. Étrange
+contraste de nos moeurs! Quand il s'agit uniquement des relations vouées
+aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a plus de classes, plus de
+luttes; les situations se rapprochent, les dissidences s'effacent; nous
+ne songeons tous qu'à jouir en commun de nos mérites et de nos agréments
+mutuels. Que les questions politiques et les intérêts positifs de la
+vie reviennent; qu'il s'agisse, non plus de se réunir pour se plaire ou
+s'amuser ensemble, mais de prendre chacun sa part dans les droits, les
+affaires, les honneurs, les avantages et les charges de la condition
+sociale; à l'instant, toutes les dissidences reparaissent; toutes les
+prétentions, tous les entêtements, toutes les susceptibilités, toutes
+les luttes recommencent; et cette société, qui avait paru si semblable
+et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divisée qu'elle l'ait
+jamais été.
+
+Cette triste incohérence de l'état apparent et de l'état réel de la
+société française se révéla tout à coup en 1815; la réaction provoquée
+par les Cent-Jours détruisit en un clin d'oeil le travail de
+pacification sociale poursuivi en France depuis seize ans, et fit
+brusquement éclater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de
+l'ancien régime contre toutes les oeuvres, bonnes ou mauvaises, de la
+révolution.
+
+Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, au début de la
+session, dans la Chambre de 1815, tomba dans une autre faute. Les
+classes aristocratiques en France, bien que généreusement dévouées, dans
+les périls publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de ne savoir
+faire cause commune ni avec la couronne, ni avec le peuple; elles ont
+frondé et bravé tour à tour le pouvoir royal et les libertés publiques.
+S'isolant dans des privilèges qui satisfaisaient leur vanité sans leur
+valoir une force réelle dans l'État, elles n'avaient pris, depuis trois
+siècles, ni auprès du prince, ni à la tête de la nation, la place qui
+semblait naturellement leur échoir. Après tout ce qu'elles avaient perdu
+et malgré tout ce qu'elles auraient dû apprendre à la révolution, elles
+se retrouvèrent en 1815, au moment où le pouvoir leur revenait, dans
+les mêmes dispositions indécises et alternatives. Dans les rapports des
+grands pouvoirs de l'État, dans les débats publics, dans l'usage qu'elle
+fit de ses propres droits, la Chambre de 1815 eut le mérite de pratiquer
+énergiquement le régime constitutionnel à peine sorti, en 1814, de
+sa torpeur sous l'Empire; mais elle ne sut garder, dans cette oeuvre
+nouvelle, ni équité, ni à-propos, ni mesure; elle voulut dominer à la
+fois le Roi et la France. Elle fut indépendante et fière, quelquefois
+libérale, souvent révolutionnaire dans ses procédés envers la couronne,
+en même temps qu'elle était violente et contre-révolutionnaire envers
+le pays. C'était trop entreprendre; il fallait choisir, et être ou
+monarchique ou populaire. La Chambre de 1815 ne fut ni l'un ni l'autre;
+elle se montra fortement imbue de l'esprit de l'ancien régime envenimé
+par les idées ou les exemples de l'esprit de révolution; mais l'esprit
+de gouvernement, plus nécessaire encore dans un régime libre que sous le
+pouvoir absolu, lui manqua complètement.
+
+Aussi vit-on se former promptement contre elle, et dans son propre sein,
+une opposition qui fut bientôt populaire et monarchique à la fois, car
+elle défendit à la fois, contre le parti dominant, la Couronne qu'il
+offensait témérairement et le pays qu'il inquiétait profondément. Et
+après quelques grandes luttes, soutenues des deux parts avec une énergie
+sincère, cette opposition, forte de l'appui de la royauté et de la
+sympathie publique, conquit fréquemment la majorité et devint le parti
+du gouvernement.
+
+Je ne siégeais pas alors dans la Chambre des députés. On m'a souvent
+attribué, dans le gouvernement de cette époque, une part plus grande que
+celle qui m'a réellement appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et
+je ne m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la
+responsabilité, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qu'ont
+fait les amis que j'ai choisis et approuvés. Le parti monarchique et
+constitutionnel qui se forma en 1815 devint aussitôt le mien. Je dirai
+sans hésiter ce que l'expérience m'a appris de nos fautes; je m'honore
+d'avoir constamment marché dans ses rangs.
+
+Ce parti se forma brusquement, spontanément, sans but prémédité, sans
+combinaisons antérieures et personnelles, sous le seul empire de la
+nécessité du moment, pour résister à un mal pressant, non pour
+faire prévaloir tel ou tel système, tel ou tel ensemble d'idées, de
+résolutions et de desseins. Soutenir la Restauration en combattant la
+réaction, ce fut d'abord toute sa politique. Rôle ingrat, même quand il
+est le plus salutaire; car on a beau combattre une réaction violente,
+quand on soutient en même temps le pouvoir dont le drapeau sert de
+manteau à la réaction, on n'empêche pas tout le mal qu'on voudrait
+empêcher, et on semble accepter celui qu'on ne réussit pas à empêcher.
+C'est une de ces injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les
+honnêtes gens qui agissent sérieusement doivent se résigner.
+
+Pas plus par sa composition que par ses desseins, le nouveau parti
+royaliste n'avait un caractère spécial et systématique. Il comptait
+parmi ses chefs naissants, comme dans ses plus modestes rangs, des
+hommes de toutes les origines, de toutes les situations, venus de tous
+les points de l'horizon social et politique. M. de Serre était un
+émigré, lieutenant dans l'armée de Condé; MM. Pasquier, Beugnot, Siméon,
+Barante, Sainte-Aulaire, des hommes considérables du régime impérial;
+MM. Royer-Collard et Camille Jordan des opposants à l'Empire. Un même
+jugement, un même sentiment sur les événements du jour et les chances du
+lendemain, sur les droits et les intérêts légitimes du pays et du trône,
+rapprochaient tout à coup ces hommes jusque-là étrangers les uns
+aux autres. Ils s'unissaient comme les habitants d'un même quartier
+accourent de toutes parts, et sans se connaître, sans s'être jamais vus,
+travaillent ensemble à éteindre un grand incendie.
+
+Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractérisait déjà le nouveau
+parti royaliste dans la lutte qui s'engageait. Inquiétées l'une et
+l'autre par les prétentions de l'ancien parti aristocratique, la royauté
+et la bourgeoisie française se rapprochaient pour se prêter un mutuel
+appui. Louis XVIII et la France nouvelle reprenaient ensemble la
+politique de leurs pères. Un peuple a beau renier son passé, il n'est
+pas en son pouvoir de l'anéantir ni de s'y soustraire absolument, et
+bientôt surviennent des situations, des nécessités qui le ramènent dans
+les voies où il a marché pendant des siècles.
+
+Choisi par la Chambre elle-même et par le Roi pour la présider, M.
+Laîné, en gardant, avec une dignité à la fois naturelle et un peu
+apprêtée, l'impartialité qui convenait à sa situation, partageait
+pourtant les sentiments de la minorité modérée, et la soutenait de
+son influence morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation du
+caractère, la gravité des moeurs, et, dans certains moments, l'effusion
+passionnée de l'âme, lui donnaient une autorité que son esprit et ses
+lumières n'auraient pas suffi à lui assurer.
+
+La Chambre siégeait à peine depuis quelques jours, et déjà par les
+conversations, par la formation de son bureau, par les projets
+d'initiative intérieure qui s'annonçaient, les députés commençaient à se
+reconnaître et à se classer, avec doute encore et confusion, comme, dans
+une troupe inopinément appelée, les soldats se rassemblent en désordre,
+cherchant leurs armes et leur drapeau. Le gouvernement, par ses
+propositions, amena bientôt les partis au grand jour et à la lutte. Ce
+fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures de circonstance que
+la session commença. Des quatre projets de loi qui portaient évidemment
+ce caractère, deux, la suspension de la liberté individuelle et
+l'établissement des cours prévôtales, étaient présentés comme des lois
+d'exception et purement temporaires; les deux autres, pour la répression
+des actes séditieux et pour l'amnistie, appartenaient à la législation
+définitive et permanente.
+
+On a si souvent et si tyranniquement abusé, parmi nous, des mesures de
+circonstance et des lois d'exception que, sur leur nom seul et leur
+physionomie, elles sont restées suspectes et odieuses; sentiment bien
+naturel après tant et de si cruelles épreuves. C'est pourtant là,
+surtout dans un régime libre, le moyen le moins dangereux, comme le plus
+efficace, de pourvoir à des nécessités impérieuses et passagères. Il
+vaut mieux suspendre, pour un temps limité et franchement, telle ou
+telle liberté spéciale que pervertir, à force d'aggravations et de
+subtilités, la législation permanente pour l'adapter aux besoins du
+jour. L'expérience de l'histoire confirme en ceci les pressentiments de
+la raison. Dans les pays où la liberté politique s'est enfin établie,
+comme en Angleterre, c'est précisément depuis qu'elle a triomphé avec
+éclat que la suspension temporaire de telle ou telle de ses garanties a
+été, dans les circonstances graves, adoptée comme moyen de gouvernement.
+Dans des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait à toujours,
+sous l'empire des périls du moment et pour s'en défendre, ces statuts
+rigoureux et artificieux où toutes les tyrannies ont trouvé des armes
+sans avoir à les forger elles-mêmes, et dont une civilisation plus
+avancée a eu tant de peine à se débarrasser.
+
+Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception atteignent leur
+but sans trop de danger, qu'en dehors de leurs dispositions et pendant
+leur durée il reste dans le pays assez de liberté générale et dans le
+pouvoir assez de responsabilité réelle pour que ces mesures soient
+contenues dans leurs limites et contrôlées dans leur exercice. Mais en
+dépit des colères et des aveuglements, des partis vaincus, il suffit
+de lire les débats des chambres de 1815 et les écrits du temps pour se
+convaincre qu'à cette époque la liberté était loin d'avoir péri tout
+entière; et l'histoire des ministres qui possédaient alors le pouvoir
+démontre invinciblement qu'ils n'avaient pas cessé de porter le poids
+d'une efficace responsabilité.
+
+Des deux lois temporaires présentées à la Chambre de 1815, la loi sur
+les cours prévôtales fut la moins contestée; deux hommes supérieurs,
+MM. Royer-Collard et Cuvier avaient consenti à en être, en qualité de
+commissaires du Roi, les défenseurs officiels, et, dans le débat, M.
+Cuvier prit effectivement la parole. Ce débat fut court; deux cent
+quatre-vingt-dix membres votèrent pour la loi; dix seulement la
+repoussèrent. On peut s'en étonner. C'était certainement, en principe,
+la dérogation la plus grave au droit commun, et la plus redoutable
+dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la plupart des
+garanties qu'offrent les juridictions ordinaires. Un article de la
+loi allait jusqu'à retirer au Roi le droit de grâce, en ordonnant
+l'exécution immédiate des condamnés, à moins que la cour prévôtale ne
+leur fit grâce elle-même en les recommandant à la clémence royale. L'un
+des plus chauds royalistes du côté droit, M. Hyde de Neuville, réclama
+vivement, mais en vain, contre une disposition si dure et si peu
+monarchique. Les deux passions les plus intraitables, la colère et la
+peur, emportaient la Chambre; elle avait le trône et sa propre cause à
+venger et à défendre; elle ne croyait pas pouvoir frapper trop fort ni
+trop vite, quand elle les voyait attaqués.
+
+A cette occasion, comme à d'autres, on a maltraité la mémoire de M.
+Cuvier; on l'a accusé d'ambition servile et de pusillanimité. C'est bien
+mal connaître la nature humaine et injurier bien légèrement un homme
+de génie. J'ai beaucoup vécu avec M. Cuvier; la fermeté d'âme et de
+conduite n'était pas sa qualité dominante; mais il n'était ni servile,
+ni dominé, contre sa conscience, par la peur. Il aimait l'ordre, un peu
+pour sa propre sécurité, bien plus encore dans l'intérêt de la justice,
+de la civilisation, du bien-être social, du progrès intellectuel. Il y
+avait, dans sa complaisance pour le pouvoir, plus de goût sincère que
+d'égoïsme: il était de ceux à qui l'expérience n'a pas laissé
+grande confiance dans la liberté, et que le souvenir de l'anarchie
+révolutionnaire rend aisément accessibles à des alarmes honnêtes et
+désintéressées. Dans les temps de perturbation sociale, beaucoup
+d'hommes de sens et de bien aiment mieux dériver vers la plage que
+courir le risque d'aller se briser sur les écueils où le courant les
+emporte.
+
+Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un an les garanties de
+la liberté individuelle, M. Royer-Collard, en appuyant le gouvernement,
+marqua l'indépendance de son caractère et la méfiance prévoyante
+du moraliste envers le pouvoir même que le politique avait à coeur
+d'affermir. Il demanda que le droit arbitraire de détention ne fût
+confié qu'à un petit nombre de fonctionnaires d'un ordre élevé, et que
+les plus élevés de tous, les ministres, en demeurassent, en tout cas,
+clairement responsables; mais ces amendements, qui auraient prévenu
+beaucoup d'abus sans désarmer le pouvoir, furent repoussés.
+L'inexpérience et la précipitation étaient générales; le cabinet et ses
+plus considérables partisans dans les Chambres se connaissaient à
+peine; ni les uns, ni les autres n'avaient encore appris à se concerter
+d'avance, à se mettre d'accord sur les limites comme sur le fond même
+des mesures, et à ne marcher qu'avec ensemble au combat.
+
+L'entente cependant, l'entente active et continue du gouvernement avec
+les royalistes modérés devenait chaque jour plus nécessaire, car la
+divergence des partis qui commençaient à se former et la gravité de
+leurs dissentiments se manifestaient plus fortement chaque jour. En
+proposant la loi destinée à réprimer les actes séditieux, M. de Marbois,
+esprit doux et libéral avec austérité, et fort peu au courant des
+passions qui fermentaient autour de lui, n'avait considéré ces actes que
+comme des délits, et les avait renvoyés devant les tribunaux de police
+correctionnelle, en n'y attachant que des peines d'emprisonnement. Mieux
+instruite des dispositions d'une partie de la Chambre, la commission
+chargée d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier fut le
+rapporteur, essaya de contenir les mécontents en leur donnant une
+certaine satisfaction; parmi les actes séditieux, elle distingua des
+crimes et des délits, renvoya les crimes devant les cours d'assises en
+leur appliquant la peine de la déportation, et ajouta, pour les délits,
+l'amende à l'emprisonnement. C'était encore trop peu pour les violents
+du parti. Ils réclamèrent la peine de mort, les travaux forcés, le
+séquestre des biens. Ces aggravations furent repoussées, et la Chambre,
+à une forte majorité, adopta le projet de loi amendé par la commission.
+A coup sûr, bien des membres du côté droit, qui n'avaient pas osé
+combattre les propositions de MM. Piet et de Salaberry, se félicitèrent
+de les voir échouer, et votèrent pour la loi. Que de fautes et de maux
+s'épargneraient les hommes s'ils avaient le courage d'agir comme ils
+pensent et de faire hautement ce qu'ils désirent!
+
+Tous ces débats n'étaient que le prélude de la grande lutte près de
+s'engager sur la plus grande des questions de circonstance dont
+la Chambre eût à s'occuper. C'est à regret que je me sers du mot
+_question_; l'amnistie n'en était plus une. En rentrant en France, par
+sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et pour les rois
+promettre une amnistie c'est la faire. Quel roi manquerait à la grâce
+qu'il aurait laissé entrevoir à un condamné? La parole royale n'est pas
+moins sacrée envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annonçant, le
+23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie «que les auteurs et les
+instigateurs de la trame qui avait renversé le trône,» le Roi avait
+annoncé aussi «que les deux Chambres les désigneraient à la vengeance
+des lois;» et lorsque un mois plus tard, le cabinet avait, sur le
+rapport du duc d'Otrante, arrêté les deux listes des personnes
+exceptées, l'ordonnance du 24 juillet avait encore déclaré que «les
+Chambres statueraient sur celles qui devraient ou sortir du royaume, ou
+être livrées à la poursuite des tribunaux.» Les Chambres étaient donc
+inévitablement saisies. L'amnistie était faite, et pourtant il restait
+encore une question; il fallait encore une loi.
+
+Quatre membres de la Chambre des députés s'empressèrent d'en prendre
+l'initiative; trois avec une grande violence, M. de La Bourdonnaye
+le plus violent des trois. Il avait de la force, de la verve, de
+l'indépendance, du tact politique comme homme de parti, et une dureté
+franche et passionnée qui devenait quelquefois éloquente. Son projet
+mettait, dit-on, onze cents personnes en jugement. Quoi qu'il en soit
+de ce calcul, les trois propositions étaient entachées de deux vices
+capitaux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars avait été
+le fruit d'une grande conspiration dont il fallait punir les auteurs
+comme ils auraient été punis en temps ordinaire et par le cours régulier
+des lois s'ils avaient échoué. Elles attribuaient aux Chambres le droit
+de désigner, par catégories générales et sans limite de nombre, les
+conspirateurs à punir, quoique le Roi, par son ordonnance du 24 juillet
+précédent, ne leur eût réservé que le droit de décider, parmi les
+trente-huit personnes nominativement et seules exceptées, lesquelles
+devraient sortir du royaume et lesquelles seraient traduites devant
+les tribunaux. Il y avait ainsi à la fois, dans ces projets, un acte
+d'accusation sous le nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs
+déjà exercés comme des limites déjà posées par la royauté.
+
+Le gouvernement du Roi ne se méprit point sur la portée de semblables
+résolutions, et maintint dignement ses droits, ses actes et ses
+promesses. Il se hâta de couper court à l'initiative de la Chambre; le
+projet de loi que présenta le 8 décembre 1815 le duc de Richelieu était
+une véritable amnistie, sans autre exception que celle des cinquante-six
+personnes portées sur les deux listes de l'ordonnance du 24 juillet et
+de la famille de l'empereur Napoléon. Une seule disposition, dont à coup
+sûr on n'avait pas prévu les fatales conséquences, se rencontrait en
+outre dans le projet: l'article 5 exceptait de l'amnistie les personnes
+contre lesquelles des poursuites auraient été dirigées ou des jugements
+seraient intervenus avant la promulgation de la loi. Déplorable réserve,
+également contraire au principe de la mesure et au but de ses auteurs.
+C'est le caractère et le mérite essentiel d'une amnistie de mettre un
+terme aux procès et aux châtiments, d'arrêter l'action judiciaire au nom
+de l'intérêt politique, et de rétablir le calme dans l'esprit public
+comme la sécurité dans les existences en faisant cesser les spectacles
+comme les périls sanglants. Le gouvernement du Roi avait déjà fait, par
+la première liste de l'ordonnance du 24 juillet, une exception qui lui
+donnait un lourd fardeau à porter; il avait renvoyé dix-huit généraux
+devant les conseils de guerre. Dix-huit grands procès politiques après
+l'amnistie proclamée! C'eût été beaucoup pour le pouvoir le plus fort.
+Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par l'article 5 du
+projet de loi, la perspective et la charge d'un nombre indéterminé de
+procès politiques inconnus qui devaient se débattre pendant un temps
+indéfini, on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu de
+quelles circonstances. Le mal de cette imprévoyance dura, en éclatant
+coup sur coup, pendant plus de deux ans. Ce fut l'application prolongée
+de cet article qui altéra l'efficacité et presque l'honneur de
+l'amnistie, et compromit le gouvernement royal dans cette réaction de
+1815 qui a laissé de si tristes souvenirs.
+
+Un membre du côté droit, qui en devait être bientôt le chef et qui
+n'avait pris jusque-là aucune part à ce débat, M. de Villèle pressentit
+seul le danger de l'article 5, et n'hésita pas à le combattre: «Cet
+article, dit-il, me paraît trop vague et trop étendu; l'exception à
+l'amnistie, après une rébellion comme celle qui a eu lieu dans notre
+pays, livre inévitablement à la rigueur des lois tous les individus
+exceptés. Or, il est d'une justice rigoureuse de n'excepter en pareil
+cas que les grands coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant
+aucune garantie que les individus atteints par l'article 5 méritent
+l'exception, je vote pour que cet article soit rejeté.» Pour le malheur
+du gouvernement, ce vote du chef de l'opposition demeura sans effet.
+
+Indépendamment de la question même, cette discussion eut un résultat
+grave; elle détermina la division de la Chambre en deux grands partis,
+le côté droit et le centre, l'un adversaire, l'autre allié du cabinet.
+Les dissentiments qui se manifestèrent à cette occasion étaient trop
+vifs et furent soutenus, de part et d'autre, avec trop d'éclat pour
+ne pas devenir la base d'une classification permanente. Le côté droit
+persista à vouloir plusieurs catégories d'exceptions à l'amnistie, des
+confiscations sous le nom d'indemnités pour préjudice causé à l'État, et
+le bannissement des régicides compromis dans les Cent-Jours. Le centre
+et le cabinet réunis combattirent fermement ces dispositions. M.
+Royer-Collard et M. de Serre, entre autres, déployèrent dans ce débat
+autant d'esprit politique que de sens moral et de gravité éloquente: «Ce
+n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires, dit M.
+Royer-Collard; l'art de gouverner les hommes est plus difficile et la
+gloire s'y acquiert à un plus haut prix. Nous aurons assez puni si nous
+sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le sommes pas.» M. de
+Serre s'attacha surtout à repousser les confiscations réclamées à titre
+d'indemnités: «Les révolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on, ils en
+feraient encore ainsi s'ils saisissaient la puissance. C'est précisément
+parce qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter leur odieux
+exemple, et cela par un sens torturé d'une expression qui n'est pas
+franche, par un artifice qui serait tout au plus digne du théâtre...
+Messieurs, notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur!» Les
+catégories et les indemnités furent définitivement rejetées. Au dernier
+moment, au milieu d'un silence à peu près universel, le bannissement
+des régicides resta seul écrit dans le projet de loi. De l'avis de ses
+ministres, le Roi ne crut pas devoir, pour obéir invinciblement au
+testament de Louis XVI, refuser sa sanction à l'amnistie et laisser en
+suspens cette question redoutable. Il y a des justices divines que les
+pouvoirs humains ne doivent pas prévenir, mais qu'ils ne sauraient
+repousser quand le cours des événements les fait éclater.
+
+Aux dissentiments sur les questions de circonstance s'ajoutaient chaque
+jour les dissentiments sur les questions de principe. Le gouvernement
+n'en éleva pas beaucoup lui-même. Un projet de loi électorale présenté
+par le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, fut le seul qui portât
+ce caractère. La discussion en fut longue et animée. Les hommes
+considérables des divers côtés de la Chambre, MM. de Villèle, de la
+Bourdonnaye, de Bonald, Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Beugnot,
+Laîné, s'y engagèrent vivement. Mais le projet ministériel était mal
+conçu, fondé sur des bases incohérentes, et donnait aux élections un
+caractère plus administratif que politique. Les principaux orateurs du
+centre le repoussèrent aussi bien qu'un contre-projet proposé par la
+commission, et que n'acceptait pas non plus le cabinet. Ce dernier
+travail prévalut pourtant, mais très-amendé et contesté jusqu'au bout.
+La Chambre des députés ne l'adopta qu'à une faible majorité; la Chambre
+des pairs le rejeta. Quoique les partis eussent clairement manifesté
+leurs instincts et leurs voeux quant au système électoral, les idées
+étaient encore obscures et flottantes. La question resta posée et
+ajournée. Ce fut au sein de la Chambre même que naquirent toutes les
+autres propositions qui soulevaient des questions de principe; elles
+émanèrent toutes du côté droit et se rapportaient toutes à un même
+objet, à la situation de l'Église dans l'État. M. de Castelbajac proposa
+que les évêques et les curés fussent autorisés à recevoir et à posséder
+à perpétuité, sans aucune nécessité de l'approbation du gouvernement,
+toutes donations de biens meubles ou immeubles pour l'entretien du culte
+ou des établissements ecclésiastiques. M. de Blangy demanda que la
+condition du clergé fût grandement améliorée, et que les prêtres
+mariés ne jouissent plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme
+ecclésiastiques. M. de Bonald réclama l'abolition du divorce. M..
+Lachèze-Murel insista pour que la tenue des registres de l'état civil
+fût rendue aux ministres de la religion. M. Murard de Saint-Romain
+attaqua l'Université et soutint que la direction de l'instruction
+publique devait être confiée au clergé. C'était vers la restauration de
+la religion et de l'Église comme pouvoir social que se portait surtout
+le zèle des nouveaux législateurs.
+
+Au premier moment, les inquiétudes et l'opposition suscitées par ces
+propositions furent moins vives qu'on ne le présumerait aujourd'hui.
+Des dangers plus pressants préoccupaient alors les adversaires du
+gouvernement et le public lui-même. Un sentiment général favorable à la
+religion, comme principe nécessaire d'ordre, et de moralité, régnait
+dans le pays; sentiment ravivé même par la crise des Cent-Jours, par
+les plaies morales qu'elle avait révélées et les périls sociaux qu'elle
+avait fait entrevoir. L'Église catholique n'avait pas encore été alors
+l'objet de la réaction qui s'éleva contre elle un peu plus tard. Le
+clergé ne prenait aucune part directe à ces débats. L'Université avait
+été, sous l'Empire, en butte aux méfiances et aux attaques des libéraux.
+Le mouvement en faveur des influences religieuses étonnait peu ceux-là
+même à qui il déplaisait. Mais au sein même de la Chambre où ce
+mouvement éclatait, les esprits élevés ne manquaient pas qui en
+reconnurent sur-le-champ la portée et pressentirent les colères que
+soulèveraient tôt ou tard, dans la société nouvelle, quelques-unes de
+ces propositions si contraires à ses principes les plus essentiels et
+les plus chers. Ils s'appliquèrent, avec un ferme bon sens, à faire,
+dans les mesures présentées, un triage conforme aux vrais intérêts de la
+société et de l'Église elle-même. Le divorce fut aboli. La situation des
+curés, des desservants et de plusieurs établissements ecclésiastiques
+reçut des améliorations notables. Le scandale des prêtres mariés,
+recevant encore des pensions comme prêtres, cessa. Mais ni la
+proposition de rendre au clergé la tenue des registres de l'état civil,
+ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eurent aucune
+suite. L'Université, bien défendue et bien dirigée par M. Royer-Collard,
+resta debout; et quant à la faculté réclamée pour le clergé de recevoir,
+sans aucune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de donations,
+la Chambre des pairs, sur un rapport aussi judicieux qu'élégant de
+l'abbé de Montesquiou, décida que les établissements ecclésiastiques
+«reconnus par la loi» posséderaient seuls cette faculté, et que, dans
+chaque cas particulier, l'autorisation du Roi y serait nécessaire. La
+Chambre des députés adopta la proposition ainsi amendée; et de tout
+ce mouvement qui avait menacé de jeter tant de perturbation dans les
+rapports de l'Église et de l'État, il ne sortit rien qui portât une
+sérieuse atteinte, soit aux anciennes maximes, soit aux principes
+modernes de la société française.
+
+Le cabinet prenait loyalement part à ces débats et concourait à ces
+sages résolutions, mais avec moins de verve et d'ascendant que les chefs
+des royalistes modérés dans les Chambres. Il n'y portait pas cette
+grandeur de pensée, ni cette puissance de parole qui placent un
+gouvernement à la tête des assemblées, et l'élèvent dans l'esprit
+des peuples, même malgré ses fautes. Le duc de Richelieu était
+universellement honoré; parmi ses collègues, tous hommes de bien et
+de dévouement, plusieurs avaient de rares lumières, de l'habileté, du
+courage. Mais le cabinet manquait d'unité et d'éclat, conditions de la
+force dans tous les régimes, et dans le régime libre plus que dans tout
+autre.
+
+En dehors des Chambres, le gouvernement avait à porter un fardeau
+plus lourd encore que dans leur enceinte et n'y suffisait pas plus
+complètement. La France était en proie, non pas à la plus tyrannique ni
+à la plus sanglante, mais à la plus vexatoire et à la plus irritante des
+dominations passagères que les vicissitudes des révolutions font peser
+sur les peuples. Un parti longtemps vaincu, opprimé et enfin amnistié,
+le parti de l'ancien régime se croyait tout à coup redevenu le maître
+et se livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nouveau qu'il
+regardait comme son ancien droit. Dieu me garde de raviver les tristes
+souvenirs de cette réaction! je ne veux qu'en marquer le vrai caractère.
+C'était, dans la société civile, dans l'administration intérieure, dans
+les affaires locales, et sur presque tous les points du territoire, une
+sorte d'invasion étrangère, violente dans certains lieux, blessante
+partout, et qui faisait redouter plus de mal encore qu'elle n'en
+infligeait, car ces vainqueurs inattendus menaçaient et offensaient là
+même où ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir se dédommager par
+leur témérité arrogante de leur impuissance à recouvrer tout ce qu'ils
+avaient perdu, et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au
+milieu de leurs violences, qu'ils étaient loin de rendre à leurs
+adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mêmes souffert.
+
+Étrangers aux passions du parti, pénétrés du mal qu'elles faisaient à la
+cause royale, et blessés pour leur propre compte des embarras qu'elles
+créaient à leur gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses
+collègues luttaient sincèrement contre elles. Même à côté des actes le
+plus justement reprochés à la réaction de 1815 et qui restèrent le plus
+impunis, on retrouve la trace des efforts du pouvoir, soit pour les
+empêcher, soit pour en prévenir le retour, soit du moins pour en
+repousser la triste responsabilité. Dès que les violences contre les
+protestants éclatèrent dans les départements du Midi, et plus de six
+semaines avant que M. d'Argenson en parlât à la Chambre des députés,
+une proclamation du Roi, contre-signée par M. Pasquier, les réprouva
+énergiquement et enjoignit aux magistrats de les réprimer. Après le
+scandaleux acquittement, par la cour d'assises de Nîmes, de l'assassin
+du général Lagarde qui protégeait le libre culte des protestants, M.
+Pasquier provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'annulation
+de cet arrêt, dans l'intérêt de la loi, dernière protestation de la
+justice méconnue. Malgré toutes sortes de lenteurs et d'entraves, les
+procédures commencées à Toulouse aboutirent à un arrêt de la cour
+prévôtale de Pau qui condamna à cinq ans de réclusion deux des assassins
+du général Ramel. Ceux du maréchal Brune avaient échappé à toute
+poursuite sérieuse; mais M. de Serre, devenu garde des sceaux, fit
+reprendre à la justice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna
+à mort par contumace l'assassin qu'on n'avait pu saisir. Réparations
+bien insuffisantes et bien tardives, mais qui révèlent la résistance
+aussi bien que la faiblesse du pouvoir. Les ministres même les plus
+dociles au parti royaliste extrême s'efforçaient de l'arrêter en le
+suivant, et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui avaient
+promis. Au moment même où il divisait l'ancienne armée en catégories
+pour en écarter tous les officiers suspects à des titres et à des degrés
+divers, le ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait à la
+direction du personnel de son département le général de Meulan, mon
+beau-frère, vaillant officier entré au service comme soldat en 1797, et
+qui avait gagné tous ses grades sur les champs de bataille, à force de
+blessures. M. de Meulan était royaliste, mais très-attaché à l'armée, à
+ses camarades et passionnément attristé des rigueurs qui pesaient sur
+eux. J'ai été témoin de ses constants efforts pour que justice leur fût
+rendue, et pour faire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux qu'il
+croyait disposés à servir honnêtement le Roi. L'oeuvre était difficile.
+En 1815, l'un de nos plus habiles et plus honorables officiers du génie,
+le général Bernard avait été mis en demi-solde et vivait comme exilé à
+Dôle; les États-Unis d'Amérique lui firent offrir le commandement du
+génie dans la République avec des avantages considérables; il accepta et
+demanda à son ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit
+appeler et le détourna de son dessein, lui promettant de le replacer en
+France comme il lui convenait: «Vous me promettez là, lui dit Bernard,
+ce que vous ne pouvez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je
+serai tellement dénoncé qu'il vous sera impossible de me soutenir,
+et tellement tracassé que je ne voudrai pas rester. Tant que le
+gouvernement n'aura pas plus de force, il ne peut ni m'employer, ni me
+protéger. Je suis, dans mon coin, à la merci d'un sous-préfet, d'un
+commissaire de police qui peut m'arrêter, m'emprisonner, qui me mande
+tous les jours et me fait attendre dans son antichambre pour être
+ensuite très-mal reçu. Laissez-moi partir pour l'Amérique. Les
+États-Unis sont les alliés naturels de la France. Je suis décidé;
+à moins qu'on ne me mette en prison, je pars.» On lui donna son
+passe-port. Le duc de Berry se plaignit au général Haxo du parti
+qu'avait pris le général Bernard: «A la façon dont on avait traité
+Bernard, lui répondit Haxo, je m'étonne qu'il n'ait pas pris ce parti-là
+plus tôt. Il n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant.»
+
+Rien ne révèle mieux que ce petit fait la situation des ministres à
+cette époque, et leur sincérité comme leur timidité dans leurs désirs de
+sagesse et d'équité.
+
+Il eût fallu un grand acte résolument conçu et accompli, dans une grande
+circonstance, pour relever le pouvoir de ce renom comme de ce mal
+de faiblesse, et l'affranchir du parti sous lequel il pliait en lui
+résistant. Aujourd'hui, à la distance où nous sommes de ce temps,
+plus j'y pense dans la liberté tranquille de mon jugement, plus je me
+persuade que le procès du maréchal Ney eût été, pour un tel acte, une
+occasion très-propice. Il y avait certainement de graves motifs pour
+laisser à la justice légale son libre cours: la société et la royauté
+avaient besoin que le respect du droit et le sentiment de la crainte
+rentrassent dans les âmes; il importait que des générations formées dans
+les vicissitudes de la révolution et dans les triomphes de l'Empire
+apprissent, par d'éclatants exemples, que la force et le succès du
+moment ne décident pas de tout, qu'il y a des devoirs inviolables, qu'on
+ne se joue pas impunément du sort des gouvernements ni du repos des
+peuples, et qu'à ce jeu terrible les plus puissants, les plus célèbres
+risquent leur honneur et leur vie. En politique et en morale, ces
+considérations étaient d'un grand poids. Mais une autre grande vérité,
+politique aussi et morale, devait entrer en balance et peser fortement
+sur la décision dernière. L'empereur Napoléon avait duré longtemps et
+avec éclat, accepté et admiré de la France et de l'Europe, soutenu par
+le dévouement d'un grand nombre d'hommes, armée et peuple. Les idées de
+droit et de devoir, les sentiments de respect et de fidélité étaient
+confus et en conflit dans bien des âmes. Il y avait là comme deux vrais
+et naturels gouvernements en présence, et bien des esprits avaient pu,
+sans perversité, se troubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses
+conseillers pouvaient, à leur tour, sans faiblesse, tenir compte de
+cette perturbation morale. Le maréchal Ney en était la plus illustre
+image. Plus son tort envers le Roi avait été grand, plus on pouvait,
+sans péril, placer la clémence à côté de la justice, et déployer,
+au-dessus de sa tête condamnée, cette grandeur de l'esprit et du coeur
+qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et commander la fidélité. La
+violence même de la réaction royaliste, l'âpreté des passions de parti,
+leur soif de châtiments et de vengeances auraient donné à cet acte
+encore plus d'éclat et plus d'effet, car elles en auraient fait
+ressortir la hardiesse et la liberté. J'ai entendu, à cette époque,
+une femme du monde, ordinairement sensée et bonne, dire à propos de
+mademoiselle de Lavalette aidant sa mère à sauver son père: «Petite
+scélérate!» Quand de tels égarements de sentiment et de langage éclatent
+autour des rois et de leurs conseillers, ce sont, pour eux, de clairs
+avertissements qu'il faut résister et non pas céder. Le maréchal
+Ney gracié et banni, après sa condamnation, par des lettres royales
+gravement motivées, c'eût été la royauté s'élevant comme une digue
+au-dessus de tous, amis ou ennemis, pour arrêter le flot du sang, et
+la réaction de 1815 eût été domptée et close, aussi bien que les
+Cent-Jours.
+
+Je n'ai pas la prétention d'avoir clairement pensé alors tout ce que
+je pense aujourd'hui. J'étais triste et perplexe. Les ministres du Roi
+l'étaient aussi. Ils ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la
+clémence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir ne sut pas être
+grand, seul moyen quelquefois d'être fort.
+
+Contenu, mais point abattu, et irrité en même temps que déjoué par ces
+alternatives de concession et de résistance, le côté droit, décidément
+devenu l'opposition, cherchait en grondant et en tâtonnant quelque moyen
+de sortir de sa situation à la fois puissante et vaine, quelque brèche
+par où il pût donner l'assaut au gouvernement, entrer dans la place et
+s'y établir. Un homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, adroit
+et mécontent pour son propre compte comme pour son parti, tenta une
+attaque très-hardie au fond, quoique mesurée dans la forme et purement
+théorique en apparence. Dans un court pamphlet intitulé _Du Ministère
+dans le gouvernement représentatif_, «La France, dit M. de Vitrolles,
+exprime de toute part le besoin profondément senti d'une action plus
+forte dans son gouvernement. J'ai cherché les causes de ce sentiment
+universel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment les divers
+ministères qui s'étaient succédé depuis dix-huit mois n'avaient pu
+donner au gouvernement du Roi ce caractère de force et d'ensemble
+dont ils sentaient eux-mêmes le besoin. J'ai cru les trouver dans
+l'incohérence qui existait entre la nature du gouvernement qu'on avait
+adopté et l'organisation ministérielle qu'on n'avait pas cru nécessaire
+de modifier en même temps qu'on nous donnait une nouvelle division des
+pouvoirs, et à ces pouvoirs une action toute nouvelle.» Invoquant
+alors à chaque pas les maximes et les exemples de l'Angleterre, M.
+de Vitrolles établissait que le ministère, qu'il appelait _une
+institution_, devait avoir dans son sein une rigoureuse unité, avec la
+majorité des chambres une intime union, et dans la conduite des affaires
+une responsabilité réelle qui lui assurât, auprès de la Couronne, la
+mesure nécessaire d'influence et de dignité. A ces trois conditions
+seulement le gouvernement pouvait être fort. Curieux souvenir à
+retrouver aujourd'hui! C'est par le plus intime confident de Monsieur
+le comte d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de l'ancien
+régime que le gouvernement parlementaire a été pour la première
+fois célébré et réclamé parmi nous, comme conséquence nécessaire du
+gouvernement représentatif.
+
+Je me chargeai de repousser cette attaque[11] en la démasquant.
+J'exposai à mon tour les principes essentiels du gouvernement
+représentatif, leur sens vrai, leur action réelle, et les conditions
+de leur développement salutaire dans l'état où nos révolutions et nos
+dissensions avaient jeté la France. Je m'appliquai surtout à faire
+reconnaître, sous cette joute savante et polie entre raisonneurs
+politiques, la lutte acharnée des partis et les coups fourrés que, dans
+l'insuffisance de leurs armes publiques, ils essayaient de se porter. Il
+y avait, je crois, dans mes idées de quoi satisfaire les gens d'esprit
+qui se préoccupaient du fond des choses et de l'avenir, mais point
+d'efficacité pratique et prochaine. Quand les grands intérêts des
+peuples et les grandes passions des hommes sont en jeu, les débats
+spéculatifs les plus ingénieux sont une guerre de luxe qui ne change
+rien au cours des événements.
+
+[Note 11: Dans un écrit intitulé: _Du Gouvernement représentatif et
+l'état actuel de la France,_ publié en 1816.]
+
+Dès que le budget eut été voté, et le jour même où il était promulgué,
+la session fut close, et la Chambre de 1815 se retira, ayant fortement
+pratiqué, pour la défense comme pour l'attaque, les institutions
+libres que la France tenait de la Charte, mais divisée en deux partis
+royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en possession du
+pouvoir, l'autre ardent et se promettant, pour la session prochaine, un
+meilleur succès de ses efforts, et tous deux profondément irrités.
+
+Malgré leurs inquiétudes et leurs faiblesses, c'était au cabinet et à
+ses amis que restait l'avantage. Pour la première fois depuis que la
+France était en proie à la révolution, les luttes de la liberté
+avaient tourné au profit de la politique modérée; elle avait, sinon
+définitivement vaincu, du moins efficacement arrêté ses adversaires. Le
+flot de la réaction grondait toujours, mais ne montait plus. Le cabinet,
+bien soutenu dans les Chambres, avait la confiance du Roi, qui portait
+au duc de Richelieu beaucoup d'estime, et à son jeune ministre de la
+police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour plus intime. Huit
+jours après la clôture de la session, le cabinet acquit dans son sein
+plus d'unité et pour sa politique un interprète éloquent. M. Laîné
+remplaça M. de Vaublanc au ministère de l'intérieur. Par une petite
+compensation accordée au côté droit, M. de Marbois, qui lui déplaisait
+fort, fut écarté du ministère de la justice, et le chancelier, M.
+Dambray, reprit les sceaux. M. de Marbois était l'un de ces hommes
+vertueux et éclairés, mais peu clairvoyants et peu influents, qui
+apportent au pouvoir plus de considération que de force et s'y usent
+bientôt sans s'y perdre. Il avait résisté à la réaction avec plus de
+droiture que d'énergie, et servi le Roi avec une dignité qui ne lui
+donnait pourtant pas d'autorité. En octobre 1815, au moment de la plus
+violente fermentation, le Roi s'était montré pressé que la loi sur les
+cours prévôtales fût présentée. On convint au Conseil que le garde
+des sceaux s'entendrait avec le ministre de la guerre pour la faire
+préparer. Peu de jours après, le Roi la redemanda avec quelque
+impatience: «Sire, lui répondit M. de Marbois, je suis honteux de dire à
+Votre Majesté qu'elle est déjà prête.» Il sortit du pouvoir dignement,
+bien qu'avec quelque regret. Je quittai en même temps le poste de
+secrétaire général du ministère de la justice. M. de Marbois m'y avait
+témoigné une confiance pleine de sympathie. Il ne me convenait pas
+d'y rester avec M. Dambray, à qui, par mon origine protestante et mes
+opinions, je ne convenais pas non plus. Je rentrai, comme maître des
+requêtes, dans le Conseil d'État.
+
+Les Chambres à peine parties, la conspiration de Grenoble, ourdie par
+Didier, et à Paris le complot dit des patriotes de 1816, vinrent coup
+sur coup mettre la modération du cabinet à l'épreuve. Les informations
+que lui transmirent les autorités du département de l'Isère étaient
+pleines d'exagération et d'emportement déclamatoire. La répression qu'il
+ordonna fut rigoureuse avec précipitation. Grenoble avait été le berceau
+des Cent-Jours. On crut nécessaire de frapper fort le bonapartisme dans
+le lieu même où il avait d'abord éclaté. On trouvait là une occasion
+naturelle de se montrer ferme envers les fauteurs de conspiration, quand
+on résistait ailleurs aux fauteurs de réaction. Les modérés s'inquiètent
+quelquefois de leur nom, et cèdent à la tentation de le faire un moment
+oublier.
+
+Le gouvernement ne cessa pourtant point d'être modéré, et le public ne
+s'y trompait pas. Quoique M. Decazes, par la nature de son département,
+fût le ministre obligé des mesures de surveillance et de répression, il
+n'en était pas moins et n'en passait pas moins, à juste titre, pour le
+protecteur des vaincus et des suspects qui ne conspiraient pas. Par
+caractère comme par habitude de magistrat, il avait à coeur la justice.
+Étranger à toute haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activité
+infatigable et aussi empressé dans sa bienveillance que dans son devoir,
+il usait des pouvoirs que lui conféraient les lois d'exception avec
+mesure et équité, les employant contre l'esprit de réaction et de
+persécution autant que contre les complots, et s'appliquant à prévenir
+ou à réparer les abus qu'en faisaient les autorités inférieures. Aussi
+croissait-il dans la bonne opinion du pays en même temps que dans la
+faveur du Roi. Les peuples et les partis ont un instinct sûr pour
+reconnaître, dans les situations les plus complexes, qui les attaque et
+qui les défend, qui leur nuit et qui les sert. Les royalistes violents
+ne tardèrent pas à regarder M. Decazes comme leur principal adversaire,
+et les modérés à voir en lui leur plus efficace allié.
+
+En même temps, et dans le silence de la tribune, les principaux
+représentants de la politique modérée dans les Chambres saisissaient
+avec empressement les occasions de la soutenir devant le public, de
+mettre en lumière ses maximes et de rallier autour du Roi et du régime
+constitutionnel la France encore hésitante. Je prends plaisir à
+reproduire ici les paroles, probablement oubliées, que prononçaient
+précisément à cette époque trois hommes restés justement célèbres, et
+tous trois mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque éclat dans
+quel esprit se formait alors le parti monarchique dévoué à la société
+française telle que nos temps l'ont faite, et quelles idées, quels
+sentiments il s'appliquait à répandre.
+
+Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, comme premier
+président, la cour royale de Colmar: «La liberté, ce prétexte de toutes
+les ambitions séditieuses, la liberté, qui n'est que le règne des lois,
+a toujours été la première ensevelie avec les lois sous les débris du
+trône. La religion elle-même est en péril dès que le trône et les
+lois sont attaqués; car tout se tient du ciel à la terre; tout est en
+harmonie entre les lois divines et les lois humaines; on ne saurait
+renverser les unes et respecter les autres. Que tous nos soins tendent
+donc à recueillir parmi nous, à épurer, à fortifier sans cesse cet
+esprit monarchique et chrétien qui inspire la force de tout sacrifier
+à ses devoirs! Que nos premiers efforts tendent à faire respecter la
+Charte que le Roi nous a donnée! Nos lois, notre Charte peuvent être
+perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tous regrets
+du passé, ni toute espérance pour l'avenir. Mais commençons d'abord par
+nous soumettre de coeur et sans réserve à la loi existante; mettons
+ce premier frein à cette mobilité impatiente qui nous entraîne depuis
+vingt-cinq années; donnons-nous à nous-mêmes cette première confiance
+que nous savons tenir à quelque chose. Laissons au temps le reste.»
+
+Six semaines plus tard, le 19 août, M. Royer-Collard, en présidant à la
+distribution des prix du grand concours de l'Université, adressait aux
+jeunes gens ces paroles: «Aujourd'hui que le règne du mensonge est fini,
+et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité dans le gouvernement,
+donne un plus libre essor à toutes les doctrines salutaires et
+généreuses, l'instruction publique voit ses destinées s'élever et
+s'agrandir. La religion lui redemande des coeurs purs et des esprits
+dociles; l'État, des moeurs profondément monarchiques; les sciences, la
+philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel éclat et de nouveaux
+honneurs. Ce seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent
+déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait
+fleurir la liberté publique à l'ombre de son trône héréditaire, il saura
+bien appuyer sur les principes tutélaires des empires un enseignement
+digne des lumières du siècle, et tel que la France le réclame pour ne
+pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations.»
+
+Huit jours après enfin, dans une solennité purement littéraire, un homme
+absolument étranger à toute fonction publique, mais depuis plus d'un
+demi-siècle ami sincère et constant de la liberté, le secrétaire
+perpétuel de l'Académie française, M. Suard, en rendant compte à
+l'Académie du concours dans lequel elle avait décerné le prix à M.
+Villemain pour son _Éloge de Montesquieu_, s'exprimait en ces termes:
+«L'instabilité des gouvernements tient d'ordinaire à l'indécision dans
+les principes qui doivent régler l'exercice des pouvoirs. Un prince
+éclairé par les lumières de son siècle, par celles de l'expérience et
+par celles d'un esprit supérieur, vient de donner à l'autorité royale un
+appui qu'aucun autre ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre
+tous les droits du monarque en même temps qu'elle garantit à la nation
+tous ceux qui constituent la vraie et légitime liberté. Rallions-nous à
+ce signe d'alliance entre le peuple et son Roi, leur union est le seul
+garant assuré du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte soit pour
+nous ce qu'était pour les Hébreux l'arche sainte qui contenait les
+tables de la loi. Si l'ombre du grand publiciste qui a répandu la
+lumière sur les principes des monarchies constitutionnelles pouvait
+assister au triomphe que nous lui décernons, elle appuyerait de son
+autorité les sentiments que j'ose exprimer.»
+
+C'était un grand fait que cet harmonieux concours d'intentions et
+d'efforts entre de tels hommes, représentants de groupes sociaux si
+importants, et groupés eux-mêmes autour du Roi et de ses conseillers. Il
+y avait là un indice certain que, dans l'opinion modérée, les esprits
+élevés ne manquaient pas pour comprendre les conditions de l'ordre
+nouveau, ni les volontés sérieuses pour le soutenir. Ce n'était pourtant
+encore que des éléments épars, et comme les premiers rudiments d'un
+grand parti conservateur sous un régime libre. Il fallait du temps pour
+que le parti se formât, ralliât toutes ses forces naturelles et se fît
+accepter du pays. Le temps serait-il donné à cette oeuvre difficile? La
+question était douteuse. On touchait à une crise redoutable; la Chambre
+de 1815 était près de revenir, encore plus ardente et plus agressive que
+dans sa précédente session. Le parti qui y dominait avait non-seulement
+ses échecs à réparer et ses desseins à poursuivre, mais des injures
+récentes à venger. Il était, depuis la clôture de la session, l'objet
+de vives attaques; le gouvernement combattait partout son influence; le
+public lui témoignait hautement sa méfiance et son antipathie; on le
+taxait tour à tour de fanatisme et d'hypocrisie, de dureté vindicative
+et d'incapacité. Tantôt la passion, tantôt la moquerie populaire se
+donnaient, contre lui, un libre cours. Dans le silence ou la réserve
+des journaux censurés, les petits pamphlets, les correspondances, les
+conversations répandaient de tous côtés, soit contre la Chambre en
+masse, soit contre les membres les plus connus du côté droit, la
+dérision ou l'invective. On les craignait encore beaucoup, mais plus
+assez pour se taire; on se donnait le plaisir de raconter, avec colère
+ou avec gaieté, leurs violences ou leurs ridicules; on invoquait à
+demi-voix la dissolution, pour le salut du Roi et de la France[12].
+Ainsi était publiquement traitée cette assemblée de qui l'un de ses plus
+honorables membres, M. de Kergorlay, disait peu de mois auparavant: «La
+Chambre n'avait pas encore chuchoté que déjà l'autre ministère était
+tombé; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pas huit jours.»
+
+[Note 12: Je retrouve, dans des notes recueillies au moment même,
+quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors cette
+Chambre; je les cite textuellement:
+
+«_Avril_ 1816. Avant de partir, la Chambre des députés s'est organisée
+en chapelle. _Trésorier_, M. Laborie, sujet à caution. _Entrepreneur des
+enterrements_, M. de la Bourdonnaye. _Fossoyeur_, M. Duplessis-Grénédan.
+_Serpent_, M. de Bouville, et en sa qualité de vice-président, _serpent
+à sonnette. Donneur d'eau bénite_, M. de Vitrolles. _Général des
+capucins,_ M. de Villèle; il le mérite par son organe. _Grand aumônier_,
+M. de Marcellus; pour celui-là, il donne une partie de son bien aux
+pauvres. _Sonneur de cloches_, M. Hyde de Neuville, etc.»
+
+«_Mai_ 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorité de la
+Chambre. _Article_. Les articles fondamentaux de la Constitution,
+pourront être changés aussi souvent qu'on le voudra; cependant, vu que
+la stabilité est nécessaire, on ne les changera que trois fois par
+an.--_Art_. Le Roi a l'initiative des lois; premier exemple du droit
+de pétition accordé à tous les Français.--_-Art._ Les lois seront
+exécutées autant qu'il plaira aux députés qu'elles le soient, chacun
+dans son département.--_Art_. Chaque députation aura la nomination à
+toutes les places, dans son département.»
+
+«_Juillet_ 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait qu'il
+le fût beaucoup pour être obligé de garder la Chambre cinq ans.»]
+
+Le ministère avait tenu pourtant, et tenait encore; mais il était
+évidemment impossible qu'il restât debout devant la Chambre revenue avec
+un redoublement d'irritation. On savait le parti résolu à livrer au
+pouvoir les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait imprimer
+sa _Monarchie selon la Charte_; et quoique ce puissant pamphlet ne
+fût pas encore publié, on connaissait l'art de l'auteur pour mêler
+éloquemment le vrai et le faux, jeter avec éclat la confusion dans les
+sentiments comme dans les idées, et attirer dans ce brillant chaos le
+public ébloui et troublé. Ministres ni opposants ne pouvaient se faire
+et ne se faisaient illusion sur la nature et les conséquences de la
+lutte près de s'engager. La question des personnes n'était que le
+manteau des grandes questions sociales qui se débattaient entre les
+partis. Il s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux mains du
+côté droit tel qu'il s'était manifesté dans la session qui venait de
+finir, c'est-à-dire si les théories de M. de Bonald et les passions de
+M. de la Bourdonnaye faiblement tempérées par la prudence et l'influence
+encore novices de M. de Villèle, deviendraient la politique du
+gouvernement du Roi.
+
+Je ne suis point, et même en 1815, je n'étais point de ceux qui
+regardent le côté droit comme impropre au gouvernement de la France.
+J'avais dès lors, au contraire, quoique avec un sentiment moins profond
+et moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le concours de
+toutes les classes éclairées et indépendantes, anciennes et nouvelles,
+pour retirer notre pays des ornières alternatives de l'anarchie et
+du despotisme, et que, sans leur accord, nous ne posséderions jamais
+longtemps ensemble l'ordre et la liberté. Peut-être même serais-je en
+droit de ranger cet instinct au nombre des raisons un peu confuses
+qui m'avaient disposé en faveur de la Restauration. La monarchie
+héréditaire, devenue constitutionnelle, s'offrait à mon esprit et comme
+un principe de stabilité, et comme un moyen naturel de rapprochement
+entre les classes et les partis qui s'étaient fait si ardemment la
+guerre. Mais en 1816, si près de la secousse révolutionnaire des
+Cent-Jours et encore sous le vent de la réaction contre-révolutionnaire
+de 1815, l'avènement du côté droit au pouvoir eût été bien autre chose
+que la victoire d'hommes capables de gouverner sans trouble social,
+quoique dans un système impopulaire; c'eût été la révolution et la
+contre-révolution encore une fois aux prises dans un de leurs accès de
+fièvre chaude, et le trône comme la Charte, la paix intérieure et la
+sûreté de la France comme ses libertés, livrés aux périls de cette
+lutte, sous les yeux de l'Europe campée chez nous et en armes autour des
+combattants.
+
+Dans cette menaçante situation, ce fut le mérite de M. Decazes d'oser
+chercher et appliquer au mal un grand remède. De tous les ministres, il
+fut le premier et quelque temps le seul qui regardât la dissolution de
+la Chambre de 1815 à la fois comme nécessaire et comme possible. A coup
+sûr, son intérêt personnel eut sa part dans sa clairvoyance et dans sa
+hardiesse; mais je le connais assez pour être sûr que son dévouement au
+pays et au Roi contribua puissamment à le décider comme à l'éclairer, et
+qu'il y eut, dans sa conduite à cette époque, autant de patriotisme que
+d'ambition.
+
+Il avait un double travail de persuasion à accomplir; d'abord sur ses
+deux principaux collègues, le duc de Richelieu et M. Laîné, puis sur le
+Roi lui-même. Tous deux sincèrement dévoués à la politique modérée, M.
+de Richelieu et M. Laîné étaient tous deux indécis, timides devant une
+grande responsabilité, et plus-enclins à attendre les difficultés et les
+périls qu'à les affronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu
+avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes violents qui
+n'exerçaient sur lui aucune influence, qu'il traitait même rudement
+quand leur violence paraissait devant lui, mais envers qui il lui
+déplaisait de prendre l'initiative de la guerre. M. Laîné, plein de
+scrupules sur ses résolutions et d'alarmes sur leurs conséquences, avait
+de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait pas à faire ce qu'il
+n'avait pas lui-même inventé[13]. Les hésitations du Roi étaient
+très-naturelles: comment dissoudre la première Chambre hardiment
+royaliste qui se fût réunie depuis vingt-cinq ans, une Chambre qu'il
+avait lui-même qualifiée _d'introuvable_ et dans laquelle il comptait
+tant de ses plus anciens et plus fidèles amis? Quels périls pour sa
+maison et pour lui-même naîtraient peut-être un jour d'un tel acte! Et
+à l'instant même, quelles humeurs, quelles colères dans sa famille et
+parmi ses intimes serviteurs, et par conséquent, pour lui-même, quels
+embarras! quels ennuis! Mais le roi Louis XVIII avait le coeur froid et
+l'esprit libre; la colère et l'humeur de ses proches le touchaient peu
+quand il était bien décidé à ne pas s'en laisser importuner. C'était son
+orgueil et son plaisir de se sentir plus éclairé, plus politique que
+tous les siens, et d'agir dans la pleine indépendance de sa pensée comme
+de sa volonté. Plus d'une fois, sinon dans ses paroles, du moins
+dans ses actes et dans ses airs, la Chambre avait été, envers lui,
+irrévérente et presque dédaigneuse, comme eut pu l'être une assemblée
+révolutionnaire; il lui convenait, à lui, de montrer à tous qu'il ne
+souffrirait pas l'esprit et les procédés révolutionnaires, pas plus chez
+ses amis que chez ses ennemis. Il tenait à la Charte, comme à son
+oeuvre et à sa gloire; le côté droit insultait souvent la Charte, et la
+menaçait quelquefois; c'était au Roi de la défendre. Il trouvait, en
+la défendant, l'occasion de la rétablir dans son intégrité primitive;
+c'était sans conviction et à regret qu'il avait consenti, pendant
+l'administration de M. de Talleyrand, à en modifier lui-même plusieurs
+articles et à en soumettre quatorze autres à la révision des pouvoirs
+législatifs. Couper court à cette révision, rentrer dans la Charte pure,
+c'était la donner une seconde fois à la France, et y trouver, pour la
+France comme pour lui-même, un nouveau gage de repos.
+
+[Note 13: J'insère dans les _Pièces historiques_ une note qu'il remit au
+Roi, dans le cours du mois d'août, sur la question de la dissolution
+de la Chambre, et dans laquelle se révèlent les fluctuations et les
+fantaisies, plus ingénieuses que judicieuses, de son esprit. _(Pièces
+historiques_, n° VII.)]
+
+Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes ces cordes
+avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, décidé et point pressé,
+persévérant sans obstination, changeant de thème selon la disposition
+qu'il rencontrait, et amenant chaque jour à propos, devant ces esprits
+incertains, les faits et les raisons propres à les persuader. Sans
+mettre ses amis particuliers dans la quotidienne confidence de son
+travail, il les en entretenait souvent, en leur demandant de l'y aider
+par des considérations, des réflexions qu'il pût placer sous les yeux
+du Roi et qui jetassent quelque variété dans ses arguments. Plusieurs
+d'entre eux lui remirent des notes dans ce dessein. Je lui en donnai une
+aussi, où j'insistai sur les espérances que plaçaient dans le Roi ces
+nombreuses classes moyennes qui ne demandaient qu'à jouir avec sécurité
+du repos qu'elles tenaient de lui, et que lui seul pouvait délivrer des
+inquiétudes où les jetait la Chambre. Divers d'origine et de forme,
+mais tous animés du même esprit et tendant au même but, ces essais de
+persuasion devenaient de jour en jour plus efficaces. Décidés enfin, le
+duc de Richelieu et M. Laîné s'unirent à M. Decazes pour décider le Roi
+qui avait pris son parti avant eux, mais qui voulait paraître encore
+incertain, se plaisant à n'avoir pour vrai confident que son favori. On
+a beaucoup dit que les trois ministres amis du côté droit, M. Dambray,
+le due de Feltre et M. Dubouchage, étaient restés étrangers à ce travail
+et l'avaient même ignoré jusqu'au dernier moment. J'ai lieu de croire
+que, soit déférence pour le Roi, soit désir de ne pas entrer en lutte
+avec le favori, ils s'étaient de bonne heure résignés à un résultat
+qu'ils prévoyaient. Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 août, le Roi
+avait tenu son Conseil; la séance finissait; le duc de Feltre s'était
+déjà levé pour partir; le Roi le fit rasseoir: «Messieurs, dit-il, le
+moment est venu de prendre un parti à l'égard de la Chambre des députés;
+il y a trois mois, j'étais décidé à la rappeler; c'était encore mon avis
+il y a un mois; mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les
+jours prouve si clairement l'esprit de faction qui domine cette Chambre,
+les dangers dont elle menace et la France et moi sont si évidents, que
+mon opinion a complètement changé. De ce moment, vous pouvez regarder la
+Chambre comme dissoute. Partez de là, messieurs; préparez l'exécution de
+la mesure, et en attendant gardez-en le secret le plus exact. J'y tiens
+absolument.» Quand Louis XVIII était sérieusement décidé et voulait être
+obéi, il avait un ton de dignité et de commandement qui coupait court
+aux objections. Pendant trois semaines, quoique la question préoccupât
+vivement les esprits, et malgré quelques retours d'hésitation du
+Roi lui-même, le secret de la résolution fut si bien gardé que le
+3 septembre encore, on était persuadé à la cour que la Chambre
+reviendrait. Le 5 septembre seulement, à onze heures et demie du soir,
+après que le Roi se fut retiré et couché, le duc de Richelieu alla, de
+sa part, annoncer à _Monsieur_ que l'ordonnance de dissolution était
+signée et serait publiée le lendemain dans le _Moniteur_. La surprise et
+la colère de _Monsieur_ furent grandes; il voulait courir chez le Roi;
+le duc de Richelieu le retint en lui disant que le Roi était sans doute
+déjà endormi et avait formellement défendu que personne vînt troubler
+son sommeil. Les princes ses fils, accoutumés, vis-à-vis du Roi, à une
+extrême réserve, se montrèrent plus disposés à approuver qu'à blâmer:
+«Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit à ces messieurs
+de la Chambre; ils ont vraiment trop abusé.» La cour fut consternée et
+intimidée en apprenant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti
+frappé tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand ajouta à sa
+_Monarchie selon la Charte_ un _Post-scriptum_ habilement irrité, et
+opposa même quelques démonstrations de résistance, plus hautaines que
+sensées, aux mesures ordonnées, par suite d'une contravention aux
+règlements de l'imprimerie, pour en retarder la publication[14]. Mais
+bientôt, mieux conseillé, le parti rongea décemment son frein, et se mit
+à l'oeuvre pour rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays,
+témoigna hautement sa satisfaction: c'était, pour les honnêtes gens
+tranquilles, le sentiment de la délivrance, et pour les esprits
+politiques, celui de l'espérance. Personne n'ignorait que M. Decazes
+avait été le premier et le plus efficace promoteur de la mesure; on
+l'entourait, on le félicitait, on lui promettait que tous les hommes de
+sens et de bien se rallieraient à lui; il répondait avec un contentement
+modeste: «Il faut que ce pays soit bien malade pour que j'y sois si
+important.»
+
+[Note 14: J'insère dans les _Pièces historiques_ les lettres échangées,
+à cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazes et M. le
+chancelier Dambray, et qui caractérisent vivement l'incident et les
+personnes. (Pièces _historiques_, n° VIII.)]
+
+
+
+ CHAPITRE V.
+
+GOUVERNEMENT DU CENTRE.
+
+Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet a la
+majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement dit et
+les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--Vrai caractère des
+doctrinaires et vraie cause de leur influence.--M. de la Bourdonnaye et
+M. Royer-Collard à l'ouverture de la session.--Attitude des doctrinaires
+dans le débat des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février
+1817.--Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du
+rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion Saint-Cyr et
+la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois sur la presse de 1819
+et M. de Serre.--Discussion préparatoire de ces lois dans le Conseil
+d'État.--Administration générale du pays.--Modifications du cabinet
+de 1816 à 1820.--Imperfections du régime constitutionnel.--Fautes des
+hommes.--Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc de
+Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète des troupes
+étrangères.--Sa situation et son caractère.--Il attaque la loi des
+élections.--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.--Sa faiblesse politique
+malgré ses succès parlementaires.--Elections de 1819.--Élection et
+non-admission de M. Grégoire.--Assassinat du due de Berry.--Chute de M.
+Decazes.--Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec le
+côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation du
+centre et progrès du côté droit.--Seconde chute du duc de Richelieu.--M.
+de Villèle et le côté droit arrivent au pouvoir.
+
+(1816-1821.)
+
+On se récria violemment, comme on l'a fait et comme on le fera toujours,
+contre les manoeuvres du ministère dans les élections. Aigre consolation
+de vaincus qui ont besoin d'expliquer leur défaite. Les élections, à les
+prendre dans leur ensemble, sont presque toujours plus vraies que ne le
+croit une méfiance intéressée ou badaude. La volonté et le savoir-faire
+du pouvoir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait
+réellement les élections, c'est le vent qui souffle et l'impulsion que
+les événements impriment aux esprits. L'ordonnance du 5 septembre 1816
+avait donné confiance aux modérés et quelque espérance aux persécutés de
+1815. Ils se rallièrent tous autour du cabinet, laissant de côté leurs
+querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, et uniquement préoccupés
+de soutenir le pouvoir qui promettait aux modérés la victoire, aux
+persécutés le salut.
+
+La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires
+difficiles qui laissent les vainqueurs encore en face d'une rude guerre.
+La nouvelle Chambre contenait, au centre une majorité ministérielle, au
+côté droit une forte et ardente opposition, au côté gauche un très-petit
+groupe où M. d'Argenson et M. Laffitte étaient les seuls noms connus du
+public.
+
+La majorité ministérielle se formait de deux éléments divers quoique
+alors très-unis, le centre proprement dit, grande armée du pouvoir,
+et l'état-major peu nombreux de cette armée, qu'on appela bientôt les
+doctrinaires.
+
+Je dirai du centre de nos assemblées depuis 1814 ce que je disais tout à
+l'heure de M. Cuvier: on l'a méconnu et calomnié, quand on a fait de la
+servilité et de l'avide recherche des emplois son principal caractère.
+Là comme ailleurs, l'intérêt personnel a tenu sa place et cherché ses
+satisfactions; mais une idée générale et vraie était l'âme et le lien du
+parti, l'idée que, de nos jours, après toutes nos révolutions, c'est de
+gouvernement surtout que la société a besoin, et au gouvernement surtout
+que les bons citoyens doivent leur appui. Beaucoup d'excellents et
+honnêtes sentiments, l'esprit de famille, le goût du travail régulier,
+le respect des supériorités, des lois et des traditions, les
+sollicitudes prévoyantes, les habitudes religieuses, se sont groupés
+autour de cette idée et ont souvent inspiré à ses croyants un ferme et
+rare courage. Les diffamateurs de ce persévérant parti du pouvoir,
+que j'appellerais volontiers le torysme bourgeois, sont de pauvres
+politiques et de pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts
+moraux de l'âme, ni les intérêts essentiels de la société.
+
+On a beaucoup attaqué les doctrinaires. Je tiens à les expliquer, non à
+les défendre. Hommes ou partis, quand on a exercé quelque influence sur
+les événements et tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe,
+c'est de se faire bien connaître; ce but atteint, il faut rester en paix
+et se laisser juger.
+
+Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale, mérites
+que leurs ennemis mêmes ne leur ont guère contestés, qui ont fait le
+caractère original et la valeur politique des doctrinaires; d'autres
+hommes, dans d'autres partis, possédaient aussi ces mérites, et entre
+ces rivaux d'intelligence, d'éloquence et de sincérité, le public
+réglera les rangs. Les doctrinaires ont dû à une autre cause et leur nom
+et leur influence qui a été réelle, malgré leur petit nombre. C'est le
+grand caractère, bien chèrement payé, de la révolution française
+d'avoir été une oeuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de
+ses prétentions, en même temps qu'une lutte d'intérêts sociaux. La
+philosophie s'était vantée qu'elle réglerait la politique, et que
+les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les
+créations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insensé, mais
+hommage éclatant à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à sa nature
+intellectuelle et morale! Les revers et les mécomptes ne tardèrent pas
+à donner à la Révolution leurs rudes leçons; mais jusqu'en 1815 elle
+n'avait guère rencontré, pour commentateurs de sa mauvaise fortune, que
+des ennemis implacables ou des complices désabusés, avides les uns de
+vengeance, les autres de repos, et qui ne savaient opposer aux principes
+révolutionnaires, les uns qu'une réaction rétrograde, les autres que le
+scepticisme de la fatigue. «Il n'y a eu dans la Révolution qu'erreur et
+crime, disaient les uns; l'ancien régime avait raison contre elle;--la
+Révolution n'a péché que par excès, disaient les autres; ses principes
+étaient bons; mais elle les a poussés trop loin; elle a abusé de
+son droit.» Les doctrinaires repoussèrent l'une et l'autre de ces
+assertions; ils se défendirent à la fois et du retour aux maximes de
+l'ancien régime, et de l'adhésion, même purement spéculative, aux
+principes révolutionnaires. En acceptant franchement la nouvelle société
+française telle que toute notre histoire, et non pas seulement 1789,
+l'a faite, ils entreprirent de fonder son gouvernement sur des bases
+rationnelles et pourtant tout autres que les théories au nom desquelles
+on avait détruit l'ancienne société, ou les maximes incohérentes qu'on
+essayait d'évoquer pour la reconstruire. Appelés tour à tour à combattre
+et à défendre la Révolution, ils se placèrent, dès l'abord et hardiment,
+dans l'ordre intellectuel, opposant des principes à des principes,
+faisant appel non-seulement à l'expérience, mais aussi à la raison,
+affirmant des droits au lieu de n'alléguer que des intérêts, et
+demandant à la France, non pas de confesser qu'elle n'avait fait que le
+mal, ni de se déclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du
+chaos où elle s'était plongée et de relever la tête vers le ciel pour y
+retrouver la lumière.
+
+Je me hâte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette tentative, un
+grand orgueil, mais un orgueil qui commençait par un acte d'humilité,
+car il proclamait les erreurs d'hier en même temps que la volonté et
+l'espérance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'était à la fois rendre
+hommage à l'intelligence humaine et l'avertir des limites de sa
+puissance; c'était faire acte de respect pour le passé sans défection
+envers le présent et sans abandon de l'avenir. C'était entreprendre
+de donner à la politique une bonne philosophie, non pour souveraine
+maîtresse, mais pour conseillère et pour appui.
+
+Je dirai sans hésiter, selon ce que m'a appris l'expérience, quelles
+fautes se sont progressivement mêlées à ce généreux dessein, et en ont
+altéré ou arrêté le succès. Ce que j'ai à coeur en ce moment, c'est
+d'en bien marquer le vrai caractère. Ce fut à ce mélange d'élévation
+philosophique et de modération politique, à ce respect rationnel des
+droits et des faits divers, à ces doctrines à la fois nouvelles et
+conservatrices, anti-révolutionnaires sans être rétrogrades, et
+modestes au fond quoique souvent hautaines dans leur langage, que les
+doctrinaires durent leur importance comme leur nom. Malgré tant de
+mécomptes de la philosophie et de la raison humaine, notre temps
+conserve des goûts philosophiques et raisonneurs, et les plus déterminés
+praticiens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir d'après des
+idées générales, les regardant comme un bon moyen de se justifier ou de
+s'accréditer. Les doctrinaires répondaient par là à un besoin réel et
+profond, quoique obscurément senti, des esprits en France; ils avaient
+à coeur l'honneur intellectuel comme le bon ordre de la société; leurs
+idées se présentaient comme propres à régénérer en même temps qu'à
+clore la Révolution. Et ils avaient à ce double titre, tantôt avec ses
+partisans, tantôt avec ses adversaires, des points de contact qui leur
+attiraient, sinon une complète sympathie, du moins une sérieuse estime:
+le côté droit les tenait pour des royalistes sincères, et le côté
+gauche, même en les combattant avec aigreur, savait bien qu'ils
+n'étaient les défenseurs ni de l'ancien régime, ni du pouvoir absolu.
+
+A l'ouverture de la session de 1816, c'était là déjà leur situation, un
+peu obscure encore, mais au fond comprise et acceptée du cabinet comme
+des partis divers. Le duc de Richelieu, M. Laîné et M. Decazes, qu'ils
+eussent ou non du goût pour les doctrinaires, sentaient que, soit dans
+les débats des Chambres, soit pour agir sur la pensée publique, ils
+avaient absolument besoin de leur concours. Le côté gauche, impuissant
+par lui-même, marchait nécessairement avec eux, quoique leurs idées
+et leur langage lui inspirassent quelquefois plus de surprise que de
+sympathie. Le côté droit, malgré, ses pertes dans les élections, restait
+encore très-fort et redevint promptement agressif. Le discours du Roi,
+en ouvrant la session, avait été doux et un peu terne, comme s'il eût
+eu plus d'envie d'atténuer l'ordonnance du 5 septembre que de la faire
+ressortir et triompher: «Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon
+inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la malveillance et
+pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent.»--«Ce n'est que cela?
+dit M. de Chateaubriand en sortant de la séance royale; en ce cas, la
+victoire est à nous;» et ce jour même, il dîna chez le chancelier. M. de
+la Bourdonnaye fut encore plus explicite: «Voilà donc, dit-il avec une
+expression brutale, le Roi qui nous livre de nouveau ses ministres.»
+Dans la séance du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui il
+avait un grand laisser-aller de conversation: «Eh bien! lui dit-il,
+vous voilà plus de coquins que l'année dernière.--Et vous moins,»
+lui répondit M. Royer-Collard. Le côté droit, dans ses espérances
+renaissantes, savait bien, quels étaient les adversaires avec qui il
+aurait à lutter.
+
+Comme dans la session précédente, les premières rencontres eurent des
+questions de circonstance pour objet. Le cabinet jugea nécessaire
+de demander aux Chambres la prolongation, pour un an, des deux lois
+d'exception sur la liberté individuelle et les journaux. M. Decazes
+rendit un compte détaillé de l'emploi qu'il avait fait jusque-là du
+pouvoir arbitraire placé dans ses mains, et les propositions nouvelles
+le resserraient dans des limites qui en atténuaient les périls. Le côté
+droit les repoussa vivement, par le motif très-naturel qu'il n'avait
+point de confiance dans les ministres, mais sans autres arguments que
+les lieux communs libéraux. Les doctrinaires appuyèrent les projets de
+loi, mais en ajoutant à leur adhésion des commentaires qui marquaient
+fortement leur indépendance, et la direction qu'ils avaient à coeur
+d'imprimer au pouvoir qu'ils défendaient: «Chaque jour, dit M. de Serre,
+la nature de notre constitution sera mieux comprise, ses bienfaits mieux
+appréciés par la nation; les lois auxquelles vous coopérerez mettront
+peu à peu nos institutions et nos moeurs en harmonie avec la monarchie
+représentative; le gouvernement s'approchera de sa perfection, de cette
+unité de principe, de plan et d'action qui est la condition de son
+existence. En souffrant, en protégeant même l'opposition légale, il ne
+tolérera pas que cette opposition trouve en lui-même des points d'appui.
+C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit être surveillé et contredit
+par les hommes placés hors de lui, qu'il doit être ponctuellement obéi,
+fidèlement secondé et servi par les hommes qui se sont faits ou veulent
+rester ses agents directs. Le gouvernement aura ainsi ce degré de force
+qui dispense de l'emploi des moyens extraordinaires; les moyens légaux,
+rendus à leur énergie, lui suffiront.»--«Il y a contre le projet de loi,
+dit M. Royer-Collard, une objection forte; on peut dire au gouvernement:
+Avant de demander un pouvoir extraordinaire, avez-vous fait usage de
+tout celui que les lois vous confient? Avez-vous épuisé soit énergie?...
+Je ne répondrai pas directement à cette question; mais je dirai à ceux
+qui la font: Prenez garde aussi de mettre votre gouvernement à une
+épreuve trop rigoureuse, à laquelle presque tous les gouvernements
+succomberaient; ne lui imposez pas la perfection; considérez ses
+embarras aussi bien que ses devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse
+ses pas dans la carrière où il s'est engagé, et qu'il en fasse chaque
+jour de nouveaux. Nous attendons de lui l'entier développement des
+institutions et des transactions constitutionnelles; nous lui demandons
+surtout cette unité rigoureuse de principes, de système et de conduite
+sans laquelle il n'atteindra pas entièrement le but vers lequel il
+marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garantie de ce qu'il veut
+faire. Nous avons la juste confiance que les pouvoirs extraordinaires
+dont nous l'investissons seront exercés, non par et pour un parti, mais
+pour la nation contre tous les partis. Voilà notre traité; voilà
+les stipulations dont on a parlé; elles sont publiques comme notre
+confiance, et nous remercions ceux qui les ont rappelées d'avoir fait
+remarquer à la France que nous lui sommes fidèles, et que nous ne
+négligeons ni ses intérêts, ni nos devoirs.»
+
+Avec une effusion d'esprit et de coeur plus douce, mais non moins
+décidée, M. Camille Jordan tint le même langage; les projets de loi
+furent votés; le côté droit ressentit, comme des coups qui s'adressaient
+à lui, les conseils donnés par les doctrinaires au cabinet, et le
+cabinet vit clairement qu'il avait là, pour défenseurs nécessaires, de
+fiers et exigeants alliés.
+
+Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet, qui n'avait ni
+intentions despotiques, ni passions immodérées, ne chercha point à
+prolonger outre mesure le pouvoir arbitraire qui lui était confié; aucun
+effort ne fut nécessaire pour lui arracher les lois d'exception; elles
+tombèrent successivement et d'elles-mêmes, la suspension des garanties
+de la liberté individuelle en 1817, les cours prévôtales en 1818,
+la censure des journaux en 1819; et quatre ans après la tempête
+des Cent-Jours, le pays était en jouissance de toutes ses libertés
+constitutionnelles.
+
+Dans le même intervalle, d'autres questions, plus grandes et plus
+obscures, furent posées et résolues. Quand le premier bouillonnement de
+la réaction de 1815 se fut un peu calmé, quand la France, moins troublée
+du présent, recommença à se préoccuper de l'avenir, elle fut appelée à
+l'oeuvre la plus difficile qui puisse échoir à un peuple. C'était bien
+plus qu'un gouvernement nouveau à affermir; c'était un gouvernement
+libre à mettre en vigueur. Il était écrit; il fallait qu'il vécût.
+Promesse bien souvent faite à la France, et jamais accomplie. Que de
+fois, de 1789 à 1814, on avait inscrit, dans nos institutions et dans
+nos lois, des libertés et des droits politiques, pour les y laisser
+ensevelis et pour gouverner sans en tenir compte! Le premier entre les
+gouvernements de notre époque, la Restauration a pris ses paroles au
+sérieux; quels que fussent ses traditions et ses penchants, ce qu'elle a
+dit elle l'a fait; les libertés et les droits qu'elle a reconnus, elle
+a accepté leur action et leur concours. De 1814 à 1830, comme de 1830 à
+1848, la Charte a été une vérité. C'est pour l'avoir oublié un jour que
+Charles X est tombé.
+
+Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire quand cet appel
+efficace à la vie politique commença en 1816, la question du système
+électoral, déjà abordée, mais sans résultat, dans la session précédente,
+se présenta la première. Elle était placée sous l'empire de l'art. 40 de
+la Charte qui portait: «Les électeurs qui concourent à la nomination
+des députés ne peuvent avoir droit de suffrage s'ils ne payent une
+contribution directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans.»
+disposition ambiguë et qui tentait plus qu'elle n'osait accomplir. Elle
+contenait évidemment le désir de placer le droit de suffrage politique
+hors des masses populaires et de le déposer dans les régions élevées
+de la société. Mais le législateur constitutionnel n'avait pas marché
+franchement à ce but et ne l'atteignait pas avec certitude, car si la
+Charte exigeait, pour les électeurs appelés à choisir effectivement les
+députés, 300 francs de contribution directe et trente ans d'âge, elle
+n'interdisait pas que ces électeurs fussent eux-mêmes choisis par de
+premières assemblées électorales, c'est-à-dire qu'elle n'excluait pas
+l'élection indirecte, ni, sous cette forme, le suffrage qu'on est
+convenu d'appeler universel.
+
+J'ai pris part à la rédaction de la loi du 5 février 1817, qui fut
+la solution donnée alors à cette grande question. J'ai assisté aux
+conférences chargées de la préparer. Quand elle fut prête, M. Laîné, qui
+devait, comme ministre de l'intérieur, la présenter à la Chambre des
+députés, m'écrivit qu'il désirait me voir: «J'ai adopté, me dit-il,
+tous les principes de ce projet, la concentration du droit de suffrage,
+l'élection directe, le droit égal des électeurs, leur réunion dans
+un seul collège par département; je crois vraiment que ce sont les
+meilleurs; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de ces questions,
+bien des perplexités d'esprit et bien peu de temps pour en sortir.
+Aidez-moi à préparer l'exposé des motifs.» Je répondis, comme je le
+devais, à cette sincérité confiante. La loi présentée, et pendant que
+mes amis la soutenaient dans la Chambre, où mon âge ne me permettait pas
+encore de siéger, je la défendis, au nom du gouvernement, dans plusieurs
+articles insérés au _Moniteur_. J'en ai bien connu l'intention et le
+véritable esprit, et j'en parle sans embarras en présence du suffrage
+universel qui prévaut aujourd'hui. Si le système électoral de 1817 a
+disparu dans la tempête de 1848, il a valu à la France plus de trente
+années d'un gouvernement régulier et libre, à la fois soutenu et
+contrôlé sérieusement; et pendant tout ce temps, à travers les
+dominations changeantes des partis et l'ébranlement d'une révolution,
+ce système a suffi au maintien de la paix, au développement de la
+prospérité publique et au respect de tous les droits légaux. Dans notre
+âge d'expériences éphémères et vaines, c'est presque là, pour une loi
+politique, une vie longue et puissante. Il y a là du moins une oeuvre
+qu'on peut avouer et qui mérite d'être bien comprise, même après ses
+revers.
+
+Une idée dominante inspira la loi du 5 février 1817: mettre un terme au
+régime révolutionnaire, mettre en vigueur le régime constitutionnel. A
+cette époque, le suffrage universel n'avait jamais été en France qu'un
+instrument de destruction ou de déception: de destruction, quand il
+avait réellement placé le pouvoir politique aux mains de la multitude;
+de déception, quand il avait servi à annuler les droits politiques au
+profit du pouvoir absolu en maintenant, par une intervention vaine de
+la multitude, une fausse apparence de droit électoral. Sortir enfin de
+cette routine, tantôt de violence, tantôt de mensonge, placer le pouvoir
+politique dans la région où dominent naturellement, avec indépendance et
+lumières, les intérêts conservateurs de l'ordre social, et assurer à ces
+intérêts, par l'élection directe des députés du pays, une action franche
+et forte sur son gouvernement, c'était là ce que cherchaient les auteurs
+du système électoral de 1817; rien de moins, rien de plus.
+
+Dans un pays voué depuis vingt-cinq ans, en matière d'élections
+politiques, soit réellement, soit en apparence, au principe de la
+souveraineté du nombre, si absurdement appelée la souveraineté du
+peuple, la tentative était nouvelle et pouvait paraître hardie. Au
+début, elle concentrait le pouvoir politique aux mains de cent quarante
+mille électeurs. Elle ne rencontra pourtant dans le public, et même dans
+ce qu'on appelait déjà le parti libéral, que peu d'opposition, quelques
+objections de souvenir, quelques réserves d'avenir, point d'hostilité
+véritable et active. Ce fut du sein même des classes vouées aux intérêts
+conservateurs et de leurs dissensions intestines que vinrent l'attaque
+et le danger.
+
+Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, dans ses voeux
+modérés et quand il renonçait à ses velléités systématiques et
+rétrogrades, s'était promis que du moins la faveur de la royauté et
+l'influence de la majorité lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans
+les localités qu'au centre de l'État. L'ordonnance du 5 septembre 1816
+lui avait enlevé cette double perspective. Il demandait au nouveau
+système électoral de la lui rendre. Il démêla sur-le-champ que la loi du
+5 février 1817 n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua
+aussitôt avec violence, l'accusant de livrer à la classe moyenne tout le
+pouvoir électoral, par conséquent tout le pouvoir politique, aux dépens
+de la grande propriété et du peuple.
+
+Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou n'en parlait pas
+en 1817, s'est saisi à son tour de ce thème, et a placé, dans cette même
+accusation de monopole politique au profit des classes moyennes, son
+principal grief, non-seulement contre la loi électorale, mais contre
+tout le système de gouvernement dont elle était la base et la garantie.
+
+Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impressions. De 1814 à
+1848, sous le gouvernement de la Restauration et sous le gouvernement
+de Juillet, j'ai hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de
+porter moi-même ce drapeau des classes moyennes qui était naturellement
+le mien. Quelle était, pour nous, sa signification? Avons-nous jamais
+conçu le dessein ou seulement entrevu la pensée que les bourgeois
+devinssent des privilégiés nouveaux, et que les lois destinées à régler
+l'exercice du droit de suffrage servissent à fonder la domination
+des classes moyennes en enlevant, soit en droit, soit en fait, toute
+influence politique, d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie
+française, d'autre part au peuple?
+
+La tentative eût été étrangement ignorante et insensée. Ce n'est ni par
+des théories politiques, ni par des articles de loi que s'établissent
+les privilèges et la domination d'une classe dans l'État; ces moyens
+savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de la conquête
+ou l'ascendant de la foi. C'est aux aristocraties militaires ou
+théocratiques, jamais aux influences bourgeoises qu'il appartient de
+s'approprier exclusivement la société. L'histoire de tous les temps
+et de tous les peuples est là pour le prouver aux plus superficiels
+observateurs.
+
+De nos jours, l'impossibilité d'une telle domination des classes
+moyennes est encore plus frappante. Deux idées sont les grands
+caractères de la civilisation moderne, et lui impriment son redoutable
+mouvement; je les résume en ces termes:--Il y a des droits universels,
+inhérents à la seule qualité d'homme, et que nul régime ne peut
+légitimement refuser à nul homme;--il y a des droits individuels qui
+dérivent du seul mérite personnel de chaque homme, sans égard aux
+circonstances extérieures de la naissance, de la fortune ou du rang, et
+que tout homme qui les porte en lui-même doit être admis à déployer.--Le
+respect légal des droits généraux de l'humanité et le libre
+développement des supériorités naturelles, de ces deux principes, bien
+ou mal compris, ont découlé, depuis près d'un siècle, les biens et les
+maux, les grandes actions et les crimes, les progrès et les égarements
+que tantôt les révolutions, tantôt les gouvernements eux-mêmes ont
+fait surgir au sein des sociétés européennes. Lequel de ces principes
+provoque, ou seulement admet, la domination exclusive des classes
+moyennes? A coup sûr, ni l'un ni l'autre: l'un ouvre aux supériorités
+individuelles toutes les portes; l'autre veut, pour toute créature
+humaine, sa place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; aucune
+existence n'est comptée pour rien. De tels principes sont inconciliables
+avec toute domination exclusive; celle des classes moyennes, comme toute
+autre, serait en contradiction directe avec les tendances souveraines
+des sociétés modernes.
+
+Les classes moyennes n'ont jamais songé à devenir, parmi nous, des
+classes privilégiées, et nul homme de quelque sens n'y a jamais songé
+pour elles. Cette folle accusation n'est qu'une machine de guerre
+dressée à la faveur de la confusion des idées, tantôt par l'adresse
+hypocrite, tantôt par l'aveugle passion des partis. Ce qui n'empêche
+pas qu'elle n'ait été et ne puisse devenir encore fatale à la paix
+intérieure de notre société; car les hommes sont ainsi faits que les
+dangers chimériques sont pour eux les pires; on se bat contre des corps;
+on perd la tête, soit de peur, soit de colère, devant des fantômes.
+
+C'était à des dangers réels que nous avions à faire en 1817, quand nous
+discutions le régime électoral de la France. Nous voyions les plus
+légitimes principes et les plus ombrageux intérêts de la société
+nouvelle indistinctement menacés par une réaction violente. Nous
+sentions en même temps renaître et fermenter autour de nous l'esprit
+révolutionnaire s'armant, selon son usage, des passions nobles pour
+couvrir la marche et préparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs
+dispositions comme par leurs intérêts, les classes moyennes étaient les
+plus propres à lutter à la fois contre l'un et l'autre péril; opposées
+aux prétentions de l'ancien régime, elles avaient acquis, sous
+l'Empire, des idées et des habitudes de gouvernement; quoiqu'elles
+n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque méfiance, elles ne lui
+étaient point hostiles; car, sous l'empire de la Charte, elles n'avaient
+rien à demander à des révolutions nouvelles; la Charte était pour elles
+à la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la sécurité de
+leurs conquêtes et le triomphe de leurs espérances. Faire tourner
+au profit de l'ancienne monarchie, devenue constitutionnelle, cette
+situation antirévolutionnaire des classes moyennes, assurer à cette
+monarchie leur adhésion et leur concours en leur assurant à elles-mêmes,
+dans son gouvernement, une large influence, c'était une politique
+clairement indiquée par l'état des faits et des esprits; c'était la
+politique de la loi électorale de 1817. En principe, cette loi coupait
+court aux théories révolutionnaires de la souveraineté du nombre et
+d'une fausse et tyrannique égalité; en fait, elle mettait la société
+nouvelle à l'abri des menaces de la contre-révolution. Nous n'avions
+certes, en la présentant, nul dessein d'établir, entre la grande et la
+moyenne propriété, aucun antagonisme: mais quand la question fut ainsi
+posée, nous n'hésitâmes point; nous soutînmes fermement la loi en
+soutenant que l'influence, non pas exclusive mais prépondérante, des
+classes moyennes était conforme, d'une part au voeu des institutions
+libres, de l'autre aux intérêts de la France telle que la révolution
+l'avait faite, et de la Restauration elle-même telle que la Charte
+l'avait définie en la proclamant.
+
+La loi des élections avait rempli la session de 1816. La loi du
+recrutement fut la grande affaire et la grande oeuvre de la session de
+1817. Le côté droit lui fut ardemment hostile; elle contrariait ses
+traditions, elle inquiétait ses sentiments monarchiques. Mais il avait
+affaire à un ministre imperturbable dans sa conviction et sa volonté,
+comme dans sa physionomie. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était un esprit
+puissant, original et simple, qui ne combinait pas un grand nombre
+d'idées, mais qui s'attachait passionnément à celles qu'il avait
+lui-même conçues. Il s'était promis de rendre à la France ce qu'elle
+n'avait plus, une armée. Et une armée, c'était pour lui une petite
+nation sortie de la grande, fortement organisée, formée d'officiers
+et de soldats intimement unis, se connaissant et se respectant
+mutuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, et tous bien
+dressés, par l'étude solide ou la longue pratique, à servir efficacement
+leur patrie.
+
+De cette notion de l'armée, telle que la concevait le maréchal
+Saint-Cyr, découlaient naturellement les principes de sa loi. Toutes
+les classes de la nation étaient appelées à concourir à la formation
+de l'armée. Ceux qui y entraient par le dernier rang avaient droit de
+monter au premier et une part assurée dans le mouvement ascendant des
+rangs moyens. Ceux qui aspiraient à y entrer par un échelon plus élevé
+étaient tenus d'abord de prouver, par le concours, un mérite déjà
+acquis, puis d'acquérir, par de fortes études, l'instruction spéciale
+de leur état. Le temps de service, actif ou de réserve, était long,
+et faisait vraiment de la vie militaire une carrière. Les obligations
+imposées, les libérations promises et les droits reconnus à tous étaient
+garantis par la loi.
+
+Outre ses principes généraux, la loi avait un résultat immédiat que
+Saint-Cyr avait fort à coeur; elle faisait rentrer, à titre de vétérans
+et comme réserve, dans l'armée nouvelle, les restes de cette vieille
+armée licenciée qui avait héroïquement porté la peine des fautes de
+son général couronné. Elle effaçait ainsi, pour l'armée, la trace d'un
+triste passé, en même temps que, par une sorte de Charte spéciale, elle
+assurait son avenir.
+
+Que ce fussent là, pour l'organisation militaire de la France, de
+grandes idées et de généreux sentiments, personne ne saurait le nier.
+Une telle loi répondait à la nature morale comme à la conduite politique
+du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, âme droite, caractère fier, d'opinions
+monarchiques et de moeurs républicaines, et qui, dans toutes les crises
+survenues depuis 1814, avait fait preuve à la fois de fidélité et
+d'indépendance. Lorsqu'il vint la soutenir à la tribune, lorsque, avec
+la mâle gravité et la passion contenue d'un vieil homme de guerre aussi
+sincèrement patriote que royaliste, il rappela les services et les
+souffrances de ce peuple d'anciens soldats qu'il voulait, pour quelques
+années encore, rattacher à la nouvelle armée de la France, il remua
+profondément le public comme les Chambres, et ses fortes paroles ne
+contribuèrent pas moins que le mérite des dispositions de sa loi à la
+faire sur-le-champ consacrer par l'estime affectueuse du pays.
+
+Violemment attaquée en 1818, la loi de recrutement du maréchal Saint-Cyr
+a été plus d'une fois, depuis 1818, critiquée, remaniée, modifiée. Ses
+principes essentiels ont résisté à toutes les attaques et survécu à
+toutes les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les
+principes; elle a donné, par les faits, à ses adversaires un éclatant
+démenti. On l'accusait de porter atteinte à la monarchie; elle a fait
+l'armée la plus monarchique que la France ait jamais connue, une armée
+dont ni les séductions de l'opinion populaire, ni les entraînements des
+crises révolutionnaires n'ont pu, à aucune époque, ni en 1830, ni en
+1848, ébranler la fidélité. L'esprit militaire, cet esprit d'obéissance
+et de respect, de discipline et de dévouement, l'une des gloires de
+l'humanité et le gage nécessaire de l'honneur comme de la sûreté des
+nations, avait été puissamment développé, parmi nous, par les grandes
+guerres de la Révolution et de l'Empire. C'était un précieux héritage
+de ces temps si rudes qui nous ont légué tant de charges. On pouvait
+craindre qu'il ne se perdît ou ne s'affaiblît beaucoup au sein des
+loisirs de la paix et des débats de la liberté. Il s'est fermement
+maintenu dans l'armée que la loi de 1818 nous a faite et nous refait
+incessamment. L'esprit militaire ne s'est pas seulement maintenu; il
+s'est épuré et réglé. Par la probité de ses promesses et l'équité de
+ses dispositions en matière de libération et d'avancement, la loi du
+maréchal Saint-Cyr a fait pénétrer dans l'armée le sentiment permanent
+du droit, de son propre droit légal, et par là aussi l'attachement
+instinctif à l'ordre public, garantie de tous les droits. Nous avons eu
+le beau et rare spectacle d'une armée capable à la fois de se dévouer et
+de se contenir, prête aux sacrifices et modeste dans ses prétentions,
+ambitieuse de gloire sans être avide de guerre, fière de ses armes et
+docile au pouvoir civil. Les moeurs publiques, les idées générales du
+temps, l'ensemble de notre civilisation sont pour beaucoup sans
+doute dans ce grand résultat; mais la loi du maréchal Saint-Cyr y
+a certainement sa part, et je prends plaisir à rappeler ce titre
+d'honneur, parmi tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami.
+
+Ouverte au milieu d'une crise ministérielle, la session de 1818 eut
+à traiter une autre question d'organisation politique, non-pas plus
+grande, mais plus difficile encore et plus périlleuse. Le cabinet
+résolut de ne pas laisser plus longtemps la presse sous un régime
+exceptionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des sceaux,
+présenta le même jour trois projets de loi qui réglaient complètement,
+en cette matière, la pénalité, le mode d'instruction, et les conditions
+de publication des journaux en les affranchissant de toute censure.
+
+Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et beaucoup attaqués.
+J'en ai fait moi-même, dans le cours de ma vie, un grand usage. C'est en
+mettant publiquement mes idées sous les yeux de mon pays que j'ai fait
+mes premiers pas dans son attention et son estime. En avançant dans ma
+carrière, j'ai eu constamment la presse pour alliée ou pour ennemie, et
+je n'ai jamais hésité à me servir de ses armes, ni craint de m'exposer à
+ses coups. C'est une puissance que je respecte et que j'accepte plutôt
+avec goût qu'avec humeur, quoique sans illusion. Quelle que soit
+la forme du gouvernement, la vie politique est une lutte, et je ne
+prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais quelque honte à me
+voir en face d'adversaires muets et enchaînés. La liberté de la presse,
+c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel,
+force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d'oeil
+les faits et les idées sur toute la face de la terre. J'ai toujours
+souhaité la presse libre; je la crois, à tout prendre, plus utile que
+nuisible à la moralité publique, et je la regarde comme essentielle à
+la bonne gestion des affaires publiques et à la sécurité des intérêts
+privés. Mais j'ai vu trop souvent et de trop près ses égarements et ses
+périls dans l'ordre politique pour ne pas demeurer convaincu qu'il
+faut à cette liberté une forte organisation sociale, de fortes lois
+répressives et de fortes moeurs. En 1819, nous pressentions bien, mes
+amis et moi, la nécessité de ces conditions; mais il n'était pas en
+notre pouvoir de les mettre toutes promptement en vigueur, et nous
+pensions que pourtant le moment était venu de prouver la sincérité comme
+la force de la monarchie restaurée, en ôtant à la presse ses entraves
+préalables et en acceptant les chances de sa liberté.
+
+La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont
+été ou des actes de répression, légitime ou illégitime, contre la
+liberté, ou des conquêtes de telle ou telle garantie spéciale de
+la liberté, successivement arrachées au pouvoir à mesure que se
+manifestaient la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'histoire
+législative de la presse en Angleterre est une série d'alternatives et
+de dispositions de ce genre.
+
+Les lois de 1819 eurent un tout autre caractère. C'était une législation
+complète, conçue d'ensemble et par avance, conformément à certains
+principes généraux, définissant à tous leurs degrés les délits et les
+peines, réglant toutes les conditions comme les formes de l'instruction,
+et destinée à garantir et à fonder la liberté de la presse aussi
+bien qu'à défendre de ses écarts l'ordre et le pouvoir. Entreprise
+très-difficile en soi, comme toutes les oeuvres législatives faites
+par prévoyance encore plus que par nécessité, et dans lesquelles le
+législateur est inspiré et gouverné par des idées plutôt que commandé et
+dirigé par des faits. Un autre péril, un péril moral et caché vient s'y
+ajouter: des lois ainsi préparées et soutenues deviennent un travail de
+philosophe et d'artiste auquel l'auteur est tenté de s'attacher avec
+un sentiment d'amour-propre qui lui fait quelquefois perdre de vue les
+circonstances extérieures et les convenances pratiques dont il aurait à
+tenir compte. La politique veut un certain mélange d'indifférence et de
+passion, de liberté d'esprit et de volonté arrêtée, qui n'est pas aisé
+de concilier avec une forte adhésion à des idées générales et une
+sincère intention de tenir la balance exacte entre les principes et les
+intérêts divers de la société.
+
+Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votées en 1819 sur la
+liberté de la presse, nous eussions complètement évité ces écueils, ni
+qu'elles fussent en parfaite harmonie avec l'état des esprits et les
+besoins de l'ordre à cette époque. Pourtant, à quarante ans bientôt de
+distance et en examinant aujourd'hui ces lois avec ma vieille raison,
+je n'hésite pas à les regarder comme une belle oeuvre législative dans
+laquelle les vrais principes de la matière étaient bien saisis, et qui,
+malgré les mutilations qu'elle ne tarda pas à subir, fit faire alors,
+à la liberté de la presse bien entendue, un progrès dont la trace se
+reprendra un jour.
+
+La discussion de ces lois répondit dignement à leur conception. M. de
+Serre avait une éloquence singulièrement élevée et pratique à la fois.
+Il soutenait les principes généraux en magistrat qui les applique,
+non en philosophe qui les explique. Sa parole était profonde et point
+abstraite, colorée et point figurée; son argumentation était de
+l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, attaquait ou se défendait
+sans préméditation littéraire, ni même oratoire, élevant la force des
+raisons au niveau de la grandeur des questions, abondant sans luxe,
+précis sans sécheresse, passionné sans déclamation, trouvant toujours
+la plus solide réponse à ses adversaires, aussi puissant dans
+l'improvisation qu'après la méditation, et quand il avait surmonté un
+peu d'hésitation et de lenteur au premier moment, marchant à son but
+d'un pas ferme et pressé, en homme ardemment sérieux qui ne recherche
+nullement un succès personnel, et ne se préoccupe que de faire triompher
+sa cause en communiquant à ses auditeurs son sentiment avec sa
+conviction.
+
+Il eut affaire, dans ce débat, à des adversaires autres que ceux qui
+s'étaient élevés contre les lois des élections et du recrutement.
+C'était le côté droit qui avait attaqué ces deux lois; ce fut le côté
+gauche qui attaqua les nouvelles lois de la presse. MM. Benjamin
+Constant, Manuel, Chauvelin, Bignon, avec plus de malice parlementaire
+que d'esprit politique, les assaillirent de critiques et d'amendements
+mêlés çà et là de compliments chargés à leur tour de restrictions.
+Des élections récentes avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs
+libéraux de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songèrent qu'à remettre
+en scène leur parti depuis trois ans abattu, et à rétablir leur propre
+situation d'orateurs populaires. Quelques-unes des idées qui avaient
+présidé à la rédaction des trois projets de loi étaient peu conformes
+aux traditions philosophiques et législatives qui, depuis 1791, avaient
+cours à ce sujet. On y reconnaissait un sincère dessein de garantir la
+liberté, mais aussi un soin assidu de ne point désarmer le pouvoir.
+C'était un spectacle assez nouveau que des ministres acceptant
+franchement la liberté de la presse sans lui prodiguer l'encens, et
+prétendant qu'ils entendaient mieux ses droits et ses intérêts que ses
+anciens adorateurs. Il y eut, dans l'opposition du côté gauche à cette
+époque, beaucoup de routine, beaucoup de complaisance pour les préjugés
+et les passions du parti, et un peu d'humeur jalouse envers un cabinet
+libéralement novateur. Le public étranger aux coteries politiques
+s'étonnait de voir si vivement attaquer des lois qui atténuaient,
+en matière de presse, les peines en vigueur, remettaient au jury le
+jugement de cette classe de délits et affranchissaient les journaux de
+la censure; il était plutôt enclin à trouver ces mesures trop hardies.
+Le côté droit se tenait habilement à l'écart, charmé de voir les
+ministres aux prises avec des adversaires renaissants qui ne tarderaient
+pas à devenir leurs plus redoutables ennemis.
+
+Ce fut dans cette discussion que je montai pour la première fois à la
+tribune. Nous avions été chargés, M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en
+qualité de commissaires du Roi, les lois proposées. Fausse et faible
+situation qui dénote l'enfance du gouvernement représentatif. On ne
+parle pas politique comme on plaide une cause ou comme on soutient une
+thèse. Pour agir efficacement dans une assemblée délibérante, il faut y
+délibérer soi-même, c'est-à-dire en être membre et y avoir, à l'égal
+des autres, sa part de liberté, de pouvoir et de responsabilité. Je
+m'acquittai convenablement, je crois, mais froidement, de la mission que
+j'avais reçue. Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application du
+droit commun en cas d'infidélité dans les comptes rendus des séances des
+Chambres, et contre M. Daunou les garanties exigées par le projet de loi
+pour l'établissement des journaux. La Chambre parut goûter mes raisons
+et me donna raison. Mais je me tins sur la réserve et ne pris que
+rarement, part au débat. Je n'ai nul goût pour les situations
+incomplètes et les rôles convenus. Quand on entre dans une arène où se
+débattent les affaires d'un pays libre, ce n'est pas pour y faire
+parade d'esprit et de beau langage: il faut s'engager dans la lutte en
+véritable et sérieux acteur.
+
+Comme la loi du recrutement pour le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, les lois
+de la presse furent, pour M. de Serre, l'occasion d'un succès personnel
+autant que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de
+révolution et de guerre, en présence de l'Europe armée et dans le court
+espace de trois sessions, les trois plus grandes questions d'un régime
+libre, la formation du pouvoir électif, celle de l'armée nationale et
+l'intervention des opinions individuelles dans les affaires publiques
+par la voie de la presse, furent franchement posées, discutées,
+résolues. Et leur solution, quel qu'en pût être le jugement des partis,
+était certainement en harmonie avec les voeux de cette honnête majorité
+de la France qui acceptait sincèrement le Roi et la Charte et prenait
+leur gouvernement au sérieux.
+
+Pendant ce même temps, beaucoup d'autres travaux d'organisation
+constitutionnelle ou de législation générale avaient été accomplis
+ou préparés. En 1818, un amendement de M. Royer-Collard détermina
+l'addition au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; et
+dans le cours de l'année suivante, deux ministres des finances, le
+baron Louis et M. Roy, mirent en pratique cette garantie de la
+bonne administration du revenu public. Par l'institution des petits
+grands-livres de la dette nationale, le crédit de l'État pénétra et
+s'établit dans les départements. D'autres projets de loi, quoique
+présentés aux Chambres, n'aboutirent à aucun résultat, trois, entre
+autres, sur la responsabilité des ministres, sur l'organisation de la
+Chambre des Pairs en cour de justice, et sur le changement de l'année
+financière pour éviter le vote provisoire de l'impôt. D'autres enfin,
+notamment sur la réforme de l'administration départementale et communale
+et sur l'instruction publique, étaient encore à l'état de recherches et
+de discussions préparatoires. Loin d'éluder les questions importantes,
+le gouvernement les étudiait laborieusement et en occupait d'avance la
+pensée publique, décidé à les soumettre aux Chambres dès qu'il aurait
+recueilli les faits et arrêté son propre avis.
+
+Je garde encore des séances du Conseil d'État, où ces divers projets
+étaient d'abord discutés, un profond souvenir. Ce Conseil n'avait alors
+point de grande existence officielle, ni d'action obligée dans la
+constitution de l'État; la politique y tenait cependant plus de place et
+s'y produisait avec plus de liberté et d'éclat qu'à aucune autre époque;
+toutes les nuances, je devrais dire toutes les diversités du parti
+royaliste, depuis le côté droit jusqu'à la lisière du côté gauche, s'y
+trouvaient représentées; les hommes politiques les plus considérables,
+les chefs de la majorité dans les Chambres y étaient associés aux chefs
+des services administratifs, aux anciens conseillers de l'Empire, à des
+hommes plus jeunes, encore étrangers aux Chambres, mais entrés avec la
+Charte dans la vie publique. MM. Royer-Collard, de Serre et Camille
+Jordan, y siégeaient à côté de MM. Siméon, Portalis, Molé, Bérenger,
+Cuvier, Allent; et nous délibérions, MM. de Barante, Mounier et moi,
+en commun avec MM. de Ballainvilliers, Laporte-Lalanne et de Blaire,
+fidèles représentants de l'ancien régime. Lorsque des projets de loi
+importants étaient examinés dans le Conseil, les ministres ne manquaient
+pas d'y assister. Le duc de Richelieu présidait souvent les séances
+générales. La discussion y était parfaitement libre, sans apparat, sans
+prétentions oratoires, mais sérieuse, profonde, variée, détaillée,
+obstinée, savante à la fois et pratique. J'ai entendu là le comte
+Bérenger, esprit indépendant et querelleur, quasi-républicain sous
+l'Empire, soutenir, avec une subtilité ingénieuse et forte, le suffrage
+universel et les divers degrés d'élection contre l'élection directe et
+le droit électoral concentré. MM. Cuvier, Siméon et Allent étaient les
+défenseurs habituels des traditions et de l'influence administratives.
+Nous développions, mes amis et moi, les principes et les espérances de
+liberté fortement constituée qui nous paraissaient les conséquences,
+naturelles de la Charte et les conditions nécessaires du succès de la
+Restauration. Les réformes dans la législation criminelle, l'application
+du jury aux délits de la presse, l'introduction du principe électif dans
+le régime municipal, furent réclamées dans le Conseil d'État avant que
+la proposition en fût faite dans les Chambres. Le gouvernement faisait
+là, non-seulement une étude approfondie des questions, mais une
+expérience préparatoire et amicale des idées, des désirs et des
+objections qu'il devait rencontrer plus tard, dans une lutte plus rude
+et sur un théâtre plus bruyant.
+
+Le cabinet, tel qu'il était composé au moment où l'ordonnance du 5
+septembre 1816 fut rendue, n'eût pas suffi à cette politique de plus
+en plus modérée, quelquefois résolument libérale, et sinon toujours
+prévoyante, du moins toujours active. Mais le même progrès qui
+s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi dans les personnes. Dans
+le cours de l'année 1817, M. Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et
+M. Molé remplacèrent M. Dambray, le due de Feltre et M. Dubouchage aux
+ministères de la justice, de la guerre et de la marine. Le cabinet ne
+manqua dès lors ni d'unité intérieure, ni de capacité parlementaire et
+administrative. Il fit des efforts pour introduire les mêmes mérites
+dans les diverses branches et les divers degrés du gouvernement. Il
+y réussit assez bien au centre de l'État: sans réaction ni esprit
+exclusif, il s'entoura d'hommes sincèrement dévoués à la politique
+constitutionnelle, et qui, par leur caractère et leurs talents, avaient
+déjà obtenu l'estime publique. Il fut moins ferme et moins efficace dans
+l'administration locale: quoiqu'il y ait apporté des changements plus
+nombreux qu'on ne le croit communément, il ne parvint pas à la mettre en
+harmonie avec sa politique générale. Dans un grand nombre de lieux, les
+procédés violents, l'humeur tracassière, l'inexpérience hautaine, les
+prétentions blessantes, les alarmes frivoles, toutes les grandes et
+petites passions de parti qui avaient envahi l'administration en
+1815, continuèrent de peser sur le pays. Elles entretenaient dans la
+population tranquille un profond sentiment de malaise, et suscitaient
+quelquefois, parmi les mécontents actifs, des tentatives de conspiration
+et d'insurrection d'abord amplifiées avec une crédulité ridicule et
+réprimées avec une rigueur sans mesure, puis discutées, contestées,
+atténuées et réduites presque à rien par des explications et des
+récriminations sans fin. Alors éclataient tantôt les erreurs, tantôt les
+emportements, tantôt même les coupables calculs des autorités locales,
+et le cabinet apparaissait avec des airs de légèreté ou de faiblesse qui
+lui faisaient perdre, aux yeux des populations, le fruit comme le mérite
+de cette bonne politique générale dont elles ressentaient peu les
+effets. Les événements de Lyon, en juin 1817, et les longs débats dont,
+à la suite de la mission réparatrice du duc de Raguse, ils devinrent
+l'objet, sont un exemple déplorable du mal dont, à cette époque, la
+France avait encore à souffrir, quoiqu'au sommet du gouvernement la
+cause première en eût disparu.
+
+Les choses se laissent manier plus aisément que les hommes. Ces mêmes
+ministres qui ne savaient pas toujours ranger à leur politique les
+préfets et les maires, ou qui hésitaient à les changer quand ils les
+trouvaient récalcitrants ou incapables, se montraient prompts et
+efficaces quand il s'agissait de l'administration gênérale et des
+mesures sans noms propres que réclamait l'intérêt public. Je trouve, en
+recueillant mes souvenirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce
+rapport, au gouvernement de cette époque. Les établissements religieux,
+l'instruction publique, le régime des hôpitaux et des prisons,
+l'administration financière et militaire, les relations du pouvoir avec
+l'industrie et le commerce, tous les grands services publics ont reçu,
+de 1816 à 1820, beaucoup de salutaires réformes et accompli d'importants
+progrès. Le duc de Richelieu aimait l'administration éclairée, le
+bien-être populaire, et tenait à honneur d'y contribuer. M. Laîné se
+préoccupait, avec une sollicitude sérieuse et scrupuleuse, du régime des
+nombreux établissements placés dans son ministère, et s'appliquait à en
+redresser les abus ou à y introduire d'utiles modifications. Le baron
+Louis était un habile et infatigable administrateur, qui savait avec
+précision à quelles conditions l'ordre peut régner dans les finances de
+l'État, et qui employait à les bien régler toute la prévoyance de son
+esprit et toute l'énergie de sa volonté. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr
+avait, sur toutes les parties de l'organisation militaire, sur la
+formation et le régime intérieur des différents corps, sur les écoles
+savantes comme sur les services matériels, des idées à la fois
+systématiques et pratiques, inspirées par sa notion générale de
+l'armée ou par sa longue expérience, et il les réalisa dans une série
+d'ordonnances et de règlements, remarquables par l'unité des vues comme
+par la science des détails. M. Decazes avait l'esprit singulièrement
+curieux et inventif dans la recherche des satisfactions à donner, des
+améliorations à tenter, des moyens d'émulation et de conciliation à
+mettre en oeuvre au profit de tous les intérêts sociaux, de toutes les
+classes de citoyens en rapport avec le gouvernement, et il portait
+partout une action intelligente, bienveillante et empressée. Sous le
+point de vue politique, l'administration laissait beaucoup à regretter
+et à désirer; mais dans sa propre sphère, elle était éclairée, active,
+impartiale, économe par la probité et la régularité, amie du progrès en
+même temps que soigneuse de l'ordre, et sincèrement préoccupée du
+désir de faire partout prévaloir la justice distributive et l'intérêt
+public[15].
+
+[Note 15: J'ai résumé dans les _Pièces historiques_ les principales
+mesures d'administration générale qu'adoptèrent durant cette époque,
+chacun dans son département, M. Laîné, M. Decazes et le maréchal
+Gouvion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent clairement l'esprit
+d'amélioration et le soin intelligent des intérêts publics qui animaient
+le cabinet. (_Pièces historiques_, n° IX.)]
+
+C'était certainement là, dans des circonstances difficiles et tristes,
+un gouvernement sensé et salutaire, sous lequel le pays n'avait ni à
+se lamenter du présent, ni à désespérer de l'avenir. Pourtant ce
+gouvernement ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se
+décourageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir leur force et
+leur sécurité. La Restauration avait rendu la paix à la France, et
+travaillait avec succès à lui rendre son rang en Europe. Sous ce drapeau
+de la stabilité et de l'ordre, la prospérité renaissait avec la liberté.
+Pourtant la Restauration était toujours en question.
+
+A en croire ses ennemis, c'était son mal naturel et inévitable: l'ancien
+régime, l'émigration, les étrangers, les haines et les méfiances de la
+Révolution vouaient, disent-ils, la maison de Bourbon à cette situation
+obstinément précaire. Sans contester à ce passé fatal sa part
+d'influence, je n'admets pas qu'il ait exercé sur les événements un tel
+empire, ni qu'il suffise à expliquer pourquoi, même dans ses meilleurs
+jours, la Restauration a toujours été et paru chancelante. Le mal a eu
+des causes plus rapprochées et plus personnelles; il y a eu, dans
+le Gouvernement de cette époque, des infirmités organiques et des
+accidents, des vices de la machine politique et des fautes des acteurs,
+qui ont bien plus contribué que les souvenirs révolutionnaires à
+empêcher son affermissement.
+
+Le désaccord naturel est grand entre le gouvernement représentatif
+institué par la Charte et la monarchie administrative fondée par Louis
+XIV et Napoléon. Là où l'administration est libre comme la politique,
+quand les affaires locales se traitent et se décident par des autorités
+ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur
+solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que l'exigent
+absolument les affaires générales de l'État, en Angleterre et aux
+États-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le
+régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif
+qui n'en dépend que dans d'importantes et rares occasions. Mais quand le
+pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et
+d'administrer avec la centralisation, quand il a à lutter au sommet pour
+les grandes affaires de l'État, et en même temps à régler partout,
+sous sa responsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux
+inconvénients graves ne tardent pas à éclater: ou bien le pouvoir
+central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre
+défense, néglige les affaires locales et les laisse tomber dans le
+désordre et la langueur; ou bien il les lie étroitement aux affaires
+générales, les fait servir à ses propres intérêts, et l'administration
+tout entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen
+de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent
+le pouvoir.
+
+Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; il est devenu le
+thème rebattu des adversaires du gouvernement représentatif et de la
+liberté politique. On le sentait longtemps avant le jour où ils l'ont
+exploité; mais au lieu de s'en prévaloir pour médire des institutions
+libres, on s'appliquait à le guérir. Un double travail était à faire
+dans ce but; il fallait, d'une part, faire pénétrer la liberté
+dans l'administration des affaires locales, de l'autre seconder le
+développement des forces locales capables d'exercer, dans leur sphère,
+le pouvoir. On ne crée point d'aristocratie par les lois, pas plus aux
+extrémités qu'au sommet de l'État; mais la société la plus démocratique
+n'est pas dénuée de pouvoirs naturels, prêts à se déployer si on les
+y appelle. Non seulement dans les départements, mais dans les
+arrondissements, dans les cantons, dans les communes, la propriété
+foncière, l'industrie, les fonctions, les professions, les traditions
+font naître des influences locales qui peuvent, si on sait les accepter
+et les organiser, devenir des autorités efficaces. De 1816 à 1848, sous
+l'une et l'autre des deux monarchies constitutionnelles, et soit de
+bonne grâce, soit à contre-coeur, c'est en ce sens qu'ont agi les
+cabinets les plus divers; ils ont tous plus ou moins reconnu la
+nécessité de décharger l'administration centrale en renvoyant une partie
+de ses attributions tantôt à ses propres agents locaux, tantôt à des
+auxiliaires plus indépendants. Mais, comme il arrive trop souvent,
+le remède n'a pas marché assez vite; la méfiance, la timidité,
+l'inexpérience, la routine en ont ralenti le progrès; ni le pouvoir, ni
+le pays n'ont su l'employer résolument et en attendre patiemment les
+résultats; et condamnée à porter à la fois le fardeau de la liberté
+politique et celui de la centralisation administrative, la monarchie
+constitutionnelle naissante a été soumise à des difficultés et à des
+responsabilités contradictoires qui dépassaient la mesure d'habileté et
+de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gouvernement.
+
+Un autre mal, résultat non pas incurable, mais naturel, de ses
+institutions mêmes, pesait aussi sur la Restauration. Le régime
+représentatif est, en dernière analyse, un régime de sacrifices mutuels
+et de transactions entre les intérêts divers qui coexistent dans la
+société. En même temps qu'il les met en présence et aux prises, il leur
+impose l'absolue nécessité d'arriver à un certain terme moyen, à une
+certaine mesure d'entente ou de tolérance réciproque qui puisse devenir
+la base des lois et du gouvernement. Mais en même temps aussi, par la
+publicité et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande
+exagération de bruit et de langage, et il compromet violemment les uns
+contre les autres l'amour-propre et la dignité personnelle des hommes.
+En sorte que, par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour
+en jour plus difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier
+jour il rend indispensables. Grande difficulté de ce système de
+gouvernement, qui ne peut être surmontée que par une large dose de tact
+et de mesure dans les acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand
+empire du bon sens public qui ramène en définitive les partis et leurs
+chefs à ces transactions, ou à cette tranquille acceptation de leurs
+échecs, dont l'emportement de leur rôle tend constamment à les écarter.
+
+Ce régulateur nécessaire, mais si difficile à instituer, nous manquait
+essentiellement sous la Restauration; en entrant dans la carrière,
+nous avons été lancés sans frein sur cette pente des démonstrations
+excessives et des préoccupations exclusives, vice naturel des
+partis dans le gouvernement représentatif. Que de circonstances
+se présentèrent, de 1816 à 1830, où les éléments divers du parti
+monarchique auraient pu et dû, dans leur lutte, s'arrêter sur cette
+pente, au point où commençait, pour tous, le danger révolutionnaire!
+Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le courage de
+cette prévoyante retenue; et le public, loin de la leur imposer, les
+excitait de plus en plus au combat, comme à un spectacle où il prenait
+plaisir à retrouver l'image dramatique de ses propres passions.
+
+Une fâcheuse, quoique inévitable distribution des rôles entre les partis
+divers aggravait encore, de 1816 à 1820, ce mal de l'imprévoyance des
+hommes et de l'emportement des passions publiques. Sous le régime
+représentatif, c'est d'ordinaire à l'un des partis nettement dessinés et
+fermement arrêtés dans leurs idées et leurs désirs que le gouvernement
+appartient: tantôt les défenseurs systématiques du pouvoir, tantôt les
+amis de la liberté, tantôt les conservateurs, tantôt les novateurs
+dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis organisés et
+ambitieux, se placent les opinions non classées, les volontés non
+décidées d'avance, ce choeur politique qui assiste à la conduite des
+acteurs, écoute leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon
+qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son libre bon sens. C'est là, en
+effet, sous des institutions libres, la pente naturelle et l'ordre vrai.
+Il est bon que le gouvernement ait un drapeau public et certain, que des
+principes fixes dirigent et que des amis sûrs soutiennent son action; il
+puise dans cette situation non-seulement la force et l'esprit de suite
+dont il a besoin, mais aussi cette dignité morale qui rend le pouvoir
+plus facile et plus doux en le plaçant plus haut dans l'estime des
+peuples. Ce n'est point le hasard des événements ni la seule ambition
+des hommes, c'est l'instinct et l'intérêt publics qui ont fait naître,
+dans les pays libres, les grands partis politiques avoués, permanents,
+fidèles, et leur ont déféré le pouvoir. Il fut impossible à la
+Restauration de remplir, de 1816 à 1820, cette condition d'un
+gouvernement à la fois énergique et contenu. Les deux grands partis
+politiques qu'elle trouvait sur la scène, le parti de l'ancien régime
+et celui de la Révolution, étaient l'un et l'autre, à cette époque,
+incapables de gouverner en maintenant la paix intérieure avec la
+liberté; ils avaient l'un et l'autre des idées et des passions trop
+contraires à l'ordre-établi et légal qu'ils auraient eu à défendre; ils
+acceptaient à grand'peine et d'une façon très-précaire, l'un la Charte,
+l'autre l'ancienne royauté. Par une nécessité absolue, le pouvoir alla
+se placer dans les rangs du choeur politique; la partie flottante et
+impartiale des Chambres, le centre fut appelé à gouverner. Sous un
+régime de liberté, le centre est le modérateur habituel et le juge
+définitif du gouvernement; il n'est pas le prétendant naturel au
+gouvernement; c'est lui qui donne, ou retire la majorité; ce n'est pas
+sa mission d'avoir à la conquérir. Et il lui est bien plus, difficile
+qu'aux partis fortement enrégimentés de conquérir ou de garder la
+majorité, car lorsque, dans une assemblée politique, le centre est
+chargé de gouverner, il trouve devant lui, non pas des spectateurs
+un peu incertains qui attendent ses actes pour le juger, mais des
+adversaires passionnés, résolus d'avance à le combattre. Faible
+et périlleuse situation, qui aggrave beaucoup les difficultés du
+gouvernement, soit qu'il s'agisse de déployer le pouvoir ou de protéger
+la liberté.
+
+Non-seulement c'était là, de 1816 à 1820, la situation du gouvernement
+du Roi; il n'y était pas même puissamment établi. Mal distribués entre
+les partis, les rôles ne l'étaient guère mieux dans l'intérieur même
+de ce flottant parti du centre, chargé par nécessité de gouverner. La
+plupart des chefs de la majorité étaient en dehors du gouvernement.
+De 1816 à 1819, plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des
+Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec puissance, qui le
+défendaient contre le côté droit et le côté gauche, qui faisaient dans
+la discussion sa force et devant le public son éclat, MM. Royer-Collard,
+Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient point partie du cabinet;
+deux seulement des représentants éminents de la majorité, M. Laîné et M.
+Pasquier, étaient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour appui dans
+les Chambres des amis indépendants qui approuvaient sa politique, mais
+n'en portaient pas le fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilité.
+C'était par leur éloquence, non par leurs oeuvres actives, que les
+doctrinaires avaient acquis leur influence parlementaire et leur
+autorité morale; ils soutenaient leurs principes sans les appliquer;
+le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les
+mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les
+clients des orateurs; les orateurs ne regardaient pas leur cause comme
+identique et confondue avec celle des ministres; ils s'en distinguaient
+en les appuyant; ils avaient leurs exigences avant de défendre; ils
+critiquaient en défendant; ils attaquaient même quelquefois. Plus les
+questions devenaient importantes et délicates, plus l'indépendance et
+la dissidence, au sein du parti du gouvernement, se manifestaient avec
+éclat et danger. Dans la session de 1817, M. Pasquier, alors garde des
+sceaux, présenta à la Chambre des députés un projet de loi qui, en
+maintenant temporairement la censure des journaux, apportait d'ailleurs,
+dans la législation de la presse, quelques modifications favorables à la
+liberté. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en réclamèrent de bien
+plus grandes, surtout l'application du jury au jugement des délits de
+la presse, et le projet de loi, péniblement adopté par la Chambre des
+députés, fut rejeté par la Chambre des pairs où le duc de Broglie
+soutint, au nom des mêmes principes, les mêmes amendements. En 1817
+aussi, un nouveau concordat avait été négocié et conclu à Rome par M. de
+Blacas; il avait le double défaut de blesser, par quelques-unes de ses
+dispositions, les libertés de l'ancienne Eglise gallicane, tandis que,
+par l'abolition du concordat de 1801, il inspirait à la nouvelle société
+française, pour ses libertés civiles, de vives alarmes. Peu versé dans
+ces matières et presque exclusivement préoccupé des négociations qui
+devaient faire sortir de France les étrangers, le duc de Richelieu avait
+livré celle-ci à M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et
+n'appréciait pas mieux l'importance des anciennes ou des nouvelles
+libertés de la France, ecclésiastiques ou civiles. Présenté à la
+Chambre des députés par M. Laîné, avec les mesures nécessaires pour son
+exécution, ce concordat, dont les ministres eux-mêmes, depuis qu'ils y
+avaient bien regardé, étaient mécontents et inquiets, y rencontra une
+défaveur générale. Dans les bureaux, dans la commission chargée d'en
+faire à la Chambre le rapport; dans les entretiens de la salle des
+conférences, toutes les objections, politiques ou historiques, de
+principe ou de circonstance, que pouvait soulever le projet de loi,
+étaient exposées et développées d'avance, de façon à faire pressentir un
+long et périlleux débat. Les doctrinaires s'associaient ouvertement à
+cette opposition, et de leur part elle avait une grande action sur
+les esprits, car on les savait amis sincères de la religion et de son
+influence. On accusait, il est vrai, M. Royer-Collard d'être janséniste,
+et par là on essayait de le discréditer auprès des fidèles de l'Église
+catholique. Le reproche était frivole. M. Royer-Collard devait, aux
+traditions de sa famille et à l'éducation de sa jeunesse, des moeurs
+graves, des études fortes et un respect affectueux pour les grandes âmes
+de Port-Royal, pour leur vertu et leur génie; mais il n'avait ni leurs
+doctrines religieuses, ni leurs prétentions systématiques sur les
+rapports de l'Église avec l'État. C'était, sur toutes ces questions, un
+esprit libre et sensé, étranger à toute passion, à tout entêtement de
+sectaire, et fort éloigné, soit comme catholique, soit comme philosophe,
+de s'engager, avec l'Église, dans d'obscures et interminables querelles:
+«Je ne cherche point de chicanes à la religion, disait-il souvent;
+elle a bien assez à faire de se défendre et de nous défendre contre
+l'impiété.» L'opposition de M. Royer-Collard au concordat de 1817 était
+une opposition de moraliste politique qui pressentait le tort que la
+discussion publique et l'adoption ou le rejet officiel de ce projet
+feraient, à l'influence de l'Église comme au crédit de la Restauration
+et à la paix de l'État. Le cabinet eut la sagesse de ne pas affronter un
+danger qu'il avait créé lui-même ou laissé créer sur ses pas. On ajourna
+indéfiniment le rapport du projet de loi, et on ouvrit à Rome, en y
+envoyant en mission spéciale le comte Portalis, une négociation nouvelle
+qui aboutit, en 1819, au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc
+de Richelieu, pressé par ses collègues et par ses propres réflexions
+tardives, se prêta à ce pas rétrograde; mais il conserva, de la
+résistance des doctrinaires dans cette occasion et dans plusieurs
+autres, une humeur qu'il se donnait quelquefois le plaisir de
+manifester. Au mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour une
+chose assez insignifiante: «C'est impossible, répondit-il aigrement; MM.
+Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan et Guizot ne le veulent pas.»
+
+Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom figurât dans cette
+boutade. Quoique étranger à la Chambre, je m'associais hautement aux
+idées et à la conduite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le
+moyen et dans les discussions du Conseil d'État, et dans les salons, et
+dans la presse dont tous les partis se servaient dès lors avec autant
+d'éclat que d'ardeur. Malgré les entraves qui, avant 1819, pesaient
+encore sur les journaux et les écrits périodiques, ils usaient largement
+de la liberté que le gouvernement n'essayait pas de leur contester, et à
+laquelle les hommes politiques les plus considérables avaient eux-mêmes
+recours pour répandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert
+de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Villèle
+dans le _Conservateur_, M. Benjamin Constant dans la _Minerve_,
+livraient au cabinet un assaut continu. Le cabinet multipliait pour sa
+défense les publications analogues, le _Modérateur_, le _Publiciste_, le
+_Spectateur politique et littéraire_. Mais pour mes amis et pour notre
+cause, la défense du cabinet ne suffisait pas ou ne convenait pas
+toujours; nous eûmes donc aussi, de 1817 à 1830, nos journaux et
+nos recueils périodiques, le _Courrier_, le _Globe_, les _Archives
+philosophiques, politiques et littéraires_, la _Revue française_; et
+là nous discutions, selon nos principes et nos espérances, tantôt les
+questions générales, tantôt les incidents de la politique active à
+mesure qu'ils se présentaient. Je pris à ces publications une
+grande part. Entre nos divers adversaires et nous, la partie était
+très-inégale; soit qu'ils vinssent du côté droit ou du côté gauche,
+ils représentaient d'anciens partis; ils exprimaient des idées et des
+sentiments depuis longtemps en circulation; ils trouvaient un public
+tout fait et tout prêt à les accueillir. Nous étions des nouveaux venus
+dans l'arène politique, des officiers qui recrutaient une armée, des
+novateurs modérés. Nous attaquions, au nom de la liberté, des théories
+et des passions depuis longtemps populaires, aussi en son nom. Nous
+défendions la nouvelle Société française selon son droit et son intérêt
+véritables, mais non selon son habitude et son goût. Nous avions à
+conquérir notre public en même temps qu'à combattre nos ennemis. Et dans
+ce difficile travail, notre situation était un peu incertaine; nous
+étions à la fois en dedans et en dehors du gouvernement, ministériels et
+indépendants; nous agissions tantôt de concert avec l'administration,
+tantôt à côté de l'opposition, et nous n'avions à notre usage ni toutes
+les armes du pouvoir, ni toutes celles de la liberté. Mais nous étions
+pleins de foi dans nos idées, de confiance en nous-mêmes, d'espérance
+dans l'avenir, et nous nous engagions chaque jour plus avant dans
+notre double lutte avec autant de dévouement que d'orgueil, avec plus
+d'orgueil que d'ambition.
+
+On a beaucoup dit le contraire; on a souvent représenté les doctrinaires
+comme de profonds machinateurs, avides de pouvoir, ardents et habiles à
+pousser leur fortune à travers toutes les causes, et plus préoccupés de
+leur propre domination que du sort ou des voeux du pays. Vulgaire et
+inintelligente appréciation de la nature humaine et de notre histoire
+contemporaine. Si nous avions été surtout des ambitieux, nous aurions pu
+nous épargner bien des efforts et bien des échecs; nous avons vécu dans
+des temps où les plus grandes fortunes, politiques ou autres, n'étaient
+pas difficiles à faire pour qui n'avait pas d'autre pensée; nous n'avons
+voulu faire la nôtre qu'à certaines conditions morales et dans un autre
+but que nous-mêmes; nous avons eu de l'ambition, mais au service d'une
+cause publique, et d'une cause qui a mis à l'épreuve des revers comme
+des succès la constance de ses défenseurs.
+
+Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 1817, M. Decazes et M.
+Pasquier surtout, esprits plus libres et moins ombrageux que le duc de
+Richelieu et M. Laîné, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin de
+l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; mais quand ils
+s'agit de gouverner dans des temps difficiles, des alliés ne suffisent
+pas; il faut des associés intimes, des compagnons assidus de travail et
+de péril. A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, le
+premier entre eux dans les Chambres, étaient redoutés; on le croyait à
+la fois impérieux et indécis, et plus exigeant qu'efficace. Cependant,
+en novembre 1819, après l'élection de M. Grégoire et au milieu des
+projets de réforme de la loi électorale, M. Decazes, pressé par M. de
+Serre, proposa à M. Royer-Collard d'entrer dans le cabinet avec un ou
+deux de ses amis. M. Royer-Collard hésita d'abord, accepta un moment,
+puis enfin refusa: «Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un jour
+à M. Decazes; ma façon de traiter les affaires ne serait pas du tout
+la vôtre; vous éludez les questions, vous les tournez, vous gagnez du
+temps, vous les résolvez à demi. Moi, je voudrais les aborder de front,
+les attirer sur la place publique, et là les éventrer devant tout le
+monde. Je vous compromettrais au lieu de vous aider.» M. Royer-Gallard
+avait raison et se pressentait bien lui-même, mieux peut-être encore
+qu'il ne pensait. Il était plus propre à conseiller et à contrôler le
+pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et un grand-critique
+plutôt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des
+affaires, il eût été trop absolu, trop hautain et trop lent; dans les
+jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit,
+les troubles de sa conscience, son horreur de tout échec public et sa
+crainte superbe de la responsabilité lui eussent permis de conserver
+le sang-froid et la ferme résolution dont il eût eu besoin. M. Decazes
+n'insista point.
+
+Même aujourd'hui, après tout ce que j'ai vu et éprouvé, je ne suis pas
+prompt au découragement, ni porté à croire que les succès difficiles
+soient impossibles. Quelque défectueuse que soit la constitution
+intérieure des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne
+conduite des hommes peut y porter remède; l'histoire a plus d'un exemple
+d'institutions et de situations vicieuses dont l'habileté des chefs
+politiques et le bon sens public ont prévenu les fâcheux résultats. Mais
+quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des hommes, quand
+au lieu de reconnaître les périls de leur propre pente et d'y résister,
+les partis, chefs et soldats, s'y abandonnent ou même y poussent, alors
+les mauvais effets des mauvaises causes se développent inévitablement et
+rapidement. De 1816 à 1820, les fautes ne manquèrent dans aucun parti,
+gouvernement ou opposition, centre, côté droit ou côté gauche, ministres
+ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialité; malgré leurs
+fautes et leurs revers, je persiste, avec une conviction chaque jour
+croissante, à regarder le gouvernement que j'ai servi et le parti que
+j'ai soutenu comme les meilleurs; mais qu'un repos chèrement acheté nous
+serve du moins à reconnaître nos erreurs dans l'action, et à préparer
+pour notre cause, qui ne mourra pas avec nous, un meilleur avenir.
+
+Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, deux avantages
+considérables; il n'y ressentait point d'embarras moraux, ni d'entraves
+extérieures; il y était parfaitement franc et libre. Qualités
+nécessaires dans la vie publique, et qu'à cette époque ni le côté droit,
+ni le côté gauche ne possédaient.
+
+Le côté droit n'avait accepté la Charte que la veille, par nécessité
+et après l'avoir combattue. Une portion notable et bruyante du parti
+persistait à la combattre. Celle qui siégeait dans les Chambres se
+rangeait de jour en jour au régime constitutionnel, les chefs en hommes
+intelligents et sérieux, les soldats en royalistes fidèles et résignés.
+Mais ni les uns ni les autres n'inspiraient, sous ce rapport, confiance
+au pays; il regardait leur adhésion à la Charte comme contrainte ou
+conditionnelle, et toujours peu sincère et couvrant d'autres vues. Le
+côté droit avait d'ailleurs, même en acceptant sincèrement la Charte,
+des intérêts de parti à satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce
+n'était pas uniquement pour gouverner selon ses principes et pour fonder
+solidement la monarchie; il avait, pour son propre compte, des malheurs
+à réparer, des positions à reprendre. Ce n'était pas un pur et régulier
+parti de royalistes torys; les émigrés, l'ancienne cour, l'ancien clergé
+y tenaient encore beaucoup de place et y poursuivaient leurs espérances
+personnelles. Par sa composition et son passé, le parti était condamné à
+une multitude de réticences et d'imprudences, d'arrière-pensées secrètes
+et d'explosions indiscrètes qui, même quand il marchait dans les voies
+constitutionnelles, affaiblissaient à chaque pas son action et son
+crédit.
+
+La situation du côté gauche n'était pas moins embarrassée; il
+représentait à cette époque, non pas les intérêts et les sentiments
+de la France en général, mais les intérêts et les sentiments de cette
+portion de la France qui avait ardemment, indistinctement et obstinément
+servi et soutenu la Révolution, sous sa forme républicaine ou impériale.
+Il y avait là, contre la maison de Bourbon et la Restauration, une
+vieille habitude d'hostilité que les Cent-Jours avaient ravivée, dont
+les plus sensés du parti avaient grand'peine à se dégager, que les plus
+habiles réussissaient mal à déguiser, et que les plus sérieux tenaient à
+honneur de laisser paraître comme protestation et pierre d'attente. En
+novembre 1816, un homme de bien, aussi sincère dans son repentir de ses
+opinions de 1789 qu'il l'avait été jadis en les professant, le vicomte
+Matthieu de Montmorency se plaignait, dans un salon libéral, que les
+libéraux n'aimassent pas la légitimité; un des assistants se défendait
+du reproche: «Oui, dit M. de Montmorency avec une franchise étourdie,
+vous aimez la légitimité comme nous aimons la Charte.» Vive expression
+de la fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gouvernement
+de la Charte et de la légitimité.
+
+Côté droit ou côté gauche pourtant, si les membres de l'un ou de l'autre
+parti, dans les Chambres, n'avaient écouté que leur propre pensée
+et leur véritable voeu, la plupart, j'en suis convaincu, auraient
+franchement accepté et soutenu la Restauration avec la Charte, la Charte
+avec la Restauration. Quand ils ont eux-mêmes la main à l'oeuvre et
+sentent le poids de la responsabilité, les hommes voient bientôt le vrai
+et feraient volontiers le bien. Mais ni dans le côté droit, ni dans
+le côté gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vérité qu'ils
+voyaient et la prendre pour règle de leur conduite; ils étaient, les uns
+et les autres, sous le joug de leur parti extérieur, de ses passions
+comme de ses intérêts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est
+une des plus graves plaies de notre temps que très-peu d'hommes
+conservent assez de fermeté d'esprit et de caractère pour penser
+librement et agir comme ils pensent; l'indépendance intellectuelle et
+morale des individus disparaît sous le poids des événements et devant la
+fougue des clameurs ou des désirs populaires. Et dans cet asservissement
+général des pensées et des actions, il n'y a plus d'esprits justes ni
+d'esprits faux, plus de prévoyants ni de téméraires, plus de chefs ni de
+soldats; tous cèdent à la même pression, se courbent sous le même vent;
+la faiblesse commune amène le nivellement; toute hiérarchie et toute
+discipline disparaissent entre les hommes; ce sont les derniers qui
+mènent les premiers, car ce sont les derniers qui pèsent et poussent,
+poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors dont ils sont les plus
+ardents et les plus aveugles instruments.
+
+Comme parti politique, le centre, dans les Chambres de 1816 à 1820,
+n'était point atteint de ce mal: sincère dans son acceptation de la
+Restauration et de la Charte, aucune pression extérieure ne venait le
+démentir ni le troubler; sa pensée était franche et son action libre;
+il proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, acceptant au
+dedans les chefs les plus capables de l'y conduire, et n'ayant au dehors
+que des adhérents qui ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par
+là que, malgré ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner
+avec puissance, le centre était alors le parti le plus propre au
+gouvernement, le seul capable de maintenir l'ordre dans l'État en
+supportant la liberté de ses rivaux.
+
+Mais pour recueillir tout le fruit de ce mérite et pour atténuer en même
+temps les défauts naturels du centre dans sa mission, il fallait qu'une
+idée fixe s'y établît, la conviction que les divers éléments du parti
+étaient indispensables les uns aux autres, et que, pour accomplir le
+dessein qu'ils poursuivaient tous avec la même sincérité, ils devaient
+se faire mutuellement les concessions et les sacrifices nécessaires pour
+maintenir entre eux l'union. Quand la sagesse divine a voulu assurer
+la puissance d'une relation humaine, elle a interdit le divorce; les
+relations politiques ne sauraient admettre une telle inviolabilité; mais
+si elles ne sont pas fortement nouées, si les hommes qui les contractent
+ne sont pas bien résolus à ne les rompre qu'à la dernière extrémité et
+par les plus impérieux motifs, elles aboutissent bientôt, non seulement
+à l'impuissance, mais au désordre, et leur rupture trop facile amène,
+dans la politique, des perturbations et des difficultés nouvelles.
+J'ai signalé les différences et les dissidences qui existaient, dès
+l'origine, entre les deux éléments essentiels du centre, les ministres
+avec leurs purs adhérents d'une part, les doctrinaires de l'autre;
+dès la seconde session après l'ordonnance du 5 septembre 1816, ces
+dissidences éclatèrent pour devenir bientôt des dissensions.
+
+Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires dans les Chambres
+et le besoin qu'avait d'eux le pouvoir, ni les ministres, ni les
+ministériels ne mesuraient bien l'importance de ce concours et la
+gravité des raisons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent,
+aux idées générales qui les préoccupent, trop de valeur et de confiance;
+les politiques ne leur accordent ni l'attention ni l'intérêt auxquels
+elles ont droit. Les philosophes sont fiers et susceptibles; ils veulent
+qu'on les honore et qu'on les écoute, dût-on ne pas les croire, et
+les politiques qui les traitent légèrement ou avec froideur payent
+quelquefois bien cher leur mécontentement. C'est d'ailleurs une marque
+de peu d'élévation dans l'intelligence de ne pas savoir apprécier le
+rôle que jouent les idées générales dans le gouvernement des hommes,
+et de les considérer comme vaines ou même comme ennemies, parce qu'on
+reconnaît qu'il ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours
+surtout, et malgré le discrédit bien mérité où tant de théories sont
+tombées, la méditation philosophique sur les grandes questions et les
+grands faits de l'ordre politique est une puissance avec laquelle les
+pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sagement de compter.
+Les doctrinaires étaient alors les représentants de cette puissance, et
+ils la déployaient courageusement contre l'esprit révolutionnaire aussi
+bien que pour le régime constitutionnel. Le cabinet de 1816 ne sentit
+pas toute la valeur de leur rôle et ne fit pas toujours, à leurs idées,
+et à leurs voeux, une assez large part. L'application du jury aux
+principaux délits de la presse n'était pas, j'en conviens, sans quelque
+péril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et maintenir ainsi
+l'union dans le parti du gouvernement, que le diviser en repoussant
+absolument, sur cette question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et
+leurs amis.
+
+A tous les pouvoirs, surtout à un pouvoir nouveau, il faut un peu
+de grandeur, dans leurs oeuvres et sur leur drapeau. L'ordre et la
+protection régulière des intérêts privés, ce pain quotidien des peuples,
+ne leur suffisent pas longtemps; c'est la condition nécessaire du
+gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de l'humanité. Elle peut
+trouver les autres satisfactions dont elle a soif dans des grandeurs
+très-diverses, morales ou matérielles, justes ou injustes, solides
+ou éphémères; elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie
+grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout cas,
+avoir devant les yeux quelque chose de grand qui attire et occupe
+l'imagination des hommes. Après l'Empire qui avait donné à la France
+toutes les joies de la force et de la gloire nationale, le spectacle de
+la pensée élevée et libre, se déployant avec dignité morale et quelque
+éclat de talent, ne manquait pas de nouveauté ni d'attrait, et valait
+bien qu'on en payât le prix, ne fût-ce que dans l'intérêt du succès.
+
+Le cabinet ne savait guère mieux traiter avec les dispositions
+personnelles des doctrinaires qu'avec leurs idées: c'étaient des
+caractères indépendants et fiers aussi bien que des esprits élevés,
+prompts à s'offenser quand on semblait vouloir disposer de leur opinion
+et de leur conduite sans leur aveu. Rien ne coûte plus au pouvoir que
+d'accepter un peu largement l'indépendance, de ses amis; il croit
+leur avoir témoigné beaucoup, d'égards quand il les a pris pour ses
+confidents, et il se laissé aisément aller à en user avec eux comme avec
+des serviteurs. M. Laîné, alors ministre de l'intérieur, écrivit un
+matin à M. Cuvier que le Roi venait de le nommer commissaire pour
+soutenir une loi qui serait présentée le lendemain à la Chambre des
+députés. Non-seulement il ne l'avait point prévenu de la mission qu'il
+voulait lui confier; il ne lui disait même pas, dans son billet,
+quelle loi il le chargeait de soutenir. M. Cuvier, plus empressé que
+susceptible avec le pouvoir, ne se plaignit point du procédé et se
+contenta de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, le
+ministre des finances, M. Corvetto, avait aussi fait nommer M. de Serre
+commissaire pour la défense du budget, sans lui avoir demandé si cela
+lui convenait et sans s'être entretenu avec lui des bases au moins
+du budget qu'il l'appelait à soutenir. En recevant l'avis de cette
+nomination, M. de Serre se montra vivement choqué: «C'est une sottise,
+dit-il tout haut, ou une insolence; probablement l'une et l'autre.» M.
+de Serre se trompait; ce n'était ni l'une ni l'autre: M. Corvetto était
+un homme parfaitement poli, soigneux et modeste; mais il était de
+l'école impériale et plus accoutumé à donner ses instructions à des
+agents qu'à se concerter avec des députés. Par leurs moeurs comme par
+leurs idées, les doctrinaires appartenaient à un régime libre: alliés
+incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une monarchie militaire et
+administrative.
+
+Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus difficile,
+transformer les fonctionnaires d'un pouvoir absolu en conseillers d'un
+gouvernement libre, ou bien organiser et discipliner en parti politique
+les amis de la liberté. Si les ministres ne tenaient pas toujours assez
+de compte des dispositions des doctrinaires, les doctrinaires à leur
+tour s'inquiétaient trop peu de la situation et de la tâche des
+ministres. C'étaient des esprits étendus, ouverts, généreux,
+très-accessibles à la sympathie; mais trop accoutumés à vivre entre eux
+et à se suffire mutuellement, ils ne songeaient guère à l'effet que
+produisaient, hors de leur cercle, leurs actions et leurs paroles,
+et par là ils se donnaient les apparences de torts sociaux qu'ils ne
+voulaient pas avoir. Dans leurs rapports avec le pouvoir, ils étaient
+souvent intempérants et blessants de langage, impatients outre mesure,
+ne sachant ni se contenter du possible, ni attendre que le mieux fût
+possible sans trop d'effort. Il leur arrivait ainsi de méconnaître les
+difficultés, les nécessités et les moyens praticables du gouvernement
+qu'ils avaient à coeur de fonder. Au sein des Chambres, ils se
+montraient trop exclusifs et trop guerroyants, plus préoccupés de
+prouver que de faire partager leur avis, plus enclins à dédaigner
+qu'attentifs à recruter, et peu doués de ce talent d'attraction et
+d'assemblage si nécessaire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez
+à quel point le succès de la bonne politique est difficile, ni quelle
+infinie variété d'efforts, de sacrifices et de soins entrent dans l'art
+de gouverner.
+
+De 1816 à 1818, ces vices de la situation et ces fautes des hommes
+jetèrent dans le gouvernement et dans son parti une fermentation
+continue et des germes de discorde intérieure qui ne lui permirent pas
+d'acquérir la consistance et la force dont il avait besoin. Le
+mal éclata à la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint des
+conférences d'Aix-la-Chapelle, rapportant la retraite des armées
+étrangères, la complète évacuation du territoire et le règlement
+définitif des charges financières que les Cent-Jours avaient attirées
+sur la France. A peine arrivé, il vit son cabinet se dissoudre, essaya
+sans succès d'en former un nouveau, et fut contraint d'abandonner un
+pouvoir qu'il n'avait point recherché, qu'il goûtait peu, mais qu'il
+lui déplaisait de perdre ainsi par force, au milieu de son triomphe
+diplomatique, et en le voyant passer dans des mains décidées à en faire
+un usage contraire à celui qu'il en eût fait.
+
+Un tel échec, dans un tel moment et sur un tel homme, avait quelque
+chose de singulièrement injuste et inopportun. Depuis 1815, le duc
+de Richelieu n'avait cessé de rendre au Roi et à la France de grands
+services. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux conditions
+d'une paix très-dure, qu'il ne s'était résigné à signer que par un
+dévouement aussi triste que sincère, sentant tout le poids du sacrifice
+qu'il faisait en y attachant son glorieux nom, et ne cherchant point à
+s'en faire valoir. Nul homme n'était plus exempt d'exagération et de
+charlatanisme dans la manifestation de ses sentiments. Quinze mois après
+la conclusion de la paix, il avait décidé les puissances étrangères à
+opérer une réduction considérable dans leur armée d'occupation. Un an
+plus tard, il avait fait limiter à une somme fixe les réclamations
+indéfinies des créanciers étrangers de la France. Il venait enfin de
+signer l'entière libération du sol national quatre ans avant le terme de
+rigueur fixé par les traités. Le Roi, à son retour, l'en avait remercié
+par de nobles paroles: «Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez
+vécu puisque, grâce à vous, j'ai vu le drapeau français flotter sur
+toutes les villes françaises.» Tous les souverains de l'Europe le
+traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare exemple d'un
+homme d'État parvenu sans grandes, actions ni talents supérieurs, par
+la droiture du caractère et le désintéressement de la vie, à une
+considération si générale et si incontestée. Quoique le duc de Richelieu
+ne se fût occupé que des affaires extérieures, il était plus propre
+qu'on ne l'a dit, non pas à diriger effectivement, mais à présider le
+gouvernement intérieur de la Restauration. Grand seigneur et royaliste
+éprouvé, il n'était, soit d'esprit, soit de coeur, ni homme de cour, ni
+émigré; il n'avait, contre la société et les hommes nouveaux, point de
+prévention; sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur
+portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; simple dans
+ses moeurs, vrai et sûr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne
+lui appartenait pas d'exercer dans les Chambres une puissante influence,
+il ne manquait pas d'autorité auprès ni autour du Roi; et un cabinet
+constitutionnel, appuyé sur le centre parlementaire, ne pouvait avoir, à
+cette époque, un plus digne et plus utile président.
+
+Mais, à la fin de 1818, le duc de Richelieu se crut obligé et se
+montra résolu à engager une lutte dans laquelle les considérations de
+reconnaissance et de convenance que je rappelle ici étaient, pour
+lui, de faibles armes. En vertu de la Charte et conformément à la loi
+électorale du 5 février 1817, deux cinquièmes de la Chambre des députés
+avaient été renouvelés depuis la formation de son cabinet. La première
+épreuve, en 1817, n'avait guère donné que des résultats satisfaisants
+pour la Restauration et ses amis; à peine deux ou trois noms connus
+étaient venus s'ajouter au côté gauche, qui ne comptait, même après ce
+renfort, pas plus de vingt membres. A la seconde épreuve, en 1818,
+ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus éclatantes;
+vingt-cinq membres nouveaux environ, et parmi eux MM. de La Fayette,
+Benjamin Constant et Manuel, prirent place dans ses rangs. C'était peu
+encore comme nombre, c'était beaucoup comme drapeau et comme pronostic.
+Une alarme à la fois sincère et intéressée éclata à la cour et dans le
+côté droit; on s'y disait, on s'y croyait à la veille d'une révolution
+nouvelle; mais de cette crainte même on tirait une vive espérance;
+puisque les ennemis de la maison de Bourbon rentraient dans la Chambre,
+le Roi sentirait enfin la nécessité d'y rendre le pouvoir à ses amis. Le
+parti n'avait pas attendu les dernières élections pour tenter un grand
+effort; des _Notes secrètes_, rédigées sous les yeux de Monsieur le
+comte d'Artois et par ses plus intimes confidents, avaient été adressées
+aux souverains étrangers pour leur signaler le mal croissant et leur
+démontrer que le changement des conseillers de la couronne était, pour
+la monarchie en France et pour la paix en Europe, l'unique moyen de
+salut. Comme ses collègues, et par un sentiment patriotique bien plus
+que par intérêt personnel, le duc de Richelieu s'indignait de ces
+invocations à l'étranger pour le gouvernement intérieur du pays; M. de
+Vitrolles fut rayé du Conseil privé comme auteur de la principale de ces
+_Notes secrètes_. Les souverains européens faisaient peu de cas de tels
+avertissements, ne croyant ni au Bon jugement, ni au désintéressement
+des hommes qui les leur adressaient. Cependant, après les élections
+de 1818, ils s'inquiétèrent aussi; c'était par sagesse, non par goût,
+qu'ils avaient approuvé et soutenu en France le régime constitutionnel;
+ils l'avaient jugé nécessaire pour clore la révolution. Si au contraire
+il lui rouvrait la porte, le repos de l'Europe serait plus que jamais
+compromis, car la révolution aurait pour elle les apparences de la
+légalité. Ni en France, ni en Europe pourtant, même parmi les plus
+alarmés et les plus alarmistes, personne ne songeait alors à mettre le
+régime constitutionnel en question; dans la pensée de tous, il avait
+acquis chez nous droit de cité. C'était à la loi des élections qu'on
+imputait tout le mal. Ce fut à Aix-la-Chapelle, au milieu des souverains
+et de leurs ministres, que le duc de Richelieu apprit les nouveaux élus
+qu'elle venait de rappeler sur la scène. L'empereur Alexandre lui en
+témoigna son inquiétude. Le duc de Wellington conseillait à Louis XVIII
+«de se rapprocher des royalistes.» Le duc de Richelieu revint à
+Paris décidé à réformer la loi électorale, ou à ne plus accepter la
+responsabilité de ses résultats.
+
+Les institutions attaquées n'ont point de voix pour se défendre, et les
+hommes se déchargent volontiers sur elles de leurs propres torts. Je ne
+commettrai pas cette injustice. Je n'abandonnerai pas une idée juste
+parce qu'elle a été compromise et pervertie dans l'application. Le
+principe de la loi électorale du 5 février 1817 était bon et reste bon,
+quoiqu'il n'ait pas suffi à prévenir les maux de notre imprévoyance et
+de nos passions.
+
+Quand on veut sérieusement un gouvernement libre, il faut choisir entre
+le principe de la loi du 5 février 1817 et le suffrage universel, entre
+le droit de suffrage concentré dans les régions élevées de la société et
+le de suffrage répandu dans les masses populaires. J'entends le droit de
+suffrage direct et décisif, seul efficace pour assurer l'action du pays
+sur son gouvernement. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre à cette
+condition, les deux systèmes peuvent fournir un contrôle réel du pouvoir
+et des garanties à la liberté. Lequel est préférable? Question d'époque,
+de situation, de degré de civilisation et de forme de gouvernement. Le
+suffrage universel peut s'adapter à des sociétés républicaines, petites
+ou fédératives, naissantes ou très-avancées en expérience politique. Le
+droit de suffrage, placé plus haut et attaché à une forte présomption
+d'esprit d'ordre, d'indépendance et de lumières, convient mieux aux
+grandes sociétés unitaires et monarchiques. Ce fut notre motif pour
+en faire la base de la loi de 1817; nous redoutions les tendances
+républicaines qui ne sont guère, parmi nous et de nos jours, que des
+tendances anarchiques; nous regardions la monarchie comme naturelle
+et la monarchie constitutionnelle comme nécessaire à la France; nous
+voulions l'organiser sincèrement et fortement, en assurant, sous ce
+régime, aux éléments conservateurs de la société française, telle
+qu'elle est faite aujourd'hui, une influence que nous jugions aussi
+conforme aux intérêts de la liberté qu'à ceux du pouvoir.
+
+C'est la désunion du parti monarchique qui a vicié le système électoral
+de 1817, et lui a enlevé sa force avec sa vérité. En plaçant le pouvoir
+politique entre les mains de la propriété, des lumières, des intérêts
+naturellement indépendants et conservateurs, ce système reposait sur
+la confiance que ces intérêts seraient habituellement unis, et qu'ils
+défendraient en commun l'ordre et le droit contre l'esprit de licence
+et de révolution, pente fatale de notre temps. Mais, dès leurs premiers
+pas, les divers éléments du grand parti monarchique, anciens ou
+nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, se précipitèrent dans la
+discorde, aveugles sur la faiblesse dont elle les frappait tous,
+et ouvrant ainsi la porte aux espérances et au travail du parti
+révolutionnaire, leur commun ennemi. De là, et non de la loi électorale
+de 1817 et de son principe, vint le mal qu'on voulait arrêter en 1818,
+en brisant cette loi. J'en conviendrai expressément: lorsqu'en 1816 et
+1817, nous préparions et nous défendions la loi des élections, nous
+aurions pu prévoir dans quel état des esprits elle serait appliquée; la
+discorde entre les éléments divers du parti monarchique n'a pas été
+un fait étrange et inattendu; elle existait déjà à cette époque; les
+royalistes de l'ancienne France et les royalistes de la France nouvelle
+étaient déjà profondément séparés. J'incline à croire qu'eussions-nous
+tenu, de leurs luttes futures, plus de compte, nous n'aurions pu agir
+alors autrement que nous n'avons fait; nous étions en présence d'une
+impérieuse nécessité; la France nouvelle, qui se sentait attaquée,
+voulait être défendue; et si elle n'avait pas trouvé des défenseurs
+parmi les royalistes, elle en eût cherché dans le camp révolutionnaire,
+comme elle l'a fait trop souvent. Mais ce qui explique une faute ne la
+supprime pas: notre politique en 1816 et 1817 acceptait trop facilement
+les déchirements du parti monarchique, et s'inquiétait trop peu des
+retours possibles du parti révolutionnaire; nous ne mesurions pas toute
+l'étendue de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes
+engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités
+diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se préoccuper
+que de celles qu'ils ont inscrites avec éclat sur leur drapeau.
+
+En partant d'Aix-la-Chapelle, où il avait si bien réussi, le duc de
+Richelieu, quoique peu présomptueux, ne doutait guère, je crois, qu'il
+ne réussît aussi à Paris dans son dessein de faire changer la loi
+des élections. Le succès trompe les plus modestes et les empêche de
+pressentir les prochains revers. A son arrivée, il trouva l'oeuvre bien
+plus difficile qu'il ne s'y était attendu: dans l'intérieur du cabinet,
+M. Mole seul s'associait pleinement à son intention; M. Decazes et le
+maréchal Gouvion-Saint-Cyr se prononcèrent pour le maintien de la loi;
+M. Laîné, tout en pensant qu'il fallait la modifier, ne voulait prendre
+à cette entreprise aucune part, ayant été, disait-il, le premier à
+proposer la loi et à la soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait
+remplacé aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au système
+électoral, mais déclarait qu'il ne resterait pas dans le cabinet sans M.
+Decazes qu'il regardait comme nécessaire, soit dans les Chambres,
+soit auprès du Roi. La discorde éclatait en dehors comme au dedans du
+ministère; dans les Chambres, entre les défenseurs et les adversaires
+de la loi, le centre se partageait; le côté gauche la défendait
+passionnément; le côté droit se disait prêt à appuyer tout ministre
+qui en proposerait la réforme, mais il se montrait en même temps
+irréconciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance du 5 septembre
+1816 et de tous ses effets. Le public commençait à s'échauffer.
+L'animation et la confusion allaient croissant. Évidemment ce n'était
+pas la seule loi des élections, c'était toute la politique de la
+Restauration et le gouvernement de la France qui étaient en question..
+
+Dans un petit écrit que des historiens de ce temps, M. de Lamartine
+entre autres, ont publié, le roi Louis XVIII a raconté lui-même les
+incidents et les péripéties de cette crise ministérielle qui aboutit,
+comme on sait, à la retraite du duc de Richelieu avec quatre de ses
+collègues, et à l'élévation de M. Decazes qui forma sur-le-champ un
+cabinet nouveau dont il était le chef sans le présider, dont M. de
+Serre, appelé aux sceaux, devint le puissant organe dans les Chambres,
+et dont le maintien de la loi des élections fut le drapeau. Deux
+sentiments enveloppés sous des formes simples, percent dans ce récit
+royal; d'abord, une certaine inquiétude de l'auteur qu'on ne lui suppose
+des torts dans son rôle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le
+besoin de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, dans
+leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent pas quand ils voient
+tomber un ministre dont ils n'ont pas fait l'importance et qui les
+servait sans posséder ni rechercher leur faveur.
+
+«Si je n'avais consulté que mon propre sentiment,» dit le Roi en
+terminant son récit, «j'aurais désiré que M. Decazes, unissant, comme il
+en avait toujours eu l'intention, son sort à celui du duc de Richelieu,
+sortît du ministère avec lui.» C'eût été un grand bonheur pour M.
+Decazes que ce sentiment du Roi prévalût. Non qu'il ait manqué à aucun
+devoir, ni même à aucune convenance en survivant, dans le pouvoir, au
+duc de Richelieu et en formant, sans lui, un cabinet: un dissentiment
+profond, sur une question pressante, les avait séparés; M. Decazes,
+après avoir donné sa démission, n'avait suscité aucun obstacle aux
+efforts du duc de Richelieu pour trouver de nouveaux collègues; c'était
+seulement après l'insuccès de ces efforts, franchement déclaré par le
+duc lui-même, et sur la demande formelle du Roi, qu'il s'était chargé
+d'organiser un ministère. Il y avait là sans doute, pour un ami de M. de
+Richelieu, la veille encore son collègue, des circonstances pénibles et
+des apparences désagréables; mais au fond, M. Decazes était pleinement
+dans son droit, et il ne pouvait guère se refuser à mettre en pratique
+la politique qu'il avait soutenue dans le Conseil, puisque celle qu'il
+avait combattue se reconnaissait impuissante. Mais la situation
+du nouveau cabinet était trop faible pour l'entreprise dont il se
+chargeait: c'était avec le centre profondément ébranlé et divisé qu'il
+avait à lutter contre le côté droit plus irrité que jamais, et contre
+le côté gauche visiblement hostile quoique, par décence, il prêtât au
+pouvoir un précaire appui. Le cabinet de M. Decazes ne conservait, comme
+parti de gouvernement, que des forces très-inférieures à celles qui
+avaient entouré le cabinet du duc de Richelieu, et il avait affaire à
+deux armées ennemies, l'une inaccessible à toute paix, à toute trêve,
+l'autre se rapprochant quelquefois du ministère, mais se repliant tout
+à coup et l'attaquant à son tour avec une malveillance empressée quand
+elle trouvait l'occasion d'agir, embarrassée quand elle se sentait
+obligée de se dissimuler.
+
+Les doctrinaires; qui avaient, de concert avec M. Decazes, défendu la
+loi des élections, soutinrent énergiquement le nouveau cabinet, dans
+lequel M. de Serre les représentait avec éclat. Les succès ne lui
+manquèrent point. Par une administration bienveillante et active, par
+des soins assidus pour ses partisans, par des appels fréquents et
+toujours accueillis à la clémence du Roi en faveur des bannis encore
+exceptés de l'amnistie, même en faveur des vieux régicides, M. Decazes
+recherchait et obtenait souvent une popularité variée; le maréchal
+Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes de la vieille armée en faisant
+rentrer dans la nouvelle les plus capables de ses anciens chefs; M.
+de Serre défendait victorieusement le cabinet dans les Chambres, ses
+projets de loi hardiment libéraux comme sa résistance franche aux
+principes révolutionnaires, et il conquérait définitivement, même dans
+l'opposition, un beau renom d'éloquence forte et sincère. C'était, dans
+l'arène parlementaire, un cabinet brillant avec droiture, et, dans le
+pays, un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il avait plus
+d'éclat oratoire que de force politique, et ni ses soins pour les
+personnes, ni ses succès de tribune ne suffisaient à rallier le grand
+parti de gouvernement que sa formation avait divisé. La discorde
+éclatait entre les Chambres elles-mêmes: la Chambre des pairs acceptait
+la proposition du marquis Barthélémy, pour la réforme de la loi des
+élections. En vain la Chambre des députés, repoussait énergiquement
+cette attaque; en vain le cabinet, par une nomination de soixante pairs
+nouveaux, brisait au palais du Luxembourg la majorité assaillante;
+ces demi-triomphes et ces violences légales ne décidaient rien. Les
+gouvernements libres sont condamnés à voir incessamment renaître les
+questions que les révolutions lèguent aux sociétés et que le despotisme,
+même glorieux, suspend sans les résoudre. Le côté droit voulait
+passionnément ressaisir le pouvoir qui lui avait naguère échappé. Le
+côté gauche défendait à tout prix la révolution, plus injuriée qu'en
+péril. Le centre disloqué et inquiet de l'avenir flottait entre les
+partis ennemis, ne se sentant plus en état de leur imposer la paix,
+et près d'aller, à droite ou à gauche, se perdre dans leurs rangs. Le
+cabinet, tous les jours vainqueur dans quelque débat et toujours soutenu
+par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible et précaire, ayant
+l'air d'attendre qu'un événement favorable ou contraire vînt lui donner
+l'aplomb qui lui manquait ou le renverser.
+
+De tels événements, que les hommes appellent des accidents, ne manquent
+jamais dans une telle situation. Dans l'espace de quelques mois, le
+cabinet de 1819 en subit deux, l'élection de M. Grégoire et l'assassinat
+de Monseigneur le duc de Berry, qui décidèrent de son sort.
+
+Il est difficile de regarder l'élection de M. Grégoire comme un
+accident; elle avait été proposée et agréée d'avance dans le Comité
+central établi à Paris pour s'occuper des élections, et qu'on appelait
+le Comité directeur. Elle fut décidée à Grenoble, dans le collège réuni
+le 11 septembre 1819, par un certain nombre de suffrages du côté droit
+qui se portèrent, au second tour de scrutin, sur le candidat du côté
+gauche, et lui donnèrent, dans l'espoir des résultats du scandale, une
+majorité que par lui-même il n'avait pas. Pour s'excuser du scandale,
+quand il eut éclaté, quelques apologistes prétendirent que M. Grégoire
+n'était pas vraiment régicide, puisque, s'il avait approuvé, par ses
+lettres à la Convention, la condamnation de Louis XVI, sa voix du moins
+n'avait pas compté dans le scrutin fatal. Puis, quand l'admission du
+député fut mise en question dans la Chambre, le côté gauche, pour se
+débarrasser de lui en éludant le vrai motif du rejet, s'offrit
+avec empressement à voter l'annulation de l'élection pour cause
+d'irrégularité. Quand la violence imprévoyante ne leur a pas réussi, les
+hommes se réfugient volontiers dans la subtilité pusillanime. C'était
+bien en qualité de conventionnel régicide et avec une préméditation
+réfléchie, non par un accident local et soudain, que M. Grégoire avait
+été élu. Aucune élection ne fut plus préparée et plus accomplie par les
+passions de parti. Sincère dans les égarements pervers de son esprit, et
+fidèle à ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait à
+les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolérance sous la
+Convention de qui il acceptait pourtant la plus sanglante persécution
+contre les prêtres qui ne voulaient pas subir le joug de la nouvelle
+Église, républicain et opposant sous l'Empire tout en consentant à
+devenir sénateur et comte, ce vieillard aussi inconséquent qu'obstiné
+fut l'instrument d'un grand acte d'hostilité contre la Restauration,
+pour devenir aussitôt, dans son parti, l'occasion d'un grand acte de
+faiblesse. Triste fin d'une triste carrière!
+
+L'assassinat de M. le duc de Berry méritait bien mieux le nom
+d'accident. Le procès démontra jusqu'à l'évidence que Louvel n'avait
+point de complices, et qu'il avait été seul à méditer le crime comme à
+l'accomplir. Mais il fut évident aussi que la haine pour les Bourbons
+avait envahi l'âme et armé le bras de l'assassin. Les passions
+révolutionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de très-loin;
+les orateurs du côté droit trouvaient créance dans un grand nombre
+d'esprits quand ils disaient que c'était là un accident comme c'est un
+accident pour un tempérament malade de prendre la peste quand elle est
+dans l'air, et pour un magasin à poudre de sauter quand on bat souvent
+le briquet à côté.
+
+Contre ces deux terribles coups, M. Decazes essaya de se défendre. Après
+l'élection de M. Grégoire, il entreprit de faire lui-même ce qu'à la fin
+de l'année précédente il avait refusé de faire avec le duc de Richelieu.
+Il résolut le changement de la loi des élections. Ce changement devait
+prendre place dans une grande réforme constitutionnelle méditée par M.
+de Serre, libérale sur certains points, monarchique sur d'autres, et
+qui se promettait d'affermir la royauté en développant le gouvernement
+représentatif. M. Decazes fit un sincère effort pour déterminer le duc
+de Richelieu, qui voyageait alors en Hollande, à venir reprendre la
+présidence du Conseil, et à poursuivre, de concert avec lui, devant les
+Chambres, ce hardi dessein. Le Roi lui-même insista auprès du duc de
+Richelieu qui s'y refusa absolument, par dégoût des affaires et méfiance
+de lui-même plutôt que par aucun reste de ressentiment ou d'humeur. De
+leur côté, trois des membres du cabinet de 1819, le général Dessoles,
+le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis déclarèrent qu'ils ne
+s'associeraient à aucune attaque contre la loi des élections. M. Decazes
+se décida à se passer d'eux comme du duc de Richelieu, et à former un
+nouveau cabinet dont il devint le président, et dans lequel M. Pasquier,
+le général Latour-Maubourg et M. Roy vinrent remplacer les ministres
+sortants. Le 29 novembre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois
+écoulés, le nouveau système électoral n'avait pas encore été présenté
+à la Chambre. Trois jours après l'assassinat de M. le duc de Berry, M.
+Decazes l'y porta tout à coup, avec deux projets de loi pour suspendre
+la liberté individuelle et rétablir la censure des journaux. Quatre
+jours après, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul en présence du
+Roi et du péril, se décida à rentrer au pouvoir. M. Decazes eût mieux
+fait d'accepter sa première défaite et de se retirer sur-le-champ après
+l'élection de M. Grégoire, en engageant le Roi à reprendre le duc de
+Richelieu pour ministre. Il n'eût pas eu à abattre de sa propre main le
+drapeau politique qu'il avait élevé, et à porter le fardeau d'un grand
+malheur.
+
+La chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle crise et un nouveau
+progrès du mal qui désorganisait le grand parti de gouvernement dont la
+session de 1815 et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient déterminé
+la formation. Aux divisions successives du centre vint s'ajouter la
+division parmi les doctrinaires eux-mêmes. M. de Serre, entré dans le
+cabinet avec M. Decazes pour défendre la loi des élections, se décida,
+malade et absent, à y rester avec M. de Richelieu pour la détruire, sans
+aucune des compensations, réelles ou apparentes, que ses grands projets
+de réforme constitutionnelle y devaient joindre. Je tentai vainement de
+l'en détourner[16]. Dans la Chambre des députés, M. Royer-Collard et
+M. Camille Jordan attaquèrent le nouveau système électoral; le duc de
+Broglie et M. de Barante y proposèrent, dans la Chambre des pairs, de
+graves amendements. Tous les liens politiques qui s'étaient formés
+depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son opinion
+personnelle ou retournait à son ancienne pente. Il n'y avait plus, dans
+l'arène parlementaire, que trouble et lutte confuse; aux deux extrémités
+apparaissaient deux fantômes, la Révolution et la Contre-Révolution; se
+menaçant l'un l'autre et à la fois impatients et inquiets d'en venir aux
+mains.
+
+[Note 16: J'insère dans les _Pièces historiques_ la lettre que je lui
+écrivis dans ce but, le 12 avril 1820, à Nice, où il s'était rendu vers
+la fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la maladie de
+poitrine à laquelle il a fini par succomber. Je suis frappé aujourd'hui,
+comme le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque attention,
+du mélange de vérité et d'erreur, de prévoyance et d'imprévoyance que
+contient cette lettre, à laquelle les événements postérieurs ont donné
+tour à tour raison et tort. (_Pièces historiques_, n° X.)]
+
+Si on veut se donner le spectacle des exagérations parlementaires et des
+ébullitions populaires poussées jusqu'à leur extrême limite, et retenues
+pourtant dans cette limite par le pouvoir légal et le bon sens public
+qui suffisent encore pour arrêter le pays au bord de l'abîme, quoique
+trop faibles pour lui en fermer le chemin, il faut lire la discussion du
+nouveau projet de loi électorale présenté le 17 avril 1820 à la Chambre
+des députés par le second cabinet du duc de Richelieu, et débattu
+pendant vingt-six jours dans cette Chambre, au bruit des attroupements
+du dehors, étourdiment agressifs et rudement réprimés. A en croire les
+orateurs du côté gauche, la France et ses libertés, la Révolution et ses
+conquêtes, l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir, tout était
+perdu si le projet ministériel était adopté. Le côté droit, à son tour,
+regardait ce projet comme à peine suffisant pour sauver momentanément la
+monarchie, et se déclarait bien résolu à repousser tout amendement qui
+en atténuerait les effets. De part et d'autre, les prétentions comme les
+alarmes se montraient intraitables. Attirés et échauffés par ce bruit
+légal, des étudiants, de jeunes libéraux sincères, d'anciens émeutiers
+de profession, des opposants et des oisifs de toute sorte engageaient
+tous les jours, contre les agents de la police et les soldats, des
+luttes quelquefois sanglantes dont les récits venaient redoubler la
+violence des débats intérieurs. Au milieu de ce grand trouble, ce fut
+le mérite du cabinet de 1820 de maintenir la liberté des délibérations
+législatives, en réprimant les mouvements populaires, et de jouer en
+même temps son rôle, dans ces orageuses délibérations, avec persévérance
+et mesure. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, fut dans
+cette occasion, avec une tranquillité, une abondance et une présence
+d'esprit rares, le principal champion parlementaire du cabinet; et
+M. Mounier, directeur général de la police, fit preuve, contre les
+désordres des rues, d'une fermeté aussi prudente qu'active. L'accusation
+tant de fois portée contre tant de ministères, contre M. Casimir Périer
+en 1831 comme contre le duc de Richelieu en 1820, de susciter les
+émeutes pour avoir à les réprimer, ne mérite pas qu'un homme de sens
+s'arrête à en parler. Au bout d'un mois, tous ces débats, toutes ces
+scènes du dedans et du dehors aboutirent à l'adoption, non pas du projet
+de loi présenté par le cabinet, mais d'un amendement qui, sans détruire
+en principe la loi du 5 février 1817, la faussait assez, au profit du
+côté droit, pour qu'il crût devoir s'en contenter. La plus grande
+partie du centre et les membres les plus modérés du côté gauche s'y
+résignèrent, dans l'intérêt de la paix publique. L'extrême gauche et
+l'extrême droite, M. Manuel et M. de la Bourdonnaye, protestèrent. Le
+nouveau système électoral était évidemment destiné à faire passer, de la
+gauche à la droite, la majorité et le pouvoir; mais ni les libertés de
+la France, ni les conquêtes de la Révolution ne devaient y périr.
+
+La question une fois vidée, le cabinet avait à payer au côté droit ses
+dettes: dettes de faveur envers les alliés qui l'avaient soutenu, dettes
+de rigueur envers les adversaires qui l'avaient combattu. En dépit des
+anciennes amitiés, les doctrinaires figuraient nécessairement dans cette
+dernière catégorie. J'aurais pu, si j'avais voulu, y rester étranger;
+n'appartenant ni à l'une ni à l'autre Chambre, en dehors de toute action
+obligée, j'aurais pu me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, la
+réserve et le silence, après avoir donné au gouvernement mon avis; mais
+en entrant dans la vie publique, je m'étais promis de la prendre au
+sérieux, c'est-à-dire de manifester toujours hautement ce que je pensais
+et de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me comprit, avec
+raison, dans la mesure qui les élimina du Conseil d'État: le 17 juin
+1820, il nous écrivit, à MM. Royer-Collard, Camille Jordan, Barante
+et moi, que nous avions cessé d'en faire partie. Les meilleurs hommes
+prennent bien aisément les moeurs et les allures du pouvoir absolu:
+M. de Serre ne manquait assurément ni de dignité personnelle, ni de
+dévouement à ses convictions; il s'étonna que j'eusse, dans cette
+circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et il me le
+témoigna, en m'annonçant ma révocation, avec une rudesse naïve:
+«L'hostilité violente, me dit-il, dans laquelle, sans l'ombre d'un
+prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps contre le
+gouvernement du Roi a rendu cette mesure inévitable.» Je me contentai
+de lui répondre: «J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et
+je l'avais prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des
+actes et des discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à
+changer dans ma conduite. Demain comme hier, je n'appartiendrai qu'à
+moi-même, et je m'appartiendrai tout entier[17].»
+
+[Note 17: J'insère en entier dans les _Pièces historiques_ la
+correspondance échangée, à cette occasion, entre M. de Serre, M.
+Pasquier et moi. (_Pièces historiques_, n° XI.)]
+
+Le pas décisif était fait; le pouvoir avait changé de route comme
+d'amis. Après l'avoir placé sur sa pente nouvelle, le duc de Richelieu
+et ses collègues firent, pendant deux ans, de sincères efforts pour l'y
+arrêter. Ils essayèrent de tous les moyens, soit de complaisance, soit
+de résistance; ils accordèrent, tantôt au côté droit, tantôt aux
+débris du centre, quelquefois même au côté gauche, des satisfactions
+quelquefois de principes, plus souvent de personnes. M. de Chateaubriand
+fut envoyé comme ministre du Roi à Berlin, pendant que le général
+Clauzel était déclaré compris dans l'amnistie. M. de Villèle et
+M. Corbière entrèrent dans le cabinet, l'un comme ministre sans
+portefeuille, l'autre comme président du Conseil royal de l'instruction
+publique; ils en sortirent au bout de six mois, sous des prétextes
+frivoles, mais prévoyant la chute prochaine du cabinet, et ne voulant
+pas s'y trouver au moment où il tomberait. Ils ne s'étaient pas trompés;
+les élections de 1821 achevèrent de décimer le bataillon flottant qui
+tentait encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le duc de
+Richelieu, qui n'était rentré aux affaires qu'après avoir reçu, de M. le
+comte d'Artois en personne, la promesse d'un appui durable, se plaignit
+hautement, avec sa rudesse de grand seigneur honnête homme, qu'on ne
+lui tînt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donnée. Vaines
+plaintes comme vains efforts: le cabinet gagnait à grand'peine du temps;
+le côté droit seul gagnait chaque jour du terrain. Enfin le 15 décembre
+1821, la dernière ombre du gouvernement du centre s'évanouit avec le
+second ministère du duc de Richelieu. Le côté droit et M. de Villèle
+saisirent le pouvoir: «C'est la contre-révolution qui arrive,» s'écriait
+le côté gauche, dans un élan confus de satisfaction et d'alarme. M. de
+Villèle en pensait autrement: un peu avant la crise décisive, après
+avoir, en qualité de vice-président, dirigé quelques jours les
+délibérations de la Chambre des députés, il écrivait à l'un de ses amis:
+«Vous ne sauriez croire comme mes quatre jours de présidence ont réussi.
+J'en reçois des compliments de tous côtés; mais particulièrement, je
+l'avoue à ma honte, du côté gauche, que je n'ai pas cependant ménagé.
+Ils s'attendaient sans doute à être mangés tout vifs par un _ultra_. Ils
+ne tarissent pas d'éloges. Enfin ceux à qui je ne parle jamais viennent
+m'aborder maintenant pour me faire mille compliments. Je crois qu'il y a
+là un peu de malice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit,
+si on nommait un président maintenant, j'aurais la presque totalité
+des voix de la Chambre..... Quant à moi, il ne me coûte rien d'être
+impartial; je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé,
+et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour
+la fin des révolutions.»
+
+
+
+ CHAPITRE VI.
+
+GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT.
+
+Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux
+prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère des
+conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens avec
+quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.--M. de La
+Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude dans la Chambre des
+députés.--Insuccès des conspirations et ses causes.--M. de Villèle aux
+prises avec ses rivaux au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Matthieu
+de Montmorency.--M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--Congrès
+de Vérone.--M. de Chateaubriand devient ministre des affaires
+étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de ses motifs et de ses
+effets.--Rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.--Chute
+de M. de Chateaubriand.--M. de Villèle aux prises avec une opposition
+sortie du côté droit.--Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de
+Villèle tombe sous le joug de la majorité parlementaire.--Attitude
+et influence du parti ultra-catholique.--Appréciation de sa
+conduite.--Attaques dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M.
+Béranger.--Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires
+à la cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.
+--Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.--Les
+élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se retire.--Mot de Madame
+la Dauphine à Charles X.
+
+(1822-1827.)
+
+Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est plus du dedans
+et comme acteur, c'est du dehors et comme spectateur que j'ai observé le
+gouvernement du côté droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant,
+à qui le temps a apporté sa lumière et enseigné l'équité.
+
+En décembre 1821, M. de Villèle arriva au pouvoir par le grand et
+naturel chemin. Il y arriva au nom des qualités qu'il avait déployées et
+de l'importance qu'il avait acquise dans les Chambres, et à la tête de
+son parti qu'il y fit entrer avec lui. Il atteignait ainsi, après
+cinq ans de lutte, le but qu'avait prématurément marqué en 1815 M. de
+Vitrolles; c'était le chef de la majorité parlementaire qui devenait
+le chef du gouvernement. Les événements ont des malices imprévues; la
+Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le premier, combattue
+avant sa promulgation.
+
+Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait distinctif de M. de
+Villèle d'être arrivé au gouvernement comme homme de parti et d'être
+resté homme de parti dans le gouvernement, tout en travaillant à faire
+prévaloir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement sur l'esprit de
+parti. Ce modérateur du côté droit lui a toujours été fidèle. Bien
+souvent étranger aux idées, aux passions, aux desseins de son parti, il
+les combattait, mais sous main et sans les désavouer, décidé à ne jamais
+se séparer de ses amis, même quand il ne réussissait pas à les diriger.
+Par un juste instinct pratique, il avait promptement compris la
+nécessité de la ferme adhésion du chef à son armée pour assurer celle
+de l'armée à son chef. Il a payé cher cette persévérance, car elle l'a
+justement condamné à porter le poids de fautes que, plus libre, il n'eût
+probablement pas commises mais c'est à ce prix qu'il a gardé pendant
+six ans le pouvoir en préservant, pendant six ans, son parti des fautes
+extrêmes qui, après lui, devaient amener sa ruine. Comme ministre de la
+royauté constitutionnelle, M. de Villèle a donné, parmi nous, l'un des
+premiers exemples de cette fixité des liens politiques qui, malgré de
+graves inconvénients et de belles exceptions, est essentielle aux grands
+et salutaires effets du gouvernement représentatif.
+
+Au moment où se forma son cabinet, M. de Villèle trouva le pays et
+le gouvernement engagés dans une situation violente. Ce n'était plus
+seulement des orages de Chambre et des tumultes de rue; les sociétés
+secrètes, les complots, les insurrections, un effort passionné pour le
+renversement de l'ordre établi, fermentaient et éclataient partout, dans
+les départements de l'Est, de l'Ouest, du Midi, à Béfort, à Colmar, à
+Toulon, à Saumur, à Nantes, à La Rochelle; à Paris même et sous les yeux
+des ministres, dans l'armée comme dans les professions civiles, dans
+la garde royale comme dans les régiments de ligne. En moins de trois
+années, huit conspirations sérieuses attaquèrent et mirent en question
+la Restauration.
+
+Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, après tant et de bien
+plus grands événements; quand un honnête homme sensé se demande quels
+motifs suscitaient des colères si ardentes et des entreprises, si
+téméraires, il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni les
+actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne blessaient ou ne
+menaçaient assez les droits et les intérêts du pays pour autoriser
+un tel travail de renversement. Le système électoral avait été
+artificieusement changé; le pouvoir avait passé aux mains d'un parti
+irritant et suspect; mais les grandes institutions étaient debout; les
+libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec vigueur;
+l'ordre légal n'avait reçu aucune grave atteinte; le pays prospérait et
+grandissait régulièrement. Inquiète, la société nouvelle n'était point
+désarmée; elle était en mesure et d'attendre et de se défendre. Il y
+avait de justes motifs pour une opposition publique et vive, point de
+justes causes de conspiration ni de révolution.
+
+Les peuples qui aspirent à être libres courent un grand danger, le
+danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent aisément ce nom à
+tout régime qui leur déplaît ou les inquiète, ou qui ne leur accorde
+pas tout ce qu'ils désirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent point
+impunies. Il faut que le pouvoir ait infligé au pays bien des violations
+de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et bien
+prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison et
+réussissent malgré leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent
+aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent misérablement,
+ou bien elles amènent promptement les réactions qui les châtient.
+
+Mais, de 1820 à 1823, les conspirateurs ne songeaient seulement pas à se
+demander si leurs entreprises étaient légitimes; ils ne concevaient à ce
+sujet aucun doute. Des passions bien diverses et pourtant simultanées,
+de vieilles haines et de jeunes espérances, les alarmes du passé et
+les séductions de l'avenir dominaient leur âme comme leur conduite.
+C'étaient de vieilles haines et de vieilles alarmes que celles qui
+s'attachaient aux mots d'émigration, régime féodal, ancien régime,
+aristocratie, contre-révolution; mais ces alarmes et ces haines étaient,
+dans bien des coeurs, aussi sincères et aussi chaudes que si elles se
+fussent adressées à de vivants et puissants ennemis. Contre ces fantômes
+que la folie de l'extrême droite faisait apparaître sans pouvoir les
+faire renaître, toute guerre semblait permise, urgente, patriotique; on
+croyait servir et sauver la liberté en rallumant contre la Restauration
+tous les feux de la Révolution. On se flattait en même temps de
+préparer une révolution nouvelle qui mettrait fin, non-seulement à
+la Restauration, mais à la monarchie, et ferait triompher, par
+l'établissement de la République, les droits et les intérêts populaires.
+Pour la plupart de ces jeunes enthousiastes nés de familles engagées
+dans la vieille cause de la Révolution, les rêves de l'avenir
+s'unissaient aux traditions du foyer domestique; en soutenant les luttes
+de leurs pères, ils poursuivaient leurs propres utopies.
+
+Aux conspirateurs par haine révolutionnaire ou par espérance
+républicaine d'autres venaient se joindre, conduits par des vues plus
+précises, mais non moins passionnées. Je l'ai dit ailleurs en parlant de
+Washington: «C'est le privilège, souvent corrupteur, des grands hommes
+d'inspirer l'affection et le dévouement sans les ressentir.» Nul homme
+n'a, plus que l'empereur Napoléon, joui de ce privilège: il mourait, à
+ce moment même, sur le rocher de Sainte-Hélène; il ne pouvait plus rien
+pour ses partisans; il n'en trouvait pas moins, dans le peuple comme
+dans l'armée, des coeurs et des bras prêts à tout faire et à tout
+risquer pour son nom. Généreux aveuglement dont je ne sais s'il faut
+s'attrister ou s'enorgueillir pour l'humanité.
+
+Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut-être demeurées
+obscures et vaines, si elles n'avaient trouvé dans les hautes régions
+politiques, au sein des grands corps de l'État, des interprètes et des
+chefs. Les masses populaires ne se suffisent point à elles-mêmes; il
+faut que leurs désirs et leurs desseins se personnifient dans des
+figures grandes et visibles qui marchent devant elles en acceptant la
+responsabilité du but et du chemin. Les conspirateurs de 1820 à 1823 le
+savaient bien; aussi sur les points les plus divers, à Béfort comme
+à Saumur, et à chaque nouvelle entreprise, ils déclaraient qu'ils
+n'agiraient pas si des personnages politiques, des députés en renom ne
+s'engageaient avec eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage
+qu'ils demandaient ne leur manqua point.
+
+Dans la Chambre des députés, l'opposition au gouvernement du côté droit
+se formait, à cette époque, de trois groupes unis pour lui résister,
+mais très-différents dans leurs vues et leurs moyens de résistance. Je
+ne nomme que les hommes considérables et qui ont eux-mêmes clairement
+marqué leur situation. M. de La Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel
+acceptaient et dirigeaient les conspirations. Sans les ignorer,
+le général Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, les
+désapprouvaient et ne s'y associaient pas. M. Royer-Collard et ses amis
+y étaient absolument étrangers, et ne les connaissaient pas plus qu'ils
+n'y prenaient part.
+
+Je ne puis penser à M. de La Fayette sans un sentiment d'affectueuse
+tristesse. Je n'ai point connu de caractère plus généreux, plus
+bienveillant pour tous, plus ami de la justice envers tous, plus prêt
+à tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveillance, un peu
+banale envers les personnes, n'en était pas moins, pour l'humanité
+en général, vraie et profonde. Son courage et son dénouement étaient
+faciles, empressés, sérieux sous des apparences quelquefois légères, et
+d'aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, dans sa vie, une constance
+de sentiments et d'idées et des jours de résolution vigoureuse qui
+feraient honneur aux plus fermes amis de l'ordre et de la résistance. En
+1791, il a fait tirer, au Champ-de-Mars, sur l'émeute parée du nom de
+peuple; en 1792, il est venu, en personne, demander, au nom de son
+armée, la répression des Jacobins; il est resté à part et debout sous
+l'Empire. Mais il manquait de jugement politique, de discernement
+dans l'appréciation des circonstances et des hommes, et il avait un
+laisser-aller sur sa propre pente, une imprévoyance des résultats
+probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur
+populaire qui le faisaient dériver bien au delà de ses vues, et le
+livraient à des influences d'un ordre, très-inférieur, souvent même
+contraire à sa nature morale comme à sa situation. Au premier moment, en
+1814, il s'était montré assez bien disposé pour la Restauration; mais
+les tendances du pouvoir, la persévérance des rancunes royalistes et sa
+propre soif de popularité le jetèrent bientôt dans l'opposition. A la
+fin des Cent-Jours, son opposition à la maison de Bourbon devint une
+hostilité déclarée et active; républicain dans l'âme sans pouvoir
+ni oser proclamer la République, il repoussa aussi obstinément que
+vainement le retour de la royauté; et, devant la Chambre de 1815, irrité
+sans être épouvanté, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura
+la Restauration, dans les rangs extrêmes de ses ennemis. Il était, de
+1820 à 1823, non pas le chef réel, mais l'instrument et l'ornement de
+toutes les sociétés secrètes, de tous les complots, de tous les projets
+de renversement, même de ceux dont il eût, à coup sûr, s'ils avaient
+réussi, désavoué et combattu les résultats.
+
+Personne ne ressemblait moins que M. Manuel à M. de La Fayette; autant
+l'un était ouvert, imprévoyant et téméraire dans son hostilité, autant
+l'autre était contenu, calculé et prudent jusque dans sa violence,
+quoique au fond ferme et hardi. M. de La Fayette était, je ne dirai
+pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, mais un grand gentilhomme
+libéral et populaire, point révolutionnaire par nature, mais qui
+pouvait, par entraînement et aveuglement, être poussé et pousser
+lui-même à des révolutions répétées; M. Manuel était le fils docile et
+le défenseur habile de la révolution accomplie depuis 1789; capable de
+devenir, à son service, un homme de gouvernement, de gouvernement libre
+si l'intérêt de la révolution l'eût permis, de gouvernement absolu si le
+pouvoir absolu eût été nécessaire pour faire dominer la révolution, mais
+décidé en tout cas à la soutenir à tout prix. Esprit peu élevé et peu
+fécond, il ne portait, dans la vie et les débats parlementaires, ni
+grandes vues politiques, ni beaux et sympathiques mouvements de l'âme;
+mais il était puissant par l'aplomb de son attitude et la fermeté lucide
+de son langage. Point avocat, quoiqu'un peu provincial dans la forme, il
+parlait comme il agissait, en homme de parti froidement résolu, immobile
+dans la vieille arène révolutionnaire et ne consentant jamais à en
+sortir, soit pour admettre des transactions, soit pour entrer dans des
+voies nouvelles. La Restauration, à vrai dire, était pour lui l'ancien
+régime et la contre-révolution; après lui avoir fait, dans les Chambres,
+toute l'opposition qu'admettait ce théâtre, il encourageait au dehors
+tous les complots, tous les efforts de renversement, moins prompt que M.
+de La Fayette à se lancer à leur tête, moins confiant dans leur succès,
+mais décidé à entretenir par là, contre la Restauration, la haine et
+la guerre, en attendant qu'une chance favorable se présentât pour lui
+porter des coups décisifs.
+
+M. d'Argenson avait, dans le parti, moins d'importance que ses deux
+collègues, quoique peut-être le plus passionné des trois. C'était un
+rêveur sincère et mélancolique, convaincu que tous les maux des sociétés
+humaines proviennent des lois humaines, et ardent à poursuivre toute
+sorte de réformes, quoiqu'il portât peu de confiance aux réformateurs.
+Par sa situation sociale, parla générosité de ses sentiments, le sérieux
+de ses convictions, l'attrait d'un caractère affectueux bien que
+taciturne, et les agréments d'un esprit fin, élégant, et qui tirait de
+sa mauvaise philosophie des vues hardies, il tenait, dans les projets et
+les délibérations préalables de l'opposition conspiratrice, une assez
+grande place; mais il était peu propre à l'action et prompt à se
+décourager, quoique toujours prêt à se rengager. Un fanatisme utopiste,
+mais qui espère peu, n'est pas un bon tempérament de conspirateur.
+
+On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations aussi vaines que
+tragiques. Partout suivies pas à pas par l'autorité, quelquefois même
+fomentées par l'ardeur intéressée d'indignes agents, elles amenèrent,
+dans l'espace de deux années, sur les divers points de la France,
+dix-neuf condamnations à mort dont onze furent exécutées. Quand on se
+reporte à ces tristes scènes, l'esprit s'étonne et le coeur se serre au
+spectacle du contraste qui éclate entre les sentiments et les actions,
+les efforts et les résultats; des entreprises à la fois si sérieuses et
+si étourdies, tant de sincérité patriotique et de légèreté morale,
+tant de dévouements passionnés et de calculs indifférents; et le même
+aveuglement, la même persévérance avec la même impuissance dans les
+vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et dans les soldats!
+Le 1er janvier 1822, M. de La Fayette arrivait à Béfort pour se mettre à
+la tête de l'insurrection alsacienne; il trouve le complot découvert et
+plusieurs des meneurs arrêtés; mais il en trouve aussi d'autres, MM. Ary
+Scheffer, Joubert, Carrel, Guinard, qui ne s'inquiètent que d'aller à sa
+rencontre, de le prévenir et de le sauver en l'emmenant en toute hâte
+par des voies détournées, lui et son fils qui l'accompagnait. Neuf mois
+après, le 21 septembre de la même année, quatre jeunes sous-officiers,
+Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamnés à mort pour le complot de
+La Rochelle, étaient sur le point de subir leur arrêt; M. de La Fayette
+et le comité supérieur des _carbonari_ avaient tenté vainement de les
+faire évader. Les quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se
+croire abandonnés. Un magistrat bienveillant les presse de sauver
+leur vie par quelques mots sur les premiers auteurs de leur fatale
+entreprise. Tous quatre répondent: «Nous n'avons rien à révéler,» et ils
+meurent invinciblement silencieux. De tels dévouements méritaient des
+chefs plus prévoyants et des ennemis plus généreux.
+
+En présence de tels faits et au milieu des débats ardents qu'ils
+suscitaient dans la Chambre, la situation des députés conspirateurs
+était mauvaise; ils n'avouaient pas leurs oeuvres et ne soutenaient pas
+leurs amis. La violence de leurs attaques contre le ministère, et de
+leurs allusions contre la Restauration était une pauvre compensation à
+cette faiblesse. Les sociétés secrètes et les complots vont mal à un
+régime de liberté; il y a peu de sens et peu de dignité à conspirer et
+à discuter à la fois. En vain les députés qui ne conspiraient pas
+essayaient de couvrir leurs collègues compromis et embarrassés; en vain
+le général Foy, M. Casimir Périer, M. Benjamin Constant, M. Laffitte, en
+se récriant avec passion contre les accusations dont leur parti était
+l'objet et qui ne portaient pas sur eux, s'efforçaient de jeter le
+manteau de leur innocence personnelle sur les conspirateurs véritables
+qui siégeaient à côté d'eux; cette tactique, plus bruyante que fière, ne
+trompait ni le gouvernement ni le public, et les députés conspirateurs
+perdaient plus de considération qu'ils ne gagnaient de sécurité à être
+ainsi, dans leurs propres rangs, défendus et désavoués, M. de La Fayette
+s'impatienta un jour de cette situation peu franche et peu digne. Dans
+là séance du 1er août 1822, à propos de la discussion du budget, M.
+Benjamin Constant s'était plaint d'une phrase de l'acte d'accusation
+dressé par le procureur général de Poitiers contre le complot du général
+Berton, et dans lequel les noms de cinq députés étaient cités sans
+qu'ils fussent poursuivis. M. Laffitte demanda à la Chambre d'ordonner
+une enquête sur des faits qui étaient, dit-il, «pour ce qui me regarde,
+un mensonge infâme.» M. Casimir Périer et le général Foy appuyèrent
+l'enquête. Le cabinet et le côté droit la repoussaient, tout en
+défendant le procureur général et ses assertions. La Chambre semblait
+perplexe. M. de La Fayette demanda la parole, et avec une rare bonne
+grâce de fierté ironique: «Quelle que soit, dit-il, mon indifférence
+habituelle pour les inculpations et les haines de parti, je crois devoir
+ajouter quelques mots à ce qu'ont dit mes honorables amis. Pendant le
+cours d'une carrière dévouée tout entière à la cause de la liberté,
+j'ai constamment mérité d'être en butte à la malveillance de tous
+les adversaires de cette cause, sous quelque forme, despotique,
+aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou la
+dénaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le droit de
+trouver un peu leste le mot _prouvé_ dont M. le procureur du roi s'est
+servi à mon occasion; mais je m'unis à mes amis pour demander, autant
+qu'il est en nous, la plus grande publicité au sein de cette Chambre, en
+face de la nation. C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi,
+dans quelque rang qu'ils soient placés, nous dire sans compliment ce
+que, depuis trente-trois années; nous avons eu mutuellement à nous
+reprocher.»
+
+La bravade était aussi transparente que fière. M. de Villèle en sentit
+la portée qui allait jusqu'au Roi lui-même, et relevant aussitôt le
+gant avec une modération qui à son tour ne manquait pas de hauteur:
+«L'orateur auquel je succède, dit-il, vient de placer la question là où
+elle est en réalité lorsqu'il a dit, en parlant de la Chambre, _autant
+qu'il est en nous_. Oui, il est d'une grande importance que l'on sache,
+sur la question qui a été agitée, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais
+prend-on le véritable moyen pour le savoir en demandant une enquête? Ce
+n'est pas mon opinion; si ce l'était, je n'hésiterais pas à voter pour
+l'enquête. Le véritable moyen à prendre me paraît être de laisser à la
+justice son cours ordinaire, qu'il ne dépend de personne d'arrêter....
+Que des membres de cette Chambre aient été compromis dans cet acte
+d'accusation; ne trouvent-ils pas leur justification dans le fait même
+qu'ils n'ont pas été demandés à la Chambre pour être mis au nombre des
+accusés? Car, messieurs, c'est une supposition trop contradictoire que
+de dire d'une part:--Vous avez fait mettre nos noms dans le réquisitoire
+pour nous accuser;--et de l'autre:--le ministère actuel n'a pas osé nous
+mettre en accusation. Vous n'êtes pas en accusation puisque vous n'avez
+pas été demandés à cette Chambre, et vous n'avez pas été demandés parce
+qu'il ne résultait pas de la procédure la nécessité, le devoir, pour le
+ministère, de venir vous réclamer à la Chambre. Je le déclare à la face
+de la France, nous ne vous accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans
+la procédure, le devoir, la nécessité, pour nous, de vous accuser. Et
+nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir que sans doute vous ne
+nous croyez pas assez étrangers à la connaissance du coeur humain pour
+supposer que nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger à vous
+mettre en accusation qu'à suivre purement, simplement et noblement la
+ligne tracée dans la voie ordinaire de la justice.»
+
+En sortant de cette séance, à coup sûr, M. de Villèle était content, et
+avec raison, de sa situation et de lui-même: il avait fait acte en même
+temps de fermeté et de mesure; en se renfermant dans les voies de la
+justice ordinaire, en écartant toute idée de poursuite à outrance, il
+avait montré le bras du pouvoir contenu, mais prêt à se déployer si
+la nécessité s'en faisait sentir. Il avait ainsi un peu bravé, en les
+rassurant un peu, les patrons des conspirateurs, et donné satisfaction
+à son propre parti sans échauffer ses passions. Le tacticien de Chambre
+agit et parla ce jour-là en homme de gouvernement.
+
+Il était, à cette époque, dans la première et la meilleure phase de son
+pouvoir; il défendait la monarchie et l'ordre contre les conspirations
+et les insurrections; il avait à repousser, dans la Chambre des députés,
+les attaques ardentes du côté gauche, et dans la Chambre des pairs le
+mauvais vouloir modéré, mais vigilant, des amis du duc de Richelieu. Le
+péril et la lutte retenaient autour de lui tout son parti. Devant une
+telle situation, les rivalités et les intrigues de Chambre et de cour
+hésitaient à se produire; les exigences se contenaient; la fidélité et
+la discipline étaient évidemment nécessaires; les compagnons n'osaient
+ni assaillir leur chef de leurs impatiences, ni le déserter.
+
+Mais, dans le cours de l'année 1822, les conspirations furent vaincues;
+les périls de la monarchie s'éloignèrent; les luttes parlementaires,
+quoique toujours très-vives, n'étaient plus des questions de vie ou de
+mort; la domination du côté droit, dans le pays comme dans les Chambres,
+paraissait établie. Alors commencèrent, pour M. de Villèle, d'autres
+difficultés et d'autres périls: il n'avait plus ses adversaires
+menaçants pour contenir ses amis; les dissidences, les exigences, les
+inimitiés, les intrigues éclatèrent autour de lui. Ce fut sur les
+questions de politique extérieure et dans le sein même de son cabinet
+qu'il en ressentit les premières atteintes.
+
+Je ne veux pas qualifier sévèrement les révolutions qui, de 1820 à 1822,
+agitèrent l'Europe méridionale. Il est dur de dire à des peuples mal
+gouvernés qu'ils ne sont ni assez sages, ni assez forts pour se donner
+eux-mêmes un bon gouvernement. De nos jours surtout, où les désirs
+en fait de bon gouvernement sont immenses et où personne ne veut se
+reconnaître trop faible pour accomplir ce qu'il désire, la franche
+vérité, à ce sujet, blesse beaucoup d'amis sincères du droit et de
+l'humanité. L'expérience a pourtant prodigué ses démonstrations. Des
+trois révolutions qui éclatèrent en 1820, celles de Naples et de Turin
+s'évanouirent en quelques mois, sans coup férir, devant la seule
+apparition des troupes autrichiennes. La révolution d'Espagne resta
+seule debout, sans réussir mais sans renoncer, suivant son cours à pas
+incertains quoique violents, hors d'état de fonder un gouvernement
+régulier et de supprimer les résistances qu'elle rencontrait, mais assez
+forte pour supporter, sans y périr, l'anarchie et la guerre civile.
+L'Espagne en proie à de tels mouvements était pour la France un voisin
+incommode et qui pouvait devenir dangereux. Les conspirateurs vaincus
+en France se réfugiaient en Espagne et ourdissaient de là de nouveaux
+complots. A leur tour, les contre-révolutionnaires espagnols trouvaient
+en France un asile, et préparaient, de l'un à l'autre revers des
+Pyrénées, leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, établi sur notre
+frontière pour préserver la France de la fièvre jaune qui avait éclaté
+en Catalogne, devint bientôt un corps d'armée d'observation. Le mauvais
+vouloir décidé et systématique de l'Europe concourait avec les méfiances
+de la France. Le prince de Metternich redoutait un nouvel accès de
+contagion révolutionnaire d'Espagne en Italie. L'empereur Alexandre se
+croyait chargé de maintenir la sécurité de tous les trônes et la paix du
+monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du succès de la révolution
+espagnole, avait fortement à coeur que l'Espagne restât parfaitement
+indépendante et que l'influence française n'y pût prévaloir. Le
+gouvernement français était là en présence d'une question non-seulement
+délicate et grave en elle-même, mais chargée de complications plus
+graves encore et qui pouvaient le mettre en désaccord avec tels ou tels
+de ses alliés, peut-être avec tous.
+
+M. de Villèle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les affaires
+étrangères, point d'idées bien précises, point de parti pris, seulement
+l'esprit libre et des instincts sensés. Pendant sa courte association au
+cabinet du duc de Richelieu, il en avait vu de près la politique envers
+l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-intervention et de bons
+conseils aux rois comme aux libéraux, aux libéraux comme aux rois, peu
+efficace dans son travail de transaction mais s'y résignant,
+appliquée surtout à tenir la France en dehors des révolutions et des
+contre-révolutions, et à prévenir toute conflagration européenne. Au
+fond, M. de Villèle approuvait cette politique et n'eût pas mieux
+demandé que de la continuer; il était plus préoccupé du dedans que du
+dehors et plus jaloux de la prospérité publique que de l'influence
+diplomatique. Mais pour faire prévaloir son sentiment, il avait à
+lutter contre les passions de son parti; et dans cette lutte ses deux
+principaux collaborateurs, M. de Montmorency, comme ministre des
+affaires étrangères, et M. de Chateaubriand, comme ambassadeur à
+Londres, lui apportaient plus d'embarras que d'appui.
+
+Lorsqu'en formant son cabinet il avait proposé au Roi de donner à M. de
+Montmorency le portefeuille des affaires étrangères: «Prenez garde, lui
+dit Louis XVIII; c'est un bien petit esprit, doucement passionné et,
+entêté; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse; quand il sera
+avec vous, il vous, dira qu'il est de votre avis, et il le croira en
+vous le disant; mais loin de vous, il agira selon son penchant, non dans
+votre sens, et au lieu d'être servi, vous serez contrarié et compromis.»
+M. de Villèle insista; il croyait avoir besoin, dans le côté droit, du
+nom et de l'influence de M, de Montmorency. Il eut peu après l'occasion
+de se convaincre que le Roi l'avait bien jugé. M. de Serre ayant refusé
+de rester dans le nouveau-cabinet, M. de Villèle, pour l'éloigner en
+le récompensant, demanda au Roi pour lui l'ambassade de Naples; M. de
+Montmorency, qui la voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla
+jusqu'à dire qu'il donnerait sa démission si on la lui refusait. Le
+Roi et M. de Villèle tinrent bon; M. de Serre alla à Naples, et M. de
+Montmorency resta ministre, non sans humeur contre la prépondérance d'un
+collègue si peu complaisant.
+
+M. de Chateaubriand, en acceptant l'ambassade de Londres, avait délivré
+M. de Villèle de beaucoup de petites susceptibilités et d'embarras
+quotidiens; mais il ne se plut pas longtemps et ne pouvait guère se
+plaire dans sa nouvelle mission; il avait besoin de régner dans une
+coterie, et d'y vivre sans gêne en même temps qu'adoré. Il ne fit pas
+dans la société anglaise tout l'effet qu'il s'était promis; il lui
+fallait trop de succès et des succès trop divers; on l'y prenait pour un
+grand écrivain plutôt que pour un grand politique; on le trouvait plus
+roide que grave, et trop préoccupé de lui-même; on était curieux de
+lui, mais sans l'admirer selon son goût; il n'était pas constamment le
+premier objet de l'attention, et ne jouissait là ni du laisser-aller, ni
+de l'enthousiasme idolâtre auxquels il avait été ailleurs accoutumé. Il
+prit Londres, la cour et les salons anglais en ennui et en humeur; il
+en a déposé lui-même l'expression dans ses Mémoires: «Toute renommée,
+dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même;--je me
+serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la
+cour de Londres; en vain vous parlez; on ne vous écoute pas.--Quelle
+vie que celle d'une journée de Londres! J'aurais préféré, cent fois les
+galères.»
+
+L'occasion se présenta bientôt, pour lui, d'aller chercher ailleurs
+plus de mouvement et de popularité mondaine. La révolution et la guerre
+civile s'aggravaient de jour en jour en Espagne; les émeutes, les
+meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, la troupe de
+ligne et la milice se multipliaient dans les rues de Madrid; la sûreté
+de Ferdinand VII paraissait menacée, et sa liberté était réellement
+compromise. M. de Metternich, dont la considération et l'influence
+avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait si justement
+pressenti la faiblesse et si rapidement étouffé l'explosion des
+révolutions italiennes, reportait sur les affaires de la Péninsule
+espagnole toute sa sollicitude, et pressait les souverains et leurs
+ministres d'en délibérer en commun. Dès qu'il fut convenu qu'un congrès
+se réunirait dans ce but à Vérone, M. de Chateaubriand fit de vives
+démarches, directes et indirectes, pour y être envoyé. M. de Montmorency
+ne s'en souciait point, craignant d'être contrarié et éclipsé par un tel
+collègue. Le roi Louis XVIII, qui n'avait confiance ni dans la capacité
+de M. de Montmorency, ni dans le jugement de M. de Chateaubriand,
+voulait que M. de Villèle allât lui-même à Vérone pour y soutenir sa
+politique prudente et expectante. M. de Villèle s'en défendit. Ce
+serait, dit-il au Roi, un trop amer affront pour son ministre des
+affaires étrangères et pour son ambassadeur à Londres naturellement
+appelés à cette mission; il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre
+pour qu'ils se contrôlassent l'un l'autre, et en leur donnant des
+instructions précises qui réglassent d'avance leur attitude et leur
+langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions rédigées de la main
+de M. de Villèle furent lues, discutées et acceptées aux Tuileries,
+dans une réunion solennelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut avec
+certitude qu'à M. de Villèle seul il devait l'accomplissement de son
+désir, et huit jours après le départ de M. de Montmorency, le Roi, pour
+assurer, la prépondérance de M. de Villèle en la manifestant avec éclat,
+le fit président du Conseil.
+
+Les instructions étaient en effet précises: elles prescrivaient aux
+plénipotentiaires français de ne point se faire, devant le congrès,
+les rapporteurs des affaires d'Espagne, de ne prendre, quant à
+l'intervention, aucune initiative, aucun engagement, et de réserver, en
+tout cas, l'indépendance de résolution et d'action de la France. Mais
+les dispositions de M. de Montmorency s'accordaient mal avec ses
+instructions, et il avait à traiter avec des souverains et des ministres
+qui voulaient réprimer la révolution espagnole par la main de la France,
+d'abord pour accomplir cette oeuvre sans s'en charger eux-mêmes,
+et aussi pour compromettre la France avec l'Angleterre évidemment
+très-opposée à l'intervention française. Le prince de Metternich, versé
+dans l'art de suggérer aux autres ses propres vues et de les pousser
+vers son but en ayant l'air de se prêter au leur, s'empara aisément de
+M. de Montmorency, et l'amena à prendre, envers les autres Puissances,
+précisément l'initiative et les-engagements qu'il avait ordre d'éviter.
+M. de Chateaubriand, qui n'avait dans la négociation officielle qu'un
+rôle secondaire, se tint d'abord un peu à l'écart: «Je n'aime pas
+beaucoup la position générale où il s'est placé ici, écrivait M.
+de Montmorency à madame Récamier[18]; on le trouve singulièrement
+renfrogné; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les autres mal
+à leur aise avec lui. Je ne négligerai rien pour qu'à mon départ surtout
+il s'établisse, entre ses collègues et lui, de plus faciles rapports.»
+M. de Montmorency n'avait pas besoin de prendre grand'peine pour assurer
+ce résultat. Quand il fut parti, M. de Chateaubriand prit, au congrès,
+des allures plus libres et plus actives. L'empereur Alexandre, sensible
+au renom de l'auteur du _Génie du Christianisme_ et à ses hommages
+envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit caresses pour
+caresses, flatteries pour flatteries, et le confirma dans ses intentions
+de guerre à la révolution espagnole en lui donnant lieu de compter, pour
+cette politique et pour lui-même, sur tout son appui. Pourtant, dans sa
+correspondance avec M. de Villèle, M. de Chateaubriand gardait encore
+beaucoup de réserve: «Nous laissions, dit-il, du doute sur notre
+détermination; nous ne voulions pas nous rendre impossible; nous
+redoutions qu'en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulût
+pas nous écouter.»
+
+[Note 18: Les 17 octobre et 22 novembre 1822.]
+
+Je présume que M. de Villèle ne se méprenait pas sur la prétendue
+incertitude dans laquelle M. de Château Châteaubriant essayait de
+s'envelopper. Je penche aussi à croire que lui-même, à cette époque,
+regardait la guerre avec l'Espagne comme à peu près inévitable. Mais
+il n'en voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pouvoir pour
+l'éviter; ne fût-ce que pour conserver, auprès des esprits modérés et
+des intérêts qui la redoutaient, l'attitude et le renom de partisan
+de la paix. Les hommes sensés répugnent à répondre des fautes qu'ils
+consentent à commettre. Quand il sut que M. de Montmorency avait promis
+à Vérone que son gouvernement ferait à Madrid, de concert avec les trois
+Puissances du Nord, des démarches qui entraînaient infailliblement la
+guerre, M. de Villèle soumit au Roi, dans son Conseil, ces engagements
+prématurés, en déclarant que, pour lui, il ne pensait pas que la France
+dût tenir la même conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni
+rappeler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son ministre
+de Madrid, en renonçant à toute nouvelle démarche de conciliation. Il
+avait, dit-on, en tenant ce langage, sa démission préparée et visible
+sur son porte-feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le duc
+de Wellington, venu naguère à Paris, s'était entretenu avec lui, et
+aussi avec le Roi, des dangers d'une intervention armée en Espagne, et
+offrait un plan de médiation concertée entre la France et l'Angleterre
+pour déterminer les Espagnols à apporter dans leur constitution
+les modifications que le cabinet français indiquait lui-même comme
+suffisantes pour maintenir la paix. Louis XVIII avait confiance dans
+le jugement et le bon vouloir du due de Wellington; il mit fin à la
+délibération du Conseil en disant: «Louis XIV a détruit les Pyrénées,
+je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône
+d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les autres souverains n'ont
+pas les mêmes devoirs que moi à remplir; mon ambassadeur ne doit quitter
+Madrid que le jour où cent mille Français marcheront pour le remplacer.»
+La question ainsi résolue contre les promesses qu'il avait faites à
+Vérone, M. de Montmorency, à qui, peu de jours auparavant et sur la
+proposition de M. de Villèle, le Roi avait conféré le titre de duc,
+donna sur-le-champ sa démission; le _Moniteur_, en l'annonçant, publia
+une dépêche que M. de Villèle, chargé par intérim du portefeuille des
+affaires étrangères, adressait au comte de Lagarde, ministre du Roi à
+Madrid, pour lui prescrire une attitude et un langage qui semblaient
+encore admettre quelques chances de conciliation, et trois jours plus
+tard, M. de Chateaubriand, après quelques airs d'hésitation convenable,
+remplaça M. de Montmorency comme ministre des affaires étrangères.
+
+Trois semaines à peine écoulées, le gouvernement espagnol, dominé et par
+un sentiment plus noble qu'éclairé de la dignité nationale, et par les
+emportements populaires, et par ses propres passions, s'était refusé à
+toute modification constitutionnelle. Les ministres des trois Puissances
+du Nord avaient quitté Madrid. Le comte de Lagarde y était resté. Sur
+le refus des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 18 janvier
+1823, en le chargeant encore, par une dépêche confidentielle, de leur
+faire entrevoir quelques ouvertures conciliantes dont il informa en même
+temps le cabinet de Londres. Elles demeurèrent aussi vaines que les
+précédentes. On n'avait, à Madrid, point de confiance dans la sincérité
+du cabinet de Paris; et de son côté, le cabinet de Londres n'en avait
+pas assez dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid pour
+s'engager sérieusement envers lui en le déterminant, par tout le poids
+de son influence, aux concessions, d'ailleurs raisonnables, que la
+France lui demandait. Les choses en étaient venues à ce point où les
+meilleurs politiques, sans foi dans la vertu de leur propre sagesse,
+n'osent plus entreprendre d'agir avec efficacité. Le 28 janvier 1823, M.
+de Villèle s'était décidé à la guerre, et le Roi l'annonçait dans son
+discours, en ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours
+après, M. de Chateaubriand déclarait de nouveau à sir Charles Stuart,
+ambassadeur d'Angleterre à Paris, que, loin de songer à rétablir en
+Espagne le pouvoir absolu, la France était encore prête à considérer les
+modifications constitutionnelles qu'elle avait indiquées au gouvernement
+espagnol, «comme lui donnant des raisons suffisantes pour suspendre ses
+armements et renouer les relations entre les deux pays sur l'ancien
+pied.» Au moment d'engager la guerre, M. de Chateaubriand, qui la
+voulait, et M. de Villèle, qui ne la voulait pas, tenaient également
+l'un et l'autre à en décliner la responsabilité.
+
+Je n'ai rien à dire de la guerre même et des événements qui en
+marquèrent le cours. En droit, elle était inique, car elle n'était
+pas nécessaire. La révolution espagnole, malgré ses excès, ne faisait
+courir, à la France ni à la Restauration, aucun danger sérieux. Les
+difficultés qu'elle suscitait entre les deux gouvernement auraient pu
+aisément être surmontées sans rompre la paix. La révolution de Paris en
+février 1848 a causé à l'Europe de bien plus graves et bien plus justes
+alarmes que la révolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer à la
+France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a respecté envers nous ce
+principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations auquel une
+nécessité absolue et pressante peut seule donner le droit de porter
+atteinte. Je ne pense pas non plus qu'en 1823 le trône et la vie de
+Ferdinand VII fussent réellement en péril. Tout ce qui s'est passé
+depuis lors en Espagne autorise à dire que le régicide n'y a point de
+complices et la république peu de partisans. Les grands et légitimes
+motifs politiques manquaient donc à cette guerre. En fait, et malgré son
+succès, elle ne valut ni à l'Espagne ni à la France aucun bon résultat:
+elle rendit l'Espagne au despotisme incapable et incurable de Ferdinand
+VII sans y mettre fin aux révolutions, et substitua les férocités de
+la populace absolutiste à celles de la populace anarchiste. Au lieu
+d'assurer au delà des Pyrénées l'influence de la France, elle la
+compromit et l'annula à tel point que, vers la fin de 1823, il, fallut
+recourir à l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di Borgo
+à Madrid pour faire agréer à Ferdinand VII des conseillers un peu plus
+modérés. Les Puissances du nord et l'Angleterre eurent seules crédit en
+Espagne, les unes auprès du Roi et des absolutistes, l'autre auprès des
+libéraux. La France victorieuse y était politiquement vaincue. Aux yeux
+des juges clairvoyants, les effets généraux et permanents de cette
+guerre ne valurent pas mieux que ses causes.
+
+Comme expédient d'une politique inquiète, comme coup de main de dynastie
+et de parti, la guerre d'Espagne réussit pleinement. Les prédictions
+sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses
+fauteurs dépassées. Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de
+l'armée et l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent
+à la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc
+d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la
+France n'en reçurent aucune atteinte. La maison de Bourbon fit un acte
+de résolution et de force dont les Puissances qui l'y poussaient avaient
+douté, et que l'Angleterre, qui l'en détournait, subit patiemment,
+quoique avec humeur. A ne considérer les choses que sous ce point de
+vue, M. de Chateaubriand avait raison quand il écrivait, de Vérone, à
+M. de Villèle: «C'est à vous, mon cher ami, à voir si vous ne devez pas
+saisir une occasion, peut-être unique, de replacer la France au rang des
+Puissances militaires, et de réhabiliter la cocarde blanche dans
+une guerre courte, presque sans danger, vers laquelle l'opinion des
+royalistes et de l'armée vous pousse aujourd'hui fortement;» et M. de
+Villèle se trompait en lui répondant: «Dieu veuille, pour mon pays et
+pour l'Europe, qu'on ne persiste pas dans une intervention qui, je le
+déclare à l'avance, avec une entière conviction, compromettra le salut
+de la France elle-même.»
+
+Après un tel événement, auquel ils avaient pris des parts si inégales,
+la situation relative de ces deux hommes se trouvait sensiblement
+changée. Il n'y parut guère pendant quelque temps. M. de Chateaubriand
+essayait de triompher avec modestie, et de Villèle, peu accessible aux
+tristesses d'amour-propre, prenait l'issue de la guerre comme un succès
+général pour le cabinet, et se préparait à en profiter sans rechercher
+à qui en revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il l'exerçait
+sans faste et sans bruit, habile à ne pas trop froisser ses adversaires
+ou ses rivaux, qui se sentaient Conduits à accepter sa prépondérance
+comme une nécessité plutôt qu'humiliés de la subir comme une défaite. La
+dissolution de la Chambre des députés devint son idée fixe et son but
+prochain. L'opposition libérale y était trop forte pour qu'il pût se
+flatter d'y faire réussir les grandes mesures dont il avait besoin pour
+contenter son parti. La guerre d'Espagne y avait amené des débats de
+plus en plus ardents, qui avaient amené à leur tour des violences de
+majorité et des colères de minorité jusque-là sans exemple. Après
+l'expulsion de M. Manuel, le 3 mars 1823, et la résolution de la plupart
+des membres du côté gauche sortis avec lui de la salle quand les
+gendarmes vinrent l'en arracher, il était difficile d'espérer que la
+Chambre reprît régulièrement sa place et sa part dans le gouvernement.
+Le 24 décembre 1823, elle fut en effet dissoute, et M. de Villèle,
+laissant là les dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se préoccupa
+plus que d'assurer le succès des élections et l'arrivée d'une Chambre
+nouvelle à laquelle il pût demander avec confiance ce que lui demandait
+à lui-même le côté droit, et ce qui devait, dans sa pensée, à la cour
+comme au sein du parti, affermir pour longtemps son pouvoir.
+
+M. de Chateaubriand n'avait rien de semblable à méditer et à faire:
+étranger au gouvernement intérieur du pays et au maniement quotidien
+des Chambres, il jouissait du succès de _sa_ guerre d'Espagne, comme il
+l'appelait, avec un orgueil oisif, prêt à devenir inquiet et amer. Il
+manquait précisément des qualités qui distinguaient M. de Villèle, et
+il avait celles, ou du moins l'instinct et le goût de celles que M. de
+Villèle ne possédait pas. Entré tard dans la vie publique et jusque-là
+inconnu, esprit peu cultivé et peu distrait des affaires par la variété
+et l'entraînement des idées, M. de Villèle n'a jamais eu qu'un but,
+arriver au pouvoir en servant bien son parti, et le pouvoir une fois
+atteint, il n'a plus pensé qu'à le bien tenir en l'exerçant sensément.
+Lancé au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, M. de
+Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières,
+aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres; rien ne
+lui a suffi: «Mon défaut capital, a-t-il dit lui-même, c'est l'ennui, le
+dégoût de tout, le doute perpétuel.» Étrange disposition dans un homme
+voué à restaurer la religion et la monarchie! Aussi la vie de M. de
+Chateaubriand a-t-elle été un contraste et un combat perpétuel entre ses
+entreprises et ses penchants, sa situation et sa nature. Ambitieux comme
+un chef de parti et indépendant comme un enfant perdu; épris de toutes
+les grandes choses et susceptible, jusqu'à la souffrance, pour les plus
+petites; insouciant sans mesure dans les intérêts communs de la vie,
+mais passionnément préoccupé, sur la scène du monde, de sa personne
+comme de sa gloire, et plus froissé des moindres échecs que satisfait
+des triomphes les plus éclatants. Dans la vie publique, plus jaloux de
+succès que de pouvoir, capable dans une grande, circonstance, comme il
+venait de le prouver, de concevoir et de mettre hardiment à flot un
+grand dessein, mais incapable de pratiquer avec énergie et patience,
+dans le gouvernement, une politique bien liée et fortement suivie. Il
+avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays
+et de son temps, plus habile pourtant et plus appliqué à leur complaire
+pour avoir leur faveur qu'à les diriger vers de sérieuses et durables
+satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit dans les lettres, soit
+dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes élevées de
+l'âme humaine, mais plus propre à frapper et à charmer les imaginations
+qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit
+pour satisfaire son orgueil, d'émotion et de nouveauté pour échapper à
+son ennui. Au moment où il venait de triompher pour elle en Espagne, la
+maison de Bourbon lui fit subir elle-même des mécomptes qu'il ressentit
+avec une amertume dont il s'est plu à perpétuer le souvenir: «Dans
+notre ardeur, dit-il, après la dépêche télégraphique qui annonçait la
+délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au
+château. Là, j'eus un pressentiment de ma chute; je reçus sur la tête un
+seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes habitudes.
+Le Roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse
+d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne...
+Le dimanche, je retournai, avant le Conseil, faire ma cour à la famille
+royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot
+obligeant; elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans
+doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais
+être ingrat.» Un souverain plus reconnaissant se chargea de consoler M.
+de Chateaubriand de cette ingratitude royale; l'empereur Alexandre, avec
+qui il était resté en correspondance intime, voulut lui témoigner avec
+éclat sa satisfaction, et lui envoya, à lui et à M. de Montmorency, son
+grand cordon de Saint-André.
+
+M. de Villèle ne fut point insensible à cette marque publique de
+défaveur impériale pour sa politique et pour sa personne, et le roi
+Louis XVIII s'en montra encore plus blessé: «Pozzo et La Ferronnays,
+dit-il à M. de Villèle, viennent de me faire donner, par l'empereur
+Alexandre, un soufflet sur votre joue; mais je vais lui donner chasse et
+le payer en monnaie de meilleur aloi; je vous nomme, mon cher Villèle,
+chevalier de mes ordres; ils valent mieux que les siens.» Et M. de
+Villèle reçut du Roi l'ordre du Saint-Esprit.
+
+En vain un peu plus tard, et sur la prière mutuelle des deux rivaux,
+l'empereur Alexandre donna le grand cordon de Saint-André à M. de
+Villèle, et le roi Louis XVIII le Saint-Esprit à M. de Chateaubriand;
+les faveurs ainsi arrachées n'effacent pas les premiers mécomptes.
+
+A ces blessures de cour vinrent bientôt se joindre des motifs de rupture
+plus sérieux. La dissolution de la Chambre avait réussi fort au delà de
+l'attente du cabinet. Les élections n'avaient ramené, du côté gauche ou
+du centre gauche, que dix-sept opposants. Bien plus exclusivement que
+celle de 1815, la Chambre nouvelle appartenait au côté droit. Le jour
+était venu de donner au parti les satisfactions qu'il réclamait. Le
+cabinet présenta sur-le-champ deux projets de loi qui paraissaient,
+pour les mesures le plus ardemment désirées, de clairs préparatifs
+et d'efficaces garanties. Par l'un, le renouvellement intégral de
+la Chambre des députés, tous les sept ans, était substitué au
+renouvellement partiel et annuel; c'était donner à la nouvelle Chambre
+un gage de puissance comme de durée. Par le second projet, une grande
+mesure financière, la conversion des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour
+100, c'est-à dire le remboursement aux rentiers du capital au pair ou
+la réduction de l'intérêt, annonçait une grande mesure politique,
+l'indemnité aux émigrés, et en préparait l'exécution. Les deux projets
+avaient été discutés et adoptés en Conseil. Au renouvellement septennal
+de la Chambre des députés, M. de Chateaubriand avait demandé qu'on
+ajoutât l'abaissement de l'âge exigé pour être élu; il ne l'avait pas
+obtenu, mais il n'en avait pas moins approuvé le projet de loi. Quant à
+la conversion des rentes, les amis de M. de Villèle affirment que M. de
+Chateaubriand s'y était montré très-favorable, et pressé même que, par
+un traité conclu avec des banquiers, M. de Villèle s'assurât les moyens
+d'accomplir cette opération, préface de celle qui devait fermer la plus
+douloureuse plaie de la Révolution. Mais la discussion des Chambres
+altéra bientôt profondément la précaire harmonie du cabinet. L'a
+conversion des rentes fut vivement repoussée, non-seulement par les
+nombreux intérêts qui s'en trouvaient lésés, mais par le sentiment
+public inquiet d'une mesure nouvelle, compliquée et mal comprise. Dans
+l'une et l'autre Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand
+combattirent le projet de loi; on répandait qu'il y était lui-même
+contraire; on lui prêtait d'amers propos sur l'imprudence d'une mesure
+à laquelle personne ne songeait, qu'aucune nécessité publique ne
+provoquait, et qui n'était qu'une invention de banquiers adoptée par un
+ministre des finances qui s'en promettait de la gloire et courait grand
+risque d'y trouver sa perte: «J'ai bien vu, lui faisait-on dire, des
+gens qui se cassaient la tête contre un mur; mais des gens qui bâtissent
+eux-mêmes un mur pour se casser la tête contre, je n'avais jamais
+vu cela.» M. de Villèle recueillait ces bruits et en témoignait sa
+surprise; ses partisans en recherchaient la cause; on parlait de
+jalousie, d'ambition, d'intrigues tramées pour renverser le président du
+Conseil et s'élever à sa place. Quand le projet de loi eut été adopté
+par la Chambre des députés, on attendit avec méfiance la discussion de
+la Chambre des pairs et l'attitude qu'y prendrait M. de Chateaubriand.
+Il garda un silence absolu, ne prêta au projet de loi aucun appui, et
+quand la Chambre l'eut rejeté, s'approchant de M. de Villèle: «Si vous
+vous retirez, lui dit-il, nous sommes prêts à vous suivre.» Il ajoute,
+en racontant lui-même son offre: «M. de Villèle, pour toute réponse,
+nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit
+aucune impression.»
+
+On sait comment, dès le surlendemain de cette séance, M. de
+Chateaubriand fut destitué. De qui vint la brutalité de la destitution?
+Il est difficile de le déterminer. M. de Chateaubriand s'en prit à M. de
+Villèle et à lui seul: «Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, dit-il, à
+six heures et demie, je me rendis au château. Je voulus d'abord faire ma
+cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu
+près vide; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient
+embarrassées. Un aide de camp de Monsieur me dit:--Monsieur le vicomte,
+je n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?--Je lui
+répondis: Non, que pouvais-je recevoir?--Il répliqua:--J'ai peur que vous
+ne le sachiez bientôt.--Là dessus, comme on ne m'introduisit point chez
+Monsieur, j'allai ouïr la musique à la chapelle. J'étais tout occupé
+des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on me
+demandait. C'était Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire; il me remit
+une lettre et une ordonnance en me disant:--Monsieur, n'est plus
+ministre.--M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait
+ouvert, le paquet en mon absence et n'avait osé me l'apporter. J'y
+trouvai ce billet de M. de Villèle:--Monsieur le vicomte, j'obéis aux
+ordres du Roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance
+que Sa Majesté vient de rendre: «Le sieur comte de Villèle, Président de
+notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des
+affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»
+
+Les amis de M. de Villèle affirment que ce fut le Roi lui-même qui, dans
+sa colère, voulut ajouter la rudesse de la forme à la rigueur de la
+mesure: «Deux jours après le vote, disent-ils, au moment où M.
+de Villèle entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui
+dit:--Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux pas le voir
+ici après la messe; rédigez l'ordonnance de renvoi, et qu'on la lui
+remette à temps; je ne veux pas le voir.--Toutes les observations furent
+inutiles; le Roi tint à ce que l'ordonnance fût écrite sur son propre
+bureau et immédiatement expédiée. M. de Chateaubriand ne fut pas trouvé
+chez lui, et sa révocation ne put lui être remise qu'aux Tuileries, dans
+les appartements de Monsieur.»
+
+Quel qu'ait été le premier auteur du procédé, c'est à M. de Villèle
+qu'appartient la faute. S'il ne la voulait pas, il avait, à coup sûr,
+auprès du Roi, assez de crédit pour l'empêcher. Contre sa coutume,
+il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de
+prévoyance. Il y a des alliés nécessaires, quoique très-incommodes, et
+M. de Chateaubriand, malgré ses prétentions et ses boutades, était moins
+dangereux comme rival que comme ennemi.
+
+Quoique sans clientèle dans les Chambres et sans empire comme orateur,
+il n'en devint pas moins tout à coup un chef d'opposition brillant et
+puissant, car l'opposition était dans son génie naturel aussi bien
+que dans sa passion du moment. Il excellait à démêler les instincts
+nationaux mécontents, et à les irriter de plus en plus contre le pouvoir
+en fournissant avec profusion à leur mécontentement de beaux motifs,
+vrais ou spécieux, toujours présentés avec éclat. Il avait aussi l'art,
+tantôt d'abaisser et de décrier ses ennemis par une insulte poignante
+et polie incessamment renouvelée, tantôt de rallier à lui d'anciens
+adversaires destinés à le redevenir un jour, mais momentanément attirés
+et dominés par le plaisir et par le profit des coups qu'il portait à
+leur ennemi commun. Grâce à MM. Bertin, il trouva sur-le-champ, dans le
+_Journal des Débats_, un théâtre élevé d'où partaient tous les matins
+ses attaques. Aussi éclairés et aussi influents dans la politique que
+dans les lettres, ces deux frères avaient le rare mérite de savoir
+grouper autour d'eux, par un généreux et sympathique patronage, une
+élite d'hommes de talent, et de soutenir avec une fidélité intelligente
+leurs idées et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus politique des
+deux, faisait grand cas de M. de Villèle et vivait avec lui dans une
+familière intimité: «Villèle, me disait-il un jour, est vraiment né
+pour les affaires; il en a la passion désintéressée aussi bien que la
+capacité; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se soucie;
+il serait ministre des finances dans la cave de son hôtel aussi
+volontiers que dans les salons du premier étage.» Il en coûtait au
+journaliste éminent de se brouiller avec l'habile ministre; il alla
+trouver M. de Villèle et lui demanda, pour le maintien de la paix,
+de faire donner à M. de Chateaubriand l'ambassade de Rome: «Je ne me
+hasarderais pas à en faire la proposition au Roi, lui répondit M. de
+Villèle.--En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les _Débats_ ont
+déjà renversé les ministères Decazes et Richelieu; ils sauront bien
+aussi renverser le ministère Villèle.--Vous avez renversé les premiers
+en faisant du royalisme, reprit M. de Villèle; pour renverser le mien,
+il vous faudra faire de la révolution.»
+
+Il n'y avait, pour M. de Villèle, rien de rassurant dans cette
+perspective, et l'événement le prouva bien; mais, treize ans après, M.
+Bertin de Veaux se souvenait de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dans
+des circonstances dont je parlerai à leur jour, je me séparai de M.
+Molé, il me dit avec franchise: «J'ai pour vous, à coup sûr, bien autant
+d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous
+suivrai pas dans l'opposition; je ne recommencerai pas à saper le
+gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois.»
+
+A la cour comme dans la Chambre, M. de Villèle triomphait; il avait
+non-seulement vaincu, mais écarté ses concurrents comme ses ennemis,
+M. de Montmorency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette et
+M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion ou seulement la
+présence pouvaient l'entraver ou l'inquiéter, la mort était venue et
+vint encore à son aide; M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de
+Serre étaient morts; le général Foy et l'empereur Alexandre ne tardèrent
+pas à mourir. Il y a des moments où la mort semble se plaire, comme
+Tarquin, à abattre les grands épis. M. de Villèle restait seul maître.
+Ce fut précisément alors que commencèrent ses graves embarras de
+situation, ses faiblesses de conduite et ses premiers pas vers la
+décadence.
+
+Au lieu d'avoir à se défendre contre une forte opposition du côté
+gauche, redoutée et combattue par le côté droit comme par le cabinet, il
+se vit en présence d'une opposition sortie du côté droit lui-même,
+et dirigée dans la Chambre des députés par M. de La Bourdonnaye, son
+compagnon pendant la session de 1815, dans la Chambre des pairs et au
+dehors par M. de Chateaubriand, naguère son collègue dans le Conseil.
+Tant qu'il avait eu M. de Chateaubriand pour allié, M. de Villèle
+n'avait rencontré pour adversaires, dans l'intérieur de son parti, que
+les royalistes de l'extrême droite, M. de La Bourdonnaye, M. Delalot et
+quelques autres que vieil esprit contre-révolutionnaire, des passions
+intraitables ou des ambitions mécontentes, ou des habitudes de frondeuse
+indépendance maintenaient dans un état d'irritation contre un pouvoir
+modéré sans ascendant et habile sans grandeur. Mais quand M. de
+Chateaubriand et le _Journal des Débats_ se furent jetés dans l'arène,
+on vit se former autour d'eux une armée d'opposants de toute origine et
+de toute couleur, royalistes et libéraux, ancien régime et jeune France,
+presse aristocratique et presse populaire. Les faibles débris du
+côté gauche battu dans les récentes élections, les dix-sept anciens
+opposants, libéraux ou doctrinaires, reprirent haleine quand ils se
+virent de tels alliés; et sans confondre leurs rangs, en gardant les
+uns et les autres leur drapeau et leurs armes, ils se soutinrent
+mutuellement et unirent, contre M. de Villèle, leurs coups. M. de
+Chateaubriand a pris plaisir à consigner dans ses Mémoires les
+témoignages d'admiration et de sympathie que lui prodiguèrent alors M.
+Benjamin Constant, le général Sébastiani, M. Etienne et d'autres chefs
+du parti libéral. Dans les luttes parlementaires, le côté gauche n'avait
+à apporter, aux opposants du côté droit, qu'un bien petit nombre de
+suffrages; mais il leur apportait des talents éclatants, le concours de
+ses journaux, son influence dans le pays; et pêle-mêle à couvert sous
+le manteau, les uns du royalisme, les autres de la popularité de leurs
+alliés, ils poursuivaient tous leur guerre contre leur commun ennemi.
+
+En présence d'une telle opposition, M. de Villèle tomba dans un péril
+bien plus grand que celui des luttes qu'il avait à soutenir contre elle;
+il fut livré sans défense ni refuge à l'influence et aux volontés de
+ses propres amis. Il ne pouvait plus les inquiéter de la force du côté
+gauche, ni chercher et trouver quelquefois, dans la portion flottante de
+la Chambre, un point d'appui contre leurs exigences; il n'y avait plus
+dans la Chambre ni côté gauche redoutable, ni portion flottante; la
+majorité, une grande majorité était ministérielle et décidée à soutenir
+le cabinet; mais elle n'avait pas vraiment peur de l'opposition qui
+l'attaquait; elle préférait M. de Villèle à M. de La Bourdonnaye et à M.
+de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien faire les affaires du
+parti; mais si M. de Villèle ne servait pas la majorité à son gré,
+si elle cessait de s'entendre avec lui, elle avait, contre lui, la
+ressource de MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de Villèle
+n'avait point de ressource contre sa majorité; il était ministre à la
+merci de ses partisans.
+
+Il en avait de très-divers et qui lui prêtaient leur appui à des
+conditions très-inégales. S'il n'eût eu affaire qu'à ceux que
+j'appellerai les politiques et les laïques du parti, il eût pu réussir à
+les contenter et à gouverner de concert avec eux. Malgré leurs préjugés,
+la plupart des gentilshommes de province et des bourgeois royalistes
+n'étaient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils avaient, au fond, les
+moeurs de la France nouvelle, trouvaient naturellement ou reprenaient
+sans effort leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du régime
+constitutionnel depuis qu'ils n'y étaient plus des vaincus. L'indemnité
+aux émigrés, quelques garanties d'influence locale et la distribution
+des fonctions publiques auraient suffi longtemps à M. de Villèle pour
+s'assurer leur concours. Mais une autre portion de son armée, nombreuse,
+influente et nécessaire, le parti religieux était bien plus difficile à
+satisfaire et à gouverner.
+
+Je ne veux me servir aujourd'hui d'aucun des mots qui furent alors des
+armes de guerre et sont devenus presque des injures; je ne parlerai ni
+du _parti prêtre_, ni de _la congrégation_, ni même _des jésuites_; je
+me reprocherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs et du langage,
+le mal, si grave en soi, dont la France et la Restauration eurent alors,
+l'une tant à craindre, l'autre tant à souffrir.
+
+Ce mal, qui s'était laissé entrevoir sous la première Restauration et
+pendant la session de 1815, et qui dure encore aujourd'hui, malgré tant
+d'orages et de flots de lumière, c'est la guerre déclarée, par une
+portion considérable de l'Église catholique de France, à la société
+française actuelle, à ses principes, à son organisation politique et
+civile, à ses origines et à ses tendances. Ce fut sous le ministère de
+M. de Villèle, et surtout quand il se trouva seul en face de son parti,
+que ce mal éclata.
+
+Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et plus inopportune.
+Elle arrêta le cours de la réaction qui avait commencé sous le Consulat
+en faveur des croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde
+d'exagérer la valeur de cette réaction; je porte à la foi et à la piété
+réelles trop de respect pour les confondre avec les retours superficiels
+de l'opinion et de l'âme humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la
+France vers le christianisme était sincère et plus sérieux qu'il n'en
+avait l'air; c'était à la fois un besoin public et un goût intellectuel;
+la société, lasse d'ébranlements et de changements, cherchait des points
+fixes où elle pût se rattacher et se reposer; les esprits, dégoûtés de
+l'atmosphère terrestre et matérielle, aspiraient à remonter vers des
+horizons plus hauts et plus purs; les penchants de la mode morale
+concouraient avec les instincts de l'intérêt social. Livré à son cours
+naturel et soutenu par l'influence d'un clergé uniquement préoccupé de
+rétablir la foi et la vie chrétiennes, ce mouvement avait grande chance
+de se propager et de rendre à la religion son légitime empire.
+
+Mais au lieu de se tenir dans cette haute sphère, beaucoup de membres
+et de partisans aveugles du clergé catholique descendirent dans les
+questions du monde, et se montrèrent plus ardents à repousser la société
+française dans son ancien moule, pour y rendre à leur Église son
+ancienne place, qu'à réformer et à conduire moralement les âmes.
+L'erreur était profonde; l'Église chrétienne n'est point comme l'Antée
+païen qui reprend ses forces en touchant à la terre; c'est au contraire
+en s'en détachant et en remontant vers le ciel que, dans ses jours de
+péril, l'Église retrouve les siennes. Quand on la vit se distraire de
+sa propre et sublime mission pour réclamer des lois de rigueur et pour
+présider à la distribution des emplois, quand on vit ses désirs et ses
+efforts dirigés surtout contre les principes et les institutions qui
+sont aujourd'hui l'essence même de la société française, quand la
+liberté de conscience, la publicité, la séparation légale de la vie
+civile et de la vie religieuse, le caractère laïque de l'État parurent
+attaqués et compromis, aussitôt le flot montant de la réaction
+religieuse s'arrêta et céda la place à un flot contraire; au lieu du
+mouvement qui éclaircissait les rangs du parti incrédule au profit du
+parti religieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs; le XVIIIe
+siècle reparut en armes; Voltaire, Rousseau, Diderot, et leurs plus
+médiocres disciples se répandirent de nouveau partout, recrutant de
+nombreux bataillons. Au nom de l'Église, on déclarait la guerre à
+la société; la société rendit à l'Église guerre pour guerre. Chaos
+déplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai et le faux, le
+juste et l'injuste se confondaient et étaient, de part et d'autre,
+indistinctement frappés.
+
+Je doute que M. de Villèle appréciât bien, dans sa pensée, toute la
+gravité de cette situation et des périls qu'elle faisait courir à la
+Restauration comme à la religion; ce n'était pas un esprit exercé ni
+enclin à s'arrêter longtemps dans l'observation des faits généraux et
+moraux, et à les sonder profondément. Mais il comprit et sentit vivement
+les embarras qui lui venaient de là pour son propre pouvoir, et il
+essaya de les atténuer en donnant, à l'influence du clergé dans le
+gouvernement, des satisfactions à la fois éclatantes et mesurées,
+se flattant d'acquérir ainsi, dans l'Église même, des alliés qui
+l'aideraient à contenir les prétentions excessives et imprudentes de
+leurs amis. Déjà, peu après son avènement au ministère, il avait fait
+nommer un ecclésiastique justement considéré et que le pape venait
+de faire évêque d'Hermopolis, M. l'abbé Frayssinous, grand maître de
+l'Université; deux mois après la chute de M. de Chateaubriand,
+l'abbé Frayssinous entra dans le cabinet comme ministre des affaires
+ecclésiastiques et de l'instruction publique, département nouveau et
+créé pour lui. C'était un esprit sensé et un caractère modéré, qui avait
+acquis, par une prédication chrétienne sans rigueur et par une conduite
+prudente avec dignité, une réputation et une importance un peu
+supérieures à ses mérites réels, et qu'il ne se souciait pas
+de compromettre. En 1816, il avait été membre de la commission
+d'instruction publique que présidait alors M. Royer-Collard, et il s'en
+était bientôt retiré, ne voulant ni partager la responsabilité de son
+président, ni lutter contre lui. Il approuvait, au fond, la politique de
+M. de Villèle, mais sans se dévouer à la soutenir; et tout en déplorant
+les exigences aveugles d'une partie du clergé, il s'appliquait, dans
+l'occasion, à les excuser et à les couvrir plutôt qu'à les repousser. Il
+fut, sans le trahir, de peu de secours à M. de Villèle, et le compromit
+plus d'une fois par son langage public, qui avait toujours pour but de
+maintenir sa propre situation dans l'Église bien plus que de servir le
+cabinet.
+
+Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis que M. de Villèle, séparé
+de ses plus brillants collègues et d'une partie notable de ses anciens
+amis, portait seul le poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII
+mourut. L'événement était prévu depuis longtemps, et M. de Villèle s'y
+était habilement préparé; il était aussi bien établi dans l'estime et
+dans la confiance du nouveau roi que dans celles du roi qui passait
+des Tuileries à Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dauphine le
+regardaient tous trois comme le plus capable et le plus utile de leurs
+plus fidèles serviteurs. Mais M. de Villèle ne tarda pas à s'apercevoir
+qu'il avait changé de maître, et qu'il y a peu à compter sur l'esprit et
+le coeur d'un roi, même sincère, quand la surface et le fond n'y sont
+pas d'accord.
+
+Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le croit, et qu'ils ne
+le croient eux-mêmes, à ce qu'ils pensent réellement. On a beaucoup
+comparé, pour les séparer, Louis XVIII et Charles X; la séparation était
+encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVIII était un modéré de
+l'ancien régime et un libre penseur du XVIIIe siècle; Charles X était un
+émigré fidèle et un dévot soumis. La sagesse de Louis XVIII était pleine
+d'égoïsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. Quand Charles X
+se conduisait en roi sage, c'était par probité, par bienveillance
+imprévoyante, par entraînement du moment, par désir de plaire, non par
+conviction et par goût. A travers tous les cabinets de son règne, l'abbé
+de Montesquiou, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de
+Villèle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement conséquent
+et toujours semblable à lui-même. Sans mauvais calcul ni préméditation
+trompeuse, Charles X flotta de contradiction en contradiction et
+d'inconséquence en inconséquence, jusqu'au jour où, rendu à sa vraie foi
+et à sa vraie volonté, il fît la faute qui lui coûta le trône.
+
+Pendant trois ans, depuis l'avénement de Charles X jusqu'à sa propre
+chute, non-seulement M. de Villèle ne lutta point contre la légèreté
+inconséquente du Roi, mais il en profita et y puisa ses meilleures armes
+pour échapper à ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour espérer que
+Charles X persévérât dans la ligne de modération volontaire, préméditée
+et constante qu'avait suivie Louis XVIII, il entreprit de lui faire du
+moins accomplir, quand les circonstances s'y prêtaient, assez d'actes
+de politique modérée et populaire pour qu'il ne parût pas exclusivement
+livré au parti qui avait, au fond, son coeur et sa foi. Habile à varier
+ses conseils selon les besoins et les chances du moment, et s'emparant à
+propos du penchant de Charles X pour les résolutions soudaines, soit
+de faveur, soit de rigueur, M. de Villèle fit tantôt abolir, tantôt
+rétablir la censure des journaux, tantôt adoucir, tantôt aggraver
+l'application des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succès, à
+placer dans la bouche ou au nom du Roi des démonstrations et des paroles
+libérales à côté des paroles et des démonstrations qui rappelaient
+l'ancien régime et les prétentions du pouvoir absolu. Le même esprit le
+dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses divers projets de
+loi furent conçus et présentés à l'adresse, pour ainsi dire, des partis
+divers, de telle sorte que toute opinion importante reçût une certaine
+mesure de satisfaction. L'indemnité aux émigrés comblait les voeux
+et réparait les affaires du côté droit laïque tout entier. La
+reconnaissance de la république d'Haïti plaisait aux libéraux. Des
+réformes judicieuses dans le budget de l'État et une administration amie
+des bonnes règles et des bons services valaient à M. de Villèle l'estime
+des hommes éclairés et une faveur générale parmi les fonctionnaires
+publics. Le projet de loi sur le régime des successions et le droit
+d'aînesse donnait, aux esprits préoccupés de regrets aristocratiques,
+quelque espérance. Le projet de loi sur le sacrilège flattait les
+passions du parti fanatiquement religieux et les systèmes de ses
+théoriciens. A côté de l'esprit de réaction qui dominait dans ces
+travaux législatifs comme dans les actes du pouvoir, paraissait toujours
+un effort intelligent pour faire aussi quelque chose au profit et au gré
+de l'esprit de progrès. En servant fidèlement ses amis, M. de Villèle
+cherchait et saisissait toutes les occasions de donner à ses adversaires
+quelques compensations.
+
+Ce n'est pas qu'en principe l'état de son esprit fût changé, ni qu'il
+fut devenu un homme de cette société nouvelle et libérale qu'il
+ménageait avec tant de soin. Au fond, M. de Villèle restait toujours un
+homme de l'ancien régime, fidèle à son parti sincèrement aussi bien que
+par calcul. Mais ses idées en fait d'organisation sociale et politique
+étaient des traditions et des habitudes plutôt que des convictions
+méditées et personnelles; il les conservait sans s'y asservir et les
+ajournait sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du
+succès dominaient en lui; il avait le tact de ce qui pouvait ou ne
+pouvait pas réussir; et il s'arrêtait devant les obstacles, soit qu'il
+les jugeât insurmontables, soit qu'il prît du temps pour les tourner.
+Je trouve, dans une lettre qu'il écrivait le 31 octobre 1824 au prince
+Jules de Polignac, alors ambassadeur à Londres, sur le rétablissement
+projeté du droit d'aînesse, l'expression frappante et de sa pensée
+intime et de sa clairvoyante prudence dans l'action: «Vous auriez tort,
+lui dit-il, de croire que c'est parce que les majorats sont perpétuels
+qu'on n'en fait pas: vous nous faites trop d'honneur, la génération
+actuelle ne se mène pas par des considérations aussi éloignées du temps
+qui lui appartient. Le feu Roi a nommé le comte K... pair, à la charge
+de faire un majorat; il laisse périr sa pairie plutôt que de vouloir
+faire du tort à ses filles en avantageant son fils. Sur vingt familles
+aisées, il y en a à peine une où l'on use de la faculté d'avantager
+l'aîné ou tout autre des enfants. L'égoïsme est partout. On aime mieux
+bien vivre avec tous ses enfants, et en les établissant, on s'engage
+à n'en avantager aucun. Les liens de la subordination sont tellement
+relâchés partout que, dans les familles le père serait, je crois, obligé
+de ménager ses enfants. Si le gouvernement proposait de rétablir le
+droit d'aînesse, il ne trouverait pas une majorité pour l'obtenir, parce
+que le mal est plus haut; il est dans nos moeurs encore tout empreintes
+des suites de la révolution. Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien
+faire pour améliorer cette triste situation; mais je pense qu'à une
+société aussi malade il faut beaucoup de temps et de ménagement pour ne
+pas perdre en un jour le travail et le fruit de plusieurs années. Savoir
+où il convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas vers le but
+toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans
+le cas d'être obligé de se reculer, voilà ce que je crois une des
+nécessités du temps où je suis venu aux affaires, et une des causes pour
+lesquelles j'ai été porté au poste que j'occupe.»
+
+M. de Villèle disait vrai: c'était sa fidélité intelligente aux intérêts
+de son parti, sa patiente persévérance à marcher pas à pas vers son but,
+son juste et tranquille discernement du possible et de l'impossible,
+qui l'avaient porté et maintenu au pouvoir. Mais dans les grandes
+transformations des sociétés humaines, quand les idées et les passions
+des peuples ont été puissamment remuées, le bon sens, la modération et
+l'habileté ne suffisent pas longtemps à les gouverner; et le jour ne
+tarde pas à venir où, soit pour faire le bien, soit pour empêcher le
+mal, des convictions et des volontés précises, hautes et fortes sont
+indispensables dans les chefs de gouvernement. Ce n'étaient point là les
+qualités de M. de Villèle; il avait plus de justesse que de grandeur
+d'esprit, plus de savoir-faire que de vigueur, et il ne résistait pas à
+son parti quand il ne réussissait plus à le diriger: «Je suis né pour
+la fin des révolutions,» avait-il dit en arrivant au pouvoir, et il se
+jugeait bien lui-même; mais il jugeait moins bien l'état général de la
+société; la Révolution était beaucoup moins finie qu'il ne le croyait;
+elle se réveillait autour de lui, provoquée et remise en crédit par
+les tentatives tantôt arrogantes, tantôt souterraines de la
+contre-révolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, on
+critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arène légale. Ce n'étaient
+plus les sociétés secrètes, c'étaient les esprits qui fermentaient et
+éclataient de toutes parts. Et dans ce mouvement public, c'était surtout
+contre les prétentions et la prépondérance du parti fanatique que
+s'élevait avec passion la résistance. C'est, de nos jours, l'un des plus
+étranges aveuglements de ce parti de ne pas voir que les conditions
+sous lesquelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directement
+contraires au but qu'il poursuit, et l'en éloignent au lieu de l'y
+conduire. Il veut comprimer la liberté, soumettre la raison, imposer la
+foi; et il parle, il écrit, il discute; il cherche et prend ses armes
+dans ce régime d'examen et de publicité qu'il maudit. Rien de plus
+naturel et de plus légitime de la part des croyants qui ont pleine
+confiance dans leur foi et qui l'estiment en état de convaincre ses
+adversaires; ceux-là ont raison de recourir à la discussion et à la
+publicité, et elles peuvent leur réussir. Mais ceux qui regardent la
+publicité et la discussion libres comme essentiellement funestes, que
+font-ils en les invoquant, sinon fomenter eux-mêmes le mouvement qu'ils
+redoutent et alimenter l'incendie qu'ils veulent éteindre? Pour être, je
+ne dis pas seulement conséquents, mais sages et efficaces, qu'ils aient
+recours à d'autres moyens, qu'ils s'emparent de la force, qui est le
+moyen auquel ils croient; qu'ils deviennent les maîtres; et alors, quand
+ils auront fait taire toute opposition, qu'ils parlent seuls, s'ils
+croient avoir besoin de parler. Mais jusque-là, qu'ils ne se fassent
+point d'illusion; en se servant des armes de la liberté, ils servent
+la liberté bien plus qu'ils ne lui nuisent, car ils l'avertissent et
+l'excitent. Pour faire triompher le système d'ordre et de gouvernement
+auquel ils aspirent, il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe II
+savaient seuls leur métier.
+
+Comme il devait arriver, la résistance provoquée par les entreprises
+du parti fanatique se transforma bientôt en attaque. Un gentilhomme
+royaliste avait relevé le drapeau de l'opposition contre la politique de
+M. de Villèle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les dominateurs
+religieux du cabinet de M. de Villèle, et les traduisit, non-seulement
+devant l'opinion, mais devant la justice du pays qui les condamna et les
+désarma sans leur porter aucun autre coup que celui de son improbation
+au nom de la loi.
+
+Personne n'était moins que le comte de Montlosier un philosophe du
+XVIIIe siècle ou un libéral du XIXe; il avait, dans l'Assemblée
+constituante, passionnément défendu l'Église et combattu la Révolution;
+il était sincèrement royaliste, aristocrate et catholique. On
+l'appelait, non sans raison, le publiciste féodal. Mais la noblesse
+féodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoisie moderne, la domination
+ecclésiastique; M. de Montlosier la repoussa, au nom de l'ancienne comme
+de la nouvelle France, et comme il l'eût repoussée jadis du haut de
+son château ou à la cour de Philippe le Bel. Le vieil esprit français
+reparut en lui, libre en même temps que respectueux envers l'Église, et
+aussi jaloux de l'indépendance laïque de l'État et de la couronne que
+pouvait l'être un membre du Conseil d'État impérial.
+
+Au même moment, un homme du peuple, né poëte et devenu encore plus poëte
+à force d'art, célébrait, charmait, échauffait et propageait par ses
+chansons les instincts et les passions populaires contre tout ce
+qui rappelait l'ancien régime, surtout contre les prétentions et la
+domination ecclésiastiques. M. Béranger n'était, au fond de son coeur,
+ni un révolutionnaire ni un impie; il était plus honnête et plus sensé
+que ses chansons; mais démocrate par conviction comme par goût, et
+jeté par l'esprit démocratique dans la licence et l'imprévoyance, il
+attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait au peuple, ne s'inquiétant
+point de la portée de ses coups, prenant le succès de ses chansons pour
+une victoire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou l'Empire
+que la liberté, et oubliant, avec une légèreté vulgaire, que la foi
+et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des
+sociétés démocratiques et libres. Il s'en est, je crois, aperçu un
+peu tard quand il s'est trouvé, de sa personne, en face des passions
+fomentées par ses chansons et de ses rêves devenus des réalités. Il
+s'est empressé alors, avec une prudence qui ne lui a jamais fait défaut,
+de sortir de l'arène politique et presque du monde, non pas changé dans
+ses sentiments, mais un peu triste et inquiet des conséquences de
+la guerre à laquelle il avait pris tant de part. Il était, sous la
+Restauration, plein de confiance comme d'ardeur, modestement enivré
+de sa popularité, et, quoiqu'il s'exagérât son importance et son
+intelligence politique, plus sérieusement influent qu'il n'était jamais
+arrivé à un chansonnier[19].
+
+[Note 19: Je l'avais rencontré quelquefois avant 1830; et quoique je ne
+l'aie pas revu depuis la révolution de Juillet, il était resté avec
+moi dans de bienveillants rapports. Il m'écrivait souvent pour me
+recommander ses amis malheureux. J'insère dans les _Pièces historiques_
+placées à la fin de ce volume un échantillon de ses lettres, souvent
+remarquables par un tour gracieux sans affectation, quoique un peu
+étudiées. (_Pièces historiques_, n° XII.)]
+
+Ainsi, après six ans de gouvernement du côté droit et trois ans de règne
+de Charles X, les choses en étaient venues à ce point que deux des
+principaux chefs royalistes marchaient à la tête, l'un de l'opposition
+au cabinet, l'autre de l'opposition au clergé, et que la Restauration
+comptait un chansonnier au premier rang parmi ses plus dangereux
+ennemis.
+
+De tout ce mal et de tout ce péril, tout le monde s'en prenait à M. de
+Villèle: à droite ou à gauche, dans les salons et dans les journaux,
+parmi les modérés comme parmi les violents, il était de plus en plus
+l'objet de toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les corps
+judiciaires l'avaient fait dans les affaires religieuses, les corps
+lettrés, dans les questions de leur compétence, saisissaient avec
+empressement l'occasion de manifester leur opposition. L'Université
+comprimée et mutilée était profondément mécontente. L'Académie française
+se fit un devoir d'honneur de protester, par une adresse que le Roi
+refusa de recevoir mais qui n'en fut pas moins votée, contre la nouvelle
+loi de la presse présentée en 1826, et trois mois après retirée par le
+cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villèle ne trouvait ni un bon
+vouloir général, ni une majorité assurée. Même au Palais-Bourbon et aux
+Tuileries, ses deux places fortes, il perdait visiblement du terrain:
+dans la Chambre des députés, la majorité ministérielle se réduisait et
+devenait triste, même en triomphant; à la cour, quelques-uns des plus
+affidés serviteurs du Roi, les ducs de Rivière, de Fitz-James, de
+Maillé, le baron de Glandevès et bien d'autres, les uns par esprit de
+parti; les autres par inquiétude monarchique, désiraient la chute de
+M. de Villèle, et lui préparaient des successeurs. Et le Roi lui-même,
+lorsque quelque nouvelle manifestation du sentiment public arrivait à
+lui, disait avec humeur en rentrant dans son cabinet: «Toujours Villèle!
+toujours contre Villèle!»
+
+Au fond, l'injustice était criante: si le côté droit jouissait du
+pouvoir depuis six ans et l'avait exercé de façon à le garder, si
+Charles X avait, non-seulement succédé paisiblement à Louis XVIII, mais
+gouverné sans trouble et même avec des accès de popularité, c'était
+surtout à M. de Villèle qu'ils en étaient redevables. Il avait fait deux
+choses difficiles et qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient
+duré plus longtemps; il avait discipliné l'ancien parti royaliste, et
+d'un parti de cour et de classe qui jusque-là n'avait été vraiment actif
+que dans les luttes révolutionnaires, il avait fait, pendant six ans, un
+parti de gouvernement; il avait contenu son parti et son pouvoir dans
+les limites générales de la Charte, et pratiqué, pendant six ans,
+le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec des amis qui
+passaient pour le comprendre assez peu et ne l'accepter qu'à regret. Si
+le Roi et le côté droit se sentaient en péril, c'était eux-mêmes, non M.
+de Villèle, qu'ils en devaient accuser.
+
+Pourtant M. de Villèle n'avait, de son côté, nul droit de se plaindre
+de l'injustice qu'il subissait. Il avait été pendant six ans le chef du
+gouvernement; en cédant au Roi ou à son parti quand il désapprouvait
+leurs desseins, et en restant leur ministre quand il ne réussissait pas
+à empêcher ce qu'il désapprouvait, il avait accepté la responsabilité
+des fautes commises sous son nom et de son aveu, quoique malgré lui. Il
+portait la peine de ses faiblesses dans l'exercice du pouvoir et de son
+obstination à le retenir, quelques concessions qu'il lui coûtât. On ne
+gouverne pas, sous un régime libre, pour jouir du mérite et recueillir
+le fruit des succès, en répudiant les fautes qui amènent les revers.
+
+On doit à M. de Villèle la justice de reconnaître qu'il n'essaya jamais
+de se soustraire à la responsabilité de son gouvernement, soit qu'elle
+portât sur ses propres actes ou sur ses concessions à ses amis. On ne le
+vit point rejeter sur son parti ou sur le Roi les fautes auxquelles il
+avait fini par consentir. Il savait se taire et subir le blâme, même
+quand il avait eu raison. En 1825, après la guerre d'Espagne et dans
+les débats financiers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye
+l'accusa d'avoir été l'auteur des marchés conclus à Bayonne en 1823
+avec M. Ouvrard pour les approvisionnements de l'armée, et qui étaient
+l'objet des plus violentes attaques; M. de Villèle eût pu fermer la
+bouche à son adversaire, car, le 7 avril 1823, il avait écrit à M. le
+duc d'Angoulême précisément pour le prémunir contre M. Ouvrard et ses
+propositions. Il ne s'en prévalut point et se contenta de rendre compte
+au Roi, dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situation
+dans laquelle il s'était trouvé. Le Dauphin lui dit aussitôt qu'il
+l'autorisait à faire usage de sa lettre: «Non, monseigneur, lui répondit
+M. de Villèle; il en arrivera, pour moi, ce qui plaira à Dieu; cela
+importe peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le Roi comme
+envers la France si, pour me disculper d'une accusation, quelque grave
+qu'elle puisse être, je laissais échapper, hors de l'enceinte de ce
+cabinet, une seule parole qui pût compromettre le nom de Monseigneur.»
+
+Quand, malgré sa disposition confiante et opiniâtre il se sentit
+sérieusement menacé, quand les cris: _A bas les ministres! à bas
+Villèle!_ proférés par plusieurs bataillons de la garde nationale,
+pendant et après la revue que le Roi en passa au Champ-de-Mars, le 29
+avril 1827, eurent amené le licenciement de cette garde, mesure violente
+quoique légale, qui agita vivement le public et le Conseil du Roi, quand
+M. de Villèle sentit clairement que, soit dans les Chambres, soit à la
+cour, il était trop attaqué et trop ébranlé pour pouvoir gouverner avec
+quelque efficacité, il prit résolument le parti que lui indiquait la
+Charte et que provoquait sa situation; il demanda au Roi la dissolution
+de la Chambre des députés et des élections nouvelles qui vinssent ou
+raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hésita; il craignait les
+élections; et quoiqu'il ne soutînt plus fermement son ministre, la
+chance de le voir tomber et l'incertitude sur le choix des successeurs
+l'inquiétaient autant que, dans sa légèreté, il pouvait s'inquiéter. M.
+de Villèle insista; le Roi se rendit; et malgré la loi électorale qu'en
+1820 M. de Villèle et le côté droit avaient votée, malgré leurs six
+années de gouvernement, malgré les efforts de l'administration pour
+influer sur les élections, elles amenèrent un résultat conforme à l'état
+général des esprits, une majorité composée d'éléments divers, mais
+décidément hostile au cabinet. Après avoir tâté avec soin ce nouveau
+terrain, après avoir reçu, de diverses parts, des propositions
+d'arrangement et d'alliance, M. de Villèle ne se fit point d'illusion
+sur ses chances de force et de durée, et il se retira en conseillant au
+Roi un retour vers le centre et l'appel d'un cabinet modéré qu'il l'aida
+à former. Charles X prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les
+anciens, avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui aurait
+plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait, pour quelques
+mois, d'embarras. Plus décidée, non par supériorité d'esprit mais par
+fermeté de coeur, la Dauphine lui dit quand elle apprit sa résolution:
+«En abandonnant M. de Villèle, vous descendez la première marche de
+votre trône.»
+
+Le parti politique dont M. de Villèle avait été le chef eût pu
+ressentir, pour lui-même, des pronostics au moins aussi sombres; il
+avait usé et perdu le seul homme sorti de ses rangs qui eût su lui faire
+légalement conquérir et exercer le pouvoir.
+
+
+
+ CHAPITRE VII.
+
+MON OPPOSITION.
+
+Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques de
+circonstance: 1° _Du Gouvernement de la France depuis la Restauration
+et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations et de la Justice
+politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans
+l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la Peine de mort en matière
+politique_ (1822).--Caractère et effet de ces écrits.--Limites de mon
+opposition.--Les _Carbonari_.--Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours
+sur l'histoire des origines du gouvernement représentatif.--Son double
+but.--L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux
+historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de
+France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre et de
+la France.--Du mouvement philosophique et littéraire des esprits à cette
+époque.--La _Revue française_.--Le _Globe_.--Élections de 1827.--Ma
+participation à la société _Aide-toi, le ciel t'aidera._--Mes rapports
+avec le ministère Martignac.--Il autorise la réouverture de mon
+cours.--Mes leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation
+en Europe et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac et
+avènement de M. de Polignac.--Je suis élu député à Lisieux.
+
+(1820-1830).
+
+
+Quand je fus éliminé du Conseil d'État avec MM. Royer-Collard; Camille
+Jordan et Barante, je reçus de tous côtés des témoignages d'une vive
+sympathie. La disgrâce volontairement encourue, et qui impose quelques
+sacrifices, flatte les amis politiques et intéresse les spectateurs
+indifférents. Je résolus de reprendre, à la Faculté des lettres, mon
+cours d'histoire moderne. Nous étions à la fin de juillet. Madame
+de Condorcet m'offrit de me prêter pour quelques mois une maison de
+campagne qu'elle possédait à dix lieues de Paris, près de Meulan. Mes
+relations avec elle n'avaient rien d'intime; ses sentiments politiques
+différaient beaucoup des miens; elle appartenait, avec passion et _quand
+même_, au XVIIIe siècle et à la Révolution; mais c'était un caractère
+élevé, un esprit ferme, un coeur généreux et capable d'affection; on
+pouvait sans embarras recevoir d'elle un service offert simplement
+et pour le seul plaisir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me
+proposait, et dans les premiers jours d'août j'étais établi à _la
+Maisonnette_, et j'y reprenais mes travaux.
+
+J'aimais beaucoup dès lors et j'ai toujours beaucoup aimé la vie
+publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti sans éprouver un sentiment
+de bien-être mêlé à mon regret, comme un homme qui passe d'une
+atmosphère chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant.
+Dès le premier moment, le séjour de _la Maisonnette_ me plut. Placée
+à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux
+églises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruinée et changée en
+magasin; à droite de la ville, les regards tombaient sur l'_Ile-Belle,_
+toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers, en face, sur
+le vieux pont de Meulan, et au delà du pont, sur la vaste et fertile
+vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et
+modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger,
+de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières et
+au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des
+allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du
+jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au
+delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres
+maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal.
+J'étais là avec ma femme et mon fils François qui venait d'avoir
+cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui
+m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus
+simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus
+paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la
+verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le
+travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la
+mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais
+heureux. Quand l'âme est sereine, le coeur plein et l'esprit actif, les
+situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes
+le bonheur.
+
+J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux; je trouve, dans une
+lettre que j'écrivais à madame Guizot pendant l'une de ces courses,
+l'impression que j'y ressentais: «Au premier moment, je prends plaisir à
+rentrer, dans le monde et à causer; mais bientôt le dégoût des paroles
+inutiles me gagne; il n'y a pire rabâchage que celui qui porte sur les
+choses importantes; on entend redire indéfiniment ce qu'on sait; on
+redit ce que savent ceux à qui l'on parle; c'est à la fois insipide et
+agitant. Dans mon inaction, j'aime mieux la conversation des arbres,
+des fleurs, du soleil, du vent. L'homme est infiniment supérieur à
+la nature; mais la nature est toujours égale, et inépuisable dans sa
+monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester ce qu'elle est;
+on n'éprouve point en sa présence ce besoin d'aller en avant qui fait
+qu'on s'impatiente ou qu'on se lasse de la société des hommes quand
+ils ne le satisfont pas. Qui a jamais trouvé que les arbres devraient
+devenir rouges au lieu d'être verts, et que le soleil d'aujourd'hui a
+tort de ressembler au soleil d'hier? On n'invoque point là le progrès ni
+la nouveauté, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui du monde
+en même temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a été donné
+de plaire toujours sans jamais changer; immobile, l'homme devient
+ennuyeux, et il n'est pas assez fort pour être toujours en mouvement.»
+
+Au sein de cette vie douce et pleine, les affaires publiques, la part
+que j'avais commencé à y prendre, les liens d'opinion et d'amitié que
+j'y avais contractés, les espérances que j'y avais conçues pour mon pays
+et pour moi-même ne cessaient pourtant pas de me préoccuper fortement.
+L'envie me vint de dire tout haut ce que je pensais du nouveau régime de
+la France, de ce qu'il était depuis 1814, de ce qu'il devait être pour
+tenir sa parole et atteindre son but. Encore étranger aux Chambres,
+c'était là pour moi le seul moyen d'entrer en personne dans l'arène
+politique et d'y marquer un peu ma place. J'étais parfaitement libre
+et à l'âge où la confiance désintéressée dans l'empire de la vérité se
+confond avec les honnêtes désirs de l'ambition; je poursuivais le succès
+de ma cause en en espérant mon propre succès. Après deux mois de séjour
+à _la Maisonnette_, je publiai sous ce titre: _du Gouvernement de la
+France depuis la Restauration et du Ministère actuel,_ mon premier écrit
+d'opposition contre la politique qui prévalait depuis que le due de
+Richelieu, en s'alliant avec le côté droit pour changer la loi des
+élections, avait changé aussi le siège et la pente du pouvoir.
+
+Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai dans la lutte
+sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 l'avaient
+malheureusement placée. Qui aura, dans le gouvernement de la France,
+l'influence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus de 1789,
+les classes moyennes élevées à leurs droits ou les classes jadis
+privilégiées? La Charte de la Restauration est-elle la conquête de la
+société nouvelle ou le triomphe de l'ancien régime, l'accomplissement
+légitime et sensé ou le châtiment mérité de la Révolution?
+
+J'emprunte à une préface que j'ai ajoutée, l'an dernier, à une nouvelle
+édition de mon _Cours sur l'Histoire de la Civilisation en France_,
+quelques lignes qui sont aujourd'hui, après plus de quarante ans
+d'expérience et de réflexion, l'expression fidèle de ma pensée:
+
+«C'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales, qui a fait
+échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir,
+soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la
+liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont restées séparées, ardentes
+à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, l'une aucune
+égalité, l'autre aucune supériorité. Prétentions iniques en droit et
+vaines en fait. Les hauteurs un peu frivoles de la noblesse n'out pas
+empêché la bourgeoisie française de s'élever et de prendre place
+au niveau supérieur de l'État. Les jalousies un peu puériles de la
+bourgeoisie n'ont pas empêché la noblesse de conserver les avantages
+que donnent la notoriété des familles et la longue possession des
+situations. Dans toute société qui vit et grandit, il y a un mouvement
+intérieur d'ascension et de conquête. Dans toute société qui dure,
+une certaine hiérarchie des conditions et des rangs s'établit et se
+perpétue. La justice, le bon sens, l'intérêt public, l'intérêt personnel
+bien entendu, veulent que, de part et d'autre, on accepte ces faits
+naturels de l'ordre social. Les classes diverses n'out pas su avoir, en
+France, cette équité habile. Aussi ont-elles, les unes et les autres,
+porté pour elles-mêmes et fait porter à leur commune patrie la peine de
+leur inintelligent égoïsme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les uns
+impertinents, les autres envieux, nobles et bourgeois ont été infiniment
+moins libres, moins grands, moins assurés dans leurs biens sociaux
+qu'ils n'auraient pu l'être avec un peu plus de justice, de prévoyance
+et de soumission aux lois divines des sociétés humaines. Ils n'ont pas
+su agir de concert pour être libres et puissants ensemble; ils se sont
+livrés et ils ont livré la France aux révolutions.»
+
+Nous étions loin, en 1820, de cette libre et impartiale appréciation de
+notre histoire politique et des causes de nos revers. Rengagés depuis
+cinq ans dans l'ornière des anciennes rivalités de classes et des
+récentes luttes de révolution, nous étions passionnément préoccupés de
+nos échecs et de nos périls du moment, et pressés de vaincre sans nous
+inquiéter beaucoup du prix ou des embarras de la victoire. Je soutins
+avec ardeur la cause de la société nouvelle telle que la Révolution
+l'a faite, ayant l'égalité devant la loi pour premier principe, et les
+classes moyennes pour élément fondamental. J'agrandis encore cette
+cause déjà si grande en la reportant dans le passé et en retrouvant ses
+intérêts et ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. Je
+ne veux atténuer ni mes idées ni mes paroles: «Depuis plus de treize
+siècles, disais-je, la France contenait deux peuples, un peuple
+vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple
+vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire
+est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été
+livrée. Elle s'appelle la Révolution. ..... Le résultat de la Révolution
+n'était pas douteux. L'ancien peuple vaincu était devenu le peuple
+vainqueur. A son tour, il avait conquis la France. En 1814, il la
+possédait sans débat. La Charte reconnut sa possession, proclama que ce
+fait était le droit, et donna au droit le gouvernement représentatif
+pour garantie. Le Roi se fit, par ce seul acte, le chef des conquérants
+nouveaux. Il se plaça dans leurs rangs et à leur tête, s'engageant
+à défendre avec eux et pour eux les conquêtes de la Révolution,
+qui étaient les leurs. La Charte emportait, sans nul doute, un tel
+engagement, car la guerre allait évidemment recommencer. Il était aisé
+de prévoir que le peuple vaincu ne se résignerait point à sa défaite. Ce
+n'est pas qu'elle le réduisît à subir la condition qu'il avait imposée
+jadis. Il retrouvait le droit s'il perdait le privilège, et en tombant
+de la domination il pouvait se reposer dans l'égalité. Mais il n'est
+pas donné à de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la faiblesse
+humaine, et leur raison demeure toujours bien loin en arrière de la
+nécessité. Tout ce qui conservait ou rendait aux anciens possesseurs
+du privilège une lueur d'espérance, devait les porter à tenter de le
+ressaisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire cet effet. Le
+privilège avait entraîné le trône dans sa chute; il devait croire
+qu'en se relevant le trône, le relèverait. Comment n'en eût-il pas eu
+l'espoir? La France de la Révolution en avait la crainte. Mais quand
+même les événements de 1814 n'auraient pas amené la Restauration, quand
+même la Charte nous serait venue d'une autre source et par une autre
+dynastie, le seul établissement du système représentatif, le seul retour
+de la liberté auraient remis en lumière et rappelé au combat l'ancien
+peuple, le peuple du privilège. Ce peuple existe au milieu de nous; il
+vit, parle, circule, agit, influe d'un bout de la France à l'autre.
+Décimé et dispersé par la Convention, séduit et contenu par Napoléon,
+dès que la terreur ou le despotisme cesse (et ni l'un ni l'autre n'est
+durable), il reparaît, prend sa place et travaille à recouvrer celle
+qu'il a perdue... Nous avons vaincu l'ancien régime; nous le vaincrons
+toujours; mais longtemps encore nous aurons à le combattre. Quiconque
+veut en France l'ordre constitutionnel, des élections, des Chambres, une
+tribune, la liberté de la presse, toutes les libertés publiques, doit
+renoncer à prétendre que, dans cette révélation continuelle et si animée
+de toute la société, la contre-révolution demeure muette et inactive.»
+
+Au moment même où je résumais en termes si absolus et si vifs la
+situation que la Révolution, la Restauration et la Charte faisaient à
+la France, je pressentais qu'on pourrait abuser, au profit des passions
+révolutionnaires, de mes idées ou de mon langage, et pour les renfermer
+dans de justes limites, je me hâtais d'ajouter: «En disant que, depuis
+l'origine de notre monarchie, la lutte de deux peuples agite la France,
+et que la Révolution n'a été que le triomphe de vainqueurs nouveaux sur
+les anciens maîtres du pouvoir et du sol, je n'ai point entendu établir
+une filiation historique, ni supposer que le double fait de la conquête
+et de la servitude s'est perpétué, constant et identique, à travers
+les siècles. Une telle assertion serait évidemment démentie par les
+réalités. Dans ce long espace de temps, les vainqueurs et les vaincus,
+les possesseurs et les possessions, les deux races enfin se sont
+rapprochées, déplacées, confondues; elles ont subi, dans leur existence
+et dans leurs relations, d'innombrables vicissitudes. La justice, dont
+la complète absence anéantirait aussitôt la société, s'est introduite
+dans les effets de la force. Elle a protégé les faibles, contenu les
+puissants, réglé leurs rapports, substitué progressivement de l'ordre à
+la violence, de l'égalité à l'oppression. Elle a fait la France enfin
+telle que le monde l'a vue, avec son immense gloire et ses époques de
+repos. Mais il n'en est pas moins vrai que, durant treize siècles, par
+le résultat de la conquête et de la féodalité, la France a toujours
+renfermé deux situations, deux classes sociales, profondément diverses
+et inégales, qui ne se sont point amalgamées ni placées, l'une envers
+l'autre, dans un état d'union et de paix, qui n'ont cessé enfin de
+lutter, celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour retenir le
+privilège. C'est là notre histoire. C'est en ce sens que j'ai parlé de
+deux peuples, de vainqueurs et de vaincus, d'amis et d'ennemis, et de
+la guerre, tantôt publique et sanglante, tantôt intérieure et purement
+politique, que se sont faite ces deux grands intérêts.»
+
+En relisant aujourd'hui ces pages et tout mon livre de 1820, j'en reçois
+une impression que je tiens à constater. A considérer les choses au fond
+et en elles-mêmes, comme historien et comme philosophe, je n'y trouve à
+peu près rien à reprendre; je persiste à penser que les idées générales
+y sont justes, les grands faits sociaux bien appréciés, les personnages
+politiques bien compris et peints avec vérité. Comme acte et polémique
+de circonstance, l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je n'y tiens
+pas assez de compte des difficultés et des nuances; je tranche trop
+fortement les situations et les partis; j'exige trop des hommes; je
+n'ai pas assez de tempérance, de prévoyance, ni de patience. L'esprit
+d'opposition me dominait trop exclusivement.
+
+Je ne tardai pas, même alors et peut-être à cause du succès que
+j'obtins, à m'en douter un peu moi-même. J'ai peu de goût naturel pour
+l'opposition, et plus j'ai avancé dans la vie, plus j'ai trouvé que
+c'était un rôle à la fois trop facile et trop périlleux. Il n'y faut
+pas un grand mérite pour réussir, et il y faut beaucoup de vertu pour
+résister aux entraînements du dehors et à ses propres fantaisies. En
+1820, je n'avais encore pris au gouvernement qu'une part indirecte et
+secondaire; pourtant j'avais déjà le sentiment de la difficulté de
+gouverner, et quelque répugnance à l'aggraver en attaquant le pouvoir
+chargé d'y suffire. Une autre vérité commençait aussi dès lors à
+m'apparaître: dans nos sociétés modernes, quand la liberté s'y déploie,
+la lutte est trop inégale entre ceux qui gouvernent et ceux qui
+critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau et une
+responsabilité sans limite; on ne leur passe rien: aux autres, une
+entière liberté sans responsabilité; de leur part, on accepte ou l'on
+tolère tout. Telle est, du moins chez nous, dès que nous sommes libres,
+la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti
+moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et
+sans aucun retour personnel, que j'en ai, d'abord entrevu l'inique et
+nuisible rigueur.
+
+Par instinct plutôt que par une intention réfléchie et précise, le désir
+me vint, après avoir fait acte d'opposition déclarée, de prouver que
+l'esprit de gouvernement ne m'était pas étranger. Des hommes sensés
+inclinaient à penser que du système représentatif il ne pouvait sortir,
+chez nous du moins et dans l'état où la Révolution avait laissé la
+France, un vrai gouvernement, et que nos ardeurs pour les institutions
+libres n'étaient propres qu'à énerver le pouvoir et à livrer la société
+à l'anarchie. Les temps révolutionnaires et les temps impériaux nous
+avaient naturellement légué cette idée; la France n'avait connu la
+liberté politique que par les révolutions et l'ordre que par le
+despotisme; leur harmonie paraissait une chimère. J'entrepris d'établir,
+non-seulement que cette chimère des grands coeurs pouvait devenir une
+réalité, mais qu'il dépendait de nous de la réaliser, car le régime
+fondé par la Charte contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens
+essentiels de gouvernement régulier et d'opposition efficace que
+pouvaient souhaiter les sincères amis du pouvoir et de la liberté. Mon
+ouvrage _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel
+de la France,_ publié en 1821, fut tout entier consacré à ce dessein.
+
+Je ne fis là point de politique théorique et générale; j'en écartai même
+expressément l'idée: «Peut-être, disais-je dans ma préface, aborderai-je
+un jour, sur la nature et les principes du gouvernement constitutionnel,
+des questions plus générales et d'un intérêt pressant, bien que leur
+solution soit étrangère à la politique active, aux choses et aux hommes
+du moment. Je ne veux parler aujourd'hui que du système actuel du
+pouvoir et des vrais moyens de gouverner notre bonne et belle patrie.»
+Tout novice et doctrinaire que j'étais alors, je n'avais garde de penser
+que les mêmes maximes et les mêmes procédés de gouvernement fussent bons
+partout, ni que tous les peuples et tous les siècles dussent être, au
+même moment, jetés dans le même moule. Je me renfermais soigneusement
+dans mon temps et dans mon pays, m'appliquant à montrer quels efficaces
+moyens de gouvernement étaient déposés dans les vrais principes et le
+jeu régulier des institutions que la France tenait de la Charte, et
+comment on pouvait les pratiquer avec succès, dans le légitime intérêt
+et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens d'opposition, le
+même travail, convaincu et voulant convaincre les adversaires de la
+politique alors dominante qu'on pouvait contrôler l'autorité sans la
+détruire, et user des droits de la liberté sans ébranler les bases de
+l'ordre établi. C'était mon ardente préoccupation d'élever la politique
+hors de l'ornière révolutionnaire, et de faire pénétrer au sein du
+régime constitutionnel des idées de légale et forte conservation.
+
+Trente-six ans se sont écoulés. Dans ce long intervalle, j'ai pris part,
+pendant dix-huit ans, au travail de ma génération pour la fondation
+d'un gouvernement libre. J'en ai quelque temps porté le poids. Ce
+gouvernement a été renversé. J'ai ainsi éprouvé moi-même l'immense
+difficulté et subi le douloureux insuccès de cette grande entreprise.
+Pourtant, et je le dis sans hésitation sceptique comme sans modestie
+affectée, je relis aujourd'hui ce que j'ai écrit en 1821, sur les moyens
+de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, avec
+une satisfaction presque sans mélange. J'exigeais beaucoup du
+pouvoir, mais rien, je crois, qu'il ne lui fût possible et nécessaire
+d'accomplir. Et malgré ma jeune confiance, je ne méconnaissais point,
+même alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au succès: «Je n'ai
+point dessein, disais-je, de tout imputer, de tout demander au pouvoir
+lui-même. Je ne lui dirai pas, comme on le fait souvent;--Soyez juste,
+sage, ferme, et ne vous inquiétez de rien.--Le pouvoir n'est pas libre
+d'être ainsi excellent à lui tout seul. Il ne fait pas la société, il la
+trouve; et si la société est impuissante à le seconder, si des principes
+anarchiques la possèdent, si elle renferme en son propre sein les causes
+de la dissolution, le pouvoir aura beau faire; il n'est pas donné à la
+sagesse humaine de sauver un peuple qui ne concourt pas lui-même à son
+salut.»
+
+Pendant que je publiais, contre l'attitude et les tendances du cabinet,
+ces deux attaques, les conspirations et les procès politiques éclataient
+de jour en jour et amenaient leurs tragiques conséquences. J'ai déjà
+dit ce que je pensais des complots de cette époque, et pourquoi je les
+trouvais aussi mal fondés que mal conduits, sans motifs légitimes comme
+sans moyens efficaces. Mais en les réprouvant, j'étais ému du sincère
+et courageux dévouement de tant d'hommes, la plupart très-jeunes, qui
+prodiguaient; pour une cause qu'à tort ils croyaient bonne, les trésors
+de leur âme et de leur vie. Parmi les épreuves que nous impose notre
+temps, je n'en connais guère de plus pénible que celle des sentiments
+combattus, et ces perplexités entre le blâme et l'estime, la réprobation
+et la sympathie, que j'ai tant de fois ressenties en assistant aux actes
+de tant de mes contemporains. J'aime l'harmonie et la clarté dans les
+âmes comme dans les sociétés humaines, et nous vivons à une époque de
+confusion et d'obscurité morale comme sociale. Combien d'hommes j'ai
+connus qui, doués de belles qualités, auraient mené dans d'autres temps
+une vie droite et simple, et qui, de nos jours, ont erré à travers les
+problèmes et les ténèbres de leur propre pensée, ambitieux turbulents ou
+fanatiques aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir en
+repos! Dès 1820, quoique jeune encore moi-même, je déplorais cette
+perturbation des esprits et des destinées, presque aussi triste à
+contempler que funeste à subir; mais, en la déplorant, j'avais des
+alternatives de jugement sévère et d'émotion indulgente; et sans
+chercher à désarmer le pouvoir dans sa légitime défense, je ressentais
+un profond désir de lui inspirer, envers de tels adversaires, une
+généreuse et prudente équité.
+
+Un sentiment vrai ne se résigne pas à se croire impuissant. Les
+deux écrits que je publiai en 1821 et 1822, intitulés l'un, _Des
+Conspirations et de la Justice_ _politique_, l'autre, _De la Peine de
+mort en matière politique_, ne furent point, de ma part, des actes
+d'opposition; je m'appliquai à leur retirer ce caractère. Pour en
+marquer avec précision le sens et le but, il me suffira d'en rappeler
+les deux épigraphes; je plaçai en tête du premier ces paroles du
+prophète Isaïe: «Ne dites point _conjuration_ toutes les fois que ce
+peuple dit _conjuration_;» et en tête du second celles de saint Paul: «O
+sépulcre, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon?» J'avais à
+coeur de convaincre le pouvoir lui-même que la bonne politique comme la
+vraie justice lui conseillaient de rendre les procès politiques et les
+exécutions capitales très-rares, et qu'en déployant, contre tous les
+faits qui pouvaient la provoquer, toute la rigueur des lois, il se
+créait bien plus de périls qu'il n'en écartait. Le sentiment public
+était d'accord avec le mien: les hommes sensés et indépendants,
+étrangers aux passions des partis engagés dans la lutte, trouvaient,
+comme moi, qu'il y avait excès dans l'action de la police au milieu des
+complots, excès dans le nombre et l'âpreté des poursuites, excès dans
+l'application des peines légales. Je pris grand soin de renfermer ces
+plaintes dans leurs justes limites, d'en écarter toute comparaison
+injurieuse, toute prétention à des réformes soudaines, et de ne point
+contester au pouvoir ses armes nécessaires. En traitant des questions
+nées au sein des plus violents orages, je voulais les porter dans une
+région haute et sereine, convaincu que, de là seulement, mes idées et
+mes paroles auraient quelque chance d'être efficaces. Elles reçurent
+la sanction d'un allié plus puissant que moi. La Cour des pairs, qui
+commença alors à prendre, dans le jugement des procès politiques, la
+place que lui assignait la Charte, mit sur-le-champ la vraie justice et
+la bonne politique en pratique. Rare et beau spectacle que celui d'une
+grande assemblée essentiellement politique dans son origine et dans
+sa composition, fidèle soutien du pouvoir, et pourtant constamment
+soigneuse, non-seulement d'élever la justice au-dessus des passions du
+moment, mais encore d'apporter, dans l'appréciation et la punition des
+crimes politiques, l'intelligente équité qui peut seule satisfaire la
+raison du philosophe et la charité du chrétien. Et dans l'honneur de ce
+spectacle, une part revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement
+ne tentèrent jamais de porter à l'indépendance et à l'impartialité de
+la Cour des pairs aucune atteinte, mais qui ne se permirent pas de s'en
+plaindre. Après le mérite d'être eux-mêmes et de leur propre mouvement
+justes et sages, c'en est un réel, pour les puissants de la terre,
+d'accepter sans résistance et sans murmure le bien qu'ils n'ont pas été
+les premiers à pratiquer.
+
+J'ai vécu dans un temps de complots et d'attentats politiques, dirigés
+tantôt contre des pouvoirs auxquels j'étais étranger et même opposant,
+tantôt contre des pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les
+conspirateurs tantôt impunis, tantôt frappés avec toute la rigueur des
+lois. Je demeure convaincu que, dans l'état actuel des esprits, des
+coeurs et des moeurs, la peine de mort est contre de tels actes une
+mauvaise arme, qui blesse grièvement les pouvoirs empressés à s'en
+servir pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et préventive
+manque à cette peine; elle effraye et détourne des complots bien des
+gens qui seraient tentés d'y entrer. Mais à côté de ce salutaire effet,
+elle en produit d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des
+motifs et des dispositions qui ont poussé les hommes aux actes qu'elle
+punit, elle frappe du même coup le pervers et le rêveur, l'ambitieux
+déréglé et le fanatique dévoué; et par cette grossière confusion elle
+offense plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle irrite
+encore plus qu'elle n'effraye; elle émeut de pitié les spectateurs
+indifférents, et apparaît aux intéressés comme un acte de guerre qui
+revêt faussement les formes d'un arrêt de justice. L'intimidation
+qu'elle inspire d'abord s'affaiblit de jour en jour, tandis que la haine
+et la soif de vengeance qu'elle sème dans les coeurs s'enveniment et se
+répandent. Et un jour arrive où le pouvoir qui s'est cru sauvé se
+voit assailli par des ennemis bien plus nombreux et plus acharnés que
+n'étaient ceux dont il s'est défait.
+
+Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, où, pour les délits
+purement politiques, les peines du bannissement et de la déportation,
+bien graduées et sérieusement appliquées, seront, en droit comme en
+fait, substituées à la peine de mort. En attendant, je compte parmi les
+meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vivement réclamé, à ce sujet,
+la vraie justice et la bonne politique dans un temps où elles étaient
+compromises par les passions des partis et les périls du pouvoir.
+
+Ces quatre ouvrages, publiés coup sur coup dans l'espace de deux
+ans, frappèrent assez vivement l'attention publique. Tous les hommes
+considérables de l'opposition dans les Chambres m'en remercièrent comme
+d'un service rendu à la cause de la France et des institutions libres:
+«Vous gagnez, sans nous, des batailles pour nous,» me dit le général
+Foy. M. Royer-Collard, en me faisant, sur le premier de ces écrits (_Du
+Gouvernement de la France depuis la Restauration_), quelques objections,
+ajoutait: «Votre livre est plein de vérités; on les y ramasse à la
+pelle.» Je reproduis sans embarras ces témoignages d'une approbation
+sérieuse: quand on agit sérieusement, quoi qu'on fasse, mesures
+politiques, discours ou livres, il faut réussir et atteindre à son but;
+l'éloge vaut beaucoup quand il donne la certitude du succès. Cette
+certitude une fois acquise, je ne fais nul cas des compliments; un peu
+de puérilité et de ridicule s'y mêle toujours; la sympathie sans phrases
+a seule un charme vrai et digne. J'avais quelque droit de mettre quelque
+prix à celle qu'on me témoignait dans l'opposition, car je n'avais rien
+fait pour plaire aux passions, ni pour ménager les préjugés et les
+arrière-pensées qui fermentaient dans les rangs extrêmes du parti;
+j'avais aussi franchement soutenu la royauté que combattu le cabinet, et
+il était clair que je ne voulais pas plus livrer la maison de Bourbon
+que la Charte à leurs divers ennemis.
+
+Deux occasions me vinrent bientôt de m'expliquer, à ce sujet, d'une
+façon encore plus personnelle et plus précise. En 1821, peu après
+la publication de mon _Essai sur les conspirations et la justice
+politique_, l'un des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit et
+d'honneur, mais passionnément engagé dans les sociétés secrètes, cet
+héritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de
+liberté, vint me voir et me témoigna avec chaleur sa reconnaissante
+approbation. Les plus hardis conspirateurs sont charmés, quand le péril
+éclate, de se mettre à couvert derrière les principes de justice et
+de modération que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous
+causâmes librement de toutes choses. Près de me quitter, mon visiteur
+me prenant vivement le bras, me dit: «Soyez donc des
+nôtres!--Qu'appelez-vous _des vôtres?_--Entrez avec nous dans
+la Charbonnerie; c'est la seule force efficace pour renverser un
+gouvernement qui nous humilie et nous opprime.--Vous vous trompez
+sur mon compte; je ne me sens ni humilié, ni opprimé, ni moi, ni mon
+pays.--Que pouvez-vous donc espérer de ces gens-là?--Il ne s'agit pas
+d'espérances; je veux garder ce que nous possédons: nous avons tout ce
+qu'il faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre. Le pouvoir
+actuel méritera peut-être souvent, et, à mon avis, il mérite en ce
+moment d'être combattu, mais pas du tout d'être renversé; il n'a rien
+fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et
+nous avons assez d'armes légales et publiques pour le redresser en le
+combattant. Je ne veux ni de votre but, ni de vos moyens; vous nous
+ferez à tous, comme à vous-même, beaucoup de mal sans réussir; et si
+vous réussissiez, ce serait encore pis.» Il me quitta sans humeur, car
+il me portait de l'amitié, mais pas le moins du monde ébranlé dans sa
+passion de sociétés secrètes et de complots. C'est une fièvre dont on
+ne guérit pas quand on lui a livré son âme, et un joug dont on ne
+s'affranchit pas quand on l'a longtemps subi.
+
+Un peu plus tard, en 1822, quand les écrits que je viens de rappeler
+eurent produit leur effet, je reçus la visite de M. Manuel. Nous nous
+rencontrions quelquefois chez des amis communs, et nous vivions en bons
+rapports, mais sans aucune intimité. Il venait évidemment m'en offrir et
+en chercher davantage. Avec une franchise dans laquelle la nature un peu
+étroite de son esprit avait peut-être autant de part que la fermeté de
+ses résolutions, il passa promptement des compliments aux confidences,
+et en se félicitant de mon opposition, il me laissa voir toute la portée
+de la sienne. Il ne croyait ni à la Restauration, ni à la Charte, tenait
+la maison de Bourbon pour incompatible avec la France de la Révolution,
+et regardait un changement de dynastie comme la conséquence nécessaire
+du changement de l'état social. Il amena dans le cours de l'entretien la
+mort récente de l'empereur Napoléon, la sécurité qui en résultait
+pour la paix européenne, et le nom de Napoléon II comme une solution
+possible, probablement la meilleure, des problèmes de notre avenir. Tout
+cela fut dit en termes mesurés, mais clairs, sans détour comme
+sans passion, et avec l'intention marquée de voir à quel point je
+repousserais ou j'admettrais de telles perspectives. Je ne m'attendais
+ni à la visite, ni à la conversation; mais je ne m'y refusai point, ne
+me flattant guère d'attirer à moi M. Manuel, mais n'ayant nulle envie
+de me cacher de lui: «Loin de croire, lui dis-je, qu'un changement de
+dynastie soit nécessaire à la France, je le regarderais comme un grand
+mal et un grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satisfaite
+aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte toutes les garanties
+que réclament ses intérêts et ses voeux légitimes. Je ne crains point la
+contre-révolution; nous avons contre elle la puissance du droit comme
+celle du fait, et si l'on était jamais assez fou pour la tenter, nous
+serions assez forts pour l'arrêter. Ce qui importe aujourd'hui à la
+France, c'est d'expulser l'esprit révolutionnaire qui la tourmente
+encore, et de pratiquer le régime libre dont elle est en possession. La
+maison de Bourbon convient très-bien à ce double besoin du pays.
+Son gouvernement est antirévolutionnaire par nature et libéral par
+nécessité. Je redouterais beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant
+l'ordre, serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez révolutionnaire
+pour se dispenser d'être libéral. J'aurais peur que le pays ne s'y
+prêtât trop aisément. Nous avons besoin d'être un peu inquiets sur nos
+intérêts pour apprendre à garder nos droits. Sous le gouvernement de la
+maison de Bourbon, nous nous sentons obligés en même temps au respect et
+à la vigilance. L'un et l'autre sentiment nous sont bons. Je ne sais ce
+qui nous arriverait si l'un ou l'autre venait à nous manquer.»
+
+M. Manuel n'insista point. Il avait trop de sens pour se plaire aux
+paroles inutiles. Nous continuâmes quelque temps à causer sans discuter,
+et nous nous séparâmes, pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais
+persuadés l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en commun.
+
+En même temps que je publiais ces divers écrits, je préparais mon cours
+d'histoire moderne, que j'ouvris en effet le 7 décembre 1820. Décidé à
+user des deux moyens d'influence qui s'offraient à moi, l'enseignement
+public et la presse, j'en usai pourtant très-différemment. J'écartai de
+mon cours toute allusion aux circonstances, au système et aux actes
+du gouvernement; je m'interdis toute pensée d'attaque ou seulement de
+critique, tout souvenir des affaires et des luttes du moment. Je me
+renfermai scrupuleusement dans la sphère des idées générales et des
+faits anciens. L'indépendance intellectuelle est le droit de la
+science; elle le perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition
+politique. Pour que les libertés diverses se déploient efficacement, il
+faut qu'elles restent chacune dans son domaine; leur retenue fait leur
+force comme leur sûreté.
+
+En m'imposant cette règle de conduite, je n'en éludai point la
+difficulté. Je pris pour sujet de mon cours l'histoire des anciennes
+institutions politiques de l'Europe chrétienne, et des origines du
+gouvernement représentatif dans les divers États où il a été tenté,
+avec ou sans succès. Je touchais de bien près, dans un tel sujet, aux
+embarras flagrants de cette politique contemporaine dont j'étais résolu
+à me tenir loin. Mais j'y trouvais aussi l'occasion naturelle de
+poursuivre, par les seules voies de la science, le double but que je
+me proposais. Je voulais combattre les théories révolutionnaires, et
+rappeler, sur le passé de la France, l'intérêt et le respect. Nous
+sortions à peine de la plus violente lutte contre cette ancienne société
+française, notre berceau séculaire; nous avions encore le coeur plein,
+envers elle, de colère ou d'indifférence, et l'esprit confusément imbu
+des idées, vraies ou fausses, sous lesquelles elle avait succombé.
+Le jour était venu de déblayer cette arène couverte de ruines, et de
+substituer, en pensée comme en fait, l'équité à l'hostilité, et les
+principes de la liberté aux armes de la révolution. On ne construit pas
+un édifice avec des machines de guerre; on ne fonde pas un régime libre
+avec des préventions ignorantes et des haines acharnées. Je rencontrais
+à chaque pas, dans mon cours, les grands problèmes d'organisation
+sociale au nom desquels les classes et les partis divers venaient de se
+porter de si rudes coups, la souveraineté du peuple et le droit divin,
+la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie, l'unité
+ou la division des pouvoirs, les divers systèmes d'élection, de
+constitution et d'action des assemblées appelées à concourir au
+gouvernement. J'abordai toutes ces questions avec le ferme dessein de
+passer au crible les idées de notre temps, et de séparer les ferments
+ou les rêveries révolutionnaires des progrès de justice et de liberté
+conciliables avec les lois éternelles de l'ordre social. A côté de ce
+travail philosophique, j'en poursuivis un autre spécialement historique:
+je m'appliquai à mettre en lumière les efforts intermittents, mais
+toujours renaissants, de la société française, pour sortir du chaos au
+sein duquel elle était née, tantôt la lutte, tantôt l'accord de ses
+divers éléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple,
+dans les diverses phases de cette rude destinée, et le développement
+glorieux, bien que très-incomplet, de la civilisation française, telle
+que la Révolution française l'a recueillie à travers tant de combats et
+de vicissitudes. J'avais à coeur de faire rentrer la vieille France dans
+la mémoire et l'intelligence des générations nouvelles; car il y avait
+aussi peu de sens que de justice à renier ou à dédaigner nos pères au
+moment où nous faisions, en nous égarant beaucoup à notre tour, un pas
+immense dans les mêmes voies où, depuis tant de siècles, ils avaient
+eux-mêmes marché.
+
+J'exposais ces idées devant des auditeurs la plupart assez peu disposés
+à les accueillir, ou seulement à y prendre intérêt. Le public qui
+suivait alors mon cours était bien moins nombreux et moins varié qu'il
+ne le fut quelques années plus tard. Il se composait surtout de jeunes
+gens, élèves des diverses écoles savantes, et de quelques groupes de
+curieux, amateurs des grandes études historiques. Les uns n'étaient
+point préparés à celles que je leur offrais, et manquaient des
+connaissances préalables qui les leur auraient fait goûter. Chez
+beaucoup d'autres, les préjugés et les idées du XVIIIe siècle et de la
+Révolution, en matière de philosophie politique ou d'histoire, étaient
+déjà à l'état de ces habitudes d'esprit froidement invétérées qui
+n'admettent plus la discussion et n'écoutent qu'avec indifférence ou
+méfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, et parmi ceux-ci se
+trouvaient les esprits les plus actifs et les plus ouverts, étaient plus
+ou moins engagés dans les sociétés secrètes, les menées hostiles, les
+complots, et j'étais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. J'avais
+ainsi bien des obstacles à surmonter et bien des conversions à faire
+pour attirer dans les voies où je marchais le petit public qui venait
+m'écouter.
+
+Mais il y a toujours, dans un public français, quelles que soient ses
+préventions, une élasticité intellectuelle, un goût pour le mouvement
+d'esprit et pour les idées nouvelles hardiment présentées, et une
+certaine équité généreuse qui le disposent à la sympathie, même
+avant qu'il ne donne son adhésion. J'étais en même temps libéral et
+antirévolutionnaire, dévoué aux principes fondamentaux de la nouvelle
+société française, et animé, pour la vieille France, d'un respect
+affectueux; je combattais des idées qui formaient la foi politique de
+la plupart de mes auditeurs; j'en exposais d'autres qui leur étaient
+suspectes, même quand elles leur semblaient justes; il y avait en moi,
+pour eux, des obscurités, des contradictions, des perspectives qui
+les étonnaient et les faisaient hésiter à me suivre. Pourtant ils
+me sentaient sérieux et sincère; ils étaient de jour en jour
+plus convaincus que mon impartialité historique n'était pas de
+l'indifférence, ni ma foi politique de la réaction vers l'ancien régime,
+ni mon opposition à toute menée subversive de la complaisance pour
+le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de mes auditeurs:
+quelques-uns, et des plus distingués, venaient décidément à moi;
+d'autres entraient en doute sur la vérité de leurs théories et l'utilité
+de leurs pratiques conspiratrices; presque tous prenaient en goût
+l'appréciation équitable du passé, et en estime l'opposition patiente et
+légale dans le présent. L'esprit révolutionnaire, dans cette jeune et
+vive portion du public, était visiblement en déclin; non par scepticisme
+et apathie, mais parce que d'autres idées, d'autres sentiments lui
+disputaient la place dans les âmes, et l'en expulsaient en s'y
+établissant.
+
+Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon cours pour dangereux,
+et le 12 octobre 1822, l'abbé Frayssinous, que, peu de mois auparavant,
+M. de Villèle avait fait faire grand maître de l'Université, en ordonna
+la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, et je ne m'en étonne pas
+aujourd'hui. Mon opposition au cabinet était très-publique, et quoique
+mon enseignement y demeurât complètement étranger, bien des gens ne
+séparaient pas aussi nettement que moi, dans leurs impressions, mes
+leçons sur l'histoire des temps anciens et mes écrits contre la
+politique du moment. Je n'en demeure pas moins convaincu que, dans cette
+mesure, le gouvernement se trompa, et à son propre détriment. Dans la
+lutte qu'il soutenait contre l'esprit révolutionnaire, les idées
+que propageait mon enseignement lui étaient plus salutaires que mon
+opposition par la presse ne pouvait lui être embarrassante, et elles
+apportaient plus de force à la monarchie que mes critiques sur des
+questions ou des situations de circonstance n'en pouvaient ôter au
+cabinet. Mais mon libre langage importunait les aveugles partisans du
+pouvoir absolu, dans l'Église ou dans l'État, et l'abbé Frayssinous,
+esprit court et caractère faible dans son honnêteté, obéissait avec
+plus d'inquiétude que de regret à des influences dont il redoutait les
+emportements, mais qu'au fond il ne blâmait pas.
+
+Dans la scission des partis monarchiques, celui que j'avais combattu
+s'engageait de plus en plus dans des voies exclusives et violentes. Mon
+cours fermé, toute influence politique un peu prochaine me devenait
+impossible. Pour lutter, hors de l'enceinte des Chambres, contre le
+système qui prévalait, il fallait ou conspirer, ou descendre à une
+opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne
+me convenaient; je renonçai complètement aux luttes de parti, même
+philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de
+servir encore ma cause, dans les esprits et dans l'avenir.
+
+Ce qu'il y a de plus difficile et pourtant de plus nécessaire dans
+la vie publique, c'est de savoir, à certains moments, se résigner à
+l'immobilité sans renoncer au succès, et attendre sans désespérer,
+quoique sans agir.
+
+Ce fut à cette époque que je m'adonnai sérieusement à l'étude de
+l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont
+fondées. Passionnément préoccupé de l'avenir politique de ma patrie,
+je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles
+erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions
+prudentes un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un
+gouvernement libre.
+
+Quand on compare attentivement l'histoire et le développement social de
+la France et de l'Angleterre, on ne sait si c'est des ressemblances ou
+des différences qu'on doit être plus frappé. Jamais deux nations,
+avec des origines et des situations fort diverses, n'ont été plus
+profondément mêlées dans leurs destinées, et n'ont exercé l'une sur
+l'autre, par les relations tantôt de la guerre, tantôt de la paix,
+une plus constante influence. Une province de la France a conquis
+l'Angleterre; l'Angleterre a possédé longtemps plusieurs provinces de la
+France; et, au sortir de cette lutte nationale, déjà les institutions
+et le sens politique des Anglais étaient, pour les esprits les plus
+politiques entre les Français, pour Louis XI et Philippe de Comines,
+par exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chrétienté, les deux
+peuples ont suivi des drapeaux religieux divers; mais cette diversité
+même est devenue entre eux une nouvelle cause de contact et de mélange.
+C'est en Angleterre que les protestants français, c'est en France que
+les catholiques anglais persécutés ont cherché et trouvé un asile. Et
+quand les rois ont été proscrits à leur tour, c'est en France que le roi
+d'Angleterre, c'est en Angleterre que le roi de France se sont réfugiés,
+et c'est après un long séjour dans ce refuge que Charles II au XVIIe
+siècle, et Louis XVIII au XIXe, sont rentrés dans leurs États. Les deux
+nations, ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des deux
+nations ont eu tour à tour la fantaisie de s'emprunter mutuellement
+leurs idées, leurs moeurs, leurs modes. Au XVIIe siècle, c'était la cour
+de Louis XIV qui donnait le ton à l'aristocratie anglaise. Au XVIIIe,
+c'était à Londres que Paris allait chercher des modèles. Et quand on
+s'élève au-dessus de ces incidents de l'histoire pour considérer les
+grandes phases de la civilisation des deux pays, on reconnaît qu'à
+d'assez longs intervalles dans le cours des siècles, ils ont suivi à
+peu près la même carrière, et que les mêmes tentatives et les mêmes
+alternatives d'ordre et de révolution, de pouvoir absolu et de liberté,
+se sont produites chez tous les deux, avec des coïncidences singulières
+en même temps qu'avec de profondes diversités.
+
+C'est donc une vue bien superficielle et bien erronée que celle des
+personnes qui regardent la société française et la société anglaise
+comme si essentiellement différentes qu'elles ne sauraient puiser l'une
+chez l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imitation
+factice et stérile. Rien n'est plus démenti par l'histoire vraie et plus
+contraire à la pente naturelle des deux pays. Leurs rivalités mêmes
+n'ont jamais rompu les liens, apparents ou cachés, qui existent entre
+eux, et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent
+ou qu'ils s'en défendent, ils ne peuvent pas ne pas influer puissamment
+l'un sur l'autre; leurs idées, leurs moeurs, leurs institutions se
+pénètrent et se modifient mutuellement, comme par une invincible
+nécessité.
+
+Je n'hésite pas cependant à le reconnaître: dans notre travail
+d'organisation politique, nous avons quelquefois fait à l'Angleterre des
+emprunts trop complets et trop précipités. Nous n'avons pas toujours
+tenu assez de compte du caractère propre et des conditions spéciales de
+la société française. La France a grandi et prospéré sous l'influence
+de la royauté, secondant le mouvement d'ascension des classes moyennes;
+l'Angleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, prenant
+sous sa garde les libertés du peuple. De telles différences sont trop
+profondes pour disparaître, même dans la puissante uniformité de la
+civilisation moderne. Nous les avons trop oubliées. C'est l'écueil des
+innovations accomplies au nom d'idées générales et de grands exemples
+qu'elles ne font pas, aux faits réels et nationaux, leur légitime part.
+Mais comment n'aurions-nous pas donné sur cet écueil? Dans le cours de
+sa longue longue vie, l'ancienne France a fait à plusieurs reprises de
+grands efforts pour arriver à un gouvernement libre. Ses plus puissantes
+influences ont, les unes résisté, les autres échoué dans ce travail; ses
+meilleures institutions ne se sont point prêtées aux transformations
+nécessaires, et sont demeurées politiquement inefficaces. Et pourtant,
+par un juste sentiment de son honneur et de son intérêt, la France n'a
+pas cessé de prétendre à un vrai et durable régime de garanties et de
+libertés politiques. Elle le réclamait, elle le voulait en 1789. Par
+quelles voies le chercher? A quelles institutions le demander? Tant
+de fois déçue dans ses espérances et ses tentatives au dedans, elle a
+cherché au dehors des leçons et des modèles. Grande difficulté de plus
+dans une oeuvre déjà si difficile, mais difficulté inévitable et imposée
+par la nécessité.
+
+J'étais loin de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujourd'hui les
+obstacles qui nous attendaient dans notre travail d'organisation
+constitutionnelle; mais j'avais le sentiment que nos devanciers de 1789
+avaient beaucoup trop dédaigné l'ancienne France, ses éléments sociaux,
+ses traditions, ses moeurs, et que, pour ramener dans notre patrie
+l'harmonie avec la liberté, il fallait tenir plus de compte de son
+passé. En même temps donc que je mettais sous les yeux du public
+français l'histoire et les monuments originaux des institutions et
+des révolutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans l'étude et
+l'exposition de l'ancienne société française, de ses origines, de ses
+lois, des phases diverses de son développement. J'avais également
+à coeur de nous approprier les enseignements d'une grande histoire
+étrangère, et de ranimer, parmi nous, le goût avec l'intelligence de
+notre propre histoire.
+
+Mes travaux étaient certainement en harmonie avec les instincts et les
+besoins du temps, car ils furent accueillis et secondés par le mouvement
+général qui éclata dans le public et autour de ce gouvernement si
+contesté. C'est l'heureux naturel de l'esprit français qu'il change
+aisément de route sans se ralentir. Il est singulièrement flexible,
+élastique et fécond. Un obstacle l'arrête, il s'ouvre une autre voie;
+des entraves le gênent, il apprend à marcher en les portant; on le
+comprime sur un point, il s'écarte et rebondit ailleurs. Le gouvernement
+du côté droit restreignait dans un plus petit cercle et rendait plus
+difficiles la vie et l'action politique; la génération qui entrait à ce
+moment dans le monde chercha, non pas tout à fait en dehors, mais à
+côté de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfaction de
+ses désirs; la littérature, la philosophie, l'histoire, la poésie, la
+critique, prirent un nouvel et puissant essor. Pendant qu'une réaction
+naturelle et malheureuse ramenait dans l'arène le XVIIIe siècle avec ses
+vieilles armes, le XIXe siècle se déploya avec ses idées, ses tendances,
+sa physionomie originales. Je ne cite point de noms propres: ceux qui
+méritent de n'être pas oubliés n'ont pas besoin qu'on les rappelle;
+c'est le caractère général du mouvement intellectuel de cette époque
+que je tiens à mettre en lumière. Ce mouvement ne se portait plus
+exclusivement ni directement sur la politique, et pourtant c'était de la
+politique qu'il émanait: il était littéraire et philosophique; la pensée
+humaine, se dégageant des intérêts et des luttes du jour, se lançait,
+par toutes les voies, à la recherche et à la jouissance du vrai et du
+beau; mais c'était de la liberté politique que lui venait l'impulsion
+première, et l'espoir d'un régime libre se laissait clairement entrevoir
+dans ses plus abstraits travaux comme dans ses plus poétiques élans.
+En fondant en 1827, mes amis et moi, l'un des principaux recueils
+périodiques de ce temps, la _Revue française_, nous lui donnâmes pour
+épigraphe ce vers d'Ovide:
+
+ Et quod nune ratio est, impetus ante fuit;
+ «Ce qui est maintenant de la raison a été d'abord un élan passionné.»
+
+Nous exprimions ainsi avec vérité l'esprit dominant autour de nous, et
+notre propre disposition. La _Revue française_ était consacrée à la
+philosophie, à l'histoire, à la critique littéraire, aux études morales
+et savantes; et pourtant elle était animée et pénétrée du grand souffle
+politique qui, depuis quarante ans, agitait la France. Nous nous
+déclarions différents de nos devanciers de 1789, étrangers à
+leurs passions et point asservis à leurs idées, mais héritiers et
+continuateurs de leur oeuvre. Nous entreprenions de ramener la nouvelle
+société française à des principes plus purs, à des sentiments plus
+élevés et plus équitables, à des bases plus solides; mais c'était bien
+à elle, à l'accomplissement de ses légitimes espérances et à
+l'affermissement de ses libertés qu'appartenaient nos voeux et nos
+travaux.
+
+Un autre recueil commencé en 1824 et plus populaire que la _Revue
+française_, le _Globe_ portait dans une polémique plus vive et plus
+variée le même caractère. De jeunes doctrinaires, associés à d'autres
+écrivains de la même génération et animés, à cette époque, du même
+esprit, quoique avec des idées premières et des tendances dernières
+très-différentes, en étaient les rédacteurs habituels. En philosophie,
+le spiritualisme, en histoire une curiosité intelligente, impartiale et
+même sympathique pour les temps anciens et les divers états des sociétés
+humaines, en littérature le goût de la nouveauté, de la variété, de la
+liberté, de la vérité, même sous ses formes les plus étrangères et
+dans ses plus grossiers mélanges, c'était là leur drapeau. Ils le
+défendaient, ou plutôt ils le portaient en avant avec l'ardeur et
+l'orgueil de la jeunesse, prenant à leurs tentatives de réforme
+philosophique, historique, poétique, critique, ce plaisir à la fois
+personnel et désintéressé qui est la plus douce récompense de l'activité
+intellectuelle, et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop
+vaste et trop facile succès. Deux défauts se mêlaient à ces généreuses
+tendances: les idées développées dans le _Globe_ manquaient de base fixe
+et de forte limite; la forme en était plus décidée que le fond;
+elles révélaient des esprits animés d'un beau mouvement, mais qui ne
+marchaient pas vers un but unique ni certain, et accessibles à un
+laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils ne dérivassent quelque
+jour eux-mêmes vers les écueils qu'ils signalaient. En même temps,
+l'esprit de coterie, ce penchant à se complaire dans le petit cercle où
+l'on vit et à s'isoler, sans y prendre garde, du grand public pour
+qui l'on travaille et à qui l'on parle, exerçait sur le _Globe_ trop
+d'empire. Turgot avait projeté d'écrire, pour l'_Encyclopédie_,
+plusieurs articles; d'Alembert vint un jour les lui demander; Turgot
+refusa: «Vous dites sans cesse _nous_, lui répondit-il; bientôt le
+public dira _vous_; je ne veux pas être ainsi enrôlé et classé.» Mais
+ces défauts du _Globe_, sensibles aujourd'hui, étaient couverts, il y a
+trente ans, par le mérite de son opposition, car l'opposition politique
+était au fond de ce recueil et lui conciliait, dans le parti hostile à
+la Restauration, bien des gens à qui sa philosophie et sa littérature ne
+plaisaient pas. En février 1830, sous le ministère de M. de Polignac,
+le _Globe_, cédant à sa pente, devint décidément un grand journal
+politique: de sa retraite de Carquerannes, près d'Hyères, où il était
+allé essayer de mettre d'accord son travail et sa santé, M. Augustin
+Thierry m'écrivait: «Que dites-vous du _Globe_ depuis qu'il a changé de
+forme? Je ne sais pourquoi, je suis contrarié d'y trouver toutes
+ces petites nouvelles et cette polémique de tous les jours. On se
+recueillait autrefois pour le lire, et maintenant cela n'est plus
+possible; l'attention est distraite et partagée. C'est bien le même
+esprit; ce sont les mêmes articles; mais il est désagréable de trouver à
+côté des choses qui sont partout.» M. Augustin Thierry avait raison;
+le _Globe_ perdit beaucoup à devenir un journal politique comme
+tant d'autres; mais il n'en avait pas moins été, dès son origine,
+essentiellement politique dans son inspiration et sa tendance. C'était
+l'esprit général du temps, et loin de s'en défendre, le _Globe_ en était
+pénétré.
+
+Même sous l'influence dominante du côté droit, la Restauration
+n'entreprit point d'étouffer cette opposition réelle quoique indirecte,
+et importune sans être ennemie. La justice veut qu'on s'en souvienne
+à l'honneur de ce temps: au milieu des vives alarmes qu'inspirait au
+pouvoir la liberté politique et des efforts tentés pour la restreindre,
+la liberté intellectuelle se maintint et fut respectée. Celle-là ne
+supplée pas les autres; mais elle les prépare, et en attendant, elle
+sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les conquérir ou les
+conserver.
+
+Pendant que ce mouvement des esprits se développait et s'animait de jour
+en jour, le gouvernement de M. de Villèle suivait son cours, de plus en
+plus travaillé par les prétentions et les dissensions du parti que son
+chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis, d'un esprit aussi
+impartial que clairvoyant, m'écrivait en décembre 1826, du fond de
+son département: «Les hommes qui sont à la tête d'un parti sont
+véritablement destinés à trembler devant leur ombre. Je ne sais si dans
+aucun cas cette nullité du parti dominant a été plus complète. Pas
+une doctrine, pas une conviction, pas une espérance dans l'avenir; la
+déclamation elle-même usée et ridicule. Sûrement M. de Villèle a bien le
+mérite de connaître la misère de son parti; son succès vient de là; mais
+c'est, je crois, une connaissance instinctive; il représente ces gens-là
+plutôt qu'il ne les juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur
+refuser tout, hormis des places et des appointements; pourvu aussi qu'il
+n'ait aucune accointance avec les opinions opposées.» Quand le parti,
+d'exigence en exigence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en
+furent venus à ne plus savoir comment vivre ensemble, quand M. de
+Villèle, en novembre 1827, en appela aux élections pour se défendre de
+ses rivaux de chambre et de cour, nous prîmes résolument notre part dans
+la lutte. Toutes les oppositions se réunirent. Sous la devise _Aide-toi,
+le ciel t'aidera_, une association publique se forma, dans laquelle des
+hommes très-divers d'idées générales et d'intentions définitives se
+rapprochèrent et se concertèrent dans l'unique dessein d'amener, par les
+moyens légaux, le changement de la majorité dans la Chambre des députés
+et la chute du cabinet. Je n'hésitai pas plus à y entrer avec mes amis
+que je n'avais hésité, en 1815, à me rendre seul à Gand pour porter au
+roi Louis XVIII les avis des royalistes constitutionnels. Les longues
+révolutions propagent les deux vices contraires, la témérité et la
+pusillanimité; les hommes y apprennent, les uns à se jeter en aveugles
+dans des entreprises insensées, les autres à s'abstenir lâchement de
+l'action la plus légitime et la plus nécessaire. Nous avions franchement
+combattu la politique du cabinet; il nous appelait lui-même dans
+l'arène électorale pour vider la querelle; nous y entrâmes avec la même
+franchise, résolus à ne rien chercher de plus que de bonnes élections,
+et à accepter les difficultés comme les chances, d'abord de la lutte,
+puis du succès, si le succès nous venait.
+
+Dans la _Biographie_ que Béranger a écrite de lui-même, je lis ce
+paragraphe: «En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour
+approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes
+qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de
+petites ambitions rivales, et subordonnent des questions de principe aux
+passions particulières. Elles ne tardent pas à enfanter les défiances,
+source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y
+appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les
+éclairer.....La société _Aide-toi, le ciel t'aidera,_ qui agissait
+ostensiblement, a seule rendu de véritables services à notre cause.» La
+cause de M. Béranger et la nôtre étaient très-différentes: laquelle des
+deux profiterait le plus des services électoraux rendus par la société
+_Aide-toi, le ciel t'aidera?_ C'était du roi Charles X que devait
+bientôt dépendre la solution de cette question.
+
+L'effet des élections de 1827 fut immense: elles dépassaient de beaucoup
+les craintes du cabinet et les espérances de l'opposition. J'étais
+encore en province quand ces résultats éclatèrent; un de mes amis
+m'écrivit de Paris: «La consternation du ministère, les maux de nerfs
+de M. de Villèle qui font appeler son médecin à trois heures du matin,
+l'agonie de M. de Corbières[20], la retraite de M. de Polignac à la
+campagne d'où il ne veut pas sortir quoiqu'il soit prié de revenir,
+la terreur du château, les chasses toujours brillantes du Roi, ces
+élections si inattendues, si surprenantes, si abasourdissantes, en voilà
+beaucoup plus qu'il n'en faudrait pour faire des prophéties, et se
+tromper probablement sur tous les résultats qu'on voudrait prévoir.» Le
+duc de Broglie, absent comme moi de Paris, regardait dans l'avenir avec
+une modération un peu plus confiante: «Il est difficile, m'écrivait-il,
+que le bon sens général qui a présidé à cette élection ne réagisse pas
+un peu sur les élus. Le ministère qui résultera du premier conflit sera
+certainement assez chétif; mais il faudra le soutenir et tâcher que
+personne ne prenne d'alarme. Il me revient déjà ici qu'on est en grand
+effroi des élections; si je ne me trompe, cet effroi est le danger du
+moment présent; si nous parvenons, après la chute du ministère actuel, à
+passer l'année tranquillement, nous aurons ville gagnée.»
+
+[Note 20: Il était en effet très-malade au moment de cette crise.]
+
+Quand le ministère de M. de Villèle fut tombé, quand celui de M. de
+Martignac fut installé, un nouvel essai de gouvernement du centre
+commença, mais avec bien moins de forces et bien moins de chances de
+succès que celui qui, de 1816 à 1821, sous la direction simultanée ou
+alternative du duc de Richelieu et de M. Decazes, avait défendu, contre
+la domination du côté droit et du côté gauche, la France et la couronne.
+Le parti du centre, en 1816, formé dans un pressant péril du pays, avait
+puisé dans ce péril même une grande force, et n'avait eu affaire, soit
+à droite, soit à gauche, qu'à des oppositions ardentes, mais encore
+novices, mal organisées, et que le public tenait pour incapables de
+gouverner. En 1828, au contraire, le côté droit, à peine sorti du
+pouvoir après l'avoir possédé six ans, se croyait aussi près de le
+ressaisir que capable de l'exercer, et il attaquait avec une passion
+pleine d'espérance les successeurs improvisés qui le lui avaient ravi.
+D'autre part, le côté gauche et le centre gauche, rapprochés et
+presque confondus par six années d'opposition commune, s'entravaient
+mutuellement dans leurs rapports avec un cabinet qu'ils étaient appelés
+à soutenir quoiqu'il ne fût pas sorti de leurs rangs; comme il arrive en
+pareil cas, les violents et les étourdis paralysaient ou compromettaient
+les sages, bien plus que ceux-ci ne réussissaient à diriger ou à
+contenir leurs incommodes compagnons. Menacé ainsi dans les Chambres par
+d'ambitieux et puissants rivaux, le pouvoir naissant n'y trouvait que
+des alliés tièdes ou gênés dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816
+à 1821, le roi Louis XVIII donnait au gouvernement du centre son sincère
+et actif concours, en 1828 le roi Charles X regardait le cabinet qui
+remplaçait autour de lui les chefs du côté droit comme un désagréable
+essai qu'il était obligé de subir, mais auquel il ne se prêtait qu'avec
+inquiétude, ne croyant pas au succès, et se promettant bien de ne pas
+pousser l'expérience au delà de la stricte nécessité.
+
+Dans cette faible situation, deux hommes, M. de Martignac, comme chef
+réel du cabinet, sans le présider, et M. Royer-Collard, comme président
+de la Chambre des députés, donnaient seuls au pouvoir nouveau un peu de
+force et d'éclat; mais ils étaient loin de suffire à ses difficultés et
+à ses périls.
+
+M. de Martignac a laissé à tous ceux qui l'ont connu, dans la vie
+publique ou privée, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et
+de bienveillance. C'était un caractère facile, aimable, généreux, un
+esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre; il avait une
+éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive; il
+plaisait à ceux-là même qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de
+l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'écoutant: «Tais-toi,
+sirène.» En temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien
+établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre; mais il avait,
+dans la parole comme dans la conduite, plus de séduction que d'autorité,
+plus de charme que de puissance. Très-fidèle à sa cause et à ses amis,
+il ne portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans les luttes
+politiques, ni cette énergie simple, passionnée, obstinée, ni cette
+insatiable soif de succès qui s'animent devant les obstacles ou dans les
+défaites, et qui entraînent souvent les volontés, même quand elles ne
+changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus honnête et plus
+épicurien qu'ambitieux, il tenait à son devoir et à son plaisir plus
+qu'à son pouvoir. Ainsi, quoique bien venu du Roi comme des Chambres,
+il n'exerçait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais-Bourbon, ni
+l'empire, ni même l'influence que son excellent esprit et son rare
+talent auraient dû lui donner.
+
+M. Royer-Collard au contraire était arrivé et siégeait au fauteuil de
+la Chambre des députés avec une autorité conquise par douze années de
+luttes parlementaires, et tout récemment confirmée par sept élections
+simultanées, et par l'éclatante marque d'estime que la Chambre et le Roi
+venaient de lui donner. Mais cette autorité, réelle dans l'ordre moral,
+était, dans l'ordre politique, peu active et peu efficace. Depuis la
+chute du système de gouvernement qu'il avait soutenu et sa propre
+élimination du Conseil d'État par M. de Serre, en 1820, M. Royer-Collard
+était, je ne dirai pas tombé, mais entré dans un profond découragement.
+Quelques phrases des lettres qu'il m'écrivait de sa terre de
+Châteauvieux, où il passait l'été, feront mieux connaître que toute
+description l'état de son âme à cette époque. Je choisis les plus
+courtes.
+
+«1er _août_ 1823.--Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais que ce
+qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien
+de plus à savoir. En tout cas, je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de
+curiosité, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et j'ai bien
+peur que vous ne perdiez aussi la vôtre; car vous l'aurez perdue, le
+jour où elle sera devenue mauvaise. Dans ces tristes pensées, le coeur
+se serre, mais il ne se résigne pas.»
+
+«27 _août_ 1826. Il n'y a point de plus parfaite et plus innocente
+solitude que celle où j'ai vécu jusqu'à cette semaine, qui a ramené
+M. de Talleyrand à Valençay. Votre lettre et sa conversation, voilà
+uniquement par où je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien
+goûté ce genre de vie: quelques études, les méditations qu'elles
+nourrissent, la promenade en famille, et l'intérêt d'une petite
+administration. Cependant, dans cette profonde paix, à la vue de ce qui
+se passe et de ce qui nous attend, la fatigue d'une longue vie, toute
+consumée en voeux impuissants et en espérances trompées, se fait
+quelquefois sentir. J'espère n'y point succomber: à défaut d'illusions,
+il y a des devoirs qui ont encore leur empire.»
+
+«22 _octobre_ 1826. Après avoir pleinement joui cette année de la
+campagne et de la solitude, je rentrerai avec plaisir dans la société
+des esprits. Elle est bien calme aujourd'hui, cette société-là;
+mais sans tirer le canon, elle gagne du chemin, et elle établit
+insensiblement sa puissance. Je ne me fais pas d'idée de la session
+prochaine. Je crois que c'est par habitude et réminiscence qu'on fait
+encore attention à la Chambre des députés. Elle est d'un autre monde.
+Notre temps est encore bien éloigné. La fortune vous a jeté dans le seul
+genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de l'utilité. Elle a
+bien fait pour vous et pour nous.»
+
+M. Royer-Collard était trop ambitieux et trop abattu. Les choses
+humaines ne permettent pas tant d'exigence et offrent plus de
+ressources. Il n'en faut pas tant attendre, ni sitôt désespérer. Les
+élections de 1827, l'avénement du ministère Martignac et sa propre
+élévation à la présidence de là Chambre des députés tirèrent un peu M.
+Royer-Collard de sa tristesse, mais sans lui rendre grande confiance.
+Content de sa situation personnelle, il soutenait et secondait, dans la
+Chambre, le cabinet, mais sans s'associer intimement à sa politique,
+gardant l'attitude d'un allié bienveillant qui ne veut pas être
+responsable. Dans ses rapports avec le Roi, il se tenait dans la même
+réserve, disant la vérité et donnant les plus sages conseils, mais sans
+que la pensée pût jamais venir qu'il était prêt à mettre en pratique la
+politique forte et conséquente qu'il conseillait. Charles X l'écoutait
+avec bienveillance et surprise, confiant dans sa loyauté, mais le
+comprenant peu, et le regardant comme un honnête homme entiché d'idées
+inapplicables ou même périlleuses. Sincèrement dévoué au Roi et ami du
+cabinet, M. Royer-Collard les servait utilement dans leurs affaires ou
+leurs périls de chaque jour, mais en se tenant à part de leur destinée
+comme de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, la force
+qui semblait devoir s'attacher à la supériorité de son esprit et à
+l'autorité de son nom.
+
+Je ne rentrai pas à cette époque dans les affaires; je ne le recherchai
+point et le cabinet ne me le proposa point. Nous avions raison de part
+et d'autre. M. de Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villèle,
+et avait besoin de le ménager; il ne lui convenait pas de se rapprocher
+intimement de ses adversaires. Pour mon compte, même quand je l'approuve
+comme nécessaire, je suis peu propre à servir une politique flottante
+qui cherche des transactions et des expédients, au lieu de mettre en
+pratique des maximes décidées et déclarées. De loin, je pouvais et je
+voulais soutenir le nouveau ministère. De près, je l'aurais compromis.
+J'eus pourtant ma part dans la victoire: sans me rappeler aux fonctions
+de conseiller d'État, on m'en rendit le titre, et le ministre de
+l'instruction publique, M. de Vatimesnil, autorisa la réouverture de mon
+cours.
+
+Je garde de la Sorbonne, où je rentrai alors, et de l'enseignement que
+j'y donnai pendant deux ans, un profond souvenir. C'est une époque dans
+ma vie, et peut-être m'est-il permis aussi de dire un moment d'influence
+dans mon pays. Plus soigneusement encore qu'en 1821, je tins mon cours
+en dehors de toute politique. Non-seulement je ne voulais faire au
+ministère Martignac aucune opposition, mais je me serais fait scrupule
+de lui causer le moindre embarras. Je me proposais d'ailleurs un but
+assez grand pour me préoccuper exclusivement. Je voulais étudier et
+peindre, dans leur développement parallèle et leur action réciproque,
+les éléments divers de notre société française, le monde romain,
+les barbares, l'Église chrétienne, le régime féodal, la papauté, la
+chevalerie, la royauté, les communes, le tiers état, la Renaissance,
+la Réforme. Non-seulement pour satisfaire la curiosité scientifique ou
+philosophique du public, mais dans un double but pratique et actuel: je
+voulais montrer que les efforts de notre temps pour établir dans l'État
+un régime de garanties et de libertés politiques n'avaient rien de
+nouveau ni d'étrange; que dans le cours de son histoire, plus ou moins
+obscurément, plus ou moins malheureusement, la France avait, à plusieurs
+reprises, poursuivi ce dessein; et qu'en s'y jetant avec passion, la
+génération de 1789 avait eu raison et tort; raison de reprendre la
+grande tentative de ses pères, tort de s'en attribuer l'invention comme
+l'honneur, et de se croire appelée à créer, avec ses seules idées et ses
+seules volontés, un monde tout nouveau. J'avais ainsi à coeur, tout en
+servant la cause de notre société actuelle, de ramener parmi nous un
+sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, nos
+anciennes moeurs, envers cette ancienne société française qui a
+laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze siècles pour amasser
+cet héritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un désordre
+grave et un grand affaiblissement chez une nation que l'oubli et le
+dédain de son passé. Elle peut, dans une crise révolutionnaire, se
+soulever contre des institutions vieillies et insuffisantes; mais quand
+ce travail de destruction est accompli, si elle continue à ne tenir nul
+compte de son histoire, si elle se persuade qu'elle a complètement rompu
+avec les éléments séculaires de sa civilisation, ce n'est pas la société
+nouvelle qu'elle fonde, c'est l'état révolutionnaire qu'elle perpétue.
+Quand les générations qui possèdent pour un moment la patrie, ont
+l'absurde arrogance de croire qu'elle leur appartient à elles seules, et
+que le passé en face du présent, c'est la mort, en face de la vie, quand
+elles repoussent ainsi l'empire des traditions et des liens qui unissent
+entre elles les générations successives, c'est le caractère distinctif
+et éminent du genre humain, c'est son honneur même et sa grande destinée
+qu'elles renient; et les peuples qui tombent dans cette grossière erreur
+tombent aussi dans l'anarchie et l'abaissement, car Dieu ne souffre pas
+que la nature et les lois de ses oeuvres soient à ce point impunément
+méconnues et outragées.
+
+Ce fut, dans mon cours de 1828 à 1830, ma pensée dominante de
+lutter contre ce mal des esprits, de les ramener à une appréciation
+intelligente et impartiale de notre ancien état social, et de contribuer
+ainsi, pour ma part, à rétablir entre les éléments divers de notre
+société, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et
+démocratiques, cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de
+fièvre révolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt
+indispensables à la liberté comme à la prospérité des citoyens, à la
+force comme au repos de l'État.
+
+J'avais quelque droit de penser que je réussissais un peu dans mon
+dessein. Mes auditeurs, nombreux et divers, jeunes gens et hommes faits,
+français et étrangers, prenaient aux idées que je développais devant
+eux un vif intérêt. Elles se rattachaient, sans s'y asservir, à l'état
+général de leur esprit, en sorte qu'elles avaient à la fois, pour eux,
+l'attrait de la sympathie et celui de la nouveauté. Ils se sentaient,
+non pas rejetés dans des voies rétrogrades, mais redressés et poussés
+en avant dans les voies d'une pensée équitable et libre. A côté de mon
+enseignement historique, sans aucun concert et malgré de profondes
+différences entre nous, l'enseignement littéraire et l'enseignement
+philosophique recevaient de mes deux amis, MM. Villemain et Cousin, un
+caractère et une impulsion analogues. Des souffles divers portaient le
+même mouvement dans les esprits. Nous avions à coeur de les animer sans
+les agiter. Nous n'étions nullement préoccupés des événements et des
+questions du jour, et nous ne ressentions nulle envie de les rappeler au
+public qui nous entourait. Nous pensions librement et tout haut sur
+les grands intérêts, les grands souvenirs et les grandes espérances de
+l'homme et des sociétés humaines, ne nous souciant que de propager nos
+idées, point indifférents sur leurs résultats possibles, mais point
+impatients de les atteindre, heureux du mouvement intellectuel au centre
+duquel nous vivions, et confiants dans l'empire de la vérité que nous
+nous flattions de posséder et de la liberté dont nous jouissions.
+
+Il eût été bon certainement pour nous, et je crois aussi pour le pays,
+que cette situation se prolongeât quelque temps, et que les esprits
+s'affermissent dans ces sereines méditations avant d'être rejetés dans
+les passions et les épreuves de la vie active. Mais, comme il arrive
+presque toujours, les fautes des hommes vinrent interrompre le progrès
+des idées en précipitant le cours des événements. Le ministère Martignac
+mettait en pratique la politique constitutionnelle: deux lois,
+sincèrement présentées et bien discutées, avaient donné, l'une à
+l'indépendance et à la vérité des élections, l'autre à la liberté de la
+presse, d'efficaces garanties. Une troisième loi, proposée à l'ouverture
+de la session de 1829, assurait au principe électif une part, dans
+l'administration des départements et des communes, et imposait au
+pouvoir central, pour les affaires locales, des règles et des limites
+nouvelles. On pouvait trouver ces concessions ou trop larges, ou trop
+restreintes; en tout cas, elles étaient réelles, et les partisans des
+libertés publiques n'avaient rien de mieux à faire que de les accepter
+et de s'y établir. Mais dans le parti libéral, qui avait jusque-là
+soutenu le cabinet, deux esprits très-peu politiques, l'esprit
+d'impatience et l'esprit de système, la recherche de la popularité et
+la rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de ces conquêtes
+incomplètes et lentes. Le côté droit, en s'abstenant de voter, laissa
+les ministres aux prises avec les exigences de leurs alliés. Malgré les
+efforts de M. de Martignac, un amendement, plus grave en apparence
+qu'en réalité, porta, au système de la loi sur l'administration
+départementale, quelque atteinte. Auprès du Roi comme dans les Chambres,
+le ministère était au bout de son crédit: hors d'état d'obtenir du Roi
+ce qui eût satisfait les Chambres et des Chambres ce qui eût rassuré le
+Roi, il déclara lui-même, en retirant brusquement les deux projets de
+loi, sa double impuissance, et resta debout, mais mourant.
+
+Comment serait-il remplacé? La question demeura incertaine pendant trois
+mois. Trois hommes seuls, M. Royer-Collard, M. de Villèle et M. de
+Chateaubriand, semblaient en mesure de former sans secousse, quoique
+dans des nuances très-diverses, une administration nouvelle. Les deux
+premiers étaient d'avance hors de cause. Ni le Roi ni les Chambres ne
+pensaient à faire de M. Royer-Collard un premier ministre. Il y avait
+probablement pensé plus d'une fois lui-même, car toutes les hardiesses
+traversaient son esprit dans ses rêveries solitaires; mais c'étaient,
+pour lui, des satisfactions intérieures, non des ambitions véritables;
+si on lui eût proposé le pouvoir, il l'eût certainement refusé; il avait
+trop peu de confiance dans l'avenir, et, pour son propre compte, trop de
+fierté pour courir un tel risque de ne pas réussir.
+
+M. de Villèle, encore sous le coup de l'accusation entamée contre lui
+en 1828 et restée en suspens dans la Chambre des députés, avait
+formellement refusé de se rendre à la session de 1829, se tenait à
+l'écart dans sa terre, près de Toulouse, et ne pouvait évidemment
+rentrer au pouvoir en présence de la Chambre qui l'en avait renversé.
+Ni le Roi, ni lui-même, n'auraient consenti, je pense, à courir en ce
+moment les chances d'une nouvelle dissolution.
+
+M. de Chateaubriand était à Rome. A la formation du ministère Martignac,
+il avait accepté cette ambassade, et il suivait de là, avec un mélange
+d'ambition et de dédain, les oscillations de la politique et de la
+situation des ministres à Paris. Quand il apprit qu'ils avaient été
+battus et qu'ils pourraient bien être obligés de se retirer, il entra
+dans une vive agitation: «Vous jugez bien, écrivit-il à madame Récamier,
+quelle a été ma surprise à la nouvelle du _retrait_ des deux lois.
+L'amour-propre blessé rend les hommes enfants et les conseille bien mal.
+Maintenant, que va devenir tout cela? Les ministres essayeront-ils
+de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur
+succédera? Comment composer un ministère? Je vous assure qu'à part la
+peine cruelle de ne pas vous revoir, je me réjouirais d'être ici à
+l'écart, et de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes
+ces déraisons, car je trouve que tout le monde a tort... Écoutez bien
+ceci; voici quelque chose de plus explicite: si par hasard on m'offrait
+de me rendre le portefeuille des affaires étrangères (ce que je ne crois
+nullement), je ne le refuserais pas. J'irais à Paris; je parlerais au
+Roi; j'arrangerais un ministère dont je ne serais pas, et je proposerais
+pour moi, pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui nous
+conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur
+ministériel, et pour me venger de l'injure que m'a faite Villèle, que le
+portefeuille des affaires étrangères me soit un moment rendu. C'est la
+seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration. Mais
+cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous
+les prétendants, et je passe en paix, auprès de vous, le reste de ma
+vie[21].»
+
+[Note 21: Lettres des 23 février et 20 avril 1829.]
+
+M. de Chateaubriand ne fut point appelé à jouir de cette Vengeance
+superbe et à faire cette démonstration généreuse. Pendant qu'il la
+rêvait encore dans les Pyrénées, où il était allé se reposer des soins
+du conclave qui donna Pie VIII pour successeur à Léon XII, le prince de
+Polignac, mandé de Londres par le Roi, arriva le 27 juillet à Paris, et
+le 9 août, huit jours après la clôture de la session, son cabinet parut
+dans le _Moniteur_.
+
+Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne le savait, pas plus
+M. de Polignac et le Roi lui-même que le public. Mais Charles X avait
+arboré sur les Tuileries le drapeau de la contre-révolution. La
+politique redevint aussitôt la préoccupation passionnée des esprits. De
+toutes parts, on prévoyait dans la session prochaine une lutte ardente;
+on se pressait d'avance autour de l'arène, cherchant à pressentir ce
+qui s'y passerait et comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre
+1829, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, fit vaquer un siége
+dans la Chambre des députés, où il représentait les arrondissements de
+Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement
+électoral du département du Calvados. Des hommes considérables du pays
+vinrent m'offrir de me porter à sa place. Je n'avais jamais habité ni
+même visité cet arrondissement. Je n'y possédais point de propriétés.
+
+Mais, depuis 1820, mes écrits politiques et mon cours avaient popularisé
+mon nom. Les jeunes gens m'étaient partout favorables. Les hommes
+modérés et les libéraux vifs comptaient sur moi avec la même confiance
+pour défendre, dans le péril, leur cause. Dès qu'elle fut connue à
+Lisieux et à Pont-l'Évêque, la proposition y fut bien accueillie. Toutes
+les nuances de l'opposition, M. de La Fayette et M. de Chateaubriand,
+M. d'Argenson et le duc de Broglie, M. Dupont de l'Eure et M. Bertin
+de Vaux appuyèrent ma candidature. Absent, mais soutenu par un vif
+mouvement d'opinion dans le pays, je fus élu, le 23 janvier 1830, à une
+forte majorité.
+
+Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son âge avait tenu, comme moi,
+éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la
+Haute-Loire, où un siége se trouvait aussi vacant.
+
+Le lendemain du jour où mon élection fut connue à Paris, je faisais mon
+cours à la Sorbonne; au moment où j'entrai dans la salle, l'auditoire
+entier se leva et des applaudissements éclatèrent. Je me hâtai de les
+arrêter en disant: «Je vous remercie de tant de bienveillance; j'en suis
+vivement touché. Je vous demande deux choses: la première, de me la
+garder toujours; la seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de
+ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte; nous y
+venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement
+impartiale, désintéressée, étrangère à tout événement extérieur, grand
+ou petit. Conservons-lui toujours ce caractère. J'espère que votre
+sympathie me suivra dans la nouvelle carrière où je suis appelé;
+j'oserai même dire que j'y compte. Votre attention silencieuse est ici
+la meilleure preuve que j'en puisse recevoir.»
+
+
+
+ CHAPITRE VIII.
+
+L'ADRESSE DES 221.
+
+Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation
+légale du pays.--Associations pour le refus éventuel de l'impôt
+non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de Polignac.--Nouvelle
+physionomie de l'opposition.--Ouverture de la session.--Discours du
+Roi.--Adresse de la Chambre des pairs.--Préparation de l'Adresse de
+la Chambre des députés.--Perplexité du parti modéré et de M.
+Royer-Collard.--Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de
+M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--Prorogation de
+la session.--Retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier.--Dissolution de
+la Chambre des députés.--Mon voyage à Nîmes pour les élections.--Leur
+vrai caractère.--Dispositions de Charles X.
+
+(1830.)
+
+
+Soit que les regards s'arrêtent sur la vie d'un homme ou sur celle d'un
+peuple, il n'y a guère de spectacle plus saisissant que celui d'un grand
+contraste entre la surface et le fond, l'apparence et la réalité des
+choses. La fermentation sous l'immobilité, ne rien faire et s'attendre
+à tout, voir le calme et prévoir la tempête, c'est peut-être, de toutes
+les situations humaines, la plus fatigante pour l'âme et la plus
+impossible à supporter longtemps.
+
+C'était là, à l'ouverture de l'année 1830, notre situation à tous,
+gouvernement et nation, ministres et citoyens, amis et adversaires du
+pouvoir. Personne n'agissait et tous se préparaient pour des chances
+inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous
+sentions à la veille du chaos.
+
+Je continuais tranquillement mon cours à la Sorbonne. Là où M. de
+Villèle et l'abbé Frayssinous m'avaient faire taire, M. de Polignac et
+M. Guernon-Ranville me laissaient parler. En jouissant de cette liberté,
+je gardais avec scrupule ma réserve accoutumée, tenant plus que jamais
+mon enseignement en dehors de toutes les questions de circonstance, et
+ne recherchant pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de
+perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'était pas assemblée,
+mon nouveau titre de député ne m'imposait aucune démarche, aucune
+démonstration, et je n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi
+leurs commérages de ville et de cour, des journaux, de l'extrême droite
+affirmèrent que des réunions de députés avaient lieu chez l'ancien
+président de la Chambre. M. Royer-Collard écrivit sur-le-champ au
+_Moniteur:_ «Il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi aucune
+réunion de députés depuis la clôture de la session de 1829. C'est tout
+ce que j'ai à dire; j'aurais honte de démentir formellement des bruits
+absurdes, où le Roi n'est pas plus respecté que la vérité.» Sans me
+croire astreint à une aussi, sévère abstinence que M. Royer-Collard,
+j'évitais avec soin tout entraînement d'opposition; nous avions à coeur,
+mes amis et moi, de ne fournir aucun prétexte aux fautes du pouvoir.
+
+Mais, dans cette vie tranquille et réservée, j'étais ardemment préoccupé
+de ma situation nouvelle et de mon rôle futur dans le sort si incertain
+de mon pays. J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les
+chances, les regardant toutes comme possibles et voulant me tenir prêt
+à toutes, même à celles que je souhaitais le plus d'écarter. Il n'y a
+point de faute plus grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations
+dans les ténèbres; un grand effroi public est pire qu'un grand mal,
+surtout quand les perspectives obscures de l'avenir suscitent les
+espérances des ennemis et des brouillons autant que les alarmes des
+honnêtes gens et des amis. Je vivais au milieu des uns et des autres.
+Quoiqu'elle n'eût plus rien à faire pour le but électoral qui l'avait
+fait instituer en 1827, la société _Aide-toi, le ciel l'aidera_,
+subsistait toujours, et je continuais d'en faire partie. Sous le
+ministère Martignac, j'avais jugé utile d'y rester pour travailler
+à modérer un peu les exigences et les impatiences de l'opposition
+extérieure, si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que le
+ministère Polignac était formé et qu'on en pouvait tout redouter, je
+tenais à conserver quelque influence dans cette réunion d'opposants de
+toute sorte, constitutionnels, républicains, bonapartistes, qui pouvait,
+dans un jour de crise, exercer elle-même tant d'influence sur le sort
+du'pays. Ma part de popularité était, dans ce moment, assez grande,
+surtout auprès des jeunes gens et des libéraux ardents, mais sincères;
+j'en jouissais, et je me promettais d'en faire un bon usage, quel que
+fût l'avenir.
+
+La disposition du public ressemblait à la mienne, tranquille aussi à
+la surface, et au fond très-agitée. On ne conspirait point, on ne se
+soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on
+s'attendait et on se préparait à tout. En Bretagne, en Normandie,
+en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des associations se formaient
+publiquement pour le refus de l'impôt si le gouvernement tentait de le
+percevoir sans vote légal des Chambres légales. Le gouvernement faisait
+poursuivre les journaux qui avaient annoncé ces associations; quelques
+tribunaux acquittaient les gérants; d'autres, la Cour royale de Paris
+entre autres, les condamnaient, mais à des peines légères, «pour avoir
+excité à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, en lui imputant
+l'intention criminelle soit de percevoir des impôts qui n'auraient pas
+été consentis par les deux Chambres, soit de changer illégalement le
+mode d'élection, soit même de révoquer la Charte constitutionnelle qui
+a été octroyée et concédée à toujours, et qui règle les droits et
+les devoirs de tous les pouvoirs publics.» Les journaux ministériels
+sentaient leur parti et leurs patrons tellement atteints eux-mêmes par
+cet arrêt qu'en le publiant ils en supprimaient les considérants.
+
+En présence de cette opposition à la fois si décidée et si contenue,
+le ministère restait timide et inactif. Évidemment il avait peur de
+lui-même et de l'opinion qu'on avait de lui. Déjà un an auparavant, à
+l'ouverture de la session de 1829, quand le cabinet Martignac était
+encore debout et le département des affaires étrangères vacant par la
+retraite de M. de La Ferronnays, M. de Polignac avait tenté, dans
+le débat de l'Adresse à la Chambre des pairs, de dissiper, par une
+profession de foi constitutionnelle, les préventions dont il était
+l'objet. Ses assurances d'attachement à la Charte n'étaient point, de sa
+part, un simple calcul ambitieux et hypocrite; il se tenait réellement
+pour ami du gouvernement constitutionnel et n'en méditait point la
+destruction. Seulement, dans la médiocrité de son esprit et la confusion
+de ses idées, ne comprenant bien ni la société anglaise qu'il voulait
+imiter, ni la société française qu'il voulait réformer, il croyait
+la Charte conciliable avec la prépondérance politique de l'ancienne
+noblesse et la suprématie définitive de l'ancienne royauté, et il se
+flattait de développer les institutions nouvelles en les faisant servir
+à la domination des influences qu'elles avaient précisément pour objet
+d'abolir ou de limiter. On ne saurait mesurer la portée des illusions
+consciencieuses que peut se faire un esprit faible avec ardeur, commun
+avec élévation, et mystiquement vague et subtil. M. de Polignac
+s'étonnait sincèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme un ministre
+dévoué au régime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiéter de
+savoir s'il était ou non sincère, persistait à voir en lui le champion
+de l'ancien régime et le porte-drapeau de la contre-révolution. Troublé
+de ce renom et craignant de le confirmer par ses actes, M. de Polignac
+ne faisait rien. Ce cabinet, formé pour dompter la révolution et sauver
+la monarchie, demeurait inerte et stérile. L'opposition le taxait
+d'impuissance avec insulte; elle l'appelait «le ministère matamore,
+le plus coi des ministères;» et, pour toute réponse, il préparait
+l'expédition d'Alger et convoquait la session des Chambres, protestant
+toujours de sa fidélité à la Charte et se promettant, pour sortir
+d'embarras, la majorité et une conquête.
+
+M. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement par ses propres actes
+qu'un ministre gouverne, ni de lui-même seulement qu'il répond. Pendant
+qu'il essayait d'échapper à sa réputation par l'inaction et le silence,
+ses amis, ses fonctionnaires, ses écrivains, tout son parti, maîtres
+et serviteurs, parlaient et agissaient bruyamment autour de lui. Il
+s'indignait qu'on discutât, comme une hypothèse, la perception d'impôts
+non votés par les Chambres; et, au même moment, le procureur général
+près la Cour royale de Metz, M. Pinaud, disait dans un réquisitoire:
+«L'article XIV de la Charte assure au Roi un moyen de résister aux
+majorités électorales ou électives. Si donc, renouvelant les jours de
+1792 et 1793, la majorité refusait l'impôt, le Roi devrait-il livrer sa
+couronne au spectre de la Convention? Non; mais il devra maintenir son
+droit et se sauver du danger par des moyens sur lesquels il convient de
+garder le silence.» Le 1er janvier, la Cour royale de Paris, qui venait
+de faire preuve de son ferme attachement à la Charte, se présenta, selon
+l'usage, aux Tuileries; le Roi la reçut et lui parla avec une sécheresse
+marquée; et comme, en arrivant devant la Dauphine, le premier président
+se disposait à lui adresser son hommage: «Passez, passez,» lui dit-elle
+brusquement, et en passant en effet, M. Séguier demanda au maître des
+cérémonies, M. de Rochemore: «Monsieur le marquis, pensez-vous que la
+Cour doive inscrire la réponse de la princesse sur ses registres?» Un
+magistrat en grande faveur auprès des ministres, M. Cottu, honnête homme
+crédule et léger, publiait un écrit intitulé: _De la Nécessité d'une
+dictature_. Un publiciste, raisonneur fanatique et sincère, M. Madrolle,
+dédiait à M. de Polignac un Mémoire où il soutenait la nécessité de
+refaire la loi des élections par une ordonnance. «Ce qu'on appelle coup
+d'État, disaient des journaux importants et amis avoués du cabinet,
+est quelque chose de social et de régulier lorsque le Roi agit dans
+l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois.»
+En fait, la France était tranquille et l'ordre légal en pleine vigueur;
+ni de la part du pouvoir, ni de la part du peuple, aucune violence
+n'avait provoqué la violence; et on discutait hautement les violences
+suprêmes! on proclamait l'imminence des révolutions, la dictature de la
+royauté, la légitimité des coups d'État!
+
+Un peuple peut, dans un jour de pressant péril, accepter un coup d'État
+comme une nécessité; mais il ne saurait, sans honte et décadence,
+accepter en principe les coups d'État comme la base permanente de son
+droit public et de son gouvernement. Or, c'était précisément là ce que
+prétendaient imposer à la France M. de Polignac et ses amis. Selon eux,
+le pouvoir absolu de l'ancienne royauté restait toujours au fond de la
+Charte; et ils prenaient, pour l'en tirer et le déployer, un moment où
+aucun complot actif, aucun péril visible, aucun grand trouble public
+ne menaçaient ni le gouvernement du Roi, ni l'ordre de l'État. Il
+s'agissait uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le choix et
+le maintien de ses ministres, ne tenir définitivement aucun compte des
+sentiments de la majorité des Chambres et du pays, et si, en dernière
+analyse, après toutes les épreuves constitutionnelles, c'était la seule
+volonté royale qui devait prévaloir. La formation du ministère Polignac
+avait été, de la part du roi Charles X, un coup de tête encore plus
+qu'un cri d'alarme, un défi agressif autant qu'un acte de défiance.
+Inquiet, non-seulement pour la sûreté de son trône, mais pour ce qu'il
+regardait comme le droit inaliénable de sa couronne, il avait pris,
+pour le maintenir, l'attitude la plus offensante pour sa nation. Il la
+bravait encore plus qu'il ne s'en défendait. Ce n'était plus une lutte
+entre des partis et des systèmes divers de gouvernement, mais une
+question de dogme politique et une affaire d'honneur entre la France et
+son Roi.
+
+Devant une question ainsi posée, les passions et les intentions hostiles
+à l'ordre établi ne pouvaient manquer de reprendre espérance et de
+rentrer en scène. La souveraineté du peuple était toujours là, bonne à
+évoquer en face de la souveraineté du Roi. Les coups d'État populaires
+devaient se laisser entrevoir, prêts à répondre aux coups d'État-royaux.
+Le parti qui n'avait jamais sérieusement cru ni adhéré à la Restauration
+avait de nouveaux interprètes, destinés à devenir bientôt de
+nouveaux chefs, et plus jeunes, plus sensés, plus habiles que leurs
+prédécesseurs. On ne conspira point; on ne se souleva nulle part; les
+menées secrètes et les séditions bruyantes furent également délaissées;
+on tint une conduite à la fois plus hardie et plus modérée, plus
+prudente et plus efficace. On fit appel à la discussion publique des
+exemples de l'histoire et des chances de l'avenir. Sans attaquer
+directement le pouvoir régnant, on usa contre lui des libertés
+légales jusqu'à leur dernière limite, trop clairement pour être taxé
+d'hypocrisie, trop adroitement pour être arrêté dans ce travail ennemi.
+Dans les organes sérieux et intelligents du parti, comme le _National_,
+on ne revenait point aux théories anarchiques, aux constitutions
+révolutionnaires; on s'enfermait dans cette Charte d'où la royauté
+semblait si près de sortir; on en expliquait assidûment le sens; on
+en réclamait rudement la complète et sincère exécution; on faisait
+nettement pressentir que les droits nationaux mis en question mettaient
+en question les dynasties. On se montrait décidé et prêt, non pas
+à devancer, mais à accepter sans hésitation l'épreuve suprême qui
+s'avançait, et dont chaque jour on faisait suivre clairement au public
+le rapide progrès.
+
+Pour les royalistes constitutionnels qui avaient sincèrement travaillé
+à fonder la Restauration avec la Charte, la conduite à tenir, quoique
+moins périlleuse, était plus complexe et plus difficile. Comment
+repousser, sans lui porter à elle-même un coup mortel, le coup dont la
+royauté menaçait les institutions? Fallait-il se tenir sur la défensive,
+attendre que le cabinet fît des actes, présentât des mesures réellement
+hostiles aux intérêts ou aux libertés de la France, et les repousser
+alors, après en avoir clairement dévoilé, dans le débat, le caractère
+et le but? Fallait-il prendre une initiative plus hardie et arrêter le
+cabinet dès ses premiers pas, pour prévenir des luttes inconnues que
+plus tard il serait peut-être impossible de diriger ou de contenir?
+C'était là, quand les Chambres se réunirent, la question pratique qui
+préoccupait souverainement les esprits étrangers à toute hostilité
+préméditée et à tout secret désir de nouveaux hasards.
+
+Deux figures sont restées, depuis 1830, gravées dans ma mémoire: le roi
+Charles X au Louvre, le 2 mars, ouvrant la session des Chambres, et le
+prince de Polignac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant à la
+discussion de l'adresse des 221. L'attitude du Roi était, comme à son
+ordinaire, noble et bienveillante, mais mêlée d'agitation contenue et
+d'embarras; il lut son discours avec quelque précipitation, quoique avec
+douceur, comme pressé d'en finir; et quand il en vint à la phrase qui,
+sous une forme modérée, contenait une menace royale[22], il l'accentua
+avec plus d'affectation que d'énergie. En y portant la main, il laissa
+tomber son chapeau, que le duc d'Orléans releva et lui rendit en pliant
+le genou avec respect. Parmi les députés, les acclamations du côté droit
+étaient plus bruyantes que joyeuses, et il était difficile de démêler
+si, dans le silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tristesse
+ou de froideur. Quinze jours après, à la Chambre des députés, au sein du
+comité secret où l'Adresse fut débattue, dans cette vaste salle vide de
+spectateurs, M. de Polignac était à son banc, immobile et peu entouré,
+même de ses amis, avec l'air d'un homme dépaysé et surpris, jeté dans un
+monde qu'il connaît mal et où il est mal venu, et chargé d'une mission
+difficile dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impuissante.
+On lui fit, dans le cours du débat, sur un acte du ministère à propos
+des élections, un reproche auquel il répondit gauchement, par quelques
+paroles courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien l'objection,
+et pressé de regagner sa place. Pendant que j'étais à la tribune, mes
+regards rencontrèrent les siens, et je fus frappé de leur expression de
+curiosité étonnée.
+
+[Note 22: Pairs de France, députés des départements, je ne doute
+point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous
+repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance
+cherche à propager. Si de coupables manoeuvres suscitaient à mon
+gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas
+prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de
+maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français, et
+dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur Roi.»]
+
+Évidemment, au moment où ils faisaient acte de volonté hardie, ni le
+Roi ni son ministre n'étaient à leur aise; il y avait dans les deux
+personnes, dans leur physionomie comme dans leur âme, un mélange de
+résolution et de faiblesse, de confiance et de trouble, qui en même
+temps attestait l'aveuglement de l'esprit et trahissait le pressentiment
+du malheur.
+
+Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Chambre des pairs. Son
+énergie eût accrédité la nôtre. Elle ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni
+aveugle ni servile, mais elle ne fut point énergique. Elle recommanda
+le respect des institutions et des libertés nationales. Elle protesta
+contre le despotisme aussi bien que contre l'anarchie. Son inquiétude et
+même son blâme perçaient à travers la réserve de ses paroles; mais elles
+furent ternes et dénuées de puissance. L'unanimité qu'elles obtinrent
+n'attesta que leur nullité. M. de Chateaubriand seul, tout en les
+louant, les trouva insuffisantes. La Cour s'en déclara satisfaite. La
+Chambre sembla vouloir acquitter sa conscience et s'affranchir de
+toute responsabilité dans les maux qu'elle prévoyait, plutôt que faire
+vraiment effort pour les prévenir: «Si la Chambre des pairs eût parlé
+plus clair,» me dit M. Royer-Collard peu après la révolution, «elle
+eût peut-être arrêté le Roi sur le penchant de l'abîme et empêché les
+ordonnances.» Mais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans sa
+propre force pour conjurer le péril, et elle craignait de l'aggraver en
+le signalant avec éclat. Le poids de la situation porta tout entier sur
+la Chambre des députés.
+
+La perplexité y était grande. Grande dans la majorité sincèrement
+royaliste, dans la commission chargée de rédiger l'Adresse, dans l'âme
+de M. Royer-Collard qui présidait la commission comme la Chambre, et y
+exerçait une influence prépondérante. Un sentiment général prévalait:
+on voulait arrêter le Roi dans la voie funeste où il était entré, et on
+n'espérait y réussir qu'en plaçant devant lui un obstacle qu'il lui fût
+à lui-même impossible de méconnaître. Évidemment, quand il avait renvoyé
+M. de Martignac et appelé M. de Polignac, ce n'était pas seulement à
+ses craintes de Roi, c'était aussi, et surtout, à ses passions d'ancien
+régime que Charles X avait obéi. Il fallait que le péril de cette
+pente lui fût démontré, et que là où la prudence n'avait pas suffi,
+l'impossibilité se fît sentir. En témoignant sans délai et sans détour
+son défaut de confiance dans le cabinet, la Chambre ne dépassait point
+son droit; elle exprimait sa propre pensée sans contester au Roi
+la liberté de la sienne et son droit d'en appeler au pays par la
+dissolution. Elle agissait sérieusement et honnêtement; elle renonçait
+aux paroles ambiguës et vaines pour mettre en pratique les moeurs
+franches et fortes du régime constitutionnel. C'était pour elle le
+seul moyen de rester en harmonie avec le sentiment public, si vivement
+excité, et de le contenir en lui donnant une satisfaction légitime.
+Et l'on pouvait espérer qu'un langage à la fois ferme et loyal serait
+efficace autant qu'il était nécessaire, car déjà, en pareille situation,
+le Roi ne s'était point montré intraitable: n'avait-il pas, deux ans
+auparavant, en janvier 1828, renvoyé presque sans combat M. de Villèle
+quand une majorité décidément contraire à son cabinet était sortie des
+élections?
+
+Pendant cinq jours, la commission de l'Adresse dans ses séances, et
+M. Royer-Collard dans ses réflexions solitaires comme dans ses
+conversations intimes avec ses amis, pesèrent scrupuleusement ces
+considérations et toutes les phrases; tous les mots du projet. M.
+Royer-Collard n'était pas seulement un vrai royaliste: c'était un esprit
+enclin au doute et à l'inquiétude, perplexe dans ses résolutions bien
+qu'affirmatif et hautain dans son langage, assailli d'impressions
+changeantes à mesure qu'il considérait les diverses faces des choses,
+et redoutant les grandes responsabilités. Depuis deux ans, il avait vu
+Charles X de près, et plus d'une fois, pendant le ministère Martignac,
+il avait dit aux hommes sensés de l'opposition: «Ne poussez pas trop
+vivement le Roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se
+porter.» Mais au point où les choses en étaient venues, appelé lui-même
+à représenter les sentiments et à maintenir l'honneur de la Chambre, M.
+Royer-Collard ne croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vérité au
+pied du trône, et il se flattait qu'en s'y présentant respectueuse
+et affectueuse, elle y serait, en 1830 comme en 1828, sinon bien
+accueillie, du moins subie sans explosion funeste.
+
+L'Adresse eut en effet ce double caractère; jamais langage plus modeste
+dans sa fierté et plus tendre dans sa franchise n'avait été tenu à un
+Roi au nom d'un peuple[23]. Quand le président en donna pour la première
+fois lecture à la Chambre, une secrète satisfaction de dignité se mêla,
+dans les coeurs les plus modérés, à l'inquiétude qu'ils ressentaient. Le
+débat fut court et très-contenu, presque jusqu'à la froideur. De part et
+d'autre on craignait de se compromettre en parlant, et l'on était pressé
+de conclure. Quatre des ministres, MM. de Montbel, de Guernon-Ranville,
+de Chantelauze et d'Haussez, prirent part à la discussion, mais presque
+uniquement à la discussion générale. Dans la Chambre des députés comme
+dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, M. de Polignac, resta
+muet. C'est à de plus hautes conditions que les aristocraties politiques
+se maintiennent ou se relèvent. Quand on en vint aux derniers
+paragraphes qui contenaient les phrases décisives, les simples députés
+des partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors que nous
+montâmes pour la première fois à la tribune, M. Berryer et moi, nouveaux
+venus l'un et l'autre dans la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant
+au ministère, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi pour le
+soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue, à retrouver et à reproduire
+aujourd'hui les idées et les sentiments par lesquels je le soutins
+alors: «Sous quels auspices, demandai-je à la Chambre, au nom de quels
+principes et de quels intérêts le ministère actuel s'est-il formé? Au
+nom du pouvoir menacé, de la prérogative royale compromise, des intérêts
+de la Couronne mal compris et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est
+là la bannière sous laquelle il est entré en lice, la cause qu'il a
+promis de faire triompher. On a dû s'attendre dès lors à voir l'autorité
+exercée avec vigueur, la prérogative royale très active, les principes
+du pouvoir non-seulement proclamés, mais pratiqués, peut-être aux dépens
+des libertés publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-même.
+Est-ce là ce qui est arrivé, Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi
+depuis sept mois? A-t-il été exercé activement, énergiquement, avec
+confiance et efficacité?
+
+[Note 23: Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes
+de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du débat, ne pourra y
+méconnaître aujourd'hui ni la profonde vérité des sentiments, ni la
+belle convenance du langage.
+
+«Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous
+apportons de toute part, Sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore
+ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous, au milieu de la
+bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli
+des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre
+autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre
+auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans son coeur la
+reconnaissance qui l'attache à votre royale famille; sa raison, mûrie
+par l'expérience et par la liberté des discussions, lui dit que c'est
+surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le
+plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que
+pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région
+inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir
+pour lui présenter les droits sacrés de votre Couronne comme la plus
+sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme
+nécessaire à la conservation de ces droits.
+
+Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et
+d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les
+esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait
+commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si
+elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience,
+notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée, et que nous vous
+garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la
+cause.
+
+Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste
+prédécesseur, et dont V. M. a la ferme volonté de consolider le
+bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
+délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle
+est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites
+exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose
+tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle
+fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement
+avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche
+régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement
+nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas.
+
+Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est
+aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration; votre peuple
+s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète,
+parce qu'elle est menaçante pour ses libertés.
+
+Cette défiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la
+_France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme_
+(Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse.): elle est digne que
+vous ayez foi dans sa loyauté comme elle a foi dans vos promesses.
+
+Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous
+qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les
+douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son
+Roi, que la haute sagesse de V. M. prononce! ses royales prérogatives
+ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs
+de l'État, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire
+condition de la force du trône et de la grandeur de la France».]
+
+«Ou je m'abuse fort, Messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a
+perdu,--en confiance et en énergie, tout autant que le public en
+sécurité.
+
+«Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement
+dans les actes positifs et matériels par lesquels il se manifeste;
+il n'aboutit pas toujours à des ordonnances et à des circulaires.
+L'autorité sur les esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui
+convient si bien dans les pays libres, car il détermine les volontés
+sans leur commander, c'est là une part importante du pouvoir, la
+première peut-être en efficacité. C'est aussi, à coup sûr, celle dont le
+rétablissement est aujourd'hui le plus nécessaire à notre patrie. Nous
+avons connu des pouvoirs très-actifs, très-forts, capables de choses
+grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par
+le malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile,
+régulier, inaperçu, leur a presque toujours manqué. Le gouvernement du
+Roi est, plus que tout autre, appelé à le posséder. Il ne tire point son
+droit, de la force. Nous ne l'avons point vu naître; nous n'avons point
+contracté avec lui ces familiarités dont il reste toujours quelque chose
+envers des pouvoirs à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur
+obéissent. Qu'a fait le ministère actuel de cette autorité morale
+qui appartient naturellement, sans préméditation, sans travail, au
+gouvernement du Roi? L'a-t-il habilement employée et agrandie en
+l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement compromise en la
+mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les passions
+qu'il a suscitées?......
+
+.....«Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission de contrôler, ou du
+moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici seulement pour
+relever ses erreurs ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y
+venez aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour l'éclairer en
+l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. .....Eh bien! quelle est
+aujourd'hui, dans la Chambre, la situation des hommes les plus disposés
+à jouer ce rôle, les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute
+habitude d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'opposition; ils en
+font malgré eux; ils voudraient rester toujours unis au gouvernement du
+Roi, et il faut qu'ils s'en séparent; ils voudraient le soutenir, et il
+faut qu'ils l'attaquent. Ils ont été poussés hors de leur propre voie.
+La perplexité qui les agite, c'est le ministère actuel qui la leur a
+faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons affaire à lui.»
+
+Je signalai partout, dans la société comme dans les Chambres, une
+perturbation analogue: je montrai les pouvoirs publics jetés, comme les
+bons citoyens, hors de leur situation et de leur mission naturelle; les
+tribunaux plus préoccupés de contenir le gouvernement lui-même que de
+réprimer les désordres ou les desseins dirigés contre lui; les journaux
+exerçant avec la tolérance, ou même avec l'approbation publique, une
+influence démesurée et déréglée; et je conclus en disant:
+
+«On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre n'est point
+troublé. Il est vrai: l'ordre matériel n'est point troublé; tous
+circulent librement, paisiblement; aucun bruit ne dérange les
+affaires... La surface de la société est tranquille, si tranquille que
+le gouvernement peut fort bien être tenté de croire le fond parfaitement
+assuré, et de se croire lui-même à l'abri de tout péril. Nos paroles,
+Messieurs, la franchise de nos paroles, voilà, le seul avertissement que
+le pouvoir ait, en ce moment, à recevoir, la seule voix qui se puisse.
+élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en atténuer
+la force; gardons-nous d'énerver nos expressions; qu'elles soient
+respectueuses, qu'elles soient tendres; mais qu'elles ne soient pas
+timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer dans le
+palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et pâle; qu'il ne soit pas
+plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de
+nos sentiments.»
+
+L'Adresse fut votée comme elle avait été préparée, avec une tristesse
+inquiète, mais avec une profonde conviction de sa nécessité. Le
+surlendemain du vote, le 18 mars, nous nous rendîmes aux Tuileries pour
+la présenter au Roi. Vingt et un députés seulement s'étaient joints au
+bureau et à la grande députation de la Chambre. Parmi ceux-là mêmes qui
+avaient voté l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous
+les yeux du Roi, appuyer de leur présence un tel acte d'opposition; les
+autres, par égard pour la Couronne, ne voulaient pas donner à cette
+présentation plus de solennité et d'effet. Nous n'étions, en tout, que
+quarante-six. Nous attendîmes quelque temps, dans le salon de la Paix,
+que le Roi fût revenu de la messe. Nous étions là, debout et silencieux;
+en face de nous, dans les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages
+du Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis
+à dessein. Madame la Dauphine traversa le salon pour se rendre à la
+chapelle précipitamment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus
+froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en étonner ni de
+m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre
+pensée, et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect
+qui ressemble presque à du repentir, comme si l'on en était soi-même
+l'auteur.
+
+Quand nous fûmes introduits dans la salle du Trône, M. Royer-Collard lut
+l'Adresse simplement, dignement, avec une émotion que trahissaient sa
+voix et ses traits. Le Roi l'écouta dignement aussi, sans air de hauteur
+ni d'humeur, bref et sec dans sa réponse, par convenance royale plutôt
+que par colère, et, si je ne m'abuse, plus satisfait de sa fermeté
+qu'inquiet de l'avenir. Quatre jours auparavant, la veille du débat de
+l'Adresse, à son cercle des Tuileries où beaucoup de députés étaient
+invités, je l'avais vu traiter avec une bienveillance marquée trois
+membres de la Commission, MM. Dupin, Etienne et Gautier. Dans deux
+situations si diverses, c'était le même homme et presque la même
+physionomie, le même dans ses manières comme dans ses idées, soigneux de
+plaire quoique décidé à rompre, et obstiné par imprévoyance et routine
+d'esprit plutôt que par passion d'orgueil ou de pouvoir.
+
+Le lendemain de la présentation de l'Adresse (19 mars) la session était
+prorogée au 1er septembre. Deux mois après (16 mai),-la Chambre des
+députés était dissoute; les deux ministres les plus modérés, le garde
+des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier et M. de Chabrol,
+sortaient du Conseil; ils avaient refusé leur concours aux mesures
+extrêmes qu'on y débattait déjà pour le cas où les élections
+tromperaient l'attente du pouvoir. Le membre le plus compromis et le
+plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet, devenait ministre de
+l'intérieur. Par la dissolution, le Roi en appelait au pays, et au même
+moment, il faisait de nouveaux pas pour s'en séparer.
+
+Rentré dans la vie privée dont il ne sortit plus, M. Courvoisier
+m'écrivit le 29 septembre 1831, de sa retraite de Baume-les-Damés:
+«Avant de quitter les sceaux, je causais avec M. Pozzo di Borgo de
+l'état du pays et des périls dont s'entourait le trône.--Quel moyen, me
+dit-il un jour, d'éclairer le Roi et de l'arracher à un système qui peut
+de nouveau bouleverser l'Europe et la France?--Je n'en vois qu'un, lui
+répondis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie.--Il
+l'écrira, me dit-il; il l'écrira de Varsovie où il doit se rendre.--Puis
+nous en concertâmes la substance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que
+l'empereur Nicolas ne voyait de sécurité pour les Bourbons que dans
+l'accomplissement de la Charte.» Je doute que l'empereur Nicolas ait
+écrit lui-même au roi Charles X; mais ce que son ambassadeur à Paris
+disait au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, au-due
+de Mortemart, ambassadeur du Roi à Saint-Pétersbourg: «Si on sort de la
+Charte, on va à une catastrophe; si le Roi tente un coup d'État, il en
+supportera seul la responsabilité.» Les conseils des rois n'ont pas plus
+manqué au roi Charles X que les adresses des peuples pour le détourner
+de son fatal dessein.
+
+Dès que le gant électoral fut jeté, mes amis m'écrivirent de Nîmes
+qu'ils avaient besoin de ma présence pour les rallier tous, et pour
+espérer, dans le collège de département, quelques chances de succès. On
+désirait aussi que j'allasse, pour mon propre compte, à Lisieux, mais en
+ajoutant que, si j'étais nécessaire ailleurs, on croyait pouvoir, moi
+absent, me garantir mon élection. Je me confiai dans cette assurance, et
+je partis pour Nîmes le 15 juin, pressé de sonder moi-même et de près
+ces dispositions réelles du pays qu'on oublie si vite ou qu'on méconnaît
+si souvent quand on ne sort pas de Paris.
+
+Je ne voudrais pas substituer à mes impressions d'alors mes réflexions
+d'aujourd'hui, ni attribuer aux idées et à la conduite de mes amis
+politiques, et aux miennes propres, à cette époque, un sens qu'elles
+n'auraient point eu. Je reproduis textuellement ce que je trouve dans
+des lettres intimes que j'écrivis ou que je reçus pendant mon voyage.
+C'est le témoignage le plus irrécusable de ce que nous pensions et
+cherchions alors.
+
+J'écrivais le 26 juin, quelques jours après mon arrivée à Nîmes:
+
+«La lutte est très-vive, plus vive qu'on ne le voit de loin. Les deux
+partis sont profondément engagés, et d'heure en heure s'engagent plus
+profondément l'un contre l'autre. Une fièvre d'égoïsme et de platitude
+possède et pousse l'administration. L'opposition se débat, avec une
+ardeur passionnée, contre les embarras et les angoisses d'une situation,
+légale et morale, assez difficile. Elle trouve dans les lois des moyens
+d'action et de défense qui lui donnent la force et le courage de
+soutenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans le succès,
+car presque partout la dernière garantie manque, et après avoir lutté
+bravement et longuement, on court risque de se trouver tout à coup
+désarmé et impuissant. Même anxiété dans la situation morale:
+l'opposition méprise l'administration et la regarde cependant comme son
+supérieur; les fonctionnaires sont déconsidérés et n'en occupent pas
+moins encore le haut du pavé; un souvenir de la puissance et de la
+grandeur impériale leur sert encore de piédestal; on les regarde en
+face, mais de has en haut, avec timidité et colère tout à la fois. Il
+y a là beaucoup d'éléments d'agitation et même de crise. Pourtant, dès
+qu'on croit voir l'explosion prochaine, ou seulement possible, tous se
+replient; tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix que
+chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a confiance que dans les
+moyens réguliers.»
+
+On m'écrivait de Paris, le 5 juillet:
+
+«Voilà les élections des grands collèges qui commencent. Si nous y
+gagnons quelque chose, ce sera excellent, surtout à cause de l'effet que
+cela produira sur l'esprit du Roi, qui ne peut espérer d'avoir jamais
+mieux que les grands collèges. Rien, pour le moment, n'indique un coup
+d'État. La _Quotidienne_ déclare ce matin qu'elle regarde la session
+comme ouverte, tout en convenant que le ministère n'aura pas la
+majorité. Elle a l'air charmé qu'on ne se propose pas de faire une
+Adresse toute pareille à celle des 221.»
+
+Et le 12 juillet suivant:
+
+«Aujourd'hui _l'Universel_[24] s'élève contre les bruits de coups
+d'État, et semble garantir l'ouverture régulière de la session par
+un discours du Roi. Ce discours, qui vous gênera, aura l'avantage de
+commencer la session en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est
+d'avoir une session; on aura bien plus de peine à en venir aux violences
+quand on se sera engagé dans la légalité. Mais votre nouvelle Adresse
+sera très-difficile à faire; quelle qu'elle soit, la droite et l'extrême
+gauche la traiteront de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrême
+gauche pour s'en plaindre. Vous aurez à vous défendre de ceux qui
+voudraient purement et simplement reproduire la dernière Adresse, et s'y
+tenir comme au dernier mot du pays. La victoire électorale nous étant
+acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus être
+présentée au Roi, il y aura évidemment une nouvelle conduite à tenir.
+D'ailleurs, quel intérêt avons-nous à faire que le Roi se bute? La
+France ne peut que gagner à des années de gouvernement régulier.
+Gardons-nous de précipiter les événements.»
+
+[Note 24: L'un des journaux ministériels du temps.]
+
+Je répondais, le 16 juillet:
+
+«Je ne sais comment nous nous tirerons de la nouvelle Adresse. Ce sera
+très-difficile; mais quelle que soit la difficulté, il faut l'accepter,
+car évidemment nous avons besoin d'une session. Nous serions pris pour
+des enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer ce que
+nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre nouvelle ne doit point
+reculer; mais elle doit prendre une autre route. Que nous n'ayons point
+de coup d'État, que l'ordre constitutionnel subsiste régulièrement;
+quelles que soient les combinaisons ministérielles, le vrai et dernier
+succès sera pour nous.»
+
+Je rencontrais autour de moi, parmi les électeurs rassemblés, des
+dispositions tout aussi modérées, patientes, et loyales: «M. de Daunant
+vient d'être élu (13 juillet), par le collége d'arrondissement de Nîmes;
+il a eu 296 voix contre 241 données à M. Daniel Murjas, président du
+collège. Au moment où ce résultat a été proclamé, le secrétaire du
+bureau a proposé à l'assemblée de voter des remerciements au président
+qui, malgré sa candidature, l'avait présidée avec une impartialité et
+une loyauté parfaites. Les remerciements ont été votés à l'instant, au
+milieu des cris de: _Vive le Roi!_ Et les électeurs, en se retirant, ont
+trouvé partout la même tranquillité et la même gravité qu'ils avaient
+eux-mêmes apportées dans leurs opérations.»
+
+Enfin, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, j'écrivais: «Voilà
+la campagne d'Afrique finie, et bien finie. Notre campagne à nous, dans
+deux mois d'ici, en sera sans nul doute un peu plus difficile; mais
+n'importe, j'espère que ce succès ne fera pas faire au pouvoir les
+dernières folies, et j'aime mieux notre honneur national que notre
+commodité parlementaire.»
+
+Je n'ai gardé de prétendre que ces sentiments fussent ceux de tous les
+hommes qui, soit dans les Chambres, isoit dans le pays, avaient applaudi
+à l'Adresse des 221, et qui votaient, dans les élections, pour la
+soutenir. La Restauration n'avait pas fait en France, tant de conquêtes.
+Inactives, mais non résignées, les sociétés secrètes étaient toujours
+là, prêtes, dès qu'une circonstance favorable se présenterait, à
+reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D'autres
+adversaires, plus légaux mais non moins redoutables, épiaient toutes les
+fautes du Roi et de son gouvernement, et les commentaient assidûment
+devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus
+graves, qui amèneraient les conséquences suprêmes. Dans les masses
+populaires, les vieux instincts de méfiance et de haine, pour tout ce
+qui rappelait l'ancien régime et l'invasion étrangère, continuaient de
+fournir, aux ennemis de la Restauration, des armes et des espérances
+inépuisables. Le peuple est comme l'Océan, immobile et presque immuable
+au fond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface.
+Cependant l'esprit de légalité et le bon sens politique avaient fait
+de notables progrès; même au milieu de la fermentation électorale, le
+sentiment public repoussait hautement toute révolution nouvelle. Jamais
+la situation des hommes qui voulaient sincèrement le Roi et la Charte
+n'avait été meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition
+légale, fait leurs preuves de fermeté persévérante; ils venaient
+de maintenir avec éclat les principes essentiels du gouvernement
+représentatif; ils, possédaient l'estime, et même la faveur publique;
+les partis violents par nécessité, le pays avec quelque doute, mais
+aussi avec une espérance honnête, se rangeaient et marchaient derrière
+eux. S'ils avaient, à ce moment critique, réussi auprès du Roi comme
+dans les Chambres et dans le pays, si Charles X, après avoir, par
+la dissolution, poussé jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait
+accueilli le voeu manifeste de la France, et pris ses conseillers parmi
+les royalistes constitutionnels investis de la considération publique,
+je le dis avec une conviction qui peut sembler téméraire mais qui
+persiste aujourd'hui, on pouvait raisonnablement espérer que l'épreuve
+décisive était surmontée, et que, le pays prenant confiance en même
+temps dans le Roi et dans la Charte, la Restauration et le gouvernement
+constitutionnel seraient fondés ensemble.
+
+Mais ce qui manquait précisément au roi Charles X, c'était cette étendue
+et cette liberté d'esprit qui donnent à un prince l'intelligence de
+son temps et lui en font sainement apprécier les ressources comme les
+nécessités. «Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons pas changé
+depuis 1789,» disait-il un jour, et il disait vrai: à travers les
+vicissitudes de sa vie, il était resté tel qu'il s'était formé dans sa
+jeunesse, à la cour de Versailles et dans la société aristocratique
+du XVIIIe siècle, sincère et léger, confiant en lui-même et dans ses
+entours, peu observateur et peu réfléchi quoique d'un esprit actif,
+attaché à ses idées et à ses amis de l'ancien régime comme à sa foi et à
+son drapeau. Sous le règne de son frère Louis XVIII et dans la scission
+du parti monarchique, il avait été le patron et l'espérance de
+cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés
+constitutionnelles, et il s'était fait alors en lui un singulier mélange
+d'intimité persévérante avec ses anciens compagnons et de goût pour la
+popularité nouvelle d'une physionomie libérale. Monté sur le trône, il
+fit, à cette faveur populaire, plus d'une coquetterie royale, et se
+flatta sincèrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses idées et
+ses amis d'autrefois. M. de Villèle et M. de Martignac s'usèrent à
+son service dans ce difficile travail; et après leur chute, aisément
+acceptée, Charles X se trouva rendu à ses pentes naturelles, au milieu
+de conseillers peu disposés à le contredire et hors d'état de le
+contenir. Deux erreurs funestes s'établirent alors dans son esprit:
+il se crut menacé par la Révolution beaucoup plus qu'il ne l'était
+réellement, et il cessa de croire à la possibilité de se défendre et de
+gouverner par le cours légal du régime constitutionnel. La France ne
+voulait point d'une révolution nouvelle. La Charte contenait, pour un
+souverain prudent et patient, de sûrs moyens d'exercer l'autorité royale
+et de garantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu confiance dans la
+France et dans la Charte; quand l'Adresse des 221 sortit triomphante des
+élections, il se crut poussé dans ses derniers retranchements, et réduit
+à se sauver malgré la Charte ou à périr par la Révolution. Peu de jours
+avant les ordonnances de juillet, l'ambassadeur de Russie, le comte
+Pozzo di Borgo, eut une audience du Roi. Il le trouva assis devant son
+bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article XIV. Charles X
+lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquiétude honnête
+le sens et la portée qu'il avait besoin d'y trouver. En pareil cas, on
+trouve toujours ce qu'on cherche; et la conversation du Roi, bien que
+détournée et incertaine, laissa à l'ambassadeur peu de doutes sur ce qui
+se préparait.
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+
+
+ I
+
+
+1° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.
+
+Val-de-Loup, ce 12 mai 1809.
+
+Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême
+plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant
+d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera toujours
+assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus que je n'en
+mérite.
+
+Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par la
+finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme,
+les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce que nous
+n'y avons pas été formés et habitués par de grands poëtes: cela est
+très-ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire
+que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait répondre que
+je viens trop tard, que notre goût est formé sur d'autres modèles, etc.,
+etc... Cependant il resterait toujours le Tasse et tous les poëmes
+latins _catholiques_ du moyen âge. C'est la seule objection de fait que
+l'on trouve contre votre critique.
+
+Véritablement, Monsieur, je le dis très-sincèrement, les critiques qui
+ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour
+les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris
+mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si généralement oubliées
+que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on
+parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces cris contre
+le merveilleux! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de
+ce merveilleux? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue? Et
+pourtant nous avons le Tasse, Millon, Klopstock, Gessner, Voltaire même!
+Et si l'on ne peut pas employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura
+donc plus d'épopée chez les modernes, car le merveilleux est essentiel
+au poëme épique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter
+dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi,
+comme tout en France. La question était de savoir si mon ouvrage était
+bon ou mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir
+s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette
+espèce.
+
+Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage; je ne
+puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout à fait
+décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage fort supérieur
+à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des
+caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le IIIe livre, que
+vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de l'ouvrage. Sous les
+rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais porté plus haut que dans
+la peinture du bonheur, des justes, dans la description de la lumière du
+ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux
+discours du Père et du Fils sur la _nécessité_ d'établir ma _machine_
+épique. Sans ces discours plus de _récit_, plus d'_action_; le récit et
+l'action sont motivés par les discours des essences incréées.
+
+Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour
+vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un objet sous dix
+faces différentes. Je n'aime point comme vous, Monsieur, la description
+des tortures; mais elle m'a paru absolument nécessaire dans un ouvrage
+sur des _martyrs_. Cela est consacré par toute l'histoire et par tous
+les arts. La peinture et là sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets;
+ce sont là les véritables _combats_ du sujet. Vous qui savez tout,
+Monsieur, vous savez combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai
+retranché des _Acta Martyrum_, surtout en faisant disparaître les
+douleurs _physiques_ et opposant des images gracieuses à d'horribles
+tourments. Vous êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui
+est ou l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poëte.
+
+Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon
+ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on
+ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce
+_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de la
+_liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous
+hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous
+les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrez-moi mes
+fautes, Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques
+aussi has dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font
+parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces
+saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le
+ruisseau pour amuser les laquais.
+
+Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de
+vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité si
+vous étiez assez aimable pour venir me la demander.
+
+Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute
+considération.
+
+DE CHATEAUBRIAND.
+
+Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine.
+
+
+
+2° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.
+
+Val-de-Loup, ce 30 mai 1809.
+
+Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême
+de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je passerai
+condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai avec vous que
+nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais,
+Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient fondés sur une hérésie.
+Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une _rédemption_, ce qui
+serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui est tout à fait conforme
+à la foi. Dans tous les temps, l'Église a cru que le sang d'un martyr
+pouvait effacer les péchés du peuplé et le délivrer de ses maux. Vous
+savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre
+et de calamités, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une
+cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n'ai
+laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à
+l'Éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les bénédictions
+du ciel sur les chrétiens _par le mérite du sang de Jésus-Christ;_ ce
+qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et
+la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante
+d'ailleurs, et consacrée par toute, l'antiquité, a été reçue dans notre
+religion: la mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en
+passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente
+tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre
+coupable patrie: ceux que nous avons égorgés prient peut-être dans ce
+moment même pour _nous;_ vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,
+renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.
+
+Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font
+oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où
+l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion;
+vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre
+conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez?» On est
+trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui
+sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver
+au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résultat,
+Monsieur, si vous examinez bien _les Martyrs_, vous y trouverez beaucoup
+à reprendre sans doute; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour
+le plan, les caractères et le style, c'est le moins mauvais et le moins
+défectueux de mes faibles écrits.
+
+J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le fils
+du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais je le crois
+un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est revenu en France,
+il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a
+procuré l'honneur de faire connaissance avec mademoiselle de Meulan:
+elle m'a paru, comme dans ce qu'elle écrit, pleine d'esprit, de goût et
+de raison. Je crains bien de l'avoir importunée par la longueur de ma
+visite: j'ai le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables,
+et surtout des caractères élevés et des sentiments généreux.
+
+Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, l'assurance de ma haute
+estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends avec une
+vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou
+celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie,
+Monsieur, mes très-humbles salutations et toutes mes civilités.
+
+DE CHATEAUBRIAND.
+
+Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.
+
+
+
+3° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.
+
+Val-de-Loup, ce 12 juin 1809.
+
+J'ai été absent de ma vaille, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est
+ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien
+convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est échappé, à la
+vérité contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ
+l'effacer pour la première édition.
+
+J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes
+remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au delà
+du peu que je vaux.
+
+Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très-exact.
+Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui connaît
+les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu échapper à
+l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au
+milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de
+marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait pu l'écraser,
+mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance
+très-extraordinaire et qui mériterait de plus longs détails que ceux
+qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.
+
+Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces
+détails dans votre solitude. Malheureusement madame de Chateaubriand est
+malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant
+point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous recevoir dans
+mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se réunir
+pour se consoler. Les idées généreuses et les sentiments élevés
+deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les
+retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma société pût vous être
+agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous prie de remercier beaucoup
+pour moi.
+
+Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute
+considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,
+d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de
+l'honneur.
+
+DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais le
+petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont fort
+exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres édifiantes_
+(Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant à M. de Volney,
+il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est évident qu'il n'a
+jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas passé Ramlé ou Rama,
+l'ancienne Arimathie.
+
+Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terra Sanctoe_
+d'Adrichomius.
+
+
+
+
+ II
+
+
+
+_Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot_.
+
+Bruxelles, 27 avril 1811.
+
+Vous ne devez pas comprendre mon silence, Monsieur, et moi je ne
+comprenais pas la lente arrivée des prospectus que vous m'aviez annoncés
+dans votre lettre du 4 de ce mois. Imaginez-vous que le portier d'ici
+avait confondu ce paquet avec toutes les liasses d'imprimés oiseux qu'on
+adresse à une préfecture, et que si le besoin d'un livre ne m'eût
+pas fait descendre dans le cabinet-sanctuaire du préfet, je n'aurais
+peut-être pas encore découvert la méprise. Je vous remercie, Monsieur, de
+la confiance que vous avez bien voulu me témoigner dans cette occasion.
+Vous savez si personne vous rend plus que moi la plénitude de la justice
+qui vous est due, et vous savez que je vous la rends avec autant
+d'attrait que de conviction. Ma génération passe, la vôtre vient
+d'arriver, une autre naît; je vous vois placé entre deux pour consoler
+la première, honorer la seconde et former la troisième. Tâchez de faire
+celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite à tous
+les petits garçons d'en savoir un jour autant que vous, ni à toutes
+les petites filles de ressembler en tout à votre plus qu'aimable
+collaboratrice. Il ne faut désirer que ce qu'on peut obtenir, et
+j'aurais trop de regret de me sentir sur mon déclin quand un si beau
+siècle serait près de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pensée
+dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que
+puisse supporter ou recevoir l'enfance du XIXe siècle: ce sera bien
+encore assez. Aujourd'hui le _mox progeniem daturos vitiosiorem_ ferait
+dresser les cheveux.
+
+Madame de la Tour du Pin, baronne de l'Empire depuis deux ans, préfète
+de la Dyle depuis trois ans, mère religieuse depuis vingt, conseillera
+votre recueil avec toute l'influence que peuvent lui donner les deux
+premiers titres, et y souscrit avec tout l'intérêt que lui inspire le
+dernier. Moi qui n'ai plus et ne veux plus d'autres titres que ceux de
+père et d'ami, je vous demande la permission de souscrire pour ma fille
+qui, commençant la double éducation d'un petit Arnaud et d'une petite
+Léontine, sera très-heureuse de profiter de votre double enseignement.
+Je ne doute pas que le grand-père lui-même ne trouve très-souvent à s'y
+instruire et toujours à s'y plaire. Il me semble que jamais association
+ne fut plus propice au mélange de l'_utile dulci_. Si je laissais aller
+ma plume, je suis sûr qu'elle écrirait comme une folle à l'un des deux
+auteurs: «Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mérites, je
+m'établis un vieil enfant pour recevoir vos préceptes. Je baise de loin
+la main de ma jeune bonne, avec un respect très-profond, mais pas assez
+dégagé de quelques-uns de ces mouvements qui ont suivi ma première
+enfance, et que doit m'interdire ma seconde éducation. Peut-on se
+soumettre à votre férule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes
+fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore ajouter: _cela
+ne m'arrivera plus_; mais le ferme propos viendra avec l'âge faible, et
+plus je me déformerai, plus je serai parfait.»
+
+Voulez-vous bien, Monsieur, présenter mes respects à madame et à
+mademoiselle de Meulan? Un très-excellent et très-aimable jeune homme
+(encore un de ceux dont l'élévation et la pureté consolent), le neveu de
+M. Hochet, ne demeure-t-il pas sous le même toit que vous? alors je
+vous prierais de me rappeler à son souvenir, et par lui à M. son oncle,
+duquel j'attends, avec une grande anxiété, réponse sur un objet du plus
+grand intérêt pour l'oncle de mon gendre dans les installations des
+cours impériales.--Mais rien par la poste.
+
+Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables amis de la
+place Louis XV[25], parce que je vais leur écrire Directement.
+
+[Note 25: M. et madame Suard.]
+
+Mais l'idée me vient de vous demander une grâce avant de fermer ma
+lettre. Lorsque, dans vos préceptes à la jeunesse, vous en serez au
+chapitre et à l'âge où il sera question du choix d'un état, je vous
+conjure d'y insérer, avec toute la gravité de votre caractère intègre,
+quelque chose qui revienne à ceci: «Si votre vocation vous porte à
+être imprimeur, éditeur d'un ouvrage quelconque, moral, politique,
+historique, n'importe, ne vous croyez pas permis de mutiler, sans l'en
+prévenir, un auteur, et surtout celui qui tient à l'inviolabilité de ses
+écrits beaucoup plus par conscience que par amour-propre. Si vous le
+mutilez à vous tout seul, ce qui est déjà passablement hardi, au moins
+ne croyez pas pouvoir substituer un membre postiche de votre façon au
+membre vivant que vous aurez coupé, et craignez de remplacer, sans vous
+en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mais brisez
+toutes vos presses, plutôt que de lui faire dire, sous le sceau de la
+signature, le contraire de ce qu'il a dit, le contraire de ce qu'il a
+pensé et de ce qu'il sent, car ce serait un oubli de raison tout voisin
+d'un oubli de morale.»--J'écris plus longuement air ce sujet à nos amis
+de la place Louis XV, et vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne parler
+qu'à eux de mon énigme, qui, sûrement, n'en est déjà plus une avec vous.
+J'espère que ce qui m'a indigné et affligé ne se rencontrera pas une
+seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, je me suis imposé
+les ménagements nécessaires. Je ne veux point d'une rupture dont la
+vengeance frapperait sur mes tombeaux chéris et mes amis vivants. Ma
+lettre est devenue bien sérieuse; je ne savais pas, quand je l'ai
+commencée, qu'elle allait me conduire où je me trouve en la finissant.
+Je crois vous parler; la confiance m'entraîne; il m'est doux d'avoir
+joint une preuve involontaire de ce sentiment à l'expression
+très-volontaire de tous ceux que vous m'avez si profondément inspirés,
+et dont j'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'assurance au
+milieu de mes plus sincères salutations.
+
+Lally-Tolendal.
+
+
+
+
+ III
+
+
+
+_Discours prononcé pour l'ouverture du Cours d'histoire moderne de M.
+Guizot, le 11 décembre_ 1812.
+
+Messieurs,
+
+Un homme d'État, célèbre par son caractère et par ses malheurs, sir
+Walter Raleigh, avait publié la première partie d'une _Histoire du
+monde_: enfermé dans la prison de la Tour, il venait de terminer la
+dernière. Une querelle s'élève sous ses fenêtres dans une des cours de
+la prison: il regarde, examine attentivement la contestation qui devient
+sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de
+ce qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite d'un
+de ses amis, et le lui raconte: quelle est sa surprise lorsque cet ami,
+qui avait été témoin et même acteur dans l'événement de la veille, lui
+prouve que cet événement, dans son résultat comme dans ses détails, a
+été précisément le contraire de ce qu'il croyait avoir observé! Raleigh,
+resté seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que,
+puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne savait
+rien de tout ce qu'il venait d'écrire.
+
+Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh?
+L'historien le plus confiant n'oserait peut-être répondre à cette
+question d'une manière tout à fait affirmative. L'historien raconte
+une longue suite d'événements, peint un grand nombre de caractères; et
+songez, Messieurs, à la difficulté de bien connaître un seul caractère,
+un seul événement. Montaigne, après avoir passé sa vie à s'étudier,
+faisait sans cesse sur lui-même de nouvelles découvertes; il en a rempli
+un long ouvrage, et a fini par dire: «L'homme est un subject si divers,
+si ondoyant et si vain, qu'il est malaisé d'y fonder un jugement
+constant et uniforme.» Composé obscur d'une infinité de sentiments et
+d'idées qui s'altèrent, se modifient réciproquement et dont il est aussi
+difficile de démêler la source que d'en prévoir les résultats, produit
+incertain d'une multitude de circonstances, quelquefois impénétrables,
+toujours compliquées, qu'ignore souvent celui qu'elles entraînent, et
+que ne soupçonnent même pas ceux qui l'entourent, l'homme sait à peine
+se connaître lui-même et n'est jamais que deviné par les autres. Le
+plus simple, s'il essayait de s'étudier et de se peindre, aurait à nous
+apprendre mille secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes
+dans un événement! Que d'hommes dont le caractère a influé sur cet
+événement, en a modifié la nature, la marche, les effets! Amenez
+des circonstances parfaitement semblables; supposez des situations
+exactement pareilles; qu'un acteur change, tout est changé; c'est par
+d'autres motifs qu'il agit, c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez
+les mêmes acteurs; changez une seule de ces circonstances indépendantes
+de la volonté, qu'on appelle hasard ou destinée; tout est changé encore.
+C'est de cette infinité de détails, où tout est obscur, où rien n'est
+isolé, que se compose l'histoire; et l'homme, fier de ce qu'il sait,
+parce qu'il oublie de songer combien il ignore, croit la savoir quand
+il a lu ce que lui en ont dit quelques hommes qui n'avaient pas, pour
+connaître leur temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connaître
+le nôtre.
+
+Que chercher donc, que trouver dans ces ténèbres du passé qui
+s'épaississent à mesure qu'on s'en éloigne? Si César, Salluste ou
+Tacite n'ont pu nous transmettre que des notions souvent incomplètes et
+douteuses, nous fierons-nous à ce qu'ils racontent? Et si nous n'osons
+nous y fier, comment y suppléerons-nous? Serons-nous capables de nous
+débarrasser de ces idées, de ces moeurs, de cette existence nouvelle
+qu'a amenées un nouvel ordre de choses, pour adopter momentanément dans
+notre pensée d'autres moeurs, d'autres idées, une autre existence?
+Saurons-nous devenir Grecs, Romains ou Barbares pour comprendre les
+Romains, les Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder à les juger?
+Et quand nous serions parvenus à cette difficile abnégation d'une
+réalité présente, et impérieuse, saurions-nous, aussi bien que César,
+Salluste ou Tacite, l'histoire des temps dont ils nous parlent? Après
+nous être ainsi transportés au milieu du monde qu'ils peignent, nous
+découvririons dans leurs tableaux des lacunes dont nous ne nous doutons
+pas, dont ils ne se doutèrent pas toujours eux-mêmes: cette multitude de
+faits qui, groupés et vus de loin, nous paraissent remplir le temps et
+l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions placés sur le terrain
+même qu'ils occupent, des vides qu'il nous serait impossible de combler,
+et que l'historien y laisse nécessairement, parce que celui qui raconte
+ou décrit ce qu'il voit, à des gens qui le voient comme lui, n'imagine
+jamais avoir besoin de tout dire.
+
+Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit réellement pour nous le
+tableau du passé: le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure
+et l'homme trop faible pour que ce tableau soit jamais complet et
+fidèle.
+
+Mais serait-il vrai qu'une connaissance si importante nous fût
+totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons acquérir, tout
+fût sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne s'éclairerait-il que pour
+chanceler davantage? Ne déploierait-il toutes ses forces que pour être
+amené à confesser son ignorance? Idée cruelle et décourageante que
+beaucoup d'hommes supérieurs ont rencontrée dans leur chemin, mais à
+laquelle ils ont eu tort de s'arrêter.
+
+Ce que l'homme ne se demande presque jamais, c'est ce qu'il a réellement
+besoin de savoir dans ce qu'il cherche si ardemment à connaître. Il
+suffit de jeter un coup d'oeil sur ses études pour y apercevoir deux
+parties dont la différence est frappante, quoique nous ne puissions
+assigner la limite qui les sépare. Partout je vois un certain travail
+innocent, mais vain, qui s'attache à des questions, à des recherches
+inabordables ou sans résultat, qui n'a d'autre but que de satisfaire
+l'inquiète curiosité d'un esprit dont le premier besoin est d'être
+occupé; et partout je vois un travail véritablement utile, fécond,
+intéressant non-seulement pour celui qui s'y livre, mais pour le genre
+humain tout entier. Que de temps, que de talent ont consumé les hommes
+dans les méditations métaphysiques! Ils ont voulu pénétrer la nature
+intime des choses, de l'esprit, de la matière; ils ont pris pour des
+réalités de pures et vagues combinaisons de mots; mais ces mêmes
+travaux, ou des travaux qui en ont été la conséquence, nous ont éclairés
+sur l'ordre de nos facultés, les lois qui les régissent, la marche de
+leur développement; nous avons eu une histoire, une statistique de
+l'esprit humain; et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous
+avons appris comment il agit, et comment on doit travailler à en
+affermir la justesse, à en étendre la portée.
+
+L'étude de l'astronomie n'a-t-elle pas eu longtemps pour unique but les
+rêves de l'astrologie? Gassendi lui-même n'avait commencé à l'étudier
+que dans cette vue, et, lorsque la science l'eut guéri des préjugés de
+la superstition, il se repentit d'en avoir parlé trop haut, «parce que,
+disait-il, plusieurs étudiant auparavant l'astronomie pour devenir
+astrologues, il s'apercevait que plusieurs ne voulaient plus l'apprendre
+depuis qu'il avait décrié l'astrologie.» Qui nous prouvera que, sans
+cette inquiétude qui a porté l'homme à chercher l'avenir dans les
+astres, la science qui dirige aujourd'hui nos vaisseaux serait parvenue
+où nous la voyons?
+
+C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de l'homme une
+moitié vaine à côté d'une moitié utile; nous ne condamnerons plus alors
+la curiosité qui mène au savoir; nous reconnaîtrons que, si l'esprit
+humain s'est souvent égaré dans la route, s'il n'a pas toujours pris,
+pour arriver, la voie la plus prompte, il s'est vu conduit enfin, par
+la nécessité de sa nature, à la découverte d'importantes vérités: mais,
+plus éclairés, nous nous efforcerons de ne point perdre de temps,
+d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recherches
+fécondes en résultats profitables; et nous ne tarderons pas à nous
+convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas ne lui est bon à rien, et
+qu'il peut tout ce qui lui est nécessaire.
+
+L'application de cette idée à l'histoire lèvera bientôt la difficulté
+que nous avait opposée d'abord son incertitude. Peu nous importe, par
+exemple, de connaître la figure ou le jour précis de la naissance de
+Constantin, de savoir quels motifs particuliers, quels sentiments
+personnels ont influé, en telle ou telle occasion, sur ses
+déterminations et sur sa conduite, d'être informés de tous les détails
+de ses guerres et de ses victoires contre Maxence ou Licinius: ces
+circonstances ne regardent que le monarque, et le monarque n'est plus.
+L'ardeur que tant de savants mettent à les rechercher n'est que la suite
+de ce juste intérêt qui s'attache aux grands noms, aux grands souvenirs.
+Mais les résultats de la conversion de Constantin, son administration,
+les principes politiques et religieux qu'il établit dans son empire,
+voilà ce qu'aujourd'hui encore il nous importe de connaître, parce que
+c'est là ce qui ne meurt pas en un jour, ce qui fait le sort et la
+gloire des peuples, ce qui leur laisse ou leur enlève l'usage des plus
+nobles facultés de l'homme, ce qui les plonge silencieusement dans une
+misère tantôt muette, tantôt agitée, ou pose pour eux les fondements
+d'un long bonheur.
+
+On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passés, l'un tout
+à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s'est pas
+étendue au delà de sa durée; l'autre durant toujours par l'empire qu'il
+a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul réservé, pour ainsi
+dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste est là pour nous
+éclairer sur ce qui n'est plus. L'histoire nous offre, à toutes ses
+époques, quelques idées dominantes, quelques grands événements qui ont
+déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations.
+Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent
+encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde: une longue
+trace, en perpétuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a
+multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont
+ils sont l'objet; la raison même peut ici nous offrir ses données
+positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits.
+Dans l'événement qui passe, peut se trouver telle circonstance
+aujourd'hui inconnue qui le rende totalement différent de l'idée que
+nous nous en formons: ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint
+Annibal à Capoue et sauva Rome; mais dans un effet qui s'est longtemps
+prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause: ainsi l'autorité
+despotique qu'exerça longtemps le Sénat sur le peuple romain nous
+indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté
+qui déterminèrent l'expulsion des rois. Marchons donc du côté où nous
+pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle
+nous fournit aux exemples que nous prête l'histoire; l'homme, dans
+l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa
+vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir,
+comme l'industrie pour suppléer à la force.
+
+Tel est le point de vue, Messieurs, sous lequel nous tâcherons
+d'envisager l'histoire. Nous chercherons dans l'histoire des peuples
+celle de l'espèce humaine; nous nous appliquerons à démêler quels ont
+été, dans chaque siècle, dans chaque état de civilisation, les idées
+dominantes, les principes généralement adoptés qui ont fait le bonheur
+ou le malheur des générations soumises à leur pouvoir, et qui ont
+ensuite influé sur le sort des générations postérieures. Le sujet dont
+nous avons à nous occuper est un des plus riches en considérations de
+ce genre. L'histoire nous offre des périodes de développement durant
+lesquelles le genre humain, parti d'un état de barbarie et d'ignorance,
+arrive par degrés à un état de science et de civilisation qui peut
+déchoir, mais non se perdre, car les lumières sont un héritage qui
+trouve toujours à qui se transmettre. La civilisation des Égyptiens et
+des Phéniciens prépara celle des Grecs; celle des Grecs et des Romains
+ne fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'établir dans leur
+empire: aucun siècle encore n'a été placé avec autant d'avantages que le
+nôtre pour observer cette progression lente, mais réelle: nous pouvons,
+en portant nos regards en arrière, reconnaître la route qu'a suivie le
+genre humain en Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne
+seule, par son étendue, sa variété et la longueur de sa durée, nous
+offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous possédions
+encore de la marche progressive de la civilisation d'une partie du
+globe: un coup d'oeil rapide, jeté sur cette histoire, suffira pour en
+indiquer le caractère et l'intérêt.
+
+Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait à appeler le monde.
+L'Asie occidentale depuis les frontières de la Perse, le nord de
+l'Afrique, la Grèce, la Macédoine, la Thrace, tous les pays situés
+sur la rive droite du Danube depuis sa source jusqu'à son embouchure,
+l'Italie, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne reconnaissaient son
+pouvoir; ce pouvoir s'exerçait sur une étendue de plus de mille lieues
+en largeur, depuis le mur d'Antonin et les limites septentrionales de
+la Dacie, jusqu'au mont Atlas; et de plus de quinze cents lieues
+en longueur, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Océan occidental. Mais si
+l'immensité de ces conquêtes saisit d'abord l'imagination, l'étonnement
+diminue quand on songe combien elles avaient été faciles et combien
+elles étaient peu sûres. Rome n'eut à vaincre en Asie que des peuples
+amollis, en Europe que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans
+union, sans régularité et sans vigueur, ici, à cause de la barbarie, là,
+à cause de la décadence des moeurs, ne pouvait lutter contre la forte
+constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on s'arrête un instant à y
+songer; Rome eut plus de peine à se défendre d'Annibal qu'à subjuguer
+le monde; et, dès que le monde fut subjugué, Rome ne cessa de se voir
+enlever peu à peu ce qu'elle avait conquis. Comment aurait-elle pu s'y
+maintenir? L'état de la civilisation des vainqueurs et des vaincus
+avait empêché que rien s'unît, se constituât en un ensemble homogène
+et solide; point d'administration étendue et régulière; point de
+communications générales et sûres; les provinces n'existaient pour Rome
+que par les tributs qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les
+provinces que par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans
+l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le nord
+de la Gaule, de petites peuplades défendaient et maintenaient leur
+indépendance: toute la puissance des empereurs ne pouvait soumettre les
+Isauriens. C'était ce chaos de peuples à demi vaincus, à demi barbares,
+sans intérêt, sans existence dans l'État dont ils étaient censés faire
+partie, que Rome appelait son empire.
+
+Dès que cet empire fut conquis, il commença à cesser d'être, et cette
+orgueilleuse cité, qui regardait comme soumises toutes les régions où
+elle pouvait, en y entretenant une armée, envoyer un proconsul et lever
+des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner presque volontairement
+des provinces qu'elle était incapable de conserver. L'an du Christ 270,
+Aurélien se retire de la Dacie et la cède tacitement à la nation des
+Goths; en 412, Honorius reconnaît l'indépendance de la Grande-Bretagne
+et de l'Armorique; en 428, il veut engager les habitants de la Gaule
+Narbonnaise à se gouverner eux-mêmes. Partout on voit les Romains
+quitter, sans en être chassés, des pays dont, selon l'expression de
+Montesquieu, l'_obéissance leur pèse_, et qui, n'ayant jamais été
+incorporés à leur empire, devaient s'en séparer au premier choc.
+
+Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, en dépit de
+leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder comme une de leurs provinces.
+Encore plus barbares que les Gaulois, les Bretons ou les Espagnols,
+les Germains n'avaient point été conquis, parce que leurs innombrables
+tribus, sans demeures fixes, sans patrie, toujours prêtes à avancer ou à
+fuir, tantôt se précipitaient avec leurs femmes et leurs troupeaux sur
+les possessions de Rome, tantôt se retiraient devant ses armées, ne lui
+abandonnant pour conquête qu'un pays sans habitants, qu'elles revenaient
+occuper dès que l'affaiblissement ou l'éloignement des vainqueurs leur
+en laissait la possibilité. C'est à cette vie errante d'un peuple
+chasseur, à cette facilité de fuite et de retour, plutôt qu'à une
+bravoure supérieure que les Germains durent la conservation de leur
+indépendance. Les Gaulois et les Espagnols s'étaient aussi défendus avec
+courage; mais les uns, entourés de l'Océan, n'avaient su où fuir des
+ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; les autres, dans un état de
+civilisation déjà plus avancé, attaqués par les Romains à qui la
+province narbonnaise donnait, au coeur de la Gaule même, un point
+d'appui inébranlable, repoussés par les Germains des terres où ils
+auraient pu passer, s'étaient vus aussi contraints de se soumettre.
+Drusus et Germanicus avaient pénétré fort avant dans la Germanie; ils
+en sortirent, parce que, les Germains reculant toujours devant eux, ils
+n'auraient occupé, en y restant, que des conquêtes sans sujets.
+
+Lorsque, par des causes étrangères à l'empire romain, les tribus
+tartares qui erraient dans les déserts de la Sarmatie et de la Scythie,
+jusqu'aux frontières septentrionales de la Chine, marchèrent sur la
+Germanie, les Germains, pressés par ces nouveaux venus, se jetèrent sur
+les possessions de Rome pour conquérir des terres où ils pussent vivre
+et demeurer. Alors Rome combattit pour sa défense; la lutte fut longue;
+le courage et l'habileté de quelques empereurs opposèrent longtemps aux
+Barbares une puissante barrière: mais les Barbares furent vainqueurs,
+parce qu'ils avaient besoin de l'être, et parce que leurs belliqueux
+essaims se renouvelaient toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suèves
+s'établirent dans le midi de la Gaule et en Espagne; les Vandales
+passèrent en Afrique; les Huns occupèrent les rives du Danube; les
+Ostrogoths fondèrent leur royaume en Italie, les Francs dans le nord de
+la Gaule. Rome cessa de se dire maîtresse de l'Europe; Constantinople
+n'appartient pas à notre sujet.
+
+Ces peuples de l'Orient et du Nord, qui venaient de se transporter en
+masse dans des pays où ils devaient fonder des États plus durables,
+parce qu'ils les conquéraient, non pour s'étendre, mais pour s'établir,
+étaient barbares comme l'avaient été, comme l'étaient restés longtemps
+les Romains. La force était leur droit, une indépendance sauvage leur
+plaisir; ils étaient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait avisé de
+penser que des hommes individuellement aussi forts que lui pussent se
+soumettre à son obéissance; ils étaient braves, parce que la bravoure
+était pour eux un besoin; ils aimaient la guerre, parce que la guerre
+occupe l'homme sans le contraindre au travail; ils voulaient des terres,
+parce que ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux moyens
+de jouissance qu'ils pouvaient goûter en se livrant à leur paresse. Ils
+avaient des chefs, parce que les hommes réunis en ont toujours, parce
+que le plus brave est le plus considéré, devient bientôt le plus
+puissant, et lègue à ses fils une partie de sa considération et de sa
+puissance. Ces chefs devinrent rois; les anciens sujets de Rome qui
+n'avaient d'abord été obligés que de recevoir, de loger et de nourrir
+leurs nouveaux maîtres, furent bientôt contraints de leur céder une
+partie de leurs terres; et comme le laboureur tient, ainsi que la
+plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs devinrent
+la propriété de ces maîtres turbulents et paresseux. Ainsi s'établit la
+féodalité, non tout à coup, non par une convention expresse entre le
+chef et ses guerriers, non par une répartition immédiate et régulière
+des pays conquis entre les conquérants, mais par degrés, après de
+longues années d'incertitude, par la seule force des choses, comme cela
+doit arriver partout où la conquête est suivie de la transplantation et
+d'une longue possession.
+
+On aurait tort de croire que les Barbares fussent étrangers à toute
+idée morale; l'homme, à cette première époque de la civilisation, ne
+réfléchit point sur ce que nous appelons des devoirs, mais il connaît et
+respecte dans ses semblables certains droits dont la trace se retrouve
+au milieu même de l'empire de la force le plus absolu. Une justice
+simple, souvent violée, cruellement vengée, règle les rapports simples
+des sauvages réunis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres rapports,
+ni une autre justice, se trouvèrent tout à coup transportés au milieu
+d'un ordre de choses qui supposait d'autres idées, qui exigeait d'autres
+lois. Ils ne s'en inquiétèrent point; le passage était trop rapide
+pour qu'ils pussent reconnaître et suppléer ce qui manquait à leur
+législation et à leur politique: s'embarrassant peu de leurs nouveaux
+sujets, ils continuèrent à suivre les mêmes usages, les mêmes principes
+qui naguère, dans les forêts de la Germanie, réglaient leur conduite et
+décidaient leurs différends. Aussi les vaincus furent-ils d'abord plus
+oubliés qu'assujettis, plus méprisés qu'opprimés; ils formaient la masse
+de la nation, et cette masse se trouva sujette sans qu'on eût songé à la
+réduire en servitude, parce qu'on ne s'occupa point d'elle, parce que
+les vainqueurs ne lui soupçonnaient pas des droits qu'elle n'avait pas
+défendus. De là naquit, dans la suite, ce long désordre des premiers
+siècles du moyen âge où tout était isolé, fortuit, partiel; de là cette
+séparation absolue entre les nobles et le peuple; de là ces abus du
+système féodal, qui ne firent réellement partie d'un système que
+lorsqu'une longue possession eut fait regarder comme un droit ce qui
+n'avait été d'abord que le produit de la conquête et du hasard.
+
+Le clergé seul, à qui la conversion des vainqueurs offrait les moyens
+d'acquérir une puissance d'autant plus grande que sa force et son
+étendue n'avaient de juge que l'opinion qu'il dirigeait, maintint ses
+droits et assura son indépendance. La religion qu'embrassèrent les
+Germains devint la seule voie par où leur arrivassent des idées
+nouvelles, le seul point de contact entre eux et les habitants de leur
+nouvelle patrie. Le clergé ne profita d'abord que pour lui seul de ce
+moyen de communication; tous les avantages immédiats de la conversion
+des Barbares furent pour lui: la libérale et bienfaisante influence
+du christianisme ne s'étendit qu'avec lenteur; celle des animosités
+religieuses, des querelles théologiques se fit sentir la première.
+C'était dans la classe occupée de ces querelles, échauffée de ces
+animosités, que se trouvaient les seuls hommes vigoureux qui restassent
+dans l'empire romain; les sentiments et les devoirs religieux avaient
+ranimé, dans des coeurs pénétrés de leur auguste importance, une énergie
+partout éteinte depuis longtemps; les saint Athanase, les saint Ambroise
+avaient résisté seuls à Constantin et à Théodose; leurs successeurs
+furent les seuls qui osassent, qui pussent résister aux Barbares. De
+là ce long empire de la puissance spirituelle, soutenu avec tant de
+dévouement et de force, si faiblement ou si inutilement attaqué. On peut
+aujourd'hui le dire sans crainte, les plus grands caractères, les
+hommes les plus distingués par la supériorité de leur esprit ou de leur
+courage, dans ce période d'ignorance et de malheur, appartiennent à
+l'ordre ecclésiastique; et aucune époque de l'histoire ne présente d'une
+manière aussi frappante la confirmation de cette vérité honorable pour
+l'espèce humaine, et peut-être la plus instructive de toutes, que les
+plus hautes vertus naissent et se développent encore au sein des plus
+funestes erreurs.
+
+A ces traits généraux, destinés à peindre les idées, les moeurs et
+l'état des hommes dans le moyen âge, il serait aisé d'en ajouter
+d'autres, non moins caractéristiques, bien que plus particuliers. On
+verrait la poésie et les lettres, ces belles et heureuses productions de
+l'esprit, dont toutes les folies, toutes les misères du genre humain ne
+sauraient étouffer le germe, naître au sein de la barbarie, et charmer
+les Barbares même par un nouveau genre de plaisir: on rechercherait la
+source et le vrai caractère de cet enthousiasme poétique, guerrier et
+religieux, qui produisit la chevalerie et les croisades. On découvrirait
+peut-être, dans la vie errante des chevaliers et des croisés,
+l'influence de cette vie errante des chasseurs germains, de cette
+facilité de déplacement, de cette surabondance de population qui
+existent partout où l'ordre social n'est pas assez bien réglé pour que
+l'homme se trouve longtemps bien à sa place, et tant que sa laborieuse
+assiduité ne sait pas encore forcer la terre à lui fournir partout des
+subsistances abondantes et sûres. Peut-être aussi ce principe d'honneur
+qui attachait inviolablement les Barbares germains à un chef de leur
+choix, cette liberté individuelle dont il était le fruit, et qui donne
+à l'homme une haute idée de sa propre importance, cet empire de
+l'imagination qui s'exerce sur tous les peuples jeunes, et leur fait
+faire les premiers pas hors du cercle des besoins physiques et d'une vie
+purement matérielle, nous offriraient-ils les causes de cette élévation,
+de cet entraînement, de ce dévouement qui, arrachant quelquefois les
+nobles du moyen âge à la rudesse de leurs habitudes, leur inspirèrent
+des sentiments et des vertus dignes, aujourd'hui encore, de toute
+notre admiration. Nous nous étonnerions peu alors de trouver réunis la
+barbarie et l'héroïsme, tant d'énergie avec tant de faiblesse, et la
+grossièreté simple de l'homme sauvage avec les élans les plus sublimes
+de l'homme moral.
+
+C'était à la dernière moitié du XVe siècle qu'il était réservé de voir
+éclore des événements faits pour introduire en Europe de nouvelles
+moeurs, un nouvel ordre politique, et pour imprimer au monde la
+direction qu'il suit encore aujourd'hui. L'Italie venait, on peut le
+dire; de découvrir la civilisation des Grecs; les lettres, les arts, les
+idées de cette brillante antiquité inspiraient un enthousiasme général:
+les longues querelles des républiques italiennes, après avoir forcé les
+hommes à déployer toute leur énergie, leur avaient donné le besoin d'un
+repos ennobli et charmé par les occupations de l'esprit; l'étude de la
+littérature classique leur en offrait le moyen; ils le saisirent avec
+ardeur. Des papes, des cardinaux, des princes, des gentilshommes,
+des hommes de génie se livrèrent à des recherches savantes; ils
+s'écrivaient, ils voyageaient pour se communiquer leurs travaux, pour
+chercher, pour lire, pour copier des manuscrits. La découverte de
+l'imprimerie vint rendre les communications faciles et promptes, le
+commerce des esprits étendu et fécond. Aucun événement n'a aussi
+puissamment influé sur la civilisation du genre humain; les livres
+devinrent une tribune du haut de laquelle on se fit entendre au monde.
+Bientôt ce monde fut doublé; la boussole avait ouvert des routes sûres
+dans la monotone immensité des mers. L'Amérique fut trouvée; et le
+spectacle de moeurs nouvelles, l'agitation de nouveaux intérêts qui
+n'étaient plus de petits intérêts de ville à ville, de château à
+château, mais de grands intérêts de puissance à puissance, changèrent et
+les idées des individus et les rapports politiques des États.
+
+L'invention de la poudre à canon avait déjà changé leurs rapports
+militaires; le sort des combats ne dépendait plus de la bravoure isolée
+des guerriers, mais de la puissance et de l'habileté des chefs. On n'a
+pas assez dit combien cette invention contribua à affermir le pouvoir
+monarchique et à faire naître le système de l'équilibre.
+
+Enfin, la Réformation vint porter à la puissance spirituelle un coup
+terrible, dont les conséquences ont été dues à l'examen hardi des
+questions théologiques et aux secousses politiques qu'amena la
+séparation des sectes religieuses, plutôt qu'aux nouveaux dogmes dont
+les réformés firent la base de leur croyance.
+
+Représentez-vous, Messieurs, l'effet que durent produire toutes ces
+causes réunies au milieu de la fermentation où se trouvait alors
+l'espèce humaine, au milieu de cette surabondance d'énergie et
+d'activité qui caractérise le moyen âge. Dès lors, cette activité si
+longtemps désordonnée commença à se régler et à marcher vers un but;
+cette énergie se vit soumise à des lois; l'isolement disparut; le
+genre humain se forma en un grand corps; l'opinion publique prit
+de l'influence; et si un siècle de troubles civils, de dissensions
+religieuses, offrit le long retentissement de cette puissante secousse
+qui, à la fin du XVe siècle, ébranla l'Europe en tant de manières, ce
+n'en est pas moins aux idées, aux découvertes qui produisirent cette
+secousse, qu'ont été dus les deux siècles d'éclat, d'ordre et de paix,
+pendant lesquels la civilisation est parvenue au point où nous la voyons
+aujourd'hui.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de détails la marche
+de l'espèce humaine pendant ces deux siècles. Cette histoire est si
+étendue, elle se compose de tant de rapports, tantôt si minutieux,
+tantôt si vastes, et toujours si importants, de tant d'événements si
+bien liés, amenés par des causes si mêlées, et causes, à leur tour,
+d'effets si nombreux, de tant de travaux divers, qu'il est impossible de
+les résumer en peu de paroles. Jamais tant d'États puissants et voisins
+n'ont exercé les uns sur les autres une influence si constante et si
+compliquée; jamais leur organisation intérieure n'a offert tant de
+ramifications à étudier; jamais l'esprit humain n'a marché, à la fois,
+en tant de routes; jamais tant d'événements, tant d'acteurs, tant
+d'idées ne se sont pressés sur un aussi grand espace, n'ont eu des
+résultats aussi intéressants, aussi instructifs. Peut-être aurons-nous
+un jour l'occasion d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil
+propre à nous y conduire. Appelés maintenant à étudier les premiers
+siècles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau dans les
+forêts de la Germanie, patrie de nos ancêtres: après avoir tracé un
+tableau de leurs moeurs, aussi complet que nous le permettront le nombre
+des faits parvenus à notre connaissance, l'état actuel des lumières et
+mes efforts pour m'élever à leur niveau, nous jetterons un coup d'oeil
+sur la situation de l'empire romain au moment où les Barbares y
+pénétrèrent pour tenter de s'y établir. Nous assisterons ensuite à la
+longue lutte qui s'éleva entre eux et Rome, depuis leur irruption dans
+l'occident et le midi de l'Europe jusqu'à la fondation des principales
+monarchies modernes. Cette fondation deviendra ainsi pour nous un
+point de repos, d'où nous partirons ensuite pour suivre la marche de
+l'histoire de l'Europe, qui est la nôtre; car, si l'unité, fruit de la
+domination romaine, disparut avec elle, il y a toujours eu néanmoins,
+entre les divers peuples qui se sont élevés sur ses débris, des rapports
+si multipliés, si continus et si importants, qu'il en résulte, dans
+l'ensemble de l'histoire moderne, une véritable unité que nous nous
+efforcerons de saisir. Cette tâche est immense, et il est impossible,
+lorsqu'on en envisage toute l'étendue, de ne pas reculer devant sa
+difficulté. Jugez, Messieurs, si je dois être effrayé d'avoir à la
+remplir; mais votre intelligence et votre zèle suppléeront à la
+faiblesse de mes moyens: je serai trop payé si je puis vous faire faire
+quelques pas dans la route qui mène à la vérité!
+
+
+
+
+
+ IV
+
+
+
+1° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot._
+
+Ce 31 mars 1815.
+
+Je ne suis pas, mon cher, tellement perdu pour mes amis que je ne me
+souvienne de leur amitié; la vôtre a eu pour moi beaucoup de charmes. Je
+ne me reproche point le mauvais tour que je vous ai joué. A votre âge on
+ne fait pas de long bail avec le mien; on ne peut que montrer au public
+les objets dignes de sa confiance, et je me félicite de lui avoir laissé
+un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je n'aurai pas été si
+heureux pour mon compte. Il ne me reste qu'à gémir sur cette fatalité
+qui a triomphé de ma conviction, de ma répugnance, et des secours
+innombrables que l'amitié m'a prêtés. Que mon exemple vous profite un
+jour. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne
+laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est assez grand à votre
+âge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d'honneur. J'en jouirai
+avec l'intérêt que vous me connaissez et avec tous les souvenirs que
+me laisse toute votre bienveillance. Présentez mes hommages à madame
+Guizot: c'est à elle que j'adresse mes excuses d'avoir troublé son
+repos. Mais j'espère que son enfant se sentira de la forte nourriture
+que nous lui avons déjà donnée; je lui demande, comme à vous, quelque
+souvenir pour tous les sentiments de respect et d'amitié que je vous ai
+voués pour la vie.
+
+
+
+2° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot_.
+
+Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816.
+
+J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande impatience, et
+je vous remercie bien de m'en avoir donné. Ce n'est pas que je fusse
+inquiet de votre philosophie; vous savez que ceux qui devancent leur
+âge connaissent plus tôt l'inconstance des choses humaines; mais
+je craignais que votre goût pour vos premiers travaux ne vous fît
+abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montré une si heureuse
+facilité, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des sacrifices.
+Je suis fort aise d'être rassuré sur ce point; j'abandonne le reste
+aux caprices du sort qui ne peut être rigoureux pour vous. Vous serez
+distingué au Conseil comme vous l'ayez été partout, et rien ne peut
+faire qu'étant plus connu, votre carrière n'en soit pas plus brillante
+et plus assurée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire
+comme le cardinal de Bernis: «Monseigneur, j'attendrai.» Plus je vois
+la France, et plus je suis frappé de cette vérité. Que ceux qui croient
+avoir bien servi l'État en compromettant l'autorité royale viennent voir
+ces départements éloignés: tout ce qui est honnête et raisonnable est
+royaliste; mais grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il
+faut l'être. Ils avaient cru jusqu'alors que servir le Roi, c'était
+faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on est venu
+leur dire que c'était une erreur sans leur apprendre quels étaient ses
+véritables organes. Les ennemis de notre repos en profitent. On fait
+courir dans le peuple les contes les plus absurdes, et tout est peuple à
+une si grande distance. Je me figure que le genre de ces perturbateurs
+varie dans nos différentes provinces. Dans celle-ci où nous n'avons ni
+grandes villes, ni aristocratie, nous sommes à la merci de tout ce
+qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en résulte un crédit
+extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant de plus près au
+peuple et ne pouvant digérer leur dernier mécompte, le travaillent de
+toutes les manières et en sont toujours crus parce qu'ils sont les plus
+riches de leur endroit. MM. les députés viennent brochant sur le tout,
+se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places,
+annulant les préfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'autorité au
+Roi, dont les agents ont des maîtres et dont rien ne se fait en son nom.
+Quant à l'administration, vous jugez bien, que personne n'y pense. Le
+peuple manque de pain; sa récolte pourrit dans des pluies continuelles;
+les chemins sont horribles, les hôpitaux dans la plus grande misère;
+il ne nous reste que des destitutions, des dénonciations et des
+députations. Si vous pouviez nous les échanger pour un peu d'autorité
+royale, nous verrions encore la fin de nos misères; mais dépêchez-vous,
+car, le mois d'octobre arrivé, il ne sera plus temps.
+
+Adieu, mon cher; mes hommages, je vous prie, à madame Guizot, et recevez
+toutes mes amitiés.
+
+
+
+
+ V
+
+
+
+_Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé_: QUELQUES IDÉES
+SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE, _et publié en 1814._
+
+Une grande partie des maux de la France, maux qui pourraient se
+prolonger beaucoup si on ne les attaquait pas dans leur source, tient,
+comme je viens de le dire, à l'ignorance à laquelle ont été condamnés
+les Français sur les affaires et la situation de l'État, au système
+de mensonge qu'avait adopté un gouvernement qui avait besoin de tout
+cacher, à l'indifférence et à la méfiance que cette obscurité et ce
+mensonge habituel avaient inspirées aux citoyens. C'est donc la vérité
+qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurité qu'il faut dissiper
+si l'on veut rétablir la confiance et ranimer le zèle; et il ne suffit
+pas que les intentions du gouvernement soient bonnes, que ses discours
+soient sincères; il faut encore que les sujets en soient persuadés,
+aient mille moyens de s'en convaincre: quand on a été longtemps trompé
+par un fourbe, on se méfie même d'un honnête homme, et tous nos
+proverbes sur la triste méfiance de la vieillesse reposent sur cette
+vérité...
+
+Ce peuple, si longtemps abusé, a besoin de voir la vérité arriver à
+lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de l'obtenir; il la
+demandera avec inquiétude à ses représentants, à ses administrateurs,
+à tous ceux qu'il croira capables de la lui dire; plus elle lui a été
+étrangère jusqu'ici, plus elle lui sera précieuse; ce qu'il y aura de
+bien, il l'apprendra avec transport dès qu'il sera sûr qu'il peut y
+croire; ce qu'il y aura de fâcheux, il l'écoutera sans crainte dès
+qu'il verra qu'on ne lui ôte point la liberté d'en dire son avis et de
+travailler ouvertement à y parer. On ne se doute pas des embarras que
+dissipe la vérité et des ressources qu'elle donne; une nation à qui on
+prend soin de la cacher croit aussitôt qu'on médite quelque chose contre
+elle et se replie dans le soupçon; quand on la lui montre, quand le
+gouvernement ne laisse voir qu'une noble confiance dans ses intentions
+et dans la bonne volonté des sujets, cette confiance excite la leur et
+réveille tout leur zèle...
+
+Les Français, sûrs d'entendre la vérité et libres de la dire, perdront
+bientôt cette triste habitude de méfiance qui tuait en eux toute
+estime de leur chef et tout dévouement à l'État: les plus insouciants
+reprendront un vif intérêt aux affaires publiques quand ils verront
+qu'ils peuvent y prendre part; les plus soupçonneux se guériront de
+leurs craintes quand ils ne vivront plus dans les ténèbres; ils ne
+seront plus continuellement occupés à calculer combien ils doivent
+rabattre de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les récits
+qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur présente, à démêler,
+dans tout ce qui vient du trône, l'artifice, les desseins dangereux, les
+arrière-pensées...
+
+...Une grande liberté de la presse peut seule, en ramenant la confiance,
+rendre à l'esprit public cette énergie dont le Roi, comme la nation, ne
+sauraient se passer; c'est la vie de l'âme qu'il faut réveiller dans ce
+peuple en qui le despotisme travaillait à l'éteindre; cette vie est
+dans le libre mouvement de la pensée, et la pensée ne se meut, ne se
+développe librement qu'au grand jour: personne en France ne peut plus
+redouter l'oppression sous laquelle nous avons vécu depuis dix ans; mais
+si l'immobilité qu'entraîne la faiblesse succédait à celle qu'impose
+la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'était
+remplacé que par la langueur du repos, on ne verrait point renaître en
+France cette activité nationale, cette disposition bienveillante et
+courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans
+le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'obtiendrait
+de la nation qu'une tranquillité stérile dont l'insuffisance obligerait
+peut-être à recourir à des moyens funestes pour elle-même et bien
+éloignés des intentions paternelles de son Roi.
+
+Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de franchise; que
+la vérité circule librement du trône aux sujets et des sujets au trône;
+que les routes soient ouvertes à ceux qui doivent la dire, à ceux qui
+ont besoin de la savoir; on verra l'apathie se dissiper, la méfiance
+disparaître et le dévouement rendu général et facile par la certitude de
+sa nécessité et de son utilité.
+
+Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq années qui viennent
+de s'écouler, un si déplorable abus des bonnes choses qu'il suffit
+aujourd'hui d'en prononcer le nom pour réveiller les plus tristes
+craintes. On ne veut pas tenir compte de la différence des temps, des
+situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits: on
+regarde comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste; on pense
+et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir vu tomber l'enfant,
+voudraient empêcher le jeune homme de marcher...
+
+...Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes les
+formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de peine à se
+convaincre qu'une entière liberté de la presse serait aujourd'hui, du
+moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger: ceux qui la
+redoutent se croient encore au commencement de notre révolution, à
+cette époque où toutes les passions ne demandaient qu'à éclater, où
+la violence était populaire, où la raison n'obtenait qu'un sourire
+dédaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre; et
+de cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les plus
+funestes, on peut inférer, si je ne me trompe, qu'elle en entraînerait
+fort peu aujourd'hui.
+
+Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la craindre, comme je
+n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de quelques inconvénients
+plus fâcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites
+réelles qu'ils pourraient amener, comme, dans l'état où nous nous
+trouvons, sans guide dans l'expérience du passé, sans données pour
+l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec précaution,
+comme l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards la
+circonspection est nécessaire, l'avis de ceux qui pensent qu'il y faut
+mettre quelques restrictions doit peut-être prévaloir. Depuis vingt-cinq
+ans, la nation est si étrangère aux habitudes d'une vraie liberté, elle
+a passé à travers tant de despotismes différents, et le dernier a été si
+lourd qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutôt son inexpérience
+que son impétuosité; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être
+aussi ne saurait-elle pas se défendre; et au milieu de la faiblesse
+universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait
+surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intérêts divers
+qu'il importe également de ménager, le gouvernement peut désirer avec
+raison d'éviter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient
+peut-être sans importance, mais dont l'imagination serait disposée à
+s'exagérer le danger.
+
+La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les circonstances
+actuelles, les causes qui doivent engager à contenir la liberté de la
+presse, par quelles restrictions conformes à la nature de ces causes
+on peut la contenir sans la détruire, et comment on pourra arriver
+graduellement à lever ces restrictions maintenant jugées nécessaires.
+
+Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la liberté
+de l'homme, dans l'état social, étant nécessairement restreinte par
+quelques règles, l'abus et l'oubli de ces règles sont également
+dangereux; mais les circonstances qui exposent la société à l'un ou à
+l'autre de ces dangers ne sont point les mêmes: dans un gouvernement
+bien établi et solidement constitué, le danger contre lequel doivent,
+lutter les amis de la liberté, c'est celui de l'oppression; tout y est
+combiné pour le maintien des lois, tout y tend à entretenir une vigueur
+de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler à soutenir
+la portion de liberté qui lui est due; la fonction du gouvernement est
+de maintenir l'ordre, celle des gouvernés de veiller à la liberté.
+
+L'état des choses est tout différent dans un gouvernement qui commence:
+s'il succède à une époque de malheur et de trouble, où la morale et la
+raison aient été également perverties, où toutes les passions se soient
+déployées sans frein, où tous les intérêts se soient étalés sans honte,
+alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement
+prévenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le
+gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas encore nanti
+de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir
+l'ordre et la règle; avant de les avoir tous, il se gardera bien
+d'abuser de quelques-uns; et les gouvernés qui n'ont pas encore tous les
+avantages de l'ordre veulent avoir tous ceux du désordre; on n'est pas
+encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre de troubler
+celle des autres; chacun se hâte de porter le coup qu'il est exposé à
+recevoir; on offense avec impunité les lois qui n'ont pas encore prévu
+tous les moyens qu'on pourrait prendre pour les éluder; on brave
+sans danger des autorités qui n'ont pas encore, pour se soutenir,
+l'expérience du bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices: c'est alors
+contre les entreprises particulières qu'il faut faire sentinelle; c'est
+alors qu'il faut garantir la liberté des outrages de la licence, et
+quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement fort, bien sûr qu'on
+lui obéira, se contente de défendre.
+
+Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans un État
+libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir dans un État qui
+se forme, et où les citoyens ont besoin d'apprendre la liberté comme le
+bonheur; là, il n'y a nul danger à ce que chacun puisse tout dire, parce
+que, si l'ordre des choses est bon, la plupart des membres de la société
+seront disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par son
+bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la poursuite d'un
+mieux toujours possible, mais toujours incertain; ici, au contraire, les
+passions et les intérêts des individus divergent en différents sens,
+tous plus ou moins éloignés de l'intérêt public; cet intérêt n'est pas
+encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien
+où le trouver; l'esprit public n'est encore ni formé par le bonheur, ni
+éclairé par l'expérience; il n'existe donc dans la nation que très-peu
+de barrières contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le
+gouvernement beaucoup de lacunes par où peut s'introduire le désordre:
+toutes les ambitions se réveillent, et aucune ne sait à quoi se fixer;
+tous cherchent leur place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens
+qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à
+laquelle il puisse s'attacher; la multitude ébahie, que rien ne dirige
+et qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel
+guide elle doit suivre; et, au milieu de tant d'idées contradictoires,
+incapable de démêler le vrai du faux, le moindre mal est qu'elle prenne
+son parti de rester dans son ignorance et sa stupidité. Quand les
+lumières sont encore très-peu répandues, la licence de la presse devient
+donc un véritable obstacle à leurs progrès; les hommes peu accoutumés à
+raisonner sur certaines matières, peu riches en connaissances positives,
+reçoivent trop facilement l'erreur qui leur arrive de toutes parts et ne
+distinguent pas assez promptement la vérité qu'on leur présente; de là
+naissent une foule d'idées fausses, indigestes, de jugements adoptés
+sans examen, et une science prétendue d'autant plus fâcheuse que,
+s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en
+interdit longtemps l'accès.
+
+C'est de cette science mal acquise que la révolution nous a prouvé le
+danger; c'est de ce danger que nous devons nous défendre: il faut le
+dire, le malheur nous a rendus plus sages; mais le despotisme des dix
+dernières années a étouffé, pour une grande partie des Français, les
+lumières que nous en aurions pu tirer: quelques hommes sans doute ont
+continué à réfléchir, à observer, à étudier; ils se sont éclairés par le
+despotisme même qui les opprimait; mais la nation en général, écrasée
+et malheureuse, s'est vue arrêtée dans le développement de ses facultés
+intellectuelles. Quand on y regarde de près, on est étonné et presque
+honteux de son irréflexion et de son ignorance: elle éprouve le besoin
+d'en sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul la
+réduire quelque temps au silence et à l'inaction; mais il lui faut des
+soutiens, des guides, et, après tant d'expériences imprudentes, pour
+l'intérêt même de la raison et des lumières, la liberté de la presse,
+dont nous n'avons jamais joui, doit être doucement essayée.
+
+Envisagées sous ce point de vue, les restrictions qu'on pourra y
+apporter effrayeront moins les amis de la vérité et de la justice; ils
+n'y verront qu'une concession faite aux circonstances actuelles, dictée
+par l'intérêt même de la nation; et si l'on prend soin de borner cette
+concession de manière à ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse;
+si, en établissant une digue contre la licence, on laisse toujours une
+porte ouverte à la liberté; si le but des restrictions n'est évidemment
+que de mettre le peuple français en état de s'en passer et d'arriver un
+jour à la liberté entière; si elles sont combinées et modifiées de telle
+sorte que cette liberté puisse toujours aller croissant à mesure que la
+nation deviendra plus capable d'en faire un bon usage; enfin, si, au
+lieu d'entraver les progrès de l'esprit humain, elles ne sont propres
+qu'à en assurer, à en diriger la marche, les hommes les plus éclairés,
+loin de s'en plaindre comme d'une atteinte portée aux principes de la
+justice, y verront une mesure de prudence, une garantie de l'ordre
+public et un nouveau motif d'espérer que le bouleversement de cet
+ordre ne viendra plus troubler et retarder la nation française dans la
+carrière de la vérité et de la raison.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+
+_Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction
+publique_ (17 février 1813).
+
+Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre,
+
+A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
+
+Nous étant fait rendre compte de l'état de l'instruction publique dans
+notre royaume, nous avons reconnu qu'elle reposait sur des institutions
+destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent
+l'ouvrage, plutôt qu'à répandre sur nos sujets les bienfaits d'une
+éducation morale et conforme aux besoins du siècle; nous avons rendu
+justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés de
+surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu avec satisfaction
+qu'ils n'avaient cessé de lutter contre les obstacles que les temps
+leur opposaient, et contre le but même des institutions qu'ils étaient
+appelés à mettre en oeuvre; mais nous avons senti la nécessité de
+corriger ces institutions et de rappeler l'éducation nationale à son
+véritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir
+les bonnes moeurs, et de former des hommes qui, par leurs lumières et
+leurs vertus, puissent rendre à la société les utiles leçons et les
+sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maîtres.
+
+Nous avons mûrement examiné ces institutions que nous nous proposons
+de réformer, et il nous a paru que le régime d'une autorité unique et
+absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec
+l'esprit libéral de notre gouvernement.
+
+Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction de
+l'ensemble, était en quelque sorte condamnée à ignorer ou à négliger ces
+détails et cette surveillance journalière qui ne peuvent être confiés
+qu'à des autorités locales mieux informées des besoins, et plus
+directement intéressées à la prospérité des établissements placés sous
+leurs yeux.
+
+Que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains
+d'un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop
+d'influence à la faveur, affaiblissait le ressort de l'émulation et
+réduisait aussi les maîtres à une dépendance mal assortie à l'honneur de
+leur état et à l'importance de leurs fonctions.
+
+Que cette dépendance et les déplacements trop fréquents qui en sont la
+suite inévitable rendaient l'état des maîtres incertain et précaire,
+nuisaient à la considération dont ils out besoin de jouir pour se livrer
+avec zèle à leurs pénibles travaux, ne permettaient pas qu'il s'établît
+entre eux et les parents de leurs élèves cette confiance qui est le
+fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privaient
+ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le respect et
+l'affection des contrées auxquelles ils ont consacré leurs talents et
+leur vie.
+
+Enfin, que la taxe du vingtième des frais d'études levée sur tous les
+élèves des lycées, collèges et pensions, et appliquée à des dépenses
+dont ceux qui la payent ne retirent pas un avantage immédiat et qui
+peuvent être considérablement réduites, contrariait notre désir de
+favoriser les bonnes études et de répandre le bienfait de l'instruction
+dans toutes les classes de nos sujets.
+
+Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possible aux deux
+Chambres les lois qui doivent fonder le système de l'instruction
+publique en France, et pourvoir aux dépenses qu'il exigera, nous avons
+résolu d'ordonner provisoirement les réformes les plus propres à nous
+faire acquérir l'expérience et les lumières dont nous avons encore
+besoin pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du vingtième
+des frais d'étude, dont nous ne voulons pas différer plus longtemps
+l'abolition, il nous a plu d'affecter, sur notre liste civile, la somme
+d'un million qui sera employée, pendant la présente année 1815, au
+service de l'instruction publique dans notre royaume;
+
+A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au
+département de l'intérieur;
+
+Notre Conseil d'État entendu,
+
+Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
+
+
+ TITRE Ier.
+
+ Dispositions générales.
+
+Art. 1er. Les arrondissements formés sous le nom _d'académies_, par le
+décret du 17 mars 1808, sont réduits à dix-sept, conformément au tableau
+annexé à la présente ordonnance.
+
+Ils prendront le titre _d'Universités_.
+
+Les Universités porteront le nom du chef-lieu assigné à chacune d'elles.
+
+Les lycées actuellement établis seront appelés _colléges royaux_.
+
+2. Chaque Université sera composée: 1° d'un conseil présidé par
+un recteur; 2° de facultés; 3° de collèges royaux; 4° de colléges
+communaux.
+
+3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universités seront
+réglés et surveillés par un conseil royal de l'instruction publique.
+
+4. L'École normale de Paris sera commune à toutes les Universités; elle
+formera, aux frais de l'État, le nombre de professeurs et de maîtres
+dont elles auront besoin pour l'enseignement des sciences et des
+lettres.
+
+
+ TITRE II.
+
+ Des Universités.
+
+
+SECTION I.
+
+Des Conseils des Universités.
+
+5. Le conseil de chaque Université est composé d'un recteur président,
+des doyens des facultés, du proviseur du collège royal du chef-lieu ou
+du plus ancien des proviseurs, s'il y a plusieurs collèges royaux, et
+de trois notables au moins, choisis par notre conseil royal de
+l'instruction publique.
+
+6. L'évêque et le préfet sont membres de ce conseil; ils y ont voix
+délibérative et séance au-dessus du recteur.
+
+7. Le conseil de l'Université fait visiter, quand il le juge à propos,
+les collèges royaux et communaux, les institutions, pensionnats et
+autres établissements d'instruction, par deux inspecteurs, qui lui
+rendent compte de l'état de l'enseignement et de la discipline, dans le
+ressort de l'Université, conformément aux instructions qu'ils ont reçues
+de lui.
+
+Le nombre des inspecteurs de l'Université de Paris peut être porté à
+six.
+
+8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats qui lui sont
+présentés par le recteur.
+
+9. Il nomme aussi, entre deux candidats présentés par le recteur, les
+proviseurs, les censeurs ou préfets des études, les professeurs de
+philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures, les
+aumôniers et les économes des collèges royaux.
+
+10. Les inspecteurs des Universités sont choisis entre les proviseurs,
+les préfets des études, les professeurs de philosophie, de rhétorique
+et de mathématiques des colléges royaux, et les principaux des colléges
+communaux; les proviseurs entre les inspecteurs, les principaux des
+colléges communaux et les préfets des études des colléges royaux;
+ceux-ci entre les professeurs de philosophie, de rhétorique et de
+mathématiques supérieures des mêmes colléges.
+
+11. Le conseil de l'Université peut révoquer, s'il y a lieu, les
+nominations qu'il a faites: en ce cas, ses délibération sont motivées,
+et elles n'ont leur effet qu'après avoir reçu l'approbation de notre
+conseil royal de l'instruction publique.
+
+12. Nul ne peut établir une institution ou un pensionnat, ou devenir
+chef d'une institution ou d'un pensionnat déjà établis, s'il n'a été
+examiné et dûment autorisé par le conseil de l'Université, et si cette
+autorisation n'a été approuvée par le conseil royal de l'instruction
+publique.
+
+13. Le conseil de l'Université entend et juge définitivement les comptes
+des facultés et des colléges royaux; il entend le compte des dépenses de
+l'administration générale rendu par le recteur, et il le transmet, après
+l'avoir arrêté, à notre conseil royal de l'instruction publique.
+
+14. Il tient registre de ces délibérations, et en envoie copie tous les
+mois à notre conseil royal.
+
+15. Il a rang après le conseil de préfecture dans les cérémonies
+publiques.
+
+
+SECTION II.
+
+Des Recteurs des Universités.
+
+16. Les recteurs des Universités sont nommés par nous, entre trois
+candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de
+l'instruction publique, et choisis par lui entre les recteurs déjà
+nommés, les inspecteurs généraux des études dont il sera parlé ci-après,
+les professeurs des facultés, les inspecteurs des Universités, les
+proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de
+rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux.
+
+17. Les recteurs des Universités nomment les professeurs, régents et
+maîtres d'études de tous les collèges, à l'exception des professeurs de
+philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges
+royaux, qui sont nommés comme il est dit en l'article 9.
+
+18. Ils les choisissent entre les professeurs, régents et maîtres
+d'études déjà employés dans les anciens ou les nouveaux établissements
+de l'instruction, ou parmi les élèves de l'École normale qui, ayant
+achevé leurs exercices, ont reçu le brevet d'agrégé.
+
+19. Les professeurs et régents ainsi nommés ne peuvent être révoqués que
+par le conseil de l'Université, sur la proposition motivée du recteur.
+
+20. Les professeurs et régents, nommés par un ou plusieurs recteurs
+autres que celui de l'Université dans laquelle ils sont actuellement
+employés, peuvent choisir l'Université et accepter l'emploi qu'ils
+préfèrent; mais ils sont tenus d'en donner avis, un mois avant
+l'ouverture de l'année scolaire, au recteur de l'Université de laquelle
+ils sortent.
+
+21. Les élèves de l'École normale, appelés par d'autres recteurs que
+celui de l'Université qui les a envoyés, ont le même droit d'option, à
+la charge de donner le même avis.
+
+22. Le recteur de l'Université préside, quand il le juge à propos, aux
+examens et épreuves qui précèdent les collations des grades dans les
+facultés.
+
+23. Il est seul chargé de la correspondance.
+
+24. Il présente au conseil de l'Université les affaires qui doivent y
+être portées, nomme les rapporteurs, s'il y a lieu, règle l'ordre des
+délibérations et signe les arrêtés.
+
+25. En cas de partage, des voix, la sienne est prépondérante.
+
+
+SECTION III.
+
+Des Facultés.
+
+26. Le nombre et la composition des facultés, dans chaque Université,
+sont réglés par nous, sur la proposition de notre conseil royal de
+l'instruction publique.
+
+27. Les facultés sont placées immédiatement sous l'autorité, la
+direction et la surveillance de ce conseil.
+
+28. Il nomme leurs doyens, entre deux candidats qu'elles lui présentent.
+
+29. Il nomme à vie les professeurs entre quatre candidats dont deux lui
+sont présentés par la faculté où il vaque une chaire, et deux par le
+conseil de l'Université.
+
+30. Outre l'enseignement spécial dont elles sont chargées, les facultés
+confèrent, après examen et dans les formes déterminées par les
+règlements, les grades qui sont ou seront exigés pour les diverses
+fonctions et professions ecclésiastiques, politiques et civiles.
+
+31. Les diplômes de grades sont délivrés en notre nom, signés du doyen
+et vises du recteur, qui peut refuser son _visa_ s'il lui apparaît que
+les épreuves prescrites n'ont pas été convenablement observées.
+
+32. Dans les Universités où nous n'aurions pas encore une facilité des
+sciences et des lettres, le grade de bachelier ès lettres pourra être
+conféré, après les examens prescrits, par les proviseur, préfet des
+études, professeurs de philosophie et de rhétorique du collège royal
+du chef-lieu. Le préfet des études remplira les fonctions de doyen; il
+signera les diplômes et prendra séance au conseil de l'Université après
+le proviseur.
+
+
+SECTION IV.
+
+Des Colléges royaux et des Colléges communaux.
+
+33. Les colléges royaux sont dirigés par un proviseur, et les colléges
+communaux par un principal.
+
+34. Les proviseurs et principaux exécutent et font exécuter les
+règlements relatifs à l'enseignement, à la discipline et à la
+comptabilité.
+
+35. L'administration du collége royal du chef-lieu est placée sous la
+surveillance immédiate du recteur et du conseil de l'Université.
+
+36. Tous les autres colléges, royaux ou communaux, sont placés sous
+la surveillance immédiate d'un bureau d'administration composé du
+sous-préfet, du maire, et de trois notables au moins, nommés par le
+conseil de l'Université.
+
+37. Ce bureau présente au recteur deux candidats, entre lesquels
+celui-ci nomme les principaux des colléges communaux.
+
+38. Les principaux, ainsi nommés, ne peuvent être révoqués que par le
+conseil de l'Université, sur la proposition du bureau et de l'avis du
+recteur.
+
+39. Le bureau d'administration entend et juge définitivement les comptes
+des colléges communaux.
+
+40. Il entend et arrête les comptes des colléges royaux autres que celui
+du chef-lieu, et les transmet au conseil de l'Université.
+
+41. Il tient registre de ses délibérations et en envoie copie, chaque
+mois, au conseil de l'Université.
+
+42. Il est présidé par le sous-préfet, et, à son défaut, par le maire.
+
+43. Les évêques et les préfets sont membres de tous les bureaux de leur
+diocèse ou de leur département, et quand ils y assistent, ils y ont voix
+délibérative et séance au-dessus des présidents.
+
+44. Les chefs d'institutions et maîtres de pensions établis dans
+l'enceinte des villes où il y a des colléges royaux ou des colléges
+communaux sont tenus d'envoyer leurs pensionnaires comme externes aux
+leçons desdits colléges.
+
+45. Est et demeure néanmoins exceptée de cette obligation l'école
+secondaire ecclésiastique qui a été ou pourra être établie dans chaque
+département, en vertu de notre ordonnance du.....; mais ladite école ne
+peut recevoir aucun élève externe.
+
+
+ TITRE III.
+
+ De l'École normale.
+
+46. Chaque Université envoie tous les ans, à l'École normale de Paris,
+un nombre d'élèves proportionné aux besoins de l'enseignement.
+
+Ce nombre est réglé par notre conseil royal de l'instruction publique.
+
+47. Le conseil de l'Université choisit ces élèves entre ceux qui, ayant
+terminé leurs études de rhétorique et de philosophie, se destinent, du
+consentement de leurs parents, à l'instruction publique.
+
+48. Les élèves envoyés à l'École normale y passent trois années, après
+lesquelles ils sont examinés par notre conseil royal de l'instruction
+publique, qui leur délivre, s'il y a lieu, un brevet d'agrégé.
+
+49. Les élèves qui ont obtenu ce brevet, s'ils ne sont pas appelés par
+les recteurs des autres Universités, retournent dans celle qui les a
+envoyés, et ils y sont placés par le recteur et avancés suivant leur
+capacité et leurs services 50. Le chef de l'École normale a le même rang
+et les mêmes prérogatives que les recteurs des Universités.
+
+
+ TITRE IV.
+
+ Du Conseil royal de l'Instruction publique.
+
+51. Notre conseil royal de l'instruction publique est composé d'un
+président et de onze conseillers nommés par nous.
+
+52. Deux d'entre eux sont choisis dans le clergé, deux dans notre
+Conseil d'État ou dans nos Cours, et les sept autres parmi les personnes
+les plus recommandables par leurs talents et leurs services dans
+l'instruction publique.
+
+53. Le président de notre conseil royal est seul chargé de la
+correspondance; il présente les affaires au conseil, nomme les
+rapporteurs s'il y a lieu, règle l'ordre des délibérations, signe et
+fait expédier les arrêtés, et il en procure l'exécution.
+
+54. En cas de partage des voix, la sienne est prépondérante.
+
+55. Conformément à l'article 3 de la présente ordonnance, notre conseil
+royal dresse, arrête et promulgue les règlements généraux relatifs à
+l'enseignement et à la discipline.
+
+56. Il prescrit l'exécution de ces règlements à toutes les Universités,
+et il la surveille par des inspecteurs généraux des études, qui visitent
+les Universités quand il le juge à propos, et qui lui rendent compte de
+l'état de toutes les écoles.
+
+57. Les inspecteurs sont au nombre de douze, savoir: deux pour les
+facultés de droit, deux pour celles de médecine; les huit autres pour
+les facultés des sciences et des lettres, et pour les colléges royaux et
+communaux.
+
+58. Les inspecteurs généraux des études sont nommés par nous, entre
+trois candidats qui nous sont présentés par notre conseil royal de
+l'instruction publique, et qu'il a choisis entre les recteurs et
+les inspecteurs des Universités, les professeurs des facultés, les
+proviseurs, préfets des études, et professeurs de philosophie, de
+rhétorique et de mathématiques supérieures des collèges royaux.
+
+59. Sur le rapport des inspecteurs généraux des études, notre conseil
+royal donne aux conseils des Universités les avis qui lui paraissent
+nécessaires; il censure les abus et il pourvoit à ce qu'ils soient
+réformés.
+
+60. Il nous rend un compte annuel de l'état de l'instruction publique
+dans notre royaume.
+
+61.Il nous propose toutes les mesures qu'il juge propres à améliorer
+l'instruction, et pour lesquelles il est besoin de recourir à notre
+autorité.
+
+62. Il provoque et encourage la composition des livres qui manquent
+à l'enseignement, et il indique ceux qui lui paraissent devoir être
+employés.
+
+63. Il révoque, s'il y a lieu, les doyens des facultés, et il nous
+propose la révocation des recteurs des Universités.
+
+64. Il juge définitivement les comptes de l'administration générale des
+Universités.
+
+65. L'École normale est sous son autorité immédiate et sa surveillance
+spéciale; il nomme et révoque les administrateurs et les maîtres de cet
+établissement.
+
+66.Il a le même rang que notre Cour de cassation et notre Cour des
+comptes, et il est placé, dans les cérémonies publiques, immédiatement
+après celle-ci.
+
+67. Il tient registre de ses délibérations, et il en envoie copie à
+notre ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, qui nous
+en rend compte, et sur le rapport duquel nous nous réservons de les
+réformer ou de les annuler.
+
+
+ TITRE V.
+
+ Des recettes et des dépenses.
+
+68. La taxe du vingtième des frais d'études imposée sur les élèves des
+collèges et des pensions est abolie, à compter du jour de la publication
+de la présente ordonnance.
+
+69. Sont maintenus: 1° les droits d'inscription, d'examen et de diplôme
+de grades au profit des facultés; 2° les rétributions payées par les
+élèves des collèges royaux et communaux au profit de ces établissements;
+3° les rétributions annuelles des chefs d'institutions et de
+pensionnats, au profit des Universités.
+
+70. Les communes continueront de payer les bourses communales et les
+sommes qu'elles accordent, à titre de secours, à leurs collèges; à cet
+effet, le montant desdites sommes, ainsi que des bourses, sera colloqué
+à leurs budgets parmi leurs dépenses fixes, et il n'y sera fait aucun
+changement sans que notre conseil royal de l'instruction publique ait
+été entendu.
+
+71. Les communes continueront aussi de fournir et d'entretenir de
+grosses réparations, les édifices nécessaires aux Universités, facultés
+et collèges.
+
+72. Les conseils des Universités arrêtent les budgets des collèges et
+des facultés.
+
+73. Les facultés et les collèges royaux dont la recette excède la
+dépense versent le surplus dans la caisse de l'Université.
+
+74. Les conseils des Universités reçoivent les rétributions annuelles
+des chefs d'institutions et de pensionnats.
+
+75. Ils régissent les biens attribués à l'Université de France qui sont
+situés dans l'arrondissement de chaque Université, et ils en perçoivent
+les revenus.
+
+76. En cas d'insuffisance des recettes des facultés, et de celles qui
+sont affectées aux dépenses de l'administration générale, les conseils
+des Universités forment la demande distincte et détaillée des sommes
+nécessaires pour remplir chaque déficit.
+
+77. Cette demande est adressée par eux à notre conseil royal de
+l'instruction publique qui la transmet, avec son avis, à notre ministre
+secrétaire d'État au département de l'intérieur.
+
+78. Les dépenses des facultés et des Universités, arrêtées par notre
+ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, sont
+acquittées sur ses ordonnances par notre trésor royal.
+
+79. Sont pareillement acquittées par notre trésor royal: 1° les dépenses
+de notre conseil royal de l'instruction publique; 2° celles de l'École
+normale; 3° les bourses royales.
+
+80. A cet effet, la rente de 400,000 francs, formant l'apanage de
+l'Université de France, est mise à la disposition de notre ministre
+secrétaire d'État au département de l'intérieur.
+
+81. De plus, et en remplacement provisoire de la taxe abolie par
+l'article 68 de la présente ordonnance, notre ministre secrétaire d'État
+au département de l'intérieur est autorisé par nous, pour le service
+de l'instruction publique dans notre royaume, pendant l'année 1815, à
+s'adresser au ministre de notre maison, qui mettra à sa disposition la
+somme d'un million à prendre sur les fonds de notre liste civile.
+
+82. Le fonds provenant de la retenue du vingt-cinquième des traitements
+dans l'Université de France demeure affecté aux pensions de retraite:
+notre conseil royal est chargé de nous proposer l'emploi le plus
+convenable de ce fonds, ainsi que les moyens d'assurer un nouveau fonds
+pour la même destination dans toutes les Universités.
+
+
+ TITRE VI.
+
+ Dispositions transitoires.
+
+83. Les membres de notre conseil royal de l'instruction publique
+qui doivent être choisis ainsi qu'il est dit en l'article 52, les
+inspecteurs généraux des études, les recteurs et les inspecteurs des
+Universités seront nommés par nous, pour la première fois, entre toutes
+les personnes qui ont été ou qui sont actuellement employées dans les
+divers établissements de l'instruction.
+
+Les conditions d'éligibilité déterminées audit article, ainsi qu'aux
+articles 10, 16 et 38, s'appliquent aux places qui viendront à vaquer.
+
+84. Les membres des Universités et des congrégations supprimées qui ont
+professé dans les anciennes facultés ou rempli des places de supérieurs
+et de principaux de collèges ou des chaires de philosophie et de
+rhétorique, comme aussi les conseillers, inspecteurs généraux, recteurs
+et inspecteurs d'Académie, et professeurs de facultés dans l'Université
+de France qui se trouveraient sans emploi par l'effet de la présente
+ordonnance, demeurent éligibles à toutes les places.
+
+85. Les traitements fixes des doyens et professeurs des facultés, et
+ceux des proviseurs, préfets des études et professeurs des collèges
+royaux, sont maintenus.
+
+86. Les doyens et professeurs des facultés qui seront conservées, les
+proviseurs, préfets des études, et professeurs des collèges royaux, les
+principaux et régents des collèges communaux présentement en fonctions,
+ont les mêmes droits et prérogatives, et sont soumis aux mêmes règles
+de révocation que s'ils avaient été nommés en exécution de la présente
+ordonnance.
+
+Mandons et ordonnons à nos cours, tribunaux, préfets et corps
+administratifs, que les présentes ils aient à faire publier, s'il est
+nécessaire, et enregistrer partout où besoin sera; à nos procureurs
+généraux et à nos préfets d'y tenir la main et d'en certifier, savoir:
+les cours et tribunaux, notre chancelier; et les préfets, le ministre
+secrétaire d'État au département de l'intérieur.
+
+Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 17 février de l'an de
+grâce 1815, et de notre règne le vingtième.
+
+Signé: Louis.
+
+_Par le Roi_: le ministre secrétaire d'État de l'intérieur, Signé:
+l'abbé de MONTESQUIOU.
+
+
+
+
+
+ VII
+
+
+
+_Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par M.
+Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la Chambre des
+députés de 1815_.
+
+Si l'on croit probable que le Roi soit obligé de dissoudre la Chambre
+après sa réunion, voyons quelles en seront les conséquences.
+
+La dissolution, pendant la durée des sessions, est une mesure extrême.
+C'est une sorte d'appel fait au milieu des passions aux prises. Les
+causes qui l'auront amenée, les ressentiments qu'elle causera, se
+répandront par toute la France.
+
+La convocation d'une nouvelle Chambre exigera beaucoup de temps, et il
+sera à peu près impossible d'avoir un budget cette année. En reculer la
+confection aux premiers mois de l'année suivante, c'est s'exposer à voir
+augmenter le déficit, à voir dépérir les ressources.
+
+C'est vraisemblablement se mettre dans l'impuissance de payer les
+étrangers.
+
+Après une dissolution d'éclat, motivée par le danger qu'aurait fait
+courir la Chambre, il serait difficile de penser que les assemblées
+électorales soient paisibles. Et si des mouvements se déclarent, la
+rentrée des étrangers est encore à redouter par cette cause.
+
+L'effroi de cette conséquence dans les deux cas fera hésiter le Roi, et
+quelles que soient les atteintes portées au repos public et à l'autorité
+royale, le coeur de Sa Majesté, dans l'espoir que ce mal sera passager,
+se déterminera difficilement au remède extrême de la dissolution.
+
+Si donc on trouve la nécessité de dissoudre la Chambre très-probable, ne
+vaut-il pas mieux prendre, avant la convocation, un parti propre à nous
+préserver d'un malheur effrayant?
+
+Le renouvellement par cinquième, qui, dans tous les cas, me semble
+indispensable pour exécuter la Charte, dont on s'est, hélas! trop écarté
+au mois de juillet 1815, ne diminuera guère les probabilités de la
+dissolution.
+
+Les députations de la quatrième série, à peu d'exceptions près, sont
+modérées; elles sont éloignées de la pensée de porter atteinte au
+repos public et à la force de la prérogative royale qui seule peut le
+maintenir en rassurant toutes les classes.
+
+Les quatre autres cinquièmes restent les mêmes; les dangers redoutés
+restent par conséquent aussi imminents.
+
+C'est ce qui m'a fait désirer un moyen qui donne la facilité de rentrer
+complètement dans la Charte en rapportant l'ordonnance du 13 juillet,
+qui l'a violée pour l'âge et le nombre, et qui met tant d'autres
+dispositions en problème.
+
+Ce serait de n'appeler par lettres closes que les députés âgés de
+quarante ans, et au nombre de la Charte.
+
+Pour y parvenir, on choisirait ceux des députés qui ont été nommés les
+premiers dans chaque collège électoral. On rendrait ainsi hommage aux
+électeurs en rappelant ceux qui paraissent les premiers dans l'ordre de
+leur confiance.
+
+On dira, il est vrai, que la Chambre n'étant pas dissoute, les députés
+actuels ont une sorte de possession d'état.
+
+Mais les électeurs et les députés qu'ils ont nommés ne tiennent leurs
+pouvoirs que de l'ordonnance.
+
+La même autorité qui les leur a donnés peut les retirer en rapportant
+l'ordonnance.
+
+Le Roi, dans son discours d'ouverture, a semblé dire que ce n'était qu'à
+raison de la circonstance extraordinaire qu'il avait appelé autour du
+trône un plus grand nombre de députés. La circonstance extraordinaire
+a cessé. La paix est faite; l'ordre est rétabli, les alliés se sont
+retirés du coeur de la France et de la capitale.
+
+Cette idée fournit une raison de répondre à l'objection que les
+opérations de la Chambre sont frappées de nullité.
+
+Le Roi avait la faculté de la rendre telle qu'elle était, à raison des
+circonstances.
+
+Elle (la Chambre des députés) n'a pas seule fait les lois. La Chambre
+des pairs, le Roi qui, en France, est la branche principale du Corps
+Législatif, y ont concouru.
+
+Si cette objection était bonne dans ce cas, elle serait bonne dans tous
+les autres. En effet, soit après la dissolution, soit dans toute autre
+circonstance, le Roi en reviendra à la Charte, pour l'âge et pour le
+nombre. En cette hypothèse, on pourrait dire que les opérations de la
+Chambre actuelle sont frappées de nullité. On expliquerait toujours
+l'article 14 de la Charte par les circonstances extraordinaires, et son
+complet rétablissement par les motifs les plus sacrés. Revenir à la
+Charte sans dissolution n'est donc pas plus annuler les opérations qu'y
+revenir après la dissolution.
+
+Dira-t-on que le Roi n'est pas plus assuré de la majorité après
+la réduction qu'actuellement? Je réponds qu'il y a bien plus de
+probabilités.
+
+Une assemblée moins nombreuse sera plus facile à diriger; la raison
+s'y fera mieux entendre. L'autorité du Roi, qui se sera exercée par la
+réduction, y sera plus ferme et plus sûre.
+
+Et puis, dans le cas de la dissolution, le Roi serait-il plus assuré de
+la majorité? Que de chances contre! D'une part les exagérés, dont le
+but est de faire passer une partie de l'autorité royale dans ce qu'ils
+appellent l'aristocratie, occupent presque tous les postes qui influent
+sur les opérations des assemblées électorales. De l'autre, ils seront
+vivement combattus par les partisans d'une liberté populaire non moins
+dangereuse pour l'autorité royale. La lutte qui se sera engagée dans les
+assemblées se reproduira dans la Chambre, et quelle sera la majorité qui
+naîtra de cette lutte?
+
+Si le moyen de la réduction ne paraît pas admissible, si d'un autre côte
+on croit très-probable que l'esprit hostile de la chambre _nécessitera_
+la dissolution après la convocation, je n'hésiterais pas à préférer la
+dissolution actuelle au danger, trouvé si probable, de la dissolution
+après la réunion.
+
+Que si la dissolution actuelle amenait la composition d'une Chambre avec
+le même esprit, les mêmes vues, il faudrait alors chercher des remèdes,
+préserver l'autorité royale, sauver la France de l'étranger.
+
+Le premier moyen serait de sacrifier des ministres qui sont prêts à
+laisser leurs places et leurs vies pour préserver le Roi de France.
+
+Les notes ci-dessus ne sont fondées que sur la nécessité probable de la
+dissolution après la convocation.
+
+Elle sera nécessaire si, sous le prétexte d'amendements, on se joue de
+la volonté du Roi, si le budget est refusé, s'il est trop différé, si
+les amendements ou les propositions sont de nature à jeter l'alarme en
+France, et par conséquent à appeler les étrangers.
+
+Les habitudes prises à la dernière session, les projets exprimés, le
+ressentiment éprouvé, les renseignements qu'on s'est procurés, les
+hostilités préparées de la part des ambitieux, les projets annoncés
+d'affaiblir l'autorité royale, en déclamant contre la centralisation
+(corrigée) du gouvernement, sont de puissantes raisons peur appuyer les
+probabilités qui font craindre la nécessité de la dissolution.
+
+D'un autre côté, on doit trouver difficile que des Français aveugles
+compromettent le sort de la France, et, en continuant à lutter contre la
+volonté royale, puissent s'exposer au double fléau de l'étranger, de la
+guerre civile, ou seulement de la perte de quelques provinces, par des
+propositions imprudentes, légalement injustes, ou......
+
+Est-il permis d'espérer qu'en présentant des projets de loi tels que
+la religion, l'amour du Roi et de la patrie peuvent les inspirer à des
+hommes, est-il possible d'espérer qu'ils ne seront pas contredits?
+
+Est-il possible de rédiger ces projets de manière à montrer à la France
+et au monde que la malveillance seule peut les rejeter?
+
+Malgré les grandes probabilités de la dissolution, on pourrait moins en
+redouter le danger si le roi, à l'ouverture, exprime énergiquement sa
+volonté, s'il rend des ordonnances préalables pour révoquer tout ce qui
+n'est pas consommé dans les ordonnances de juillet 1815, si surtout,
+après avoir manifesté sa volonté par des actes solennels. Sa Majesté
+veut bien les répéter fermement et autour du trône, en éloignant de sa
+personne ceux qui le contrarieraient ou le mettraient en doute.
+
+Pour éviter les résistances et les luttes, serait-il possible de
+recourir au moyen suivant?
+
+Quand les projets de loi, d'ordonnance, de règlement seront préparés,
+serait-il à propos que le Roi tînt un conseil extraordinaire dans lequel
+il appellerait les princes de la maison, monseigneur l'archevêque de
+Reims, etc.; que là tous les projets fussent arrêtés et que les princes,
+les principaux évêques déclarassent que les projets arrêtés ont
+l'assentiment de tous? Si, après ce conseil, tous les grands influents
+que Sa Majesté y aurait appelés répondaient que c'est la volonté commune
+du Roi et de la famille royale, la France serait peut-être sauvée.
+
+Mais le grand remède est dans la volonté du Roi; une foi manifestée,
+si le Roi en recommande l'exécution à tout ce qui l'entoure, le danger
+disparaît:
+
+_Domine die tantum verbum, et sanabitur Gallia tua_.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+
+_Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte Decazes,
+ministre de la police générale, et M. Dambray, chancelier de France, à
+l'occasion de la saisie de_ LA MONARCHIE SELON LA CHARTE, _pour cause de
+contravention aux lois et règlements sur l'imprimerie._
+
+(Septembre 1816.)
+
+_1° Procès-verbal de saisie_.
+
+19 septembre 1816.
+
+Le 18 septembre, en exécution d'un mandat de Son Excellence, daté dudit
+jour, portant la saisie d'un ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon la
+Charte_, par M. de Chateaubriand, imprimé chez Le Normant, rue de Seine,
+n° 8, lequel ouvrage a été mis en vente sans que le dépôt des cinq
+exemplaires en eût été fait à la Direction générale de la librairie, je
+me suis transporté avec MM. Joly et Dussiriez, officiers de paix, et des
+inspecteurs, chez ledit sieur Le Normant, où nous sommes arrivés avant
+dix heures du matin.
+
+Le sieur Le Normant nous a exposé qu'il avait fait la déclaration et
+pas encore le dépôt des cinq exemplaires de l'ouvrage de M. de
+Chateauhriand. Il a prétendu qu'il avait envoyé ce même jour, sur les
+neuf heures du matin, à la Direction générale de la librairie, mais
+qu'on a répondu que les bureaux n'étaient pas ouverts, ce dont il n'a pu
+produire aucune preuve.
+
+Il a déclaré qu'il avait imprimé deux mille exemplaires de cet ouvrage,
+se proposant de faire une nouvelle déclaration, la première n'étant que
+pour quinze cents; qu'il en avait livré plusieurs centaines à l'auteur;
+qu'enfin, il en avait mis en vente chez les principaux libraires du
+Palais-Royal, Delaunay, Petit et Fabre.
+
+Pendant que je dressais procès-verbal de ces faits et déclarations, M.
+de Wilminet, officier de paix, s'est présenté avec un particulier entre
+les mains duquel il avait aperçu, près le Pont-des-Arts, l'ouvrage dont
+il s'agit, au moment où ce particulier, qui a dit s'appeler Derosne, en
+parcourait le titre. Le sieur Derosne a déclaré qu'il l'avait acheté,
+pour quatre francs, ce même jour 18, à peu près à neuf heures et demie
+du matin; cet exemplaire a été déposé entre nos mains, et le sieur Le
+Normant en a remboursé le prix au sieur Derosne.
+
+Nous avons saisi, dans le grand magasin au premier, trente exemplaires
+brochés auxquels nous avons réuni celui du sieur Derosne. Dans les
+ateliers au rez-de-chaussée, j'ai saisi une quantité considérable
+de feuilles d'impression du même ouvrage, que le sieur Le Normand a
+évaluées à neuf mille feuilles et trente et une _formes_ qui avaient
+servi pour l'impression de ces feuilles.
+
+Comme il était bien constaté, et par des faits et par les déclarations
+mêmes de l'imprimeur, que l'ouvrage en question avait été mis en vente
+avant que le dépôt des cinq exemplaires eût été fait, nous avons fait
+saisir les exemplaires brochés, les feuilles et les formes. Les feuilles
+ont été de suite chargées sur une voiture dans la cour d'entrée. Les
+volumes brochés, formant un paquet, ont été déposés au bas de l'escalier
+de l'entrée de la maison. Les _formes_, au nombre de trente et une,
+avaient été déposées sous le perron du jardin; une corde les retenait
+liées ensemble. Notre sceau venait d'être apposé à la partie supérieure,
+et M. de Wilminet se disposait à l'apposer à la partie inférieure.
+Toutes ces opérations s'étaient faites et se faisaient avec calme, avec
+le plus grand respect pour l'autorité.
+
+Tout à coup des cris tumultueux se font entendre du fond de la cour
+d'entrée (M. de Chateaubriand tenait d'arriver, il pérorait des ouvriers
+qui l'entouraient). Ses phrases étaient interrompues par les cris:
+_C'est M. de Chateaubriand_! Les ateliers retentissaient du nom de
+_M. de Chateaubriand_! Tous les ouvriers sortaient en foule et se
+précipitaient du côté de la cour, en criant: _C'est M. de Chateaubriand!
+M. de Chateaubriand_! Je distinguai moi-même le cri de: _Vive M. de
+Chateaubriand_!
+
+Au même instant, une douzaine d'ouvriers arrivent furieux à la porte
+du jardin où j'étais avec M. de Wilminet et deux inspecteurs, occupé
+à terminer le scellé sur les _formes_. On brise le scellé et l'on
+se dispose à emporter les formes; on crie à mes oreilles, d'un air
+menaçant: _Vive la liberté de la presse! Vive le roi_! Nous profitons
+d'un moment de silence pour demander s'il y a un ordre de cesser notre
+opération.--_Oui, oui, il y a un ordre_: _Vive la liberté de la
+presse_! criaient-ils avec insolence de toutes leurs forces: _Vive le
+roi_! et ils s'approchaient de nous de très-près pour proférer ces cris.
+--Eh bien! leur dis-je tranquillement, s'il y a un _ordre, tant mieux;
+mais qu'on le produise_. Et nous dîmes tous ensemble: _Vous ne
+toucherez pas à ces formes que nous n'ayons vu l'ordre._--_Oui, oui_,
+crièrent-ils, _il y a un ordre. C'est de M. de Chateaubriand; c'est d'un
+pair de, France. Un ordre de M. de Chateaubriand vaut mieux qu'un ordre
+du ministre. Il se moque bien d'un ordre du ministre_! Et ils répétaient
+avec force les cris de: _Vive la liberté de la presse! Vive le Roi_!
+
+Cependant MM. les officiers de paix et les inspecteurs commis à la garde
+des objets saisis ou séquestrés en empêchent l'enlèvement. On arrache le
+paquet des exemplaires brochés des mains d'un ouvrier qui l'emportait.
+
+M. l'officier de paix, qui mettait les scellés, obligé par la violence
+de suspendre l'opération, aborde M. de Chateaubriand et lui demande s'il
+a un ordre du ministre. Celui-ci répond avec emportement qu'un ordre du
+ministre n'est rien pour lui, qu'il s'oppose à son exécution, _qu'il est
+pair de France, qu'il est le défenseur de la Charte_. Il défend de rien
+laisser emporter.--Au surplus, a-t-il ajouté, cette mesure est nulle
+et sans but; j'ai fait passer dans les départements quinze mille
+exemplaires de cet ouvrage.--Et les ouvriers de répéter que l'ordre de
+M. de Chateaubriand vaut mieux que l'ordre du ministre, de recommencer
+leurs cris avec plus de véhémence: _Vive la liberté de la presse!
+L'ordre de M. de Chateaubriand! Vive le Roi!_
+
+On entoure l'officier de paix. Un homme de couleur, paraissant
+très-animé, lui dit insolemment:--L'ordre de M. de Chateaubriand vaut
+mieux que l'ordre du ministre.--Les cris tumultueux recommencent autour
+de l'officier de paix. Je quitte le jardin en confiant aux inspecteurs
+la garde des _formes_, pour m'avancer de ce côté. Sur mon passage,
+plusieurs ouvriers crièrent avec violence: _Vive le Roi!_ J'étendis la
+main en signe de calme et pour tenir à une distance respectueuse ceux
+qui voulaient s'approcher de trop près, et je répondis par le cri
+d'allégresse: _Vive le Roi!_ à ce même cri proféré séditieusement par
+des ouvriers égarés.
+
+M. de Chateaubriand était dans la cour d'entrée, apparemment pour
+empêcher que la voiture chargée des feuilles de son ouvrage ne partît
+pour sa destination. Je montais l'escalier dans l'intention de signifier
+à M. Le Normant qu'il eût à joindire à mes ordres l'influence qu'il
+pouvait avoir sur ses ouvriers, afin de les faire tous rentrer dans les
+ateliers et de le rendre devant eux responsable des événements, lorsque
+M. de Chateaubriand parut au bas de l'escalier, et dit, d'un ton
+très-emporté et en élevant fortement la voix, au milieu des ouvriers
+dont il se sentait vigoureusement étayé, à peu près ces paroles:
+
+«Je suis pair de France. Je ne reconnais point l'ordre du ministre. Je
+m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur, et dont tout
+citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à l'enlèvement de mon
+ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. Je ne me rendrai qu'à
+la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.»
+
+Aussitôt élevant moi-même fortement la voix, en étendant la main du haut
+de la première rampe de l'escalier où je me trouvais, je répondis à
+celui qui venait de manifester personnellement et d'une manière si
+formelle sa résistance à l'exécution des ordres du ministre de S. M.,
+et prouvé par là qu'il était le véritable auteur des mouvements qui
+venaient d'avoir lieu, je répondis:
+
+«Et moi, au nom et de par le Roi, en qualité de commissaire de police
+nommé par S. M. et agissant par l'ordre de S. Exc. le ministre de la
+police générale, j'ordonne le respect à l'autorité. Que tout reste
+intact; que tout tumulte cesse, jusqu'aux nouveaux ordres que j'attends
+de S. Exc.»
+
+Pendant que je prononçais ces mots, il s'est fait un grand silence. Le
+calme a succédé au tumulte. Bientôt après la gendarmerie est survenue.
+J'ai donné ordre aux ouvriers de rentrer dans les ateliers. M. de
+Chateaubriand, aussitôt que les gendarmes sont entrés, s'est retiré dans
+les appartements de M. Le Normant et n'a plus reparu. Nous avons terminé
+notre opération, et avons dressé procès-verbal de tout ce qui venait de
+se passer, après avoir envoyé au ministère les objets saisis et confié
+les _formes_ à la garde et sous la responsabilité de M. Le Normant.
+
+Dans le moment du tumulte, un exemplaire broché a disparu. Nous avons
+ensuite saisi chez le sieur Lemarchand, brocheur, ancien libraire, rue
+de la Parcheminerie, sept paquets d'exemplaires du même ouvrage, et rue
+des Prêtres, n° 17, dans un magasin de M. Le Normant, nous avons mis
+huit _formes_ sous le scellé et saisi quatre mille feuilles de ce même
+ouvrage.
+
+J'ai envoyé au ministère des procès-verbaux de ces différentes
+opérations avec les feuilles ou exemplaires saisis de l'ouvrage de M. de
+Chateaubriand.
+
+Le sieur Le Normant m'a paru ne s'être pas mal conduit pendant
+l'opération que j'ai faite à son domicile et dans le tumulte que M. de
+Chateaubriand y a excité à l'occasion de la saisie de son ouvrage. Mais
+il est suffisamment constaté, par ses aveux et par des faits, qu'il
+a mis en vente chez des libraires et qu'il a vendu lui-même des
+exemplaires de cet ouvrage avant d'avoir fait le dépôt des cinq exigés
+par les ordonnances.
+
+Quant à M. de Chateaubriand, je suis étonné qu'il ait pu compromettre
+aussi scandaleusement la dignité des titres qui le décorent, en se
+montrant dans cette circonstance comme s'il n'eût été que le chef d'une
+troupe d'ouvriers qu'il avait soulevés. Le titre si respectable de pair
+de France qu'il s'est donné lui-même plusieurs fois, dans un tumulte
+dont il était l'auteur, était peu fait pour imposer dans la bouche d'un
+homme sur le visage duquel on lisait facilement combien il était en
+proie à la colère et à l'exaspération d'amour-propre d'un auteur.
+
+Il a été la cause que des ouvriers ont profané le cri sacré de: _Vive
+le Roi_, en le proférant dans un acte de rébellion envers l'autorité du
+gouvernement, qui est la même que celle du Roi.
+
+Il a excité ces hommes égarés contre un commissaire de police,
+fonctionnaire public nommé par S. M., et contre trois officiers de paix,
+au moment même de l'exercice de leurs fonctions, et sans armes contre
+cette multitude.
+
+Il a manqué au gouvernement royal en disant qu'il ne reconnaissait
+que la force, sous un régime basé sur une autre force que celle des
+baïonnettes, et qui ne fait usage de celles-ci que contre les personnes
+étrangères au sentiment d'honneur.
+
+Enfin cette scène eût pu avoir des suites graves si, imitant la conduite
+de M. de Chateaubriand, nous eussions oublié un seul moment que nous
+agissions par les ordres d'un gouvernement modéré autant que ferme, et
+fort de sa sagesse comme de sa légitimité.
+
+
+
+2° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_.
+
+Paris, le 18 septembre 1816.
+
+Monsieur le comte,
+
+J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à midi
+chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'out dit être envoyés
+par vous pour saisir mon nouvel ouvrage intitulé: _De la Monarchie selon
+la Charte_.
+
+Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais pas
+l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne la
+saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai ordonné à
+mon libraire de laisser enlever l'ouvrage.
+
+Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu me
+laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si j'avais
+pu n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais fait aucune
+démarche; mais les droits de la pensée étant compromis, j'ai dû
+protester, et j'ai l'honneur de vous adresser copie de ma protestation.
+Je réclame, à titre de justice, mon ouvrage; et ma franchise doit
+ajouter que, si je ne l'obtiens pas, j'emploierai tous les moyens que
+les lois politiques et civiles mettent en mon pouvoir. J'ai l'honneur
+d'être, etc.
+
+Signé: Vte DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+3° _M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand_.
+
+Paris, le 18 septembre 1816.
+
+Monsieur le vicomte,
+
+Le commissaire de police et les officiers de paix, contre lesquels vous
+avez cru devoir autoriser la rébellion des ouvriers du sieur Le Normant,
+étaient porteurs d'un ordre signé _d'un ministre du Roi_ et motivé _sur
+une loi_. Cet ordre avait été exhibé à cet imprimeur, qui l'avait lu à
+plusieurs reprises et n'avait pas cru pouvoir se permettre de s'opposer
+à son exécution réclamée _de par le Roi_. Il ne lui était sans doute pas
+venu dans la pensée que votre qualité de pair pût vous affranchir
+de l'exécution des lois, du respect dû par tous les citoyens aux
+fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge, et motiver
+surtout une révolte de ses ouvriers contre un commissaire de police et
+des officiers institués par le Roi, revêtus des marques distinctives de
+leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux.
+
+J'ai vu avec peine que vous aviez pensé autrement, que vous aviez
+préféré, ainsi que vous me le mandez, _céder à la_ _force qu'obéir à la
+loi_. Cette loi, à laquelle le sieur Le Normand était en contravention,
+est formelle, Monsieur le vicomte; elle veut qu'aucun ouvrage ne puisse
+être publié clandestinement, et qu'aucune publication ni vente n'en
+soit faite avant le dépôt qu'elle ordonne d'effectuer à la Direction
+de l'imprimerie. Elle exige aussi que l'impression soit précédée d'une
+déclaration de l'imprimeur. Aucune de ces dispositions n'a été remplie
+par le sieur Le Normant. S'il a fait une déclaration, elle a été
+inexacte; car il a lui-même consigné au procès-verbal dressé par le
+commissaire de police, qu'il avait déclaré qu'il se proposait de tirer à
+1,500 exemplaires et qu'il en avait imprimé 2,000.
+
+D'un autre côté, j'étais informé que, quoiqu'aucun dépôt n'eût été
+fait à la Direction de l'imprimerie, plusieurs centaines d'exemplaires
+avaient été distraits ce matin, avant neuf heures, de chez le sieur Le
+Normant et envoyés chez vous et chez plusieurs libraires, que d'autres
+exemplaires étaient vendus par le sieur Le Normant _chez lui_ au prix
+de 4 francs, et deux de ces exemplaires se trouvaient ce matin à huit
+heures et demie dans mes mains.
+
+J'ai dû ne pas souffrir cette contravention et ne pas permettre la vente
+d'un ouvrage ainsi clandestinement et illégalement publié. J'en ai
+ordonné la saisie, conformément aux articles 14 et 15 de la loi du 21
+octobre 1814.
+
+Personne en France, Monsieur le vicomte, n'est au-dessus de la loi.
+MM. les pairs s'offenseraient avec raison si j'avais supposé qu'ils en
+eussent la prétention: ils ont sans doute encore moins celle que les
+ouvrages qu'ils croient pouvoir publier et vendre comme particuliers et
+comme hommes de lettres, quand ils veulent bien honorer cette profession
+par leurs travaux, soient privilégiés; et, si ces ouvrages sont soumis à
+la censure du public comme ceux des autres auteurs, ils ne sont pas
+non plus affranchis de celle de la justice et de la surveillance de la
+police, dont le devoir est de veiller à ce que les lois, qui sont les
+mêmes et également obligatoires pour tous, soient aussi également
+exécutées.
+
+Je vous ferai d'ailleurs observer, Monsieur le vicomte, que c'est dans
+le domicile et l'imprimerie du sieur Le Normant, qui n'est pas pair de
+France, que l'ordre donné constitutionnellement de saisir un ouvrage
+publié par lui en contravention à la loi était exécuté; que cette
+exécution était consommée quand vous vous y êtes présenté et lorsque,
+sur votre déclaration que _vous ne souffririez pas qu'on enlevât
+cet ouvrage,_ les ouvriers ont brisé les scellés, repoussé les
+fonctionnaires publics et se sont mis en révolte ouverte contre
+l'autorité du Roi. Et il ne vous sera pas échappé, Monsieur le vicomte,
+que c'est en invoquant ce nom sacré qu'ils se sont rendus coupables d'un
+crime dont, sans doute, ils ne sentaient pas la gravité et auquel ils
+ne se seraient pas laissé entraîner s'ils avaient été plus pénétrés du
+respect dû à ses actes et à ses mandataires, et s'il pouvait se faire
+qu'ils ne lussent pas ce qu'ils impriment.
+
+J'ai cru, Monsieur le vicomte, devoir à votre caractère ces
+explications, qui vous prouveront peut-être que, si la dignité de pair a
+été compromise dans cette circonstance, ce n'est pas par moi.
+
+J'ai l'honneur d'être,
+
+Monsieur le vicomte,
+
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+Signé: Comte DECAZES.
+
+
+4° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes_.
+
+Paris; ce 19 septembre 1816.
+
+Monsieur le comte,
+
+J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de
+ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour.
+
+Vous me parlez d'écrits _clandestinement_ publiés (à la face du soleil,
+avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de rébellion, et
+il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites qu'on a crié: _Vive le
+Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans la loi des cris séditieux,
+à moins que la police n'en ait ordonné autrement que les Chambres. Au
+reste, tout cela s'éclaircira en temps et lieu. On n'affectera plus de
+confondre la cause du libraire et la mienne; nous saurons-si, dans un
+gouvernement libre, un ordre de la police, que je n'ai pas même vu,
+est une loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas violé
+envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et comme
+citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que vous avez
+l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu d'inexactitude), si
+je n'ai pas le droit de publier mes opinions; nous saurons enfin si
+la France doit désormais être gouvernée par la police ou par la
+Constitution.
+
+Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le comte,
+je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir d'exemple. Quant à
+ma dignité de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignité
+d'homme; et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de
+m'en instruire, qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui
+que ce soit. Je vous ai demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je
+espérer qu'il me sera rendu? Voilà dans ce moment toute la question.
+
+J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très-humble et
+très-obéissant serviteur.
+
+Signé: Le vicomte DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+5° _M. Dambray à M. le comte Decazes_.
+
+Paris, ce 19 septembre 1816.
+
+Je vous envoie confidentiellement, mon cher collègue, la lettre que j'ai
+reçue hier de M. de Chateaubriand, avec la protestation en forme dont il
+m'a rendu dépositaire. Je vous prie de me renvoyer ces pièces, qui
+ne doivent recevoir aucune publicité. Je joins aussi la copie de ma
+réponse, que vous voudrez bien me renvoyer après l'avoir lue, parce que
+je n'en ai pas gardé d'autre. J'espère que vous l'approuverez.
+
+Je vous renouvelle tous mes sentiments.
+
+DAMBRAY.
+
+
+6° _M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray._
+
+Paris, ce 18 septembre 1816.
+
+Monsieur le chancelier,
+
+J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai faite
+et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de la police.
+
+N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en plein
+jour, à main armée, malgré mes protestations, l'ouvrage d'un pair de
+France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on
+aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin, _le Nain-Jaune_ ou _le
+Nain-Tricolore?_ Outre ce que l'on devait à ma prérogative comme pair
+de France, j'ose dire, Monsieur le chancelier, que je méritais
+_personnellement_ un peu plus d'égards. Si mon ouvrage était coupable,
+il fallait me traduire devant les tribunaux compétents: j'aurais
+répondu.
+
+J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à
+suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le
+chancelier, votre appui comme président de la Chambre des pairs, et
+votre autorité comme chef de la justice.
+
+Je suis, avec un profond respect, etc.
+
+Signé: Vicomte DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+7° _M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand_.
+
+Paris, le 19 septembre 1816.
+
+J'ai reçu, Monsieur le vicomte, avec la lettre que vous m'avez adressée,
+la déclaration relative à la saisie qui eut lieu hier chez votre
+libraire; j'ai de la peine à comprendre l'usage que vous vous proposez
+de faire de cette pièce, qui ne peut atténuer en aucune manière la
+contravention commise par le sieur Le Normant. La loi du 21 octobre
+1814 est précise à cet égard: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente
+un ouvrage ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d'avoir
+déposé le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu à saisie, ajoute
+l'article 15, et séquestre d'un ouvrage, si l'imprimeur ne représente
+pas les récépissés du dépôt ordonné par l'article précédent.»
+
+«Les contraventions (art. 20) seront constatées par les procès-verbaux
+des inspecteurs de la librairie et des commissaires de police.»
+
+Vous ignoriez probablement ces dispositions quand vous avez cru que
+votre qualité de pair de France vous donnait le droit de vous opposer
+personnellement à une opération de police ordonnée ou autorisée par la
+loi que tous les Français, quel que soit leur rang, doivent également
+respecter.
+
+Je vous suis trop attaché, Monsieur, pour n'être pas profondément
+affligé de la part que vous avez prise à la scène scandaleuse qui paraît
+avoir eu lieu à ce sujet, et je regrette bien vivement que vous ayez
+encore ajouté des torts de forme au tort réel d'une publication que vous
+saviez être si désagréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre
+ouvrage que par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé;
+mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un prince qui
+daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre
+personne que d'estime pour vos talents.
+
+Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considération et
+de mon inviolable attachement.
+
+Le chancelier de France,
+
+Signé: DAMBRAY.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+
+_Tableaux des principales modifications et réformes introduites dans
+l'administration générale de la France, par MM. Laîné et Decazes,
+successivement ministres de l'intérieur de 1816 à 1820, et par M. le
+maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre de 1817 à 1819_.
+
+
+1° MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR.
+
+M. LAINÉ.
+
+(Mai 1816.--Décembre 1818.)
+
+1816.
+
+_4 septembre_. Ordonnance pour la réorganisation de l'École
+polytechnique. _25 septembre_. Ordonnance pour autoriser la Société des
+missions de France. _11 décembre_. Ordonnance sur l'organisation des
+gardes nationales du département de la Seine. _23 décembre_. Ordonnance
+pour l'institution du chapitre royal de Saint-Denis.
+
+1817.
+
+_26 février_. Ordonnance sur l'administration des travaux publics de
+Paris. _26 février_. Ordonnance sur l'organisation des Écoles des arts
+et métiers de Châlons et d'Angers.
+
+12 _mars_. Ordonnance sur l'administration et les bourses des collèges
+royaux.
+
+26 _mars_. Ordonnance pour autoriser l'assistance des préfets et des
+sous-préfets aux conseils généraux de département et d'arrondissement.
+
+2 _avril_. Ordonnance sur l'administration des maisons centrales de
+détention.
+
+2 _avril_. Ordonnance sur les conditions et le mode de l'autorisation
+royale pour les legs et donations aux établissements religieux.
+
+9 _avril_. Ordonnance pour la répartition de 3,900,000 fr. employés à
+l'amélioration du sort du clergé catholique.
+
+9 _avril_. Ordonnance qui supprime les secrétaires généraux des
+préfectures, sauf pour le département de la Seine.
+
+16 _avril_. Trois ordonnances pour régler l'organisation et le personnel
+du Conservatoire des arts et'métiers.
+
+10 _septembre_. Ordonnance sur le régime du port de Marseille quant aux
+droits de douane et aux entrepôts.
+
+6 _novembre_. Ordonnance pour régler la réduction progressive du nombre
+des conseillers de préfecture.
+
+1818.
+
+20 _mai_. Ordonnance pour l'augmentation des traitements
+ecclésiastiques, surtout de ceux des desservants.
+
+3 _juin_. Ordonnance sur la cessation des octrois par abonnement à
+l'entrée des villes.
+
+29 _juillet_. Ordonnance pour la création de la caisse d'épargne et de
+prévoyance de Paris.
+
+30 _septembre_. Ordonnance qui retire à S. A. R. _Monsieur_, en lui en
+laissant les prérogatives honorifiques, le commandement effectif des
+gardes nationales du royaume, pour le rendre au ministre de l'intérieur
+et aux autorités municipales.
+
+7 _octobre_. Ordonnance sur l'usage et l'administration des biens
+communaux.
+
+_21 octobre_. Ordonnance sur les primes d'encouragement à la
+pêche maritime. _17 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et
+l'administration des établissements d'éducation dits _Britanniques_.
+
+
+Comte DECAZES.
+
+(Décembre 1818.--Février 1820.)
+
+1819.
+
+_13 janvier_. Ordonnance pour prescrire les expositions publiques des
+produits de l'industrie; la première au 25 août 1819.
+
+_27 janvier_. Ordonnance pour la création d'un Conseil d'agriculture.
+
+_14 février_. Ordonnance sur les encouragements à la pêche de la
+baleine.
+
+_24 mars_. Ordonnance portant diverses réformes et améliorations dans
+l'École de droit de Paris.
+
+_9 avril_. Ordonnance instituant un jury de fabricants pour désigner à
+des récompenses les artistes qui ont fait faire le plus de progrès à
+leur industrie.
+
+_10 avril_. Ordonnance portant institution du Conseil général des
+prisons.
+
+_9 avril_. Ordonnance pour faciliter les ventes publiques de
+marchandises à l'enchère.
+
+_23 juin_. Ordonnance pour l'allégement du service de la garde nationale
+de Paris.
+
+_29 juin_. Ordonnance sur la tenue des consistoires israélites.
+
+_23 août_. Deux ordonnances sur l'organisation et les attributions des
+Conseils généraux du commerce et des manufactures.
+
+_25 août_. Ordonnance portant érection de cinq cents nouvelles
+succursales.
+
+_25 novembre_. Ordonnance sur l'organisation et l'enseignement du
+Conservatoire des arts et métiers.
+
+22 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime de la caisse
+de Poissy.
+
+25 _décembre_. Ordonnance sur le mode de collation et le régime des
+bourses communales dans les collèges royaux.
+
+29 _décembre_. Ordonnance autorisant la fondation d'une maison
+provisoire pour les vieillards et les malades dans le quartier du
+Gros-Caillou.
+
+1820.
+
+4 _février_. Ordonnance portant règlement sur le régime des voitures
+publiques dans tout le royaume.
+
+
+
+2° MINISTÈRE DE LA GUERRE.
+
+Le maréchal GOUVION SAINT-CYR.
+
+(Septembre 1817-Novembre 1819)
+
+1817.
+
+22 _octobre_. Ordonnance sur l'organisation du corps des
+ingénieurs-géographes de la guerre.
+
+6 _novembre_. Ordonnance sur l'organisation des états-majors des
+divisions militaires et de la garde royale.
+
+10 _décembre_. Ordonnance sur le régime de l'administration des
+subsistances militaires.
+
+17 _décembre_ Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps du
+génie.
+
+47 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation de l'état-major du corps de
+l'artillerie.
+
+24 _décembre_. Ordonnance sur l'organisation des écoles militaires.
+
+1818.
+
+23 _mars_. Ordonnance sur le régime et la vente des poudres de guerre,
+de mine et de chasse.
+
+_25 mars_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies de
+discipline.
+
+_8 avril_. Ordonnance sur la formation des légions départementales en
+trois bataillons.
+
+_6 mai_. Ordonnance sur l'organisation du corps et de l'école
+d'état-major.
+
+_20 mai_. Ordonnance sur la situation et le traitement de non-activité
+et de réforme.
+
+_30 mai_. Instructions approuvées par le Roi sur les engagements
+volontaires.
+
+_10 juin_. Ordonnance sur l'organisation, le régime et l'enseignement
+des écoles militaires.
+
+_8 juillet_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des écoles
+régimentaires d'artillerie.
+
+_15 juillet_. Ordonnance sur l'organisation des services des poudres et
+salpêtres.
+
+_22 juillet_. Ordonnance sur le cadre de l'état-major général de
+l'armée.
+
+_2 août_. Ordonnance sur la hiérarchie militaire et la progression de
+l'avancement en exécution de la loi du 10 mars 1818.
+
+_5 août_. Ordonnance sur le traitement des officiers du corps
+d'état-major.
+
+_5 août_. Ordonnance sur le régime et les dépenses du casernement.
+
+_2 septembre_. Ordonnance sur le corps de la gendarmerie de Paris.
+
+_30 décembre_. Ordonnance sur l'organisation et le régime des compagnies
+de gardes du corps du Roi.
+
+_30 décembre_. Ordonnance sur le traitement des gouverneurs de divisions
+militaires.
+
+_17 février_. Ordonnance sur la composition et la force des
+quatre-vingt-six légions d'infanterie.
+
+
+
+
+
+ X
+
+
+
+_M. Guizot à M. de Serre_.
+
+Paris, 12 avril 1820.
+
+Mon cher ami, je ne vous ai pas écrit dans toutes nos misères. Je savais
+qu'il vous viendrait d'ici cent avis différents, cent tableaux divers
+de la situation; et quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les
+adressaient une entière confiance, comme il n'y avait pour vous, selon
+moi, point de détermination importante à prendre, je me suis abstenu
+de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr; la
+situation prend extérieurement le caractère qu'elle recelait dans son
+sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intérêt de
+notre avenir général et du vôtre en particulier.
+
+Les lois d'exception ont passé. Vous avez vu comment: fatales à ceux qui
+les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaquées.
+Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce résultat que le côté droit
+s'est effacé pour se mettre à la suite du centre droit, tandis que le
+centre gauche; en se taisant ou à peu près, a consenti à marcher à la
+suite du côté gauche, dont cependant il recommence, depuis quatre jours,
+à se séparer. Voilà pour l'intérieur de la Chambre.
+
+Au dehors, soyez sûr que l'effet de ces deux discussions sur les masses
+nationales a été de faire considérer le côté droit comme moins fier et
+moins exigeant, le côté gauche comme plus ferme et plus mesuré qu'on ne
+le pensait. De sorte que maintenant, dans l'esprit de beaucoup de bons
+citoyens, la peur de la droite et la méfiance de la gauche ont également
+diminué. Il y a, dans ce double fait, un grand mal. Nous faisions, l'an
+dernier, au dehors comme dans la Chambre, des conquêtes sur la gauche;
+aujourd'hui, c'est elle qui en fait sur nous. Nous étions, l'an dernier
+comme depuis 1845, un rempart nécessaire et estimé assez sûr contre
+les _ultrà_ dont on avait grand peur et dont la domination semblait
+possible; aujourd'hui, on craint moins les _ultra_ parce qu'on ne croit
+guère à leur domination. Conclusion: on a moins besoin de nous.
+
+Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'élections que Decazes avait
+présentée huit jours avant sa chute. Cela est indubitable; on sait
+qu'elle ne passerait pas, que la discussion de ses quarante-huit
+articles serait sans terme: les _ultrà_ se méfient beaucoup de ses
+résultats probables; elle est décriée; on en fera, on en fait une autre.
+Que sera-t-elle? je ne sais; ce qui me paraît certain, c'est que, si
+rien ne change dans la situation actuelle, elle aura pour visée, non de
+perfectionner nos institutions, non de corriger les vices de la loi du 5
+février 1817, mais d'amener des élections d'exception, de ravoir, comme
+on le dit tout haut, quelque chose d'analogue à la Chambre de 1815.
+C'est le but avoué, et, qui plus est, le but naturel et nécessaire. Ce
+but, on le poursuivra sans l'atteindre; une telle loi échouera, ou dans
+la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe après le
+débat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la
+question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution
+au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejetée,
+la question pourra rester dans la Chambre, mais ce ne sera plus le
+ministère actuel qui aura mission et pouvoir de la résoudre. Si un
+choix nous reste, ce dont je suis loin de désespérer, il est entre
+une révolution extérieure déplorable et une révolution ministérielle
+très-profonde. Et cette dernière chance, qui est pour nous la seule,
+s'évanouira si nous ne nous conduisons pas de façon à offrir au pays,
+pour l'avenir, un ministère hardiment constitutionnel.
+
+Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce
+que vous veniez en cinq minutes si vous passiez cinq minutes ici,
+c'est que vous n'êtes plus ministre, que vous ne faites plus partie du
+ministère actuel. On pourrait vous défier de parler avec lui, comme lui,
+comme il est contraint de parler. La situation où il est, il y est par
+nécessité; il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement
+de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 1l5 voix de
+l'opposition actuelle. C'est là ce qu'il ne fera point. Et à côté de
+l'impuissance du cabinet actuel, vient se placer l'impossibilité de
+sortir de là par la droite: un ministère _ultrà_ est impossible. Les
+événements d'Espagne, quel que soit leur avenir, ont frappé à mort le
+gouvernement des coups d'État et des ordonnances.
+
+J'y ai bien regardé, mon cher ami; j'y ai bien pensé, à moi seul,
+encore plus que je n'en ai causé avec d'autres. Vous ne pouvez demeurer
+indéfiniment dans une situation à la fois si violente et si faible,
+si dépourvue de puissance gouvernementale et d'avenir. Je ne sais
+aujourd'hui qu'une chose à faire, c'est de se réserver et de préparer
+des sauveurs à la monarchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des
+affaires, aucune possibilité de travailler efficacement à son salut; on
+n'y peut que se traîner timidement sur la pente qui la mène à sa ruine.
+On pourra n'y pas perdre sa renommée de bonne intention et de bonne
+foi: mais c'est là le maximum d'espérance que le cabinet actuel puisse
+raisonnablement conserver. Ne vous y trompez pas; de tous les plans de
+réforme monarchique et libérale à la fois que vous aviez médités l'an
+dernier, rien ne reste plus; ce n'est plus un remède hardi qu'on cherche
+contre le vieil esprit révolutionnaire; c'est un misérable expédient
+qu'on poursuit en y croyant à peine. Ce n'est pas à vous, mon cher ami,
+qu'il convient de demeurer garrotté dans ce système. Grâce à Dieu,
+vous n'avez été pour rien dans les lois d'exception. Quant aux projets
+constitutionnels que vous aviez conçus, il en est plusieurs, le
+renouvellement intégral de la Chambre entre autres, qui ont plutôt gagné
+que perdu du terrain, et qui sont devenus possibles dans une autre
+direction et avec d'autres hommes. Je sais que rien ne se passe d'une
+manière aussi décisive ni aussi complète qu'on l'avait imaginé, et que
+tout est, avec le temps, affaire d'arrangement et de transaction. Mais,
+sur le terrain où le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez rien,
+vous n'êtes rien; ou plutôt vous n'avez aujourd'hui point de terrain sur
+lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber avec honneur. Si
+vous étiez ici, ou vous sortiriez en huit jours de cette impuissante
+situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu'à Dieu ne
+plaise!
+
+Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus brutale
+franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal présent et de
+la possibilité du salut à venir. Cette possibilité, vous en êtes un
+instrument nécessaire. Forcément inactif, comme vous l'êtes en ce
+moment, ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre
+opinion, ni votre voeu. Réglez vous-même votre destinée, ou du moins
+votre place dans la destinée commune; et, s'il faut périr, ne périssez
+du moins que pour votre cause et selon votre avis.
+
+Je joins à cette lettre le projet de loi que M. de Serre avait préparé
+en novembre 1819, et qu'il se proposait de présenter aux Chambres pour
+compléter la Charte en même temps que pour réformer la loi électorale.
+On verra combien ce projet différait de celui qui fut présenté en avril
+1820, uniquement pour changer la loi des élections, et que M. de Serre
+soutint comme membre du second cabinet du duc de Richelieu.
+
+
+_Projet de loi sur l'organisation de la législature_.
+
+Article 1. La législature prend le nom de Parlement de France.
+
+Art. 2. Le Roi convoque tous les ans le Parlement.
+
+Le Parlement est convoqué extraordinairement au plus tard dans les deux
+mois qui suivent la majorité du Roi ou son avénement au trône, ou tout
+événement qui donne lieu à l'établissement d'une régence.
+
+
+ De la Pairie.
+
+Art. 3. La pairie ne peut être conférée qu'à un Français majeur et
+jouissant des droits politiques et civils.
+
+Art. 4. Le caractère de pair est indélébile; il ne peut être perdu ni
+abdiqué du moment où il a été conféré par le Roi.
+
+Art. 5. L'exercice des droits et fonctions de pair peut être suspendu
+dans deux cas seulement: 1° la condamnation à une peine afflictive; 2°
+l'interdiction instruite dans les formes prescrites par le Code civil.
+L'une ou l'autre ne peuvent être prononcées que par le Chambre des
+pairs.
+
+Art. 6. Les pairs ont entrée dans la Chambre à vingt et un ans et voix
+délibérative à vingt-cinq ans accomplis.
+
+Art. 7. En cas de décès d'un pair, son successeur à la pairie sera
+admis dès qu'il aura atteint l'âge requis, en remplissant les formes
+prescrites par l'ordonnance du 23 mars 1816, laquelle sera annexée à la
+présente loi.
+
+Art. 8. La pairie, instituée par le Roi, ne pourra à l'avenir être,
+du vivant du titulaire, déclarée transmissible qu'aux enfants mâles,
+naturels et légitimes du pair institué.
+
+Art. 9. L'hérédité de la pairie ne pourra être conférée à l'avenir
+qu'autant qu'un majorat d'un revenu net de vingt mille francs au moins
+aura été attaché à la pairie.
+
+
+ Dotation de la Pairie.
+
+Art. 10. La pairie sera dotée: 1° de trois millions cinq cent mille
+francs de rente inscrite sur le Grand-Livre de la dette publique,
+lesquels seront immobilisés et exclusivement affectés à la formation de
+majorats; 2° de huit cent mille francs de rente également inscrite et
+immobilisée, affectés aux dépenses de la Chambre des pairs.
+
+Au moyen de cette dotation, ces dépenses cessent d'être portées au
+budget de l'État, et les domaines, rentes et biens de toute nature,
+provenant de la dotation de l'ancien Sénat et des sénatoreries, autres
+que le Palais du Luxembourg et ses dépendances, sont réunis au domaine
+de l'Etat.
+
+Art. 11. Les trois millions cinq cent mille francs de rente, destinés à
+la formation des majorats, sont divisés en cinquante majorats de trente
+mille francs et cent majorats de vingt mille francs chacun, attachés à
+autant de pairies.
+
+Art. 12. Ces majorats seront conférés par le Roi aux pairs laïques
+exclusivement; ils seront transmissibles avec la pairie de mâle en mâle,
+par ordre de primogéniture, en ligne naturelle, directe et légitime
+seulement.
+
+Art. 13. Un pair ne pourra réunir sur sa tête plusieurs de ces majorats.
+
+Art. 14. Aussitôt après la collation d'un majorat, et sur le vu des
+lettres patentes, le titulaire sera inscrit au Grand-Livre de la dette
+publique pour une rente immobilisée du montant de son majorat.
+
+Art. 15. En cas d'extinction des successibles à l'un de ces majorats, il
+revient à la disposition du Roi, qui le confère de nouveau, conformément
+aux règles ci-dessus. Le majorat ne peut l'être antérieurement.
+
+Art. 16. Le Roi pourra permettre au titulaire d'un majorat de le
+convertir en immeubles d'un revenu égal, lesquels seront sujets à la
+même réversibilité.
+
+Art. 17. La dotation de la pairie est inaliénable et ne peut, sous aucun
+prétexte, être détournée à un autre usage que celui prescrit par la
+présente loi.
+
+Cette dotation demeure grevée, jusqu'à extinction, des pensions dont
+jouissent actuellement les anciens sénateurs, comme de celles qui ont
+été ou qui pourraient être accordées à leurs veuves.
+
+
+ De la Chambre des députés.
+
+Art. 18. La Chambre des députés au Parlement est composée de quatre cent
+cinquante-six membres.
+
+Art. 19. Les députés au Parlement sont élus pour sept ans.
+
+Art. 20. La Chambre est renouvelée intégralement, soit en cas de
+dissolution, soit à l'expiration du temps pour lequel les députés sont
+élus.
+
+Art. 21. Le président de la Chambre des députés est élu, dans les formes
+ordinaires, pour toute la durée du Parlement.
+
+Art. 22. Le cens, pour être électeur ou éligible, se compose du
+principal des contributions directes, sans égard aux centimes
+additionnels.
+
+A cet effet, les contributions des portes et fenêtres seront divisées en
+principal et centimes additionnels, de manière que deux tiers de l'impôt
+total soient portés comme principal et l'autre tiers comme centimes
+additionnels. A l'avenir, ce principe demeurera fixe; les augmentations
+ou diminutions sur ces deux impôts se feront par addition ou réduction
+de centimes additionnels. Il en sera de même des contributions
+foncière, personnelle et mobilière, lorsque le principal en aura été
+définitivement fixé.
+
+La contribution foncière et celle des portes et fenêtres ne seront
+comptées qu'au propriétaire ou à l'usufruitier, nonobstant toute
+convention contraire.
+
+Art. 23. On compte au fils les contributions de son père, et au gendre
+dont la femme est vivante ou qui a des enfants d'elle, les contributions
+de son beau-père, lorsque le père ou le beau-père leur ont transféré
+leur droit.
+
+On compte les contributions d'une veuve, non remariée, à celui de ses
+fils, et, à défaut de fils, à celui de ses gendres qu'elle désigne.
+
+Art. 24. Pour être comptées à l'éligible ou à l'électeur, ces
+contributions doivent avoir été payées par eux, ou par ceux dont
+ils exercent le droit, une année au moins avant le jour où se fait
+l'élection. L'héritier ou le légataire à titre universel est censé avoir
+payé l'impôt de son auteur.
+
+Art. 25. Tout électeur et tout député sont tenus d'affirmer, s'ils en
+sont requis, qu'ils payent réellement et personnellement, où que ceux
+dont ils exercent les droits payent réellement et personnellement le
+cens exigé par la loi; qu'eux ou ceux dont ils exercent les droits
+sont sérieux et légitimes propriétaires des biens dont ils payent les
+contributions, ou qu'ils exercent réellement l'industrie de la patente
+pour laquelle ils sont imposés.
+
+Ce serment est reçu par la Chambre pour les députés, et par le bureau
+pour les électeurs. Il est signé par eux, le tout sauf la preuve
+contraire.
+
+Art. 26. Est éligible à la Chambre des députés tout Français âgé de
+trente ans accomplis au jour de l'élection, jouissant des droits
+politiques et civils, et payant, en principal, un impôt direct de six
+cents francs.
+
+Art. 27. Les députés au Parlement sont nommés, partie par des électeurs
+de département, partie par des électeurs des arrondissements d'élection
+dans lesquels est divisé chaque département, conformément au tableau
+annexé à la présente loi.
+
+Les électeurs de chaque arrondissement d'élection nomment directement le
+nombre de députés fixé par le même tableau.
+
+Il en est de même des électeurs de chaque département.
+
+Art. 28. Sont électeurs de département les Français âgés de trente
+ans accomplis, jouissant des droits politiques et civils, ayant leur
+domicile dans le département et payant un impôt direct de quatre cents
+francs en principal.
+
+Art. 29. Lorsque les électeurs de département sont moins de cinquante
+dans le département de la Corse, de cent dans les départements des
+Alpes Basses et Hautes, de l'Ardèche, de l'Ariége, de la Corrèze, de
+la Creuse, de la Lozère, de la Haute-Marne, des Hautes-Pyrénées, de
+Vaucluse, des Vosges; moins de deux cents dans les départements
+de l'Ain, des Ardennes, de l'Aube, de l'Aveyron, du Cantal, des
+Côtes-du-Nord, du Doubs, de la Drôme, du Jura, des Landes, du Lot, de
+la Meuse, des Basses-Pyrénées, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
+Haute-Saône; et moins de trois cents dans les autres départements, ces
+nombres sont complétés par l'appel des plus imposés.
+
+Art. 30. Sont électeurs d'arrondissement les Français âgés de trente ans
+accomplis, jouissant des droits politiques et civils, domiciliés dans
+l'arrondissement d'élection et payant un impôt direct de deux cents
+francs en principal.
+
+Art. 31. Les électeurs de département exercent leurs droits comme
+électeurs d'arrondissement, chacun dans l'arrondissement d'élection où
+il est domicilié. A cet effet, les élections de département n'ont lieu
+qu'après celles d'arrondissement.
+
+Art. 32. Les députés au Parlement nommés par les électeurs
+d'arrondissement doivent être domiciliés dans le département, ou bien y
+être propriétaires, depuis plus d'une année, d'un bien payant six cents
+francs d'impôt en principal, ou y avoir exercé, pendant trois années au
+moins, des fonctions publiques.
+
+Les députés nommés par les électeurs de département pourront être pris
+parmi tous les éligibles du royaume.
+
+
+ Formes de l'élection.
+
+Art. 33. Aux jour et heure fixés pour l'élection, le bureau se rend dans
+la salle destinée à ses séances.
+
+Le bureau se compose du président nommé par le Roi, du maire et du
+plus ancien juge de paix et des deux premiers conseillers municipaux
+du-chef-lieu où se fait l'élection. A Paris, le plus ancien maire et
+juge de paix de l'arrondissement d'élection et deux membres du conseil
+général du département, pris suivant l'ordre de leur nomination,
+concourent avec le président à la formation du bureau.
+
+Les fonctions de secrétaire sont remplies par le secrétaire de la
+mairie.
+
+Art. 34. Les suffrages se donnent publiquement par l'inscription que
+fait lui-même, ou que dicte à un membre du bureau chaque électeur, du
+nom des candidats sur un registre patent. L'électeur inscrit les noms
+d'autant de candidats qu'il y a de députés à nommer.
+
+Art. 35. Pour qu'un éligible soit candidat et que le registre soit
+ouvert en sa faveur, il faut qu'il ait été proposé au bureau par vingt
+électeurs au moins qui inscrivent son nom sur le registre.
+
+A Paris, nul ne peut, dans une même élection, être proposé candidat dans
+plus de deux arrondissements d'élection à la fois.
+
+Art. 36. A l'ouverture de chaque séance, le président annonce quels sont
+les candidats proposés et le nombre de voix qu'ils ont obtenues. La même
+annonce est imprimée et affichée dans la ville, après chaque séance.
+
+Art. 37. Le registre pour le premier vote demeure ouvert pendant trois
+jours au moins, six heures par jour.
+
+Les députés à élire ne peuvent l'être par premier vole qu'avec la
+majorité absolue des électeurs d'arrondissement et du département qui
+ont voté dans les trois jours.
+
+Art. 38. Le troisième jour et l'heure fixée pour voter étant expirés, le
+registre est déclaré fermé, les suffrages sont comptés, le nombre total
+et celui obtenu par chaque candidat sont publiés, et les candidats qui
+ont obtenu la majorité absolue sont proclamés.
+
+Si tous les députés à élire n'ont pas été élus par le premier vote, le
+résultat est publié et affiché de suite, et, après un intervalle de
+trois jours, il est procédé, les jours suivants, à un second vote dans
+les mêmes formes et délais. Les candidats qui, dans ce second vote,
+obtiennent la majorité relative, sont élus.
+
+Art. 39. Avant de clore les registres de chaque vote, le président
+demande à haute voix s'il n'y a point de réclamation contre la manière
+dont les suffrages ont été inscrits, et les résultats proclamés. En
+cas de réclamations, elles sont transcrites sur le procès-verbal de
+l'élection; les registres clos et scellés sont transmis à la Chambre des
+députés, qui décide.
+
+S'il n'y a point de réclamations, les registres sont détruits à
+l'instant et le procès-verbal seul est transmis à la Chambre.
+
+Le procès-verbal et les registres sont signés par tous les membres du
+bureau.
+
+S'il y a lieu à une décision provisoire, elle est rendue par le bureau.
+
+Art. 40. Le président est investi de toute l'autorité nécessaire pour
+maintenir la liberté des élections. Les autorités civiles et militaires
+sont tenues de déférer à ses réquisitions. Le président fait observer
+le silence dans la salle, où se fait l'élection, et ne permet à aucun
+individu non électeur ou membre du bureau de s'y introduire.
+
+
+ Dispositions communes aux deux Chambres.
+
+Art. 41. Aucune proposition n'est renvoyée à une commission qu'autant
+que la Chambre l'a préalablement décidé. La Chambre fixé chaque fois
+le nombre des membres de la commission, et les nomme soit en un seul
+scrutin de liste, soit sur la proposition de son bureau.
+
+Toute proposition d'un pair ou député doit être annoncée au moins huit
+jours à l'avance à la Chambre à laquelle il appartient.
+
+Art. 42. Aucune proposition ne peut être adoptée par la Chambre qu'après
+trois lectures séparées chacune par huit jours d'intervalle au moins. La
+discussion s'ouvre de droit après chaque lecture. La discussion épuisée,
+la Chambre vote sur une nouvelle lecture. Après la dernière, elle vote
+sur l'adoption définitive.
+
+Art. 43. Tout amendement doit être proposé avant la seconde lecture.
+L'amendement qui serait adopté après la troisième lecture en
+nécessiterait une nouvelle avec le même intervalle.
+
+Art. 44. Tout amendement qui peut être discuté et voté séparément de la
+proposition soumise au débat, est considéré comme proposition nouvelle
+et renvoyé à subir les mêmes formes.
+
+Art. 45. Les discours écrits, autres que les rapports des commissions et
+le premier développement d'une proposition, sont interdits.
+
+Art. 46. La Chambre des pairs ne peut voter qu'au nombre de cinquante
+pairs au moins, et celle des députés au nombre de cent membres au moins.
+
+Art. 47. Le vote dans les deux Chambres est toujours public.
+
+Quinze membres peuvent demander la division.
+
+La division se fait en séance secrète.
+
+Art. 48. La Chambre des pairs peut admettre le public à ses séances. Sur
+la demande de cinq pairs ou sur celle de l'auteur d'une proposition, la
+séance redevient secrète.
+
+Art. 49. La Chambre des députés ne se forme en comité secret pour
+entendre et discuter la proposition d'un de ses membres qu'autant que
+le comité secret est demandé par l'auteur de la proposition ou par cinq
+membres au moins.
+
+Art. 50. Les dispositions des lois actuellement en vigueur et notamment
+celles de la loi du 5 février 1817, auxquelles il n'est pas dérogé par
+la présente, continueront à être exécutées suivant leur forme et teneur.
+
+
+ Dispositions transitoires.
+
+Art. 51. La Chambre des députés sera, d'ici à la session de 1820, portée
+au nombre de quatre cent cinquante-six membres.
+
+A cet effet, les départements de la 4e série nommeront chacun le
+nombre de députés qui lui est assigné par la présente loi; les autres
+départements compléteront chacun le nombre de députés qui lui est
+également assigné. Les députés à nommer en exécution du présent article
+le seront pour sept ans.
+
+Art. 52. Si le nombre des députés à nommer pour compléter la députation
+d'un département n'excède pas celui que doivent élire les électeurs
+de département, ils seront tous élus par ces électeurs. Dans le cas
+contraire, chacun des députés excédant ce nombre sera élu par les
+électeurs de l'un des arrondissements d'élection du département, dans
+l'ordre ci-après:
+
+1° Par celui des arrondissements d'élection qui a le droit de nommer
+plus d'un député, à moins qu'un au moins des députés actuels n'ait son
+domicile politique dans cet arrondissement.
+
+2° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel aucun des
+députés actuels n'aura son domicile politique.
+
+3° Par le premier des arrondissements d'élection dans lequel un ou
+plusieurs des députés actuels auraient leur domicile politique, de sorte
+qu'aucun arrondissement ne nomme plus de députés qu'il ne lui en est
+assigné par la présente loi.
+
+Art. 53. A l'expiration des pouvoirs des députés actuels des 5e 1re, 2e
+et 3e séries, il sera procédé à une nouvelle élection d'un nombre
+égal de députés pour chaque département respectif, par ceux des
+arrondissements d'élection qui n'auraient point, en exécution de
+l'article précédent, élu les députés qui leur sont assignés par la
+présente loi.
+
+Art. 54. Les députés à nommer en exécution du précédent article le
+seront, ceux de la 5e série pour six ans, ceux de la 1re pour cinq ans,
+ceux de la 2e pour quatre ans, et ceux de la 3e pour trois ans.
+
+Art. 55. Les règles prescrites par les articles ci-dessus seront
+observées dans le cas où, d'ici au renouvellement intégral de la
+Chambre, il y aurait lieu au remplacement d'un député.
+
+Art. 56. Toutes les élections à faire par suite de ces dispositions
+transitoires le seront en observant les formes et les conditions
+prescrites par la présente loi.
+
+Art. 57. Dans le cas de dissolution de la Chambre des députés, elle
+serait renouvelée intégralement dans le délai fixé par l'article 50 de
+la Charte, et conformément à la présente loi.
+
+
+
+
+
+ XI
+
+
+
+_Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le baron
+Pasquier, ministre des affaires étrangères, et M. Guizot, à l'occasion
+de la destitution de M. Guizot, comme conseiller d'Etat_.
+
+
+1° _M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot_.
+
+Paris, 17 juillet 1820.
+
+
+J'ai le regret d'avoir à vous annoncer que vous avez cessé de faire
+partie du conseil d'État. L'hostilité violente dans laquelle, sans
+l'ombre d'un prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps
+contre le gouvernement du Roi, a rendu cette mesure inévitable. Vous
+jugerez combien elle m'est particulièrement pénible. Mes sentiments
+pour vous me font vous exprimer le désir que vous vous réserviez pour
+l'avenir, et que vous ne compromettiez point, par de fausses démarches,
+des talents qui peuvent encore servir utilement le Roi et le pays.
+
+Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous
+seront conservés. Croyez que je serai heureux, dans tout ce qui sera
+compatible avec mon devoir, de vous donner des preuves de mon sincère
+attachement.
+
+DE SERRE.
+
+
+2° _M. Guizot à M. de Serre_.
+
+Pans, 17 juillet 1820.
+
+
+J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et je l'avais prévue
+quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des actes et des
+discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à changer à ma
+conduite. Demain comme hier je n'appartiendrai qu'à moi-même, et je
+m'appartiendrai tout entier.
+
+Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traitement d'aucune
+sorte sur les affaires étrangères; je n'ai donc pas besoin d'en refuser
+la conservation. Je ne comprends pas d'où peut venir votre erreur. Je
+vous prie de vouloir bien l'éclaircir pour vous et les autres ministres,
+car je ne souffrirais pas que personne vînt à la partager.
+
+Agréez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse considération.
+
+GUIZOT.
+
+
+3° _M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires étrangères_.
+
+Paris, 17 juillet 1820.
+
+
+Monsieur le baron,
+
+Monsieur le garde des sceaux, en m'annonçant que je viens d'être, ainsi
+que plusieurs de mes amis, éloigné du Conseil d'État, m'écrit:
+
+«Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères; ils vous
+seront conservés.»
+
+J'ai été fort étonné d'une telle erreur. J'en ignore complétement la
+cause. Je n'ai point et n'ai jamais eu aucune pension ni traitement
+d'aucune sorte sur les affaires étrangères. Je n'ai donc pas même besoin
+d'en refuser la conservation. Il vous est aisé, Monsieur le baron, de
+vérifier ce fait, et je vous prie de vouloir bien le faire pour M.
+le garde des sceaux et pour vous-même, car je ne souffrirais pas que
+personne pût avoir le moindre doute à cet égard. Agréez, etc.
+
+
+4° _Le baron Pasquier à M. Guizot_.
+
+Le 18 juillet 1820.
+
+
+Je viens, Monsieur, de vérifier la cause de l'erreur contre laquelle
+vous réclamez, et dans laquelle j'ai moi-même induit M. le garde des
+sceaux.
+
+Votre nom se trouve, en effet, porté sur les états de dépense de mon
+ministère pour une somme de six mille francs, et, en me présentant cette
+dépense, on a eu le tort de me la présenter comme annuelle; dès lors je
+dus la considérer comme un traitement.
+
+Je viens de vérifier qu'elle n'a pas ce caractère et qu'il ne s'agissait
+que d'une somme qui vous avait été comptée comme encouragement de
+l'établissement d'un journal[26]. On supposait que cet encouragement
+devait être continué; de là le caractère d'annualité donné à la dépense.
+
+Je vais me hâter de détromper M. le garde des sceaux en lui donnant
+cette véritable explication.
+
+Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+PASQUIER.
+
+[Note 26: J'avais été chargé de transmettre cet encouragement pour
+l'établissement du journal le _Courrier français_.]
+
+
+
+
+
+ XII
+
+
+
+_M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique._
+
+Passy, 13 février 1834.
+
+
+Monsieur le ministre,
+
+Excusez la liberté que je prends de vous recommander la veuve et les
+enfants d'Emile Debraux. Vous vous demandez sans doute ce qu'était Emile
+Debraux; je puis vous le dire, car j'ai fait son éloge en vers et en
+prose. C'était un chansonnier. Vous êtes trop poli pour me demander à
+présent ce que c'est qu'un chansonnier, et je n'en suis pas fâché, car
+je serais embarrassé de vous répondre. Ce que je puis vous dire, c'est
+que Debraux fut un bon Français, qui chanta contre l'ancien gouvernement
+jusqu'à extinction de voix, et qui mourut six mois après la révolution
+de Juillet, laissant sa famille dans une profonde misère. Il fut une
+puissance dans les classes inférieures; et soyez sûr, Monsieur, que
+comme il n'était pas tout à fait aussi difficile que moi en fait de rime
+et de ce qui s'en suit, il n'eût pas manqué de chanter le gouvernement
+nouveau, car sa seule boussole était le drapeau tricolore.
+
+Pour mon compte, j'ai toujours repoussé le titre d'homme de lettres,
+comme étant trop ambitieux pour un chansonnier; je voudrais pourtant
+bien, Monsieur, que vous eussiez la bonté de traiter la veuve d'Emile
+Debraux comme une veuve d'homme de lettres, car il me semble que ce
+n'est qu'à ce titre qu'elle peut avoir droit aux secours que distribue
+votre administration.
+
+J'ai déjà sollicité à la Commission de l'indemnité pour les condamnés
+politiques en faveur de cette famille. Mais, sous la Restauration,
+Debraux n'a subi qu'une faible condamnation, qui donne peu de droits à
+la veuve; aussi n'ai-je obtenu que très-peu de chose.
+
+Si j'étais assez heureux, Monsieur, pour vous intéresser au sort de ces
+infortunés, je m'applaudirais de la liberté que j'ai prise de me faire
+leur interprète auprès de vous. Ce qui a dû m'y encourager, ce sont
+les marques de bienveillance que vous avez bien voulu m'accorder
+quelquefois.
+
+Je saisis cette occasion de vous en renouveler mes remerciements, et
+vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de la haute considération
+avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
+
+Votre très-humble serviteur,
+
+BÉRANGER.
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+DU TOME PREMIER.
+
+
+
+ CHAPITRE I.
+
+ LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.
+
+ (1807-1814.)
+
+ Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant.--Mon
+ entrée dans le monde.--Mes premières relations avec M. de
+ Chateaubriand, M. Suard, Mme de Staël, M. de Fontanes,
+ M. Royer-Collard.--On veut me faire nommer auditeur au
+ Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas lieu.--J'entre
+ dans l'Université.--J'ouvre mon cours d'Histoire moderne.
+ --Salons libéraux et comité royaliste.--Caractère des diverses
+ oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance
+ du Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard
+ et Flaugergues.--Je pars pour Nîmes.--État et aspect
+ de Paris et de la France en mars 1814.--La Restauration s'accomplit.--Je
+ reviens à Paris et je suis nommé secrétaire général
+ au ministère de l'intérieur.
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+ LA RESTAURATION.
+
+ (1814-1815.)
+
+ Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et
+ vrai caractère, de la Restauration.--Faute capitale du Sénat
+ impérial.--La Charte s'en ressent.--Objections diverses à la
+ Charte.--Pourquoi elles furent vaines.--Ministère du roi
+ Louis XVIII.--Inaptitude des principaux ministres au gouvernement
+ constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé de Montesquiou.
+ --M de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires
+ auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux
+ Chambres de l'Exposé de la situation du royaume.--Loi sur la
+ presse.--Ordonnance pour la réforme de l'instruction publique.
+ --État du gouvernement et du pays.--Leur inexpérience
+ commune.--Effets du régime de liberté.--Appréciation du
+ mécontentement public et des complots.--Mot de Napoléon
+ sur la facilité de son retour.
+
+ CHAPITRE III.
+
+ LES CENT-JOURS.
+
+ (1815.)
+
+ Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre
+ mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au
+ retour de Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des
+ peuples comme des gouvernements étrangers envers Napoléon.
+ --Rapprochement apparent et lutte secrète de Napoléon
+ et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et Fouché.--Explosion
+ de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le palais impérial.--
+ Louis XVIII et son Conseil à Gand.--Le congrès et
+ M. de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du
+ comité royaliste constitutionnel de Paris.--Mes motifs et mes
+ sentiments pendant ce voyage.--État des partis à Gand.--Ma
+ conversation avec Louis XVIII.---M. de Blacas.--M. de Chateaubriand.
+ --M. de Talleyrand revient de Vienne.--
+ Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et
+ déjouée à Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre
+ des représentants.--Mon opinion sur l'entrée de Fouché dans
+ Conseil du Roi.
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ LA CHAMBRE DE 1815.
+
+ (1815-1816.)
+
+ Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet
+ du duc de Richelieu.--Mes relations comme secrétaire
+ général du ministère de la justice, avec M. de Marbois, garde
+ des sceaux.--Arrivée et physionomie de la Chambre des députés.
+ --Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste.--Formation
+ et composition d'un nouveau parti royaliste.--Lutte
+ des classes sous le manteau des partis.--Lois d'exception.--
+ Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du gouvernement
+ et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports de
+ l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres.
+ --Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--
+ Le duc de Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal
+ Ney.--Polémique entre M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la
+ session.--Modifications dans le cabinet.--M. Laîné, ministre
+ de l'intérieur.--Je quitte le ministère de la justice et j'entre
+ comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le cabinet
+ s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.--
+ Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de
+ M. de Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des
+ députés.--Travail de M. Decazes pour en amener la dissolution.
+ --Le Roi s'y décide.--Ordonnance du 5 septembre
+ 1816.
+
+ CHAPITRE V.
+
+ GOUVERNEMENT DU CENTRE.
+
+ (1816-1821.)
+
+ Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet
+ a la majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement
+ dit et les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--
+ Vrai caractère des doctrinaires et vraie cause de leur influence.
+ --M. de la Bourdonnaye et M. Royer-Collard à l'ouverture
+ de la session.--Attitude des doctrinaires dans le débat
+ des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février 1817.--
+ Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du
+ rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion
+ Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois
+ sur la presse de 1819 et M. de Serre.--Discussion préparatoire
+ de ces lois dans le Conseil d'État.--Administration générale du
+ pays.--Modifications du cabinet de 1816 à 1820.--Imperfections
+ du régime constitutionnel.--Fautes des hommes.--
+ Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc
+ de Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète
+ des troupes étrangères.--Sa situation et son caractère.--
+ Il attaque la loi des élections--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.
+ --Sa faiblesse politique malgré ses succès parlementaires.
+ --Élections de 1819.--Élection et non-admission de M. Grégoire.
+ --Assassinat du duc de Berry.--Chute de M. Decazes.
+ --Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec
+ le côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation
+ du centre et progrès du côté droit.--Seconde chute
+ du duc de Richelieu.--M. de Villèle et le côté droit arrivent
+ au pouvoir.
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ GOUVERNEMENT DU CÔTÉ DROIT.
+
+ (1822-1827.)
+
+ Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux
+ prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère
+ des conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens
+ avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.
+ --M. de La Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude
+ dans la Chambre des députés.--Insuccès des conspirations
+ et ses causes.--M. de Villèle aux prises avec ses rivaux
+ au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Mathieu de Montmorency.
+ --M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--
+ Congrès de Vérone.--M. de Chateaubriand dévient ministre
+ des affaires étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de
+ ses motifs et de ses effets.--Rupture entre M. de Villèle et
+ M. de Chateaubriand.--Chute de M. de Chateaubriand.--M. de
+ Villèle aux prises avec une opposition sortie du côté droit.--
+ Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de Villèle tombe sous
+ le joug de la majorité parlementaire.--Attitude et influence du
+ parti ultra-catholique.--Appréciation de sa conduite.--Attaques
+ dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. Béranger.--
+ Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires à la
+ cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.
+ --Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.
+ --Les élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se
+ retire.--Mot de Madame la Dauphine à Charles X.
+
+ CHAPITRE VII.
+
+ MON OPPOSITION.
+
+ (1820-1830.)
+
+ Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques
+ de circonstance: I° _Du Gouvernement de la France depuis la
+ Restauration et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations
+ et de la Justice politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement
+ et d'opposition dans l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la_
+ _peine de mort en matière politique_ (1822).--Caractère et effet de
+ ces écrits.--Limites de mon opposition.--Les _Carlonari_.--
+ Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours sur l'histoire des
+ origines du gouvernement représentatif.--Son double but.--
+ L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux
+ historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de
+ France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre
+ et de la France.--Du mouvement philosophique et littéraire
+ des esprits à cette époque.--La _Revue française_.--Le
+ _Gloire_.--Élections de 1827.--Ma participation à la société
+ _Aide-toi, le ciel t'aidera_.--Mes rapports avec le ministère Martignac.
+ --Il autorise la réouverture de mon cours.--Mes
+ leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation en Europe
+ et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac
+ et avénement de M. de Polignac.--Je suis élu député à
+ Lisieux.
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ L'ADRESSE DES 221.
+
+ (1830.)
+
+ Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation
+ légale du pays.--Associations pour le refus éventuel
+ de l'impôt non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de
+ Polignac.--Nouvelle physionomie de l'opposition.--Ouverture
+ de la session.--Discours du Roi.--Adresse de la Chambre
+ des pairs.--Préparation de l'Adresse de la Chambre des députés.
+ --Perplexité du parti modéré et de M. Royer-Collard.
+ --Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de
+ M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--
+ Prorogation de la session.--Retraite de MM. de Chabrol et
+ Courvoisier.--Dissolution de la Chambre des députés.--Mon
+ voyage à Nîmes pour les élections.--Leur vrai caractère.--
+ Dispositions de Charles X.
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES.
+
+ I
+
+ 1° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot.
+ 2° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot.
+ 3° Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot.
+
+ II
+
+ Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot.
+
+ III
+
+ Discours prononcé pour l'ouverture du cours d'histoire moderne
+ de M. Guizot, le 11 décembre 1812.
+
+ IV
+
+ 1° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot.
+ 2° L'abbé de Montesquiou à M. Guizot.
+
+ V
+
+ Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé: _Quelques
+ Idées sur la liberté de la presse_, et publié en 1814.
+
+ VI
+
+ Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction
+ publique (17 février 1815.)
+
+ VII
+
+ Note rédigée et remise au Roi et au Conseil, en août 1816, par
+ M. Laîné, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la
+ Chambre des députés de 1815.
+
+ VIII.
+
+ Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte
+ Decazes, ministre de la police générale, et M. Dambray,
+ chancelier de France, à l'occasion de la saisie de la _Monarchie
+ selon la Charte_, pour cause de contravention aux
+ lois et règlements sur l'imprimerie (septembre 1816).
+
+ 1° Procès-verbal de saisie.
+ 2° M. le vicomte de Chateaubriand à.M. le comte Decazes.
+ 3° M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand.
+ 4° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes.
+ 5° M. Dambray à M. le comte Decazes.
+ 6° M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dambray.
+ 7° M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand.
+
+ IX.
+
+ Tableaux des principales modifications et réformes introduites
+ dans l'administration générale de la France, par MM. Laîné
+ et Decazes, successivement ministres de l'intérieur de
+ 1816 à 1820, et par M. le maréchal Gouvion Saint-Cyr,
+ ministre de la guerre de 1817 à 1819.
+
+ X.
+
+ M. Guizot à M. de Serre.--Projet de loi sur l'organisation de la
+ Législature.
+
+ XI.
+
+ Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le
+ baron Pasquier, ministre des affaires étrangères, et
+ M. Guizot, à l'occasion de la destitution de M. Guizot
+ comme conseiller d'État.
+
+ 1° M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot.
+ 2° M. Guizot à M. de Serre.
+ 3° M. Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des affaires
+ étrangères.
+ 4° Le baron Pasquier à M. Guizot.
+
+ XII.
+
+ M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique..
+
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à
+l'Histoire de mon temps (Tome 1), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES (TOME 1) ***
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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