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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:22 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 ***
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
+
+Illustrations de PAUL COUSTURIER
+
+C. MARPON & E. FLAMMARION
+
+ÉDITEURS
+
+26 Rue RACINE, à PARIS
+
+
+
+
+CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
+
+Il a été tiré de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous
+numérotés.
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+ * * * * *
+
+DES VERS.
+
+LA MAISON TELLIER.
+
+MADEMOISELLE FIFI.
+
+UNE VIE.
+
+LES CONTES DE LA BÉCASSE.
+
+CLAIR DE LUNE.
+
+AU SOLEIL.
+
+MISS HARRIETT.
+
+LES SOEURS RONDOLI.
+
+YVETTE.
+
+ * * * * *
+
+PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+[Illustration]
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT
+
+_Illustrations de P. Cousturier_
+
+PARIS
+
+C. MARPON ET E. FLAMMARION
+
+ÉDITEURS
+
+26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+Tous droits réservés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE CRIME AU PÈRE BONIFACE
+
+Ce jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste,
+constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et il en
+ressentit une joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourg
+de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué,
+il avait parfois plus de quarante kilomètres dans les jambes.
+
+Donc la distribution serait vite faite; il pourrait même flâner un peu
+en route et rentrer chez lui vers trois heures de relevée. Quelle
+chance!
+
+Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commença sa besogne. On
+était en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.
+
+L'homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé d'un képi noir à galon rouge,
+traversait par des sentiers étroits les champs de colza, d'avoine ou de
+blé, enseveli jusqu'aux épaules dans les récoltes; et sa tête, passant
+au-dessus des épis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante
+qu'une brise légère faisait mollement onduler.
+
+Il entrait dans les fermes par là barrière de bois plantée dans les
+talus qu'ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom le
+paysan: «Bonjour, maît' Chicot,» il lui tendait son journal _le Petit
+Normand_. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevait la
+feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise
+après le repas de midi. Le chien, logé dans un baril, au pied d'un
+pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne; et le
+piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en
+allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le
+droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une façon
+continue et pressée.
+
+Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare,
+puis il se remit en route à travers champs pour porter le courrier du
+percepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre du
+bourg.
+
+C'était un nouveau percepteur, M. Chapatis, arrivé la semaine dernière,
+et marié depuis peu.
+
+Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand
+il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprimé, avant de le
+remettre au destinataire.
+
+Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa
+bande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première page
+ne l'intéressait guère; la politique le laissait froid; il passait
+toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.
+
+Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s'émut même si vivement au récit
+d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrêta au
+milieu d'une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Les détails
+étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de la maison
+forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme si on
+avait saigné du nez. «Le garde aura tué quelque lapin cette nuit,»
+pensa-t-il; mais en approchant il s'aperçut que la porte demeurait
+entr'ouverte et que la serrure avait été brisée.
+
+Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci
+prit comme renfort le garde champêtre et l'instituteur; et les quatre
+hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la
+cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de
+six ans, étouffée entre deux matelas.
+
+Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinat
+dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur
+coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout
+haut:
+
+--Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canaille!
+
+Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la
+tête pleine de la vision du crime. Il atteignit bientôt la demeure de M.
+Chapatis; il ouvrit la barrière du petit jardin et s'approcha de la
+maison. C'était une construction basse, ne contenant qu'un
+rez-de-chaussée, coiffé d'un toit mansardé. Elle était éloignée de cinq
+cents mètres au moins de la maison la plus voisine.
+
+Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la
+serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle était fermée.
+Alors, il s'aperçut que les volets n'avaient point été ouverts, et que
+personne encore n'était sorti ce jour-là.
+
+Une inquiétude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrivée, s'était
+levé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n'était encore que sept
+heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de près d'une
+heure. N'importe, le percepteur aurait dû être debout.
+
+Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec précaution, comme
+s'il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des
+pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers.
+
+Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
+devant une fenêtre. On gémissait dans la maison.
+
+Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille
+contre l'auvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Il
+entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un
+bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus
+répétés, s'accentuèrent encore, se changèrent en cris.
+
+Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce
+moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa
+le petit jardin, s'élança à travers la plaine, à travers les récoltes,
+courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins,
+et il arriva, exténué, haletant, éperdu à la porte de la gendarmerie.
+
+Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen de
+pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le
+meuble avarié et présentait un clou sur les bords de la cassure; alors
+le brigadier, mâchant sa moustache, les yeux ronds et mouillés
+d'attention, tapait à tous coups sur les doigts de son subordonné.
+
+Le facteur, dès qu'il les aperçut, s'écria:
+
+--Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!
+
+Les deux hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtes
+étonnées de gens qu'on surprend et qu'on dérange.
+
+Boniface, les voyant plus surpris que pressés, répéta:
+
+--Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris,
+il n'est que temps.
+
+Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:
+
+--Qu'est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait?
+
+Le facteur reprit:
+
+--J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
+porte était fermée et que le percepteur n'était pas levé. Je fis le tour
+de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gémissait comme
+si on eût étranglé quelqu'un ou qu'on lui eût coupé la gorge, alors je
+m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps.
+
+Le brigadier se redressant, reprit:
+
+--Et vous n'avez pas porté secours en personne?
+
+Le facteur effaré répondit:
+
+--Je craignais de n'être pas en nombre suffisant.
+
+Alors le gendarme, convaincu, annonça:
+
+--Le temps de me vêtir et je vous suis.
+
+Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
+chaise.
+
+Ils reparurent presque aussitôt, et tous trois se mirent en route, au
+pas gymnastique, pour le lieu du crime.
+
+En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure par
+précaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrent tout
+doucement dans le jardin et s'approchèrent de la muraille. Aucune trace
+nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte
+demeurait fermée, les fenêtres closes.
+
+--Nous les tenons, murmura le brigadier.
+
+Le père Boniface, palpitant d'émotion, le fit passer de l'autre côté,
+et, lui montrant un auvent:
+
+--C'est là, dit-il.
+
+Et le brigadier s'avança tout seul, et colla son oreille contre la
+planche. Les deux autres attendaient, prêts à tout, les yeux fixés sur
+lui.
+
+Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa tête du
+volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main
+droite.
+
+Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa
+moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire
+silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers
+les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.
+
+Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds;
+et, revenant devant l'entrée, il enjoignit à Boniface de glisser sous la
+porte le journal et les lettres.
+
+Le facteur, interdit, obéit cependant avec docilité.
+
+--Et maintenant, en route, dit le brigadier.
+
+Mais dès qu'ils eurent passé la barrière il se retourna vers le piéton,
+et, d'un air goguenard, la lèvre narquoise, l'oeil retroussé et brillant
+de joie:
+
+--Que vous êtes un malin, vous?
+
+Le vieux demanda:
+
+--De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.
+
+Mais le gendarme, n'y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on
+suffoque, les deux mains sur le ventre, plié en deux, l'oeil plein de
+larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres,
+affolés, le regardaient.
+
+Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre
+ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.
+
+Comme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois de
+suite, en désignant d'un signe de tête la maison toujours close.
+
+Et son soldat, comprenant brusquement à son tour, éclata d'une gaieté
+formidable.
+
+Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.
+
+Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieux une
+grande tape d'homme qui rigole, il s'écria:
+
+--Ah! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l' crime au père
+Boniface!
+
+Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta:
+
+--J'vous jure que j'ai entendu.
+
+Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s'était assis sur l'herbe du
+fossé pour se tordre tout à son aise.
+
+--Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme ça que tu l'assassines,
+hein, vieux farceur?
+
+--Ma femme?...
+
+Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit:
+
+--Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
+gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait
+la sienne?
+
+Alors le brigadier, dans un délire de joie le fit tourner comme une
+poupée par les épaules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
+dont l'autre demeura abruti d'étonnement.
+
+Puis le vieux, pensif, murmura:
+
+--Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça...
+all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est
+possible... on aurait juré une martyre...
+
+Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers les
+champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
+criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient
+s'éloigner son képi noir, sur la mer tranquille des récoltes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ROSE
+
+Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs.
+Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une
+corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin
+blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui
+couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées,
+de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des
+faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant
+sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu
+des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
+
+Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux
+sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de
+réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont
+l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
+
+Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé,
+suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines
+de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des
+fleurs à Cannes.
+
+On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le
+long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et
+revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des
+fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les
+frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de
+gamins les ramasse.
+
+Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les
+gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à
+pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches,
+regarde, bruyante et tranquille.
+
+Dans les voitures on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec
+des roses. Un char plein de jolies femmes vêtues de rouge comme des
+diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux
+portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet
+retenu par un élastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent
+les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux,
+rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette
+aussitôt vers une figure nouvelle.
+
+Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent
+une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses
+enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui
+longe la mer.
+
+Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un
+couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer
+calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au
+ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de
+bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
+cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec
+des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
+
+Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent
+languissamment. L'une dit enfin:
+
+--Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas,
+Margot?
+
+L'autre reprit:
+
+--Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
+
+--Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de
+rien.
+
+--Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre
+corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.
+
+Et l'autre, souriant:
+
+--Un peu d'amour?
+
+--Oui.
+
+Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait
+Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai
+besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes
+ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone.
+
+--Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de
+l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par
+exemple, d'être aimée par... par....
+
+Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de
+l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de
+l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans
+le dos du cocher, et elle reprit, en riant: «par mon cocher.»
+
+Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
+
+--Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique.
+Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que
+c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère
+qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le
+premier prétexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en
+apercevait.
+
+Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
+
+--Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas
+suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
+
+--Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
+stupides.
+
+--Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
+
+--Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre
+quoi que ce soit.
+
+--Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un
+domestique. Tu étais quoi... émue... flattée?
+
+--Émue? non--flattée--oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour
+d'un homme quel qu'il soit.
+
+--Oh, voyons, Margot!
+
+--Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est
+arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous
+dans ces cas-là.
+
+Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
+J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes,
+et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les
+petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre,
+broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les
+meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
+
+J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en
+question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec
+l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant,
+elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en
+donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de
+lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
+
+Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré
+pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son
+long service, qu'un peu de _coquetterie française_.
+
+La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire
+et j'arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre.
+
+Elle entra chez moi le jour même, elle se nommait Rose.
+
+Au bout d'un mois je l'adorais.
+
+C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
+
+Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles
+d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même
+faire les robes.
+
+J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie
+ainsi.
+
+Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais
+je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme
+le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse
+excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la
+tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide,
+toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du
+bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
+peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition
+inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
+
+Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus
+surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux
+soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
+
+Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en
+bredouillant:
+
+--Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
+
+Je demandai brusquement:
+
+--Qu'est-ce qu'il veut?
+
+--Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
+
+Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est
+pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée:
+
+--Pourquoi cette perquisition? À quel propos? Il n'entrera pas.
+
+Le concierge reprit:
+
+--Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
+
+Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de
+police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez
+bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon,
+puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat!
+
+Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de
+l'hôtel et je le passai en revue.
+
+--Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de
+mon père.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de
+paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
+
+--Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un
+criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire
+comparaître ici, devant vous et moi, tout votre monde.
+
+Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens,
+hommes et femmes.
+
+Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis
+déclara:
+
+--Ce n'est pas tout.
+
+--Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune
+fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
+
+Il demanda:
+
+--Puis-je la voir aussi?
+
+--Certainement.
+
+Je sonnai Rose qui parut aussitôt. À peine fut-elle entrée que le
+commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés
+derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les
+lièrent avec des cordes.
+
+Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le
+commissaire m'arrêta:
+
+--Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
+condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut
+commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le
+cherchons depuis lors.
+
+J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en
+riant:
+
+--Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué. La
+manche fut relevée. C'était vrai. L'homme de police ajouta avec un
+certain mauvais goût:
+
+--Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
+
+Et on emmena ma femme de chambre!
+
+Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère
+d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte
+d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet
+homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
+Comprends-tu?
+
+--Non, pas très bien?
+
+--Voyons.... Réfléchis.... Il avait été condamné... pour viol, ce
+garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et
+ça..., ça m'humiliait.... Voilà.... Comprends-tu, maintenant?
+
+Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un
+oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livrée, avec ce
+sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.
+
+
+
+
+LE PÈRE
+
+[Illustration]
+
+LE PÈRE
+
+Comme il habitait les Batignolles, étant employé au ministère de
+l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se
+cendre à son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de
+Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux.
+
+Elle allait à son magasin, tous les jours, à la même heure. C'était une
+petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont
+l'air de taches, et dont le teint à des reflets d'ivoire. Il la voyait
+apparaître toujours au coin de la même rue; et elle se mettait à courir
+pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air pressé,
+souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les
+chevaux fussent tout à fait arrêtés. Puis elle pénétrait dans
+l'intérieur en soufflant un peu, et, s'étant assise, jetait un regard
+autour d'elle.
+
+La première fois qu'il la vit, François Tessier sentit que cette
+figure-là lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes
+qu'on a envie de serrer éperdument dans ses bras, tout de suite, sans
+les connaître. Elle répondait, cette jeune fille, à ses désirs intimes,
+à ses attentes secrètes, à cette sorte d'idéal d'amour qu'on porte, sans
+le savoir, au fond du coeur.
+
+Il la regardait obstinément, malgré lui. Gênée par cette contemplation,
+elle rougit. Il s'en aperçut et voulut détourner les yeux; mais il les
+ramenait à tout moment sur elle, quoiqu'il s'efforçât de les fixer
+ailleurs.
+
+Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'être parlé. Il lui
+cédait sa place quand la voiture était pleine et montait sur
+l'impériale, bien que cela le désolât. Elle le saluait maintenant d'un
+petit sourire; et, quoiqu'elle baissât toujours les yeux sous son regard
+qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fâchée d'être contemplée
+ainsi.
+
+Ils finirent par causer. Une sorte d'intimité rapide s'établit entre
+eux, une intimité d'une demi-heure par jour. Et c'était là, certes, la
+plus charmante demi-heure de sa vie à lui. Il pensait à elle tout le
+reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues séances du
+bureau, hanté, possédé, envahi par cette image flottante et tenace qu'un
+visage de femme aimée laisse en nous. Il lui semblait que la possession
+entière de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque
+au-dessus des réalisations humaines.
+
+Chaque matin maintenant elle lui donnait une poignée de main, et il
+gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa
+chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il
+en avait conservé l'empreinte sur sa peau.
+
+Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage
+en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.
+
+Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de
+printemps, d'aller déjeuner avec lui, à Maisons-Laffitte, le lendemain.
+
+ * * * * *
+
+Elle était la première à l'attendre à la gare. Il fut surpris; mais elle
+lui dit:
+
+--Avant de partir, j'ai à vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
+plus qu'il, ne faut.
+
+Elle tremblait, appuyée à son bras, les yeux baissés et les joues pâles.
+Elle reprit:
+
+--Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnête
+fille, et je n'irai là-bas avec vous que si vous me promettez, si vous
+me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit
+pas... convenable....
+
+Elle était devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il
+ne savait que répondre, heureux et désappointé en même temps. Au fond du
+coeur, il préférait peut-être que ce fût ainsi; et pourtant... pourtant
+il s'était laissé bercer, cette nuit, par des rêves qui lui avaient mis
+le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurément s'il la savait de
+conduite légère; mais alors ce serait si charmant, si délicieux pour
+lui! Et tous les calculs égoïstes des hommes en matière d'amour lui
+travaillaient l'esprit.
+
+Comme il ne disait rien, elle se remit à parler d'une voix émue, avec
+des larmes au coin des paupières:
+
+--Si vous ne me promettez pas de me respecter tout à fait, je m'en
+retourne à la maison.
+
+Il lui serra le bras tendrement et répondit:
+
+--Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.
+
+Elle parut soulagée et demanda en souriant:
+
+--C'est bien vrai, ça?
+
+Il la regarda au fond des yeux.
+
+--Je vous le jure!
+
+--Prenons les billets, dit-elle.
+
+Ils ne purent guère parler en route, le wagon étant au complet.
+
+Arrivés à Maisons-Laffitte, ils se dirigèrent vers la Seine.
+
+L'air tiède amollissait la chair et l'âme. Le soleil tombant en plein
+sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de
+gaieté dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la
+main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui
+glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inondés de
+bonheur, comme soulevés de terre dans une félicité éperdue.
+
+Elle dit enfin:
+
+--Comme vous devez me trouver folle.
+
+Il demanda:
+
+--Pourquoi ça?
+
+Elle reprit:
+
+--N'est-ce pas une folie de venir comme ça toute seule avec vous?
+
+--Mais non! c'est bien naturel.
+
+--Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas
+fauter,--et c'est comme ça qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez!
+c'est si triste, tous les jours, la même chose, tous les jours du mois
+et tous les mois de l'année. Je suis toute seule avec maman. Et comme
+elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je
+peux. Je tâche de rire quand même; mais je ne réussis pas toujours.
+C'est égal, c'est mal d'être venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.
+
+Pour répondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
+sépara de lui, d'un mouvement brusque; et, fâchée soudain:
+
+--Oh! monsieur François! après ce que vous m'avez juré.
+
+Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.
+
+Ils déjeunèrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
+peupliers énormes, au bord de l'eau.
+
+Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir
+l'un près de l'autre les rendaient rouges, oppressés et silencieux.
+
+Mais après le café une joie brusque les envahit, et, ayant traversé la
+Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette.
+
+Tout à coup il demanda:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Louise.
+
+Il répéta: Louise; et il ne dit plus rien.
+
+La rivière, décrivant une longue courbe, allait baigner au loin une
+rangée de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tête en bas.
+La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe
+champêtre, et lui, il chantait à pleine bouche, gris comme un jeune
+cheval qu'on vient de mettre à l'herbe.
+
+À leur gauche, un coteau planté de vignes suivait la rivière. Mais
+François soudain s'arrêta et demeurant immobile d'étonnement:
+
+--Oh! regardez, dit-il.
+
+Les vignes avaient cessé, et toute la côte maintenant était couverte de
+lilas en fleurs. C'était un bois violet! une sorte de grand tapis étendu
+sur la terre, allant jusqu'au village, là-bas, à deux ou trois
+kilomètres.
+
+Elle restait aussi saisie, émue. Elle murmura:
+
+--Oh! que c'est joli!
+
+Et, traversant un champ, ils allèrent, en courant, vers cette étrange
+colline, qui fournit, chaque année, tous les lilas traînés à travers
+Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes.
+
+Un étroit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
+rencontré une petite clairière, ils s'assirent.
+
+Des légions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans
+l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un
+jour sans brise, s'abattait sur le long coteau épanoui, faisait sortir
+de ce bois de bouquets un arôme puissant, un immense souffle de parfums,
+cette sueur des fleurs.
+
+Une cloche d'église sonnait au loin.
+
+Et, tout doucement, ils s'embrassèrent, puis s'étreignirent, étendus sur
+l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait fermé
+les yeux et le tenait à pleins bras, le serrant éperdument, sans une
+pensée, la raison perdue, engourdie de la tête aux pieds dans une
+attente passionnée. Et elle se donna tout entière sans savoir ce qu'elle
+faisait, sans comprendre même qu'elle s'était livrée à lui.
+
+Elle se réveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit à
+pleurer, gémissant de douleur, la figure cachée sous ses mains.
+
+Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer
+tout de suite. Elle répétait sans cesse, en marchant à grands pas:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Il lui disait:
+
+--Louise! Louise! restons, je vous en prie.
+
+Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Dès
+qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans même lui dire
+adieu.
+
+ * * * * *
+
+Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
+changée, amaigrie. Elle lui dit:
+
+--Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.
+
+Dès qu'ils furent seuls, sur le trottoir:
+
+--Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir après ce
+qui s'est passé.
+
+Il balbutia:
+
+--Mais, pourquoi?
+
+--Parce que je ne peux pas. J'ai été coupable. Je ne le serai plus.
+
+Alors il l'implora, la supplia, torturé de désirs, affolé du besoin de
+l'avoir tout entière, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.
+
+Elle répondait obstinément:
+
+--Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.
+
+Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'épouser. Elle
+dit encore:
+
+--Non.
+
+Et le quitta.
+
+Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme
+il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.
+
+Le neuvième, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'était elle.
+Elle se jeta dans ses bras, et ne résista plus.
+
+Pendant trois mois, elle fut sa maîtresse. Il commençait à se lasser
+d'elle, quand elle lui apprit qu'elle était grosse. Alors, il n'eut plus
+qu'une idée en tête: rompre à tout prix.
+
+Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que
+dire, affolé d'inquiétudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait,
+il prit un parti suprême. Il déménagea, une nuit, et disparut.
+
+Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
+abandonnée. Elle se jeta aux genoux de sa mère en lui confessant son
+malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garçon.
+
+ * * * * *
+
+Des années s'écoulèrent. François Tessier vieillissait sans qu'aucun
+changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des
+bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait à
+la même heure, suivait les mêmes rues, passait par la même porte devant
+le même concierge, entrait dans le même bureau, s'asseyait sur le même
+siège, et accomplissait la même besogne. Il était seul au monde, seul,
+le jour, au milieu de ses collègues indifférents, seul, la nuit, dans
+son logement de garçon. Il économisait cent francs par mois pour la
+vieillesse.
+
+Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-Élysées, afin de
+regarder passer le monde élégant, les équipages et les jolies femmes.
+
+Il disait le lendemain, à son compagnon de peine:
+
+--Le retour du bois était fort brillant, hier.
+
+Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au
+parc Monceau. C'était par un clair matin d'été.
+
+Les bonnes et les mamans, assises le long des allées, regardaient les
+enfants jouer devant elles.
+
+Mais soudain François Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par
+la main deux enfants: un petit garçon d'environ dix ans, et une petite
+fille de quatre ans. C'était elle.
+
+Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise,
+suffoqué par l'émotion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint,
+cherchant à la voir encore. Elle s'était assise, maintenant. Le garçon
+demeurait très sage, à son côté, tandis que la fillette faisait des
+pâtés de terre. C'était elle, c'était bien elle. Elle avait un air
+sérieux de dame, une toilette simple, une allure assurée et digne.
+
+Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garçon leva la
+tête. François Tessier se sentit trembler. C'était son fils, sans doute.
+Et il le considéra, et il crut se reconnaître lui-même tel qu'il était
+sur une photographie faite autrefois.
+
+Et il demeura caché derrière un arbre, attendant qu'elle s'en allât,
+pour la suivre.
+
+Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'idée de l'enfant surtout le
+harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, être sûr? Mais
+qu'aurait-il fait?
+
+Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait été épousée
+par un voisin, un honnête homme de moeurs graves, touché par sa
+détresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait même
+reconnu l'enfant, son enfant à lui, François Tessier.
+
+Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait,
+et chaque fois une envie folle, irrésistible, l'envahissait, de prendre
+son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le
+voler.
+
+Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon
+sans affections; il souffrait une torture atroce, déchiré par une
+tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce
+besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres.
+
+Il voulut enfin faire une tentative désespérée, et, s'approchant d'elle,
+un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, planté, au milieu du
+chemin, livide, les lèvres secouées de frissons:
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri
+d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit,
+en les traînant derrière elle.
+
+Il rentra chez lui pour pleurer.
+
+Des mois encore passèrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour
+et nuit, rongé, dévoré par sa tendresse de père.
+
+Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tué, il aurait
+accompli toutes les besognes, bravé tous les dangers, tenté toutes les
+audaces.
+
+Il lui écrivit à elle. Elle ne répondit pas. Après vingt lettres, il
+comprit qu'il ne devait point espérer la fléchir. Alors il prit une
+résolution désespérée, et prêt à recevoir dans le coeur une balle de
+revolver s'il le fallait. Il adressa à son mari un billet de quelques
+mots:
+
+«Monsieur,
+
+«Mon nom doit être pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
+misérable, si torturé par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
+vous.
+
+«Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+Il reçut le lendemain la réponse:
+
+«Monsieur,
+
+«Je vous attends mardi à cinq heures.»
+
+ * * * * *
+
+En gravissant l'escalier, François Tessier s'arrêtait de marche en
+marche, tant son coeur battait. C'était dans sa poitrine un bruit
+précipité, comme un galop de bête, un bruit sourd et violent. Et il ne
+respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.
+
+Au troisième étage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:
+
+--Monsieur Flamel.
+
+--C'est ici, monsieur. Entrez.
+
+Et il pénétra dans un salon bourgeois. Il était seul; il attendit
+éperdu, comme au milieu d'une catastrophe.
+
+Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il était grand, grave, un peu gros,
+en redingote noire. Il montra un siège de la main.
+
+François Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:
+
+--Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon
+nom... si vous savez....
+
+M. Flamel l'interrompit:
+
+--C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parlé de vous.
+
+Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut être sévère, et une
+majesté bourgeoise d'honnête homme. François Tessier reprit:
+
+--Eh bien, monsieur, voilà. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
+Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....
+
+M. Flamel se leva, s'approcha de la cheminée, sonna. La bonne parut. Il
+dit:
+
+--Allez me chercher Louis.
+
+Elle sortit. Ils restèrent face à face, muets, n'ayant plus rien à se
+dire, attendant.
+
+Et, tout à coup, un petit garçon de dix ans se précipita dans le salon,
+et courut à celui qu'il croyait son père. Mais il s'arrêta, confus, en
+apercevant un étranger.
+
+M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:
+
+--Maintenant, embrasse monsieur, mon chéri.
+
+Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.
+
+François Tessier s'était levé. Il laissa tomber son chapeau, prêt à
+choir lui-même. Et il contemplait son fils.
+
+M. Flamel, par délicatesse, s'était détourné, et il regardait par la
+fenêtre, dans la rue.
+
+L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit à
+l'étranger. Alors François, saisissant le petit dans ses bras, se mit à
+l'embrasser follement à travers tout son visage, sur les yeux, sur les
+joues, sur la bouche, sur les cheveux.
+
+Le gamin, effaré par cette grêle de baisers, cherchait à les éviter,
+détournait la tête, écartait de ses petites mains les lèvres goulues de
+cet homme.
+
+Mais François Tessier, brusquement, le remit à terre. Il cria:
+
+--Adieu! adieu!
+
+Et il s'enfuit comme un voleur.
+
+
+
+
+L'AVEU
+
+[Illustration]
+
+L'AVEU
+
+Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'étendent,
+onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les récoltes
+diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants; les avoines d'un
+vert clair, les trèfles d'un vert sombre, étalent un grand manteau rayé,
+remuant et doux sur le ventre nu de la terre.
+
+Là-bas, au sommet d'une ondulation, en rangée comme des soldats, une
+interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout,
+clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumière, ruminent et pâturent un
+trèfle aussi vaste qu'un lac.
+
+Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d'une allure balancée l'une
+devant l'autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce
+régiment de bêtes.
+
+Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un
+cerceau de barrique; et le métal, à chaque pas qu'elles font, jette une
+flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.
+
+Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent,
+posent à terre un seau, et s'approchent des deux premières bêtes,
+qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les côtes. L'animal se
+dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec
+plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'énorme mamelle
+de chair blonde et pendante.
+
+Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la
+vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui
+jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse
+un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu'au
+bout de la longue file.
+
+Dès qu'elles ont fini d'en traire une, elles la déplacent, lui donnant à
+pâturer un bout de verdure intacte.
+
+Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait,
+la mère devant, la fille derrière.
+
+Mais celle-ci brusquement s'arrête, pose son fardeau, s'assied et se met
+à pleurer.
+
+La mère Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
+stupéfaite.
+
+--Qué qu'tas? dit-elle.
+
+Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues
+brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées
+sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant
+doucement comme font les enfants battus:
+
+--Je n'peux pu porter mon lait!
+
+La mère la regardait d'un air soupçonneux. Elle répéta:
+
+--Qué qu'tas?
+
+Céleste reprit, écroulée par terre entre ses deux seaux, et se cachant
+les yeux avec son tablier:
+
+--Ça me tire trop. Je ne peux pas.
+
+La mère, pour la troisième fois, reprit:
+
+--Qué que t'as donc?
+
+Et la fille gémit:
+
+--Je crois ben que me v'la grosse.
+
+Et elle sanglota.
+
+La vieille à son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
+trouvait rien. Enfin elle balbutia:
+
+--Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?
+
+C'étaient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, posés,
+respectés, malins et puissants.
+
+Céleste bégaya:
+
+--J'crais ben que oui, tout de même.
+
+La mère effarée regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au
+bout de quelques secondes elle cria:
+
+--Te v'la grosse! Te v'la grosse! Où qu't'as attrappé ça, roulure?
+
+Et Céleste, toute secouée par l'émotion, murmura:
+
+--J'crais ben que c'est dans la voiture à Polyte.
+
+La vieille cherchait à comprendre, cherchait à deviner, cherchait à
+savoir qui avait pu faire ce malheur à sa fille. Si c'était un gars bien
+riche et bien vu, on verrait à s'arranger. Il n'y aurait encore que
+demi-mal; Céleste n'était pas la première à qui pareille chose arrivait;
+mais ça la contrariait tout de même, vu les propos et leur position.
+
+Elle reprit:
+
+--Et qué que c'est qui t'a fait ça, salope?
+
+Et Céleste, résolue à tout dire, balbutia:
+
+--J'crais ben qu'c'est Polyte.
+
+Alors la mère Malivoire, affolée de colère, se rua sur sa fille et se
+mit à la battre avec une telle frénésie qu'elle en perdit son bonnet.
+
+Elle tapait à grands coups de poing sur la tête, sur le dos, partout; et
+Céleste, tout à fait allongée entre les deux seaux, qui la protégeaient
+un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.
+
+Toutes les vaches, surprises, avaient cessé de pâturer, et, s'étant
+retournées, regardaient de leurs gros yeux. La dernière meugla, le mufle
+tendu vers les femmes.
+
+Après avoir tapé jusqu'à perdre haleine, la mère Malivoire, essoufflée
+s'arrêta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout à
+fait compte de la situation:
+
+--Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
+diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jeté un sort, pour
+sûr, un propre à rien?
+
+Et Céleste, toujours allongée, murmura dans la poussière:
+
+--J'y payais point la voiture!
+
+Et la vieille normande comprit.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Céleste allait porter au
+bourg les produits de la ferme, la volaille, la crème et les oeufs.
+
+Elle partait dès sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
+laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur
+la grand'route la voiture de poste d'Yvetot.
+
+Elle posait à terre ses marchandises et s'asseyait dans le fossé, tandis
+que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et
+plat, passant la tête à travers les barreaux d'osier, regardaient de
+leur oeil rond, stupide et surpris.
+
+Bientôt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiffé d'une casquette de
+cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccadé d'une rosse
+blanche.
+
+Et Polyte le cocher, un gros garçon réjoui, ventru bien que jeune, et
+tellement cuit par le soleil, brûlé par le vent, trempé par les averses,
+et teinté par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de
+brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:
+
+--Bonjour Mam'zelle Céleste. La santé ça va-t-il?
+
+Elle lui tendait, l'un après l'autre, ses paniers qu'il casait sur
+l'impériale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
+marche-pied, en montrant un fort mollet vêtu d'un bas bleu.
+
+Et chaque fois Polyte répétait la même plaisanterie: «Mazette, il n'a
+pas maigri.»
+
+Et elle riait, trouvant ça drôle.
+
+Puis il lançait un, «Hue cocotte,» qui remettait en route son maigre
+cheval. Alors Céleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
+poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour
+les paniers, et les passait à Polyte par-dessus l'épaule. Il les prenait
+en disant:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la
+regarder à son aise.
+
+Il lui en coûtait beaucoup, à elle, de donner chaque fois ce demi-franc
+pour trois kilomètres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle
+en souffrait davantage encore, ne pouvant se décider à allonger une
+pièce d'argent.
+
+Et un jour, au moment de payer, elle demanda:
+
+--Pour une bonne pratique comme mé, vous devriez bien ne prendre que six
+sous?
+
+Il se mit à rire:
+
+--Six sous, ma belle, vous valez mieux que ça, pour sûr.
+
+Elle insistait:
+
+--Ça vous fait pas moins deux francs par mois.
+
+Il cria en tapant sur sa rosse:
+
+--T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai ça pour une rigolade.
+
+Elle demanda d'un air niais:
+
+«Qué que c'est que vous dites?»
+
+Il s'amusait tellement qu'il toussait à force de rire.
+
+--Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garçon,
+en avant deux sans musique.
+
+Elle comprit, rougit, et déclara:
+
+--Je n'suis pas de ce jeu-là, m'sieu Polyte.
+
+Mais il ne s'intimida pas, et il répétait, s'amusant de plus en plus:
+
+--Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garçon!
+
+Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
+demander:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Elle plaisantait aussi là-dessus, maintenant, et elle répondait:
+
+--Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sûr
+alors!
+
+Et il criait en riant toujours:
+
+--Entendu pour samedi, ma belle.
+
+Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose,
+elle avait bien payé quarante-huit francs à Polyte, et quarante-huit
+francs à la campagne ne se trouvent pas dans une ornière; et elle
+calculait aussi que dans deux années encore, elle aurait payé près de
+cent francs.
+
+Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils étaient seuls, comme il
+demandait selon sa coutume:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Elle répondit:
+
+--À vot' désir m'sieu Polyte.
+
+Il ne s'étonna pas du tout et enjamba la banquette de derrière en
+murmurant d'un air content:
+
+--Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.
+
+Et le vieux cheval blanc se mit à trottiner d'un train si doux qu'il
+semblait danser sur place, sourd à la voix qui criait parfois du fond de
+la voiture: «Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.»
+
+Trois mois plus tard Céleste s'aperçut qu'elle était grosse.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, à sa mère. Et la
+vieille, pâle de fureur, demanda:
+
+--Combien que ça y a coûté, alors?
+
+Céleste répondit:
+
+--Quat' mois, ça fait huit francs, pour sûr.
+
+Alors la rage de la campagnarde se déchaîna éperdument, et retombant sur
+sa fille elle la rebattit jusqu'à perdre le souffle. Puis, s'étant
+relevée:
+
+--Y as-tu dit, que t'était grosse?
+
+--Mais non, pour sûr.
+
+--Pourqué que tu y as point dit?
+
+--Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'tétre ben!
+
+Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:
+
+--Allons, lève-té, et tâche à v'nir.
+
+Puis, après un silence, elle reprit:
+
+--Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six
+ou huit mois!
+
+Et Céleste, s'étant redressée, pleurant encore, décoiffée et bouffie, se
+remit en marche d'un pas lourd, en murmurant:
+
+--Pour sûr que j'y dirai point.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PARURE
+
+[Illustration]
+
+LA PARURE
+
+C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une
+erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot,
+pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée
+par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit
+commis du ministère de l'instruction publique.
+
+Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une
+déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté,
+leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur
+finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont
+leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus
+grandes dames.
+
+Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses
+et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la
+misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes.
+Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même
+pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
+Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets
+désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes,
+capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes
+torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui
+dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du
+calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux
+meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons
+coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis
+les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes
+envient et désirent l'attention.
+
+Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une
+nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en
+déclarant d'un air enchanté: «Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de
+meilleur que cela...» elle songeait aux dîners fins, aux argenteries
+reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
+anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie; elle
+songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
+galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en
+mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.
+
+Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que
+cela; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être
+enviée, être séduisante et recherchée.
+
+Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait
+plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait
+pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de
+détresse.
+
+ * * * * *
+
+Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une
+large enveloppe.
+
+--Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.
+
+Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui
+portait ces mots:
+
+«Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient
+M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à
+l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.»
+
+Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit
+l'invitation sur la table, murmurant:
+
+--Que veux-tu que je fasse de cela?
+
+--Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais,
+et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie à
+l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est très recherché et on n'en donne
+pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.
+
+Elle le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec impatience:
+
+--Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là?
+
+Il n'y avait pas songé; il balbutia:
+
+--Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très
+bien, à moi...
+
+Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
+grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins
+de la bouche; il bégaya:
+
+--Qu'as-tu? qu'as-tu?
+
+Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle
+répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides:
+
+--Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux
+aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera
+mieux nippée que moi.
+
+Il était désolé. Il reprit:
+
+--Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait-il, une toilette convenable,
+qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de
+très simple?
+
+Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant
+aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
+immédiat et une exclamation effarée du commis économe.
+
+Enfin, elle répondit en hésitant:
+
+--Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs
+je pourrais arriver.
+
+Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un
+fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine
+de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par
+là, le dimanche.
+
+Il dit cependant:
+
+--Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle
+robe.
+
+ * * * * *
+
+Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète,
+anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari, lui dit un soir:
+
+--Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.
+
+Et elle répondit:
+
+--Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre
+sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne
+pas aller à cette soirée.
+
+Il reprit:
+
+--Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison-ci.
+Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
+
+Elle n'était point convaincue.
+
+--Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au
+milieu de femmes riches.
+
+Mais son mari s'écria:
+
+--Que tu es bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te
+prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.
+
+Elle poussa un cri de joie:
+
+--C'est vrai. Je n'y avais point pensé.
+
+Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
+
+Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret,
+l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel:
+
+--Choisis, ma chère.
+
+Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une
+croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle
+essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à
+les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours:
+
+--Tu n'as plus rien autre?
+
+--Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
+
+Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe
+rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d'un désir immodéré.
+Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge,
+sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même.
+
+Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse:
+
+--Peux-tu me prêter cela, rien que cela?
+
+--Mais, oui, certainement.
+
+Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis
+s'enfuit avec son trésor.
+
+ * * * * *
+
+Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus
+jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous
+les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être
+présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le
+ministre la remarqua.
+
+Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne
+pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de
+son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces
+hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de
+cette victoire si complète et si douce au coeur des femmes.
+
+Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit,
+dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les
+femmes s'amusaient beaucoup.
+
+Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la
+sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait
+avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
+s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui
+s'enveloppaient de riches fourrures.
+
+Loisel la retenait:
+
+--Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
+
+Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier.
+Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture; et ils
+se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de
+loin.
+
+Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils
+trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit
+dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur
+misère pendant le jour.
+
+Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent
+tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui,
+qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.
+
+Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant
+la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain
+elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou!
+
+Son mari, à moitié dévêtu, déjà, demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Elle se tourna vers lui, affolée:
+
+--J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de madame Forestier.
+
+Il se dressa, éperdu:
+
+--Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!
+
+Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau,
+dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
+
+Il demandait:
+
+--Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal?
+
+--Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du Ministère.
+
+--Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber.
+Elle doit être dans le fiacre.
+
+--Oui, c'est probable. As-tu pris le numéro?
+
+--Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé?
+
+--Non.
+
+Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
+
+--Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied,
+pour voir si je ne la retrouverai pas.
+
+Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se
+coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
+
+Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé.
+
+Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire
+promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout
+enfin où un soupçon d'espoir le poussait.
+
+Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet
+affreux désastre.
+
+Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie; il n'avait rien
+découvert.
+
+--Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa
+rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous
+retourner.
+
+Elle écrivit sous sa dictée.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
+
+Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:
+
+--Il faut aviser à remplacer ce bijou.
+
+Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se
+rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta
+ses livres:
+
+--Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j'ai dû
+seulement fournir l'écrin.
+
+Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure
+pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de
+chagrin et d'angoisse.
+
+Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de
+diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils
+cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à
+trente-six mille.
+
+Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
+ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille
+francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.
+
+Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père.
+Il emprunterait le reste.
+
+Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq cents à l'autre, cinq
+louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des
+engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de
+prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa
+signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté
+par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre
+sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de
+toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en
+déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.
+
+Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit,
+d'un air froissé:
+
+--Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.
+
+Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était
+aperçue de la substitution, qu'aurait-elle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne
+l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?
+
+ * * * * *
+
+Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti,
+d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette
+effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement;
+on loua sous les toits une mansarde.
+
+Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la
+cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries
+grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les
+chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde; elle
+descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau,
+s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du
+peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le
+panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable
+argent.
+
+Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres,
+obtenir du temps.
+
+Le mari travaillait le soir à mettre au net les comptes d'un commerçant,
+et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.
+
+Et cette vie dura dix ans.
+
+Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de
+l'usure, et l'accumulation des intérêts superposés.
+
+Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme
+forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les
+jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande
+eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle
+s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée
+d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
+
+Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
+qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il faut peu de
+chose pour vous perdre ou vous sauver!
+
+ * * * * *
+
+Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées
+pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup
+une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours
+jeune, toujours belle, toujours séduisante.
+
+Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
+maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?
+
+Elle s'approcha.
+
+--Bonjour, Jeanne.
+
+L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi
+familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia:
+
+--Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper.
+
+--Non. Je suis Mathilde Loisel.
+
+Son amie poussa un cri:
+
+--Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée!...
+
+--Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien
+des misères... et cela à cause de toi!...
+
+--De moi... Comment ça?
+
+--Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour
+aller à la fête du Ministère.
+
+--Oui. Eh bien?
+
+--Eh bien, je l'ai perdue.
+
+--Comment! puisque tu me l'as rapportée.
+
+--Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que
+nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui
+n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.
+
+Mme Forestier s'était arrêtée.
+
+--Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la
+mienne?
+
+--Oui.. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien
+pareilles.
+
+Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve.
+
+Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
+
+--Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était fausse. Elle valait au
+plus cinq cents francs!...
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BONHEUR
+
+C'était l'heure du thé, avant l'entrée des lampes. La villa dominait la
+mer; le soleil disparu avait laissé le ciel tout rose de son passage,
+frotté de poudre d'or; et la Méditerranée, sans une ride, sans un
+frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
+plaque de métal polie et démesurée.
+
+Au loin, sur la droite, les montagnes dentelées dessinaient leur profil
+noir sur la pourpre pâlie du couchant.
+
+On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des
+choses qu'on avait dites, déjà, bien souvent. La mélancolie douce du
+crépuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement
+dans les âmes, et ce mot: «amour», qui revenait sans cesse, tantôt
+prononcé par une forte voix d'homme, tantôt dit par une voix de femme au
+timbre léger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un
+oiseau, y planer comme un esprit.
+
+Peut-on aimer plusieurs années de suite?
+
+--Oui, prétendaient les uns.
+
+--Non, affirmaient les autres.
+
+On distinguait les cas, on établissait des démarcations, on citait des
+exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
+troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lèvres,
+semblaient émus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
+tendre et mystérieux de deux êtres, avec une émotion profonde et un
+intérêt ardent.
+
+Mais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au loin, s'écria:
+
+--Oh! voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est?
+
+Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et
+confuse.
+
+Les femmes s'étaient levées et regardaient sans comprendre cette chose
+surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.
+
+Quelqu'un dit:
+
+--C'est la Corse! On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans
+certaines conditions d'atmosphère exceptionnelles, quand l'air d'une
+limpidité parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui
+voilent toujours les lointains.
+
+On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des
+sommets. Et tout le monde restait surpris, troublé, presque effrayé par
+cette brusque apparition d'un monde, par ce fantôme sorti de la mer.
+Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme
+Colomb, à travers les océans inexplorés.
+
+Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça:
+
+--Tenez, j'ai connu dans cette île, qui se dresse devant nous, comme
+pour répondre elle-même à ce que nous disions et me rappeler un
+singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant,
+d'un amour invraisemblablement heureux.
+
+Le voici.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus
+inconnue et plus loin de nous que l'Amérique, bien qu'on la voie
+quelquefois des côtes de France, comme aujourd'hui.
+
+Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que
+séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine,
+mais d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre
+couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins.
+C'est un sol vierge, inculte, désert, bien que parfois on aperçoive un
+village, pareil à un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de
+culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau
+de bois travaillé, un bout de pierre sculptée, jamais le souvenir du
+goût enfantin ou raffiné des ancêtres pour les choses gracieuses et
+belles. C'est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays:
+l'indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes
+qu'on appelle l'art.
+
+L'Italie, où chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un
+chef-d'oeuvre lui-même, où le marbre, le bois, le bronze, le fer, les
+métaux et les pierres attestent le génie de l'homme, où les plus petits
+objets anciens qui traînent dans les vieilles maisons révèlent ce divin
+souci de la grâce, est pour nous tous la patrie sacrée que l'on aime
+parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la
+puissance et le triomphe de l'intelligence créatrice.
+
+Et, en face d'elle, la Corse sauvage est restée telle qu'en ses premiers
+jours. L'être y vit dans sa maison grossière, indifférent à tout ce qui
+ne touche point son existence même ou ses querelles de famille. Et il
+est resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent,
+haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier,
+généreux, dévoué, naïf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son
+amitié fidèle pour la moindre marque de sympathie.
+
+Donc depuis un mois j'errais à travers cette île magnifique, avec la
+sensation que j'étais au bout du monde. Point d'auberges, point de
+cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers à mulets, ces
+hameaux accrochés au flanc des montagnes, qui dominent des abîmes
+tortueux d'où l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix
+sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
+demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on
+s'asseoit à l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre,
+au matin, la main tendue de l'hôte qui vous a conduit jusqu'aux limites
+du village.
+
+Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
+toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une
+lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de
+maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux
+sombres murailles ce ravin lamentablement triste.
+
+Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
+quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce
+pays pauvre.
+
+La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception.
+L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se
+rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:
+
+--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.
+
+Elle parlait le français de France. Je fus surpris.
+
+Je lui demandai:
+
+--Vous n'êtes pas de Corse?
+
+Elle répondit:
+
+--Non; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous
+habitons ici.
+
+Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces
+cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où
+vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le
+seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des
+pommes de terre, du lard et des choux.
+
+Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le
+coeur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette
+détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
+certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir,
+l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la
+vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du
+coeur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.
+
+La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit
+toujours au fond des âmes les plus résignées:
+
+--Alors vous venez de France? dit-elle.
+
+--Oui, je voyage pour mon plaisir.
+
+--Vous êtes de Paris, peut-être?
+
+--Non, je suis de Nancy.
+
+Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu
+ou plutôt senti cela, je n'en sais rien.
+
+Elle répéta d'une voix lente:
+
+--Vous êtes de Nancy?
+
+L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.
+
+Elle reprit:
+
+--Ça ne fait rien. Il n'entend pas.
+
+Puis, au bout de quelques secondes:
+
+--Alors vous connaissez du monde à Nancy?
+
+--Mais oui, presque tout le monde.
+
+--La famille de Sainte-Allaize?
+
+--Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix
+basse qu'éveillant les souvenirs:
+
+--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont
+devenus?
+
+--Tous sont morts.
+
+--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?
+
+--Oui, le dernier est général.
+
+Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel
+sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer,
+de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là
+enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait
+son âme:
+
+--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère.
+
+Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le
+souvenir me revint.
+
+Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une
+jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par
+un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.
+
+C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman
+bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait
+vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais
+comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir,
+s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle
+l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.
+
+On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait
+de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les
+retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considérait
+comme morte.
+
+Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.
+
+Alors je repris à mon tour:
+
+--Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.
+
+Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me
+montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure,
+elle me dit:
+
+--C'est lui.
+
+Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec
+ses yeux séduits.
+
+Je demandai:
+
+--Avez-vous été heureuse au moins?
+
+Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur:
+
+--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais
+rien regretté.
+
+Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de
+l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était
+devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans
+charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée
+à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une
+femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat
+de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une
+bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une
+paillasse à son côté.
+
+Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les
+parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni
+la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur
+des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais
+besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
+
+Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
+l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage
+ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce
+qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans
+fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre.
+
+Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
+
+Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu
+sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à
+cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si
+peu.
+
+Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux
+époux.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Le conteur se tut. Une femme dit:
+
+--C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop
+primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une
+sotte.
+
+Une autre prononça d'une voix lente:
+
+--Qu'importe! elle fut heureuse.
+
+Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit,
+rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme
+pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait
+son rivage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE VIEUX
+
+[Illustration: LE VIEUX]
+
+Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
+grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,
+imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec
+un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits
+d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.
+
+Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient
+par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré
+sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient,
+tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers
+pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
+
+La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans
+peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à
+grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de
+paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il
+approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme
+poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue,
+puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
+
+--À bas, Finot!
+
+Le chien se tut.
+
+Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se
+dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe
+grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des
+bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet
+blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa
+figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage
+et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
+
+L'homme demanda:
+
+--Comment qu'y va?
+
+La femme répondit:
+
+--M'sieu l' curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
+
+Ils entrèrent tous deux dans la maison.
+
+Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse,
+noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque
+d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le
+temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part,
+portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des
+troupeaux de rats.
+
+Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de
+l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit
+régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un
+gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de
+la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
+
+L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur
+oeil placide et résigné.
+
+Le gendre dit:
+
+--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
+
+La fermière reprit:
+
+--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça.
+
+Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de
+terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait
+passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se
+soulevait sur la poitrine à chaque aspiration. Le gendre, après un long
+silence, prononça:
+
+--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est
+dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer
+d'main.
+
+Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques
+instants, puis déclara:
+
+--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben
+d'main pour les cossards.
+
+Le paysan méditait; il dit:
+
+--Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai
+ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le
+monde.
+
+La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
+
+--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la
+tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il
+a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
+
+L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et
+les avantages de l'idée. Enfin il déclara:
+
+--Tout d' même, j'y vas.
+
+Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
+
+--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras
+quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu
+qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est
+sous l'hangar au pressoir. Elle est sèque.
+
+Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet,
+prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche,
+recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette,
+et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec
+la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre
+brune, l'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il
+faisait tout.
+
+Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper,
+sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s'éloigna dans la
+direction de Tourville.
+
+ * * * * *
+
+Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la
+farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement,
+la tournant et la retournant, la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis
+elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le
+coin de la table.
+
+Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre
+avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle
+choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et
+les entassait dans son tablier.
+
+Une voix l'appela du chemin:
+
+--Ohé, madame Chicot!
+
+Elle se retourna. C'était un voisin, maître
+
+Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les
+jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et
+répondit:
+
+--Qué quy a pour vot' service, maît Osime?
+
+--Et le pé, où qui n'en est!
+
+Elle cria:
+
+--Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu
+les cossards qui pressent.
+
+Le voisin répliqua:
+
+--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
+
+Elle répondit à sa politesse:
+
+--Merci, et vous d' même.
+
+Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
+
+Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le
+trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et
+monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de
+temps, elle commença à préparer les douillons.
+
+Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte,
+puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit
+boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à
+préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire
+cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile
+d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout
+entier pour terminer les préparatifs.
+
+Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il
+demanda:
+
+--C'est-il fini?
+
+Elle répondit:
+
+--Point encore; ça gargouille toujours.
+
+Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son
+souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni
+accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu
+de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
+
+Son gendre le regarda, puis il dit:
+
+--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
+
+Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper.
+Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de
+beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre
+de l'agonisant.
+
+La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le
+visage de son père. S'il n'avait pas respiré, ou l'aurait cru mort
+assurément.
+
+Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans
+une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot,
+éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements
+inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle
+ininterrompu du mourant.
+
+Les rats couraient dans le grenier.
+
+ * * * * *
+
+Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père
+vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.
+
+--Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu'tu f'rais, té?
+
+Il la savait de bon conseil.
+
+Elle répondit:
+
+--I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'a craindre. Pour
+lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu
+qu'on l'a fait pour maître Rénard le pé, qu'a trépassé juste aux
+semences.
+
+Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement, et il partit aux
+champs.
+
+Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de
+la ferme.
+
+À midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le
+repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait
+à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
+
+À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à
+la fin, s'effraya.
+
+--Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
+
+Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il
+promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le
+lendemain. L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour
+obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la
+femme rentrèrent tranquilles.
+
+Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille, mêlant leurs
+souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
+
+Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
+
+ * * * * *
+
+Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le
+considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain
+tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient
+surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
+
+Le gendre demanda:
+
+--Qué que j'allons faire?
+
+Elle n'en savait rien; elle répondit:
+
+--C'est-i contrariant, tout d' même!
+
+On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver
+sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
+
+Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir,
+la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les
+hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus
+délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
+
+Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant; et tous
+deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se
+mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras,
+offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que
+tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus
+brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
+
+Ils allaient de l'un à l'autre:
+
+--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme
+ça!
+
+Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une
+cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout.
+Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint:
+
+--J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons;
+faut bien n'en profiter.
+
+Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix
+basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la
+nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'idée des douillons
+égayant tout le monde.
+
+Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès
+du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides
+de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait
+ouverte.
+
+Mme Chicot expliquait l'agonie:
+
+--V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni
+plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?
+
+ * * * * *
+
+Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation; mais,
+comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la
+table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés,
+appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun
+avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas
+assez. Mais il en resta quatre.
+
+-Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
+
+--S'i nous véyait, l' pé, ça lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait
+d' son vivant.
+
+Un gros paysan jovial déclara:
+
+--I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
+
+Cette réflexion, loin d'attrister les invités sembla les réjouir.
+C'était leur tour, à eux, de manger des boules.
+
+Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher
+du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait
+maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans
+les repas.
+
+Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond,
+retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à
+elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d'une voix aiguë:
+
+--Il a passé! il a passé!
+
+Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
+
+Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se
+regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini
+de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
+
+Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient
+tranquilles. Ils répétaient:
+
+--J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait
+pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.
+
+N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on
+remangerait des douillons pour l'occasion.
+
+Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même
+d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.
+
+Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face,
+elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
+
+--Faudra tout d'même r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il
+avait pu s' décider c'te nuit!
+
+Et le mari, plus résigné, répondit:
+
+--Ça n' serait pas à r'faire tous les jours.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UN LÂCHE
+
+[Illustration]
+
+UN LÂCHE
+
+On l'appelait dans le monde: le «beau Signoles.» Il se nommait le
+vicomte Gontran-Joseph de Signoles.
+
+Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on
+dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire
+croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse
+et de fierté, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plaît aux
+femmes.
+
+Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il
+inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de
+figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de
+donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille,
+dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien
+l'épée et mieux encore le pistolet.
+
+--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette
+arme, je suis sûr de tuer mon homme.
+
+Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de
+ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le
+spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis
+quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table
+voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait
+gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari:
+
+--Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le
+connais-tu?
+
+Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara:
+
+--Non, pas du tout.
+
+La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée:
+
+--C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace.
+
+Le mari haussa les épaules:
+
+--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les
+insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.
+
+Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet
+inconnu gâtait une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure
+s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient
+entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui.
+
+Il s'avança vers l'homme et lui dit:
+
+--Vous avez, monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis
+tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.
+
+L'autre répliqua:
+
+--Vous allez me ficher la paix, vous.
+
+Le vicomte déclara, les dents serrées:
+
+--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.
+
+Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à
+l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir à
+chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le
+dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons
+pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du
+comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme
+si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.
+
+Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua
+dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva
+pour s'interposer. Des cartes furent échangées.
+
+Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes
+à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour
+réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit: «un duel,» sans
+que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait
+fait ce qu'il devait faire; il s'était montré ce qu'il devait être. On
+en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix
+haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée:
+
+--Quelle brute que cet homme!
+
+Puis il s'assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin,
+trouver des témoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus
+posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis
+de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat,
+c'était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il
+s'aperçut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau;
+puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d'énergie. En se
+montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions
+rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux,
+terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.
+
+Il reprit la carte qu'il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table
+et il la relut comme il l'avait déjà lue, au café, d'un coup d'oeil et,
+dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. «Georges
+Lamil, 51, rue Moncey.» Rien de plus.
+
+Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses,
+pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui était cet homme? Que
+faisait-il? Pourquoi avait-il regardé cette femme d'une pareille façon?
+N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi
+votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer
+insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte répéta encore une
+fois, à haute voix:
+
+--Quelle brute!
+
+Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours planté
+sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier,
+une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise.
+C'était stupide, cette histoire-là! Il prit un canif ouvert sous sa main
+et le piqua au milieu du nom imprimé, comme s'il eût poignardé
+quelqu'un.
+
+Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'épée ou le pistolet, car il
+se considérait bien comme l'insulté. Avec l'épée, il risquait moins;
+mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire.
+Il est bien rare qu'un duel à l'épée soit mortel, une prudence
+réciproque empêchant les combattants de se tenir eu garde assez près
+l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondément. Avec le pistolet
+il risquait sa vie sérieusement; mais il pouvait aussi se tirer
+d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver à une
+rencontre.
+
+Il prononça:
+
+--Il faut être ferme. Il aura peur.
+
+Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se
+sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commença à se
+dévêtir pour se coucher.
+
+Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.
+
+Il pensait:
+
+J'ai toute la journée de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons
+d'abord afin d'être calme.
+
+Il avait très chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir à
+s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur
+le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté
+droit.
+
+Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquiétude le
+saisit:
+
+--Est-ce que j'aurais peur?
+
+Pourquoi son coeur se mettait-il à battre follement à chaque bruit
+connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement
+du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait
+ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant
+il demeurait oppressé.
+
+Il se mit à raisonner avec lui-même sur la possibilité de cette chose:
+
+--Aurais-je peur?
+
+Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il était résolu à aller
+jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre,
+de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément troublé qu'il se
+demanda:
+
+--Peut-on avoir peur, malgré soi?
+
+Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante; si une force
+plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait,
+qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le
+terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il
+perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à
+son nom.
+
+Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se
+regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son
+visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui
+sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il
+était pâle, certes, il était pâle, très pâle.
+
+Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour
+constater l'état de sa santé, et tout d'un coup cette pensée entra en
+lui à la façon d'une balle:
+
+--Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.
+
+Et son coeur se remit à battre furieusement.
+
+--Après demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. Cette
+personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera
+plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans
+vingt-quatre heures je serai couché dans ce lit, mort, les yeux fermés,
+froid, inanimé, disparu.
+
+Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement étendu sur le
+dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage
+creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront
+plus.
+
+Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans
+son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit à
+marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour réveiller son
+valet de chambre; mais il s'arrêta, la main levée vers le cordon:
+
+--Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.
+
+Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un
+frémissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tête
+s'égarait; ses pensées troubles, devenaient fuyantes, brusques,
+douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu.
+
+Et sans cesse il se demandait:
+
+--Que vais-je faire? Que vais-je devenir?
+
+Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés; il se
+releva et, s'approchant de la fenêtre, ouvrit les rideaux.
+
+Le jour venait, un jour d'été. Le ciel rose faisait rose la ville, les
+toits et les murs. Une grande tombée de lumière tendue, pareille à une
+caresse du soleil levant, enveloppait le monde réveillé; et, avec cette
+lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte!
+Était-il fou de s'être laissé ainsi terrasser par la crainte, avant même
+que rien fût décidé, avant que ses témoins eussent vu ceux de ce Georges
+Lamil, avant qu'il sût encore s'il allait seulement se battre?
+
+Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.
+
+ * * * * *
+
+Il se répétait, tout en marchant:
+
+--Il faut que je sois énergique, très énergique. Il faut que je prouve
+que je n'ai pas peur.
+
+Ses témoins, le marquis et le colonel, se mirent à sa disposition, et,
+après lui avoir serré énergiquement les mains, discutèrent les
+conditions.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Vous voulez un duel sérieux?
+
+Le vicomte répondit:
+
+--Très sérieux.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Vous tenez au pistolet?
+
+--Oui.
+
+--Nous laissez-vous libres de régler le reste.
+
+Le vicomte articula d'une voix sèche, saccadée:
+
+--Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.
+Échange de balles jusqu'à blessure grave.
+
+Le colonel déclara d'un ton satisfait:
+
+--Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les
+chances sont pour vous.
+
+Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son
+agitation, apaisée un moment, grandissait maintenant de minute en
+minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la
+poitrine, une sorte de frémissement, de vibration continue; il ne
+pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la
+bouche une apparence de salive, et il faisait à tout instant un
+mouvement bruyant de la langue, comme pour la décoller de son palais.
+
+Il voulut déjeuner, mais il ne put manger. Alors l'idée lui vint de
+boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de
+rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres.
+
+Une chaleur, pareille à une brûlure, l'envahit, suivie aussitôt d'un
+étourdissement de l'âme. Il pensa:
+
+--Je tiens le moyen. Maintenant ça va bien.
+
+Mais au bout d'une heure il avait vidé le carafon, et son état
+d'agitation redevenait intolérable. Il sentait un besoin fou de se
+rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait.
+
+Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la
+force de se lever pour recevoir ses témoins.
+
+Il n'osait même plus leur parler, leur dire «bonjour,» prononcer un seul
+mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout à l'altération de sa voix.
+
+Le colonel prononça:
+
+--Tout est réglé aux conditions que vous avez fixées. Votre adversaire
+réclamait d'abord les privilèges d'offensé, mais il a cédé presque
+aussitôt et a tout accepté. Ses témoins sont deux militaires.
+
+Le vicomte prononça:
+
+--Merci.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons
+encore à nous occuper de mille choses. Il faut un bon médecin, puisque
+le combat ne cessera qu'après blessure grave, et vous savez que les
+balles ne badinent pas. Il faut désigner l'endroit, à proximité d'une
+maison pour y porter le blessé si c'est nécessaire, etc.; enfin, nous en
+avons encore pour deux ou trois heures.
+
+Le vicomte articula une seconde fois:
+
+--Merci.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Vous allez bien? vous êtes calme?
+
+--Oui, très calme, merci.
+
+Les deux hommes se retirèrent.
+
+ * * * * *
+
+Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou.
+Son domestique ayant allumé les lampes, il s'assit devant sa table pour
+écrire des lettres. Après avoir tracé, au haut d'une page: «Ceci est mon
+testament...» il se releva d'une secousse et s'éloigna, se sentant
+incapable d'unir deux idées, de prendre une résolution, de décider quoi
+que ce fût.
+
+Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus éviter cela. Que se
+passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention
+et cette résolution fermement arrêtées; et il sentait bien, malgré tout
+l'effort de son esprit et toute la tension de sa volonté, qu'il ne
+pourrait même conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de
+la rencontre. Il cherchait à se figurer le combat, son attitude à lui et
+la tenue de son adversaire.
+
+De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un
+petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de
+Châteauvillard. Puis il se demanda:
+
+--Mon adversaire a-t-il fréquenté les tirs? Est-il connu? Est-il classé?
+Comment le savoir?
+
+Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et
+il le parcourut d'un bout à l'autre. Georges Lamil n'y était pas nommé.
+Mais cependant si cet homme n'était pas un tireur, il n'aurait pas
+accepté immédiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles?
+
+Il ouvrit, en passant, une boîte de Gastinne Renette posée sur un
+guéridon, et prit un des pistolets, puis il se plaça comme pour tirer et
+leva le bras. Mais il tremblait des pieds à la tête et le canon remuait
+dans tous les sens.
+
+Alors, il se dit:
+
+--C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.
+
+Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache
+la mort, il songeait au déshonneur, aux chuchotements dans les cercles,
+aux rires dans les salons, au mépris des femmes, aux allusions des
+journaux, aux insultes que lui jetteraient les lâches.
+
+Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une
+amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet était
+demeuré chargé, par hasard, par oubli. Et il éprouva de cela une joie
+confuse, inexplicable.
+
+S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il
+serait perdu à tout jamais. Il serait taché, marqué d'un signe
+d'infamie, chassé du monde! Et cette tenue calme et crâne, il ne
+l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il était brave,
+puisqu'il voulait se battre!... Il était brave, puisque...--La pensée
+qui l'effleura ne s'acheva même pas dans son esprit; mais, ouvrant la
+bouche toute grande, il s'enfonça brusquement, jusqu'au fond de la
+gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gâchette...
+
+Quand son valet de chambre accourut, attiré par la détonation, il le
+trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait éclaboussé le papier blanc
+sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre
+mots:
+
+«Ceci est mon testament.»
+
+
+
+
+L'IVROGNE
+
+[Illustration: L'IVROGNE]
+
+Le vent du nord soufflait en tempête, emportant par le ciel d'énormes
+nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre
+des averses furieuses.
+
+La mer démontée mugissait et secouait la côte, précipitant sur le rivage
+des vagues énormes, lentes et baveuses, qui s'écroulaient avec des
+détonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une
+après l'autre, hautes comme des montagnes, éparpillant dans l'air, sous
+les rafales, l'écume blanche de leurs têtes ainsi qu'une sueur de
+monstres.
+
+L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et
+gémissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents,
+abattant les cheminées, lançant dans les rues de telles poussées de vent
+qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants
+eussent été enlevés comme des feuilles et jetés dans les champs
+par-dessus les maisons.
+
+On avait hâlé les barques de pêche jusqu'au pays, par crainte de la mer
+qui allait balayer la plage à marée pleine, et quelques matelots, cachés
+derrière le ventre rond des embarcations couchées sur le flanc,
+regardaient cette colère du ciel et de l'eau.
+
+Puis ils s'en allaient peu à peu, car la nuit tombait sur la tempête,
+enveloppant d'ombre l'Océan affolé, et tous le fracas des éléments en
+furie.
+
+Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond
+sous les bourrasques, le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux, deux
+grands pêcheurs normands, au collier de barbe rude, à la peau brûlée par
+les rafales salées du large, aux yeux bleus piqués d'un grain noir au
+milieu, ces yeux perçants des marins qui voient au bout de l'horizon,
+comme un oiseau de proie.
+
+Un d'eux disait:
+
+--Allons, viens-t'en, Jérémie. J'allons passer l'temps aux dominos.
+C'est mé qui paye.
+
+L'autre hésitait encore, tenté par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien
+qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi
+par l'idée de sa femme restée toute seule dans sa masure.
+
+Il demanda:
+
+--On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soûler tous les soirs.
+Dis-mé, qué qu' ça te rapporte, pisque tu payes toujours?
+
+Et il riait tout de même à l'idée de toute cette eau-de-vie bue aux
+frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bénéfice.
+
+Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.
+
+--Allons, viens-t'en, Jérémie. C'est pas un soir à rentrer, sans rien
+d'chaud dans le ventre. Quéqu' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner
+ton lit?
+
+Jérémie répondait:
+
+--L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a
+quasiment r'péché dans le ruisseau de d'vant chez nous!
+
+Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement
+vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait; il allait,
+tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces
+deux forces.
+
+La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces
+hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables, vociféraient pour se
+faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans
+le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de
+faire plus de bruit encore.
+
+Jérémie et Mathurin allèrent s'asseoir dans un coin et commencèrent une
+partie, et les petits verres disparaissaient, l'un après l'autre, dans
+la profondeur de leurs gorges.
+
+Puis ils jouèrent d'autres parties, burent d'autres petits verres.
+Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros
+homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il eût su quelque
+longue farce; et Jérémie engloutissait l'alcool, balançait sa tête,
+poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son compère
+d'un air hébété et content.
+
+Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait
+la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café,
+remuait en tempête la lourde fumée des pipes, balançait les lampes au
+bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes; et on
+entendait tout à coup la choc profond d'une vague s'écroulant et le
+mugissement de la bourrasque.
+
+Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe
+étendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos.
+
+Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'était approché,
+plein d'intérêt.
+
+Il demanda:
+
+--Eh ben, Jérémie, c'a va-t-il, à l'intérieur? Es-tu rafraîchi à force
+de t'arroser?
+
+Et Jérémie bredouilla:
+
+--Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, là-dedans.
+
+Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:
+
+--Et ton fré, Mathurin, ous qu'il est à c't heure?
+
+Le marin eut un rire muet:
+
+--Il est au chaud, t'inquiète pas.
+
+Et tous deux regardèrent Jérémie, qui posait triomphalement le double
+six en annonçant:
+
+--V'là le syndic.
+
+Quand ils eurent achevé la parlie, le patron déclara:
+
+--Vous savez, mes gars, mé, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous
+laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous à bord. Tu
+fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous
+l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.
+
+Mathurin répliqua:
+
+--T'inquiète pas. C'est compris.
+
+Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement
+son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas résonna
+dans la petite maison; puis un lourd craquement révéla qu'il venait de
+se mettre au lit.
+
+Les deux hommes continuèrent à jouer; de temps en temps, une rage plus
+forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les
+deux buveurs levaient la tête comme si quelqu'un allait entrer. Puis
+Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais
+soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre
+enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient
+longtemps, avec une sonorité de ferraille.
+
+Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini:
+
+--Allons, Jérémie, faut décaniller.
+
+L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en
+s'appuyant à la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que
+son compagnon éteignait la lampe.
+
+Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:
+
+--Allons, bonsoir, à demain.
+
+Et il disparut dans les ténèbres.
+
+
+
+
+II
+
+
+Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur
+qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments
+une bourrasque, s'engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant,
+le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe
+cessait, il s'arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait
+à vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne.
+
+Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid.
+Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la
+serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à
+mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour
+qu'elle vînt l'aider:
+
+--Mélina! Eh! Mélina!
+
+Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il céda,
+s'ouvrit, et Jérémie, perdant son appui, entra chez lui en s'écroulant,
+alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque
+chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.
+
+Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du
+diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres,
+et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il
+vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison
+trouble de pochard.
+
+Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et,
+s'enhardissant enfin, il prononça:
+
+--Mélina!
+
+Sa femme ne répondit pas.
+
+Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute
+indécis, un soupçon vague. Il ne bougeait point; il restait là, assis
+par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s'accrochant à des
+réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds.
+
+Il demanda de nouveau:
+
+--Dis-mé qui que c'était, Mélina? Dis-mé qui que c'était. Je te ferai
+rien.
+
+Il attendit. Aucune voix ne s'éleva dans l'ombre. Il raisonnait tout
+haut, maintenant.
+
+--Je sieus-ti bu, tout de même! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a
+boissonné comma, çu manant; c'est li, pour que je rentre point.
+J'sieus-ti bu!
+
+Et il reprenait:
+
+--Dis-mé qui que c'était, Mélina, ou j'vas faire quéque malheur.
+
+Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et
+obstinée d'homme saoul:
+
+--C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainéant de Paumelle; et l's autres
+soirs itou, pour que je rentre point. C'est quéque complice. Ah!
+charogne!
+
+Lentement il se mit sur les genoux. Une colère sourde le gagnait, se
+mêlant à la fermentation des boissons.
+
+Il répéta:
+
+--Dis-mé qui qu' c'était, Mélina, ou j' vas cogner, j'te préviens!
+
+IL était debout maintenant, frémissant d'une colère foudroyante, comme
+si l'alcool qu'il avait au corps se fût enflammé dans ses veines. Il fit
+un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit,
+le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.
+
+Alors, affolé de rage, il grogna:
+
+--Ah! t'étais là, saleté, et tu n' répondais point.
+
+Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il
+l'abattit devant lui avec une furie exaspérée. Un cri jaillit de la
+couche; un cri éperdu, déchirant. Alors il se mit à frapper comme un
+batteur dans une grange. Et rien, bientôt, ne remua plus. La chaise
+s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait à la main, et il tapait
+toujours, en haletant.
+
+Puis soudain il s'arrêta pour demander:
+
+--Diras-tu qui qu' c'était, à c't' heure?
+
+Mélina ne répondit pas.
+
+Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,
+s'allongea et s'endormit.
+
+Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il
+aperçut Jérémie qui ronflait sur le sol, où gisaient les débris d'une
+chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UNE VENDETTA
+
+[Illustration: UNE VENDETTA]
+
+La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
+maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une
+avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,
+regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de
+la Sardaigne. À ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque
+entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque
+corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un
+long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs
+italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui
+fait le service d'Ajaccio.
+
+Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche
+encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées ainsi sur
+ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère les
+navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue,
+rongée par lui à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit,
+dont il ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux
+pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont
+l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
+
+La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,
+ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
+
+Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
+«Sémillante», grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race
+des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
+
+Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement,
+d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit même, gagna la
+Sardaigne.
+
+Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants lui
+rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à
+le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui
+promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle
+s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait,
+cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue
+vers son maître, et la queue serrée entre les pattes. Elle ne bougeait
+pas plus que la mère, qui, penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe,
+pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.
+
+Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et
+déchirée à la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout:
+sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
+culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient
+figés dans la barbe et dans les cheveux.
+
+La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne
+se tut.
+
+--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.
+Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et
+elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
+
+Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les
+lèvres mortes.
+
+Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte
+monotone, déchirante, horrible.
+
+Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au
+matin.
+
+Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus
+de lui dans Bonifacio.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était là
+pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
+
+De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc
+sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se réfugient
+les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce
+hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment
+de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le
+savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
+
+Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle regardait
+là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans personne,
+infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle avait juré sur
+le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que
+ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos
+ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à ses pieds,
+sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait au loin. Depuis que
+son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle
+l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le
+souvenir que rien n'efface.
+
+Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout à
+coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la
+médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se
+rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant
+Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
+corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
+
+Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé, qui
+recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,
+l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
+enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.
+
+Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fixé
+toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.
+
+La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin,
+lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas
+de pain.
+
+La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le lendemain,
+elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle tirait éperdument
+sur sa chaîne.
+
+La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse,
+aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.
+
+Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier qu'on
+lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait
+portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un
+corps humain.
+
+Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante, elle
+noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle
+figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.
+
+La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien
+que dévorée de faim.
+
+Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
+boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour,
+auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante, affolée,
+bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui
+entrait au ventre.
+
+Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de
+paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
+entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.
+
+D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et, les
+pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un morceau
+de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs
+dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait
+encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage par grands
+coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.
+
+La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé. Puis elle
+renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet
+étrange exercice.
+
+Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce repas
+conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant, mais
+elle la lançait d'un geste sur le mannequin.
+
+Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même qu'aucune
+nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme
+récompense, le boudin grillé pour elle.
+
+Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis tournait les
+yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: «Va!» d'une voix sifflante, en
+levant le doigt.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser et
+communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
+revêtu des habits de mâle, semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle
+fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de sa
+chienne, de l'autre côté du détroit.
+
+Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Sémillante
+jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment, lui faisait
+sentir la nourriture odorante, et l'excitait.
+
+Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se
+présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il
+avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il travaillait seul
+au fond de sa boutique.
+
+La vieille poussa la porte et l'appela:
+
+--Hé! Nicolas!
+
+Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
+
+--Va, va, dévore, dévore!
+
+L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les bras,
+l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit,
+battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que
+Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.
+
+Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement avoir vu
+sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui mangeait, tout
+en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son maître.
+
+La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette
+nuit-là.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+COCO
+
+[Illustration]
+
+COCO
+
+Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas «la
+Métairie». On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
+attachaient à ce mot «métairie» une idée de richesse et de grandeur, car
+cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la plus
+ordonnée de la contrée.
+
+La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour
+abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et
+délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver
+les fourrages et les grains, de belles étables bâties en silex, des
+écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge,
+qui ressemblait à un petit château.
+
+Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des
+niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.
+
+Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes, prenaient
+place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe dans un
+grand vase de faïence à fleurs bleues.
+
+Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses, soignées
+et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du ventre,
+faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant à
+tout.
+
+On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux
+cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort
+naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui
+rappelait des souvenirs.
+
+Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement
+Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa
+mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour,
+en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en
+abondance de l'herbe fraîche.
+
+L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses
+des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait
+plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs
+donnaient à ses yeux un air triste.
+
+Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde,
+tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant, jurait
+contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.
+
+Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en
+amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le
+gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village
+Coco-Zidore.
+
+Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval.
+C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux
+roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant,
+avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans
+son âme épaisse de brute.
+
+Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco, s'indignant de
+voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu'elle ne
+travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait
+révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher,
+pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître
+Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une
+demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait
+en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan
+sournois, féroce, brutal et lâche.
+
+
+Lorsque revint l'été, il lui fallut aller _remuer_ la bête dans sa côte.
+C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas
+lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les terres
+lui criaient, par plaisanterie:
+
+--Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco.
+
+Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans
+une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il le
+laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il lui
+cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux
+coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût été enfermé
+dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière,
+acharné, les dents serrées par la colère.
+
+Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval
+le regardait partir de son oeil de vieux, les côtes saillantes,
+essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête
+osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue
+du jeune paysan.
+
+Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher
+dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore seul
+allait le voir.
+
+L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix
+pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant de
+temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
+enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître
+avant qu'il fût reparti.
+
+Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du goujat:
+«Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?» Il lui semblait
+que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir
+des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui
+travaillait.
+
+Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage
+qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.
+
+La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son
+attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si
+proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher.
+
+Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco. Il
+en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.
+
+Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le
+regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les mains
+dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il
+renfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de
+son invention.
+
+Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se
+mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien
+attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire.
+
+Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout
+de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses
+grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la
+vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la
+dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture
+qui s'étendait par l'horizon.
+
+Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour
+chercher des nids.
+
+Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en
+apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.
+
+Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans l'herbe. Il
+s'approcha, regarda l'animal, lui lança dans le nez une motte de terre
+qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.
+
+Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant
+bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient
+inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.
+
+Le lendemain, Zidore ne vint pas.
+
+Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il
+s'aperçut qu'il était mort.
+
+Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, étonné en
+même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses
+jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta là, les yeux
+fixés dans l'herbe et sans penser à rien.
+
+Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait
+vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer de place
+le cheval.
+
+Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son approche.
+Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient
+à l'entour.
+
+En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne
+ne s'étonna. Le maître dit à deux valets:
+
+Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est.
+
+Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de
+faim.
+
+Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre
+corps.
+
+
+
+
+LA MAIN
+
+[Illustration]
+
+LA MAIN
+
+On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui
+donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un
+mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait
+rien.
+
+M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les
+preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.
+
+Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient
+debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du magistrat d'où sortaient les
+paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur
+curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur
+âme, les torture comme une faim.
+
+Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence:
+
+--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel». On ne saura jamais rien.
+
+Le magistrat se tourna vers elle:
+
+--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot
+surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous
+sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement
+exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des
+circonstances impénétrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi,
+autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque
+chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de
+moyens de l'éclaircir.
+
+Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix
+n'en firent qu'une:
+
+--Oh! dites-nous cela.
+
+M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction.
+Il reprit:
+
+--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un instant, supposer
+en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes
+normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer
+ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot
+«inexplicable», cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans
+l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances
+environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin,
+voici les faits:
+
+J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche,
+couchée au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
+montagnes.
+
+Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de
+vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de
+féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de
+vengeance qu'on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment,
+jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des
+massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je
+n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse
+qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses
+descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des
+enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires.
+
+Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années
+une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique
+français, pris à Marseille en passant.
+
+Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait
+seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne
+parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin,
+s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la
+carabine.
+
+Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut
+personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma
+qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait
+même des circonstances particulièrement horribles.
+
+Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques
+renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien
+apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.
+
+Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on ne me signalait,
+en réalité, rien de suspect à son égard.
+
+Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,
+devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet
+étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa
+propriété.
+
+J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme
+d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais.
+Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai
+m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter
+l'oiseau mort.
+
+C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très
+large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la
+raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en
+un français accentué d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions
+causé ensemble cinq ou six fois.
+
+Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperçus qui fumait
+sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il
+m'invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas
+répéter.
+
+Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec
+éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il aimait beaucoup _cette_
+pays, et _cette_ rivage.
+
+Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un
+intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il
+répondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyagé, en
+Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant:
+
+--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.
+
+Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus
+curieux sur la chasse à l'hippopotame, au tigre, à l'éléphant et même la
+chasse au gorille.
+
+Je dis:
+
+--Tous ces animaux sont redoutables.
+
+Il sourit:
+
+--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.
+
+Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais content:
+
+--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.
+
+Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer
+des fusils de divers systèmes.
+
+Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes
+fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu.
+
+Il annonça:
+
+--C'été une drap japonaise.
+
+Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l'oeil.
+Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je
+m'approchai: c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de
+squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les
+ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang
+pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d'un coup de hache,
+vers le milieu de l'avant-bras.
+
+Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre
+mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un
+éléphant en laisse.
+
+Je demandai:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+L'Anglais répondit tranquillement:
+
+--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il avé été fendu avec le
+sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le
+soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.
+
+Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les
+doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que
+retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à
+voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque
+vengeance de sauvage.
+
+Je dis:
+
+--Cet homme devait être très fort.
+
+L'Anglais prononça avec douceur:
+
+--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis cette chaîne pour le
+tenir.
+
+Je crus qu'il plaisantait. Je dis:
+
+--Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.
+
+Sir John Rowell reprit gravement:
+
+--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaîne été nécessaire.
+
+D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant:
+
+--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?
+
+Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je
+parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.
+
+Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les
+meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d'une
+attaque.
+
+Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'était,
+accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.
+
+ * * * * *
+
+Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon
+domestique me réveilla en m'annonçant que sir John Rowell avait été
+assassiné dans la nuit.
+
+Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l'Anglais avec
+le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu
+et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme,
+mais il était innocent.
+
+On ne put jamais trouver le coupable.
+
+En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier coup d'oeil
+le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.
+
+Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait
+qu'une lutte terrible avait eu lieu.
+
+L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée, effrayante,
+semblait exprimer une épouvante abominable; il tenait entre ses dents
+serrées quelque chose; et le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dits
+faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.
+
+Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts
+dans la chair et prononça ces étranges paroles:
+
+--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.
+
+Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la
+place où j'avais vu jadis l'horrible main d'écorché. Elle n'y était
+plus. La chaîne, brisée, pendait.
+
+Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée
+un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents
+juste à la deuxième phalange.
+
+Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte
+n'avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de
+garde ne s'étaient pas réveillés.
+
+Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:
+
+Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de
+lettres, brûlées à mesure.
+
+Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la
+démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur
+et enlevée, on ne sait comment, à l'heure même du crime.
+
+Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des
+armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il
+se fût querellé avec quelqu'un.
+
+Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est
+seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé
+sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.
+
+Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers
+de la force publique, et on fit dans toute l'île une enquête minutieuse.
+On ne découvrit rien.
+
+Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il
+me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un
+scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs.
+Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je
+revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les
+doigts comme des pattes.
+
+Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de
+sir John Rowell, enterré là; car on n'avait pu découvrir sa famille.
+L'index manquait.
+
+Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.
+
+ * * * * *
+
+Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d'elles s'écria:
+
+--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication! Nous
+n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'était passé,
+selon vous.
+
+Le magistrat sourit avec sévérité:
+
+--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je
+pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n'était
+pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je
+n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de
+vendetta.
+
+Une des femmes murmura:
+
+--Non, ça ne doit pas être ainsi.
+
+Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:
+
+--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE GUEUX
+
+[Illustration: LE GUEUX]
+
+Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité.
+
+À l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une
+voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait
+en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes,
+balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la
+hauteur des oreilles. Sa tête semblait enfoncée entre deux montagnes.
+
+Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du
+jour des Morts, et baptisé pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé
+par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir
+bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village,
+histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire
+autre chose que tendre la main.
+
+Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espèce de
+niche pleine île paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante
+au château: et il était sûr, aux jours de grande famine, de trouver
+toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent
+il recevait encore là quel-quels sols jetés par la vieille dame du haut
+de son perron ou des fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était
+morte.
+
+Dans les villages, on ne lui donnait guère: on le connaissait trop; on
+était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de
+masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de
+bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne
+connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois
+ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des
+frontières à sa mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il
+était accoutumé de ne point franchir.
+
+Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui
+avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les
+paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le
+long de leurs fossés, lui criaient:
+
+--Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'
+béquiller toujours par ci?
+
+Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu,
+d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages
+nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le
+connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les
+routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou
+derrière les tas de cailloux.
+
+Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait
+soudain une agilité singulière, une agilité de monstre pour gagner
+quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à
+la façon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,
+invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns
+avec la terre.
+
+Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela
+dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses
+parents, qu'il n'avait point connus.
+
+Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il
+dormait partout, en été, et l'hiver il se glissait sous les granges ou
+dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours
+avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour
+pénétrer dans les bâtiments; et le maniement des béquilles ayant rendu
+ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des
+poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois
+quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa
+tournée des provisions, suffisantes.
+
+Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître
+personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte
+de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On l'avait surnommé
+«Cloche», parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi
+qu'une cloche entre ses portants.
+
+Depuis deux jours, il n'avait point mangé. Personne ne lui donnait plus
+rien. On ne voulait plus de lui à la fin. Les paysannes, sur leurs
+portes, lui criaient de loin en le voyant venir:
+
+--Veux-tu bien t'en aller, manant! V'là pas trois jours que j'tai donné
+un morciau d' pain!
+
+Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait à la maison voisine, où on
+le recevait de la même façon.
+
+Les femmes déclaraient, d'une porte à l'autre:
+
+--On n' peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l'année.
+
+Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours.
+
+Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans
+récolter un centime ou une vieille croûte. Il ne lui restait d'espoir
+qu'à Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la
+grand'route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre
+aussi vide que sa poche.
+
+Il se mit en marche pourtant.
+
+C'était en décembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans
+les branches nues; et les nuages galopaient à travers le ciel bas et
+sombre, se hâtant on ne sait où. L'estropié allait lentement, déplaçant
+ses supports l'un après l'autre d'un effort pénible, en se calant sur la
+jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d'une
+loque.
+
+De temps en temps, il s'asseyait sur le fossé et se reposait quelques
+minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse et lourde. Il
+n'avait qu'une idée: «manger», mais il ne savait par quel moyen.
+
+Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il
+aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumône, lui
+répondit:
+
+--Te r'voilà encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais débarrassés
+de té?
+
+Et _Cloche_ s'éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya
+sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tournée, patient et
+obstiné. Il ne recueillit pas un sou.
+
+Alors il visita les fermes, déambulant à travers les terres molles de
+pluie, tellement exténué qu'il ne pouvait plus lever ses bâtons. On le
+chassa de partout. C'était un de ces jours froids et tristes où les
+coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, où l'âme est sombre, où la
+main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir.
+
+Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il
+alla s'abattre au coin d'un fossé, le long de la cour de maître Chiquet.
+Il se décrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait
+tomber entre ses hautes béquilles en les faisant glisser sous ses bras.
+Et il resta longtemps immobile, torturé par la faim, mais trop brute
+pour bien pénétrer son insondable misère.
+
+Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure
+constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent
+glacé, l'aide mystérieuse qu'on espère toujours du ciel ou des hommes,
+sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait
+arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la
+terre qui nourrit tous les êtres. À tout instant, elles piquaient d'un
+coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur
+recherche lente et sûre.
+
+Cloche les regardait sans penser à rien; puis il lui vint, plutôt au
+ventre que dans la tête, la sensation plutôt que l'idée qu'une de ces
+bêtes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort.
+
+Le soupçon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une
+pierre à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la
+lançant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le côté
+en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancés sur leurs pattes
+minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche
+pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des
+poules.
+
+Comme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tête,
+il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fit lâcher ses bâtons
+et l'envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se
+précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené,
+comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le
+corps de l'infirme, qui ne pouvait se défendre.
+
+Les gens de la ferme arrivaient à leur tour qui se mirent avec le patron
+à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le
+ramassèrent et l'emportèrent, et l'enfermèrent dans le bûcher pendant
+qu'on allait chercher les gendarmes.
+
+Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim, demeura couché sur
+le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours
+pas mangé.
+
+Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec précaution,
+s'attendant à une résistance, car maître Chiquet prétendait avoir été
+attaqué par le gueux et ne s'être défendu qu'à grand' peine.
+
+Le brigadier cria:
+
+--Allons, debout!
+
+Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses
+pieux, il n'y parvint point. On crut à une feinte, à une ruse, à un
+mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant,
+l'empoignèrent et le plantèrent, de force sur ses béquilles.
+
+La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette
+peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par
+des efforts surhumains, il réussit à rester debout.
+
+--En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme
+le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes
+ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon débarras.
+
+Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée
+qu'il lui fallait pour se traîner encore jusqu'au soir, abruti, ne
+sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien
+comprendre.
+
+Les gens qu'on rencontrait s'arrêtaient pour le voir passer, et les
+paysans murmuraient:
+
+--C'est quéque voleux!
+
+On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'était jamais venu
+jusque-là. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui
+pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprévues, ces figures
+et ces maisons nouvelles le consternaient.
+
+Il ne prononça pas un mot, n'ayant rien à dire, car il ne comprenait
+plus rien. Depuis tant d'années d'ailleurs qu'il ne parlait à personne,
+il avait à peu près perdu l'usage de sa langue; et sa pensée aussi était
+trop confuse pour se formuler par des paroles.
+
+On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas
+qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au
+lendemain.
+
+Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva
+mort, sur le sol. Quelle surprise!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UN PARRICIDE
+
+[Illustration]
+
+UN PARRICIDE
+
+ * * * * *
+
+L'avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime
+étrange? On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou,
+deux cadavres enlacés, la femme et l'homme, deux mondains connus,
+riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la
+femme n'étant veuve que depuis trois ans.
+
+On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas été volés. Il
+semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les
+avoir frappés, l'un après l'autre, avec une longue pointe de fer.
+
+L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne
+savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier
+d'un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se
+constituer prisonnier.
+
+À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci:
+
+--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
+venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis
+habile dans le métier.
+
+Et quand on lui demandait:
+
+--Pourquoi les avez vous tués?
+
+Il répondait obstinément:
+
+--Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer.
+
+On n'en put tirer autre chose.
+
+Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
+dans le pays, puis abandonné. Il n'avait pas d'autre nom que Georges
+Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent,
+avec des goûts et des délicatesses natives que n'avaient point ces
+camarades, on le surnomma: «le bourgeois;» et on ne l'appelait plus
+autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de
+menuisier qu'il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur
+bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes
+et même nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans à
+drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions
+publiques d'ouvriers ou de paysans.
+
+L'avocat avait plaidé la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet,
+que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et
+généreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux
+ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi).
+Une seule explication se présentait: la folie, l'idée fixe du déclassé
+qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit
+une allusion habile à ce surnom de LE BOURGEOIS, donné par le pays à cet
+abandonné; il s'écriait:
+
+--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
+malheureux garçon qui n'a ni père ni mère? C'est un ardent républicain.
+Que dis-je? il appartient même à ce parti politique que la République
+fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras
+ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un
+moyen tout simple.
+
+Ces tristes doctrines, acclamées maintenant dans les réunions publiques,
+ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même,
+oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy;
+son esprit malade a chaviré; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!
+
+Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!
+
+Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause était
+gagnée pour l'avocat. Le ministère public ne répliqua pas.
+
+Alors le président posa au prévenu la question d'usage:
+
+--Accusé, n'avez-vous rien à ajouter pour votre défense?
+
+L'homme se leva:
+
+Il était de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes
+et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon
+et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était
+faite de lui.
+
+Il parla hautement, d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres
+paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:
+
+--Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et
+que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.
+
+J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents.
+
+Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.
+
+Une femme, ayant accouché d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
+Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être
+innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d'une
+naissance illégitime, plus que cela: à la mort, puisqu'on l'abandonna,
+puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,
+comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir
+de délaissement.
+
+La femme qui m'allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus
+grande, plus mère que ma mère. Elle m'éleva. Elle eut tort en faisant
+son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux
+villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.
+
+Je grandis avec l'impression vague que je portais un déshonneur. Les
+autres enfants m'appelèrent un jour «bâtard». Ils ne savaient pas ce que
+signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je
+l'ignorais aussi, mais je le sentis.
+
+J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais
+été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si
+mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.
+
+Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux
+furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils
+devaient m'aimer: ils m'ont rejeté.
+
+Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un présent? La mienne,
+en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je ne
+leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le
+plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir
+contre un être.
+
+--Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force.
+Un homme trompé, joué, martyrisé, tue; un homme souffleté tue; un homme
+déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté
+moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.
+
+Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur
+vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée.
+
+Vous allez parler de parricide! Étaient-ils mes parents, ces gens pour
+qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour
+qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte? Ils
+cherchaient un plaisir égoïste; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont
+supprimé l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.
+
+Et pourtant, dernièrement encore, j'étais prêt à les aimer.
+
+Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon père, entra chez moi
+pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux
+meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès
+du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.
+
+Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même
+il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection
+pour lui.
+
+Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle
+entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie
+nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit
+rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne répondait que
+oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu'il lui
+posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.
+
+Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d'elle. Ils
+restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une
+grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais
+un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de
+mes parents. Je répondis: «Mes parents, madame, étaient des misérables
+qui m'ont abandonné.» Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba
+sans connaissance. Je pensai tout de suite: «C'est ma mère!» mais je me
+gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.
+
+Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J'appris qu'ils
+n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'étant
+devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu'ils
+s'étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune
+preuve. C'était moi la preuve, la preuve qu'on avait cachée d'abord,
+espéré détruire ensuite.
+
+J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce
+jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment
+de s'en aller, elle me dit: «Je vous veux du bien, parce que vous
+m'avez l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur; vous penserez sans
+doute à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir
+librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon
+coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis
+riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot.»
+
+Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.
+
+Je la regardai fixement, puis je lui dis: «Vous êtes ma mère?»
+
+Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me
+voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria:
+«Mais vous êtes fou!»
+
+Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne
+me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous
+en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.»
+
+Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui
+commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans
+ma poche, et je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma
+mère.»
+
+Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le
+scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation,
+leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
+«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc
+du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!»
+
+Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en,
+allons-nous-en.»
+
+Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez pas
+tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
+violence!»
+
+J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer
+dans l'ombre.
+
+Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin,
+d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée
+de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement
+de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de
+l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre
+le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de
+Chatou.
+
+--Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à
+pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mère
+pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi
+avez-vous tenu à le voir! C'était une folie dans notre position. On
+aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
+pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?»
+
+Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez
+bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me
+repousserez-vous encore?»
+
+Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur
+l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le
+saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
+
+J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
+l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu.
+
+Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en
+m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je
+sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?
+
+Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la
+Seine, sans réfléchir.
+
+Voilà.--Maintenant, jugez-moi.
+
+L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée à
+la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que
+ferions-nous de ce parricide?
+
+
+
+
+LE PETIT
+
+[Illustration]
+
+LE PETIT
+
+Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa
+femme, d'un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute
+leur vie commune. C'était un bon homme, un brave homme, simple, tout
+simple, sincère, sans défiance et sans malice.
+
+Étant devenu amoureux d'une voisine qui était pauvre, il la demanda en
+mariage et l'épousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospère,
+gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'eût été
+accepté pour lui-même par la jeune fille.
+
+Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne
+pensait qu'à elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur
+prosterné. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne
+point détourner son regard du visage chéri, versait le vin dans son
+assiette et l'eau dans la salière, puis se mettait à rire comme un
+enfant, en répétant:
+
+--Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de bêtises.
+
+Elle souriait, d'un air calme et résigné; puis détournait les yeux,
+comme gênée par l'adoration de son mari, et elle tâchait de le faire
+parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main à
+travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:
+
+--Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne!
+
+Elle finissait par s'impatienter et par dire:
+
+--Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.
+
+Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu'il mâchait
+ensuite avec lenteur.
+
+Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout à coup elle
+devint enceinte. Ce fut un bonheur délirant. Il ne la quitta point de
+tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne
+qui l'avait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois
+dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre l'air.
+
+Il s'était lié d'une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu
+sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la
+Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier,
+apportait des fleurs à madame, et parfois une loge de théâtre; et,
+souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'écriait, en se tournant
+vers sa femme:
+
+--Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement
+heureux sur la terre.
+
+Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de
+l'enfant lui donna du courage: un petit être crispé qui geignait.
+
+Il l'aima d'un amour passionné et douloureux, d'un amour malade où
+restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son
+adoration pour la morte. C'était la chair de sa femme, son être
+continué, comme une quintessence d'elle. Il était, cet enfant, sa vie
+même tombée en un autre corps; elle était disparue pour qu'il
+existât.--Et le père l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait
+tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s'en
+était nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son
+fils dans le berceau, et s'asseyait auprès de lui pour le contempler. Il
+restait là des heures et des heures, le regardant, songeant à mille
+choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait
+sur son visage et pleurait dans ses dentelles.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant grandit. Le père ne pouvait plus se passer une heure de sa
+présence; il rôdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-même,
+le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi
+chérir ce gamin, et il l'embrassait par grands élans, avec ces frénésies
+de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le
+faisait danser pendant des heures à cheval sur une jambe, et soudain, le
+renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses
+cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier,
+ravi, murmurait:
+
+--Est-il mignon, est-il mignon!
+
+Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou
+de sa moustache.
+
+Seule, Céleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse
+pour le petit. Elle se fâchait de ses espiègleries, et semblait
+exaspérée par les câlineries des deux hommes. Elle s'écriait:
+
+--Peut-on élever un enfant comme ça! Vous en ferez un joli singe.
+
+Des années encore passèrent, et Jean prit neuf ans. Il savait à peine
+lire, tant on l'avait gâté, et n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il
+avait des volontés tenaces, des résistances opiniâtres, des colères
+furieuses. Le père cédait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait
+et apportait sans cesse les joujoux convoités par le petit, et il le
+nourrissait de gâteaux et de bonbons.
+
+Céleste alors s'emportait, criait:
+
+--C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet
+enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela
+finisse; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas
+avant longtemps encore.
+
+M. Lemonnier répondait en souriant:
+
+--Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui résister; il
+faudra bien que tu en prennes ton parti.
+
+ * * * * *
+
+Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de l'anémie,
+ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.
+
+Or, le petit n'aimait que les gâteaux et refusait toute autre
+nourriture; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et
+d'éclairs au chocolat.
+
+Un soir, comme ils se mettaient à table en tête-à-tête, Céleste apporta
+la soupière avec une assurance et un air d'autorité qu'elle n'avait
+point d'ordinaire. Elle la découvrit brusquement, plongea la louche au
+milieu, et déclara:
+
+--Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra
+bien que le petit en mange, cette fois.
+
+M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal.
+
+Céleste prit son assiette, l'emplit elle-même, la reposa devant lui.
+
+Il goûta aussitôt le potage et prononça:
+
+--En effet, il est excellent.
+
+Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
+cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.
+
+Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un «pouah» de dégoût. Céleste,
+devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller,
+l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de
+l'enfant.
+
+Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine
+main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein
+ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et
+commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le
+gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait, suffoquait,
+battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir étouffé.
+
+Le père demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
+mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux,
+étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il
+balbutiait:
+
+--Dehors!... dehors!... dehors!... brute!
+
+Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dépeignée, le bonnet dans le
+dos, les yeux ardents, cria:
+
+--Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure? Vous voulez me battre parce
+que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allez tuer avec
+vos gâteries!...
+
+Il répétait, tremblant de la tête aux pieds:
+
+--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...
+
+Alors, affolée, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix
+tremblante:
+
+--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme ça,
+moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux
+qui n'est seulement point à vous.... Non... point à vous!... Non...
+point à vous!... point à vous!... point à vous!... Tout le monde le
+sait, parbleu! excepté vous.... Demandez à l'épicier, au boucher, au
+boulanger, à tous, à tous....
+
+Elle bredouillait, étranglée par la colère; puis, elle se tut, le
+regardant.
+
+Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques
+secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait
+pourtant une émotion formidable:
+
+--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?
+
+Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas,
+répétant:
+
+--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle répondit, d'une voix
+calmée:
+
+--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.
+
+Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de
+bête, essaya de la terrasser. Mais elle était forte, quoique vieille,
+et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la
+table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:
+
+--Regardez-le, regardez-le donc, bête que vous êtes, si ce n'est pas
+tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les
+avez-vous comme ça, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle
+comme ça aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le
+monde, excepté vous! C'est la risée de la ville! Regardez-le....
+
+Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.
+
+Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à soupe.
+
+[Illustration]
+
+Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
+après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des
+poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa
+cuiller à potage.
+
+Le père était sorti.
+
+Céleste prit l'enfant, l'embrassa et, à pas muets, l'emporta dans sa
+chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit la
+table, rangea tout, très inquiète.
+
+On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son
+oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement. Elle
+posa son oeil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait
+tranquille.
+
+Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute
+circonstance, car elle flairait bien quelque chose.
+
+Elle s'endormit sur une chaise, et ne se réveilla qu'au jour.
+
+Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,
+elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M. Lemonnier.
+
+Mais elle n'osait point le porter à son maître ne sachant trop comment
+elle allait être reçue; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne sonna
+point. Neuf heures, puis dix heures passèrent.
+
+Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le coeur
+battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle
+frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
+ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner
+qu'elle tenait aux mains.
+
+M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou à
+l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate
+droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une
+chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.
+
+Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le
+médecin constata que la mort remontait à minuit.
+
+Une lettre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé.
+Elle ne contenait que cette ligne: «Je vous laisse et je vous confie le
+petit.»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA ROCHE AUX GUILLEMOTS
+
+[Illustration]
+
+LA ROCHE AUX GUILLEMOTS
+
+Voici la saison des guillemots.
+
+D'avril à la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on
+voit paraître soudain, sur la petite plage d'Étretat, quelques vieux
+messieurs bottés, sanglés en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou
+cinq jours à l'hôtel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines
+plus tard; puis, après un nouveau séjour, s'en vont définitivement.
+
+On les revoit au printemps suivant.
+
+Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des
+anciens; car ils étaient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou
+quarante ans; ils ne sont plus que quelques enragés tireurs.
+
+Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont
+étranges. Il habite presque toute l'année les parages de Terre-Neuve,
+des îles Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande
+d'émigrants traverse l'Océan, et, tous les ans, vient pondre et couver
+au même endroit, à la roche dite _aux Guillemots_, près d'Étretat. On
+n'en trouve que là, rien que là. Ils y sont toujours venus, on les a
+toujours chassés, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours.
+Sitôt les petits élevés, ils repartent, disparaissent pour un an.
+
+Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre
+point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court
+du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible,
+quelle habitude séculaire poussent ces oiseaux à revenir en ce lieu?
+Quelle première émigration, quelle tempête peut-être a jadis jeté leurs
+pères sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les
+descendants des premiers y sont-ils toujours retournés!
+
+Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule
+famille avait cette tradition, accomplissait ce pèlerinage annuel.
+
+Et chaque printemps, dès que la petite tribu voyageuse s'est réinstallée
+sur sa roche, les mêmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On
+les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidèles
+au rendez-vous régulier qu'ils se sont donné depuis trente ou quarante
+ans.
+
+Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+C'était par un soir d'avril de l'une des dernières années. Trois des
+anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M.
+d'Arnelles.
+
+Il n'avait écrit à personne, n'avait donné aucune nouvelle! Pourtant il
+n'était point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las
+d'attendre, les premiers venus se mirent à table; et le dîner touchait à
+sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'hôtellerie; et bientôt
+le retardataire entra.
+
+Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand appétit, et,
+comme un de ses compagnons s'étonnait qu'il fût en redingote, il
+répondit tranquillement:
+
+--Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.
+
+On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il
+faut partir bien avant le jour.
+
+Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.
+
+Dès trois heures du matin, les matelots réveillent les chasseurs en
+jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prêt et on
+descend sur le perret. Bien que le crépuscule ne se montre point encore,
+les étoiles sont un peu pâlies; la mer fait grincer les galets; la
+brise est si fraîche qu'on frissonne un peu, malgré les gros habits.
+
+Bientôt les deux barques poussées par les hommes, dévalent brusquement
+sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on déchire;
+puis elles se balancent sur les premières vagues. La voile brune monte
+au mât, se gonfle un peu, palpite, hésite et, bombée de nouveau, ronde
+comme un ventre, emporte les coques goudronnées vers la grande porte
+d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.
+
+Le ciel s'éclaircit; les ténèbres semblent fondre; la côte paraît voilée
+encore, la grande côte blanche, droite comme une muraille.
+
+On franchit la Manne-Porte, voûte énorme où passerait un navire; on
+double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du même
+nom; et soudain on aperçoit une plage où des centaines de mouettes sont
+posées. Voici la roche aux Guillemots.
+
+C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les
+étroites corniches du roc, des têtes d'oiseaux se montrent, qui
+regardent les barques.
+
+Ils sont là, immobiles, attendant, ne se risquant point à partir encore.
+Quelques-uns, piqués sur des rebords avancés, ont l'air assis sur leurs
+derrières, dressés en forme de bouteille, car ils ont des pattes si
+courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des bêtes à
+roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'élan, il leur faut
+se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les
+guettent.
+
+Ils connaissent leur infirmité et le danger qu'elle leur crée, et ne se
+décident pas à vite s'enfuir.
+
+Mais les matelots se mettent à crier, battent leurs bordages avec les
+tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'élancent un à un, dans
+le vide, précipités jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant à
+coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle
+de plombs ne les jette pas à l'eau. Pendant une heure on les mitraille
+ainsi, les forçant à déguerpir l'un après l'autre; et quelquefois les
+femelles au nid, acharnées à couver, ne s'en vont point; et reçoivent
+coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des
+gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté
+ses oeufs.
+
+ * * * * *
+
+Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais,
+quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui
+jetait de grands triangles de lumière dans les échancrures blanches de
+la côte, il se montra un peu soucieux, rêvant parfois, contre son
+habitude.
+
+Dès qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint
+lui parler bas. Il sembla réfléchir, hésiter, puis il répondit:
+
+--Non, demain.
+
+Et, le lendemain, la chasse recommença. M. d'Arnelles, cette fois,
+manqua souvent les bêtes, qui pourtant se laissaient choir presque au
+bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il était
+amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. À
+la fin, il en convint.
+
+--Oui, vraiment, il faut que je parte tantôt, et cela me contrarie.
+
+--Comment, vous partez? Et pourquoi?
+
+--Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.
+
+Puis on parla d'autre chose.
+
+Dès que le déjeuner fut terminé, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles
+ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres
+chasseurs intervinrent, insistèrent, priant et sollicitant pour retenir
+leur ami. L'un d'eux, à la fin, demanda:
+
+--Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous
+avez bien attendu déjà deux jours!
+
+Le chasseur tout à fait perplexe, réfléchissait, visiblement combattu,
+tiré par le plaisir et une obligation, malheureux et troublé.
+
+Après une longue méditation, il murmura, hésitant:
+
+--C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.
+
+Ce furent des cris et des exclamations:
+
+--Votre gendre?... mais où est-il? Alors, tout à coup, il sembla confus,
+et rougit.
+
+--Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la
+remise. Il est mort.
+
+Un silence de stupéfaction régna.
+
+M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troublé:
+
+--J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez
+moi, à Briseville, j'ai fait un petit détour pour ne pas manquer notre
+rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus
+longtemps.
+
+Alors, un des chasseurs, plus hardi:
+
+--Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien
+attendre un jour de plus.
+
+Les deux autres n'hésitèrent plus:
+
+--C'est incontestable, dirent-ils:
+
+M. d'Arnelles semblait soulagé d'un grand poids; encore un peu inquiet
+pourtant, il demanda:
+
+--Mais là... franchement... vous trouvez?...
+
+Les trois autres, comme un seul homme, répondirent:
+
+--Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans
+son état.
+
+Alors, tout à fait tranquille, le beau-père se retourna vers le
+croque-mort:
+
+--Eh bien! mon ami, ce sera pour après-demain.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TOMBOUCTOU
+
+[Illustration]
+
+TOMBOUCTOU
+
+Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil
+couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la
+Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue
+avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.
+
+La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait
+dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et
+les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures
+jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs.
+
+Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
+colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le
+cristal.
+
+Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux
+officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
+l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans
+cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils
+regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui
+laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.
+
+Tout à coup un nègre, énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de
+breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été
+cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants,
+il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à
+Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et,
+derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de
+dos.
+
+Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
+s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux
+luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux
+oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de
+lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce
+géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
+
+Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:
+
+--Bonjou, mon lieutenant.
+
+Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
+dit:
+
+--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.
+
+Le nègre reprit:
+
+--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin,
+cherché moi.
+
+L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant
+au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria:
+
+--Tombouctou?
+
+Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
+invraisemblable violence et beuglant:
+
+--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.
+
+Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur.
+Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si
+vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre
+et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:
+
+--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et
+dis-moi comment je te trouve ici.
+
+Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:
+
+Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Pussiens,
+moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de
+l'Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah! ah! ah! ah!
+
+Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.
+
+Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eût interrogé
+quelque temps, il lui dit:
+
+--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.
+
+Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,
+et, riant toujours, cria:
+
+--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!
+
+Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le
+prenait pour un fou.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Qu'est-ce que cette brute?
+
+Le commandant répondit:
+
+--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais
+de lui; c'est assez drôle.
+
+ * * * * *
+
+Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans
+Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais
+bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de
+portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
+peu à peu.
+
+J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes
+de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs
+séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos
+arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient
+présentés aux portes de la ville, harrassés, déguenillés, affamés et
+saouls. On me les donna.
+
+Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours
+dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la
+prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,
+comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à
+tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec
+quoi?
+
+Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages
+m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands
+enfants espiègles.
+
+Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux
+tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré,
+préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et
+incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
+conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer
+son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des
+efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait
+de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait, et repartait
+brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de
+s'expliquer.
+
+Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
+nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit
+quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
+simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours
+plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
+
+Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain
+trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.
+
+J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus
+dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
+vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela.
+Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
+expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le
+commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général.
+
+J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes
+qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner.
+Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avaient à
+faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur
+les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le
+champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les
+ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement
+mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
+voyageait à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou
+plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine
+bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent.
+
+Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
+alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès
+qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
+les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu
+un homme être gris.
+
+On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
+route en gesticulant des bras et des jambes.
+
+C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même.
+Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur
+place.
+
+Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
+toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait
+d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse:
+
+--Les gives mangé tout le aisin, capules!
+
+ * * * * *
+
+Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
+arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
+fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que
+sais-je?
+
+J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit
+bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
+portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
+têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un
+cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes
+suivaient encore, retenues de la même façon.
+
+Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient
+aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au
+lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent
+mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze
+gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
+attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
+officiers de son escorte.
+
+Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait
+avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit:
+
+--Moi, povisions pou pays.
+
+C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
+bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
+avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
+plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commençait à la
+hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
+l'appelait sa «profonde», et c'était sa profonde, en effet!
+
+Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
+casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui était
+pleine à déborder.
+
+Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait
+sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait
+parfois une tournure infiniment drôle.
+
+Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
+le frère, ce fils de roi torturé par le besoin d'engloutir les corps
+brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
+aurait sans doute avalés.
+
+Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où
+s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir.
+
+Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
+les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point
+qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
+maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par
+représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait
+maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls
+les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants,
+vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il
+me dit un jour:
+
+--Toi beaucoup faim, moi bon viande.
+
+Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous
+n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il
+était impossible de se procurer du cheval. Je réfléchis à tout cela
+après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces
+nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque
+jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai
+Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je
+refusai désormais ses présents.
+
+Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
+étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres
+grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand
+froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre
+sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de
+Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules. Je me levai et, lui rendant
+son vêtement:--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.
+
+Il répondit:
+
+--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
+
+Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
+
+Je repris;--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
+
+Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
+une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:
+
+--Si toi pas gardé manteau, moi coupé; pésonne manteau.
+
+Il l'aurait fait. Je cédai.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous
+avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
+aux vainqueurs.
+
+Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand
+je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil
+blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait
+radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
+boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.
+
+Je lui dis:
+
+--Qu'est-ce que tu fais?
+
+Il répondit:
+
+--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi
+mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
+
+Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors
+il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne
+démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions
+partis, car il avait quelque pudeur.
+
+Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel:
+
+CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
+
+ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR
+
+_Artiste de Paris_.--_Prix modérés_.
+
+Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empêcher de
+rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.
+
+Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?
+
+Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
+
+Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant
+Tombouctou est un commencement de revanche.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+HISTOIRE VRAIE
+
+[Illustration]
+
+HISTOIRE VRAIE
+
+Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et
+galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les
+emportent jusqu'aux nuages.
+
+Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges, animés,
+allumés. C'étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux,
+mi-paysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des
+boeufs lorsqu'ils les arrêtent dans les foires.
+
+Ils avaient chassé tout le jour sur les terres de maître Blondel, le
+maire d'Éparville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande
+table, dans l'espèce de ferme-château dont était propriétaire leur hôte.
+
+Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et
+buvaient comme des citernes, les jambes allongées, les coudes sur la
+nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un
+foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils
+causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à l'heure où
+d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de
+l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses
+poings rouges les larges plats chargés de nourritures.
+
+Soudain un grand diable qui était devenu vétérinaire après avoir étudié
+pour être prêtre, et qui soignait toutes les bêtes de l'arrondissement,
+M. Séjour, s'écria:
+
+--Crébleu, maît' Blondel, vous avez là une bobonne qui n'est pas piquée
+des vers.
+
+Et un rire retentissant éclata. Alors un vieux noble déclassé, tombé
+dans l'alcool, M. de Varnetot, éleva la voix.
+
+--C'est moi qui ai eu jadis une drôle d'histoire avec une fillette comme
+ça! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
+pense, ça me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
+d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, dès qu'on la lâchait, tant
+elle ne pouvait me quitter. À la fin je m'suis fâché et j'ai prié
+l'comte de la tenir à la chaîne. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bête?
+Elle est morte de chagrin.
+
+Mais, pour en revenir à ma bonne, v'là l'histoire:
+
+--J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garçon, dans mon château
+de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
+qu'on s'embête tous les soirs après dîner, on a l'oeil de tous les
+côtés.
+
+Bientôt je découvris une jeunesse qui était en service chez Déboultot,
+de Cauville. Vous avez bien connu Déboultot, vous, Blondel! Bref, elle,
+m'enjôla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son maître et
+je lui proposai une affaire. Il me céderait sa servante et je lui
+vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientôt
+deux ans. Il me tendit la main «Topez-là, monsieur de Varnetot.» C'était
+marché conclu; la petite vint au château et je conduisis moi-même à
+Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents écus.
+
+Dans les premiers temps, ça alla comme sur des roulettes. Personne ne se
+doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon goût.
+C't'enfant-là, voyez-vous, ce n'était pas n'importe qui. Elle devait
+avoir quéqu'chose de pas commun dans les veines. Ça venait encore de
+quéqu'fille qui aura fauté avec son maître.
+
+Bref, elle m'adorait. C'étaient des cajoleries, des mamours, des p'tits
+noms de chien, un tas d'gentillesses à me donner des réflexions.
+
+Je me disais: «Faut pas qu'ça dure, ou je me laisserai prendre!» Mais
+on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjôle
+avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annonça qu'elle
+était grosse.
+
+Pif! pan! c'est comme si on m'avait tiré deux coups de fusil dans la
+poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle
+dansait, elle était folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais,
+la nuit, je me raisonnai. Je pensais: «Ça y est; mais faut parer le
+coup, et couper le fil, il n'est que temps.» Vous comprenez, j'avais mon
+père et ma mère à Barneville, et ma soeur mariée au marquis d'Yspare, à
+Rollebec, à deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.
+
+Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se
+douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait
+bientôt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lâcher comme ça.
+
+J'en parlai à mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a
+connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me répondit
+tranquillement:
+
+--Il faut la marier, mon garçon.
+
+Je fis un bond.
+
+--La marier, mon oncle, mais avec qui?
+
+Il haussa doucement les épaules:
+
+--Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on
+n'est pas bête on trouve toujours.
+
+Je réfléchis bien huit jours à cette parole, et je finis par me dire à
+moi-même: «Il a raison, mon oncle.»
+
+Alors, je commençai à me creuser la tête et à chercher; quand un soir le
+juge de paix, avec qui je venais de dîner, me dit:
+
+--Le fils de la mère Paumelle vient encore de faire une bêtise; il
+finira mal, ce garçon-là. Il est bien vrai que bon chien chasse de race.
+
+Cette mère Paumelle était une vieille rusée dont la jeunesse avait
+laissé à désirer. Pour un écu, elle aurait vendu certainement son âme,
+et son garnement de fils par-dessus le marché.
+
+J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose.
+
+Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout à
+coup:
+
+--Qué qu'vous lui donnerez, à c'te p'tite?
+
+Elle était maligne, la vieille, mais moi, pas bête, j'avais préparé mon
+affaire.
+
+Je possédais justement trois lopins de terre perdus auprès de
+Sasseville, qui dépendaient de mes trois fermes de Villebon. Les
+fermiers se plaignaient toujours que c'était loin; bref, j'avais repris
+ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je
+leur avais remis, pour jusqu'à la fin de chaque bail, toutes leurs
+redevances en volailles. De cette façon, la chose passa. Alors, ayant
+acheté un bout de côte à mon voisin, M. d'Aumonté, je faisais construire
+une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je
+venais de constituer un petit bien qui ne me coûtait pas grand'chose, et
+je le donnais en dot à la fillette.
+
+La vieille se récria: ce n'était pas assez; mais je tins bon, et nous
+nous quittâmes sans rien conclure.
+
+Le lendemain, dès l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
+guère sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'était pas mal
+pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.
+
+Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand
+nous fûmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voilà partis à
+travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les
+terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il
+écrasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'être trompé sur la
+marchandise. La masure n'étant pas encore couverte, il exigea de
+l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien!
+
+Puis il me dit:
+
+--Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?
+
+Je protestai:
+
+--Non pas; c'est déjà beau de vous donner une ferme.
+
+Il ricana:
+
+--J' craiben, une ferme et un éfant. Je rougis malgré moi. Il reprit:
+
+--Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi
+la vaisselle, ou ben rien d'fait.
+
+J'y consentis.
+
+Et nous voilà en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de
+la fille. Mais tout à coup, il demanda d'un air sournois et gêné:
+
+--Mais, si a mourait, à qui qu'il irait, çu bien?
+
+Je répondis:
+
+--Mais, à vous, naturellement.
+
+C'était tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitôt, il me
+tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous étions d'accord.
+
+Oh! par exemple, j'eus du mal pour décider Rose. Elle se traînait à mes
+pieds, elle sanglotait, elle répétait: «C'est vous qui me proposez ça!
+c'est vous! c'est vous!» Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré
+mes raisonnements et mes prières. C'est bête, les femmes; une fois
+qu'elles ont l'amour en tête, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a
+pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!
+
+À la fin je me fâchai et la menaçai de la jeter dehors. Alors elle céda
+peu à peu, à condition que je lui permettrais de venir me voir de temps
+en temps.
+
+Je la conduisis moi-même à l'autel, je payai la cérémonie, j'offris à
+dîner à toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis:
+«Bonsoir mes enfants!» J'allai passer six mois chez mon frère en
+Touraine.
+
+Quand je fus de retour, j'appris qu'elle était venue, chaque semaine au
+château me demander. Et j'étais à peine arrivé depuis une heure que je
+la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
+voulez, mais ça me fît quelque chose de voir ce mioche. Je crois même
+que je l'embrassai.
+
+Quant à la mère, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie.
+Bigre de bigre, ça ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai
+machinalement:
+
+--Es-tu heureuse?
+
+Alors elle se mit à pleurer comme une source, avec des hoquets, des
+sanglots, et elle criait:
+
+Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux
+mourir, je n'peux pas!
+
+Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la
+reconduisis à la barrière.
+
+J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mère lui
+rendait la vie dure, la vieille chouette.
+
+Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
+traîna par terre:
+
+--Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner là-bas.
+
+Tout à fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parlé!.
+
+Ça commençait à m'embêter, toutes ces histoires; et je filai pour six
+mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle
+était morte trois semaines auparavant, après être revenue au château
+tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi était mort
+huit jours après.
+
+Quant au mari, le madré coquin, il héritait. Il a bien tourné depuis,
+paraît-il, il est maintenant conseiller municipal:
+
+Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:
+
+--C'est égal, c'est moi qui ai fait sa fortune, à celui-là!
+
+Et M. Séjour, le vétérinaire, conclut gravement en portant à sa bouche
+un verre d'eau-de-vie:
+
+--Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme ça, il n'en faut pas!
+
+
+
+
+ADIEU
+
+[Illustration]
+
+ADIEU
+
+Les deux amis achevaient de dîner. De la fenêtre du café ils voyaient le
+boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tièdes qui
+courent dans Paris par les douces nuits d'été, et font lever la tête aux
+passants et donnent envie de partir, d'aller là-bas, on ne sait où, sous
+des feuilles, et font rêver de rivières éclairées par la lune, de vers
+luisants et de rossignols.
+
+L'un d'eux, Henri Simon, prononça, en soupirant profondément:
+
+--Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je
+me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des
+regrets. Ça va vite, la vie!
+
+Il était un peu gros déjà, vieux de quarante-cinq ans peut-être et très
+chauve.
+
+L'autre, Pierre Carnier, un rien plus âgé, mais plus maigre et plus
+vivant, reprit:
+
+--Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
+J'étais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se
+regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'âge
+s'accomplir, car il est lent, régulier, et il modifie le visage si
+doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour
+cela que nous ne mourons pas de chagrin après deux ou trois ans
+seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprécier. Il faudrait,
+pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh!
+alors quel coup?
+
+Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres. Tout
+leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur
+beauté qui dure dix ans.
+
+Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un
+adolescent alors que j'avais près de cinquante ans. Ne me sentant aucune
+infirmité d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.
+
+--La révélation de ma décadence m'est venue d'une façon simple et
+terrible qui m'a atterré pendant près de six mois... puis j'en ai pris
+mon parti.
+
+--J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement
+une fois.
+
+Je l'avais rencontrée au bord de la mer, à Étretat, voici douze ans
+environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le
+matin, à l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval,
+encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous
+singuliers qu'on nomme les Portes, l'une énorme, allongeant dans la mer
+sa jambe de géante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des
+femmes se rassemble, se masse sur l'étroite langue de galets qu'elle
+couvre d'un éclatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts
+rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes, sur les ombrelles de
+toute nuance, sur la mer d'un bleu verdâtre; et tout cela est gai,
+charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on
+regarde les baigneuses. Elles descendent, drapées dans un peignoir de
+flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange
+d'écume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas
+rapide qu'arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte
+suffocation.
+
+Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C'est là qu'on les juge,
+depuis le mollet jusqu'à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles,
+bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies.
+
+La première fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et
+séduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont
+le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il
+semble qu'on trouve la femme qu'on était né pour aimer. J'ai eu cette
+sensation et cette secousse.
+
+Je me fis présenter et je fus bientôt pincé comme je ne l'avais jamais
+été. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et
+délicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque
+un supplice et, en même temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
+sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes
+les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses
+traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me
+possédait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, même
+par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je
+m'attendrissais à voir sa voilette sur un meuble, ses gants jetés sur un
+fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des
+chapeaux pareils aux siens.
+
+Elle était mariée, mais l'époux venait tous les samedis pour repartir
+les lundis. Il me laissait d'ailleurs indifférent. Je n'en étais point
+jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un être ne me parut avoir aussi peu
+d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme.
+
+Comme je l'aimais, elle! Et comme elle était belle, gracieuse et jeune!
+C'était la jeunesse, l'élégance et la fraîcheur même. Jamais je n'avais
+senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué,
+délicat, fait de charme et de grâce. Jamais je n'avais compris ce qu'il
+y a de beauté séduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement
+d'une lèvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de
+ce sot organe qu'on nomme le nez.
+
+Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amérique, le coeur broyé de
+désespoir. Mais sa pensée demeura en moi, persistante, triomphante. Elle
+me possédait de loin comme elle m'avait possédé de près. Des années
+passèrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant
+mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidèle, une
+tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aimé
+de ce que j'avais rencontré de plus beau et de plus séduisant dans la
+vie.
+
+ * * * * *
+
+Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les
+sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement
+et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et
+elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace
+derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant
+pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend
+pas comment il se fait qu'on soit vieux.
+
+Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de
+cette saison charmante sur le galet d'Étretat.
+
+J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis.
+
+Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
+escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'oeil sur
+cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune
+qu'encadrait un chapeau enrubanné.
+
+Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants
+se mirent à babiller. J'ouvris mon journal et je commençai à lire.
+
+Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup:
+
+--Pardon, monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier?
+
+--Oui, madame.
+
+Alors elle se mit à rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
+triste pourtant.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage;
+mais où? mais quand? Je répondis:
+
+--Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
+nom.
+
+Elle rougit un peu.
+
+--Madame Julie Lefèvre.
+
+Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
+était fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré
+devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et
+navrantes.
+
+C'était elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
+quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits êtres
+m'étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d'elle; ils
+étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle
+ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je
+l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! Était-ce
+possible? Une douleur violente m'étreignait le coeur, et aussi une
+révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée, contre
+cette oeuvre brutale, infâme de destruction.
+
+Je la regardais effaré. Puis je lui pris la main; et des larmes me
+montèrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je
+ne connaissais point cette grosse dame.
+
+Elle, émue aussi, balbutia:--Je suis bien changée, n'est-ce pas? Que
+voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mère, rien
+qu'une mère, une bonne mère. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
+bien que vous ne me reconnaîtriez pas, si nous nous rencontrions jamais.
+Vous aussi, d'ailleurs, vous êtes changé; il m'a fallu quelque temps
+pour être sûre de ne me point tromper. Vous êtes devenu tout blanc.
+Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille aînée a dix ans déjà.
+
+Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme
+ancien de sa mère, mais quelque chose d'indécis encore, de peu formé,
+de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe.
+
+Nous arrivions à Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie.
+Je n'avais rien trouvé à lui dire que d'affreuses banalités. J'étais
+trop bouleversé pour parler.
+
+Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace,
+très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par
+revoir en pensée, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la
+physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+[Illustration]
+
+SOUVENIR
+
+Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du
+premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant.
+Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps!
+
+Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie
+n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de
+vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades
+dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au
+bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses?
+
+J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît
+déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout
+de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à
+coup la fin du voyage.
+
+J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais
+employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des
+fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubérant, bien qu'il ne se
+passât jamais rien d'étonnant.
+
+C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où
+je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à
+dépenser!
+
+Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que
+connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de
+repos, de tranquillité, d'indépendance.
+
+J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
+s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.
+
+Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les
+bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
+été élevé dans l'herbe et sous les arbres.
+
+Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades
+des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans
+leurs cages, et une gaieté courait la rue, éclairait les visages,
+mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et
+des choses sous le clair soleil levant.
+
+Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me déposerait à
+Saint-Cloud.
+
+Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que
+j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et
+merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, là-bas, sous
+l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus
+gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des
+allures de paquebot.
+
+Il accostait et je montais.
+
+Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes,
+des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout
+à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons,
+les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui
+barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la
+campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches,
+s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté,
+devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers
+les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord
+des forêts.
+
+Après avoir passé entre deux îles, l'Hirondelle suivit un coteau
+tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix
+annonça: «Bas-Meudon», puis plus loin: «Sèvres», et, plus loin encore
+«Saint-Cloud».
+
+Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la
+route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de
+Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous
+sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens.
+
+Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut
+d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à
+gauche, puis encore à gauche, et j'arriverais à Versailles à la nuit,
+pour dîner.
+
+Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant
+cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à
+petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues,
+des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient
+manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais
+traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne
+réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du
+charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil
+de juin.
+
+Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes
+de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les
+reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes
+vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines,
+mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des
+insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés,
+extraordinaires de construction, des monstres effroyables et
+microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe
+qui ployaient sous leur poids.
+
+Puis je dormis quelques heures dans un fossé, et je repartis reposé,
+fortifié par ce somme.
+
+Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée, dont le feuillage un peu
+grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
+illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait
+interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et
+bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se
+penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore
+un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de
+jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites.
+
+Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme
+et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma
+promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me
+sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
+l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait
+l'autre en signe de détresse.
+
+J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous
+deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur
+leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.
+
+La femme aussitôt me demanda:
+
+--Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari
+nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays.
+
+Je répondis avec assurance:
+
+--Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à
+Versailles.
+
+Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux:
+
+--Comment! nous tournons le dos à Versailles. Mais c'est justement là
+que nous voulons dîner.
+
+--Moi aussi, madame, j'y vais.
+
+Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules:
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mépris qu'ont
+les femmes pour exprimer leur exaspération.
+
+Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur
+les lèvres.
+
+Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un
+ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté
+et désolé.
+
+Il murmura:
+
+--Mais, ma bonne amie... c'est toi....
+
+Elle ne le laissa pas achever:
+
+--C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir
+sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours?
+Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en
+affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée
+de Cachou....
+
+Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été
+pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne
+pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à tiiitiiit.
+
+La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit:
+
+--Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours
+tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de
+Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi
+qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi
+qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse?...
+
+Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante,
+accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
+les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de
+l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses
+idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa
+vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente.
+
+Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait:
+
+--Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
+nous donnons en spectacle.... Cela n'intéresse pas monsieur....
+
+Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût
+voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer
+dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il
+poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolongé, suraigu. Je pris cette
+habitude pour une maladie nerveuse.
+
+La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton
+avec une très singulière rapidité, prononça:
+
+--Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne
+pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois.
+
+Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille
+choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient
+gantiers rue Saint-Lazare.
+
+Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans
+l'épaisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment.
+
+À la fin, je lui demandai:
+
+--Pourquoi criez-vous comme ça?
+
+Il répondit d'un air consterné, désespéré:
+
+--C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.
+
+--Comment? Vous avez perdu votre chien?
+
+--Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique.
+J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais
+vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis à
+courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi
+qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire
+perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va
+mourir de faim là-dedans.
+
+La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:
+
+--Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand
+on est bête comme toi, on n'a pas de chien.
+
+Il murmura timidement:
+
+--Mais, ma chère amie, c'est toi....
+
+Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait
+les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches
+sans nombre.
+
+Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule
+se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation
+de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche
+de la nuit.
+
+Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps
+fiévreusement:
+
+--Oh! je crois que j'ai....
+
+Elle le regardait:
+
+--Eh bien, quoi!
+
+--Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.
+
+--Eh bien?
+
+--J'ai perdu mon portefeuille... mon argent était dedans.
+
+Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation.
+
+--Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es
+stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le
+chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner
+Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.
+
+Il répondit doucement:
+
+--Oui, mon amie; où vous retrouverai-je?
+
+On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai.
+
+Le mari se retourna, et, courbé vers la terre que son oeil anxieux
+parcourait, criant: Tiiitiit à tout moment, il s'éloigna.
+
+Il fut longtemps à disparaître; l'ombre, plus épaisse, l'effaçait dans
+le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de
+son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit
+lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire.
+
+Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du
+crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon
+bras.
+
+Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet,
+troublé, ravi.
+
+Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans
+un vallon, toute une ville.
+
+Qu'était donc ce pays.
+
+Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit:
+
+--Bougival.
+
+Je demeurai interdit:
+
+--Comment Bougival? Vous êtes _sûr_?
+
+--Parbleu, j'en suis!
+
+La petite femme riait comme une folle.
+
+Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
+répondit:
+
+--Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien
+tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est
+tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures.
+
+Nous entrâmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai
+prendre un cabinet particulier.
+
+Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes
+sortes de folies... et même la plus grande de toutes.
+
+Ce fut mon premier adultère!
+
+
+
+
+LA CONFESSION
+
+[Illustration]
+
+LA CONFESSION
+
+Marguerite de Thérelles allait mourir. Bien qu'elle n'eût que cinquante
+et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle
+haletait, plus pâle que ses draps, secouée de frissons épouvantables, la
+figure convulsée, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui eût
+apparu.
+
+Sa soeur aînée, Suzanne, plus âgée de six ans, à genoux près du lit,
+sanglotait. Une petite table approchée de la couche de l'agonisante
+portait, sur une serviette, deux bougies allumées, car on attendait le
+prêtre qui devait donner l'extrême-onction et la communion dernière.
+
+L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des
+mourants, cet air d'adieu désespéré. Des fioles traînaient sur les
+meubles, des linges traînaient dans les coins, repoussés d'un coup de
+pied ou de balai. Les sièges en désordre semblaient eux-mêmes effarés,
+comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort était
+là, cachée, attendant.
+
+L'histoire des deux soeurs était attendrissante. On la citait au loin;
+elle avait fait pleurer bien des yeux.
+
+Suzanne, l'aînée, avait été aimée follement, jadis, d'un jeune homme
+qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancés, et on n'attendait plus que le
+jour fixé pour le contrat, quand Henry de Sampierre était mort
+brusquement.
+
+Le désespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
+marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne
+quitta plus.
+
+Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze
+ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'aînée, et lui dit:
+«Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas
+que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais!
+Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai près de toi, toujours,
+toujours, toujours».
+
+Suzanne l'embrassa attendrie par ce dévouement d'enfant, et n'y crut
+pas.
+
+Mais la petite aussi tint parole et, malgré les prières des parents,
+malgré les supplications de l'aînée, elle ne se maria jamais. Elle était
+jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
+l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur.
+
+Elles vécurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
+séparer une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement
+unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accablée, plus morne que
+l'aînée comme si peut-être son sublime sacrifice l'eût brisée. Elle
+vieillit plus vite, prit des cheveux blancs dès l'âge de trente ans et,
+souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait.
+
+Maintenant elle allait mourir la première.
+
+Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit
+seulement, aux premières lueurs de l'aurore:
+
+--Allez chercher monsieur le curé, voici l'instant.
+
+Et elle était demeurée ensuite sur le dos, secouée de spasmes, les
+lèvres agitées comme si des paroles terribles lui fussent montées du
+coeur, sans pouvoir sortir, le regard affolé d'épouvanté, effroyable à
+voir.
+
+Sa soeur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le
+bord du lit et répétait:
+
+--Margot, ma pauvre Margot, ma petite!
+
+Elle l'avait toujours appelée: «ma petite», de même que la cadette
+l'avait toujours appelée: «grande soeur».
+
+On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de
+choeur parut, suivi du vieux prêtre en surplis. Dès qu'elle l'aperçut,
+la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lèvres, balbutia deux ou
+trois paroles, et se mit à gratter ses ongles comme si elle eût voulu y
+faire un trou.
+
+L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et,
+d'une voix douce:
+
+--Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
+parlez.
+
+Alors, Marguerite, grelottant de la tête aux pieds, secouant toute sa
+couche de ses mouvements nerveux, balbutia:
+
+--Assieds-toi, grande soeur, écoute.
+
+Le prêtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
+releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main
+d'une des deux soeurs, il prononça:
+
+--Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre
+miséricorde.
+
+Et Marguerite se mit à parler. Les mots lui sortaient de la gorge un à
+un, rauques, scandés, comme exténués.
+
+
+
+--Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme
+j'ai eu peur de ce moment-là, toute ma vie!...
+
+Suzanne balbutia, dans ses larmes:
+
+--Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donné, tout sacrifié; tu es un
+ange...
+
+Mais Marguerite l'interrompit:
+
+--Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrête pas.... C'est
+affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger...
+Écoute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....
+
+Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit:
+
+--Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans,
+seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'étais
+gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme
+on me gâtait?... Écoute.... La première fois qu'il est venu, il avait
+des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il
+s'est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à
+papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand
+je l'ai vu, j'ai été toute saisie, tant je l'ai trouvé beau, et je suis
+demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parlé. Les
+enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rêvé!
+
+«Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux,
+de toute mon âme... j'étais grande pour mon âge... et bien plus rusée
+qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'à lui. Je
+prononçais tout bas:
+
+«--Henry... Henry de Sampierre!
+
+«Puis on a dit qu'il allait t'épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande
+soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleuré trois nuits, sans
+dormir. Il revenait tous les jours, l'après-midi, après son déjeuner...
+tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais
+des gâteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du
+lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le
+fallait. Il les avalait d'une seule bouchée, et et puis il buvait un
+verre de vin... et puis il disait: «C'est délicieux.» Tu te rappelles
+comme il disait ça?
+
+«J'étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
+n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
+n'épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
+épousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
+autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée
+avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le
+sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée... dans
+ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas!
+C'était probablement la première fois... oui.... Tu étais si pâle en
+rentrant au salon!
+
+«Je vous ai vus; j'étais là, dans le massif. J'ai eu une rage! Si
+j'avais pu, je vous aurais tués!
+
+«Je me suis dit: Il n'épousera pas Suzanne, jamais! Il n'épousera
+personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis
+mise à le haïr affreusement.
+
+«Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... écoute. J'avais vu le jardinier
+préparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il écrasait une
+bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une boulette de
+viande.
+
+«J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broyée
+avec un marteau, et j'ai caché le verre dans ma poche. C'était une
+poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits
+gâteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre
+dedans.... Il en a mangé trois... moi aussi, j'en ai mangé un....
+J'ai jeté les six autres dans l'étang... les deux cygnes sont morts
+trois jours après.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien...
+écoute, écoute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai
+toujours été malade... écoute.... Il est mort... tu sais
+bien... écoute... ce n'est rien cela.... C'est après, plus
+tard... toujours... le plus terrible... écoute....
+
+«Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne
+quitterai plus ma soeur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir....
+Voilà. Et depuis, j'ai toujours pensé à ce moment-là, à ce moment-là où
+je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande
+soeur!
+
+«J'ai toujours pensé, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je
+lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est
+fait... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh!
+j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout à l'heure, quand je serai
+morte.... Le revoir... y songes-tu?... La première!... Je n'oserai
+pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes.
+Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh!
+dites-lui de me pardonner, monsieur le curé, dites-lui... je vous
+en prie. Je ne peux mourir sans ça....
+
+Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses
+ongles crispés....
+
+Suzanne avait caché sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle
+pensait à lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils
+auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux
+passé à jamais éteint. Morts chéris! comme ils vous déchirent le coeur!
+Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gardé dans l'âme. Et puis
+plus rien, plus rien dans toute son existence!...
+
+Le prêtre tout à coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria:
+
+--Mademoiselle Suzanne, votre soeur va mourir!
+
+Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempée de larmes,
+et, se précipitant sur sa soeur, elle la baisa de toute sa force en
+balbutiant:
+
+--Je te pardonne, je te pardonne, petite....
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Le Crime au père Boniface. 3
+
+Rose 19
+
+Le Père 35
+
+L'Aveu 59
+
+La Parure 73
+
+Le Bonheur 97
+
+Le Vieux 115
+
+Un Lâche 135
+
+L'Ivrogne 157
+
+Une Vendetta 173
+
+Coco 187
+
+La Main 199
+
+Le Gueux 217
+
+Un Parricide 231
+
+Le Petit 249
+
+La Roche aux Guillemots 268
+
+Tombouctou 277
+
+Histoire vraie 297
+
+Adieu 311
+
+Souvenir 325
+
+La Confession 343
+
+PARIS.--IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 ***
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+ <h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
+ <h1>CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT</h1>
+ <h3>Illustrations de PAUL COUSTURIER</h3>
+ <div class="center">
+ <img src="images/frontispiece.png" alt="frontispiece" title="frontispiece" />
+ </div>
+ <h4>C. MARPON &amp; E. FLAMMARION</h4>
+ <h4>EDITEURS</h4>
+ <h4>26 Rue RACINE, &agrave; PARIS</h4>
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+ <h4>Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de
+ Hollande, tous num&eacute;rot&eacute;s.</h4>
+ <h4>OUVRAGES DU M&Ecirc;ME AUTEUR:</h4>
+ <h4>DES VERS.</h4>
+ <h4>LA MAISON TELLIER.</h4>
+ <h4>MADEMOISELLE FIFI.</h4>
+ <h4>UNE VIE.</h4>
+ <h4>LES CONTES DE LA B&Eacute;CASSE.</h4>
+ <h4>CLAIR DE LUNE.</h4>
+ <h4>AU SOLEIL.</h4>
+ <h4>MISS HARRIETT.</h4>
+ <h4>LES S&OElig;URS RONDOLI.</h4>
+ <h4>YVETTE.</h4>
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+ <h5>PARIS.&mdash;IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.</h5>
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+
+ <h2>GUY DE MAUPASSANT</h2>
+ <h1>CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT</h1>
+ <h4><i>Illustrations de P. Cousturier</i></h4>
+ <h4>PARIS</h4>
+ <h4>C. MARPON ET E. FLAMMARION</h4>
+ <h4>&Eacute;DITEURS</h4>
+ <h4>26, RUE RACINE, PR&Egrave;S L'OD&Eacute;ON</h4>
+ <h4>Tous droits r&eacute;serv&eacute;s.</h4>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <div class="center">
+ <h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+ <a href="#LE_CRIME_AU_PERE_BONIFACE"><b>LE CRIME AU P&Egrave;RE
+ BONIFACE</b></a><br />
+ <a href="#ROSE"><b>ROSE</b></a><br />
+ <a href="#LE_PERE"><b>LE P&Egrave;RE</b></a><br />
+ <a href="#LAVEU"><b>L'AVEU</b></a><br />
+ <a href="#LA_PARURE"><b>LA PARURE</b></a><br />
+ <a href="#LE_BONHEUR"><b>LE BONHEUR</b></a><br />
+ <a href="#LE_VIEUX"><b>LE VIEUX</b></a><br />
+ <a href="#UN_LACHE"><b>UN LACHE</b></a><br />
+ <a href="#LIVROGNE"><b>L'IVROGNE</b></a><br />
+ <a href="#UNE_VENDETTA"><b>UNE VENDETTA</b></a><br />
+ <a href="#COCO"><b>COCO</b></a><br />
+ <a href="#LA_MAIN"><b>LA MAIN</b></a><br />
+ <a href="#LE_GUEUX"><b>LE GUEUX</b></a><br />
+ <a href="#UN_PARRICIDE"><b>UN PARRICIDE</b></a><br />
+ <a href="#LE_PETIT"><b>LE PETIT</b></a><br />
+ <a href="#LA_ROCHE_AUX_GUILLEMOTS"><b>LA ROCHE AUX GUILLEMOTS</b></a><br />
+ <a href="#TOMBOUCTOU"><b>TOMBOUCTOU</b></a><br />
+ <a href="#HISTOIRE_VRAIE"><b>HISTOIRE VRAIE</b></a><br />
+ <a href="#ADIEU"><b>ADIEU</b></a><br />
+ <a href="#SOUVENIR"><b>SOUVENIR</b></a><br />
+ <a href="#LA_CONFESSION"><b>LA CONFESSION</b></a><br />
+ </div>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_CRIME_AU_PERE_BONIFACE" id="LE_CRIME_AU_PERE_BONIFACE"></a>LE CRIME
+ AU P&Egrave;RE BONIFACE</h2>
+ <div class="center">
+ <img src="images/003.png" alt="LE CRIME" title="LE CRIME" />
+ </div>
+ <p>Ce jour-l&agrave; le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste, constata
+ que sa tourn&eacute;e serait moins longue que de coutume, et il en ressentit une joie
+ vive. Il &eacute;tait charg&eacute; de la campagne autour du bourg de Vireville, et,
+ quand il revenait, le soir, de son long pas fatigu&eacute;, il avait parfois plus de
+ quarante kilom&egrave;tres dans les jambes.</p>
+ <p>Donc la distribution serait vite faite; il pourrait m&ecirc;me flaner un peu en
+ route et rentrer chez lui vers trois heures de relev&eacute;e. Quelle chance!</p>
+ <p>Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commen&ccedil;a sa besogne. On
+ &eacute;tait en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.</p>
+ <p>L'homme, v&ecirc;tu de sa blouse bleue et coiff&eacute; d'un k&eacute;pi noir
+ &agrave; galon rouge, traversait par des sentiers &eacute;troits les champs de colza,
+ d'avoine ou de bl&eacute;, enseveli jusqu'aux &eacute;paules dans les
+ r&eacute;coltes; et sa t&ecirc;te, passant au-dessus des &eacute;pis, semblait
+ flotter sur une mer calme et verdoyante qu'une brise l&eacute;g&egrave;re faisait
+ mollement onduler.</p>
+ <p>Il entrait dans les fermes par l&agrave; barri&egrave;re de bois plant&eacute;e
+ dans les talus qu'ombrageaient deux rang&eacute;es de h&ecirc;tres, et saluant par
+ son nom le paysan: &laquo;Bonjour, ma&icirc;t' Chicot,&raquo; il lui tendait son
+ journal <i>le Petit Normand</i>. Le fermier essuyait sa main &agrave; son fond de
+ culotte, recevait la feuille de papier et la glissait dans<a name="Page_8"
+ id="Page_8"></a> sa poche pour la lire &agrave; son aise apr&egrave;s le repas de
+ midi. Le chien, log&eacute; dans un baril, au pied d'un pommier penchant, jappait
+ avec fureur en tirant sur sa cha&icirc;ne; et le pi&eacute;ton, sans se retourner,
+ repartait de son allure militaire, en allongeant ses grandes jambes, le bras gauche
+ sur sa sacoche, et le droit man&oelig;uvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une
+ fa&ccedil;on continue et press&eacute;e.</p>
+ <p>Il distribua ses imprim&eacute;s et ses lettres dans le hameau de Sennemare, puis
+ il se remit en route &agrave; travers champs pour porter le courrier du percepteur
+ qui habitait une petite maison isol&eacute;e &agrave; un kilom&egrave;tre du
+ bourg.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un nouveau percepteur, M. Chapatis, arriv&eacute; la semaine
+ derni&egrave;re, et mari&eacute; depuis peu.</p>
+ <p>Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand il avait
+ le temps, jetait un coup d'&oelig;il sur l'imprim&eacute;, avant de le remettre au
+ destinataire.</p>
+ <p>Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa bande, la
+ d&eacute;plia, et se mit &agrave; lire tout en marchant. La premi&egrave;re page ne<a
+ name="Page_9" id="Page_9"></a> l'int&eacute;ressait gu&egrave;re; la politique le
+ laissait froid; il passait toujours la finance, mais les faits-divers le
+ passionnaient.</p>
+ <p>Ils &eacute;taient tr&egrave;s nourris ce jour-l&agrave;. Il s'&eacute;mut
+ m&ecirc;me si vivement au r&eacute;cit d'un crime accompli dans le logis d'un
+ garde-chasse, qu'il s'arr&ecirc;ta au milieu d'une pi&egrave;ce de tr&egrave;fle,
+ pour le relire lentement. Les d&eacute;tails &eacute;taient affreux. Un
+ b&ucirc;cheron, en passant au matin aupr&egrave;s de la maison foresti&egrave;re,
+ avait remarqu&eacute; un peu de sang sur le seuil, comme si on avait saign&eacute; du
+ nez. &laquo;Le garde aura tu&eacute; quelque lapin cette nuit,&raquo; pensa-t-il;
+ mais en approchant il s'aper&ccedil;ut que la porte demeurait entr'ouverte et que la
+ serrure avait &eacute;t&eacute; bris&eacute;e.</p>
+ <p>Alors, saisi de peur, il courut au village pr&eacute;venir le maire, celui-ci prit
+ comme renfort le garde champ&ecirc;tre et l'instituteur; et les quatre hommes
+ revinrent ensemble. Ils trouv&egrave;rent le forestier &eacute;gorg&eacute; devant la
+ chemin&eacute;e, sa femme &eacute;trangl&eacute;e sous le lit, et leur petite fille,
+ &acirc;g&eacute;e de six ans, &eacute;touff&eacute;e entre deux matelas.<a
+ name="Page_10" id="Page_10"></a></p>
+ <p>Le facteur Boniface demeura tellement &eacute;mu &agrave; la pens&eacute;e de cet
+ assassinat dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur coup,
+ qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il pronon&ccedil;a tout haut:</p>
+ <p>&mdash;Nom de nom, y a-t-il tout de m&ecirc;me des gens qui sont canaille!</p>
+ <p>Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la t&ecirc;te
+ pleine de la vision du crime. Il atteignit bient&ocirc;t la demeure de M. Chapatis;
+ il ouvrit la barri&egrave;re du petit jardin et s'approcha de la maison.
+ C'&eacute;tait une construction basse, ne contenant qu'un rez-de-chauss&eacute;e,
+ coiff&eacute; d'un toit mansard&eacute;. Elle &eacute;tait &eacute;loign&eacute;e de
+ cinq cents m&egrave;tres au moins de la maison la plus voisine.</p>
+ <p>Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la serrure, essaya
+ d'ouvrir la porte, et constata qu'elle &eacute;tait ferm&eacute;e. Alors, il
+ s'aper&ccedil;ut que les volets n'avaient point &eacute;t&eacute; ouverts, et que
+ personne encore n'&eacute;tait sorti ce jour-l&agrave;.</p>
+ <p>Une inqui&eacute;tude l'envahit, car M. Chapatis,<a name="Page_11"
+ id="Page_11"></a> depuis son arriv&eacute;e, s'&eacute;tait lev&eacute; assez
+ t&ocirc;t. Boniface tira sa montre. Il n'&eacute;tait encore que sept heures dix
+ minutes du matin, il se trouvait donc en avance de pr&egrave;s d'une heure.
+ N'importe, le percepteur aurait d&ucirc; &ecirc;tre debout.</p>
+ <p>Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec pr&eacute;caution, comme s'il
+ e&ucirc;t couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des pas d'homme
+ dans une plate-bande de fraisiers.</p>
+ <p>Mais tout &agrave; coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
+ devant une fen&ecirc;tre. On g&eacute;missait dans la maison.</p>
+ <p>Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille contre
+ l'auvent, pour mieux &eacute;couter; assur&eacute;ment on g&eacute;missait. Il
+ entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de r&acirc;le, un bruit de
+ lutte. Puis, les g&eacute;missements devinrent plus forts, plus
+ r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, s'accentu&egrave;rent encore, se chang&egrave;rent en
+ cris.</p>
+ <p>Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce moment-l&agrave;
+ m&ecirc;me, chez le percepteur, partit &agrave;
+ toutes jambes, retraversa le petit jardin, s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; travers la
+ plaine, &agrave; travers les r&eacute;coltes, courant &agrave; perdre haleine,
+ secouant sa sacoche qui lui battait les reins, et il arriva, ext&eacute;nu&eacute;,
+ haletant, &eacute;perdu &agrave; la porte de la gendarmerie.</p>
+ <p>Le brigadier Malautour raccommodait une chaise bris&eacute;e au moyen de pointes
+ et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le meuble avari&eacute;
+ et pr&eacute;sentait un clou sur les bords de la cassure; alors le brigadier,
+ m&acirc;chant sa moustache, les yeux ronds et mouill&eacute;s d'attention, tapait
+ &agrave; tous coups sur les doigts de son subordonn&eacute;.</p>
+ <p>Le facteur, d&egrave;s qu'il les aper&ccedil;ut, s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!</p>
+ <p>Les deux hommes cess&egrave;rent leur travail et lev&egrave;rent la t&ecirc;te,
+ ces t&ecirc;tes &eacute;tonn&eacute;es de gens qu'on surprend et qu'on
+ d&eacute;range.</p>
+ <p>Boniface, les voyant plus surpris que press&eacute;s, r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+ <p>&mdash;Vite, vite! Les voleurs sont dans la
+ maison, j'ai entendu les cris, il n'est que temps.</p>
+ <p>Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce qui vous a donn&eacute; connaissance de ce fait?</p>
+ <p>Le facteur reprit:</p>
+ <p>&mdash;J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
+ porte &eacute;tait ferm&eacute;e et que le percepteur n'&eacute;tait pas lev&eacute;.
+ Je fis le tour de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on
+ g&eacute;missait comme si on e&ucirc;t &eacute;trangl&eacute; quelqu'un ou qu'on lui
+ e&ucirc;t coup&eacute; la gorge, alors je m'en suis parti au plus vite pour vous
+ chercher. Il n'est que temps.</p>
+ <p>Le brigadier se redressant, reprit:</p>
+ <p>&mdash;Et vous n'avez pas port&eacute; secours en personne?</p>
+ <p>Le facteur effar&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Je craignais de n'&ecirc;tre pas en nombre suffisant.</p>
+ <p>Alors le gendarme, convaincu, annon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Le temps de me v&ecirc;tir et je vous suis.<a name="Page_14"
+ id="Page_14"></a></p>
+ <p>Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
+ chaise.</p>
+ <p>Ils reparurent presque aussit&ocirc;t, et tous trois se mirent en route, au pas
+ gymnastique, pour le lieu du crime.</p>
+ <p>En arrivant pr&egrave;s de la maison, ils ralentirent leur allure par
+ pr&eacute;caution, et le brigadier tira son revolver, puis ils
+ p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent tout doucement dans le jardin et
+ s'approch&egrave;rent de la muraille. Aucune trace nouvelle n'indiquait que les
+ malfaiteurs fussent partis. La porte demeurait ferm&eacute;e, les fen&ecirc;tres
+ closes.</p>
+ <p>&mdash;Nous les tenons, murmura le brigadier.</p>
+ <p>Le p&egrave;re Boniface, palpitant d'&eacute;motion, le fit passer de l'autre
+ c&ocirc;t&eacute;, et, lui montrant un auvent:</p>
+ <p>&mdash;C'est l&agrave;, dit-il.</p>
+ <p>Et le brigadier s'avan&ccedil;a tout seul, et colla son oreille contre la planche.
+ Les deux autres attendaient, pr&ecirc;ts &agrave; tout, les yeux fix&eacute;s sur
+ lui.</p>
+ <p>Il demeura longtemps immobile, &eacute;coutant. Pour mieux approcher sa t&ecirc;te
+ du volet de bois, il avait &ocirc;t&eacute; son
+ tricorne et le tenait de sa main droite.</p>
+ <p>Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne r&eacute;v&eacute;lait rien, mais soudain
+ sa moustache se retroussa, ses joues se pliss&egrave;rent comme pour un rire
+ silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers les deux
+ hommes, qui le regardaient avec stupeur.</p>
+ <p>Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds; et,
+ revenant devant l'entr&eacute;e, il enjoignit &agrave; Boniface de glisser sous la
+ porte le journal et les lettres.</p>
+ <p>Le facteur, interdit, ob&eacute;it cependant avec docilit&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Et maintenant, en route, dit le brigadier.</p>
+ <p>Mais d&egrave;s qu'ils eurent pass&eacute; la barri&egrave;re il se retourna vers
+ le pi&eacute;ton, et, d'un air goguenard, la l&egrave;vre narquoise, l'&oelig;il
+ retrouss&eacute; et brillant de joie:</p>
+ <p>&mdash;Que vous &ecirc;tes un malin, vous?</p>
+ <p>Le vieux demanda:</p>
+ <p>&mdash;De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.<a name="Page_16"
+ id="Page_16"></a></p>
+ <p>Mais le gendarme, n'y tenant plus, &eacute;clata de rire. Il riait comme on
+ suffoque, les deux mains sur le ventre, pli&eacute; en deux, l'&oelig;il plein de larmes,
+ avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres, affol&eacute;s, le
+ regardaient.</p>
+ <p>Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre ce qu'il
+ avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.</p>
+ <p>Comme on ne le comprenait toujours pas, il le r&eacute;p&eacute;ta, plusieurs fois
+ de suite, en d&eacute;signant d'un signe de t&ecirc;te la maison toujours close.</p>
+ <p>Et son soldat, comprenant brusquement &agrave; son tour, &eacute;clata d'une
+ gaiet&eacute; formidable.</p>
+ <p>Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.</p>
+ <p>Le brigadier, &agrave; la fin, se calma, et lan&ccedil;ant dans le ventre du vieux
+ une grande tape d'homme qui rigole, il s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Ah! farceur, sacr&eacute; farceur, je le retiendrai l' crime au p&egrave;re
+ Boniface!</p>
+ <p>Le facteur ouvrait des yeux &eacute;normes et il r&eacute;p&eacute;ta:<a
+ name="Page_17" id="Page_17"></a></p>
+ <p>&mdash;J'vous jure que j'ai entendu.</p>
+ <p>Le brigadier se remit &agrave; rire. Son gendarme s'&eacute;tait assis sur l'herbe
+ du foss&eacute; pour se tordre tout &agrave; son aise.</p>
+ <p>&mdash;Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme &ccedil;a que tu
+ l'assassines, hein, vieux farceur?</p>
+ <p>&mdash;Ma femme?...</p>
+ <p>Et il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir longuement, puis il reprit:</p>
+ <p>&mdash;Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
+ gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait la sienne?</p>
+ <p>Alors le brigadier, dans un d&eacute;lire de joie le fit tourner comme une
+ poup&eacute;e par les &eacute;paules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
+ dont l'autre demeura abruti d'&eacute;tonnement.</p>
+ <p>Puis le vieux, pensif, murmura:</p>
+ <p>&mdash;Non... point comme &ccedil;a..., point comme &ccedil;a..., point comme
+ &ccedil;a... all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est <a
+ name="Page_18" id="Page_18"></a>possible... on aurait jur&eacute; une martyre
+ ...</p>
+ <p>Et, confus, d&eacute;sorient&eacute;, honteux, il reprit son chemin &agrave;
+ travers les champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
+ criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient s'&eacute;loigner
+ son k&eacute;pi noir, sur la mer tranquille des r&eacute;coltes.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/015.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="ROSE" id="ROSE"></a>ROSE</h2>
+ <div class="center">
+ <img src="images/019.png" alt="ROSE" title="ROSE" />
+ </div>
+ <p>Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont
+ seules dans l'immense landau charg&eacute; de bouquets comme une corbeille
+ g&eacute;ante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines
+ de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de
+ roses, de mimosas, de girofl&eacute;es, de marguerites, de tub&eacute;reuses et de
+ fleurs d'oranger, nou&eacute;s avec des faveurs de
+ soie, semble &eacute;craser les deux corps d&eacute;licats, ne laissant sortir de ce
+ lit &eacute;clatant et parfum&eacute; que les &eacute;paules, les bras et un peu des
+ corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.</p>
+ <p>Le fouet du cocher porte un fourreau d'an&eacute;mones, les traits des chevaux
+ sont capitonn&eacute;s avec des ravenelles, les rayons des roues sont v&ecirc;tus de
+ r&eacute;s&eacute;da; et, &agrave; la place des lanternes, deux bouquets ronds,
+ &eacute;normes, ont l'air des deux yeux &eacute;tranges de cette b&ecirc;te roulante
+ et fleurie.</p>
+ <p>Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes,
+ pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, suivi, accompagn&eacute; par une foule d'autres
+ voitures enguirland&eacute;es, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes.
+ Car c'est la f&ecirc;te des fleurs &agrave; Cannes.</p>
+ <p>On arrive au boulevard de la Fonci&egrave;re, o&ugrave; la bataille a lieu. Tout
+ le long de l'immense avenue, une double file d'&eacute;quipages enguirland&eacute;s
+ va et revient comme un ruban sans fin. De l'un &agrave; l'autre on se jette des
+ fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles,
+ vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussi&egrave;re
+ o&ugrave; une arm&eacute;e de gamins les ramasse.</p>
+ <p>Une foule compacte, rang&eacute;e sur les trottoirs, et maintenue par les
+ gendarmes &agrave; cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux &agrave;
+ pied comme pour ne point permettre aux vilains de se m&ecirc;ler aux riches, regarde,
+ bruyante et tranquille.</p>
+ <p>Dans les voitures on s'appelle, on se reconna&icirc;t, on se mitraille avec des
+ roses. Un char plein de jolies femmes v&ecirc;tues de rouge comme des diables, attire
+ et s&eacute;duit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux portraits d'Henri IV lance
+ avec une ardeur joyeuse un &eacute;norme bouquet retenu par un &eacute;lastique. Sous
+ la menace du choc les femmes se cachent les yeux et les hommes baissent la
+ t&ecirc;te, mais le projectile gracieux, rapide et docile, d&eacute;crit une courbe
+ et revient &agrave; son ma&icirc;tre qui le jette aussit&ocirc;t vers une figure
+ nouvelle.</p>
+ <p>Les deux jeunes femmes vident &agrave; pleines mains leur arsenal et
+ re&ccedil;oivent une gr&ecirc;le de bouquets;
+ puis, apr&egrave;s une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au
+ cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer.</p>
+ <p>Le soleil dispara&icirc;t derri&egrave;re l'Esterel, dessinant en noir, sur un
+ couchant de feu, la silhouette dentel&eacute;e de la longue montagne. La mer calme
+ s'&eacute;tend, bleue et claire, jusqu'&agrave; l'horizon o&ugrave; elle se
+ m&ecirc;le au ciel, et l'escadre, ancr&eacute;e au milieu du golfe, a l'air d'un
+ troupeau de b&ecirc;tes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
+ cuirass&eacute;s et bossus, coiff&eacute;s de m&acirc;ts fr&ecirc;les comme des
+ plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit.</p>
+ <p>Les jeunes femmes, &eacute;tendues sous la lourde fourrure, regardent
+ languissamment. L'une dit enfin:</p>
+ <p>&mdash;Comme il y a des soirs d&eacute;licieux, o&ugrave; tout semble bon.
+ N'est-ce pas, Margot?</p>
+ <p>L'autre reprit:</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.<a name="Page_26"
+ id="Page_26"></a></p>
+ <p>&mdash;Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout &agrave; fait. Je n'ai besoin de
+ rien.</p>
+ <p>&mdash;Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-&ecirc;tre qui engourdit notre
+ corps, nous d&eacute;sirons toujours quelque chose de plus... pour le c&oelig;ur.</p>
+ <p>Et l'autre, souriant:</p>
+ <p>&mdash;Un peu d'amour?</p>
+ <p>&mdash;Oui.</p>
+ <p>Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite
+ murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'&ecirc;tre
+ aim&eacute;e, ne f&ucirc;t-ce que par un chien. Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs,
+ quoique tu en dises, Simone.</p>
+ <p>&mdash;Mais non, ma ch&egrave;re. J'aime mieux n'&ecirc;tre pas aim&eacute;e du
+ tout que de l'&ecirc;tre par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait
+ agr&eacute;able, par exemple, d'&ecirc;tre aim&eacute;e par... par....</p>
+ <p>Elle cherchait par qui elle pourrait bien &ecirc;tre aim&eacute;e, parcourant de
+ l'&oelig;il le vaste paysage. Ses yeux, apr&egrave;s avoir fait le tour de l'horizon,
+ tomb&egrave;rent sur les deux boutons de
+ m&eacute;tal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant:
+ &laquo;par mon cocher.&raquo;</p>
+ <p>Mme Margot sourit &agrave; peine et pronon&ccedil;a, &agrave; voix basse:</p>
+ <p>&mdash;Je t'assure que c'est tr&egrave;s amusant d'&ecirc;tre aim&eacute;e par un
+ domestique. Cela m'est arriv&eacute; deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si
+ dr&ocirc;les que c'est &agrave; mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant
+ plus s&eacute;v&egrave;re qu'ils sont plus amoureux, puis on les met &agrave; la
+ porte, un jour, sous le premier pr&eacute;texte venu parce qu'on deviendrait ridicule
+ si quelqu'un s'en apercevait.</p>
+ <p>Mme Simone &eacute;coutait, le regard fixe devant elle, puis elle
+ d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Non, d&eacute;cid&eacute;ment, le c&oelig;ur de mon valet de pied ne me
+ para&icirc;trait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils
+ t'aimaient.</p>
+ <p>&mdash;Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
+ stupides.</p>
+ <p>&mdash;Les autres ne me paraissent pas si b&ecirc;tes &agrave; moi, quand ils
+ m'aiment.</p>
+ <p>&mdash;Idiots, ma ch&egrave;re, incapables de causer, de r&eacute;pondre, de
+ comprendre quoi que ce soit.</p>
+ <p>&mdash;Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'&ecirc;tre aim&eacute;e par un
+ domestique. Tu &eacute;tais quoi... &eacute;mue... flatt&eacute;e?</p>
+ <p>&mdash;&Eacute;mue? non&mdash;flatt&eacute;e&mdash;oui, un peu. On est toujours
+ flatt&eacute; de l'amour d'un homme quel qu'il soit.</p>
+ <p>&mdash;Oh, voyons, Margot!</p>
+ <p>&mdash;Si, ma ch&egrave;re. Tiens, je vais te dire une singuli&egrave;re aventure
+ qui m'est arriv&eacute;e. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en
+ nous dans ces cas-l&agrave;.</p>
+ <p>Il y aura quatre ans &agrave; l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
+ J'en avais essay&eacute; l'une apr&egrave;s l'autre cinq ou six qui &eacute;taient
+ ineptes, et je d&eacute;sesp&eacute;rais presque d'en trouver une, quand je lus, dans
+ les petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre, broder,
+ coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements.
+ Elle parlait en outre l'anglais.</p>
+ <p>J'&eacute;crivis &agrave; l'adresse indiqu&eacute;e, et, le lende<a name="Page_29"
+ id="Page_29"></a>main, la personne en question se pr&eacute;senta. Elle &eacute;tait
+ assez grande, mince, un peu p&acirc;le, avec l'air tr&egrave;s timide. Elle avait de
+ beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses
+ certificats: elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la
+ maison de lady Rymwell, o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e dix ans.</p>
+ <p>Le certificat attestait que la jeune fille &eacute;tait partie de son plein
+ gr&eacute; pour rentrer en France et qu'on n'avait eu &agrave; lui reprocher, pendant
+ son long service, qu'un peu de <i>coquetterie fran&ccedil;aise</i>.</p>
+ <p>La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit m&ecirc;me un peu sourire et
+ j'arr&ecirc;tai sur-le-champ cette femme de chambre.</p>
+ <p>Elle entra chez moi le jour m&ecirc;me, elle se nommait Rose.</p>
+ <p>Au bout d'un mois je l'adorais.</p>
+ <p>C'&eacute;tait une trouvaille, une perle, un ph&eacute;nom&egrave;ne.</p>
+ <p>Elle savait coiffer avec un go&ucirc;t infini; elle chiffonnait les dentelles d'un
+ chapeau mieux que les meilleures modistes et elle
+ savait m&ecirc;me faire les robes.</p>
+ <p>J'&eacute;tais stup&eacute;faite de ses facult&eacute;s. Jamais je ne
+ m'&eacute;tais trouv&eacute;e servie ainsi.</p>
+ <p>Elle m'habillait rapidement avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de mains
+ &eacute;tonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est
+ d&eacute;sagr&eacute;able comme le contact d'une main de bonne. Je pris bient&ocirc;t
+ des habitudes de paresse excessives, tant il m'&eacute;tait agr&eacute;able de me
+ laisser v&ecirc;tir, des pieds &agrave; la t&ecirc;te, et de la chemise aux gants,
+ par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais.
+ Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
+ peu sur mon divan; je la consid&eacute;rais, ma foi, en amie de condition
+ inf&eacute;rieure, plut&ocirc;t qu'en simple domestique.</p>
+ <p>Or, un matin, mon concierge demanda avec myst&egrave;re &agrave; me parler. Je fus
+ surprise et je le fis entrer. C'&eacute;tait un homme tr&egrave;s s&ucirc;r, un vieux
+ soldat, ancienne ordonnance de mon mari.</p>
+ <p>Il paraissait g&ecirc;n&eacute; de ce qu'il avait &agrave; dire. Enfin, il
+ pronon&ccedil;a en bredouillant:</p>
+ <p>&mdash;Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.</p>
+ <p>Je demandai brusquement:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut?</p>
+ <p>&mdash;Il veut faire une perquisition dans l'h&ocirc;tel.</p>
+ <p>Certes, la police est utile, mais je la d&eacute;teste. Je trouve que ce n'est pas
+ l&agrave; un m&eacute;tier noble. Et je r&eacute;pondis, irrit&eacute;e autant que
+ bless&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi cette perquisition? &Agrave; quel propos? Il n'entrera pas.</p>
+ <p>Le concierge reprit:</p>
+ <p>&mdash;Il pr&eacute;tend qu'il y a un malfaiteur cach&eacute;.</p>
+ <p>Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police
+ aupr&egrave;s de moi pour avoir des explications. C'&eacute;tait un homme assez bien
+ &eacute;lev&eacute;, d&eacute;cor&eacute; de la L&eacute;gion d'honneur. Il s'excusa,
+ demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un
+ for&ccedil;at!</p>
+ <p>Je fus r&eacute;volt&eacute;e; je r&eacute;pondis que je garantissais tout le
+ domestique de l'h&ocirc;tel et je le passai en revue.</p>
+ <p>&mdash;Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas lui.</p>
+ <p>&mdash;Le cocher Fran&ccedil;ois Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier
+ de mon p&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas lui.</p>
+ <p>&mdash;Un valet d'&eacute;curie, pris en Champagne &eacute;galement, et toujours
+ fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas lui.</p>
+ <p>&mdash;Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, madame, je suis s&ucirc;r de ne pas me tromper. Comme il s'agit
+ d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuset&eacute; de faire
+ compara&icirc;tre ici, devant vous et moi, tout votre monde.</p>
+ <p>Je r&eacute;sistai d'abord, puis je c&eacute;dai, et je fis monter tous mes gens,
+ hommes et femmes.</p>
+ <p>Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'&oelig;il, puis
+ d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas tout.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille
+ que vous ne pouvez confondre avec un for&ccedil;at.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Puis-je la voir aussi?</p>
+ <p>&mdash;Certainement.</p>
+ <p>Je sonnai Rose qui parut aussit&ocirc;t. &Agrave; peine fut-elle entr&eacute;e que
+ le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cach&eacute;s
+ derri&egrave;re la porte, se jet&egrave;rent sur elle, lui saisirent les mains et les
+ li&egrave;rent avec des cordes.</p>
+ <p>Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'&eacute;lancer pour la
+ d&eacute;fendre. Le commissaire m'arr&ecirc;ta:</p>
+ <p>&mdash;Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
+ condamn&eacute; &agrave; mort en 1879 pour assassinat pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+ viol. Sa peine fut commu&eacute;e en prison perp&eacute;tuelle. Il s'&eacute;chappa
+ voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.<a name="Page_34"
+ id="Page_34"></a></p>
+ <p>J'&eacute;tais affol&eacute;e, atterr&eacute;e. Je ne croyais pas. Le commissaire
+ reprit en riant:</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatou&eacute;. La
+ manche fut relev&eacute;e. C'&eacute;tait vrai. L'homme de police ajouta avec un
+ certain mauvais go&ucirc;t:</p>
+ <p>&mdash;Fiez-vous en &agrave; nous pour les autres constatations.</p>
+ <p>Et on emmena ma femme de chambre!</p>
+ <p>Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'&eacute;tait pas la
+ col&egrave;re d'avoir &eacute;t&eacute; jou&eacute;e ainsi, tromp&eacute;e et
+ ridiculis&eacute;e; ce n'&eacute;tait pas la honte d'avoir &eacute;t&eacute; ainsi
+ habill&eacute;e, d&eacute;shabill&eacute;e, mani&eacute;e et touch&eacute;e par cet
+ homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
+ Comprends-tu?</p>
+ <p>&mdash;Non, pas tr&egrave;s bien?</p>
+ <p>&mdash;Voyons.... R&eacute;fl&eacute;chis.... Il avait &eacute;t&eacute;
+ condamn&eacute;... pour viol, ce gar&ccedil;on... eh bien! je pensais... &agrave;
+ celle qu'il avait viol&eacute;e... et &ccedil;a..., &ccedil;a m'humiliait....
+ Voil&agrave;.... Comprends-tu, maintenant?</p>
+ <p>Et Mme Margot ne r&eacute;pondit pas. Elle regar<a name="Page_35"
+ id="Page_35"></a>dait droit devant elle, d'un &oelig;il fixe et singulier les deux boutons
+ luisants de la livr&eacute;e, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les
+ femmes.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/032.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_PERE" id="LE_PERE"></a>LE
+ P&Egrave;RE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/035.png" alt="LE P&Egrave;RE" title="LE P&Egrave;RE" />
+ </div>
+ <p>Comme il habitait les Batignolles, &eacute;tant employ&eacute; au minist&egrave;re
+ de l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se cendre &agrave;
+ son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de Paris, en face d'une
+ jeune fille dont il devint amoureux.</p>
+ <p>Elle allait &agrave; son magasin, tous les jours, &agrave; la m&ecirc;me heure.
+ C'&eacute;tait une petite brunette, de ces brunes
+ dont les yeux sont si noirs qu'ils ont l'air de taches, et dont le teint &agrave; des
+ reflets d'ivoire. Il la voyait appara&icirc;tre toujours au coin de la m&ecirc;me
+ rue; et elle se mettait &agrave; courir pour rattraper la lourde voiture. Elle
+ courait d'un petit air press&eacute;, souple et gracieux; et elle sautait sur le
+ marche-pied avant que les chevaux fussent tout &agrave; fait arr&ecirc;t&eacute;s.
+ Puis elle p&eacute;n&eacute;trait dans l'int&eacute;rieur en soufflant un peu, et,
+ s'&eacute;tant assise, jetait un regard autour d'elle.</p>
+ <p>La premi&egrave;re fois qu'il la vit, Fran&ccedil;ois Tessier sentit que cette
+ figure-l&agrave; lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes qu'on a
+ envie de serrer &eacute;perdument dans ses bras, tout de suite, sans les
+ conna&icirc;tre. Elle r&eacute;pondait, cette jeune fille, &agrave; ses d&eacute;sirs
+ intimes, &agrave; ses attentes secr&egrave;tes, &agrave; cette sorte d'id&eacute;al
+ d'amour qu'on porte, sans le savoir, au fond du c&oelig;ur.</p>
+ <p>Il la regardait obstin&eacute;ment, malgr&eacute; lui. G&ecirc;n&eacute;e par
+ cette contemplation, elle rougit. Il s'en aper&ccedil;ut et voulut d&eacute;tourner
+ les yeux; mais il les ramenait &agrave; tout
+ moment sur elle, quoiqu'il s'effor&ccedil;&acirc;t de les fixer ailleurs.</p>
+ <p>Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'&ecirc;tre parl&eacute;. Il lui
+ c&eacute;dait sa place quand la voiture &eacute;tait pleine et montait sur
+ l'imp&eacute;riale, bien que cela le d&eacute;sol&acirc;t. Elle le saluait maintenant
+ d'un petit sourire; et, quoiqu'elle baiss&acirc;t toujours les yeux sous son regard
+ qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus f&acirc;ch&eacute;e d'&ecirc;tre
+ contempl&eacute;e ainsi.</p>
+ <p>Ils finirent par causer. Une sorte d'intimit&eacute; rapide s'&eacute;tablit entre
+ eux, une intimit&eacute; d'une demi-heure par jour. Et c'&eacute;tait l&agrave;,
+ certes, la plus charmante demi-heure de sa vie &agrave; lui. Il pensait &agrave; elle
+ tout le reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues s&eacute;ances du
+ bureau, hant&eacute;, poss&eacute;d&eacute;, envahi par cette image flottante et
+ tenace qu'un visage de femme aim&eacute;e laisse en nous. Il lui semblait que la
+ possession enti&egrave;re de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou,
+ presque au-dessus des r&eacute;alisations humaines.</p>
+ <p>Chaque matin maintenant elle lui donnait une
+ poign&eacute;e de main, et il gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le
+ souvenir dans sa chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait
+ qu'il en avait conserv&eacute; l'empreinte sur sa peau.</p>
+ <p>Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage en
+ omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.</p>
+ <p>Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de printemps, d'aller
+ d&eacute;jeuner avec lui, &agrave; Maisons-Laffitte, le lendemain.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Elle &eacute;tait la premi&egrave;re &agrave; l'attendre &agrave; la gare. Il fut
+ surpris; mais elle lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Avant de partir, j'ai &agrave; vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
+ plus qu'il, ne faut.</p>
+ <p>Elle tremblait, appuy&eacute;e &agrave; son bras, les yeux baiss&eacute;s et les
+ joues p&acirc;les. Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;Il ne faut pas que vous vous trompiez
+ sur moi. Je suis une honn&ecirc;te fille, et je n'irai l&agrave;-bas avec vous que si
+ vous me promettez, si vous me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit...
+ qui ne soit pas... convenable....</p>
+ <p>Elle &eacute;tait devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il ne
+ savait que r&eacute;pondre, heureux et d&eacute;sappoint&eacute; en m&ecirc;me temps.
+ Au fond du c&oelig;ur, il pr&eacute;f&eacute;rait peut-&ecirc;tre que ce f&ucirc;t ainsi;
+ et pourtant... pourtant il s'&eacute;tait laiss&eacute; bercer, cette nuit, par des
+ r&ecirc;ves qui lui avaient mis le feu dans les veines. Il l'aimerait moins
+ assur&eacute;ment s'il la savait de conduite l&eacute;g&egrave;re; mais alors ce
+ serait si charmant, si d&eacute;licieux pour lui! Et tous les calculs
+ &eacute;go&iuml;stes des hommes en mati&egrave;re d'amour lui travaillaient
+ l'esprit.</p>
+ <p>Comme il ne disait rien, elle se remit &agrave; parler d'une voix &eacute;mue,
+ avec des larmes au coin des paupi&egrave;res:</p>
+ <p>&mdash;Si vous ne me promettez pas de me respecter tout &agrave; fait, je m'en
+ retourne &agrave; la maison.</p>
+ <p>Il lui serra le bras tendrement et r&eacute;pondit:<a name="Page_43"
+ id="Page_43"></a></p>
+ <p>&mdash;Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.</p>
+ <p>Elle parut soulag&eacute;e et demanda en souriant:</p>
+ <p>&mdash;C'est bien vrai, &ccedil;a?</p>
+ <p>Il la regarda au fond des yeux.</p>
+ <p>&mdash;Je vous le jure!</p>
+ <p>&mdash;Prenons les billets, dit-elle.</p>
+ <p>Ils ne purent gu&egrave;re parler en route, le wagon &eacute;tant au complet.</p>
+ <p>Arriv&eacute;s &agrave; Maisons-Laffitte, ils se dirig&egrave;rent vers la
+ Seine.</p>
+ <p>L'air ti&egrave;de amollissait la chair et l'&acirc;me. Le soleil tombant en plein
+ sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de gaiet&eacute;
+ dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la main, le long de la
+ berge, en regardant les petits poissons qui glissaient, par troupes, entre deux eaux.
+ Ils allaient, inond&eacute;s de bonheur, comme soulev&eacute;s de terre dans une
+ f&eacute;licit&eacute; &eacute;perdue.</p>
+ <p>Elle dit enfin:</p>
+ <p>&mdash;Comme vous devez me trouver folle.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a?</p>
+ <p>Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;N'est-ce pas une folie de venir comme &ccedil;a toute seule avec vous?</p>
+ <p>&mdash;Mais non! c'est bien naturel.</p>
+ <p>&mdash;Non! non! ce n'est pas naturel&mdash;pour moi,&mdash;parce que je ne veux
+ pas fauter,&mdash;et c'est comme &ccedil;a qu'on faute, cependant. Mais si vous
+ saviez! c'est si triste, tous les jours, la m&ecirc;me chose, tous les jours du mois
+ et tous les mois de l'ann&eacute;e. Je suis toute seule avec maman. Et comme elle a
+ eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je peux. Je t&acirc;che
+ de rire quand m&ecirc;me; mais je ne r&eacute;ussis pas toujours. C'est &eacute;gal,
+ c'est mal d'&ecirc;tre venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.</p>
+ <p>Pour r&eacute;pondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
+ s&eacute;para de lui, d'un mouvement brusque; et, f&acirc;ch&eacute;e soudain:</p>
+ <p>&mdash;Oh! monsieur Fran&ccedil;ois! apr&egrave;s ce que vous m'avez
+ jur&eacute;.</p>
+ <p>Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.</p>
+ <p>Ils d&eacute;jeun&egrave;rent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
+ peupliers &eacute;normes, au bord de l'eau.</p>
+ <p>Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir l'un
+ pr&egrave;s de l'autre les rendaient rouges, oppress&eacute;s et silencieux.</p>
+ <p>Mais apr&egrave;s le caf&eacute; une joie brusque les envahit, et, ayant
+ travers&eacute; la Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La
+ Frette.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+ <p>&mdash;Louise.</p>
+ <p>Il r&eacute;p&eacute;ta: Louise; et il ne dit plus rien.</p>
+ <p>La rivi&egrave;re, d&eacute;crivant une longue courbe, allait baigner au loin une
+ rang&eacute;e de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la t&ecirc;te en bas.
+ La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe champ&ecirc;tre,
+ et lui, il chantait &agrave; pleine bouche, gris comme un jeune cheval qu'on vient de
+ mettre &agrave; l'herbe.</p>
+ <p>&Agrave; leur gauche, un coteau plant&eacute; de vignes<a name="Page_46"
+ id="Page_46"></a> suivait la rivi&egrave;re. Mais Fran&ccedil;ois soudain
+ s'arr&ecirc;ta et demeurant immobile d'&eacute;tonnement:</p>
+ <p>&mdash;Oh! regardez, dit-il.</p>
+ <p>Les vignes avaient cess&eacute;, et toute la c&ocirc;te maintenant &eacute;tait
+ couverte de lilas en fleurs. C'&eacute;tait un bois violet! une sorte de grand tapis
+ &eacute;tendu sur la terre, allant jusqu'au village, l&agrave;-bas, &agrave; deux ou
+ trois kilom&egrave;tres.</p>
+ <p>Elle restait aussi saisie, &eacute;mue. Elle murmura:</p>
+ <p>&mdash;Oh! que c'est joli!</p>
+ <p>Et, traversant un champ, ils all&egrave;rent, en courant, vers cette
+ &eacute;trange colline, qui fournit, chaque ann&eacute;e, tous les lilas
+ tra&icirc;n&eacute;s &agrave; travers Paris, dans les petites voitures des marchandes
+ ambulantes.</p>
+ <p>Un &eacute;troit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
+ rencontr&eacute; une petite clairi&egrave;re, ils s'assirent.</p>
+ <p>Des l&eacute;gions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans l'air
+ un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un jour sans brise,
+ s'abattait sur le long coteau &eacute;panoui,
+ faisait sortir de ce bois de bouquets un ar&ocirc;me puissant, un immense souffle de
+ parfums, cette sueur des fleurs.</p>
+ <p>Une cloche d'&eacute;glise sonnait au loin.</p>
+ <p>Et, tout doucement, ils s'embrass&egrave;rent, puis s'&eacute;treignirent,
+ &eacute;tendus sur l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait
+ ferm&eacute; les yeux et le tenait &agrave; pleins bras, le serrant
+ &eacute;perdument, sans une pens&eacute;e, la raison perdue, engourdie de la
+ t&ecirc;te aux pieds dans une attente passionn&eacute;e. Et elle se donna tout
+ enti&egrave;re sans savoir ce qu'elle faisait, sans comprendre m&ecirc;me qu'elle
+ s'&eacute;tait livr&eacute;e &agrave; lui.</p>
+ <p>Elle se r&eacute;veilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit
+ &agrave; pleurer, g&eacute;missant de douleur, la figure cach&eacute;e sous ses
+ mains.</p>
+ <p>Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer tout de
+ suite. Elle r&eacute;p&eacute;tait sans cesse, en marchant &agrave; grands pas:</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+ <p>Il lui disait:</p>
+ <p>&mdash;Louise! Louise! restons, je vous en prie.</p>
+ <p>Elle avait maintenant les pommettes rouges et
+ les yeux caves. D&egrave;s qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans
+ m&ecirc;me lui dire adieu.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
+ chang&eacute;e, amaigrie. Elle lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'ils furent seuls, sur le trottoir:</p>
+ <p>&mdash;Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir apr&egrave;s
+ ce qui s'est pass&eacute;.</p>
+ <p>Il balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Mais, pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Parce que je ne peux pas. J'ai &eacute;t&eacute; coupable. Je ne le serai
+ plus.</p>
+ <p>Alors il l'implora, la supplia, tortur&eacute; de d&eacute;sirs, affol&eacute; du
+ besoin de l'avoir tout enti&egrave;re, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondait obstin&eacute;ment:</p>
+ <p>&mdash;Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.</p>
+ <p>Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'&eacute;pouser. Elle dit
+ encore:</p>
+ <p>&mdash;Non.</p>
+ <p>Et le quitta.</p>
+ <p>Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme il ne
+ savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.</p>
+ <p>Le neuvi&egrave;me, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'&eacute;tait
+ elle. Elle se jeta dans ses bras, et ne r&eacute;sista plus.</p>
+ <p>Pendant trois mois, elle fut sa ma&icirc;tresse. Il commen&ccedil;ait &agrave; se
+ lasser d'elle, quand elle lui apprit qu'elle &eacute;tait grosse. Alors, il n'eut
+ plus qu'une id&eacute;e en t&ecirc;te: rompre &agrave; tout prix.</p>
+ <p>Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que dire,
+ affol&eacute; d'inqui&eacute;tudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait, il
+ prit un parti supr&ecirc;me. Il d&eacute;m&eacute;nagea, une nuit, et disparut.</p>
+ <p>Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
+ abandonn&eacute;e. Elle se jeta aux genoux de sa
+ m&egrave;re en lui confessant son malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha
+ d'un gar&ccedil;on.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Des ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent. Fran&ccedil;ois Tessier vieillissait
+ sans qu'aucun changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne
+ des bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait &agrave;
+ la m&ecirc;me heure, suivait les m&ecirc;mes rues, passait par la m&ecirc;me porte
+ devant le m&ecirc;me concierge, entrait dans le m&ecirc;me bureau, s'asseyait sur le
+ m&ecirc;me si&egrave;ge, et accomplissait la m&ecirc;me besogne. Il &eacute;tait seul
+ au monde, seul, le jour, au milieu de ses coll&egrave;gues indiff&eacute;rents, seul,
+ la nuit, dans son logement de gar&ccedil;on. Il &eacute;conomisait cent francs par
+ mois pour la vieillesse.</p>
+ <p>Chaque dimanche, il faisait un tour aux
+ Champs-&Eacute;lys&eacute;es, afin de regarder passer le monde &eacute;l&eacute;gant,
+ les &eacute;quipages et les jolies femmes.</p>
+ <p>Il disait le lendemain, &agrave; son compagnon de peine:</p>
+ <p>&mdash;Le retour du bois &eacute;tait fort brillant, hier.</p>
+ <p>Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au parc
+ Monceau. C'&eacute;tait par un clair matin d'&eacute;t&eacute;.</p>
+ <p>Les bonnes et les mamans, assises le long des all&eacute;es, regardaient les
+ enfants jouer devant elles.</p>
+ <p>Mais soudain Fran&ccedil;ois Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par la
+ main deux enfants: un petit gar&ccedil;on d'environ dix ans, et une petite fille de
+ quatre ans. C'&eacute;tait elle.</p>
+ <p>Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise, suffoqu&eacute;
+ par l'&eacute;motion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint, cherchant
+ &agrave; la voir encore. Elle s'&eacute;tait assise, maintenant. Le gar&ccedil;on
+ demeurait tr&egrave;s sage, &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, tandis que la fillette
+ faisait des p&acirc;t&eacute;s de terre. C'&eacute;tait elle, c'&eacute;tait bien
+ elle. Elle avait un air s&eacute;rieux de dame,
+ une toilette simple, une allure assur&eacute;e et digne.</p>
+ <p>Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit gar&ccedil;on leva la
+ t&ecirc;te. Fran&ccedil;ois Tessier se sentit trembler. C'&eacute;tait son fils, sans
+ doute. Et il le consid&eacute;ra, et il crut se reconna&icirc;tre lui-m&ecirc;me tel
+ qu'il &eacute;tait sur une photographie faite autrefois.</p>
+ <p>Et il demeura cach&eacute; derri&egrave;re un arbre, attendant qu'elle s'en
+ all&acirc;t, pour la suivre.</p>
+ <p>Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'id&eacute;e de l'enfant surtout le
+ harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, &ecirc;tre s&ucirc;r? Mais
+ qu'aurait-il fait?</p>
+ <p>Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+ &eacute;pous&eacute;e par un voisin, un honn&ecirc;te homme de m&oelig;urs graves,
+ touch&eacute; par sa d&eacute;tresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant,
+ avait m&ecirc;me reconnu l'enfant, son enfant &agrave; lui, Fran&ccedil;ois
+ Tessier.</p>
+ <p>Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait, et chaque
+ fois une envie folle, irr&eacute;sistible, l'envahissait, de<a name="Page_53"
+ id="Page_53"></a> prendre son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de
+ l'emporter, de le voler.</p>
+ <p>Il souffrait affreusement dans son isolement mis&eacute;rable de vieux
+ gar&ccedil;on sans affections; il souffrait une torture atroce, d&eacute;chir&eacute;
+ par une tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce besoin
+ d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des &ecirc;tres.</p>
+ <p>Il voulut enfin faire une tentative d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, et,
+ s'approchant d'elle, un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, plant&eacute;,
+ au milieu du chemin, livide, les l&egrave;vres secou&eacute;es de frissons:</p>
+ <p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+ <p>Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri d'horreur, et,
+ saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit, en les tra&icirc;nant
+ derri&egrave;re elle.</p>
+ <p>Il rentra chez lui pour pleurer.</p>
+ <p>Des mois encore pass&egrave;rent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour et
+ nuit, rong&eacute;, d&eacute;vor&eacute; par sa tendresse de p&egrave;re.</p>
+ <p>Pour embrasser son fils, il serait mort, il
+ aurait tu&eacute;, il aurait accompli toutes les besognes, brav&eacute; tous les
+ dangers, tent&eacute; toutes les audaces.</p>
+ <p>Il lui &eacute;crivit &agrave; elle. Elle ne r&eacute;pondit pas. Apr&egrave;s
+ vingt lettres, il comprit qu'il ne devait point esp&eacute;rer la fl&eacute;chir.
+ Alors il prit une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, et pr&ecirc;t
+ &agrave; recevoir dans le c&oelig;ur une balle de revolver s'il le fallait. Il adressa
+ &agrave; son mari un billet de quelques mots:</p>
+ <p>&laquo;Monsieur,</p>
+ <p>&laquo;Mon nom doit &ecirc;tre pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
+ mis&eacute;rable, si tortur&eacute; par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
+ vous.</p>
+ <p>&laquo;Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.</p>
+ <p>&laquo;J'ai l'honneur, etc.&raquo;</p>
+ <p>Il re&ccedil;ut le lendemain la r&eacute;ponse:</p>
+ <p>&laquo;Monsieur,</p>
+ <p>&laquo;Je vous attends mardi &agrave; cinq heures.&raquo;<a name="Page_55"
+ id="Page_55"></a></p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>En gravissant l'escalier, Fran&ccedil;ois Tessier s'arr&ecirc;tait de marche en
+ marche, tant son c&oelig;ur battait. C'&eacute;tait dans sa poitrine un bruit
+ pr&eacute;cipit&eacute;, comme un galop de b&ecirc;te, un bruit sourd et violent. Et
+ il ne respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.</p>
+ <p>Au troisi&egrave;me &eacute;tage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Monsieur Flamel.</p>
+ <p>&mdash;C'est ici, monsieur. Entrez.</p>
+ <p>Et il p&eacute;n&eacute;tra dans un salon bourgeois. Il &eacute;tait seul; il
+ attendit &eacute;perdu, comme au milieu d'une catastrophe.</p>
+ <p>Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il &eacute;tait grand, grave, un peu gros, en
+ redingote noire. Il montra un si&egrave;ge de la main.</p>
+ <p>Fran&ccedil;ois Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:</p>
+ <p>&mdash;Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon nom... si
+ vous savez....</p>
+ <p>M. Flamel l'interrompit:</p>
+ <p>&mdash;C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parl&eacute; de vous.</p>
+ <p>Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re, et
+ une majest&eacute; bourgeoise d'honn&ecirc;te homme. Fran&ccedil;ois Tessier
+ reprit:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, monsieur, voil&agrave;. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
+ Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....</p>
+ <p>M. Flamel se leva, s'approcha de la chemin&eacute;e, sonna. La bonne parut. Il
+ dit:</p>
+ <p>&mdash;Allez me chercher Louis.</p>
+ <p>Elle sortit. Ils rest&egrave;rent face &agrave; face, muets, n'ayant plus rien
+ &agrave; se dire, attendant.</p>
+ <p>Et, tout &agrave; coup, un petit gar&ccedil;on de dix ans se pr&eacute;cipita dans
+ le salon, et courut &agrave; celui qu'il croyait son p&egrave;re. Mais il
+ s'arr&ecirc;ta, confus, en apercevant un &eacute;tranger.</p>
+ <p>M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Maintenant, embrasse monsieur, mon ch&eacute;ri.</p>
+ <p>Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.<a name="Page_57"
+ id="Page_57"></a></p>
+ <p>Fran&ccedil;ois Tessier s'&eacute;tait lev&eacute;. Il laissa tomber son chapeau,
+ pr&ecirc;t &agrave; choir lui-m&ecirc;me. Et il contemplait son fils.</p>
+ <p>M. Flamel, par d&eacute;licatesse, s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;, et il
+ regardait par la fen&ecirc;tre, dans la rue.</p>
+ <p>L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit &agrave;
+ l'&eacute;tranger. Alors Fran&ccedil;ois, saisissant le petit dans ses bras, se mit
+ &agrave; l'embrasser follement &agrave; travers tout son visage, sur les yeux, sur
+ les joues, sur la bouche, sur les cheveux.</p>
+ <p>Le gamin, effar&eacute; par cette gr&ecirc;le de baisers, cherchait &agrave; les
+ &eacute;viter, d&eacute;tournait la t&ecirc;te, &eacute;cartait de ses petites mains
+ les l&egrave;vres goulues de cet homme.</p>
+ <p>Mais Fran&ccedil;ois Tessier, brusquement, le remit &agrave; terre. Il cria:</p>
+ <p>&mdash;Adieu! adieu!</p>
+ <p>Et il s'enfuit comme un voleur.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LAVEU" id="LAVEU"></a>L'AVE<a
+ name="Page_59" id="Page_59"></a>U</h2>
+ <p></p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/057.png" alt="L'AVEU" title="L'AVEU" />
+ </div>
+ <p>Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'&eacute;tendent,
+ onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les r&eacute;coltes diverses,
+ les seigles m&ucirc;rs et les bl&eacute;s jaunissants; les avoines d'un vert clair,
+ les tr&egrave;fles d'un vert sombre, &eacute;talent un grand manteau ray&eacute;,
+ remuant et doux sur le ventre nu de la terre.</p>
+ <p>L&agrave;-bas, au sommet d'une ondulation, en rang&eacute;e comme des soldats, une
+ interminable ligne de vaches, les unes
+ couch&eacute;es, les autres debout, clignant leurs gros yeux sous l'ardente
+ lumi&egrave;re, ruminent et p&acirc;turent un tr&egrave;fle aussi vaste qu'un
+ lac.</p>
+ <p>Et deux femmes, la m&egrave;re et la fille, vont, d'une allure balanc&eacute;e
+ l'une devant l'autre, par un &eacute;troit sentier creus&eacute; dans les
+ r&eacute;coltes, vers ce r&eacute;giment de b&ecirc;tes.</p>
+ <p>Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un cerceau de
+ barrique; et le m&eacute;tal, &agrave; chaque pas qu'elles font, jette une flamme
+ &eacute;blouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.</p>
+ <p>Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent, posent
+ &agrave; terre un seau, et s'approchent des deux premi&egrave;res b&ecirc;tes,
+ qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les c&ocirc;tes. L'animal se dresse,
+ lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soul&egrave;ve avec plus de peine
+ sa large croupe, qui semble alourdie par l'&eacute;norme mamelle de chair blonde et
+ pendante.</p>
+ <p>Et les deux Malivoire, m&egrave;re et fille, &agrave; ge<a name="Page_62"
+ id="Page_62"></a>noux sous le ventre de la vache, tirent par un vif mouvement des
+ mains sur le pis gonfl&eacute;, qui jette, &agrave; chaque pression, un mince fil de
+ lait dans le seau. La mousse un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de
+ b&ecirc;te en b&ecirc;te jusqu'au bout de la longue file.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'elles ont fini d'en traire une, elles la d&eacute;placent, lui
+ donnant &agrave; p&acirc;turer un bout de verdure intacte.</p>
+ <p>Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait, la
+ m&egrave;re devant, la fille derri&egrave;re.</p>
+ <p>Mais celle-ci brusquement s'arr&ecirc;te, pose son fardeau, s'assied et se met
+ &agrave; pleurer.</p>
+ <p>La m&egrave;re Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
+ stup&eacute;faite.</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu'tas? dit-elle.</p>
+ <p>Et la fille, C&eacute;leste, une grande rousse aux cheveux br&ucirc;l&eacute;s,
+ aux joues br&ucirc;l&eacute;es, tach&eacute;es de son comme si des gouttes de feu lui
+ &eacute;taient tomb&eacute;es sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil,
+ murmura en geignant doucement comme font les enfants battus:</p>
+ <p>&mdash;Je n'peux pu porter mon lait!</p>
+ <p>La m&egrave;re la regardait d'un air soup&ccedil;onneux. Elle
+ r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu'tas?</p>
+ <p>C&eacute;leste reprit, &eacute;croul&eacute;e par terre entre ses deux seaux, et
+ se cachant les yeux avec son tablier:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a me tire trop. Je ne peux pas.</p>
+ <p>La m&egrave;re, pour la troisi&egrave;me fois, reprit:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; que t'as donc?</p>
+ <p>Et la fille g&eacute;mit:</p>
+ <p>&mdash;Je crois ben que me v'la grosse.</p>
+ <p>Et elle sanglota.</p>
+ <p>La vieille &agrave; son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
+ trouvait rien. Enfin elle balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?</p>
+ <p>C'&eacute;taient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, pos&eacute;s,
+ respect&eacute;s, malins et puissants.</p>
+ <p>C&eacute;leste b&eacute;gaya:</p>
+ <p>&mdash;J'crais ben que oui, tout de m&ecirc;me.<a name="Page_64"
+ id="Page_64"></a></p>
+ <p>La m&egrave;re effar&eacute;e regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant.
+ Au bout de quelques secondes elle cria:</p>
+ <p>&mdash;Te v'la grosse! Te v'la grosse! O&ugrave; qu't'as attrapp&eacute;
+ &ccedil;a, roulure?</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, toute secou&eacute;e par l'&eacute;motion, murmura:</p>
+ <p>&mdash;J'crais ben que c'est dans la voiture &agrave; Polyte.</p>
+ <p>La vieille cherchait &agrave; comprendre, cherchait &agrave; deviner, cherchait
+ &agrave; savoir qui avait pu faire ce malheur &agrave; sa fille. Si c'&eacute;tait un
+ gars bien riche et bien vu, on verrait &agrave; s'arranger. Il n'y aurait encore que
+ demi-mal; C&eacute;leste n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re &agrave; qui pareille
+ chose arrivait; mais &ccedil;a la contrariait tout de m&ecirc;me, vu les propos et
+ leur position.</p>
+ <p>Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;Et qu&eacute; que c'est qui t'a fait &ccedil;a, salope?</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, r&eacute;solue &agrave; tout dire, balbutia:</p>
+ <p>&mdash;J'crais ben qu'c'est Polyte.</p>
+ <p>Alors la m&egrave;re Malivoire, affol&eacute;e de col&egrave;re, se rua sur sa
+ fille et se mit &agrave; la battre avec une telle
+ fr&eacute;n&eacute;sie qu'elle en perdit son bonnet.</p>
+ <p>Elle tapait &agrave; grands coups de poing sur la t&ecirc;te, sur le dos, partout;
+ et C&eacute;leste, tout &agrave; fait allong&eacute;e entre les deux seaux, qui la
+ prot&eacute;geaient un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.</p>
+ <p>Toutes les vaches, surprises, avaient cess&eacute; de p&acirc;turer, et,
+ s'&eacute;tant retourn&eacute;es, regardaient de leurs gros yeux. La derni&egrave;re
+ meugla, le mufle tendu vers les femmes.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir tap&eacute; jusqu'&agrave; perdre haleine, la m&egrave;re
+ Malivoire, essouffl&eacute;e s'arr&ecirc;ta; et reprenant un peu ses esprits, elle
+ voulut se rendre tout &agrave; fait compte de la situation:</p>
+ <p>&mdash;Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
+ diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jet&eacute; un sort, pour
+ s&ucirc;r, un propre &agrave; rien?</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, toujours allong&eacute;e, murmura dans la poussi&egrave;re:</p>
+ <p>&mdash;J'y payais point la voiture!</p>
+ <p>Et la vieille normande comprit.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, C&eacute;leste allait porter au
+ bourg les produits de la ferme, la volaille, la cr&egrave;me et les &oelig;ufs.</p>
+ <p>Elle partait d&egrave;s sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
+ laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur la
+ grand'route la voiture de poste d'Yvetot.</p>
+ <p>Elle posait &agrave; terre ses marchandises et s'asseyait dans le foss&eacute;,
+ tandis que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et plat,
+ passant la t&ecirc;te &agrave; travers les barreaux d'osier, regardaient de leur &oelig;il
+ rond, stupide et surpris.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t la guimbarde, sorte de coffre jaune coiff&eacute; d'une casquette de
+ cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccad&eacute; d'une rosse blanche.<a
+ name="Page_67" id="Page_67"></a></p>
+ <p>Et Polyte le cocher, un gros gar&ccedil;on r&eacute;joui, ventru bien que jeune,
+ et tellement cuit par le soleil, br&ucirc;l&eacute; par le vent, tremp&eacute; par
+ les averses, et teint&eacute; par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur
+ de brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:</p>
+ <p>&mdash;Bonjour Mam'zelle C&eacute;leste. La sant&eacute; &ccedil;a va-t-il?</p>
+ <p>Elle lui tendait, l'un apr&egrave;s l'autre, ses paniers qu'il casait sur
+ l'imp&eacute;riale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
+ marche-pied, en montrant un fort mollet v&ecirc;tu d'un bas bleu.</p>
+ <p>Et chaque fois Polyte r&eacute;p&eacute;tait la m&ecirc;me plaisanterie:
+ &laquo;Mazette, il n'a pas maigri.&raquo;</p>
+ <p>Et elle riait, trouvant &ccedil;a dr&ocirc;le.</p>
+ <p>Puis il lan&ccedil;ait un, &laquo;Hue cocotte,&raquo; qui remettait en route son
+ maigre cheval. Alors C&eacute;leste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
+ poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour les paniers,
+ et les passait &agrave; Polyte par-dessus l'&eacute;paule. Il les prenait en
+ disant:</p>
+ <p>&mdash;C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?</p>
+ <p>Et il riait de tout son c&oelig;ur en se retournant vers elle pour la regarder &agrave;
+ son aise.</p>
+ <p>Il lui en co&ucirc;tait beaucoup, &agrave; elle, de donner chaque fois ce
+ demi-franc pour trois kilom&egrave;tres de route. Et quand elle n'avait pas de sous
+ elle en souffrait davantage encore, ne pouvant se d&eacute;cider &agrave; allonger
+ une pi&egrave;ce d'argent.</p>
+ <p>Et un jour, au moment de payer, elle demanda:</p>
+ <p>&mdash;Pour une bonne pratique comme m&eacute;, vous devriez bien ne prendre que
+ six sous?</p>
+ <p>Il se mit &agrave; rire:</p>
+ <p>&mdash;Six sous, ma belle, vous valez mieux que &ccedil;a, pour s&ucirc;r.</p>
+ <p>Elle insistait:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a vous fait pas moins deux francs par mois.</p>
+ <p>Il cria en tapant sur sa rosse:</p>
+ <p>&mdash;T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai &ccedil;a pour une rigolade.</p>
+ <p>Elle demanda d'un air niais:</p>
+ <p>&laquo;Qu&eacute; que c'est que vous dites?&raquo;</p>
+ <p>Il s'amusait tellement qu'il toussait &agrave; force de rire.</p>
+ <p>&mdash;Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et
+ gar&ccedil;on, en avant deux sans musique.</p>
+ <p>Elle comprit, rougit, et d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Je n'suis pas de ce jeu-l&agrave;, m'sieu Polyte.</p>
+ <p>Mais il ne s'intimida pas, et il r&eacute;p&eacute;tait, s'amusant de plus en
+ plus:</p>
+ <p>&mdash;Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et gar&ccedil;on!</p>
+ <p>Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
+ demander:</p>
+ <p>&mdash;C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?</p>
+ <p>Elle plaisantait aussi l&agrave;-dessus, maintenant, et elle r&eacute;pondait:</p>
+ <p>&mdash;Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour s&ucirc;r
+ alors!</p>
+ <p>Et il criait en riant toujours:</p>
+ <p>&mdash;Entendu pour samedi, ma belle.</p>
+ <p>Mais elle calculait en dedans que depuis deux
+ ans que durait la chose, elle avait bien pay&eacute; quarante-huit francs &agrave;
+ Polyte, et quarante-huit francs &agrave; la campagne ne se trouvent pas dans une
+ orni&egrave;re; et elle calculait aussi que dans deux ann&eacute;es encore, elle
+ aurait pay&eacute; pr&egrave;s de cent francs.</p>
+ <p>Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils &eacute;taient seuls, comme il
+ demandait selon sa coutume:</p>
+ <p>&mdash;C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;&Agrave; vot' d&eacute;sir m'sieu Polyte.</p>
+ <p>Il ne s'&eacute;tonna pas du tout et enjamba la banquette de derri&egrave;re en
+ murmurant d'un air content:</p>
+ <p>&mdash;Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.</p>
+ <p>Et le vieux cheval blanc se mit &agrave; trottiner d'un train si doux qu'il
+ semblait danser sur place, sourd &agrave; la voix qui criait parfois du fond de la
+ voiture: &laquo;Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.&raquo;<a name="Page_71"
+ id="Page_71"></a></p>
+ <p>Trois mois plus tard C&eacute;leste s'aper&ccedil;ut qu'elle &eacute;tait
+ grosse.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, &agrave; sa m&egrave;re. Et la
+ vieille, p&acirc;le de fureur, demanda:</p>
+ <p>&mdash;Combien que &ccedil;a y a co&ucirc;t&eacute;, alors?</p>
+ <p>C&eacute;leste r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Quat' mois, &ccedil;a fait huit francs, pour s&ucirc;r.</p>
+ <p>Alors la rage de la campagnarde se d&eacute;cha&icirc;na &eacute;perdument, et
+ retombant sur sa fille elle la rebattit jusqu'&agrave; perdre le souffle. Puis,
+ s'&eacute;tant relev&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Y as-tu dit, que t'&eacute;tait grosse?</p>
+ <p>&mdash;Mais non, pour s&ucirc;r.</p>
+ <p>&mdash;Pourqu&eacute; que tu y as point dit?</p>
+ <p>&mdash;Parce qu'i m'aurait fait r'payer p't&eacute;tre ben!</p>
+ <p>Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:<a name="Page_72"
+ id="Page_72"></a></p>
+ <p>&mdash;Allons, l&egrave;ve-t&eacute;, et t&acirc;che &agrave; v'nir.</p>
+ <p>Puis, apr&egrave;s un silence, elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six ou
+ huit mois!</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, s'&eacute;tant redress&eacute;e, pleurant encore,
+ d&eacute;coiff&eacute;e et bouffie, se remit en marche d'un pas lourd, en
+ murmurant:</p>
+ <p>&mdash;Pour s&ucirc;r que j'y dirai point.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/069.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_PARURE" id="LA_PARURE"></a><a
+ name="Page_74" id="Page_74"></a>LA PARURE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/073.png" alt="LA PARURE" title="LA PARURE" />
+ </div>
+ <p>C'&eacute;tait une de ces jolies et charmantes filles, n&eacute;es, comme par une
+ erreur du destin, dans une famille d'employ&eacute;s. Elle n'avait pas de dot, pas
+ d'esp&eacute;rances, aucun moyen d'&ecirc;tre connue, comprise, aim&eacute;e,
+ &eacute;pous&eacute;e par un homme riche et distingu&eacute;; et elle se laissa
+ marier avec un petit commis du minist&egrave;re de l'instruction publique.</p>
+ <p>Elle fut simple ne pouvant &ecirc;tre par&eacute;e, mais malheureuse comme une
+ d&eacute;class&eacute;e; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur<a
+ name="Page_77" id="Page_77"></a> beaut&eacute;, leur gr&acirc;ce et leur charme leur
+ servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct
+ d'&eacute;l&eacute;gance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hi&eacute;rarchie,
+ et font des filles du peuple les &eacute;gales des plus grandes dames.</p>
+ <p>Elle souffrait sans cesse, se sentant n&eacute;e pour toutes les
+ d&eacute;licatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvret&eacute; de son
+ logement, de la mis&egrave;re des murs, de l'usure des si&egrave;ges, de la laideur
+ des &eacute;toffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait
+ m&ecirc;me pas aper&ccedil;ue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
+ Bretonne qui faisait son humble m&eacute;nage &eacute;veillait en elle des regrets
+ d&eacute;sol&eacute;s et des r&ecirc;ves &eacute;perdus. Elle songeait aux
+ antichambres muettes, capitonn&eacute;es avec des tentures orientales,
+ &eacute;clair&eacute;es par de hautes torch&egrave;res de bronze, et aux deux grands
+ valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la
+ chaleur lourde du calorif&egrave;re. Elle songeait aux grands salons v&ecirc;tus de
+ soie ancienne, aux meubles fins portant des bibe<a name="Page_78"
+ id="Page_78"></a>lots inestimables, et aux petits salons coquets, parfum&eacute;s,
+ faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes
+ connus et recherch&eacute;s dont toutes les femmes envient et d&eacute;sirent
+ l'attention.</p>
+ <p>Quand elle s'asseyait, pour d&icirc;ner, devant la table ronde couverte d'une
+ nappe de trois jours, en face de son mari qui d&eacute;couvrait la soupi&egrave;re en
+ d&eacute;clarant d'un air enchant&eacute;: &laquo;Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais
+ rien de meilleur que cela...&raquo; elle songeait aux d&icirc;ners fins, aux
+ argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
+ anciens et d'oiseaux &eacute;tranges au milieu d'une for&ecirc;t de f&eacute;erie;
+ elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
+ galanteries chuchot&eacute;es et &eacute;cout&eacute;es avec un sourire de sphinx,
+ tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de g&eacute;linotte.</p>
+ <p>Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela;
+ elle se sentait faite pour cela. Elle e&ucirc;t tant d&eacute;sir&eacute; plaire,
+ &ecirc;tre envi&eacute;e, &ecirc;tre s&eacute;duisante et recherch&eacute;e.<a
+ name="Page_79" id="Page_79"></a></p>
+ <p>Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller
+ voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de
+ chagrin, de regret, de d&eacute;sespoir et de d&eacute;tresse.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant &agrave; la main une large
+ enveloppe.</p>
+ <p>&mdash;Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.</p>
+ <p>Elle d&eacute;chira vivement le papier et en tira une carte imprim&eacute;e qui
+ portait ces mots:</p>
+ <p>&laquo;Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M.
+ et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soir&eacute;e &agrave;
+ l'h&ocirc;tel du minist&egrave;re, le lundi 18 janvier.&raquo;</p>
+ <p>Au lieu d'&ecirc;tre ravie, comme l'esp&eacute;rait son<a name="Page_80"
+ id="Page_80"></a> mari, elle jeta avec d&eacute;pit l'invitation sur la table,
+ murmurant:</p>
+ <p>&mdash;Que veux-tu que je fasse de cela?</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma ch&eacute;rie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors
+ jamais, et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie &agrave;
+ l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est tr&egrave;s recherch&eacute; et on n'en donne
+ pas beaucoup aux employ&eacute;s. Tu verras l&agrave; tout le monde officiel.</p>
+ <p>Elle le regardait d'un &oelig;il irrit&eacute;, et elle d&eacute;clara avec
+ impatience:</p>
+ <p>&mdash;Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller l&agrave;?</p>
+ <p>Il n'y avait pas song&eacute;; il balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Mais la robe avec laquelle tu vas au th&eacute;&acirc;tre. Elle me semble
+ tr&egrave;s bien, &agrave; moi...</p>
+ <p>Il se tut, stup&eacute;fait, &eacute;perdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
+ grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche;
+ il b&eacute;gaya:</p>
+ <p>&mdash;Qu'as-tu? qu'as-tu?</p>
+ <p>Mais, par un effort violent, elle avait dompt&eacute;<a name="Page_81"
+ id="Page_81"></a> sa peine et elle r&eacute;pondit d'une voix calme en essuyant ses
+ joues humides:</p>
+ <p>&mdash;Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par cons&eacute;quent je ne peux
+ aller &agrave; cette f&ecirc;te. Donne ta carte &agrave; quelque coll&egrave;gue dont
+ la femme sera mieux nipp&eacute;e que moi.</p>
+ <p>Il &eacute;tait d&eacute;sol&eacute;. Il reprit:</p>
+ <p>&mdash;Voyons, Mathilde. Combien cela co&ucirc;terait-il, une toilette convenable,
+ qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de tr&egrave;s
+ simple?</p>
+ <p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes, &eacute;tablissant ses comptes et
+ songeant aussi &agrave; la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
+ imm&eacute;diat et une exclamation effar&eacute;e du commis &eacute;conome.</p>
+ <p>Enfin, elle r&eacute;pondit en h&eacute;sitant:</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je
+ pourrais arriver.</p>
+ <p>Il avait un peu p&acirc;li, car il r&eacute;servait juste cette somme pour acheter
+ un fusil et s'offrir des parties de chasse, l'&eacute;t&eacute; suivant, dans la
+ plaine de Nanterre, avec quelques amis qui
+ allaient tirer des alouettes, par l&agrave;, le dimanche.</p>
+ <p>Il dit cependant:</p>
+ <p>&mdash;Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais t&acirc;che d'avoir une belle
+ robe.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le jour de la f&ecirc;te approchait, et Mme Loisel semblait triste,
+ inqui&egrave;te, anxieuse. Sa toilette &eacute;tait pr&ecirc;te cependant. Son mari,
+ lui dit un soir:</p>
+ <p>&mdash;Qu'as-tu? Voyons, tu es toute dr&ocirc;le depuis trois jours.</p>
+ <p>Et elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien &agrave; mettre
+ sur moi. J'aurai l'air mis&egrave;re comme tout. J'aimerais presque mieux ne pas
+ aller &agrave; cette soir&eacute;e.</p>
+ <p>Il reprit:</p>
+ <p>&mdash;Tu mettras des fleurs naturelles. C'est
+ tr&egrave;s chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses
+ magnifiques.</p>
+ <p>Elle n'&eacute;tait point convaincue.</p>
+ <p>&mdash;Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu
+ de femmes riches.</p>
+ <p>Mais son mari s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Que tu es b&ecirc;te! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de
+ te pr&ecirc;ter des bijoux. Tu es bien assez li&eacute;e avec elle pour faire
+ cela.</p>
+ <p>Elle poussa un cri de joie:</p>
+ <p>&mdash;C'est vrai. Je n'y avais point pens&eacute;.</p>
+ <p>Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa d&eacute;tresse.</p>
+ <p>Mme Forestier alla vers son armoire &agrave; glace, prit un large coffret,
+ l'apporta, l'ouvrit, et dit &agrave; Mme Loisel:</p>
+ <p>&mdash;Choisis, ma ch&egrave;re.</p>
+ <p>Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix
+ v&eacute;nitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait les
+ parures devant la glace, h&eacute;sitait, ne pou<a name="Page_84"
+ id="Page_84"></a>vait se d&eacute;cider &agrave; les quitter, &agrave; les rendre.
+ Elle demandait toujours:</p>
+ <p>&mdash;Tu n'as plus rien autre?</p>
+ <p>&mdash;Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup elle d&eacute;couvrit, dans une bo&icirc;te de satin noir, une
+ superbe rivi&egrave;re de diamants; et son c&oelig;ur se mit &agrave; battre d'un
+ d&eacute;sir immod&eacute;r&eacute;. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle
+ l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant
+ elle-m&ecirc;me.</p>
+ <p>Puis, elle demanda, h&eacute;sitante, pleine d'angoisse:</p>
+ <p>&mdash;Peux-tu me pr&ecirc;ter cela, rien que cela?</p>
+ <p>&mdash;Mais, oui, certainement.</p>
+ <p>Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis s'enfuit avec son
+ tr&eacute;sor.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le jour de la f&ecirc;te arriva. Mme Loisel eut un succ&egrave;s. Elle
+ &eacute;tait plus jolie que toutes, &eacute;l&eacute;gante, gracieuse, souriante et
+ folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient
+ &agrave; &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;s. Tous les attach&eacute;s du cabinet
+ voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.</p>
+ <p>Elle dansait avec ivresse, avec emportement, gris&eacute;e par le plaisir, ne
+ pensant plus &agrave; rien, dans le triomphe de sa beaut&eacute;, dans la gloire de
+ son succ&egrave;s, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de
+ toutes ces admirations, de tous ces d&eacute;sirs &eacute;veill&eacute;s, de cette
+ victoire si compl&egrave;te et si douce au c&oelig;ur des femmes.</p>
+ <p>Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un
+ petit salon d&eacute;sert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient
+ beaucoup.</p>
+ <p>Il lui jeta sur les &eacute;paules les v&ecirc;tements qu'il avait apport&eacute;s
+ pour la sortie, modestes v&ecirc;tements de la vie ordinaire, dont la pauvret&eacute;
+ jurait avec l'&eacute;l&eacute;gance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
+ s'enfuir, pour ne pas &ecirc;tre remarqu&eacute;e par les autres femmes qui
+ s'enveloppaient de riches fourrures.</p>
+ <p>Loisel la retenait:</p>
+ <p>&mdash;Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.</p>
+ <p>Mais elle ne l'&eacute;coutait point et descendait rapidement l'escalier.
+ Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouv&egrave;rent pas de voiture; et ils se
+ mirent &agrave; chercher, criant apr&egrave;s les cochers qu'ils voyaient passer de
+ loin.</p>
+ <p>Ils descendaient vers la Seine, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, grelottants.
+ Enfin ils trouv&egrave;rent sur le quai un de ces vieux coup&eacute;s noctambules
+ qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent &eacute;t&eacute;
+ honteux de leur mis&egrave;re pendant le jour.</p>
+ <p>Il les ramena jusqu'&agrave; leur porte, rue des Martyrs, et ils
+ remont&egrave;rent tristement chez eux.
+ C'&eacute;tait fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait &ecirc;tre au
+ Minist&egrave;re &agrave; dix heures.</p>
+ <p>Elle &ocirc;ta les v&ecirc;tements dont elle s'&eacute;tait envelopp&eacute; les
+ &eacute;paules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais
+ soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivi&egrave;re autour du cou!</p>
+ <p>Son mari, &agrave; moiti&eacute; d&eacute;v&ecirc;tu, d&eacute;j&agrave;,
+ demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?</p>
+ <p>Elle se tourna vers lui, affol&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivi&egrave;re de madame Forestier.</p>
+ <p>Il se dressa, &eacute;perdu:</p>
+ <p>&mdash;Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!</p>
+ <p>Et ils cherch&egrave;rent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans
+ les poches, partout. Ils ne la trouv&egrave;rent point.</p>
+ <p>Il demandait:</p>
+ <p>&mdash;Tu es s&ucirc;re que tu l'avais encore en quittant le bal?</p>
+ <p>&mdash;Oui, je l'ai touch&eacute;e dans le vestibule du Minist&egrave;re.<a
+ name="Page_88" id="Page_88"></a></p>
+ <p>&mdash;Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber. Elle
+ doit &ecirc;tre dans le fiacre.</p>
+ <p>&mdash;Oui, C'est probable. As-tu pris le num&eacute;ro?</p>
+ <p>&mdash;Non. Et toi, tu ne l'as pas regard&eacute;?</p>
+ <p>&mdash;Non.</p>
+ <p>Ils se contemplaient atterr&eacute;s. Enfin Loisel se rhabilla.</p>
+ <p>&mdash;Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait &agrave; pied,
+ pour voir si je ne la retrouverai pas.</p>
+ <p>Et il sortit. Elle demeura en toilette de soir&eacute;e, sans force pour se
+ coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pens&eacute;e.</p>
+ <p>Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouv&eacute;.</p>
+ <p>Il se rendit &agrave; la Pr&eacute;fecture de police, aux journaux, pour faire
+ promettre une r&eacute;compense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin
+ o&ugrave; un soup&ccedil;on d'espoir le poussait.</p>
+ <p>Elle attendit tout le jour, dans le m&ecirc;me &eacute;tat d'effarement devant cet
+ affreux d&eacute;sastre.</p>
+ <p>Loisel revint le soir, avec la figure creus&eacute;e, p&acirc;lie; il n'avait rien
+ d&eacute;couvert.</p>
+ <p>&mdash;Il faut, dit-il, &eacute;crire &agrave; ton amie que tu as bris&eacute; la
+ fermeture de sa rivi&egrave;re et que tu la fais r&eacute;parer. Cela nous donnera le
+ temps de nous retourner.</p>
+ <p>Elle &eacute;crivit sous sa dict&eacute;e.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute esp&eacute;rance.</p>
+ <p>Et Loisel, vieilli de cinq ans, d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Il faut aviser &agrave; remplacer ce bijou.</p>
+ <p>Ils prirent, le lendemain, la bo&icirc;te qui l'avait renferm&eacute;, et se
+ rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses
+ livres:</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivi&egrave;re; j'ai d&ucirc;
+ seulement fournir l'&eacute;crin.</p>
+ <p>Alors ils all&egrave;rent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille
+ &agrave; l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et
+ d'angoisse.</p>
+ <p>Ils trouv&egrave;rent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de diamants
+ qui leur parut enti&egrave;rement semblable &agrave; celui qu'ils cherchaient. Il
+ valait quarante mille francs. On le leur laisserait &agrave; trente-six mille.</p>
+ <p>Ils pri&egrave;rent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
+ ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le
+ premier &eacute;tait retrouv&eacute; avant la fin de f&eacute;vrier.</p>
+ <p>Loisel poss&eacute;dait dix-huit mille francs que lui avait laiss&eacute;s son
+ p&egrave;re. Il emprunterait le reste.</p>
+ <p>Il emprunta, demandant mille francs &agrave; l'un, cinq cents &agrave; l'autre,
+ cinq louis par-ci, trois louis par-l&agrave;. Il fit des billets, prit des
+ engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, &agrave; toutes les races de
+ pr&ecirc;teurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signa<a
+ name="Page_91" id="Page_91"></a>ture sans savoir m&ecirc;me s'il pourrait y faire
+ honneur, et, &eacute;pouvant&eacute; par les angoisses de l'avenir, par la noire
+ mis&egrave;re qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes les
+ privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la
+ rivi&egrave;re nouvelle, en d&eacute;posant sur le comptoir du marchand trente-six
+ mille francs.</p>
+ <p>Quand Mme Loisel reporta la parure &agrave; Mme Forestier, celle-ci lui dit, d'un
+ air froiss&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;Tu aurais d&ucirc; me la rendre plus t&ocirc;t, car, je pouvais en avoir
+ besoin.</p>
+ <p>Elle n'ouvrit pas l'&eacute;crin, ce que redoutait son amie. Si elle
+ s'&eacute;tait aper&ccedil;ue de la substitution, qu'aurait-elle pens&eacute;?
+ qu'aurait-elle dit? Ne l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?<a name="Page_92"
+ id="Page_92"></a></p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Mme Loisel connut la vie horrible des n&eacute;cessiteux. Elle prit son parti,
+ d'ailleurs, tout d'un coup, h&eacute;ro&iuml;quement. Il fallait payer cette dette
+ effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement; on loua sous
+ les toits une mansarde.</p>
+ <p>Elle connut les gros travaux du m&eacute;nage, les odieuses besognes de la
+ cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et
+ le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons,
+ qu'elle faisait s&eacute;cher sur une corde; elle descendit &agrave; la rue, chaque
+ matin, les ordures, et monta l'eau, s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque &eacute;tage
+ pour souffler. Et, v&ecirc;tue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier,
+ chez l'&eacute;picier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant,
+ injuri&eacute;e, d&eacute;fendant sou &agrave; sou son mis&eacute;rable argent.<a
+ name="Page_93" id="Page_93"></a></p>
+ <p>Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du
+ temps.</p>
+ <p>Le mari travaillait le soir &agrave; mettre au net les comptes d'un
+ commer&ccedil;ant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie &agrave; cinq sous la
+ page.</p>
+ <p>Et cette vie dura dix ans.</p>
+ <p>Au bout de dix ans, ils avaient tout restitu&eacute;, tout, avec le taux de
+ l'usure, et l'accumulation des int&eacute;r&ecirc;ts superpos&eacute;s.</p>
+ <p>Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle &eacute;tait devenue la femme forte,
+ et dure, et rude, des m&eacute;nages pauvres. Mal peign&eacute;e, avec les jupes de
+ travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait &agrave; grande eau les
+ planchers. Mais parfois, lorsque son mari &eacute;tait au bureau elle s'asseyait
+ aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, et elle songeait &agrave; cette soir&eacute;e
+ d'autrefois, &agrave; ce bal, o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; si belle et si
+ f&ecirc;t&eacute;e.</p>
+ <p>Que serait-il arriv&eacute; si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
+ qui sait? Comme la vie est singuli&egrave;re, changeante! Comme il faut peu de chose
+ pour vous perdre ou vous sauver!</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Or, un dimanche, comme elle &eacute;tait all&eacute;e faire un tour aux
+ Champs-&Eacute;lys&eacute;es pour se d&eacute;lasser des besognes de la semaine, elle
+ aper&ccedil;ut tout &agrave; coup une femme qui promenait un enfant. C'&eacute;tait
+ Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours s&eacute;duisante.</p>
+ <p>Mme Loisel se sentit &eacute;mue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
+ maintenant qu'elle avait pay&eacute;, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?</p>
+ <p>Elle s'approcha.</p>
+ <p>&mdash;Bonjour, Jeanne.</p>
+ <p>L'autre ne la reconnaissait point, s'&eacute;tonnant d'&ecirc;tre appel&eacute;e
+ ainsi famili&egrave;rement par cette bourgeoise. Elle balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Mais... madame!.. Je ne sais.... Vous devez vous tromper.</p>
+ <p>&mdash;Non. Je suis Mathilde Loisel.</p>
+ <p>Son amie poussa un cri:</p>
+ <p>&mdash;Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es chang&eacute;e!...</p>
+ <p>&mdash;Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien des
+ mis&egrave;res... et cela &agrave; cause de toi!...</p>
+ <p>&mdash;De moi.... Comment &ccedil;a?</p>
+ <p>&mdash;Tu te rappelles bien cette rivi&egrave;re de diamants que tu m'as
+ pr&ecirc;t&eacute;e pour aller &agrave; la f&ecirc;te du Minist&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Oui. Eh bien?</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, je l'ai perdue.</p>
+ <p>&mdash;Comment! puisque tu me l'as rapport&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Je t'en ai rapport&eacute; une autre toute pareille. Et voil&agrave; dix
+ ans que nous la payons. Tu comprends que &ccedil;a n'&eacute;tait pas ais&eacute;
+ pour nous, qui n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.</p>
+ <p>Mme Forestier s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Tu dis que tu as achet&eacute; une rivi&egrave;re de diamants pour
+ remplacer la mienne?</p>
+ <p>&mdash;Oui.. Tu ne t'en &eacute;tais pas aper&ccedil;ue, hein? Elles
+ &eacute;taient bien pareilles.</p>
+ <p>Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et na&iuml;ve.</p>
+ <p>Mme Forestier, fort &eacute;mue, lui prit les deux mains.</p>
+ <p>&mdash;Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne &eacute;tait fausse. Elle valait au
+ plus cinq cents francs!...</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/093.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+
+ <h2><a name="LE_BONHEUR" id="LE_BONHEUR"></a>LE BONHEUR</h2>
+ <div class="center">
+ <img src="images/097.png" alt="LE BONHEUR" title="LE BONHEUR" />
+ </div>
+ <p>C'&eacute;tait l'heure du th&eacute;, avant l'entr&eacute;e des lampes. La villa
+ dominait la mer; le soleil disparu avait laiss&eacute; le ciel tout rose de son
+ passage, frott&eacute; de poudre d'or; et la M&eacute;diterran&eacute;e, sans une
+ ride, sans un frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
+ plaque de m&eacute;tal polie et d&eacute;mesur&eacute;e.<a name="Page_99"
+ id="Page_99"></a></p>
+ <p>Au loin, sur la droite, les montagnes dentel&eacute;es dessinaient leur profil
+ noir sur la pourpre p&acirc;lie du couchant.</p>
+ <p>On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des choses qu'on
+ avait dites, d&eacute;j&agrave;, bien souvent. La m&eacute;lancolie douce du
+ cr&eacute;puscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement dans
+ les &acirc;mes, et ce mot: &laquo;amour&raquo;, qui revenait sans cesse, tant&ocirc;t
+ prononc&eacute; par une forte voix d'homme, tant&ocirc;t dit par une voix de femme au
+ timbre l&eacute;ger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un oiseau, y
+ planer comme un esprit.</p>
+ <p>Peut-on aimer plusieurs ann&eacute;es de suite?</p>
+ <p>&mdash;Oui, pr&eacute;tendaient les uns.</p>
+ <p>&mdash;Non, affirmaient les autres.</p>
+ <p>On distinguait les cas, on &eacute;tablissait des d&eacute;marcations, on citait
+ des exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
+ troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux l&egrave;vres,
+ semblaient &eacute;mus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
+ tendre et myst&eacute;rieux de deux &ecirc;tres,
+ avec une &eacute;motion profonde et un int&eacute;r&ecirc;t ardent.</p>
+ <p>Mais tout &agrave; coup quelqu'un, ayant les yeux fix&eacute;s au loin,
+ s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Oh! voyez, l&agrave;-bas, qu'est-ce que c'est?</p>
+ <p>Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, &eacute;norme et
+ confuse.</p>
+ <p>Les femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es et regardaient sans comprendre cette
+ chose surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.</p>
+ <p>Quelqu'un dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est la Corse! On l'aper&ccedil;oit ainsi deux ou trois fois par an dans
+ certaines conditions d'atmosph&egrave;re exceptionnelles, quand l'air d'une
+ limpidit&eacute; parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui voilent
+ toujours les lointains.</p>
+ <p>On distinguait vaguement les cr&ecirc;tes, on crut reconna&icirc;tre la neige des
+ sommets. Et tout le monde restait surpris, troubl&eacute;, presque effray&eacute; par
+ cette brusque apparition d'un monde, par ce fant&ocirc;me sorti de la mer.
+ Peut-&ecirc;tre eurent-ils de ces visions &eacute;tranges, ceux qui partirent,<a
+ name="Page_101" id="Page_101"></a> comme Colomb, &agrave; travers les oc&eacute;ans
+ inexplor&eacute;s.</p>
+ <p>Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parl&eacute;, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Tenez, j'ai connu dans cette &icirc;le, qui se dresse devant nous, comme
+ pour r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me &agrave; ce que nous disions et me rappeler un
+ singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant, d'un amour
+ invraisemblablement heureux.</p>
+ <p>Le voici.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Je fis, voil&agrave; cinq ans, un voyage en Corse. Cette &icirc;le sauvage est
+ plus inconnue et plus loin de nous que l'Am&eacute;rique, bien qu'on la voie
+ quelquefois des c&ocirc;tes de France, comme aujourd'hui.</p>
+ <p>Figurez-vous un monde encore en chaos, une temp&ecirc;te de montagnes que
+ s&eacute;parent des ravins &eacute;troits
+ o&ugrave; roulent des torrents; pas une plaine, mais d'immenses vagues de granit et
+ de g&eacute;antes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes for&ecirc;ts
+ de ch&acirc;taigniers et de pins. C'est un sol vierge, inculte, d&eacute;sert, bien
+ que parfois on aper&ccedil;oive un village, pareil &agrave; un tas de rochers au
+ sommet d'un mont. Point de culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre
+ jamais un morceau de bois travaill&eacute;, un bout de pierre sculpt&eacute;e, jamais
+ le souvenir du go&ucirc;t enfantin ou raffin&eacute; des anc&ecirc;tres pour les
+ choses gracieuses et belles. C'est l&agrave; m&ecirc;me ce qui frappe le plus en ce
+ superbe et dur pays: l'indiff&eacute;rence h&eacute;r&eacute;ditaire pour cette
+ recherche des formes s&eacute;duisantes qu'on appelle l'art.</p>
+ <p>L'Italie, o&ugrave; chaque palais, plein de chefs-d'&oelig;uvre, est un chef-d'&oelig;uvre
+ lui-m&ecirc;me, o&ugrave; le marbre, le bois, le bronze, le fer, les m&eacute;taux et
+ les pierres attestent le g&eacute;nie de l'homme, o&ugrave; les plus petits objets
+ anciens qui tra&icirc;nent dans les vieilles maisons r&eacute;v&egrave;lent ce divin
+ souci de la gr&acirc;ce, est pour nous tous la patrie<a name="Page_103"
+ id="Page_103"></a> sacr&eacute;e que l'on aime parce qu'elle nous montre et nous
+ prouve l'effort, la grandeur, la puissance et le triomphe de l'intelligence
+ cr&eacute;atrice.</p>
+ <p>Et, en face d'elle, la Corse sauvage est rest&eacute;e telle qu'en ses premiers
+ jours. L'&ecirc;tre y vit dans sa maison grossi&egrave;re, indiff&eacute;rent
+ &agrave; tout ce qui ne touche point son existence m&ecirc;me ou ses querelles de
+ famille. Et il est rest&eacute; avec les d&eacute;fauts et les qualit&eacute;s des
+ races incultes, violent, haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi
+ hospitalier, g&eacute;n&eacute;reux, d&eacute;vou&eacute;, na&iuml;f, ouvrant sa
+ porte aux passants et donnant son amiti&eacute; fid&egrave;le pour la moindre marque
+ de sympathie.</p>
+ <p>Donc depuis un mois j'errais &agrave; travers cette &icirc;le magnifique, avec la
+ sensation que j'&eacute;tais au bout du monde. Point d'auberges, point de cabarets,
+ point de routes. On gagne, par des sentiers &agrave; mulets, ces hameaux
+ accroch&eacute;s au flanc des montagnes, qui dominent des ab&icirc;mes tortueux
+ d'o&ugrave; l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix sourde et profonde
+ du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
+ demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on s'asseoit
+ &agrave; l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre, au matin, la
+ main tendue de l'h&ocirc;te qui vous a conduit jusqu'aux limites du village.</p>
+ <p>Or, un soir, apr&egrave;s dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
+ toute seule au fond d'un &eacute;troit vallon qui allait se jeter &agrave; la mer une
+ lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs
+ &eacute;boul&eacute;s et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles
+ ce ravin lamentablement triste.</p>
+ <p>Autour de la chaumi&egrave;re, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
+ quelques grands ch&acirc;taigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays
+ pauvre.</p>
+ <p>La femme qui me re&ccedil;ut &eacute;tait vieille, s&eacute;v&egrave;re et propre,
+ par exception. L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis
+ se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:<a name="Page_105"
+ id="Page_105"></a></p>
+ <p>&mdash;Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.</p>
+ <p>Elle parlait le fran&ccedil;ais de France. Je fus surpris.</p>
+ <p>Je lui demandai:</p>
+ <p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas de Corse?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Non; nous sommes des continentaux. Mais voil&agrave; cinquante ans que nous
+ habitons ici.</p>
+ <p>Une sensation d'angoisse et de peur me saisit &agrave; la pens&eacute;e de ces
+ cinquante ann&eacute;es &eacute;coul&eacute;es dans ce trou sombre, si loin des
+ villes o&ugrave; vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit &agrave;
+ manger le seul plat du d&icirc;ner, une soupe &eacute;paisse o&ugrave; avaient cuit
+ ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.</p>
+ <p>Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le c&oelig;ur
+ serr&eacute; par la m&eacute;lancolie du morne paysage, &eacute;treint par cette
+ d&eacute;tresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
+ certains lieux d&eacute;sol&eacute;s. Il semble
+ que tout soit pr&egrave;s de finir, l'existence et l'univers. On per&ccedil;oit
+ brusquement l'affreuse mis&egrave;re de la vie, l'isolement de tous, le n&eacute;ant
+ de tout, et la noire solitude du c&oelig;ur qui se berce et se trompe lui-m&ecirc;me par
+ des r&ecirc;ves jusqu'&agrave; la mort.</p>
+ <p>La vieille femme me rejoignit et, tortur&eacute;e par cette curiosit&eacute; qui
+ vit toujours au fond des &acirc;mes les plus r&eacute;sign&eacute;es:</p>
+ <p>&mdash;Alors vous venez de France? dit-elle.</p>
+ <p>&mdash;Oui, je voyage pour mon plaisir.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes de Paris, peut-&ecirc;tre?</p>
+ <p>&mdash;Non, je suis de Nancy.</p>
+ <p>Il me sembla qu'une &eacute;motion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu ou
+ plut&ocirc;t senti cela, je n'en sais rien.</p>
+ <p>Elle r&eacute;p&eacute;ta d'une voix lente:</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes de Nancy?</p>
+ <p>L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.</p>
+ <p>Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a ne fait rien. Il n'entend pas.</p>
+ <p>Puis, au bout de quelques secondes:</p>
+ <p>&mdash;Alors vous connaissez du monde &agrave; Nancy?</p>
+ <p>&mdash;Mais oui, presque tout le monde.</p>
+ <p>&mdash;La famille de Sainte-Allaize?</p>
+ <p>&mdash;Oui, tr&egrave;s bien; c'&eacute;taient des amis de mon p&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+ <p>Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis pronon&ccedil;a, de cette voix
+ basse qu'&eacute;veillant les souvenirs:</p>
+ <p>&mdash;Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont
+ devenus?</p>
+ <p>&mdash;Tous sont morts.</p>
+ <p>&mdash;Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?</p>
+ <p>&mdash;Oui, le dernier est g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+ <p>Alors elle dit, fr&eacute;missante d'&eacute;motion, d'angoisse, de je ne sais
+ quel sentiment confus, puissant et sacr&eacute;, de je ne sais quel besoin d'avouer,
+ de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-l&agrave;
+ enferm&eacute;es au fond de son c&oelig;ur, et de ces gens dont le nom bouleversait son
+ &acirc;me:</p>
+ <p>&mdash;Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon fr&egrave;re.<a
+ name="Page_108" id="Page_108"></a></p>
+ <p>Et je levai les yeux vers elle, effar&eacute; de surprise. Et tout d'un coup le
+ souvenir me revint.</p>
+ <p>Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une jeune fille,
+ belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e par un
+ sous-officier de hussards du r&eacute;giment que commandait son p&egrave;re.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un beau gar&ccedil;on, fils de paysans, mais portant bien le dolman
+ bleu, ce soldat qui avait s&eacute;duit la fille de son colonel. Elle l'avait vu,
+ remarqu&eacute;, aim&eacute; en regardant d&eacute;filer les escadrons, sans doute.
+ Mais comment lui avait-elle parl&eacute;, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre?
+ comment avait-elle os&eacute; lui faire comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le
+ sut jamais.</p>
+ <p>On n'avait rien devin&eacute;, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait de
+ finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. On
+ n'en eut jamais des nouvelles et on la consid&eacute;rait comme morte.<a
+ name="Page_109" id="Page_109"></a></p>
+ <p>Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.</p>
+ <p>Alors je repris &agrave; mon tour:</p>
+ <p>&mdash;Oui, je me rappelle bien. Vous &ecirc;tes mademoiselle Suzanne.</p>
+ <p>Elle fit &laquo;oui&raquo;, de la t&ecirc;te. Des larmes tombaient de ses yeux.
+ Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle
+ me dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est lui.</p>
+ <p>Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec ses yeux
+ s&eacute;duits.</p>
+ <p>Je demandai:</p>
+ <p>&mdash;Avez-vous &eacute;t&eacute; heureuse au moins?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit, avec une voix qui venait du c&oelig;ur:</p>
+ <p>&mdash;Oh! oui, tr&egrave;s heureuse. Il m'a rendue tr&egrave;s heureuse. Je n'ai
+ jamais rien regrett&eacute;.</p>
+ <p>Je la contemplais, triste, surpris, &eacute;merveill&eacute; par la puissance de
+ l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle &eacute;tait
+ devenue elle-m&ecirc;me une paysanne. Elle s'&eacute;tait<a name="Page_110"
+ id="Page_110"></a> faite &agrave; sa vie sans charmes, sans luxe, sans
+ d&eacute;licatesse d'aucune sorte, elle s'&eacute;tait pli&eacute;e &agrave; ses
+ habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle &eacute;tait devenue une femme de
+ rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une
+ table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de
+ terre au lard. Elle couchait sur une paillasse &agrave; son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+ <p>Elle n'avait jamais pens&eacute; &agrave; rien, qu'&agrave; lui! Elle n'avait
+ regrett&eacute; ni les parures, ni les &eacute;toffes, ni les
+ &eacute;l&eacute;gances, ni la mollesse des si&egrave;ges, ni la ti&eacute;deur
+ parfum&eacute;e des chambres envelopp&eacute;es de tentures, ni la douceur des duvets
+ o&ugrave; plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui;
+ pourvu qu'il f&ucirc;t l&agrave;, elle ne d&eacute;sirait rien.</p>
+ <p>Elle avait abandonn&eacute; la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
+ l'avaient &eacute;lev&eacute;e, aim&eacute;e. Elle &eacute;tait venue, seule avec
+ lui, en ce sauvage ravin. Et il avait &eacute;t&eacute; tout pour elle, tout ce qu'on
+ d&eacute;sire, tout ce qu'on r&ecirc;ve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce
+ qu'on esp&egrave;re sans fin. Il avait empli de
+ bonheur son existence, d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+ <p>Elle n'aurait pas pu &ecirc;tre plus heureuse.</p>
+ <p>Et toute la nuit, en &eacute;coutant le souffle rauque du vieux soldat
+ &eacute;tendu sur son grabat, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle qui l'avait suivi
+ si loin, je pensais &agrave; cette &eacute;trange et simple aventure, &agrave; ce
+ bonheur si complet, fait de si peu.</p>
+ <p>Et je partis au soleil levant, apr&egrave;s avoir serr&eacute; la main des deux
+ vieux &eacute;poux.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le conteur se tut. Une femme dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est &eacute;gal, elle avait un id&eacute;al trop facile, des besoins trop
+ primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait &ecirc;tre qu'une sotte.</p>
+ <p>Une autre pronon&ccedil;a d'une voix lente:</p>
+ <p>&mdash;Qu'importe! elle fut heureuse.</p>
+ <p>Et l&agrave;-bas, au fond de l'horizon, la Corse<a name="Page_112"
+ id="Page_112"></a> s'enfon&ccedil;ait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer,
+ effa&ccedil;ait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-m&ecirc;me
+ l'histoire des deux humbles amants qu'abritait son rivage.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/111.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_VIEUX" id="LE_VIEUX"></a><a
+ name="Page_114" id="Page_114"></a>LE VIEUX</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/115.png" alt="LE VIEUX" title="LE VIEUX" />
+ </div>
+ <p>Un ti&egrave;de soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
+ grands h&ecirc;tres des foss&eacute;s. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,
+ impr&eacute;gn&eacute;e de pluie r&eacute;cente, &eacute;tait moite, enfon&ccedil;ait
+ sous les pieds avec un bruit d'eau; et les pommiers charg&eacute;s de pommes semaient
+ leurs fruits d'un vert p&acirc;le, dans le vert fonc&eacute; de l'herbage.</p>
+ <p>Quatre jeunes g&eacute;nisses paissaient, attach&eacute;es<a name="Page_117"
+ id="Page_117"></a> en ligne, et meuglaient par moments vers la maison; les volailles
+ mettaient un mouvement color&eacute; sur le fumier, devant l'&eacute;table, et
+ grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse,
+ cherchaient des vers pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.</p>
+ <p>La barri&egrave;re de bois s'ouvrit; un homme entra, &acirc;g&eacute; de quarante
+ ans peut-&ecirc;tre, mais qui semblait vieux de soixante, rid&eacute;, tortu,
+ marchant &agrave; grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de
+ paille. Ses bras trop longs pendaient des deux c&ocirc;t&eacute;s du corps. Quand il
+ approcha de la ferme, un roquet jaune, attach&eacute; au pied d'un &eacute;norme
+ poirier, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un baril qui lui servait de niche, remua la
+ queue, puis se mit &agrave; japper en signe de joie. L'homme cria:</p>
+ <p>&mdash;&Agrave; bas, Finot!</p>
+ <p>Le chien se tut.</p>
+ <p>Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait
+ sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe<a name="Page_118"
+ id="Page_118"></a> grise, trop courte, tombait jusqu'&agrave; la moiti&eacute; des
+ jambes, cach&eacute;es en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de
+ paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux coll&eacute;s au
+ cr&acirc;ne, et sa figure brune, maigre, laide, &eacute;dent&eacute;e, montrait cette
+ physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.</p>
+ <p>L'homme demanda:</p>
+ <p>&mdash;Comment qu'y va?</p>
+ <p>La femme r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;M'sieu l' cur&eacute; dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la
+ nuit.</p>
+ <p>Ils entr&egrave;rent tous deux dans la maison.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; la cuisine, ils
+ p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la chambre, basse, noire, &agrave; peine
+ &eacute;clair&eacute;e par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indienne
+ normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et
+ enfum&eacute;es, traversaient la pi&egrave;ce de part en part, portant le mince
+ plancher du grenier, o&ugrave; couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.<a
+ name="Page_119" id="Page_119"></a></p>
+ <p>Le sol de terre, bossu&eacute;, humide, semblait gras, et, dans le fond de
+ l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit r&eacute;gulier,
+ rauque, une respiration dure, r&acirc;lante, sifflante, avec un gargouillement d'eau
+ comme celui que fait une pompe bris&eacute;e, partait de la couche
+ ent&eacute;n&eacute;br&eacute;e o&ugrave; agonisait un vieillard, le p&egrave;re de
+ la paysanne.</p>
+ <p>L'homme et la femme s'approchaient et regard&egrave;rent le moribond, de leur &oelig;il
+ placide et r&eacute;sign&eacute;.</p>
+ <p>Le gendre dit:</p>
+ <p>&mdash;C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement &agrave; la nuit.</p>
+ <p>La fermi&egrave;re reprit:</p>
+ <p>&mdash;C'est d'puis midi qu'i gargotte comme &ccedil;a.</p>
+ <p>Puis ils se turent. Le p&egrave;re avait les yeux ferm&eacute;s, le visage couleur
+ de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait passer son
+ souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur la poitrine
+ &agrave; chaque aspiration. Le gendre,
+ apr&egrave;s un long silence, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' m&ecirc;me c'est
+ d&eacute;rangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer
+ d'main.</p>
+ <p>Sa femme parut inqui&egrave;te &agrave; cette pens&eacute;e. Elle
+ r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants, puis d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben d'main
+ pour les cossards.</p>
+ <p>Le paysan m&eacute;ditait; il dit:</p>
+ <p>&mdash;Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai ben
+ pour cinq &agrave; six heures &agrave; aller de Tourville &agrave; Manetot chez tout
+ le monde.</p>
+ <p>La femme, apr&egrave;s avoir m&eacute;dit&eacute; deux ou trois minutes,
+ pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Il n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la
+ tourn&eacute;e anuit et faire tout l' c&ocirc;t&eacute; de Tourville. Tu peux ben
+ dire qu'il a pass&eacute;, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relev&eacute;e.<a
+ name="Page_121" id="Page_121"></a></p>
+ <p>L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les cons&eacute;quences et les
+ avantages de l'id&eacute;e. Enfin il d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Tout d' m&ecirc;me, j'y vas.</p>
+ <p>Il allait sortir; il revint et, apr&egrave;s une h&eacute;sitation:</p>
+ <p>&mdash;Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes &agrave; cuire, et pis tu
+ feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront &agrave; l'imunation, vu
+ qu'i faudra se r&eacute;conforter. T'allumeras le four avec la bourr&eacute;e qu'est
+ sous l'hangar au pressoir. Elle est s&egrave;que.</p>
+ <p>Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, prit un pain
+ de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa
+ main les miettes tomb&eacute;es sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour
+ ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre
+ sal&eacute; au fond d'un pot de terre brune, l'&eacute;tendit sur son pain, qu'il se
+ mit &agrave; manger lentement, comme il faisait tout.</p>
+ <p>Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui<a name="Page_122"
+ id="Page_122"></a> se remettait &agrave; japper, sortit sur le chemin qui logeait son
+ foss&eacute;, et s'&eacute;loigna dans la direction de Tourville.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Rest&eacute;e seule, la femme se mit &agrave; la besogne. Elle d&eacute;couvrit la
+ huche &agrave; la farine, et pr&eacute;para la p&acirc;te aux douillons. Elle la
+ p&eacute;trissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant,
+ l'&eacute;crasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune,
+ qu'elle laissa sur le coin de la table.</p>
+ <p>Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la
+ gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec
+ soin, pour ne prendre que les plus m&ucirc;rs, et les entassait dans son tablier.</p>
+ <p>Une voix l'appela du chemin:</p>
+ <p>&mdash;Oh&eacute;, madame Chicot!</p>
+ <p>Elle se retourna. C'&eacute;tait un voisin, ma&icirc;tre<a name="Page_123"
+ id="Page_123"></a></p>
+ <p>Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les jambes
+ pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; quy a pour vot' service, ma&icirc;t Osime?</p>
+ <p>&mdash;Et le p&eacute;, o&ugrave; qui n'en est!</p>
+ <p>Elle cria:</p>
+ <p>&mdash;Il est quasiment pass&eacute;. C'est samedi l'imunation, &agrave; sept
+ heures, vu les cossards qui pressent.</p>
+ <p>Le voisin r&eacute;pliqua:</p>
+ <p>&mdash;Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit &agrave; sa politesse:</p>
+ <p>&mdash;Merci, et vous d' m&ecirc;me.</p>
+ <p>Puis elle se remit &agrave; cueillir ses pommes.</p>
+ <p>Aussit&ocirc;t qu'elle fut rentr&eacute;e, elle alla voir son p&egrave;re,
+ s'attendant &agrave; le trouver mort. Mais d&egrave;s la porte elle distingua son
+ r&acirc;le bruyant et monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point
+ perdre de temps, elle commen&ccedil;a &agrave; pr&eacute;parer les douillons.<a
+ name="Page_124" id="Page_124"></a></p>
+ <p>Elle enveloppait les fruits, un &agrave; un, dans une mince feuille de p&acirc;te,
+ puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules,
+ rang&eacute;es par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa &agrave;
+ pr&eacute;parer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire
+ les pommes de terre; car elle avait r&eacute;fl&eacute;chi qu'il &eacute;tait inutile
+ d'allumer le four, ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, ayant encore le lendemain tout
+ entier pour terminer les pr&eacute;paratifs.</p>
+ <p>Son homme rentra vers cinq heures. D&egrave;s qu'il eut franchi le seuil, il
+ demanda:</p>
+ <p>&mdash;C'est-il fini?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Point encore; &ccedil;a gargouille toujours.</p>
+ <p>Ils all&egrave;rent voir. Le vieux &eacute;tait absolument dans le m&ecirc;me
+ &eacute;tat. Son souffle rauque, r&eacute;gulier comme un mouvement d'horloge, ne
+ s'&eacute;tait ni acc&eacute;l&eacute;r&eacute; ni ralenti. Il revenait de seconde en
+ seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la
+ poitrine.</p>
+ <p>Son gendre le regarda, puis il dit:</p>
+ <p>&mdash;I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.</p>
+ <p>Ils rentr&egrave;rent dans la cuisine et, sans parler, se mirent &agrave; souper.
+ Quand ils eurent aval&eacute; la soupe, ils mang&egrave;rent encore une tartine de
+ beurre, puis, aussit&ocirc;t les assiettes lav&eacute;es, rentr&egrave;rent dans la
+ chambre de l'agonisant.</p>
+ <p>La femme, tenant une petite lampe &agrave; m&egrave;che fumeuse, la promena devant
+ le visage de son p&egrave;re. S'il n'avait pas respir&eacute;, ou l'aurait cru mort
+ assur&eacute;ment.</p>
+ <p>Le lit des deux paysans &eacute;tait cach&eacute; &agrave; l'autre bout de la
+ chambre, dans une esp&egrave;ce d'enfoncement. Ils se couch&egrave;rent sans dire un
+ mot, &eacute;teignirent la lumi&egrave;re, ferm&egrave;rent les yeux; et
+ bient&ocirc;t deux ronflements in&eacute;gaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu,
+ accompagn&egrave;rent le r&acirc;le ininterrompu du mourant.</p>
+ <p>Les rats couraient dans le grenier.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le mari s'&eacute;veilla d&egrave;s les premi&egrave;res p&acirc;leurs du jour.
+ Son beau-p&egrave;re vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette
+ r&eacute;sistance du vieux.</p>
+ <p>&mdash;Dis donc, Ph&eacute;mie, i n' veut point finir. Qu&eacute; qu'tu f'rais,
+ t&eacute;?</p>
+ <p>Il la savait de bon conseil.</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;I n' passera point l' jour, pour s&ucirc;r. N'y a point n'a craindre. Pour
+ lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de m&ecirc;me demain, vu qu'on
+ l'a fait pour ma&icirc;tre R&eacute;nard le p&eacute;, qu'a tr&eacute;pass&eacute;
+ juste aux semences.</p>
+ <p>Il fut convaincu par l'&eacute;vidence du raisonnement, et il partit aux
+ champs.</p>
+ <p>Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la
+ ferme.</p>
+ <p>&Agrave; midi, le vieux n'&eacute;tait point mort. Les gens<a name="Page_127"
+ id="Page_127"></a> de journ&eacute;e lou&eacute;s pour le repiquage des cossarts
+ vinrent en groupe consid&eacute;rer l'ancien qui tardait &agrave; s'en aller. Chacun
+ dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.</p>
+ <p>&Agrave; six heures, quand on rentra, le p&egrave;re respirait encore. Son gendre,
+ &agrave; la fin, s'effraya.</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu' tu f'rais, &agrave; c'te heure, t&eacute;,
+ Ph&eacute;mie?</p>
+ <p>Elle ne savait non plus que r&eacute;soudre. On alla trouver le maire. Il promit
+ qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain. L'officier de
+ sant&eacute;, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger ma&icirc;tre Chicot,
+ &agrave; antidater le certificat de d&eacute;c&egrave;s. L'homme et la femme
+ rentr&egrave;rent tranquilles.</p>
+ <p>Ils se couch&egrave;rent et s'endormirent comme la veille, m&ecirc;lant leurs
+ souffles sonores au souffle plus faible du vieux.</p>
+ <p>Quand ils s'&eacute;veill&egrave;rent, il n'&eacute;tait point mort.<a
+ name="Page_128" id="Page_128"></a></p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Alors ils furent atterr&eacute;s. Ils restaient debout, au chevet du p&egrave;re,
+ le consid&eacute;rant avec m&eacute;fiance, comme s'il avait voulu leur jouer un
+ vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout
+ du temps qu'il leur faisait perdre.</p>
+ <p>Le gendre demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; que j'allons faire?</p>
+ <p>Elle n'en savait rien; elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;C'est-i contrariant, tout d' m&ecirc;me!</p>
+ <p>On ne pouvait maintenant pr&eacute;venir tous les invit&eacute;s, qui allaient
+ arriver sur l'heure. On r&eacute;solut de les attendre, pour leur expliquer la
+ chose.</p>
+ <p>Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la
+ t&ecirc;te couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes,
+ g&ecirc;n&eacute;s dans leurs vestes de drap,
+ s'avan&ccedil;aient plus d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment, deux par deux, en
+ devisant des affaires.</p>
+ <p>Ma&icirc;tre Chicot et sa femme, effar&eacute;s, les re&ccedil;urent en se
+ d&eacute;solant; et tous deux, tout &agrave; coup, au m&ecirc;me moment, en abordant
+ le premier groupe, se mirent &agrave; pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient
+ leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver
+ que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement
+ bavards &agrave; ne laisser personne leur r&eacute;pondre.</p>
+ <p>Ils allaient de l'un &agrave; l'autre:</p>
+ <p>&mdash;Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait dur&eacute; comme
+ &ccedil;a!</p>
+ <p>Les invit&eacute;s interdits, un peu d&eacute;&ccedil;us, comme des gens qui
+ manquent une c&eacute;r&eacute;monie attendue, ne savaient que faire, demeuraient
+ assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Ma&icirc;tre Chicot les
+ retint:</p>
+ <p>&mdash;J'allons casser une cro&ucirc;te tout d' m&ecirc;me. J'avions fait des
+ douillons; faut bien n'en profiter.</p>
+ <p>Les visages s'&eacute;clair&egrave;rent &agrave; cette pens&eacute;e. On se mit
+ &agrave; causer &agrave; voix basse. La cour peu &agrave; peu s'emplissait; les
+ premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait,
+ l'id&eacute;e des douillons &eacute;gayant tout le monde.</p>
+ <p>Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient aupr&egrave;s du
+ lit, balbutiaient une pri&egrave;re, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce
+ spectacle, jetaient un seul coup d'&oelig;il de la fen&ecirc;tre qu'on avait ouverte.</p>
+ <p>Mme Chicot expliquait l'agonie:</p>
+ <p>&mdash;V'l&agrave; deux jours qu'il est comme &ccedil;a, ni plus ni moins, ni plus
+ haut ni plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa &agrave; la collation; mais,
+ comme on &eacute;tait trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit<a
+ name="Page_131" id="Page_131"></a> la table devant la porte. Les quatre douzaines de
+ douillons, dor&eacute;s, app&eacute;tissants, tiraient les yeux, dispos&eacute;s dans
+ deux grands plats. Chacun avan&ccedil;ait le bras pour prendre le sien, craignant
+ qu'il n'y en e&ucirc;t pas assez. Mais il en resta quatre.</p>
+ <p>-Ma&icirc;tre Chicot, la bouche pleine, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;S'i nous v&eacute;yait, l' p&eacute;, &ccedil;a lui f'rait deuil. C'est li
+ qui les aimait d' son vivant.</p>
+ <p>Un gros paysan jovial d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;I n'en mangera pu, &agrave; c't' heure. Chacun son tour.</p>
+ <p>Cette r&eacute;flexion, loin d'attrister les invit&eacute;s sembla les
+ r&eacute;jouir. C'&eacute;tait leur tour, &agrave; eux, de manger des boules.</p>
+ <p>Mme Chicot, d&eacute;sol&eacute;e de la d&eacute;pense, allait sans cesse au
+ cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On
+ riait maintenant, on parlait fort, on commen&ccedil;ait &agrave; crier comme on crie
+ dans les repas.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup une vieille paysanne qui &eacute;tait rest&eacute;e pr&egrave;s
+ du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait
+ bient&ocirc;t &agrave; elle-m&ecirc;me, apparut
+ &agrave; la fen&ecirc;tre, et cria d'une voix aigu&euml;:</p>
+ <p>&mdash;Il a pass&eacute;! il a pass&eacute;!</p>
+ <p>Chacun se tut. Les femmes se lev&egrave;rent vivement pour aller voir.</p>
+ <p>Il &eacute;tait mort, en effet. Il avait cess&eacute; de r&acirc;ler. Les hommes
+ se regardaient, baissaient les yeux, mal &agrave; leur aise. On n'avait pas fini de
+ m&acirc;cher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-l&agrave;.</p>
+ <p>Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'&eacute;tait fini, ils
+ &eacute;taient tranquilles. Ils r&eacute;p&eacute;taient:</p>
+ <p>&mdash;J' savions bien qu' &ccedil;a n' pouvait point durer. Si seulement il avait
+ pu s' d&eacute;cider c'te nuit, &ccedil;a n'aurait point fait tout ce
+ d&eacute;rangement.</p>
+ <p>N'importe, c'&eacute;tait fini. On l'enterrerait lundi, voil&agrave; tout, et on
+ remangerait des douillons pour l'occasion.</p>
+ <p>Les invit&eacute;s s'en all&egrave;rent, en causant de la chose, contents tout de
+ m&ecirc;me d'avoir vu &ccedil;a et aussi d'avoir cass&eacute; une cro&ucirc;te.<a
+ name="Page_133" id="Page_133"></a></p>
+ <p>Et quand l'homme et la femme furent demeur&eacute;s tout seuls, face &agrave;
+ face, elle dit, la figure contract&eacute;e par l'angoisse:</p>
+ <p>&mdash;Faudra tout d'm&ecirc;me r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement
+ il avait pu s' d&eacute;cider c'te nuit!</p>
+ <p>Et le mari, plus r&eacute;sign&eacute;, r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a n' serait pas &agrave; r'faire tous les jours.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/132.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="UN_LACHE" id="UN_LACHE"></a>UN
+ LACHE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/135.png" alt="UN LACHE" title="UN LACHE" />
+ </div>
+ <p>On l'appelait dans le monde: le &laquo;beau Signoles.&raquo; Il se nommait le
+ vicomte Gontran-Joseph de Signoles.</p>
+ <p>Orphelin et ma&icirc;tre d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on
+ dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire croire
+ &agrave; de l'esprit, une certaine gr&acirc;ce naturelle, un air de noblesse et de
+ fiert&eacute;, la moustache brave et l'&oelig;il doux, ce qui pla&icirc;t aux femmes.</p>
+ <p>Il &eacute;tait demand&eacute; dans les salons, recher<a name="Page_137"
+ id="Page_137"></a>ch&eacute; par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette
+ inimiti&eacute; souriante qu'on a pour les gens de figure &eacute;nergique. On lui
+ avait soup&ccedil;onn&eacute; quelques amours capables de donner fort bonne opinion
+ d'un gar&ccedil;on. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-&ecirc;tre moral le
+ plus complet. On savait qu'il tirait bien l'&eacute;p&eacute;e et mieux encore le
+ pistolet.</p>
+ <p>&mdash;Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme,
+ je suis s&ucirc;r de tuer mon homme.</p>
+ <p>Or, un soir, comme il avait accompagn&eacute; au th&eacute;&acirc;tre deux jeunes
+ femmes de ses amies, escort&eacute;es d'ailleurs de leurs &eacute;poux, il leur
+ offrit, apr&egrave;s le spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils
+ &eacute;taient entr&eacute;s depuis quelques minutes, quand il s'aper&ccedil;ut qu'un
+ monsieur assis &agrave; une table voisine regardait avec obstination une de ses
+ voisines. Elle semblait g&ecirc;n&eacute;e, inqui&egrave;te, baissait la t&ecirc;te.
+ Enfin elle dit &agrave; son mari:</p>
+ <p>&mdash;Voici un homme qui me d&eacute;visage. Moi, je ne le connais pas; le
+ connais-tu?</p>
+ <p>Le mari, qui n'avait rien vu, leva les yeux, mais d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Non, pas du tout.</p>
+ <p>La jeune femme reprit, moiti&eacute; souriante, moiti&eacute;
+ f&acirc;ch&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;C'est fort g&ecirc;nant; cet individu me g&acirc;te ma glace.</p>
+ <p>Le mari haussa les &eacute;paules:</p>
+ <p>&mdash;Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les insolents
+ qu'on rencontre, on n'en finirait pas.</p>
+ <p>Mais le vicomte s'&eacute;tait lev&eacute; brusquement. Il ne pouvait admettre que
+ cet inconnu g&acirc;tait une glace qu'il avait offerte. C'&eacute;tait &agrave; lui
+ que l'injure s'adressait, puisque c'&eacute;tait par lui et pour lui que ses amis
+ &eacute;taient entr&eacute;s dans ce caf&eacute;. L'affaire donc ne regardait que
+ lui.</p>
+ <p>Il s'avan&ccedil;a vers l'homme et lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Vous avez, monsieur, une mani&egrave;re de regarder ces dames que je ne
+ puis tol&eacute;rer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.</p>
+ <p>L'autre r&eacute;pliqua:</p>
+ <p>&mdash;Vous allez me ficher la paix, vous.</p>
+ <p>Le vicomte d&eacute;clara, les dents serr&eacute;es:</p>
+ <p>&mdash;Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer &agrave; passer la mesure.</p>
+ <p>Le monsieur ne r&eacute;pondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout
+ &agrave; l'autre du caf&eacute;, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir
+ &agrave; chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se
+ retourn&egrave;rent; tous les autres lev&egrave;rent la t&ecirc;te; trois
+ gar&ccedil;ons pivot&egrave;rent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames
+ du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles
+ eussent &eacute;t&eacute; deux automates ob&eacute;issant &agrave; la m&ecirc;me
+ manivelle.</p>
+ <p>Un grand silence s'&eacute;tait fait. Puis, tout &agrave; coup, un bruit sec
+ claqua dans l'air. Le vicomte avait gifl&eacute; son adversaire. Tout le monde se
+ leva pour s'interposer. Des cartes furent &eacute;chang&eacute;es.<a name="Page_140"
+ id="Page_140"></a></p>
+ <p>Quand le vicomte fut rentr&eacute; chez lui, il marcha pendant quelques minutes
+ &agrave; grands pas vifs, &agrave; travers sa chambre. Il &eacute;tait trop
+ agit&eacute; pour r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; rien. Une seule id&eacute;e
+ planait sur son esprit: &laquo;un duel,&raquo; sans que cette id&eacute;e
+ &eacute;veill&acirc;t encore en lui une &eacute;motion quelconque. Il avait fait ce
+ qu'il devait faire; il s'&eacute;tait montr&eacute; ce qu'il devait &ecirc;tre. On en
+ parlerait, on l'approuverait, on le f&eacute;liciterait. Il r&eacute;p&eacute;tait
+ &agrave; voix haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de
+ pens&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Quelle brute que cet homme!</p>
+ <p>Puis il s'assit et il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Il lui fallait,
+ d&egrave;s le matin, trouver des t&eacute;moins. Qui choisirait-il? Il cherchait les
+ gens les plus pos&eacute;s et les plus c&eacute;l&egrave;bres de sa connaissance. Il
+ prit enfin le marquis de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un
+ soldat, c'&eacute;tait fort bien. Leurs noms
+ porteraient dans les journaux. Il s'aper&ccedil;ut qu'il avait soif et il but, coup
+ sur coup, trois verres d'eau; puis il se remit &agrave; marcher. Il se sentait plein
+ d'&eacute;nergie. En se montrant cr&acirc;ne, r&eacute;solu &agrave; tout, et en
+ exigeant des conditions rigoureuses, dangereuses, en r&eacute;clamant un duel
+ s&eacute;rieux, tr&egrave;s s&eacute;rieux, terrible, son adversaire reculerait
+ probablement et ferait des excuses.</p>
+ <p>Il reprit la carte qu'il avait tir&eacute;e de sa poche et jet&eacute;e sur sa
+ table et il la relut comme il l'avait d&eacute;j&agrave; lue, au caf&eacute;, d'un
+ coup d'&oelig;il et, dans le fiacre, &agrave; la lueur de chaque bec de gaz; en revenant.
+ &laquo;Georges Lamil, 51, rue Moncey.&raquo; Rien de plus.</p>
+ <p>Il examinait ces lettres assembl&eacute;es qui lui paraissaient
+ myst&eacute;rieuses, pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui &eacute;tait cet
+ homme? Que faisait-il? Pourquoi avait-il regard&eacute; cette femme d'une pareille
+ fa&ccedil;on? N'&eacute;tait-ce pas r&eacute;voltant qu'un &eacute;tranger, un
+ inconnu v&icirc;nt troubler ainsi votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait
+ plu de fixer insolemment les yeux sur une femme?
+ Et le vicomte r&eacute;p&eacute;ta encore une fois, &agrave; haute voix:</p>
+ <p>&mdash;Quelle brute!</p>
+ <p>Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours plant&eacute; sur
+ la carte. Une col&egrave;re s'&eacute;veillait en lui contre ce morceau de papier,
+ une col&egrave;re haineuse o&ugrave; se m&ecirc;lait un &eacute;trange sentiment de
+ malaise. C'&eacute;tait stupide, cette histoire-l&agrave;! Il prit un canif ouvert
+ sous sa main et le piqua au milieu du nom imprim&eacute;, comme s'il e&ucirc;t
+ poignard&eacute; quelqu'un.</p>
+ <p>Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'&eacute;p&eacute;e ou le pistolet, car
+ il se consid&eacute;rait bien comme l'insult&eacute;. Avec l'&eacute;p&eacute;e, il
+ risquait moins; mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son
+ adversaire. Il est bien rare qu'un duel &agrave; l'&eacute;p&eacute;e soit mortel,
+ une prudence r&eacute;ciproque emp&ecirc;chant les combattants de se tenir en garde
+ assez pr&egrave;s l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profond&eacute;ment. Avec
+ le pistolet il risquait sa vie s&eacute;rieusement; mais il pouvait aussi se tirer
+ d'affaire avec tous les honneurs de la situation
+ et sans arriver &agrave; une rencontre.</p>
+ <p>Il pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Il faut &ecirc;tre ferme. Il aura peur.</p>
+ <p>Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se sentait
+ fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commen&ccedil;a &agrave; se
+ d&eacute;v&ecirc;tir pour se coucher.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'il fut au lit, il souffla sa lumi&egrave;re et ferma les yeux.</p>
+ <p>Il pensait:</p>
+ <p>J'ai toute la journ&eacute;e de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons
+ d'abord afin d'&ecirc;tre calme.</p>
+ <p>Il avait tr&egrave;s chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir &agrave;
+ s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis
+ se pla&ccedil;ait sur le c&ocirc;t&eacute; gauche, puis se roulait sur le
+ c&ocirc;t&eacute; droit.</p>
+ <p>Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inqui&eacute;tude le
+ saisit:</p>
+ <p>&mdash;Est-ce que j'aurais peur?</p>
+ <p>Pourquoi son c&oelig;ur se mettait-il &agrave; battre<a name="Page_144"
+ id="Page_144"></a> follement &agrave; chaque bruit connu de sa chambre? Quand la
+ pendule allait sonner, le petit grincement du ressort qui se dresse lui faisait faire
+ un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques
+ secondes, tant il demeurait oppress&eacute;.</p>
+ <p>Il se mit &agrave; raisonner avec lui-m&ecirc;me sur la possibilit&eacute; de
+ cette chose:</p>
+ <p>&mdash;Aurais-je peur?</p>
+ <p>Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave;
+ aller jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volont&eacute; bien arr&ecirc;t&eacute;e
+ de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profond&eacute;ment
+ troubl&eacute; qu'il se demanda:</p>
+ <p>&mdash;Peut-on avoir peur, malgr&eacute; soi?</p>
+ <p>Et ce doute l'envahit, cette inqui&eacute;tude, cette &eacute;pouvante; si une
+ force plus puissante que sa volont&eacute;, dominatrice, irr&eacute;sistible, le
+ domptait, qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le
+ terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il perdait
+ connaissance? Et il songea &agrave; sa situation, &agrave; sa r&eacute;putation,
+ &agrave; son nom.</p>
+ <p>Et un singulier besoin le prit tout &agrave; coup de se relever pour se regarder
+ dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aper&ccedil;ut son visage
+ refl&eacute;t&eacute; dans le verre poli, il se reconnut &agrave; peine, et il lui
+ sembla qu'il ne s'&eacute;tait jamais vu. Ses yeux lui parurent &eacute;normes; et il
+ &eacute;tait p&acirc;le, certes, il &eacute;tait p&acirc;le, tr&egrave;s
+ p&acirc;le.</p>
+ <p>Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour constater
+ l'&eacute;tat de sa sant&eacute;, et tout d'un coup cette pens&eacute;e entra en lui
+ &agrave; la fa&ccedil;on d'une balle:</p>
+ <p>&mdash;Apr&egrave;s-demain, &agrave; cette heure-ci, je serai peut-&ecirc;tre
+ mort.</p>
+ <p>Et son c&oelig;ur se remit &agrave; battre furieusement.</p>
+ <p>&mdash;Apr&egrave;s demain, &agrave; cette heure-ci, je serai peut-&ecirc;tre
+ mort. Cette personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera
+ plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans vingt-quatre heures
+ je serai couch&eacute; dans ce lit, mort, les yeux ferm&eacute;s, froid,
+ inanim&eacute;, disparu.</p>
+ <p>Il se retourna vers la couche et il se vit
+ distinctement &eacute;tendu sur le dos dans ces m&ecirc;mes draps qu'il venait de
+ quitter. Il avait ce visage creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne
+ remueront plus.</p>
+ <p>Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans son
+ fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit &agrave; marcher. Il
+ avait froid; il alla vers la sonnette pour r&eacute;veiller son valet de chambre;
+ mais il s'arr&ecirc;ta, la main lev&eacute;e vers le cordon:</p>
+ <p>&mdash;Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.</p>
+ <p>Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un
+ fr&eacute;missement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa t&ecirc;te
+ s'&eacute;garait; ses pens&eacute;es troubles, devenaient fuyantes, brusques,
+ douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il e&ucirc;t bu.</p>
+ <p>Et sans cesse il se demandait:</p>
+ <p>&mdash;Que vais-je faire? Que vais-je devenir?</p>
+ <p>Tout son corps vibrait, parcouru de tressail<a name="Page_147"
+ id="Page_147"></a>lements saccad&eacute;s; il se releva et, s'approchant de la
+ fen&ecirc;tre, ouvrit les rideaux.</p>
+ <p>Le jour venait, un jour d'&eacute;t&eacute;. Le ciel rose faisait rose la ville,
+ les toits et les murs. Une grande tomb&eacute;e de lumi&egrave;re tendue, pareille
+ &agrave; une caresse du soleil levant, enveloppait le monde r&eacute;veill&eacute;;
+ et, avec cette lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le c&oelig;ur du vicomte!
+ &Eacute;tait-il fou de s'&ecirc;tre laiss&eacute; ainsi terrasser par la crainte,
+ avant m&ecirc;me que rien f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute;, avant que ses
+ t&eacute;moins eussent vu ceux de ce Georges Lamil, avant qu'il s&ucirc;t encore s'il
+ allait seulement se battre?</p>
+ <p>Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Il se r&eacute;p&eacute;tait, tout en marchant:</p>
+ <p>&mdash;Il faut que je sois &eacute;nergique, tr&egrave;s &eacute;nergique. Il faut
+ que je prouve que je n'ai pas peur.</p>
+ <p>Ses t&eacute;moins, le marquis et le colonel, se mirent &agrave; sa disposition,
+ et, apr&egrave;s lui avoir serr&eacute; &eacute;nergiquement les mains,
+ discut&egrave;rent les conditions.</p>
+ <p>Le colonel demanda:</p>
+ <p>&mdash;Vous voulez un duel s&eacute;rieux?</p>
+ <p>Le vicomte r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s s&eacute;rieux.</p>
+ <p>Le marquis reprit:</p>
+ <p>&mdash;Vous tenez au pistolet?</p>
+ <p>&mdash;Oui.</p>
+ <p>&mdash;Nous laissez-vous libres de r&eacute;gler le reste.</p>
+ <p>Le vicomte articula d'une voix s&egrave;che, saccad&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.
+ &Eacute;change de balles jusqu'&agrave; blessure grave.</p>
+ <p>Le colonel d&eacute;clara d'un ton satisfait:</p>
+ <p>&mdash;Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les chances
+ sont pour vous.</p>
+ <p>Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui
+ pour les attendre. Son agitation, apais&eacute;e un moment, grandissait maintenant de
+ minute en minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la
+ poitrine, une sorte de fr&eacute;missement, de vibration continue; il ne pouvait
+ tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la bouche une apparence de
+ salive, et il faisait &agrave; tout instant un mouvement bruyant de la langue, comme
+ pour la d&eacute;coller de son palais.</p>
+ <p>Il voulut d&eacute;jeuner, mais il ne put manger. Alors l'id&eacute;e lui vint de
+ boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de rhum dont il
+ avala coup sur coup, six petits verres.</p>
+ <p>Une chaleur, pareille &agrave; une br&ucirc;lure, l'envahit, suivie aussit&ocirc;t
+ d'un &eacute;tourdissement de l'&acirc;me. Il pensa:</p>
+ <p>&mdash;Je tiens le moyen. Maintenant &ccedil;a va bien.</p>
+ <p>Mais au bout d'une heure il avait vid&eacute; le carafon, et son &eacute;tat
+ d'agitation redevenait intol&eacute;rable. Il sentait un besoin fou de se rou<a
+ name="Page_150" id="Page_150"></a>ler par terre, de crier, de mordre. Le soir
+ tombait.</p>
+ <p>Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la force de se
+ lever pour recevoir ses t&eacute;moins.</p>
+ <p>Il n'osait m&ecirc;me plus leur parler, leur dire &laquo;bonjour,&raquo; prononcer
+ un seul mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout &agrave; l'alt&eacute;ration de sa
+ voix.</p>
+ <p>Le colonel pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Tout est r&eacute;gl&eacute; aux conditions que vous avez fix&eacute;es.
+ Votre adversaire r&eacute;clamait d'abord les privil&egrave;ges d'offens&eacute;,
+ mais il a c&eacute;d&eacute; presque aussit&ocirc;t et a tout accept&eacute;. Ses
+ t&eacute;moins sont deux militaires.</p>
+ <p>Le vicomte pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Merci.</p>
+ <p>Le marquis reprit:</p>
+ <p>&mdash;Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons encore
+ &agrave; nous occuper de mille choses. Il faut un bon m&eacute;decin, puisque le
+ combat ne cessera qu'apr&egrave;s blessure grave, et vous savez que les balles<a
+ name="Page_151" id="Page_151"></a> ne badinent pas. Il faut d&eacute;signer
+ l'endroit, &agrave; proximit&eacute; d'une maison pour y porter le bless&eacute; si
+ c'est n&eacute;cessaire, etc.; enfin, nous en avons encore pour deux ou trois
+ heures.</p>
+ <p>Le vicomte articula une seconde fois:</p>
+ <p>&mdash;Merci.</p>
+ <p>Le colonel demanda:</p>
+ <p>&mdash;Vous allez bien? vous &ecirc;tes calme?</p>
+ <p>&mdash;Oui, tr&egrave;s calme, merci.</p>
+ <p>Les deux hommes se retir&egrave;rent.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou. Son
+ domestique ayant allum&eacute; les lampes, il s'assit devant sa table pour
+ &eacute;crire des lettres. Apr&egrave;s avoir trac&eacute;, au haut d'une page:
+ &laquo;Ceci est mon testament...&raquo; il se releva d'une secousse et
+ s'&eacute;loigna, se sentant incapable d'unir deux id&eacute;es, de prendre une
+ r&eacute;solution, de d&eacute;cider quoi que ce f&ucirc;t.</p>
+ <p>Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait
+ plus &eacute;viter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il
+ avait cette intention et cette r&eacute;solution fermement arr&ecirc;t&eacute;es; et
+ il sentait bien, malgr&eacute; tout l'effort de son esprit et toute la tension de sa
+ volont&eacute;, qu'il ne pourrait m&ecirc;me conserver la force n&eacute;cessaire
+ pour aller jusqu'au lieu de la rencontre. Il cherchait &agrave; se figurer le combat,
+ son attitude &agrave; lui et la tenue de son adversaire.</p>
+ <p>De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un petit bruit
+ sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de Ch&acirc;teauvillard. Puis il se
+ demanda:</p>
+ <p>&mdash;Mon adversaire a-t-il fr&eacute;quent&eacute; les tirs? Est-il connu?
+ Est-il class&eacute;? Comment le savoir?</p>
+ <p>Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et il le
+ parcourut d'un bout &agrave; l'autre. Georges Lamil n'y &eacute;tait pas
+ nomm&eacute;. Mais cependant si cet homme n'&eacute;tait pas un tireur, il n'aurait
+ pas accept&eacute; imm&eacute;diatement cette arme dangereuse et ces conditions
+ mortelles?</p>
+ <p>Il ouvrit, en passant, une bo&icirc;te de
+ Gastinne Renette pos&eacute;e sur un gu&eacute;ridon, et prit un des pistolets, puis
+ il se pla&ccedil;a comme pour tirer et leva le bras. Mais il tremblait des pieds
+ &agrave; la t&ecirc;te et le canon remuait dans tous les sens.</p>
+ <p>Alors, il se dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.</p>
+ <p>Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache la mort, il
+ songeait au d&eacute;shonneur, aux chuchotements dans les cercles, aux rires dans les
+ salons, au m&eacute;pris des femmes, aux allusions des journaux, aux insultes que lui
+ jetteraient les l&acirc;ches.</p>
+ <p>Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une amorce
+ briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet &eacute;tait
+ demeur&eacute; charg&eacute;, par hasard, par oubli. Et il &eacute;prouva de cela une
+ joie confuse, inexplicable.</p>
+ <p>S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il serait
+ perdu &agrave; tout jamais. Il serait
+ tach&eacute;, marqu&eacute; d'un signe d'infamie, chass&eacute; du monde! Et cette
+ tenue calme et cr&acirc;ne, il ne l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant
+ il &eacute;tait brave, puisqu'il voulait se battre!... Il &eacute;tait brave, puisque
+ ...&mdash;La pens&eacute;e qui l'effleura ne s'acheva m&ecirc;me pas dans son esprit;
+ mais, ouvrant la bouche toute grande, il s'enfon&ccedil;a brusquement, jusqu'au fond
+ de la gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la g&acirc;chette...</p>
+ <p>Quand son valet de chambre accourut, attir&eacute; par la d&eacute;tonation, il le
+ trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait &eacute;clabouss&eacute; le papier
+ blanc sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre
+ mots:</p>
+ <p>&laquo;Ceci est mon testament.&raquo;</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/153.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LIVROGNE" id="LIVROGNE"></a><a
+ name="Page_156" id="Page_156"></a>L'IVROGNE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/157.png" alt="L'IVROGNE" title="L'IVROGNE" />
+ </div>
+ <p>Le vent du nord soufflait en temp&ecirc;te, emportant par le ciel d'&eacute;normes
+ nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre des averses
+ furieuses.</p>
+ <p>La mer d&eacute;mont&eacute;e mugissait et secouait la c&ocirc;te,
+ pr&eacute;cipitant sur le rivage des vagues &eacute;normes, lentes et baveuses, qui
+ s'&eacute;croulaient avec des d&eacute;tonations d'artillerie. Elles s'en venaient
+ tout doucement, l'une apr&egrave;s l'autre,
+ hautes comme des montagnes, &eacute;parpillant dans l'air, sous les rafales,
+ l'&eacute;cume blanche de leurs t&ecirc;tes ainsi qu'une sueur de monstres.</p>
+ <p>L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et
+ g&eacute;missait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents, abattant les
+ chemin&eacute;es, lan&ccedil;ant dans les rues de telles pouss&eacute;es de vent
+ qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants eussent
+ &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s comme des feuilles et jet&eacute;s dans les champs
+ par-dessus les maisons.</p>
+ <p>On avait h&acirc;l&eacute; les barques de p&ecirc;che jusqu'au pays, par crainte
+ de la mer qui allait balayer la plage &agrave; mar&eacute;e pleine, et quelques
+ matelots, cach&eacute;s derri&egrave;re le ventre rond des embarcations
+ couch&eacute;es sur le flanc, regardaient cette col&egrave;re du ciel et de
+ l'eau.</p>
+ <p>Puis ils s'en allaient peu &agrave; peu, car la nuit tombait sur la temp&ecirc;te,
+ enveloppant d'ombre l'Oc&eacute;an affol&eacute;, et tous le fracas des
+ &eacute;l&eacute;ments en furie.</p>
+ <p>Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond sous les
+ bourrasques, le bonnet de laine enfonc&eacute;
+ jusqu'aux yeux, deux grands p&ecirc;cheurs normands, au collier de barbe rude,
+ &agrave; la peau br&ucirc;l&eacute;e par les rafales sal&eacute;es du large, aux yeux
+ bleus piqu&eacute;s d'un grain noir au milieu, ces yeux per&ccedil;ants des marins
+ qui voient au bout de l'horizon, comme un oiseau de proie.</p>
+ <p>Un d'eux disait:</p>
+ <p>&mdash;Allons, viens-t'en, J&eacute;r&eacute;mie. J'allons passer l'temps aux
+ dominos. C'est m&eacute; qui paye.</p>
+ <p>L'autre h&eacute;sitait encore, tent&eacute; par le jeu et l'eau-de-vie, sachant
+ bien qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi par
+ l'id&eacute;e de sa femme rest&eacute;e toute seule dans sa masure.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;On dirait qu' l'as fait une gageure de m'so&ucirc;ler tous les soirs.
+ Dis-m&eacute;, qu&eacute; qu' &ccedil;a te rapporte, pisque tu payes toujours?</p>
+ <p>Et il riait tout de m&ecirc;me &agrave; l'id&eacute;e de toute cette eau-de-vie
+ bue aux frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en
+ b&eacute;n&eacute;fice.</p>
+ <p>Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.</p>
+ <p>&mdash;Allons, viens-t'en, J&eacute;r&eacute;mie. C'est pas un soir &agrave;
+ rentrer, sans rien d'chaud dans le ventre. Qu&eacute;qu' tu crains? Ta femme va-t-il
+ pas bassiner ton lit?</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie r&eacute;pondait:</p>
+ <p>&mdash;L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a quasiment
+ r'p&eacute;ch&eacute; dans le ruisseau de d'vant chez nous!</p>
+ <p>Et il riait encore &agrave; ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement
+ vers le caf&eacute; de Paumelle, dont la vitre illumin&eacute;e brillait; il allait,
+ tir&eacute; par Mathurin et pouss&eacute; par le vent, incapable de r&eacute;sister
+ &agrave; ces deux forces.</p>
+ <p>La salle basse &eacute;tait pleine de matelots, de fum&eacute;e et de cris. Tous
+ ces hommes, v&ecirc;tus de laine, les coudes sur les tables, vocif&eacute;raient pour
+ se faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans le vacarme
+ des voix et des dominos tap&eacute;s sur le marbre, histoire de faire plus de bruit
+ encore.</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie et Mathurin all&egrave;rent s'asseoir dans<a name="Page_162"
+ id="Page_162"></a> un coin et commenc&egrave;rent une partie, et les petits verres
+ disparaissaient, l'un apr&egrave;s l'autre, dans la profondeur de leurs gorges.</p>
+ <p>Puis ils jou&egrave;rent d'autres parties, burent d'autres petits verres. Mathurin
+ versait toujours, en clignant de l'&oelig;il au patron, un gros homme aussi rouge que du
+ feu et qui rigolait, comme s'il e&ucirc;t su quelque longue farce; et
+ J&eacute;r&eacute;mie engloutissait l'alcool, balan&ccedil;ait sa t&ecirc;te,
+ poussait des rires pareils &agrave; des rugissements en regardant son comp&egrave;re
+ d'un air h&eacute;b&eacute;t&eacute; et content.</p>
+ <p>Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait la porte du
+ dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le caf&eacute;, remuait en
+ temp&ecirc;te la lourde fum&eacute;e des pipes, balan&ccedil;ait les lampes au bout
+ de leurs cha&icirc;nettes et faisait vaciller leurs flammes; et on entendait tout
+ &agrave; coup la choc profond d'une vague s'&eacute;croulant et le mugissement de la
+ bourrasque.</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie, le col desserr&eacute;, prenait des poses de so&ucirc;lard,
+ une jambe &eacute;tendue, un bras tombant; et de
+ l'autre main il tenait ses dominos.</p>
+ <p>Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'&eacute;tait approch&eacute;,
+ plein d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Eh ben, J&eacute;r&eacute;mie, c'a va-t-il, &agrave; l'int&eacute;rieur?
+ Es-tu rafra&icirc;chi &agrave; force de t'arroser?</p>
+ <p>Et J&eacute;r&eacute;mie bredouilla:</p>
+ <p>&mdash;Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, l&agrave;-dedans.</p>
+ <p>Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:</p>
+ <p>&mdash;Et ton fr&eacute;, Mathurin, ous qu'il est &agrave; c't heure?</p>
+ <p>Le marin eut un rire muet:</p>
+ <p>&mdash;Il est au chaud, t'inqui&egrave;te pas.</p>
+ <p>Et tous deux regard&egrave;rent J&eacute;r&eacute;mie, qui posait triomphalement
+ le double six en annon&ccedil;ant:</p>
+ <p>&mdash;V'l&agrave; le syndic.</p>
+ <p>Quand ils eurent achev&eacute; la partie, le patron d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Vous savez, mes gars, m&eacute;, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous
+ laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour
+ vingt sous &agrave; bord. Tu fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras
+ la clef d'sous l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.</p>
+ <p>Mathurin r&eacute;pliqua:</p>
+ <p>&mdash;T'inqui&egrave;te pas. C'est compris.</p>
+ <p>Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement son
+ escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas r&eacute;sonna dans la
+ petite maison; puis un lourd craquement r&eacute;v&eacute;la qu'il venait de se
+ mettre au lit.</p>
+ <p>Les deux hommes continu&egrave;rent &agrave; jouer; de temps en temps, une rage
+ plus forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les deux
+ buveurs levaient la t&ecirc;te comme si quelqu'un allait entrer. Puis Mathurin
+ prenait le litre et remplissait le verre de J&eacute;r&eacute;mie. Mais soudain,
+ l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre enrou&eacute;
+ ressemblait &agrave; un choc de casseroles, et les coups vibraient longtemps, avec
+ une sonorit&eacute; de ferraille.</p>
+ <p>Mathurin aussit&ocirc;t se leva, comme un matelot dont le quart est fini:</p>
+ <p>&mdash;Allons, J&eacute;r&eacute;mie, faut d&eacute;caniller.</p>
+ <p>L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en s'appuyant
+ &agrave; la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que son compagnon
+ &eacute;teignait la lampe.</p>
+ <p>Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:</p>
+ <p>&mdash;Allons, bonsoir, &agrave; demain.</p>
+ <p>Et il disparut dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+ <p>II</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie fit trois pas, puis oscilla, &eacute;tendit les mains,
+ rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en tr&eacute;buchant.
+ Par moments une bourrasque, s'engouffrant dans la rue &eacute;troite, le
+ lan&ccedil;ait en avant, le faisait courir
+ quelques pas; puis quand la violence de la trombe cessait, il s'arr&ecirc;tait net,
+ ayant perdu son pousseur, et il se remettait &agrave; vaciller sur ses jambes
+ capricieuses d'ivrogne.</p>
+ <p>Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il
+ reconnut sa porte et il se mit &agrave; la t&acirc;ter pour d&eacute;couvrir la
+ serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait &agrave;
+ mi-voix. Alors il tapa dessus &agrave; coups de poing, appelant sa femme pour qu'elle
+ v&icirc;nt l'aider:</p>
+ <p>&mdash;M&eacute;lina! Eh! M&eacute;lina!</p>
+ <p>Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il c&eacute;da,
+ s'ouvrit, et J&eacute;r&eacute;mie, perdant son appui, entra chez lui en
+ s'&eacute;croulant, alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que
+ quelque chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.</p>
+ <p>Il ne bougeait plus, ahuri de peur, &eacute;perdu, dans une &eacute;pouvante du
+ diable, des revenants de toutes les choses myst&eacute;rieuses des
+ t&eacute;n&egrave;bres, et il attendit longtemps
+ sans oser faire un mouvement. Mais, comme il vit que rien ne remuait plus, un peu de
+ raison lui revint, de la raison trouble de pochard.</p>
+ <p>Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et, s'enhardissant
+ enfin, il pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;M&eacute;lina!</p>
+ <p>Sa femme ne r&eacute;pondit pas.</p>
+ <p>Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute
+ ind&eacute;cis, un soup&ccedil;on vague. Il ne bougeait point; il restait l&agrave;,
+ assis par terre, dans le noir, cherchant ses id&eacute;es, s'accrochant &agrave; des
+ r&eacute;flexions incompl&egrave;tes et tr&eacute;buchantes comme ses pieds.</p>
+ <p>Il demanda de nouveau:</p>
+ <p>&mdash;Dis-m&eacute; qui que c'&eacute;tait, M&eacute;lina? Dis-m&eacute; qui que
+ c'&eacute;tait. Je te ferai rien.</p>
+ <p>Il attendit. Aucune voix ne s'&eacute;leva dans l'ombre. Il raisonnait tout haut,
+ maintenant.</p>
+ <p>&mdash;Je sieus-ti bu, tout de m&ecirc;me! Je sieus-ti<a name="Page_168"
+ id="Page_168"></a> bu! C'est li qui m'a boissonn&eacute; comma, &ccedil;u manant;
+ c'est li, pour que je rentre point. J'sieus-ti bu!</p>
+ <p>Et il reprenait:</p>
+ <p>&mdash;Dis-m&eacute; qui que c'&eacute;tait, M&eacute;lina, ou j'vas faire
+ qu&eacute;que malheur.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et
+ obstin&eacute;e d'homme saoul:</p>
+ <p>&mdash;C'est li qui m'a r'tenu chez ce fain&eacute;ant de Paumelle; et l's autres
+ soirs itou, pour que je rentre point. C'est qu&eacute;que complice. Ah! charogne!</p>
+ <p>Lentement il se mit sur les genoux. Une col&egrave;re sourde le gagnait, se
+ m&ecirc;lant &agrave; la fermentation des boissons.</p>
+ <p>Il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+ <p>&mdash;Dis-m&eacute; qui qu' c'&eacute;tait, M&eacute;lina, ou j' vas cogner, j'te
+ pr&eacute;viens!</p>
+ <p>IL &eacute;tait debout maintenant, fr&eacute;missant d'une col&egrave;re
+ foudroyante, comme si l'alcool qu'il avait au corps se f&ucirc;t enflamm&eacute; dans
+ ses veines. Il fit un pas, heurta une chaise, la
+ saisit, marcha encore, rencontra le lit, le palpa et sentit dedans le corps chaud de
+ sa femme.</p>
+ <p>Alors, affol&eacute; de rage, il grogna:</p>
+ <p>&mdash;Ah! t'&eacute;tais l&agrave;, salet&eacute;, et tu n' r&eacute;pondais
+ point.</p>
+ <p>Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il l'abattit
+ devant lui avec une furie exasp&eacute;r&eacute;e. Un cri jaillit de la couche; un
+ cri &eacute;perdu, d&eacute;chirant. Alors il se mit &agrave; frapper comme un
+ batteur dans une grange. Et rien, bient&ocirc;t, ne remua plus. La chaise s'envolait
+ en morceaux; mais un pied lui restait &agrave; la main, et il tapait toujours, en
+ haletant.</p>
+ <p>Puis soudain il s'arr&ecirc;ta pour demander:</p>
+ <p>&mdash;Diras-tu qui qu' c'&eacute;tait, &agrave; c't' heure?</p>
+ <p>M&eacute;lina ne r&eacute;pondit pas.</p>
+ <p>Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,
+ s'allongea et s'endormit.</p>
+ <p>Quand le jour parut, un voisin, voyant sa
+ porte ouverte, entra. Il aper&ccedil;ut J&eacute;r&eacute;mie qui ronflait sur le
+ sol, o&ugrave; gisaient les d&eacute;bris d'une chaise, et, dans le lit, une bouillie
+ de chair et de sang.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/169.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="UNE_VENDETTA" id="UNE_VENDETTA"></a><a name="Page_171"
+ id="Page_171"></a>UNE VENDET<a name="Page_173"
+ id="Page_173"></a>TA</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/173.png" alt="UNE VENDETTA" title="UNE VENDETTA" />
+ </div>
+ <p>La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite maison pauvre
+ sur les remparts de Bonifacio. La ville, b&acirc;tie sur une avanc&eacute;e de la
+ montagne, suspendue m&ecirc;me par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus le
+ d&eacute;troit h&eacute;riss&eacute; d'&eacute;cueils, la c&ocirc;te plus basse de la
+ Sardaigne. &Agrave; ses pieds, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, la contournant presque
+ enti&egrave;rement, une coupure de la falaise, qui ressemble &agrave; un gigantesque
+ corridor, lui sert de port, am&egrave;ne
+ jusqu'aux premi&egrave;res maisons, apr&egrave;s un long circuit entre deux murailles
+ abruptes, les petits bateaux p&ecirc;cheurs italiens ou sardes, et, chaque quinzaine,
+ le vieux vapeur poussif qui fait le service d'Ajaccio.</p>
+ <p>Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche encore.
+ Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accroch&eacute;es ainsi sur ce roc,
+ dominant ce passage terrible o&ugrave; ne s'aventurent gu&egrave;re les navires. Le
+ vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la c&ocirc;te nue, rong&eacute;e par lui
+ &agrave; peine v&ecirc;tue d'herbe; il s'engouffre dans le d&eacute;troit, dont il
+ ravage les deux bords. Les tra&icirc;n&eacute;es d'&eacute;cume p&acirc;le,
+ accroch&eacute;es aux pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les
+ vagues, ont l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant &agrave; la surface de
+ l'eau.</p>
+ <p>La maison de la veuve Saverini, soud&eacute;e au bord m&ecirc;me de la falaise,
+ ouvrait ses trois fen&ecirc;tres sur cet horizon sauvage et d&eacute;sol&eacute;.</p>
+ <p>Elle vivait l&agrave;, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
+ &laquo;S&eacute;millante&raquo;, grande b&ecirc;te<a name="Page_176"
+ id="Page_176"></a> maigre, aux poils longs et rudes, de la race des gardeurs de
+ troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.</p>
+ <p>Un soir, apr&egrave;s une dispute, Antoine Saverini fut tu&eacute;
+ tra&icirc;treusement, d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit
+ m&ecirc;me, gagna la Sardaigne.</p>
+ <p>Quand la vieille m&egrave;re re&ccedil;ut le corps de son enfant, que des passants
+ lui rapport&egrave;rent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile
+ &agrave; le regarder; puis, &eacute;tendant sa main rid&eacute;e sur le cadavre, elle
+ lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on rest&acirc;t avec elle, et elle
+ s'enferma aupr&egrave;s du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait, cette
+ b&ecirc;te, d'une fa&ccedil;on continue, debout au pied du lit, la t&ecirc;te tendue
+ vers son ma&icirc;tre, et la queue serr&eacute;e entre les pattes. Elle ne bougeait
+ pas plus que la m&egrave;re, qui, pench&eacute;e maintenant sur le corps, l'&oelig;il
+ fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.</p>
+ <p>Le jeune homme, sur le dos, v&ecirc;tu de sa veste de gros drap trou&eacute;e et
+ d&eacute;chir&eacute;e &agrave; la poitrine,
+ semblait dormir; mais il avait du sang partout: sur la chemise arrach&eacute;e pour
+ les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur la face, sur les mains. Des
+ caillots de sang s'&eacute;taient fig&eacute;s dans la barbe et dans les cheveux.</p>
+ <p>La vieille m&egrave;re se mit &agrave; lui parler. Au bruit de cette voix, la
+ chienne se tut.</p>
+ <p>&mdash;Va, va, tu seras veng&eacute;, mon petit, mon gar&ccedil;on, mon pauvre
+ enfant. Dors, dors, tu seras veng&eacute;, entends-tu? C'est la m&egrave;re qui le
+ promet! Et elle tient toujours sa parole, la m&egrave;re, tu le sais bien.</p>
+ <p>Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses l&egrave;vres froides sur les
+ l&egrave;vres mortes.</p>
+ <p>Alors, S&eacute;millante se remit &agrave; g&eacute;mir. Elle poussait une longue
+ plainte monotone, d&eacute;chirante, horrible.</p>
+ <p>Elles rest&egrave;rent l&agrave;, toutes les deux, la femme et la b&ecirc;te,
+ jusqu'au matin.</p>
+ <p>Antoine Saverini fut enterr&eacute; le lendemain, et bient&ocirc;t on ne parla
+ plus de lui dans Bonifacio.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Il n'avait laiss&eacute; ni fr&egrave;re ni proches cousins. Aucun homme
+ n'&eacute;tait l&agrave; pour poursuivre la vendetta. Seule, la m&egrave;re y
+ pensait, la vieille.</p>
+ <p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; du d&eacute;troit, elle voyait du matin au soir un
+ point blanc sur la c&ocirc;te. C'est un petit village sarde, Longosardo, o&ugrave; se
+ r&eacute;fugient les bandits corses traqu&eacute;s de trop pr&egrave;s. Ils peuplent
+ presque seuls ce hameau, en face des c&ocirc;tes de leur patrie, et ils attendent
+ l&agrave; le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle
+ le savait, que s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; Nicolas Ravolati.</p>
+ <p>Toute seule, tout le long du jour, assise &agrave; sa fen&ecirc;tre, elle
+ regardait l&agrave;-bas en songeant &agrave; la vengeance. Comment ferait-elle sans
+ personne, infirme, si pr&egrave;s de la mort? Mais elle avait promis, elle avait
+ jur&eacute; sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que
+ ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle
+ n'avait plus ni repos ni apaisement, elle cherchait, obstin&eacute;e. La chienne,
+ &agrave; ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la t&ecirc;te, hurlait au loin.
+ Depuis que son ma&icirc;tre n'&eacute;tait plus l&agrave;, elle hurlait souvent
+ ainsi, comme si elle l'e&ucirc;t appel&eacute;, comme si son &acirc;me de b&ecirc;te,
+ inconsolable, e&ucirc;t aussi gard&eacute; le souvenir que rien n'efface.</p>
+ <p>Or, une nuit, comme S&eacute;millante se remettait &agrave; g&eacute;mir, la
+ m&egrave;re, tout &agrave; coup, eut une id&eacute;e, une id&eacute;e de sauvage
+ vindicatif et f&eacute;roce. Elle la m&eacute;dita jusqu'au matin; puis, lev&eacute;e
+ d&egrave;s les approches du jour, elle se rendit &agrave; l'&eacute;glise. Elle pria,
+ prostern&eacute;e sur le pav&eacute;, abattue devant Dieu, le suppliant de l'aider,
+ de la soutenir, de donner &agrave; son pauvre corps us&eacute; la force qu'il lui
+ fallait pour venger le fils.</p>
+ <p>Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril d&eacute;fonc&eacute;,
+ qui recueillait l'eau des goutti&egrave;res; elle le renversa, le vida, l'assujettit
+ contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle encha&icirc;na
+ S&eacute;millante &agrave; cette niche, et elle rentra.<a name="Page_180"
+ id="Page_180"></a></p>
+ <p>Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'&oelig;il fix&eacute; toujours
+ sur la c&ocirc;te de Sardaigne. Il &eacute;tait l&agrave;-bas, l'assassin.</p>
+ <p>La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin, lui porta
+ de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas de pain.</p>
+ <p>La journ&eacute;e encore s'&eacute;coula. S&eacute;millante,
+ ext&eacute;nu&eacute;e, dormait. Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil
+ h&eacute;riss&eacute;, et elle tirait &eacute;perdument sur sa cha&icirc;ne.</p>
+ <p>La vieille ne lui donna encore rien &agrave; manger. La b&ecirc;te, devenue
+ furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.</p>
+ <p>Alors, au jour lev&eacute;, la m&egrave;re Saverini alla chez le voisin, prier
+ qu'on lui donn&acirc;t deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait
+ port&eacute;es autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un corps
+ humain.</p>
+ <p>Ayant piqu&eacute; un b&acirc;ton dans le sol, devant la niche de
+ S&eacute;millante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir
+ debout. Puis elle figura la t&ecirc;te au moyen
+ d'un paquet de vieux linge.</p>
+ <p>La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien que
+ d&eacute;vor&eacute;e de faim.</p>
+ <p>Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de boudin noir.
+ Rentr&eacute;e chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour, aupr&egrave;s de
+ la niche, et fit griller son boudin. S&eacute;millante, affol&eacute;e, bondissait,
+ &eacute;cumait, les yeux fix&eacute;s sur le gril, dont le fumet lui entrait au
+ ventre.</p>
+ <p>Puis la m&egrave;re fit de cette bouillie fumante une cravate &agrave; l'homme de
+ paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui entrer dedans.
+ Quand ce fut fini, elle d&eacute;cha&icirc;na la chienne.</p>
+ <p>D'un saut formidable, la b&ecirc;te atteignit la gorge du mannequin, et, les
+ pattes sur les &eacute;paules, se mit &agrave; la d&eacute;chirer. Elle retombait, un
+ morceau de sa proie &agrave; la gueule, puis s'&eacute;lan&ccedil;ait de nouveau,
+ enfon&ccedil;ait ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de<a
+ name="Page_182" id="Page_182"></a> nourriture, retombait encore, et rebondissait,
+ acharn&eacute;e. Elle enlevait le visage par grands coups de dents, mettait en
+ lambeaux le col entier.</p>
+ <p>La vieille, immobile et muette, regardait, l'&oelig;il allum&eacute;. Puis elle
+ rencha&icirc;na sa b&ecirc;te, la fit encore je&ucirc;ner deux jours, et
+ recommen&ccedil;a cet &eacute;trange exercice.</p>
+ <p>Pendant trois mois, elle l'habitua &agrave; cette sorte de lutte, &agrave; ce
+ repas conquis &agrave; coups de crocs. Elle ne l'encha&icirc;nait plus maintenant,
+ mais elle la lan&ccedil;ait d'un geste sur le mannequin.</p>
+ <p>Elle lui avait appris &agrave; le d&eacute;chirer, &agrave; le d&eacute;vorer,
+ sans m&ecirc;me qu'aucune nourriture f&ucirc;t cach&eacute;e en sa gorge. Elle lui
+ donnait ensuite, comme r&eacute;compense, le boudin grill&eacute; pour elle.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'elle apercevait l'homme, S&eacute;millante fr&eacute;missait, puis
+ tournait les yeux vers sa ma&icirc;tresse, qui lui criait: &laquo;Va!&raquo; d'une
+ voix sifflante, en levant le doigt.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand elle jugea le temps venu, la m&egrave;re Saverini alla se confesser et
+ communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant rev&ecirc;tu des
+ habits de m&acirc;le, semblable &agrave; un vieux pauvre d&eacute;guenill&eacute;,
+ elle fit march&eacute; avec un p&ecirc;cheur sarde, qui la conduisit,
+ accompagn&eacute;e de sa chienne, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du d&eacute;troit.</p>
+ <p>Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. S&eacute;millante
+ je&ucirc;nait depuis deux jours. La vieille femme, &agrave; tout moment, lui faisait
+ sentir la nourriture odorante, et l'excitait.</p>
+ <p>Elles entr&egrave;rent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se
+ pr&eacute;senta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait
+ repris son ancien m&eacute;tier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de
+ sa boutique.</p>
+ <p>La vieille poussa la porte et l'appela:</p>
+ <p>&mdash;H&eacute;! Nicolas!</p>
+ <p>Il se tourna; alors, l&acirc;chant sa chienne, elle cria:</p>
+ <p>&mdash;Va, va, d&eacute;vore, d&eacute;vore!</p>
+ <p>L'animal, affol&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a, saisit la gorge. L'homme
+ &eacute;tendit les bras, l'&eacute;treignit, roula par terre. Pendant quelques
+ secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile,
+ pendant que S&eacute;millante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par
+ lambeaux.</p>
+ <p>Deux voisins, assis sur leur porte, se rappel&egrave;rent parfaitement avoir vu
+ sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqu&eacute; qui mangeait, tout en
+ marchant, quelque chose de brun que lui donnait son ma&icirc;tre.</p>
+ <p>La vieille, le soir, &eacute;tait rentr&eacute;e chez elle. Elle dormit bien,
+ cette nuit-l&agrave;.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/183.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="COCO" id="COCO"></a><a
+ name="Page_186" id="Page_186"></a>COCO</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/187.png" alt="COCO" title="COCO" />
+ </div>
+ <p>Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas &laquo;la
+ M&eacute;tairie&raquo;. On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
+ attachaient &agrave; ce mot &laquo;m&eacute;tairie&raquo; une id&eacute;e de richesse
+ et de grandeur, car cette ferme &eacute;tait assur&eacute;ment la plus vaste, la plus
+ opulente et la plus ordonn&eacute;e de la contr&eacute;e.<a name="Page_189"
+ id="Page_189"></a></p>
+ <p>La cour, immense, entour&eacute;e de cinq rangs d'arbres magnifiques pour abriter
+ contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et d&eacute;licats, enfermait
+ de longs b&acirc;timents couverts en tuiles pour conserver les fourrages et les
+ grains, de belles &eacute;tables b&acirc;ties en silex, des &eacute;curies pour
+ trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge, qui ressemblait &agrave;
+ un petit ch&acirc;teau.</p>
+ <p>Les fumiers &eacute;taient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des
+ niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.</p>
+ <p>Chaque midi, quinze personnes, ma&icirc;tres, valets et servantes, prenaient place
+ autour de la longue table de cuisine o&ugrave; fumait la soupe dans un grand vase de
+ fa&iuml;ence &agrave; fleurs bleues.</p>
+ <p>Les b&ecirc;tes, chevaux, vaches, porcs et moutons, &eacute;taient grasses,
+ soign&eacute;es et propres; et ma&icirc;tre Lucas, un grand homme qui prenait du
+ ventre, faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant &agrave;
+ tout.</p>
+ <p>On conservait, par charit&eacute;, dans le fond de l'&eacute;curie, un tr&egrave;s
+ vieux cheval blanc que la ma&icirc;tresse
+ voulait nourrir jusqu'&agrave; sa mort naturelle, parce qu'elle l'avait
+ &eacute;lev&eacute;, gard&eacute; toujours, et qu'il lui rappelait des souvenirs.</p>
+ <p>Un goujat de quinze ans, nomm&eacute; Isidore Duval, et appel&eacute; plus
+ simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa
+ mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour, en
+ &eacute;t&eacute;, le d&eacute;placer dans la c&ocirc;te o&ugrave; on l'attachait,
+ afin qu'il e&ucirc;t en abondance de l'herbe fra&icirc;che.</p>
+ <p>L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses des
+ genoux et enfl&eacute;es au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'&eacute;trillait
+ plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils tr&egrave;s longs donnaient
+ &agrave; ses yeux un air triste.</p>
+ <p>Quand Zidore le menait &agrave; l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde, tant
+ la b&ecirc;te allait lentement; et le gars, courb&eacute;, haletant, jurait contre
+ elle, s'exasp&eacute;rant d'avoir &agrave; soigner cette vieille rosse.</p>
+ <p>Les gens de la ferme, voyant cette col&egrave;re du<a name="Page_191"
+ id="Page_191"></a> goujat contre Coco, s'en amusaient, parlaient sans cesse du cheval
+ &agrave; Zidore, pour exasp&eacute;rer le gamin. Ses camarades le plaisantaient. On
+ l'appelait dans le village Coco-Zidore.</p>
+ <p>Le gars rageait, sentant na&icirc;tre en lui le d&eacute;sir de se venger du
+ cheval. C'&eacute;tait un maigre enfant haut sur jambes, tr&egrave;s sale,
+ coiff&eacute; de cheveux roux, &eacute;pais, durs et h&eacute;riss&eacute;s. Il
+ semblait stupide, parlait en b&eacute;gayant, avec une peine infinie, comme si les
+ id&eacute;es n'eussent pu se former dans son &acirc;me &eacute;paisse de brute.</p>
+ <p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, il s'&eacute;tonnait qu'on gard&acirc;t Coco,
+ s'indignant de voir perdre du bien pour cette b&ecirc;te inutile. Du moment qu'elle
+ ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait
+ r&eacute;voltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui co&ucirc;tait si cher,
+ pour ce bidet paralys&eacute;. Et souvent m&ecirc;me, malgr&eacute; les ordres de
+ ma&icirc;tre Lucas, il &eacute;conomisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant
+ qu'une demi-mesure, m&eacute;nageant sa liti&egrave;re et son foin. Et une haine
+ grandissait en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan<a name="Page_192"
+ id="Page_192"></a> rapace, de paysan sournois, f&eacute;roce, brutal et
+ l&acirc;che.</p>
+ <p>Lorsque revint l'&eacute;t&eacute;, il lui fallut aller <i>remuer</i> la
+ b&ecirc;te dans sa c&ocirc;te. C'&eacute;tait loin. Le goujat, plus furieux chaque
+ matin, partait de son pas lourd &agrave; travers les bl&eacute;s. Les hommes qui
+ travaillaient dans les terres lui criaient, par plaisanterie:</p>
+ <p>&mdash;H&eacute; Zidore, tu f'ras mes compliments &agrave; Coco.</p>
+ <p>Il ne r&eacute;pondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans une
+ haie et, d&egrave;s qu'il avait d&eacute;plac&eacute; l'attache du vieux cheval, il
+ le laissait se remettre &agrave; brouter; puis approchant tra&icirc;treusement, il
+ lui cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'&eacute;chapper aux
+ coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+ enferm&eacute; dans une piste. Et le gars le
+ frappait avec rage, courant derri&egrave;re, acharn&eacute;, les dents serr&eacute;es
+ par la col&egrave;re.</p>
+ <p>Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval le
+ regardait partir de son &oelig;il de vieux, les c&ocirc;tes saillantes, essouffl&eacute;
+ d'avoir trott&eacute;. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa t&ecirc;te osseuse et
+ blanche qu'apr&egrave;s avoir vu dispara&icirc;tre au loin la blouse bleue du jeune
+ paysan.</p>
+ <p>Comme les nuits &eacute;taient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher
+ dehors, l&agrave;-bas, au bord de la ravine, derri&egrave;re le bois. Zidore seul
+ allait le voir.</p>
+ <p>L'enfant s'amusait encore &agrave; lui jeter des pierres. Il s'asseyait &agrave;
+ dix pas de lui, sur un talus, et il restait l&agrave; une demi-heure, lan&ccedil;ant
+ de temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
+ encha&icirc;n&eacute; devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser
+ pa&icirc;tre avant qu'il f&ucirc;t reparti.</p>
+ <p>Mais toujours cette pens&eacute;e restait plant&eacute;e dans l'esprit du goujat:
+ &laquo;Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?&raquo; Il lui sem<a
+ name="Page_194" id="Page_194"></a>blait que cette mis&eacute;rable rosse volait le
+ manger des autres, volait l'avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait
+ m&ecirc;me aussi, lui, Zidore, qui travaillait.</p>
+ <p>Alors, peu &agrave; peu, chaque jour, le gars diminua la bande de p&acirc;turage
+ qu'il lui donnait en avan&ccedil;ant le piquet de bois o&ugrave; &eacute;tait
+ fix&eacute;e la corde.</p>
+ <p>La b&ecirc;te je&ucirc;nait, maigrissait, d&eacute;p&eacute;rissait. Trop faible
+ pour casser son attache, elle tendait la t&ecirc;te vers la grande herbe verte et
+ luisante, si proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y p&ucirc;t toucher.</p>
+ <p>Mais, un matin, Zidore eut une id&eacute;e: c'&eacute;tait de ne plus remuer Coco.
+ Il en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.</p>
+ <p>Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La b&ecirc;te inqui&egrave;te le
+ regardait. Il ne la battit pas ce jour-l&agrave;. Il tournait autour, les mains dans
+ les poches. M&ecirc;me il fit mine de la changer de place, mais il renfon&ccedil;a le
+ piquet juste dans le m&ecirc;me trou, et il s'en alla, enchant&eacute; de son
+ invention.</p>
+ <p>Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se mit
+ &agrave; courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien attach&eacute;,
+ et sans un brin d'herbe &agrave; port&eacute;e de la m&acirc;choire.</p>
+ <p>Affam&eacute;, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout de
+ ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses grandes
+ l&egrave;vres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'&eacute;puisa, la
+ vieille b&ecirc;te, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la
+ d&eacute;vorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture qui
+ s'&eacute;tendait par l'horizon.</p>
+ <p>Le goujat ne revint point ce jour-l&agrave;. Il vagabonda par les bois pour
+ chercher des nids.</p>
+ <p>Il reparut le lendemain. Coco, ext&eacute;nu&eacute;, s'&eacute;tait
+ couch&eacute;. Il se leva en apercevant l'enfant, attendant enfin, d'&ecirc;tre
+ chang&eacute; de place.</p>
+ <p>Mais le petit paysan ne toucha m&ecirc;me pas au maillet jet&eacute; dans l'herbe.
+ Il s'approcha, regarda l'animal, lui lan&ccedil;a dans le nez une<a name="Page_196"
+ id="Page_196"></a> motte de terre qui s'&eacute;crasa sur le poil blanc, et il
+ repartit en sifflant.</p>
+ <p>Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant bien que
+ ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient inutiles, il s'&eacute;tendit
+ de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.</p>
+ <p>Le lendemain, Zidore ne vint pas.</p>
+ <p>Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours &eacute;tendu, il
+ s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait mort.</p>
+ <p>Alors il demeura debout, le regardant, content de son &oelig;uvre, &eacute;tonn&eacute;
+ en m&ecirc;me temps que ce f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fini. Il le toucha du pied,
+ leva une de ses jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta l&agrave;,
+ les yeux fix&eacute;s dans l'herbe et sans penser &agrave; rien.</p>
+ <p>Il revint &agrave; la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait
+ vagabonder encore aux heures o&ugrave;, d'ordinaire, il allait changer de place le
+ cheval.</p>
+ <p>Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envol&egrave;rent &agrave; son
+ approche. Des mouches innombrables se
+ promenaient sur le cadavre et bourdonnaient &agrave; l'entour.</p>
+ <p>En rentrant il annon&ccedil;a la chose. La b&ecirc;te &eacute;tait si vieille que
+ personne ne s'&eacute;tonna. Le ma&icirc;tre dit &agrave; deux valets:</p>
+ <p>Prenez vos pelles, vous f'rez un trou l&agrave; ous qu'il est.</p>
+ <p>Et les hommes enfouirent le cheval juste &agrave; la place o&ugrave; il
+ &eacute;tait mort de faim.</p>
+ <p>Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/196.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_MAIN" id="LA_MAIN"></a>LA MAI<a
+ name="Page_199" id="Page_199"></a>N</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/199.png" alt="LA MAIN" title="LA MAIN" />
+ </div>
+ <p>On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui donnait son avis
+ sur l'affaire myst&eacute;rieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable
+ crime affolait Paris. Personne n'y comprenait rien.</p>
+ <p>M. Bermutier, debout, le dos &agrave; la chemin&eacute;e, parlait, assemblait les
+ preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.</p>
+ <p>Plusieurs femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es pour s'approcher et demeuraient
+ debout, l'&oelig;il fix&eacute; sur la bouche
+ ras&eacute;e du magistrat d'o&ugrave; sortaient les paroles graves. Elles
+ frissonnaient, vibraient, crisp&eacute;es par leur peur curieuse, par l'avide et
+ insatiable besoin d'&eacute;pouvante qui hante leur &acirc;me, les torture comme une
+ faim.</p>
+ <p>Une d'elles, plus p&acirc;le que les autres, pronon&ccedil;a pendant un
+ silence:</p>
+ <p>&mdash;C'est affreux. Cela touche au &laquo;surnaturel&raquo;. On ne saura jamais
+ rien.</p>
+ <p>Le magistrat se tourna vers elle:</p>
+ <p>&mdash;Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot
+ surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien &agrave; faire ici. Nous sommes en
+ pr&eacute;sence d'un crime fort habilement con&ccedil;u, fort habilement
+ ex&eacute;cut&eacute;, si bien envelopp&eacute; de myst&egrave;re que nous ne pouvons
+ le d&eacute;gager des circonstances imp&eacute;n&eacute;trables qui l'entourent. Mais
+ j'ai eu, moi, autrefois, &agrave; suivre une affaire o&ugrave; vraiment semblait se
+ m&ecirc;ler quelque chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute
+ de moyens de l'&eacute;claircir.</p>
+ <p>Plusieurs femmes prononc&egrave;rent en m&ecirc;me<a name="Page_202"
+ id="Page_202"></a> temps, si vite que leurs voix n'en firent qu'une:</p>
+ <p>&mdash;Oh! dites-nous cela.</p>
+ <p>M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction. Il
+ reprit:</p>
+ <p>&mdash;N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, m&ecirc;me un instant, supposer
+ en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales.
+ Mais si, au lieu d'employer le mot &laquo;surnaturel&raquo; pour exprimer ce que nous
+ ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot &laquo;inexplicable&raquo;,
+ cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce
+ sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances pr&eacute;paratoires
+ qui m'ont &eacute;mu. Enfin, voici les faits:</p>
+ <p>J'&eacute;tais alors juge d'instruction &agrave; Ajaccio, une petite ville
+ blanche, couch&eacute;e au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
+ montagnes.</p>
+ <p>Ce que j'avais surtout &agrave; poursuivre l&agrave;-bas, c'&eacute;taient les
+ affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de
+ dramatiques au possible, de f&eacute;roces, d'h&eacute;ro&iuml;ques. Nous retrouvons
+ l&agrave; les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse r&ecirc;ver, les haines
+ s&eacute;culaires, apais&eacute;es un moment, jamais &eacute;teintes, les ruses
+ abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions
+ glorieuses. Depuis deux ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce
+ terrible pr&eacute;jug&eacute; corse qui force &agrave; venger toute injure sur la
+ personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches. J'avais vu &eacute;gorger
+ des vieillards, des enfants, des cousins, j'avais la t&ecirc;te pleine de ces
+ histoires.</p>
+ <p>Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs ann&eacute;es
+ une petite villa au fond du golfe. Il avait amen&eacute; avec lui un domestique
+ fran&ccedil;ais, pris &agrave; Marseille en passant.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul
+ dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour p&ecirc;cher. Il ne parlait
+ &agrave; personne, ne venait jamais &agrave; la
+ ville, et, chaque matin, s'exer&ccedil;ait pendant une heure ou deux, &agrave; tirer
+ au pistolet et &agrave; la carabine.</p>
+ <p>Des l&eacute;gendes se firent autour de lui. On pr&eacute;tendit que
+ c'&eacute;tait un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis
+ on affirma qu'il se cachait apr&egrave;s avoir commis un crime &eacute;pouvantable.
+ On citait m&ecirc;me des circonstances particuli&egrave;rement horribles.</p>
+ <p>Je voulus, en ma qualit&eacute; de juge d'instruction, prendre quelques
+ renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se
+ faisait appeler sir John Rowell.</p>
+ <p>Je me contentai donc de le surveiller de pr&egrave;s; mais on ne me signalait, en
+ r&eacute;alit&eacute;, rien de suspect &agrave; son &eacute;gard.</p>
+ <p>Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,
+ devenaient g&eacute;n&eacute;rales, je r&eacute;solus d'essayer de voir
+ moi-m&ecirc;me cet &eacute;tranger, et je me mis &agrave; chasser
+ r&eacute;guli&egrave;rement dans les environs de sa propri&eacute;t&eacute;.<a
+ name="Page_205" id="Page_205"></a></p>
+ <p>J'attendis longtemps une occasion. Elle se pr&eacute;senta enfin sous la forme
+ d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la
+ rapporta; mais, prenant aussit&ocirc;t le gibier, j'allai m'excuser de mon
+ inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau mort.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un grand homme &agrave; cheveux rouges, &agrave; barbe rouge,
+ tr&egrave;s haut, tr&egrave;s large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait
+ rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma
+ d&eacute;licatesse en un fran&ccedil;ais accentu&eacute; d'outre-Manche. Au bout d'un
+ mois, nous avions caus&eacute; ensemble cinq ou six fois.</p>
+ <p>Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aper&ccedil;us qui fumait sa
+ pipe, &agrave; cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m'invita
+ &agrave; entrer pour boire un verre de bi&egrave;re. Je ne me le fis pas
+ r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+ <p>Il me re&ccedil;ut avec toute la m&eacute;ticuleuse courtoisie anglaise, parla
+ avec &eacute;loge de la France, de la Corse, d&eacute;clara qu'il aimait beaucoup
+ <i>cette</i> pays, et <i>cette</i> rivage.</p>
+ <p>Alors je lui posai, avec de grandes pr&eacute;cautions et sous la forme d'un
+ int&eacute;r&ecirc;t tr&egrave;s vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets.
+ Il r&eacute;pondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyag&eacute;, en
+ Afrique, dans les Indes, en Am&eacute;rique. Il ajouta en riant:</p>
+ <p>&mdash;J'av&eacute; eu b&ocirc;coup d'aventures, oh! yes.</p>
+ <p>Puis je me remis &agrave; parler chasse, et il me donna des d&eacute;tails les
+ plus curieux sur la chasse &agrave; l'hippopotame, au tigre, &agrave;
+ l'&eacute;l&eacute;phant et m&ecirc;me la chasse au gorille.</p>
+ <p>Je dis:</p>
+ <p>&mdash;Tous ces animaux sont redoutables.</p>
+ <p>Il sourit:</p>
+ <p>&mdash;Oh! n&ocirc;, le plus mauvais c'&eacute;t&eacute; l'homme.</p>
+ <p>Il se mit &agrave; rire tout &agrave; fait, d'un bon rire de gros Anglais
+ content:</p>
+ <p>&mdash;J'av&eacute; beaucoup chass&eacute; l'homme aussi.</p>
+ <p>Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer des fusils
+ de divers syst&egrave;mes.</p>
+ <p>Son salon &eacute;tait tendu de noir, de soie noire brod&eacute;e d'or. De grandes
+ fleurs jaunes couraient sur l'&eacute;toffe
+ sombre, brillaient comme du feu.</p>
+ <p>Il annon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;C'&eacute;t&eacute; une drap japonaise.</p>
+ <p>Mais, au milieu du plus large panneau, une chose &eacute;trange me tira l'&oelig;il.
+ Sur un carr&eacute; de velours rouge, un objet noir se d&eacute;tachait. Je
+ m'approchai: c'&eacute;tait une main, une main d'homme. Non pas une main de
+ squelette, blanche et propre, mais une main noire dess&eacute;ch&eacute;e, avec les
+ ongles jaunes, les muscles &agrave; nu et des traces de sang ancien, de sang pareil
+ &agrave; une crasse, sur les os coup&eacute;s net, comme d'un coup de hache, vers le
+ milieu de l'avant-bras.</p>
+ <p>Autour du poignet, une &eacute;norme cha&icirc;ne de fer, riv&eacute;e,
+ soud&eacute;e &agrave; ce membre mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez
+ fort pour tenir un &eacute;l&eacute;phant en laisse.</p>
+ <p>Je demandai:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+ <p>L'Anglais r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+ <p>&mdash;C'&eacute;t&eacute; ma meilleur ennemi. Il ven&eacute; d'Am&eacute;rique.
+ Il av&eacute; &eacute;t&eacute; fendu avec le sabre et<a name="Page_208"
+ id="Page_208"></a> arrach&eacute; la peau avec une caillou coupante, et
+ s&eacute;ch&eacute; dans le soleil pendant huit jours. Aoh, tr&egrave;s bonne pour
+ moi, cette.</p>
+ <p>Je touchai ce d&eacute;bris humain qui avait d&ucirc; appartenir &agrave; un
+ colosse. Les doigts, d&eacute;mesur&eacute;ment longs, &eacute;taient attach&eacute;s
+ par des tendons &eacute;normes que retenaient des lani&egrave;res de peau par places.
+ Cette main &eacute;tait affreuse &agrave; voir, &eacute;corch&eacute;e ainsi, elle
+ faisait penser naturellement &agrave; quelque vengeance de sauvage.</p>
+ <p>Je dis:</p>
+ <p>&mdash;Cet homme devait &ecirc;tre tr&egrave;s fort.</p>
+ <p>L'Anglais pronon&ccedil;a avec douceur:</p>
+ <p>&mdash;Aoh yes; mais je &eacute;t&eacute; plus fort que lui. J'av&eacute; mis
+ cette cha&icirc;ne pour le tenir.</p>
+ <p>Je crus qu'il plaisantait. Je dis:</p>
+ <p>&mdash;Cette cha&icirc;ne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera
+ pas.</p>
+ <p>Sir John Rowell reprit gravement:</p>
+ <p>&mdash;Elle voul&eacute; toujours s'en aller. Cette cha&icirc;ne &eacute;t&eacute;
+ n&eacute;cessaire.</p>
+ <p>D'un coup d'&oelig;il rapide j'interrogeai son visage, me demandant:<a name="Page_209"
+ id="Page_209"></a></p>
+ <p>&mdash;Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?</p>
+ <p>Mais la figure demeurait imp&eacute;n&eacute;trable, tranquille et bienveillante.
+ Je parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.</p>
+ <p>Je remarquai cependant que trois revolvers charg&eacute;s &eacute;taient
+ pos&eacute;s sur les meubles, comme si cet homme e&ucirc;t v&eacute;cu dans la
+ crainte constante d'une attaque.</p>
+ <p>Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'&eacute;tait,
+ accoutum&eacute; &agrave; sa pr&eacute;sence; il &eacute;tait devenu
+ indiff&eacute;rent &agrave; tous.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Une ann&eacute;e enti&egrave;re s'&eacute;coula. Or un matin, vers la fin de
+ novembre, mon domestique me r&eacute;veilla en m'annon&ccedil;ant que sir John Rowell
+ avait &eacute;t&eacute; assassin&eacute; dans la nuit.</p>
+ <p>Une demi-heure plus tard, je p&eacute;n&eacute;trais dans la maison de l'Anglais
+ avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le<a name="Page_210"
+ id="Page_210"></a> valet, &eacute;perdu et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pleurait
+ devant la porte. Je soup&ccedil;onnai d'abord cet homme, mais il &eacute;tait
+ innocent.</p>
+ <p>On ne put jamais trouver le coupable.</p>
+ <p>En entrant dans le salon de sir John, j'aper&ccedil;us du premier coup d'&oelig;il le
+ cadavre &eacute;tendu sur le dos, au milieu de la pi&egrave;ce.</p>
+ <p>Le gilet &eacute;tait d&eacute;chir&eacute;, une manche arrach&eacute;e pendait,
+ tout annon&ccedil;ait qu'une lutte terrible avait eu lieu.</p>
+ <p>L'Anglais &eacute;tait mort &eacute;trangl&eacute;! Sa figure noire et
+ gonfl&eacute;e, effrayante, semblait exprimer une &eacute;pouvante abominable; il
+ tenait entre ses dents serr&eacute;es quelque chose; et le cou, perc&eacute; de cinq
+ trous qu'on aurait dits faits avec des pointes de fer, &eacute;tait couvert de
+ sang.</p>
+ <p>Un m&eacute;decin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans
+ la chair et pronon&ccedil;a ces &eacute;tranges paroles:</p>
+ <p>&mdash;On dirait qu'il a &eacute;t&eacute; &eacute;trangl&eacute; par un
+ squelette.</p>
+ <p>Un frisson me passa dans le dos, et je jetai
+ les yeux sur le mur, &agrave; la place o&ugrave; j'avais vu jadis l'horrible main
+ d'&eacute;corch&eacute;. Elle n'y &eacute;tait plus. La cha&icirc;ne, bris&eacute;e,
+ pendait.</p>
+ <p>Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crisp&eacute;e un
+ des doigts de cette main disparue, coup&eacute; ou plut&ocirc;t sci&eacute; par les
+ dents juste &agrave; la deuxi&egrave;me phalange.</p>
+ <p>Puis on proc&eacute;da aux constatations. On ne d&eacute;couvrit rien. Aucune
+ porte n'avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;e, aucune fen&ecirc;tre, aucun meuble.
+ Les deux chiens de garde ne s'&eacute;taient pas r&eacute;veill&eacute;s.</p>
+ <p>Voici, en quelques mots, la d&eacute;position du domestique:</p>
+ <p>Depuis un mois, son ma&icirc;tre semblait agit&eacute;. Il avait re&ccedil;u
+ beaucoup de lettres, br&ucirc;l&eacute;es &agrave; mesure.</p>
+ <p>Souvent, prenant une cravache, dans une col&egrave;re qui semblait de la
+ d&eacute;mence, il avait frapp&eacute; avec fureur cette main s&eacute;ch&eacute;e,
+ scell&eacute;e au mur et enlev&eacute;e, on ne sait comment, &agrave; l'heure
+ m&ecirc;me du crime.</p>
+ <p>Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des armes
+ &agrave; port&eacute;e du bras. Souvent, la
+ nuit, il parlait haut, comme s'il se f&ucirc;t querell&eacute; avec quelqu'un.</p>
+ <p>Cette nuit-l&agrave;, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est seulement
+ en venant ouvrir les fen&ecirc;tres que le serviteur avait trouv&eacute; sir John
+ assassin&eacute;. Il ne soup&ccedil;onnait personne.</p>
+ <p>Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la
+ force publique, et on fit dans toute l'&icirc;le une enqu&ecirc;te minutieuse. On ne
+ d&eacute;couvrit rien.</p>
+ <p>Or, une nuit, trois mois apr&egrave;s le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il me
+ sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un scorpion ou comme une
+ araign&eacute;e le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me
+ r&eacute;veillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux
+ d&eacute;bris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des
+ pattes.</p>
+ <p>Le lendemain, on me l'apporta, trouv&eacute; dans le cimeti&egrave;re, sur la
+ tombe de sir John Rowell, enterr&eacute; l&agrave;; car on n'avait pu
+ d&eacute;couvrir sa famille. L'index manquait.<a name="Page_213"
+ id="Page_213"></a></p>
+ <p>Voil&agrave;, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Les femmes, &eacute;perdues, &eacute;taient p&acirc;les, frissonnantes. Une
+ d'elles s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Mais ce n'est pas un d&eacute;nouement cela, ni une explication! Nous
+ n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;,
+ selon vous.</p>
+ <p>Le magistrat sourit avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;Oh! moi, mesdames, je vais g&acirc;ter, certes, vos r&ecirc;ves terribles.
+ Je pense tout simplement que le l&eacute;gitime propri&eacute;taire de la main
+ n'&eacute;tait pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais
+ je n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est l&agrave; une sorte de
+ vendetta.</p>
+ <p>Une des femmes murmura:</p>
+ <p>&mdash;Non, &ccedil;a ne doit pas &ecirc;tre ainsi.</p>
+ <p>Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:</p>
+ <p>&mdash;Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/213.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_GUEUX" id="LE_GUEUX"></a><a
+ name="Page_216" id="Page_216"></a>LE GUEUX</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/217.png" alt="LE GUEUX" title="LE GUEUX" />
+ </div>
+ <p>Il avait connu des jours meilleurs, malgr&eacute; sa mis&egrave;re et son
+ infirmit&eacute;.</p>
+ <p>&Agrave; l'&acirc;ge de quinze ans, il avait eu les deux jambes
+ &eacute;cras&eacute;es par une voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce
+ temps-l&agrave;, il mendiait en se tra&icirc;nant le long des chemins, &agrave;
+ travers les cours des fermes, balanc&eacute; sur ses b&eacute;quilles qui lui avaient
+ fait remonter les &eacute;paules &agrave; la hauteur des oreilles. Sa t&ecirc;te
+ semblait enfonc&eacute;e entre deux montagnes.</p>
+ <p>Enfant trouv&eacute; dans un foss&eacute; par
+ le cur&eacute; des Billettes, la veille du jour des Morts, et baptis&eacute; pour
+ cette raison, Nicolas Toussaint, &eacute;lev&eacute; par charit&eacute;,
+ demeur&eacute; &eacute;tranger &agrave; toute instruction, estropi&eacute;
+ apr&egrave;s avoir bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du
+ village, histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire autre
+ chose que tendre la main.</p>
+ <p>Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une esp&egrave;ce de
+ niche pleine &icirc;le paille, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du poulailler, dans la
+ ferme attenante au ch&acirc;teau: et il &eacute;tait s&ucirc;r, aux jours de grande
+ famine, de trouver toujours un morceau de pain et un verre de cidre &agrave; la
+ cuisine. Souvent il recevait encore l&agrave; quel-ques sols jet&eacute;s par la
+ vieille dame du haut de son perron ou des fen&ecirc;tres de sa chambre. Maintenant
+ elle &eacute;tait morte.</p>
+ <p>Dans les villages, on ne lui donnait gu&egrave;re: on le connaissait trop; on
+ &eacute;tait fatigu&eacute; de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de
+ masure en masure son corps loqueteux et difforme
+ sur ses deux pattes de bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne
+ connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois ou quatre
+ hameaux o&ugrave; il avait tra&icirc;n&eacute; sa vie mis&eacute;rable. Il avait mis
+ des fronti&egrave;res &agrave; sa mendicit&eacute; et il n'aurait jamais pass&eacute;
+ les limites qu'il &eacute;tait accoutum&eacute; de ne point franchir.</p>
+ <p>Il ignorait si le monde s'&eacute;tendait encore loin derri&egrave;re les arbres
+ qui avaient toujours born&eacute; sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les
+ paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le long de leurs
+ foss&eacute;s, lui criaient:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'
+ b&eacute;quiller toujours par ci?</p>
+ <p>Il ne r&eacute;pondait pas et s'&eacute;loignait, saisi d'une peur vague de
+ l'inconnu, d'une peur de pauvre qui redoute confus&eacute;ment mille choses, les
+ visages nouveaux, les injures, les regards soup&ccedil;onneux des gens qui ne le
+ connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les routes et qui le
+ faisaient plonger, par instinct, dans les
+ buissons ou derri&egrave;re les tas de cailloux.</p>
+ <p>Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait soudain une
+ agilit&eacute; singuli&egrave;re, une agilit&eacute; de monstre pour gagner quelque
+ cachette. Il d&eacute;gringolait de ses b&eacute;quilles, se laissait tomber &agrave;
+ la fa&ccedil;on d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,
+ invisible, ras&eacute; comme un li&egrave;vre au g&icirc;te, confondant ses haillons
+ bruns avec la terre.</p>
+ <p>Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela dans le
+ sang, comme s'il e&ucirc;t re&ccedil;u cette crainte et cette ruse de ses parents,
+ qu'il n'avait point connus.</p>
+ <p>Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il dormait
+ partout, en &eacute;t&eacute;, et l'hiver il se glissait sous les granges ou dans les
+ &eacute;tables avec une adresse remarquable. Il d&eacute;guerpissait toujours avant
+ qu'on se f&ucirc;t aper&ccedil;u de sa pr&eacute;sence. Il connaissait les trous pour
+ p&eacute;n&eacute;trer dans les b&acirc;timents; et le maniement des b&eacute;quilles
+ ayant rendu ses bras d'une vigueur surprenante, il grim<a name="Page_222"
+ id="Page_222"></a>pait &agrave; la seule force des poignets jusque dans les greniers
+ &agrave; fourrages o&ugrave; il demeurait parfois quatre ou cinq jours sans bouger,
+ quand il avait recueilli dans sa tourn&eacute;e des provisions, suffisantes.</p>
+ <p>Il vivait comme les b&ecirc;tes des bois, au milieu des hommes, sans
+ conna&icirc;tre personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une
+ sorte de m&eacute;pris indiff&eacute;rent et d'hostilit&eacute;
+ r&eacute;sign&eacute;e. On l'avait surnomm&eacute; &laquo;Cloche&raquo;, parce qu'il
+ se balan&ccedil;ait, entre ses deux piquets de bois ainsi qu'une cloche entre ses
+ portants.</p>
+ <p>Depuis deux jours, il n'avait point mang&eacute;. Personne ne lui donnait plus
+ rien. On ne voulait plus de lui &agrave; la fin. Les paysannes, sur leurs portes, lui
+ criaient de loin en le voyant venir:</p>
+ <p>&mdash;Veux-tu bien t'en aller, manant! V'l&agrave; pas trois jours que j'tai
+ donn&eacute; un morciau d' pain!</p>
+ <p>Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait &agrave; la maison voisine,
+ o&ugrave; on le recevait de la m&ecirc;me fa&ccedil;on.</p>
+ <p>Les femmes d&eacute;claraient, d'une porte
+ &agrave; l'autre:</p>
+ <p>&mdash;On n' peut pourtant pas nourrir ce fain&eacute;ant toute
+ l'ann&eacute;e.</p>
+ <p>Cependant le fain&eacute;ant avait besoin de manger tous les jours.</p>
+ <p>Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans r&eacute;colter
+ un centime ou une vieille cro&ucirc;te. Il ne lui restait d'espoir qu'&agrave;
+ Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la grand'route, et il se
+ sentait las &agrave; ne plus se tra&icirc;ner, ayant le ventre aussi vide que sa
+ poche.</p>
+ <p>Il se mit en marche pourtant.</p>
+ <p>C'&eacute;tait en d&eacute;cembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait
+ dans les branches nues; et les nuages galopaient &agrave; travers le ciel bas et
+ sombre, se h&acirc;tant on ne sait o&ugrave;. L'estropi&eacute; allait lentement,
+ d&eacute;pla&ccedil;ant ses supports l'un apr&egrave;s l'autre d'un effort
+ p&eacute;nible, en se calant sur la jambe tordue qui lui restait, termin&eacute;e par
+ un pied bot et chauss&eacute; d'une loque.</p>
+ <p>De temps en temps, il s'asseyait sur le foss&eacute;<a name="Page_224"
+ id="Page_224"></a> et se reposait quelques minutes. La faim jetait une
+ d&eacute;tresse dans son &acirc;me confuse et lourde. Il n'avait qu'une id&eacute;e:
+ &laquo;manger&raquo;, mais il ne savait par quel moyen.</p>
+ <p>Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il aper&ccedil;ut
+ les arbres du village, il h&acirc;ta ses mouvements.</p>
+ <p>Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aum&ocirc;ne, lui
+ r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Te r'voil&agrave; encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais
+ d&eacute;barrass&eacute;s de t&eacute;?</p>
+ <p>Et <i>Cloche</i> s'&eacute;loigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya
+ sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tourn&eacute;e, patient et
+ obstin&eacute;. Il ne recueillit pas un sou.</p>
+ <p>Alors il visita les fermes, d&eacute;ambulant &agrave; travers les terres molles
+ de pluie, tellement ext&eacute;nu&eacute; qu'il ne pouvait plus lever ses
+ b&acirc;tons. On le chassa de partout. C'&eacute;tait un de ces jours froids et
+ tristes o&ugrave; les c&oelig;urs se serrent, ou les esprits s'irritent, o&ugrave;
+ l'&acirc;me est sombre, o&ugrave; la main ne s'ouvre ni pour donner ni pour
+ secourir.</p>
+ <p>Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il alla
+ s'abattre au coin d'un foss&eacute;, le long de la cour de ma&icirc;tre Chiquet. Il
+ se d&eacute;crocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait tomber entre
+ ses hautes b&eacute;quilles en les faisant glisser sous ses bras. Et il resta
+ longtemps immobile, tortur&eacute; par la faim, mais trop brute pour bien
+ p&eacute;n&eacute;trer son insondable mis&egrave;re.</p>
+ <p>Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure constamment en
+ nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent glac&eacute;, l'aide
+ myst&eacute;rieuse qu'on esp&egrave;re toujours du ciel ou des hommes, sans se
+ demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait arriver. Une bande de
+ poules noires passait, cherchant sa vie dans la terre qui nourrit tous les
+ &ecirc;tres. &Agrave; tout instant, elles piquaient d'un coup de bec un grain ou un
+ insecte invisible, puis continuaient leur recherche lente et s&ucirc;re.</p>
+ <p>Cloche les regardait sans penser &agrave; rien; puis il lui vint, plut&ocirc;t au
+ ventre que dans la t&ecirc;te, la sensation
+ plut&ocirc;t que l'id&eacute;e qu'une de ces b&ecirc;tes-l&agrave; serait bonne
+ &agrave; manger grill&eacute;e sur un feu de bois mort.</p>
+ <p>Le soup&ccedil;on qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une
+ pierre &agrave; port&eacute;e de sa main, et, comme il &eacute;tait adroit, il tua
+ net, en la lan&ccedil;ant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le
+ c&ocirc;t&eacute; en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balanc&eacute;s sur
+ leurs pattes minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses b&eacute;quilles, se mit en
+ marche pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils &agrave; ceux des
+ poules.</p>
+ <p>Comme il arrivait aupr&egrave;s du petit corps noir tach&eacute; de rouge &agrave;
+ la t&ecirc;te, il re&ccedil;ut une pouss&eacute;e terrible dans le dos qui lui fit
+ l&acirc;cher ses b&acirc;tons et l'envoya rouler &agrave; dix pas devant lui. Et
+ ma&icirc;tre Chiquet, exasp&eacute;r&eacute;, se pr&eacute;cipitant sur le maraudeur,
+ le roua de coups, tapant comme un forcen&eacute;, comme tape un paysan vol&eacute;,
+ avec le poing et avec le genou par tout le corps de l'infirme, qui ne pouvait se
+ d&eacute;fendre.</p>
+ <p>Les gens de la ferme arrivaient &agrave; leur tour qui se mirent avec le patron
+ &agrave; assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le
+ ramass&egrave;rent et l'emport&egrave;rent, et l'enferm&egrave;rent dans le
+ b&ucirc;cher pendant qu'on allait chercher les gendarmes.</p>
+ <p>Cloche, &agrave; moiti&eacute; mort, saignant et crevant de faim, demeura
+ couch&eacute; sur le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait
+ toujours pas mang&eacute;.</p>
+ <p>Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec pr&eacute;caution,
+ s'attendant &agrave; une r&eacute;sistance, car ma&icirc;tre Chiquet
+ pr&eacute;tendait avoir &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; par le gueux et ne
+ s'&ecirc;tre d&eacute;fendu qu'&agrave; grand' peine.</p>
+ <p>Le brigadier cria:</p>
+ <p>&mdash;Allons, debout!</p>
+ <p>Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses pieux, il
+ n'y parvint point. On crut &agrave; une feinte, &agrave; une ruse, &agrave; un
+ mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes arm&eacute;s, le rudoyant,
+ l'empoign&egrave;rent et le plant&egrave;rent, de force sur ses b&eacute;quilles.<a
+ name="Page_228" id="Page_228"></a></p>
+ <p>La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette peur du
+ gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par des efforts
+ surhumains, il r&eacute;ussit &agrave; rester debout.</p>
+ <p>&mdash;En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme le
+ regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes ricanaient,
+ l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon d&eacute;barras.</p>
+ <p>Il s'&eacute;loigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'&eacute;nergie
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qu'il lui fallait pour se tra&icirc;ner encore
+ jusqu'au soir, abruti, ne sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop
+ effar&eacute; pour rien comprendre.</p>
+ <p>Les gens qu'on rencontrait s'arr&ecirc;taient pour le voir passer, et les paysans
+ murmuraient:</p>
+ <p>&mdash;C'est qu&eacute;que voleux!</p>
+ <p>On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'&eacute;tait jamais venu
+ jusque-l&agrave;. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui pouvait
+ survenir. Toutes ces choses terribles,
+ impr&eacute;vues, ces figures et ces maisons nouvelles le consternaient.</p>
+ <p>Il ne pronon&ccedil;a pas un mot, n'ayant rien &agrave; dire, car il ne comprenait
+ plus rien. Depuis tant d'ann&eacute;es d'ailleurs qu'il ne parlait &agrave; personne,
+ il avait &agrave; peu pr&egrave;s perdu l'usage de sa langue; et sa pens&eacute;e
+ aussi &eacute;tait trop confuse pour se formuler par des paroles.</p>
+ <p>On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pens&egrave;rent pas qu'il
+ pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au lendemain.</p>
+ <p>Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva mort, sur le
+ sol. Quelle surprise!</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/228.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="UN_PARRICIDE" id="UN_PARRICIDE"></a><a name="Page_230"
+ id="Page_230"></a>UN PARRICIDE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/231.png" alt="UN PARRICIDE" title="UN PARRICIDE" />
+ </div>
+ <p>L'avocat avait plaid&eacute; la folie. Comment expliquer autrement ce crime
+ &eacute;trange? On avait retrouv&eacute; un matin, dans les roseaux, pr&egrave;s de
+ Chatou, deux cadavres enlac&eacute;s, la femme et l'homme, deux mondains connus,
+ riches, plus tout jeunes, et mari&eacute;s seulement de l'ann&eacute;e
+ pr&eacute;c&eacute;dente, la femme n'&eacute;tant veuve que depuis trois ans.</p>
+ <p>On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+ vol&eacute;s. Il semblait qu'on les e&ucirc;t
+ jet&eacute;s de la berge dans la rivi&egrave;re, apr&egrave;s les avoir
+ frapp&eacute;s, l'un apr&egrave;s l'autre, avec une longue pointe de fer.</p>
+ <p>L'enqu&ecirc;te ne faisait rien d&eacute;couvrir. Les mariniers interrog&eacute;s
+ ne savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier d'un
+ village voisin, nomm&eacute; Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer
+ prisonnier.</p>
+ <p>&Agrave; toutes les interrogations, il ne r&eacute;pondit que ceci:</p>
+ <p>&mdash;Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
+ venaient souvent me faire r&eacute;parer des meubles anciens, parce que je suis
+ habile dans le m&eacute;tier.</p>
+ <p>Et quand on lui demandait:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi les avez vous tu&eacute;s?</p>
+ <p>Il r&eacute;pondait obstin&eacute;ment:</p>
+ <p>&mdash;Je les ai tu&eacute;s parce que j'ai voulu les tuer.</p>
+ <p>On n'en put tirer autre chose.</p>
+ <p>Cet homme &eacute;tait un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
+ dans le pays, puis abandonn&eacute;. Il n'avait
+ pas d'autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint
+ singuli&egrave;rement intelligent, avec des go&ucirc;ts et des d&eacute;licatesses
+ natives que n'avaient point ces camarades, on le surnomma: &laquo;le
+ bourgeois;&raquo; et on ne l'appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement
+ adroit dans le m&eacute;tier de menuisier qu'il avait adopt&eacute;. Il faisait
+ m&ecirc;me un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalt&eacute;,
+ partisan des doctrines communistes et m&ecirc;me nihilistes, grand liseur de romans
+ d'aventures, de romans &agrave; drames sanglants, &eacute;lecteur influent et orateur
+ habile dans les r&eacute;unions publiques d'ouvriers ou de paysans.</p>
+ <p>L'avocat avait plaid&eacute; la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet, que
+ cet ouvrier e&ucirc;t tu&eacute; ses meilleurs clients,<a name="Page_235"
+ id="Page_235"></a> des clients riches et g&eacute;n&eacute;reux (il le
+ reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux ans, pour trois mille francs
+ de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se pr&eacute;sentait:
+ la folie, l'id&eacute;e fixe du d&eacute;class&eacute; qui se venge sur deux
+ bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit une allusion habile &agrave; ce
+ surnom de LE BOURGEOIS, donn&eacute; par le pays &agrave; cet abandonn&eacute;; il
+ s'&eacute;criait:</p>
+ <p>&mdash;N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
+ malheureux gar&ccedil;on qui n'a ni p&egrave;re ni m&egrave;re? C'est un ardent
+ r&eacute;publicain. Que dis-je? il appartient m&ecirc;me &agrave; ce parti politique
+ que la R&eacute;publique fusillait et d&eacute;portait nagu&egrave;re, qu'elle
+ accueille aujourd'hui &agrave; bras ouverts, &agrave; ce parti pour qui l'incendie
+ est un principe et le meurtre un moyen tout simple.</p>
+ <p>Ces tristes doctrines, acclam&eacute;es maintenant dans les r&eacute;unions
+ publiques, ont perdu cet homme. Il a entendu des r&eacute;publicains, des femmes
+ m&ecirc;me, oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de<a
+ name="Page_236" id="Page_236"></a> M. Gr&eacute;vy; son esprit malade a
+ chavir&eacute;; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!</p>
+ <p>Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!</p>
+ <p>Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause &eacute;tait
+ gagn&eacute;e pour l'avocat. Le minist&egrave;re public ne r&eacute;pliqua pas.</p>
+ <p>Alors le pr&eacute;sident posa au pr&eacute;venu la question d'usage:</p>
+ <p>&mdash;Accus&eacute;, n'avez-vous rien &agrave; ajouter pour votre
+ d&eacute;fense?</p>
+ <p>L'homme se leva:</p>
+ <p>Il &eacute;tait de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes et
+ clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce fr&ecirc;le gar&ccedil;on et
+ changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'&eacute;tait faite de
+ lui.</p>
+ <p>Il parla hautement, d'un ton d&eacute;clamatoire, mais si net que ses moindres
+ paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:</p>
+ <p>&mdash;Mon pr&eacute;sident, comme je ne veux pas<a name="Page_237"
+ id="Page_237"></a> aller dans une maison de fous, et que je pr&eacute;f&egrave;re
+ m&ecirc;me la guillotine, je vais tout vous dire.</p>
+ <p>J'ai tu&eacute; cet homme et cette femme parce qu'ils &eacute;taient mes
+ parents.</p>
+ <p>Maintenant, &eacute;coutez-moi et jugez-moi.</p>
+ <p>Une femme, ayant accouch&eacute; d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
+ Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit &ecirc;tre innocent, mais
+ condamn&eacute; &agrave; la mis&egrave;re &eacute;ternelle, &agrave; la honte d'une
+ naissance ill&eacute;gitime, plus que cela: &agrave; la mort, puisqu'on l'abandonna,
+ puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, comme elles font
+ souvent, le laisser d&eacute;p&eacute;rir, souffrir de faim, mourir de
+ d&eacute;laissement.</p>
+ <p>La femme qui m'allaita fut honn&ecirc;te, plus honn&ecirc;te, plus femme, plus
+ grande, plus m&egrave;re que ma m&egrave;re. Elle m'&eacute;leva. Elle eut tort en
+ faisant son devoir. Il vaut mieux laisser p&eacute;rir ces mis&eacute;rables
+ jet&eacute;s aux villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.<a
+ name="Page_238" id="Page_238"></a></p>
+ <p>Je grandis avec l'impression vague que je portais un d&eacute;shonneur. Les autres
+ enfants m'appel&egrave;rent un jour &laquo;b&acirc;tard&raquo;. Ils ne savaient pas
+ ce que signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je l'ignorais
+ aussi, mais je le sentis.</p>
+ <p>J'&eacute;tais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'&eacute;cole.
+ J'aurais &eacute;t&eacute; un honn&ecirc;te homme, mon pr&eacute;sident,
+ peut-&ecirc;tre un homme sup&eacute;rieur, si mes parents n'avaient pas commis le
+ crime de m'abandonner.</p>
+ <p>Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux furent les
+ coupables. J'&eacute;tais sans d&eacute;fense, ils furent sans piti&eacute;. Ils
+ devaient m'aimer: ils m'ont rejet&eacute;.</p>
+ <p>Moi, je leur devais la vie&mdash;mais la vie est-elle un pr&eacute;sent? La
+ mienne, en tous cas, n'&eacute;tait qu'un malheur. Apr&egrave;s leur honteux abandon,
+ je ne leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le plus
+ inhumain, le plus inf&acirc;me, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir contre un
+ &ecirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Un homme injuri&eacute; frappe; un homme vol&eacute; reprend son bien par
+ la force. Un homme tromp&eacute;, jou&eacute;, martyris&eacute;, tue; un homme
+ soufflet&eacute; tue; un homme d&eacute;shonor&eacute; tue. J'ai &eacute;t&eacute;
+ plus vol&eacute;, tromp&eacute;, martyris&eacute;, soufflet&eacute; moralement,
+ d&eacute;shonor&eacute;, que tous ceux dont vous absolvez la col&egrave;re.</p>
+ <p>Je me suis veng&eacute;, j'ai tu&eacute;. C'&eacute;tait mon droit
+ l&eacute;gitime. J'ai pris leur vie heureuse en &eacute;change de la vie horrible
+ qu'ils m'avaient impos&eacute;e.</p>
+ <p>Vous allez parler de parricide! &Eacute;taient-ils mes parents, ces gens pour qui
+ je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour qui ma naissance
+ fut une calamit&eacute; et ma vie une menace de honte? Ils cherchaient un plaisir
+ &eacute;go&iuml;ste; ils ont eu un enfant impr&eacute;vu. Ils ont supprim&eacute;
+ l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.</p>
+ <p>Et pourtant, derni&egrave;rement encore, j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; les
+ aimer.</p>
+ <p>Voici deux ans, je vous l'ai dit, que
+ l'homme, mon p&egrave;re, entra chez moi pour la premi&egrave;re fois. Je ne
+ soup&ccedil;onnais rien. Il me commanda deux meubles. Il avait pris, je le sus plus
+ tard, des renseignements aupr&egrave;s du cur&eacute;, sous le sceau du secret, bien
+ entendu.</p>
+ <p>Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois m&ecirc;me il
+ causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection pour lui.</p>
+ <p>Au commencement de cette ann&eacute;e il amena sa femme, ma m&egrave;re. Quand
+ elle entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie nerveuse.
+ Puis elle demanda un si&egrave;ge et un verre d'eau. Elle ne dit rien; elle regarda
+ mes meubles d'un air fou, et elle ne r&eacute;pondait que oui et non, &agrave; tort
+ et &agrave; travers, &agrave; toutes les questions qu'il lui posait! Quand elle fut
+ partie, je la crus un peu toqu&eacute;e.</p>
+ <p>Elle revint le mois suivant. Elle &eacute;tait calme, ma&icirc;tresse d'elle. Ils
+ rest&egrave;rent, ce jour-l&agrave;, assez longtemps &agrave; bavarder, et ils me
+ firent une grosse commande. Je la revis encore
+ trois fois, sans rien deviner; mais un jour voil&agrave; qu'elle se mit &agrave; me
+ parler de ma vie, de mon enfance, de mes parents. Je r&eacute;pondis: &laquo;Mes
+ parents, madame, &eacute;taient des mis&eacute;rables qui m'ont
+ abandonn&eacute;.&raquo; Alors elle porta la main sur son c&oelig;ur, et tomba sans
+ connaissance. Je pensai tout de suite: &laquo;C'est ma m&egrave;re!&raquo; mais je me
+ gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.</p>
+ <p>Par exemple, je pris de mon c&ocirc;t&eacute; mes renseignements. J'appris qu'ils
+ n'&eacute;taient mari&eacute;s que du mois de juillet pr&eacute;c&eacute;dent, ma
+ m&egrave;re n'&eacute;tant devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien
+ chuchot&eacute; qu'ils s'&eacute;taient aim&eacute;s du vivant du premier mari, mais
+ on n'en avait aucune preuve. C'&eacute;tait moi la preuve, la preuve qu'on avait
+ cach&eacute;e d'abord, esp&eacute;r&eacute; d&eacute;truire ensuite.</p>
+ <p>J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagn&eacute;e de mon p&egrave;re.
+ Ce jour-l&agrave;, elle semblait fort &eacute;mue, je ne sais pourquoi. Puis, au
+ moment de s'en aller, elle me dit: &laquo;Je
+ vous veux du bien, parce que vous m'avez l'air d'un honn&ecirc;te gar&ccedil;on et
+ d'un travailleur; vous penserez sans doute &agrave; vous marier quelque jour; je
+ viens vous aider &agrave; choisir librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai
+ &eacute;t&eacute; mari&eacute;e contre mon c&oelig;ur une fois, et je sais comme on en
+ souffre. Maintenant, je suis riche, sans enfants, libre, ma&icirc;tresse de ma
+ fortune. Voici votre dot.&raquo;</p>
+ <p>Elle me tendit une grande enveloppe cachet&eacute;e.</p>
+ <p>Je la regardai fixement, puis je lui dis: &laquo;Vous &ecirc;tes ma
+ m&egrave;re?&raquo;</p>
+ <p>Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir.
+ Lui, l'homme, mon p&egrave;re, la soutint dans ses bras et il me cria: &laquo;Mais
+ vous &ecirc;tes fou!&raquo;</p>
+ <p>Je r&eacute;pondis: &laquo;Pas du tout. Je sais bien que vous &ecirc;tes mes
+ parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne
+ vous en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.&raquo;</p>
+ <p>Il reculait vers la sortie en soutenant
+ toujours sa femme qui commen&ccedil;ait &agrave; sangloter. Je courus fermer la
+ porte, je mis la clef dans ma poche, et je repris: &laquo;Regardez-la donc et niez
+ encore qu'elle soit ma m&egrave;re.&raquo;</p>
+ <p>Alors il s'emporta, devenu tr&egrave;s p&acirc;le, &eacute;pouvant&eacute; par la
+ pens&eacute;e que le scandale &eacute;vit&eacute; jusqu'ici pouvait &eacute;clater
+ soudain; que leur situation, leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup;
+ il balbutiait: &laquo;Vous &ecirc;tes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent.
+ Faites-donc du bien au peuple, &agrave; ces manants-l&agrave;, aidez-les,
+ secourez-les!&raquo;</p>
+ <p>Ma m&egrave;re, &eacute;perdue, r&eacute;p&eacute;tait coup sur coup:
+ &laquo;Allons-nous-en, allons-nous-en.&raquo;</p>
+ <p>Alors, comme la porte &eacute;tait ferm&eacute;e, il cria: &laquo;Si vous ne
+ m'ouvrez pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
+ violence!&raquo;</p>
+ <p>J'&eacute;tais rest&eacute; ma&icirc;tre de moi; j'ouvris la porte et je les vis
+ s'enfoncer dans l'ombre.</p>
+ <p>Alors il me sembla tout &agrave; coup que je
+ venais d'&ecirc;tre fait orphelin, d'&ecirc;tre abandonn&eacute;, pouss&eacute; au
+ ruisseau. Une tristesse &eacute;pouvantable, m&ecirc;l&eacute;e de col&egrave;re, de
+ haine, de d&eacute;go&ucirc;t, m'envahit; j'avais comme un soul&egrave;vement de tout
+ mon &ecirc;tre, un soul&egrave;vement de la justice, de la droiture, de l'honneur, de
+ l'affection rejet&eacute;e. Je me mis &agrave; courir pour les rejoindre le long de
+ la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de Chatou.</p>
+ <p>&mdash;Je les rattrapai bient&ocirc;t. La nuit &eacute;tait venue toute noire.
+ J'allais &agrave; pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma
+ m&egrave;re pleurait toujours. Mon p&egrave;re disait: &laquo;C'est votre faute.
+ Pourquoi avez-vous tenu &agrave; le voir! C'&eacute;tait une folie dans notre
+ position. On aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
+ pouvons le reconna&icirc;tre, &agrave; quoi servaient ces visites
+ dangereuses?&raquo;</p>
+ <p>Alors, je m'&eacute;lan&ccedil;ai devant eux, suppliant. Je balbutiai: &laquo;Vous
+ voyez bien que vous &ecirc;tes mes parents. Vous m'avez d&eacute;j&agrave;
+ rejet&eacute; une fois, me repousserez-vous encore?&raquo;</p>
+ <p>Alors, mon pr&eacute;sident, il leva la main
+ sur moi, je vous le jure sur l'honneur, sur la loi, sur la R&eacute;publique. Il me
+ frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.</p>
+ <p>J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je l'ai
+ frapp&eacute;, frapp&eacute; tant que j'ai pu.</p>
+ <p>Alors elle s'est mise &agrave; crier: &laquo;Au secours! &agrave;
+ l'assassin!&raquo; en m'arrachant la barbe. Il para&icirc;t que je l'ai tu&eacute;e
+ aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j'ai fait &agrave; ce moment-l&agrave;?</p>
+ <p>Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jet&eacute;s &agrave;
+ la Seine, sans r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+ <p>Voil&agrave;.&mdash;Maintenant, jugez-moi.<a name="Page_246"
+ id="Page_246"></a></p>
+ <p>L'accus&eacute; se rassit. Devant cette r&eacute;v&eacute;lation, l'affaire a
+ &eacute;t&eacute; report&eacute;e &agrave; la session suivante. Elle passera
+ bient&ocirc;t. Si nous &eacute;tions jur&eacute;s, que ferions-nous de ce
+ parricide?</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/245.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_PETIT" id="LE_PETIT"></a><a
+ name="Page_248" id="Page_248"></a>LE PETIT</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/249.png" alt="LE PETIT" title="LE PETIT" />
+ </div>
+ <p>Lemonnier &eacute;tait demeur&eacute; veuf avec un enfant. Il avait aim&eacute;
+ follement sa femme, d'un amour exalt&eacute; et tendre, sans une d&eacute;faillance,
+ pendant toute leur vie commune. C'&eacute;tait un bon homme, un brave homme, simple,
+ tout simple, sinc&egrave;re, sans d&eacute;fiance et sans malice.</p>
+ <p>&Eacute;tant devenu amoureux d'une voisine qui &eacute;tait pauvre, il la demanda
+ en mariage et l'&eacute;pousa. Il faisait un commerce de draperie<a name="Page_251"
+ id="Page_251"></a> assez prosp&egrave;re, gagnait pas mal d'argent et ne douta pas
+ une seconde qu'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; accept&eacute; pour lui-m&ecirc;me
+ par la jeune fille.</p>
+ <p>Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne pensait
+ qu'&agrave; elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur prostern&eacute;.
+ Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne point d&eacute;tourner son
+ regard du visage ch&eacute;ri, versait le vin dans son assiette et l'eau dans la
+ sali&egrave;re, puis se mettait &agrave; rire comme un enfant, en
+ r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>&mdash;Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de b&ecirc;tises.</p>
+ <p>Elle souriait, d'un air calme et r&eacute;sign&eacute;; puis d&eacute;tournait les
+ yeux, comme g&ecirc;n&eacute;e par l'adoration de son mari, et elle t&acirc;chait de
+ le faire parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main &agrave;
+ travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:</p>
+ <p>&mdash;Ma petite Jeanne, ma ch&egrave;re petite Jeanne!</p>
+ <p>Elle finissait par s'impatienter et par dire:<a name="Page_252"
+ id="Page_252"></a></p>
+ <p>&mdash;Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.</p>
+ <p>Il poussait un soupir et cassait une bouch&eacute;e de pain, qu'il m&acirc;chait
+ ensuite avec lenteur.</p>
+ <p>Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout &agrave; coup elle devint
+ enceinte. Ce fut un bonheur d&eacute;lirant. Il ne la quitta point de tout le temps
+ de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne qui l'avait
+ &eacute;lev&eacute; et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois dehors et
+ fermait la porte pour le forcer &agrave; prendre l'air.</p>
+ <p>Il s'&eacute;tait li&eacute; d'une intime amiti&eacute; avec un jeune homme qui
+ avait connu sa femme d&egrave;s son enfance, et qui &eacute;tait sous-chef de bureau
+ &agrave; la Pr&eacute;fecture. M. Duretour d&icirc;nait trois fois par semaine chez
+ M. Lemonnier, apportait des fleurs &agrave; madame, et parfois une loge de
+ th&eacute;&acirc;tre; et, souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri
+ s'&eacute;criait, en se tournant vers sa femme:</p>
+ <p>&mdash;Avec une compagne comme toi et un ami
+ comme lui, on est parfaitement heureux sur la terre.</p>
+ <p>Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de l'enfant lui
+ donna du courage: un petit &ecirc;tre crisp&eacute; qui geignait.</p>
+ <p>Il l'aima d'un amour passionn&eacute; et douloureux, d'un amour malade o&ugrave;
+ restait le souvenir de la mort, mais o&ugrave; survivait quelque chose de son
+ adoration pour la morte. C'&eacute;tait la chair de sa femme, son &ecirc;tre
+ continu&eacute;, comme une quintessence d'elle. Il &eacute;tait, cet enfant, sa vie
+ m&ecirc;me tomb&eacute;e en un autre corps; elle &eacute;tait disparue pour qu'il
+ exist&acirc;t.&mdash;Et le p&egrave;re l'embrassait avec fureur.&mdash;Mais aussi il
+ l'avait tu&eacute;e, cet enfant, il avait pris, vol&eacute; cette existence
+ ador&eacute;e, il s'en &eacute;tait nourri, il avait bu sa part de vie.&mdash;Et M.
+ Lemonnier reposait son fils dans le berceau, et s'asseyait aupr&egrave;s de lui pour
+ le contempler. Il restait l&agrave; des heures et des heures, le regardant, songeant
+ &agrave; mille choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se<a
+ name="Page_254" id="Page_254"></a> penchait sur son visage et pleurait dans ses
+ dentelles.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>L'enfant grandit. Le p&egrave;re ne pouvait plus se passer une heure de sa
+ pr&eacute;sence; il r&ocirc;dait autour de lui, le promenait, l'habillait
+ lui-m&ecirc;me, le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi
+ ch&eacute;rir ce gamin, et il l'embrassait par grands &eacute;lans, avec ces
+ fr&eacute;n&eacute;sies de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans
+ ses bras, le faisait danser pendant des heures &agrave; cheval sur une jambe, et
+ soudain, le renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses cuisses
+ grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier, ravi, murmurait:</p>
+ <p>&mdash;Est-il mignon, est-il mignon!</p>
+ <p>Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou de sa
+ moustache.</p>
+ <p>Seule, C&eacute;leste, la vieille bonne, ne
+ semblait avoir aucune tendresse pour le petit. Elle se f&acirc;chait de ses
+ espi&egrave;gleries, et semblait exasp&eacute;r&eacute;e par les c&acirc;lineries des
+ deux hommes. Elle s'&eacute;criait:</p>
+ <p>&mdash;Peut-on &eacute;lever un enfant comme &ccedil;a! Vous en ferez un joli
+ singe.</p>
+ <p>Des ann&eacute;es encore pass&egrave;rent, et Jean prit neuf ans. Il savait
+ &agrave; peine lire, tant on l'avait g&acirc;t&eacute;, et n'en faisait jamais
+ qu'&agrave; sa t&ecirc;te. Il avait des volont&eacute;s tenaces, des
+ r&eacute;sistances opini&acirc;tres, des col&egrave;res furieuses. Le p&egrave;re
+ c&eacute;dait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait et apportait sans cesse
+ les joujoux convoit&eacute;s par le petit, et il le nourrissait de g&acirc;teaux et
+ de bonbons.</p>
+ <p>C&eacute;leste alors s'emportait, criait:</p>
+ <p>&mdash;C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet enfant,
+ son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela finisse; oui, oui, &ccedil;a
+ finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas avant longtemps encore.</p>
+ <p>M. Lemonnier r&eacute;pondait en
+ souriant:</p>
+ <p>&mdash;Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui r&eacute;sister;
+ il faudra bien que tu en prennes ton parti.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Jean &eacute;tait faible, un peu malade. Le m&eacute;decin constata de
+ l'an&eacute;mie, ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.</p>
+ <p>Or, le petit n'aimait que les g&acirc;teaux et refusait toute autre nourriture; et
+ le p&egrave;re, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, le bourrait de tartes &agrave; la
+ cr&egrave;me et d'&eacute;clairs au chocolat.</p>
+ <p>Un soir, comme ils se mettaient &agrave; table en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+ C&eacute;leste apporta la soupi&egrave;re avec une assurance et un air
+ d'autorit&eacute; qu'elle n'avait point d'ordinaire. Elle la d&eacute;couvrit
+ brusquement, plongea la louche au milieu, et d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; du bouillon comme je ne vous en<a name="Page_257"
+ id="Page_257"></a> ai pas encore fait; il faudra bien que le petit en mange, cette
+ fois.</p>
+ <p>M. Lemonnier, &eacute;pouvant&eacute;, baissa la t&ecirc;te. Il vit que cela
+ tournait mal.</p>
+ <p>C&eacute;leste prit son assiette, l'emplit elle-m&ecirc;me, la reposa devant
+ lui.</p>
+ <p>Il go&ucirc;ta aussit&ocirc;t le potage et pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;En effet, il est excellent.</p>
+ <p>Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
+ cuiller&eacute;e de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.</p>
+ <p>Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un &laquo;pouah&raquo; de
+ d&eacute;go&ucirc;t. C&eacute;leste, devenue p&acirc;le, s'approcha brusquement et,
+ saisissant la cuiller, l'enfon&ccedil;a de force, toute pleine, dans la bouche
+ entr'ouverte de l'enfant.</p>
+ <p>Il s'&eacute;trangla, toussa, &eacute;ternua, cracha, et, hurlant, empoigna
+ &agrave; pleine main son verre qu'il lan&ccedil;a contre la bonne. Elle le
+ re&ccedil;ut en plein ventre. Alors, exasp&eacute;r&eacute;e, elle prit sous son bras
+ la t&ecirc;te du moutard, et commen&ccedil;a &agrave; lui entonner coup sur coup des
+ cuiller&eacute;es de soupe dans le gosier. Il les vomissait &agrave; me<a
+ name="Page_258" id="Page_258"></a>sure, tr&eacute;pignait, se tordait, suffoquait,
+ battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir &eacute;touff&eacute;.</p>
+ <p>Le p&egrave;re demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
+ mouvement. Puis, soudain, il s'&eacute;lan&ccedil;a avec une rage de fou furieux,
+ &eacute;treignit sa servante &agrave; la gorge et la jeta contre le mur. Il
+ balbutiait:</p>
+ <p>&mdash;Dehors!... dehors!... dehors!... brute!</p>
+ <p>Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, d&eacute;peign&eacute;e, le bonnet dans
+ le dos, les yeux ardents, cria:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce qui vous prend, &agrave; c't' heure? Vous voulez me battre parce
+ que je fais manger de la soupe &agrave; c't' enfant que vous allez tuer avec vos
+ g&acirc;teries!...</p>
+ <p>Il r&eacute;p&eacute;tait, tremblant de la t&ecirc;te aux pieds:</p>
+ <p>&mdash;Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...</p>
+ <p>Alors, affol&eacute;e, elle revint sur lui et; l'&oelig;il dans l'&oelig;il, la voix
+ tremblante:</p>
+ <p>&mdash;Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme
+ &ccedil;a, moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour
+ qui, pour qui... pour ce morveux qui n'est seulement point &agrave; vous.... Non...
+ point &agrave; vous!... Non... point &agrave; vous!... point &agrave; vous!... point
+ &agrave; vous!... Tout le monde le sait, parbleu! except&eacute; vous.... Demandez
+ &agrave; l'&eacute;picier, au boucher, au boulanger, &agrave; tous, &agrave;
+ tous....</p>
+ <p>Elle bredouillait, &eacute;trangl&eacute;e par la col&egrave;re; puis, elle se
+ tut, le regardant.</p>
+ <p>Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques secondes, il
+ balbutia d'une voix &eacute;teinte, tremblante, o&ugrave; palpitait pourtant une
+ &eacute;motion formidable:</p>
+ <p>&mdash;Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?</p>
+ <p>Elle se taisait, effray&eacute;e par son visage. Il fit encore un pas,
+ r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>&mdash;Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle r&eacute;pondit, d'une voix
+ calm&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.</p>
+ <p>Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de b&ecirc;te,
+ essaya de la terrasser. Mais elle &eacute;tait forte, quoique<a name="Page_260"
+ id="Page_260"></a> vieille, et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant
+ autour de la table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:</p>
+ <p>&mdash;Regardez-le, regardez-le donc, b&ecirc;te que vous &ecirc;tes, si ce n'est
+ pas tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les avez-vous
+ comme &ccedil;a, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle comme &ccedil;a
+ aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le monde, except&eacute;
+ vous! C'est la ris&eacute;e de la ville! Regardez-le....</p>
+ <p>Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.</p>
+ <p>Jean, &eacute;pouvant&eacute;, demeurait immobile, en face de son assiette
+ &agrave; soupe.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p></p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
+ apr&egrave;s avoir d&eacute;vor&eacute; les g&acirc;teaux, le compotier de
+ cr&egrave;me et celui des poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures
+ avec sa cuiller &agrave; potage.</p>
+ <p>Le p&egrave;re &eacute;tait sorti.</p>
+ <p>C&eacute;leste prit l'enfant, l'embrassa et, &agrave; pas muets, l'emporta dans sa
+ chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle &agrave; manger, d&eacute;fit
+ la table, rangea tout, tr&egrave;s inqui&egrave;te.</p>
+ <p>On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son oreille
+ &agrave; la porte de son ma&icirc;tre. Il ne faisait aucun mouvement. Elle posa son
+ &oelig;il au trou de la serrure. Il &eacute;crivait, et semblait tranquille.</p>
+ <p>Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour &ecirc;tre pr&ecirc;te en toute
+ circonstance, car elle flairait bien quelque chose.</p>
+ <p>Elle s'endormit sur une chaise, et ne se
+ r&eacute;veilla qu'au jour.</p>
+ <p>Elle fit le m&eacute;nage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,
+ elle &eacute;pousseta, et, vers huit heures, pr&eacute;para le caf&eacute; de M.
+ Lemonnier.</p>
+ <p>Mais elle n'osait point le porter &agrave; son ma&icirc;tre ne sachant trop
+ comment elle allait &ecirc;tre re&ccedil;ue; et elle attendit qu'il sonn&acirc;t. Il
+ ne sonna point. Neuf heures, puis dix heures pass&egrave;rent.</p>
+ <p>C&eacute;leste, effar&eacute;e, pr&eacute;para son plateau et se mit en route, le
+ c&oelig;ur battant. Devant la porte elle s'arr&ecirc;ta, &eacute;couta. Rien ne remuait.
+ Elle frappa; on ne r&eacute;pondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
+ ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le d&eacute;jeuner
+ qu'elle tenait aux mains.</p>
+ <p>M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroch&eacute; par le cou
+ &agrave; l'anneau du plafond. Il avait la langue tir&eacute;e affreusement. La savate
+ droite gisait, tomb&eacute;e &agrave; terre. La gauche &eacute;tait rest&eacute;e au
+ pied. Une chaise renvers&eacute;e avait roul&eacute; jusqu'au lit.</p>
+ <p>C&eacute;leste, &eacute;perdue, s'enfuit en
+ hurlant. Tous les voisins accoururent. Le m&eacute;decin constata que la mort
+ remontait &agrave; minuit.</p>
+ <p>Une lettre adress&eacute;e &agrave; M. Duretour fut trouv&eacute;e sur la table du
+ suicid&eacute;. Elle ne contenait que cette ligne: &laquo;Je vous laisse et je vous
+ confie le petit.&raquo;</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/262.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_ROCHE_AUX_GUILLEMOTS" id="LA_ROCHE_AUX_GUILLEMOTS"></a><a
+ name="Page_264" id="Page_264"></a>LA ROCHE AUX GUILLEMOT<a name="Page_265"
+ id="Page_265"></a>S</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/265.png" alt="LA ROCHE AUX GUILLEMOTS"
+ title="LA ROCHE AUX GUILLEMOTS" />
+ </div>
+ <p>Voici la saison des guillemots.</p>
+ <p>D'avril &agrave; la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on
+ voit para&icirc;tre soudain, sur la petite plage d'&Eacute;tretat, quelques vieux
+ messieurs bott&eacute;s, sangl&eacute;s en des vestes de chasse. Ils passent quatre
+ ou cinq jours &agrave; l'h&ocirc;tel Hauville, disparaissent, reviennent trois
+ semaines plus tard; puis, apr&egrave;s un nouveau s&eacute;jour, s'en vont
+ d&eacute;finitivement.</p>
+ <p>On les revoit au printemps suivant.</p>
+ <p>Ce sont les derniers chasseurs de guillemots,
+ ceux qui restent des anciens; car ils &eacute;taient une vingtaine de fanatiques, il
+ y a trente ou quarante ans; ils ne sont plus que quelques enrag&eacute;s tireurs.</p>
+ <p>Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont
+ &eacute;tranges. Il habite presque toute l'ann&eacute;e les parages de Terre-Neuve,
+ des &icirc;les Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande
+ d'&eacute;migrants traverse l'Oc&eacute;an, et, tous les ans, vient pondre et couver
+ au m&ecirc;me endroit, &agrave; la roche dite <i>aux Guillemots</i>, pr&egrave;s
+ d'&Eacute;tretat. On n'en trouve que l&agrave;, rien que l&agrave;. Ils y sont
+ toujours venus, on les a toujours chass&eacute;s, et ils reviennent encore; ils
+ reviendront toujours. Sit&ocirc;t les petits &eacute;lev&eacute;s, ils repartent,
+ disparaissent pour un an.</p>
+ <p>Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre point de
+ cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court du Pas-de-Calais au
+ Havre? Quelle force, quel instinct invincible, quelle habitude<a name="Page_268"
+ id="Page_268"></a> s&eacute;culaire poussent ces oiseaux &agrave; revenir en ce lieu?
+ Quelle premi&egrave;re &eacute;migration, quelle temp&ecirc;te peut-&ecirc;tre a
+ jadis jet&eacute; leurs p&egrave;res sur cette roche? Et pourquoi les fils, les
+ petit-fils, tous les descendants des premiers y sont-ils toujours
+ retourn&eacute;s!</p>
+ <p>Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule famille avait
+ cette tradition, accomplissait ce p&egrave;lerinage annuel.</p>
+ <p>Et chaque printemps, d&egrave;s que la petite tribu voyageuse s'est
+ r&eacute;install&eacute;e sur sa roche, les m&ecirc;mes chasseurs aussi reparaissent
+ dans le village. On les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais
+ fid&egrave;les au rendez-vous r&eacute;gulier qu'ils se sont donn&eacute; depuis
+ trente ou quarante ans.</p>
+ <p>Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>C'&eacute;tait par un soir d'avril de l'une des derni&egrave;res ann&eacute;es.
+ Trois des anciens tireurs de guillemots venaient
+ d'arriver; un d'eux manquait, M. d'Arnelles.</p>
+ <p>Il n'avait &eacute;crit &agrave; personne, n'avait donn&eacute; aucune nouvelle!
+ Pourtant il n'&eacute;tait point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin,
+ las d'attendre, les premiers venus se mirent &agrave; table; et le d&icirc;ner
+ touchait &agrave; sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'h&ocirc;tellerie;
+ et bient&ocirc;t le retardataire entra.</p>
+ <p>Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand app&eacute;tit, et,
+ comme un de ses compagnons s'&eacute;tonnait qu'il f&ucirc;t en redingote, il
+ r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+ <p>&mdash;Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.</p>
+ <p>On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il faut partir
+ bien avant le jour.</p>
+ <p>Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.</p>
+ <p>D&egrave;s trois heures du matin, les matelots r&eacute;veillent les chasseurs en
+ jetant du sable dans les vitres. En quelques
+ minutes on est pr&ecirc;t et on descend sur le perret. Bien que le cr&eacute;puscule
+ ne se montre point encore, les &eacute;toiles sont un peu p&acirc;lies; la mer fait
+ grincer les galets; la brise est si fra&icirc;che qu'on frissonne un peu,
+ malgr&eacute; les gros habits.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t les deux barques pouss&eacute;es par les hommes, d&eacute;valent
+ brusquement sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on
+ d&eacute;chire; puis elles se balancent sur les premi&egrave;res vagues. La voile
+ brune monte au m&acirc;t, se gonfle un peu, palpite, h&eacute;site et, bomb&eacute;e
+ de nouveau, ronde comme un ventre, emporte les coques goudronn&eacute;es vers la
+ grande porte d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.</p>
+ <p>Le ciel s'&eacute;claircit; les t&eacute;n&egrave;bres semblent fondre; la
+ c&ocirc;te para&icirc;t voil&eacute;e encore, la grande c&ocirc;te blanche, droite
+ comme une muraille.</p>
+ <p>On franchit la Manne-Porte, vo&ucirc;te &eacute;norme o&ugrave; passerait un
+ navire; on double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du
+ m&ecirc;me nom; et soudain on aper&ccedil;oit une<a name="Page_271"
+ id="Page_271"></a> plage o&ugrave; des centaines de mouettes sont pos&eacute;es.
+ Voici la roche aux Guillemots.</p>
+ <p>C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les &eacute;troites
+ corniches du roc, des t&ecirc;tes d'oiseaux se montrent, qui regardent les
+ barques.</p>
+ <p>Ils sont l&agrave;, immobiles, attendant, ne se risquant point &agrave; partir
+ encore. Quelques-uns, piqu&eacute;s sur des rebords avanc&eacute;s, ont l'air assis
+ sur leurs derri&egrave;res, dress&eacute;s en forme de bouteille, car ils ont des
+ pattes si courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des b&ecirc;tes
+ &agrave; roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'&eacute;lan, il leur
+ faut se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les
+ guettent.</p>
+ <p>Ils connaissent leur infirmit&eacute; et le danger qu'elle leur cr&eacute;e, et ne
+ se d&eacute;cident pas &agrave; vite s'enfuir.</p>
+ <p>Mais les matelots se mettent &agrave; crier, battent leurs bordages avec les
+ tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'&eacute;lancent un &agrave; un, dans
+ le vide, pr&eacute;cipit&eacute;s jusqu'au ras de la<a name="Page_272"
+ id="Page_272"></a> vague; puis, les ailes battant &agrave; coups rapides, ils filent,
+ filent et gagnent le large, quand une gr&ecirc;le de plombs ne les jette pas &agrave;
+ l'eau. Pendant une heure on les mitraille ainsi, les for&ccedil;ant &agrave;
+ d&eacute;guerpir l'un apr&egrave;s l'autre; et quelquefois les femelles au nid,
+ acharn&eacute;es &agrave; couver, ne s'en vont point; et re&ccedil;oivent coup sur
+ coup les d&eacute;charges qui font jaillir sur la roche blanche des gouttelettes de
+ sang rose, tandis que la b&ecirc;te expire sans avoir quitt&eacute; ses &oelig;ufs.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais, quand on
+ repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui jetait de grands triangles
+ de lumi&egrave;re dans les &eacute;chancrures blanches de la c&ocirc;te, il se montra
+ un peu soucieux, r&ecirc;vant parfois, contre son habitude.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'on fut de retour au pays, une sorte<a name="Page_273"
+ id="Page_273"></a> de domestique en noir vint lui parler bas. Il sembla
+ r&eacute;fl&eacute;chir, h&eacute;siter, puis il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Non, demain.</p>
+ <p>Et, le lendemain, la chasse recommen&ccedil;a. M. d'Arnelles, cette fois, manqua
+ souvent les b&ecirc;tes, qui pourtant se laissaient choir presque au bout du canon de
+ fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il &eacute;tait amoureux, si quelque
+ trouble secret lui remuait le c&oelig;ur et l'esprit. &Agrave; la fin, il en convint.</p>
+ <p>&mdash;Oui, vraiment, il faut que je parte tant&ocirc;t, et cela me contrarie.</p>
+ <p>&mdash;Comment, vous partez? Et pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.</p>
+ <p>Puis on parla d'autre chose.</p>
+ <p>D&egrave;s que le d&eacute;jeuner fut termin&eacute;, le valet en noir reparut. M.
+ d'Arnelles ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres
+ chasseurs intervinrent, insist&egrave;rent, priant et sollicitant pour retenir leur
+ ami. L'un d'eux, &agrave; la fin, demanda:</p>
+ <p>&mdash;Mais, voyons, elle n'est pas si grave,
+ cette affaire, puisque vous avez bien attendu d&eacute;j&agrave; deux jours!</p>
+ <p>Le chasseur tout &agrave; fait perplexe, r&eacute;fl&eacute;chissait, visiblement
+ combattu, tir&eacute; par le plaisir et une obligation, malheureux et
+ troubl&eacute;.</p>
+ <p>Apr&egrave;s une longue m&eacute;ditation, il murmura, h&eacute;sitant:</p>
+ <p>&mdash;C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.</p>
+ <p>Ce furent des cris et des exclamations:</p>
+ <p>&mdash;Votre gendre?... mais o&ugrave; est-il? Alors, tout &agrave; coup, il
+ sembla confus, et rougit.</p>
+ <p>&mdash;Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la remise. Il
+ est mort.</p>
+ <p>Un silence de stup&eacute;faction r&eacute;gna.</p>
+ <p>M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troubl&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez moi,
+ &agrave; Briseville, j'ai fait un petit d&eacute;tour pour ne pas manquer notre
+ rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus longtemps.</p>
+ <p>Alors, un des chasseurs, plus hardi:</p>
+ <p>&mdash;Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien
+ attendre un jour de plus.</p>
+ <p>Les deux autres n'h&eacute;sit&egrave;rent plus:</p>
+ <p>&mdash;C'est incontestable, dirent-ils:</p>
+ <p>M. d'Arnelles semblait soulag&eacute; d'un grand poids; encore un peu inquiet
+ pourtant, il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Mais l&agrave;... franchement... vous trouvez?...</p>
+ <p>Les trois autres, comme un seul homme, r&eacute;pondirent:</p>
+ <p>&mdash;Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans son
+ &eacute;tat.</p>
+ <p>Alors, tout &agrave; fait tranquille, le beau-p&egrave;re se retourna vers le
+ croque-mort:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien! mon ami, ce sera pour apr&egrave;s-demain.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/274.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="TOMBOUCTOU" id="TOMBOUCTOU"></a><a name="Page_276"
+ id="Page_276"></a>TOMBOUCTOU</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/277.png" alt="TOMBOUCTOU" title="TOMBOUCTOU" />
+ </div>
+ <p>Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant.
+ Tout le ciel &eacute;tait rouge, aveuglant; et, derri&egrave;re la Madeleine, une
+ immense nu&eacute;e flamboyante jetait dans toute la longue avenue une oblique averse
+ de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.</p>
+ <p>La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflamm&eacute;e et semblait
+ dans une apoth&eacute;ose. Les visages &eacute;taient dor&eacute;s; les cha<a
+ name="Page_279" id="Page_279"></a>peaux noirs et les habits avaient des reflets de
+ pourpre; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l'asphalte des
+ trottoirs.</p>
+ <p>Devant les caf&eacute;s, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
+ color&eacute;es qu'on aurait prises pour des pierres pr&eacute;cieuses fondues dans
+ le cristal.</p>
+ <p>Au milieu des consommateurs aux l&eacute;gers v&ecirc;tements plus fonc&eacute;s,
+ deux officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
+ l'&eacute;blouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette
+ gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient contre la
+ foule, les hommes lents et les femmes press&eacute;es qui laissaient derri&egrave;re
+ elles une odeur savoureuse et troublante.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup un n&egrave;gre, &eacute;norme, v&ecirc;tu de noir, ventru,
+ chamarr&eacute; de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle
+ e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cir&eacute;e, passa devant eux avec un air de triomphe.
+ Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel
+ &eacute;clatant, il riait &agrave; Paris entier. Il &eacute;tait si grand qu'il
+ d&eacute;passait toutes les t&ecirc;tes; et,
+ derri&egrave;re lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos.</p>
+ <p>Mais soudain il aper&ccedil;ut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
+ s'&eacute;lan&ccedil;a. D&egrave;s qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses
+ yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui mont&egrave;rent jusqu'aux
+ oreilles, d&eacute;couvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune
+ dans un ciel noir. Les deux hommes, stup&eacute;faits, contemplaient ce g&eacute;ant
+ d'&eacute;b&egrave;ne, sans rien comprendre &agrave; sa gaiet&eacute;.</p>
+ <p>Et il s'&eacute;cria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:</p>
+ <p>&mdash;Bonjou, mon lieutenant.</p>
+ <p>Un des officiers &eacute;tait chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
+ dit:</p>
+ <p>&mdash;Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.</p>
+ <p>Le n&egrave;gre reprit:</p>
+ <p>&mdash;Moi aim&eacute; beaucoup toi, lieutenant V&eacute;die, si&egrave;ge
+ B&eacute;zi, beaucoup raisin, cherch&eacute; moi.</p>
+ <p>L'officier, tout &agrave; fait &eacute;perdu, regardait fixe<a name="Page_281"
+ id="Page_281"></a>ment l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement
+ il s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Tombouctou?</p>
+ <p>Le n&egrave;gre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
+ invraisemblable violence et beuglant:</p>
+ <p>&mdash;Si, si, ya, mon lieutenant, reconn&eacute; Tombouctou, ya, bonjou.</p>
+ <p>Le commandant lui tendit la main en riant lui-m&ecirc;me de tout son c&oelig;ur. Alors
+ Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre
+ ne put l'emp&ecirc;cher, il la baisa, selon la coutume n&egrave;gre et arabe. Confus,
+ le militaire lui dit d'une voix s&eacute;v&egrave;re:</p>
+ <p>&mdash;Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi l&agrave; et
+ dis-moi comment je te trouve ici.</p>
+ <p>Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:</p>
+ <p>Gagn&eacute; beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mang&eacute;,
+ Pussiens, moi, beaucoup vol&eacute;, beaucoup, cuisine fan&ccedil;aise, Tom<a
+ name="Page_282" id="Page_282"></a>bouctou, cuisini&eacute; de l'Emp&eacute;eu, deux
+ cents mille fancs &agrave; moi. Ah! ah! ah! ah!</p>
+ <p>Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.</p>
+ <p>Quand l'officier, qui comprenait son &eacute;trange langage, l'e&ucirc;t
+ interrog&eacute; quelque temps, il lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, au revoir, Tombouctou; &agrave; bient&ocirc;t.</p>
+ <p>Le n&egrave;gre aussit&ocirc;t se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui
+ tendait, et, riant toujours, cria:</p>
+ <p>&mdash;Bonjou, bonjou, mon lieutenant!</p>
+ <p>Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour
+ un fou.</p>
+ <p>Le colonel demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que cette brute?</p>
+ <p>Le commandant r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Un brave gar&ccedil;on et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais
+ de lui; c'est assez dr&ocirc;le.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enferm&eacute; dans
+ B&eacute;zi&egrave;res, que ce n&egrave;gre appelle B&eacute;zi. Nous n'&eacute;tions
+ point assi&eacute;g&eacute;s, mais bloqu&eacute;s. Les lignes prussiennes nous
+ entouraient de partout, hors de port&eacute;e des canons, ne tirant pas non plus sur
+ nous, mais nous affamant peu &agrave; peu.</p>
+ <p>J'&eacute;tais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait compos&eacute;e de
+ troupes de toute nature, d&eacute;bris de r&eacute;giments &eacute;charp&eacute;s,
+ fuyards, maraudeurs s&eacute;par&eacute;s des corps d'arm&eacute;e. Nous avions de
+ tout enfin, m&ecirc;me onze turcos arriv&eacute;s un soir on ne sait comment, on ne
+ sait par o&ugrave;. Ils s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s aux portes de la
+ ville, harrass&eacute;s, d&eacute;guenill&eacute;s, affam&eacute;s et saouls. On me
+ les donna.</p>
+ <p>Je reconnus bient&ocirc;t qu'ils &eacute;taient rebelles &agrave; toute
+ discipline, toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police,
+ m&ecirc;me de la prison, rien n'y fit. Mes
+ hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se fussent enfonc&eacute;s sous
+ terre, puis reparaissaient ivres &agrave; tomber. Ils n'avaient pas d'argent.
+ O&ugrave; buvaient-ils? Et comment, et avec quoi?</p>
+ <p>Cela commen&ccedil;ait &agrave; m'intriguer vivement, d'autant plus que ces
+ sauvages m'int&eacute;ressaient avec leur rire &eacute;ternel et leur
+ caract&egrave;re de grands enfants espi&egrave;gles.</p>
+ <p>Je m'aper&ccedil;us alors qu'ils ob&eacute;issaient aveugl&eacute;ment au plus
+ grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait &agrave; son
+ gr&eacute;, pr&eacute;parait leurs myst&eacute;rieuses entreprises en chef
+ tout-puissant et incontest&eacute;. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai.
+ Notre conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine &agrave;
+ p&eacute;n&eacute;trer son surprenant charabia. Quant &agrave; lui, le pauvre diable,
+ il faisait des efforts inou&iuml;s pour &ecirc;tre compris, inventait des mots,
+ gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arr&ecirc;tait, et
+ repartait brusquement quand il croyait avoir trouv&eacute; un nouveau moyen de
+ s'expliquer.</p>
+ <p>Je devinai enfin qu'il &eacute;tait fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
+ n&egrave;gre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il r&eacute;pondit
+ quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui
+ donner le nom de son pays: &laquo;Tombouctou&raquo;. Et, huit jours plus tard, toute
+ la garnison ne le nommait plus autrement.</p>
+ <p>Mais une envie folle nous tenait de savoir o&ugrave; cet ex-prince africain
+ trouvait &agrave; boire. Je le d&eacute;couvris d'une singuli&egrave;re
+ fa&ccedil;on.</p>
+ <p>J'&eacute;tais un matin sur les remparts, &eacute;tudiant l'horizon, quand
+ j'aper&ccedil;us dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
+ vendanges, les raisins &eacute;taient m&ucirc;rs, mais je ne songeais gu&egrave;re
+ &agrave; cela. Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
+ exp&eacute;dition compl&egrave;te pour saisir le r&ocirc;deur. Je pris moi-m&ecirc;me
+ le commandement, apr&egrave;s avoir obtenu l'autorisation du
+ g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+ <p>J'avais fait sortir, par trois portes diff&eacute;rentes, trois petites troupes
+ qui devaient se rejoindre aupr&egrave;s de la vigne suspecte et la<a name="Page_286"
+ id="Page_286"></a> cerner. Pour couper la retraite &agrave; l'espion, un de ces
+ d&eacute;tachements avaient &agrave; faire une marche d'une heure au moins. Un homme
+ rest&eacute; en observation sur les murs m'indiqua par signe que l'&ecirc;tre
+ aper&ccedil;u n'avait point quitt&eacute; le champ. Nous allions en grand silence,
+ rampant, presque couch&eacute;s dans les orni&egrave;res. Enfin, nous touchons au
+ point d&eacute;sign&eacute;; je d&eacute;ploie brusquement mes soldats, qui
+ s'&eacute;lancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou voyageait &agrave; quatre
+ pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou plut&ocirc;t happant du raisin
+ comme un chien qui mange sa soupe, &agrave; pleine bouche, &agrave; la plante
+ m&ecirc;me, en arrachant la grappe d'un coup de dent.</p>
+ <p>Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris alors
+ pourquoi il se tra&icirc;nait ainsi sur les mains et sur les genoux. D&egrave;s qu'on
+ l'e&ucirc;t plant&eacute; sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les
+ bras et s'abattit sur le nez. Il &eacute;tait gris comme je n'ai jamais vu un homme
+ &ecirc;tre gris.</p>
+ <p>On le rapporta sur deux &eacute;chalas. Il ne cessa<a name="Page_287"
+ id="Page_287"></a> de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des
+ jambes.</p>
+ <p>C'&eacute;tait l&agrave; tout le myst&egrave;re. Mes gaillards buvaient au raisin
+ lui-m&ecirc;me. Puis, lorsqu'ils &eacute;taient saouls &agrave; ne plus bouger, ils
+ dormaient sur place.</p>
+ <p>Quant &agrave; Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute
+ mesure. Il vivait l&agrave;-dedans &agrave; la fa&ccedil;on des grives, qu'il
+ ha&iuml;ssait d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il r&eacute;p&eacute;tait sans
+ cesse:</p>
+ <p>&mdash;Les gives mang&eacute; tout le aisin, capules!</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant
+ vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On e&ucirc;t
+ dit un grand serpent qui se d&eacute;roulait, un convoi, que sais-je?</p>
+ <p>J'envoyai quelques hommes au-devant de cette
+ &eacute;trange caravane qui fit bient&ocirc;t son entr&eacute;e triomphale.
+ Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d'autel, fait avec des
+ chaises de campagne, huit t&ecirc;tes coup&eacute;es, sanglantes et
+ grima&ccedil;antes. Le dixi&egrave;me turco tra&icirc;nait un cheval &agrave; la
+ queue duquel un autre &eacute;tait attach&eacute;, et six autres b&ecirc;tes
+ suivaient encore, retenues de la m&ecirc;me fa&ccedil;on.</p>
+ <p>Voici ce que j'appris. &Eacute;tant partis aux vignes, mes Africains avaient
+ aper&ccedil;u tout &agrave; coup un d&eacute;tachement prussien s'approchant d'un
+ village. Au lieu de fuir, ils s'&eacute;taient cach&eacute;s; puis, lorsque les
+ officiers eurent mis pied &agrave; terre devant une auberge pour se rafra&icirc;chir,
+ les onze gaillards s'&eacute;lanc&egrave;rent, mirent en fuite les uhlans qui se
+ crurent attaqu&eacute;s, tu&egrave;rent les deux sentinelles, plus le colonel et les
+ cinq officiers de son escorte.</p>
+ <p>Ce jour-l&agrave;, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aper&ccedil;us qu'il marchait
+ avec peine. Je le crus bless&eacute;; il se mit &agrave; rire et me dit:</p>
+ <p>&mdash;Moi, povisions pou pays.</p>
+ <p>C'est que Tombouctou ne faisait point la
+ guerre pour l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui
+ lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
+ plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commen&ccedil;ait &agrave; la
+ hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il l'appelait
+ sa &laquo;profonde&raquo;, et c'&eacute;tait sa profonde, en effet!</p>
+ <p>Donc il avait d&eacute;tach&eacute; l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
+ casques, les boutons, etc., et jet&eacute; le tout dans sa &laquo;profonde&raquo; qui
+ &eacute;tait pleine &agrave; d&eacute;border.</p>
+ <p>Chaque jour, il pr&eacute;cipitait l&agrave;-dedans tout objet luisant qui lui
+ tombait sous les yeux, morceaux d'&eacute;tain ou pi&egrave;ces d'argent, ce qui lui
+ donnait parfois une tournure infiniment dr&ocirc;le.</p>
+ <p>Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien le
+ fr&egrave;re, ce fils de roi tortur&eacute; par le besoin d'engloutir les corps
+ brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans
+ doute aval&eacute;s.</p>
+ <p>Chaque matin sa poche &eacute;tait vide. Il avait<a name="Page_290"
+ id="Page_290"></a> donc un magasin g&eacute;n&eacute;ral o&ugrave; s'entassaient ses
+ richesses. Mais o&ugrave;? Je ne l'ai pu d&eacute;couvrir.</p>
+ <p>Le g&eacute;n&eacute;ral, pr&eacute;venu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite
+ enterrer les corps demeur&eacute;s au village voisin, pour qu'on ne
+ d&eacute;couvr&icirc;t point qu'ils avaient &eacute;t&eacute;
+ d&eacute;capit&eacute;s. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept
+ habitants notables furent fusill&eacute;s sur-le-champ, par repr&eacute;sailles,
+ comme ayant d&eacute;nonc&eacute; la pr&eacute;sence des Allemands.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>L'hiver &eacute;tait venu. Nous &eacute;tions harass&eacute;s et
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s. On se battait maintenant tous les jours. Les hommes
+ affam&eacute;s ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient
+ &eacute;t&eacute; tu&eacute;s) demeuraient gras et luisants, vigoureux et toujours
+ pr&ecirc;ts &agrave; se battre. Tombouctou engraissait m&ecirc;me. Il me dit un
+ jour:</p>
+ <p>&mdash;Toi beaucoup faim, moi bon viande.</p>
+ <p>Et il m'apporta en effet un excellent filet.
+ Mais de quoi? Nous n'avions plus ni b&oelig;ufs, ni moutons, ni ch&egrave;vres, ni
+ &acirc;nes, ni porcs. Il &eacute;tait impossible de se procurer du cheval. Je
+ r&eacute;fl&eacute;chis &agrave; tout cela apr&egrave;s avoir d&eacute;vor&eacute; ma
+ viande. Alors une pens&eacute;e horrible me vint. Ces n&egrave;gres &eacute;taient
+ n&eacute;s bien pr&egrave;s du pays o&ugrave; l'on mange des hommes! Et chaque jour
+ tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut
+ pas r&eacute;pondre. Je n'insistai point, mais je refusai d&eacute;sormais ses
+ pr&eacute;sents.</p>
+ <p>Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous &eacute;tions
+ assis par terre. Je regardais avec piti&eacute; les pauvres n&egrave;gres grelottant
+ sous cette poussi&egrave;re blanche et glac&eacute;e. Comme j'avais grand froid, je
+ me mis &agrave; tousser. Je sentis aussit&ocirc;t quelque chose s'abattre sur moi,
+ comme une grande et chaude couverture. C'&eacute;tait le manteau de Tombouctou qu'il
+ me jetait sur les &eacute;paules. Je me levai et, lui rendant son
+ v&ecirc;tement:&mdash;Garde &ccedil;a, mon gar&ccedil;on; tu en as plus besoin que
+ moi.</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.</p>
+ <p>Et il me contemplait avec des yeux suppliants.</p>
+ <p>Je repris;&mdash;Allons, ob&eacute;is, garde ton manteau, je le veux.</p>
+ <p>Le n&egrave;gre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
+ une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:</p>
+ <p>&mdash;Si toi pas gard&eacute; manteau, moi coup&eacute;; p&eacute;sonne
+ manteau.</p>
+ <p>Il l'aurait fait. Je c&eacute;dai.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Huit jours plus tard, nous avions capitul&eacute;. Quelques-uns d'entre nous
+ avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre aux
+ vainqueurs.</p>
+ <p>Je me dirigeais vers la place d'Armes o&ugrave; nous devions nous r&eacute;unir,
+ quand je demeurai stupide d'&eacute;tonnement devant un n&egrave;gre g&eacute;ant
+ v&ecirc;tu de coutil blanc et coiff&eacute; d'un chapeau de paille. C'&eacute;tait
+ Tombouctou. Il semblait radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant
+ une petite boutique o&ugrave; l'on voyait en montre deux assiettes et deux
+ verres.</p>
+ <p>Je lui dis:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais?</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Moi pas pati, moi bon cuisini&eacute;, moi fait mang&eacute; colonel,
+ Alg&eacute;ie; moi mang&eacute; Pussiens, beaucoup vol&eacute;, beaucoup.</p>
+ <p>Il gelait &agrave; dix degr&eacute;s. Je grelottais devant ce n&egrave;gre en
+ coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer. J'aper&ccedil;us une enseigne
+ d&eacute;mesur&eacute;e qu'il allait pendre devant sa porte sit&ocirc;t que nous
+ serions partis, car il avait quelque pudeur.</p>
+ <p>Et je lus, trac&eacute; par la main de quelque complice, cet appel:</p>
+ <p class="center">CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU</p>
+ <p class="center">ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR</p>
+ <p class="center"><i>Artiste de Paris</i>.&mdash;<i>Prix mod&eacute;r&eacute;s</i>.</p>
+ <p>Malgr&eacute; le d&eacute;sespoir qui me rongeait le c&oelig;ur, je ne pus
+ m'emp&ecirc;cher de rire, et je laissai mon n&egrave;gre &agrave; son nouveau
+ commerce.</p>
+ <p>Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?</p>
+ <p>Vous venez de voir qu'il a r&eacute;ussi, le gaillard.</p>
+ <p>B&eacute;zi&egrave;res, aujourd'hui, appartient &agrave; l'Allemagne. Le
+ restaurant Tombouctou est un commencement de revanche.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/293.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="HISTOIRE_VRAIE" id="HISTOIRE_VRAIE"></a><a name="Page_295"
+ id="Page_295"></a>HISTOIRE VRA<a name="Page_297"
+ id="Page_297"></a>IE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/297.png" alt="HISTOIRE VRAIE" title="HISTOIRE VRAIE" />
+ </div>
+ <p>Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et galopant, un de
+ ces vents qui tuent les derni&egrave;res feuilles et les emportent jusqu'aux
+ nuages.</p>
+ <p>Les chasseurs achevaient leur d&icirc;ner, encore bott&eacute;s, rouges,
+ anim&eacute;s, allum&eacute;s. C'&eacute;taient de ces demi-seigneurs normands,
+ mi-hobereaux, mi-paysans, riches et vigoureux, taill&eacute;s pour casser les cornes
+ des b&oelig;ufs lorsqu'ils les arr&ecirc;tent dans les foires.</p>
+ <p>Ils avaient chass&eacute; tout le jour sur les terres<a name="Page_299"
+ id="Page_299"></a> de ma&icirc;tre Blondel, le maire d'&Eacute;parville, et ils
+ mangeaient maintenant autour de la grande table, dans l'esp&egrave;ce de
+ ferme-ch&acirc;teau dont &eacute;tait propri&eacute;taire leur h&ocirc;te.</p>
+ <p>Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et buvaient
+ comme des citernes, les jambes allong&eacute;es, les coudes sur la nappe, les yeux
+ luisants sous la flamme des lampes, chauff&eacute;s par un foyer formidable qui
+ jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils causaient de chasse et de chiens. Mais
+ ils &eacute;taient, &agrave; l'heure o&ugrave; d'autres id&eacute;es viennent aux
+ hommes, &agrave; moiti&eacute; gris, et tous suivaient de l'&oelig;il une forte fille aux
+ joues rebondies qui portait au bout de ses poings rouges les larges plats
+ charg&eacute;s de nourritures.</p>
+ <p>Soudain un grand diable qui &eacute;tait devenu v&eacute;t&eacute;rinaire
+ apr&egrave;s avoir &eacute;tudi&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre, et qui soignait
+ toutes les b&ecirc;tes de l'arrondissement, M. S&eacute;jour, s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Cr&eacute;bleu, ma&icirc;t' Blondel, vous avez l&agrave; une bobonne qui
+ n'est pas piqu&eacute;e des vers.</p>
+ <p>Et un rire retentissant &eacute;clata. Alors
+ un vieux noble d&eacute;class&eacute;, tomb&eacute; dans l'alcool, M. de Varnetot,
+ &eacute;leva la voix.</p>
+ <p>&mdash;C'est moi qui ai eu jadis une dr&ocirc;le d'histoire avec une fillette
+ comme &ccedil;a! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
+ pense, &ccedil;a me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
+ d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, d&egrave;s qu'on la l&acirc;chait, tant
+ elle ne pouvait me quitter. &Agrave; la fin je m'suis f&acirc;ch&eacute; et j'ai
+ pri&eacute; l'comte de la tenir &agrave; la cha&icirc;ne. Savez-vous c'qu'elle a fait
+ c'te b&ecirc;te? Elle est morte de chagrin.</p>
+ <p>Mais, pour en revenir &agrave; ma bonne, v'l&agrave; l'histoire:</p>
+ <p>&mdash;J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en gar&ccedil;on, dans mon
+ ch&acirc;teau de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
+ qu'on s'emb&ecirc;te tous les soirs apr&egrave;s d&icirc;ner, on a l'&oelig;il de tous les
+ c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t je d&eacute;couvris une jeunesse qui &eacute;tait en service chez
+ D&eacute;boultot, de Cauville. Vous avez bien
+ connu D&eacute;boultot, vous, Blondel! Bref, elle, m'enj&ocirc;la si bien, la
+ gredine, que j'allai un jour trouver son ma&icirc;tre et je lui proposai une affaire.
+ Il me c&eacute;derait sa servante et je lui vendrais ma jument noire, Cocote, dont il
+ avait envie depuis bient&ocirc;t deux ans. Il me tendit la main
+ &laquo;Topez-l&agrave;, monsieur de Varnetot.&raquo; C'&eacute;tait march&eacute;
+ conclu; la petite vint au ch&acirc;teau et je conduisis moi-m&ecirc;me &agrave;
+ Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents &eacute;cus.</p>
+ <p>Dans les premiers temps, &ccedil;a alla comme sur des roulettes. Personne ne se
+ doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon go&ucirc;t.
+ C't'enfant-l&agrave;, voyez-vous, ce n'&eacute;tait pas n'importe qui. Elle devait
+ avoir qu&eacute;qu'chose de pas commun dans les veines. &Ccedil;a venait encore de
+ qu&eacute;qu'fille qui aura faut&eacute; avec son ma&icirc;tre.</p>
+ <p>Bref, elle m'adorait. C'&eacute;taient des cajoleries, des mamours, des p'tits
+ noms de chien, un tas d'gentillesses &agrave; me donner des r&eacute;flexions.</p>
+ <p>Je me disais: &laquo;Faut pas qu'&ccedil;a
+ dure, ou je me laisserai prendre!&raquo; Mais on ne me prend pas facilement, moi. Je
+ ne suis pas de ceux qu'on enj&ocirc;le avec deux baisers. Enfin j'avais l'&oelig;il; quand
+ elle m'annon&ccedil;a qu'elle &eacute;tait grosse.</p>
+ <p>Pif! pan! c'est comme si on m'avait tir&eacute; deux coups de fusil dans la
+ poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle dansait, elle
+ &eacute;tait folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais, la nuit, je me
+ raisonnai. Je pensais: &laquo;&Ccedil;a y est; mais faut parer le coup, et couper le
+ fil, il n'est que temps.&raquo; Vous comprenez, j'avais mon p&egrave;re et ma
+ m&egrave;re &agrave; Barneville, et ma s&oelig;ur mari&eacute;e au marquis d'Yspare,
+ &agrave; Rollebec, &agrave; deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.</p>
+ <p>Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se douterait de
+ quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait bient&ocirc;t l' bouquet;
+ et puis, je ne pouvais la l&acirc;cher comme &ccedil;a.</p>
+ <p>J'en parlai &agrave; mon oncle, le baron de Cre<a name="Page_303"
+ id="Page_303"></a>teuil, un vieux lapin qui en a connu plus d'une, et je lui demandai
+ un avis. Il me r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+ <p>&mdash;Il faut la marier, mon gar&ccedil;on.</p>
+ <p>Je fis un bond.</p>
+ <p>&mdash;La marier, mon oncle, mais avec qui?</p>
+ <p>Il haussa doucement les &eacute;paules:</p>
+ <p>&mdash;Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on n'est pas
+ b&ecirc;te on trouve toujours.</p>
+ <p>Je r&eacute;fl&eacute;chis bien huit jours &agrave; cette parole, et je finis par
+ me dire &agrave; moi-m&ecirc;me: &laquo;Il a raison, mon oncle.&raquo;</p>
+ <p>Alors, je commen&ccedil;ai &agrave; me creuser la t&ecirc;te et &agrave; chercher;
+ quand un soir le juge de paix, avec qui je venais de d&icirc;ner, me dit:</p>
+ <p>&mdash;Le fils de la m&egrave;re Paumelle vient encore de faire une b&ecirc;tise;
+ il finira mal, ce gar&ccedil;on-l&agrave;. Il est bien vrai que bon chien chasse de
+ race.</p>
+ <p>Cette m&egrave;re Paumelle &eacute;tait une vieille rus&eacute;e dont la jeunesse
+ avait laiss&eacute; &agrave; d&eacute;sirer. Pour un &eacute;cu, elle aurait vendu
+ certainement son &acirc;me, et son garnement de fils par-dessus le march&eacute;.</p>
+ <p>J'allai la trouver, et tout doucement, je lui
+ fis comprendre la chose.</p>
+ <p>Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout &agrave;
+ coup:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu'vous lui donnerez, &agrave; c'te p'tite?</p>
+ <p>Elle &eacute;tait maligne, la vieille, mais moi, pas b&ecirc;te, j'avais
+ pr&eacute;par&eacute; mon affaire.</p>
+ <p>Je poss&eacute;dais justement trois lopins de terre perdus aupr&egrave;s de
+ Sasseville, qui d&eacute;pendaient de mes trois fermes de Villebon. Les fermiers se
+ plaignaient toujours que c'&eacute;tait loin; bref, j'avais repris ces trois champs,
+ six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je leur avais remis, pour
+ jusqu'&agrave; la fin de chaque bail, toutes leurs redevances en volailles. De cette
+ fa&ccedil;on, la chose passa. Alors, ayant achet&eacute; un bout de c&ocirc;te
+ &agrave; mon voisin, M. d'Aumont&eacute;, je faisais construire une masure dessus, le
+ tout pour quinze cents francs. De la sorte, je venais de constituer un petit bien qui
+ ne me co&ucirc;tait pas grand'chose, et je le donnais en dot &agrave; la
+ fillette.</p>
+ <p>La vieille se r&eacute;cria: ce n'&eacute;tait pas assez;<a name="Page_305"
+ id="Page_305"></a> mais je tins bon, et nous nous quitt&acirc;mes sans rien
+ conclure.</p>
+ <p>Le lendemain, d&egrave;s l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
+ gu&egrave;re sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'&eacute;tait pas mal
+ pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.</p>
+ <p>Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand nous
+ f&ucirc;mes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voil&agrave; partis &agrave;
+ travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les terres; il les
+ arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il &eacute;crasait dans ses mains,
+ comme s'il avait peur d'&ecirc;tre tromp&eacute; sur la marchandise. La masure
+ n'&eacute;tant pas encore couverte, il exigea de l'ardoise au lieu de chaume, parce
+ que cela demande moins d'entretien!</p>
+ <p>Puis il me dit:</p>
+ <p>&mdash;Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?</p>
+ <p>Je protestai:</p>
+ <p>&mdash;Non pas; c'est d&eacute;j&agrave; beau de vous donner une ferme.</p>
+ <p>Il ricana:</p>
+ <p>&mdash;J' craiben, une ferme et un &eacute;fant. Je rougis malgr&eacute; moi. Il
+ reprit:</p>
+ <p>&mdash;Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi la
+ vaisselle, ou ben rien d'fait.</p>
+ <p>J'y consentis.</p>
+ <p>Et nous voil&agrave; en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de la
+ fille. Mais tout &agrave; coup, il demanda d'un air sournois et
+ g&ecirc;n&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;Mais, si a mourait, &agrave; qui qu'il irait, &ccedil;u bien?</p>
+ <p>Je r&eacute;pondis:</p>
+ <p>&mdash;Mais, &agrave; vous, naturellement.</p>
+ <p>C'&eacute;tait tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussit&ocirc;t, il me
+ tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous &eacute;tions d'accord.</p>
+ <p>Oh! par exemple, j'eus du mal pour d&eacute;cider Rose. Elle se tra&icirc;nait
+ &agrave; mes pieds, elle sanglotait, elle r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;C'est vous
+ qui me proposez &ccedil;a! c'est vous! c'est vous!&raquo; Pendant plus d'une semaine,
+ elle r&eacute;sista malgr&eacute; mes
+ raisonnements et mes pri&egrave;res. C'est b&ecirc;te, les femmes; une fois qu'elles
+ ont l'amour en t&ecirc;te, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a pas de sagesse
+ qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!</p>
+ <p>&Agrave; la fin je me f&acirc;chai et la mena&ccedil;ai de la jeter dehors. Alors
+ elle c&eacute;da peu &agrave; peu, &agrave; condition que je lui permettrais de venir
+ me voir de temps en temps.</p>
+ <p>Je la conduisis moi-m&ecirc;me &agrave; l'autel, je payai la
+ c&eacute;r&eacute;monie, j'offris &agrave; d&icirc;ner &agrave; toute la noce. Je fis
+ grandement les choses, enfin. Puis: &laquo;Bonsoir mes enfants!&raquo; J'allai passer
+ six mois chez mon fr&egrave;re en Touraine.</p>
+ <p>Quand je fus de retour, j'appris qu'elle &eacute;tait venue, chaque semaine au
+ ch&acirc;teau me demander. Et j'&eacute;tais &agrave; peine arriv&eacute; depuis une
+ heure que je la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
+ voulez, mais &ccedil;a me f&icirc;t quelque chose de voir ce mioche. Je crois
+ m&ecirc;me que je l'embrassai.</p>
+ <p>Quant &agrave; la m&egrave;re, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre,
+ vieillie. Bigre de bigre, &ccedil;a ne lui
+ allait pas, le mariage! Je lui demandai machinalement:</p>
+ <p>&mdash;Es-tu heureuse?</p>
+ <p>Alors elle se mit &agrave; pleurer comme une source, avec des hoquets, des
+ sanglots, et elle criait:</p>
+ <p>Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux mourir, je
+ n'peux pas!</p>
+ <p>Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la reconduisis
+ &agrave; la barri&egrave;re.</p>
+ <p>J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-m&egrave;re lui rendait
+ la vie dure, la vieille chouette.</p>
+ <p>Deux jours apr&egrave;s elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
+ tra&icirc;na par terre:</p>
+ <p>&mdash;Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner l&agrave;-bas.</p>
+ <p>Tout &agrave; fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parl&eacute;!.</p>
+ <p>&Ccedil;a commen&ccedil;ait &agrave; m'emb&ecirc;ter, toutes ces histoires; et je
+ filai pour six mois encore. Quand je revins....
+ Quand je revins, j'appris qu'elle &eacute;tait morte trois semaines auparavant,
+ apr&egrave;s &ecirc;tre revenue au ch&acirc;teau tous les dimanches... toujours
+ comme Mirza. L'enfant aussi &eacute;tait mort huit jours apr&egrave;s.</p>
+ <p>Quant au mari, le madr&eacute; coquin, il h&eacute;ritait. Il a bien tourn&eacute;
+ depuis, para&icirc;t-il, il est maintenant conseiller municipal:</p>
+ <p>Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:</p>
+ <p>&mdash;C'est &eacute;gal, c'est moi qui ai fait sa fortune, &agrave;
+ celui-l&agrave;!</p>
+ <p>Et M. S&eacute;jour, le v&eacute;t&eacute;rinaire, conclut gravement en portant
+ &agrave; sa bouche un verre d'eau-de-vie:</p>
+ <p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme &ccedil;a, il n'en faut
+ pas!</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/308.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="ADIEU" id="ADIEU"></a>ADIE<a
+ name="Page_311" id="Page_311"></a>U</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/311.png" alt="ADIEU" title="ADIEU" />
+ </div>
+ <p>Les deux amis achevaient de d&icirc;ner. De la fen&ecirc;tre du caf&eacute; ils
+ voyaient le boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles
+ ti&egrave;des qui courent dans Paris par les douces nuits d'&eacute;t&eacute;, et
+ font lever la t&ecirc;te aux passants et donnent envie de partir, d'aller
+ l&agrave;-bas, on ne sait o&ugrave;, sous des feuilles, et font r&ecirc;ver de
+ rivi&egrave;res &eacute;clair&eacute;es par la lune, de vers luisants et de
+ rossignols.</p>
+ <p>L'un d'eux, Henri Simon, pronon&ccedil;a, en soupirant profond&eacute;ment:</p>
+ <p>&mdash;Ah! je vieillis. C'est triste.
+ Autrefois, par des soirs pareils, je me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne
+ me sens plus que des regrets. &Ccedil;a va vite, la vie!</p>
+ <p>Il &eacute;tait un peu gros d&eacute;j&agrave;, vieux de quarante-cinq ans
+ peut-&ecirc;tre et tr&egrave;s chauve.</p>
+ <p>L'autre, Pierre Carnier, un rien plus &acirc;g&eacute;, mais plus maigre et plus
+ vivant, reprit:</p>
+ <p>&mdash;Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
+ J'&eacute;tais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se regarde
+ chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'&acirc;ge s'accomplir,
+ car il est lent, r&eacute;gulier, et il modifie le visage si doucement que les
+ transitions sont insensibles. C'est uniquement pour cela que nous ne mourons pas de
+ chagrin apr&egrave;s deux ou trois ans seulement de ravages. Car nous ne les pouvons
+ appr&eacute;cier. Il faudrait, pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder
+ sa figure&mdash;oh! alors quel coup?</p>
+ <p>Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres &ecirc;tres. Tout leur
+ bonheur, toute leur puissance, toute leur vie
+ sont dans leur beaut&eacute; qui dure dix ans.</p>
+ <p>Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un adolescent
+ alors que j'avais pr&egrave;s de cinquante ans. Ne me sentant aucune infirmit&eacute;
+ d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.</p>
+ <p>&mdash;La r&eacute;v&eacute;lation de ma d&eacute;cadence m'est venue d'une
+ fa&ccedil;on simple et terrible qui m'a atterr&eacute; pendant pr&egrave;s de six
+ mois... puis j'en ai pris mon parti.</p>
+ <p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; souvent amoureux, comme tous les hommes, mais
+ principalement une fois.</p>
+ <p>Je l'avais rencontr&eacute;e au bord de la mer, &agrave; &Eacute;tretat, voici
+ douze ans environ, un peu apr&egrave;s la guerre. Rien de gentil comme cette plage,
+ le matin, &agrave; l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer &agrave;
+ cheval, encadr&eacute;e par ces hautes falaises blanches perc&eacute;es de ces trous
+ singuliers qu'on nomme les Portes, l'une &eacute;norme, allongeant dans la mer sa
+ jambe de g&eacute;ante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des femmes se
+ rassemble, se masse sur l'&eacute;troite langue
+ de galets qu'elle couvre d'un &eacute;clatant jardin de toilettes claires, dans ce
+ cadre de hauts rochers. Le soleil tombe en plein sur les c&ocirc;tes, sur les
+ ombrelles de toute nuance, sur la mer d'un bleu verd&acirc;tre; et tout cela est gai,
+ charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on regarde les
+ baigneuses. Elles descendent, drap&eacute;es dans un peignoir de flanelle qu'elles
+ rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange d'&eacute;cume des courtes
+ vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas rapide qu'arr&ecirc;te parfois
+ un frisson de froid d&eacute;licieux, une courte suffocation.</p>
+ <p>Bien peu r&eacute;sistent &agrave; cette &eacute;preuve du bain. C'est l&agrave;
+ qu'on les juge, depuis le mollet jusqu'&agrave; la gorge. La sortie surtout
+ r&eacute;v&egrave;le les faibles, bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours
+ aux chairs amollies.</p>
+ <p>La premi&egrave;re fois que je vis ainsi cette jeune femme, je fus ravi et
+ s&eacute;duit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont le
+ charme entre en nous brusquement, nous envahit
+ tout d'un coup. Il semble qu'on trouve la femme qu'on &eacute;tait n&eacute; pour
+ aimer. J'ai eu cette sensation et cette secousse.</p>
+ <p>Je me fis pr&eacute;senter et je fus bient&ocirc;t pinc&eacute; comme je ne
+ l'avais jamais &eacute;t&eacute;. Elle me ravageait le c&oelig;ur. C'est une chose
+ effroyable et d&eacute;licieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est
+ presque un supplice et, en m&ecirc;me temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
+ sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes les plus
+ petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses traits, me ravissaient,
+ me bouleversaient, m'affolaient. Elle me poss&eacute;dait par toute ma personne, par
+ ses gestes, par ses attitudes, m&ecirc;me par les choses qu'elle portait qui
+ devenaient ensorcelantes. Je m'attendrissais &agrave; voir sa voilette sur un meuble,
+ ses gants jet&eacute;s sur un fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables.
+ Personne n'avait des chapeaux pareils aux siens.</p>
+ <p>Elle &eacute;tait mari&eacute;e, mais l'&eacute;poux venait tous<a name="Page_317"
+ id="Page_317"></a> les samedis pour repartir les lundis. Il me laissait d'ailleurs
+ indiff&eacute;rent. Je n'en &eacute;tais point jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un
+ &ecirc;tre ne me parut avoir aussi peu d'importance dans la vie, n'attira moins mon
+ attention que cet homme.</p>
+ <p>Comme je l'aimais, elle! Et comme elle &eacute;tait belle, gracieuse et jeune!
+ C'&eacute;tait la jeunesse, l'&eacute;l&eacute;gance et la fra&icirc;cheur
+ m&ecirc;me. Jamais je n'avais senti de cette fa&ccedil;on comme la femme est un
+ &ecirc;tre joli, fin, distingu&eacute;, d&eacute;licat, fait de charme et de
+ gr&acirc;ce. Jamais je n'avais compris ce qu'il y a de beaut&eacute;
+ s&eacute;duisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement d'une l&egrave;vre,
+ dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de ce sot organe qu'on nomme
+ le nez.</p>
+ <p>Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Am&eacute;rique, le c&oelig;ur broy&eacute;
+ de d&eacute;sespoir. Mais sa pens&eacute;e demeura en moi, persistante, triomphante.
+ Elle me poss&eacute;dait de loin comme elle m'avait poss&eacute;d&eacute; de
+ pr&egrave;s. Des ann&eacute;es pass&egrave;rent. Je ne l'oubliais point. Son image<a
+ name="Page_318" id="Page_318"></a> charmante restait devant mes yeux et dans mon
+ c&oelig;ur. Et ma tendresse lui demeurait fid&egrave;le, une tendresse tranquille,
+ maintenant, quelque chose comme le souvenir aim&eacute; de ce que j'avais
+ rencontr&eacute; de plus beau et de plus s&eacute;duisant dans la vie.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les sent point
+ passer! Elles vont l'une apr&egrave;s l'autre, les ann&eacute;es, doucement et vite,
+ lentes et press&eacute;es, chacune est longue et si t&ocirc;t finie! Et elles
+ s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace derri&egrave;re elles,
+ elles s'&eacute;vanouissent si compl&egrave;tement qu'en se retournant pour voir le
+ temps parcouru on n'aper&ccedil;oit plus rien, et on ne comprend pas comment il se
+ fait qu'on soit vieux.</p>
+ <p>Il me semblait vraiment que quelques mois
+ &agrave; peine me s&eacute;paraient de cette saison charmante sur le galet
+ d'&Eacute;tretat.</p>
+ <p>J'allais au printemps dernier d&icirc;ner &agrave; Maisons-Laffitte, chez des
+ amis.</p>
+ <p>Au moment o&ugrave; le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
+ escort&eacute;e de quatre petites filles. Je jetai &agrave; peine un coup d'&oelig;il sur
+ cette m&egrave;re poule tr&egrave;s large, tr&egrave;s ronde, avec une face de pleine
+ lune qu'encadrait un chapeau enrubann&eacute;.</p>
+ <p>Elle respirait fortement, essouffl&eacute;e d'avoir march&eacute; vite. Et les
+ enfants se mirent &agrave; babiller. J'ouvris mon journal et je commen&ccedil;ai
+ &agrave; lire.</p>
+ <p>Nous venions de passer Asni&egrave;res, quand ma voisine me dit tout &agrave;
+ coup:</p>
+ <p>&mdash;Pardon, monsieur, n'&ecirc;tes-vous pas monsieur Carnier?</p>
+ <p>&mdash;Oui, madame.</p>
+ <p>Alors elle se mit &agrave; rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
+ triste pourtant.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+ <p>J'h&eacute;sitais. Je croyais bien en effet
+ avoir vu quelque part ce visage; mais o&ugrave;? mais quand? Je r&eacute;pondis:</p>
+ <p>&mdash;Oui... et non.... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
+ nom.</p>
+ <p>Elle rougit un peu.</p>
+ <p>&mdash;Madame Julie Lef&egrave;vre.</p>
+ <p>Jamais je ne re&ccedil;us un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
+ &eacute;tait fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'&eacute;tait
+ d&eacute;chir&eacute; devant mes yeux et que j'allais d&eacute;couvrir des choses
+ affreuses et navrantes.</p>
+ <p>C'&eacute;tait elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
+ quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits &ecirc;tres
+ m'&eacute;tonnaient autant que leur m&egrave;re elle-m&ecirc;me. Ils sortaient
+ d'elle; ils &eacute;taient grands d&eacute;j&agrave;, ils avaient pris place dans la
+ vie. Tandis qu'elle ne comptait plus, elle, cette merveille de gr&acirc;ce coquette
+ et fine. Je l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi!
+ &Eacute;tait-ce possible? Une douleur violente m'&eacute;treignait le c&oelig;ur, et aussi
+ une r&eacute;volte contre la nature m&ecirc;me,
+ une indignation irraisonn&eacute;e, contre cette &oelig;uvre brutale, inf&acirc;me de
+ destruction.</p>
+ <p>Je la regardais effar&eacute;. Puis je lui pris la main; et des larmes me
+ mont&egrave;rent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je ne
+ connaissais point cette grosse dame.</p>
+ <p>Elle, &eacute;mue aussi, balbutia:&mdash;Je suis bien chang&eacute;e, n'est-ce
+ pas? Que voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une m&egrave;re, rien
+ qu'une m&egrave;re, une bonne m&egrave;re. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
+ bien que vous ne me reconna&icirc;triez pas, si nous nous rencontrions jamais. Vous
+ aussi, d'ailleurs, vous &ecirc;tes chang&eacute;; il m'a fallu quelque temps pour
+ &ecirc;tre s&ucirc;re de ne me point tromper. Vous &ecirc;tes devenu tout blanc.
+ Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille a&icirc;n&eacute;e a dix ans
+ d&eacute;j&agrave;.</p>
+ <p>Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme ancien de sa
+ m&egrave;re, mais quelque chose d'ind&eacute;cis encore, de peu<a name="Page_322"
+ id="Page_322"></a> form&eacute;, de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un
+ train qui passe.</p>
+ <p>Nous arrivions &agrave; Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie. Je
+ n'avais rien trouv&eacute; &agrave; lui dire que d'affreuses banalit&eacute;s.
+ J'&eacute;tais trop boulevers&eacute; pour parler.</p>
+ <p>Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace, tr&egrave;s
+ longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais &eacute;t&eacute;, par revoir
+ en pens&eacute;e, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la physionomie jeune de
+ mon visage. Maintenant j'&eacute;tais vieux. Adieu.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/321.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="SOUVENIR" id="SOUVENIR"></a><a
+ name="Page_324" id="Page_324"></a>SOUVENIR</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/325.png" alt="SOUVENIR" title="SOUVENIR" />
+ </div>
+ <p>Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du premier
+ soleil! Il est un &acirc;ge o&ugrave; tout est bon, gai, charmant, grisant. Qu'ils
+ sont exquis les souvenirs des anciens printemps!</p>
+ <p>Vous rappelez-vous, vieux amis, mes fr&egrave;res, ces ann&eacute;es de joie
+ o&ugrave; la vie n'&eacute;tait qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les
+ jours de vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvret&eacute;, nos promenades
+ dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans<a name="Page_327"
+ id="Page_327"></a> les cabarets au bord de la Seine, et nos aventures d'amour si
+ banales et si d&eacute;licieuses?</p>
+ <p>J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me para&icirc;t
+ d&eacute;j&agrave; si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant &agrave;
+ l'autre bout de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'o&ugrave; j'ai
+ aper&ccedil;u tout &agrave; coup la fin du voyage.</p>
+ <p>J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver &agrave; Paris; j'&eacute;tais
+ employ&eacute; dans un minist&egrave;re, et les dimanches m'apparaissaient comme des
+ f&ecirc;tes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhub&eacute;rant, bien qu'il ne se
+ pass&acirc;t jamais rien d'&eacute;tonnant.</p>
+ <p>C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps o&ugrave; je
+ n'en avais qu'un par semaine. Qu'il &eacute;tait bon! J'avais six francs &agrave;
+ d&eacute;penser!</p>
+ <p>Je m'&eacute;veillai t&ocirc;t, ce matin-l&agrave;, avec cette sensation de
+ libert&eacute; que connaissent si bien les employ&eacute;s, cette sensation de
+ d&eacute;livrance, de repos, de tranquillit&eacute;, d'ind&eacute;pendance.</p>
+ <p>J'ouvris ma fen&ecirc;tre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
+ s'&eacute;talait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.</p>
+ <p>Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journ&eacute;e dans les
+ bois, &agrave; respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
+ &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans l'herbe et sous les arbres.</p>
+ <p>Paris s'&eacute;veillait, joyeux, dans la chaleur et la lumi&egrave;re. Les
+ fa&ccedil;ades des maisons brillaient; les serins des concierges
+ s'&eacute;gosillaient dans leurs cages, et une gaiet&eacute; courait la rue,
+ &eacute;clairait les visages, mettait un rire partout, comme un contentement
+ myst&eacute;rieux des &ecirc;tres et des choses sous le clair soleil levant.</p>
+ <p>Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle
+ qui me d&eacute;poserait &agrave; Saint-Cloud.</p>
+ <p>Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que j'allais
+ partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et merveilleux. Je le voyais
+ appara&icirc;tre, ce bateau, l&agrave;-bas, l&agrave;-bas, sous l'arche du second
+ pont, tout petit, avec son panache de fum&eacute;e, puis plus gros, plus gros,
+ grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des allures de paquebot.</p>
+ <p>Il accostait et je montais.</p>
+ <p>Des gens endimanch&eacute;s &eacute;taient d&eacute;j&agrave; dessus, avec des
+ toilettes voyantes, des rubans &eacute;clatants et de grosses figures
+ &eacute;carlates. Je me pla&ccedil;ais tout &agrave; l'avant, debout, regardant fuir
+ les quais, les arbres, les maisons, les ponts. Et soudain j'apercevais le grand
+ viaduc du Point-du-Jour qui barrait le fleuve. C'&eacute;tait la fin de Paris, le
+ commencement de la campagne, et la Seine soudain, derri&egrave;re la double ligne des
+ arches, s'&eacute;largissait comme si on lui e&ucirc;t rendu l'espace et la
+ libert&eacute;, devenait tout &agrave; coup le
+ beau fleuve paisible qui va couler &agrave; travers les plaines, au pied des collines
+ bois&eacute;es, au milieu des champs, au bord des for&ecirc;ts.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; entre deux &icirc;les, l'Hirondelle suivit un
+ coteau tournant dont la verdure &eacute;tait pleine de maisons blanches. Une voix
+ annon&ccedil;a: &laquo;Bas-Meudon&raquo;, puis plus loin:
+ &laquo;S&egrave;vres&raquo;, et, plus loin encore &laquo;Saint-Cloud&raquo;.</p>
+ <p>Je descendis. Et je suivis &agrave; pas press&eacute;s, &agrave; travers la petite
+ ville, la route qui gagne les bois. J'avais emport&eacute; une carte des environs de
+ Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous sens ces
+ petites for&ecirc;ts o&ugrave; se prom&egrave;nent les Parisiens.</p>
+ <p>D&egrave;s que je fus &agrave; l'ombre, j'&eacute;tudiai mon itin&eacute;raire qui
+ me parut d'ailleurs d'une simplicit&eacute; parfaite. J'allais tourner &agrave;
+ droite, puis &agrave; gauche, puis encore &agrave; gauche, et j'arriverais &agrave;
+ Versailles &agrave; la nuit, pour d&icirc;ner.</p>
+ <p>Et je me mis &agrave; marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant cet
+ air savoureux que parfument les bourgeons et les s&egrave;ves.<a name="Page_331"
+ id="Page_331"></a> J'allais &agrave; petits pas, oublieux des paperasses, du bureau,
+ du chef, des coll&egrave;gues, des dossiers, et songeant &agrave; des choses
+ heureuses qui ne pouvaient manquer de m'arriver, &agrave; tout l'inconnu voil&eacute;
+ de l'avenir. J'&eacute;tais travers&eacute; par mille souvenirs d'enfance que ces
+ senteurs de campagne r&eacute;veillaient en moi, et j'allais, tout
+ impr&eacute;gn&eacute; du charme odorant, du charme vivant, du charme palpitant des
+ bois atti&eacute;dis par le grand soleil de juin.</p>
+ <p>Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes de petites
+ fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les reconnaissais toutes comme si
+ elles eussent &eacute;t&eacute; justement celles m&ecirc;mes vues autrefois au pays.
+ Elles &eacute;taient jaunes, rouges, violettes, fines, mignonnes, mont&eacute;es sur
+ de longues tiges ou coll&eacute;es contre terre. Des insectes de toutes couleurs et
+ de toutes formes, trapus, allong&eacute;s, extraordinaires de construction, des
+ monstres effroyables et microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de
+ brins d'herbe qui ployaient sous leur poids.</p>
+ <p>Puis je dormis quelques heures dans un
+ foss&eacute;, et je repartis repos&eacute;, fortifi&eacute; par ce somme.</p>
+ <p>Devant moi, s'ouvrit une ravissante all&eacute;e, dont le feuillage un peu
+ gr&ecirc;le laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
+ illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait interminablement, vide et
+ calme. Seul, un gros frelon solitaire et bourdonnant la suivait, s'arr&ecirc;tant
+ parfois pour boire une fleur qui se penchait sous lui, et repartant presque
+ aussit&ocirc;t pour se reposer encore un peu plus loin. Son corps &eacute;norme
+ semblait en velours brun ray&eacute; de jaune, port&eacute; par des ailes
+ transparentes et d&eacute;mesur&eacute;ment petites.</p>
+ <p>Mais tout &agrave; coup j'aper&ccedil;us au bout de l'all&eacute;e deux personnes,
+ un homme et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuy&eacute; d'&ecirc;tre
+ troubl&eacute; dans ma promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis,
+ quand il me sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
+ l'homme, en manches de chemise, la redingote sur
+ un bras, &eacute;levait l'autre en signe de d&eacute;tresse.</p>
+ <p>J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure press&eacute;e, tr&egrave;s rouges
+ tous deux, elle &agrave; petits pas rapides, lui &agrave; longues enjamb&eacute;es.
+ On voyait sur leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.</p>
+ <p>La femme aussit&ocirc;t me demanda:</p>
+ <p>&mdash;Monsieur, pouvez-vous me dire o&ugrave; nous sommes? mon imb&eacute;cile de
+ mari nous a perdus en pr&eacute;tendant conna&icirc;tre parfaitement ce pays.</p>
+ <p>Je r&eacute;pondis avec assurance:</p>
+ <p>&mdash;Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos &agrave;
+ Versailles.</p>
+ <p>Elle reprit, avec un regard de piti&eacute; irrit&eacute;e pour son
+ &eacute;poux:</p>
+ <p>&mdash;Comment! nous tournons le dos &agrave; Versailles. Mais c'est justement
+ l&agrave; que nous voulons d&icirc;ner.</p>
+ <p>&mdash;Moi aussi, madame, j'y vais.</p>
+ <p>Elle pronon&ccedil;a plusieurs fois, en haussant les &eacute;paules:</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce
+ ton de souverain m&eacute;pris qu'ont les femmes pour exprimer leur
+ exasp&eacute;ration.</p>
+ <p>Elle &eacute;tait toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur les
+ l&egrave;vres.</p>
+ <p>Quant &agrave; lui, il suait et s'essuyait le front. C'&eacute;tait
+ assur&eacute;ment un m&eacute;nage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait
+ atterr&eacute;, &eacute;reint&eacute; et d&eacute;sol&eacute;.</p>
+ <p>Il murmura:</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma bonne amie... c'est toi....</p>
+ <p>Elle ne le laissa pas achever:</p>
+ <p>&mdash;C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir sans
+ renseignements en pr&eacute;tendant que je me retrouverais toujours? Est-ce moi qui
+ ai voulu prendre &agrave; droite au haut de la c&ocirc;te, en affirmant que je
+ reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis charg&eacute;e de Cachou....</p>
+ <p>Elle n'avait point achev&eacute; de parler, que son mari, comme s'il e&ucirc;t
+ &eacute;t&eacute; pris de folie, poussa un cri per&ccedil;ant, un long cri de sauvage
+ qui ne pourrait s'&eacute;crire en aucune langue, mais qui ressemblait &agrave;
+ tiiitiiit.</p>
+ <p>La jeune femme ne parut ni s'&eacute;tonner,
+ ni s'&eacute;mouvoir, et reprit:</p>
+ <p>&mdash;Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui pr&eacute;tendent
+ toujours tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'ann&eacute;e derni&egrave;re, le
+ train de Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi qui
+ ai pari&eacute; que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi qui ne
+ voulais pas croire que C&eacute;leste &eacute;tait une voleuse?...</p>
+ <p>Et elle continuait avec furie, avec une v&eacute;locit&eacute; de langue
+ surprenante, accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
+ les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de l'existence
+ commune, reprochant &agrave; son mari tous ses actes, toutes ses id&eacute;es, toutes
+ ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa vie depuis leur mariage
+ jusqu'&agrave; l'heure pr&eacute;sente.</p>
+ <p>Il essayait de l'arr&ecirc;ter, de la calmer et b&eacute;gayait:</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
+ nous donnons en spectacle.... Cela
+ n'int&eacute;resse pas monsieur....</p>
+ <p>Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il e&ucirc;t voulu
+ en sonder la profondeur myst&eacute;rieuse et paisible, pour s'&eacute;lancer dedans,
+ fuir, se cacher &agrave; tous les regards; et, de temps en temps, il poussait un
+ nouveau cri, un tiiitiiit prolong&eacute;, suraigu. Je pris cette habitude pour une
+ maladie nerveuse.</p>
+ <p>La jeune femme, tout &agrave; coup, se tournant vers moi, et changeant de ton avec
+ une tr&egrave;s singuli&egrave;re rapidit&eacute;, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne pas
+ nous &eacute;garer de nouveau et nous exposer &agrave; coucher dans le bois.</p>
+ <p>Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit &agrave; parler de mille choses,
+ d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils &eacute;taient gantiers rue
+ Saint-Lazare.</p>
+ <p>Son mari marchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, jetant toujours des regards
+ de fou dans l'&eacute;paisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en
+ moment.</p>
+ <p>&Agrave; la fin, je lui demandai:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi criez-vous comme &ccedil;a?</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit d'un air constern&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.</p>
+ <p>&mdash;Comment? Vous avez perdu votre chien?</p>
+ <p>&mdash;Oui. Il avait &agrave; peine un an. Il n'&eacute;tait jamais sorti de la
+ boutique. J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais vu
+ d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis &agrave; courir en
+ aboyant et il a disparu dans la for&ecirc;t. Il faut dire aussi qu'il avait eu
+ tr&egrave;s peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire perdre le sens. J'ai eu
+ beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va mourir de faim l&agrave;-dedans.</p>
+ <p>La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:</p>
+ <p>&mdash;Si tu lui avais laiss&eacute; son attache, cela ne serait pas
+ arriv&eacute;, Quand on est b&ecirc;te comme toi, on n'a pas de chien.</p>
+ <p>Il murmura timidement:</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re amie, c'est toi....</p>
+ <p>Elle s'arr&ecirc;ta net; et, le regardant
+ dans les yeux comme si elle allait les lui arracher, elle recommen&ccedil;a &agrave;
+ lui jeter au visage des reproches sans nombre.</p>
+ <p>Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au cr&eacute;puscule se
+ d&eacute;ployait lentement; et une po&eacute;sie flottait, faite de cette sensation
+ de fra&icirc;cheur particuli&egrave;re et charmante qui emplit les bois &agrave;
+ l'approche de la nuit.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup, le jeune homme s'arr&ecirc;ta, et se t&acirc;tant le corps
+ fi&eacute;vreusement:</p>
+ <p>&mdash;Oh! je crois que j'ai....</p>
+ <p>Elle le regardait:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, quoi!</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.</p>
+ <p>&mdash;Eh bien?</p>
+ <p>&mdash;J'ai perdu mon portefeuille... mon argent &eacute;tait dedans.</p>
+ <p>Elle fr&eacute;mit de col&egrave;re, et suffoqua d'indignation.</p>
+ <p>&mdash;Il ne manquait plus que cela. Que tu es<a name="Page_339"
+ id="Page_339"></a> stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir
+ &eacute;pous&eacute; un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le
+ retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher
+ dans le bois.</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit doucement:</p>
+ <p>&mdash;Oui, mon amie; o&ugrave; vous retrouverai-je?</p>
+ <p>On m'avait recommand&eacute; un restaurant. Je l'indiquai.</p>
+ <p>Le mari se retourna, et, courb&eacute; vers la terre que son &oelig;il anxieux
+ parcourait, criant: Tiiitiit &agrave; tout moment, il s'&eacute;loigna.</p>
+ <p>Il fut longtemps &agrave; dispara&icirc;tre; l'ombre, plus &eacute;paisse,
+ l'effa&ccedil;ait dans le lointain de l'all&eacute;e. On ne distingua bient&ocirc;t
+ plus la silhouette de son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit
+ tiiit lamentable, plus aigu &agrave; mesure que la nuit se faisait plus noire.</p>
+ <p>Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du cr&eacute;puscule,
+ avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon bras.</p>
+ <p>Je cherchais des mots galants sans en
+ trouver. Je demeurais muet, troubl&eacute;, ravi.</p>
+ <p>Mais une grand'route soudain coupa notre all&eacute;e. J'aper&ccedil;us &agrave;
+ droite, dans un vallon, toute une ville.</p>
+ <p>Qu'&eacute;tait donc ce pays.</p>
+ <p>Un homme passait. Je l'interrogeai. Il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Bougival.</p>
+ <p>Je demeurai interdit:</p>
+ <p>&mdash;Comment Bougival? Vous &ecirc;tes <i>s&ucirc;r</i>?</p>
+ <p>&mdash;Parbleu, j'en suis!</p>
+ <p>La petite femme riait comme une folle.</p>
+ <p>Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
+ r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Ma foi non. C'est trop dr&ocirc;le, et j'ai trop faim. Je suis bien
+ tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est tout
+ b&eacute;n&eacute;fice pour moi d'en &ecirc;tre soulag&eacute;e pendant quelques
+ heures.</p>
+ <p>Nous entr&acirc;mes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai prendre
+ un cabinet particulier.</p>
+ <p>Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but
+ du Champagne, fit toutes sortes de folies... et m&ecirc;me la plus grande de
+ toutes.</p>
+ <p>Ce fut mon premier adult&egrave;re!</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/340.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_CONFESSION" id="LA_CONFESSION"></a><a name="Page_342"
+ id="Page_342"></a>LA CONFESSION</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/343.png" alt="LA CONFESSION" title="LA CONFESSION" />
+ </div>
+ <p>Marguerite de Th&eacute;relles allait mourir. Bien qu'elle n'e&ucirc;t que
+ cinquante et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle haletait,
+ plus p&acirc;le que ses draps, secou&eacute;e de frissons &eacute;pouvantables, la
+ figure convuls&eacute;e, l'&oelig;il hagard, comme si une chose horrible lui e&ucirc;t
+ apparu.</p>
+ <p>Sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, Suzanne, plus &acirc;g&eacute;e de six ans, &agrave;
+ genoux pr&egrave;s du lit, sanglotait. Une petite table approch&eacute;e de la couche
+ de l'agonisante portait, sur une serviette, deux
+ bougies allum&eacute;es, car on attendait le pr&ecirc;tre qui devait donner
+ l'extr&ecirc;me-onction et la communion derni&egrave;re.</p>
+ <p>L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des mourants, cet air
+ d'adieu d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Des fioles tra&icirc;naient sur les meubles,
+ des linges tra&icirc;naient dans les coins, repouss&eacute;s d'un coup de pied ou de
+ balai. Les si&egrave;ges en d&eacute;sordre semblaient eux-m&ecirc;mes
+ effar&eacute;s, comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort
+ &eacute;tait l&agrave;, cach&eacute;e, attendant.</p>
+ <p>L'histoire des deux s&oelig;urs &eacute;tait attendrissante. On la citait au loin; elle
+ avait fait pleurer bien des yeux.</p>
+ <p>Suzanne, l'a&icirc;n&eacute;e, avait &eacute;t&eacute; aim&eacute;e follement,
+ jadis, d'un jeune homme qu'elle aimait aussi. Ils furent fianc&eacute;s, et on
+ n'attendait plus que le jour fix&eacute; pour le contrat, quand Henry de Sampierre
+ &eacute;tait mort brusquement.</p>
+ <p>Le d&eacute;sespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
+ marier. Elle tint parole. Elle prit des habits
+ de veuve qu'elle ne quitta plus.</p>
+ <p>Alors sa s&oelig;ur, sa petite s&oelig;ur Marguerite, qui n'avait encore que douze ans,
+ vint, un matin, se jeter dans les bras de l'a&icirc;n&eacute;e, et lui dit:
+ &laquo;Grande s&oelig;ur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas que tu
+ pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais! Moi, non plus, je ne
+ me marierai pas. Je resterai pr&egrave;s de toi, toujours, toujours,
+ toujours&raquo;.</p>
+ <p>Suzanne l'embrassa attendrie par ce d&eacute;vouement d'enfant, et n'y crut
+ pas.</p>
+ <p>Mais la petite aussi tint parole et, malgr&eacute; les pri&egrave;res des parents,
+ malgr&eacute; les supplications de l'a&icirc;n&eacute;e, elle ne se maria jamais.
+ Elle &eacute;tait jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
+ l'aimer; elle ne quitta plus sa s&oelig;ur.</p>
+ <p>Elles v&eacute;curent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
+ s&eacute;parer une seule fois. Elles
+ all&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, ins&eacute;parablement unies. Mais
+ Marguerite sembla toujours triste, accabl&eacute;e, plus morne que
+ l'a&icirc;n&eacute;e comme si peut-&ecirc;tre son sublime sacrifice l'e&ucirc;t
+ bris&eacute;e. Elle vieillit plus vite, prit des cheveux blancs d&egrave;s
+ l'&acirc;ge de trente ans et, souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu
+ qui la rongeait.</p>
+ <p>Maintenant elle allait mourir la premi&egrave;re.</p>
+ <p>Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit seulement, aux
+ premi&egrave;res lueurs de l'aurore:</p>
+ <p>&mdash;Allez chercher monsieur le cur&eacute;, voici l'instant.</p>
+ <p>Et elle &eacute;tait demeur&eacute;e ensuite sur le dos, secou&eacute;e de
+ spasmes, les l&egrave;vres agit&eacute;es comme si des paroles terribles lui fussent
+ mont&eacute;es du c&oelig;ur, sans pouvoir sortir, le regard affol&eacute;
+ d'&eacute;pouvant&eacute;, effroyable &agrave; voir.</p>
+ <p>Sa s&oelig;ur, d&eacute;chir&eacute;e par la douleur, pleurait &eacute;perdument, le
+ front sur le bord du lit et r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+ <p>&mdash;Margot, ma pauvre Margot, ma petite!</p>
+ <p>Elle l'avait toujours appel&eacute;e:
+ &laquo;ma petite&raquo;, de m&ecirc;me que la cadette l'avait toujours
+ appel&eacute;e: &laquo;grande s&oelig;ur&raquo;.</p>
+ <p>On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de ch&oelig;ur parut,
+ suivi du vieux pr&ecirc;tre en surplis. D&egrave;s qu'elle l'aper&ccedil;ut, la
+ mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les l&egrave;vres, balbutia deux ou trois
+ paroles, et se mit &agrave; gratter ses ongles comme si elle e&ucirc;t voulu y faire
+ un trou.</p>
+ <p>L'abb&eacute; Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et, d'une
+ voix douce:</p>
+ <p>&mdash;Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
+ parlez.</p>
+ <p>Alors, Marguerite, grelottant de la t&ecirc;te aux pieds, secouant toute sa couche
+ de ses mouvements nerveux, balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Assieds-toi, grande s&oelig;ur, &eacute;coute.</p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
+ releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main d'une des deux
+ s&oelig;urs, il pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la
+ force, jetez sur elles votre mis&eacute;ricorde.</p>
+ <p>Et Marguerite se mit &agrave; parler. Les mots lui sortaient de la gorge un
+ &agrave; un, rauques, scand&eacute;s, comme ext&eacute;nu&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, pardon, grande s&oelig;ur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme j'ai eu
+ peur de ce moment-l&agrave;, toute ma vie!...</p>
+ <p>Suzanne balbutia, dans ses larmes:</p>
+ <p>&mdash;Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donn&eacute;, tout sacrifi&eacute;;
+ tu es un ange...</p>
+ <p>Mais Marguerite l'interrompit:</p>
+ <p>&mdash;Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arr&ecirc;te pas.... C'est
+ affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger... &Eacute;coute....
+ Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....</p>
+ <p>Suzanne tressaillit et regarda sa s&oelig;ur. La cadette reprit:</p>
+ <p>&mdash;Il faut que tu entendes tout pour
+ comprendre. J'avais douze ans, seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce
+ pas? Et j'&eacute;tais g&acirc;t&eacute;e, je faisais tout ce que je voulais!... Tu
+ te rappelles bien comme on me g&acirc;tait?... &Eacute;coute.... La premi&egrave;re
+ fois qu'il est venu, il avait des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le
+ perron, et il s'est excus&eacute; sur son costume, mais il venait apporter une
+ nouvelle &agrave; papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien...
+ &eacute;coute. Quand je l'ai vu, j'ai &eacute;t&eacute; toute saisie, tant je l'ai
+ trouv&eacute; beau, et je suis demeur&eacute;e debout dans un coin du salon tout le
+ temps qu'il a parl&eacute;. Les enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui
+ ... j'en ai r&ecirc;v&eacute;!</p>
+ <p>&laquo;Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux, de
+ toute mon &acirc;me... j'&eacute;tais grande pour mon &acirc;ge... et bien plus
+ rus&eacute;e qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'&agrave;
+ lui. Je pronon&ccedil;ais tout bas:</p>
+ <p>&laquo;&mdash;Henry... Henry de Sampierre!</p>
+ <p>&laquo;Puis on a dit qu'il allait
+ t'&eacute;pouser. Ce fut un chagrin... oh! grande s&oelig;ur... un chagrin... un
+ chagrin! J'ai pleur&eacute; trois nuits, sans dormir. Il revenait tous les jours,
+ l'apr&egrave;s-midi, apr&egrave;s son d&eacute;jeuner... tu te le rappelles,
+ n'est-ce pas! Ne dis rien... &eacute;coute. Tu lui faisais des g&acirc;teaux qu'il
+ aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du lait.... Oh! je sais bien
+ comment.... J'en ferais encore s'il le fallait. Il les avalait d'une seule
+ bouch&eacute;e, et puis il buvait un verre de vin... et puis il disait:
+ &laquo;C'est d&eacute;licieux.&raquo; Tu te rappelles comme il disait &ccedil;a?</p>
+ <p>&laquo;J'&eacute;tais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
+ n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
+ n'&eacute;pousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
+ &eacute;pousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
+ autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promen&eacute;e avec
+ lui devant le ch&acirc;teau, au clair de lune... et l&agrave;-bas... sous le sapin,
+ sous le grand sapin... il t'a embrass&eacute;e... embrass&eacute;e... dans <a
+ name="Page_352" id="Page_352"></a>ses deux bras... si longtemps.... Tu te le
+ rappelles, n'est-ce pas! C'&eacute;tait probablement la premi&egrave;re fois...
+ oui.... Tu &eacute;tais si p&acirc;le en rentrant au salon!</p>
+ <p>&laquo;Je vous ai vus; j'&eacute;tais l&agrave;, dans le massif. J'ai eu une rage!
+ Si j'avais pu, je vous aurais tu&eacute;s!</p>
+ <p>&laquo;Je me suis dit: Il n'&eacute;pousera pas Suzanne, jamais! Il
+ n'&eacute;pousera personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me
+ suis mise &agrave; le ha&iuml;r affreusement.</p>
+ <p>&laquo;Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... &eacute;coute. J'avais vu le jardinier
+ pr&eacute;parer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il &eacute;crasait une
+ bouteille avec une pierre et mettait le verre pil&eacute; dans une boulette de
+ viande.</p>
+ <p>&laquo;J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai
+ broy&eacute;e avec un marteau, et j'ai cach&eacute; le verre dans ma poche.
+ C'&eacute;tait une poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les
+ petits g&acirc;teaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre <a
+ name="Page_353" id="Page_353"></a>dedans.... Il en a mang&eacute; trois... moi
+ aussi, j'en ai mang&eacute; un.... J'ai jet&eacute; les six autres dans
+ l'&eacute;tang... les deux cygnes sont morts trois jours apr&egrave;s.... Tu te le
+ rappelles?... Oh! ne dis rien... &eacute;coute, &eacute;coute.... Moi seule, je ne
+ suis pas morte... mais j'ai toujours &eacute;t&eacute; malade... &eacute;coute....
+ Il est mort... tu sais bien... &eacute;coute... ce n'est rien cela.... C'est
+ apr&egrave;s, plus tard... toujours... le plus terrible... &eacute;coute....</p>
+ <p>&laquo;Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne quitterai
+ plus ma s&oelig;ur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir.... Voil&agrave;. Et depuis,
+ j'ai toujours pens&eacute; &agrave; ce moment-l&agrave;, &agrave; ce moment-l&agrave;
+ o&ugrave; je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande
+ s&oelig;ur!</p>
+ <p>&laquo;J'ai toujours pens&eacute;, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que
+ je lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est fait.... Ne
+ dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh! j'ai peur! Si j'allais le
+ revoir, tout &agrave; l'heure, quand je serai morte.... Le revoir... y songes-tu?...
+ La premi&egrave;re!... Je n'oserai pas.... Il le <a name="Page_354"
+ id="Page_354"></a>faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes. Je le
+ veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh! dites-lui de me
+ pardonner, monsieur le cur&eacute;, dites-lui... je vous en prie. Je ne peux mourir
+ sans &ccedil;a....</p>
+ <p>Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses ongles
+ crisp&eacute;s....</p>
+ <p>Suzanne avait cach&eacute; sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle
+ pensait &agrave; lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils
+ auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux pass&eacute;
+ &agrave; jamais &eacute;teint. Morts ch&eacute;ris! comme ils vous d&eacute;chirent
+ le c&oelig;ur! Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gard&eacute; dans l'&acirc;me.
+ Et puis plus rien, plus rien dans toute son existence!...</p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre tout &agrave; coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il
+ cria:</p>
+ <p>&mdash;Mademoiselle Suzanne, votre s&oelig;ur va
+ mourir!</p>
+ <p>Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure tremp&eacute;e de larmes, et,
+ se pr&eacute;cipitant sur sa s&oelig;ur, elle la baisa de toute sa force en
+ balbutiant:</p>
+ <p>&mdash;Je te pardonne, je te pardonne, petite....</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/354.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h4>PARIS.&mdash;IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26</h4>
+
+ <div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 ***</div>
+</body>
+</html>
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@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #14790 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14790)
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+++ b/old/14790-8.txt
@@ -0,0 +1,6619 @@
+Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes du jour et de la nuit
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 24, 2005 [EBook #14790]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
+
+Illustrations de PAUL COUSTURIER
+
+C. MARPON & E. FLAMMARION
+
+ÉDITEURS
+
+26 Rue RACINE, à PARIS
+
+
+
+
+CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
+
+Il a été tiré de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous
+numérotés.
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+ * * * * *
+
+DES VERS.
+
+LA MAISON TELLIER.
+
+MADEMOISELLE FIFI.
+
+UNE VIE.
+
+LES CONTES DE LA BÉCASSE.
+
+CLAIR DE LUNE.
+
+AU SOLEIL.
+
+MISS HARRIETT.
+
+LES SOEURS RONDOLI.
+
+YVETTE.
+
+ * * * * *
+
+PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+[Illustration]
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT
+
+_Illustrations de P. Cousturier_
+
+PARIS
+
+C. MARPON ET E. FLAMMARION
+
+ÉDITEURS
+
+26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+Tous droits réservés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE CRIME AU PÈRE BONIFACE
+
+Ce jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste,
+constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et il en
+ressentit une joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourg
+de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué,
+il avait parfois plus de quarante kilomètres dans les jambes.
+
+Donc la distribution serait vite faite; il pourrait même flâner un peu
+en route et rentrer chez lui vers trois heures de relevée. Quelle
+chance!
+
+Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commença sa besogne. On
+était en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.
+
+L'homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé d'un képi noir à galon rouge,
+traversait par des sentiers étroits les champs de colza, d'avoine ou de
+blé, enseveli jusqu'aux épaules dans les récoltes; et sa tête, passant
+au-dessus des épis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante
+qu'une brise légère faisait mollement onduler.
+
+Il entrait dans les fermes par là barrière de bois plantée dans les
+talus qu'ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom le
+paysan: «Bonjour, maît' Chicot,» il lui tendait son journal _le Petit
+Normand_. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevait la
+feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise
+après le repas de midi. Le chien, logé dans un baril, au pied d'un
+pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne; et le
+piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en
+allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le
+droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une façon
+continue et pressée.
+
+Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare,
+puis il se remit en route à travers champs pour porter le courrier du
+percepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre du
+bourg.
+
+C'était un nouveau percepteur, M. Chapatis, arrivé la semaine dernière,
+et marié depuis peu.
+
+Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand
+il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprimé, avant de le
+remettre au destinataire.
+
+Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa
+bande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première page
+ne l'intéressait guère; la politique le laissait froid; il passait
+toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.
+
+Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s'émut même si vivement au récit
+d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrêta au
+milieu d'une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Les détails
+étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de la maison
+forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme si on
+avait saigné du nez. «Le garde aura tué quelque lapin cette nuit,»
+pensa-t-il; mais en approchant il s'aperçut que la porte demeurait
+entr'ouverte et que la serrure avait été brisée.
+
+Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci
+prit comme renfort le garde champêtre et l'instituteur; et les quatre
+hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la
+cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de
+six ans, étouffée entre deux matelas.
+
+Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinat
+dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur
+coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout
+haut:
+
+--Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canaille!
+
+Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la
+tête pleine de la vision du crime. Il atteignit bientôt la demeure de M.
+Chapatis; il ouvrit la barrière du petit jardin et s'approcha de la
+maison. C'était une construction basse, ne contenant qu'un
+rez-de-chaussée, coiffé d'un toit mansardé. Elle était éloignée de cinq
+cents mètres au moins de la maison la plus voisine.
+
+Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la
+serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle était fermée.
+Alors, il s'aperçut que les volets n'avaient point été ouverts, et que
+personne encore n'était sorti ce jour-là.
+
+Une inquiétude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrivée, s'était
+levé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n'était encore que sept
+heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de près d'une
+heure. N'importe, le percepteur aurait dû être debout.
+
+Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec précaution, comme
+s'il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des
+pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers.
+
+Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
+devant une fenêtre. On gémissait dans la maison.
+
+Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille
+contre l'auvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Il
+entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un
+bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus
+répétés, s'accentuèrent encore, se changèrent en cris.
+
+Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce
+moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa
+le petit jardin, s'élança à travers la plaine, à travers les récoltes,
+courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins,
+et il arriva, exténué, haletant, éperdu à la porte de la gendarmerie.
+
+Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen de
+pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le
+meuble avarié et présentait un clou sur les bords de la cassure; alors
+le brigadier, mâchant sa moustache, les yeux ronds et mouillés
+d'attention, tapait à tous coups sur les doigts de son subordonné.
+
+Le facteur, dès qu'il les aperçut, s'écria:
+
+--Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!
+
+Les deux hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtes
+étonnées de gens qu'on surprend et qu'on dérange.
+
+Boniface, les voyant plus surpris que pressés, répéta:
+
+--Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris,
+il n'est que temps.
+
+Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:
+
+--Qu'est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait?
+
+Le facteur reprit:
+
+--J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
+porte était fermée et que le percepteur n'était pas levé. Je fis le tour
+de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gémissait comme
+si on eût étranglé quelqu'un ou qu'on lui eût coupé la gorge, alors je
+m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps.
+
+Le brigadier se redressant, reprit:
+
+--Et vous n'avez pas porté secours en personne?
+
+Le facteur effaré répondit:
+
+--Je craignais de n'être pas en nombre suffisant.
+
+Alors le gendarme, convaincu, annonça:
+
+--Le temps de me vêtir et je vous suis.
+
+Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
+chaise.
+
+Ils reparurent presque aussitôt, et tous trois se mirent en route, au
+pas gymnastique, pour le lieu du crime.
+
+En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure par
+précaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrent tout
+doucement dans le jardin et s'approchèrent de la muraille. Aucune trace
+nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte
+demeurait fermée, les fenêtres closes.
+
+--Nous les tenons, murmura le brigadier.
+
+Le père Boniface, palpitant d'émotion, le fit passer de l'autre côté,
+et, lui montrant un auvent:
+
+--C'est là, dit-il.
+
+Et le brigadier s'avança tout seul, et colla son oreille contre la
+planche. Les deux autres attendaient, prêts à tout, les yeux fixés sur
+lui.
+
+Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa tête du
+volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main
+droite.
+
+Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa
+moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire
+silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers
+les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.
+
+Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds;
+et, revenant devant l'entrée, il enjoignit à Boniface de glisser sous la
+porte le journal et les lettres.
+
+Le facteur, interdit, obéit cependant avec docilité.
+
+--Et maintenant, en route, dit le brigadier.
+
+Mais dès qu'ils eurent passé la barrière il se retourna vers le piéton,
+et, d'un air goguenard, la lèvre narquoise, l'oeil retroussé et brillant
+de joie:
+
+--Que vous êtes un malin, vous?
+
+Le vieux demanda:
+
+--De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.
+
+Mais le gendarme, n'y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on
+suffoque, les deux mains sur le ventre, plié en deux, l'oeil plein de
+larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres,
+affolés, le regardaient.
+
+Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre
+ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.
+
+Comme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois de
+suite, en désignant d'un signe de tête la maison toujours close.
+
+Et son soldat, comprenant brusquement à son tour, éclata d'une gaieté
+formidable.
+
+Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.
+
+Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieux une
+grande tape d'homme qui rigole, il s'écria:
+
+--Ah! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l' crime au père
+Boniface!
+
+Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta:
+
+--J'vous jure que j'ai entendu.
+
+Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s'était assis sur l'herbe du
+fossé pour se tordre tout à son aise.
+
+--Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme ça que tu l'assassines,
+hein, vieux farceur?
+
+--Ma femme?...
+
+Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit:
+
+--Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
+gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait
+la sienne?
+
+Alors le brigadier, dans un délire de joie le fit tourner comme une
+poupée par les épaules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
+dont l'autre demeura abruti d'étonnement.
+
+Puis le vieux, pensif, murmura:
+
+--Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça...
+all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est
+possible... on aurait juré une martyre...
+
+Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers les
+champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
+criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient
+s'éloigner son képi noir, sur la mer tranquille des récoltes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ROSE
+
+Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs.
+Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une
+corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin
+blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui
+couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées,
+de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des
+faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant
+sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu
+des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
+
+Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux
+sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de
+réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont
+l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
+
+Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé,
+suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines
+de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des
+fleurs à Cannes.
+
+On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le
+long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et
+revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des
+fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les
+frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de
+gamins les ramasse.
+
+Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les
+gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à
+pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches,
+regarde, bruyante et tranquille.
+
+Dans les voitures on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec
+des roses. Un char plein de jolies femmes vêtues de rouge comme des
+diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux
+portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet
+retenu par un élastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent
+les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux,
+rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette
+aussitôt vers une figure nouvelle.
+
+Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent
+une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses
+enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui
+longe la mer.
+
+Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un
+couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer
+calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au
+ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de
+bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
+cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec
+des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
+
+Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent
+languissamment. L'une dit enfin:
+
+--Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas,
+Margot?
+
+L'autre reprit:
+
+--Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
+
+--Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de
+rien.
+
+--Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre
+corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.
+
+Et l'autre, souriant:
+
+--Un peu d'amour?
+
+--Oui.
+
+Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait
+Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai
+besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes
+ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone.
+
+--Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de
+l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par
+exemple, d'être aimée par... par....
+
+Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de
+l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de
+l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans
+le dos du cocher, et elle reprit, en riant: «par mon cocher.»
+
+Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
+
+--Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique.
+Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que
+c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère
+qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le
+premier prétexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en
+apercevait.
+
+Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
+
+--Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas
+suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
+
+--Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
+stupides.
+
+--Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
+
+--Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre
+quoi que ce soit.
+
+--Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un
+domestique. Tu étais quoi... émue... flattée?
+
+--Émue? non--flattée--oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour
+d'un homme quel qu'il soit.
+
+--Oh, voyons, Margot!
+
+--Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est
+arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous
+dans ces cas-là.
+
+Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
+J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes,
+et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les
+petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre,
+broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les
+meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
+
+J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en
+question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec
+l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant,
+elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en
+donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de
+lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
+
+Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré
+pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son
+long service, qu'un peu de _coquetterie française_.
+
+La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire
+et j'arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre.
+
+Elle entra chez moi le jour même, elle se nommait Rose.
+
+Au bout d'un mois je l'adorais.
+
+C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
+
+Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles
+d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même
+faire les robes.
+
+J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie
+ainsi.
+
+Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais
+je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme
+le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse
+excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la
+tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide,
+toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du
+bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
+peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition
+inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
+
+Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus
+surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux
+soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
+
+Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en
+bredouillant:
+
+--Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
+
+Je demandai brusquement:
+
+--Qu'est-ce qu'il veut?
+
+--Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
+
+Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est
+pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée:
+
+--Pourquoi cette perquisition? À quel propos? Il n'entrera pas.
+
+Le concierge reprit:
+
+--Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
+
+Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de
+police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez
+bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon,
+puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat!
+
+Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de
+l'hôtel et je le passai en revue.
+
+--Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de
+mon père.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de
+paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
+
+--Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un
+criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire
+comparaître ici, devant vous et moi, tout votre monde.
+
+Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens,
+hommes et femmes.
+
+Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis
+déclara:
+
+--Ce n'est pas tout.
+
+--Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune
+fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
+
+Il demanda:
+
+--Puis-je la voir aussi?
+
+--Certainement.
+
+Je sonnai Rose qui parut aussitôt. À peine fut-elle entrée que le
+commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés
+derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les
+lièrent avec des cordes.
+
+Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le
+commissaire m'arrêta:
+
+--Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
+condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut
+commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le
+cherchons depuis lors.
+
+J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en
+riant:
+
+--Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué. La
+manche fut relevée. C'était vrai. L'homme de police ajouta avec un
+certain mauvais goût:
+
+--Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
+
+Et on emmena ma femme de chambre!
+
+Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère
+d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte
+d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet
+homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
+Comprends-tu?
+
+--Non, pas très bien?
+
+--Voyons.... Réfléchis.... Il avait été condamné... pour viol, ce
+garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et
+ça..., ça m'humiliait.... Voilà.... Comprends-tu, maintenant?
+
+Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un
+oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livrée, avec ce
+sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.
+
+
+
+
+LE PÈRE
+
+[Illustration]
+
+LE PÈRE
+
+Comme il habitait les Batignolles, étant employé au ministère de
+l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se
+cendre à son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de
+Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux.
+
+Elle allait à son magasin, tous les jours, à la même heure. C'était une
+petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont
+l'air de taches, et dont le teint à des reflets d'ivoire. Il la voyait
+apparaître toujours au coin de la même rue; et elle se mettait à courir
+pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air pressé,
+souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les
+chevaux fussent tout à fait arrêtés. Puis elle pénétrait dans
+l'intérieur en soufflant un peu, et, s'étant assise, jetait un regard
+autour d'elle.
+
+La première fois qu'il la vit, François Tessier sentit que cette
+figure-là lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes
+qu'on a envie de serrer éperdument dans ses bras, tout de suite, sans
+les connaître. Elle répondait, cette jeune fille, à ses désirs intimes,
+à ses attentes secrètes, à cette sorte d'idéal d'amour qu'on porte, sans
+le savoir, au fond du coeur.
+
+Il la regardait obstinément, malgré lui. Gênée par cette contemplation,
+elle rougit. Il s'en aperçut et voulut détourner les yeux; mais il les
+ramenait à tout moment sur elle, quoiqu'il s'efforçât de les fixer
+ailleurs.
+
+Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'être parlé. Il lui
+cédait sa place quand la voiture était pleine et montait sur
+l'impériale, bien que cela le désolât. Elle le saluait maintenant d'un
+petit sourire; et, quoiqu'elle baissât toujours les yeux sous son regard
+qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fâchée d'être contemplée
+ainsi.
+
+Ils finirent par causer. Une sorte d'intimité rapide s'établit entre
+eux, une intimité d'une demi-heure par jour. Et c'était là, certes, la
+plus charmante demi-heure de sa vie à lui. Il pensait à elle tout le
+reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues séances du
+bureau, hanté, possédé, envahi par cette image flottante et tenace qu'un
+visage de femme aimée laisse en nous. Il lui semblait que la possession
+entière de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque
+au-dessus des réalisations humaines.
+
+Chaque matin maintenant elle lui donnait une poignée de main, et il
+gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa
+chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il
+en avait conservé l'empreinte sur sa peau.
+
+Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage
+en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.
+
+Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de
+printemps, d'aller déjeuner avec lui, à Maisons-Laffitte, le lendemain.
+
+ * * * * *
+
+Elle était la première à l'attendre à la gare. Il fut surpris; mais elle
+lui dit:
+
+--Avant de partir, j'ai à vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
+plus qu'il, ne faut.
+
+Elle tremblait, appuyée à son bras, les yeux baissés et les joues pâles.
+Elle reprit:
+
+--Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnête
+fille, et je n'irai là-bas avec vous que si vous me promettez, si vous
+me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit
+pas... convenable....
+
+Elle était devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il
+ne savait que répondre, heureux et désappointé en même temps. Au fond du
+coeur, il préférait peut-être que ce fût ainsi; et pourtant... pourtant
+il s'était laissé bercer, cette nuit, par des rêves qui lui avaient mis
+le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurément s'il la savait de
+conduite légère; mais alors ce serait si charmant, si délicieux pour
+lui! Et tous les calculs égoïstes des hommes en matière d'amour lui
+travaillaient l'esprit.
+
+Comme il ne disait rien, elle se remit à parler d'une voix émue, avec
+des larmes au coin des paupières:
+
+--Si vous ne me promettez pas de me respecter tout à fait, je m'en
+retourne à la maison.
+
+Il lui serra le bras tendrement et répondit:
+
+--Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.
+
+Elle parut soulagée et demanda en souriant:
+
+--C'est bien vrai, ça?
+
+Il la regarda au fond des yeux.
+
+--Je vous le jure!
+
+--Prenons les billets, dit-elle.
+
+Ils ne purent guère parler en route, le wagon étant au complet.
+
+Arrivés à Maisons-Laffitte, ils se dirigèrent vers la Seine.
+
+L'air tiède amollissait la chair et l'âme. Le soleil tombant en plein
+sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de
+gaieté dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la
+main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui
+glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inondés de
+bonheur, comme soulevés de terre dans une félicité éperdue.
+
+Elle dit enfin:
+
+--Comme vous devez me trouver folle.
+
+Il demanda:
+
+--Pourquoi ça?
+
+Elle reprit:
+
+--N'est-ce pas une folie de venir comme ça toute seule avec vous?
+
+--Mais non! c'est bien naturel.
+
+--Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas
+fauter,--et c'est comme ça qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez!
+c'est si triste, tous les jours, la même chose, tous les jours du mois
+et tous les mois de l'année. Je suis toute seule avec maman. Et comme
+elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je
+peux. Je tâche de rire quand même; mais je ne réussis pas toujours.
+C'est égal, c'est mal d'être venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.
+
+Pour répondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
+sépara de lui, d'un mouvement brusque; et, fâchée soudain:
+
+--Oh! monsieur François! après ce que vous m'avez juré.
+
+Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.
+
+Ils déjeunèrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
+peupliers énormes, au bord de l'eau.
+
+Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir
+l'un près de l'autre les rendaient rouges, oppressés et silencieux.
+
+Mais après le café une joie brusque les envahit, et, ayant traversé la
+Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette.
+
+Tout à coup il demanda:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Louise.
+
+Il répéta: Louise; et il ne dit plus rien.
+
+La rivière, décrivant une longue courbe, allait baigner au loin une
+rangée de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tête en bas.
+La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe
+champêtre, et lui, il chantait à pleine bouche, gris comme un jeune
+cheval qu'on vient de mettre à l'herbe.
+
+À leur gauche, un coteau planté de vignes suivait la rivière. Mais
+François soudain s'arrêta et demeurant immobile d'étonnement:
+
+--Oh! regardez, dit-il.
+
+Les vignes avaient cessé, et toute la côte maintenant était couverte de
+lilas en fleurs. C'était un bois violet! une sorte de grand tapis étendu
+sur la terre, allant jusqu'au village, là-bas, à deux ou trois
+kilomètres.
+
+Elle restait aussi saisie, émue. Elle murmura:
+
+--Oh! que c'est joli!
+
+Et, traversant un champ, ils allèrent, en courant, vers cette étrange
+colline, qui fournit, chaque année, tous les lilas traînés à travers
+Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes.
+
+Un étroit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
+rencontré une petite clairière, ils s'assirent.
+
+Des légions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans
+l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un
+jour sans brise, s'abattait sur le long coteau épanoui, faisait sortir
+de ce bois de bouquets un arôme puissant, un immense souffle de parfums,
+cette sueur des fleurs.
+
+Une cloche d'église sonnait au loin.
+
+Et, tout doucement, ils s'embrassèrent, puis s'étreignirent, étendus sur
+l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait fermé
+les yeux et le tenait à pleins bras, le serrant éperdument, sans une
+pensée, la raison perdue, engourdie de la tête aux pieds dans une
+attente passionnée. Et elle se donna tout entière sans savoir ce qu'elle
+faisait, sans comprendre même qu'elle s'était livrée à lui.
+
+Elle se réveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit à
+pleurer, gémissant de douleur, la figure cachée sous ses mains.
+
+Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer
+tout de suite. Elle répétait sans cesse, en marchant à grands pas:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Il lui disait:
+
+--Louise! Louise! restons, je vous en prie.
+
+Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Dès
+qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans même lui dire
+adieu.
+
+ * * * * *
+
+Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
+changée, amaigrie. Elle lui dit:
+
+--Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.
+
+Dès qu'ils furent seuls, sur le trottoir:
+
+--Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir après ce
+qui s'est passé.
+
+Il balbutia:
+
+--Mais, pourquoi?
+
+--Parce que je ne peux pas. J'ai été coupable. Je ne le serai plus.
+
+Alors il l'implora, la supplia, torturé de désirs, affolé du besoin de
+l'avoir tout entière, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.
+
+Elle répondait obstinément:
+
+--Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.
+
+Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'épouser. Elle
+dit encore:
+
+--Non.
+
+Et le quitta.
+
+Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme
+il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.
+
+Le neuvième, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'était elle.
+Elle se jeta dans ses bras, et ne résista plus.
+
+Pendant trois mois, elle fut sa maîtresse. Il commençait à se lasser
+d'elle, quand elle lui apprit qu'elle était grosse. Alors, il n'eut plus
+qu'une idée en tête: rompre à tout prix.
+
+Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que
+dire, affolé d'inquiétudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait,
+il prit un parti suprême. Il déménagea, une nuit, et disparut.
+
+Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
+abandonnée. Elle se jeta aux genoux de sa mère en lui confessant son
+malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garçon.
+
+ * * * * *
+
+Des années s'écoulèrent. François Tessier vieillissait sans qu'aucun
+changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des
+bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait à
+la même heure, suivait les mêmes rues, passait par la même porte devant
+le même concierge, entrait dans le même bureau, s'asseyait sur le même
+siège, et accomplissait la même besogne. Il était seul au monde, seul,
+le jour, au milieu de ses collègues indifférents, seul, la nuit, dans
+son logement de garçon. Il économisait cent francs par mois pour la
+vieillesse.
+
+Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-Élysées, afin de
+regarder passer le monde élégant, les équipages et les jolies femmes.
+
+Il disait le lendemain, à son compagnon de peine:
+
+--Le retour du bois était fort brillant, hier.
+
+Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au
+parc Monceau. C'était par un clair matin d'été.
+
+Les bonnes et les mamans, assises le long des allées, regardaient les
+enfants jouer devant elles.
+
+Mais soudain François Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par
+la main deux enfants: un petit garçon d'environ dix ans, et une petite
+fille de quatre ans. C'était elle.
+
+Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise,
+suffoqué par l'émotion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint,
+cherchant à la voir encore. Elle s'était assise, maintenant. Le garçon
+demeurait très sage, à son côté, tandis que la fillette faisait des
+pâtés de terre. C'était elle, c'était bien elle. Elle avait un air
+sérieux de dame, une toilette simple, une allure assurée et digne.
+
+Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garçon leva la
+tête. François Tessier se sentit trembler. C'était son fils, sans doute.
+Et il le considéra, et il crut se reconnaître lui-même tel qu'il était
+sur une photographie faite autrefois.
+
+Et il demeura caché derrière un arbre, attendant qu'elle s'en allât,
+pour la suivre.
+
+Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'idée de l'enfant surtout le
+harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, être sûr? Mais
+qu'aurait-il fait?
+
+Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait été épousée
+par un voisin, un honnête homme de moeurs graves, touché par sa
+détresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait même
+reconnu l'enfant, son enfant à lui, François Tessier.
+
+Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait,
+et chaque fois une envie folle, irrésistible, l'envahissait, de prendre
+son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le
+voler.
+
+Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon
+sans affections; il souffrait une torture atroce, déchiré par une
+tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce
+besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres.
+
+Il voulut enfin faire une tentative désespérée, et, s'approchant d'elle,
+un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, planté, au milieu du
+chemin, livide, les lèvres secouées de frissons:
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri
+d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit,
+en les traînant derrière elle.
+
+Il rentra chez lui pour pleurer.
+
+Des mois encore passèrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour
+et nuit, rongé, dévoré par sa tendresse de père.
+
+Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tué, il aurait
+accompli toutes les besognes, bravé tous les dangers, tenté toutes les
+audaces.
+
+Il lui écrivit à elle. Elle ne répondit pas. Après vingt lettres, il
+comprit qu'il ne devait point espérer la fléchir. Alors il prit une
+résolution désespérée, et prêt à recevoir dans le coeur une balle de
+revolver s'il le fallait. Il adressa à son mari un billet de quelques
+mots:
+
+«Monsieur,
+
+«Mon nom doit être pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
+misérable, si torturé par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
+vous.
+
+«Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+Il reçut le lendemain la réponse:
+
+«Monsieur,
+
+«Je vous attends mardi à cinq heures.»
+
+ * * * * *
+
+En gravissant l'escalier, François Tessier s'arrêtait de marche en
+marche, tant son coeur battait. C'était dans sa poitrine un bruit
+précipité, comme un galop de bête, un bruit sourd et violent. Et il ne
+respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.
+
+Au troisième étage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:
+
+--Monsieur Flamel.
+
+--C'est ici, monsieur. Entrez.
+
+Et il pénétra dans un salon bourgeois. Il était seul; il attendit
+éperdu, comme au milieu d'une catastrophe.
+
+Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il était grand, grave, un peu gros,
+en redingote noire. Il montra un siège de la main.
+
+François Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:
+
+--Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon
+nom... si vous savez....
+
+M. Flamel l'interrompit:
+
+--C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parlé de vous.
+
+Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut être sévère, et une
+majesté bourgeoise d'honnête homme. François Tessier reprit:
+
+--Eh bien, monsieur, voilà. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
+Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....
+
+M. Flamel se leva, s'approcha de la cheminée, sonna. La bonne parut. Il
+dit:
+
+--Allez me chercher Louis.
+
+Elle sortit. Ils restèrent face à face, muets, n'ayant plus rien à se
+dire, attendant.
+
+Et, tout à coup, un petit garçon de dix ans se précipita dans le salon,
+et courut à celui qu'il croyait son père. Mais il s'arrêta, confus, en
+apercevant un étranger.
+
+M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:
+
+--Maintenant, embrasse monsieur, mon chéri.
+
+Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.
+
+François Tessier s'était levé. Il laissa tomber son chapeau, prêt à
+choir lui-même. Et il contemplait son fils.
+
+M. Flamel, par délicatesse, s'était détourné, et il regardait par la
+fenêtre, dans la rue.
+
+L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit à
+l'étranger. Alors François, saisissant le petit dans ses bras, se mit à
+l'embrasser follement à travers tout son visage, sur les yeux, sur les
+joues, sur la bouche, sur les cheveux.
+
+Le gamin, effaré par cette grêle de baisers, cherchait à les éviter,
+détournait la tête, écartait de ses petites mains les lèvres goulues de
+cet homme.
+
+Mais François Tessier, brusquement, le remit à terre. Il cria:
+
+--Adieu! adieu!
+
+Et il s'enfuit comme un voleur.
+
+
+
+
+L'AVEU
+
+[Illustration]
+
+L'AVEU
+
+Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'étendent,
+onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les récoltes
+diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants; les avoines d'un
+vert clair, les trèfles d'un vert sombre, étalent un grand manteau rayé,
+remuant et doux sur le ventre nu de la terre.
+
+Là-bas, au sommet d'une ondulation, en rangée comme des soldats, une
+interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout,
+clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumière, ruminent et pâturent un
+trèfle aussi vaste qu'un lac.
+
+Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d'une allure balancée l'une
+devant l'autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce
+régiment de bêtes.
+
+Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un
+cerceau de barrique; et le métal, à chaque pas qu'elles font, jette une
+flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.
+
+Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent,
+posent à terre un seau, et s'approchent des deux premières bêtes,
+qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les côtes. L'animal se
+dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec
+plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'énorme mamelle
+de chair blonde et pendante.
+
+Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la
+vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui
+jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse
+un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu'au
+bout de la longue file.
+
+Dès qu'elles ont fini d'en traire une, elles la déplacent, lui donnant à
+pâturer un bout de verdure intacte.
+
+Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait,
+la mère devant, la fille derrière.
+
+Mais celle-ci brusquement s'arrête, pose son fardeau, s'assied et se met
+à pleurer.
+
+La mère Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
+stupéfaite.
+
+--Qué qu'tas? dit-elle.
+
+Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues
+brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées
+sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant
+doucement comme font les enfants battus:
+
+--Je n'peux pu porter mon lait!
+
+La mère la regardait d'un air soupçonneux. Elle répéta:
+
+--Qué qu'tas?
+
+Céleste reprit, écroulée par terre entre ses deux seaux, et se cachant
+les yeux avec son tablier:
+
+--Ça me tire trop. Je ne peux pas.
+
+La mère, pour la troisième fois, reprit:
+
+--Qué que t'as donc?
+
+Et la fille gémit:
+
+--Je crois ben que me v'la grosse.
+
+Et elle sanglota.
+
+La vieille à son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
+trouvait rien. Enfin elle balbutia:
+
+--Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?
+
+C'étaient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, posés,
+respectés, malins et puissants.
+
+Céleste bégaya:
+
+--J'crais ben que oui, tout de même.
+
+La mère effarée regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au
+bout de quelques secondes elle cria:
+
+--Te v'la grosse! Te v'la grosse! Où qu't'as attrappé ça, roulure?
+
+Et Céleste, toute secouée par l'émotion, murmura:
+
+--J'crais ben que c'est dans la voiture à Polyte.
+
+La vieille cherchait à comprendre, cherchait à deviner, cherchait à
+savoir qui avait pu faire ce malheur à sa fille. Si c'était un gars bien
+riche et bien vu, on verrait à s'arranger. Il n'y aurait encore que
+demi-mal; Céleste n'était pas la première à qui pareille chose arrivait;
+mais ça la contrariait tout de même, vu les propos et leur position.
+
+Elle reprit:
+
+--Et qué que c'est qui t'a fait ça, salope?
+
+Et Céleste, résolue à tout dire, balbutia:
+
+--J'crais ben qu'c'est Polyte.
+
+Alors la mère Malivoire, affolée de colère, se rua sur sa fille et se
+mit à la battre avec une telle frénésie qu'elle en perdit son bonnet.
+
+Elle tapait à grands coups de poing sur la tête, sur le dos, partout; et
+Céleste, tout à fait allongée entre les deux seaux, qui la protégeaient
+un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.
+
+Toutes les vaches, surprises, avaient cessé de pâturer, et, s'étant
+retournées, regardaient de leurs gros yeux. La dernière meugla, le mufle
+tendu vers les femmes.
+
+Après avoir tapé jusqu'à perdre haleine, la mère Malivoire, essoufflée
+s'arrêta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout à
+fait compte de la situation:
+
+--Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
+diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jeté un sort, pour
+sûr, un propre à rien?
+
+Et Céleste, toujours allongée, murmura dans la poussière:
+
+--J'y payais point la voiture!
+
+Et la vieille normande comprit.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Céleste allait porter au
+bourg les produits de la ferme, la volaille, la crème et les oeufs.
+
+Elle partait dès sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
+laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur
+la grand'route la voiture de poste d'Yvetot.
+
+Elle posait à terre ses marchandises et s'asseyait dans le fossé, tandis
+que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et
+plat, passant la tête à travers les barreaux d'osier, regardaient de
+leur oeil rond, stupide et surpris.
+
+Bientôt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiffé d'une casquette de
+cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccadé d'une rosse
+blanche.
+
+Et Polyte le cocher, un gros garçon réjoui, ventru bien que jeune, et
+tellement cuit par le soleil, brûlé par le vent, trempé par les averses,
+et teinté par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de
+brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:
+
+--Bonjour Mam'zelle Céleste. La santé ça va-t-il?
+
+Elle lui tendait, l'un après l'autre, ses paniers qu'il casait sur
+l'impériale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
+marche-pied, en montrant un fort mollet vêtu d'un bas bleu.
+
+Et chaque fois Polyte répétait la même plaisanterie: «Mazette, il n'a
+pas maigri.»
+
+Et elle riait, trouvant ça drôle.
+
+Puis il lançait un, «Hue cocotte,» qui remettait en route son maigre
+cheval. Alors Céleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
+poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour
+les paniers, et les passait à Polyte par-dessus l'épaule. Il les prenait
+en disant:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la
+regarder à son aise.
+
+Il lui en coûtait beaucoup, à elle, de donner chaque fois ce demi-franc
+pour trois kilomètres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle
+en souffrait davantage encore, ne pouvant se décider à allonger une
+pièce d'argent.
+
+Et un jour, au moment de payer, elle demanda:
+
+--Pour une bonne pratique comme mé, vous devriez bien ne prendre que six
+sous?
+
+Il se mit à rire:
+
+--Six sous, ma belle, vous valez mieux que ça, pour sûr.
+
+Elle insistait:
+
+--Ça vous fait pas moins deux francs par mois.
+
+Il cria en tapant sur sa rosse:
+
+--T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai ça pour une rigolade.
+
+Elle demanda d'un air niais:
+
+«Qué que c'est que vous dites?»
+
+Il s'amusait tellement qu'il toussait à force de rire.
+
+--Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garçon,
+en avant deux sans musique.
+
+Elle comprit, rougit, et déclara:
+
+--Je n'suis pas de ce jeu-là, m'sieu Polyte.
+
+Mais il ne s'intimida pas, et il répétait, s'amusant de plus en plus:
+
+--Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garçon!
+
+Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
+demander:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Elle plaisantait aussi là-dessus, maintenant, et elle répondait:
+
+--Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sûr
+alors!
+
+Et il criait en riant toujours:
+
+--Entendu pour samedi, ma belle.
+
+Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose,
+elle avait bien payé quarante-huit francs à Polyte, et quarante-huit
+francs à la campagne ne se trouvent pas dans une ornière; et elle
+calculait aussi que dans deux années encore, elle aurait payé près de
+cent francs.
+
+Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils étaient seuls, comme il
+demandait selon sa coutume:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Elle répondit:
+
+--À vot' désir m'sieu Polyte.
+
+Il ne s'étonna pas du tout et enjamba la banquette de derrière en
+murmurant d'un air content:
+
+--Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.
+
+Et le vieux cheval blanc se mit à trottiner d'un train si doux qu'il
+semblait danser sur place, sourd à la voix qui criait parfois du fond de
+la voiture: «Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.»
+
+Trois mois plus tard Céleste s'aperçut qu'elle était grosse.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, à sa mère. Et la
+vieille, pâle de fureur, demanda:
+
+--Combien que ça y a coûté, alors?
+
+Céleste répondit:
+
+--Quat' mois, ça fait huit francs, pour sûr.
+
+Alors la rage de la campagnarde se déchaîna éperdument, et retombant sur
+sa fille elle la rebattit jusqu'à perdre le souffle. Puis, s'étant
+relevée:
+
+--Y as-tu dit, que t'était grosse?
+
+--Mais non, pour sûr.
+
+--Pourqué que tu y as point dit?
+
+--Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'tétre ben!
+
+Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:
+
+--Allons, lève-té, et tâche à v'nir.
+
+Puis, après un silence, elle reprit:
+
+--Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six
+ou huit mois!
+
+Et Céleste, s'étant redressée, pleurant encore, décoiffée et bouffie, se
+remit en marche d'un pas lourd, en murmurant:
+
+--Pour sûr que j'y dirai point.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PARURE
+
+[Illustration]
+
+LA PARURE
+
+C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une
+erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot,
+pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée
+par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit
+commis du ministère de l'instruction publique.
+
+Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une
+déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté,
+leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur
+finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont
+leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus
+grandes dames.
+
+Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses
+et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la
+misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes.
+Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même
+pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
+Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets
+désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes,
+capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes
+torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui
+dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du
+calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux
+meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons
+coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis
+les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes
+envient et désirent l'attention.
+
+Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une
+nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en
+déclarant d'un air enchanté: «Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de
+meilleur que cela...» elle songeait aux dîners fins, aux argenteries
+reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
+anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie; elle
+songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
+galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en
+mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.
+
+Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que
+cela; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être
+enviée, être séduisante et recherchée.
+
+Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait
+plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait
+pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de
+détresse.
+
+ * * * * *
+
+Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une
+large enveloppe.
+
+--Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.
+
+Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui
+portait ces mots:
+
+«Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient
+M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à
+l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.»
+
+Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit
+l'invitation sur la table, murmurant:
+
+--Que veux-tu que je fasse de cela?
+
+--Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais,
+et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie à
+l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est très recherché et on n'en donne
+pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.
+
+Elle le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec impatience:
+
+--Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là?
+
+Il n'y avait pas songé; il balbutia:
+
+--Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très
+bien, à moi...
+
+Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
+grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins
+de la bouche; il bégaya:
+
+--Qu'as-tu? qu'as-tu?
+
+Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle
+répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides:
+
+--Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux
+aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera
+mieux nippée que moi.
+
+Il était désolé. Il reprit:
+
+--Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait-il, une toilette convenable,
+qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de
+très simple?
+
+Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant
+aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
+immédiat et une exclamation effarée du commis économe.
+
+Enfin, elle répondit en hésitant:
+
+--Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs
+je pourrais arriver.
+
+Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un
+fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine
+de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par
+là, le dimanche.
+
+Il dit cependant:
+
+--Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle
+robe.
+
+ * * * * *
+
+Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète,
+anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari, lui dit un soir:
+
+--Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.
+
+Et elle répondit:
+
+--Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre
+sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne
+pas aller à cette soirée.
+
+Il reprit:
+
+--Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison-ci.
+Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
+
+Elle n'était point convaincue.
+
+--Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au
+milieu de femmes riches.
+
+Mais son mari s'écria:
+
+--Que tu es bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te
+prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.
+
+Elle poussa un cri de joie:
+
+--C'est vrai. Je n'y avais point pensé.
+
+Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
+
+Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret,
+l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel:
+
+--Choisis, ma chère.
+
+Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une
+croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle
+essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à
+les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours:
+
+--Tu n'as plus rien autre?
+
+--Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
+
+Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe
+rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d'un désir immodéré.
+Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge,
+sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même.
+
+Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse:
+
+--Peux-tu me prêter cela, rien que cela?
+
+--Mais, oui, certainement.
+
+Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis
+s'enfuit avec son trésor.
+
+ * * * * *
+
+Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus
+jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous
+les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être
+présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le
+ministre la remarqua.
+
+Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne
+pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de
+son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces
+hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de
+cette victoire si complète et si douce au coeur des femmes.
+
+Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit,
+dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les
+femmes s'amusaient beaucoup.
+
+Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la
+sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait
+avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
+s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui
+s'enveloppaient de riches fourrures.
+
+Loisel la retenait:
+
+--Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
+
+Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier.
+Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture; et ils
+se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de
+loin.
+
+Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils
+trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit
+dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur
+misère pendant le jour.
+
+Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent
+tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui,
+qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.
+
+Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant
+la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain
+elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou!
+
+Son mari, à moitié dévêtu, déjà, demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Elle se tourna vers lui, affolée:
+
+--J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de madame Forestier.
+
+Il se dressa, éperdu:
+
+--Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!
+
+Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau,
+dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
+
+Il demandait:
+
+--Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal?
+
+--Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du Ministère.
+
+--Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber.
+Elle doit être dans le fiacre.
+
+--Oui, c'est probable. As-tu pris le numéro?
+
+--Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé?
+
+--Non.
+
+Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
+
+--Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied,
+pour voir si je ne la retrouverai pas.
+
+Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se
+coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
+
+Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé.
+
+Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire
+promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout
+enfin où un soupçon d'espoir le poussait.
+
+Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet
+affreux désastre.
+
+Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie; il n'avait rien
+découvert.
+
+--Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa
+rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous
+retourner.
+
+Elle écrivit sous sa dictée.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
+
+Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:
+
+--Il faut aviser à remplacer ce bijou.
+
+Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se
+rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta
+ses livres:
+
+--Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j'ai dû
+seulement fournir l'écrin.
+
+Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure
+pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de
+chagrin et d'angoisse.
+
+Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de
+diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils
+cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à
+trente-six mille.
+
+Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
+ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille
+francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.
+
+Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père.
+Il emprunterait le reste.
+
+Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq cents à l'autre, cinq
+louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des
+engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de
+prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa
+signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté
+par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre
+sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de
+toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en
+déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.
+
+Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit,
+d'un air froissé:
+
+--Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.
+
+Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était
+aperçue de la substitution, qu'aurait-elle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne
+l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?
+
+ * * * * *
+
+Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti,
+d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette
+effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement;
+on loua sous les toits une mansarde.
+
+Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la
+cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries
+grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les
+chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde; elle
+descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau,
+s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du
+peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le
+panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable
+argent.
+
+Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres,
+obtenir du temps.
+
+Le mari travaillait le soir à mettre au net les comptes d'un commerçant,
+et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.
+
+Et cette vie dura dix ans.
+
+Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de
+l'usure, et l'accumulation des intérêts superposés.
+
+Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme
+forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les
+jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande
+eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle
+s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée
+d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
+
+Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
+qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il faut peu de
+chose pour vous perdre ou vous sauver!
+
+ * * * * *
+
+Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées
+pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup
+une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours
+jeune, toujours belle, toujours séduisante.
+
+Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
+maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?
+
+Elle s'approcha.
+
+--Bonjour, Jeanne.
+
+L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi
+familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia:
+
+--Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper.
+
+--Non. Je suis Mathilde Loisel.
+
+Son amie poussa un cri:
+
+--Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée!...
+
+--Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien
+des misères... et cela à cause de toi!...
+
+--De moi... Comment ça?
+
+--Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour
+aller à la fête du Ministère.
+
+--Oui. Eh bien?
+
+--Eh bien, je l'ai perdue.
+
+--Comment! puisque tu me l'as rapportée.
+
+--Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que
+nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui
+n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.
+
+Mme Forestier s'était arrêtée.
+
+--Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la
+mienne?
+
+--Oui.. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien
+pareilles.
+
+Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve.
+
+Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
+
+--Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était fausse. Elle valait au
+plus cinq cents francs!...
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BONHEUR
+
+C'était l'heure du thé, avant l'entrée des lampes. La villa dominait la
+mer; le soleil disparu avait laissé le ciel tout rose de son passage,
+frotté de poudre d'or; et la Méditerranée, sans une ride, sans un
+frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
+plaque de métal polie et démesurée.
+
+Au loin, sur la droite, les montagnes dentelées dessinaient leur profil
+noir sur la pourpre pâlie du couchant.
+
+On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des
+choses qu'on avait dites, déjà, bien souvent. La mélancolie douce du
+crépuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement
+dans les âmes, et ce mot: «amour», qui revenait sans cesse, tantôt
+prononcé par une forte voix d'homme, tantôt dit par une voix de femme au
+timbre léger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un
+oiseau, y planer comme un esprit.
+
+Peut-on aimer plusieurs années de suite?
+
+--Oui, prétendaient les uns.
+
+--Non, affirmaient les autres.
+
+On distinguait les cas, on établissait des démarcations, on citait des
+exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
+troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lèvres,
+semblaient émus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
+tendre et mystérieux de deux êtres, avec une émotion profonde et un
+intérêt ardent.
+
+Mais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au loin, s'écria:
+
+--Oh! voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est?
+
+Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et
+confuse.
+
+Les femmes s'étaient levées et regardaient sans comprendre cette chose
+surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.
+
+Quelqu'un dit:
+
+--C'est la Corse! On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans
+certaines conditions d'atmosphère exceptionnelles, quand l'air d'une
+limpidité parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui
+voilent toujours les lointains.
+
+On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des
+sommets. Et tout le monde restait surpris, troublé, presque effrayé par
+cette brusque apparition d'un monde, par ce fantôme sorti de la mer.
+Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme
+Colomb, à travers les océans inexplorés.
+
+Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça:
+
+--Tenez, j'ai connu dans cette île, qui se dresse devant nous, comme
+pour répondre elle-même à ce que nous disions et me rappeler un
+singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant,
+d'un amour invraisemblablement heureux.
+
+Le voici.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus
+inconnue et plus loin de nous que l'Amérique, bien qu'on la voie
+quelquefois des côtes de France, comme aujourd'hui.
+
+Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que
+séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine,
+mais d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre
+couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins.
+C'est un sol vierge, inculte, désert, bien que parfois on aperçoive un
+village, pareil à un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de
+culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau
+de bois travaillé, un bout de pierre sculptée, jamais le souvenir du
+goût enfantin ou raffiné des ancêtres pour les choses gracieuses et
+belles. C'est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays:
+l'indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes
+qu'on appelle l'art.
+
+L'Italie, où chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un
+chef-d'oeuvre lui-même, où le marbre, le bois, le bronze, le fer, les
+métaux et les pierres attestent le génie de l'homme, où les plus petits
+objets anciens qui traînent dans les vieilles maisons révèlent ce divin
+souci de la grâce, est pour nous tous la patrie sacrée que l'on aime
+parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la
+puissance et le triomphe de l'intelligence créatrice.
+
+Et, en face d'elle, la Corse sauvage est restée telle qu'en ses premiers
+jours. L'être y vit dans sa maison grossière, indifférent à tout ce qui
+ne touche point son existence même ou ses querelles de famille. Et il
+est resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent,
+haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier,
+généreux, dévoué, naïf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son
+amitié fidèle pour la moindre marque de sympathie.
+
+Donc depuis un mois j'errais à travers cette île magnifique, avec la
+sensation que j'étais au bout du monde. Point d'auberges, point de
+cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers à mulets, ces
+hameaux accrochés au flanc des montagnes, qui dominent des abîmes
+tortueux d'où l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix
+sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
+demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on
+s'asseoit à l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre,
+au matin, la main tendue de l'hôte qui vous a conduit jusqu'aux limites
+du village.
+
+Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
+toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une
+lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de
+maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux
+sombres murailles ce ravin lamentablement triste.
+
+Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
+quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce
+pays pauvre.
+
+La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception.
+L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se
+rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:
+
+--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.
+
+Elle parlait le français de France. Je fus surpris.
+
+Je lui demandai:
+
+--Vous n'êtes pas de Corse?
+
+Elle répondit:
+
+--Non; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous
+habitons ici.
+
+Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces
+cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où
+vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le
+seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des
+pommes de terre, du lard et des choux.
+
+Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le
+coeur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette
+détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
+certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir,
+l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la
+vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du
+coeur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.
+
+La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit
+toujours au fond des âmes les plus résignées:
+
+--Alors vous venez de France? dit-elle.
+
+--Oui, je voyage pour mon plaisir.
+
+--Vous êtes de Paris, peut-être?
+
+--Non, je suis de Nancy.
+
+Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu
+ou plutôt senti cela, je n'en sais rien.
+
+Elle répéta d'une voix lente:
+
+--Vous êtes de Nancy?
+
+L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.
+
+Elle reprit:
+
+--Ça ne fait rien. Il n'entend pas.
+
+Puis, au bout de quelques secondes:
+
+--Alors vous connaissez du monde à Nancy?
+
+--Mais oui, presque tout le monde.
+
+--La famille de Sainte-Allaize?
+
+--Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix
+basse qu'éveillant les souvenirs:
+
+--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont
+devenus?
+
+--Tous sont morts.
+
+--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?
+
+--Oui, le dernier est général.
+
+Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel
+sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer,
+de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là
+enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait
+son âme:
+
+--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère.
+
+Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le
+souvenir me revint.
+
+Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une
+jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par
+un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.
+
+C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman
+bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait
+vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais
+comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir,
+s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle
+l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.
+
+On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait
+de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les
+retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considérait
+comme morte.
+
+Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.
+
+Alors je repris à mon tour:
+
+--Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.
+
+Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me
+montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure,
+elle me dit:
+
+--C'est lui.
+
+Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec
+ses yeux séduits.
+
+Je demandai:
+
+--Avez-vous été heureuse au moins?
+
+Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur:
+
+--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais
+rien regretté.
+
+Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de
+l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était
+devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans
+charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée
+à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une
+femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat
+de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une
+bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une
+paillasse à son côté.
+
+Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les
+parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni
+la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur
+des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais
+besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
+
+Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
+l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage
+ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce
+qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans
+fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre.
+
+Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
+
+Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu
+sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à
+cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si
+peu.
+
+Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux
+époux.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Le conteur se tut. Une femme dit:
+
+--C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop
+primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une
+sotte.
+
+Une autre prononça d'une voix lente:
+
+--Qu'importe! elle fut heureuse.
+
+Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit,
+rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme
+pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait
+son rivage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE VIEUX
+
+[Illustration: LE VIEUX]
+
+Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
+grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,
+imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec
+un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits
+d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.
+
+Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient
+par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré
+sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient,
+tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers
+pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
+
+La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans
+peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à
+grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de
+paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il
+approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme
+poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue,
+puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
+
+--À bas, Finot!
+
+Le chien se tut.
+
+Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se
+dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe
+grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des
+bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet
+blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa
+figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage
+et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
+
+L'homme demanda:
+
+--Comment qu'y va?
+
+La femme répondit:
+
+--M'sieu l' curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
+
+Ils entrèrent tous deux dans la maison.
+
+Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse,
+noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque
+d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le
+temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part,
+portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des
+troupeaux de rats.
+
+Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de
+l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit
+régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un
+gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de
+la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
+
+L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur
+oeil placide et résigné.
+
+Le gendre dit:
+
+--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
+
+La fermière reprit:
+
+--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça.
+
+Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de
+terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait
+passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se
+soulevait sur la poitrine à chaque aspiration. Le gendre, après un long
+silence, prononça:
+
+--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est
+dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer
+d'main.
+
+Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques
+instants, puis déclara:
+
+--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben
+d'main pour les cossards.
+
+Le paysan méditait; il dit:
+
+--Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai
+ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le
+monde.
+
+La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
+
+--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la
+tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il
+a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
+
+L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et
+les avantages de l'idée. Enfin il déclara:
+
+--Tout d' même, j'y vas.
+
+Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
+
+--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras
+quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu
+qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est
+sous l'hangar au pressoir. Elle est sèque.
+
+Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet,
+prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche,
+recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette,
+et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec
+la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre
+brune, l'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il
+faisait tout.
+
+Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper,
+sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s'éloigna dans la
+direction de Tourville.
+
+ * * * * *
+
+Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la
+farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement,
+la tournant et la retournant, la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis
+elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le
+coin de la table.
+
+Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre
+avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle
+choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et
+les entassait dans son tablier.
+
+Une voix l'appela du chemin:
+
+--Ohé, madame Chicot!
+
+Elle se retourna. C'était un voisin, maître
+
+Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les
+jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et
+répondit:
+
+--Qué quy a pour vot' service, maît Osime?
+
+--Et le pé, où qui n'en est!
+
+Elle cria:
+
+--Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu
+les cossards qui pressent.
+
+Le voisin répliqua:
+
+--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
+
+Elle répondit à sa politesse:
+
+--Merci, et vous d' même.
+
+Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
+
+Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le
+trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et
+monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de
+temps, elle commença à préparer les douillons.
+
+Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte,
+puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit
+boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à
+préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire
+cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile
+d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout
+entier pour terminer les préparatifs.
+
+Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il
+demanda:
+
+--C'est-il fini?
+
+Elle répondit:
+
+--Point encore; ça gargouille toujours.
+
+Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son
+souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni
+accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu
+de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
+
+Son gendre le regarda, puis il dit:
+
+--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
+
+Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper.
+Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de
+beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre
+de l'agonisant.
+
+La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le
+visage de son père. S'il n'avait pas respiré, ou l'aurait cru mort
+assurément.
+
+Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans
+une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot,
+éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements
+inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle
+ininterrompu du mourant.
+
+Les rats couraient dans le grenier.
+
+ * * * * *
+
+Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père
+vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.
+
+--Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu'tu f'rais, té?
+
+Il la savait de bon conseil.
+
+Elle répondit:
+
+--I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'a craindre. Pour
+lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu
+qu'on l'a fait pour maître Rénard le pé, qu'a trépassé juste aux
+semences.
+
+Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement, et il partit aux
+champs.
+
+Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de
+la ferme.
+
+À midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le
+repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait
+à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
+
+À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à
+la fin, s'effraya.
+
+--Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
+
+Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il
+promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le
+lendemain. L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour
+obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la
+femme rentrèrent tranquilles.
+
+Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille, mêlant leurs
+souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
+
+Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
+
+ * * * * *
+
+Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le
+considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain
+tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient
+surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
+
+Le gendre demanda:
+
+--Qué que j'allons faire?
+
+Elle n'en savait rien; elle répondit:
+
+--C'est-i contrariant, tout d' même!
+
+On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver
+sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
+
+Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir,
+la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les
+hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus
+délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
+
+Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant; et tous
+deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se
+mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras,
+offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que
+tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus
+brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
+
+Ils allaient de l'un à l'autre:
+
+--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme
+ça!
+
+Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une
+cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout.
+Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint:
+
+--J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons;
+faut bien n'en profiter.
+
+Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix
+basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la
+nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'idée des douillons
+égayant tout le monde.
+
+Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès
+du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides
+de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait
+ouverte.
+
+Mme Chicot expliquait l'agonie:
+
+--V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni
+plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?
+
+ * * * * *
+
+Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation; mais,
+comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la
+table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés,
+appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun
+avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas
+assez. Mais il en resta quatre.
+
+-Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
+
+--S'i nous véyait, l' pé, ça lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait
+d' son vivant.
+
+Un gros paysan jovial déclara:
+
+--I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
+
+Cette réflexion, loin d'attrister les invités sembla les réjouir.
+C'était leur tour, à eux, de manger des boules.
+
+Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher
+du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait
+maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans
+les repas.
+
+Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond,
+retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à
+elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d'une voix aiguë:
+
+--Il a passé! il a passé!
+
+Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
+
+Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se
+regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini
+de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
+
+Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient
+tranquilles. Ils répétaient:
+
+--J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait
+pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.
+
+N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on
+remangerait des douillons pour l'occasion.
+
+Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même
+d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.
+
+Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face,
+elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
+
+--Faudra tout d'même r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il
+avait pu s' décider c'te nuit!
+
+Et le mari, plus résigné, répondit:
+
+--Ça n' serait pas à r'faire tous les jours.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UN LÂCHE
+
+[Illustration]
+
+UN LÂCHE
+
+On l'appelait dans le monde: le «beau Signoles.» Il se nommait le
+vicomte Gontran-Joseph de Signoles.
+
+Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on
+dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire
+croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse
+et de fierté, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plaît aux
+femmes.
+
+Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il
+inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de
+figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de
+donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille,
+dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien
+l'épée et mieux encore le pistolet.
+
+--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette
+arme, je suis sûr de tuer mon homme.
+
+Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de
+ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le
+spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis
+quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table
+voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait
+gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari:
+
+--Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le
+connais-tu?
+
+Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara:
+
+--Non, pas du tout.
+
+La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée:
+
+--C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace.
+
+Le mari haussa les épaules:
+
+--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les
+insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.
+
+Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet
+inconnu gâtait une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure
+s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient
+entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui.
+
+Il s'avança vers l'homme et lui dit:
+
+--Vous avez, monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis
+tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.
+
+L'autre répliqua:
+
+--Vous allez me ficher la paix, vous.
+
+Le vicomte déclara, les dents serrées:
+
+--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.
+
+Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à
+l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir à
+chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le
+dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons
+pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du
+comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme
+si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.
+
+Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua
+dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva
+pour s'interposer. Des cartes furent échangées.
+
+Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes
+à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour
+réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit: «un duel,» sans
+que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait
+fait ce qu'il devait faire; il s'était montré ce qu'il devait être. On
+en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix
+haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée:
+
+--Quelle brute que cet homme!
+
+Puis il s'assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin,
+trouver des témoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus
+posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis
+de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat,
+c'était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il
+s'aperçut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau;
+puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d'énergie. En se
+montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions
+rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux,
+terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.
+
+Il reprit la carte qu'il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table
+et il la relut comme il l'avait déjà lue, au café, d'un coup d'oeil et,
+dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. «Georges
+Lamil, 51, rue Moncey.» Rien de plus.
+
+Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses,
+pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui était cet homme? Que
+faisait-il? Pourquoi avait-il regardé cette femme d'une pareille façon?
+N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi
+votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer
+insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte répéta encore une
+fois, à haute voix:
+
+--Quelle brute!
+
+Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours planté
+sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier,
+une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise.
+C'était stupide, cette histoire-là! Il prit un canif ouvert sous sa main
+et le piqua au milieu du nom imprimé, comme s'il eût poignardé
+quelqu'un.
+
+Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'épée ou le pistolet, car il
+se considérait bien comme l'insulté. Avec l'épée, il risquait moins;
+mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire.
+Il est bien rare qu'un duel à l'épée soit mortel, une prudence
+réciproque empêchant les combattants de se tenir eu garde assez près
+l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondément. Avec le pistolet
+il risquait sa vie sérieusement; mais il pouvait aussi se tirer
+d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver à une
+rencontre.
+
+Il prononça:
+
+--Il faut être ferme. Il aura peur.
+
+Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se
+sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commença à se
+dévêtir pour se coucher.
+
+Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.
+
+Il pensait:
+
+J'ai toute la journée de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons
+d'abord afin d'être calme.
+
+Il avait très chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir à
+s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur
+le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté
+droit.
+
+Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquiétude le
+saisit:
+
+--Est-ce que j'aurais peur?
+
+Pourquoi son coeur se mettait-il à battre follement à chaque bruit
+connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement
+du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait
+ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant
+il demeurait oppressé.
+
+Il se mit à raisonner avec lui-même sur la possibilité de cette chose:
+
+--Aurais-je peur?
+
+Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il était résolu à aller
+jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre,
+de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément troublé qu'il se
+demanda:
+
+--Peut-on avoir peur, malgré soi?
+
+Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante; si une force
+plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait,
+qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le
+terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il
+perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à
+son nom.
+
+Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se
+regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son
+visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui
+sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il
+était pâle, certes, il était pâle, très pâle.
+
+Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour
+constater l'état de sa santé, et tout d'un coup cette pensée entra en
+lui à la façon d'une balle:
+
+--Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.
+
+Et son coeur se remit à battre furieusement.
+
+--Après demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. Cette
+personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera
+plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans
+vingt-quatre heures je serai couché dans ce lit, mort, les yeux fermés,
+froid, inanimé, disparu.
+
+Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement étendu sur le
+dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage
+creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront
+plus.
+
+Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans
+son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit à
+marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour réveiller son
+valet de chambre; mais il s'arrêta, la main levée vers le cordon:
+
+--Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.
+
+Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un
+frémissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tête
+s'égarait; ses pensées troubles, devenaient fuyantes, brusques,
+douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu.
+
+Et sans cesse il se demandait:
+
+--Que vais-je faire? Que vais-je devenir?
+
+Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés; il se
+releva et, s'approchant de la fenêtre, ouvrit les rideaux.
+
+Le jour venait, un jour d'été. Le ciel rose faisait rose la ville, les
+toits et les murs. Une grande tombée de lumière tendue, pareille à une
+caresse du soleil levant, enveloppait le monde réveillé; et, avec cette
+lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte!
+Était-il fou de s'être laissé ainsi terrasser par la crainte, avant même
+que rien fût décidé, avant que ses témoins eussent vu ceux de ce Georges
+Lamil, avant qu'il sût encore s'il allait seulement se battre?
+
+Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.
+
+ * * * * *
+
+Il se répétait, tout en marchant:
+
+--Il faut que je sois énergique, très énergique. Il faut que je prouve
+que je n'ai pas peur.
+
+Ses témoins, le marquis et le colonel, se mirent à sa disposition, et,
+après lui avoir serré énergiquement les mains, discutèrent les
+conditions.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Vous voulez un duel sérieux?
+
+Le vicomte répondit:
+
+--Très sérieux.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Vous tenez au pistolet?
+
+--Oui.
+
+--Nous laissez-vous libres de régler le reste.
+
+Le vicomte articula d'une voix sèche, saccadée:
+
+--Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.
+Échange de balles jusqu'à blessure grave.
+
+Le colonel déclara d'un ton satisfait:
+
+--Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les
+chances sont pour vous.
+
+Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son
+agitation, apaisée un moment, grandissait maintenant de minute en
+minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la
+poitrine, une sorte de frémissement, de vibration continue; il ne
+pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la
+bouche une apparence de salive, et il faisait à tout instant un
+mouvement bruyant de la langue, comme pour la décoller de son palais.
+
+Il voulut déjeuner, mais il ne put manger. Alors l'idée lui vint de
+boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de
+rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres.
+
+Une chaleur, pareille à une brûlure, l'envahit, suivie aussitôt d'un
+étourdissement de l'âme. Il pensa:
+
+--Je tiens le moyen. Maintenant ça va bien.
+
+Mais au bout d'une heure il avait vidé le carafon, et son état
+d'agitation redevenait intolérable. Il sentait un besoin fou de se
+rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait.
+
+Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la
+force de se lever pour recevoir ses témoins.
+
+Il n'osait même plus leur parler, leur dire «bonjour,» prononcer un seul
+mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout à l'altération de sa voix.
+
+Le colonel prononça:
+
+--Tout est réglé aux conditions que vous avez fixées. Votre adversaire
+réclamait d'abord les privilèges d'offensé, mais il a cédé presque
+aussitôt et a tout accepté. Ses témoins sont deux militaires.
+
+Le vicomte prononça:
+
+--Merci.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons
+encore à nous occuper de mille choses. Il faut un bon médecin, puisque
+le combat ne cessera qu'après blessure grave, et vous savez que les
+balles ne badinent pas. Il faut désigner l'endroit, à proximité d'une
+maison pour y porter le blessé si c'est nécessaire, etc.; enfin, nous en
+avons encore pour deux ou trois heures.
+
+Le vicomte articula une seconde fois:
+
+--Merci.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Vous allez bien? vous êtes calme?
+
+--Oui, très calme, merci.
+
+Les deux hommes se retirèrent.
+
+ * * * * *
+
+Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou.
+Son domestique ayant allumé les lampes, il s'assit devant sa table pour
+écrire des lettres. Après avoir tracé, au haut d'une page: «Ceci est mon
+testament...» il se releva d'une secousse et s'éloigna, se sentant
+incapable d'unir deux idées, de prendre une résolution, de décider quoi
+que ce fût.
+
+Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus éviter cela. Que se
+passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention
+et cette résolution fermement arrêtées; et il sentait bien, malgré tout
+l'effort de son esprit et toute la tension de sa volonté, qu'il ne
+pourrait même conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de
+la rencontre. Il cherchait à se figurer le combat, son attitude à lui et
+la tenue de son adversaire.
+
+De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un
+petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de
+Châteauvillard. Puis il se demanda:
+
+--Mon adversaire a-t-il fréquenté les tirs? Est-il connu? Est-il classé?
+Comment le savoir?
+
+Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et
+il le parcourut d'un bout à l'autre. Georges Lamil n'y était pas nommé.
+Mais cependant si cet homme n'était pas un tireur, il n'aurait pas
+accepté immédiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles?
+
+Il ouvrit, en passant, une boîte de Gastinne Renette posée sur un
+guéridon, et prit un des pistolets, puis il se plaça comme pour tirer et
+leva le bras. Mais il tremblait des pieds à la tête et le canon remuait
+dans tous les sens.
+
+Alors, il se dit:
+
+--C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.
+
+Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache
+la mort, il songeait au déshonneur, aux chuchotements dans les cercles,
+aux rires dans les salons, au mépris des femmes, aux allusions des
+journaux, aux insultes que lui jetteraient les lâches.
+
+Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une
+amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet était
+demeuré chargé, par hasard, par oubli. Et il éprouva de cela une joie
+confuse, inexplicable.
+
+S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il
+serait perdu à tout jamais. Il serait taché, marqué d'un signe
+d'infamie, chassé du monde! Et cette tenue calme et crâne, il ne
+l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il était brave,
+puisqu'il voulait se battre!... Il était brave, puisque...--La pensée
+qui l'effleura ne s'acheva même pas dans son esprit; mais, ouvrant la
+bouche toute grande, il s'enfonça brusquement, jusqu'au fond de la
+gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gâchette...
+
+Quand son valet de chambre accourut, attiré par la détonation, il le
+trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait éclaboussé le papier blanc
+sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre
+mots:
+
+«Ceci est mon testament.»
+
+
+
+
+L'IVROGNE
+
+[Illustration: L'IVROGNE]
+
+Le vent du nord soufflait en tempête, emportant par le ciel d'énormes
+nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre
+des averses furieuses.
+
+La mer démontée mugissait et secouait la côte, précipitant sur le rivage
+des vagues énormes, lentes et baveuses, qui s'écroulaient avec des
+détonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une
+après l'autre, hautes comme des montagnes, éparpillant dans l'air, sous
+les rafales, l'écume blanche de leurs têtes ainsi qu'une sueur de
+monstres.
+
+L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et
+gémissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents,
+abattant les cheminées, lançant dans les rues de telles poussées de vent
+qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants
+eussent été enlevés comme des feuilles et jetés dans les champs
+par-dessus les maisons.
+
+On avait hâlé les barques de pêche jusqu'au pays, par crainte de la mer
+qui allait balayer la plage à marée pleine, et quelques matelots, cachés
+derrière le ventre rond des embarcations couchées sur le flanc,
+regardaient cette colère du ciel et de l'eau.
+
+Puis ils s'en allaient peu à peu, car la nuit tombait sur la tempête,
+enveloppant d'ombre l'Océan affolé, et tous le fracas des éléments en
+furie.
+
+Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond
+sous les bourrasques, le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux, deux
+grands pêcheurs normands, au collier de barbe rude, à la peau brûlée par
+les rafales salées du large, aux yeux bleus piqués d'un grain noir au
+milieu, ces yeux perçants des marins qui voient au bout de l'horizon,
+comme un oiseau de proie.
+
+Un d'eux disait:
+
+--Allons, viens-t'en, Jérémie. J'allons passer l'temps aux dominos.
+C'est mé qui paye.
+
+L'autre hésitait encore, tenté par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien
+qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi
+par l'idée de sa femme restée toute seule dans sa masure.
+
+Il demanda:
+
+--On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soûler tous les soirs.
+Dis-mé, qué qu' ça te rapporte, pisque tu payes toujours?
+
+Et il riait tout de même à l'idée de toute cette eau-de-vie bue aux
+frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bénéfice.
+
+Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.
+
+--Allons, viens-t'en, Jérémie. C'est pas un soir à rentrer, sans rien
+d'chaud dans le ventre. Quéqu' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner
+ton lit?
+
+Jérémie répondait:
+
+--L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a
+quasiment r'péché dans le ruisseau de d'vant chez nous!
+
+Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement
+vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait; il allait,
+tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces
+deux forces.
+
+La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces
+hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables, vociféraient pour se
+faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans
+le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de
+faire plus de bruit encore.
+
+Jérémie et Mathurin allèrent s'asseoir dans un coin et commencèrent une
+partie, et les petits verres disparaissaient, l'un après l'autre, dans
+la profondeur de leurs gorges.
+
+Puis ils jouèrent d'autres parties, burent d'autres petits verres.
+Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros
+homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il eût su quelque
+longue farce; et Jérémie engloutissait l'alcool, balançait sa tête,
+poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son compère
+d'un air hébété et content.
+
+Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait
+la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café,
+remuait en tempête la lourde fumée des pipes, balançait les lampes au
+bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes; et on
+entendait tout à coup la choc profond d'une vague s'écroulant et le
+mugissement de la bourrasque.
+
+Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe
+étendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos.
+
+Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'était approché,
+plein d'intérêt.
+
+Il demanda:
+
+--Eh ben, Jérémie, c'a va-t-il, à l'intérieur? Es-tu rafraîchi à force
+de t'arroser?
+
+Et Jérémie bredouilla:
+
+--Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, là-dedans.
+
+Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:
+
+--Et ton fré, Mathurin, ous qu'il est à c't heure?
+
+Le marin eut un rire muet:
+
+--Il est au chaud, t'inquiète pas.
+
+Et tous deux regardèrent Jérémie, qui posait triomphalement le double
+six en annonçant:
+
+--V'là le syndic.
+
+Quand ils eurent achevé la parlie, le patron déclara:
+
+--Vous savez, mes gars, mé, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous
+laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous à bord. Tu
+fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous
+l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.
+
+Mathurin répliqua:
+
+--T'inquiète pas. C'est compris.
+
+Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement
+son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas résonna
+dans la petite maison; puis un lourd craquement révéla qu'il venait de
+se mettre au lit.
+
+Les deux hommes continuèrent à jouer; de temps en temps, une rage plus
+forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les
+deux buveurs levaient la tête comme si quelqu'un allait entrer. Puis
+Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais
+soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre
+enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient
+longtemps, avec une sonorité de ferraille.
+
+Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini:
+
+--Allons, Jérémie, faut décaniller.
+
+L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en
+s'appuyant à la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que
+son compagnon éteignait la lampe.
+
+Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:
+
+--Allons, bonsoir, à demain.
+
+Et il disparut dans les ténèbres.
+
+
+
+
+II
+
+
+Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur
+qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments
+une bourrasque, s'engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant,
+le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe
+cessait, il s'arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait
+à vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne.
+
+Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid.
+Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la
+serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à
+mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour
+qu'elle vînt l'aider:
+
+--Mélina! Eh! Mélina!
+
+Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il céda,
+s'ouvrit, et Jérémie, perdant son appui, entra chez lui en s'écroulant,
+alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque
+chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.
+
+Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du
+diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres,
+et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il
+vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison
+trouble de pochard.
+
+Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et,
+s'enhardissant enfin, il prononça:
+
+--Mélina!
+
+Sa femme ne répondit pas.
+
+Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute
+indécis, un soupçon vague. Il ne bougeait point; il restait là, assis
+par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s'accrochant à des
+réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds.
+
+Il demanda de nouveau:
+
+--Dis-mé qui que c'était, Mélina? Dis-mé qui que c'était. Je te ferai
+rien.
+
+Il attendit. Aucune voix ne s'éleva dans l'ombre. Il raisonnait tout
+haut, maintenant.
+
+--Je sieus-ti bu, tout de même! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a
+boissonné comma, çu manant; c'est li, pour que je rentre point.
+J'sieus-ti bu!
+
+Et il reprenait:
+
+--Dis-mé qui que c'était, Mélina, ou j'vas faire quéque malheur.
+
+Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et
+obstinée d'homme saoul:
+
+--C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainéant de Paumelle; et l's autres
+soirs itou, pour que je rentre point. C'est quéque complice. Ah!
+charogne!
+
+Lentement il se mit sur les genoux. Une colère sourde le gagnait, se
+mêlant à la fermentation des boissons.
+
+Il répéta:
+
+--Dis-mé qui qu' c'était, Mélina, ou j' vas cogner, j'te préviens!
+
+IL était debout maintenant, frémissant d'une colère foudroyante, comme
+si l'alcool qu'il avait au corps se fût enflammé dans ses veines. Il fit
+un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit,
+le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.
+
+Alors, affolé de rage, il grogna:
+
+--Ah! t'étais là, saleté, et tu n' répondais point.
+
+Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il
+l'abattit devant lui avec une furie exaspérée. Un cri jaillit de la
+couche; un cri éperdu, déchirant. Alors il se mit à frapper comme un
+batteur dans une grange. Et rien, bientôt, ne remua plus. La chaise
+s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait à la main, et il tapait
+toujours, en haletant.
+
+Puis soudain il s'arrêta pour demander:
+
+--Diras-tu qui qu' c'était, à c't' heure?
+
+Mélina ne répondit pas.
+
+Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,
+s'allongea et s'endormit.
+
+Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il
+aperçut Jérémie qui ronflait sur le sol, où gisaient les débris d'une
+chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UNE VENDETTA
+
+[Illustration: UNE VENDETTA]
+
+La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
+maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une
+avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,
+regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de
+la Sardaigne. À ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque
+entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque
+corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un
+long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs
+italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui
+fait le service d'Ajaccio.
+
+Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche
+encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées ainsi sur
+ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère les
+navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue,
+rongée par lui à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit,
+dont il ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux
+pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont
+l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
+
+La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,
+ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
+
+Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
+«Sémillante», grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race
+des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
+
+Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement,
+d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit même, gagna la
+Sardaigne.
+
+Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants lui
+rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à
+le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui
+promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle
+s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait,
+cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue
+vers son maître, et la queue serrée entre les pattes. Elle ne bougeait
+pas plus que la mère, qui, penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe,
+pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.
+
+Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et
+déchirée à la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout:
+sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
+culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient
+figés dans la barbe et dans les cheveux.
+
+La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne
+se tut.
+
+--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.
+Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et
+elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
+
+Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les
+lèvres mortes.
+
+Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte
+monotone, déchirante, horrible.
+
+Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au
+matin.
+
+Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus
+de lui dans Bonifacio.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était là
+pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
+
+De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc
+sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se réfugient
+les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce
+hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment
+de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le
+savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
+
+Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle regardait
+là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans personne,
+infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle avait juré sur
+le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que
+ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos
+ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à ses pieds,
+sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait au loin. Depuis que
+son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle
+l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le
+souvenir que rien n'efface.
+
+Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout à
+coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la
+médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se
+rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant
+Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
+corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
+
+Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé, qui
+recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,
+l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
+enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.
+
+Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fixé
+toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.
+
+La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin,
+lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas
+de pain.
+
+La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le lendemain,
+elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle tirait éperdument
+sur sa chaîne.
+
+La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse,
+aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.
+
+Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier qu'on
+lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait
+portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un
+corps humain.
+
+Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante, elle
+noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle
+figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.
+
+La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien
+que dévorée de faim.
+
+Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
+boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour,
+auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante, affolée,
+bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui
+entrait au ventre.
+
+Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de
+paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
+entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.
+
+D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et, les
+pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un morceau
+de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs
+dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait
+encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage par grands
+coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.
+
+La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé. Puis elle
+renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet
+étrange exercice.
+
+Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce repas
+conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant, mais
+elle la lançait d'un geste sur le mannequin.
+
+Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même qu'aucune
+nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme
+récompense, le boudin grillé pour elle.
+
+Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis tournait les
+yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: «Va!» d'une voix sifflante, en
+levant le doigt.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser et
+communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
+revêtu des habits de mâle, semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle
+fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de sa
+chienne, de l'autre côté du détroit.
+
+Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Sémillante
+jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment, lui faisait
+sentir la nourriture odorante, et l'excitait.
+
+Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se
+présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il
+avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il travaillait seul
+au fond de sa boutique.
+
+La vieille poussa la porte et l'appela:
+
+--Hé! Nicolas!
+
+Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
+
+--Va, va, dévore, dévore!
+
+L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les bras,
+l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit,
+battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que
+Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.
+
+Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement avoir vu
+sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui mangeait, tout
+en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son maître.
+
+La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette
+nuit-là.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+COCO
+
+[Illustration]
+
+COCO
+
+Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas «la
+Métairie». On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
+attachaient à ce mot «métairie» une idée de richesse et de grandeur, car
+cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la plus
+ordonnée de la contrée.
+
+La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour
+abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et
+délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver
+les fourrages et les grains, de belles étables bâties en silex, des
+écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge,
+qui ressemblait à un petit château.
+
+Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des
+niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.
+
+Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes, prenaient
+place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe dans un
+grand vase de faïence à fleurs bleues.
+
+Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses, soignées
+et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du ventre,
+faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant à
+tout.
+
+On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux
+cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort
+naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui
+rappelait des souvenirs.
+
+Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement
+Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa
+mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour,
+en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en
+abondance de l'herbe fraîche.
+
+L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses
+des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait
+plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs
+donnaient à ses yeux un air triste.
+
+Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde,
+tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant, jurait
+contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.
+
+Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en
+amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le
+gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village
+Coco-Zidore.
+
+Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval.
+C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux
+roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant,
+avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans
+son âme épaisse de brute.
+
+Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco, s'indignant de
+voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu'elle ne
+travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait
+révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher,
+pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître
+Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une
+demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait
+en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan
+sournois, féroce, brutal et lâche.
+
+
+Lorsque revint l'été, il lui fallut aller _remuer_ la bête dans sa côte.
+C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas
+lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les terres
+lui criaient, par plaisanterie:
+
+--Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco.
+
+Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans
+une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il le
+laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il lui
+cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux
+coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût été enfermé
+dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière,
+acharné, les dents serrées par la colère.
+
+Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval
+le regardait partir de son oeil de vieux, les côtes saillantes,
+essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête
+osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue
+du jeune paysan.
+
+Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher
+dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore seul
+allait le voir.
+
+L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix
+pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant de
+temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
+enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître
+avant qu'il fût reparti.
+
+Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du goujat:
+«Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?» Il lui semblait
+que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir
+des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui
+travaillait.
+
+Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage
+qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.
+
+La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son
+attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si
+proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher.
+
+Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco. Il
+en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.
+
+Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le
+regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les mains
+dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il
+renfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de
+son invention.
+
+Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se
+mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien
+attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire.
+
+Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout
+de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses
+grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la
+vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la
+dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture
+qui s'étendait par l'horizon.
+
+Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour
+chercher des nids.
+
+Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en
+apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.
+
+Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans l'herbe. Il
+s'approcha, regarda l'animal, lui lança dans le nez une motte de terre
+qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.
+
+Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant
+bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient
+inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.
+
+Le lendemain, Zidore ne vint pas.
+
+Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il
+s'aperçut qu'il était mort.
+
+Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, étonné en
+même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses
+jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta là, les yeux
+fixés dans l'herbe et sans penser à rien.
+
+Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait
+vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer de place
+le cheval.
+
+Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son approche.
+Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient
+à l'entour.
+
+En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne
+ne s'étonna. Le maître dit à deux valets:
+
+Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est.
+
+Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de
+faim.
+
+Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre
+corps.
+
+
+
+
+LA MAIN
+
+[Illustration]
+
+LA MAIN
+
+On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui
+donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un
+mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait
+rien.
+
+M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les
+preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.
+
+Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient
+debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du magistrat d'où sortaient les
+paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur
+curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur
+âme, les torture comme une faim.
+
+Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence:
+
+--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel». On ne saura jamais rien.
+
+Le magistrat se tourna vers elle:
+
+--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot
+surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous
+sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement
+exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des
+circonstances impénétrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi,
+autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque
+chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de
+moyens de l'éclaircir.
+
+Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix
+n'en firent qu'une:
+
+--Oh! dites-nous cela.
+
+M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction.
+Il reprit:
+
+--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un instant, supposer
+en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes
+normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer
+ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot
+«inexplicable», cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans
+l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances
+environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin,
+voici les faits:
+
+J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche,
+couchée au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
+montagnes.
+
+Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de
+vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de
+féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de
+vengeance qu'on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment,
+jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des
+massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je
+n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse
+qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses
+descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des
+enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires.
+
+Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années
+une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique
+français, pris à Marseille en passant.
+
+Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait
+seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne
+parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin,
+s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la
+carabine.
+
+Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut
+personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma
+qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait
+même des circonstances particulièrement horribles.
+
+Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques
+renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien
+apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.
+
+Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on ne me signalait,
+en réalité, rien de suspect à son égard.
+
+Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,
+devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet
+étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa
+propriété.
+
+J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme
+d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais.
+Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai
+m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter
+l'oiseau mort.
+
+C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très
+large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la
+raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en
+un français accentué d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions
+causé ensemble cinq ou six fois.
+
+Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperçus qui fumait
+sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il
+m'invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas
+répéter.
+
+Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec
+éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il aimait beaucoup _cette_
+pays, et _cette_ rivage.
+
+Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un
+intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il
+répondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyagé, en
+Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant:
+
+--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.
+
+Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus
+curieux sur la chasse à l'hippopotame, au tigre, à l'éléphant et même la
+chasse au gorille.
+
+Je dis:
+
+--Tous ces animaux sont redoutables.
+
+Il sourit:
+
+--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.
+
+Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais content:
+
+--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.
+
+Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer
+des fusils de divers systèmes.
+
+Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes
+fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu.
+
+Il annonça:
+
+--C'été une drap japonaise.
+
+Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l'oeil.
+Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je
+m'approchai: c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de
+squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les
+ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang
+pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d'un coup de hache,
+vers le milieu de l'avant-bras.
+
+Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre
+mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un
+éléphant en laisse.
+
+Je demandai:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+L'Anglais répondit tranquillement:
+
+--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il avé été fendu avec le
+sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le
+soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.
+
+Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les
+doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que
+retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à
+voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque
+vengeance de sauvage.
+
+Je dis:
+
+--Cet homme devait être très fort.
+
+L'Anglais prononça avec douceur:
+
+--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis cette chaîne pour le
+tenir.
+
+Je crus qu'il plaisantait. Je dis:
+
+--Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.
+
+Sir John Rowell reprit gravement:
+
+--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaîne été nécessaire.
+
+D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant:
+
+--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?
+
+Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je
+parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.
+
+Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les
+meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d'une
+attaque.
+
+Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'était,
+accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.
+
+ * * * * *
+
+Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon
+domestique me réveilla en m'annonçant que sir John Rowell avait été
+assassiné dans la nuit.
+
+Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l'Anglais avec
+le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu
+et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme,
+mais il était innocent.
+
+On ne put jamais trouver le coupable.
+
+En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier coup d'oeil
+le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.
+
+Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait
+qu'une lutte terrible avait eu lieu.
+
+L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée, effrayante,
+semblait exprimer une épouvante abominable; il tenait entre ses dents
+serrées quelque chose; et le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dits
+faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.
+
+Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts
+dans la chair et prononça ces étranges paroles:
+
+--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.
+
+Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la
+place où j'avais vu jadis l'horrible main d'écorché. Elle n'y était
+plus. La chaîne, brisée, pendait.
+
+Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée
+un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents
+juste à la deuxième phalange.
+
+Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte
+n'avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de
+garde ne s'étaient pas réveillés.
+
+Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:
+
+Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de
+lettres, brûlées à mesure.
+
+Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la
+démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur
+et enlevée, on ne sait comment, à l'heure même du crime.
+
+Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des
+armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il
+se fût querellé avec quelqu'un.
+
+Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est
+seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé
+sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.
+
+Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers
+de la force publique, et on fit dans toute l'île une enquête minutieuse.
+On ne découvrit rien.
+
+Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il
+me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un
+scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs.
+Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je
+revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les
+doigts comme des pattes.
+
+Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de
+sir John Rowell, enterré là; car on n'avait pu découvrir sa famille.
+L'index manquait.
+
+Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.
+
+ * * * * *
+
+Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d'elles s'écria:
+
+--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication! Nous
+n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'était passé,
+selon vous.
+
+Le magistrat sourit avec sévérité:
+
+--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je
+pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n'était
+pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je
+n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de
+vendetta.
+
+Une des femmes murmura:
+
+--Non, ça ne doit pas être ainsi.
+
+Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:
+
+--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE GUEUX
+
+[Illustration: LE GUEUX]
+
+Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité.
+
+À l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une
+voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait
+en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes,
+balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la
+hauteur des oreilles. Sa tête semblait enfoncée entre deux montagnes.
+
+Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du
+jour des Morts, et baptisé pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé
+par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir
+bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village,
+histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire
+autre chose que tendre la main.
+
+Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espèce de
+niche pleine île paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante
+au château: et il était sûr, aux jours de grande famine, de trouver
+toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent
+il recevait encore là quel-quels sols jetés par la vieille dame du haut
+de son perron ou des fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était
+morte.
+
+Dans les villages, on ne lui donnait guère: on le connaissait trop; on
+était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de
+masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de
+bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne
+connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois
+ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des
+frontières à sa mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il
+était accoutumé de ne point franchir.
+
+Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui
+avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les
+paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le
+long de leurs fossés, lui criaient:
+
+--Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'
+béquiller toujours par ci?
+
+Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu,
+d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages
+nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le
+connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les
+routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou
+derrière les tas de cailloux.
+
+Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait
+soudain une agilité singulière, une agilité de monstre pour gagner
+quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à
+la façon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,
+invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns
+avec la terre.
+
+Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela
+dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses
+parents, qu'il n'avait point connus.
+
+Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il
+dormait partout, en été, et l'hiver il se glissait sous les granges ou
+dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours
+avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour
+pénétrer dans les bâtiments; et le maniement des béquilles ayant rendu
+ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des
+poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois
+quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa
+tournée des provisions, suffisantes.
+
+Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître
+personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte
+de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On l'avait surnommé
+«Cloche», parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi
+qu'une cloche entre ses portants.
+
+Depuis deux jours, il n'avait point mangé. Personne ne lui donnait plus
+rien. On ne voulait plus de lui à la fin. Les paysannes, sur leurs
+portes, lui criaient de loin en le voyant venir:
+
+--Veux-tu bien t'en aller, manant! V'là pas trois jours que j'tai donné
+un morciau d' pain!
+
+Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait à la maison voisine, où on
+le recevait de la même façon.
+
+Les femmes déclaraient, d'une porte à l'autre:
+
+--On n' peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l'année.
+
+Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours.
+
+Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans
+récolter un centime ou une vieille croûte. Il ne lui restait d'espoir
+qu'à Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la
+grand'route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre
+aussi vide que sa poche.
+
+Il se mit en marche pourtant.
+
+C'était en décembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans
+les branches nues; et les nuages galopaient à travers le ciel bas et
+sombre, se hâtant on ne sait où. L'estropié allait lentement, déplaçant
+ses supports l'un après l'autre d'un effort pénible, en se calant sur la
+jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d'une
+loque.
+
+De temps en temps, il s'asseyait sur le fossé et se reposait quelques
+minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse et lourde. Il
+n'avait qu'une idée: «manger», mais il ne savait par quel moyen.
+
+Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il
+aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumône, lui
+répondit:
+
+--Te r'voilà encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais débarrassés
+de té?
+
+Et _Cloche_ s'éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya
+sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tournée, patient et
+obstiné. Il ne recueillit pas un sou.
+
+Alors il visita les fermes, déambulant à travers les terres molles de
+pluie, tellement exténué qu'il ne pouvait plus lever ses bâtons. On le
+chassa de partout. C'était un de ces jours froids et tristes où les
+coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, où l'âme est sombre, où la
+main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir.
+
+Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il
+alla s'abattre au coin d'un fossé, le long de la cour de maître Chiquet.
+Il se décrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait
+tomber entre ses hautes béquilles en les faisant glisser sous ses bras.
+Et il resta longtemps immobile, torturé par la faim, mais trop brute
+pour bien pénétrer son insondable misère.
+
+Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure
+constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent
+glacé, l'aide mystérieuse qu'on espère toujours du ciel ou des hommes,
+sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait
+arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la
+terre qui nourrit tous les êtres. À tout instant, elles piquaient d'un
+coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur
+recherche lente et sûre.
+
+Cloche les regardait sans penser à rien; puis il lui vint, plutôt au
+ventre que dans la tête, la sensation plutôt que l'idée qu'une de ces
+bêtes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort.
+
+Le soupçon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une
+pierre à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la
+lançant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le côté
+en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancés sur leurs pattes
+minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche
+pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des
+poules.
+
+Comme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tête,
+il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fit lâcher ses bâtons
+et l'envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se
+précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené,
+comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le
+corps de l'infirme, qui ne pouvait se défendre.
+
+Les gens de la ferme arrivaient à leur tour qui se mirent avec le patron
+à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le
+ramassèrent et l'emportèrent, et l'enfermèrent dans le bûcher pendant
+qu'on allait chercher les gendarmes.
+
+Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim, demeura couché sur
+le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours
+pas mangé.
+
+Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec précaution,
+s'attendant à une résistance, car maître Chiquet prétendait avoir été
+attaqué par le gueux et ne s'être défendu qu'à grand' peine.
+
+Le brigadier cria:
+
+--Allons, debout!
+
+Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses
+pieux, il n'y parvint point. On crut à une feinte, à une ruse, à un
+mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant,
+l'empoignèrent et le plantèrent, de force sur ses béquilles.
+
+La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette
+peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par
+des efforts surhumains, il réussit à rester debout.
+
+--En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme
+le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes
+ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon débarras.
+
+Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée
+qu'il lui fallait pour se traîner encore jusqu'au soir, abruti, ne
+sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien
+comprendre.
+
+Les gens qu'on rencontrait s'arrêtaient pour le voir passer, et les
+paysans murmuraient:
+
+--C'est quéque voleux!
+
+On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'était jamais venu
+jusque-là. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui
+pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprévues, ces figures
+et ces maisons nouvelles le consternaient.
+
+Il ne prononça pas un mot, n'ayant rien à dire, car il ne comprenait
+plus rien. Depuis tant d'années d'ailleurs qu'il ne parlait à personne,
+il avait à peu près perdu l'usage de sa langue; et sa pensée aussi était
+trop confuse pour se formuler par des paroles.
+
+On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas
+qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au
+lendemain.
+
+Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva
+mort, sur le sol. Quelle surprise!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UN PARRICIDE
+
+[Illustration]
+
+UN PARRICIDE
+
+ * * * * *
+
+L'avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime
+étrange? On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou,
+deux cadavres enlacés, la femme et l'homme, deux mondains connus,
+riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la
+femme n'étant veuve que depuis trois ans.
+
+On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas été volés. Il
+semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les
+avoir frappés, l'un après l'autre, avec une longue pointe de fer.
+
+L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne
+savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier
+d'un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se
+constituer prisonnier.
+
+À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci:
+
+--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
+venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis
+habile dans le métier.
+
+Et quand on lui demandait:
+
+--Pourquoi les avez vous tués?
+
+Il répondait obstinément:
+
+--Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer.
+
+On n'en put tirer autre chose.
+
+Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
+dans le pays, puis abandonné. Il n'avait pas d'autre nom que Georges
+Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent,
+avec des goûts et des délicatesses natives que n'avaient point ces
+camarades, on le surnomma: «le bourgeois;» et on ne l'appelait plus
+autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de
+menuisier qu'il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur
+bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes
+et même nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans à
+drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions
+publiques d'ouvriers ou de paysans.
+
+L'avocat avait plaidé la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet,
+que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et
+généreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux
+ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi).
+Une seule explication se présentait: la folie, l'idée fixe du déclassé
+qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit
+une allusion habile à ce surnom de LE BOURGEOIS, donné par le pays à cet
+abandonné; il s'écriait:
+
+--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
+malheureux garçon qui n'a ni père ni mère? C'est un ardent républicain.
+Que dis-je? il appartient même à ce parti politique que la République
+fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras
+ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un
+moyen tout simple.
+
+Ces tristes doctrines, acclamées maintenant dans les réunions publiques,
+ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même,
+oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy;
+son esprit malade a chaviré; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!
+
+Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!
+
+Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause était
+gagnée pour l'avocat. Le ministère public ne répliqua pas.
+
+Alors le président posa au prévenu la question d'usage:
+
+--Accusé, n'avez-vous rien à ajouter pour votre défense?
+
+L'homme se leva:
+
+Il était de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes
+et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon
+et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était
+faite de lui.
+
+Il parla hautement, d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres
+paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:
+
+--Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et
+que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.
+
+J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents.
+
+Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.
+
+Une femme, ayant accouché d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
+Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être
+innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d'une
+naissance illégitime, plus que cela: à la mort, puisqu'on l'abandonna,
+puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,
+comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir
+de délaissement.
+
+La femme qui m'allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus
+grande, plus mère que ma mère. Elle m'éleva. Elle eut tort en faisant
+son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux
+villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.
+
+Je grandis avec l'impression vague que je portais un déshonneur. Les
+autres enfants m'appelèrent un jour «bâtard». Ils ne savaient pas ce que
+signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je
+l'ignorais aussi, mais je le sentis.
+
+J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais
+été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si
+mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.
+
+Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux
+furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils
+devaient m'aimer: ils m'ont rejeté.
+
+Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un présent? La mienne,
+en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je ne
+leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le
+plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir
+contre un être.
+
+--Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force.
+Un homme trompé, joué, martyrisé, tue; un homme souffleté tue; un homme
+déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté
+moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.
+
+Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur
+vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée.
+
+Vous allez parler de parricide! Étaient-ils mes parents, ces gens pour
+qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour
+qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte? Ils
+cherchaient un plaisir égoïste; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont
+supprimé l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.
+
+Et pourtant, dernièrement encore, j'étais prêt à les aimer.
+
+Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon père, entra chez moi
+pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux
+meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès
+du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.
+
+Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même
+il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection
+pour lui.
+
+Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle
+entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie
+nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit
+rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne répondait que
+oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu'il lui
+posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.
+
+Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d'elle. Ils
+restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une
+grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais
+un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de
+mes parents. Je répondis: «Mes parents, madame, étaient des misérables
+qui m'ont abandonné.» Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba
+sans connaissance. Je pensai tout de suite: «C'est ma mère!» mais je me
+gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.
+
+Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J'appris qu'ils
+n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'étant
+devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu'ils
+s'étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune
+preuve. C'était moi la preuve, la preuve qu'on avait cachée d'abord,
+espéré détruire ensuite.
+
+J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce
+jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment
+de s'en aller, elle me dit: «Je vous veux du bien, parce que vous
+m'avez l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur; vous penserez sans
+doute à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir
+librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon
+coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis
+riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot.»
+
+Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.
+
+Je la regardai fixement, puis je lui dis: «Vous êtes ma mère?»
+
+Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me
+voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria:
+«Mais vous êtes fou!»
+
+Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne
+me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous
+en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.»
+
+Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui
+commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans
+ma poche, et je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma
+mère.»
+
+Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le
+scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation,
+leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
+«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc
+du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!»
+
+Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en,
+allons-nous-en.»
+
+Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez pas
+tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
+violence!»
+
+J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer
+dans l'ombre.
+
+Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin,
+d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée
+de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement
+de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de
+l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre
+le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de
+Chatou.
+
+--Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à
+pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mère
+pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi
+avez-vous tenu à le voir! C'était une folie dans notre position. On
+aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
+pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?»
+
+Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez
+bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me
+repousserez-vous encore?»
+
+Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur
+l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le
+saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
+
+J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
+l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu.
+
+Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en
+m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je
+sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?
+
+Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la
+Seine, sans réfléchir.
+
+Voilà.--Maintenant, jugez-moi.
+
+L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée à
+la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que
+ferions-nous de ce parricide?
+
+
+
+
+LE PETIT
+
+[Illustration]
+
+LE PETIT
+
+Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa
+femme, d'un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute
+leur vie commune. C'était un bon homme, un brave homme, simple, tout
+simple, sincère, sans défiance et sans malice.
+
+Étant devenu amoureux d'une voisine qui était pauvre, il la demanda en
+mariage et l'épousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospère,
+gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'eût été
+accepté pour lui-même par la jeune fille.
+
+Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne
+pensait qu'à elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur
+prosterné. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne
+point détourner son regard du visage chéri, versait le vin dans son
+assiette et l'eau dans la salière, puis se mettait à rire comme un
+enfant, en répétant:
+
+--Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de bêtises.
+
+Elle souriait, d'un air calme et résigné; puis détournait les yeux,
+comme gênée par l'adoration de son mari, et elle tâchait de le faire
+parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main à
+travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:
+
+--Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne!
+
+Elle finissait par s'impatienter et par dire:
+
+--Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.
+
+Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu'il mâchait
+ensuite avec lenteur.
+
+Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout à coup elle
+devint enceinte. Ce fut un bonheur délirant. Il ne la quitta point de
+tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne
+qui l'avait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois
+dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre l'air.
+
+Il s'était lié d'une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu
+sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la
+Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier,
+apportait des fleurs à madame, et parfois une loge de théâtre; et,
+souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'écriait, en se tournant
+vers sa femme:
+
+--Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement
+heureux sur la terre.
+
+Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de
+l'enfant lui donna du courage: un petit être crispé qui geignait.
+
+Il l'aima d'un amour passionné et douloureux, d'un amour malade où
+restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son
+adoration pour la morte. C'était la chair de sa femme, son être
+continué, comme une quintessence d'elle. Il était, cet enfant, sa vie
+même tombée en un autre corps; elle était disparue pour qu'il
+existât.--Et le père l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait
+tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s'en
+était nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son
+fils dans le berceau, et s'asseyait auprès de lui pour le contempler. Il
+restait là des heures et des heures, le regardant, songeant à mille
+choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait
+sur son visage et pleurait dans ses dentelles.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant grandit. Le père ne pouvait plus se passer une heure de sa
+présence; il rôdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-même,
+le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi
+chérir ce gamin, et il l'embrassait par grands élans, avec ces frénésies
+de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le
+faisait danser pendant des heures à cheval sur une jambe, et soudain, le
+renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses
+cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier,
+ravi, murmurait:
+
+--Est-il mignon, est-il mignon!
+
+Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou
+de sa moustache.
+
+Seule, Céleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse
+pour le petit. Elle se fâchait de ses espiègleries, et semblait
+exaspérée par les câlineries des deux hommes. Elle s'écriait:
+
+--Peut-on élever un enfant comme ça! Vous en ferez un joli singe.
+
+Des années encore passèrent, et Jean prit neuf ans. Il savait à peine
+lire, tant on l'avait gâté, et n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il
+avait des volontés tenaces, des résistances opiniâtres, des colères
+furieuses. Le père cédait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait
+et apportait sans cesse les joujoux convoités par le petit, et il le
+nourrissait de gâteaux et de bonbons.
+
+Céleste alors s'emportait, criait:
+
+--C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet
+enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela
+finisse; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas
+avant longtemps encore.
+
+M. Lemonnier répondait en souriant:
+
+--Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui résister; il
+faudra bien que tu en prennes ton parti.
+
+ * * * * *
+
+Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de l'anémie,
+ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.
+
+Or, le petit n'aimait que les gâteaux et refusait toute autre
+nourriture; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et
+d'éclairs au chocolat.
+
+Un soir, comme ils se mettaient à table en tête-à-tête, Céleste apporta
+la soupière avec une assurance et un air d'autorité qu'elle n'avait
+point d'ordinaire. Elle la découvrit brusquement, plongea la louche au
+milieu, et déclara:
+
+--Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra
+bien que le petit en mange, cette fois.
+
+M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal.
+
+Céleste prit son assiette, l'emplit elle-même, la reposa devant lui.
+
+Il goûta aussitôt le potage et prononça:
+
+--En effet, il est excellent.
+
+Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
+cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.
+
+Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un «pouah» de dégoût. Céleste,
+devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller,
+l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de
+l'enfant.
+
+Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine
+main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein
+ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et
+commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le
+gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait, suffoquait,
+battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir étouffé.
+
+Le père demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
+mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux,
+étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il
+balbutiait:
+
+--Dehors!... dehors!... dehors!... brute!
+
+Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dépeignée, le bonnet dans le
+dos, les yeux ardents, cria:
+
+--Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure? Vous voulez me battre parce
+que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allez tuer avec
+vos gâteries!...
+
+Il répétait, tremblant de la tête aux pieds:
+
+--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...
+
+Alors, affolée, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix
+tremblante:
+
+--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme ça,
+moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux
+qui n'est seulement point à vous.... Non... point à vous!... Non...
+point à vous!... point à vous!... point à vous!... Tout le monde le
+sait, parbleu! excepté vous.... Demandez à l'épicier, au boucher, au
+boulanger, à tous, à tous....
+
+Elle bredouillait, étranglée par la colère; puis, elle se tut, le
+regardant.
+
+Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques
+secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait
+pourtant une émotion formidable:
+
+--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?
+
+Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas,
+répétant:
+
+--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle répondit, d'une voix
+calmée:
+
+--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.
+
+Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de
+bête, essaya de la terrasser. Mais elle était forte, quoique vieille,
+et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la
+table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:
+
+--Regardez-le, regardez-le donc, bête que vous êtes, si ce n'est pas
+tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les
+avez-vous comme ça, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle
+comme ça aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le
+monde, excepté vous! C'est la risée de la ville! Regardez-le....
+
+Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.
+
+Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à soupe.
+
+[Illustration]
+
+Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
+après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des
+poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa
+cuiller à potage.
+
+Le père était sorti.
+
+Céleste prit l'enfant, l'embrassa et, à pas muets, l'emporta dans sa
+chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit la
+table, rangea tout, très inquiète.
+
+On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son
+oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement. Elle
+posa son oeil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait
+tranquille.
+
+Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute
+circonstance, car elle flairait bien quelque chose.
+
+Elle s'endormit sur une chaise, et ne se réveilla qu'au jour.
+
+Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,
+elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M. Lemonnier.
+
+Mais elle n'osait point le porter à son maître ne sachant trop comment
+elle allait être reçue; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne sonna
+point. Neuf heures, puis dix heures passèrent.
+
+Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le coeur
+battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle
+frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
+ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner
+qu'elle tenait aux mains.
+
+M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou à
+l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate
+droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une
+chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.
+
+Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le
+médecin constata que la mort remontait à minuit.
+
+Une lettre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé.
+Elle ne contenait que cette ligne: «Je vous laisse et je vous confie le
+petit.»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA ROCHE AUX GUILLEMOTS
+
+[Illustration]
+
+LA ROCHE AUX GUILLEMOTS
+
+Voici la saison des guillemots.
+
+D'avril à la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on
+voit paraître soudain, sur la petite plage d'Étretat, quelques vieux
+messieurs bottés, sanglés en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou
+cinq jours à l'hôtel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines
+plus tard; puis, après un nouveau séjour, s'en vont définitivement.
+
+On les revoit au printemps suivant.
+
+Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des
+anciens; car ils étaient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou
+quarante ans; ils ne sont plus que quelques enragés tireurs.
+
+Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont
+étranges. Il habite presque toute l'année les parages de Terre-Neuve,
+des îles Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande
+d'émigrants traverse l'Océan, et, tous les ans, vient pondre et couver
+au même endroit, à la roche dite _aux Guillemots_, près d'Étretat. On
+n'en trouve que là, rien que là. Ils y sont toujours venus, on les a
+toujours chassés, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours.
+Sitôt les petits élevés, ils repartent, disparaissent pour un an.
+
+Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre
+point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court
+du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible,
+quelle habitude séculaire poussent ces oiseaux à revenir en ce lieu?
+Quelle première émigration, quelle tempête peut-être a jadis jeté leurs
+pères sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les
+descendants des premiers y sont-ils toujours retournés!
+
+Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule
+famille avait cette tradition, accomplissait ce pèlerinage annuel.
+
+Et chaque printemps, dès que la petite tribu voyageuse s'est réinstallée
+sur sa roche, les mêmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On
+les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidèles
+au rendez-vous régulier qu'ils se sont donné depuis trente ou quarante
+ans.
+
+Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+C'était par un soir d'avril de l'une des dernières années. Trois des
+anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M.
+d'Arnelles.
+
+Il n'avait écrit à personne, n'avait donné aucune nouvelle! Pourtant il
+n'était point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las
+d'attendre, les premiers venus se mirent à table; et le dîner touchait à
+sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'hôtellerie; et bientôt
+le retardataire entra.
+
+Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand appétit, et,
+comme un de ses compagnons s'étonnait qu'il fût en redingote, il
+répondit tranquillement:
+
+--Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.
+
+On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il
+faut partir bien avant le jour.
+
+Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.
+
+Dès trois heures du matin, les matelots réveillent les chasseurs en
+jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prêt et on
+descend sur le perret. Bien que le crépuscule ne se montre point encore,
+les étoiles sont un peu pâlies; la mer fait grincer les galets; la
+brise est si fraîche qu'on frissonne un peu, malgré les gros habits.
+
+Bientôt les deux barques poussées par les hommes, dévalent brusquement
+sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on déchire;
+puis elles se balancent sur les premières vagues. La voile brune monte
+au mât, se gonfle un peu, palpite, hésite et, bombée de nouveau, ronde
+comme un ventre, emporte les coques goudronnées vers la grande porte
+d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.
+
+Le ciel s'éclaircit; les ténèbres semblent fondre; la côte paraît voilée
+encore, la grande côte blanche, droite comme une muraille.
+
+On franchit la Manne-Porte, voûte énorme où passerait un navire; on
+double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du même
+nom; et soudain on aperçoit une plage où des centaines de mouettes sont
+posées. Voici la roche aux Guillemots.
+
+C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les
+étroites corniches du roc, des têtes d'oiseaux se montrent, qui
+regardent les barques.
+
+Ils sont là, immobiles, attendant, ne se risquant point à partir encore.
+Quelques-uns, piqués sur des rebords avancés, ont l'air assis sur leurs
+derrières, dressés en forme de bouteille, car ils ont des pattes si
+courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des bêtes à
+roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'élan, il leur faut
+se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les
+guettent.
+
+Ils connaissent leur infirmité et le danger qu'elle leur crée, et ne se
+décident pas à vite s'enfuir.
+
+Mais les matelots se mettent à crier, battent leurs bordages avec les
+tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'élancent un à un, dans
+le vide, précipités jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant à
+coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle
+de plombs ne les jette pas à l'eau. Pendant une heure on les mitraille
+ainsi, les forçant à déguerpir l'un après l'autre; et quelquefois les
+femelles au nid, acharnées à couver, ne s'en vont point; et reçoivent
+coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des
+gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté
+ses oeufs.
+
+ * * * * *
+
+Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais,
+quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui
+jetait de grands triangles de lumière dans les échancrures blanches de
+la côte, il se montra un peu soucieux, rêvant parfois, contre son
+habitude.
+
+Dès qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint
+lui parler bas. Il sembla réfléchir, hésiter, puis il répondit:
+
+--Non, demain.
+
+Et, le lendemain, la chasse recommença. M. d'Arnelles, cette fois,
+manqua souvent les bêtes, qui pourtant se laissaient choir presque au
+bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il était
+amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. À
+la fin, il en convint.
+
+--Oui, vraiment, il faut que je parte tantôt, et cela me contrarie.
+
+--Comment, vous partez? Et pourquoi?
+
+--Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.
+
+Puis on parla d'autre chose.
+
+Dès que le déjeuner fut terminé, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles
+ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres
+chasseurs intervinrent, insistèrent, priant et sollicitant pour retenir
+leur ami. L'un d'eux, à la fin, demanda:
+
+--Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous
+avez bien attendu déjà deux jours!
+
+Le chasseur tout à fait perplexe, réfléchissait, visiblement combattu,
+tiré par le plaisir et une obligation, malheureux et troublé.
+
+Après une longue méditation, il murmura, hésitant:
+
+--C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.
+
+Ce furent des cris et des exclamations:
+
+--Votre gendre?... mais où est-il? Alors, tout à coup, il sembla confus,
+et rougit.
+
+--Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la
+remise. Il est mort.
+
+Un silence de stupéfaction régna.
+
+M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troublé:
+
+--J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez
+moi, à Briseville, j'ai fait un petit détour pour ne pas manquer notre
+rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus
+longtemps.
+
+Alors, un des chasseurs, plus hardi:
+
+--Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien
+attendre un jour de plus.
+
+Les deux autres n'hésitèrent plus:
+
+--C'est incontestable, dirent-ils:
+
+M. d'Arnelles semblait soulagé d'un grand poids; encore un peu inquiet
+pourtant, il demanda:
+
+--Mais là... franchement... vous trouvez?...
+
+Les trois autres, comme un seul homme, répondirent:
+
+--Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans
+son état.
+
+Alors, tout à fait tranquille, le beau-père se retourna vers le
+croque-mort:
+
+--Eh bien! mon ami, ce sera pour après-demain.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TOMBOUCTOU
+
+[Illustration]
+
+TOMBOUCTOU
+
+Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil
+couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la
+Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue
+avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.
+
+La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait
+dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et
+les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures
+jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs.
+
+Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
+colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le
+cristal.
+
+Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux
+officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
+l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans
+cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils
+regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui
+laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.
+
+Tout à coup un nègre, énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de
+breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été
+cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants,
+il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à
+Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et,
+derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de
+dos.
+
+Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
+s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux
+luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux
+oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de
+lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce
+géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
+
+Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:
+
+--Bonjou, mon lieutenant.
+
+Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
+dit:
+
+--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.
+
+Le nègre reprit:
+
+--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin,
+cherché moi.
+
+L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant
+au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria:
+
+--Tombouctou?
+
+Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
+invraisemblable violence et beuglant:
+
+--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.
+
+Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur.
+Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si
+vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre
+et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:
+
+--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et
+dis-moi comment je te trouve ici.
+
+Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:
+
+Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Pussiens,
+moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de
+l'Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah! ah! ah! ah!
+
+Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.
+
+Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eût interrogé
+quelque temps, il lui dit:
+
+--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.
+
+Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,
+et, riant toujours, cria:
+
+--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!
+
+Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le
+prenait pour un fou.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Qu'est-ce que cette brute?
+
+Le commandant répondit:
+
+--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais
+de lui; c'est assez drôle.
+
+ * * * * *
+
+Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans
+Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais
+bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de
+portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
+peu à peu.
+
+J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes
+de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs
+séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos
+arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient
+présentés aux portes de la ville, harrassés, déguenillés, affamés et
+saouls. On me les donna.
+
+Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours
+dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la
+prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,
+comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à
+tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec
+quoi?
+
+Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages
+m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands
+enfants espiègles.
+
+Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux
+tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré,
+préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et
+incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
+conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer
+son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des
+efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait
+de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait, et repartait
+brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de
+s'expliquer.
+
+Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
+nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit
+quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
+simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours
+plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
+
+Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain
+trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.
+
+J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus
+dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
+vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela.
+Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
+expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le
+commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général.
+
+J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes
+qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner.
+Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avaient à
+faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur
+les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le
+champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les
+ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement
+mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
+voyageait à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou
+plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine
+bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent.
+
+Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
+alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès
+qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
+les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu
+un homme être gris.
+
+On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
+route en gesticulant des bras et des jambes.
+
+C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même.
+Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur
+place.
+
+Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
+toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait
+d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse:
+
+--Les gives mangé tout le aisin, capules!
+
+ * * * * *
+
+Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
+arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
+fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que
+sais-je?
+
+J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit
+bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
+portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
+têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un
+cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes
+suivaient encore, retenues de la même façon.
+
+Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient
+aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au
+lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent
+mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze
+gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
+attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
+officiers de son escorte.
+
+Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait
+avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit:
+
+--Moi, povisions pou pays.
+
+C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
+bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
+avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
+plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commençait à la
+hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
+l'appelait sa «profonde», et c'était sa profonde, en effet!
+
+Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
+casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui était
+pleine à déborder.
+
+Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait
+sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait
+parfois une tournure infiniment drôle.
+
+Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
+le frère, ce fils de roi torturé par le besoin d'engloutir les corps
+brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
+aurait sans doute avalés.
+
+Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où
+s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir.
+
+Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
+les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point
+qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
+maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par
+représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait
+maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls
+les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants,
+vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il
+me dit un jour:
+
+--Toi beaucoup faim, moi bon viande.
+
+Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous
+n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il
+était impossible de se procurer du cheval. Je réfléchis à tout cela
+après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces
+nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque
+jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai
+Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je
+refusai désormais ses présents.
+
+Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
+étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres
+grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand
+froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre
+sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de
+Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules. Je me levai et, lui rendant
+son vêtement:--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.
+
+Il répondit:
+
+--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
+
+Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
+
+Je repris;--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
+
+Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
+une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:
+
+--Si toi pas gardé manteau, moi coupé; pésonne manteau.
+
+Il l'aurait fait. Je cédai.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous
+avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
+aux vainqueurs.
+
+Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand
+je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil
+blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait
+radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
+boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.
+
+Je lui dis:
+
+--Qu'est-ce que tu fais?
+
+Il répondit:
+
+--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi
+mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
+
+Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors
+il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne
+démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions
+partis, car il avait quelque pudeur.
+
+Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel:
+
+CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
+
+ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR
+
+_Artiste de Paris_.--_Prix modérés_.
+
+Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empêcher de
+rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.
+
+Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?
+
+Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
+
+Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant
+Tombouctou est un commencement de revanche.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+HISTOIRE VRAIE
+
+[Illustration]
+
+HISTOIRE VRAIE
+
+Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et
+galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les
+emportent jusqu'aux nuages.
+
+Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges, animés,
+allumés. C'étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux,
+mi-paysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des
+boeufs lorsqu'ils les arrêtent dans les foires.
+
+Ils avaient chassé tout le jour sur les terres de maître Blondel, le
+maire d'Éparville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande
+table, dans l'espèce de ferme-château dont était propriétaire leur hôte.
+
+Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et
+buvaient comme des citernes, les jambes allongées, les coudes sur la
+nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un
+foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils
+causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à l'heure où
+d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de
+l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses
+poings rouges les larges plats chargés de nourritures.
+
+Soudain un grand diable qui était devenu vétérinaire après avoir étudié
+pour être prêtre, et qui soignait toutes les bêtes de l'arrondissement,
+M. Séjour, s'écria:
+
+--Crébleu, maît' Blondel, vous avez là une bobonne qui n'est pas piquée
+des vers.
+
+Et un rire retentissant éclata. Alors un vieux noble déclassé, tombé
+dans l'alcool, M. de Varnetot, éleva la voix.
+
+--C'est moi qui ai eu jadis une drôle d'histoire avec une fillette comme
+ça! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
+pense, ça me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
+d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, dès qu'on la lâchait, tant
+elle ne pouvait me quitter. À la fin je m'suis fâché et j'ai prié
+l'comte de la tenir à la chaîne. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bête?
+Elle est morte de chagrin.
+
+Mais, pour en revenir à ma bonne, v'là l'histoire:
+
+--J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garçon, dans mon château
+de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
+qu'on s'embête tous les soirs après dîner, on a l'oeil de tous les
+côtés.
+
+Bientôt je découvris une jeunesse qui était en service chez Déboultot,
+de Cauville. Vous avez bien connu Déboultot, vous, Blondel! Bref, elle,
+m'enjôla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son maître et
+je lui proposai une affaire. Il me céderait sa servante et je lui
+vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientôt
+deux ans. Il me tendit la main «Topez-là, monsieur de Varnetot.» C'était
+marché conclu; la petite vint au château et je conduisis moi-même à
+Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents écus.
+
+Dans les premiers temps, ça alla comme sur des roulettes. Personne ne se
+doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon goût.
+C't'enfant-là, voyez-vous, ce n'était pas n'importe qui. Elle devait
+avoir quéqu'chose de pas commun dans les veines. Ça venait encore de
+quéqu'fille qui aura fauté avec son maître.
+
+Bref, elle m'adorait. C'étaient des cajoleries, des mamours, des p'tits
+noms de chien, un tas d'gentillesses à me donner des réflexions.
+
+Je me disais: «Faut pas qu'ça dure, ou je me laisserai prendre!» Mais
+on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjôle
+avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annonça qu'elle
+était grosse.
+
+Pif! pan! c'est comme si on m'avait tiré deux coups de fusil dans la
+poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle
+dansait, elle était folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais,
+la nuit, je me raisonnai. Je pensais: «Ça y est; mais faut parer le
+coup, et couper le fil, il n'est que temps.» Vous comprenez, j'avais mon
+père et ma mère à Barneville, et ma soeur mariée au marquis d'Yspare, à
+Rollebec, à deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.
+
+Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se
+douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait
+bientôt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lâcher comme ça.
+
+J'en parlai à mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a
+connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me répondit
+tranquillement:
+
+--Il faut la marier, mon garçon.
+
+Je fis un bond.
+
+--La marier, mon oncle, mais avec qui?
+
+Il haussa doucement les épaules:
+
+--Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on
+n'est pas bête on trouve toujours.
+
+Je réfléchis bien huit jours à cette parole, et je finis par me dire à
+moi-même: «Il a raison, mon oncle.»
+
+Alors, je commençai à me creuser la tête et à chercher; quand un soir le
+juge de paix, avec qui je venais de dîner, me dit:
+
+--Le fils de la mère Paumelle vient encore de faire une bêtise; il
+finira mal, ce garçon-là. Il est bien vrai que bon chien chasse de race.
+
+Cette mère Paumelle était une vieille rusée dont la jeunesse avait
+laissé à désirer. Pour un écu, elle aurait vendu certainement son âme,
+et son garnement de fils par-dessus le marché.
+
+J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose.
+
+Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout à
+coup:
+
+--Qué qu'vous lui donnerez, à c'te p'tite?
+
+Elle était maligne, la vieille, mais moi, pas bête, j'avais préparé mon
+affaire.
+
+Je possédais justement trois lopins de terre perdus auprès de
+Sasseville, qui dépendaient de mes trois fermes de Villebon. Les
+fermiers se plaignaient toujours que c'était loin; bref, j'avais repris
+ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je
+leur avais remis, pour jusqu'à la fin de chaque bail, toutes leurs
+redevances en volailles. De cette façon, la chose passa. Alors, ayant
+acheté un bout de côte à mon voisin, M. d'Aumonté, je faisais construire
+une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je
+venais de constituer un petit bien qui ne me coûtait pas grand'chose, et
+je le donnais en dot à la fillette.
+
+La vieille se récria: ce n'était pas assez; mais je tins bon, et nous
+nous quittâmes sans rien conclure.
+
+Le lendemain, dès l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
+guère sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'était pas mal
+pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.
+
+Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand
+nous fûmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voilà partis à
+travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les
+terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il
+écrasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'être trompé sur la
+marchandise. La masure n'étant pas encore couverte, il exigea de
+l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien!
+
+Puis il me dit:
+
+--Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?
+
+Je protestai:
+
+--Non pas; c'est déjà beau de vous donner une ferme.
+
+Il ricana:
+
+--J' craiben, une ferme et un éfant. Je rougis malgré moi. Il reprit:
+
+--Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi
+la vaisselle, ou ben rien d'fait.
+
+J'y consentis.
+
+Et nous voilà en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de
+la fille. Mais tout à coup, il demanda d'un air sournois et gêné:
+
+--Mais, si a mourait, à qui qu'il irait, çu bien?
+
+Je répondis:
+
+--Mais, à vous, naturellement.
+
+C'était tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitôt, il me
+tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous étions d'accord.
+
+Oh! par exemple, j'eus du mal pour décider Rose. Elle se traînait à mes
+pieds, elle sanglotait, elle répétait: «C'est vous qui me proposez ça!
+c'est vous! c'est vous!» Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré
+mes raisonnements et mes prières. C'est bête, les femmes; une fois
+qu'elles ont l'amour en tête, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a
+pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!
+
+À la fin je me fâchai et la menaçai de la jeter dehors. Alors elle céda
+peu à peu, à condition que je lui permettrais de venir me voir de temps
+en temps.
+
+Je la conduisis moi-même à l'autel, je payai la cérémonie, j'offris à
+dîner à toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis:
+«Bonsoir mes enfants!» J'allai passer six mois chez mon frère en
+Touraine.
+
+Quand je fus de retour, j'appris qu'elle était venue, chaque semaine au
+château me demander. Et j'étais à peine arrivé depuis une heure que je
+la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
+voulez, mais ça me fît quelque chose de voir ce mioche. Je crois même
+que je l'embrassai.
+
+Quant à la mère, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie.
+Bigre de bigre, ça ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai
+machinalement:
+
+--Es-tu heureuse?
+
+Alors elle se mit à pleurer comme une source, avec des hoquets, des
+sanglots, et elle criait:
+
+Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux
+mourir, je n'peux pas!
+
+Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la
+reconduisis à la barrière.
+
+J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mère lui
+rendait la vie dure, la vieille chouette.
+
+Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
+traîna par terre:
+
+--Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner là-bas.
+
+Tout à fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parlé!.
+
+Ça commençait à m'embêter, toutes ces histoires; et je filai pour six
+mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle
+était morte trois semaines auparavant, après être revenue au château
+tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi était mort
+huit jours après.
+
+Quant au mari, le madré coquin, il héritait. Il a bien tourné depuis,
+paraît-il, il est maintenant conseiller municipal:
+
+Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:
+
+--C'est égal, c'est moi qui ai fait sa fortune, à celui-là!
+
+Et M. Séjour, le vétérinaire, conclut gravement en portant à sa bouche
+un verre d'eau-de-vie:
+
+--Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme ça, il n'en faut pas!
+
+
+
+
+ADIEU
+
+[Illustration]
+
+ADIEU
+
+Les deux amis achevaient de dîner. De la fenêtre du café ils voyaient le
+boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tièdes qui
+courent dans Paris par les douces nuits d'été, et font lever la tête aux
+passants et donnent envie de partir, d'aller là-bas, on ne sait où, sous
+des feuilles, et font rêver de rivières éclairées par la lune, de vers
+luisants et de rossignols.
+
+L'un d'eux, Henri Simon, prononça, en soupirant profondément:
+
+--Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je
+me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des
+regrets. Ça va vite, la vie!
+
+Il était un peu gros déjà, vieux de quarante-cinq ans peut-être et très
+chauve.
+
+L'autre, Pierre Carnier, un rien plus âgé, mais plus maigre et plus
+vivant, reprit:
+
+--Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
+J'étais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se
+regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'âge
+s'accomplir, car il est lent, régulier, et il modifie le visage si
+doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour
+cela que nous ne mourons pas de chagrin après deux ou trois ans
+seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprécier. Il faudrait,
+pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh!
+alors quel coup?
+
+Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres. Tout
+leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur
+beauté qui dure dix ans.
+
+Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un
+adolescent alors que j'avais près de cinquante ans. Ne me sentant aucune
+infirmité d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.
+
+--La révélation de ma décadence m'est venue d'une façon simple et
+terrible qui m'a atterré pendant près de six mois... puis j'en ai pris
+mon parti.
+
+--J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement
+une fois.
+
+Je l'avais rencontrée au bord de la mer, à Étretat, voici douze ans
+environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le
+matin, à l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval,
+encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous
+singuliers qu'on nomme les Portes, l'une énorme, allongeant dans la mer
+sa jambe de géante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des
+femmes se rassemble, se masse sur l'étroite langue de galets qu'elle
+couvre d'un éclatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts
+rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes, sur les ombrelles de
+toute nuance, sur la mer d'un bleu verdâtre; et tout cela est gai,
+charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on
+regarde les baigneuses. Elles descendent, drapées dans un peignoir de
+flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange
+d'écume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas
+rapide qu'arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte
+suffocation.
+
+Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C'est là qu'on les juge,
+depuis le mollet jusqu'à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles,
+bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies.
+
+La première fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et
+séduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont
+le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il
+semble qu'on trouve la femme qu'on était né pour aimer. J'ai eu cette
+sensation et cette secousse.
+
+Je me fis présenter et je fus bientôt pincé comme je ne l'avais jamais
+été. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et
+délicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque
+un supplice et, en même temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
+sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes
+les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses
+traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me
+possédait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, même
+par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je
+m'attendrissais à voir sa voilette sur un meuble, ses gants jetés sur un
+fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des
+chapeaux pareils aux siens.
+
+Elle était mariée, mais l'époux venait tous les samedis pour repartir
+les lundis. Il me laissait d'ailleurs indifférent. Je n'en étais point
+jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un être ne me parut avoir aussi peu
+d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme.
+
+Comme je l'aimais, elle! Et comme elle était belle, gracieuse et jeune!
+C'était la jeunesse, l'élégance et la fraîcheur même. Jamais je n'avais
+senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué,
+délicat, fait de charme et de grâce. Jamais je n'avais compris ce qu'il
+y a de beauté séduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement
+d'une lèvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de
+ce sot organe qu'on nomme le nez.
+
+Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amérique, le coeur broyé de
+désespoir. Mais sa pensée demeura en moi, persistante, triomphante. Elle
+me possédait de loin comme elle m'avait possédé de près. Des années
+passèrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant
+mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidèle, une
+tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aimé
+de ce que j'avais rencontré de plus beau et de plus séduisant dans la
+vie.
+
+ * * * * *
+
+Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les
+sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement
+et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et
+elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace
+derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant
+pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend
+pas comment il se fait qu'on soit vieux.
+
+Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de
+cette saison charmante sur le galet d'Étretat.
+
+J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis.
+
+Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
+escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'oeil sur
+cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune
+qu'encadrait un chapeau enrubanné.
+
+Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants
+se mirent à babiller. J'ouvris mon journal et je commençai à lire.
+
+Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup:
+
+--Pardon, monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier?
+
+--Oui, madame.
+
+Alors elle se mit à rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
+triste pourtant.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage;
+mais où? mais quand? Je répondis:
+
+--Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
+nom.
+
+Elle rougit un peu.
+
+--Madame Julie Lefèvre.
+
+Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
+était fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré
+devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et
+navrantes.
+
+C'était elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
+quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits êtres
+m'étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d'elle; ils
+étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle
+ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je
+l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! Était-ce
+possible? Une douleur violente m'étreignait le coeur, et aussi une
+révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée, contre
+cette oeuvre brutale, infâme de destruction.
+
+Je la regardais effaré. Puis je lui pris la main; et des larmes me
+montèrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je
+ne connaissais point cette grosse dame.
+
+Elle, émue aussi, balbutia:--Je suis bien changée, n'est-ce pas? Que
+voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mère, rien
+qu'une mère, une bonne mère. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
+bien que vous ne me reconnaîtriez pas, si nous nous rencontrions jamais.
+Vous aussi, d'ailleurs, vous êtes changé; il m'a fallu quelque temps
+pour être sûre de ne me point tromper. Vous êtes devenu tout blanc.
+Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille aînée a dix ans déjà.
+
+Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme
+ancien de sa mère, mais quelque chose d'indécis encore, de peu formé,
+de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe.
+
+Nous arrivions à Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie.
+Je n'avais rien trouvé à lui dire que d'affreuses banalités. J'étais
+trop bouleversé pour parler.
+
+Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace,
+très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par
+revoir en pensée, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la
+physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+[Illustration]
+
+SOUVENIR
+
+Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du
+premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant.
+Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps!
+
+Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie
+n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de
+vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades
+dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au
+bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses?
+
+J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît
+déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout
+de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à
+coup la fin du voyage.
+
+J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais
+employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des
+fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubérant, bien qu'il ne se
+passât jamais rien d'étonnant.
+
+C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où
+je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à
+dépenser!
+
+Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que
+connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de
+repos, de tranquillité, d'indépendance.
+
+J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
+s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.
+
+Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les
+bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
+été élevé dans l'herbe et sous les arbres.
+
+Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades
+des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans
+leurs cages, et une gaieté courait la rue, éclairait les visages,
+mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et
+des choses sous le clair soleil levant.
+
+Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me déposerait à
+Saint-Cloud.
+
+Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que
+j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et
+merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, là-bas, sous
+l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus
+gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des
+allures de paquebot.
+
+Il accostait et je montais.
+
+Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes,
+des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout
+à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons,
+les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui
+barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la
+campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches,
+s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté,
+devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers
+les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord
+des forêts.
+
+Après avoir passé entre deux îles, l'Hirondelle suivit un coteau
+tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix
+annonça: «Bas-Meudon», puis plus loin: «Sèvres», et, plus loin encore
+«Saint-Cloud».
+
+Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la
+route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de
+Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous
+sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens.
+
+Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut
+d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à
+gauche, puis encore à gauche, et j'arriverais à Versailles à la nuit,
+pour dîner.
+
+Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant
+cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à
+petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues,
+des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient
+manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais
+traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne
+réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du
+charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil
+de juin.
+
+Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes
+de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les
+reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes
+vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines,
+mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des
+insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés,
+extraordinaires de construction, des monstres effroyables et
+microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe
+qui ployaient sous leur poids.
+
+Puis je dormis quelques heures dans un fossé, et je repartis reposé,
+fortifié par ce somme.
+
+Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée, dont le feuillage un peu
+grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
+illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait
+interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et
+bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se
+penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore
+un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de
+jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites.
+
+Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme
+et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma
+promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me
+sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
+l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait
+l'autre en signe de détresse.
+
+J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous
+deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur
+leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.
+
+La femme aussitôt me demanda:
+
+--Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari
+nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays.
+
+Je répondis avec assurance:
+
+--Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à
+Versailles.
+
+Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux:
+
+--Comment! nous tournons le dos à Versailles. Mais c'est justement là
+que nous voulons dîner.
+
+--Moi aussi, madame, j'y vais.
+
+Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules:
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mépris qu'ont
+les femmes pour exprimer leur exaspération.
+
+Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur
+les lèvres.
+
+Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un
+ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté
+et désolé.
+
+Il murmura:
+
+--Mais, ma bonne amie... c'est toi....
+
+Elle ne le laissa pas achever:
+
+--C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir
+sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours?
+Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en
+affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée
+de Cachou....
+
+Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été
+pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne
+pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à tiiitiiit.
+
+La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit:
+
+--Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours
+tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de
+Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi
+qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi
+qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse?...
+
+Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante,
+accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
+les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de
+l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses
+idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa
+vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente.
+
+Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait:
+
+--Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
+nous donnons en spectacle.... Cela n'intéresse pas monsieur....
+
+Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût
+voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer
+dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il
+poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolongé, suraigu. Je pris cette
+habitude pour une maladie nerveuse.
+
+La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton
+avec une très singulière rapidité, prononça:
+
+--Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne
+pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois.
+
+Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille
+choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient
+gantiers rue Saint-Lazare.
+
+Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans
+l'épaisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment.
+
+À la fin, je lui demandai:
+
+--Pourquoi criez-vous comme ça?
+
+Il répondit d'un air consterné, désespéré:
+
+--C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.
+
+--Comment? Vous avez perdu votre chien?
+
+--Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique.
+J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais
+vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis à
+courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi
+qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire
+perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va
+mourir de faim là-dedans.
+
+La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:
+
+--Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand
+on est bête comme toi, on n'a pas de chien.
+
+Il murmura timidement:
+
+--Mais, ma chère amie, c'est toi....
+
+Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait
+les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches
+sans nombre.
+
+Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule
+se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation
+de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche
+de la nuit.
+
+Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps
+fiévreusement:
+
+--Oh! je crois que j'ai....
+
+Elle le regardait:
+
+--Eh bien, quoi!
+
+--Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.
+
+--Eh bien?
+
+--J'ai perdu mon portefeuille... mon argent était dedans.
+
+Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation.
+
+--Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es
+stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le
+chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner
+Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.
+
+Il répondit doucement:
+
+--Oui, mon amie; où vous retrouverai-je?
+
+On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai.
+
+Le mari se retourna, et, courbé vers la terre que son oeil anxieux
+parcourait, criant: Tiiitiit à tout moment, il s'éloigna.
+
+Il fut longtemps à disparaître; l'ombre, plus épaisse, l'effaçait dans
+le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de
+son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit
+lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire.
+
+Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du
+crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon
+bras.
+
+Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet,
+troublé, ravi.
+
+Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans
+un vallon, toute une ville.
+
+Qu'était donc ce pays.
+
+Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit:
+
+--Bougival.
+
+Je demeurai interdit:
+
+--Comment Bougival? Vous êtes _sûr_?
+
+--Parbleu, j'en suis!
+
+La petite femme riait comme une folle.
+
+Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
+répondit:
+
+--Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien
+tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est
+tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures.
+
+Nous entrâmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai
+prendre un cabinet particulier.
+
+Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes
+sortes de folies... et même la plus grande de toutes.
+
+Ce fut mon premier adultère!
+
+
+
+
+LA CONFESSION
+
+[Illustration]
+
+LA CONFESSION
+
+Marguerite de Thérelles allait mourir. Bien qu'elle n'eût que cinquante
+et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle
+haletait, plus pâle que ses draps, secouée de frissons épouvantables, la
+figure convulsée, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui eût
+apparu.
+
+Sa soeur aînée, Suzanne, plus âgée de six ans, à genoux près du lit,
+sanglotait. Une petite table approchée de la couche de l'agonisante
+portait, sur une serviette, deux bougies allumées, car on attendait le
+prêtre qui devait donner l'extrême-onction et la communion dernière.
+
+L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des
+mourants, cet air d'adieu désespéré. Des fioles traînaient sur les
+meubles, des linges traînaient dans les coins, repoussés d'un coup de
+pied ou de balai. Les sièges en désordre semblaient eux-mêmes effarés,
+comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort était
+là, cachée, attendant.
+
+L'histoire des deux soeurs était attendrissante. On la citait au loin;
+elle avait fait pleurer bien des yeux.
+
+Suzanne, l'aînée, avait été aimée follement, jadis, d'un jeune homme
+qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancés, et on n'attendait plus que le
+jour fixé pour le contrat, quand Henry de Sampierre était mort
+brusquement.
+
+Le désespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
+marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne
+quitta plus.
+
+Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze
+ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'aînée, et lui dit:
+«Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas
+que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais!
+Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai près de toi, toujours,
+toujours, toujours».
+
+Suzanne l'embrassa attendrie par ce dévouement d'enfant, et n'y crut
+pas.
+
+Mais la petite aussi tint parole et, malgré les prières des parents,
+malgré les supplications de l'aînée, elle ne se maria jamais. Elle était
+jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
+l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur.
+
+Elles vécurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
+séparer une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement
+unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accablée, plus morne que
+l'aînée comme si peut-être son sublime sacrifice l'eût brisée. Elle
+vieillit plus vite, prit des cheveux blancs dès l'âge de trente ans et,
+souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait.
+
+Maintenant elle allait mourir la première.
+
+Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit
+seulement, aux premières lueurs de l'aurore:
+
+--Allez chercher monsieur le curé, voici l'instant.
+
+Et elle était demeurée ensuite sur le dos, secouée de spasmes, les
+lèvres agitées comme si des paroles terribles lui fussent montées du
+coeur, sans pouvoir sortir, le regard affolé d'épouvanté, effroyable à
+voir.
+
+Sa soeur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le
+bord du lit et répétait:
+
+--Margot, ma pauvre Margot, ma petite!
+
+Elle l'avait toujours appelée: «ma petite», de même que la cadette
+l'avait toujours appelée: «grande soeur».
+
+On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de
+choeur parut, suivi du vieux prêtre en surplis. Dès qu'elle l'aperçut,
+la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lèvres, balbutia deux ou
+trois paroles, et se mit à gratter ses ongles comme si elle eût voulu y
+faire un trou.
+
+L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et,
+d'une voix douce:
+
+--Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
+parlez.
+
+Alors, Marguerite, grelottant de la tête aux pieds, secouant toute sa
+couche de ses mouvements nerveux, balbutia:
+
+--Assieds-toi, grande soeur, écoute.
+
+Le prêtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
+releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main
+d'une des deux soeurs, il prononça:
+
+--Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre
+miséricorde.
+
+Et Marguerite se mit à parler. Les mots lui sortaient de la gorge un à
+un, rauques, scandés, comme exténués.
+
+
+
+--Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme
+j'ai eu peur de ce moment-là, toute ma vie!...
+
+Suzanne balbutia, dans ses larmes:
+
+--Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donné, tout sacrifié; tu es un
+ange...
+
+Mais Marguerite l'interrompit:
+
+--Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrête pas.... C'est
+affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger...
+Écoute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....
+
+Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit:
+
+--Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans,
+seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'étais
+gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme
+on me gâtait?... Écoute.... La première fois qu'il est venu, il avait
+des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il
+s'est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à
+papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand
+je l'ai vu, j'ai été toute saisie, tant je l'ai trouvé beau, et je suis
+demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parlé. Les
+enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rêvé!
+
+«Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux,
+de toute mon âme... j'étais grande pour mon âge... et bien plus rusée
+qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'à lui. Je
+prononçais tout bas:
+
+«--Henry... Henry de Sampierre!
+
+«Puis on a dit qu'il allait t'épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande
+soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleuré trois nuits, sans
+dormir. Il revenait tous les jours, l'après-midi, après son déjeuner...
+tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais
+des gâteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du
+lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le
+fallait. Il les avalait d'une seule bouchée, et et puis il buvait un
+verre de vin... et puis il disait: «C'est délicieux.» Tu te rappelles
+comme il disait ça?
+
+«J'étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
+n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
+n'épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
+épousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
+autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée
+avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le
+sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée... dans
+ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas!
+C'était probablement la première fois... oui.... Tu étais si pâle en
+rentrant au salon!
+
+«Je vous ai vus; j'étais là, dans le massif. J'ai eu une rage! Si
+j'avais pu, je vous aurais tués!
+
+«Je me suis dit: Il n'épousera pas Suzanne, jamais! Il n'épousera
+personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis
+mise à le haïr affreusement.
+
+«Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... écoute. J'avais vu le jardinier
+préparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il écrasait une
+bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une boulette de
+viande.
+
+«J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broyée
+avec un marteau, et j'ai caché le verre dans ma poche. C'était une
+poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits
+gâteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre
+dedans.... Il en a mangé trois... moi aussi, j'en ai mangé un....
+J'ai jeté les six autres dans l'étang... les deux cygnes sont morts
+trois jours après.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien...
+écoute, écoute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai
+toujours été malade... écoute.... Il est mort... tu sais
+bien... écoute... ce n'est rien cela.... C'est après, plus
+tard... toujours... le plus terrible... écoute....
+
+«Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne
+quitterai plus ma soeur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir....
+Voilà. Et depuis, j'ai toujours pensé à ce moment-là, à ce moment-là où
+je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande
+soeur!
+
+«J'ai toujours pensé, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je
+lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est
+fait... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh!
+j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout à l'heure, quand je serai
+morte.... Le revoir... y songes-tu?... La première!... Je n'oserai
+pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes.
+Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh!
+dites-lui de me pardonner, monsieur le curé, dites-lui... je vous
+en prie. Je ne peux mourir sans ça....
+
+Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses
+ongles crispés....
+
+Suzanne avait caché sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle
+pensait à lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils
+auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux
+passé à jamais éteint. Morts chéris! comme ils vous déchirent le coeur!
+Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gardé dans l'âme. Et puis
+plus rien, plus rien dans toute son existence!...
+
+Le prêtre tout à coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria:
+
+--Mademoiselle Suzanne, votre soeur va mourir!
+
+Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempée de larmes,
+et, se précipitant sur sa soeur, elle la baisa de toute sa force en
+balbutiant:
+
+--Je te pardonne, je te pardonne, petite....
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Le Crime au père Boniface. 3
+
+Rose 19
+
+Le Père 35
+
+L'Aveu 59
+
+La Parure 73
+
+Le Bonheur 97
+
+Le Vieux 115
+
+Un Lâche 135
+
+L'Ivrogne 157
+
+Une Vendetta 173
+
+Coco 187
+
+La Main 199
+
+Le Gueux 217
+
+Un Parricide 231
+
+Le Petit 249
+
+La Roche aux Guillemots 268
+
+Tombouctou 277
+
+Histoire vraie 297
+
+Adieu 311
+
+Souvenir 325
+
+La Confession 343
+
+PARIS.--IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT ***
+
+***** This file should be named 14790-8.txt or 14790-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/7/9/14790/
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+electronic works
+
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
+
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+DAMAGE.
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+your written explanation. The person or entity that provided you with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant.</title>
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+<pre>
+Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes du jour et de la nuit
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 24, 2005 [EBook #14790]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+</pre>
+
+
+ <h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
+ <h1>CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT</h1>
+ <h3>Illustrations de PAUL COUSTURIER</h3>
+ <div class="center">
+ <img src="images/frontispiece.png" alt="frontispiece" title="frontispiece" />
+ </div>
+ <h4>C. MARPON &amp; E. FLAMMARION</h4>
+ <h4>EDITEURS</h4>
+ <h4>26 Rue RACINE, &agrave; PARIS</h4>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h4>Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de
+ Hollande, tous num&eacute;rot&eacute;s.</h4>
+ <h4>OUVRAGES DU M&Ecirc;ME AUTEUR:</h4>
+ <h4>DES VERS.</h4>
+ <h4>LA MAISON TELLIER.</h4>
+ <h4>MADEMOISELLE FIFI.</h4>
+ <h4>UNE VIE.</h4>
+ <h4>LES CONTES DE LA B&Eacute;CASSE.</h4>
+ <h4>CLAIR DE LUNE.</h4>
+ <h4>AU SOLEIL.</h4>
+ <h4>MISS HARRIETT.</h4>
+ <h4>LES S&OElig;URS RONDOLI.</h4>
+ <h4>YVETTE.</h4>
+ <hr style='width: 45%;' />
+ <h5>PARIS.&mdash;IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.</h5>
+ <div class="center">
+ <img src="images/001.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+
+ <h2>GUY DE MAUPASSANT</h2>
+ <h1>CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT</h1>
+ <h4><i>Illustrations de P. Cousturier</i></h4>
+ <h4>PARIS</h4>
+ <h4>C. MARPON ET E. FLAMMARION</h4>
+ <h4>&Eacute;DITEURS</h4>
+ <h4>26, RUE RACINE, PR&Egrave;S L'OD&Eacute;ON</h4>
+ <h4>Tous droits r&eacute;serv&eacute;s.</h4>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <div class="center">
+ <h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+ <a href="#LE_CRIME_AU_PERE_BONIFACE"><b>LE CRIME AU P&Egrave;RE
+ BONIFACE</b></a><br />
+ <a href="#ROSE"><b>ROSE</b></a><br />
+ <a href="#LE_PERE"><b>LE P&Egrave;RE</b></a><br />
+ <a href="#LAVEU"><b>L'AVEU</b></a><br />
+ <a href="#LA_PARURE"><b>LA PARURE</b></a><br />
+ <a href="#LE_BONHEUR"><b>LE BONHEUR</b></a><br />
+ <a href="#LE_VIEUX"><b>LE VIEUX</b></a><br />
+ <a href="#UN_LACHE"><b>UN LACHE</b></a><br />
+ <a href="#LIVROGNE"><b>L'IVROGNE</b></a><br />
+ <a href="#UNE_VENDETTA"><b>UNE VENDETTA</b></a><br />
+ <a href="#COCO"><b>COCO</b></a><br />
+ <a href="#LA_MAIN"><b>LA MAIN</b></a><br />
+ <a href="#LE_GUEUX"><b>LE GUEUX</b></a><br />
+ <a href="#UN_PARRICIDE"><b>UN PARRICIDE</b></a><br />
+ <a href="#LE_PETIT"><b>LE PETIT</b></a><br />
+ <a href="#LA_ROCHE_AUX_GUILLEMOTS"><b>LA ROCHE AUX GUILLEMOTS</b></a><br />
+ <a href="#TOMBOUCTOU"><b>TOMBOUCTOU</b></a><br />
+ <a href="#HISTOIRE_VRAIE"><b>HISTOIRE VRAIE</b></a><br />
+ <a href="#ADIEU"><b>ADIEU</b></a><br />
+ <a href="#SOUVENIR"><b>SOUVENIR</b></a><br />
+ <a href="#LA_CONFESSION"><b>LA CONFESSION</b></a><br />
+ </div>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_CRIME_AU_PERE_BONIFACE" id="LE_CRIME_AU_PERE_BONIFACE"></a>LE CRIME
+ AU P&Egrave;RE BONIFACE</h2>
+ <div class="center">
+ <img src="images/003.png" alt="LE CRIME" title="LE CRIME" />
+ </div>
+ <p>Ce jour-l&agrave; le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste, constata
+ que sa tourn&eacute;e serait moins longue que de coutume, et il en ressentit une joie
+ vive. Il &eacute;tait charg&eacute; de la campagne autour du bourg de Vireville, et,
+ quand il revenait, le soir, de son long pas fatigu&eacute;, il avait parfois plus de
+ quarante kilom&egrave;tres dans les jambes.</p>
+ <p>Donc la distribution serait vite faite; il pourrait m&ecirc;me flaner un peu en
+ route et rentrer chez lui vers trois heures de relev&eacute;e. Quelle chance!</p>
+ <p>Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commen&ccedil;a sa besogne. On
+ &eacute;tait en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.</p>
+ <p>L'homme, v&ecirc;tu de sa blouse bleue et coiff&eacute; d'un k&eacute;pi noir
+ &agrave; galon rouge, traversait par des sentiers &eacute;troits les champs de colza,
+ d'avoine ou de bl&eacute;, enseveli jusqu'aux &eacute;paules dans les
+ r&eacute;coltes; et sa t&ecirc;te, passant au-dessus des &eacute;pis, semblait
+ flotter sur une mer calme et verdoyante qu'une brise l&eacute;g&egrave;re faisait
+ mollement onduler.</p>
+ <p>Il entrait dans les fermes par l&agrave; barri&egrave;re de bois plant&eacute;e
+ dans les talus qu'ombrageaient deux rang&eacute;es de h&ecirc;tres, et saluant par
+ son nom le paysan: &laquo;Bonjour, ma&icirc;t' Chicot,&raquo; il lui tendait son
+ journal <i>le Petit Normand</i>. Le fermier essuyait sa main &agrave; son fond de
+ culotte, recevait la feuille de papier et la glissait dans<a name="Page_8"
+ id="Page_8"></a> sa poche pour la lire &agrave; son aise apr&egrave;s le repas de
+ midi. Le chien, log&eacute; dans un baril, au pied d'un pommier penchant, jappait
+ avec fureur en tirant sur sa cha&icirc;ne; et le pi&eacute;ton, sans se retourner,
+ repartait de son allure militaire, en allongeant ses grandes jambes, le bras gauche
+ sur sa sacoche, et le droit man&oelig;uvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une
+ fa&ccedil;on continue et press&eacute;e.</p>
+ <p>Il distribua ses imprim&eacute;s et ses lettres dans le hameau de Sennemare, puis
+ il se remit en route &agrave; travers champs pour porter le courrier du percepteur
+ qui habitait une petite maison isol&eacute;e &agrave; un kilom&egrave;tre du
+ bourg.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un nouveau percepteur, M. Chapatis, arriv&eacute; la semaine
+ derni&egrave;re, et mari&eacute; depuis peu.</p>
+ <p>Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand il avait
+ le temps, jetait un coup d'&oelig;il sur l'imprim&eacute;, avant de le remettre au
+ destinataire.</p>
+ <p>Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa bande, la
+ d&eacute;plia, et se mit &agrave; lire tout en marchant. La premi&egrave;re page ne<a
+ name="Page_9" id="Page_9"></a> l'int&eacute;ressait gu&egrave;re; la politique le
+ laissait froid; il passait toujours la finance, mais les faits-divers le
+ passionnaient.</p>
+ <p>Ils &eacute;taient tr&egrave;s nourris ce jour-l&agrave;. Il s'&eacute;mut
+ m&ecirc;me si vivement au r&eacute;cit d'un crime accompli dans le logis d'un
+ garde-chasse, qu'il s'arr&ecirc;ta au milieu d'une pi&egrave;ce de tr&egrave;fle,
+ pour le relire lentement. Les d&eacute;tails &eacute;taient affreux. Un
+ b&ucirc;cheron, en passant au matin aupr&egrave;s de la maison foresti&egrave;re,
+ avait remarqu&eacute; un peu de sang sur le seuil, comme si on avait saign&eacute; du
+ nez. &laquo;Le garde aura tu&eacute; quelque lapin cette nuit,&raquo; pensa-t-il;
+ mais en approchant il s'aper&ccedil;ut que la porte demeurait entr'ouverte et que la
+ serrure avait &eacute;t&eacute; bris&eacute;e.</p>
+ <p>Alors, saisi de peur, il courut au village pr&eacute;venir le maire, celui-ci prit
+ comme renfort le garde champ&ecirc;tre et l'instituteur; et les quatre hommes
+ revinrent ensemble. Ils trouv&egrave;rent le forestier &eacute;gorg&eacute; devant la
+ chemin&eacute;e, sa femme &eacute;trangl&eacute;e sous le lit, et leur petite fille,
+ &acirc;g&eacute;e de six ans, &eacute;touff&eacute;e entre deux matelas.<a
+ name="Page_10" id="Page_10"></a></p>
+ <p>Le facteur Boniface demeura tellement &eacute;mu &agrave; la pens&eacute;e de cet
+ assassinat dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur coup,
+ qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il pronon&ccedil;a tout haut:</p>
+ <p>&mdash;Nom de nom, y a-t-il tout de m&ecirc;me des gens qui sont canaille!</p>
+ <p>Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la t&ecirc;te
+ pleine de la vision du crime. Il atteignit bient&ocirc;t la demeure de M. Chapatis;
+ il ouvrit la barri&egrave;re du petit jardin et s'approcha de la maison.
+ C'&eacute;tait une construction basse, ne contenant qu'un rez-de-chauss&eacute;e,
+ coiff&eacute; d'un toit mansard&eacute;. Elle &eacute;tait &eacute;loign&eacute;e de
+ cinq cents m&egrave;tres au moins de la maison la plus voisine.</p>
+ <p>Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la serrure, essaya
+ d'ouvrir la porte, et constata qu'elle &eacute;tait ferm&eacute;e. Alors, il
+ s'aper&ccedil;ut que les volets n'avaient point &eacute;t&eacute; ouverts, et que
+ personne encore n'&eacute;tait sorti ce jour-l&agrave;.</p>
+ <p>Une inqui&eacute;tude l'envahit, car M. Chapatis,<a name="Page_11"
+ id="Page_11"></a> depuis son arriv&eacute;e, s'&eacute;tait lev&eacute; assez
+ t&ocirc;t. Boniface tira sa montre. Il n'&eacute;tait encore que sept heures dix
+ minutes du matin, il se trouvait donc en avance de pr&egrave;s d'une heure.
+ N'importe, le percepteur aurait d&ucirc; &ecirc;tre debout.</p>
+ <p>Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec pr&eacute;caution, comme s'il
+ e&ucirc;t couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des pas d'homme
+ dans une plate-bande de fraisiers.</p>
+ <p>Mais tout &agrave; coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
+ devant une fen&ecirc;tre. On g&eacute;missait dans la maison.</p>
+ <p>Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille contre
+ l'auvent, pour mieux &eacute;couter; assur&eacute;ment on g&eacute;missait. Il
+ entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de r&acirc;le, un bruit de
+ lutte. Puis, les g&eacute;missements devinrent plus forts, plus
+ r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, s'accentu&egrave;rent encore, se chang&egrave;rent en
+ cris.</p>
+ <p>Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce moment-l&agrave;
+ m&ecirc;me, chez le percepteur, partit &agrave;
+ toutes jambes, retraversa le petit jardin, s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; travers la
+ plaine, &agrave; travers les r&eacute;coltes, courant &agrave; perdre haleine,
+ secouant sa sacoche qui lui battait les reins, et il arriva, ext&eacute;nu&eacute;,
+ haletant, &eacute;perdu &agrave; la porte de la gendarmerie.</p>
+ <p>Le brigadier Malautour raccommodait une chaise bris&eacute;e au moyen de pointes
+ et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le meuble avari&eacute;
+ et pr&eacute;sentait un clou sur les bords de la cassure; alors le brigadier,
+ m&acirc;chant sa moustache, les yeux ronds et mouill&eacute;s d'attention, tapait
+ &agrave; tous coups sur les doigts de son subordonn&eacute;.</p>
+ <p>Le facteur, d&egrave;s qu'il les aper&ccedil;ut, s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!</p>
+ <p>Les deux hommes cess&egrave;rent leur travail et lev&egrave;rent la t&ecirc;te,
+ ces t&ecirc;tes &eacute;tonn&eacute;es de gens qu'on surprend et qu'on
+ d&eacute;range.</p>
+ <p>Boniface, les voyant plus surpris que press&eacute;s, r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+ <p>&mdash;Vite, vite! Les voleurs sont dans la
+ maison, j'ai entendu les cris, il n'est que temps.</p>
+ <p>Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce qui vous a donn&eacute; connaissance de ce fait?</p>
+ <p>Le facteur reprit:</p>
+ <p>&mdash;J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
+ porte &eacute;tait ferm&eacute;e et que le percepteur n'&eacute;tait pas lev&eacute;.
+ Je fis le tour de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on
+ g&eacute;missait comme si on e&ucirc;t &eacute;trangl&eacute; quelqu'un ou qu'on lui
+ e&ucirc;t coup&eacute; la gorge, alors je m'en suis parti au plus vite pour vous
+ chercher. Il n'est que temps.</p>
+ <p>Le brigadier se redressant, reprit:</p>
+ <p>&mdash;Et vous n'avez pas port&eacute; secours en personne?</p>
+ <p>Le facteur effar&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Je craignais de n'&ecirc;tre pas en nombre suffisant.</p>
+ <p>Alors le gendarme, convaincu, annon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Le temps de me v&ecirc;tir et je vous suis.<a name="Page_14"
+ id="Page_14"></a></p>
+ <p>Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
+ chaise.</p>
+ <p>Ils reparurent presque aussit&ocirc;t, et tous trois se mirent en route, au pas
+ gymnastique, pour le lieu du crime.</p>
+ <p>En arrivant pr&egrave;s de la maison, ils ralentirent leur allure par
+ pr&eacute;caution, et le brigadier tira son revolver, puis ils
+ p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent tout doucement dans le jardin et
+ s'approch&egrave;rent de la muraille. Aucune trace nouvelle n'indiquait que les
+ malfaiteurs fussent partis. La porte demeurait ferm&eacute;e, les fen&ecirc;tres
+ closes.</p>
+ <p>&mdash;Nous les tenons, murmura le brigadier.</p>
+ <p>Le p&egrave;re Boniface, palpitant d'&eacute;motion, le fit passer de l'autre
+ c&ocirc;t&eacute;, et, lui montrant un auvent:</p>
+ <p>&mdash;C'est l&agrave;, dit-il.</p>
+ <p>Et le brigadier s'avan&ccedil;a tout seul, et colla son oreille contre la planche.
+ Les deux autres attendaient, pr&ecirc;ts &agrave; tout, les yeux fix&eacute;s sur
+ lui.</p>
+ <p>Il demeura longtemps immobile, &eacute;coutant. Pour mieux approcher sa t&ecirc;te
+ du volet de bois, il avait &ocirc;t&eacute; son
+ tricorne et le tenait de sa main droite.</p>
+ <p>Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne r&eacute;v&eacute;lait rien, mais soudain
+ sa moustache se retroussa, ses joues se pliss&egrave;rent comme pour un rire
+ silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers les deux
+ hommes, qui le regardaient avec stupeur.</p>
+ <p>Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds; et,
+ revenant devant l'entr&eacute;e, il enjoignit &agrave; Boniface de glisser sous la
+ porte le journal et les lettres.</p>
+ <p>Le facteur, interdit, ob&eacute;it cependant avec docilit&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Et maintenant, en route, dit le brigadier.</p>
+ <p>Mais d&egrave;s qu'ils eurent pass&eacute; la barri&egrave;re il se retourna vers
+ le pi&eacute;ton, et, d'un air goguenard, la l&egrave;vre narquoise, l'&oelig;il
+ retrouss&eacute; et brillant de joie:</p>
+ <p>&mdash;Que vous &ecirc;tes un malin, vous?</p>
+ <p>Le vieux demanda:</p>
+ <p>&mdash;De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.<a name="Page_16"
+ id="Page_16"></a></p>
+ <p>Mais le gendarme, n'y tenant plus, &eacute;clata de rire. Il riait comme on
+ suffoque, les deux mains sur le ventre, pli&eacute; en deux, l'&oelig;il plein de larmes,
+ avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres, affol&eacute;s, le
+ regardaient.</p>
+ <p>Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre ce qu'il
+ avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.</p>
+ <p>Comme on ne le comprenait toujours pas, il le r&eacute;p&eacute;ta, plusieurs fois
+ de suite, en d&eacute;signant d'un signe de t&ecirc;te la maison toujours close.</p>
+ <p>Et son soldat, comprenant brusquement &agrave; son tour, &eacute;clata d'une
+ gaiet&eacute; formidable.</p>
+ <p>Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.</p>
+ <p>Le brigadier, &agrave; la fin, se calma, et lan&ccedil;ant dans le ventre du vieux
+ une grande tape d'homme qui rigole, il s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Ah! farceur, sacr&eacute; farceur, je le retiendrai l' crime au p&egrave;re
+ Boniface!</p>
+ <p>Le facteur ouvrait des yeux &eacute;normes et il r&eacute;p&eacute;ta:<a
+ name="Page_17" id="Page_17"></a></p>
+ <p>&mdash;J'vous jure que j'ai entendu.</p>
+ <p>Le brigadier se remit &agrave; rire. Son gendarme s'&eacute;tait assis sur l'herbe
+ du foss&eacute; pour se tordre tout &agrave; son aise.</p>
+ <p>&mdash;Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme &ccedil;a que tu
+ l'assassines, hein, vieux farceur?</p>
+ <p>&mdash;Ma femme?...</p>
+ <p>Et il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir longuement, puis il reprit:</p>
+ <p>&mdash;Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
+ gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait la sienne?</p>
+ <p>Alors le brigadier, dans un d&eacute;lire de joie le fit tourner comme une
+ poup&eacute;e par les &eacute;paules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
+ dont l'autre demeura abruti d'&eacute;tonnement.</p>
+ <p>Puis le vieux, pensif, murmura:</p>
+ <p>&mdash;Non... point comme &ccedil;a..., point comme &ccedil;a..., point comme
+ &ccedil;a... all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est <a
+ name="Page_18" id="Page_18"></a>possible... on aurait jur&eacute; une martyre
+ ...</p>
+ <p>Et, confus, d&eacute;sorient&eacute;, honteux, il reprit son chemin &agrave;
+ travers les champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
+ criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient s'&eacute;loigner
+ son k&eacute;pi noir, sur la mer tranquille des r&eacute;coltes.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/015.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="ROSE" id="ROSE"></a>ROSE</h2>
+ <div class="center">
+ <img src="images/019.png" alt="ROSE" title="ROSE" />
+ </div>
+ <p>Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont
+ seules dans l'immense landau charg&eacute; de bouquets comme une corbeille
+ g&eacute;ante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines
+ de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de
+ roses, de mimosas, de girofl&eacute;es, de marguerites, de tub&eacute;reuses et de
+ fleurs d'oranger, nou&eacute;s avec des faveurs de
+ soie, semble &eacute;craser les deux corps d&eacute;licats, ne laissant sortir de ce
+ lit &eacute;clatant et parfum&eacute; que les &eacute;paules, les bras et un peu des
+ corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.</p>
+ <p>Le fouet du cocher porte un fourreau d'an&eacute;mones, les traits des chevaux
+ sont capitonn&eacute;s avec des ravenelles, les rayons des roues sont v&ecirc;tus de
+ r&eacute;s&eacute;da; et, &agrave; la place des lanternes, deux bouquets ronds,
+ &eacute;normes, ont l'air des deux yeux &eacute;tranges de cette b&ecirc;te roulante
+ et fleurie.</p>
+ <p>Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes,
+ pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, suivi, accompagn&eacute; par une foule d'autres
+ voitures enguirland&eacute;es, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes.
+ Car c'est la f&ecirc;te des fleurs &agrave; Cannes.</p>
+ <p>On arrive au boulevard de la Fonci&egrave;re, o&ugrave; la bataille a lieu. Tout
+ le long de l'immense avenue, une double file d'&eacute;quipages enguirland&eacute;s
+ va et revient comme un ruban sans fin. De l'un &agrave; l'autre on se jette des
+ fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles,
+ vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussi&egrave;re
+ o&ugrave; une arm&eacute;e de gamins les ramasse.</p>
+ <p>Une foule compacte, rang&eacute;e sur les trottoirs, et maintenue par les
+ gendarmes &agrave; cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux &agrave;
+ pied comme pour ne point permettre aux vilains de se m&ecirc;ler aux riches, regarde,
+ bruyante et tranquille.</p>
+ <p>Dans les voitures on s'appelle, on se reconna&icirc;t, on se mitraille avec des
+ roses. Un char plein de jolies femmes v&ecirc;tues de rouge comme des diables, attire
+ et s&eacute;duit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux portraits d'Henri IV lance
+ avec une ardeur joyeuse un &eacute;norme bouquet retenu par un &eacute;lastique. Sous
+ la menace du choc les femmes se cachent les yeux et les hommes baissent la
+ t&ecirc;te, mais le projectile gracieux, rapide et docile, d&eacute;crit une courbe
+ et revient &agrave; son ma&icirc;tre qui le jette aussit&ocirc;t vers une figure
+ nouvelle.</p>
+ <p>Les deux jeunes femmes vident &agrave; pleines mains leur arsenal et
+ re&ccedil;oivent une gr&ecirc;le de bouquets;
+ puis, apr&egrave;s une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au
+ cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer.</p>
+ <p>Le soleil dispara&icirc;t derri&egrave;re l'Esterel, dessinant en noir, sur un
+ couchant de feu, la silhouette dentel&eacute;e de la longue montagne. La mer calme
+ s'&eacute;tend, bleue et claire, jusqu'&agrave; l'horizon o&ugrave; elle se
+ m&ecirc;le au ciel, et l'escadre, ancr&eacute;e au milieu du golfe, a l'air d'un
+ troupeau de b&ecirc;tes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
+ cuirass&eacute;s et bossus, coiff&eacute;s de m&acirc;ts fr&ecirc;les comme des
+ plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit.</p>
+ <p>Les jeunes femmes, &eacute;tendues sous la lourde fourrure, regardent
+ languissamment. L'une dit enfin:</p>
+ <p>&mdash;Comme il y a des soirs d&eacute;licieux, o&ugrave; tout semble bon.
+ N'est-ce pas, Margot?</p>
+ <p>L'autre reprit:</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.<a name="Page_26"
+ id="Page_26"></a></p>
+ <p>&mdash;Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout &agrave; fait. Je n'ai besoin de
+ rien.</p>
+ <p>&mdash;Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-&ecirc;tre qui engourdit notre
+ corps, nous d&eacute;sirons toujours quelque chose de plus... pour le c&oelig;ur.</p>
+ <p>Et l'autre, souriant:</p>
+ <p>&mdash;Un peu d'amour?</p>
+ <p>&mdash;Oui.</p>
+ <p>Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite
+ murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'&ecirc;tre
+ aim&eacute;e, ne f&ucirc;t-ce que par un chien. Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs,
+ quoique tu en dises, Simone.</p>
+ <p>&mdash;Mais non, ma ch&egrave;re. J'aime mieux n'&ecirc;tre pas aim&eacute;e du
+ tout que de l'&ecirc;tre par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait
+ agr&eacute;able, par exemple, d'&ecirc;tre aim&eacute;e par... par....</p>
+ <p>Elle cherchait par qui elle pourrait bien &ecirc;tre aim&eacute;e, parcourant de
+ l'&oelig;il le vaste paysage. Ses yeux, apr&egrave;s avoir fait le tour de l'horizon,
+ tomb&egrave;rent sur les deux boutons de
+ m&eacute;tal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant:
+ &laquo;par mon cocher.&raquo;</p>
+ <p>Mme Margot sourit &agrave; peine et pronon&ccedil;a, &agrave; voix basse:</p>
+ <p>&mdash;Je t'assure que c'est tr&egrave;s amusant d'&ecirc;tre aim&eacute;e par un
+ domestique. Cela m'est arriv&eacute; deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si
+ dr&ocirc;les que c'est &agrave; mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant
+ plus s&eacute;v&egrave;re qu'ils sont plus amoureux, puis on les met &agrave; la
+ porte, un jour, sous le premier pr&eacute;texte venu parce qu'on deviendrait ridicule
+ si quelqu'un s'en apercevait.</p>
+ <p>Mme Simone &eacute;coutait, le regard fixe devant elle, puis elle
+ d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Non, d&eacute;cid&eacute;ment, le c&oelig;ur de mon valet de pied ne me
+ para&icirc;trait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils
+ t'aimaient.</p>
+ <p>&mdash;Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
+ stupides.</p>
+ <p>&mdash;Les autres ne me paraissent pas si b&ecirc;tes &agrave; moi, quand ils
+ m'aiment.</p>
+ <p>&mdash;Idiots, ma ch&egrave;re, incapables de causer, de r&eacute;pondre, de
+ comprendre quoi que ce soit.</p>
+ <p>&mdash;Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'&ecirc;tre aim&eacute;e par un
+ domestique. Tu &eacute;tais quoi... &eacute;mue... flatt&eacute;e?</p>
+ <p>&mdash;&Eacute;mue? non&mdash;flatt&eacute;e&mdash;oui, un peu. On est toujours
+ flatt&eacute; de l'amour d'un homme quel qu'il soit.</p>
+ <p>&mdash;Oh, voyons, Margot!</p>
+ <p>&mdash;Si, ma ch&egrave;re. Tiens, je vais te dire une singuli&egrave;re aventure
+ qui m'est arriv&eacute;e. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en
+ nous dans ces cas-l&agrave;.</p>
+ <p>Il y aura quatre ans &agrave; l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
+ J'en avais essay&eacute; l'une apr&egrave;s l'autre cinq ou six qui &eacute;taient
+ ineptes, et je d&eacute;sesp&eacute;rais presque d'en trouver une, quand je lus, dans
+ les petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre, broder,
+ coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements.
+ Elle parlait en outre l'anglais.</p>
+ <p>J'&eacute;crivis &agrave; l'adresse indiqu&eacute;e, et, le lende<a name="Page_29"
+ id="Page_29"></a>main, la personne en question se pr&eacute;senta. Elle &eacute;tait
+ assez grande, mince, un peu p&acirc;le, avec l'air tr&egrave;s timide. Elle avait de
+ beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses
+ certificats: elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la
+ maison de lady Rymwell, o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e dix ans.</p>
+ <p>Le certificat attestait que la jeune fille &eacute;tait partie de son plein
+ gr&eacute; pour rentrer en France et qu'on n'avait eu &agrave; lui reprocher, pendant
+ son long service, qu'un peu de <i>coquetterie fran&ccedil;aise</i>.</p>
+ <p>La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit m&ecirc;me un peu sourire et
+ j'arr&ecirc;tai sur-le-champ cette femme de chambre.</p>
+ <p>Elle entra chez moi le jour m&ecirc;me, elle se nommait Rose.</p>
+ <p>Au bout d'un mois je l'adorais.</p>
+ <p>C'&eacute;tait une trouvaille, une perle, un ph&eacute;nom&egrave;ne.</p>
+ <p>Elle savait coiffer avec un go&ucirc;t infini; elle chiffonnait les dentelles d'un
+ chapeau mieux que les meilleures modistes et elle
+ savait m&ecirc;me faire les robes.</p>
+ <p>J'&eacute;tais stup&eacute;faite de ses facult&eacute;s. Jamais je ne
+ m'&eacute;tais trouv&eacute;e servie ainsi.</p>
+ <p>Elle m'habillait rapidement avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de mains
+ &eacute;tonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est
+ d&eacute;sagr&eacute;able comme le contact d'une main de bonne. Je pris bient&ocirc;t
+ des habitudes de paresse excessives, tant il m'&eacute;tait agr&eacute;able de me
+ laisser v&ecirc;tir, des pieds &agrave; la t&ecirc;te, et de la chemise aux gants,
+ par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais.
+ Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
+ peu sur mon divan; je la consid&eacute;rais, ma foi, en amie de condition
+ inf&eacute;rieure, plut&ocirc;t qu'en simple domestique.</p>
+ <p>Or, un matin, mon concierge demanda avec myst&egrave;re &agrave; me parler. Je fus
+ surprise et je le fis entrer. C'&eacute;tait un homme tr&egrave;s s&ucirc;r, un vieux
+ soldat, ancienne ordonnance de mon mari.</p>
+ <p>Il paraissait g&ecirc;n&eacute; de ce qu'il avait &agrave; dire. Enfin, il
+ pronon&ccedil;a en bredouillant:</p>
+ <p>&mdash;Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.</p>
+ <p>Je demandai brusquement:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut?</p>
+ <p>&mdash;Il veut faire une perquisition dans l'h&ocirc;tel.</p>
+ <p>Certes, la police est utile, mais je la d&eacute;teste. Je trouve que ce n'est pas
+ l&agrave; un m&eacute;tier noble. Et je r&eacute;pondis, irrit&eacute;e autant que
+ bless&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi cette perquisition? &Agrave; quel propos? Il n'entrera pas.</p>
+ <p>Le concierge reprit:</p>
+ <p>&mdash;Il pr&eacute;tend qu'il y a un malfaiteur cach&eacute;.</p>
+ <p>Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police
+ aupr&egrave;s de moi pour avoir des explications. C'&eacute;tait un homme assez bien
+ &eacute;lev&eacute;, d&eacute;cor&eacute; de la L&eacute;gion d'honneur. Il s'excusa,
+ demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un
+ for&ccedil;at!</p>
+ <p>Je fus r&eacute;volt&eacute;e; je r&eacute;pondis que je garantissais tout le
+ domestique de l'h&ocirc;tel et je le passai en revue.</p>
+ <p>&mdash;Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas lui.</p>
+ <p>&mdash;Le cocher Fran&ccedil;ois Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier
+ de mon p&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas lui.</p>
+ <p>&mdash;Un valet d'&eacute;curie, pris en Champagne &eacute;galement, et toujours
+ fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas lui.</p>
+ <p>&mdash;Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, madame, je suis s&ucirc;r de ne pas me tromper. Comme il s'agit
+ d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuset&eacute; de faire
+ compara&icirc;tre ici, devant vous et moi, tout votre monde.</p>
+ <p>Je r&eacute;sistai d'abord, puis je c&eacute;dai, et je fis monter tous mes gens,
+ hommes et femmes.</p>
+ <p>Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'&oelig;il, puis
+ d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas tout.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille
+ que vous ne pouvez confondre avec un for&ccedil;at.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Puis-je la voir aussi?</p>
+ <p>&mdash;Certainement.</p>
+ <p>Je sonnai Rose qui parut aussit&ocirc;t. &Agrave; peine fut-elle entr&eacute;e que
+ le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cach&eacute;s
+ derri&egrave;re la porte, se jet&egrave;rent sur elle, lui saisirent les mains et les
+ li&egrave;rent avec des cordes.</p>
+ <p>Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'&eacute;lancer pour la
+ d&eacute;fendre. Le commissaire m'arr&ecirc;ta:</p>
+ <p>&mdash;Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
+ condamn&eacute; &agrave; mort en 1879 pour assassinat pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+ viol. Sa peine fut commu&eacute;e en prison perp&eacute;tuelle. Il s'&eacute;chappa
+ voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.<a name="Page_34"
+ id="Page_34"></a></p>
+ <p>J'&eacute;tais affol&eacute;e, atterr&eacute;e. Je ne croyais pas. Le commissaire
+ reprit en riant:</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatou&eacute;. La
+ manche fut relev&eacute;e. C'&eacute;tait vrai. L'homme de police ajouta avec un
+ certain mauvais go&ucirc;t:</p>
+ <p>&mdash;Fiez-vous en &agrave; nous pour les autres constatations.</p>
+ <p>Et on emmena ma femme de chambre!</p>
+ <p>Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'&eacute;tait pas la
+ col&egrave;re d'avoir &eacute;t&eacute; jou&eacute;e ainsi, tromp&eacute;e et
+ ridiculis&eacute;e; ce n'&eacute;tait pas la honte d'avoir &eacute;t&eacute; ainsi
+ habill&eacute;e, d&eacute;shabill&eacute;e, mani&eacute;e et touch&eacute;e par cet
+ homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
+ Comprends-tu?</p>
+ <p>&mdash;Non, pas tr&egrave;s bien?</p>
+ <p>&mdash;Voyons.... R&eacute;fl&eacute;chis.... Il avait &eacute;t&eacute;
+ condamn&eacute;... pour viol, ce gar&ccedil;on... eh bien! je pensais... &agrave;
+ celle qu'il avait viol&eacute;e... et &ccedil;a..., &ccedil;a m'humiliait....
+ Voil&agrave;.... Comprends-tu, maintenant?</p>
+ <p>Et Mme Margot ne r&eacute;pondit pas. Elle regar<a name="Page_35"
+ id="Page_35"></a>dait droit devant elle, d'un &oelig;il fixe et singulier les deux boutons
+ luisants de la livr&eacute;e, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les
+ femmes.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/032.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_PERE" id="LE_PERE"></a>LE
+ P&Egrave;RE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/035.png" alt="LE P&Egrave;RE" title="LE P&Egrave;RE" />
+ </div>
+ <p>Comme il habitait les Batignolles, &eacute;tant employ&eacute; au minist&egrave;re
+ de l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se cendre &agrave;
+ son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de Paris, en face d'une
+ jeune fille dont il devint amoureux.</p>
+ <p>Elle allait &agrave; son magasin, tous les jours, &agrave; la m&ecirc;me heure.
+ C'&eacute;tait une petite brunette, de ces brunes
+ dont les yeux sont si noirs qu'ils ont l'air de taches, et dont le teint &agrave; des
+ reflets d'ivoire. Il la voyait appara&icirc;tre toujours au coin de la m&ecirc;me
+ rue; et elle se mettait &agrave; courir pour rattraper la lourde voiture. Elle
+ courait d'un petit air press&eacute;, souple et gracieux; et elle sautait sur le
+ marche-pied avant que les chevaux fussent tout &agrave; fait arr&ecirc;t&eacute;s.
+ Puis elle p&eacute;n&eacute;trait dans l'int&eacute;rieur en soufflant un peu, et,
+ s'&eacute;tant assise, jetait un regard autour d'elle.</p>
+ <p>La premi&egrave;re fois qu'il la vit, Fran&ccedil;ois Tessier sentit que cette
+ figure-l&agrave; lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes qu'on a
+ envie de serrer &eacute;perdument dans ses bras, tout de suite, sans les
+ conna&icirc;tre. Elle r&eacute;pondait, cette jeune fille, &agrave; ses d&eacute;sirs
+ intimes, &agrave; ses attentes secr&egrave;tes, &agrave; cette sorte d'id&eacute;al
+ d'amour qu'on porte, sans le savoir, au fond du c&oelig;ur.</p>
+ <p>Il la regardait obstin&eacute;ment, malgr&eacute; lui. G&ecirc;n&eacute;e par
+ cette contemplation, elle rougit. Il s'en aper&ccedil;ut et voulut d&eacute;tourner
+ les yeux; mais il les ramenait &agrave; tout
+ moment sur elle, quoiqu'il s'effor&ccedil;&acirc;t de les fixer ailleurs.</p>
+ <p>Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'&ecirc;tre parl&eacute;. Il lui
+ c&eacute;dait sa place quand la voiture &eacute;tait pleine et montait sur
+ l'imp&eacute;riale, bien que cela le d&eacute;sol&acirc;t. Elle le saluait maintenant
+ d'un petit sourire; et, quoiqu'elle baiss&acirc;t toujours les yeux sous son regard
+ qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus f&acirc;ch&eacute;e d'&ecirc;tre
+ contempl&eacute;e ainsi.</p>
+ <p>Ils finirent par causer. Une sorte d'intimit&eacute; rapide s'&eacute;tablit entre
+ eux, une intimit&eacute; d'une demi-heure par jour. Et c'&eacute;tait l&agrave;,
+ certes, la plus charmante demi-heure de sa vie &agrave; lui. Il pensait &agrave; elle
+ tout le reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues s&eacute;ances du
+ bureau, hant&eacute;, poss&eacute;d&eacute;, envahi par cette image flottante et
+ tenace qu'un visage de femme aim&eacute;e laisse en nous. Il lui semblait que la
+ possession enti&egrave;re de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou,
+ presque au-dessus des r&eacute;alisations humaines.</p>
+ <p>Chaque matin maintenant elle lui donnait une
+ poign&eacute;e de main, et il gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le
+ souvenir dans sa chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait
+ qu'il en avait conserv&eacute; l'empreinte sur sa peau.</p>
+ <p>Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage en
+ omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.</p>
+ <p>Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de printemps, d'aller
+ d&eacute;jeuner avec lui, &agrave; Maisons-Laffitte, le lendemain.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Elle &eacute;tait la premi&egrave;re &agrave; l'attendre &agrave; la gare. Il fut
+ surpris; mais elle lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Avant de partir, j'ai &agrave; vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
+ plus qu'il, ne faut.</p>
+ <p>Elle tremblait, appuy&eacute;e &agrave; son bras, les yeux baiss&eacute;s et les
+ joues p&acirc;les. Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;Il ne faut pas que vous vous trompiez
+ sur moi. Je suis une honn&ecirc;te fille, et je n'irai l&agrave;-bas avec vous que si
+ vous me promettez, si vous me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit...
+ qui ne soit pas... convenable....</p>
+ <p>Elle &eacute;tait devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il ne
+ savait que r&eacute;pondre, heureux et d&eacute;sappoint&eacute; en m&ecirc;me temps.
+ Au fond du c&oelig;ur, il pr&eacute;f&eacute;rait peut-&ecirc;tre que ce f&ucirc;t ainsi;
+ et pourtant... pourtant il s'&eacute;tait laiss&eacute; bercer, cette nuit, par des
+ r&ecirc;ves qui lui avaient mis le feu dans les veines. Il l'aimerait moins
+ assur&eacute;ment s'il la savait de conduite l&eacute;g&egrave;re; mais alors ce
+ serait si charmant, si d&eacute;licieux pour lui! Et tous les calculs
+ &eacute;go&iuml;stes des hommes en mati&egrave;re d'amour lui travaillaient
+ l'esprit.</p>
+ <p>Comme il ne disait rien, elle se remit &agrave; parler d'une voix &eacute;mue,
+ avec des larmes au coin des paupi&egrave;res:</p>
+ <p>&mdash;Si vous ne me promettez pas de me respecter tout &agrave; fait, je m'en
+ retourne &agrave; la maison.</p>
+ <p>Il lui serra le bras tendrement et r&eacute;pondit:<a name="Page_43"
+ id="Page_43"></a></p>
+ <p>&mdash;Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.</p>
+ <p>Elle parut soulag&eacute;e et demanda en souriant:</p>
+ <p>&mdash;C'est bien vrai, &ccedil;a?</p>
+ <p>Il la regarda au fond des yeux.</p>
+ <p>&mdash;Je vous le jure!</p>
+ <p>&mdash;Prenons les billets, dit-elle.</p>
+ <p>Ils ne purent gu&egrave;re parler en route, le wagon &eacute;tant au complet.</p>
+ <p>Arriv&eacute;s &agrave; Maisons-Laffitte, ils se dirig&egrave;rent vers la
+ Seine.</p>
+ <p>L'air ti&egrave;de amollissait la chair et l'&acirc;me. Le soleil tombant en plein
+ sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de gaiet&eacute;
+ dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la main, le long de la
+ berge, en regardant les petits poissons qui glissaient, par troupes, entre deux eaux.
+ Ils allaient, inond&eacute;s de bonheur, comme soulev&eacute;s de terre dans une
+ f&eacute;licit&eacute; &eacute;perdue.</p>
+ <p>Elle dit enfin:</p>
+ <p>&mdash;Comme vous devez me trouver folle.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a?</p>
+ <p>Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;N'est-ce pas une folie de venir comme &ccedil;a toute seule avec vous?</p>
+ <p>&mdash;Mais non! c'est bien naturel.</p>
+ <p>&mdash;Non! non! ce n'est pas naturel&mdash;pour moi,&mdash;parce que je ne veux
+ pas fauter,&mdash;et c'est comme &ccedil;a qu'on faute, cependant. Mais si vous
+ saviez! c'est si triste, tous les jours, la m&ecirc;me chose, tous les jours du mois
+ et tous les mois de l'ann&eacute;e. Je suis toute seule avec maman. Et comme elle a
+ eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je peux. Je t&acirc;che
+ de rire quand m&ecirc;me; mais je ne r&eacute;ussis pas toujours. C'est &eacute;gal,
+ c'est mal d'&ecirc;tre venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.</p>
+ <p>Pour r&eacute;pondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
+ s&eacute;para de lui, d'un mouvement brusque; et, f&acirc;ch&eacute;e soudain:</p>
+ <p>&mdash;Oh! monsieur Fran&ccedil;ois! apr&egrave;s ce que vous m'avez
+ jur&eacute;.</p>
+ <p>Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.</p>
+ <p>Ils d&eacute;jeun&egrave;rent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
+ peupliers &eacute;normes, au bord de l'eau.</p>
+ <p>Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir l'un
+ pr&egrave;s de l'autre les rendaient rouges, oppress&eacute;s et silencieux.</p>
+ <p>Mais apr&egrave;s le caf&eacute; une joie brusque les envahit, et, ayant
+ travers&eacute; la Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La
+ Frette.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+ <p>&mdash;Louise.</p>
+ <p>Il r&eacute;p&eacute;ta: Louise; et il ne dit plus rien.</p>
+ <p>La rivi&egrave;re, d&eacute;crivant une longue courbe, allait baigner au loin une
+ rang&eacute;e de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la t&ecirc;te en bas.
+ La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe champ&ecirc;tre,
+ et lui, il chantait &agrave; pleine bouche, gris comme un jeune cheval qu'on vient de
+ mettre &agrave; l'herbe.</p>
+ <p>&Agrave; leur gauche, un coteau plant&eacute; de vignes<a name="Page_46"
+ id="Page_46"></a> suivait la rivi&egrave;re. Mais Fran&ccedil;ois soudain
+ s'arr&ecirc;ta et demeurant immobile d'&eacute;tonnement:</p>
+ <p>&mdash;Oh! regardez, dit-il.</p>
+ <p>Les vignes avaient cess&eacute;, et toute la c&ocirc;te maintenant &eacute;tait
+ couverte de lilas en fleurs. C'&eacute;tait un bois violet! une sorte de grand tapis
+ &eacute;tendu sur la terre, allant jusqu'au village, l&agrave;-bas, &agrave; deux ou
+ trois kilom&egrave;tres.</p>
+ <p>Elle restait aussi saisie, &eacute;mue. Elle murmura:</p>
+ <p>&mdash;Oh! que c'est joli!</p>
+ <p>Et, traversant un champ, ils all&egrave;rent, en courant, vers cette
+ &eacute;trange colline, qui fournit, chaque ann&eacute;e, tous les lilas
+ tra&icirc;n&eacute;s &agrave; travers Paris, dans les petites voitures des marchandes
+ ambulantes.</p>
+ <p>Un &eacute;troit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
+ rencontr&eacute; une petite clairi&egrave;re, ils s'assirent.</p>
+ <p>Des l&eacute;gions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans l'air
+ un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un jour sans brise,
+ s'abattait sur le long coteau &eacute;panoui,
+ faisait sortir de ce bois de bouquets un ar&ocirc;me puissant, un immense souffle de
+ parfums, cette sueur des fleurs.</p>
+ <p>Une cloche d'&eacute;glise sonnait au loin.</p>
+ <p>Et, tout doucement, ils s'embrass&egrave;rent, puis s'&eacute;treignirent,
+ &eacute;tendus sur l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait
+ ferm&eacute; les yeux et le tenait &agrave; pleins bras, le serrant
+ &eacute;perdument, sans une pens&eacute;e, la raison perdue, engourdie de la
+ t&ecirc;te aux pieds dans une attente passionn&eacute;e. Et elle se donna tout
+ enti&egrave;re sans savoir ce qu'elle faisait, sans comprendre m&ecirc;me qu'elle
+ s'&eacute;tait livr&eacute;e &agrave; lui.</p>
+ <p>Elle se r&eacute;veilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit
+ &agrave; pleurer, g&eacute;missant de douleur, la figure cach&eacute;e sous ses
+ mains.</p>
+ <p>Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer tout de
+ suite. Elle r&eacute;p&eacute;tait sans cesse, en marchant &agrave; grands pas:</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+ <p>Il lui disait:</p>
+ <p>&mdash;Louise! Louise! restons, je vous en prie.</p>
+ <p>Elle avait maintenant les pommettes rouges et
+ les yeux caves. D&egrave;s qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans
+ m&ecirc;me lui dire adieu.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
+ chang&eacute;e, amaigrie. Elle lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'ils furent seuls, sur le trottoir:</p>
+ <p>&mdash;Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir apr&egrave;s
+ ce qui s'est pass&eacute;.</p>
+ <p>Il balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Mais, pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Parce que je ne peux pas. J'ai &eacute;t&eacute; coupable. Je ne le serai
+ plus.</p>
+ <p>Alors il l'implora, la supplia, tortur&eacute; de d&eacute;sirs, affol&eacute; du
+ besoin de l'avoir tout enti&egrave;re, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondait obstin&eacute;ment:</p>
+ <p>&mdash;Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.</p>
+ <p>Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'&eacute;pouser. Elle dit
+ encore:</p>
+ <p>&mdash;Non.</p>
+ <p>Et le quitta.</p>
+ <p>Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme il ne
+ savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.</p>
+ <p>Le neuvi&egrave;me, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'&eacute;tait
+ elle. Elle se jeta dans ses bras, et ne r&eacute;sista plus.</p>
+ <p>Pendant trois mois, elle fut sa ma&icirc;tresse. Il commen&ccedil;ait &agrave; se
+ lasser d'elle, quand elle lui apprit qu'elle &eacute;tait grosse. Alors, il n'eut
+ plus qu'une id&eacute;e en t&ecirc;te: rompre &agrave; tout prix.</p>
+ <p>Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que dire,
+ affol&eacute; d'inqui&eacute;tudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait, il
+ prit un parti supr&ecirc;me. Il d&eacute;m&eacute;nagea, une nuit, et disparut.</p>
+ <p>Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
+ abandonn&eacute;e. Elle se jeta aux genoux de sa
+ m&egrave;re en lui confessant son malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha
+ d'un gar&ccedil;on.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Des ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent. Fran&ccedil;ois Tessier vieillissait
+ sans qu'aucun changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne
+ des bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait &agrave;
+ la m&ecirc;me heure, suivait les m&ecirc;mes rues, passait par la m&ecirc;me porte
+ devant le m&ecirc;me concierge, entrait dans le m&ecirc;me bureau, s'asseyait sur le
+ m&ecirc;me si&egrave;ge, et accomplissait la m&ecirc;me besogne. Il &eacute;tait seul
+ au monde, seul, le jour, au milieu de ses coll&egrave;gues indiff&eacute;rents, seul,
+ la nuit, dans son logement de gar&ccedil;on. Il &eacute;conomisait cent francs par
+ mois pour la vieillesse.</p>
+ <p>Chaque dimanche, il faisait un tour aux
+ Champs-&Eacute;lys&eacute;es, afin de regarder passer le monde &eacute;l&eacute;gant,
+ les &eacute;quipages et les jolies femmes.</p>
+ <p>Il disait le lendemain, &agrave; son compagnon de peine:</p>
+ <p>&mdash;Le retour du bois &eacute;tait fort brillant, hier.</p>
+ <p>Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au parc
+ Monceau. C'&eacute;tait par un clair matin d'&eacute;t&eacute;.</p>
+ <p>Les bonnes et les mamans, assises le long des all&eacute;es, regardaient les
+ enfants jouer devant elles.</p>
+ <p>Mais soudain Fran&ccedil;ois Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par la
+ main deux enfants: un petit gar&ccedil;on d'environ dix ans, et une petite fille de
+ quatre ans. C'&eacute;tait elle.</p>
+ <p>Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise, suffoqu&eacute;
+ par l'&eacute;motion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint, cherchant
+ &agrave; la voir encore. Elle s'&eacute;tait assise, maintenant. Le gar&ccedil;on
+ demeurait tr&egrave;s sage, &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, tandis que la fillette
+ faisait des p&acirc;t&eacute;s de terre. C'&eacute;tait elle, c'&eacute;tait bien
+ elle. Elle avait un air s&eacute;rieux de dame,
+ une toilette simple, une allure assur&eacute;e et digne.</p>
+ <p>Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit gar&ccedil;on leva la
+ t&ecirc;te. Fran&ccedil;ois Tessier se sentit trembler. C'&eacute;tait son fils, sans
+ doute. Et il le consid&eacute;ra, et il crut se reconna&icirc;tre lui-m&ecirc;me tel
+ qu'il &eacute;tait sur une photographie faite autrefois.</p>
+ <p>Et il demeura cach&eacute; derri&egrave;re un arbre, attendant qu'elle s'en
+ all&acirc;t, pour la suivre.</p>
+ <p>Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'id&eacute;e de l'enfant surtout le
+ harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, &ecirc;tre s&ucirc;r? Mais
+ qu'aurait-il fait?</p>
+ <p>Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+ &eacute;pous&eacute;e par un voisin, un honn&ecirc;te homme de m&oelig;urs graves,
+ touch&eacute; par sa d&eacute;tresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant,
+ avait m&ecirc;me reconnu l'enfant, son enfant &agrave; lui, Fran&ccedil;ois
+ Tessier.</p>
+ <p>Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait, et chaque
+ fois une envie folle, irr&eacute;sistible, l'envahissait, de<a name="Page_53"
+ id="Page_53"></a> prendre son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de
+ l'emporter, de le voler.</p>
+ <p>Il souffrait affreusement dans son isolement mis&eacute;rable de vieux
+ gar&ccedil;on sans affections; il souffrait une torture atroce, d&eacute;chir&eacute;
+ par une tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce besoin
+ d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des &ecirc;tres.</p>
+ <p>Il voulut enfin faire une tentative d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, et,
+ s'approchant d'elle, un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, plant&eacute;,
+ au milieu du chemin, livide, les l&egrave;vres secou&eacute;es de frissons:</p>
+ <p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+ <p>Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri d'horreur, et,
+ saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit, en les tra&icirc;nant
+ derri&egrave;re elle.</p>
+ <p>Il rentra chez lui pour pleurer.</p>
+ <p>Des mois encore pass&egrave;rent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour et
+ nuit, rong&eacute;, d&eacute;vor&eacute; par sa tendresse de p&egrave;re.</p>
+ <p>Pour embrasser son fils, il serait mort, il
+ aurait tu&eacute;, il aurait accompli toutes les besognes, brav&eacute; tous les
+ dangers, tent&eacute; toutes les audaces.</p>
+ <p>Il lui &eacute;crivit &agrave; elle. Elle ne r&eacute;pondit pas. Apr&egrave;s
+ vingt lettres, il comprit qu'il ne devait point esp&eacute;rer la fl&eacute;chir.
+ Alors il prit une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, et pr&ecirc;t
+ &agrave; recevoir dans le c&oelig;ur une balle de revolver s'il le fallait. Il adressa
+ &agrave; son mari un billet de quelques mots:</p>
+ <p>&laquo;Monsieur,</p>
+ <p>&laquo;Mon nom doit &ecirc;tre pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
+ mis&eacute;rable, si tortur&eacute; par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
+ vous.</p>
+ <p>&laquo;Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.</p>
+ <p>&laquo;J'ai l'honneur, etc.&raquo;</p>
+ <p>Il re&ccedil;ut le lendemain la r&eacute;ponse:</p>
+ <p>&laquo;Monsieur,</p>
+ <p>&laquo;Je vous attends mardi &agrave; cinq heures.&raquo;<a name="Page_55"
+ id="Page_55"></a></p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>En gravissant l'escalier, Fran&ccedil;ois Tessier s'arr&ecirc;tait de marche en
+ marche, tant son c&oelig;ur battait. C'&eacute;tait dans sa poitrine un bruit
+ pr&eacute;cipit&eacute;, comme un galop de b&ecirc;te, un bruit sourd et violent. Et
+ il ne respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.</p>
+ <p>Au troisi&egrave;me &eacute;tage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Monsieur Flamel.</p>
+ <p>&mdash;C'est ici, monsieur. Entrez.</p>
+ <p>Et il p&eacute;n&eacute;tra dans un salon bourgeois. Il &eacute;tait seul; il
+ attendit &eacute;perdu, comme au milieu d'une catastrophe.</p>
+ <p>Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il &eacute;tait grand, grave, un peu gros, en
+ redingote noire. Il montra un si&egrave;ge de la main.</p>
+ <p>Fran&ccedil;ois Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:</p>
+ <p>&mdash;Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon nom... si
+ vous savez....</p>
+ <p>M. Flamel l'interrompit:</p>
+ <p>&mdash;C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parl&eacute; de vous.</p>
+ <p>Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re, et
+ une majest&eacute; bourgeoise d'honn&ecirc;te homme. Fran&ccedil;ois Tessier
+ reprit:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, monsieur, voil&agrave;. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
+ Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....</p>
+ <p>M. Flamel se leva, s'approcha de la chemin&eacute;e, sonna. La bonne parut. Il
+ dit:</p>
+ <p>&mdash;Allez me chercher Louis.</p>
+ <p>Elle sortit. Ils rest&egrave;rent face &agrave; face, muets, n'ayant plus rien
+ &agrave; se dire, attendant.</p>
+ <p>Et, tout &agrave; coup, un petit gar&ccedil;on de dix ans se pr&eacute;cipita dans
+ le salon, et courut &agrave; celui qu'il croyait son p&egrave;re. Mais il
+ s'arr&ecirc;ta, confus, en apercevant un &eacute;tranger.</p>
+ <p>M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Maintenant, embrasse monsieur, mon ch&eacute;ri.</p>
+ <p>Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.<a name="Page_57"
+ id="Page_57"></a></p>
+ <p>Fran&ccedil;ois Tessier s'&eacute;tait lev&eacute;. Il laissa tomber son chapeau,
+ pr&ecirc;t &agrave; choir lui-m&ecirc;me. Et il contemplait son fils.</p>
+ <p>M. Flamel, par d&eacute;licatesse, s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;, et il
+ regardait par la fen&ecirc;tre, dans la rue.</p>
+ <p>L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit &agrave;
+ l'&eacute;tranger. Alors Fran&ccedil;ois, saisissant le petit dans ses bras, se mit
+ &agrave; l'embrasser follement &agrave; travers tout son visage, sur les yeux, sur
+ les joues, sur la bouche, sur les cheveux.</p>
+ <p>Le gamin, effar&eacute; par cette gr&ecirc;le de baisers, cherchait &agrave; les
+ &eacute;viter, d&eacute;tournait la t&ecirc;te, &eacute;cartait de ses petites mains
+ les l&egrave;vres goulues de cet homme.</p>
+ <p>Mais Fran&ccedil;ois Tessier, brusquement, le remit &agrave; terre. Il cria:</p>
+ <p>&mdash;Adieu! adieu!</p>
+ <p>Et il s'enfuit comme un voleur.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LAVEU" id="LAVEU"></a>L'AVE<a
+ name="Page_59" id="Page_59"></a>U</h2>
+ <p></p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/057.png" alt="L'AVEU" title="L'AVEU" />
+ </div>
+ <p>Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'&eacute;tendent,
+ onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les r&eacute;coltes diverses,
+ les seigles m&ucirc;rs et les bl&eacute;s jaunissants; les avoines d'un vert clair,
+ les tr&egrave;fles d'un vert sombre, &eacute;talent un grand manteau ray&eacute;,
+ remuant et doux sur le ventre nu de la terre.</p>
+ <p>L&agrave;-bas, au sommet d'une ondulation, en rang&eacute;e comme des soldats, une
+ interminable ligne de vaches, les unes
+ couch&eacute;es, les autres debout, clignant leurs gros yeux sous l'ardente
+ lumi&egrave;re, ruminent et p&acirc;turent un tr&egrave;fle aussi vaste qu'un
+ lac.</p>
+ <p>Et deux femmes, la m&egrave;re et la fille, vont, d'une allure balanc&eacute;e
+ l'une devant l'autre, par un &eacute;troit sentier creus&eacute; dans les
+ r&eacute;coltes, vers ce r&eacute;giment de b&ecirc;tes.</p>
+ <p>Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un cerceau de
+ barrique; et le m&eacute;tal, &agrave; chaque pas qu'elles font, jette une flamme
+ &eacute;blouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.</p>
+ <p>Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent, posent
+ &agrave; terre un seau, et s'approchent des deux premi&egrave;res b&ecirc;tes,
+ qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les c&ocirc;tes. L'animal se dresse,
+ lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soul&egrave;ve avec plus de peine
+ sa large croupe, qui semble alourdie par l'&eacute;norme mamelle de chair blonde et
+ pendante.</p>
+ <p>Et les deux Malivoire, m&egrave;re et fille, &agrave; ge<a name="Page_62"
+ id="Page_62"></a>noux sous le ventre de la vache, tirent par un vif mouvement des
+ mains sur le pis gonfl&eacute;, qui jette, &agrave; chaque pression, un mince fil de
+ lait dans le seau. La mousse un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de
+ b&ecirc;te en b&ecirc;te jusqu'au bout de la longue file.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'elles ont fini d'en traire une, elles la d&eacute;placent, lui
+ donnant &agrave; p&acirc;turer un bout de verdure intacte.</p>
+ <p>Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait, la
+ m&egrave;re devant, la fille derri&egrave;re.</p>
+ <p>Mais celle-ci brusquement s'arr&ecirc;te, pose son fardeau, s'assied et se met
+ &agrave; pleurer.</p>
+ <p>La m&egrave;re Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
+ stup&eacute;faite.</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu'tas? dit-elle.</p>
+ <p>Et la fille, C&eacute;leste, une grande rousse aux cheveux br&ucirc;l&eacute;s,
+ aux joues br&ucirc;l&eacute;es, tach&eacute;es de son comme si des gouttes de feu lui
+ &eacute;taient tomb&eacute;es sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil,
+ murmura en geignant doucement comme font les enfants battus:</p>
+ <p>&mdash;Je n'peux pu porter mon lait!</p>
+ <p>La m&egrave;re la regardait d'un air soup&ccedil;onneux. Elle
+ r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu'tas?</p>
+ <p>C&eacute;leste reprit, &eacute;croul&eacute;e par terre entre ses deux seaux, et
+ se cachant les yeux avec son tablier:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a me tire trop. Je ne peux pas.</p>
+ <p>La m&egrave;re, pour la troisi&egrave;me fois, reprit:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; que t'as donc?</p>
+ <p>Et la fille g&eacute;mit:</p>
+ <p>&mdash;Je crois ben que me v'la grosse.</p>
+ <p>Et elle sanglota.</p>
+ <p>La vieille &agrave; son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
+ trouvait rien. Enfin elle balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?</p>
+ <p>C'&eacute;taient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, pos&eacute;s,
+ respect&eacute;s, malins et puissants.</p>
+ <p>C&eacute;leste b&eacute;gaya:</p>
+ <p>&mdash;J'crais ben que oui, tout de m&ecirc;me.<a name="Page_64"
+ id="Page_64"></a></p>
+ <p>La m&egrave;re effar&eacute;e regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant.
+ Au bout de quelques secondes elle cria:</p>
+ <p>&mdash;Te v'la grosse! Te v'la grosse! O&ugrave; qu't'as attrapp&eacute;
+ &ccedil;a, roulure?</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, toute secou&eacute;e par l'&eacute;motion, murmura:</p>
+ <p>&mdash;J'crais ben que c'est dans la voiture &agrave; Polyte.</p>
+ <p>La vieille cherchait &agrave; comprendre, cherchait &agrave; deviner, cherchait
+ &agrave; savoir qui avait pu faire ce malheur &agrave; sa fille. Si c'&eacute;tait un
+ gars bien riche et bien vu, on verrait &agrave; s'arranger. Il n'y aurait encore que
+ demi-mal; C&eacute;leste n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re &agrave; qui pareille
+ chose arrivait; mais &ccedil;a la contrariait tout de m&ecirc;me, vu les propos et
+ leur position.</p>
+ <p>Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;Et qu&eacute; que c'est qui t'a fait &ccedil;a, salope?</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, r&eacute;solue &agrave; tout dire, balbutia:</p>
+ <p>&mdash;J'crais ben qu'c'est Polyte.</p>
+ <p>Alors la m&egrave;re Malivoire, affol&eacute;e de col&egrave;re, se rua sur sa
+ fille et se mit &agrave; la battre avec une telle
+ fr&eacute;n&eacute;sie qu'elle en perdit son bonnet.</p>
+ <p>Elle tapait &agrave; grands coups de poing sur la t&ecirc;te, sur le dos, partout;
+ et C&eacute;leste, tout &agrave; fait allong&eacute;e entre les deux seaux, qui la
+ prot&eacute;geaient un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.</p>
+ <p>Toutes les vaches, surprises, avaient cess&eacute; de p&acirc;turer, et,
+ s'&eacute;tant retourn&eacute;es, regardaient de leurs gros yeux. La derni&egrave;re
+ meugla, le mufle tendu vers les femmes.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir tap&eacute; jusqu'&agrave; perdre haleine, la m&egrave;re
+ Malivoire, essouffl&eacute;e s'arr&ecirc;ta; et reprenant un peu ses esprits, elle
+ voulut se rendre tout &agrave; fait compte de la situation:</p>
+ <p>&mdash;Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
+ diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jet&eacute; un sort, pour
+ s&ucirc;r, un propre &agrave; rien?</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, toujours allong&eacute;e, murmura dans la poussi&egrave;re:</p>
+ <p>&mdash;J'y payais point la voiture!</p>
+ <p>Et la vieille normande comprit.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, C&eacute;leste allait porter au
+ bourg les produits de la ferme, la volaille, la cr&egrave;me et les &oelig;ufs.</p>
+ <p>Elle partait d&egrave;s sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
+ laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur la
+ grand'route la voiture de poste d'Yvetot.</p>
+ <p>Elle posait &agrave; terre ses marchandises et s'asseyait dans le foss&eacute;,
+ tandis que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et plat,
+ passant la t&ecirc;te &agrave; travers les barreaux d'osier, regardaient de leur &oelig;il
+ rond, stupide et surpris.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t la guimbarde, sorte de coffre jaune coiff&eacute; d'une casquette de
+ cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccad&eacute; d'une rosse blanche.<a
+ name="Page_67" id="Page_67"></a></p>
+ <p>Et Polyte le cocher, un gros gar&ccedil;on r&eacute;joui, ventru bien que jeune,
+ et tellement cuit par le soleil, br&ucirc;l&eacute; par le vent, tremp&eacute; par
+ les averses, et teint&eacute; par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur
+ de brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:</p>
+ <p>&mdash;Bonjour Mam'zelle C&eacute;leste. La sant&eacute; &ccedil;a va-t-il?</p>
+ <p>Elle lui tendait, l'un apr&egrave;s l'autre, ses paniers qu'il casait sur
+ l'imp&eacute;riale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
+ marche-pied, en montrant un fort mollet v&ecirc;tu d'un bas bleu.</p>
+ <p>Et chaque fois Polyte r&eacute;p&eacute;tait la m&ecirc;me plaisanterie:
+ &laquo;Mazette, il n'a pas maigri.&raquo;</p>
+ <p>Et elle riait, trouvant &ccedil;a dr&ocirc;le.</p>
+ <p>Puis il lan&ccedil;ait un, &laquo;Hue cocotte,&raquo; qui remettait en route son
+ maigre cheval. Alors C&eacute;leste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
+ poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour les paniers,
+ et les passait &agrave; Polyte par-dessus l'&eacute;paule. Il les prenait en
+ disant:</p>
+ <p>&mdash;C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?</p>
+ <p>Et il riait de tout son c&oelig;ur en se retournant vers elle pour la regarder &agrave;
+ son aise.</p>
+ <p>Il lui en co&ucirc;tait beaucoup, &agrave; elle, de donner chaque fois ce
+ demi-franc pour trois kilom&egrave;tres de route. Et quand elle n'avait pas de sous
+ elle en souffrait davantage encore, ne pouvant se d&eacute;cider &agrave; allonger
+ une pi&egrave;ce d'argent.</p>
+ <p>Et un jour, au moment de payer, elle demanda:</p>
+ <p>&mdash;Pour une bonne pratique comme m&eacute;, vous devriez bien ne prendre que
+ six sous?</p>
+ <p>Il se mit &agrave; rire:</p>
+ <p>&mdash;Six sous, ma belle, vous valez mieux que &ccedil;a, pour s&ucirc;r.</p>
+ <p>Elle insistait:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a vous fait pas moins deux francs par mois.</p>
+ <p>Il cria en tapant sur sa rosse:</p>
+ <p>&mdash;T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai &ccedil;a pour une rigolade.</p>
+ <p>Elle demanda d'un air niais:</p>
+ <p>&laquo;Qu&eacute; que c'est que vous dites?&raquo;</p>
+ <p>Il s'amusait tellement qu'il toussait &agrave; force de rire.</p>
+ <p>&mdash;Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et
+ gar&ccedil;on, en avant deux sans musique.</p>
+ <p>Elle comprit, rougit, et d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Je n'suis pas de ce jeu-l&agrave;, m'sieu Polyte.</p>
+ <p>Mais il ne s'intimida pas, et il r&eacute;p&eacute;tait, s'amusant de plus en
+ plus:</p>
+ <p>&mdash;Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et gar&ccedil;on!</p>
+ <p>Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
+ demander:</p>
+ <p>&mdash;C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?</p>
+ <p>Elle plaisantait aussi l&agrave;-dessus, maintenant, et elle r&eacute;pondait:</p>
+ <p>&mdash;Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour s&ucirc;r
+ alors!</p>
+ <p>Et il criait en riant toujours:</p>
+ <p>&mdash;Entendu pour samedi, ma belle.</p>
+ <p>Mais elle calculait en dedans que depuis deux
+ ans que durait la chose, elle avait bien pay&eacute; quarante-huit francs &agrave;
+ Polyte, et quarante-huit francs &agrave; la campagne ne se trouvent pas dans une
+ orni&egrave;re; et elle calculait aussi que dans deux ann&eacute;es encore, elle
+ aurait pay&eacute; pr&egrave;s de cent francs.</p>
+ <p>Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils &eacute;taient seuls, comme il
+ demandait selon sa coutume:</p>
+ <p>&mdash;C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;&Agrave; vot' d&eacute;sir m'sieu Polyte.</p>
+ <p>Il ne s'&eacute;tonna pas du tout et enjamba la banquette de derri&egrave;re en
+ murmurant d'un air content:</p>
+ <p>&mdash;Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.</p>
+ <p>Et le vieux cheval blanc se mit &agrave; trottiner d'un train si doux qu'il
+ semblait danser sur place, sourd &agrave; la voix qui criait parfois du fond de la
+ voiture: &laquo;Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.&raquo;<a name="Page_71"
+ id="Page_71"></a></p>
+ <p>Trois mois plus tard C&eacute;leste s'aper&ccedil;ut qu'elle &eacute;tait
+ grosse.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, &agrave; sa m&egrave;re. Et la
+ vieille, p&acirc;le de fureur, demanda:</p>
+ <p>&mdash;Combien que &ccedil;a y a co&ucirc;t&eacute;, alors?</p>
+ <p>C&eacute;leste r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Quat' mois, &ccedil;a fait huit francs, pour s&ucirc;r.</p>
+ <p>Alors la rage de la campagnarde se d&eacute;cha&icirc;na &eacute;perdument, et
+ retombant sur sa fille elle la rebattit jusqu'&agrave; perdre le souffle. Puis,
+ s'&eacute;tant relev&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Y as-tu dit, que t'&eacute;tait grosse?</p>
+ <p>&mdash;Mais non, pour s&ucirc;r.</p>
+ <p>&mdash;Pourqu&eacute; que tu y as point dit?</p>
+ <p>&mdash;Parce qu'i m'aurait fait r'payer p't&eacute;tre ben!</p>
+ <p>Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:<a name="Page_72"
+ id="Page_72"></a></p>
+ <p>&mdash;Allons, l&egrave;ve-t&eacute;, et t&acirc;che &agrave; v'nir.</p>
+ <p>Puis, apr&egrave;s un silence, elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six ou
+ huit mois!</p>
+ <p>Et C&eacute;leste, s'&eacute;tant redress&eacute;e, pleurant encore,
+ d&eacute;coiff&eacute;e et bouffie, se remit en marche d'un pas lourd, en
+ murmurant:</p>
+ <p>&mdash;Pour s&ucirc;r que j'y dirai point.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/069.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_PARURE" id="LA_PARURE"></a><a
+ name="Page_74" id="Page_74"></a>LA PARURE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/073.png" alt="LA PARURE" title="LA PARURE" />
+ </div>
+ <p>C'&eacute;tait une de ces jolies et charmantes filles, n&eacute;es, comme par une
+ erreur du destin, dans une famille d'employ&eacute;s. Elle n'avait pas de dot, pas
+ d'esp&eacute;rances, aucun moyen d'&ecirc;tre connue, comprise, aim&eacute;e,
+ &eacute;pous&eacute;e par un homme riche et distingu&eacute;; et elle se laissa
+ marier avec un petit commis du minist&egrave;re de l'instruction publique.</p>
+ <p>Elle fut simple ne pouvant &ecirc;tre par&eacute;e, mais malheureuse comme une
+ d&eacute;class&eacute;e; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur<a
+ name="Page_77" id="Page_77"></a> beaut&eacute;, leur gr&acirc;ce et leur charme leur
+ servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct
+ d'&eacute;l&eacute;gance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hi&eacute;rarchie,
+ et font des filles du peuple les &eacute;gales des plus grandes dames.</p>
+ <p>Elle souffrait sans cesse, se sentant n&eacute;e pour toutes les
+ d&eacute;licatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvret&eacute; de son
+ logement, de la mis&egrave;re des murs, de l'usure des si&egrave;ges, de la laideur
+ des &eacute;toffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait
+ m&ecirc;me pas aper&ccedil;ue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
+ Bretonne qui faisait son humble m&eacute;nage &eacute;veillait en elle des regrets
+ d&eacute;sol&eacute;s et des r&ecirc;ves &eacute;perdus. Elle songeait aux
+ antichambres muettes, capitonn&eacute;es avec des tentures orientales,
+ &eacute;clair&eacute;es par de hautes torch&egrave;res de bronze, et aux deux grands
+ valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la
+ chaleur lourde du calorif&egrave;re. Elle songeait aux grands salons v&ecirc;tus de
+ soie ancienne, aux meubles fins portant des bibe<a name="Page_78"
+ id="Page_78"></a>lots inestimables, et aux petits salons coquets, parfum&eacute;s,
+ faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes
+ connus et recherch&eacute;s dont toutes les femmes envient et d&eacute;sirent
+ l'attention.</p>
+ <p>Quand elle s'asseyait, pour d&icirc;ner, devant la table ronde couverte d'une
+ nappe de trois jours, en face de son mari qui d&eacute;couvrait la soupi&egrave;re en
+ d&eacute;clarant d'un air enchant&eacute;: &laquo;Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais
+ rien de meilleur que cela...&raquo; elle songeait aux d&icirc;ners fins, aux
+ argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
+ anciens et d'oiseaux &eacute;tranges au milieu d'une for&ecirc;t de f&eacute;erie;
+ elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
+ galanteries chuchot&eacute;es et &eacute;cout&eacute;es avec un sourire de sphinx,
+ tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de g&eacute;linotte.</p>
+ <p>Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela;
+ elle se sentait faite pour cela. Elle e&ucirc;t tant d&eacute;sir&eacute; plaire,
+ &ecirc;tre envi&eacute;e, &ecirc;tre s&eacute;duisante et recherch&eacute;e.<a
+ name="Page_79" id="Page_79"></a></p>
+ <p>Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller
+ voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de
+ chagrin, de regret, de d&eacute;sespoir et de d&eacute;tresse.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant &agrave; la main une large
+ enveloppe.</p>
+ <p>&mdash;Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.</p>
+ <p>Elle d&eacute;chira vivement le papier et en tira une carte imprim&eacute;e qui
+ portait ces mots:</p>
+ <p>&laquo;Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M.
+ et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soir&eacute;e &agrave;
+ l'h&ocirc;tel du minist&egrave;re, le lundi 18 janvier.&raquo;</p>
+ <p>Au lieu d'&ecirc;tre ravie, comme l'esp&eacute;rait son<a name="Page_80"
+ id="Page_80"></a> mari, elle jeta avec d&eacute;pit l'invitation sur la table,
+ murmurant:</p>
+ <p>&mdash;Que veux-tu que je fasse de cela?</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma ch&eacute;rie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors
+ jamais, et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie &agrave;
+ l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est tr&egrave;s recherch&eacute; et on n'en donne
+ pas beaucoup aux employ&eacute;s. Tu verras l&agrave; tout le monde officiel.</p>
+ <p>Elle le regardait d'un &oelig;il irrit&eacute;, et elle d&eacute;clara avec
+ impatience:</p>
+ <p>&mdash;Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller l&agrave;?</p>
+ <p>Il n'y avait pas song&eacute;; il balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Mais la robe avec laquelle tu vas au th&eacute;&acirc;tre. Elle me semble
+ tr&egrave;s bien, &agrave; moi...</p>
+ <p>Il se tut, stup&eacute;fait, &eacute;perdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
+ grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche;
+ il b&eacute;gaya:</p>
+ <p>&mdash;Qu'as-tu? qu'as-tu?</p>
+ <p>Mais, par un effort violent, elle avait dompt&eacute;<a name="Page_81"
+ id="Page_81"></a> sa peine et elle r&eacute;pondit d'une voix calme en essuyant ses
+ joues humides:</p>
+ <p>&mdash;Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par cons&eacute;quent je ne peux
+ aller &agrave; cette f&ecirc;te. Donne ta carte &agrave; quelque coll&egrave;gue dont
+ la femme sera mieux nipp&eacute;e que moi.</p>
+ <p>Il &eacute;tait d&eacute;sol&eacute;. Il reprit:</p>
+ <p>&mdash;Voyons, Mathilde. Combien cela co&ucirc;terait-il, une toilette convenable,
+ qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de tr&egrave;s
+ simple?</p>
+ <p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes, &eacute;tablissant ses comptes et
+ songeant aussi &agrave; la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
+ imm&eacute;diat et une exclamation effar&eacute;e du commis &eacute;conome.</p>
+ <p>Enfin, elle r&eacute;pondit en h&eacute;sitant:</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je
+ pourrais arriver.</p>
+ <p>Il avait un peu p&acirc;li, car il r&eacute;servait juste cette somme pour acheter
+ un fusil et s'offrir des parties de chasse, l'&eacute;t&eacute; suivant, dans la
+ plaine de Nanterre, avec quelques amis qui
+ allaient tirer des alouettes, par l&agrave;, le dimanche.</p>
+ <p>Il dit cependant:</p>
+ <p>&mdash;Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais t&acirc;che d'avoir une belle
+ robe.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le jour de la f&ecirc;te approchait, et Mme Loisel semblait triste,
+ inqui&egrave;te, anxieuse. Sa toilette &eacute;tait pr&ecirc;te cependant. Son mari,
+ lui dit un soir:</p>
+ <p>&mdash;Qu'as-tu? Voyons, tu es toute dr&ocirc;le depuis trois jours.</p>
+ <p>Et elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien &agrave; mettre
+ sur moi. J'aurai l'air mis&egrave;re comme tout. J'aimerais presque mieux ne pas
+ aller &agrave; cette soir&eacute;e.</p>
+ <p>Il reprit:</p>
+ <p>&mdash;Tu mettras des fleurs naturelles. C'est
+ tr&egrave;s chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses
+ magnifiques.</p>
+ <p>Elle n'&eacute;tait point convaincue.</p>
+ <p>&mdash;Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu
+ de femmes riches.</p>
+ <p>Mais son mari s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Que tu es b&ecirc;te! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de
+ te pr&ecirc;ter des bijoux. Tu es bien assez li&eacute;e avec elle pour faire
+ cela.</p>
+ <p>Elle poussa un cri de joie:</p>
+ <p>&mdash;C'est vrai. Je n'y avais point pens&eacute;.</p>
+ <p>Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa d&eacute;tresse.</p>
+ <p>Mme Forestier alla vers son armoire &agrave; glace, prit un large coffret,
+ l'apporta, l'ouvrit, et dit &agrave; Mme Loisel:</p>
+ <p>&mdash;Choisis, ma ch&egrave;re.</p>
+ <p>Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix
+ v&eacute;nitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait les
+ parures devant la glace, h&eacute;sitait, ne pou<a name="Page_84"
+ id="Page_84"></a>vait se d&eacute;cider &agrave; les quitter, &agrave; les rendre.
+ Elle demandait toujours:</p>
+ <p>&mdash;Tu n'as plus rien autre?</p>
+ <p>&mdash;Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup elle d&eacute;couvrit, dans une bo&icirc;te de satin noir, une
+ superbe rivi&egrave;re de diamants; et son c&oelig;ur se mit &agrave; battre d'un
+ d&eacute;sir immod&eacute;r&eacute;. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle
+ l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant
+ elle-m&ecirc;me.</p>
+ <p>Puis, elle demanda, h&eacute;sitante, pleine d'angoisse:</p>
+ <p>&mdash;Peux-tu me pr&ecirc;ter cela, rien que cela?</p>
+ <p>&mdash;Mais, oui, certainement.</p>
+ <p>Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis s'enfuit avec son
+ tr&eacute;sor.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le jour de la f&ecirc;te arriva. Mme Loisel eut un succ&egrave;s. Elle
+ &eacute;tait plus jolie que toutes, &eacute;l&eacute;gante, gracieuse, souriante et
+ folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient
+ &agrave; &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;s. Tous les attach&eacute;s du cabinet
+ voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.</p>
+ <p>Elle dansait avec ivresse, avec emportement, gris&eacute;e par le plaisir, ne
+ pensant plus &agrave; rien, dans le triomphe de sa beaut&eacute;, dans la gloire de
+ son succ&egrave;s, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de
+ toutes ces admirations, de tous ces d&eacute;sirs &eacute;veill&eacute;s, de cette
+ victoire si compl&egrave;te et si douce au c&oelig;ur des femmes.</p>
+ <p>Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un
+ petit salon d&eacute;sert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient
+ beaucoup.</p>
+ <p>Il lui jeta sur les &eacute;paules les v&ecirc;tements qu'il avait apport&eacute;s
+ pour la sortie, modestes v&ecirc;tements de la vie ordinaire, dont la pauvret&eacute;
+ jurait avec l'&eacute;l&eacute;gance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
+ s'enfuir, pour ne pas &ecirc;tre remarqu&eacute;e par les autres femmes qui
+ s'enveloppaient de riches fourrures.</p>
+ <p>Loisel la retenait:</p>
+ <p>&mdash;Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.</p>
+ <p>Mais elle ne l'&eacute;coutait point et descendait rapidement l'escalier.
+ Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouv&egrave;rent pas de voiture; et ils se
+ mirent &agrave; chercher, criant apr&egrave;s les cochers qu'ils voyaient passer de
+ loin.</p>
+ <p>Ils descendaient vers la Seine, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, grelottants.
+ Enfin ils trouv&egrave;rent sur le quai un de ces vieux coup&eacute;s noctambules
+ qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent &eacute;t&eacute;
+ honteux de leur mis&egrave;re pendant le jour.</p>
+ <p>Il les ramena jusqu'&agrave; leur porte, rue des Martyrs, et ils
+ remont&egrave;rent tristement chez eux.
+ C'&eacute;tait fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait &ecirc;tre au
+ Minist&egrave;re &agrave; dix heures.</p>
+ <p>Elle &ocirc;ta les v&ecirc;tements dont elle s'&eacute;tait envelopp&eacute; les
+ &eacute;paules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais
+ soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivi&egrave;re autour du cou!</p>
+ <p>Son mari, &agrave; moiti&eacute; d&eacute;v&ecirc;tu, d&eacute;j&agrave;,
+ demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?</p>
+ <p>Elle se tourna vers lui, affol&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivi&egrave;re de madame Forestier.</p>
+ <p>Il se dressa, &eacute;perdu:</p>
+ <p>&mdash;Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!</p>
+ <p>Et ils cherch&egrave;rent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans
+ les poches, partout. Ils ne la trouv&egrave;rent point.</p>
+ <p>Il demandait:</p>
+ <p>&mdash;Tu es s&ucirc;re que tu l'avais encore en quittant le bal?</p>
+ <p>&mdash;Oui, je l'ai touch&eacute;e dans le vestibule du Minist&egrave;re.<a
+ name="Page_88" id="Page_88"></a></p>
+ <p>&mdash;Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber. Elle
+ doit &ecirc;tre dans le fiacre.</p>
+ <p>&mdash;Oui, C'est probable. As-tu pris le num&eacute;ro?</p>
+ <p>&mdash;Non. Et toi, tu ne l'as pas regard&eacute;?</p>
+ <p>&mdash;Non.</p>
+ <p>Ils se contemplaient atterr&eacute;s. Enfin Loisel se rhabilla.</p>
+ <p>&mdash;Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait &agrave; pied,
+ pour voir si je ne la retrouverai pas.</p>
+ <p>Et il sortit. Elle demeura en toilette de soir&eacute;e, sans force pour se
+ coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pens&eacute;e.</p>
+ <p>Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouv&eacute;.</p>
+ <p>Il se rendit &agrave; la Pr&eacute;fecture de police, aux journaux, pour faire
+ promettre une r&eacute;compense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin
+ o&ugrave; un soup&ccedil;on d'espoir le poussait.</p>
+ <p>Elle attendit tout le jour, dans le m&ecirc;me &eacute;tat d'effarement devant cet
+ affreux d&eacute;sastre.</p>
+ <p>Loisel revint le soir, avec la figure creus&eacute;e, p&acirc;lie; il n'avait rien
+ d&eacute;couvert.</p>
+ <p>&mdash;Il faut, dit-il, &eacute;crire &agrave; ton amie que tu as bris&eacute; la
+ fermeture de sa rivi&egrave;re et que tu la fais r&eacute;parer. Cela nous donnera le
+ temps de nous retourner.</p>
+ <p>Elle &eacute;crivit sous sa dict&eacute;e.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute esp&eacute;rance.</p>
+ <p>Et Loisel, vieilli de cinq ans, d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Il faut aviser &agrave; remplacer ce bijou.</p>
+ <p>Ils prirent, le lendemain, la bo&icirc;te qui l'avait renferm&eacute;, et se
+ rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses
+ livres:</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivi&egrave;re; j'ai d&ucirc;
+ seulement fournir l'&eacute;crin.</p>
+ <p>Alors ils all&egrave;rent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille
+ &agrave; l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et
+ d'angoisse.</p>
+ <p>Ils trouv&egrave;rent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de diamants
+ qui leur parut enti&egrave;rement semblable &agrave; celui qu'ils cherchaient. Il
+ valait quarante mille francs. On le leur laisserait &agrave; trente-six mille.</p>
+ <p>Ils pri&egrave;rent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
+ ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le
+ premier &eacute;tait retrouv&eacute; avant la fin de f&eacute;vrier.</p>
+ <p>Loisel poss&eacute;dait dix-huit mille francs que lui avait laiss&eacute;s son
+ p&egrave;re. Il emprunterait le reste.</p>
+ <p>Il emprunta, demandant mille francs &agrave; l'un, cinq cents &agrave; l'autre,
+ cinq louis par-ci, trois louis par-l&agrave;. Il fit des billets, prit des
+ engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, &agrave; toutes les races de
+ pr&ecirc;teurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signa<a
+ name="Page_91" id="Page_91"></a>ture sans savoir m&ecirc;me s'il pourrait y faire
+ honneur, et, &eacute;pouvant&eacute; par les angoisses de l'avenir, par la noire
+ mis&egrave;re qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes les
+ privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la
+ rivi&egrave;re nouvelle, en d&eacute;posant sur le comptoir du marchand trente-six
+ mille francs.</p>
+ <p>Quand Mme Loisel reporta la parure &agrave; Mme Forestier, celle-ci lui dit, d'un
+ air froiss&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;Tu aurais d&ucirc; me la rendre plus t&ocirc;t, car, je pouvais en avoir
+ besoin.</p>
+ <p>Elle n'ouvrit pas l'&eacute;crin, ce que redoutait son amie. Si elle
+ s'&eacute;tait aper&ccedil;ue de la substitution, qu'aurait-elle pens&eacute;?
+ qu'aurait-elle dit? Ne l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?<a name="Page_92"
+ id="Page_92"></a></p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Mme Loisel connut la vie horrible des n&eacute;cessiteux. Elle prit son parti,
+ d'ailleurs, tout d'un coup, h&eacute;ro&iuml;quement. Il fallait payer cette dette
+ effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement; on loua sous
+ les toits une mansarde.</p>
+ <p>Elle connut les gros travaux du m&eacute;nage, les odieuses besognes de la
+ cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et
+ le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons,
+ qu'elle faisait s&eacute;cher sur une corde; elle descendit &agrave; la rue, chaque
+ matin, les ordures, et monta l'eau, s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque &eacute;tage
+ pour souffler. Et, v&ecirc;tue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier,
+ chez l'&eacute;picier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant,
+ injuri&eacute;e, d&eacute;fendant sou &agrave; sou son mis&eacute;rable argent.<a
+ name="Page_93" id="Page_93"></a></p>
+ <p>Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du
+ temps.</p>
+ <p>Le mari travaillait le soir &agrave; mettre au net les comptes d'un
+ commer&ccedil;ant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie &agrave; cinq sous la
+ page.</p>
+ <p>Et cette vie dura dix ans.</p>
+ <p>Au bout de dix ans, ils avaient tout restitu&eacute;, tout, avec le taux de
+ l'usure, et l'accumulation des int&eacute;r&ecirc;ts superpos&eacute;s.</p>
+ <p>Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle &eacute;tait devenue la femme forte,
+ et dure, et rude, des m&eacute;nages pauvres. Mal peign&eacute;e, avec les jupes de
+ travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait &agrave; grande eau les
+ planchers. Mais parfois, lorsque son mari &eacute;tait au bureau elle s'asseyait
+ aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, et elle songeait &agrave; cette soir&eacute;e
+ d'autrefois, &agrave; ce bal, o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; si belle et si
+ f&ecirc;t&eacute;e.</p>
+ <p>Que serait-il arriv&eacute; si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
+ qui sait? Comme la vie est singuli&egrave;re, changeante! Comme il faut peu de chose
+ pour vous perdre ou vous sauver!</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Or, un dimanche, comme elle &eacute;tait all&eacute;e faire un tour aux
+ Champs-&Eacute;lys&eacute;es pour se d&eacute;lasser des besognes de la semaine, elle
+ aper&ccedil;ut tout &agrave; coup une femme qui promenait un enfant. C'&eacute;tait
+ Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours s&eacute;duisante.</p>
+ <p>Mme Loisel se sentit &eacute;mue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
+ maintenant qu'elle avait pay&eacute;, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?</p>
+ <p>Elle s'approcha.</p>
+ <p>&mdash;Bonjour, Jeanne.</p>
+ <p>L'autre ne la reconnaissait point, s'&eacute;tonnant d'&ecirc;tre appel&eacute;e
+ ainsi famili&egrave;rement par cette bourgeoise. Elle balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Mais... madame!.. Je ne sais.... Vous devez vous tromper.</p>
+ <p>&mdash;Non. Je suis Mathilde Loisel.</p>
+ <p>Son amie poussa un cri:</p>
+ <p>&mdash;Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es chang&eacute;e!...</p>
+ <p>&mdash;Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien des
+ mis&egrave;res... et cela &agrave; cause de toi!...</p>
+ <p>&mdash;De moi.... Comment &ccedil;a?</p>
+ <p>&mdash;Tu te rappelles bien cette rivi&egrave;re de diamants que tu m'as
+ pr&ecirc;t&eacute;e pour aller &agrave; la f&ecirc;te du Minist&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Oui. Eh bien?</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, je l'ai perdue.</p>
+ <p>&mdash;Comment! puisque tu me l'as rapport&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Je t'en ai rapport&eacute; une autre toute pareille. Et voil&agrave; dix
+ ans que nous la payons. Tu comprends que &ccedil;a n'&eacute;tait pas ais&eacute;
+ pour nous, qui n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.</p>
+ <p>Mme Forestier s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Tu dis que tu as achet&eacute; une rivi&egrave;re de diamants pour
+ remplacer la mienne?</p>
+ <p>&mdash;Oui.. Tu ne t'en &eacute;tais pas aper&ccedil;ue, hein? Elles
+ &eacute;taient bien pareilles.</p>
+ <p>Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et na&iuml;ve.</p>
+ <p>Mme Forestier, fort &eacute;mue, lui prit les deux mains.</p>
+ <p>&mdash;Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne &eacute;tait fausse. Elle valait au
+ plus cinq cents francs!...</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/093.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+
+ <h2><a name="LE_BONHEUR" id="LE_BONHEUR"></a>LE BONHEUR</h2>
+ <div class="center">
+ <img src="images/097.png" alt="LE BONHEUR" title="LE BONHEUR" />
+ </div>
+ <p>C'&eacute;tait l'heure du th&eacute;, avant l'entr&eacute;e des lampes. La villa
+ dominait la mer; le soleil disparu avait laiss&eacute; le ciel tout rose de son
+ passage, frott&eacute; de poudre d'or; et la M&eacute;diterran&eacute;e, sans une
+ ride, sans un frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
+ plaque de m&eacute;tal polie et d&eacute;mesur&eacute;e.<a name="Page_99"
+ id="Page_99"></a></p>
+ <p>Au loin, sur la droite, les montagnes dentel&eacute;es dessinaient leur profil
+ noir sur la pourpre p&acirc;lie du couchant.</p>
+ <p>On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des choses qu'on
+ avait dites, d&eacute;j&agrave;, bien souvent. La m&eacute;lancolie douce du
+ cr&eacute;puscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement dans
+ les &acirc;mes, et ce mot: &laquo;amour&raquo;, qui revenait sans cesse, tant&ocirc;t
+ prononc&eacute; par une forte voix d'homme, tant&ocirc;t dit par une voix de femme au
+ timbre l&eacute;ger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un oiseau, y
+ planer comme un esprit.</p>
+ <p>Peut-on aimer plusieurs ann&eacute;es de suite?</p>
+ <p>&mdash;Oui, pr&eacute;tendaient les uns.</p>
+ <p>&mdash;Non, affirmaient les autres.</p>
+ <p>On distinguait les cas, on &eacute;tablissait des d&eacute;marcations, on citait
+ des exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
+ troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux l&egrave;vres,
+ semblaient &eacute;mus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
+ tendre et myst&eacute;rieux de deux &ecirc;tres,
+ avec une &eacute;motion profonde et un int&eacute;r&ecirc;t ardent.</p>
+ <p>Mais tout &agrave; coup quelqu'un, ayant les yeux fix&eacute;s au loin,
+ s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Oh! voyez, l&agrave;-bas, qu'est-ce que c'est?</p>
+ <p>Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, &eacute;norme et
+ confuse.</p>
+ <p>Les femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es et regardaient sans comprendre cette
+ chose surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.</p>
+ <p>Quelqu'un dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est la Corse! On l'aper&ccedil;oit ainsi deux ou trois fois par an dans
+ certaines conditions d'atmosph&egrave;re exceptionnelles, quand l'air d'une
+ limpidit&eacute; parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui voilent
+ toujours les lointains.</p>
+ <p>On distinguait vaguement les cr&ecirc;tes, on crut reconna&icirc;tre la neige des
+ sommets. Et tout le monde restait surpris, troubl&eacute;, presque effray&eacute; par
+ cette brusque apparition d'un monde, par ce fant&ocirc;me sorti de la mer.
+ Peut-&ecirc;tre eurent-ils de ces visions &eacute;tranges, ceux qui partirent,<a
+ name="Page_101" id="Page_101"></a> comme Colomb, &agrave; travers les oc&eacute;ans
+ inexplor&eacute;s.</p>
+ <p>Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parl&eacute;, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Tenez, j'ai connu dans cette &icirc;le, qui se dresse devant nous, comme
+ pour r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me &agrave; ce que nous disions et me rappeler un
+ singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant, d'un amour
+ invraisemblablement heureux.</p>
+ <p>Le voici.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Je fis, voil&agrave; cinq ans, un voyage en Corse. Cette &icirc;le sauvage est
+ plus inconnue et plus loin de nous que l'Am&eacute;rique, bien qu'on la voie
+ quelquefois des c&ocirc;tes de France, comme aujourd'hui.</p>
+ <p>Figurez-vous un monde encore en chaos, une temp&ecirc;te de montagnes que
+ s&eacute;parent des ravins &eacute;troits
+ o&ugrave; roulent des torrents; pas une plaine, mais d'immenses vagues de granit et
+ de g&eacute;antes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes for&ecirc;ts
+ de ch&acirc;taigniers et de pins. C'est un sol vierge, inculte, d&eacute;sert, bien
+ que parfois on aper&ccedil;oive un village, pareil &agrave; un tas de rochers au
+ sommet d'un mont. Point de culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre
+ jamais un morceau de bois travaill&eacute;, un bout de pierre sculpt&eacute;e, jamais
+ le souvenir du go&ucirc;t enfantin ou raffin&eacute; des anc&ecirc;tres pour les
+ choses gracieuses et belles. C'est l&agrave; m&ecirc;me ce qui frappe le plus en ce
+ superbe et dur pays: l'indiff&eacute;rence h&eacute;r&eacute;ditaire pour cette
+ recherche des formes s&eacute;duisantes qu'on appelle l'art.</p>
+ <p>L'Italie, o&ugrave; chaque palais, plein de chefs-d'&oelig;uvre, est un chef-d'&oelig;uvre
+ lui-m&ecirc;me, o&ugrave; le marbre, le bois, le bronze, le fer, les m&eacute;taux et
+ les pierres attestent le g&eacute;nie de l'homme, o&ugrave; les plus petits objets
+ anciens qui tra&icirc;nent dans les vieilles maisons r&eacute;v&egrave;lent ce divin
+ souci de la gr&acirc;ce, est pour nous tous la patrie<a name="Page_103"
+ id="Page_103"></a> sacr&eacute;e que l'on aime parce qu'elle nous montre et nous
+ prouve l'effort, la grandeur, la puissance et le triomphe de l'intelligence
+ cr&eacute;atrice.</p>
+ <p>Et, en face d'elle, la Corse sauvage est rest&eacute;e telle qu'en ses premiers
+ jours. L'&ecirc;tre y vit dans sa maison grossi&egrave;re, indiff&eacute;rent
+ &agrave; tout ce qui ne touche point son existence m&ecirc;me ou ses querelles de
+ famille. Et il est rest&eacute; avec les d&eacute;fauts et les qualit&eacute;s des
+ races incultes, violent, haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi
+ hospitalier, g&eacute;n&eacute;reux, d&eacute;vou&eacute;, na&iuml;f, ouvrant sa
+ porte aux passants et donnant son amiti&eacute; fid&egrave;le pour la moindre marque
+ de sympathie.</p>
+ <p>Donc depuis un mois j'errais &agrave; travers cette &icirc;le magnifique, avec la
+ sensation que j'&eacute;tais au bout du monde. Point d'auberges, point de cabarets,
+ point de routes. On gagne, par des sentiers &agrave; mulets, ces hameaux
+ accroch&eacute;s au flanc des montagnes, qui dominent des ab&icirc;mes tortueux
+ d'o&ugrave; l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix sourde et profonde
+ du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
+ demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on s'asseoit
+ &agrave; l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre, au matin, la
+ main tendue de l'h&ocirc;te qui vous a conduit jusqu'aux limites du village.</p>
+ <p>Or, un soir, apr&egrave;s dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
+ toute seule au fond d'un &eacute;troit vallon qui allait se jeter &agrave; la mer une
+ lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs
+ &eacute;boul&eacute;s et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles
+ ce ravin lamentablement triste.</p>
+ <p>Autour de la chaumi&egrave;re, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
+ quelques grands ch&acirc;taigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays
+ pauvre.</p>
+ <p>La femme qui me re&ccedil;ut &eacute;tait vieille, s&eacute;v&egrave;re et propre,
+ par exception. L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis
+ se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:<a name="Page_105"
+ id="Page_105"></a></p>
+ <p>&mdash;Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.</p>
+ <p>Elle parlait le fran&ccedil;ais de France. Je fus surpris.</p>
+ <p>Je lui demandai:</p>
+ <p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas de Corse?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Non; nous sommes des continentaux. Mais voil&agrave; cinquante ans que nous
+ habitons ici.</p>
+ <p>Une sensation d'angoisse et de peur me saisit &agrave; la pens&eacute;e de ces
+ cinquante ann&eacute;es &eacute;coul&eacute;es dans ce trou sombre, si loin des
+ villes o&ugrave; vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit &agrave;
+ manger le seul plat du d&icirc;ner, une soupe &eacute;paisse o&ugrave; avaient cuit
+ ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.</p>
+ <p>Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le c&oelig;ur
+ serr&eacute; par la m&eacute;lancolie du morne paysage, &eacute;treint par cette
+ d&eacute;tresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
+ certains lieux d&eacute;sol&eacute;s. Il semble
+ que tout soit pr&egrave;s de finir, l'existence et l'univers. On per&ccedil;oit
+ brusquement l'affreuse mis&egrave;re de la vie, l'isolement de tous, le n&eacute;ant
+ de tout, et la noire solitude du c&oelig;ur qui se berce et se trompe lui-m&ecirc;me par
+ des r&ecirc;ves jusqu'&agrave; la mort.</p>
+ <p>La vieille femme me rejoignit et, tortur&eacute;e par cette curiosit&eacute; qui
+ vit toujours au fond des &acirc;mes les plus r&eacute;sign&eacute;es:</p>
+ <p>&mdash;Alors vous venez de France? dit-elle.</p>
+ <p>&mdash;Oui, je voyage pour mon plaisir.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes de Paris, peut-&ecirc;tre?</p>
+ <p>&mdash;Non, je suis de Nancy.</p>
+ <p>Il me sembla qu'une &eacute;motion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu ou
+ plut&ocirc;t senti cela, je n'en sais rien.</p>
+ <p>Elle r&eacute;p&eacute;ta d'une voix lente:</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes de Nancy?</p>
+ <p>L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.</p>
+ <p>Elle reprit:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a ne fait rien. Il n'entend pas.</p>
+ <p>Puis, au bout de quelques secondes:</p>
+ <p>&mdash;Alors vous connaissez du monde &agrave; Nancy?</p>
+ <p>&mdash;Mais oui, presque tout le monde.</p>
+ <p>&mdash;La famille de Sainte-Allaize?</p>
+ <p>&mdash;Oui, tr&egrave;s bien; c'&eacute;taient des amis de mon p&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+ <p>Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis pronon&ccedil;a, de cette voix
+ basse qu'&eacute;veillant les souvenirs:</p>
+ <p>&mdash;Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont
+ devenus?</p>
+ <p>&mdash;Tous sont morts.</p>
+ <p>&mdash;Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?</p>
+ <p>&mdash;Oui, le dernier est g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+ <p>Alors elle dit, fr&eacute;missante d'&eacute;motion, d'angoisse, de je ne sais
+ quel sentiment confus, puissant et sacr&eacute;, de je ne sais quel besoin d'avouer,
+ de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-l&agrave;
+ enferm&eacute;es au fond de son c&oelig;ur, et de ces gens dont le nom bouleversait son
+ &acirc;me:</p>
+ <p>&mdash;Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon fr&egrave;re.<a
+ name="Page_108" id="Page_108"></a></p>
+ <p>Et je levai les yeux vers elle, effar&eacute; de surprise. Et tout d'un coup le
+ souvenir me revint.</p>
+ <p>Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une jeune fille,
+ belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e par un
+ sous-officier de hussards du r&eacute;giment que commandait son p&egrave;re.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un beau gar&ccedil;on, fils de paysans, mais portant bien le dolman
+ bleu, ce soldat qui avait s&eacute;duit la fille de son colonel. Elle l'avait vu,
+ remarqu&eacute;, aim&eacute; en regardant d&eacute;filer les escadrons, sans doute.
+ Mais comment lui avait-elle parl&eacute;, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre?
+ comment avait-elle os&eacute; lui faire comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le
+ sut jamais.</p>
+ <p>On n'avait rien devin&eacute;, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait de
+ finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. On
+ n'en eut jamais des nouvelles et on la consid&eacute;rait comme morte.<a
+ name="Page_109" id="Page_109"></a></p>
+ <p>Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.</p>
+ <p>Alors je repris &agrave; mon tour:</p>
+ <p>&mdash;Oui, je me rappelle bien. Vous &ecirc;tes mademoiselle Suzanne.</p>
+ <p>Elle fit &laquo;oui&raquo;, de la t&ecirc;te. Des larmes tombaient de ses yeux.
+ Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle
+ me dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est lui.</p>
+ <p>Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec ses yeux
+ s&eacute;duits.</p>
+ <p>Je demandai:</p>
+ <p>&mdash;Avez-vous &eacute;t&eacute; heureuse au moins?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit, avec une voix qui venait du c&oelig;ur:</p>
+ <p>&mdash;Oh! oui, tr&egrave;s heureuse. Il m'a rendue tr&egrave;s heureuse. Je n'ai
+ jamais rien regrett&eacute;.</p>
+ <p>Je la contemplais, triste, surpris, &eacute;merveill&eacute; par la puissance de
+ l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle &eacute;tait
+ devenue elle-m&ecirc;me une paysanne. Elle s'&eacute;tait<a name="Page_110"
+ id="Page_110"></a> faite &agrave; sa vie sans charmes, sans luxe, sans
+ d&eacute;licatesse d'aucune sorte, elle s'&eacute;tait pli&eacute;e &agrave; ses
+ habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle &eacute;tait devenue une femme de
+ rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une
+ table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de
+ terre au lard. Elle couchait sur une paillasse &agrave; son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+ <p>Elle n'avait jamais pens&eacute; &agrave; rien, qu'&agrave; lui! Elle n'avait
+ regrett&eacute; ni les parures, ni les &eacute;toffes, ni les
+ &eacute;l&eacute;gances, ni la mollesse des si&egrave;ges, ni la ti&eacute;deur
+ parfum&eacute;e des chambres envelopp&eacute;es de tentures, ni la douceur des duvets
+ o&ugrave; plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui;
+ pourvu qu'il f&ucirc;t l&agrave;, elle ne d&eacute;sirait rien.</p>
+ <p>Elle avait abandonn&eacute; la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
+ l'avaient &eacute;lev&eacute;e, aim&eacute;e. Elle &eacute;tait venue, seule avec
+ lui, en ce sauvage ravin. Et il avait &eacute;t&eacute; tout pour elle, tout ce qu'on
+ d&eacute;sire, tout ce qu'on r&ecirc;ve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce
+ qu'on esp&egrave;re sans fin. Il avait empli de
+ bonheur son existence, d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+ <p>Elle n'aurait pas pu &ecirc;tre plus heureuse.</p>
+ <p>Et toute la nuit, en &eacute;coutant le souffle rauque du vieux soldat
+ &eacute;tendu sur son grabat, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle qui l'avait suivi
+ si loin, je pensais &agrave; cette &eacute;trange et simple aventure, &agrave; ce
+ bonheur si complet, fait de si peu.</p>
+ <p>Et je partis au soleil levant, apr&egrave;s avoir serr&eacute; la main des deux
+ vieux &eacute;poux.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le conteur se tut. Une femme dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est &eacute;gal, elle avait un id&eacute;al trop facile, des besoins trop
+ primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait &ecirc;tre qu'une sotte.</p>
+ <p>Une autre pronon&ccedil;a d'une voix lente:</p>
+ <p>&mdash;Qu'importe! elle fut heureuse.</p>
+ <p>Et l&agrave;-bas, au fond de l'horizon, la Corse<a name="Page_112"
+ id="Page_112"></a> s'enfon&ccedil;ait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer,
+ effa&ccedil;ait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-m&ecirc;me
+ l'histoire des deux humbles amants qu'abritait son rivage.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/111.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_VIEUX" id="LE_VIEUX"></a><a
+ name="Page_114" id="Page_114"></a>LE VIEUX</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/115.png" alt="LE VIEUX" title="LE VIEUX" />
+ </div>
+ <p>Un ti&egrave;de soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
+ grands h&ecirc;tres des foss&eacute;s. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,
+ impr&eacute;gn&eacute;e de pluie r&eacute;cente, &eacute;tait moite, enfon&ccedil;ait
+ sous les pieds avec un bruit d'eau; et les pommiers charg&eacute;s de pommes semaient
+ leurs fruits d'un vert p&acirc;le, dans le vert fonc&eacute; de l'herbage.</p>
+ <p>Quatre jeunes g&eacute;nisses paissaient, attach&eacute;es<a name="Page_117"
+ id="Page_117"></a> en ligne, et meuglaient par moments vers la maison; les volailles
+ mettaient un mouvement color&eacute; sur le fumier, devant l'&eacute;table, et
+ grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse,
+ cherchaient des vers pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.</p>
+ <p>La barri&egrave;re de bois s'ouvrit; un homme entra, &acirc;g&eacute; de quarante
+ ans peut-&ecirc;tre, mais qui semblait vieux de soixante, rid&eacute;, tortu,
+ marchant &agrave; grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de
+ paille. Ses bras trop longs pendaient des deux c&ocirc;t&eacute;s du corps. Quand il
+ approcha de la ferme, un roquet jaune, attach&eacute; au pied d'un &eacute;norme
+ poirier, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un baril qui lui servait de niche, remua la
+ queue, puis se mit &agrave; japper en signe de joie. L'homme cria:</p>
+ <p>&mdash;&Agrave; bas, Finot!</p>
+ <p>Le chien se tut.</p>
+ <p>Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait
+ sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe<a name="Page_118"
+ id="Page_118"></a> grise, trop courte, tombait jusqu'&agrave; la moiti&eacute; des
+ jambes, cach&eacute;es en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de
+ paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux coll&eacute;s au
+ cr&acirc;ne, et sa figure brune, maigre, laide, &eacute;dent&eacute;e, montrait cette
+ physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.</p>
+ <p>L'homme demanda:</p>
+ <p>&mdash;Comment qu'y va?</p>
+ <p>La femme r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;M'sieu l' cur&eacute; dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la
+ nuit.</p>
+ <p>Ils entr&egrave;rent tous deux dans la maison.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; la cuisine, ils
+ p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la chambre, basse, noire, &agrave; peine
+ &eacute;clair&eacute;e par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indienne
+ normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et
+ enfum&eacute;es, traversaient la pi&egrave;ce de part en part, portant le mince
+ plancher du grenier, o&ugrave; couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.<a
+ name="Page_119" id="Page_119"></a></p>
+ <p>Le sol de terre, bossu&eacute;, humide, semblait gras, et, dans le fond de
+ l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit r&eacute;gulier,
+ rauque, une respiration dure, r&acirc;lante, sifflante, avec un gargouillement d'eau
+ comme celui que fait une pompe bris&eacute;e, partait de la couche
+ ent&eacute;n&eacute;br&eacute;e o&ugrave; agonisait un vieillard, le p&egrave;re de
+ la paysanne.</p>
+ <p>L'homme et la femme s'approchaient et regard&egrave;rent le moribond, de leur &oelig;il
+ placide et r&eacute;sign&eacute;.</p>
+ <p>Le gendre dit:</p>
+ <p>&mdash;C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement &agrave; la nuit.</p>
+ <p>La fermi&egrave;re reprit:</p>
+ <p>&mdash;C'est d'puis midi qu'i gargotte comme &ccedil;a.</p>
+ <p>Puis ils se turent. Le p&egrave;re avait les yeux ferm&eacute;s, le visage couleur
+ de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait passer son
+ souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur la poitrine
+ &agrave; chaque aspiration. Le gendre,
+ apr&egrave;s un long silence, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' m&ecirc;me c'est
+ d&eacute;rangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer
+ d'main.</p>
+ <p>Sa femme parut inqui&egrave;te &agrave; cette pens&eacute;e. Elle
+ r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants, puis d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben d'main
+ pour les cossards.</p>
+ <p>Le paysan m&eacute;ditait; il dit:</p>
+ <p>&mdash;Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai ben
+ pour cinq &agrave; six heures &agrave; aller de Tourville &agrave; Manetot chez tout
+ le monde.</p>
+ <p>La femme, apr&egrave;s avoir m&eacute;dit&eacute; deux ou trois minutes,
+ pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Il n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la
+ tourn&eacute;e anuit et faire tout l' c&ocirc;t&eacute; de Tourville. Tu peux ben
+ dire qu'il a pass&eacute;, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relev&eacute;e.<a
+ name="Page_121" id="Page_121"></a></p>
+ <p>L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les cons&eacute;quences et les
+ avantages de l'id&eacute;e. Enfin il d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Tout d' m&ecirc;me, j'y vas.</p>
+ <p>Il allait sortir; il revint et, apr&egrave;s une h&eacute;sitation:</p>
+ <p>&mdash;Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes &agrave; cuire, et pis tu
+ feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront &agrave; l'imunation, vu
+ qu'i faudra se r&eacute;conforter. T'allumeras le four avec la bourr&eacute;e qu'est
+ sous l'hangar au pressoir. Elle est s&egrave;que.</p>
+ <p>Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, prit un pain
+ de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa
+ main les miettes tomb&eacute;es sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour
+ ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre
+ sal&eacute; au fond d'un pot de terre brune, l'&eacute;tendit sur son pain, qu'il se
+ mit &agrave; manger lentement, comme il faisait tout.</p>
+ <p>Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui<a name="Page_122"
+ id="Page_122"></a> se remettait &agrave; japper, sortit sur le chemin qui logeait son
+ foss&eacute;, et s'&eacute;loigna dans la direction de Tourville.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Rest&eacute;e seule, la femme se mit &agrave; la besogne. Elle d&eacute;couvrit la
+ huche &agrave; la farine, et pr&eacute;para la p&acirc;te aux douillons. Elle la
+ p&eacute;trissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant,
+ l'&eacute;crasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune,
+ qu'elle laissa sur le coin de la table.</p>
+ <p>Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la
+ gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec
+ soin, pour ne prendre que les plus m&ucirc;rs, et les entassait dans son tablier.</p>
+ <p>Une voix l'appela du chemin:</p>
+ <p>&mdash;Oh&eacute;, madame Chicot!</p>
+ <p>Elle se retourna. C'&eacute;tait un voisin, ma&icirc;tre<a name="Page_123"
+ id="Page_123"></a></p>
+ <p>Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les jambes
+ pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; quy a pour vot' service, ma&icirc;t Osime?</p>
+ <p>&mdash;Et le p&eacute;, o&ugrave; qui n'en est!</p>
+ <p>Elle cria:</p>
+ <p>&mdash;Il est quasiment pass&eacute;. C'est samedi l'imunation, &agrave; sept
+ heures, vu les cossards qui pressent.</p>
+ <p>Le voisin r&eacute;pliqua:</p>
+ <p>&mdash;Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit &agrave; sa politesse:</p>
+ <p>&mdash;Merci, et vous d' m&ecirc;me.</p>
+ <p>Puis elle se remit &agrave; cueillir ses pommes.</p>
+ <p>Aussit&ocirc;t qu'elle fut rentr&eacute;e, elle alla voir son p&egrave;re,
+ s'attendant &agrave; le trouver mort. Mais d&egrave;s la porte elle distingua son
+ r&acirc;le bruyant et monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point
+ perdre de temps, elle commen&ccedil;a &agrave; pr&eacute;parer les douillons.<a
+ name="Page_124" id="Page_124"></a></p>
+ <p>Elle enveloppait les fruits, un &agrave; un, dans une mince feuille de p&acirc;te,
+ puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules,
+ rang&eacute;es par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa &agrave;
+ pr&eacute;parer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire
+ les pommes de terre; car elle avait r&eacute;fl&eacute;chi qu'il &eacute;tait inutile
+ d'allumer le four, ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, ayant encore le lendemain tout
+ entier pour terminer les pr&eacute;paratifs.</p>
+ <p>Son homme rentra vers cinq heures. D&egrave;s qu'il eut franchi le seuil, il
+ demanda:</p>
+ <p>&mdash;C'est-il fini?</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Point encore; &ccedil;a gargouille toujours.</p>
+ <p>Ils all&egrave;rent voir. Le vieux &eacute;tait absolument dans le m&ecirc;me
+ &eacute;tat. Son souffle rauque, r&eacute;gulier comme un mouvement d'horloge, ne
+ s'&eacute;tait ni acc&eacute;l&eacute;r&eacute; ni ralenti. Il revenait de seconde en
+ seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la
+ poitrine.</p>
+ <p>Son gendre le regarda, puis il dit:</p>
+ <p>&mdash;I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.</p>
+ <p>Ils rentr&egrave;rent dans la cuisine et, sans parler, se mirent &agrave; souper.
+ Quand ils eurent aval&eacute; la soupe, ils mang&egrave;rent encore une tartine de
+ beurre, puis, aussit&ocirc;t les assiettes lav&eacute;es, rentr&egrave;rent dans la
+ chambre de l'agonisant.</p>
+ <p>La femme, tenant une petite lampe &agrave; m&egrave;che fumeuse, la promena devant
+ le visage de son p&egrave;re. S'il n'avait pas respir&eacute;, ou l'aurait cru mort
+ assur&eacute;ment.</p>
+ <p>Le lit des deux paysans &eacute;tait cach&eacute; &agrave; l'autre bout de la
+ chambre, dans une esp&egrave;ce d'enfoncement. Ils se couch&egrave;rent sans dire un
+ mot, &eacute;teignirent la lumi&egrave;re, ferm&egrave;rent les yeux; et
+ bient&ocirc;t deux ronflements in&eacute;gaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu,
+ accompagn&egrave;rent le r&acirc;le ininterrompu du mourant.</p>
+ <p>Les rats couraient dans le grenier.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le mari s'&eacute;veilla d&egrave;s les premi&egrave;res p&acirc;leurs du jour.
+ Son beau-p&egrave;re vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette
+ r&eacute;sistance du vieux.</p>
+ <p>&mdash;Dis donc, Ph&eacute;mie, i n' veut point finir. Qu&eacute; qu'tu f'rais,
+ t&eacute;?</p>
+ <p>Il la savait de bon conseil.</p>
+ <p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;I n' passera point l' jour, pour s&ucirc;r. N'y a point n'a craindre. Pour
+ lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de m&ecirc;me demain, vu qu'on
+ l'a fait pour ma&icirc;tre R&eacute;nard le p&eacute;, qu'a tr&eacute;pass&eacute;
+ juste aux semences.</p>
+ <p>Il fut convaincu par l'&eacute;vidence du raisonnement, et il partit aux
+ champs.</p>
+ <p>Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la
+ ferme.</p>
+ <p>&Agrave; midi, le vieux n'&eacute;tait point mort. Les gens<a name="Page_127"
+ id="Page_127"></a> de journ&eacute;e lou&eacute;s pour le repiquage des cossarts
+ vinrent en groupe consid&eacute;rer l'ancien qui tardait &agrave; s'en aller. Chacun
+ dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.</p>
+ <p>&Agrave; six heures, quand on rentra, le p&egrave;re respirait encore. Son gendre,
+ &agrave; la fin, s'effraya.</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu' tu f'rais, &agrave; c'te heure, t&eacute;,
+ Ph&eacute;mie?</p>
+ <p>Elle ne savait non plus que r&eacute;soudre. On alla trouver le maire. Il promit
+ qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain. L'officier de
+ sant&eacute;, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger ma&icirc;tre Chicot,
+ &agrave; antidater le certificat de d&eacute;c&egrave;s. L'homme et la femme
+ rentr&egrave;rent tranquilles.</p>
+ <p>Ils se couch&egrave;rent et s'endormirent comme la veille, m&ecirc;lant leurs
+ souffles sonores au souffle plus faible du vieux.</p>
+ <p>Quand ils s'&eacute;veill&egrave;rent, il n'&eacute;tait point mort.<a
+ name="Page_128" id="Page_128"></a></p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Alors ils furent atterr&eacute;s. Ils restaient debout, au chevet du p&egrave;re,
+ le consid&eacute;rant avec m&eacute;fiance, comme s'il avait voulu leur jouer un
+ vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout
+ du temps qu'il leur faisait perdre.</p>
+ <p>Le gendre demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; que j'allons faire?</p>
+ <p>Elle n'en savait rien; elle r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;C'est-i contrariant, tout d' m&ecirc;me!</p>
+ <p>On ne pouvait maintenant pr&eacute;venir tous les invit&eacute;s, qui allaient
+ arriver sur l'heure. On r&eacute;solut de les attendre, pour leur expliquer la
+ chose.</p>
+ <p>Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la
+ t&ecirc;te couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes,
+ g&ecirc;n&eacute;s dans leurs vestes de drap,
+ s'avan&ccedil;aient plus d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment, deux par deux, en
+ devisant des affaires.</p>
+ <p>Ma&icirc;tre Chicot et sa femme, effar&eacute;s, les re&ccedil;urent en se
+ d&eacute;solant; et tous deux, tout &agrave; coup, au m&ecirc;me moment, en abordant
+ le premier groupe, se mirent &agrave; pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient
+ leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver
+ que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement
+ bavards &agrave; ne laisser personne leur r&eacute;pondre.</p>
+ <p>Ils allaient de l'un &agrave; l'autre:</p>
+ <p>&mdash;Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait dur&eacute; comme
+ &ccedil;a!</p>
+ <p>Les invit&eacute;s interdits, un peu d&eacute;&ccedil;us, comme des gens qui
+ manquent une c&eacute;r&eacute;monie attendue, ne savaient que faire, demeuraient
+ assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Ma&icirc;tre Chicot les
+ retint:</p>
+ <p>&mdash;J'allons casser une cro&ucirc;te tout d' m&ecirc;me. J'avions fait des
+ douillons; faut bien n'en profiter.</p>
+ <p>Les visages s'&eacute;clair&egrave;rent &agrave; cette pens&eacute;e. On se mit
+ &agrave; causer &agrave; voix basse. La cour peu &agrave; peu s'emplissait; les
+ premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait,
+ l'id&eacute;e des douillons &eacute;gayant tout le monde.</p>
+ <p>Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient aupr&egrave;s du
+ lit, balbutiaient une pri&egrave;re, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce
+ spectacle, jetaient un seul coup d'&oelig;il de la fen&ecirc;tre qu'on avait ouverte.</p>
+ <p>Mme Chicot expliquait l'agonie:</p>
+ <p>&mdash;V'l&agrave; deux jours qu'il est comme &ccedil;a, ni plus ni moins, ni plus
+ haut ni plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa &agrave; la collation; mais,
+ comme on &eacute;tait trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit<a
+ name="Page_131" id="Page_131"></a> la table devant la porte. Les quatre douzaines de
+ douillons, dor&eacute;s, app&eacute;tissants, tiraient les yeux, dispos&eacute;s dans
+ deux grands plats. Chacun avan&ccedil;ait le bras pour prendre le sien, craignant
+ qu'il n'y en e&ucirc;t pas assez. Mais il en resta quatre.</p>
+ <p>-Ma&icirc;tre Chicot, la bouche pleine, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;S'i nous v&eacute;yait, l' p&eacute;, &ccedil;a lui f'rait deuil. C'est li
+ qui les aimait d' son vivant.</p>
+ <p>Un gros paysan jovial d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;I n'en mangera pu, &agrave; c't' heure. Chacun son tour.</p>
+ <p>Cette r&eacute;flexion, loin d'attrister les invit&eacute;s sembla les
+ r&eacute;jouir. C'&eacute;tait leur tour, &agrave; eux, de manger des boules.</p>
+ <p>Mme Chicot, d&eacute;sol&eacute;e de la d&eacute;pense, allait sans cesse au
+ cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On
+ riait maintenant, on parlait fort, on commen&ccedil;ait &agrave; crier comme on crie
+ dans les repas.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup une vieille paysanne qui &eacute;tait rest&eacute;e pr&egrave;s
+ du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait
+ bient&ocirc;t &agrave; elle-m&ecirc;me, apparut
+ &agrave; la fen&ecirc;tre, et cria d'une voix aigu&euml;:</p>
+ <p>&mdash;Il a pass&eacute;! il a pass&eacute;!</p>
+ <p>Chacun se tut. Les femmes se lev&egrave;rent vivement pour aller voir.</p>
+ <p>Il &eacute;tait mort, en effet. Il avait cess&eacute; de r&acirc;ler. Les hommes
+ se regardaient, baissaient les yeux, mal &agrave; leur aise. On n'avait pas fini de
+ m&acirc;cher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-l&agrave;.</p>
+ <p>Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'&eacute;tait fini, ils
+ &eacute;taient tranquilles. Ils r&eacute;p&eacute;taient:</p>
+ <p>&mdash;J' savions bien qu' &ccedil;a n' pouvait point durer. Si seulement il avait
+ pu s' d&eacute;cider c'te nuit, &ccedil;a n'aurait point fait tout ce
+ d&eacute;rangement.</p>
+ <p>N'importe, c'&eacute;tait fini. On l'enterrerait lundi, voil&agrave; tout, et on
+ remangerait des douillons pour l'occasion.</p>
+ <p>Les invit&eacute;s s'en all&egrave;rent, en causant de la chose, contents tout de
+ m&ecirc;me d'avoir vu &ccedil;a et aussi d'avoir cass&eacute; une cro&ucirc;te.<a
+ name="Page_133" id="Page_133"></a></p>
+ <p>Et quand l'homme et la femme furent demeur&eacute;s tout seuls, face &agrave;
+ face, elle dit, la figure contract&eacute;e par l'angoisse:</p>
+ <p>&mdash;Faudra tout d'm&ecirc;me r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement
+ il avait pu s' d&eacute;cider c'te nuit!</p>
+ <p>Et le mari, plus r&eacute;sign&eacute;, r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a n' serait pas &agrave; r'faire tous les jours.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/132.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="UN_LACHE" id="UN_LACHE"></a>UN
+ LACHE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/135.png" alt="UN LACHE" title="UN LACHE" />
+ </div>
+ <p>On l'appelait dans le monde: le &laquo;beau Signoles.&raquo; Il se nommait le
+ vicomte Gontran-Joseph de Signoles.</p>
+ <p>Orphelin et ma&icirc;tre d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on
+ dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire croire
+ &agrave; de l'esprit, une certaine gr&acirc;ce naturelle, un air de noblesse et de
+ fiert&eacute;, la moustache brave et l'&oelig;il doux, ce qui pla&icirc;t aux femmes.</p>
+ <p>Il &eacute;tait demand&eacute; dans les salons, recher<a name="Page_137"
+ id="Page_137"></a>ch&eacute; par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette
+ inimiti&eacute; souriante qu'on a pour les gens de figure &eacute;nergique. On lui
+ avait soup&ccedil;onn&eacute; quelques amours capables de donner fort bonne opinion
+ d'un gar&ccedil;on. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-&ecirc;tre moral le
+ plus complet. On savait qu'il tirait bien l'&eacute;p&eacute;e et mieux encore le
+ pistolet.</p>
+ <p>&mdash;Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme,
+ je suis s&ucirc;r de tuer mon homme.</p>
+ <p>Or, un soir, comme il avait accompagn&eacute; au th&eacute;&acirc;tre deux jeunes
+ femmes de ses amies, escort&eacute;es d'ailleurs de leurs &eacute;poux, il leur
+ offrit, apr&egrave;s le spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils
+ &eacute;taient entr&eacute;s depuis quelques minutes, quand il s'aper&ccedil;ut qu'un
+ monsieur assis &agrave; une table voisine regardait avec obstination une de ses
+ voisines. Elle semblait g&ecirc;n&eacute;e, inqui&egrave;te, baissait la t&ecirc;te.
+ Enfin elle dit &agrave; son mari:</p>
+ <p>&mdash;Voici un homme qui me d&eacute;visage. Moi, je ne le connais pas; le
+ connais-tu?</p>
+ <p>Le mari, qui n'avait rien vu, leva les yeux, mais d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Non, pas du tout.</p>
+ <p>La jeune femme reprit, moiti&eacute; souriante, moiti&eacute;
+ f&acirc;ch&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;C'est fort g&ecirc;nant; cet individu me g&acirc;te ma glace.</p>
+ <p>Le mari haussa les &eacute;paules:</p>
+ <p>&mdash;Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les insolents
+ qu'on rencontre, on n'en finirait pas.</p>
+ <p>Mais le vicomte s'&eacute;tait lev&eacute; brusquement. Il ne pouvait admettre que
+ cet inconnu g&acirc;tait une glace qu'il avait offerte. C'&eacute;tait &agrave; lui
+ que l'injure s'adressait, puisque c'&eacute;tait par lui et pour lui que ses amis
+ &eacute;taient entr&eacute;s dans ce caf&eacute;. L'affaire donc ne regardait que
+ lui.</p>
+ <p>Il s'avan&ccedil;a vers l'homme et lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Vous avez, monsieur, une mani&egrave;re de regarder ces dames que je ne
+ puis tol&eacute;rer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.</p>
+ <p>L'autre r&eacute;pliqua:</p>
+ <p>&mdash;Vous allez me ficher la paix, vous.</p>
+ <p>Le vicomte d&eacute;clara, les dents serr&eacute;es:</p>
+ <p>&mdash;Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer &agrave; passer la mesure.</p>
+ <p>Le monsieur ne r&eacute;pondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout
+ &agrave; l'autre du caf&eacute;, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir
+ &agrave; chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se
+ retourn&egrave;rent; tous les autres lev&egrave;rent la t&ecirc;te; trois
+ gar&ccedil;ons pivot&egrave;rent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames
+ du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles
+ eussent &eacute;t&eacute; deux automates ob&eacute;issant &agrave; la m&ecirc;me
+ manivelle.</p>
+ <p>Un grand silence s'&eacute;tait fait. Puis, tout &agrave; coup, un bruit sec
+ claqua dans l'air. Le vicomte avait gifl&eacute; son adversaire. Tout le monde se
+ leva pour s'interposer. Des cartes furent &eacute;chang&eacute;es.<a name="Page_140"
+ id="Page_140"></a></p>
+ <p>Quand le vicomte fut rentr&eacute; chez lui, il marcha pendant quelques minutes
+ &agrave; grands pas vifs, &agrave; travers sa chambre. Il &eacute;tait trop
+ agit&eacute; pour r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; rien. Une seule id&eacute;e
+ planait sur son esprit: &laquo;un duel,&raquo; sans que cette id&eacute;e
+ &eacute;veill&acirc;t encore en lui une &eacute;motion quelconque. Il avait fait ce
+ qu'il devait faire; il s'&eacute;tait montr&eacute; ce qu'il devait &ecirc;tre. On en
+ parlerait, on l'approuverait, on le f&eacute;liciterait. Il r&eacute;p&eacute;tait
+ &agrave; voix haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de
+ pens&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Quelle brute que cet homme!</p>
+ <p>Puis il s'assit et il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Il lui fallait,
+ d&egrave;s le matin, trouver des t&eacute;moins. Qui choisirait-il? Il cherchait les
+ gens les plus pos&eacute;s et les plus c&eacute;l&egrave;bres de sa connaissance. Il
+ prit enfin le marquis de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un
+ soldat, c'&eacute;tait fort bien. Leurs noms
+ porteraient dans les journaux. Il s'aper&ccedil;ut qu'il avait soif et il but, coup
+ sur coup, trois verres d'eau; puis il se remit &agrave; marcher. Il se sentait plein
+ d'&eacute;nergie. En se montrant cr&acirc;ne, r&eacute;solu &agrave; tout, et en
+ exigeant des conditions rigoureuses, dangereuses, en r&eacute;clamant un duel
+ s&eacute;rieux, tr&egrave;s s&eacute;rieux, terrible, son adversaire reculerait
+ probablement et ferait des excuses.</p>
+ <p>Il reprit la carte qu'il avait tir&eacute;e de sa poche et jet&eacute;e sur sa
+ table et il la relut comme il l'avait d&eacute;j&agrave; lue, au caf&eacute;, d'un
+ coup d'&oelig;il et, dans le fiacre, &agrave; la lueur de chaque bec de gaz; en revenant.
+ &laquo;Georges Lamil, 51, rue Moncey.&raquo; Rien de plus.</p>
+ <p>Il examinait ces lettres assembl&eacute;es qui lui paraissaient
+ myst&eacute;rieuses, pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui &eacute;tait cet
+ homme? Que faisait-il? Pourquoi avait-il regard&eacute; cette femme d'une pareille
+ fa&ccedil;on? N'&eacute;tait-ce pas r&eacute;voltant qu'un &eacute;tranger, un
+ inconnu v&icirc;nt troubler ainsi votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait
+ plu de fixer insolemment les yeux sur une femme?
+ Et le vicomte r&eacute;p&eacute;ta encore une fois, &agrave; haute voix:</p>
+ <p>&mdash;Quelle brute!</p>
+ <p>Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours plant&eacute; sur
+ la carte. Une col&egrave;re s'&eacute;veillait en lui contre ce morceau de papier,
+ une col&egrave;re haineuse o&ugrave; se m&ecirc;lait un &eacute;trange sentiment de
+ malaise. C'&eacute;tait stupide, cette histoire-l&agrave;! Il prit un canif ouvert
+ sous sa main et le piqua au milieu du nom imprim&eacute;, comme s'il e&ucirc;t
+ poignard&eacute; quelqu'un.</p>
+ <p>Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'&eacute;p&eacute;e ou le pistolet, car
+ il se consid&eacute;rait bien comme l'insult&eacute;. Avec l'&eacute;p&eacute;e, il
+ risquait moins; mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son
+ adversaire. Il est bien rare qu'un duel &agrave; l'&eacute;p&eacute;e soit mortel,
+ une prudence r&eacute;ciproque emp&ecirc;chant les combattants de se tenir en garde
+ assez pr&egrave;s l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profond&eacute;ment. Avec
+ le pistolet il risquait sa vie s&eacute;rieusement; mais il pouvait aussi se tirer
+ d'affaire avec tous les honneurs de la situation
+ et sans arriver &agrave; une rencontre.</p>
+ <p>Il pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Il faut &ecirc;tre ferme. Il aura peur.</p>
+ <p>Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se sentait
+ fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commen&ccedil;a &agrave; se
+ d&eacute;v&ecirc;tir pour se coucher.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'il fut au lit, il souffla sa lumi&egrave;re et ferma les yeux.</p>
+ <p>Il pensait:</p>
+ <p>J'ai toute la journ&eacute;e de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons
+ d'abord afin d'&ecirc;tre calme.</p>
+ <p>Il avait tr&egrave;s chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir &agrave;
+ s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis
+ se pla&ccedil;ait sur le c&ocirc;t&eacute; gauche, puis se roulait sur le
+ c&ocirc;t&eacute; droit.</p>
+ <p>Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inqui&eacute;tude le
+ saisit:</p>
+ <p>&mdash;Est-ce que j'aurais peur?</p>
+ <p>Pourquoi son c&oelig;ur se mettait-il &agrave; battre<a name="Page_144"
+ id="Page_144"></a> follement &agrave; chaque bruit connu de sa chambre? Quand la
+ pendule allait sonner, le petit grincement du ressort qui se dresse lui faisait faire
+ un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques
+ secondes, tant il demeurait oppress&eacute;.</p>
+ <p>Il se mit &agrave; raisonner avec lui-m&ecirc;me sur la possibilit&eacute; de
+ cette chose:</p>
+ <p>&mdash;Aurais-je peur?</p>
+ <p>Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave;
+ aller jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volont&eacute; bien arr&ecirc;t&eacute;e
+ de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profond&eacute;ment
+ troubl&eacute; qu'il se demanda:</p>
+ <p>&mdash;Peut-on avoir peur, malgr&eacute; soi?</p>
+ <p>Et ce doute l'envahit, cette inqui&eacute;tude, cette &eacute;pouvante; si une
+ force plus puissante que sa volont&eacute;, dominatrice, irr&eacute;sistible, le
+ domptait, qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le
+ terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il perdait
+ connaissance? Et il songea &agrave; sa situation, &agrave; sa r&eacute;putation,
+ &agrave; son nom.</p>
+ <p>Et un singulier besoin le prit tout &agrave; coup de se relever pour se regarder
+ dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aper&ccedil;ut son visage
+ refl&eacute;t&eacute; dans le verre poli, il se reconnut &agrave; peine, et il lui
+ sembla qu'il ne s'&eacute;tait jamais vu. Ses yeux lui parurent &eacute;normes; et il
+ &eacute;tait p&acirc;le, certes, il &eacute;tait p&acirc;le, tr&egrave;s
+ p&acirc;le.</p>
+ <p>Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour constater
+ l'&eacute;tat de sa sant&eacute;, et tout d'un coup cette pens&eacute;e entra en lui
+ &agrave; la fa&ccedil;on d'une balle:</p>
+ <p>&mdash;Apr&egrave;s-demain, &agrave; cette heure-ci, je serai peut-&ecirc;tre
+ mort.</p>
+ <p>Et son c&oelig;ur se remit &agrave; battre furieusement.</p>
+ <p>&mdash;Apr&egrave;s demain, &agrave; cette heure-ci, je serai peut-&ecirc;tre
+ mort. Cette personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera
+ plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans vingt-quatre heures
+ je serai couch&eacute; dans ce lit, mort, les yeux ferm&eacute;s, froid,
+ inanim&eacute;, disparu.</p>
+ <p>Il se retourna vers la couche et il se vit
+ distinctement &eacute;tendu sur le dos dans ces m&ecirc;mes draps qu'il venait de
+ quitter. Il avait ce visage creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne
+ remueront plus.</p>
+ <p>Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans son
+ fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit &agrave; marcher. Il
+ avait froid; il alla vers la sonnette pour r&eacute;veiller son valet de chambre;
+ mais il s'arr&ecirc;ta, la main lev&eacute;e vers le cordon:</p>
+ <p>&mdash;Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.</p>
+ <p>Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un
+ fr&eacute;missement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa t&ecirc;te
+ s'&eacute;garait; ses pens&eacute;es troubles, devenaient fuyantes, brusques,
+ douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il e&ucirc;t bu.</p>
+ <p>Et sans cesse il se demandait:</p>
+ <p>&mdash;Que vais-je faire? Que vais-je devenir?</p>
+ <p>Tout son corps vibrait, parcouru de tressail<a name="Page_147"
+ id="Page_147"></a>lements saccad&eacute;s; il se releva et, s'approchant de la
+ fen&ecirc;tre, ouvrit les rideaux.</p>
+ <p>Le jour venait, un jour d'&eacute;t&eacute;. Le ciel rose faisait rose la ville,
+ les toits et les murs. Une grande tomb&eacute;e de lumi&egrave;re tendue, pareille
+ &agrave; une caresse du soleil levant, enveloppait le monde r&eacute;veill&eacute;;
+ et, avec cette lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le c&oelig;ur du vicomte!
+ &Eacute;tait-il fou de s'&ecirc;tre laiss&eacute; ainsi terrasser par la crainte,
+ avant m&ecirc;me que rien f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute;, avant que ses
+ t&eacute;moins eussent vu ceux de ce Georges Lamil, avant qu'il s&ucirc;t encore s'il
+ allait seulement se battre?</p>
+ <p>Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Il se r&eacute;p&eacute;tait, tout en marchant:</p>
+ <p>&mdash;Il faut que je sois &eacute;nergique, tr&egrave;s &eacute;nergique. Il faut
+ que je prouve que je n'ai pas peur.</p>
+ <p>Ses t&eacute;moins, le marquis et le colonel, se mirent &agrave; sa disposition,
+ et, apr&egrave;s lui avoir serr&eacute; &eacute;nergiquement les mains,
+ discut&egrave;rent les conditions.</p>
+ <p>Le colonel demanda:</p>
+ <p>&mdash;Vous voulez un duel s&eacute;rieux?</p>
+ <p>Le vicomte r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s s&eacute;rieux.</p>
+ <p>Le marquis reprit:</p>
+ <p>&mdash;Vous tenez au pistolet?</p>
+ <p>&mdash;Oui.</p>
+ <p>&mdash;Nous laissez-vous libres de r&eacute;gler le reste.</p>
+ <p>Le vicomte articula d'une voix s&egrave;che, saccad&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.
+ &Eacute;change de balles jusqu'&agrave; blessure grave.</p>
+ <p>Le colonel d&eacute;clara d'un ton satisfait:</p>
+ <p>&mdash;Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les chances
+ sont pour vous.</p>
+ <p>Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui
+ pour les attendre. Son agitation, apais&eacute;e un moment, grandissait maintenant de
+ minute en minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la
+ poitrine, une sorte de fr&eacute;missement, de vibration continue; il ne pouvait
+ tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la bouche une apparence de
+ salive, et il faisait &agrave; tout instant un mouvement bruyant de la langue, comme
+ pour la d&eacute;coller de son palais.</p>
+ <p>Il voulut d&eacute;jeuner, mais il ne put manger. Alors l'id&eacute;e lui vint de
+ boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de rhum dont il
+ avala coup sur coup, six petits verres.</p>
+ <p>Une chaleur, pareille &agrave; une br&ucirc;lure, l'envahit, suivie aussit&ocirc;t
+ d'un &eacute;tourdissement de l'&acirc;me. Il pensa:</p>
+ <p>&mdash;Je tiens le moyen. Maintenant &ccedil;a va bien.</p>
+ <p>Mais au bout d'une heure il avait vid&eacute; le carafon, et son &eacute;tat
+ d'agitation redevenait intol&eacute;rable. Il sentait un besoin fou de se rou<a
+ name="Page_150" id="Page_150"></a>ler par terre, de crier, de mordre. Le soir
+ tombait.</p>
+ <p>Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la force de se
+ lever pour recevoir ses t&eacute;moins.</p>
+ <p>Il n'osait m&ecirc;me plus leur parler, leur dire &laquo;bonjour,&raquo; prononcer
+ un seul mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout &agrave; l'alt&eacute;ration de sa
+ voix.</p>
+ <p>Le colonel pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Tout est r&eacute;gl&eacute; aux conditions que vous avez fix&eacute;es.
+ Votre adversaire r&eacute;clamait d'abord les privil&egrave;ges d'offens&eacute;,
+ mais il a c&eacute;d&eacute; presque aussit&ocirc;t et a tout accept&eacute;. Ses
+ t&eacute;moins sont deux militaires.</p>
+ <p>Le vicomte pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Merci.</p>
+ <p>Le marquis reprit:</p>
+ <p>&mdash;Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons encore
+ &agrave; nous occuper de mille choses. Il faut un bon m&eacute;decin, puisque le
+ combat ne cessera qu'apr&egrave;s blessure grave, et vous savez que les balles<a
+ name="Page_151" id="Page_151"></a> ne badinent pas. Il faut d&eacute;signer
+ l'endroit, &agrave; proximit&eacute; d'une maison pour y porter le bless&eacute; si
+ c'est n&eacute;cessaire, etc.; enfin, nous en avons encore pour deux ou trois
+ heures.</p>
+ <p>Le vicomte articula une seconde fois:</p>
+ <p>&mdash;Merci.</p>
+ <p>Le colonel demanda:</p>
+ <p>&mdash;Vous allez bien? vous &ecirc;tes calme?</p>
+ <p>&mdash;Oui, tr&egrave;s calme, merci.</p>
+ <p>Les deux hommes se retir&egrave;rent.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou. Son
+ domestique ayant allum&eacute; les lampes, il s'assit devant sa table pour
+ &eacute;crire des lettres. Apr&egrave;s avoir trac&eacute;, au haut d'une page:
+ &laquo;Ceci est mon testament...&raquo; il se releva d'une secousse et
+ s'&eacute;loigna, se sentant incapable d'unir deux id&eacute;es, de prendre une
+ r&eacute;solution, de d&eacute;cider quoi que ce f&ucirc;t.</p>
+ <p>Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait
+ plus &eacute;viter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il
+ avait cette intention et cette r&eacute;solution fermement arr&ecirc;t&eacute;es; et
+ il sentait bien, malgr&eacute; tout l'effort de son esprit et toute la tension de sa
+ volont&eacute;, qu'il ne pourrait m&ecirc;me conserver la force n&eacute;cessaire
+ pour aller jusqu'au lieu de la rencontre. Il cherchait &agrave; se figurer le combat,
+ son attitude &agrave; lui et la tenue de son adversaire.</p>
+ <p>De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un petit bruit
+ sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de Ch&acirc;teauvillard. Puis il se
+ demanda:</p>
+ <p>&mdash;Mon adversaire a-t-il fr&eacute;quent&eacute; les tirs? Est-il connu?
+ Est-il class&eacute;? Comment le savoir?</p>
+ <p>Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et il le
+ parcourut d'un bout &agrave; l'autre. Georges Lamil n'y &eacute;tait pas
+ nomm&eacute;. Mais cependant si cet homme n'&eacute;tait pas un tireur, il n'aurait
+ pas accept&eacute; imm&eacute;diatement cette arme dangereuse et ces conditions
+ mortelles?</p>
+ <p>Il ouvrit, en passant, une bo&icirc;te de
+ Gastinne Renette pos&eacute;e sur un gu&eacute;ridon, et prit un des pistolets, puis
+ il se pla&ccedil;a comme pour tirer et leva le bras. Mais il tremblait des pieds
+ &agrave; la t&ecirc;te et le canon remuait dans tous les sens.</p>
+ <p>Alors, il se dit:</p>
+ <p>&mdash;C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.</p>
+ <p>Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache la mort, il
+ songeait au d&eacute;shonneur, aux chuchotements dans les cercles, aux rires dans les
+ salons, au m&eacute;pris des femmes, aux allusions des journaux, aux insultes que lui
+ jetteraient les l&acirc;ches.</p>
+ <p>Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une amorce
+ briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet &eacute;tait
+ demeur&eacute; charg&eacute;, par hasard, par oubli. Et il &eacute;prouva de cela une
+ joie confuse, inexplicable.</p>
+ <p>S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il serait
+ perdu &agrave; tout jamais. Il serait
+ tach&eacute;, marqu&eacute; d'un signe d'infamie, chass&eacute; du monde! Et cette
+ tenue calme et cr&acirc;ne, il ne l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant
+ il &eacute;tait brave, puisqu'il voulait se battre!... Il &eacute;tait brave, puisque
+ ...&mdash;La pens&eacute;e qui l'effleura ne s'acheva m&ecirc;me pas dans son esprit;
+ mais, ouvrant la bouche toute grande, il s'enfon&ccedil;a brusquement, jusqu'au fond
+ de la gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la g&acirc;chette...</p>
+ <p>Quand son valet de chambre accourut, attir&eacute; par la d&eacute;tonation, il le
+ trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait &eacute;clabouss&eacute; le papier
+ blanc sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre
+ mots:</p>
+ <p>&laquo;Ceci est mon testament.&raquo;</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/153.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LIVROGNE" id="LIVROGNE"></a><a
+ name="Page_156" id="Page_156"></a>L'IVROGNE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/157.png" alt="L'IVROGNE" title="L'IVROGNE" />
+ </div>
+ <p>Le vent du nord soufflait en temp&ecirc;te, emportant par le ciel d'&eacute;normes
+ nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre des averses
+ furieuses.</p>
+ <p>La mer d&eacute;mont&eacute;e mugissait et secouait la c&ocirc;te,
+ pr&eacute;cipitant sur le rivage des vagues &eacute;normes, lentes et baveuses, qui
+ s'&eacute;croulaient avec des d&eacute;tonations d'artillerie. Elles s'en venaient
+ tout doucement, l'une apr&egrave;s l'autre,
+ hautes comme des montagnes, &eacute;parpillant dans l'air, sous les rafales,
+ l'&eacute;cume blanche de leurs t&ecirc;tes ainsi qu'une sueur de monstres.</p>
+ <p>L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et
+ g&eacute;missait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents, abattant les
+ chemin&eacute;es, lan&ccedil;ant dans les rues de telles pouss&eacute;es de vent
+ qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants eussent
+ &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s comme des feuilles et jet&eacute;s dans les champs
+ par-dessus les maisons.</p>
+ <p>On avait h&acirc;l&eacute; les barques de p&ecirc;che jusqu'au pays, par crainte
+ de la mer qui allait balayer la plage &agrave; mar&eacute;e pleine, et quelques
+ matelots, cach&eacute;s derri&egrave;re le ventre rond des embarcations
+ couch&eacute;es sur le flanc, regardaient cette col&egrave;re du ciel et de
+ l'eau.</p>
+ <p>Puis ils s'en allaient peu &agrave; peu, car la nuit tombait sur la temp&ecirc;te,
+ enveloppant d'ombre l'Oc&eacute;an affol&eacute;, et tous le fracas des
+ &eacute;l&eacute;ments en furie.</p>
+ <p>Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond sous les
+ bourrasques, le bonnet de laine enfonc&eacute;
+ jusqu'aux yeux, deux grands p&ecirc;cheurs normands, au collier de barbe rude,
+ &agrave; la peau br&ucirc;l&eacute;e par les rafales sal&eacute;es du large, aux yeux
+ bleus piqu&eacute;s d'un grain noir au milieu, ces yeux per&ccedil;ants des marins
+ qui voient au bout de l'horizon, comme un oiseau de proie.</p>
+ <p>Un d'eux disait:</p>
+ <p>&mdash;Allons, viens-t'en, J&eacute;r&eacute;mie. J'allons passer l'temps aux
+ dominos. C'est m&eacute; qui paye.</p>
+ <p>L'autre h&eacute;sitait encore, tent&eacute; par le jeu et l'eau-de-vie, sachant
+ bien qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi par
+ l'id&eacute;e de sa femme rest&eacute;e toute seule dans sa masure.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;On dirait qu' l'as fait une gageure de m'so&ucirc;ler tous les soirs.
+ Dis-m&eacute;, qu&eacute; qu' &ccedil;a te rapporte, pisque tu payes toujours?</p>
+ <p>Et il riait tout de m&ecirc;me &agrave; l'id&eacute;e de toute cette eau-de-vie
+ bue aux frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en
+ b&eacute;n&eacute;fice.</p>
+ <p>Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.</p>
+ <p>&mdash;Allons, viens-t'en, J&eacute;r&eacute;mie. C'est pas un soir &agrave;
+ rentrer, sans rien d'chaud dans le ventre. Qu&eacute;qu' tu crains? Ta femme va-t-il
+ pas bassiner ton lit?</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie r&eacute;pondait:</p>
+ <p>&mdash;L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a quasiment
+ r'p&eacute;ch&eacute; dans le ruisseau de d'vant chez nous!</p>
+ <p>Et il riait encore &agrave; ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement
+ vers le caf&eacute; de Paumelle, dont la vitre illumin&eacute;e brillait; il allait,
+ tir&eacute; par Mathurin et pouss&eacute; par le vent, incapable de r&eacute;sister
+ &agrave; ces deux forces.</p>
+ <p>La salle basse &eacute;tait pleine de matelots, de fum&eacute;e et de cris. Tous
+ ces hommes, v&ecirc;tus de laine, les coudes sur les tables, vocif&eacute;raient pour
+ se faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans le vacarme
+ des voix et des dominos tap&eacute;s sur le marbre, histoire de faire plus de bruit
+ encore.</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie et Mathurin all&egrave;rent s'asseoir dans<a name="Page_162"
+ id="Page_162"></a> un coin et commenc&egrave;rent une partie, et les petits verres
+ disparaissaient, l'un apr&egrave;s l'autre, dans la profondeur de leurs gorges.</p>
+ <p>Puis ils jou&egrave;rent d'autres parties, burent d'autres petits verres. Mathurin
+ versait toujours, en clignant de l'&oelig;il au patron, un gros homme aussi rouge que du
+ feu et qui rigolait, comme s'il e&ucirc;t su quelque longue farce; et
+ J&eacute;r&eacute;mie engloutissait l'alcool, balan&ccedil;ait sa t&ecirc;te,
+ poussait des rires pareils &agrave; des rugissements en regardant son comp&egrave;re
+ d'un air h&eacute;b&eacute;t&eacute; et content.</p>
+ <p>Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait la porte du
+ dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le caf&eacute;, remuait en
+ temp&ecirc;te la lourde fum&eacute;e des pipes, balan&ccedil;ait les lampes au bout
+ de leurs cha&icirc;nettes et faisait vaciller leurs flammes; et on entendait tout
+ &agrave; coup la choc profond d'une vague s'&eacute;croulant et le mugissement de la
+ bourrasque.</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie, le col desserr&eacute;, prenait des poses de so&ucirc;lard,
+ une jambe &eacute;tendue, un bras tombant; et de
+ l'autre main il tenait ses dominos.</p>
+ <p>Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'&eacute;tait approch&eacute;,
+ plein d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+ <p>Il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Eh ben, J&eacute;r&eacute;mie, c'a va-t-il, &agrave; l'int&eacute;rieur?
+ Es-tu rafra&icirc;chi &agrave; force de t'arroser?</p>
+ <p>Et J&eacute;r&eacute;mie bredouilla:</p>
+ <p>&mdash;Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, l&agrave;-dedans.</p>
+ <p>Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:</p>
+ <p>&mdash;Et ton fr&eacute;, Mathurin, ous qu'il est &agrave; c't heure?</p>
+ <p>Le marin eut un rire muet:</p>
+ <p>&mdash;Il est au chaud, t'inqui&egrave;te pas.</p>
+ <p>Et tous deux regard&egrave;rent J&eacute;r&eacute;mie, qui posait triomphalement
+ le double six en annon&ccedil;ant:</p>
+ <p>&mdash;V'l&agrave; le syndic.</p>
+ <p>Quand ils eurent achev&eacute; la partie, le patron d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Vous savez, mes gars, m&eacute;, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous
+ laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour
+ vingt sous &agrave; bord. Tu fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras
+ la clef d'sous l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.</p>
+ <p>Mathurin r&eacute;pliqua:</p>
+ <p>&mdash;T'inqui&egrave;te pas. C'est compris.</p>
+ <p>Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement son
+ escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas r&eacute;sonna dans la
+ petite maison; puis un lourd craquement r&eacute;v&eacute;la qu'il venait de se
+ mettre au lit.</p>
+ <p>Les deux hommes continu&egrave;rent &agrave; jouer; de temps en temps, une rage
+ plus forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les deux
+ buveurs levaient la t&ecirc;te comme si quelqu'un allait entrer. Puis Mathurin
+ prenait le litre et remplissait le verre de J&eacute;r&eacute;mie. Mais soudain,
+ l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre enrou&eacute;
+ ressemblait &agrave; un choc de casseroles, et les coups vibraient longtemps, avec
+ une sonorit&eacute; de ferraille.</p>
+ <p>Mathurin aussit&ocirc;t se leva, comme un matelot dont le quart est fini:</p>
+ <p>&mdash;Allons, J&eacute;r&eacute;mie, faut d&eacute;caniller.</p>
+ <p>L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en s'appuyant
+ &agrave; la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que son compagnon
+ &eacute;teignait la lampe.</p>
+ <p>Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:</p>
+ <p>&mdash;Allons, bonsoir, &agrave; demain.</p>
+ <p>Et il disparut dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+ <p>II</p>
+ <p>J&eacute;r&eacute;mie fit trois pas, puis oscilla, &eacute;tendit les mains,
+ rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en tr&eacute;buchant.
+ Par moments une bourrasque, s'engouffrant dans la rue &eacute;troite, le
+ lan&ccedil;ait en avant, le faisait courir
+ quelques pas; puis quand la violence de la trombe cessait, il s'arr&ecirc;tait net,
+ ayant perdu son pousseur, et il se remettait &agrave; vaciller sur ses jambes
+ capricieuses d'ivrogne.</p>
+ <p>Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il
+ reconnut sa porte et il se mit &agrave; la t&acirc;ter pour d&eacute;couvrir la
+ serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait &agrave;
+ mi-voix. Alors il tapa dessus &agrave; coups de poing, appelant sa femme pour qu'elle
+ v&icirc;nt l'aider:</p>
+ <p>&mdash;M&eacute;lina! Eh! M&eacute;lina!</p>
+ <p>Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il c&eacute;da,
+ s'ouvrit, et J&eacute;r&eacute;mie, perdant son appui, entra chez lui en
+ s'&eacute;croulant, alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que
+ quelque chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.</p>
+ <p>Il ne bougeait plus, ahuri de peur, &eacute;perdu, dans une &eacute;pouvante du
+ diable, des revenants de toutes les choses myst&eacute;rieuses des
+ t&eacute;n&egrave;bres, et il attendit longtemps
+ sans oser faire un mouvement. Mais, comme il vit que rien ne remuait plus, un peu de
+ raison lui revint, de la raison trouble de pochard.</p>
+ <p>Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et, s'enhardissant
+ enfin, il pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;M&eacute;lina!</p>
+ <p>Sa femme ne r&eacute;pondit pas.</p>
+ <p>Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute
+ ind&eacute;cis, un soup&ccedil;on vague. Il ne bougeait point; il restait l&agrave;,
+ assis par terre, dans le noir, cherchant ses id&eacute;es, s'accrochant &agrave; des
+ r&eacute;flexions incompl&egrave;tes et tr&eacute;buchantes comme ses pieds.</p>
+ <p>Il demanda de nouveau:</p>
+ <p>&mdash;Dis-m&eacute; qui que c'&eacute;tait, M&eacute;lina? Dis-m&eacute; qui que
+ c'&eacute;tait. Je te ferai rien.</p>
+ <p>Il attendit. Aucune voix ne s'&eacute;leva dans l'ombre. Il raisonnait tout haut,
+ maintenant.</p>
+ <p>&mdash;Je sieus-ti bu, tout de m&ecirc;me! Je sieus-ti<a name="Page_168"
+ id="Page_168"></a> bu! C'est li qui m'a boissonn&eacute; comma, &ccedil;u manant;
+ c'est li, pour que je rentre point. J'sieus-ti bu!</p>
+ <p>Et il reprenait:</p>
+ <p>&mdash;Dis-m&eacute; qui que c'&eacute;tait, M&eacute;lina, ou j'vas faire
+ qu&eacute;que malheur.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et
+ obstin&eacute;e d'homme saoul:</p>
+ <p>&mdash;C'est li qui m'a r'tenu chez ce fain&eacute;ant de Paumelle; et l's autres
+ soirs itou, pour que je rentre point. C'est qu&eacute;que complice. Ah! charogne!</p>
+ <p>Lentement il se mit sur les genoux. Une col&egrave;re sourde le gagnait, se
+ m&ecirc;lant &agrave; la fermentation des boissons.</p>
+ <p>Il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+ <p>&mdash;Dis-m&eacute; qui qu' c'&eacute;tait, M&eacute;lina, ou j' vas cogner, j'te
+ pr&eacute;viens!</p>
+ <p>IL &eacute;tait debout maintenant, fr&eacute;missant d'une col&egrave;re
+ foudroyante, comme si l'alcool qu'il avait au corps se f&ucirc;t enflamm&eacute; dans
+ ses veines. Il fit un pas, heurta une chaise, la
+ saisit, marcha encore, rencontra le lit, le palpa et sentit dedans le corps chaud de
+ sa femme.</p>
+ <p>Alors, affol&eacute; de rage, il grogna:</p>
+ <p>&mdash;Ah! t'&eacute;tais l&agrave;, salet&eacute;, et tu n' r&eacute;pondais
+ point.</p>
+ <p>Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il l'abattit
+ devant lui avec une furie exasp&eacute;r&eacute;e. Un cri jaillit de la couche; un
+ cri &eacute;perdu, d&eacute;chirant. Alors il se mit &agrave; frapper comme un
+ batteur dans une grange. Et rien, bient&ocirc;t, ne remua plus. La chaise s'envolait
+ en morceaux; mais un pied lui restait &agrave; la main, et il tapait toujours, en
+ haletant.</p>
+ <p>Puis soudain il s'arr&ecirc;ta pour demander:</p>
+ <p>&mdash;Diras-tu qui qu' c'&eacute;tait, &agrave; c't' heure?</p>
+ <p>M&eacute;lina ne r&eacute;pondit pas.</p>
+ <p>Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,
+ s'allongea et s'endormit.</p>
+ <p>Quand le jour parut, un voisin, voyant sa
+ porte ouverte, entra. Il aper&ccedil;ut J&eacute;r&eacute;mie qui ronflait sur le
+ sol, o&ugrave; gisaient les d&eacute;bris d'une chaise, et, dans le lit, une bouillie
+ de chair et de sang.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/169.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="UNE_VENDETTA" id="UNE_VENDETTA"></a><a name="Page_171"
+ id="Page_171"></a>UNE VENDET<a name="Page_173"
+ id="Page_173"></a>TA</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/173.png" alt="UNE VENDETTA" title="UNE VENDETTA" />
+ </div>
+ <p>La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite maison pauvre
+ sur les remparts de Bonifacio. La ville, b&acirc;tie sur une avanc&eacute;e de la
+ montagne, suspendue m&ecirc;me par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus le
+ d&eacute;troit h&eacute;riss&eacute; d'&eacute;cueils, la c&ocirc;te plus basse de la
+ Sardaigne. &Agrave; ses pieds, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, la contournant presque
+ enti&egrave;rement, une coupure de la falaise, qui ressemble &agrave; un gigantesque
+ corridor, lui sert de port, am&egrave;ne
+ jusqu'aux premi&egrave;res maisons, apr&egrave;s un long circuit entre deux murailles
+ abruptes, les petits bateaux p&ecirc;cheurs italiens ou sardes, et, chaque quinzaine,
+ le vieux vapeur poussif qui fait le service d'Ajaccio.</p>
+ <p>Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche encore.
+ Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accroch&eacute;es ainsi sur ce roc,
+ dominant ce passage terrible o&ugrave; ne s'aventurent gu&egrave;re les navires. Le
+ vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la c&ocirc;te nue, rong&eacute;e par lui
+ &agrave; peine v&ecirc;tue d'herbe; il s'engouffre dans le d&eacute;troit, dont il
+ ravage les deux bords. Les tra&icirc;n&eacute;es d'&eacute;cume p&acirc;le,
+ accroch&eacute;es aux pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les
+ vagues, ont l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant &agrave; la surface de
+ l'eau.</p>
+ <p>La maison de la veuve Saverini, soud&eacute;e au bord m&ecirc;me de la falaise,
+ ouvrait ses trois fen&ecirc;tres sur cet horizon sauvage et d&eacute;sol&eacute;.</p>
+ <p>Elle vivait l&agrave;, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
+ &laquo;S&eacute;millante&raquo;, grande b&ecirc;te<a name="Page_176"
+ id="Page_176"></a> maigre, aux poils longs et rudes, de la race des gardeurs de
+ troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.</p>
+ <p>Un soir, apr&egrave;s une dispute, Antoine Saverini fut tu&eacute;
+ tra&icirc;treusement, d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit
+ m&ecirc;me, gagna la Sardaigne.</p>
+ <p>Quand la vieille m&egrave;re re&ccedil;ut le corps de son enfant, que des passants
+ lui rapport&egrave;rent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile
+ &agrave; le regarder; puis, &eacute;tendant sa main rid&eacute;e sur le cadavre, elle
+ lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on rest&acirc;t avec elle, et elle
+ s'enferma aupr&egrave;s du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait, cette
+ b&ecirc;te, d'une fa&ccedil;on continue, debout au pied du lit, la t&ecirc;te tendue
+ vers son ma&icirc;tre, et la queue serr&eacute;e entre les pattes. Elle ne bougeait
+ pas plus que la m&egrave;re, qui, pench&eacute;e maintenant sur le corps, l'&oelig;il
+ fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.</p>
+ <p>Le jeune homme, sur le dos, v&ecirc;tu de sa veste de gros drap trou&eacute;e et
+ d&eacute;chir&eacute;e &agrave; la poitrine,
+ semblait dormir; mais il avait du sang partout: sur la chemise arrach&eacute;e pour
+ les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur la face, sur les mains. Des
+ caillots de sang s'&eacute;taient fig&eacute;s dans la barbe et dans les cheveux.</p>
+ <p>La vieille m&egrave;re se mit &agrave; lui parler. Au bruit de cette voix, la
+ chienne se tut.</p>
+ <p>&mdash;Va, va, tu seras veng&eacute;, mon petit, mon gar&ccedil;on, mon pauvre
+ enfant. Dors, dors, tu seras veng&eacute;, entends-tu? C'est la m&egrave;re qui le
+ promet! Et elle tient toujours sa parole, la m&egrave;re, tu le sais bien.</p>
+ <p>Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses l&egrave;vres froides sur les
+ l&egrave;vres mortes.</p>
+ <p>Alors, S&eacute;millante se remit &agrave; g&eacute;mir. Elle poussait une longue
+ plainte monotone, d&eacute;chirante, horrible.</p>
+ <p>Elles rest&egrave;rent l&agrave;, toutes les deux, la femme et la b&ecirc;te,
+ jusqu'au matin.</p>
+ <p>Antoine Saverini fut enterr&eacute; le lendemain, et bient&ocirc;t on ne parla
+ plus de lui dans Bonifacio.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Il n'avait laiss&eacute; ni fr&egrave;re ni proches cousins. Aucun homme
+ n'&eacute;tait l&agrave; pour poursuivre la vendetta. Seule, la m&egrave;re y
+ pensait, la vieille.</p>
+ <p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; du d&eacute;troit, elle voyait du matin au soir un
+ point blanc sur la c&ocirc;te. C'est un petit village sarde, Longosardo, o&ugrave; se
+ r&eacute;fugient les bandits corses traqu&eacute;s de trop pr&egrave;s. Ils peuplent
+ presque seuls ce hameau, en face des c&ocirc;tes de leur patrie, et ils attendent
+ l&agrave; le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle
+ le savait, que s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; Nicolas Ravolati.</p>
+ <p>Toute seule, tout le long du jour, assise &agrave; sa fen&ecirc;tre, elle
+ regardait l&agrave;-bas en songeant &agrave; la vengeance. Comment ferait-elle sans
+ personne, infirme, si pr&egrave;s de la mort? Mais elle avait promis, elle avait
+ jur&eacute; sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que
+ ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle
+ n'avait plus ni repos ni apaisement, elle cherchait, obstin&eacute;e. La chienne,
+ &agrave; ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la t&ecirc;te, hurlait au loin.
+ Depuis que son ma&icirc;tre n'&eacute;tait plus l&agrave;, elle hurlait souvent
+ ainsi, comme si elle l'e&ucirc;t appel&eacute;, comme si son &acirc;me de b&ecirc;te,
+ inconsolable, e&ucirc;t aussi gard&eacute; le souvenir que rien n'efface.</p>
+ <p>Or, une nuit, comme S&eacute;millante se remettait &agrave; g&eacute;mir, la
+ m&egrave;re, tout &agrave; coup, eut une id&eacute;e, une id&eacute;e de sauvage
+ vindicatif et f&eacute;roce. Elle la m&eacute;dita jusqu'au matin; puis, lev&eacute;e
+ d&egrave;s les approches du jour, elle se rendit &agrave; l'&eacute;glise. Elle pria,
+ prostern&eacute;e sur le pav&eacute;, abattue devant Dieu, le suppliant de l'aider,
+ de la soutenir, de donner &agrave; son pauvre corps us&eacute; la force qu'il lui
+ fallait pour venger le fils.</p>
+ <p>Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril d&eacute;fonc&eacute;,
+ qui recueillait l'eau des goutti&egrave;res; elle le renversa, le vida, l'assujettit
+ contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle encha&icirc;na
+ S&eacute;millante &agrave; cette niche, et elle rentra.<a name="Page_180"
+ id="Page_180"></a></p>
+ <p>Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'&oelig;il fix&eacute; toujours
+ sur la c&ocirc;te de Sardaigne. Il &eacute;tait l&agrave;-bas, l'assassin.</p>
+ <p>La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin, lui porta
+ de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas de pain.</p>
+ <p>La journ&eacute;e encore s'&eacute;coula. S&eacute;millante,
+ ext&eacute;nu&eacute;e, dormait. Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil
+ h&eacute;riss&eacute;, et elle tirait &eacute;perdument sur sa cha&icirc;ne.</p>
+ <p>La vieille ne lui donna encore rien &agrave; manger. La b&ecirc;te, devenue
+ furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.</p>
+ <p>Alors, au jour lev&eacute;, la m&egrave;re Saverini alla chez le voisin, prier
+ qu'on lui donn&acirc;t deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait
+ port&eacute;es autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un corps
+ humain.</p>
+ <p>Ayant piqu&eacute; un b&acirc;ton dans le sol, devant la niche de
+ S&eacute;millante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir
+ debout. Puis elle figura la t&ecirc;te au moyen
+ d'un paquet de vieux linge.</p>
+ <p>La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien que
+ d&eacute;vor&eacute;e de faim.</p>
+ <p>Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de boudin noir.
+ Rentr&eacute;e chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour, aupr&egrave;s de
+ la niche, et fit griller son boudin. S&eacute;millante, affol&eacute;e, bondissait,
+ &eacute;cumait, les yeux fix&eacute;s sur le gril, dont le fumet lui entrait au
+ ventre.</p>
+ <p>Puis la m&egrave;re fit de cette bouillie fumante une cravate &agrave; l'homme de
+ paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui entrer dedans.
+ Quand ce fut fini, elle d&eacute;cha&icirc;na la chienne.</p>
+ <p>D'un saut formidable, la b&ecirc;te atteignit la gorge du mannequin, et, les
+ pattes sur les &eacute;paules, se mit &agrave; la d&eacute;chirer. Elle retombait, un
+ morceau de sa proie &agrave; la gueule, puis s'&eacute;lan&ccedil;ait de nouveau,
+ enfon&ccedil;ait ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de<a
+ name="Page_182" id="Page_182"></a> nourriture, retombait encore, et rebondissait,
+ acharn&eacute;e. Elle enlevait le visage par grands coups de dents, mettait en
+ lambeaux le col entier.</p>
+ <p>La vieille, immobile et muette, regardait, l'&oelig;il allum&eacute;. Puis elle
+ rencha&icirc;na sa b&ecirc;te, la fit encore je&ucirc;ner deux jours, et
+ recommen&ccedil;a cet &eacute;trange exercice.</p>
+ <p>Pendant trois mois, elle l'habitua &agrave; cette sorte de lutte, &agrave; ce
+ repas conquis &agrave; coups de crocs. Elle ne l'encha&icirc;nait plus maintenant,
+ mais elle la lan&ccedil;ait d'un geste sur le mannequin.</p>
+ <p>Elle lui avait appris &agrave; le d&eacute;chirer, &agrave; le d&eacute;vorer,
+ sans m&ecirc;me qu'aucune nourriture f&ucirc;t cach&eacute;e en sa gorge. Elle lui
+ donnait ensuite, comme r&eacute;compense, le boudin grill&eacute; pour elle.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'elle apercevait l'homme, S&eacute;millante fr&eacute;missait, puis
+ tournait les yeux vers sa ma&icirc;tresse, qui lui criait: &laquo;Va!&raquo; d'une
+ voix sifflante, en levant le doigt.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Quand elle jugea le temps venu, la m&egrave;re Saverini alla se confesser et
+ communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant rev&ecirc;tu des
+ habits de m&acirc;le, semblable &agrave; un vieux pauvre d&eacute;guenill&eacute;,
+ elle fit march&eacute; avec un p&ecirc;cheur sarde, qui la conduisit,
+ accompagn&eacute;e de sa chienne, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du d&eacute;troit.</p>
+ <p>Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. S&eacute;millante
+ je&ucirc;nait depuis deux jours. La vieille femme, &agrave; tout moment, lui faisait
+ sentir la nourriture odorante, et l'excitait.</p>
+ <p>Elles entr&egrave;rent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se
+ pr&eacute;senta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait
+ repris son ancien m&eacute;tier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de
+ sa boutique.</p>
+ <p>La vieille poussa la porte et l'appela:</p>
+ <p>&mdash;H&eacute;! Nicolas!</p>
+ <p>Il se tourna; alors, l&acirc;chant sa chienne, elle cria:</p>
+ <p>&mdash;Va, va, d&eacute;vore, d&eacute;vore!</p>
+ <p>L'animal, affol&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a, saisit la gorge. L'homme
+ &eacute;tendit les bras, l'&eacute;treignit, roula par terre. Pendant quelques
+ secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile,
+ pendant que S&eacute;millante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par
+ lambeaux.</p>
+ <p>Deux voisins, assis sur leur porte, se rappel&egrave;rent parfaitement avoir vu
+ sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqu&eacute; qui mangeait, tout en
+ marchant, quelque chose de brun que lui donnait son ma&icirc;tre.</p>
+ <p>La vieille, le soir, &eacute;tait rentr&eacute;e chez elle. Elle dormit bien,
+ cette nuit-l&agrave;.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/183.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="COCO" id="COCO"></a><a
+ name="Page_186" id="Page_186"></a>COCO</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/187.png" alt="COCO" title="COCO" />
+ </div>
+ <p>Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas &laquo;la
+ M&eacute;tairie&raquo;. On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
+ attachaient &agrave; ce mot &laquo;m&eacute;tairie&raquo; une id&eacute;e de richesse
+ et de grandeur, car cette ferme &eacute;tait assur&eacute;ment la plus vaste, la plus
+ opulente et la plus ordonn&eacute;e de la contr&eacute;e.<a name="Page_189"
+ id="Page_189"></a></p>
+ <p>La cour, immense, entour&eacute;e de cinq rangs d'arbres magnifiques pour abriter
+ contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et d&eacute;licats, enfermait
+ de longs b&acirc;timents couverts en tuiles pour conserver les fourrages et les
+ grains, de belles &eacute;tables b&acirc;ties en silex, des &eacute;curies pour
+ trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge, qui ressemblait &agrave;
+ un petit ch&acirc;teau.</p>
+ <p>Les fumiers &eacute;taient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des
+ niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.</p>
+ <p>Chaque midi, quinze personnes, ma&icirc;tres, valets et servantes, prenaient place
+ autour de la longue table de cuisine o&ugrave; fumait la soupe dans un grand vase de
+ fa&iuml;ence &agrave; fleurs bleues.</p>
+ <p>Les b&ecirc;tes, chevaux, vaches, porcs et moutons, &eacute;taient grasses,
+ soign&eacute;es et propres; et ma&icirc;tre Lucas, un grand homme qui prenait du
+ ventre, faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant &agrave;
+ tout.</p>
+ <p>On conservait, par charit&eacute;, dans le fond de l'&eacute;curie, un tr&egrave;s
+ vieux cheval blanc que la ma&icirc;tresse
+ voulait nourrir jusqu'&agrave; sa mort naturelle, parce qu'elle l'avait
+ &eacute;lev&eacute;, gard&eacute; toujours, et qu'il lui rappelait des souvenirs.</p>
+ <p>Un goujat de quinze ans, nomm&eacute; Isidore Duval, et appel&eacute; plus
+ simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa
+ mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour, en
+ &eacute;t&eacute;, le d&eacute;placer dans la c&ocirc;te o&ugrave; on l'attachait,
+ afin qu'il e&ucirc;t en abondance de l'herbe fra&icirc;che.</p>
+ <p>L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses des
+ genoux et enfl&eacute;es au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'&eacute;trillait
+ plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils tr&egrave;s longs donnaient
+ &agrave; ses yeux un air triste.</p>
+ <p>Quand Zidore le menait &agrave; l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde, tant
+ la b&ecirc;te allait lentement; et le gars, courb&eacute;, haletant, jurait contre
+ elle, s'exasp&eacute;rant d'avoir &agrave; soigner cette vieille rosse.</p>
+ <p>Les gens de la ferme, voyant cette col&egrave;re du<a name="Page_191"
+ id="Page_191"></a> goujat contre Coco, s'en amusaient, parlaient sans cesse du cheval
+ &agrave; Zidore, pour exasp&eacute;rer le gamin. Ses camarades le plaisantaient. On
+ l'appelait dans le village Coco-Zidore.</p>
+ <p>Le gars rageait, sentant na&icirc;tre en lui le d&eacute;sir de se venger du
+ cheval. C'&eacute;tait un maigre enfant haut sur jambes, tr&egrave;s sale,
+ coiff&eacute; de cheveux roux, &eacute;pais, durs et h&eacute;riss&eacute;s. Il
+ semblait stupide, parlait en b&eacute;gayant, avec une peine infinie, comme si les
+ id&eacute;es n'eussent pu se former dans son &acirc;me &eacute;paisse de brute.</p>
+ <p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, il s'&eacute;tonnait qu'on gard&acirc;t Coco,
+ s'indignant de voir perdre du bien pour cette b&ecirc;te inutile. Du moment qu'elle
+ ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait
+ r&eacute;voltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui co&ucirc;tait si cher,
+ pour ce bidet paralys&eacute;. Et souvent m&ecirc;me, malgr&eacute; les ordres de
+ ma&icirc;tre Lucas, il &eacute;conomisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant
+ qu'une demi-mesure, m&eacute;nageant sa liti&egrave;re et son foin. Et une haine
+ grandissait en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan<a name="Page_192"
+ id="Page_192"></a> rapace, de paysan sournois, f&eacute;roce, brutal et
+ l&acirc;che.</p>
+ <p>Lorsque revint l'&eacute;t&eacute;, il lui fallut aller <i>remuer</i> la
+ b&ecirc;te dans sa c&ocirc;te. C'&eacute;tait loin. Le goujat, plus furieux chaque
+ matin, partait de son pas lourd &agrave; travers les bl&eacute;s. Les hommes qui
+ travaillaient dans les terres lui criaient, par plaisanterie:</p>
+ <p>&mdash;H&eacute; Zidore, tu f'ras mes compliments &agrave; Coco.</p>
+ <p>Il ne r&eacute;pondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans une
+ haie et, d&egrave;s qu'il avait d&eacute;plac&eacute; l'attache du vieux cheval, il
+ le laissait se remettre &agrave; brouter; puis approchant tra&icirc;treusement, il
+ lui cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'&eacute;chapper aux
+ coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+ enferm&eacute; dans une piste. Et le gars le
+ frappait avec rage, courant derri&egrave;re, acharn&eacute;, les dents serr&eacute;es
+ par la col&egrave;re.</p>
+ <p>Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval le
+ regardait partir de son &oelig;il de vieux, les c&ocirc;tes saillantes, essouffl&eacute;
+ d'avoir trott&eacute;. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa t&ecirc;te osseuse et
+ blanche qu'apr&egrave;s avoir vu dispara&icirc;tre au loin la blouse bleue du jeune
+ paysan.</p>
+ <p>Comme les nuits &eacute;taient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher
+ dehors, l&agrave;-bas, au bord de la ravine, derri&egrave;re le bois. Zidore seul
+ allait le voir.</p>
+ <p>L'enfant s'amusait encore &agrave; lui jeter des pierres. Il s'asseyait &agrave;
+ dix pas de lui, sur un talus, et il restait l&agrave; une demi-heure, lan&ccedil;ant
+ de temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
+ encha&icirc;n&eacute; devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser
+ pa&icirc;tre avant qu'il f&ucirc;t reparti.</p>
+ <p>Mais toujours cette pens&eacute;e restait plant&eacute;e dans l'esprit du goujat:
+ &laquo;Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?&raquo; Il lui sem<a
+ name="Page_194" id="Page_194"></a>blait que cette mis&eacute;rable rosse volait le
+ manger des autres, volait l'avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait
+ m&ecirc;me aussi, lui, Zidore, qui travaillait.</p>
+ <p>Alors, peu &agrave; peu, chaque jour, le gars diminua la bande de p&acirc;turage
+ qu'il lui donnait en avan&ccedil;ant le piquet de bois o&ugrave; &eacute;tait
+ fix&eacute;e la corde.</p>
+ <p>La b&ecirc;te je&ucirc;nait, maigrissait, d&eacute;p&eacute;rissait. Trop faible
+ pour casser son attache, elle tendait la t&ecirc;te vers la grande herbe verte et
+ luisante, si proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y p&ucirc;t toucher.</p>
+ <p>Mais, un matin, Zidore eut une id&eacute;e: c'&eacute;tait de ne plus remuer Coco.
+ Il en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.</p>
+ <p>Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La b&ecirc;te inqui&egrave;te le
+ regardait. Il ne la battit pas ce jour-l&agrave;. Il tournait autour, les mains dans
+ les poches. M&ecirc;me il fit mine de la changer de place, mais il renfon&ccedil;a le
+ piquet juste dans le m&ecirc;me trou, et il s'en alla, enchant&eacute; de son
+ invention.</p>
+ <p>Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se mit
+ &agrave; courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien attach&eacute;,
+ et sans un brin d'herbe &agrave; port&eacute;e de la m&acirc;choire.</p>
+ <p>Affam&eacute;, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout de
+ ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses grandes
+ l&egrave;vres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'&eacute;puisa, la
+ vieille b&ecirc;te, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la
+ d&eacute;vorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture qui
+ s'&eacute;tendait par l'horizon.</p>
+ <p>Le goujat ne revint point ce jour-l&agrave;. Il vagabonda par les bois pour
+ chercher des nids.</p>
+ <p>Il reparut le lendemain. Coco, ext&eacute;nu&eacute;, s'&eacute;tait
+ couch&eacute;. Il se leva en apercevant l'enfant, attendant enfin, d'&ecirc;tre
+ chang&eacute; de place.</p>
+ <p>Mais le petit paysan ne toucha m&ecirc;me pas au maillet jet&eacute; dans l'herbe.
+ Il s'approcha, regarda l'animal, lui lan&ccedil;a dans le nez une<a name="Page_196"
+ id="Page_196"></a> motte de terre qui s'&eacute;crasa sur le poil blanc, et il
+ repartit en sifflant.</p>
+ <p>Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant bien que
+ ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient inutiles, il s'&eacute;tendit
+ de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.</p>
+ <p>Le lendemain, Zidore ne vint pas.</p>
+ <p>Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours &eacute;tendu, il
+ s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait mort.</p>
+ <p>Alors il demeura debout, le regardant, content de son &oelig;uvre, &eacute;tonn&eacute;
+ en m&ecirc;me temps que ce f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fini. Il le toucha du pied,
+ leva une de ses jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta l&agrave;,
+ les yeux fix&eacute;s dans l'herbe et sans penser &agrave; rien.</p>
+ <p>Il revint &agrave; la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait
+ vagabonder encore aux heures o&ugrave;, d'ordinaire, il allait changer de place le
+ cheval.</p>
+ <p>Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envol&egrave;rent &agrave; son
+ approche. Des mouches innombrables se
+ promenaient sur le cadavre et bourdonnaient &agrave; l'entour.</p>
+ <p>En rentrant il annon&ccedil;a la chose. La b&ecirc;te &eacute;tait si vieille que
+ personne ne s'&eacute;tonna. Le ma&icirc;tre dit &agrave; deux valets:</p>
+ <p>Prenez vos pelles, vous f'rez un trou l&agrave; ous qu'il est.</p>
+ <p>Et les hommes enfouirent le cheval juste &agrave; la place o&ugrave; il
+ &eacute;tait mort de faim.</p>
+ <p>Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/196.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_MAIN" id="LA_MAIN"></a>LA MAI<a
+ name="Page_199" id="Page_199"></a>N</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/199.png" alt="LA MAIN" title="LA MAIN" />
+ </div>
+ <p>On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui donnait son avis
+ sur l'affaire myst&eacute;rieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable
+ crime affolait Paris. Personne n'y comprenait rien.</p>
+ <p>M. Bermutier, debout, le dos &agrave; la chemin&eacute;e, parlait, assemblait les
+ preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.</p>
+ <p>Plusieurs femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es pour s'approcher et demeuraient
+ debout, l'&oelig;il fix&eacute; sur la bouche
+ ras&eacute;e du magistrat d'o&ugrave; sortaient les paroles graves. Elles
+ frissonnaient, vibraient, crisp&eacute;es par leur peur curieuse, par l'avide et
+ insatiable besoin d'&eacute;pouvante qui hante leur &acirc;me, les torture comme une
+ faim.</p>
+ <p>Une d'elles, plus p&acirc;le que les autres, pronon&ccedil;a pendant un
+ silence:</p>
+ <p>&mdash;C'est affreux. Cela touche au &laquo;surnaturel&raquo;. On ne saura jamais
+ rien.</p>
+ <p>Le magistrat se tourna vers elle:</p>
+ <p>&mdash;Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot
+ surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien &agrave; faire ici. Nous sommes en
+ pr&eacute;sence d'un crime fort habilement con&ccedil;u, fort habilement
+ ex&eacute;cut&eacute;, si bien envelopp&eacute; de myst&egrave;re que nous ne pouvons
+ le d&eacute;gager des circonstances imp&eacute;n&eacute;trables qui l'entourent. Mais
+ j'ai eu, moi, autrefois, &agrave; suivre une affaire o&ugrave; vraiment semblait se
+ m&ecirc;ler quelque chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute
+ de moyens de l'&eacute;claircir.</p>
+ <p>Plusieurs femmes prononc&egrave;rent en m&ecirc;me<a name="Page_202"
+ id="Page_202"></a> temps, si vite que leurs voix n'en firent qu'une:</p>
+ <p>&mdash;Oh! dites-nous cela.</p>
+ <p>M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction. Il
+ reprit:</p>
+ <p>&mdash;N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, m&ecirc;me un instant, supposer
+ en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales.
+ Mais si, au lieu d'employer le mot &laquo;surnaturel&raquo; pour exprimer ce que nous
+ ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot &laquo;inexplicable&raquo;,
+ cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce
+ sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances pr&eacute;paratoires
+ qui m'ont &eacute;mu. Enfin, voici les faits:</p>
+ <p>J'&eacute;tais alors juge d'instruction &agrave; Ajaccio, une petite ville
+ blanche, couch&eacute;e au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
+ montagnes.</p>
+ <p>Ce que j'avais surtout &agrave; poursuivre l&agrave;-bas, c'&eacute;taient les
+ affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de
+ dramatiques au possible, de f&eacute;roces, d'h&eacute;ro&iuml;ques. Nous retrouvons
+ l&agrave; les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse r&ecirc;ver, les haines
+ s&eacute;culaires, apais&eacute;es un moment, jamais &eacute;teintes, les ruses
+ abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions
+ glorieuses. Depuis deux ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce
+ terrible pr&eacute;jug&eacute; corse qui force &agrave; venger toute injure sur la
+ personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches. J'avais vu &eacute;gorger
+ des vieillards, des enfants, des cousins, j'avais la t&ecirc;te pleine de ces
+ histoires.</p>
+ <p>Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs ann&eacute;es
+ une petite villa au fond du golfe. Il avait amen&eacute; avec lui un domestique
+ fran&ccedil;ais, pris &agrave; Marseille en passant.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul
+ dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour p&ecirc;cher. Il ne parlait
+ &agrave; personne, ne venait jamais &agrave; la
+ ville, et, chaque matin, s'exer&ccedil;ait pendant une heure ou deux, &agrave; tirer
+ au pistolet et &agrave; la carabine.</p>
+ <p>Des l&eacute;gendes se firent autour de lui. On pr&eacute;tendit que
+ c'&eacute;tait un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis
+ on affirma qu'il se cachait apr&egrave;s avoir commis un crime &eacute;pouvantable.
+ On citait m&ecirc;me des circonstances particuli&egrave;rement horribles.</p>
+ <p>Je voulus, en ma qualit&eacute; de juge d'instruction, prendre quelques
+ renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se
+ faisait appeler sir John Rowell.</p>
+ <p>Je me contentai donc de le surveiller de pr&egrave;s; mais on ne me signalait, en
+ r&eacute;alit&eacute;, rien de suspect &agrave; son &eacute;gard.</p>
+ <p>Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,
+ devenaient g&eacute;n&eacute;rales, je r&eacute;solus d'essayer de voir
+ moi-m&ecirc;me cet &eacute;tranger, et je me mis &agrave; chasser
+ r&eacute;guli&egrave;rement dans les environs de sa propri&eacute;t&eacute;.<a
+ name="Page_205" id="Page_205"></a></p>
+ <p>J'attendis longtemps une occasion. Elle se pr&eacute;senta enfin sous la forme
+ d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la
+ rapporta; mais, prenant aussit&ocirc;t le gibier, j'allai m'excuser de mon
+ inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau mort.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un grand homme &agrave; cheveux rouges, &agrave; barbe rouge,
+ tr&egrave;s haut, tr&egrave;s large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait
+ rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma
+ d&eacute;licatesse en un fran&ccedil;ais accentu&eacute; d'outre-Manche. Au bout d'un
+ mois, nous avions caus&eacute; ensemble cinq ou six fois.</p>
+ <p>Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aper&ccedil;us qui fumait sa
+ pipe, &agrave; cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m'invita
+ &agrave; entrer pour boire un verre de bi&egrave;re. Je ne me le fis pas
+ r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+ <p>Il me re&ccedil;ut avec toute la m&eacute;ticuleuse courtoisie anglaise, parla
+ avec &eacute;loge de la France, de la Corse, d&eacute;clara qu'il aimait beaucoup
+ <i>cette</i> pays, et <i>cette</i> rivage.</p>
+ <p>Alors je lui posai, avec de grandes pr&eacute;cautions et sous la forme d'un
+ int&eacute;r&ecirc;t tr&egrave;s vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets.
+ Il r&eacute;pondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyag&eacute;, en
+ Afrique, dans les Indes, en Am&eacute;rique. Il ajouta en riant:</p>
+ <p>&mdash;J'av&eacute; eu b&ocirc;coup d'aventures, oh! yes.</p>
+ <p>Puis je me remis &agrave; parler chasse, et il me donna des d&eacute;tails les
+ plus curieux sur la chasse &agrave; l'hippopotame, au tigre, &agrave;
+ l'&eacute;l&eacute;phant et m&ecirc;me la chasse au gorille.</p>
+ <p>Je dis:</p>
+ <p>&mdash;Tous ces animaux sont redoutables.</p>
+ <p>Il sourit:</p>
+ <p>&mdash;Oh! n&ocirc;, le plus mauvais c'&eacute;t&eacute; l'homme.</p>
+ <p>Il se mit &agrave; rire tout &agrave; fait, d'un bon rire de gros Anglais
+ content:</p>
+ <p>&mdash;J'av&eacute; beaucoup chass&eacute; l'homme aussi.</p>
+ <p>Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer des fusils
+ de divers syst&egrave;mes.</p>
+ <p>Son salon &eacute;tait tendu de noir, de soie noire brod&eacute;e d'or. De grandes
+ fleurs jaunes couraient sur l'&eacute;toffe
+ sombre, brillaient comme du feu.</p>
+ <p>Il annon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;C'&eacute;t&eacute; une drap japonaise.</p>
+ <p>Mais, au milieu du plus large panneau, une chose &eacute;trange me tira l'&oelig;il.
+ Sur un carr&eacute; de velours rouge, un objet noir se d&eacute;tachait. Je
+ m'approchai: c'&eacute;tait une main, une main d'homme. Non pas une main de
+ squelette, blanche et propre, mais une main noire dess&eacute;ch&eacute;e, avec les
+ ongles jaunes, les muscles &agrave; nu et des traces de sang ancien, de sang pareil
+ &agrave; une crasse, sur les os coup&eacute;s net, comme d'un coup de hache, vers le
+ milieu de l'avant-bras.</p>
+ <p>Autour du poignet, une &eacute;norme cha&icirc;ne de fer, riv&eacute;e,
+ soud&eacute;e &agrave; ce membre mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez
+ fort pour tenir un &eacute;l&eacute;phant en laisse.</p>
+ <p>Je demandai:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+ <p>L'Anglais r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+ <p>&mdash;C'&eacute;t&eacute; ma meilleur ennemi. Il ven&eacute; d'Am&eacute;rique.
+ Il av&eacute; &eacute;t&eacute; fendu avec le sabre et<a name="Page_208"
+ id="Page_208"></a> arrach&eacute; la peau avec une caillou coupante, et
+ s&eacute;ch&eacute; dans le soleil pendant huit jours. Aoh, tr&egrave;s bonne pour
+ moi, cette.</p>
+ <p>Je touchai ce d&eacute;bris humain qui avait d&ucirc; appartenir &agrave; un
+ colosse. Les doigts, d&eacute;mesur&eacute;ment longs, &eacute;taient attach&eacute;s
+ par des tendons &eacute;normes que retenaient des lani&egrave;res de peau par places.
+ Cette main &eacute;tait affreuse &agrave; voir, &eacute;corch&eacute;e ainsi, elle
+ faisait penser naturellement &agrave; quelque vengeance de sauvage.</p>
+ <p>Je dis:</p>
+ <p>&mdash;Cet homme devait &ecirc;tre tr&egrave;s fort.</p>
+ <p>L'Anglais pronon&ccedil;a avec douceur:</p>
+ <p>&mdash;Aoh yes; mais je &eacute;t&eacute; plus fort que lui. J'av&eacute; mis
+ cette cha&icirc;ne pour le tenir.</p>
+ <p>Je crus qu'il plaisantait. Je dis:</p>
+ <p>&mdash;Cette cha&icirc;ne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera
+ pas.</p>
+ <p>Sir John Rowell reprit gravement:</p>
+ <p>&mdash;Elle voul&eacute; toujours s'en aller. Cette cha&icirc;ne &eacute;t&eacute;
+ n&eacute;cessaire.</p>
+ <p>D'un coup d'&oelig;il rapide j'interrogeai son visage, me demandant:<a name="Page_209"
+ id="Page_209"></a></p>
+ <p>&mdash;Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?</p>
+ <p>Mais la figure demeurait imp&eacute;n&eacute;trable, tranquille et bienveillante.
+ Je parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.</p>
+ <p>Je remarquai cependant que trois revolvers charg&eacute;s &eacute;taient
+ pos&eacute;s sur les meubles, comme si cet homme e&ucirc;t v&eacute;cu dans la
+ crainte constante d'une attaque.</p>
+ <p>Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'&eacute;tait,
+ accoutum&eacute; &agrave; sa pr&eacute;sence; il &eacute;tait devenu
+ indiff&eacute;rent &agrave; tous.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Une ann&eacute;e enti&egrave;re s'&eacute;coula. Or un matin, vers la fin de
+ novembre, mon domestique me r&eacute;veilla en m'annon&ccedil;ant que sir John Rowell
+ avait &eacute;t&eacute; assassin&eacute; dans la nuit.</p>
+ <p>Une demi-heure plus tard, je p&eacute;n&eacute;trais dans la maison de l'Anglais
+ avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le<a name="Page_210"
+ id="Page_210"></a> valet, &eacute;perdu et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pleurait
+ devant la porte. Je soup&ccedil;onnai d'abord cet homme, mais il &eacute;tait
+ innocent.</p>
+ <p>On ne put jamais trouver le coupable.</p>
+ <p>En entrant dans le salon de sir John, j'aper&ccedil;us du premier coup d'&oelig;il le
+ cadavre &eacute;tendu sur le dos, au milieu de la pi&egrave;ce.</p>
+ <p>Le gilet &eacute;tait d&eacute;chir&eacute;, une manche arrach&eacute;e pendait,
+ tout annon&ccedil;ait qu'une lutte terrible avait eu lieu.</p>
+ <p>L'Anglais &eacute;tait mort &eacute;trangl&eacute;! Sa figure noire et
+ gonfl&eacute;e, effrayante, semblait exprimer une &eacute;pouvante abominable; il
+ tenait entre ses dents serr&eacute;es quelque chose; et le cou, perc&eacute; de cinq
+ trous qu'on aurait dits faits avec des pointes de fer, &eacute;tait couvert de
+ sang.</p>
+ <p>Un m&eacute;decin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans
+ la chair et pronon&ccedil;a ces &eacute;tranges paroles:</p>
+ <p>&mdash;On dirait qu'il a &eacute;t&eacute; &eacute;trangl&eacute; par un
+ squelette.</p>
+ <p>Un frisson me passa dans le dos, et je jetai
+ les yeux sur le mur, &agrave; la place o&ugrave; j'avais vu jadis l'horrible main
+ d'&eacute;corch&eacute;. Elle n'y &eacute;tait plus. La cha&icirc;ne, bris&eacute;e,
+ pendait.</p>
+ <p>Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crisp&eacute;e un
+ des doigts de cette main disparue, coup&eacute; ou plut&ocirc;t sci&eacute; par les
+ dents juste &agrave; la deuxi&egrave;me phalange.</p>
+ <p>Puis on proc&eacute;da aux constatations. On ne d&eacute;couvrit rien. Aucune
+ porte n'avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;e, aucune fen&ecirc;tre, aucun meuble.
+ Les deux chiens de garde ne s'&eacute;taient pas r&eacute;veill&eacute;s.</p>
+ <p>Voici, en quelques mots, la d&eacute;position du domestique:</p>
+ <p>Depuis un mois, son ma&icirc;tre semblait agit&eacute;. Il avait re&ccedil;u
+ beaucoup de lettres, br&ucirc;l&eacute;es &agrave; mesure.</p>
+ <p>Souvent, prenant une cravache, dans une col&egrave;re qui semblait de la
+ d&eacute;mence, il avait frapp&eacute; avec fureur cette main s&eacute;ch&eacute;e,
+ scell&eacute;e au mur et enlev&eacute;e, on ne sait comment, &agrave; l'heure
+ m&ecirc;me du crime.</p>
+ <p>Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des armes
+ &agrave; port&eacute;e du bras. Souvent, la
+ nuit, il parlait haut, comme s'il se f&ucirc;t querell&eacute; avec quelqu'un.</p>
+ <p>Cette nuit-l&agrave;, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est seulement
+ en venant ouvrir les fen&ecirc;tres que le serviteur avait trouv&eacute; sir John
+ assassin&eacute;. Il ne soup&ccedil;onnait personne.</p>
+ <p>Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la
+ force publique, et on fit dans toute l'&icirc;le une enqu&ecirc;te minutieuse. On ne
+ d&eacute;couvrit rien.</p>
+ <p>Or, une nuit, trois mois apr&egrave;s le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il me
+ sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un scorpion ou comme une
+ araign&eacute;e le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me
+ r&eacute;veillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux
+ d&eacute;bris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des
+ pattes.</p>
+ <p>Le lendemain, on me l'apporta, trouv&eacute; dans le cimeti&egrave;re, sur la
+ tombe de sir John Rowell, enterr&eacute; l&agrave;; car on n'avait pu
+ d&eacute;couvrir sa famille. L'index manquait.<a name="Page_213"
+ id="Page_213"></a></p>
+ <p>Voil&agrave;, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Les femmes, &eacute;perdues, &eacute;taient p&acirc;les, frissonnantes. Une
+ d'elles s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Mais ce n'est pas un d&eacute;nouement cela, ni une explication! Nous
+ n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;,
+ selon vous.</p>
+ <p>Le magistrat sourit avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;Oh! moi, mesdames, je vais g&acirc;ter, certes, vos r&ecirc;ves terribles.
+ Je pense tout simplement que le l&eacute;gitime propri&eacute;taire de la main
+ n'&eacute;tait pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais
+ je n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est l&agrave; une sorte de
+ vendetta.</p>
+ <p>Une des femmes murmura:</p>
+ <p>&mdash;Non, &ccedil;a ne doit pas &ecirc;tre ainsi.</p>
+ <p>Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:</p>
+ <p>&mdash;Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/213.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_GUEUX" id="LE_GUEUX"></a><a
+ name="Page_216" id="Page_216"></a>LE GUEUX</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/217.png" alt="LE GUEUX" title="LE GUEUX" />
+ </div>
+ <p>Il avait connu des jours meilleurs, malgr&eacute; sa mis&egrave;re et son
+ infirmit&eacute;.</p>
+ <p>&Agrave; l'&acirc;ge de quinze ans, il avait eu les deux jambes
+ &eacute;cras&eacute;es par une voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce
+ temps-l&agrave;, il mendiait en se tra&icirc;nant le long des chemins, &agrave;
+ travers les cours des fermes, balanc&eacute; sur ses b&eacute;quilles qui lui avaient
+ fait remonter les &eacute;paules &agrave; la hauteur des oreilles. Sa t&ecirc;te
+ semblait enfonc&eacute;e entre deux montagnes.</p>
+ <p>Enfant trouv&eacute; dans un foss&eacute; par
+ le cur&eacute; des Billettes, la veille du jour des Morts, et baptis&eacute; pour
+ cette raison, Nicolas Toussaint, &eacute;lev&eacute; par charit&eacute;,
+ demeur&eacute; &eacute;tranger &agrave; toute instruction, estropi&eacute;
+ apr&egrave;s avoir bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du
+ village, histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire autre
+ chose que tendre la main.</p>
+ <p>Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une esp&egrave;ce de
+ niche pleine &icirc;le paille, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du poulailler, dans la
+ ferme attenante au ch&acirc;teau: et il &eacute;tait s&ucirc;r, aux jours de grande
+ famine, de trouver toujours un morceau de pain et un verre de cidre &agrave; la
+ cuisine. Souvent il recevait encore l&agrave; quel-ques sols jet&eacute;s par la
+ vieille dame du haut de son perron ou des fen&ecirc;tres de sa chambre. Maintenant
+ elle &eacute;tait morte.</p>
+ <p>Dans les villages, on ne lui donnait gu&egrave;re: on le connaissait trop; on
+ &eacute;tait fatigu&eacute; de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de
+ masure en masure son corps loqueteux et difforme
+ sur ses deux pattes de bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne
+ connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois ou quatre
+ hameaux o&ugrave; il avait tra&icirc;n&eacute; sa vie mis&eacute;rable. Il avait mis
+ des fronti&egrave;res &agrave; sa mendicit&eacute; et il n'aurait jamais pass&eacute;
+ les limites qu'il &eacute;tait accoutum&eacute; de ne point franchir.</p>
+ <p>Il ignorait si le monde s'&eacute;tendait encore loin derri&egrave;re les arbres
+ qui avaient toujours born&eacute; sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les
+ paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le long de leurs
+ foss&eacute;s, lui criaient:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'
+ b&eacute;quiller toujours par ci?</p>
+ <p>Il ne r&eacute;pondait pas et s'&eacute;loignait, saisi d'une peur vague de
+ l'inconnu, d'une peur de pauvre qui redoute confus&eacute;ment mille choses, les
+ visages nouveaux, les injures, les regards soup&ccedil;onneux des gens qui ne le
+ connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les routes et qui le
+ faisaient plonger, par instinct, dans les
+ buissons ou derri&egrave;re les tas de cailloux.</p>
+ <p>Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait soudain une
+ agilit&eacute; singuli&egrave;re, une agilit&eacute; de monstre pour gagner quelque
+ cachette. Il d&eacute;gringolait de ses b&eacute;quilles, se laissait tomber &agrave;
+ la fa&ccedil;on d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,
+ invisible, ras&eacute; comme un li&egrave;vre au g&icirc;te, confondant ses haillons
+ bruns avec la terre.</p>
+ <p>Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela dans le
+ sang, comme s'il e&ucirc;t re&ccedil;u cette crainte et cette ruse de ses parents,
+ qu'il n'avait point connus.</p>
+ <p>Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il dormait
+ partout, en &eacute;t&eacute;, et l'hiver il se glissait sous les granges ou dans les
+ &eacute;tables avec une adresse remarquable. Il d&eacute;guerpissait toujours avant
+ qu'on se f&ucirc;t aper&ccedil;u de sa pr&eacute;sence. Il connaissait les trous pour
+ p&eacute;n&eacute;trer dans les b&acirc;timents; et le maniement des b&eacute;quilles
+ ayant rendu ses bras d'une vigueur surprenante, il grim<a name="Page_222"
+ id="Page_222"></a>pait &agrave; la seule force des poignets jusque dans les greniers
+ &agrave; fourrages o&ugrave; il demeurait parfois quatre ou cinq jours sans bouger,
+ quand il avait recueilli dans sa tourn&eacute;e des provisions, suffisantes.</p>
+ <p>Il vivait comme les b&ecirc;tes des bois, au milieu des hommes, sans
+ conna&icirc;tre personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une
+ sorte de m&eacute;pris indiff&eacute;rent et d'hostilit&eacute;
+ r&eacute;sign&eacute;e. On l'avait surnomm&eacute; &laquo;Cloche&raquo;, parce qu'il
+ se balan&ccedil;ait, entre ses deux piquets de bois ainsi qu'une cloche entre ses
+ portants.</p>
+ <p>Depuis deux jours, il n'avait point mang&eacute;. Personne ne lui donnait plus
+ rien. On ne voulait plus de lui &agrave; la fin. Les paysannes, sur leurs portes, lui
+ criaient de loin en le voyant venir:</p>
+ <p>&mdash;Veux-tu bien t'en aller, manant! V'l&agrave; pas trois jours que j'tai
+ donn&eacute; un morciau d' pain!</p>
+ <p>Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait &agrave; la maison voisine,
+ o&ugrave; on le recevait de la m&ecirc;me fa&ccedil;on.</p>
+ <p>Les femmes d&eacute;claraient, d'une porte
+ &agrave; l'autre:</p>
+ <p>&mdash;On n' peut pourtant pas nourrir ce fain&eacute;ant toute
+ l'ann&eacute;e.</p>
+ <p>Cependant le fain&eacute;ant avait besoin de manger tous les jours.</p>
+ <p>Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans r&eacute;colter
+ un centime ou une vieille cro&ucirc;te. Il ne lui restait d'espoir qu'&agrave;
+ Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la grand'route, et il se
+ sentait las &agrave; ne plus se tra&icirc;ner, ayant le ventre aussi vide que sa
+ poche.</p>
+ <p>Il se mit en marche pourtant.</p>
+ <p>C'&eacute;tait en d&eacute;cembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait
+ dans les branches nues; et les nuages galopaient &agrave; travers le ciel bas et
+ sombre, se h&acirc;tant on ne sait o&ugrave;. L'estropi&eacute; allait lentement,
+ d&eacute;pla&ccedil;ant ses supports l'un apr&egrave;s l'autre d'un effort
+ p&eacute;nible, en se calant sur la jambe tordue qui lui restait, termin&eacute;e par
+ un pied bot et chauss&eacute; d'une loque.</p>
+ <p>De temps en temps, il s'asseyait sur le foss&eacute;<a name="Page_224"
+ id="Page_224"></a> et se reposait quelques minutes. La faim jetait une
+ d&eacute;tresse dans son &acirc;me confuse et lourde. Il n'avait qu'une id&eacute;e:
+ &laquo;manger&raquo;, mais il ne savait par quel moyen.</p>
+ <p>Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il aper&ccedil;ut
+ les arbres du village, il h&acirc;ta ses mouvements.</p>
+ <p>Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aum&ocirc;ne, lui
+ r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Te r'voil&agrave; encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais
+ d&eacute;barrass&eacute;s de t&eacute;?</p>
+ <p>Et <i>Cloche</i> s'&eacute;loigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya
+ sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tourn&eacute;e, patient et
+ obstin&eacute;. Il ne recueillit pas un sou.</p>
+ <p>Alors il visita les fermes, d&eacute;ambulant &agrave; travers les terres molles
+ de pluie, tellement ext&eacute;nu&eacute; qu'il ne pouvait plus lever ses
+ b&acirc;tons. On le chassa de partout. C'&eacute;tait un de ces jours froids et
+ tristes o&ugrave; les c&oelig;urs se serrent, ou les esprits s'irritent, o&ugrave;
+ l'&acirc;me est sombre, o&ugrave; la main ne s'ouvre ni pour donner ni pour
+ secourir.</p>
+ <p>Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il alla
+ s'abattre au coin d'un foss&eacute;, le long de la cour de ma&icirc;tre Chiquet. Il
+ se d&eacute;crocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait tomber entre
+ ses hautes b&eacute;quilles en les faisant glisser sous ses bras. Et il resta
+ longtemps immobile, tortur&eacute; par la faim, mais trop brute pour bien
+ p&eacute;n&eacute;trer son insondable mis&egrave;re.</p>
+ <p>Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure constamment en
+ nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent glac&eacute;, l'aide
+ myst&eacute;rieuse qu'on esp&egrave;re toujours du ciel ou des hommes, sans se
+ demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait arriver. Une bande de
+ poules noires passait, cherchant sa vie dans la terre qui nourrit tous les
+ &ecirc;tres. &Agrave; tout instant, elles piquaient d'un coup de bec un grain ou un
+ insecte invisible, puis continuaient leur recherche lente et s&ucirc;re.</p>
+ <p>Cloche les regardait sans penser &agrave; rien; puis il lui vint, plut&ocirc;t au
+ ventre que dans la t&ecirc;te, la sensation
+ plut&ocirc;t que l'id&eacute;e qu'une de ces b&ecirc;tes-l&agrave; serait bonne
+ &agrave; manger grill&eacute;e sur un feu de bois mort.</p>
+ <p>Le soup&ccedil;on qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une
+ pierre &agrave; port&eacute;e de sa main, et, comme il &eacute;tait adroit, il tua
+ net, en la lan&ccedil;ant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le
+ c&ocirc;t&eacute; en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balanc&eacute;s sur
+ leurs pattes minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses b&eacute;quilles, se mit en
+ marche pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils &agrave; ceux des
+ poules.</p>
+ <p>Comme il arrivait aupr&egrave;s du petit corps noir tach&eacute; de rouge &agrave;
+ la t&ecirc;te, il re&ccedil;ut une pouss&eacute;e terrible dans le dos qui lui fit
+ l&acirc;cher ses b&acirc;tons et l'envoya rouler &agrave; dix pas devant lui. Et
+ ma&icirc;tre Chiquet, exasp&eacute;r&eacute;, se pr&eacute;cipitant sur le maraudeur,
+ le roua de coups, tapant comme un forcen&eacute;, comme tape un paysan vol&eacute;,
+ avec le poing et avec le genou par tout le corps de l'infirme, qui ne pouvait se
+ d&eacute;fendre.</p>
+ <p>Les gens de la ferme arrivaient &agrave; leur tour qui se mirent avec le patron
+ &agrave; assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le
+ ramass&egrave;rent et l'emport&egrave;rent, et l'enferm&egrave;rent dans le
+ b&ucirc;cher pendant qu'on allait chercher les gendarmes.</p>
+ <p>Cloche, &agrave; moiti&eacute; mort, saignant et crevant de faim, demeura
+ couch&eacute; sur le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait
+ toujours pas mang&eacute;.</p>
+ <p>Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec pr&eacute;caution,
+ s'attendant &agrave; une r&eacute;sistance, car ma&icirc;tre Chiquet
+ pr&eacute;tendait avoir &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; par le gueux et ne
+ s'&ecirc;tre d&eacute;fendu qu'&agrave; grand' peine.</p>
+ <p>Le brigadier cria:</p>
+ <p>&mdash;Allons, debout!</p>
+ <p>Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses pieux, il
+ n'y parvint point. On crut &agrave; une feinte, &agrave; une ruse, &agrave; un
+ mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes arm&eacute;s, le rudoyant,
+ l'empoign&egrave;rent et le plant&egrave;rent, de force sur ses b&eacute;quilles.<a
+ name="Page_228" id="Page_228"></a></p>
+ <p>La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette peur du
+ gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par des efforts
+ surhumains, il r&eacute;ussit &agrave; rester debout.</p>
+ <p>&mdash;En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme le
+ regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes ricanaient,
+ l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon d&eacute;barras.</p>
+ <p>Il s'&eacute;loigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'&eacute;nergie
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qu'il lui fallait pour se tra&icirc;ner encore
+ jusqu'au soir, abruti, ne sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop
+ effar&eacute; pour rien comprendre.</p>
+ <p>Les gens qu'on rencontrait s'arr&ecirc;taient pour le voir passer, et les paysans
+ murmuraient:</p>
+ <p>&mdash;C'est qu&eacute;que voleux!</p>
+ <p>On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'&eacute;tait jamais venu
+ jusque-l&agrave;. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui pouvait
+ survenir. Toutes ces choses terribles,
+ impr&eacute;vues, ces figures et ces maisons nouvelles le consternaient.</p>
+ <p>Il ne pronon&ccedil;a pas un mot, n'ayant rien &agrave; dire, car il ne comprenait
+ plus rien. Depuis tant d'ann&eacute;es d'ailleurs qu'il ne parlait &agrave; personne,
+ il avait &agrave; peu pr&egrave;s perdu l'usage de sa langue; et sa pens&eacute;e
+ aussi &eacute;tait trop confuse pour se formuler par des paroles.</p>
+ <p>On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pens&egrave;rent pas qu'il
+ pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au lendemain.</p>
+ <p>Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva mort, sur le
+ sol. Quelle surprise!</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/228.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="UN_PARRICIDE" id="UN_PARRICIDE"></a><a name="Page_230"
+ id="Page_230"></a>UN PARRICIDE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/231.png" alt="UN PARRICIDE" title="UN PARRICIDE" />
+ </div>
+ <p>L'avocat avait plaid&eacute; la folie. Comment expliquer autrement ce crime
+ &eacute;trange? On avait retrouv&eacute; un matin, dans les roseaux, pr&egrave;s de
+ Chatou, deux cadavres enlac&eacute;s, la femme et l'homme, deux mondains connus,
+ riches, plus tout jeunes, et mari&eacute;s seulement de l'ann&eacute;e
+ pr&eacute;c&eacute;dente, la femme n'&eacute;tant veuve que depuis trois ans.</p>
+ <p>On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+ vol&eacute;s. Il semblait qu'on les e&ucirc;t
+ jet&eacute;s de la berge dans la rivi&egrave;re, apr&egrave;s les avoir
+ frapp&eacute;s, l'un apr&egrave;s l'autre, avec une longue pointe de fer.</p>
+ <p>L'enqu&ecirc;te ne faisait rien d&eacute;couvrir. Les mariniers interrog&eacute;s
+ ne savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier d'un
+ village voisin, nomm&eacute; Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer
+ prisonnier.</p>
+ <p>&Agrave; toutes les interrogations, il ne r&eacute;pondit que ceci:</p>
+ <p>&mdash;Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
+ venaient souvent me faire r&eacute;parer des meubles anciens, parce que je suis
+ habile dans le m&eacute;tier.</p>
+ <p>Et quand on lui demandait:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi les avez vous tu&eacute;s?</p>
+ <p>Il r&eacute;pondait obstin&eacute;ment:</p>
+ <p>&mdash;Je les ai tu&eacute;s parce que j'ai voulu les tuer.</p>
+ <p>On n'en put tirer autre chose.</p>
+ <p>Cet homme &eacute;tait un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
+ dans le pays, puis abandonn&eacute;. Il n'avait
+ pas d'autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint
+ singuli&egrave;rement intelligent, avec des go&ucirc;ts et des d&eacute;licatesses
+ natives que n'avaient point ces camarades, on le surnomma: &laquo;le
+ bourgeois;&raquo; et on ne l'appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement
+ adroit dans le m&eacute;tier de menuisier qu'il avait adopt&eacute;. Il faisait
+ m&ecirc;me un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalt&eacute;,
+ partisan des doctrines communistes et m&ecirc;me nihilistes, grand liseur de romans
+ d'aventures, de romans &agrave; drames sanglants, &eacute;lecteur influent et orateur
+ habile dans les r&eacute;unions publiques d'ouvriers ou de paysans.</p>
+ <p>L'avocat avait plaid&eacute; la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet, que
+ cet ouvrier e&ucirc;t tu&eacute; ses meilleurs clients,<a name="Page_235"
+ id="Page_235"></a> des clients riches et g&eacute;n&eacute;reux (il le
+ reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux ans, pour trois mille francs
+ de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se pr&eacute;sentait:
+ la folie, l'id&eacute;e fixe du d&eacute;class&eacute; qui se venge sur deux
+ bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit une allusion habile &agrave; ce
+ surnom de LE BOURGEOIS, donn&eacute; par le pays &agrave; cet abandonn&eacute;; il
+ s'&eacute;criait:</p>
+ <p>&mdash;N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
+ malheureux gar&ccedil;on qui n'a ni p&egrave;re ni m&egrave;re? C'est un ardent
+ r&eacute;publicain. Que dis-je? il appartient m&ecirc;me &agrave; ce parti politique
+ que la R&eacute;publique fusillait et d&eacute;portait nagu&egrave;re, qu'elle
+ accueille aujourd'hui &agrave; bras ouverts, &agrave; ce parti pour qui l'incendie
+ est un principe et le meurtre un moyen tout simple.</p>
+ <p>Ces tristes doctrines, acclam&eacute;es maintenant dans les r&eacute;unions
+ publiques, ont perdu cet homme. Il a entendu des r&eacute;publicains, des femmes
+ m&ecirc;me, oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de<a
+ name="Page_236" id="Page_236"></a> M. Gr&eacute;vy; son esprit malade a
+ chavir&eacute;; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!</p>
+ <p>Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!</p>
+ <p>Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause &eacute;tait
+ gagn&eacute;e pour l'avocat. Le minist&egrave;re public ne r&eacute;pliqua pas.</p>
+ <p>Alors le pr&eacute;sident posa au pr&eacute;venu la question d'usage:</p>
+ <p>&mdash;Accus&eacute;, n'avez-vous rien &agrave; ajouter pour votre
+ d&eacute;fense?</p>
+ <p>L'homme se leva:</p>
+ <p>Il &eacute;tait de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes et
+ clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce fr&ecirc;le gar&ccedil;on et
+ changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'&eacute;tait faite de
+ lui.</p>
+ <p>Il parla hautement, d'un ton d&eacute;clamatoire, mais si net que ses moindres
+ paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:</p>
+ <p>&mdash;Mon pr&eacute;sident, comme je ne veux pas<a name="Page_237"
+ id="Page_237"></a> aller dans une maison de fous, et que je pr&eacute;f&egrave;re
+ m&ecirc;me la guillotine, je vais tout vous dire.</p>
+ <p>J'ai tu&eacute; cet homme et cette femme parce qu'ils &eacute;taient mes
+ parents.</p>
+ <p>Maintenant, &eacute;coutez-moi et jugez-moi.</p>
+ <p>Une femme, ayant accouch&eacute; d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
+ Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit &ecirc;tre innocent, mais
+ condamn&eacute; &agrave; la mis&egrave;re &eacute;ternelle, &agrave; la honte d'une
+ naissance ill&eacute;gitime, plus que cela: &agrave; la mort, puisqu'on l'abandonna,
+ puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, comme elles font
+ souvent, le laisser d&eacute;p&eacute;rir, souffrir de faim, mourir de
+ d&eacute;laissement.</p>
+ <p>La femme qui m'allaita fut honn&ecirc;te, plus honn&ecirc;te, plus femme, plus
+ grande, plus m&egrave;re que ma m&egrave;re. Elle m'&eacute;leva. Elle eut tort en
+ faisant son devoir. Il vaut mieux laisser p&eacute;rir ces mis&eacute;rables
+ jet&eacute;s aux villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.<a
+ name="Page_238" id="Page_238"></a></p>
+ <p>Je grandis avec l'impression vague que je portais un d&eacute;shonneur. Les autres
+ enfants m'appel&egrave;rent un jour &laquo;b&acirc;tard&raquo;. Ils ne savaient pas
+ ce que signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je l'ignorais
+ aussi, mais je le sentis.</p>
+ <p>J'&eacute;tais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'&eacute;cole.
+ J'aurais &eacute;t&eacute; un honn&ecirc;te homme, mon pr&eacute;sident,
+ peut-&ecirc;tre un homme sup&eacute;rieur, si mes parents n'avaient pas commis le
+ crime de m'abandonner.</p>
+ <p>Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux furent les
+ coupables. J'&eacute;tais sans d&eacute;fense, ils furent sans piti&eacute;. Ils
+ devaient m'aimer: ils m'ont rejet&eacute;.</p>
+ <p>Moi, je leur devais la vie&mdash;mais la vie est-elle un pr&eacute;sent? La
+ mienne, en tous cas, n'&eacute;tait qu'un malheur. Apr&egrave;s leur honteux abandon,
+ je ne leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le plus
+ inhumain, le plus inf&acirc;me, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir contre un
+ &ecirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Un homme injuri&eacute; frappe; un homme vol&eacute; reprend son bien par
+ la force. Un homme tromp&eacute;, jou&eacute;, martyris&eacute;, tue; un homme
+ soufflet&eacute; tue; un homme d&eacute;shonor&eacute; tue. J'ai &eacute;t&eacute;
+ plus vol&eacute;, tromp&eacute;, martyris&eacute;, soufflet&eacute; moralement,
+ d&eacute;shonor&eacute;, que tous ceux dont vous absolvez la col&egrave;re.</p>
+ <p>Je me suis veng&eacute;, j'ai tu&eacute;. C'&eacute;tait mon droit
+ l&eacute;gitime. J'ai pris leur vie heureuse en &eacute;change de la vie horrible
+ qu'ils m'avaient impos&eacute;e.</p>
+ <p>Vous allez parler de parricide! &Eacute;taient-ils mes parents, ces gens pour qui
+ je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour qui ma naissance
+ fut une calamit&eacute; et ma vie une menace de honte? Ils cherchaient un plaisir
+ &eacute;go&iuml;ste; ils ont eu un enfant impr&eacute;vu. Ils ont supprim&eacute;
+ l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.</p>
+ <p>Et pourtant, derni&egrave;rement encore, j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; les
+ aimer.</p>
+ <p>Voici deux ans, je vous l'ai dit, que
+ l'homme, mon p&egrave;re, entra chez moi pour la premi&egrave;re fois. Je ne
+ soup&ccedil;onnais rien. Il me commanda deux meubles. Il avait pris, je le sus plus
+ tard, des renseignements aupr&egrave;s du cur&eacute;, sous le sceau du secret, bien
+ entendu.</p>
+ <p>Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois m&ecirc;me il
+ causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection pour lui.</p>
+ <p>Au commencement de cette ann&eacute;e il amena sa femme, ma m&egrave;re. Quand
+ elle entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie nerveuse.
+ Puis elle demanda un si&egrave;ge et un verre d'eau. Elle ne dit rien; elle regarda
+ mes meubles d'un air fou, et elle ne r&eacute;pondait que oui et non, &agrave; tort
+ et &agrave; travers, &agrave; toutes les questions qu'il lui posait! Quand elle fut
+ partie, je la crus un peu toqu&eacute;e.</p>
+ <p>Elle revint le mois suivant. Elle &eacute;tait calme, ma&icirc;tresse d'elle. Ils
+ rest&egrave;rent, ce jour-l&agrave;, assez longtemps &agrave; bavarder, et ils me
+ firent une grosse commande. Je la revis encore
+ trois fois, sans rien deviner; mais un jour voil&agrave; qu'elle se mit &agrave; me
+ parler de ma vie, de mon enfance, de mes parents. Je r&eacute;pondis: &laquo;Mes
+ parents, madame, &eacute;taient des mis&eacute;rables qui m'ont
+ abandonn&eacute;.&raquo; Alors elle porta la main sur son c&oelig;ur, et tomba sans
+ connaissance. Je pensai tout de suite: &laquo;C'est ma m&egrave;re!&raquo; mais je me
+ gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.</p>
+ <p>Par exemple, je pris de mon c&ocirc;t&eacute; mes renseignements. J'appris qu'ils
+ n'&eacute;taient mari&eacute;s que du mois de juillet pr&eacute;c&eacute;dent, ma
+ m&egrave;re n'&eacute;tant devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien
+ chuchot&eacute; qu'ils s'&eacute;taient aim&eacute;s du vivant du premier mari, mais
+ on n'en avait aucune preuve. C'&eacute;tait moi la preuve, la preuve qu'on avait
+ cach&eacute;e d'abord, esp&eacute;r&eacute; d&eacute;truire ensuite.</p>
+ <p>J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagn&eacute;e de mon p&egrave;re.
+ Ce jour-l&agrave;, elle semblait fort &eacute;mue, je ne sais pourquoi. Puis, au
+ moment de s'en aller, elle me dit: &laquo;Je
+ vous veux du bien, parce que vous m'avez l'air d'un honn&ecirc;te gar&ccedil;on et
+ d'un travailleur; vous penserez sans doute &agrave; vous marier quelque jour; je
+ viens vous aider &agrave; choisir librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai
+ &eacute;t&eacute; mari&eacute;e contre mon c&oelig;ur une fois, et je sais comme on en
+ souffre. Maintenant, je suis riche, sans enfants, libre, ma&icirc;tresse de ma
+ fortune. Voici votre dot.&raquo;</p>
+ <p>Elle me tendit une grande enveloppe cachet&eacute;e.</p>
+ <p>Je la regardai fixement, puis je lui dis: &laquo;Vous &ecirc;tes ma
+ m&egrave;re?&raquo;</p>
+ <p>Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir.
+ Lui, l'homme, mon p&egrave;re, la soutint dans ses bras et il me cria: &laquo;Mais
+ vous &ecirc;tes fou!&raquo;</p>
+ <p>Je r&eacute;pondis: &laquo;Pas du tout. Je sais bien que vous &ecirc;tes mes
+ parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne
+ vous en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.&raquo;</p>
+ <p>Il reculait vers la sortie en soutenant
+ toujours sa femme qui commen&ccedil;ait &agrave; sangloter. Je courus fermer la
+ porte, je mis la clef dans ma poche, et je repris: &laquo;Regardez-la donc et niez
+ encore qu'elle soit ma m&egrave;re.&raquo;</p>
+ <p>Alors il s'emporta, devenu tr&egrave;s p&acirc;le, &eacute;pouvant&eacute; par la
+ pens&eacute;e que le scandale &eacute;vit&eacute; jusqu'ici pouvait &eacute;clater
+ soudain; que leur situation, leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup;
+ il balbutiait: &laquo;Vous &ecirc;tes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent.
+ Faites-donc du bien au peuple, &agrave; ces manants-l&agrave;, aidez-les,
+ secourez-les!&raquo;</p>
+ <p>Ma m&egrave;re, &eacute;perdue, r&eacute;p&eacute;tait coup sur coup:
+ &laquo;Allons-nous-en, allons-nous-en.&raquo;</p>
+ <p>Alors, comme la porte &eacute;tait ferm&eacute;e, il cria: &laquo;Si vous ne
+ m'ouvrez pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
+ violence!&raquo;</p>
+ <p>J'&eacute;tais rest&eacute; ma&icirc;tre de moi; j'ouvris la porte et je les vis
+ s'enfoncer dans l'ombre.</p>
+ <p>Alors il me sembla tout &agrave; coup que je
+ venais d'&ecirc;tre fait orphelin, d'&ecirc;tre abandonn&eacute;, pouss&eacute; au
+ ruisseau. Une tristesse &eacute;pouvantable, m&ecirc;l&eacute;e de col&egrave;re, de
+ haine, de d&eacute;go&ucirc;t, m'envahit; j'avais comme un soul&egrave;vement de tout
+ mon &ecirc;tre, un soul&egrave;vement de la justice, de la droiture, de l'honneur, de
+ l'affection rejet&eacute;e. Je me mis &agrave; courir pour les rejoindre le long de
+ la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de Chatou.</p>
+ <p>&mdash;Je les rattrapai bient&ocirc;t. La nuit &eacute;tait venue toute noire.
+ J'allais &agrave; pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma
+ m&egrave;re pleurait toujours. Mon p&egrave;re disait: &laquo;C'est votre faute.
+ Pourquoi avez-vous tenu &agrave; le voir! C'&eacute;tait une folie dans notre
+ position. On aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
+ pouvons le reconna&icirc;tre, &agrave; quoi servaient ces visites
+ dangereuses?&raquo;</p>
+ <p>Alors, je m'&eacute;lan&ccedil;ai devant eux, suppliant. Je balbutiai: &laquo;Vous
+ voyez bien que vous &ecirc;tes mes parents. Vous m'avez d&eacute;j&agrave;
+ rejet&eacute; une fois, me repousserez-vous encore?&raquo;</p>
+ <p>Alors, mon pr&eacute;sident, il leva la main
+ sur moi, je vous le jure sur l'honneur, sur la loi, sur la R&eacute;publique. Il me
+ frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.</p>
+ <p>J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je l'ai
+ frapp&eacute;, frapp&eacute; tant que j'ai pu.</p>
+ <p>Alors elle s'est mise &agrave; crier: &laquo;Au secours! &agrave;
+ l'assassin!&raquo; en m'arrachant la barbe. Il para&icirc;t que je l'ai tu&eacute;e
+ aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j'ai fait &agrave; ce moment-l&agrave;?</p>
+ <p>Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jet&eacute;s &agrave;
+ la Seine, sans r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+ <p>Voil&agrave;.&mdash;Maintenant, jugez-moi.<a name="Page_246"
+ id="Page_246"></a></p>
+ <p>L'accus&eacute; se rassit. Devant cette r&eacute;v&eacute;lation, l'affaire a
+ &eacute;t&eacute; report&eacute;e &agrave; la session suivante. Elle passera
+ bient&ocirc;t. Si nous &eacute;tions jur&eacute;s, que ferions-nous de ce
+ parricide?</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/245.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LE_PETIT" id="LE_PETIT"></a><a
+ name="Page_248" id="Page_248"></a>LE PETIT</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/249.png" alt="LE PETIT" title="LE PETIT" />
+ </div>
+ <p>Lemonnier &eacute;tait demeur&eacute; veuf avec un enfant. Il avait aim&eacute;
+ follement sa femme, d'un amour exalt&eacute; et tendre, sans une d&eacute;faillance,
+ pendant toute leur vie commune. C'&eacute;tait un bon homme, un brave homme, simple,
+ tout simple, sinc&egrave;re, sans d&eacute;fiance et sans malice.</p>
+ <p>&Eacute;tant devenu amoureux d'une voisine qui &eacute;tait pauvre, il la demanda
+ en mariage et l'&eacute;pousa. Il faisait un commerce de draperie<a name="Page_251"
+ id="Page_251"></a> assez prosp&egrave;re, gagnait pas mal d'argent et ne douta pas
+ une seconde qu'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; accept&eacute; pour lui-m&ecirc;me
+ par la jeune fille.</p>
+ <p>Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne pensait
+ qu'&agrave; elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur prostern&eacute;.
+ Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne point d&eacute;tourner son
+ regard du visage ch&eacute;ri, versait le vin dans son assiette et l'eau dans la
+ sali&egrave;re, puis se mettait &agrave; rire comme un enfant, en
+ r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>&mdash;Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de b&ecirc;tises.</p>
+ <p>Elle souriait, d'un air calme et r&eacute;sign&eacute;; puis d&eacute;tournait les
+ yeux, comme g&ecirc;n&eacute;e par l'adoration de son mari, et elle t&acirc;chait de
+ le faire parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main &agrave;
+ travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:</p>
+ <p>&mdash;Ma petite Jeanne, ma ch&egrave;re petite Jeanne!</p>
+ <p>Elle finissait par s'impatienter et par dire:<a name="Page_252"
+ id="Page_252"></a></p>
+ <p>&mdash;Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.</p>
+ <p>Il poussait un soupir et cassait une bouch&eacute;e de pain, qu'il m&acirc;chait
+ ensuite avec lenteur.</p>
+ <p>Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout &agrave; coup elle devint
+ enceinte. Ce fut un bonheur d&eacute;lirant. Il ne la quitta point de tout le temps
+ de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne qui l'avait
+ &eacute;lev&eacute; et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois dehors et
+ fermait la porte pour le forcer &agrave; prendre l'air.</p>
+ <p>Il s'&eacute;tait li&eacute; d'une intime amiti&eacute; avec un jeune homme qui
+ avait connu sa femme d&egrave;s son enfance, et qui &eacute;tait sous-chef de bureau
+ &agrave; la Pr&eacute;fecture. M. Duretour d&icirc;nait trois fois par semaine chez
+ M. Lemonnier, apportait des fleurs &agrave; madame, et parfois une loge de
+ th&eacute;&acirc;tre; et, souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri
+ s'&eacute;criait, en se tournant vers sa femme:</p>
+ <p>&mdash;Avec une compagne comme toi et un ami
+ comme lui, on est parfaitement heureux sur la terre.</p>
+ <p>Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de l'enfant lui
+ donna du courage: un petit &ecirc;tre crisp&eacute; qui geignait.</p>
+ <p>Il l'aima d'un amour passionn&eacute; et douloureux, d'un amour malade o&ugrave;
+ restait le souvenir de la mort, mais o&ugrave; survivait quelque chose de son
+ adoration pour la morte. C'&eacute;tait la chair de sa femme, son &ecirc;tre
+ continu&eacute;, comme une quintessence d'elle. Il &eacute;tait, cet enfant, sa vie
+ m&ecirc;me tomb&eacute;e en un autre corps; elle &eacute;tait disparue pour qu'il
+ exist&acirc;t.&mdash;Et le p&egrave;re l'embrassait avec fureur.&mdash;Mais aussi il
+ l'avait tu&eacute;e, cet enfant, il avait pris, vol&eacute; cette existence
+ ador&eacute;e, il s'en &eacute;tait nourri, il avait bu sa part de vie.&mdash;Et M.
+ Lemonnier reposait son fils dans le berceau, et s'asseyait aupr&egrave;s de lui pour
+ le contempler. Il restait l&agrave; des heures et des heures, le regardant, songeant
+ &agrave; mille choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se<a
+ name="Page_254" id="Page_254"></a> penchait sur son visage et pleurait dans ses
+ dentelles.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>L'enfant grandit. Le p&egrave;re ne pouvait plus se passer une heure de sa
+ pr&eacute;sence; il r&ocirc;dait autour de lui, le promenait, l'habillait
+ lui-m&ecirc;me, le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi
+ ch&eacute;rir ce gamin, et il l'embrassait par grands &eacute;lans, avec ces
+ fr&eacute;n&eacute;sies de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans
+ ses bras, le faisait danser pendant des heures &agrave; cheval sur une jambe, et
+ soudain, le renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses cuisses
+ grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier, ravi, murmurait:</p>
+ <p>&mdash;Est-il mignon, est-il mignon!</p>
+ <p>Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou de sa
+ moustache.</p>
+ <p>Seule, C&eacute;leste, la vieille bonne, ne
+ semblait avoir aucune tendresse pour le petit. Elle se f&acirc;chait de ses
+ espi&egrave;gleries, et semblait exasp&eacute;r&eacute;e par les c&acirc;lineries des
+ deux hommes. Elle s'&eacute;criait:</p>
+ <p>&mdash;Peut-on &eacute;lever un enfant comme &ccedil;a! Vous en ferez un joli
+ singe.</p>
+ <p>Des ann&eacute;es encore pass&egrave;rent, et Jean prit neuf ans. Il savait
+ &agrave; peine lire, tant on l'avait g&acirc;t&eacute;, et n'en faisait jamais
+ qu'&agrave; sa t&ecirc;te. Il avait des volont&eacute;s tenaces, des
+ r&eacute;sistances opini&acirc;tres, des col&egrave;res furieuses. Le p&egrave;re
+ c&eacute;dait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait et apportait sans cesse
+ les joujoux convoit&eacute;s par le petit, et il le nourrissait de g&acirc;teaux et
+ de bonbons.</p>
+ <p>C&eacute;leste alors s'emportait, criait:</p>
+ <p>&mdash;C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet enfant,
+ son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela finisse; oui, oui, &ccedil;a
+ finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas avant longtemps encore.</p>
+ <p>M. Lemonnier r&eacute;pondait en
+ souriant:</p>
+ <p>&mdash;Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui r&eacute;sister;
+ il faudra bien que tu en prennes ton parti.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Jean &eacute;tait faible, un peu malade. Le m&eacute;decin constata de
+ l'an&eacute;mie, ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.</p>
+ <p>Or, le petit n'aimait que les g&acirc;teaux et refusait toute autre nourriture; et
+ le p&egrave;re, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, le bourrait de tartes &agrave; la
+ cr&egrave;me et d'&eacute;clairs au chocolat.</p>
+ <p>Un soir, comme ils se mettaient &agrave; table en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+ C&eacute;leste apporta la soupi&egrave;re avec une assurance et un air
+ d'autorit&eacute; qu'elle n'avait point d'ordinaire. Elle la d&eacute;couvrit
+ brusquement, plongea la louche au milieu, et d&eacute;clara:</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; du bouillon comme je ne vous en<a name="Page_257"
+ id="Page_257"></a> ai pas encore fait; il faudra bien que le petit en mange, cette
+ fois.</p>
+ <p>M. Lemonnier, &eacute;pouvant&eacute;, baissa la t&ecirc;te. Il vit que cela
+ tournait mal.</p>
+ <p>C&eacute;leste prit son assiette, l'emplit elle-m&ecirc;me, la reposa devant
+ lui.</p>
+ <p>Il go&ucirc;ta aussit&ocirc;t le potage et pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;En effet, il est excellent.</p>
+ <p>Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
+ cuiller&eacute;e de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.</p>
+ <p>Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un &laquo;pouah&raquo; de
+ d&eacute;go&ucirc;t. C&eacute;leste, devenue p&acirc;le, s'approcha brusquement et,
+ saisissant la cuiller, l'enfon&ccedil;a de force, toute pleine, dans la bouche
+ entr'ouverte de l'enfant.</p>
+ <p>Il s'&eacute;trangla, toussa, &eacute;ternua, cracha, et, hurlant, empoigna
+ &agrave; pleine main son verre qu'il lan&ccedil;a contre la bonne. Elle le
+ re&ccedil;ut en plein ventre. Alors, exasp&eacute;r&eacute;e, elle prit sous son bras
+ la t&ecirc;te du moutard, et commen&ccedil;a &agrave; lui entonner coup sur coup des
+ cuiller&eacute;es de soupe dans le gosier. Il les vomissait &agrave; me<a
+ name="Page_258" id="Page_258"></a>sure, tr&eacute;pignait, se tordait, suffoquait,
+ battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir &eacute;touff&eacute;.</p>
+ <p>Le p&egrave;re demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
+ mouvement. Puis, soudain, il s'&eacute;lan&ccedil;a avec une rage de fou furieux,
+ &eacute;treignit sa servante &agrave; la gorge et la jeta contre le mur. Il
+ balbutiait:</p>
+ <p>&mdash;Dehors!... dehors!... dehors!... brute!</p>
+ <p>Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, d&eacute;peign&eacute;e, le bonnet dans
+ le dos, les yeux ardents, cria:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce qui vous prend, &agrave; c't' heure? Vous voulez me battre parce
+ que je fais manger de la soupe &agrave; c't' enfant que vous allez tuer avec vos
+ g&acirc;teries!...</p>
+ <p>Il r&eacute;p&eacute;tait, tremblant de la t&ecirc;te aux pieds:</p>
+ <p>&mdash;Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...</p>
+ <p>Alors, affol&eacute;e, elle revint sur lui et; l'&oelig;il dans l'&oelig;il, la voix
+ tremblante:</p>
+ <p>&mdash;Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme
+ &ccedil;a, moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour
+ qui, pour qui... pour ce morveux qui n'est seulement point &agrave; vous.... Non...
+ point &agrave; vous!... Non... point &agrave; vous!... point &agrave; vous!... point
+ &agrave; vous!... Tout le monde le sait, parbleu! except&eacute; vous.... Demandez
+ &agrave; l'&eacute;picier, au boucher, au boulanger, &agrave; tous, &agrave;
+ tous....</p>
+ <p>Elle bredouillait, &eacute;trangl&eacute;e par la col&egrave;re; puis, elle se
+ tut, le regardant.</p>
+ <p>Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques secondes, il
+ balbutia d'une voix &eacute;teinte, tremblante, o&ugrave; palpitait pourtant une
+ &eacute;motion formidable:</p>
+ <p>&mdash;Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?</p>
+ <p>Elle se taisait, effray&eacute;e par son visage. Il fit encore un pas,
+ r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>&mdash;Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle r&eacute;pondit, d'une voix
+ calm&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.</p>
+ <p>Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de b&ecirc;te,
+ essaya de la terrasser. Mais elle &eacute;tait forte, quoique<a name="Page_260"
+ id="Page_260"></a> vieille, et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant
+ autour de la table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:</p>
+ <p>&mdash;Regardez-le, regardez-le donc, b&ecirc;te que vous &ecirc;tes, si ce n'est
+ pas tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les avez-vous
+ comme &ccedil;a, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle comme &ccedil;a
+ aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le monde, except&eacute;
+ vous! C'est la ris&eacute;e de la ville! Regardez-le....</p>
+ <p>Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.</p>
+ <p>Jean, &eacute;pouvant&eacute;, demeurait immobile, en face de son assiette
+ &agrave; soupe.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p></p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
+ apr&egrave;s avoir d&eacute;vor&eacute; les g&acirc;teaux, le compotier de
+ cr&egrave;me et celui des poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures
+ avec sa cuiller &agrave; potage.</p>
+ <p>Le p&egrave;re &eacute;tait sorti.</p>
+ <p>C&eacute;leste prit l'enfant, l'embrassa et, &agrave; pas muets, l'emporta dans sa
+ chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle &agrave; manger, d&eacute;fit
+ la table, rangea tout, tr&egrave;s inqui&egrave;te.</p>
+ <p>On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son oreille
+ &agrave; la porte de son ma&icirc;tre. Il ne faisait aucun mouvement. Elle posa son
+ &oelig;il au trou de la serrure. Il &eacute;crivait, et semblait tranquille.</p>
+ <p>Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour &ecirc;tre pr&ecirc;te en toute
+ circonstance, car elle flairait bien quelque chose.</p>
+ <p>Elle s'endormit sur une chaise, et ne se
+ r&eacute;veilla qu'au jour.</p>
+ <p>Elle fit le m&eacute;nage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,
+ elle &eacute;pousseta, et, vers huit heures, pr&eacute;para le caf&eacute; de M.
+ Lemonnier.</p>
+ <p>Mais elle n'osait point le porter &agrave; son ma&icirc;tre ne sachant trop
+ comment elle allait &ecirc;tre re&ccedil;ue; et elle attendit qu'il sonn&acirc;t. Il
+ ne sonna point. Neuf heures, puis dix heures pass&egrave;rent.</p>
+ <p>C&eacute;leste, effar&eacute;e, pr&eacute;para son plateau et se mit en route, le
+ c&oelig;ur battant. Devant la porte elle s'arr&ecirc;ta, &eacute;couta. Rien ne remuait.
+ Elle frappa; on ne r&eacute;pondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
+ ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le d&eacute;jeuner
+ qu'elle tenait aux mains.</p>
+ <p>M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroch&eacute; par le cou
+ &agrave; l'anneau du plafond. Il avait la langue tir&eacute;e affreusement. La savate
+ droite gisait, tomb&eacute;e &agrave; terre. La gauche &eacute;tait rest&eacute;e au
+ pied. Une chaise renvers&eacute;e avait roul&eacute; jusqu'au lit.</p>
+ <p>C&eacute;leste, &eacute;perdue, s'enfuit en
+ hurlant. Tous les voisins accoururent. Le m&eacute;decin constata que la mort
+ remontait &agrave; minuit.</p>
+ <p>Une lettre adress&eacute;e &agrave; M. Duretour fut trouv&eacute;e sur la table du
+ suicid&eacute;. Elle ne contenait que cette ligne: &laquo;Je vous laisse et je vous
+ confie le petit.&raquo;</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/262.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_ROCHE_AUX_GUILLEMOTS" id="LA_ROCHE_AUX_GUILLEMOTS"></a><a
+ name="Page_264" id="Page_264"></a>LA ROCHE AUX GUILLEMOT<a name="Page_265"
+ id="Page_265"></a>S</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/265.png" alt="LA ROCHE AUX GUILLEMOTS"
+ title="LA ROCHE AUX GUILLEMOTS" />
+ </div>
+ <p>Voici la saison des guillemots.</p>
+ <p>D'avril &agrave; la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on
+ voit para&icirc;tre soudain, sur la petite plage d'&Eacute;tretat, quelques vieux
+ messieurs bott&eacute;s, sangl&eacute;s en des vestes de chasse. Ils passent quatre
+ ou cinq jours &agrave; l'h&ocirc;tel Hauville, disparaissent, reviennent trois
+ semaines plus tard; puis, apr&egrave;s un nouveau s&eacute;jour, s'en vont
+ d&eacute;finitivement.</p>
+ <p>On les revoit au printemps suivant.</p>
+ <p>Ce sont les derniers chasseurs de guillemots,
+ ceux qui restent des anciens; car ils &eacute;taient une vingtaine de fanatiques, il
+ y a trente ou quarante ans; ils ne sont plus que quelques enrag&eacute;s tireurs.</p>
+ <p>Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont
+ &eacute;tranges. Il habite presque toute l'ann&eacute;e les parages de Terre-Neuve,
+ des &icirc;les Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande
+ d'&eacute;migrants traverse l'Oc&eacute;an, et, tous les ans, vient pondre et couver
+ au m&ecirc;me endroit, &agrave; la roche dite <i>aux Guillemots</i>, pr&egrave;s
+ d'&Eacute;tretat. On n'en trouve que l&agrave;, rien que l&agrave;. Ils y sont
+ toujours venus, on les a toujours chass&eacute;s, et ils reviennent encore; ils
+ reviendront toujours. Sit&ocirc;t les petits &eacute;lev&eacute;s, ils repartent,
+ disparaissent pour un an.</p>
+ <p>Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre point de
+ cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court du Pas-de-Calais au
+ Havre? Quelle force, quel instinct invincible, quelle habitude<a name="Page_268"
+ id="Page_268"></a> s&eacute;culaire poussent ces oiseaux &agrave; revenir en ce lieu?
+ Quelle premi&egrave;re &eacute;migration, quelle temp&ecirc;te peut-&ecirc;tre a
+ jadis jet&eacute; leurs p&egrave;res sur cette roche? Et pourquoi les fils, les
+ petit-fils, tous les descendants des premiers y sont-ils toujours
+ retourn&eacute;s!</p>
+ <p>Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule famille avait
+ cette tradition, accomplissait ce p&egrave;lerinage annuel.</p>
+ <p>Et chaque printemps, d&egrave;s que la petite tribu voyageuse s'est
+ r&eacute;install&eacute;e sur sa roche, les m&ecirc;mes chasseurs aussi reparaissent
+ dans le village. On les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais
+ fid&egrave;les au rendez-vous r&eacute;gulier qu'ils se sont donn&eacute; depuis
+ trente ou quarante ans.</p>
+ <p>Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>C'&eacute;tait par un soir d'avril de l'une des derni&egrave;res ann&eacute;es.
+ Trois des anciens tireurs de guillemots venaient
+ d'arriver; un d'eux manquait, M. d'Arnelles.</p>
+ <p>Il n'avait &eacute;crit &agrave; personne, n'avait donn&eacute; aucune nouvelle!
+ Pourtant il n'&eacute;tait point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin,
+ las d'attendre, les premiers venus se mirent &agrave; table; et le d&icirc;ner
+ touchait &agrave; sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'h&ocirc;tellerie;
+ et bient&ocirc;t le retardataire entra.</p>
+ <p>Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand app&eacute;tit, et,
+ comme un de ses compagnons s'&eacute;tonnait qu'il f&ucirc;t en redingote, il
+ r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+ <p>&mdash;Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.</p>
+ <p>On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il faut partir
+ bien avant le jour.</p>
+ <p>Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.</p>
+ <p>D&egrave;s trois heures du matin, les matelots r&eacute;veillent les chasseurs en
+ jetant du sable dans les vitres. En quelques
+ minutes on est pr&ecirc;t et on descend sur le perret. Bien que le cr&eacute;puscule
+ ne se montre point encore, les &eacute;toiles sont un peu p&acirc;lies; la mer fait
+ grincer les galets; la brise est si fra&icirc;che qu'on frissonne un peu,
+ malgr&eacute; les gros habits.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t les deux barques pouss&eacute;es par les hommes, d&eacute;valent
+ brusquement sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on
+ d&eacute;chire; puis elles se balancent sur les premi&egrave;res vagues. La voile
+ brune monte au m&acirc;t, se gonfle un peu, palpite, h&eacute;site et, bomb&eacute;e
+ de nouveau, ronde comme un ventre, emporte les coques goudronn&eacute;es vers la
+ grande porte d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.</p>
+ <p>Le ciel s'&eacute;claircit; les t&eacute;n&egrave;bres semblent fondre; la
+ c&ocirc;te para&icirc;t voil&eacute;e encore, la grande c&ocirc;te blanche, droite
+ comme une muraille.</p>
+ <p>On franchit la Manne-Porte, vo&ucirc;te &eacute;norme o&ugrave; passerait un
+ navire; on double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du
+ m&ecirc;me nom; et soudain on aper&ccedil;oit une<a name="Page_271"
+ id="Page_271"></a> plage o&ugrave; des centaines de mouettes sont pos&eacute;es.
+ Voici la roche aux Guillemots.</p>
+ <p>C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les &eacute;troites
+ corniches du roc, des t&ecirc;tes d'oiseaux se montrent, qui regardent les
+ barques.</p>
+ <p>Ils sont l&agrave;, immobiles, attendant, ne se risquant point &agrave; partir
+ encore. Quelques-uns, piqu&eacute;s sur des rebords avanc&eacute;s, ont l'air assis
+ sur leurs derri&egrave;res, dress&eacute;s en forme de bouteille, car ils ont des
+ pattes si courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des b&ecirc;tes
+ &agrave; roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'&eacute;lan, il leur
+ faut se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les
+ guettent.</p>
+ <p>Ils connaissent leur infirmit&eacute; et le danger qu'elle leur cr&eacute;e, et ne
+ se d&eacute;cident pas &agrave; vite s'enfuir.</p>
+ <p>Mais les matelots se mettent &agrave; crier, battent leurs bordages avec les
+ tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'&eacute;lancent un &agrave; un, dans
+ le vide, pr&eacute;cipit&eacute;s jusqu'au ras de la<a name="Page_272"
+ id="Page_272"></a> vague; puis, les ailes battant &agrave; coups rapides, ils filent,
+ filent et gagnent le large, quand une gr&ecirc;le de plombs ne les jette pas &agrave;
+ l'eau. Pendant une heure on les mitraille ainsi, les for&ccedil;ant &agrave;
+ d&eacute;guerpir l'un apr&egrave;s l'autre; et quelquefois les femelles au nid,
+ acharn&eacute;es &agrave; couver, ne s'en vont point; et re&ccedil;oivent coup sur
+ coup les d&eacute;charges qui font jaillir sur la roche blanche des gouttelettes de
+ sang rose, tandis que la b&ecirc;te expire sans avoir quitt&eacute; ses &oelig;ufs.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais, quand on
+ repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui jetait de grands triangles
+ de lumi&egrave;re dans les &eacute;chancrures blanches de la c&ocirc;te, il se montra
+ un peu soucieux, r&ecirc;vant parfois, contre son habitude.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'on fut de retour au pays, une sorte<a name="Page_273"
+ id="Page_273"></a> de domestique en noir vint lui parler bas. Il sembla
+ r&eacute;fl&eacute;chir, h&eacute;siter, puis il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Non, demain.</p>
+ <p>Et, le lendemain, la chasse recommen&ccedil;a. M. d'Arnelles, cette fois, manqua
+ souvent les b&ecirc;tes, qui pourtant se laissaient choir presque au bout du canon de
+ fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il &eacute;tait amoureux, si quelque
+ trouble secret lui remuait le c&oelig;ur et l'esprit. &Agrave; la fin, il en convint.</p>
+ <p>&mdash;Oui, vraiment, il faut que je parte tant&ocirc;t, et cela me contrarie.</p>
+ <p>&mdash;Comment, vous partez? Et pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.</p>
+ <p>Puis on parla d'autre chose.</p>
+ <p>D&egrave;s que le d&eacute;jeuner fut termin&eacute;, le valet en noir reparut. M.
+ d'Arnelles ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres
+ chasseurs intervinrent, insist&egrave;rent, priant et sollicitant pour retenir leur
+ ami. L'un d'eux, &agrave; la fin, demanda:</p>
+ <p>&mdash;Mais, voyons, elle n'est pas si grave,
+ cette affaire, puisque vous avez bien attendu d&eacute;j&agrave; deux jours!</p>
+ <p>Le chasseur tout &agrave; fait perplexe, r&eacute;fl&eacute;chissait, visiblement
+ combattu, tir&eacute; par le plaisir et une obligation, malheureux et
+ troubl&eacute;.</p>
+ <p>Apr&egrave;s une longue m&eacute;ditation, il murmura, h&eacute;sitant:</p>
+ <p>&mdash;C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.</p>
+ <p>Ce furent des cris et des exclamations:</p>
+ <p>&mdash;Votre gendre?... mais o&ugrave; est-il? Alors, tout &agrave; coup, il
+ sembla confus, et rougit.</p>
+ <p>&mdash;Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la remise. Il
+ est mort.</p>
+ <p>Un silence de stup&eacute;faction r&eacute;gna.</p>
+ <p>M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troubl&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez moi,
+ &agrave; Briseville, j'ai fait un petit d&eacute;tour pour ne pas manquer notre
+ rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus longtemps.</p>
+ <p>Alors, un des chasseurs, plus hardi:</p>
+ <p>&mdash;Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien
+ attendre un jour de plus.</p>
+ <p>Les deux autres n'h&eacute;sit&egrave;rent plus:</p>
+ <p>&mdash;C'est incontestable, dirent-ils:</p>
+ <p>M. d'Arnelles semblait soulag&eacute; d'un grand poids; encore un peu inquiet
+ pourtant, il demanda:</p>
+ <p>&mdash;Mais l&agrave;... franchement... vous trouvez?...</p>
+ <p>Les trois autres, comme un seul homme, r&eacute;pondirent:</p>
+ <p>&mdash;Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans son
+ &eacute;tat.</p>
+ <p>Alors, tout &agrave; fait tranquille, le beau-p&egrave;re se retourna vers le
+ croque-mort:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien! mon ami, ce sera pour apr&egrave;s-demain.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/274.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="TOMBOUCTOU" id="TOMBOUCTOU"></a><a name="Page_276"
+ id="Page_276"></a>TOMBOUCTOU</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/277.png" alt="TOMBOUCTOU" title="TOMBOUCTOU" />
+ </div>
+ <p>Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant.
+ Tout le ciel &eacute;tait rouge, aveuglant; et, derri&egrave;re la Madeleine, une
+ immense nu&eacute;e flamboyante jetait dans toute la longue avenue une oblique averse
+ de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.</p>
+ <p>La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflamm&eacute;e et semblait
+ dans une apoth&eacute;ose. Les visages &eacute;taient dor&eacute;s; les cha<a
+ name="Page_279" id="Page_279"></a>peaux noirs et les habits avaient des reflets de
+ pourpre; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l'asphalte des
+ trottoirs.</p>
+ <p>Devant les caf&eacute;s, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
+ color&eacute;es qu'on aurait prises pour des pierres pr&eacute;cieuses fondues dans
+ le cristal.</p>
+ <p>Au milieu des consommateurs aux l&eacute;gers v&ecirc;tements plus fonc&eacute;s,
+ deux officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
+ l'&eacute;blouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette
+ gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient contre la
+ foule, les hommes lents et les femmes press&eacute;es qui laissaient derri&egrave;re
+ elles une odeur savoureuse et troublante.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup un n&egrave;gre, &eacute;norme, v&ecirc;tu de noir, ventru,
+ chamarr&eacute; de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle
+ e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cir&eacute;e, passa devant eux avec un air de triomphe.
+ Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel
+ &eacute;clatant, il riait &agrave; Paris entier. Il &eacute;tait si grand qu'il
+ d&eacute;passait toutes les t&ecirc;tes; et,
+ derri&egrave;re lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos.</p>
+ <p>Mais soudain il aper&ccedil;ut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
+ s'&eacute;lan&ccedil;a. D&egrave;s qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses
+ yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui mont&egrave;rent jusqu'aux
+ oreilles, d&eacute;couvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune
+ dans un ciel noir. Les deux hommes, stup&eacute;faits, contemplaient ce g&eacute;ant
+ d'&eacute;b&egrave;ne, sans rien comprendre &agrave; sa gaiet&eacute;.</p>
+ <p>Et il s'&eacute;cria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:</p>
+ <p>&mdash;Bonjou, mon lieutenant.</p>
+ <p>Un des officiers &eacute;tait chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
+ dit:</p>
+ <p>&mdash;Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.</p>
+ <p>Le n&egrave;gre reprit:</p>
+ <p>&mdash;Moi aim&eacute; beaucoup toi, lieutenant V&eacute;die, si&egrave;ge
+ B&eacute;zi, beaucoup raisin, cherch&eacute; moi.</p>
+ <p>L'officier, tout &agrave; fait &eacute;perdu, regardait fixe<a name="Page_281"
+ id="Page_281"></a>ment l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement
+ il s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Tombouctou?</p>
+ <p>Le n&egrave;gre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
+ invraisemblable violence et beuglant:</p>
+ <p>&mdash;Si, si, ya, mon lieutenant, reconn&eacute; Tombouctou, ya, bonjou.</p>
+ <p>Le commandant lui tendit la main en riant lui-m&ecirc;me de tout son c&oelig;ur. Alors
+ Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre
+ ne put l'emp&ecirc;cher, il la baisa, selon la coutume n&egrave;gre et arabe. Confus,
+ le militaire lui dit d'une voix s&eacute;v&egrave;re:</p>
+ <p>&mdash;Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi l&agrave; et
+ dis-moi comment je te trouve ici.</p>
+ <p>Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:</p>
+ <p>Gagn&eacute; beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mang&eacute;,
+ Pussiens, moi, beaucoup vol&eacute;, beaucoup, cuisine fan&ccedil;aise, Tom<a
+ name="Page_282" id="Page_282"></a>bouctou, cuisini&eacute; de l'Emp&eacute;eu, deux
+ cents mille fancs &agrave; moi. Ah! ah! ah! ah!</p>
+ <p>Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.</p>
+ <p>Quand l'officier, qui comprenait son &eacute;trange langage, l'e&ucirc;t
+ interrog&eacute; quelque temps, il lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, au revoir, Tombouctou; &agrave; bient&ocirc;t.</p>
+ <p>Le n&egrave;gre aussit&ocirc;t se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui
+ tendait, et, riant toujours, cria:</p>
+ <p>&mdash;Bonjou, bonjou, mon lieutenant!</p>
+ <p>Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour
+ un fou.</p>
+ <p>Le colonel demanda:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que cette brute?</p>
+ <p>Le commandant r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Un brave gar&ccedil;on et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais
+ de lui; c'est assez dr&ocirc;le.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enferm&eacute; dans
+ B&eacute;zi&egrave;res, que ce n&egrave;gre appelle B&eacute;zi. Nous n'&eacute;tions
+ point assi&eacute;g&eacute;s, mais bloqu&eacute;s. Les lignes prussiennes nous
+ entouraient de partout, hors de port&eacute;e des canons, ne tirant pas non plus sur
+ nous, mais nous affamant peu &agrave; peu.</p>
+ <p>J'&eacute;tais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait compos&eacute;e de
+ troupes de toute nature, d&eacute;bris de r&eacute;giments &eacute;charp&eacute;s,
+ fuyards, maraudeurs s&eacute;par&eacute;s des corps d'arm&eacute;e. Nous avions de
+ tout enfin, m&ecirc;me onze turcos arriv&eacute;s un soir on ne sait comment, on ne
+ sait par o&ugrave;. Ils s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s aux portes de la
+ ville, harrass&eacute;s, d&eacute;guenill&eacute;s, affam&eacute;s et saouls. On me
+ les donna.</p>
+ <p>Je reconnus bient&ocirc;t qu'ils &eacute;taient rebelles &agrave; toute
+ discipline, toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police,
+ m&ecirc;me de la prison, rien n'y fit. Mes
+ hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se fussent enfonc&eacute;s sous
+ terre, puis reparaissaient ivres &agrave; tomber. Ils n'avaient pas d'argent.
+ O&ugrave; buvaient-ils? Et comment, et avec quoi?</p>
+ <p>Cela commen&ccedil;ait &agrave; m'intriguer vivement, d'autant plus que ces
+ sauvages m'int&eacute;ressaient avec leur rire &eacute;ternel et leur
+ caract&egrave;re de grands enfants espi&egrave;gles.</p>
+ <p>Je m'aper&ccedil;us alors qu'ils ob&eacute;issaient aveugl&eacute;ment au plus
+ grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait &agrave; son
+ gr&eacute;, pr&eacute;parait leurs myst&eacute;rieuses entreprises en chef
+ tout-puissant et incontest&eacute;. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai.
+ Notre conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine &agrave;
+ p&eacute;n&eacute;trer son surprenant charabia. Quant &agrave; lui, le pauvre diable,
+ il faisait des efforts inou&iuml;s pour &ecirc;tre compris, inventait des mots,
+ gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arr&ecirc;tait, et
+ repartait brusquement quand il croyait avoir trouv&eacute; un nouveau moyen de
+ s'expliquer.</p>
+ <p>Je devinai enfin qu'il &eacute;tait fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
+ n&egrave;gre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il r&eacute;pondit
+ quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui
+ donner le nom de son pays: &laquo;Tombouctou&raquo;. Et, huit jours plus tard, toute
+ la garnison ne le nommait plus autrement.</p>
+ <p>Mais une envie folle nous tenait de savoir o&ugrave; cet ex-prince africain
+ trouvait &agrave; boire. Je le d&eacute;couvris d'une singuli&egrave;re
+ fa&ccedil;on.</p>
+ <p>J'&eacute;tais un matin sur les remparts, &eacute;tudiant l'horizon, quand
+ j'aper&ccedil;us dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
+ vendanges, les raisins &eacute;taient m&ucirc;rs, mais je ne songeais gu&egrave;re
+ &agrave; cela. Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
+ exp&eacute;dition compl&egrave;te pour saisir le r&ocirc;deur. Je pris moi-m&ecirc;me
+ le commandement, apr&egrave;s avoir obtenu l'autorisation du
+ g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+ <p>J'avais fait sortir, par trois portes diff&eacute;rentes, trois petites troupes
+ qui devaient se rejoindre aupr&egrave;s de la vigne suspecte et la<a name="Page_286"
+ id="Page_286"></a> cerner. Pour couper la retraite &agrave; l'espion, un de ces
+ d&eacute;tachements avaient &agrave; faire une marche d'une heure au moins. Un homme
+ rest&eacute; en observation sur les murs m'indiqua par signe que l'&ecirc;tre
+ aper&ccedil;u n'avait point quitt&eacute; le champ. Nous allions en grand silence,
+ rampant, presque couch&eacute;s dans les orni&egrave;res. Enfin, nous touchons au
+ point d&eacute;sign&eacute;; je d&eacute;ploie brusquement mes soldats, qui
+ s'&eacute;lancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou voyageait &agrave; quatre
+ pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou plut&ocirc;t happant du raisin
+ comme un chien qui mange sa soupe, &agrave; pleine bouche, &agrave; la plante
+ m&ecirc;me, en arrachant la grappe d'un coup de dent.</p>
+ <p>Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris alors
+ pourquoi il se tra&icirc;nait ainsi sur les mains et sur les genoux. D&egrave;s qu'on
+ l'e&ucirc;t plant&eacute; sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les
+ bras et s'abattit sur le nez. Il &eacute;tait gris comme je n'ai jamais vu un homme
+ &ecirc;tre gris.</p>
+ <p>On le rapporta sur deux &eacute;chalas. Il ne cessa<a name="Page_287"
+ id="Page_287"></a> de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des
+ jambes.</p>
+ <p>C'&eacute;tait l&agrave; tout le myst&egrave;re. Mes gaillards buvaient au raisin
+ lui-m&ecirc;me. Puis, lorsqu'ils &eacute;taient saouls &agrave; ne plus bouger, ils
+ dormaient sur place.</p>
+ <p>Quant &agrave; Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute
+ mesure. Il vivait l&agrave;-dedans &agrave; la fa&ccedil;on des grives, qu'il
+ ha&iuml;ssait d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il r&eacute;p&eacute;tait sans
+ cesse:</p>
+ <p>&mdash;Les gives mang&eacute; tout le aisin, capules!</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant
+ vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On e&ucirc;t
+ dit un grand serpent qui se d&eacute;roulait, un convoi, que sais-je?</p>
+ <p>J'envoyai quelques hommes au-devant de cette
+ &eacute;trange caravane qui fit bient&ocirc;t son entr&eacute;e triomphale.
+ Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d'autel, fait avec des
+ chaises de campagne, huit t&ecirc;tes coup&eacute;es, sanglantes et
+ grima&ccedil;antes. Le dixi&egrave;me turco tra&icirc;nait un cheval &agrave; la
+ queue duquel un autre &eacute;tait attach&eacute;, et six autres b&ecirc;tes
+ suivaient encore, retenues de la m&ecirc;me fa&ccedil;on.</p>
+ <p>Voici ce que j'appris. &Eacute;tant partis aux vignes, mes Africains avaient
+ aper&ccedil;u tout &agrave; coup un d&eacute;tachement prussien s'approchant d'un
+ village. Au lieu de fuir, ils s'&eacute;taient cach&eacute;s; puis, lorsque les
+ officiers eurent mis pied &agrave; terre devant une auberge pour se rafra&icirc;chir,
+ les onze gaillards s'&eacute;lanc&egrave;rent, mirent en fuite les uhlans qui se
+ crurent attaqu&eacute;s, tu&egrave;rent les deux sentinelles, plus le colonel et les
+ cinq officiers de son escorte.</p>
+ <p>Ce jour-l&agrave;, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aper&ccedil;us qu'il marchait
+ avec peine. Je le crus bless&eacute;; il se mit &agrave; rire et me dit:</p>
+ <p>&mdash;Moi, povisions pou pays.</p>
+ <p>C'est que Tombouctou ne faisait point la
+ guerre pour l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui
+ lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
+ plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commen&ccedil;ait &agrave; la
+ hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il l'appelait
+ sa &laquo;profonde&raquo;, et c'&eacute;tait sa profonde, en effet!</p>
+ <p>Donc il avait d&eacute;tach&eacute; l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
+ casques, les boutons, etc., et jet&eacute; le tout dans sa &laquo;profonde&raquo; qui
+ &eacute;tait pleine &agrave; d&eacute;border.</p>
+ <p>Chaque jour, il pr&eacute;cipitait l&agrave;-dedans tout objet luisant qui lui
+ tombait sous les yeux, morceaux d'&eacute;tain ou pi&egrave;ces d'argent, ce qui lui
+ donnait parfois une tournure infiniment dr&ocirc;le.</p>
+ <p>Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien le
+ fr&egrave;re, ce fils de roi tortur&eacute; par le besoin d'engloutir les corps
+ brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans
+ doute aval&eacute;s.</p>
+ <p>Chaque matin sa poche &eacute;tait vide. Il avait<a name="Page_290"
+ id="Page_290"></a> donc un magasin g&eacute;n&eacute;ral o&ugrave; s'entassaient ses
+ richesses. Mais o&ugrave;? Je ne l'ai pu d&eacute;couvrir.</p>
+ <p>Le g&eacute;n&eacute;ral, pr&eacute;venu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite
+ enterrer les corps demeur&eacute;s au village voisin, pour qu'on ne
+ d&eacute;couvr&icirc;t point qu'ils avaient &eacute;t&eacute;
+ d&eacute;capit&eacute;s. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept
+ habitants notables furent fusill&eacute;s sur-le-champ, par repr&eacute;sailles,
+ comme ayant d&eacute;nonc&eacute; la pr&eacute;sence des Allemands.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>L'hiver &eacute;tait venu. Nous &eacute;tions harass&eacute;s et
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s. On se battait maintenant tous les jours. Les hommes
+ affam&eacute;s ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient
+ &eacute;t&eacute; tu&eacute;s) demeuraient gras et luisants, vigoureux et toujours
+ pr&ecirc;ts &agrave; se battre. Tombouctou engraissait m&ecirc;me. Il me dit un
+ jour:</p>
+ <p>&mdash;Toi beaucoup faim, moi bon viande.</p>
+ <p>Et il m'apporta en effet un excellent filet.
+ Mais de quoi? Nous n'avions plus ni b&oelig;ufs, ni moutons, ni ch&egrave;vres, ni
+ &acirc;nes, ni porcs. Il &eacute;tait impossible de se procurer du cheval. Je
+ r&eacute;fl&eacute;chis &agrave; tout cela apr&egrave;s avoir d&eacute;vor&eacute; ma
+ viande. Alors une pens&eacute;e horrible me vint. Ces n&egrave;gres &eacute;taient
+ n&eacute;s bien pr&egrave;s du pays o&ugrave; l'on mange des hommes! Et chaque jour
+ tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut
+ pas r&eacute;pondre. Je n'insistai point, mais je refusai d&eacute;sormais ses
+ pr&eacute;sents.</p>
+ <p>Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous &eacute;tions
+ assis par terre. Je regardais avec piti&eacute; les pauvres n&egrave;gres grelottant
+ sous cette poussi&egrave;re blanche et glac&eacute;e. Comme j'avais grand froid, je
+ me mis &agrave; tousser. Je sentis aussit&ocirc;t quelque chose s'abattre sur moi,
+ comme une grande et chaude couverture. C'&eacute;tait le manteau de Tombouctou qu'il
+ me jetait sur les &eacute;paules. Je me levai et, lui rendant son
+ v&ecirc;tement:&mdash;Garde &ccedil;a, mon gar&ccedil;on; tu en as plus besoin que
+ moi.</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.</p>
+ <p>Et il me contemplait avec des yeux suppliants.</p>
+ <p>Je repris;&mdash;Allons, ob&eacute;is, garde ton manteau, je le veux.</p>
+ <p>Le n&egrave;gre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
+ une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:</p>
+ <p>&mdash;Si toi pas gard&eacute; manteau, moi coup&eacute;; p&eacute;sonne
+ manteau.</p>
+ <p>Il l'aurait fait. Je c&eacute;dai.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Huit jours plus tard, nous avions capitul&eacute;. Quelques-uns d'entre nous
+ avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre aux
+ vainqueurs.</p>
+ <p>Je me dirigeais vers la place d'Armes o&ugrave; nous devions nous r&eacute;unir,
+ quand je demeurai stupide d'&eacute;tonnement devant un n&egrave;gre g&eacute;ant
+ v&ecirc;tu de coutil blanc et coiff&eacute; d'un chapeau de paille. C'&eacute;tait
+ Tombouctou. Il semblait radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant
+ une petite boutique o&ugrave; l'on voyait en montre deux assiettes et deux
+ verres.</p>
+ <p>Je lui dis:</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais?</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Moi pas pati, moi bon cuisini&eacute;, moi fait mang&eacute; colonel,
+ Alg&eacute;ie; moi mang&eacute; Pussiens, beaucoup vol&eacute;, beaucoup.</p>
+ <p>Il gelait &agrave; dix degr&eacute;s. Je grelottais devant ce n&egrave;gre en
+ coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer. J'aper&ccedil;us une enseigne
+ d&eacute;mesur&eacute;e qu'il allait pendre devant sa porte sit&ocirc;t que nous
+ serions partis, car il avait quelque pudeur.</p>
+ <p>Et je lus, trac&eacute; par la main de quelque complice, cet appel:</p>
+ <p class="center">CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU</p>
+ <p class="center">ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR</p>
+ <p class="center"><i>Artiste de Paris</i>.&mdash;<i>Prix mod&eacute;r&eacute;s</i>.</p>
+ <p>Malgr&eacute; le d&eacute;sespoir qui me rongeait le c&oelig;ur, je ne pus
+ m'emp&ecirc;cher de rire, et je laissai mon n&egrave;gre &agrave; son nouveau
+ commerce.</p>
+ <p>Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?</p>
+ <p>Vous venez de voir qu'il a r&eacute;ussi, le gaillard.</p>
+ <p>B&eacute;zi&egrave;res, aujourd'hui, appartient &agrave; l'Allemagne. Le
+ restaurant Tombouctou est un commencement de revanche.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/293.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="HISTOIRE_VRAIE" id="HISTOIRE_VRAIE"></a><a name="Page_295"
+ id="Page_295"></a>HISTOIRE VRA<a name="Page_297"
+ id="Page_297"></a>IE</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/297.png" alt="HISTOIRE VRAIE" title="HISTOIRE VRAIE" />
+ </div>
+ <p>Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et galopant, un de
+ ces vents qui tuent les derni&egrave;res feuilles et les emportent jusqu'aux
+ nuages.</p>
+ <p>Les chasseurs achevaient leur d&icirc;ner, encore bott&eacute;s, rouges,
+ anim&eacute;s, allum&eacute;s. C'&eacute;taient de ces demi-seigneurs normands,
+ mi-hobereaux, mi-paysans, riches et vigoureux, taill&eacute;s pour casser les cornes
+ des b&oelig;ufs lorsqu'ils les arr&ecirc;tent dans les foires.</p>
+ <p>Ils avaient chass&eacute; tout le jour sur les terres<a name="Page_299"
+ id="Page_299"></a> de ma&icirc;tre Blondel, le maire d'&Eacute;parville, et ils
+ mangeaient maintenant autour de la grande table, dans l'esp&egrave;ce de
+ ferme-ch&acirc;teau dont &eacute;tait propri&eacute;taire leur h&ocirc;te.</p>
+ <p>Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et buvaient
+ comme des citernes, les jambes allong&eacute;es, les coudes sur la nappe, les yeux
+ luisants sous la flamme des lampes, chauff&eacute;s par un foyer formidable qui
+ jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils causaient de chasse et de chiens. Mais
+ ils &eacute;taient, &agrave; l'heure o&ugrave; d'autres id&eacute;es viennent aux
+ hommes, &agrave; moiti&eacute; gris, et tous suivaient de l'&oelig;il une forte fille aux
+ joues rebondies qui portait au bout de ses poings rouges les larges plats
+ charg&eacute;s de nourritures.</p>
+ <p>Soudain un grand diable qui &eacute;tait devenu v&eacute;t&eacute;rinaire
+ apr&egrave;s avoir &eacute;tudi&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre, et qui soignait
+ toutes les b&ecirc;tes de l'arrondissement, M. S&eacute;jour, s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Cr&eacute;bleu, ma&icirc;t' Blondel, vous avez l&agrave; une bobonne qui
+ n'est pas piqu&eacute;e des vers.</p>
+ <p>Et un rire retentissant &eacute;clata. Alors
+ un vieux noble d&eacute;class&eacute;, tomb&eacute; dans l'alcool, M. de Varnetot,
+ &eacute;leva la voix.</p>
+ <p>&mdash;C'est moi qui ai eu jadis une dr&ocirc;le d'histoire avec une fillette
+ comme &ccedil;a! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
+ pense, &ccedil;a me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
+ d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, d&egrave;s qu'on la l&acirc;chait, tant
+ elle ne pouvait me quitter. &Agrave; la fin je m'suis f&acirc;ch&eacute; et j'ai
+ pri&eacute; l'comte de la tenir &agrave; la cha&icirc;ne. Savez-vous c'qu'elle a fait
+ c'te b&ecirc;te? Elle est morte de chagrin.</p>
+ <p>Mais, pour en revenir &agrave; ma bonne, v'l&agrave; l'histoire:</p>
+ <p>&mdash;J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en gar&ccedil;on, dans mon
+ ch&acirc;teau de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
+ qu'on s'emb&ecirc;te tous les soirs apr&egrave;s d&icirc;ner, on a l'&oelig;il de tous les
+ c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+ <p>Bient&ocirc;t je d&eacute;couvris une jeunesse qui &eacute;tait en service chez
+ D&eacute;boultot, de Cauville. Vous avez bien
+ connu D&eacute;boultot, vous, Blondel! Bref, elle, m'enj&ocirc;la si bien, la
+ gredine, que j'allai un jour trouver son ma&icirc;tre et je lui proposai une affaire.
+ Il me c&eacute;derait sa servante et je lui vendrais ma jument noire, Cocote, dont il
+ avait envie depuis bient&ocirc;t deux ans. Il me tendit la main
+ &laquo;Topez-l&agrave;, monsieur de Varnetot.&raquo; C'&eacute;tait march&eacute;
+ conclu; la petite vint au ch&acirc;teau et je conduisis moi-m&ecirc;me &agrave;
+ Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents &eacute;cus.</p>
+ <p>Dans les premiers temps, &ccedil;a alla comme sur des roulettes. Personne ne se
+ doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon go&ucirc;t.
+ C't'enfant-l&agrave;, voyez-vous, ce n'&eacute;tait pas n'importe qui. Elle devait
+ avoir qu&eacute;qu'chose de pas commun dans les veines. &Ccedil;a venait encore de
+ qu&eacute;qu'fille qui aura faut&eacute; avec son ma&icirc;tre.</p>
+ <p>Bref, elle m'adorait. C'&eacute;taient des cajoleries, des mamours, des p'tits
+ noms de chien, un tas d'gentillesses &agrave; me donner des r&eacute;flexions.</p>
+ <p>Je me disais: &laquo;Faut pas qu'&ccedil;a
+ dure, ou je me laisserai prendre!&raquo; Mais on ne me prend pas facilement, moi. Je
+ ne suis pas de ceux qu'on enj&ocirc;le avec deux baisers. Enfin j'avais l'&oelig;il; quand
+ elle m'annon&ccedil;a qu'elle &eacute;tait grosse.</p>
+ <p>Pif! pan! c'est comme si on m'avait tir&eacute; deux coups de fusil dans la
+ poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle dansait, elle
+ &eacute;tait folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais, la nuit, je me
+ raisonnai. Je pensais: &laquo;&Ccedil;a y est; mais faut parer le coup, et couper le
+ fil, il n'est que temps.&raquo; Vous comprenez, j'avais mon p&egrave;re et ma
+ m&egrave;re &agrave; Barneville, et ma s&oelig;ur mari&eacute;e au marquis d'Yspare,
+ &agrave; Rollebec, &agrave; deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.</p>
+ <p>Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se douterait de
+ quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait bient&ocirc;t l' bouquet;
+ et puis, je ne pouvais la l&acirc;cher comme &ccedil;a.</p>
+ <p>J'en parlai &agrave; mon oncle, le baron de Cre<a name="Page_303"
+ id="Page_303"></a>teuil, un vieux lapin qui en a connu plus d'une, et je lui demandai
+ un avis. Il me r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+ <p>&mdash;Il faut la marier, mon gar&ccedil;on.</p>
+ <p>Je fis un bond.</p>
+ <p>&mdash;La marier, mon oncle, mais avec qui?</p>
+ <p>Il haussa doucement les &eacute;paules:</p>
+ <p>&mdash;Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on n'est pas
+ b&ecirc;te on trouve toujours.</p>
+ <p>Je r&eacute;fl&eacute;chis bien huit jours &agrave; cette parole, et je finis par
+ me dire &agrave; moi-m&ecirc;me: &laquo;Il a raison, mon oncle.&raquo;</p>
+ <p>Alors, je commen&ccedil;ai &agrave; me creuser la t&ecirc;te et &agrave; chercher;
+ quand un soir le juge de paix, avec qui je venais de d&icirc;ner, me dit:</p>
+ <p>&mdash;Le fils de la m&egrave;re Paumelle vient encore de faire une b&ecirc;tise;
+ il finira mal, ce gar&ccedil;on-l&agrave;. Il est bien vrai que bon chien chasse de
+ race.</p>
+ <p>Cette m&egrave;re Paumelle &eacute;tait une vieille rus&eacute;e dont la jeunesse
+ avait laiss&eacute; &agrave; d&eacute;sirer. Pour un &eacute;cu, elle aurait vendu
+ certainement son &acirc;me, et son garnement de fils par-dessus le march&eacute;.</p>
+ <p>J'allai la trouver, et tout doucement, je lui
+ fis comprendre la chose.</p>
+ <p>Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout &agrave;
+ coup:</p>
+ <p>&mdash;Qu&eacute; qu'vous lui donnerez, &agrave; c'te p'tite?</p>
+ <p>Elle &eacute;tait maligne, la vieille, mais moi, pas b&ecirc;te, j'avais
+ pr&eacute;par&eacute; mon affaire.</p>
+ <p>Je poss&eacute;dais justement trois lopins de terre perdus aupr&egrave;s de
+ Sasseville, qui d&eacute;pendaient de mes trois fermes de Villebon. Les fermiers se
+ plaignaient toujours que c'&eacute;tait loin; bref, j'avais repris ces trois champs,
+ six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je leur avais remis, pour
+ jusqu'&agrave; la fin de chaque bail, toutes leurs redevances en volailles. De cette
+ fa&ccedil;on, la chose passa. Alors, ayant achet&eacute; un bout de c&ocirc;te
+ &agrave; mon voisin, M. d'Aumont&eacute;, je faisais construire une masure dessus, le
+ tout pour quinze cents francs. De la sorte, je venais de constituer un petit bien qui
+ ne me co&ucirc;tait pas grand'chose, et je le donnais en dot &agrave; la
+ fillette.</p>
+ <p>La vieille se r&eacute;cria: ce n'&eacute;tait pas assez;<a name="Page_305"
+ id="Page_305"></a> mais je tins bon, et nous nous quitt&acirc;mes sans rien
+ conclure.</p>
+ <p>Le lendemain, d&egrave;s l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
+ gu&egrave;re sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'&eacute;tait pas mal
+ pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.</p>
+ <p>Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand nous
+ f&ucirc;mes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voil&agrave; partis &agrave;
+ travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les terres; il les
+ arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il &eacute;crasait dans ses mains,
+ comme s'il avait peur d'&ecirc;tre tromp&eacute; sur la marchandise. La masure
+ n'&eacute;tant pas encore couverte, il exigea de l'ardoise au lieu de chaume, parce
+ que cela demande moins d'entretien!</p>
+ <p>Puis il me dit:</p>
+ <p>&mdash;Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?</p>
+ <p>Je protestai:</p>
+ <p>&mdash;Non pas; c'est d&eacute;j&agrave; beau de vous donner une ferme.</p>
+ <p>Il ricana:</p>
+ <p>&mdash;J' craiben, une ferme et un &eacute;fant. Je rougis malgr&eacute; moi. Il
+ reprit:</p>
+ <p>&mdash;Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi la
+ vaisselle, ou ben rien d'fait.</p>
+ <p>J'y consentis.</p>
+ <p>Et nous voil&agrave; en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de la
+ fille. Mais tout &agrave; coup, il demanda d'un air sournois et
+ g&ecirc;n&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;Mais, si a mourait, &agrave; qui qu'il irait, &ccedil;u bien?</p>
+ <p>Je r&eacute;pondis:</p>
+ <p>&mdash;Mais, &agrave; vous, naturellement.</p>
+ <p>C'&eacute;tait tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussit&ocirc;t, il me
+ tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous &eacute;tions d'accord.</p>
+ <p>Oh! par exemple, j'eus du mal pour d&eacute;cider Rose. Elle se tra&icirc;nait
+ &agrave; mes pieds, elle sanglotait, elle r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;C'est vous
+ qui me proposez &ccedil;a! c'est vous! c'est vous!&raquo; Pendant plus d'une semaine,
+ elle r&eacute;sista malgr&eacute; mes
+ raisonnements et mes pri&egrave;res. C'est b&ecirc;te, les femmes; une fois qu'elles
+ ont l'amour en t&ecirc;te, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a pas de sagesse
+ qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!</p>
+ <p>&Agrave; la fin je me f&acirc;chai et la mena&ccedil;ai de la jeter dehors. Alors
+ elle c&eacute;da peu &agrave; peu, &agrave; condition que je lui permettrais de venir
+ me voir de temps en temps.</p>
+ <p>Je la conduisis moi-m&ecirc;me &agrave; l'autel, je payai la
+ c&eacute;r&eacute;monie, j'offris &agrave; d&icirc;ner &agrave; toute la noce. Je fis
+ grandement les choses, enfin. Puis: &laquo;Bonsoir mes enfants!&raquo; J'allai passer
+ six mois chez mon fr&egrave;re en Touraine.</p>
+ <p>Quand je fus de retour, j'appris qu'elle &eacute;tait venue, chaque semaine au
+ ch&acirc;teau me demander. Et j'&eacute;tais &agrave; peine arriv&eacute; depuis une
+ heure que je la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
+ voulez, mais &ccedil;a me f&icirc;t quelque chose de voir ce mioche. Je crois
+ m&ecirc;me que je l'embrassai.</p>
+ <p>Quant &agrave; la m&egrave;re, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre,
+ vieillie. Bigre de bigre, &ccedil;a ne lui
+ allait pas, le mariage! Je lui demandai machinalement:</p>
+ <p>&mdash;Es-tu heureuse?</p>
+ <p>Alors elle se mit &agrave; pleurer comme une source, avec des hoquets, des
+ sanglots, et elle criait:</p>
+ <p>Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux mourir, je
+ n'peux pas!</p>
+ <p>Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la reconduisis
+ &agrave; la barri&egrave;re.</p>
+ <p>J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-m&egrave;re lui rendait
+ la vie dure, la vieille chouette.</p>
+ <p>Deux jours apr&egrave;s elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
+ tra&icirc;na par terre:</p>
+ <p>&mdash;Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner l&agrave;-bas.</p>
+ <p>Tout &agrave; fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parl&eacute;!.</p>
+ <p>&Ccedil;a commen&ccedil;ait &agrave; m'emb&ecirc;ter, toutes ces histoires; et je
+ filai pour six mois encore. Quand je revins....
+ Quand je revins, j'appris qu'elle &eacute;tait morte trois semaines auparavant,
+ apr&egrave;s &ecirc;tre revenue au ch&acirc;teau tous les dimanches... toujours
+ comme Mirza. L'enfant aussi &eacute;tait mort huit jours apr&egrave;s.</p>
+ <p>Quant au mari, le madr&eacute; coquin, il h&eacute;ritait. Il a bien tourn&eacute;
+ depuis, para&icirc;t-il, il est maintenant conseiller municipal:</p>
+ <p>Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:</p>
+ <p>&mdash;C'est &eacute;gal, c'est moi qui ai fait sa fortune, &agrave;
+ celui-l&agrave;!</p>
+ <p>Et M. S&eacute;jour, le v&eacute;t&eacute;rinaire, conclut gravement en portant
+ &agrave; sa bouche un verre d'eau-de-vie:</p>
+ <p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme &ccedil;a, il n'en faut
+ pas!</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/308.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="ADIEU" id="ADIEU"></a>ADIE<a
+ name="Page_311" id="Page_311"></a>U</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/311.png" alt="ADIEU" title="ADIEU" />
+ </div>
+ <p>Les deux amis achevaient de d&icirc;ner. De la fen&ecirc;tre du caf&eacute; ils
+ voyaient le boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles
+ ti&egrave;des qui courent dans Paris par les douces nuits d'&eacute;t&eacute;, et
+ font lever la t&ecirc;te aux passants et donnent envie de partir, d'aller
+ l&agrave;-bas, on ne sait o&ugrave;, sous des feuilles, et font r&ecirc;ver de
+ rivi&egrave;res &eacute;clair&eacute;es par la lune, de vers luisants et de
+ rossignols.</p>
+ <p>L'un d'eux, Henri Simon, pronon&ccedil;a, en soupirant profond&eacute;ment:</p>
+ <p>&mdash;Ah! je vieillis. C'est triste.
+ Autrefois, par des soirs pareils, je me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne
+ me sens plus que des regrets. &Ccedil;a va vite, la vie!</p>
+ <p>Il &eacute;tait un peu gros d&eacute;j&agrave;, vieux de quarante-cinq ans
+ peut-&ecirc;tre et tr&egrave;s chauve.</p>
+ <p>L'autre, Pierre Carnier, un rien plus &acirc;g&eacute;, mais plus maigre et plus
+ vivant, reprit:</p>
+ <p>&mdash;Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
+ J'&eacute;tais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se regarde
+ chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'&acirc;ge s'accomplir,
+ car il est lent, r&eacute;gulier, et il modifie le visage si doucement que les
+ transitions sont insensibles. C'est uniquement pour cela que nous ne mourons pas de
+ chagrin apr&egrave;s deux ou trois ans seulement de ravages. Car nous ne les pouvons
+ appr&eacute;cier. Il faudrait, pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder
+ sa figure&mdash;oh! alors quel coup?</p>
+ <p>Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres &ecirc;tres. Tout leur
+ bonheur, toute leur puissance, toute leur vie
+ sont dans leur beaut&eacute; qui dure dix ans.</p>
+ <p>Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un adolescent
+ alors que j'avais pr&egrave;s de cinquante ans. Ne me sentant aucune infirmit&eacute;
+ d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.</p>
+ <p>&mdash;La r&eacute;v&eacute;lation de ma d&eacute;cadence m'est venue d'une
+ fa&ccedil;on simple et terrible qui m'a atterr&eacute; pendant pr&egrave;s de six
+ mois... puis j'en ai pris mon parti.</p>
+ <p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; souvent amoureux, comme tous les hommes, mais
+ principalement une fois.</p>
+ <p>Je l'avais rencontr&eacute;e au bord de la mer, &agrave; &Eacute;tretat, voici
+ douze ans environ, un peu apr&egrave;s la guerre. Rien de gentil comme cette plage,
+ le matin, &agrave; l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer &agrave;
+ cheval, encadr&eacute;e par ces hautes falaises blanches perc&eacute;es de ces trous
+ singuliers qu'on nomme les Portes, l'une &eacute;norme, allongeant dans la mer sa
+ jambe de g&eacute;ante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des femmes se
+ rassemble, se masse sur l'&eacute;troite langue
+ de galets qu'elle couvre d'un &eacute;clatant jardin de toilettes claires, dans ce
+ cadre de hauts rochers. Le soleil tombe en plein sur les c&ocirc;tes, sur les
+ ombrelles de toute nuance, sur la mer d'un bleu verd&acirc;tre; et tout cela est gai,
+ charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on regarde les
+ baigneuses. Elles descendent, drap&eacute;es dans un peignoir de flanelle qu'elles
+ rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange d'&eacute;cume des courtes
+ vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas rapide qu'arr&ecirc;te parfois
+ un frisson de froid d&eacute;licieux, une courte suffocation.</p>
+ <p>Bien peu r&eacute;sistent &agrave; cette &eacute;preuve du bain. C'est l&agrave;
+ qu'on les juge, depuis le mollet jusqu'&agrave; la gorge. La sortie surtout
+ r&eacute;v&egrave;le les faibles, bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours
+ aux chairs amollies.</p>
+ <p>La premi&egrave;re fois que je vis ainsi cette jeune femme, je fus ravi et
+ s&eacute;duit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont le
+ charme entre en nous brusquement, nous envahit
+ tout d'un coup. Il semble qu'on trouve la femme qu'on &eacute;tait n&eacute; pour
+ aimer. J'ai eu cette sensation et cette secousse.</p>
+ <p>Je me fis pr&eacute;senter et je fus bient&ocirc;t pinc&eacute; comme je ne
+ l'avais jamais &eacute;t&eacute;. Elle me ravageait le c&oelig;ur. C'est une chose
+ effroyable et d&eacute;licieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est
+ presque un supplice et, en m&ecirc;me temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
+ sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes les plus
+ petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses traits, me ravissaient,
+ me bouleversaient, m'affolaient. Elle me poss&eacute;dait par toute ma personne, par
+ ses gestes, par ses attitudes, m&ecirc;me par les choses qu'elle portait qui
+ devenaient ensorcelantes. Je m'attendrissais &agrave; voir sa voilette sur un meuble,
+ ses gants jet&eacute;s sur un fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables.
+ Personne n'avait des chapeaux pareils aux siens.</p>
+ <p>Elle &eacute;tait mari&eacute;e, mais l'&eacute;poux venait tous<a name="Page_317"
+ id="Page_317"></a> les samedis pour repartir les lundis. Il me laissait d'ailleurs
+ indiff&eacute;rent. Je n'en &eacute;tais point jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un
+ &ecirc;tre ne me parut avoir aussi peu d'importance dans la vie, n'attira moins mon
+ attention que cet homme.</p>
+ <p>Comme je l'aimais, elle! Et comme elle &eacute;tait belle, gracieuse et jeune!
+ C'&eacute;tait la jeunesse, l'&eacute;l&eacute;gance et la fra&icirc;cheur
+ m&ecirc;me. Jamais je n'avais senti de cette fa&ccedil;on comme la femme est un
+ &ecirc;tre joli, fin, distingu&eacute;, d&eacute;licat, fait de charme et de
+ gr&acirc;ce. Jamais je n'avais compris ce qu'il y a de beaut&eacute;
+ s&eacute;duisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement d'une l&egrave;vre,
+ dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de ce sot organe qu'on nomme
+ le nez.</p>
+ <p>Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Am&eacute;rique, le c&oelig;ur broy&eacute;
+ de d&eacute;sespoir. Mais sa pens&eacute;e demeura en moi, persistante, triomphante.
+ Elle me poss&eacute;dait de loin comme elle m'avait poss&eacute;d&eacute; de
+ pr&egrave;s. Des ann&eacute;es pass&egrave;rent. Je ne l'oubliais point. Son image<a
+ name="Page_318" id="Page_318"></a> charmante restait devant mes yeux et dans mon
+ c&oelig;ur. Et ma tendresse lui demeurait fid&egrave;le, une tendresse tranquille,
+ maintenant, quelque chose comme le souvenir aim&eacute; de ce que j'avais
+ rencontr&eacute; de plus beau et de plus s&eacute;duisant dans la vie.</p>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <div class="center">
+ <img src="images/break.png" alt="break" title="BREAK" />
+ </div>
+ <hr style="width: 15%;" />
+ <p>Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les sent point
+ passer! Elles vont l'une apr&egrave;s l'autre, les ann&eacute;es, doucement et vite,
+ lentes et press&eacute;es, chacune est longue et si t&ocirc;t finie! Et elles
+ s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace derri&egrave;re elles,
+ elles s'&eacute;vanouissent si compl&egrave;tement qu'en se retournant pour voir le
+ temps parcouru on n'aper&ccedil;oit plus rien, et on ne comprend pas comment il se
+ fait qu'on soit vieux.</p>
+ <p>Il me semblait vraiment que quelques mois
+ &agrave; peine me s&eacute;paraient de cette saison charmante sur le galet
+ d'&Eacute;tretat.</p>
+ <p>J'allais au printemps dernier d&icirc;ner &agrave; Maisons-Laffitte, chez des
+ amis.</p>
+ <p>Au moment o&ugrave; le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
+ escort&eacute;e de quatre petites filles. Je jetai &agrave; peine un coup d'&oelig;il sur
+ cette m&egrave;re poule tr&egrave;s large, tr&egrave;s ronde, avec une face de pleine
+ lune qu'encadrait un chapeau enrubann&eacute;.</p>
+ <p>Elle respirait fortement, essouffl&eacute;e d'avoir march&eacute; vite. Et les
+ enfants se mirent &agrave; babiller. J'ouvris mon journal et je commen&ccedil;ai
+ &agrave; lire.</p>
+ <p>Nous venions de passer Asni&egrave;res, quand ma voisine me dit tout &agrave;
+ coup:</p>
+ <p>&mdash;Pardon, monsieur, n'&ecirc;tes-vous pas monsieur Carnier?</p>
+ <p>&mdash;Oui, madame.</p>
+ <p>Alors elle se mit &agrave; rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
+ triste pourtant.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+ <p>J'h&eacute;sitais. Je croyais bien en effet
+ avoir vu quelque part ce visage; mais o&ugrave;? mais quand? Je r&eacute;pondis:</p>
+ <p>&mdash;Oui... et non.... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
+ nom.</p>
+ <p>Elle rougit un peu.</p>
+ <p>&mdash;Madame Julie Lef&egrave;vre.</p>
+ <p>Jamais je ne re&ccedil;us un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
+ &eacute;tait fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'&eacute;tait
+ d&eacute;chir&eacute; devant mes yeux et que j'allais d&eacute;couvrir des choses
+ affreuses et navrantes.</p>
+ <p>C'&eacute;tait elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
+ quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits &ecirc;tres
+ m'&eacute;tonnaient autant que leur m&egrave;re elle-m&ecirc;me. Ils sortaient
+ d'elle; ils &eacute;taient grands d&eacute;j&agrave;, ils avaient pris place dans la
+ vie. Tandis qu'elle ne comptait plus, elle, cette merveille de gr&acirc;ce coquette
+ et fine. Je l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi!
+ &Eacute;tait-ce possible? Une douleur violente m'&eacute;treignait le c&oelig;ur, et aussi
+ une r&eacute;volte contre la nature m&ecirc;me,
+ une indignation irraisonn&eacute;e, contre cette &oelig;uvre brutale, inf&acirc;me de
+ destruction.</p>
+ <p>Je la regardais effar&eacute;. Puis je lui pris la main; et des larmes me
+ mont&egrave;rent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je ne
+ connaissais point cette grosse dame.</p>
+ <p>Elle, &eacute;mue aussi, balbutia:&mdash;Je suis bien chang&eacute;e, n'est-ce
+ pas? Que voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une m&egrave;re, rien
+ qu'une m&egrave;re, une bonne m&egrave;re. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
+ bien que vous ne me reconna&icirc;triez pas, si nous nous rencontrions jamais. Vous
+ aussi, d'ailleurs, vous &ecirc;tes chang&eacute;; il m'a fallu quelque temps pour
+ &ecirc;tre s&ucirc;re de ne me point tromper. Vous &ecirc;tes devenu tout blanc.
+ Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille a&icirc;n&eacute;e a dix ans
+ d&eacute;j&agrave;.</p>
+ <p>Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme ancien de sa
+ m&egrave;re, mais quelque chose d'ind&eacute;cis encore, de peu<a name="Page_322"
+ id="Page_322"></a> form&eacute;, de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un
+ train qui passe.</p>
+ <p>Nous arrivions &agrave; Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie. Je
+ n'avais rien trouv&eacute; &agrave; lui dire que d'affreuses banalit&eacute;s.
+ J'&eacute;tais trop boulevers&eacute; pour parler.</p>
+ <p>Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace, tr&egrave;s
+ longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais &eacute;t&eacute;, par revoir
+ en pens&eacute;e, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la physionomie jeune de
+ mon visage. Maintenant j'&eacute;tais vieux. Adieu.</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/321.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="SOUVENIR" id="SOUVENIR"></a><a
+ name="Page_324" id="Page_324"></a>SOUVENIR</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/325.png" alt="SOUVENIR" title="SOUVENIR" />
+ </div>
+ <p>Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du premier
+ soleil! Il est un &acirc;ge o&ugrave; tout est bon, gai, charmant, grisant. Qu'ils
+ sont exquis les souvenirs des anciens printemps!</p>
+ <p>Vous rappelez-vous, vieux amis, mes fr&egrave;res, ces ann&eacute;es de joie
+ o&ugrave; la vie n'&eacute;tait qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les
+ jours de vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvret&eacute;, nos promenades
+ dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans<a name="Page_327"
+ id="Page_327"></a> les cabarets au bord de la Seine, et nos aventures d'amour si
+ banales et si d&eacute;licieuses?</p>
+ <p>J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me para&icirc;t
+ d&eacute;j&agrave; si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant &agrave;
+ l'autre bout de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'o&ugrave; j'ai
+ aper&ccedil;u tout &agrave; coup la fin du voyage.</p>
+ <p>J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver &agrave; Paris; j'&eacute;tais
+ employ&eacute; dans un minist&egrave;re, et les dimanches m'apparaissaient comme des
+ f&ecirc;tes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhub&eacute;rant, bien qu'il ne se
+ pass&acirc;t jamais rien d'&eacute;tonnant.</p>
+ <p>C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps o&ugrave; je
+ n'en avais qu'un par semaine. Qu'il &eacute;tait bon! J'avais six francs &agrave;
+ d&eacute;penser!</p>
+ <p>Je m'&eacute;veillai t&ocirc;t, ce matin-l&agrave;, avec cette sensation de
+ libert&eacute; que connaissent si bien les employ&eacute;s, cette sensation de
+ d&eacute;livrance, de repos, de tranquillit&eacute;, d'ind&eacute;pendance.</p>
+ <p>J'ouvris ma fen&ecirc;tre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
+ s'&eacute;talait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.</p>
+ <p>Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journ&eacute;e dans les
+ bois, &agrave; respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
+ &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans l'herbe et sous les arbres.</p>
+ <p>Paris s'&eacute;veillait, joyeux, dans la chaleur et la lumi&egrave;re. Les
+ fa&ccedil;ades des maisons brillaient; les serins des concierges
+ s'&eacute;gosillaient dans leurs cages, et une gaiet&eacute; courait la rue,
+ &eacute;clairait les visages, mettait un rire partout, comme un contentement
+ myst&eacute;rieux des &ecirc;tres et des choses sous le clair soleil levant.</p>
+ <p>Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle
+ qui me d&eacute;poserait &agrave; Saint-Cloud.</p>
+ <p>Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que j'allais
+ partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et merveilleux. Je le voyais
+ appara&icirc;tre, ce bateau, l&agrave;-bas, l&agrave;-bas, sous l'arche du second
+ pont, tout petit, avec son panache de fum&eacute;e, puis plus gros, plus gros,
+ grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des allures de paquebot.</p>
+ <p>Il accostait et je montais.</p>
+ <p>Des gens endimanch&eacute;s &eacute;taient d&eacute;j&agrave; dessus, avec des
+ toilettes voyantes, des rubans &eacute;clatants et de grosses figures
+ &eacute;carlates. Je me pla&ccedil;ais tout &agrave; l'avant, debout, regardant fuir
+ les quais, les arbres, les maisons, les ponts. Et soudain j'apercevais le grand
+ viaduc du Point-du-Jour qui barrait le fleuve. C'&eacute;tait la fin de Paris, le
+ commencement de la campagne, et la Seine soudain, derri&egrave;re la double ligne des
+ arches, s'&eacute;largissait comme si on lui e&ucirc;t rendu l'espace et la
+ libert&eacute;, devenait tout &agrave; coup le
+ beau fleuve paisible qui va couler &agrave; travers les plaines, au pied des collines
+ bois&eacute;es, au milieu des champs, au bord des for&ecirc;ts.</p>
+ <p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; entre deux &icirc;les, l'Hirondelle suivit un
+ coteau tournant dont la verdure &eacute;tait pleine de maisons blanches. Une voix
+ annon&ccedil;a: &laquo;Bas-Meudon&raquo;, puis plus loin:
+ &laquo;S&egrave;vres&raquo;, et, plus loin encore &laquo;Saint-Cloud&raquo;.</p>
+ <p>Je descendis. Et je suivis &agrave; pas press&eacute;s, &agrave; travers la petite
+ ville, la route qui gagne les bois. J'avais emport&eacute; une carte des environs de
+ Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous sens ces
+ petites for&ecirc;ts o&ugrave; se prom&egrave;nent les Parisiens.</p>
+ <p>D&egrave;s que je fus &agrave; l'ombre, j'&eacute;tudiai mon itin&eacute;raire qui
+ me parut d'ailleurs d'une simplicit&eacute; parfaite. J'allais tourner &agrave;
+ droite, puis &agrave; gauche, puis encore &agrave; gauche, et j'arriverais &agrave;
+ Versailles &agrave; la nuit, pour d&icirc;ner.</p>
+ <p>Et je me mis &agrave; marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant cet
+ air savoureux que parfument les bourgeons et les s&egrave;ves.<a name="Page_331"
+ id="Page_331"></a> J'allais &agrave; petits pas, oublieux des paperasses, du bureau,
+ du chef, des coll&egrave;gues, des dossiers, et songeant &agrave; des choses
+ heureuses qui ne pouvaient manquer de m'arriver, &agrave; tout l'inconnu voil&eacute;
+ de l'avenir. J'&eacute;tais travers&eacute; par mille souvenirs d'enfance que ces
+ senteurs de campagne r&eacute;veillaient en moi, et j'allais, tout
+ impr&eacute;gn&eacute; du charme odorant, du charme vivant, du charme palpitant des
+ bois atti&eacute;dis par le grand soleil de juin.</p>
+ <p>Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes de petites
+ fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les reconnaissais toutes comme si
+ elles eussent &eacute;t&eacute; justement celles m&ecirc;mes vues autrefois au pays.
+ Elles &eacute;taient jaunes, rouges, violettes, fines, mignonnes, mont&eacute;es sur
+ de longues tiges ou coll&eacute;es contre terre. Des insectes de toutes couleurs et
+ de toutes formes, trapus, allong&eacute;s, extraordinaires de construction, des
+ monstres effroyables et microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de
+ brins d'herbe qui ployaient sous leur poids.</p>
+ <p>Puis je dormis quelques heures dans un
+ foss&eacute;, et je repartis repos&eacute;, fortifi&eacute; par ce somme.</p>
+ <p>Devant moi, s'ouvrit une ravissante all&eacute;e, dont le feuillage un peu
+ gr&ecirc;le laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
+ illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait interminablement, vide et
+ calme. Seul, un gros frelon solitaire et bourdonnant la suivait, s'arr&ecirc;tant
+ parfois pour boire une fleur qui se penchait sous lui, et repartant presque
+ aussit&ocirc;t pour se reposer encore un peu plus loin. Son corps &eacute;norme
+ semblait en velours brun ray&eacute; de jaune, port&eacute; par des ailes
+ transparentes et d&eacute;mesur&eacute;ment petites.</p>
+ <p>Mais tout &agrave; coup j'aper&ccedil;us au bout de l'all&eacute;e deux personnes,
+ un homme et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuy&eacute; d'&ecirc;tre
+ troubl&eacute; dans ma promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis,
+ quand il me sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
+ l'homme, en manches de chemise, la redingote sur
+ un bras, &eacute;levait l'autre en signe de d&eacute;tresse.</p>
+ <p>J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure press&eacute;e, tr&egrave;s rouges
+ tous deux, elle &agrave; petits pas rapides, lui &agrave; longues enjamb&eacute;es.
+ On voyait sur leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.</p>
+ <p>La femme aussit&ocirc;t me demanda:</p>
+ <p>&mdash;Monsieur, pouvez-vous me dire o&ugrave; nous sommes? mon imb&eacute;cile de
+ mari nous a perdus en pr&eacute;tendant conna&icirc;tre parfaitement ce pays.</p>
+ <p>Je r&eacute;pondis avec assurance:</p>
+ <p>&mdash;Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos &agrave;
+ Versailles.</p>
+ <p>Elle reprit, avec un regard de piti&eacute; irrit&eacute;e pour son
+ &eacute;poux:</p>
+ <p>&mdash;Comment! nous tournons le dos &agrave; Versailles. Mais c'est justement
+ l&agrave; que nous voulons d&icirc;ner.</p>
+ <p>&mdash;Moi aussi, madame, j'y vais.</p>
+ <p>Elle pronon&ccedil;a plusieurs fois, en haussant les &eacute;paules:</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce
+ ton de souverain m&eacute;pris qu'ont les femmes pour exprimer leur
+ exasp&eacute;ration.</p>
+ <p>Elle &eacute;tait toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur les
+ l&egrave;vres.</p>
+ <p>Quant &agrave; lui, il suait et s'essuyait le front. C'&eacute;tait
+ assur&eacute;ment un m&eacute;nage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait
+ atterr&eacute;, &eacute;reint&eacute; et d&eacute;sol&eacute;.</p>
+ <p>Il murmura:</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma bonne amie... c'est toi....</p>
+ <p>Elle ne le laissa pas achever:</p>
+ <p>&mdash;C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir sans
+ renseignements en pr&eacute;tendant que je me retrouverais toujours? Est-ce moi qui
+ ai voulu prendre &agrave; droite au haut de la c&ocirc;te, en affirmant que je
+ reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis charg&eacute;e de Cachou....</p>
+ <p>Elle n'avait point achev&eacute; de parler, que son mari, comme s'il e&ucirc;t
+ &eacute;t&eacute; pris de folie, poussa un cri per&ccedil;ant, un long cri de sauvage
+ qui ne pourrait s'&eacute;crire en aucune langue, mais qui ressemblait &agrave;
+ tiiitiiit.</p>
+ <p>La jeune femme ne parut ni s'&eacute;tonner,
+ ni s'&eacute;mouvoir, et reprit:</p>
+ <p>&mdash;Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui pr&eacute;tendent
+ toujours tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'ann&eacute;e derni&egrave;re, le
+ train de Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi qui
+ ai pari&eacute; que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi qui ne
+ voulais pas croire que C&eacute;leste &eacute;tait une voleuse?...</p>
+ <p>Et elle continuait avec furie, avec une v&eacute;locit&eacute; de langue
+ surprenante, accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
+ les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de l'existence
+ commune, reprochant &agrave; son mari tous ses actes, toutes ses id&eacute;es, toutes
+ ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa vie depuis leur mariage
+ jusqu'&agrave; l'heure pr&eacute;sente.</p>
+ <p>Il essayait de l'arr&ecirc;ter, de la calmer et b&eacute;gayait:</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
+ nous donnons en spectacle.... Cela
+ n'int&eacute;resse pas monsieur....</p>
+ <p>Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il e&ucirc;t voulu
+ en sonder la profondeur myst&eacute;rieuse et paisible, pour s'&eacute;lancer dedans,
+ fuir, se cacher &agrave; tous les regards; et, de temps en temps, il poussait un
+ nouveau cri, un tiiitiiit prolong&eacute;, suraigu. Je pris cette habitude pour une
+ maladie nerveuse.</p>
+ <p>La jeune femme, tout &agrave; coup, se tournant vers moi, et changeant de ton avec
+ une tr&egrave;s singuli&egrave;re rapidit&eacute;, pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne pas
+ nous &eacute;garer de nouveau et nous exposer &agrave; coucher dans le bois.</p>
+ <p>Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit &agrave; parler de mille choses,
+ d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils &eacute;taient gantiers rue
+ Saint-Lazare.</p>
+ <p>Son mari marchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, jetant toujours des regards
+ de fou dans l'&eacute;paisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en
+ moment.</p>
+ <p>&Agrave; la fin, je lui demandai:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi criez-vous comme &ccedil;a?</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit d'un air constern&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;:</p>
+ <p>&mdash;C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.</p>
+ <p>&mdash;Comment? Vous avez perdu votre chien?</p>
+ <p>&mdash;Oui. Il avait &agrave; peine un an. Il n'&eacute;tait jamais sorti de la
+ boutique. J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais vu
+ d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis &agrave; courir en
+ aboyant et il a disparu dans la for&ecirc;t. Il faut dire aussi qu'il avait eu
+ tr&egrave;s peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire perdre le sens. J'ai eu
+ beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va mourir de faim l&agrave;-dedans.</p>
+ <p>La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:</p>
+ <p>&mdash;Si tu lui avais laiss&eacute; son attache, cela ne serait pas
+ arriv&eacute;, Quand on est b&ecirc;te comme toi, on n'a pas de chien.</p>
+ <p>Il murmura timidement:</p>
+ <p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re amie, c'est toi....</p>
+ <p>Elle s'arr&ecirc;ta net; et, le regardant
+ dans les yeux comme si elle allait les lui arracher, elle recommen&ccedil;a &agrave;
+ lui jeter au visage des reproches sans nombre.</p>
+ <p>Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au cr&eacute;puscule se
+ d&eacute;ployait lentement; et une po&eacute;sie flottait, faite de cette sensation
+ de fra&icirc;cheur particuli&egrave;re et charmante qui emplit les bois &agrave;
+ l'approche de la nuit.</p>
+ <p>Tout &agrave; coup, le jeune homme s'arr&ecirc;ta, et se t&acirc;tant le corps
+ fi&eacute;vreusement:</p>
+ <p>&mdash;Oh! je crois que j'ai....</p>
+ <p>Elle le regardait:</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, quoi!</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.</p>
+ <p>&mdash;Eh bien?</p>
+ <p>&mdash;J'ai perdu mon portefeuille... mon argent &eacute;tait dedans.</p>
+ <p>Elle fr&eacute;mit de col&egrave;re, et suffoqua d'indignation.</p>
+ <p>&mdash;Il ne manquait plus que cela. Que tu es<a name="Page_339"
+ id="Page_339"></a> stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir
+ &eacute;pous&eacute; un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le
+ retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher
+ dans le bois.</p>
+ <p>Il r&eacute;pondit doucement:</p>
+ <p>&mdash;Oui, mon amie; o&ugrave; vous retrouverai-je?</p>
+ <p>On m'avait recommand&eacute; un restaurant. Je l'indiquai.</p>
+ <p>Le mari se retourna, et, courb&eacute; vers la terre que son &oelig;il anxieux
+ parcourait, criant: Tiiitiit &agrave; tout moment, il s'&eacute;loigna.</p>
+ <p>Il fut longtemps &agrave; dispara&icirc;tre; l'ombre, plus &eacute;paisse,
+ l'effa&ccedil;ait dans le lointain de l'all&eacute;e. On ne distingua bient&ocirc;t
+ plus la silhouette de son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit
+ tiiit lamentable, plus aigu &agrave; mesure que la nuit se faisait plus noire.</p>
+ <p>Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du cr&eacute;puscule,
+ avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon bras.</p>
+ <p>Je cherchais des mots galants sans en
+ trouver. Je demeurais muet, troubl&eacute;, ravi.</p>
+ <p>Mais une grand'route soudain coupa notre all&eacute;e. J'aper&ccedil;us &agrave;
+ droite, dans un vallon, toute une ville.</p>
+ <p>Qu'&eacute;tait donc ce pays.</p>
+ <p>Un homme passait. Je l'interrogeai. Il r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Bougival.</p>
+ <p>Je demeurai interdit:</p>
+ <p>&mdash;Comment Bougival? Vous &ecirc;tes <i>s&ucirc;r</i>?</p>
+ <p>&mdash;Parbleu, j'en suis!</p>
+ <p>La petite femme riait comme une folle.</p>
+ <p>Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
+ r&eacute;pondit:</p>
+ <p>&mdash;Ma foi non. C'est trop dr&ocirc;le, et j'ai trop faim. Je suis bien
+ tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est tout
+ b&eacute;n&eacute;fice pour moi d'en &ecirc;tre soulag&eacute;e pendant quelques
+ heures.</p>
+ <p>Nous entr&acirc;mes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai prendre
+ un cabinet particulier.</p>
+ <p>Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but
+ du Champagne, fit toutes sortes de folies... et m&ecirc;me la plus grande de
+ toutes.</p>
+ <p>Ce fut mon premier adult&egrave;re!</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/340.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <p><br />
+ <br />
+ <br /></p>
+
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="LA_CONFESSION" id="LA_CONFESSION"></a><a name="Page_342"
+ id="Page_342"></a>LA CONFESSION</h2>
+
+ <div class="center">
+ <img src="images/343.png" alt="LA CONFESSION" title="LA CONFESSION" />
+ </div>
+ <p>Marguerite de Th&eacute;relles allait mourir. Bien qu'elle n'e&ucirc;t que
+ cinquante et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle haletait,
+ plus p&acirc;le que ses draps, secou&eacute;e de frissons &eacute;pouvantables, la
+ figure convuls&eacute;e, l'&oelig;il hagard, comme si une chose horrible lui e&ucirc;t
+ apparu.</p>
+ <p>Sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, Suzanne, plus &acirc;g&eacute;e de six ans, &agrave;
+ genoux pr&egrave;s du lit, sanglotait. Une petite table approch&eacute;e de la couche
+ de l'agonisante portait, sur une serviette, deux
+ bougies allum&eacute;es, car on attendait le pr&ecirc;tre qui devait donner
+ l'extr&ecirc;me-onction et la communion derni&egrave;re.</p>
+ <p>L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des mourants, cet air
+ d'adieu d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Des fioles tra&icirc;naient sur les meubles,
+ des linges tra&icirc;naient dans les coins, repouss&eacute;s d'un coup de pied ou de
+ balai. Les si&egrave;ges en d&eacute;sordre semblaient eux-m&ecirc;mes
+ effar&eacute;s, comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort
+ &eacute;tait l&agrave;, cach&eacute;e, attendant.</p>
+ <p>L'histoire des deux s&oelig;urs &eacute;tait attendrissante. On la citait au loin; elle
+ avait fait pleurer bien des yeux.</p>
+ <p>Suzanne, l'a&icirc;n&eacute;e, avait &eacute;t&eacute; aim&eacute;e follement,
+ jadis, d'un jeune homme qu'elle aimait aussi. Ils furent fianc&eacute;s, et on
+ n'attendait plus que le jour fix&eacute; pour le contrat, quand Henry de Sampierre
+ &eacute;tait mort brusquement.</p>
+ <p>Le d&eacute;sespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
+ marier. Elle tint parole. Elle prit des habits
+ de veuve qu'elle ne quitta plus.</p>
+ <p>Alors sa s&oelig;ur, sa petite s&oelig;ur Marguerite, qui n'avait encore que douze ans,
+ vint, un matin, se jeter dans les bras de l'a&icirc;n&eacute;e, et lui dit:
+ &laquo;Grande s&oelig;ur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas que tu
+ pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais! Moi, non plus, je ne
+ me marierai pas. Je resterai pr&egrave;s de toi, toujours, toujours,
+ toujours&raquo;.</p>
+ <p>Suzanne l'embrassa attendrie par ce d&eacute;vouement d'enfant, et n'y crut
+ pas.</p>
+ <p>Mais la petite aussi tint parole et, malgr&eacute; les pri&egrave;res des parents,
+ malgr&eacute; les supplications de l'a&icirc;n&eacute;e, elle ne se maria jamais.
+ Elle &eacute;tait jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
+ l'aimer; elle ne quitta plus sa s&oelig;ur.</p>
+ <p>Elles v&eacute;curent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
+ s&eacute;parer une seule fois. Elles
+ all&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, ins&eacute;parablement unies. Mais
+ Marguerite sembla toujours triste, accabl&eacute;e, plus morne que
+ l'a&icirc;n&eacute;e comme si peut-&ecirc;tre son sublime sacrifice l'e&ucirc;t
+ bris&eacute;e. Elle vieillit plus vite, prit des cheveux blancs d&egrave;s
+ l'&acirc;ge de trente ans et, souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu
+ qui la rongeait.</p>
+ <p>Maintenant elle allait mourir la premi&egrave;re.</p>
+ <p>Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit seulement, aux
+ premi&egrave;res lueurs de l'aurore:</p>
+ <p>&mdash;Allez chercher monsieur le cur&eacute;, voici l'instant.</p>
+ <p>Et elle &eacute;tait demeur&eacute;e ensuite sur le dos, secou&eacute;e de
+ spasmes, les l&egrave;vres agit&eacute;es comme si des paroles terribles lui fussent
+ mont&eacute;es du c&oelig;ur, sans pouvoir sortir, le regard affol&eacute;
+ d'&eacute;pouvant&eacute;, effroyable &agrave; voir.</p>
+ <p>Sa s&oelig;ur, d&eacute;chir&eacute;e par la douleur, pleurait &eacute;perdument, le
+ front sur le bord du lit et r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+ <p>&mdash;Margot, ma pauvre Margot, ma petite!</p>
+ <p>Elle l'avait toujours appel&eacute;e:
+ &laquo;ma petite&raquo;, de m&ecirc;me que la cadette l'avait toujours
+ appel&eacute;e: &laquo;grande s&oelig;ur&raquo;.</p>
+ <p>On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de ch&oelig;ur parut,
+ suivi du vieux pr&ecirc;tre en surplis. D&egrave;s qu'elle l'aper&ccedil;ut, la
+ mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les l&egrave;vres, balbutia deux ou trois
+ paroles, et se mit &agrave; gratter ses ongles comme si elle e&ucirc;t voulu y faire
+ un trou.</p>
+ <p>L'abb&eacute; Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et, d'une
+ voix douce:</p>
+ <p>&mdash;Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
+ parlez.</p>
+ <p>Alors, Marguerite, grelottant de la t&ecirc;te aux pieds, secouant toute sa couche
+ de ses mouvements nerveux, balbutia:</p>
+ <p>&mdash;Assieds-toi, grande s&oelig;ur, &eacute;coute.</p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
+ releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main d'une des deux
+ s&oelig;urs, il pronon&ccedil;a:</p>
+ <p>&mdash;Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la
+ force, jetez sur elles votre mis&eacute;ricorde.</p>
+ <p>Et Marguerite se mit &agrave; parler. Les mots lui sortaient de la gorge un
+ &agrave; un, rauques, scand&eacute;s, comme ext&eacute;nu&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, pardon, grande s&oelig;ur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme j'ai eu
+ peur de ce moment-l&agrave;, toute ma vie!...</p>
+ <p>Suzanne balbutia, dans ses larmes:</p>
+ <p>&mdash;Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donn&eacute;, tout sacrifi&eacute;;
+ tu es un ange...</p>
+ <p>Mais Marguerite l'interrompit:</p>
+ <p>&mdash;Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arr&ecirc;te pas.... C'est
+ affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger... &Eacute;coute....
+ Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....</p>
+ <p>Suzanne tressaillit et regarda sa s&oelig;ur. La cadette reprit:</p>
+ <p>&mdash;Il faut que tu entendes tout pour
+ comprendre. J'avais douze ans, seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce
+ pas? Et j'&eacute;tais g&acirc;t&eacute;e, je faisais tout ce que je voulais!... Tu
+ te rappelles bien comme on me g&acirc;tait?... &Eacute;coute.... La premi&egrave;re
+ fois qu'il est venu, il avait des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le
+ perron, et il s'est excus&eacute; sur son costume, mais il venait apporter une
+ nouvelle &agrave; papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien...
+ &eacute;coute. Quand je l'ai vu, j'ai &eacute;t&eacute; toute saisie, tant je l'ai
+ trouv&eacute; beau, et je suis demeur&eacute;e debout dans un coin du salon tout le
+ temps qu'il a parl&eacute;. Les enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui
+ ... j'en ai r&ecirc;v&eacute;!</p>
+ <p>&laquo;Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux, de
+ toute mon &acirc;me... j'&eacute;tais grande pour mon &acirc;ge... et bien plus
+ rus&eacute;e qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'&agrave;
+ lui. Je pronon&ccedil;ais tout bas:</p>
+ <p>&laquo;&mdash;Henry... Henry de Sampierre!</p>
+ <p>&laquo;Puis on a dit qu'il allait
+ t'&eacute;pouser. Ce fut un chagrin... oh! grande s&oelig;ur... un chagrin... un
+ chagrin! J'ai pleur&eacute; trois nuits, sans dormir. Il revenait tous les jours,
+ l'apr&egrave;s-midi, apr&egrave;s son d&eacute;jeuner... tu te le rappelles,
+ n'est-ce pas! Ne dis rien... &eacute;coute. Tu lui faisais des g&acirc;teaux qu'il
+ aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du lait.... Oh! je sais bien
+ comment.... J'en ferais encore s'il le fallait. Il les avalait d'une seule
+ bouch&eacute;e, et puis il buvait un verre de vin... et puis il disait:
+ &laquo;C'est d&eacute;licieux.&raquo; Tu te rappelles comme il disait &ccedil;a?</p>
+ <p>&laquo;J'&eacute;tais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
+ n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
+ n'&eacute;pousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
+ &eacute;pousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
+ autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promen&eacute;e avec
+ lui devant le ch&acirc;teau, au clair de lune... et l&agrave;-bas... sous le sapin,
+ sous le grand sapin... il t'a embrass&eacute;e... embrass&eacute;e... dans <a
+ name="Page_352" id="Page_352"></a>ses deux bras... si longtemps.... Tu te le
+ rappelles, n'est-ce pas! C'&eacute;tait probablement la premi&egrave;re fois...
+ oui.... Tu &eacute;tais si p&acirc;le en rentrant au salon!</p>
+ <p>&laquo;Je vous ai vus; j'&eacute;tais l&agrave;, dans le massif. J'ai eu une rage!
+ Si j'avais pu, je vous aurais tu&eacute;s!</p>
+ <p>&laquo;Je me suis dit: Il n'&eacute;pousera pas Suzanne, jamais! Il
+ n'&eacute;pousera personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me
+ suis mise &agrave; le ha&iuml;r affreusement.</p>
+ <p>&laquo;Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... &eacute;coute. J'avais vu le jardinier
+ pr&eacute;parer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il &eacute;crasait une
+ bouteille avec une pierre et mettait le verre pil&eacute; dans une boulette de
+ viande.</p>
+ <p>&laquo;J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai
+ broy&eacute;e avec un marteau, et j'ai cach&eacute; le verre dans ma poche.
+ C'&eacute;tait une poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les
+ petits g&acirc;teaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre <a
+ name="Page_353" id="Page_353"></a>dedans.... Il en a mang&eacute; trois... moi
+ aussi, j'en ai mang&eacute; un.... J'ai jet&eacute; les six autres dans
+ l'&eacute;tang... les deux cygnes sont morts trois jours apr&egrave;s.... Tu te le
+ rappelles?... Oh! ne dis rien... &eacute;coute, &eacute;coute.... Moi seule, je ne
+ suis pas morte... mais j'ai toujours &eacute;t&eacute; malade... &eacute;coute....
+ Il est mort... tu sais bien... &eacute;coute... ce n'est rien cela.... C'est
+ apr&egrave;s, plus tard... toujours... le plus terrible... &eacute;coute....</p>
+ <p>&laquo;Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne quitterai
+ plus ma s&oelig;ur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir.... Voil&agrave;. Et depuis,
+ j'ai toujours pens&eacute; &agrave; ce moment-l&agrave;, &agrave; ce moment-l&agrave;
+ o&ugrave; je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande
+ s&oelig;ur!</p>
+ <p>&laquo;J'ai toujours pens&eacute;, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que
+ je lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est fait.... Ne
+ dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh! j'ai peur! Si j'allais le
+ revoir, tout &agrave; l'heure, quand je serai morte.... Le revoir... y songes-tu?...
+ La premi&egrave;re!... Je n'oserai pas.... Il le <a name="Page_354"
+ id="Page_354"></a>faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes. Je le
+ veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh! dites-lui de me
+ pardonner, monsieur le cur&eacute;, dites-lui... je vous en prie. Je ne peux mourir
+ sans &ccedil;a....</p>
+ <p>Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses ongles
+ crisp&eacute;s....</p>
+ <p>Suzanne avait cach&eacute; sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle
+ pensait &agrave; lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils
+ auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux pass&eacute;
+ &agrave; jamais &eacute;teint. Morts ch&eacute;ris! comme ils vous d&eacute;chirent
+ le c&oelig;ur! Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gard&eacute; dans l'&acirc;me.
+ Et puis plus rien, plus rien dans toute son existence!...</p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre tout &agrave; coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il
+ cria:</p>
+ <p>&mdash;Mademoiselle Suzanne, votre s&oelig;ur va
+ mourir!</p>
+ <p>Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure tremp&eacute;e de larmes, et,
+ se pr&eacute;cipitant sur sa s&oelig;ur, elle la baisa de toute sa force en
+ balbutiant:</p>
+ <p>&mdash;Je te pardonne, je te pardonne, petite....</p>
+ <div class="center">
+ <img src="images/354.png" alt="image" title="image" />
+ </div>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h4>PARIS.&mdash;IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26</h4>
+
+<pre>
+
+
+
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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