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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14537 ***
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+Un amour vrai
+
+Par Laure Conan
+
+
+
+I
+
+
+J'ai été témoin dans ma vie d'un héroïque sacrifice. Celle qui l'a
+fait et celui pour qui il a été fait sont maintenant dans l'éternité.
+J'écris ces quelques pages pour les faire connaître. Leur souvenir
+m'a suivie partout, mais c'est surtout ici, dans cette maison où tout
+me les rappelle, que j'aime à remuer _les cendres de mon coeur._
+
+Ô mon Dieu, vous êtes infiniment bon pour toutes vos créatures, mais
+vous êtes surtout bon pour ceux que vous affligez. Vous savez quel
+vide ils ont laissé dans ma vie et dans mon coeur, et pourtant, même
+dans mes plus amères tristesses, j'éprouve un immense besoin de vous
+remercier et de vous bénir. Oui, soyez béni, pour m'avoir donné le
+bonheur de les connaître et de les aimer; soyez béni pour cette foi
+profonde, pour cette admirable générosité, pour cette si grande
+puissance d'aimer que vous aviez mises dans ces deux nobles
+coeurs.
+
+(Thérèse Raynol à sa mère.)
+
+Malbaie, le 14 juin 186.
+
+Chère mère,
+
+La malle ne part que demain, mais pourquoi ne pas vous écrire ce
+soir? Je suis à peu près sûre que vous vous ennuyez déjà, et je
+compte bien que vous ne tarderez guère à suivre votre chère
+imparfaite. J'ai choisi pour vous la chambre voisine de la mienne. En
+attendant que vous en preniez possession, j'y ai mis la cage de mon
+bouvreuil, auquel je viens de dire bonsoir. Mais il faut bien vous
+parler un peu de mon voyage, qui n'a pas été sans intérêt. Vous vous
+rappelez ce jeune homme dont le courage fut tant admiré à l'incendie
+de notre hôtel, à Philadelphie. Figurez-vous qu'à ma très grande
+surprise, je l'ai retrouvé parmi les passagers. Il se nomme Francis
+Douglas. Je puis maintenant vous dire son nom, car j'ai fait sa
+connaissance ce soir.
+
+Nous venions à peine de laisser Québec, quand je l'aperçus, se
+promenant sur la galerie avec le port d'un amiral. Je le reconnus
+du premier coup doeil, non sans émotion, pour parler franchement.
+Si cela vous étonne, songez, s'il vous plaît, que vous pleuriez
+d'admiration en parlant du courage héroïque de cet inconnu; de
+l'admirable générosité avec laquelle il s'était exposé à une mort
+affreuse, pour sauver une pauvre chétive vieille qui ne lui était
+rien. Après avoir longtemps marché à l'avant du bateau, il entra dans
+le salon. Ce chevalier, qui risque sa vie pour sauver les vieilles
+infirmes, nous jeta un regard distrait. Ouvrant son sac de voyage,
+il y prit un livre et fut bientôt absorbé dans sa lecture.
+Connaissez-vous ce beau garçon? me demanda Mme L...--Lequel? Dis-je
+hypocritement.--Celui qui vient d'entrer.--Non, répondis-je. Je ne
+parlai pas de sa belle action. Pourquoi? Je n'en sais rien, chère
+mère. Mais je le considérais souvent, sans qu'il y parût, et je me
+disais que je ne serais nullement fâchée de savoir tout ce qui le
+regarde. Ne serez-vous pas fière de la raison de votre grande fille,
+si je vous avoue que je me surpris appelant une tempête! C'est bien
+naturel. J'aurais voulu voir comment il se conduit dans un naufrage.
+Malheureusement, ce souhait si sage, si raisonnable, si charitable,
+ne se réalisa pas.
+
+On me demanda de la musique. Je venais de lire quelques pages
+d'Ossian--ce qui n'est plus neuf;--je jouai une vieille mélodie
+écossaise. Monsieur ferma son livre et m'écouta avec un plaisir
+évident. Il est écossais, pensai-je, et vous allez voir que je ne me
+trompais pas. Il ne reprit plus sa lecture, et quelque chose dans son
+expression me disait que sa pensée était loin, bien loin,--dans les
+montagnes et les bruyères de l'Écosse.
+
+Ne l'ayant pas vu débarquer à la Malbaie, j'avais supposé qu'il se
+rendait à Tadoussac. Après le souper, j'étais avec quelques dames
+dans le salon de l'hôtel. Jugez de ma surprise, quand je le vis
+entrer avec cette bonne Mme L..., qui nous le présenta.
+
+M. Douglas me parla du plaisir qu'il avait éprouvé en entendant un
+air de son pays, et ces quelques mots simples et vrais disaient
+éloquemment son amour pour sa patrie. Je vous assure que je n'étais
+pas à mon aise, près de ce héros. Il me semblait qu'il lisait dans
+mon âme, et, comme je me rends compte que je m'occupe un peu trop de
+lui, chaque fois que je rencontrais son regard ma timidité
+augmentait. J'avais beau me dire que je ne suis pas _transparente_,
+je ne pus parvenir à me le persuader. Il est certain que je ne vous
+ai pas fait honneur. M. Douglas, qui était, lui, parfaitement à
+l'aise, essaya plusieurs fois d'engager la conversation avec moi,
+et ne réussit pas, comme vous le pensez bien. Mais si je ne parlais
+pas assez, j'ai la consolation de dire que d'autres parlaient trop.
+Deux dames s'aventurèrent dans une dissertation sentimentale
+avec un galant officier. Vous vous imaginez facilement que cette
+dissertation n'a pas jeté qu'un peu de lumière dans les abîmes
+du coeur humain.
+
+J'allais entrer dans ma chambre, quand la brillante Mlle X... me dit
+avec une satisfaction mal déguisée: "Thérèse, ma chère, comme vous
+étiez gauche et embarrassée ce soir! Quelle opinion vous allez donner
+des Canadiennes à ce séduisant étranger!" Soyez fière de moi, après
+cela. Mais n'importe. Si le feu prend cette nuit à l'hôtel, j'espère
+que ce sauveur de vieilles veuves paralysées ne me laissera pas
+brûler.
+
+(La même à la même.)
+
+Malbaie le 23 juin 186
+
+Chère mère,
+
+J'en veux et j'en voudrai longtemps à ces maussades affaires qui vous
+retiennent loin de moi. Même je ne suis pas sûre de ne pas vous en
+vouloir un peu. Aux quatre vents du ciel les obstacles! Croyez-moi,
+tout est vanité, à part marcher sur la mousse et respirer le satin.
+Descendez vite. Il me tarde de vous faire les honneurs de la Malbaie.
+Kamouraska a bien ses agréments. J'ai un faible pour Tadoussac, pour
+ses souvenirs, pour sa jolie baie, grande comme une coquille, mais la
+Malbaie ne se compare point.
+
+Cette belle des belles a des contrastes, des surprises, des caprices
+étranges et charmants. Nulle part je n'ai vu une pareille variété
+d'aspects et de beautés. Le grandiose, le joli, le pittoresque, le
+doux, la magnificence sauvage, la grâce riante se heurtent, se mêlent
+délicieusement, harmonieusement, dans ces paysages incomparables.
+
+Ô mon beau Saint-Laurent! ô mes belles Laurentides! ô mon cher
+Canada! Excusez ce lyrisme: c'est demain notre fête nationale.
+
+La Malbaie n'a qu'un défaut, l'affluence des étrangers. Si j'étais
+reine, je me contenterais de cette campagne enchantée pour mon
+royaume, mais j'en défendrais l'entrée d'abord à toutes celles qui
+lisent des romans, ensuite à tous ceux qui se croient qualifiés pour
+gouverner et réformer leur pays. Qu'en dites-vous? Mais en attendant,
+c'est un bruit, un mouvement, un va-et-vient continuel.
+
+Les étrangers n'ont ici que l'obligation de ne rien faire. Aussi,
+comme on s'y promène. Tous les jours, pique-niques, parties de
+plaisir de toutes sortes et bals le soir. Pour moi, je donnerais tous
+les pique-niques passés, présents et futurs, tous les bals impromptus
+et préparés, pour un bain de mer.
+
+Je vais tous les matins à la messe, ordinairement par la grève, ce
+qui est fort agréable. L'église est bâtie sur le fleuve, à
+l'embouchure de la rivière Malbaie. C'est un fort beau site. En face,
+la baie,--cette charmante baie que l'on compare à celle de Naples,--à
+droite des champs magnifiques, une hauteur richement boisée, où
+chantent les oiseaux et les brises d'été; à gauche, la rivière, puis
+le Cap-à-l'Aigle, sauvage et gracieux, et en arrière les montagnes
+vertes et bleues qui ferment l'horizon. L'église est bien
+entretenue.
+
+"_Le siècle avait deux ans_" lorsqu'on a commencé à la
+construire. C'est jeune encore pour une église. Pourtant les
+hirondelles l'affectionnent, car les nids s'y touchent, et, en levant
+les yeux, on aperçoit toujours quelque jolie petite tête qui s'avance
+curieusement au dehors.
+
+Je suppose qu'il faut bien vous parler un peu de M. Douglas. Il est
+assez probable que je m'occupe de lui plus qu'il ne faudrait; mais,
+outre que je n'en dis rien, je ne fais en cela que comme tout le
+monde. Je n'ai dit qu'à Mme L... que M. Douglas est le héros de
+l'incendie de l'hôtel. Elle m'a conseillé de garder sagement le
+silence là-dessus. Elle prétend qu'il est assez dangereux sans
+l'auréole de l'héroïsme.
+
+Vous, mère chérie, vous prétendez que c'est un grand dommage que ce
+noble jeune homme ne soit pas très laid, ou un peu difforme. Avec
+votre permission, madame, c'est justement cela qui serait dommage.
+Chère mère, c'est prudent peut-être, ce que vous dites, mais à coup
+sûr, ce n'est pas féminin. D'ailleurs, si M. Douglas est de la
+famille des braves, il n'est pas de celle des galants, et n'accorde
+d'attention que juste ce qu'il faut pour n'être pas impoli. Il
+décline toutes les invitations et a l'air de s'être dit comme un
+poète:
+
+ À _moi_ la grève solitaire,
+ La chasse au beau soleil levant,
+ À _moi_ les bois pleins de mystère,
+ La pêche au bord du lac dormant.
+
+Mme H... a déclaré que nous devrions toutes conclure contre lui un
+traité d'alliance offensive.
+
+Le Dr G... est à la Malbaie et se livre à l'observation. Il trouve
+que les rubans écossais sont bien en faveur depuis l'arrivée de M.
+Douglas, et se plaint amèrement d'être condamné à entendre tant
+d'airs écossais, depuis la même date. Ce que c'est, dit-il, d'avoir
+la tournure chevaleresque! Moi, j'ai passé plusieurs années en
+Écosse, et personne n'a songé à apprendre _Vive la canadienne_,
+ou _À la claire fontaine_. M. Douglas est riche, et le Dr se
+plaît à en informer les dames qui ont des filles à marier. Ça les
+rend pensives, dit-il.
+
+Ce soir, le docteur, Elmire et moi, nous sommes allés visiter les
+sauvages. C'est curieux à voir. La soirée était fraîche. Un beau feu
+de branches sèches flambait devant les cabanes. J'aperçus M. Douglas
+qui se chauffait et causait avec les sauvages. En le voyant dans
+cette clarté rougeâtre, je me rappelai l'incendie, et, pour dire
+vrai, le coeur me battit un peu fort; puissance du souvenir,
+involontaire hommage au courage et à la générosité!
+
+Comme nous allions partir, le Dr fut appelé en toute hâte pour un
+malade et nous revenions seules, quand M. Douglas nous joignit et
+réclama l'honneur de nous reconduire, ce que nous daignâmes accorder.
+Je fus un peu surprise, je l'avoue, car il ajouta, avec une naïveté
+bien singulière chez un homme du monde: J'ai cru que j'avais eu tort
+de vous laisser partir seules, et, réflexion faite, je me suis hâté
+de vous rejoindre.--Nous comprenons, monsieur, dit Elmire piquée:
+vous avez cru que c'était un devoir.--Non, Mademoiselle, j'ai
+seulement pensé que c'était une attention à laquelle vous aviez
+droit, et il continua un peu fièrement: Vous défendre, si vous
+couriez quelque danger, ce _serait un devoir_.
+
+J'incline à croire que ce devoir serait bien rempli, et si jamais je
+vais me promener chez les cannibales, je prierai M. Francis Douglas
+de me donner le bras. Il a veillé au salon, contre son habitude. Il
+n'est certainement pas aussi beau qu'on le dit, mais il a une
+distinction rare et une grâce incomparable.
+
+ La grâce plus belle que la beauté.
+
+Comme vous voyez, c'est bien suffisant. Il est plutôt grave
+qu'enjoué, mais on cause bien avec lui. Vous aimerez sa simplicité
+charmante. Nous avons conversé en français, et là-dessus on nous a
+gracieusement fait entendre--à Elmire et à moi--qu'il faut que notre
+prononciation anglaise le fatigue beaucoup, puisqu'il nous parle
+français. N'est-ce pas beau de songer si vite aux ennuis de son
+prochain?
+
+Quoi qu'il en soit des susceptibilités de M. Douglas, une chose sûre,
+c'est qu'il parle français parfaitement, et une autre chose joliment
+certaine aussi, c'est que j'aimerais mieux ne le fatiguer en rien. Je
+lui ai demandé comment il trouvait nos sauvages. Bien déchus,
+mademoiselle. Ils ne sont pas tatoués et la mauvaise civilisation les
+gagne. Quand je me suis assis à leur feu, ils ne m'ont pas présenté
+le calumet de paix. Quel surnom les sauvages d'autrefois lui
+auraient-ils donné? Songez-y, s'il vous plaît.
+
+Chère mère, descendez vite et apportez-moi un gros bouquet de roses.
+Je m'ennuie et je vous aime.
+
+
+
+Extraits du journal de Thérèse.
+
+24 juin.
+
+Ce matin, de très bonne heure, Elmire et moi, nous sommes allées à la
+chapelle Harvieux. Le trajet est rude sur la grève de l'extrême
+Pointe-aux-Pics: pas de _sable d'or_, mais quand on a le pied sûr,
+c'est charmant de marcher sur ces beaux _crans_ lavés par la mer.
+Ô senteur du varech! ô parfums du salin! Qu'il fait bon, de se
+sentir vivre et d'errer comme une alouette sur la grève embaumée!
+Les oiseaux chantaient dans les arbres qui couronnent la falaise.
+L'ancolie croît partout dans les fentes des rochers. Ces jolies
+cloches rouges font un charmant effet sur le roc aride. Qu'est-ce qui
+plaît davantage, une fleur dans la mousse ou une fleur sur un rocher?
+Hélas! il y a des femmes qui n'aiment les fleurs que sur leurs
+chapeaux, et pour qui une promenade dans la rue Notre-Dame a plus de
+charmes qu'une course dans les bois ou sur la grève! Mais à quoi bon
+philosopher?
+
+La chapelle Harvieux est à un mille du quai. C'est tout simplement
+une grotte de sept à huit pieds de profondeur, taillée dans le roc à
+une dizaine de pieds du sol. Il y a bien longtemps, un religieux
+français du nom de Harvieux y célébra la messe. Ce missionnaire
+descendait le fleuve en canot pour visiter les colons établis sur les
+côtes et fut retenu là par une tempête. J'aime cette solitude
+sauvage, et qu'elle doit être grande et triste quand le vent gémit et
+que la mer se livre à ses formidables colères! Mais ce matin tout
+était calme et les goélands séchaient coquettement leurs plumes sur
+ces rochers où ils viennent prophétiser la tempête.
+
+26 juin.
+
+Aujourd'hui j'attendais ma mère, et je suis allée à l'arrivée du
+bateau, mais déception. Il n'y avait pour moi qu'une lettre et un
+bouquet de roses. Je me suis vite sauvée pour lire ma lettre. Je
+n'aime pas ces foules bruyantes où les cochers et les gamins ont la
+haute note. Elmire est venue me rejoindre et après m'avoir pris la
+moitié de mon bouquet, elle a décidé qu'il fallait explorer la grève
+en deçà du quai. Nous avons commencé par escalader les énormes blocs
+qui sont là, et nous y avons trouvé une grotte profonde à demi fermée
+par des bouquets de jeunes cèdres. Les oiseaux, il me semble, doivent
+aimer cette grotte le matin, les jours d'automne surtout, car le
+soleil levant l'emplit de rayons et y fait bourdonner sans doute une
+foule d'insectes. Mais ce soir elle était pleine d'ombre et de
+fraîcheur. Nous y sommes restées longtemps. J'avais sur l'âme une
+brume de mélancolie. Ma mère viendra demain. Ce n'est qu'un retard
+d'un jour, mais cela suffit pour attrister. L'âme a un ciel si
+changeant! Pourtant qu'il faisait beau ce soir! J'ai laissé la grotte
+avec regret. Pauvre grotte, me disais-je, ce matin elle s'est emplie
+de soleil, de chaleur et de vie avant le reste de la nature qui
+l'entoure, et la voilà pleine d'ombre pendant que le soleil rayonne
+encore partout, sur le Cap-à-l'Aigle, sur le fleuve si beau, sur les
+clochers lointains qui scintillent le long de la côte du sud. Et je
+pensais à une âme qui m'intéresse et que la tristesse semble
+envelopper.
+
+Pour moi, jusqu'à présent, la vie a été bien douce. Il est vrai, je
+n'ai pas connu ma mère, c'est à peine s'il me reste un souvenir de
+mon père, et pourtant j'ai été heureuse, car ma belle-mère m'aime
+avec une tendresse plus que maternelle. Mais combien d'âmes ouvertes
+dans leurs beaux jours d'enfance à tous les rayons du ciel, plus
+illuminées peut-être que les autres, ont vu tout à coup, par une
+permission de Dieu, la nuit les envahir de bonne heure!
+
+ Hélas! la vie est semblable à la mer;
+ Son flot, parfois caressant sur la plage,
+ Écume au large et devient plus amer.
+
+30 juin.
+
+M. Douglas est protestant; je m'en doutais, et pourtant il m'a été
+pénible de le lui entendre dire.
+
+À la première occasion, ma mère lui a parlé de sa belle conduite à
+l'incendie de Philadelphie. Il a rougi comme une jeune fille et nous
+a assurées que dans la surexcitation on expose facilement sa vie. Il
+prétend que son agilité de montagnard est pour beaucoup dans ce que
+nous appelons son héroïsme.
+
+Ma mère ne lui a pas caché comme nous désirions le connaître, comme
+nous lui en voulions de s'être dérobé à toutes les recherches.
+J'étais un peu confuse, et lui n'était pas à l'aise non plus. Il a
+souri en entendant dire que, jusqu'à notre départ de Philadelphie, je
+m'étais obstinée à rêver pour lui une ovation populaire. Le sourire a
+un singulier charme sur sa bouche sérieuse, c'est dommage qu'il soit
+si rare. D'où vient la tristesse qui lui est habituelle. D'abord,
+j'avais cru que c'était l'ennui de se trouver au milieu d'étrangers;
+mais ce n'est pas cela. Il a un grand chagrin. Malgré son calme, sa
+réserve anglaise, on ne peut le voir longtemps sans s'en apercevoir.
+Pourquoi souffre-t-il? Je suis condamnée à entendre là-dessus bien
+des suppositions. Quoi qu'il en soit, je suis sûre que ce n'est pas
+une douleur vulgaire qui assombrit ce noble front. Jusqu'à présent,
+je ne sais rien de sa vie, si ce n'est qu'il a perdu ses parents de
+bonne heure et qu'il n'a ni soeur ni frère.
+
+Il nous a priées de ne rien dire de l'incendie de Philadelphie. Soit,
+je n'en dirai rien, mais j'y pense souvent. Noble jeune homme! Quand
+moi et tant d'autres ne savions donner que notre impuissante
+compassion, lui s'est exposé avec une générosité sublime. Quel parfum
+un pareil souvenir doit laisser dans l'âme! Souvent, en le regardant,
+je me demande ce qu'il dut éprouver quand il se trouva seul après
+s'être dérobé aux applaudissements de la foule. Jamais je ne
+connaîtrai la joie du dévouement héroïque, mais je remercie Dieu
+d'avoir été témoin d'une action vraiment courageuse, vraiment
+désintéressée, vraiment généreuse. L'admiration élève l'âme et
+satisfait un des plus doux besoins du coeur.
+
+8 juillet.
+
+Je me sens souvent inquiète et troublée. Où est le calme, la sereine
+insouciance de ma jeunesse? Je suis bien différente de moi-même, de
+ce pauvre moi que je croyais connaître. J'aurais besoin de solitude.
+La vie d'hôtel m'ennuie. Il y a de l'autre côté de la baie, au bas du
+Cap-à-l'Aigle, une maison dont la situation isolée me plairait
+beaucoup. Là rien ne me distrairait de la vue et du bruit de la
+mer.
+
+"Plein de monstres et de trésors, toujours amer quoique limpide,
+jamais si calme qu'un souffle soudain ne le puisse troubler
+effroyablement; est-ce l'océan ou le coeur de l'homme?
+
+"Riche et immense, et voulant toujours s'enrichir et s'agrandir,
+toujours prompt à franchir ses limites, toujours contraint d'y
+rentrer, emprisonné par des grains de sable: est-ce le coeur de
+l'homme ou l'océan?
+
+"Océan! coeur de l'homme! quand vous avez bien mugi, bien déchiré les
+rivages, vous emportez pour butin quelques stériles débris qui se
+perdent dans vos abîmes!"
+
+12 juillet.
+
+Enfin, je connais la cause de sa tristesse, et je sais aussi quel est
+ce sentiment que je prenais pour une admiration vive.
+
+Pourquoi suis-je restée ici? J'aurais dû le fuir. Maintenant, c'est
+trop tard.
+
+Hier nous avons causé intimement. Il m'a parlé de l'ami qu'il a
+perdu, et l'indicible joie que j'ai sentie en l'entendant dire qu'il
+n'avait jamais aimé que son ami m'a été une révélation. Ô mon Dieu!
+ayez pitié de moi. Je le sais, _celui qui n'a pas l'Église pour
+mère ne peut vous avoir pour père;_ je le sais, mais il m'est
+impossible de ne pas l'aimer.
+
+30 juillet.
+
+M. Douglas me parle toujours de son ami, mais avec une sensibilité si
+vraie, si profonde, qu'il est impossible de l'entendre sans être
+touché au delà de tout ce qu'on peut dire. En l'écoutant, je me
+rappelle cette parole de David pleurant son Jonathas: "Je t'aimais
+comme les femmes aiment."
+
+Il m'a montré le portrait de son ami et quelques-unes de ses lettres.
+Je les ai lues avec un attendrissement profond, et maintenant je
+comprends la profondeur de ses regrets. Pourquoi l'amitié, si rare
+chez les hommes, l'est-elle encore plus chez les femmes? Deux ans
+bientôt que Charles de Kerven est mort. Je pense bien souvent à ce
+pauvre jeune homme qui dort là-bas, sur la terre de Bretagne. J'aime
+à prier pour lui. Il a eu de grands malheurs, il est mort à la fleur
+de l'âge, mais il a été profondément aimé par l'homme le plus noble
+qui fut jamais.
+
+
+
+II
+
+
+(Fête de Saint Bernard)
+
+Saint Bernard disait à la sainte Vierge: "Je consens à n'entendre
+jamais parier de vous, si quelqu'un peut dire qu'il vous a invoquée
+sans être secouru." Bon saint! Je veux me rappeler cette parole,
+chaque fois que je dirai le _Souvenez-vous_ pour Francis.
+
+Oh! auguste Vierge, ma douce mère, je vous en prie, faites que mon
+amour pour lui ne déplaise jamais à vos yeux très purs, et daignez
+vous-même l'offrir à Dieu.
+
+Cette après-midi, j'étais sur la grève avec plusieurs amies. On parla
+du prochain départ de M. Douglas pour l'Écosse. Je n'y crus pas, et
+pourtant quel poids ces paroles me mirent sur le coeur! Si c'était
+vrai... s'il devait partir, me disais-je... et ne faudra-t-il pas
+qu'il parte un jour? Cette pensée me bouleversait, m'accablait. Comme
+je me sentais observée, je pris un prétexte pour m'éloigner. Ne plus
+jamais l'entendre! Ne plus jamais le voir!
+
+Ô mon Dieu, quel serait donc le malheur de vous perdre pour jamais;
+puisque la seule pensée d'être séparée de lui me faisait si
+cruellement souffrir!
+
+Je marchais au hasard sur la grève; tout à coup, apercevant le
+clocher qui brillait au soleil, je pensai à celui qui a de la
+consolation pour toutes les douleurs, et je me dirigeai vers
+l'église. Bientôt j'entendis, derrière moi, ce pas léger que je
+connais si bien, et, un instant après, M. Douglas me rejoignit.
+Est-il vrai que vous partiez bientôt? lui demandai-je.--Et comment
+vivrais-je sans vous? me répondit-il vivement.
+
+Puis troublé, ému, il me dit qu'avec moi il se consolerait de la mort
+de son ami... qu'il avait cru sa vie brisée pour jamais, mais que je
+lui avais rendu la foi au bonheur. Nous marchâmes ensuite sans
+échanger une seule parole. Comme nous montions la petite côte qui
+conduit de la grève au chemin public, il me dit à demi-voix: Essuyez
+vos yeux il ne faut pas que d'autres que moi voient ces larmes. Oui,
+c'était vrai, je pleurais sans m'en apercevoir. Quand nous fûmes à
+l'église: Je venais ici, lui dis-je. Lui, m'appelant pour la première
+fois par mon nom de baptême, me demanda gravement: Thérèse, pourquoi
+pleuriez-vous? Je me sentis rougir, et, ne trouvant rien à répondre,
+je lui dis: Laissez-moi, je vais prier pour vous. Il m'ouvrit la
+porte de l'église.
+
+Ô mon Dieu, quel bonheur de vous prier pour lui, vous, l'arbitre
+souverain de son sort éternel! Il n'est pas l'enfant de votre Église,
+et à cause de cela j'aurais voulu ne pas l'aimer, mais vous m'avez
+donné pour lui tous les dévouements et toutes les tendresses. Ô
+Christ, mon sauveur, je sais que _tout don parfait vient de vous_,
+mais souvenez-vous de mon ardente prière, et faites-moi mériter pour
+lui la foi; faites-la moi mériter par n'importe quelles douleurs,
+par n'importe quels sacrifices. Et vous, ma divine mère, je vous
+promets de vous aimer, de vous honorer pour lui et pour moi, en
+attendant qu'il vous connaisse.
+
+Comme je m'agenouillais devant l'autel de la sainte Vierge, pour lui
+confirmer cette promesse, la lumière du soleil, glissant à travers
+les vitraux, fit à la statue comme une auréole de joie et de gloire;
+son doux visage sembla sourire.
+
+Je sortis très calme et très heureuse. M. Douglas m'avait attendue.
+Il parla peu le long du chemin et ne fit aucune allusion à ce qui
+s'était passé entre nous, mais nous nous comprenions parfaitement.
+Sur le rivage, une pauvre femme ramassait péniblement les branches
+apportées par la mer.
+
+--Rendons-la heureuse aussi, dit Francis.
+
+Il me donna sa bourse et je la remis à la pauvre vieille, qui la
+reçut en nous bénissant.
+
+Nous marchions en silence.
+
+Jamais je ne m'étais sentie si heureuse de vivre.
+
+Les oiseaux chantaient, la mer chantait et mon âme aussi chantait. Il
+me semblait respirer la vie dans les senteurs des bois, dans les
+parfums de la mer. À l'horizon, le soleil baissait. Nous nous assîmes
+sur les rochers pour le regarder coucher. Je n'oublierai jamais ce
+tableau: devant nous, le Saint-Laurent si beau sous sa parure de feu;
+au loin, les montagnes bleues; partout une splendeur enflammée sur ce
+paysage enchanteur. Francis regardait enthousiasmé, mais son noble
+visage s'assombrit tout à coup.
+
+--Pourquoi faut-il que les beaux jours finissent, me dit-il
+tristement.
+
+J'étais heureuse, enchantée, ravie, et je lui dis:
+
+--Ne soyons pas ingrats. Regardez autour de vous, et dites-moi ce que
+sera la patrie, puisque l'exil est si beau.
+
+Il me regarda avec une expression que je n'oublierai jamais, et
+répondit à voix basse:
+
+--Dites plutôt: Regardez dans votre coeur.
+
+Et un peu après il continua:
+
+--L'amour fait comprendre le ciel, mais ce beau coucher de soleil me
+rappelle que la vie passe.
+
+La soirée s'est passée à l'hôtel. Francis était très grave, mais il y
+avait dans sa voix une douceur pénétrante qui ne lui est pas
+ordinaire, et quand je rencontrais son regard, j'y voyais luire cette
+lumière fugitive qui traverse parfois ses yeux comme un éclair. Il ne
+me parla guère; mais, sans rien faire qui puisse attirer l'attention,
+il a l'art charmant de me laisser voir qu'il s'occupe de moi. Cette
+bonne Mme L..., s'adressant à Mlle V... et à moi, nous fit observer
+que M. Douglas avait l'air heureux.
+
+--Ce que je vois le mieux, c'est qu'il est bien bon, répondit Mlle
+V...,--qui se pique de dire toujours ce qu'elle pense, et un instant
+après elle ajouta:--Je voudrais bien savoir pourquoi il est ce soir
+aussi grave, aussi recueilli qu'un jésuite qui sort de retraite.
+
+
+21 août.
+
+Comme j'ouvrais ma fenêtre ce matin, un bouquet adroitement lancé
+tomba à mes pieds.--Remerciez-moi, dit Francis quand nous nous
+rencontrâmes.--Je remerciai, mais avec des restrictions sur la
+manière d'offrir les fleurs. Il m'écouta avec ce sourire qui éclaire
+son visage--et mon coeur aussi.
+
+--Si vous saviez, me dit-il, depuis combien de temps j'attendais pour
+vous l'offrir!
+
+Et il chanta à demi-voix:
+
+ À l'heure où s'éveille la rose,
+ Ne dois-tu pas te réveiller?
+
+J'ai porté son bouquet à l'église. Je veux qu'il se fane devant le
+saint sacrement, et quand il sera flétri, j'irai le reprendre pour le
+conserver toujours. Seigneur Jésus, vous êtes au milieu de nous et il
+ne vous connaît pas. Il ne croit pas au mystère de votre amour. Mais
+vous pouvez lui ouvrir les yeux de l'âme, et le faire tomber croyant
+et ravi à vos pieds.
+
+Aujourd'hui, je suis allée voir une jeune fille morte la nuit
+dernière. J'avais besoin de me pénétrer de quelque grave pensée, car
+j'étais comme enivrée de mon bonheur. Je restai longtemps à côté du
+lit où la pauvre enfant était couchée dans cette attitude effrayante
+qui n'appartient qu'à la mort. La croix noire tranchait lugubrement
+sur la blancheur du drap qui la couvrait. Je soulevai le linceul et
+regardai longtemps. Ah! Francis, serait-il possible de ne nous aimer
+que pour cette vie qui passe?
+
+Tout passe et nous passerons comme tout le reste, mais je veux que
+celui de nous qui survivra à l'autre puisse dire ce qu'Alexandrine de
+la Ferronnays écrivait après la mort d'Albert: "Ô mon Dieu,
+souvenez-vous que pas une parole de tendresse n'a été échangée entre
+nous, sans que votre nom ait été prononcé et votre bénédiction
+implorée."
+
+7 septembre.
+
+Hier, nous avons fait une promenade à l'Île-aux-Coudres, excursion
+que la présence de Francis m'a rendue vraiment délicieuse. Puis, il y
+a maintenant dans mon âme quelque chose qui donne à la nature une
+splendeur que je ne lui connaissais pas. Mon Dieu, quel sera donc le
+ravissement de vous aimer dans votre ciel si beau, puisque, dès cette
+vie, il y a tant de bonheur à aimer vos créatures!
+
+Au havre Jacques-Cartier, nous nous sommes agenouillés à l'endroit où
+la messe a été dite pour la première fois au Canada. Je ne regardai
+pas M. Douglas. Il m'était pénible de le voir étranger aux sentiments
+que ce souvenir réveille. Mais sur le rocher où le sang de
+Jésus-Christ a coulé, je demandai pour lui la foi. Oui, mon Dieu,
+vous m'exaucerez. Je le verrai catholique. Ce froid protestantisme
+n'est pas fait pour lui.
+
+Nous prîmes le dîner sur l'herbe, dans le voisinage de la roche
+pleureuse. Cet endroit de l'île est d'une beauté ravissante. Il y
+règne un calme profond, une fraîcheur délicieuse. La journée avait ce
+charme particulier à l'automne. Francis semblait enchanté, et
+s'oubliait devant cette belle nature.
+
+--C'est beau, et je suis heureux, me dit-il.
+
+--Alors, remercions Dieu, car moi aussi je suis heureuse.
+
+Il ne répondit rien, mais je vis briller cette flamme lumineuse qui
+s'allume parfois dans son regard.
+
+Les conversations s'éteignaient; je ne sais pourquoi mon âme inclina
+tout à coup à la tristesse: notre vie s'écoule, pensai-je en écoutant
+le bruit des vagues sur la grève, chaque flot en emporte un moment.
+Presque sans me rendre compte de ce mouvement, je me tournai vers
+Francis:
+
+--Vous connaissez cette pensée d'une femme célèbre: Sommes-nous
+heureux, les bornes de la vie nous pressent de toutes parts.
+
+--C'est douloureusement vrai.
+
+Et nous parlâmes de cette soif de l'infini qui fait notre tourment et
+notre gloire. Sa sensibilité, si vive et si profonde, le rendait
+parfois éloquent. Jamais je n'avais compris, comme en l'écoutant,
+notre _misère très auguste_, notre _grandeur très misérable_.
+J'aurais voulu lui dire quelle force les catholiques trouvent dans la
+communion, mais je n'osai pas. Il faut avoir reçu Jésus-Christ dans
+son coeur, pour comprendre la joie de cette union qui _éteint tous
+les désirs_. La belle voix d'Elmire chantait:
+
+ Vole haut, près de Dieu; les seules amours fidèles sont avec lui.
+
+Ces paroles me marquèrent, et Francis s'en aperçut. Il se mit à me
+parler de son amour pour moi:
+
+--Je préférerais vous entendre dire que vous aimez Dieu.
+
+Il me répondit avec une douceur incomparable:
+
+--Si vous l'aimiez moins, je ne vous aimerais pas comme je vous
+aime.
+
+On le pria de chanter. Il y consentit et me dit:
+
+--Je n'ai jamais chanté depuis la mort de mon pauvre Charles, mais
+aujourd'hui il me semble que je trouverai de la douceur à vous
+chanter quelque chose que ce cher ami aimait et chantait souvent.
+
+Il commença les _Adieux de Schubert_. Ah! quelle émotion, quelle
+puissance de sentiment il y avait dans sa voix, et comme j'aurais
+voulu être seule pour pleurer à mon aise! Qu'elle est touchante cette
+amitié qui survit à la mort, au temps et à l'amour! Certes, je suis
+profondément sensible à tout ce qui le touche. Je donnerais ma vie
+pour lui épargner une douleur, et pourtant je vois avec une sorte de
+joie que rien ne le consolera jamais entièrement de la mort de son
+ami. Il est si bon d'être aimé d'un coeur qui n'oublie point! Oui,
+je le sais, son ami lui manquera toujours, toute ma tendresse sera
+impuissante à le consoler complètement, mais aussi, si je mourais,
+personne ne me remplacerait dans son coeur. Dieu seul pourrait le
+consoler, et de lui je ne suis pas jalouse.
+
+Nous laissâmes l'île vers le soir. Le retour fut enchanteur. Je
+regardais autour de moi, et une sécurité profonde, une paix
+inexprimable remplissait mon coeur.
+
+Ô mon Dieu, vous êtes bon, la vie est douce et la terre est
+belle!
+
+
+Le mariage de Thérèse était fixé à l'été suivant. Dans le mois de
+juin elle écrivait dans son journal:
+
+"Mon Dieu, pourquoi ne m'exaucez-vous pas? J'attendais tant des
+prières continuelles que je fais faire pour lui, et voilà que je suis
+bien près de désespérer.
+
+Ce matin, je rencontrai Francis en sortant de l'église du Gesù.
+J'avais bien prié pour lui. J'osai le lui dire, et la première fois
+de ma vie, je lui parlai de mes espérances pour sa conversion. Il ne
+cacha pas son mécontentement et répondit avec une froideur
+glaciale:
+
+--Je vous excuse en faveur de votre intention. Et il ajouta. Oh! les
+dures et cruelles paroles!--Vous vous abusez étrangement. Jamais je
+ne serai catholique. Comment osez-vous me parler de ce que vous
+appelez vos espérances?
+
+Comme si je pouvais lui cacher toujours le voeu le plus ardent de mon
+coeur! Mais non, il ne veut pas que je lui en parle jamais.--Et quand
+vous serez ma femme, a-t-il dit, ne m'obligez pas à vous le
+défendre.--Soit. Je ne lui en parlerai pas. Ce n'est pas sur ce que
+je pourrais lui dire que je compte.
+
+Ô mon Dieu, vous aurez pitié de lui. Vous éclairerez cette âme, une
+des plus généreuses que vous ayez créées. Je vous le demande au nom
+de Jésus-Christ, faites-moi souffrir tout ce qu'il vous plaira, mais
+donnez-lui la foi _sans laquelle il est impossible de vous plaire_.
+Hélas! qui sait jusqu'à quel point les préjugés de l'éducation
+première aveuglent les âmes les plus droites et les plus nobles?"
+
+Le même jour Thérèse recevait de M. Douglas la lettre suivante:
+
+"Je vous ai fait de la peine et j'en suis bien malheureux. Comme vous
+avez dû me trouver rude et dur! Je vous en prie, pardonnez-moi, parce
+que je vous aime. Si vous saviez ce que je sentis quand je vous vis
+presque craintive devant moi! J'aurais voulu me mettre à genoux pour
+vous demander pardon. En voyant vos larmes prêtes à couler, je me
+sauvai comme fou.
+
+Ma Thérèse, j'aimerais mieux mourir cent fois que de vous faire
+souffrir. Je veux bien vous voir pleurer, mais comme vous pleuriez
+après avoir entendu l'aveu de mon amour. Si vous saviez comme ce
+souvenir m'est délicieux, comme mon coeur se reporte souvent à cette
+heure, la plus douce de ma vie, où, sur la grève de la Malbaie, je
+voyais couler vos larmes, ces larmes que vous ne sentiez pas, tant
+vous étiez émue.
+
+Mon amie, je n'aurais jamais dû vous parler durement, je le regrette
+beaucoup et vous en demande encore pardon; mais, laissez-moi vous le
+dire, en vous déclarant que vous ne deviez pas essayer de changer mes
+croyances religieuses, je ne faisais que mon devoir. Je pourrais vous
+expliquer parfaitement pourquoi je ne serai jamais catholique. Je
+n'en ferai rien, ni maintenant, ni plus tard, par respect pour la
+candeur de votre foi. Que vous désiriez ce que vous appelez ma
+conversion, c'est peut-être très naturel, mais il faudra ne m'en
+parler _jamais._ Je ne suis pas de ceux qui changent de religion.
+De grâce, ma chère Thérèse, ne touchez plus à cette question
+brûlante. J'ai assez souffert.
+
+Charles aussi désirait me voir catholique, et, la veille de sa mort,
+il me pressa à ce sujet avec une tendresse extrême. Dans l'état où il
+était, je n'osais lui dire que je ne partagerais jamais ses
+croyances. Il le comprit. Et lui, l'ange gardien de ma jeunesse,
+demandait pardon à Dieu et s'accusait de m'avoir, par ses mauvais
+exemples, éloigné de la vraie foi.
+
+Ah! Thérèse, si je pouvais vous dire ce que j'ai souffert dans ce
+moment et par ce souvenir, vous auriez pitié de moi, et vous ne me
+demanderiez jamais ce que je ne puis pas accorder.
+
+Après cela, Charles ne me parla plus de religion; mais, m'attirant à
+lui, il tint longtemps ma tête appuyée contre son coeur, et alors,
+cet incomparable ami me conseilla de chercher ma consolation dans les
+joies de la charité. Admirable conseil qui m'a fait supporter mon
+malheur!
+
+Dans ce que je viens de vous dire, il y a, je le sais, plusieurs
+choses qui vous affligeront, et j'en suis plus triste que vous ne
+sauriez croire. Mais il le _fallait_. Oui, il faut que vous le
+sachiez, mon éloignement pour le catholicisme est invincible. J'ai
+cédé à toutes les exigences de votre Église, parce que, sans cela,
+vous ne m'épouseriez pas, mais je mourrai dans la religion où il a
+plu à Dieu de me faire naître, et n'essayez jamais de m'influencer
+là-dessus, car, aussi vrai que je vous aime, je ne vous le permettrai
+pas. Du reste, vous savez, que je tiendrai loyalement, fidèlement ce
+que j'ai promis.
+
+Sans doute, ma chère Thérèse, il est triste qu'il y ait un point par
+lequel nos coeurs ne se toucheront jamais, mais n'allez pas conclure
+que nous nous en aimerons moins. Songez à l'attachement que j'avais
+pour Charles, à son amitié, qui était le bonheur de ma vie, comme sa
+mort en a été la grande, l'inexprimable douleur. N'ayez donc ni
+inquiétude, ni crainte. Je ne puis pas être catholique, mais je serai
+toujours votre ami le plus sûr et le plus tendre. D'ailleurs, puisque
+Dieu dirige tout, jusqu'au vol des oiseaux, n'est-ce pas lui qui nous
+a réunis?
+
+Après les premiers mois de mon deuil, ceux qui s'intéressaient à moi
+me conseillèrent de me marier. Je laissai dire, et, suivant le désir
+de Charles, je m'occupai des malheureux. C'était la seule consolation
+que je pusse goûter. Plus tard, je songeai au mariage; j'y inclinais
+par le besoin d'aimer, si grand dans mon coeur; mais il me fallait
+une affection élevée et profonde, l'amour comme je l'avais compris
+dans le moment le plus solennel, le plus déchirant de ma vie. Dieu
+m'a conduit vers vous, qui êtes tout ce que je souhaite, tout ce que
+j'ai rêvé, vers vous, de toutes les femmes la plus vraie, la plus
+aimante et la plus pure.
+
+Dites-moi, Thérèse, croyez-vous vraiment que la différence de
+religion mette _un abîme entre nous?_ Ô mon amie, comment
+avez-vous pu dire cette cruelle parole?
+
+Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais,
+tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu'il faut l'aimer;
+tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et
+un devoir sacré; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a
+rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne
+craignez donc pas d'être ma femme; ne craignez pas de vous appuyer
+sur mon coeur pour jusqu'à ce que la mort nous sépare par l'ordre de
+Dieu."
+
+
+
+III
+
+
+Il y a eu dix ans le 14 août dernier, dans cette même salle où j'écris
+aujourd'hui, Thérèse Raynol et Francis Douglas signaient leur contrat
+de mariage. Il me semble les voir encore, si jeunes, si charmants, si
+heureux!
+
+J'avais pour M. Douglas la plus parfaite estime, et pourtant je
+voyais arriver le jour du mariage avec une tristesse profonde, car
+j'aimais Thérèse avec la plus grande tendresse, et la seule pensée
+de m'en séparer m'était bien amère. La lecture du contrat, ces
+dispositions en faveur de celui des époux qui survivrait à l'autre me
+firent une impression pénible, et pendant qu'on me félicitait sur ce
+brillant mariage, j'avais grand' peine à contenir mes larmes.
+Pourquoi faut-il que la mort se mêle à tout dans la vie? Mais ces
+tristes réflexions me furent personnelles. La conversation se
+maintint animée et joyeuse entre les personnes invitées pour la
+circonstance. On rit, on chanta, on fit de la musique dans cette
+maison où la mort allait entrer.
+
+Un peu après le départ des invités, comme M. Douglas se levait pour
+se retirer: "Ne partez pas encore, lui dit Thérèse, je veux vous
+chanter le _Salve Regina_, c'est-à-dire, poursuivit-elle avec son
+charmant sourire, j'ai l'habitude de le chanter tous les soirs et
+aujourd'hui je veux que vous m'écoutiez. Ce chant à la Vierge était
+une de nos plus douces et plus chères habitudes. La voix de Thérèse
+était fort belle, et ce soir-là elle y mit une indicible expression
+de confiance et d'amour. Ah! comment la Vierge, mère à jamais bénie,
+eût-elle pu ne pas entendre cette ardente prière? M. Douglas, plus
+ému qu'il ne voulait le paraître, gardait un profond silence. Thérèse
+se rapprocha de lui et dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas
+que la sainte Vierge nous protège et nous garde? Il ne répondit pas,
+mais la regarda pendant quelques instants avec une expression
+indéfinissable, puis nous souhaita le bonsoir, et partit.
+
+Je suivis Thérèse dans sa chambre. Après la prière, que nous fîmes
+ensemble, elle prit le charmant bouquet de roses que Francis lui
+avait apporté ce jour-là et le plaça devant l'image de la Vierge.
+Rentrée dans ma chambre, je priai avec ferveur demandant à Dieu la
+force de supporter l'éloignement de ma fille chérie. Hélas! que
+j'étais loin de prévoir le coup terrible qui allait me frapper!
+
+Je dormais depuis quelque temps quand je fus réveillée par un rêve
+pénible. Je me levai pour me remettre, et je passai dans la chambre
+de Thérèse. Elle était assise sur son lit, la figure si altérée, si
+bouleversée qu'une crainte horrible me serra le coeur; elle essaya
+pourtant de sourire en me disant qu'elle ressentait une étrange
+douleur à la gorge. J'envoyai aussitôt chercher un médecin. Quand je
+revins, elle me pria de placer un cierge devant l'image de la Vierge
+et voulut elle-même l'allumer. Puis, joignant les mains, elle se
+recueillit dans une prière fervente. Ensuite elle me passa les bras
+autour du cou, me rapprocha d'elle, et me fit baiser le crucifix que
+je lui avais donné le jour de sa première communion, et qu'elle avait
+toujours porté depuis.
+
+--Mère, dit-elle, vous savez que la volonté de Dieu doit toujours
+être adorée et bénie. Je ne me suis jamais sentie orpheline,
+continua-t-elle tout attendrie, car vous avez été pour moi la
+meilleure des mères; que Dieu vous récompense et qu'il vous console,
+ajouta-t-elle avec effort, car je sais que je vais mourir.
+
+--Mon enfant, répondis-je toute troublée, comment peux-tu parler
+ainsi? La souffrance t'égare.
+
+Elle me regarda; je vois encore l'expression de ses beaux yeux calmes
+et profonds.
+
+--Écoutez, dit-elle; j'ai offert à Dieu mon bonheur et ma vie pour la
+conversion de Francis. Mon sacrifice est accepté, j'en suis sûre.
+N'en dites rien à Francis. Il vaut mieux qu'il l'ignore jusqu'à ce
+que Dieu l'éclaire.
+
+Ces paroles retentirent dans mon coeur comme son glas funèbre. Ô mon
+Dieu, pardonnez-moi. Il me sembla que c'était payer trop cher le
+salut d'une âme. Je la regardais avec égarement; je l'étreignis dans
+mes bras comme pour la disputer à la mort et je lui dis à travers mes
+sanglots:
+
+--C'est trop cruel. Thérèse, mon enfant, rétracte-toi.
+
+--Laissons faire le bon Dieu, répondit-elle simplement. Il saura
+vous consoler, vous et lui. J'ai eu, moi aussi, un moment d'angoisse
+terrible, maintenant c'est passé.
+
+Et alors elle me dit qu'en voyant comme Francis demeurait préjugé,
+aveuglé, malgré les prières continuelles qu'elle faisait faire pour
+sa conversion, elle avait cru que Dieu voulait peut-être la faire
+contribuer à son salut plus que par la prière, et qu'elle avait
+offert son bonheur et sa vie pour lui obtenir la foi.
+
+De ce moment je n'eus pas d'espérance. Avec une douleur affreuse,
+mais sans surprise, je vis tous les efforts de la science échouer
+complètement. Le mal fit des progrès aussi prompts que terribles.
+Thérèse demanda son confesseur et Francis. Le prêtre vint le premier.
+Pendant qu'il entendait sa confession, je m'approchai d'une fenêtre
+qui donnait sur l'église du Gesù. La lampe brillait dans le
+sanctuaire, et je disais au Christ en pleurant amèrement: Seigneur,
+ayez pitié de moi! Faut-il qu'elle meure pour qu'il se convertisse?
+La nuit était délicieusement calme et belle. Oh! quel contraste entre
+la désolation de mon âme et le radieux éclat des cieux. J'entendis
+arriver M. Douglas. J'aurais voulu aller au-devant de lui pour le
+préparer un peu à la terrible vérité, mais je n'en eus pas la force.
+Il entra la figure bouleversée. Pas un des médecins présents ne
+hasarda une parole d'espérance. Le malheureux jeune homme se jeta
+dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. La porte de la
+chambre de Thérèse s'ouvrit bientôt. Je touchai le bras de M.
+Douglas, qui se leva et me suivit. Le prêtre, encore revêtu de son
+surplis, priait devant l'image de la Sainte Vierge. Thérèse tendit la
+main à Francis, qui s'agenouilla à côté de son lit et sanglota comme
+un enfant. Alors elle se troubla, quelques larmes coulèrent sur son
+visage; mais, se remettant bientôt, elle lui parla avec fermeté et
+tendresse.
+
+--Francis, lui dit-elle, c'est la volonté de Dieu. Il faut s'y
+soumettre, car il est notre Père. Cher ami, je vous aimerai plus au
+ciel que sur la terre.
+
+La douleur de M. Douglas était effrayante, et ma courageuse enfant
+oubliait ses terribles souffrances pour le consoler et l'encourager.
+Il survint un étouffement qui fit croire qu'elle allait expirer.
+Quand il fut passé, elle mit sa main sur la tête de Francis toujours
+à genoux à côté d'elle, et levant les yeux sur l'image de la
+Vierge:
+
+--Mère, dit-elle avec un accent que je n'oublierai jamais, il ne vous
+connaît pas, il ne vous aime pas; mais moi qui par la grâce de Dieu,
+vous connais et vous aime, je vous le confie, je vous le donne, je
+vous le consacre. Obtenez de Jésus-Christ, je vous en conjure, qu'il
+nous réunisse pour l'éternité dans son amour.
+
+Elle reçut les sacrements avec une ferveur céleste, et aussitôt après
+l'agonie commença.
+
+Je passe sur cette heure dont le souvenir m'est resté si cruel. À
+cinq heures, juste aux premiers tintements de l'Angélus, elle expira.
+Peu à peu, je sentis son doux visage se refroidir. Alors, prenant le
+crucifix que ses mains glacées étreignaient encore, je le donnai à
+Francis.
+
+Deux soeurs de charité vinrent pour l'ensevelir. Quand tout fut
+terminé, j'entrai dans la chambre mortuaire, que les religieuses
+avaient ornée avec un soin pieux. Les fleurs y répandaient un parfum
+suave. M. Douglas était à genoux près du lit sur lequel Thérèse
+semblait dormir dans sa blanche et gracieuse parure de noces. Son
+voile retombait à demi sur son charmant visage, d'une pâleur
+transparente. Un chapelet, à grains de corail d'un rouge éclatant,
+était passé à son cou, et la croix brillait entre ses mains jointes.
+Je baisai ses douces lèvres, ses yeux fermés pour jamais, et la
+regardai longtemps.
+
+Le matin des funérailles, quand vint le moment de la mettre dans son
+cercueil, Francis s'approcha, prit la main gauche de Thérèse, lui mit
+son anneau de mariage, et ensuite il l'embrassa sur les lèvres. Le
+jeune homme, aussi pâle qu'elle, soutint sa tête pendant que je
+coupais ses beaux cheveux bruns; puis, la prenant dans ses bras, il
+la déposa sur le lit du repos suprême. Nous restâmes longtemps à la
+regarder, et ma pensée se reportait aux jours d'autrefois, alors
+qu'après l'avoir endormie dans mes bras et couchée dans son petit
+lit, je m'oubliais à la regarder dormir. Enfin, Francis releva son
+voile, et lentement, tenant toujours les yeux fixés sur elle, il lui
+couvrit le visage. Ô mon Dieu, quand je paraîtrai devant vous,
+souvenez-vous de ce que j'ai souffert à ce moment terrible!
+
+Après les funérailles, on m'apporta un billet de M. Douglas. Il
+m'annonçait qu'il s'éloignait pour quelque temps, et s'engageait à me
+donner bientôt de ses nouvelles. Quelques jours plus tard, je reçus
+la lettre suivante:
+
+Madame,
+
+Je laissai Montréal immédiatement après les funérailles de Thérèse,
+car j'avais besoin de la plus profonde solitude pour pleurer et
+remercier Dieu. Oh! Madame, Dieu est bon! Ma céleste Thérèse le
+disait au milieu des douleurs de la mort, et le même cri s'échappe
+sans cesse de mon coeur déchiré. Tout est fini pour moi sur la terre,
+et pourtant je succombe sous le poids de la reconnaissance, car la
+lumière s'est faite dans mes ténèbres et je suis catholique, oui
+catholique. Ah! béni soit Dieu qui m'a donné la _foi_. Quel
+bonheur de le dire à Thérèse, de remercier Dieu avec elle Mais ce
+serait trop doux pour cette pauvre terre, où le bonheur n'existe
+pas.
+
+Je sais que ma conversion vous sera une consolation bien grande,
+aussi vous parlerai-je avec la confiance la plus entière. Vous
+connaissiez, Madame, mon éloignement pour le catholicisme ou plutôt
+vous ne le connaissiez pas, car dans nos relations, je dissimulais
+soigneusement mes préjugés, pour ne pas affliger Thérèse. Mais quand
+elle me dit qu'elle comptait sur ma conversion, je crus devoir ne pas
+lui laisser d'illusions là dessus. Comme elle devait me plaindre et
+prier pour moi!
+
+Je n'essaierai pas de vous dire ma consternation en apprenant la
+maladie de Thérèse, ce que je souffris en la trouvant mourante.
+Interrogez votre coeur, Madame. Je contins l'explosion de mon
+désespoir pour ne pas la troubler à cette heure terrible, mais qui
+pourrait dire ce que souffrais? Tout entier à elle et à ma douleur,
+je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi; je n'avais rien
+remarqué des préparatifs pour l'administration et quand le prêtre
+s'approcha avec l'hostie sainte,--Ô mon Dieu comment parler de ce
+moment sacré, comment dire le miracle qui se fit dans mon âme? Sans
+doute, Thérèse priait pour moi à cette heure solennelle, et à sa
+prière le Seigneur Jésus daigna me regarder, car dans cet instant la
+foi la plus ardente pénétra, embrasa mon âme. Saisi d'un respect sans
+bornes, je me prosternai, en disant du plus profond de mon coeur:
+Oui, vous êtes le Christ, le Fils unique du Dieu vivant... Ô
+miséricorde! Ô bonté! Ô moment à jamais béni! Ô moment vraiment
+ineffable et que toutes les joies du ciel ne me feront pas oublier!
+La foi, la reconnaissance, l'amour débordait de mon âme. Les larmes
+jaillirent à flots de mon coeur. J'aurais donné ma vie avec
+transport, pour rendre témoignage de la présence réelle, celui de
+tous les dogmes catholiques qui révoltait davantage ma superbe
+raison. Le regard du Christ, comme un soleil brûlant, avait fondu ces
+glaces épaisses, dissipé ces nuages obscurs qui m'avaient empêché
+jusqu'alors de croire à la parole et à l'amour de mon Dieu.
+
+Je vis ma charmante fiancée agoniser et mourir, mais, avec la foi, la
+résignation était entrée dans mon âme, et une paix profonde se mêla à
+mon inexprimable douleur. Au moment terrible, quand le prêtre
+prononça l'absolution suprême, je crus que la connaissance lui
+revenait, et me penchant sur elle, je lui dis: Thérèse, remercie
+Dieu, je suis catholique. Me comprit-elle? Je le crois, car son
+regard mourant se ranima et se tourna vers moi. Ah! comme il dut
+réjouir les anges et pénétrer jusqu'à Dieu, ce chant de joie et de
+reconnaissance qui s'éleva de son coeur, pendant qu'elle était dans
+le travail de la mort.
+
+Combien je vous remercie, Madame, pour ce crucifix qui vous eût été
+si cher et si précieux, et que vous avez eu la générosité de me
+donner. Quand je le regardai, là, à côté de Thérèse morte, ce fut
+comme si une lumière éclatante jaillissant des plaies sacrées du
+Christ eût illuminé les mystérieuses profondeurs de l'éternité. Comme
+je la trouvai heureuse d'avoir ouvert les yeux à ces radieuses
+splendeurs, d'avoir vu Dieu face à face, d'être avec lui pour jamais!
+Ne vous sentiez-vous pas consolée en regardant son visage, son doux
+visage, sur lequel la vision de Jésus-Christ avait laissé comme un
+reflet céleste de bonheur et de paix? Si je pouvais vous dire ce que
+j'éprouvais pendant la messe des funérailles, la reconnaissance qui
+consumait mon âme, quand je pensais que sur l'autel Jésus-Christ
+s'immolait pour ma Thérèse! Quelle consolation je trouvais à prier
+pour elle, pour elle qui a tant prié pour moi!
+
+Vous vous étonnez peut-être que j'aie un peu tardé à vous faire
+connaître mon changement. C'est que le prêtre qui avait assisté
+Thérèse me conseilla, après m'avoir entendu, d'en traiter d'abord
+avec Dieu. Il m'envoya à ce monastère d'où je vous écris. J'arrivai
+le soir de la solennité de l'Assomption. Le supérieur me reçut avec
+une bonté parfaite et me conduisit à la chapelle, où les religieux
+étaient réunis pour l'office. L'image de la Vierge, brillamment
+illuminée, resplendissait au-dessus de l'autel, et cette vue m'émut
+profondément. Je me rappelai ce moment où, sur son lit de mort,
+Thérèse, mettant sa main sur ma tête, me consacra à la mère de
+miséricorde. Du plus profond de mon coeur je ratifiai la
+consécration, et promis à la Sainte Vierge de l'honorer toujours du
+culte le plus tendre et le plus aimant. Une voix admirablement belle
+chanta le _Salve Regina_, et ce chant suave, réveillant dans mon
+coeur l'émotion la plus douce et la plus déchirante, je pleurai
+longtemps. Non, jamais je n'oublierai ce soir (le dernier de sa vie)
+où Thérèse me le chanta. En l'écoutant, un sentiment confus de
+vénération et de confiance pour la mère de Dieu pénétra pour la
+première fois dans mon âme, et j'essayais de réagir contre cette
+impression, très douce pourtant. Vous rappelez-vous avec quel accent
+elle me dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas que la Sainte
+Vierge nous protège et nous garde? Cette question me troubla. En
+regagnant mon logis, je pensais combien peu, après tout, je pouvais
+pour son bonheur, et un instinct secret me portait à la mettre sous
+la garde de la Vierge Marie.
+
+C'était hier le jour fixé pour mon mariage, et malgré la force que je
+puise dans ma foi, je succombai sous le poids de la plus mortelle
+tristesse. La journée était magnifique. Le soleil resplendissait.
+Toute la nature avait un air de fête. Et moi, je repassais mes rêves
+de bonheur, et ma pensée s'arrêtait dans cette tombe où tout est venu
+s'engloutir, dans cette tombe où je l'ai vue descendre pour y dormir
+jusqu'à ce que _les cieux et la terre soient ébranlés._ C'était
+horriblement douloureux. Mais le saint religieux qui me prépare au
+baptême vint me joindre dans le jardin où je m'étais retiré, et, me
+reprochant tendrement et fortement ma faiblesse, m'en fit demander
+pardon à Dieu. Du reste ces défaillances sont rares. La puissante
+main du Christ me soutient sur un abîme de douleur. Mais vous,
+Madame, comment supportez-vous cette terrible épreuve? Ah,
+laissez-moi vous répéter ce que Thérèse me disait: C'est la volonté
+de Dieu, et il faut s'y soumettre, car il est notre Père.
+
+Mon baptême est fixé au 28 août. Il serait superflu de vous dire
+combien je désire vous y voir. Vous aviez pour Thérèse un coeur de
+mère, et vous ne sauriez croire comme votre tendresse pour elle
+m'attache à vous. Souffrez que je vous remercie de vos soins si
+éclairés, si tendres. Je les appréciais d'autant plus que j'ai
+beaucoup souffert du malheur d'être orphelin. Soyez bénie, Madame,
+pour l'avoir tant aimée. Soyez bénie pour les larmes amères que vous
+avez versées avec moi sur son cercueil. Vous parlerai-je de
+l'impatience avec laquelle j'attends le jour de ma régénération,
+l'heure sacrée de mon baptême. Qu'il tarde à venir, ce jour ou je
+serai lavé dans le sang du Christ. Vous savez que le 28 août est la
+fête de saint Augustin. Plaise à Dieu qu'à l'exemple de cet illustre
+pénitent, je pleure toute ma vie mes fautes innombrables et le
+malheur d'avoir aimé Dieu si tard. En attendant l'abjuration
+publique, tous les jours, en la présence de Jésus-Christ et de ses
+anges, j'abjure dans le secret de mon coeur toutes les erreurs de
+l'hérésie. Vous ne vous imaginez pas la douceur que je trouve à dire
+et redire à Jésus-Christ que je veux appartenir à son Église, en être
+l'enfant le plus humble et le plus soumis.
+
+Le soir, je me promène avec mon directeur dans le jardin du
+monastère. Nous parlons de l'amour et des souffrances du Christ, du
+néant des choses humaines et de cette heure qui vient où _les morts
+entendront dans leurs tombeaux la voix du Fils de Dieu. Oui,
+j'attends la résurrection des morts,_ et mes larmes coulent bien
+douces quand je pense qu'un jour je retrouverai ma Thérèse rayonnante
+de l'éternelle jeunesse et de l'immortelle beauté.
+
+Parfois, je l'avoue à ma honte, il me semble que je ne pourrai jamais
+supporter son absence. Je le disais aujourd'hui même à mon directeur.
+Le saint vieillard à souri doucement et m'a répondu avec une
+expression céleste: Mon fils, quand vous aurez communié, vous saurez
+que Dieu suffit à l'âme. Ces paroles firent battre mon coeur. En
+songeant à ma communion prochaine, je restai ému, ébloui, comme un
+voyageur devant qui s'entrouvre un horizon enchanté et inconnu. Ô
+Christ mon sauveur, que se passe-t-il dans l'âme qui vous aime quand
+vous y entrez? Peut-être devrais-je, Madame, vous parler avec plus de
+calme, mais la seule pensée de ma première communion me plonge dans
+une sorte de ravissement. Songez donc à ce que Jésus-Christ a fait
+pour moi. Et pourtant j'ai des heures d'abattement terrible, quand je
+pense que ma Thérèse n'est plus nulle part sur la terre. Ô misère et
+faiblesse du coeur de l'homme! Je la pleure quand je la sais au
+ciel... Mais le saint que Dieu m'a donné pour guide me dit de ne pas
+m'alarmer si la nature faiblit souvent. Dans ces moments d'amère et
+profonde tristesse, il me fait réciter le _Te Deum_ pour
+remercier Dieu de ce qu'il m'a donné non seulement _de croire en
+lui, mais encore de souffrir pour lui._ Cette grâce de la
+souffrance et de la foi, vous l'avez aussi reçue, Madame, bénissez et
+remerciez Dieu avec moi, en attendant que, comme l'en priait Thérèse,
+il nous réunisse pour l'éternité dans son amour.
+
+À mon extrême regret, je ne pus assister au baptême de M. Douglas,
+mais, dans ma réponse à sa lettre, je lui appris que Thérèse avait
+offert à Dieu son bonheur et sa vie pour obtenir sa conversion. Après
+son baptême, Francis revint à Montréal et passa quelque temps chez
+moi. Sa première visite avait été pour la tombe de sa fiancée. Je le
+revis avec un déchirant bonheur. Il me fit prendre place sur le sofa
+où il avait si souvent causé avec Thérèse, et quand il put parler, il
+m'entretint de Dieu et d'elle. Toujours généreux, il s'efforçait,
+pour ne pas ajouter à ma peine, de me cacher l'excès de sa douleur,
+et partait surtout des joies de sa conversion, mais sa douleur
+éclatait malgré lui, avec des accents qui déchiraient le coeur. Et
+pourtant, avec quel ravissement il parlait de son baptême et de sa
+première communion! Ah! si Thérèse eût été là pour le voir et
+l'entendre! Ce jeune homme comblé de grâces si grandes m'inspirait
+une sorte de vénération. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa belle
+tête blonde, sur laquelle l'eau du baptême venait de couler. Il avait
+beaucoup maigri et pâli pendant ces deux semaines, mais la joie
+profonde du converti se lisait dans ses yeux fatigués par les larmes.
+Jamais je n'ai compris la puissance de la foi, comme en le regardant
+et l'écoutant. Quand ce coeur si cruellement déchiré éclatait en
+transports d'actions de grâces, je me rappelais les martyrs qui
+chantaient dans les tortures.
+
+Tous les jours il s'enfermait dans la chambre de Thérèse, et passait
+là des heures entières. On n'y avait rien changé. La petite table qui
+avait servi d'autel était encore là avec ses cierges et ses fleurs.
+Le bouquet de roses, dernier don de son fiancé, était toujours devant
+l'image de la Vierge où Thérèse l'avait mis. Hélas! ces pauvres
+fleurs n'étaient pas encore flétries quand la mort l'avait
+frappée.
+
+La première fois que Francis entra dans cette chambre pour lui si
+pleine de souvenirs, il baisa la table où le saint sacrement avait
+reposé, et voulut ensuite s'agenouiller là où il l'avait vue mourir,
+mais il se trouva mal et fut obligé de sortir. Je voulus l'empêcher
+d'y retourner, craignant pour lui ces émotions si douloureuses, mais
+il me rassura. Ne craignez rien, me dit-il, Dieu s'est mis entre la
+douleur et moi. D'ailleurs, cette chambre où elle a vécu, où elle est
+morte, cette chambre où j'ai reçu la foi est pour moi un sanctuaire
+sacré. Voyant qu'il y passait la plus grande partie de son temps, j'y
+mis le plus ressemblant des portraits de Thérèse. Il me remercia pour
+cette attention avec une effusion touchante, et me dit ensuite qu'il
+la portait continuellement dans une présence bien autrement intime
+que celle des sens.
+
+Souvent, il m'entretenait de nos immortelles espérances, et parlait
+avec une conviction si ardente, si Profonde, qu'en l'écoutant, je me
+demandais si j'avais un peu de foi. Sa présence me fit un bien
+infini. Il était impossible de ne pas se ranimer au contact de cette
+ferveur brûlante. Tous les jours nous allions visiter le cimetière de
+la Côte des Neiges. Je déposais sur la tombe de Thérèse les fleurs
+que nous avions apportées. Francis jetait son chapeau sur la terre,
+s'agenouillait et passait son bras autour de la croix. Je le
+regardais prier avec une consolation inexprimable. Comment Dieu
+eût-il pu ne pas écouter cette âme tout éclatante de la pureté de son
+baptême? Comment eût-il pu ne pas entendre _la voix de ces
+larmes_ si saintement résignées? Ce fut dans le cimetière, debout
+près de la tombe de Thérèse, que M. Douglas me confia sa résolution
+d'entrer dans un monastère, après avoir fait le pèlerinage de la
+Terre-Sainte. Il aimait à parler de la vie religieuse, du bonheur et
+de la gloire d'être tout à Dieu, et alors son visage prenait une
+expression qui élevait l'âme. En le regardant, je me surprenais
+rêvant à ces joies du renoncement et du sacrifice, redoutables, il
+est vrai, à la faiblesse humaine, mais si incomparablement au-dessus
+de toutes les autres.
+
+Vint le jour du départ et le dernier adieu, puis, pour lui, la
+dernière visite au cimetière.
+
+C'était une triste et froide journée d'automne, et seule à mon foyer
+pour jamais désolé, je pensais à ma Thérèse qui dormait sous la
+terre, et au noble jeune homme qui s'en allait attendre dans la paix
+profonde du cloître la paix plus profonde de la mort.
+
+Après le départ de M. Douglas, je trouvai dans le journal de Thérèse
+les lignes suivantes qu'il y avait ajoutées. Elles étaient écrites en
+anglais et presque effacées par ses larmes:
+
+"Ô mon Dieu, réunissez-nous pour l'éternité dans votre amour!
+
+"Ce voeu suprême de son âme, je l'ai fait graver sur son crucifix que
+je porte sur ma poitrine, sur l'anneau que je lui ai donné comme à
+mon épouse et qu'il porte parmi les morts, mais il est plus
+ineffaçablement gravé dans mon coeur.
+
+"Ô mon Dieu, soyez béni! _je suis content de vous_; dans le
+deuil si intime, si profond de mon âme, j'aime à répéter ce qu'elle
+me faisait dire aux jours du bonheur. Tout est fini, à jamais fini...
+mais _mon coeur à chanté sa joie. Les routes me sont ouvertes à la
+véritable vie. Par les entrailles de la miséricorde de Dieu, qui a
+voulu que ce soleil levant vînt d'en haut nous visiter, pour éclairer
+ceux qui sont ensevelis dans l'ombre de la mort._ Ces paroles,
+l'Église les a chantées sur la tombe de Thérèse, et cette mère
+immortelle les chantera aussi sur mon cercueil. Ah! je voudrais qu'un
+même tombeau nous réunît un jour. Mais non, il faut s'en aller mourir
+où la voix de Dieu m'appelle. Il faut partir et pour ne revenir
+jamais. Qu'est-ce qui nous attache si fortement là où nous avons aimé
+et souffert?
+
+"Thérèse, tous les jours de ma vie, j'aurais voulu pleurer sur cette
+terre qui te couvre. C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon
+dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection. Mais
+il faut obéir à Dieu. Il faut partir. Demain j'aurai laissé pour
+toujours cette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton
+corps repose; mais j'emporte avec la douleur qui purifie la foi qui
+sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême,
+il y a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu Mon père! mon
+père!
+
+"Ô sainte Église catholique! Ô épouse sacrée du Christ! Ô ma tendre
+et glorieuse mère! Vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la
+haine et le mépris de votre nom, je vous méconnaissais, je vous
+insultais; mais maintenant je vous appartiens et je n'aspire plus
+qu'à mourir entre vos bras.
+
+"Mon Dieu, soyez mon rêve, mon amour. Je m'en vais attendre que les
+ombres déclinent et que le jour se lève."
+
+
+
+IV
+
+
+Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque
+fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son
+retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit
+une dernière fois.
+
+Voici sa lettre:
+
+Madame,
+
+Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que
+je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette
+résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome,
+à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis
+une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de
+Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une
+atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je
+n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui
+des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en
+entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant
+d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus
+s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de
+Dieu.
+
+Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au
+milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève
+l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre
+Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère
+(où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans
+doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais
+bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à
+ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui
+ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la
+Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des
+sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la
+nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans
+combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus
+rien.
+
+Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis
+Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les
+monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs,
+comme on le dit communément, _mais pour les grandes vertus et les
+grandes joies_.
+
+Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les
+bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes
+fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me
+traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne
+fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches
+indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne
+grâce que cet aimable religieux.
+
+En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers.
+Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau
+représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les
+armoiries des Chartreux--un globe surmonté d'une croix et cette belle
+devise: _Stat crux dum volvitur orbis;_ la croix demeure pendant
+que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.
+
+Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien
+pénible.
+
+Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes
+malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je
+croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement
+qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de
+commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais
+apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse,
+j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle
+m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses
+cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un
+sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me
+séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses
+cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait
+entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert
+pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une
+agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à
+la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son
+regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda
+ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler "comme un enfant parle
+à son père." J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma
+timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je
+m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses
+paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée
+avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion,
+et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son
+crucifix, son portrait et ses cheveux.
+
+Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après
+quelques instants de silence:
+
+--Mon fils, gardez toujours au fond de votre coeur le souvenir de cet
+ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce
+qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces
+objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un
+sacrifice.
+
+Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains
+sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime
+de mon âme:
+
+--Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être
+religieux?
+
+J'étais bien troublé, mais je lui dis:
+
+--Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en
+toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me
+reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur
+mon coeur au jour de mon baptême et de ma première communion.
+Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.
+
+--Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui
+ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la
+base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat,
+il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.
+
+Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à
+ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai--oui, j'hésitai. Ô
+mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au
+fond de mon coeur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le
+médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me
+séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose
+de cette douleur terrible qui me brisait le coeur quand je la mis
+dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma
+faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de
+douces et tendres paroles.
+
+--Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout
+sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des
+bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes.
+Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange
+gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent
+pour vous dans ce moment.
+
+Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême,
+de ma première communion.
+
+Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être
+fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole
+quelque chose qui pénètre et enflamme le coeur. J'avais bien honte de
+moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement
+devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au
+contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me
+serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon coeur le feu
+sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu
+jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite
+et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion
+profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi
+doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui
+avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement
+et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable
+indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme
+nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs
+imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que
+n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de
+souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer,
+le révérend Père me dit agréablement:
+
+--Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.
+
+Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant
+de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le
+plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:
+
+--Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.
+
+Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les
+cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que
+son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le
+sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit
+sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et
+puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter
+ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la
+consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il
+me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.
+
+Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon
+noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes
+regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec
+toute la force et la tendresse de mon coeur, mais si je pouvais la
+rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin,
+Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur
+Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.
+
+Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit
+que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse,
+n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à
+sacrifier?
+
+"Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un
+sacrifice de louanges."
+
+Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation
+religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais,
+comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne
+désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser
+à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il
+est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur
+et à la gloire de lui appartenir.
+
+Sans doute, la vie religieuse est austère, mais _la charité de
+Jésus-Christ nous presse_, et l'enchantement de vivre sous le même
+toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des
+choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se
+comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du
+sanctuaire, après les voeux solennels qui l'unissent à Dieu pour
+toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes
+les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette
+pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et
+comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de _la figure de
+ce monde qui passe_, il a _jeté son coeur dans l'éternité_, et
+vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la
+foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se
+perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat
+dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les
+tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si
+cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que
+j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de
+soleil.
+
+Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il
+faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons
+jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. _Le coeur en
+haut_, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez
+notre Père.
+
+Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait
+qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence
+des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les
+jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir
+aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais
+d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de
+deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.
+
+Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je
+demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde
+blessure de votre coeur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut
+attachée à la croix.
+
+Adieu, une dernière fois.
+
+Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la
+première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô
+mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!
+
+Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M.
+Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et
+attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et
+si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre
+cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille
+chérie vivait dans son coeur, que tous les jours, suivant sa parole,
+il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était
+singulièrement douce.
+
+Francis Douglas avait toujours vécu dans l'opulence; il dut souffrir
+beaucoup de l'austérité de la Chartreuse. Pourtant il prononça ses
+voeux. Atteint, peu après, d'une maladie mortelle, il vit venir la
+mort avec une paix profonde. Un des religieux lui ayant demandé s'il
+n'éprouvait pas quelque crainte, il sourit et répondit: Que
+craindrais-je? Je vais tomber dans les bras de Celui que j'ai le plus
+aimé.
+
+Il pria son supérieur de m'écrire pour m'apprendre sa mort.
+
+Sans cesse, il bénissait Dieu du don de la foi.
+
+Après sa communion dernière, Francis désira entendre le _Salve
+Regina_ et expira doucement pendant qu'on le chantait. Il aimait
+ce chant, disaient les religieux ses frères, et ne l'entendait jamais
+sans s'attendrir visiblement.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un amour vrai, by Laure Conan
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14537 ***
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+<title>Un amour vrai par Laure Conan</title>
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+
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14537 ***</div>
+
+<h1>Un amour vrai</h1>
+
+<h2>Par Laure Conan</h2>
+
+<h3 class="sectionhead">I</h3>
+
+<p>J'ai été témoin dans ma vie d'un héroïque sacrifice. Celle qui l'a
+fait et celui pour qui il a été fait sont maintenant dans l'éternité.
+J'écris ces quelques pages pour les faire connaître. Leur souvenir
+m'a suivie partout, mais c'est surtout ici, dans cette maison où tout
+me les rappelle, que j'aime à remuer <i>les cendres de mon c&#339;ur.</i></p>
+
+<p>Ô mon Dieu, vous êtes infiniment bon pour toutes vos créatures, mais
+vous êtes surtout bon pour ceux que vous affligez. Vous savez quel
+vide ils ont laissé dans ma vie et dans mon c&#339;ur, et pourtant, même
+dans mes plus amères tristesses, j'éprouve un immense besoin de vous
+remercier et de vous bénir. Oui, soyez béni, pour m'avoir donné le
+bonheur de les connaître et de les aimer; soyez béni pour cette foi
+profonde, pour cette admirable générosité, pour cette si grande
+puissance d'aimer que vous aviez mises dans ces deux nobles
+c&#339;urs.</p>
+
+<p><i>(Thérèse Raynol à sa mère.)</i></p>
+
+<p class="letterdate">Malbaie, le 14 juin 186.</p>
+
+<p>Chère mère,</p>
+
+<p>La malle ne part que demain, mais pourquoi ne pas vous écrire ce
+soir? Je suis à peu près sûre que vous vous ennuyez déjà, et je
+compte bien que vous ne tarderez guère à suivre votre chère
+imparfaite. J'ai choisi pour vous la chambre voisine de la mienne. En
+attendant que vous en preniez possession, j'y ai mis la cage de mon
+bouvreuil, auquel je viens de dire bonsoir. Mais il faut bien vous
+parler un peu de mon voyage, qui n'a pas été sans intérêt. Vous vous
+rappelez ce jeune homme dont le courage fut tant admiré à l'incendie
+de notre hôtel, à Philadelphie. Figurez-vous qu'à ma très grande
+surprise, je l'ai retrouvé parmi les passagers. Il se nomme Francis
+Douglas. Je puis maintenant vous dire son nom, car j'ai fait sa
+connaissance ce soir.</p>
+
+<p>Nous venions à peine de laisser Québec, quand je l'aperçus, se
+promenant sur la galerie avec le port d'un amiral. Je le reconnus
+du premier coup d&#339;il, non sans émotion, pour parler franchement.
+Si cela vous étonne, songez, s'il vous plaît, que vous pleuriez
+d'admiration en parlant du courage héroïque de cet inconnu; de
+l'admirable générosité avec laquelle il s'était exposé à une mort
+affreuse, pour sauver une pauvre chétive vieille qui ne lui était
+rien. Après avoir longtemps marché à l'avant du bateau, il entra dans
+le salon. Ce chevalier, qui risque sa vie pour sauver les vieilles
+infirmes, nous jeta un regard distrait. Ouvrant son sac de voyage, il
+y prit un livre et fut bientôt absorbé dans sa lecture.
+Connaissez-vous ce beau garçon? me demanda Mme L...&mdash;Lequel? Dis-je
+hypocritement.&mdash;Celui qui vient d'entrer.&mdash;Non, répondis-je. Je ne
+parlai pas de sa belle action. Pourquoi? Je n'en sais rien, chère
+mère. Mais je le considérais souvent, sans qu'il y parût, et je me
+disais que je ne serais nullement fâchée de savoir tout ce qui le
+regarde. Ne serez-vous pas fière de la raison de votre grande fille,
+si je vous avoue que je me surpris appelant une tempête! C'est bien
+naturel. J'aurais voulu voir comment il se conduit dans un naufrage.
+Malheureusement, ce souhait si sage, si raisonnable, si charitable,
+ne se réalisa pas.</p>
+
+<p>On me demanda de la musique. Je venais de lire quelques pages
+d'Ossian&mdash;ce qui n'est plus neuf;&mdash;je jouai une vieille mélodie
+écossaise. Monsieur ferma son livre et m'écouta avec un plaisir
+évident. Il est écossais, pensai-je, et vous allez voir que je ne me
+trompais pas. Il ne reprit plus sa lecture, et quelque chose dans son
+expression me disait que sa pensée était loin, bien loin,&mdash;dans les
+montagnes et les bruyères de l'Écosse.</p>
+
+<p>Ne l'ayant pas vu débarquer à la Malbaie, j'avais supposé qu'il se
+rendait à Tadoussac. Après le souper, j'étais avec quelques dames
+dans le salon de l'hôtel. Jugez de ma surprise, quand je le vis
+entrer avec cette bonne Mme L..., qui nous le présenta.</p>
+
+<p>M. Douglas me parla du plaisir qu'il avait éprouvé en entendant un
+air de son pays, et ces quelques mots simples et vrais disaient
+éloquemment son amour pour sa patrie. Je vous assure que je n'étais
+pas à mon aise, près de ce héros. Il me semblait qu'il lisait dans
+mon âme, et, comme je me rends compte que je m'occupe un peu trop de
+lui, chaque fois que je rencontrais son regard ma timidité
+augmentait. J'avais beau me dire que je ne suis pas <i>transparente</i>,
+je ne pus parvenir à me le persuader. Il est certain que je ne vous
+ai pas fait honneur. M. Douglas, qui était, lui, parfaitement à
+l'aise, essaya plusieurs fois d'engager la conversation avec moi,
+et ne réussit pas, comme vous le pensez bien. Mais si je ne parlais
+pas assez, j'ai la consolation de dire que d'autres parlaient trop.
+Deux dames s'aventurèrent dans une dissertation sentimentale
+avec un galant officier. Vous vous imaginez facilement que cette
+dissertation n'a pas jeté qu'un peu de lumière dans les abîmes
+du c&#339;ur humain.</p>
+
+<p>J'allais entrer dans ma chambre, quand la brillante Mlle X... me dit
+avec une satisfaction mal déguisée: &ldquo;Thérèse, ma chère, comme vous
+étiez gauche et embarrassée ce soir! Quelle opinion vous allez donner
+des Canadiennes à ce séduisant étranger!&rdquo; Soyez fière de moi, après
+cela. Mais n'importe. Si le feu prend cette nuit à l'hôtel, j'espère
+que ce sauveur de vieilles veuves paralysées ne me laissera pas
+brûler.</p>
+
+<p><i>(La même à la même.)</i></p>
+
+<p class="letterdate">Malbaie le 23 juin 186</p>
+
+<p>Chère mère,</p>
+
+<p>J'en veux et j'en voudrai longtemps à ces maussades affaires qui vous
+retiennent loin de moi. Même je ne suis pas sûre de ne pas vous en
+vouloir un peu. Aux quatre vents du ciel les obstacles! Croyez-moi,
+tout est vanité, à part marcher sur la mousse et respirer le satin.
+Descendez vite. Il me tarde de vous faire les honneurs de la Malbaie.
+Kamouraska a bien ses agréments. J'ai un faible pour Tadoussac, pour
+ses souvenirs, pour sa jolie baie, grande comme une coquille, mais la
+Malbaie ne se compare point.</p>
+
+<p>Cette belle des belles a des contrastes, des surprises, des caprices
+étranges et charmants. Nulle part je n'ai vu une pareille variété
+d'aspects et de beautés. Le grandiose, le joli, le pittoresque, le
+doux, la magnificence sauvage, la grâce riante se heurtent, se mêlent
+délicieusement, harmonieusement, dans ces paysages incomparables.</p>
+
+<p>Ô mon beau Saint-Laurent! ô mes belles Laurentides! ô mon cher
+Canada! Excusez ce lyrisme: c'est demain notre fête nationale.</p>
+
+<p>La Malbaie n'a qu'un défaut, l'affluence des étrangers. Si j'étais
+reine, je me contenterais de cette campagne enchantée pour mon
+royaume, mais j'en défendrais l'entrée d'abord à toutes celles qui
+lisent des romans, ensuite à tous ceux qui se croient qualifiés pour
+gouverner et réformer leur pays. Qu'en dites-vous? Mais en attendant,
+c'est un bruit, un mouvement, un va-et-vient continuel.</p>
+
+<p>Les étrangers n'ont ici que l'obligation de ne rien faire. Aussi,
+comme on s'y promène. Tous les jours, pique-niques, parties de
+plaisir de toutes sortes et bals le soir. Pour moi, je donnerais tous
+les pique-niques passés, présents et futurs, tous les bals impromptus
+et préparés, pour un bain de mer.</p>
+
+<p>Je vais tous les matins à la messe, ordinairement par la grève, ce
+qui est fort agréable. L'église est bâtie sur le fleuve, à
+l'embouchure de la rivière Malbaie. C'est un fort beau site. En face,
+la baie,&mdash;cette charmante baie que l'on compare à celle de Naples,&mdash;à
+droite des champs magnifiques, une hauteur richement boisée, où
+chantent les oiseaux et les brises d'été; à gauche, la rivière, puis
+le Cap-à-l'Aigle, sauvage et gracieux, et en arrière les montagnes
+vertes et bleues qui ferment l'horizon. L'église est bien
+entretenue.</p>
+
+<p>&ldquo;<i>Le siècle avait deux ans</i>&rdquo; lorsqu'on a commencé à la
+construire. C'est jeune encore pour une église. Pourtant les
+hirondelles l'affectionnent, car les nids s'y touchent, et, en levant
+les yeux, on aperçoit toujours quelque jolie petite tête qui s'avance
+curieusement au dehors.</p>
+
+<p>Je suppose qu'il faut bien vous parler un peu de M. Douglas. Il est
+assez probable que je m'occupe de lui plus qu'il ne faudrait; mais,
+outre que je n'en dis rien, je ne fais en cela que comme tout le
+monde. Je n'ai dit qu'à Mme L... que M. Douglas est le héros de
+l'incendie de l'hôtel. Elle m'a conseillé de garder sagement le
+silence là-dessus. Elle prétend qu'il est assez dangereux sans
+l'auréole de l'héroïsme.</p>
+
+<p>Vous, mère chérie, vous prétendez que c'est un grand dommage que ce
+noble jeune homme ne soit pas très laid, ou un peu difforme. Avec
+votre permission, madame, c'est justement cela qui serait dommage.
+Chère mère, c'est prudent peut-être, ce que vous dites, mais à coup
+sûr, ce n'est pas féminin. D'ailleurs, si M. Douglas est de la
+famille des braves, il n'est pas de celle des galants, et n'accorde
+d'attention que juste ce qu'il faut pour n'être pas impoli. Il
+décline toutes les invitations et a l'air de s'être dit comme un
+poète:</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ À <i>moi</i> la grève solitaire,<br>
+ La chasse au beau soleil levant,<br>
+ À <i>moi</i> les bois pleins de mystère,<br>
+ La pêche au bord du lac dormant.</blockquote>
+
+<p>Mme H... a déclaré que nous devrions toutes conclure contre lui un
+traité d'alliance offensive.</p>
+
+<p>Le Dr G... est à la Malbaie et se livre à l'observation. Il trouve
+que les rubans écossais sont bien en faveur depuis l'arrivée de M.
+Douglas, et se plaint amèrement d'être condamné à entendre tant
+d'airs écossais, depuis la même date. Ce que c'est, dit-il, d'avoir
+la tournure chevaleresque! Moi, j'ai passé plusieurs années en
+Écosse, et personne n'a songé à apprendre <i>Vive la canadienne</i>,
+ou <i>À la claire fontaine</i>. M. Douglas est riche, et le Dr se
+plaît à en informer les dames qui ont des filles à marier. Ça les
+rend pensives, dit-il.</p>
+
+<p>Ce soir, le docteur, Elmire et moi, nous sommes allés visiter les
+sauvages. C'est curieux à voir. La soirée était fraîche. Un beau feu
+de branches sèches flambait devant les cabanes. J'aperçus M. Douglas
+qui se chauffait et causait avec les sauvages. En le voyant dans
+cette clarté rougeâtre, je me rappelai l'incendie, et, pour dire
+vrai, le c&#339;ur me battit un peu fort; puissance du souvenir,
+involontaire hommage au courage et à la générosité!</p>
+
+<p>Comme nous allions partir, le Dr fut appelé en toute hâte pour un
+malade et nous revenions seules, quand M. Douglas nous joignit et
+réclama l'honneur de nous reconduire, ce que nous daignâmes accorder.
+Je fus un peu surprise, je l'avoue, car il ajouta, avec une naïveté
+bien singulière chez un homme du monde: J'ai cru que j'avais eu tort
+de vous laisser partir seules, et, réflexion faite, je me suis hâté
+de vous rejoindre.&mdash;Nous comprenons, monsieur, dit Elmire piquée:
+vous avez cru que c'était un devoir.&mdash;Non, Mademoiselle, j'ai
+seulement pensé que c'était une attention à laquelle vous aviez
+droit, et il continua un peu fièrement: Vous défendre, si vous
+couriez quelque danger, ce <i>serait un devoir</i>.</p>
+
+<p>J'incline à croire que ce devoir serait bien rempli, et si jamais je
+vais me promener chez les cannibales, je prierai M. Francis Douglas
+de me donner le bras. Il a veillé au salon, contre son habitude. Il
+n'est certainement pas aussi beau qu'on le dit, mais il a une
+distinction rare et une grâce incomparable.</p>
+
+ <blockquote class="verse"><i>
+ La grâce plus belle que la beauté.</i></blockquote>
+
+<p>Comme vous voyez, c'est bien suffisant. Il est plutôt grave
+qu'enjoué, mais on cause bien avec lui. Vous aimerez sa simplicité
+charmante. Nous avons conversé en français, et là-dessus on nous a
+gracieusement fait entendre&mdash;à Elmire et à moi&mdash;qu'il faut que notre
+prononciation anglaise le fatigue beaucoup, puisqu'il nous parle
+français. N'est-ce pas beau de songer si vite aux ennuis de son
+prochain?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit des susceptibilités de M. Douglas, une chose sûre,
+c'est qu'il parle français parfaitement, et une autre chose joliment
+certaine aussi, c'est que j'aimerais mieux ne le fatiguer en rien. Je
+lui ai demandé comment il trouvait nos sauvages. Bien déchus,
+mademoiselle. Ils ne sont pas tatoués et la mauvaise civilisation les
+gagne. Quand je me suis assis à leur feu, ils ne m'ont pas présenté
+le calumet de paix. Quel surnom les sauvages d'autrefois lui
+auraient-ils donné? Songez-y, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Chère mère, descendez vite et apportez-moi un gros bouquet de roses.
+Je m'ennuie et je vous aime.</p>
+
+<hr>
+
+<h3>Extraits du journal de Thérèse.</h3>
+
+<p class="letterdate">24 juin.</p>
+
+<p>Ce matin, de très bonne heure, Elmire et moi, nous sommes allées à la
+chapelle Harvieux. Le trajet est rude sur la grève de l'extrême
+Pointe-aux-Pics: pas de <i>sable d'or</i>, mais quand on a le pied sûr,
+c'est charmant de marcher sur ces beaux <i>crans</i> lavés par la mer.
+Ô senteur du varech! ô parfums du salin! Qu'il fait bon, de se
+sentir vivre et d'errer comme une alouette sur la grève embaumée!
+Les oiseaux chantaient dans les arbres qui couronnent la falaise.
+L'ancolie croît partout dans les fentes des rochers. Ces jolies
+cloches rouges font un charmant effet sur le roc aride. Qu'est-ce qui
+plaît davantage, une fleur dans la mousse ou une fleur sur un rocher?
+Hélas! il y a des femmes qui n'aiment les fleurs que sur leurs
+chapeaux, et pour qui une promenade dans la rue Notre-Dame a plus de
+charmes qu'une course dans les bois ou sur la grève! Mais à quoi bon
+philosopher?</p>
+
+<p>La chapelle Harvieux est à un mille du quai. C'est tout simplement
+une grotte de sept à huit pieds de profondeur, taillée dans le roc à
+une dizaine de pieds du sol. Il y a bien longtemps, un religieux
+français du nom de Harvieux y célébra la messe. Ce missionnaire
+descendait le fleuve en canot pour visiter les colons établis sur les
+côtes et fut retenu là par une tempête. J'aime cette solitude
+sauvage, et qu'elle doit être grande et triste quand le vent gémit et
+que la mer se livre à ses formidables colères! Mais ce matin tout
+était calme et les goélands séchaient coquettement leurs plumes sur
+ces rochers où ils viennent prophétiser la tempête.</p>
+
+<p class="letterdate">26 juin.</p>
+
+<p>Aujourd'hui j'attendais ma mère, et je suis allée à l'arrivée du
+bateau, mais déception. Il n'y avait pour moi qu'une lettre et un
+bouquet de roses. Je me suis vite sauvée pour lire ma lettre. Je
+n'aime pas ces foules bruyantes où les cochers et les gamins ont la
+haute note. Elmire est venue me rejoindre et après m'avoir pris la
+moitié de mon bouquet, elle a décidé qu'il fallait explorer la grève
+en deçà du quai. Nous avons commencé par escalader les énormes blocs
+qui sont là, et nous y avons trouvé une grotte profonde à demi fermée
+par des bouquets de jeunes cèdres. Les oiseaux, il me semble, doivent
+aimer cette grotte le matin, les jours d'automne surtout, car le
+soleil levant l'emplit de rayons et y fait bourdonner sans doute une
+foule d'insectes. Mais ce soir elle était pleine d'ombre et de
+fraîcheur. Nous y sommes restées longtemps. J'avais sur l'âme une
+brume de mélancolie. Ma mère viendra demain. Ce n'est qu'un retard
+d'un jour, mais cela suffit pour attrister. L'âme a un ciel si
+changeant! Pourtant qu'il faisait beau ce soir! J'ai laissé la grotte
+avec regret. Pauvre grotte, me disais-je, ce matin elle s'est emplie
+de soleil, de chaleur et de vie avant le reste de la nature qui
+l'entoure, et la voilà pleine d'ombre pendant que le soleil rayonne
+encore partout, sur le Cap-à-l'Aigle, sur le fleuve si beau, sur les
+clochers lointains qui scintillent le long de la côte du sud. Et je
+pensais à une âme qui m'intéresse et que la tristesse semble
+envelopper.</p>
+
+<p>Pour moi, jusqu'à présent, la vie a été bien douce. Il est vrai, je
+n'ai pas connu ma mère, c'est à peine s'il me reste un souvenir de
+mon père, et pourtant j'ai été heureuse, car ma belle-mère m'aime
+avec une tendresse plus que maternelle. Mais combien d'âmes ouvertes
+dans leurs beaux jours d'enfance à tous les rayons du ciel, plus
+illuminées peut-être que les autres, ont vu tout à coup, par une
+permission de Dieu, la nuit les envahir de bonne heure!</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ Hélas! la vie est semblable à la mer;<br>
+ Son flot, parfois caressant sur la plage,<br>
+ Écume au large et devient plus amer.</blockquote>
+
+<p class="letterdate">30 juin.</p>
+
+<p>M. Douglas est protestant; je m'en doutais, et pourtant il m'a été
+pénible de le lui entendre dire.</p>
+
+<p>À la première occasion, ma mère lui a parlé de sa belle conduite à
+l'incendie de Philadelphie. Il a rougi comme une jeune fille et nous
+a assurées que dans la surexcitation on expose facilement sa vie. Il
+prétend que son agilité de montagnard est pour beaucoup dans ce que
+nous appelons son héroïsme.</p>
+
+<p>Ma mère ne lui a pas caché comme nous désirions le connaître, comme
+nous lui en voulions de s'être dérobé à toutes les recherches.
+J'étais un peu confuse, et lui n'était pas à l'aise non plus. Il a
+souri en entendant dire que, jusqu'à notre départ de Philadelphie, je
+m'étais obstinée à rêver pour lui une ovation populaire. Le sourire a
+un singulier charme sur sa bouche sérieuse, c'est dommage qu'il soit
+si rare. D'où vient la tristesse qui lui est habituelle. D'abord,
+j'avais cru que c'était l'ennui de se trouver au milieu d'étrangers;
+mais ce n'est pas cela. Il a un grand chagrin. Malgré son calme, sa
+réserve anglaise, on ne peut le voir longtemps sans s'en apercevoir.
+Pourquoi souffre-t-il? Je suis condamnée à entendre là-dessus bien
+des suppositions. Quoi qu'il en soit, je suis sûre que ce n'est pas
+une douleur vulgaire qui assombrit ce noble front. Jusqu'à présent,
+je ne sais rien de sa vie, si ce n'est qu'il a perdu ses parents de
+bonne heure et qu'il n'a ni s&#339;ur ni frère.</p>
+
+<p>Il nous a priées de ne rien dire de l'incendie de Philadelphie. Soit,
+je n'en dirai rien, mais j'y pense souvent. Noble jeune homme! Quand
+moi et tant d'autres ne savions donner que notre impuissante
+compassion, lui s'est exposé avec une générosité sublime. Quel parfum
+un pareil souvenir doit laisser dans l'âme! Souvent, en le regardant,
+je me demande ce qu'il dut éprouver quand il se trouva seul après
+s'être dérobé aux applaudissements de la foule. Jamais je ne
+connaîtrai la joie du dévouement héroïque, mais je remercie Dieu
+d'avoir été témoin d'une action vraiment courageuse, vraiment
+désintéressée, vraiment généreuse. L'admiration élève l'âme et
+satisfait un des plus doux besoins du c&#339;ur.</p>
+
+<p class="letterdate">8 juillet.</p>
+
+<p>Je me sens souvent inquiète et troublée. Où est le calme, la sereine
+insouciance de ma jeunesse? Je suis bien différente de moi-même, de
+ce pauvre moi que je croyais connaître. J'aurais besoin de solitude.
+La vie d'hôtel m'ennuie. Il y a de l'autre côté de la baie, au bas du
+Cap-à-l'Aigle, une maison dont la situation isolée me plairait
+beaucoup. Là rien ne me distrairait de la vue et du bruit de la
+mer.</p>
+
+<p>&ldquo;Plein de monstres et de trésors, toujours amer quoique limpide,
+jamais si calme qu'un souffle soudain ne le puisse troubler
+effroyablement; est-ce l'océan ou le c&#339;ur de l'homme?</p>
+
+<p>&ldquo;Riche et immense, et voulant toujours s'enrichir et s'agrandir,
+toujours prompt à franchir ses limites, toujours contraint d'y
+rentrer, emprisonné par des grains de sable: est-ce le c&#339;ur de
+l'homme ou l'océan?</p>
+
+<p>&ldquo;Océan! c&#339;ur de l'homme! quand vous avez bien mugi, bien déchiré les
+rivages, vous emportez pour butin quelques stériles débris qui se
+perdent dans vos abîmes!&rdquo;</p>
+
+<p class="letterdate">12 juillet.</p>
+
+<p>Enfin, je connais la cause de sa tristesse, et je sais aussi quel est
+ce sentiment que je prenais pour une admiration vive.</p>
+
+<p>Pourquoi suis-je restée ici? J'aurais dû le fuir. Maintenant, c'est
+trop tard.</p>
+
+<p>Hier nous avons causé intimement. Il m'a parlé de l'ami qu'il a
+perdu, et l'indicible joie que j'ai sentie en l'entendant dire qu'il
+n'avait jamais aimé que son ami m'a été une révélation. Ô mon Dieu!
+ayez pitié de moi. Je le sais, <i>celui qui n'a pas l'Église pour
+mère ne peut vous avoir pour père;</i> je le sais, mais il m'est
+impossible de ne pas l'aimer.</p>
+
+<p class="letterdate">30 juillet.</p>
+
+<p>M. Douglas me parle toujours de son ami, mais avec une sensibilité si
+vraie, si profonde, qu'il est impossible de l'entendre sans être
+touché au delà de tout ce qu'on peut dire. En l'écoutant, je me
+rappelle cette parole de David pleurant son Jonathas: &ldquo;Je t'aimais
+comme les femmes aiment.&rdquo;</p>
+
+<p>Il m'a montré le portrait de son ami et quelques-unes de ses lettres.
+Je les ai lues avec un attendrissement profond, et maintenant je
+comprends la profondeur de ses regrets. Pourquoi l'amitié, si rare
+chez les hommes, l'est-elle encore plus chez les femmes? Deux ans
+bientôt que Charles de Kerven est mort. Je pense bien souvent à ce
+pauvre jeune homme qui dort là-bas, sur la terre de Bretagne. J'aime
+à prier pour lui. Il a eu de grands malheurs, il est mort à la fleur
+de l'âge, mais il a été profondément aimé par l'homme le plus noble
+qui fut jamais.</p>
+
+<h3 class="sectionhead">II</h3>
+
+<p>(Fête de Saint Bernard)</p>
+
+<p>Saint Bernard disait à la sainte Vierge: &ldquo;Je consens à n'entendre
+jamais parier de vous, si quelqu'un peut dire qu'il vous a invoquée
+sans être secouru.&rdquo; Bon saint! Je veux me rappeler cette parole,
+chaque fois que je dirai le <i>Souvenez-vous</i> pour Francis.</p>
+
+<p>Oh! auguste Vierge, ma douce mère, je vous en prie, faites que mon
+amour pour lui ne déplaise jamais à vos yeux très purs, et daignez
+vous-même l'offrir à Dieu.</p>
+
+<p>Cette après-midi, j'étais sur la grève avec plusieurs amies. On parla
+du prochain départ de M. Douglas pour l'Écosse. Je n'y crus pas, et
+pourtant quel poids ces paroles me mirent sur le coeur! Si c'était
+vrai... s'il devait partir, me disais-je... et ne faudra-t-il pas
+qu'il parte un jour? Cette pensée me bouleversait, m'accablait. Comme
+je me sentais observée, je pris un prétexte pour m'éloigner. Ne plus
+jamais l'entendre! Ne plus jamais le voir!</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, quel serait donc le malheur de vous perdre pour jamais;
+puisque la seule pensée d'être séparée de lui me faisait si
+cruellement souffrir!</p>
+
+<p>Je marchais au hasard sur la grève; tout à coup, apercevant le
+clocher qui brillait au soleil, je pensai à celui qui a de la
+consolation pour toutes les douleurs, et je me dirigeai vers
+l'église. Bientôt j'entendis, derrière moi, ce pas léger que je
+connais si bien, et, un instant après, M. Douglas me rejoignit.
+Est-il vrai que vous partiez bientôt? lui demandai-je.&mdash;Et comment
+vivrais-je sans vous? me répondit-il vivement.</p>
+
+<p>Puis troublé, ému, il me dit qu'avec moi il se consolerait de la mort
+de son ami... qu'il avait cru sa vie brisée pour jamais, mais que je
+lui avais rendu la foi au bonheur. Nous marchâmes ensuite sans
+échanger une seule parole. Comme nous montions la petite côte qui
+conduit de la grève au chemin public, il me dit à demi-voix: Essuyez
+vos yeux il ne faut pas que d'autres que moi voient ces larmes. Oui,
+c'était vrai, je pleurais sans m'en apercevoir. Quand nous fûmes à
+l'église: Je venais ici, lui dis-je. Lui, m'appelant pour la première
+fois par mon nom de baptême, me demanda gravement: Thérèse, pourquoi
+pleuriez-vous? Je me sentis rougir, et, ne trouvant rien à répondre,
+je lui dis: Laissez-moi, je vais prier pour vous. Il m'ouvrit la
+porte de l'église.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, quel bonheur de vous prier pour lui, vous, l'arbitre
+souverain de son sort éternel! Il n'est pas l'enfant de votre Église,
+et à cause de cela j'aurais voulu ne pas l'aimer, mais vous m'avez
+donné pour lui tous les dévouements et toutes les tendresses. Ô
+Christ, mon sauveur, je sais que <i>tout don parfait vient de vous</i>,
+mais souvenez-vous de mon ardente prière, et faites-moi mériter pour
+lui la foi; faites-la moi mériter par n'importe quelles douleurs,
+par n'importe quels sacrifices. Et vous, ma divine mère, je vous
+promets de vous aimer, de vous honorer pour lui et pour moi, en
+attendant qu'il vous connaisse.</p>
+
+<p>Comme je m'agenouillais devant l'autel de la sainte Vierge, pour lui
+confirmer cette promesse, la lumière du soleil, glissant à travers
+les vitraux, fit à la statue comme une auréole de joie et de gloire;
+son doux visage sembla sourire.</p>
+
+<p>Je sortis très calme et très heureuse. M. Douglas m'avait attendue.
+Il parla peu le long du chemin et ne fit aucune allusion à ce qui
+s'était passé entre nous, mais nous nous comprenions parfaitement.
+Sur le rivage, une pauvre femme ramassait péniblement les branches
+apportées par la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Rendons-la heureuse aussi, dit Francis.</p>
+
+<p>Il me donna sa bourse et je la remis à la pauvre vieille, qui la
+reçut en nous bénissant.</p>
+
+<p>Nous marchions en silence.</p>
+
+<p>Jamais je ne m'étais sentie si heureuse de vivre.</p>
+
+<p>Les oiseaux chantaient, la mer chantait et mon âme aussi chantait. Il
+me semblait respirer la vie dans les senteurs des bois, dans les
+parfums de la mer. À l'horizon, le soleil baissait. Nous nous assîmes
+sur les rochers pour le regarder coucher. Je n'oublierai jamais ce
+tableau: devant nous, le Saint-Laurent si beau sous sa parure de feu;
+au loin, les montagnes bleues; partout une splendeur enflammée sur ce
+paysage enchanteur. Francis regardait enthousiasmé, mais son noble
+visage s'assombrit tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faut-il que les beaux jours finissent, me dit-il
+tristement.</p>
+
+<p>J'étais heureuse, enchantée, ravie, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyons pas ingrats. Regardez autour de vous, et dites-moi ce que
+sera la patrie, puisque l'exil est si beau.</p>
+
+<p>Il me regarda avec une expression que je n'oublierai jamais, et
+répondit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt: Regardez dans votre c&#339;ur.</p>
+
+<p>Et un peu après il continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'amour fait comprendre le ciel, mais ce beau coucher de soleil me
+rappelle que la vie passe.</p>
+
+<p>La soirée s'est passée à l'hôtel. Francis était très grave, mais il y
+avait dans sa voix une douceur pénétrante qui ne lui est pas
+ordinaire, et quand je rencontrais son regard, j'y voyais luire cette
+lumière fugitive qui traverse parfois ses yeux comme un éclair. Il ne
+me parla guère; mais, sans rien faire qui puisse attirer l'attention,
+il a l'art charmant de me laisser voir qu'il s'occupe de moi. Cette
+bonne Mme L..., s'adressant à Mlle V... et à moi, nous fit observer
+que M. Douglas avait l'air heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vois le mieux, c'est qu'il est bien bon, répondit Mlle
+V...,&mdash;qui se pique de dire toujours ce qu'elle pense, et un instant
+après elle ajouta:&mdash;Je voudrais bien savoir pourquoi il est ce soir
+aussi grave, aussi recueilli qu'un jésuite qui sort de retraite.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="letterdate">21 août.</p>
+
+<p>Comme j'ouvrais ma fenêtre ce matin, un bouquet adroitement lancé
+tomba à mes pieds.&mdash;Remerciez-moi, dit Francis quand nous nous
+rencontrâmes.&mdash;Je remerciai, mais avec des restrictions sur la
+manière d'offrir les fleurs. Il m'écouta avec ce sourire qui éclaire
+son visage&mdash;et mon c&#339;ur aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez, me dit-il, depuis combien de temps j'attendais pour
+vous l'offrir!</p>
+
+<p>Et il chanta à demi-voix:</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ À l'heure où s'éveille la rose,<br>
+ Ne dois-tu pas te réveiller?</blockquote>
+
+<p>J'ai porté son bouquet à l'église. Je veux qu'il se fane devant le
+saint sacrement, et quand il sera flétri, j'irai le reprendre pour le
+conserver toujours. Seigneur Jésus, vous êtes au milieu de nous et il
+ne vous connaît pas. Il ne croit pas au mystère de votre amour. Mais
+vous pouvez lui ouvrir les yeux de l'âme, et le faire tomber croyant
+et ravi à vos pieds.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je suis allée voir une jeune fille morte la nuit
+dernière. J'avais besoin de me pénétrer de quelque grave pensée, car
+j'étais comme enivrée de mon bonheur. Je restai longtemps à côté du
+lit où la pauvre enfant était couchée dans cette attitude effrayante
+qui n'appartient qu'à la mort. La croix noire tranchait lugubrement
+sur la blancheur du drap qui la couvrait. Je soulevai le linceul et
+regardai longtemps. Ah! Francis, serait-il possible de ne nous aimer
+que pour cette vie qui passe?</p>
+
+<p>Tout passe et nous passerons comme tout le reste, mais je veux que
+celui de nous qui survivra à l'autre puisse dire ce qu'Alexandrine de
+la Ferronnays écrivait après la mort d'Albert: &ldquo;Ô mon Dieu,
+souvenez-vous que pas une parole de tendresse n'a été échangée entre
+nous, sans que votre nom ait été prononcé et votre bénédiction
+implorée.&rdquo;</p>
+
+<p class="letterdate">7 septembre.</p>
+
+<p>Hier, nous avons fait une promenade à l'Île-aux-Coudres, excursion
+que la présence de Francis m'a rendue vraiment délicieuse. Puis, il y
+a maintenant dans mon âme quelque chose qui donne à la nature une
+splendeur que je ne lui connaissais pas. Mon Dieu, quel sera donc le
+ravissement de vous aimer dans votre ciel si beau, puisque, dès cette
+vie, il y a tant de bonheur à aimer vos créatures!</p>
+
+<p>Au havre Jacques-Cartier, nous nous sommes agenouillés à l'endroit où
+la messe a été dite pour la première fois au Canada. Je ne regardai
+pas M. Douglas. Il m'était pénible de le voir étranger aux sentiments
+que ce souvenir réveille. Mais sur le rocher où le sang de
+Jésus-Christ a coulé, je demandai pour lui la foi. Oui, mon Dieu,
+vous m'exaucerez. Je le verrai catholique. Ce froid protestantisme
+n'est pas fait pour lui.</p>
+
+<p>Nous prîmes le dîner sur l'herbe, dans le voisinage de la roche
+pleureuse. Cet endroit de l'île est d'une beauté ravissante. Il y
+règne un calme profond, une fraîcheur délicieuse. La journée avait ce
+charme particulier à l'automne. Francis semblait enchanté, et
+s'oubliait devant cette belle nature.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, et je suis heureux, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, remercions Dieu, car moi aussi je suis heureuse.</p>
+
+<p>Il ne répondit rien, mais je vis briller cette flamme lumineuse qui
+s'allume parfois dans son regard.</p>
+
+<p>Les conversations s'éteignaient; je ne sais pourquoi mon âme inclina
+tout à coup à la tristesse: notre vie s'écoule, pensai-je en écoutant
+le bruit des vagues sur la grève, chaque flot en emporte un moment.
+Presque sans me rendre compte de ce mouvement, je me tournai vers
+Francis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette pensée d'une femme célèbre: Sommes-nous
+heureux, les bornes de la vie nous pressent de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est douloureusement vrai.</p>
+
+<p>Et nous parlâmes de cette soif de l'infini qui fait notre tourment et
+notre gloire. Sa sensibilité, si vive et si profonde, le rendait
+parfois éloquent. Jamais je n'avais compris, comme en l'écoutant,
+notre <i>misère très auguste</i>, notre <i>grandeur très misérable</i>.
+J'aurais voulu lui dire quelle force les catholiques trouvent dans la
+communion, mais je n'osai pas. Il faut avoir reçu Jésus-Christ dans
+son c&#339;ur, pour comprendre la joie de cette union qui <i>éteint tous
+les désirs</i>. La belle voix d'Elmire chantait:</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ Vole haut, près de Dieu; les seules amours fidèles sont avec lui.</blockquote>
+
+<p>Ces paroles me marquèrent, et Francis s'en aperçut. Il se mit à me
+parler de son amour pour moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je préférerais vous entendre dire que vous aimez Dieu.</p>
+
+<p>Il me répondit avec une douceur incomparable:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'aimiez moins, je ne vous aimerais pas comme je vous
+aime.</p>
+
+<p>On le pria de chanter. Il y consentit et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais chanté depuis la mort de mon pauvre Charles, mais
+aujourd'hui il me semble que je trouverai de la douceur à vous
+chanter quelque chose que ce cher ami aimait et chantait souvent.</p>
+
+<p>Il commença les <i>Adieux de Schubert</i>. Ah! quelle émotion, quelle
+puissance de sentiment il y avait dans sa voix, et comme j'aurais
+voulu être seule pour pleurer à mon aise! Qu'elle est touchante cette
+amitié qui survit à la mort, au temps et à l'amour! Certes, je suis
+profondément sensible à tout ce qui le touche. Je donnerais ma vie
+pour lui épargner une douleur, et pourtant je vois avec une sorte de
+joie que rien ne le consolera jamais entièrement de la mort de son
+ami. Il est si bon d'être aimé d'un c&#339;ur qui n'oublie point! Oui,
+je le sais, son ami lui manquera toujours, toute ma tendresse sera
+impuissante à le consoler complètement, mais aussi, si je mourais,
+personne ne me remplacerait dans son c&#339;ur. Dieu seul pourrait le
+consoler, et de lui je ne suis pas jalouse.</p>
+
+<p>Nous laissâmes l'île vers le soir. Le retour fut enchanteur. Je
+regardais autour de moi, et une sécurité profonde, une paix
+inexprimable remplissait mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, vous êtes bon, la vie est douce et la terre est
+belle!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le mariage de Thérèse était fixé à l'été suivant. Dans le mois de
+juin elle écrivait dans son journal:</p>
+
+<p>&ldquo;Mon Dieu, pourquoi ne m'exaucez-vous pas? J'attendais tant des
+prières continuelles que je fais faire pour lui, et voilà que je suis
+bien près de désespérer.</p>
+
+<p>Ce matin, je rencontrai Francis en sortant de l'église du Gesù.
+J'avais bien prié pour lui. J'osai le lui dire, et la première fois
+de ma vie, je lui parlai de mes espérances pour sa conversion. Il ne
+cacha pas son mécontentement et répondit avec une froideur
+glaciale:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous excuse en faveur de votre intention. Et il ajouta. Oh! les
+dures et cruelles paroles!&mdash;Vous vous abusez étrangement. Jamais je
+ne serai catholique. Comment osez-vous me parler de ce que vous
+appelez vos espérances?</p>
+
+<p>Comme si je pouvais lui cacher toujours le v&#339;u le plus ardent de mon
+c&#339;ur! Mais non, il ne veut pas que je lui en parle jamais.&mdash;Et quand
+vous serez ma femme, a-t-il dit, ne m'obligez pas à vous le
+défendre.&mdash;Soit. Je ne lui en parlerai pas. Ce n'est pas sur ce que
+je pourrais lui dire que je compte.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, vous aurez pitié de lui. Vous éclairerez cette âme, une
+des plus généreuses que vous ayez créées. Je vous le demande au nom
+de Jésus-Christ, faites-moi souffrir tout ce qu'il vous plaira, mais
+donnez-lui la foi <i>sans laquelle il est impossible de vous plaire</i>.
+Hélas! qui sait jusqu'à quel point les préjugés de l'éducation
+première aveuglent les âmes les plus droites et les plus nobles?&rdquo;</p>
+
+<p>Le même jour Thérèse recevait de M. Douglas la lettre suivante:</p>
+
+<p>&ldquo;Je vous ai fait de la peine et j'en suis bien malheureux. Comme vous
+avez dû me trouver rude et dur! Je vous en prie, pardonnez-moi, parce
+que je vous aime. Si vous saviez ce que je sentis quand je vous vis
+presque craintive devant moi! J'aurais voulu me mettre à genoux pour
+vous demander pardon. En voyant vos larmes prêtes à couler, je me
+sauvai comme fou.</p>
+
+<p>Ma Thérèse, j'aimerais mieux mourir cent fois que de vous faire
+souffrir. Je veux bien vous voir pleurer, mais comme vous pleuriez
+après avoir entendu l'aveu de mon amour. Si vous saviez comme ce
+souvenir m'est délicieux, comme mon c&#339;ur se reporte souvent à cette
+heure, la plus douce de ma vie, où, sur la grève de la Malbaie, je
+voyais couler vos larmes, ces larmes que vous ne sentiez pas, tant
+vous étiez émue.</p>
+
+<p>Mon amie, je n'aurais jamais dû vous parler durement, je le regrette
+beaucoup et vous en demande encore pardon; mais, laissez-moi vous le
+dire, en vous déclarant que vous ne deviez pas essayer de changer mes
+croyances religieuses, je ne faisais que mon devoir. Je pourrais vous
+expliquer parfaitement pourquoi je ne serai jamais catholique. Je
+n'en ferai rien, ni maintenant, ni plus tard, par respect pour la
+candeur de votre foi. Que vous désiriez ce que vous appelez ma
+conversion, c'est peut-être très naturel, mais il faudra ne m'en
+parler <i>jamais.</i> Je ne suis pas de ceux qui changent de religion.
+De grâce, ma chère Thérèse, ne touchez plus à cette question
+brûlante. J'ai assez souffert.</p>
+
+<p>Charles aussi désirait me voir catholique, et, la veille de sa mort,
+il me pressa à ce sujet avec une tendresse extrême. Dans l'état où il
+était, je n'osais lui dire que je ne partagerais jamais ses
+croyances. Il le comprit. Et lui, l'ange gardien de ma jeunesse,
+demandait pardon à Dieu et s'accusait de m'avoir, par ses mauvais
+exemples, éloigné de la vraie foi.</p>
+
+<p>Ah! Thérèse, si je pouvais vous dire ce que j'ai souffert dans ce
+moment et par ce souvenir, vous auriez pitié de moi, et vous ne me
+demanderiez jamais ce que je ne puis pas accorder.</p>
+
+<p>Après cela, Charles ne me parla plus de religion; mais, m'attirant à
+lui, il tint longtemps ma tête appuyée contre son c&#339;ur, et alors,
+cet incomparable ami me conseilla de chercher ma consolation dans les
+joies de la charité. Admirable conseil qui m'a fait supporter mon
+malheur!</p>
+
+<p>Dans ce que je viens de vous dire, il y a, je le sais, plusieurs
+choses qui vous affligeront, et j'en suis plus triste que vous ne
+sauriez croire. Mais il le <i>fallait</i>. Oui, il faut que vous le
+sachiez, mon éloignement pour le catholicisme est invincible. J'ai
+cédé à toutes les exigences de votre Église, parce que, sans cela,
+vous ne m'épouseriez pas, mais je mourrai dans la religion où il a
+plu à Dieu de me faire naître, et n'essayez jamais de m'influencer
+là-dessus, car, aussi vrai que je vous aime, je ne vous le permettrai
+pas. Du reste, vous savez, que je tiendrai loyalement, fidèlement ce
+que j'ai promis.</p>
+
+<p>Sans doute, ma chère Thérèse, il est triste qu'il y ait un point par
+lequel nos c&#339;urs ne se toucheront jamais, mais n'allez pas conclure
+que nous nous en aimerons moins. Songez à l'attachement que j'avais
+pour Charles, à son amitié, qui était le bonheur de ma vie, comme sa
+mort en a été la grande, l'inexprimable douleur. N'ayez donc ni
+inquiétude, ni crainte. Je ne puis pas être catholique, mais je serai
+toujours votre ami le plus sûr et le plus tendre. D'ailleurs, puisque
+Dieu dirige tout, jusqu'au vol des oiseaux, n'est-ce pas lui qui nous
+a réunis?</p>
+
+<p>Après les premiers mois de mon deuil, ceux qui s'intéressaient à moi
+me conseillèrent de me marier. Je laissai dire, et, suivant le désir
+de Charles, je m'occupai des malheureux. C'était la seule consolation
+que je pusse goûter. Plus tard, je songeai au mariage; j'y inclinais
+par le besoin d'aimer, si grand dans mon c&#339;ur; mais il me fallait
+une affection élevée et profonde, l'amour comme je l'avais compris
+dans le moment le plus solennel, le plus déchirant de ma vie. Dieu
+m'a conduit vers vous, qui êtes tout ce que je souhaite, tout ce que
+j'ai rêvé, vers vous, de toutes les femmes la plus vraie, la plus
+aimante et la plus pure.</p>
+
+<p>Dites-moi, Thérèse, croyez-vous vraiment que la différence de
+religion mette <i>un abîme entre nous?</i> Ô mon amie, comment
+avez-vous pu dire cette cruelle parole?</p>
+
+<p>Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais,
+tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu'il faut l'aimer;
+tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et
+un devoir sacré; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a
+rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne
+craignez donc pas d'être ma femme; ne craignez pas de vous appuyer
+sur mon c&#339;ur pour jusqu'à ce que la mort nous sépare par l'ordre de
+Dieu.&rdquo;</p>
+
+<h3 class="sectionhead">III</h3>
+
+<p>Il y a eu dix ans le 14 août dernier, dans cette même salle où j'écris
+aujourd'hui, Thérèse Raynol et Francis Douglas signaient leur contrat
+de mariage. Il me semble les voir encore, si jeunes, si charmants, si
+heureux!</p>
+
+<p>J'avais pour M. Douglas la plus parfaite estime, et pourtant je
+voyais arriver le jour du mariage avec une tristesse profonde, car
+j'aimais Thérèse avec la plus grande tendresse, et la seule pensée
+de m'en séparer m'était bien amère. La lecture du contrat, ces
+dispositions en faveur de celui des époux qui survivrait à l'autre me
+firent une impression pénible, et pendant qu'on me félicitait sur ce
+brillant mariage, j'avais grand' peine à contenir mes larmes.
+Pourquoi faut-il que la mort se mêle à tout dans la vie? Mais ces
+tristes réflexions me furent personnelles. La conversation se
+maintint animée et joyeuse entre les personnes invitées pour la
+circonstance. On rit, on chanta, on fit de la musique dans cette
+maison où la mort allait entrer.</p>
+
+<p>Un peu après le départ des invités, comme M. Douglas se levait pour
+se retirer: &ldquo;Ne partez pas encore, lui dit Thérèse, je veux vous
+chanter le <i>Salve Regina</i>, c'est-à-dire, poursuivit-elle avec son
+charmant sourire, j'ai l'habitude de le chanter tous les soirs et
+aujourd'hui je veux que vous m'écoutiez. Ce chant à la Vierge était
+une de nos plus douces et plus chères habitudes. La voix de Thérèse
+était fort belle, et ce soir-là elle y mit une indicible expression
+de confiance et d'amour. Ah! comment la Vierge, mère à jamais bénie,
+eût-elle pu ne pas entendre cette ardente prière? M. Douglas, plus
+ému qu'il ne voulait le paraître, gardait un profond silence. Thérèse
+se rapprocha de lui et dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas
+que la sainte Vierge nous protège et nous garde? Il ne répondit pas,
+mais la regarda pendant quelques instants avec une expression
+indéfinissable, puis nous souhaita le bonsoir, et partit.</p>
+
+<p>Je suivis Thérèse dans sa chambre. Après la prière, que nous fîmes
+ensemble, elle prit le charmant bouquet de roses que Francis lui
+avait apporté ce jour-là et le plaça devant l'image de la Vierge.
+Rentrée dans ma chambre, je priai avec ferveur demandant à Dieu la
+force de supporter l'éloignement de ma fille chérie. Hélas! que
+j'étais loin de prévoir le coup terrible qui allait me frapper!</p>
+
+<p>Je dormais depuis quelque temps quand je fus réveillée par un rêve
+pénible. Je me levai pour me remettre, et je passai dans la chambre
+de Thérèse. Elle était assise sur son lit, la figure si altérée, si
+bouleversée qu'une crainte horrible me serra le c&#339;ur; elle essaya
+pourtant de sourire en me disant qu'elle ressentait une étrange
+douleur à la gorge. J'envoyai aussitôt chercher un médecin. Quand je
+revins, elle me pria de placer un cierge devant l'image de la Vierge
+et voulut elle-même l'allumer. Puis, joignant les mains, elle se
+recueillit dans une prière fervente. Ensuite elle me passa les bras
+autour du cou, me rapprocha d'elle, et me fit baiser le crucifix que
+je lui avais donné le jour de sa première communion, et qu'elle avait
+toujours porté depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit-elle, vous savez que la volonté de Dieu doit toujours
+être adorée et bénie. Je ne me suis jamais sentie orpheline,
+continua-t-elle tout attendrie, car vous avez été pour moi la
+meilleure des mères; que Dieu vous récompense et qu'il vous console,
+ajouta-t-elle avec effort, car je sais que je vais mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, répondis-je toute troublée, comment peux-tu parler
+ainsi? La souffrance t'égare.</p>
+
+<p>Elle me regarda; je vois encore l'expression de ses beaux yeux calmes
+et profonds.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-elle; j'ai offert à Dieu mon bonheur et ma vie pour la
+conversion de Francis. Mon sacrifice est accepté, j'en suis sûre.
+N'en dites rien à Francis. Il vaut mieux qu'il l'ignore jusqu'à ce
+que Dieu l'éclaire.</p>
+
+<p>Ces paroles retentirent dans mon c&#339;ur comme son glas funèbre. Ô mon
+Dieu, pardonnez-moi. Il me sembla que c'était payer trop cher le
+salut d'une âme. Je la regardais avec égarement; je l'étreignis dans
+mes bras comme pour la disputer à la mort et je lui dis à travers mes
+sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop cruel. Thérèse, mon enfant, rétracte-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons faire le bon Dieu, répondit-elle simplement. Il saura
+vous consoler, vous et lui. J'ai eu, moi aussi, un moment d'angoisse
+terrible, maintenant c'est passé.</p>
+
+<p>Et alors elle me dit qu'en voyant comme Francis demeurait préjugé,
+aveuglé, malgré les prières continuelles qu'elle faisait faire pour
+sa conversion, elle avait cru que Dieu voulait peut-être la faire
+contribuer à son salut plus que par la prière, et qu'elle avait
+offert son bonheur et sa vie pour lui obtenir la foi.</p>
+
+<p>De ce moment je n'eus pas d'espérance. Avec une douleur affreuse,
+mais sans surprise, je vis tous les efforts de la science échouer
+complètement. Le mal fit des progrès aussi prompts que terribles.
+Thérèse demanda son confesseur et Francis. Le prêtre vint le premier.
+Pendant qu'il entendait sa confession, je m'approchai d'une fenêtre
+qui donnait sur l'église du Gesù. La lampe brillait dans le
+sanctuaire, et je disais au Christ en pleurant amèrement: Seigneur,
+ayez pitié de moi! Faut-il qu'elle meure pour qu'il se convertisse?
+La nuit était délicieusement calme et belle. Oh! quel contraste entre
+la désolation de mon âme et le radieux éclat des cieux. J'entendis
+arriver M. Douglas. J'aurais voulu aller au-devant de lui pour le
+préparer un peu à la terrible vérité, mais je n'en eus pas la force.
+Il entra la figure bouleversée. Pas un des médecins présents ne
+hasarda une parole d'espérance. Le malheureux jeune homme se jeta
+dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. La porte de la
+chambre de Thérèse s'ouvrit bientôt. Je touchai le bras de M.
+Douglas, qui se leva et me suivit. Le prêtre, encore revêtu de son
+surplis, priait devant l'image de la Sainte Vierge. Thérèse tendit la
+main à Francis, qui s'agenouilla à côté de son lit et sanglota comme
+un enfant. Alors elle se troubla, quelques larmes coulèrent sur son
+visage; mais, se remettant bientôt, elle lui parla avec fermeté et
+tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Francis, lui dit-elle, c'est la volonté de Dieu. Il faut s'y
+soumettre, car il est notre Père. Cher ami, je vous aimerai plus au
+ciel que sur la terre.</p>
+
+<p>La douleur de M. Douglas était effrayante, et ma courageuse enfant
+oubliait ses terribles souffrances pour le consoler et l'encourager.
+Il survint un étouffement qui fit croire qu'elle allait expirer.
+Quand il fut passé, elle mit sa main sur la tête de Francis toujours
+à genoux à côté d'elle, et levant les yeux sur l'image de la
+Vierge:</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit-elle avec un accent que je n'oublierai jamais, il ne vous
+connaît pas, il ne vous aime pas; mais moi qui par la grâce de Dieu,
+vous connais et vous aime, je vous le confie, je vous le donne, je
+vous le consacre. Obtenez de Jésus-Christ, je vous en conjure, qu'il
+nous réunisse pour l'éternité dans son amour.</p>
+
+<p>Elle reçut les sacrements avec une ferveur céleste, et aussitôt après
+l'agonie commença.</p>
+
+<p>Je passe sur cette heure dont le souvenir m'est resté si cruel. À
+cinq heures, juste aux premiers tintements de l'Angélus, elle expira.
+Peu à peu, je sentis son doux visage se refroidir. Alors, prenant le
+crucifix que ses mains glacées étreignaient encore, je le donnai à
+Francis.</p>
+
+<p>Deux s&#339;urs de charité vinrent pour l'ensevelir. Quand tout fut
+terminé, j'entrai dans la chambre mortuaire, que les religieuses
+avaient ornée avec un soin pieux. Les fleurs y répandaient un parfum
+suave. M. Douglas était à genoux près du lit sur lequel Thérèse
+semblait dormir dans sa blanche et gracieuse parure de noces. Son
+voile retombait à demi sur son charmant visage, d'une pâleur
+transparente. Un chapelet, à grains de corail d'un rouge éclatant,
+était passé à son cou, et la croix brillait entre ses mains jointes.
+Je baisai ses douces lèvres, ses yeux fermés pour jamais, et la
+regardai longtemps.</p>
+
+<p>Le matin des funérailles, quand vint le moment de la mettre dans son
+cercueil, Francis s'approcha, prit la main gauche de Thérèse, lui mit
+son anneau de mariage, et ensuite il l'embrassa sur les lèvres. Le
+jeune homme, aussi pâle qu'elle, soutint sa tête pendant que je
+coupais ses beaux cheveux bruns; puis, la prenant dans ses bras, il
+la déposa sur le lit du repos suprême. Nous restâmes longtemps à la
+regarder, et ma pensée se reportait aux jours d'autrefois, alors
+qu'après l'avoir endormie dans mes bras et couchée dans son petit
+lit, je m'oubliais à la regarder dormir. Enfin, Francis releva son
+voile, et lentement, tenant toujours les yeux fixés sur elle, il lui
+couvrit le visage. Ô mon Dieu, quand je paraîtrai devant vous,
+souvenez-vous de ce que j'ai souffert à ce moment terrible!</p>
+
+<p>Après les funérailles, on m'apporta un billet de M. Douglas. Il
+m'annonçait qu'il s'éloignait pour quelque temps, et s'engageait à me
+donner bientôt de ses nouvelles. Quelques jours plus tard, je reçus
+la lettre suivante:</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Je laissai Montréal immédiatement après les funérailles de Thérèse,
+car j'avais besoin de la plus profonde solitude pour pleurer et
+remercier Dieu. Oh! Madame, Dieu est bon! Ma céleste Thérèse le
+disait au milieu des douleurs de la mort, et le même cri s'échappe
+sans cesse de mon c&#339;ur déchiré. Tout est fini pour moi sur la terre,
+et pourtant je succombe sous le poids de la reconnaissance, car la
+lumière s'est faite dans mes ténèbres et je suis catholique, oui
+catholique. Ah! béni soit Dieu qui m'a donné la <i>foi</i>. Quel
+bonheur de le dire à Thérèse, de remercier Dieu avec elle Mais ce
+serait trop doux pour cette pauvre terre, où le bonheur n'existe
+pas.</p>
+
+<p>Je sais que ma conversion vous sera une consolation bien grande,
+aussi vous parlerai-je avec la confiance la plus entière. Vous
+connaissiez, Madame, mon éloignement pour le catholicisme ou plutôt
+vous ne le connaissiez pas, car dans nos relations, je dissimulais
+soigneusement mes préjugés, pour ne pas affliger Thérèse. Mais quand
+elle me dit qu'elle comptait sur ma conversion, je crus devoir ne pas
+lui laisser d'illusions là dessus. Comme elle devait me plaindre et
+prier pour moi!</p>
+
+<p>Je n'essaierai pas de vous dire ma consternation en apprenant la
+maladie de Thérèse, ce que je souffris en la trouvant mourante.
+Interrogez votre c&#339;ur, Madame. Je contins l'explosion de mon
+désespoir pour ne pas la troubler à cette heure terrible, mais qui
+pourrait dire ce que souffrais? Tout entier à elle et à ma douleur,
+je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi; je n'avais rien
+remarqué des préparatifs pour l'administration et quand le prêtre
+s'approcha avec l'hostie sainte,&mdash;Ô mon Dieu comment parler de ce
+moment sacré, comment dire le miracle qui se fit dans mon âme? Sans
+doute, Thérèse priait pour moi à cette heure solennelle, et à sa
+prière le Seigneur Jésus daigna me regarder, car dans cet instant la
+foi la plus ardente pénétra, embrasa mon âme. Saisi d'un respect sans
+bornes, je me prosternai, en disant du plus profond de mon c&#339;ur:
+Oui, vous êtes le Christ, le Fils unique du Dieu vivant... Ô
+miséricorde! Ô bonté! Ô moment à jamais béni! Ô moment vraiment
+ineffable et que toutes les joies du ciel ne me feront pas oublier!
+La foi, la reconnaissance, l'amour débordait de mon âme. Les larmes
+jaillirent à flots de mon c&#339;ur. J'aurais donné ma vie avec
+transport, pour rendre témoignage de la présence réelle, celui de
+tous les dogmes catholiques qui révoltait davantage ma superbe
+raison. Le regard du Christ, comme un soleil brûlant, avait fondu ces
+glaces épaisses, dissipé ces nuages obscurs qui m'avaient empêché
+jusqu'alors de croire à la parole et à l'amour de mon Dieu.</p>
+
+<p>Je vis ma charmante fiancée agoniser et mourir, mais, avec la foi, la
+résignation était entrée dans mon âme, et une paix profonde se mêla à
+mon inexprimable douleur. Au moment terrible, quand le prêtre
+prononça l'absolution suprême, je crus que la connaissance lui
+revenait, et me penchant sur elle, je lui dis: Thérèse, remercie
+Dieu, je suis catholique. Me comprit-elle? Je le crois, car son
+regard mourant se ranima et se tourna vers moi. Ah! comme il dut
+réjouir les anges et pénétrer jusqu'à Dieu, ce chant de joie et de
+reconnaissance qui s'éleva de son c&#339;ur, pendant qu'elle était dans
+le travail de la mort.</p>
+
+<p>Combien je vous remercie, Madame, pour ce crucifix qui vous eût été
+si cher et si précieux, et que vous avez eu la générosité de me
+donner. Quand je le regardai, là, à côté de Thérèse morte, ce fut
+comme si une lumière éclatante jaillissant des plaies sacrées du
+Christ eût illuminé les mystérieuses profondeurs de l'éternité. Comme
+je la trouvai heureuse d'avoir ouvert les yeux à ces radieuses
+splendeurs, d'avoir vu Dieu face à face, d'être avec lui pour jamais!
+Ne vous sentiez-vous pas consolée en regardant son visage, son doux
+visage, sur lequel la vision de Jésus-Christ avait laissé comme un
+reflet céleste de bonheur et de paix? Si je pouvais vous dire ce que
+j'éprouvais pendant la messe des funérailles, la reconnaissance qui
+consumait mon âme, quand je pensais que sur l'autel Jésus-Christ
+s'immolait pour ma Thérèse! Quelle consolation je trouvais à prier
+pour elle, pour elle qui a tant prié pour moi!</p>
+
+<p>Vous vous étonnez peut-être que j'aie un peu tardé à vous faire
+connaître mon changement. C'est que le prêtre qui avait assisté
+Thérèse me conseilla, après m'avoir entendu, d'en traiter d'abord
+avec Dieu. Il m'envoya à ce monastère d'où je vous écris. J'arrivai
+le soir de la solennité de l'Assomption. Le supérieur me reçut avec
+une bonté parfaite et me conduisit à la chapelle, où les religieux
+étaient réunis pour l'office. L'image de la Vierge, brillamment
+illuminée, resplendissait au-dessus de l'autel, et cette vue m'émut
+profondément. Je me rappelai ce moment où, sur son lit de mort,
+Thérèse, mettant sa main sur ma tête, me consacra à la mère de
+miséricorde. Du plus profond de mon c&#339;ur je ratifiai la
+consécration, et promis à la Sainte Vierge de l'honorer toujours du
+culte le plus tendre et le plus aimant. Une voix admirablement belle
+chanta le <i>Salve Regina</i>, et ce chant suave, réveillant dans mon
+c&#339;ur l'émotion la plus douce et la plus déchirante, je pleurai
+longtemps. Non, jamais je n'oublierai ce soir (le dernier de sa vie)
+où Thérèse me le chanta. En l'écoutant, un sentiment confus de
+vénération et de confiance pour la mère de Dieu pénétra pour la
+première fois dans mon âme, et j'essayais de réagir contre cette
+impression, très douce pourtant. Vous rappelez-vous avec quel accent
+elle me dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas que la Sainte
+Vierge nous protège et nous garde? Cette question me troubla. En
+regagnant mon logis, je pensais combien peu, après tout, je pouvais
+pour son bonheur, et un instinct secret me portait à la mettre sous
+la garde de la Vierge Marie.</p>
+
+<p>C'était hier le jour fixé pour mon mariage, et malgré la force que je
+puise dans ma foi, je succombai sous le poids de la plus mortelle
+tristesse. La journée était magnifique. Le soleil resplendissait.
+Toute la nature avait un air de fête. Et moi, je repassais mes rêves
+de bonheur, et ma pensée s'arrêtait dans cette tombe où tout est venu
+s'engloutir, dans cette tombe où je l'ai vue descendre pour y dormir
+jusqu'à ce que <i>les cieux et la terre soient ébranlés.</i> C'était
+horriblement douloureux. Mais le saint religieux qui me prépare au
+baptême vint me joindre dans le jardin où je m'étais retiré, et, me
+reprochant tendrement et fortement ma faiblesse, m'en fit demander
+pardon à Dieu. Du reste ces défaillances sont rares. La puissante
+main du Christ me soutient sur un abîme de douleur. Mais vous,
+Madame, comment supportez-vous cette terrible épreuve? Ah,
+laissez-moi vous répéter ce que Thérèse me disait: C'est la volonté
+de Dieu, et il faut s'y soumettre, car il est notre Père.</p>
+
+<p>Mon baptême est fixé au 28 août. Il serait superflu de vous dire
+combien je désire vous y voir. Vous aviez pour Thérèse un c&#339;ur de
+mère, et vous ne sauriez croire comme votre tendresse pour elle
+m'attache à vous. Souffrez que je vous remercie de vos soins si
+éclairés, si tendres. Je les appréciais d'autant plus que j'ai
+beaucoup souffert du malheur d'être orphelin. Soyez bénie, Madame,
+pour l'avoir tant aimée. Soyez bénie pour les larmes amères que vous
+avez versées avec moi sur son cercueil. Vous parlerai-je de
+l'impatience avec laquelle j'attends le jour de ma régénération,
+l'heure sacrée de mon baptême. Qu'il tarde à venir, ce jour ou je
+serai lavé dans le sang du Christ. Vous savez que le 28 août est la
+fête de saint Augustin. Plaise à Dieu qu'à l'exemple de cet illustre
+pénitent, je pleure toute ma vie mes fautes innombrables et le
+malheur d'avoir aimé Dieu si tard. En attendant l'abjuration
+publique, tous les jours, en la présence de Jésus-Christ et de ses
+anges, j'abjure dans le secret de mon c&#339;ur toutes les erreurs de
+l'hérésie. Vous ne vous imaginez pas la douceur que je trouve à dire
+et redire à Jésus-Christ que je veux appartenir à son Église, en être
+l'enfant le plus humble et le plus soumis.</p>
+
+<p>Le soir, je me promène avec mon directeur dans le jardin du
+monastère. Nous parlons de l'amour et des souffrances du Christ, du
+néant des choses humaines et de cette heure qui vient où <i>les morts
+entendront dans leurs tombeaux la voix du Fils de Dieu. Oui,
+j'attends la résurrection des morts,</i> et mes larmes coulent bien
+douces quand je pense qu'un jour je retrouverai ma Thérèse rayonnante
+de l'éternelle jeunesse et de l'immortelle beauté.</p>
+
+<p>Parfois, je l'avoue à ma honte, il me semble que je ne pourrai jamais
+supporter son absence. Je le disais aujourd'hui même à mon directeur.
+Le saint vieillard à souri doucement et m'a répondu avec une
+expression céleste: Mon fils, quand vous aurez communié, vous saurez
+que Dieu suffit à l'âme. Ces paroles firent battre mon c&#339;ur. En
+songeant à ma communion prochaine, je restai ému, ébloui, comme un
+voyageur devant qui s'entrouvre un horizon enchanté et inconnu. Ô
+Christ mon sauveur, que se passe-t-il dans l'âme qui vous aime quand
+vous y entrez? Peut-être devrais-je, Madame, vous parler avec plus de
+calme, mais la seule pensée de ma première communion me plonge dans
+une sorte de ravissement. Songez donc à ce que Jésus-Christ a fait
+pour moi. Et pourtant j'ai des heures d'abattement terrible, quand je
+pense que ma Thérèse n'est plus nulle part sur la terre. Ô misère et
+faiblesse du c&#339;ur de l'homme! Je la pleure quand je la sais au
+ciel... Mais le saint que Dieu m'a donné pour guide me dit de ne pas
+m'alarmer si la nature faiblit souvent. Dans ces moments d'amère et
+profonde tristesse, il me fait réciter le <i>Te Deum</i> pour
+remercier Dieu de ce qu'il m'a donné non seulement <i>de croire en
+lui, mais encore de souffrir pour lui.</i> Cette grâce de la
+souffrance et de la foi, vous l'avez aussi reçue, Madame, bénissez et
+remerciez Dieu avec moi, en attendant que, comme l'en priait Thérèse,
+il nous réunisse pour l'éternité dans son amour.</p>
+
+<p>À mon extrême regret, je ne pus assister au baptême de M. Douglas,
+mais, dans ma réponse à sa lettre, je lui appris que Thérèse avait
+offert à Dieu son bonheur et sa vie pour obtenir sa conversion. Après
+son baptême, Francis revint à Montréal et passa quelque temps chez
+moi. Sa première visite avait été pour la tombe de sa fiancée. Je le
+revis avec un déchirant bonheur. Il me fit prendre place sur le sofa
+où il avait si souvent causé avec Thérèse, et quand il put parler, il
+m'entretint de Dieu et d'elle. Toujours généreux, il s'efforçait,
+pour ne pas ajouter à ma peine, de me cacher l'excès de sa douleur,
+et partait surtout des joies de sa conversion, mais sa douleur
+éclatait malgré lui, avec des accents qui déchiraient le c&#339;ur. Et
+pourtant, avec quel ravissement il parlait de son baptême et de sa
+première communion! Ah! si Thérèse eût été là pour le voir et
+l'entendre! Ce jeune homme comblé de grâces si grandes m'inspirait
+une sorte de vénération. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa belle
+tête blonde, sur laquelle l'eau du baptême venait de couler. Il avait
+beaucoup maigri et pâli pendant ces deux semaines, mais la joie
+profonde du converti se lisait dans ses yeux fatigués par les larmes.
+Jamais je n'ai compris la puissance de la foi, comme en le regardant
+et l'écoutant. Quand ce c&#339;ur si cruellement déchiré éclatait en
+transports d'actions de grâces, je me rappelais les martyrs qui
+chantaient dans les tortures.</p>
+
+<p>Tous les jours il s'enfermait dans la chambre de Thérèse, et passait
+là des heures entières. On n'y avait rien changé. La petite table qui
+avait servi d'autel était encore là avec ses cierges et ses fleurs.
+Le bouquet de roses, dernier don de son fiancé, était toujours devant
+l'image de la Vierge où Thérèse l'avait mis. Hélas! ces pauvres
+fleurs n'étaient pas encore flétries quand la mort l'avait
+frappée.</p>
+
+<p>La première fois que Francis entra dans cette chambre pour lui si
+pleine de souvenirs, il baisa la table où le saint sacrement avait
+reposé, et voulut ensuite s'agenouiller là où il l'avait vue mourir,
+mais il se trouva mal et fut obligé de sortir. Je voulus l'empêcher
+d'y retourner, craignant pour lui ces émotions si douloureuses, mais
+il me rassura. Ne craignez rien, me dit-il, Dieu s'est mis entre la
+douleur et moi. D'ailleurs, cette chambre où elle a vécu, où elle est
+morte, cette chambre où j'ai reçu la foi est pour moi un sanctuaire
+sacré. Voyant qu'il y passait la plus grande partie de son temps, j'y
+mis le plus ressemblant des portraits de Thérèse. Il me remercia pour
+cette attention avec une effusion touchante, et me dit ensuite qu'il
+la portait continuellement dans une présence bien autrement intime
+que celle des sens.</p>
+
+<p>Souvent, il m'entretenait de nos immortelles espérances, et parlait
+avec une conviction si ardente, si Profonde, qu'en l'écoutant, je me
+demandais si j'avais un peu de foi. Sa présence me fit un bien
+infini. Il était impossible de ne pas se ranimer au contact de cette
+ferveur brûlante. Tous les jours nous allions visiter le cimetière de
+la Côte des Neiges. Je déposais sur la tombe de Thérèse les fleurs
+que nous avions apportées. Francis jetait son chapeau sur la terre,
+s'agenouillait et passait son bras autour de la croix. Je le
+regardais prier avec une consolation inexprimable. Comment Dieu
+eût-il pu ne pas écouter cette âme tout éclatante de la pureté de son
+baptême? Comment eût-il pu ne pas entendre <i>la voix de ces
+larmes</i> si saintement résignées? Ce fut dans le cimetière, debout
+près de la tombe de Thérèse, que M. Douglas me confia sa résolution
+d'entrer dans un monastère, après avoir fait le pèlerinage de la
+Terre-Sainte. Il aimait à parler de la vie religieuse, du bonheur et
+de la gloire d'être tout à Dieu, et alors son visage prenait une
+expression qui élevait l'âme. En le regardant, je me surprenais
+rêvant à ces joies du renoncement et du sacrifice, redoutables, il
+est vrai, à la faiblesse humaine, mais si incomparablement au-dessus
+de toutes les autres.</p>
+
+<p>Vint le jour du départ et le dernier adieu, puis, pour lui, la
+dernière visite au cimetière.</p>
+
+<p>C'était une triste et froide journée d'automne, et seule à mon foyer
+pour jamais désolé, je pensais à ma Thérèse qui dormait sous la
+terre, et au noble jeune homme qui s'en allait attendre dans la paix
+profonde du cloître la paix plus profonde de la mort.</p>
+
+<p>Après le départ de M. Douglas, je trouvai dans le journal de Thérèse
+les lignes suivantes qu'il y avait ajoutées. Elles étaient écrites en
+anglais et presque effacées par ses larmes:</p>
+
+<p>&ldquo;Ô mon Dieu, réunissez-nous pour l'éternité dans votre amour!</p>
+
+<p>&ldquo;Ce v&#339;u suprême de son âme, je l'ai fait graver sur son crucifix que
+je porte sur ma poitrine, sur l'anneau que je lui ai donné comme à
+mon épouse et qu'il porte parmi les morts, mais il est plus
+ineffaçablement gravé dans mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>&ldquo;Ô mon Dieu, soyez béni! <i>je suis content de vous</i>; dans le
+deuil si intime, si profond de mon âme, j'aime à répéter ce qu'elle
+me faisait dire aux jours du bonheur. Tout est fini, à jamais fini...
+mais <i>mon c&#339;ur à chanté sa joie. Les routes me sont ouvertes à la
+véritable vie. Par les entrailles de la miséricorde de Dieu, qui a
+voulu que ce soleil levant vînt d'en haut nous visiter, pour éclairer
+ceux qui sont ensevelis dans l'ombre de la mort.</i> Ces paroles,
+l'Église les a chantées sur la tombe de Thérèse, et cette mère
+immortelle les chantera aussi sur mon cercueil. Ah! je voudrais qu'un
+même tombeau nous réunît un jour. Mais non, il faut s'en aller mourir
+où la voix de Dieu m'appelle. Il faut partir et pour ne revenir
+jamais. Qu'est-ce qui nous attache si fortement là où nous avons aimé
+et souffert?</p>
+
+<p>&ldquo;Thérèse, tous les jours de ma vie, j'aurais voulu pleurer sur cette
+terre qui te couvre. C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon
+dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection. Mais
+il faut obéir à Dieu. Il faut partir. Demain j'aurai laissé pour
+toujours cette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton
+corps repose; mais j'emporte avec la douleur qui purifie la foi qui
+sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême,
+il y a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu Mon père! mon
+père!</p>
+
+<p>&ldquo;Ô sainte Église catholique! Ô épouse sacrée du Christ! Ô ma tendre
+et glorieuse mère! Vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la
+haine et le mépris de votre nom, je vous méconnaissais, je vous
+insultais; mais maintenant je vous appartiens et je n'aspire plus
+qu'à mourir entre vos bras.</p>
+
+<p>&ldquo;Mon Dieu, soyez mon rêve, mon amour. Je m'en vais attendre que les
+ombres déclinent et que le jour se lève.&rdquo;</p>
+
+<h3 class="sectionhead">IV</h3>
+
+<p>Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque
+fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son
+retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit
+une dernière fois.</p>
+
+<p>Voici sa lettre:</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que
+je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette
+résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome,
+à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis
+une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de
+Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une
+atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je
+n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui
+des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en
+entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant
+d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus
+s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de
+Dieu.</p>
+
+<p>Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au
+milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève
+l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre
+Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère
+(où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans
+doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais
+bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à
+ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui
+ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la
+Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des
+sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la
+nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans
+combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus
+rien.</p>
+
+<p>Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis
+Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les
+monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs,
+comme on le dit communément, <i>mais pour les grandes vertus et les
+grandes joies</i>.</p>
+
+<p>Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les
+bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes
+fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me
+traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne
+fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches
+indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne
+grâce que cet aimable religieux.</p>
+
+<p>En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers.
+Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau
+représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les
+armoiries des Chartreux&mdash;un globe surmonté d'une croix et cette belle
+devise: <i>Stat crux dum volvitur orbis;</i> la croix demeure pendant
+que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.</p>
+
+<p>Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien
+pénible.</p>
+
+<p>Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes
+malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je
+croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement
+qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de
+commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais
+apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse,
+j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle
+m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses
+cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un
+sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me
+séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses
+cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait
+entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert
+pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une
+agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à
+la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son
+regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda
+ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler &ldquo;comme un enfant parle
+à son père.&rdquo; J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma
+timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je
+m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses
+paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée
+avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion,
+et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son
+crucifix, son portrait et ses cheveux.</p>
+
+<p>Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après
+quelques instants de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, gardez toujours au fond de votre c&#339;ur le souvenir de cet
+ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce
+qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces
+objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un
+sacrifice.</p>
+
+<p>Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains
+sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime
+de mon âme:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être
+religieux?</p>
+
+<p>J'étais bien troublé, mais je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en
+toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me
+reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur
+mon c&#339;ur au jour de mon baptême et de ma première communion.
+Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui
+ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la
+base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat,
+il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.</p>
+
+<p>Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à
+ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai&mdash;oui, j'hésitai. Ô
+mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au
+fond de mon c&#339;ur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le
+médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me
+séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose
+de cette douleur terrible qui me brisait le c&#339;ur quand je la mis
+dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma
+faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de
+douces et tendres paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout
+sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des
+bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes.
+Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange
+gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent
+pour vous dans ce moment.</p>
+
+<p>Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême,
+de ma première communion.</p>
+
+<p>Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être
+fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole
+quelque chose qui pénètre et enflamme le c&#339;ur. J'avais bien honte de
+moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement
+devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au
+contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me
+serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon c&#339;ur le feu
+sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu
+jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite
+et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion
+profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi
+doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui
+avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement
+et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable
+indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme
+nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs
+imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que
+n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de
+souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer,
+le révérend Père me dit agréablement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.</p>
+
+<p>Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant
+de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le
+plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.</p>
+
+<p>Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les
+cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que
+son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le
+sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit
+sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et
+puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter
+ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la
+consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il
+me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.</p>
+
+<p>Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon
+noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes
+regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec
+toute la force et la tendresse de mon c&#339;ur, mais si je pouvais la
+rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin,
+Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur
+Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.</p>
+
+<p>Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit
+que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse,
+n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à
+sacrifier?</p>
+
+<p>&ldquo;Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un
+sacrifice de louanges.&rdquo;</p>
+
+<p>Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation
+religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais,
+comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne
+désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser
+à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il
+est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur
+et à la gloire de lui appartenir.</p>
+
+<p>Sans doute, la vie religieuse est austère, mais <i>la charité de
+Jésus-Christ nous presse</i>, et l'enchantement de vivre sous le même
+toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des
+choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se
+comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du
+sanctuaire, après les v&#339;ux solennels qui l'unissent à Dieu pour
+toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes
+les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette
+pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et
+comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de <i>la figure de
+ce monde qui passe</i>, il a <i>jeté son c&#339;ur dans l'éternité</i>, et
+vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la
+foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se
+perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat
+dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les
+tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si
+cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que
+j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de
+soleil.</p>
+
+<p>Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il
+faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons
+jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. <i>Le c&#339;ur en
+haut</i>, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez
+notre Père.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait
+qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence
+des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les
+jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir
+aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais
+d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de
+deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.</p>
+
+<p>Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je
+demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde
+blessure de votre c&#339;ur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut
+attachée à la croix.</p>
+
+<p>Adieu, une dernière fois.</p>
+
+<p>Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la
+première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô
+mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!</p>
+
+<p>Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M.
+Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et
+attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et
+si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre
+cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille
+chérie vivait dans son c&#339;ur, que tous les jours, suivant sa parole,
+il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était
+singulièrement douce.</p>
+
+<p>Francis Douglas avait toujours vécu dans l'opulence; il dut souffrir
+beaucoup de l'austérité de la Chartreuse. Pourtant il prononça ses
+v&#339;ux. Atteint, peu après, d'une maladie mortelle, il vit venir la
+mort avec une paix profonde. Un des religieux lui ayant demandé s'il
+n'éprouvait pas quelque crainte, il sourit et répondit: Que
+craindrais-je? Je vais tomber dans les bras de Celui que j'ai le plus
+aimé.</p>
+
+<p>Il pria son supérieur de m'écrire pour m'apprendre sa mort.</p>
+
+<p>Sans cesse, il bénissait Dieu du don de la foi.</p>
+
+<p>Après sa communion dernière, Francis désira entendre le <i>Salve
+Regina</i> et expira doucement pendant qu'on le chantait. Il aimait
+ce chant, disaient les religieux ses frères, et ne l'entendait jamais
+sans s'attendrir visiblement.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14537 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Un amour vrai, by Laure Conan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un amour vrai
+
+Author: Laure Conan
+
+Release Date: December 31, 2004 [EBook #14537]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN AMOUR VRAI ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+Un amour vrai
+
+Par Laure Conan
+
+
+
+I
+
+
+J'ai été témoin dans ma vie d'un héroïque sacrifice. Celle qui l'a
+fait et celui pour qui il a été fait sont maintenant dans l'éternité.
+J'écris ces quelques pages pour les faire connaître. Leur souvenir
+m'a suivie partout, mais c'est surtout ici, dans cette maison où tout
+me les rappelle, que j'aime à remuer _les cendres de mon coeur._
+
+Ô mon Dieu, vous êtes infiniment bon pour toutes vos créatures, mais
+vous êtes surtout bon pour ceux que vous affligez. Vous savez quel
+vide ils ont laissé dans ma vie et dans mon coeur, et pourtant, même
+dans mes plus amères tristesses, j'éprouve un immense besoin de vous
+remercier et de vous bénir. Oui, soyez béni, pour m'avoir donné le
+bonheur de les connaître et de les aimer; soyez béni pour cette foi
+profonde, pour cette admirable générosité, pour cette si grande
+puissance d'aimer que vous aviez mises dans ces deux nobles
+coeurs.
+
+(Thérèse Raynol à sa mère.)
+
+Malbaie, le 14 juin 186.
+
+Chère mère,
+
+La malle ne part que demain, mais pourquoi ne pas vous écrire ce
+soir? Je suis à peu près sûre que vous vous ennuyez déjà, et je
+compte bien que vous ne tarderez guère à suivre votre chère
+imparfaite. J'ai choisi pour vous la chambre voisine de la mienne. En
+attendant que vous en preniez possession, j'y ai mis la cage de mon
+bouvreuil, auquel je viens de dire bonsoir. Mais il faut bien vous
+parler un peu de mon voyage, qui n'a pas été sans intérêt. Vous vous
+rappelez ce jeune homme dont le courage fut tant admiré à l'incendie
+de notre hôtel, à Philadelphie. Figurez-vous qu'à ma très grande
+surprise, je l'ai retrouvé parmi les passagers. Il se nomme Francis
+Douglas. Je puis maintenant vous dire son nom, car j'ai fait sa
+connaissance ce soir.
+
+Nous venions à peine de laisser Québec, quand je l'aperçus, se
+promenant sur la galerie avec le port d'un amiral. Je le reconnus
+du premier coup doeil, non sans émotion, pour parler franchement.
+Si cela vous étonne, songez, s'il vous plaît, que vous pleuriez
+d'admiration en parlant du courage héroïque de cet inconnu; de
+l'admirable générosité avec laquelle il s'était exposé à une mort
+affreuse, pour sauver une pauvre chétive vieille qui ne lui était
+rien. Après avoir longtemps marché à l'avant du bateau, il entra dans
+le salon. Ce chevalier, qui risque sa vie pour sauver les vieilles
+infirmes, nous jeta un regard distrait. Ouvrant son sac de voyage,
+il y prit un livre et fut bientôt absorbé dans sa lecture.
+Connaissez-vous ce beau garçon? me demanda Mme L...--Lequel? Dis-je
+hypocritement.--Celui qui vient d'entrer.--Non, répondis-je. Je ne
+parlai pas de sa belle action. Pourquoi? Je n'en sais rien, chère
+mère. Mais je le considérais souvent, sans qu'il y parût, et je me
+disais que je ne serais nullement fâchée de savoir tout ce qui le
+regarde. Ne serez-vous pas fière de la raison de votre grande fille,
+si je vous avoue que je me surpris appelant une tempête! C'est bien
+naturel. J'aurais voulu voir comment il se conduit dans un naufrage.
+Malheureusement, ce souhait si sage, si raisonnable, si charitable,
+ne se réalisa pas.
+
+On me demanda de la musique. Je venais de lire quelques pages
+d'Ossian--ce qui n'est plus neuf;--je jouai une vieille mélodie
+écossaise. Monsieur ferma son livre et m'écouta avec un plaisir
+évident. Il est écossais, pensai-je, et vous allez voir que je ne me
+trompais pas. Il ne reprit plus sa lecture, et quelque chose dans son
+expression me disait que sa pensée était loin, bien loin,--dans les
+montagnes et les bruyères de l'Écosse.
+
+Ne l'ayant pas vu débarquer à la Malbaie, j'avais supposé qu'il se
+rendait à Tadoussac. Après le souper, j'étais avec quelques dames
+dans le salon de l'hôtel. Jugez de ma surprise, quand je le vis
+entrer avec cette bonne Mme L..., qui nous le présenta.
+
+M. Douglas me parla du plaisir qu'il avait éprouvé en entendant un
+air de son pays, et ces quelques mots simples et vrais disaient
+éloquemment son amour pour sa patrie. Je vous assure que je n'étais
+pas à mon aise, près de ce héros. Il me semblait qu'il lisait dans
+mon âme, et, comme je me rends compte que je m'occupe un peu trop de
+lui, chaque fois que je rencontrais son regard ma timidité
+augmentait. J'avais beau me dire que je ne suis pas _transparente_,
+je ne pus parvenir à me le persuader. Il est certain que je ne vous
+ai pas fait honneur. M. Douglas, qui était, lui, parfaitement à
+l'aise, essaya plusieurs fois d'engager la conversation avec moi,
+et ne réussit pas, comme vous le pensez bien. Mais si je ne parlais
+pas assez, j'ai la consolation de dire que d'autres parlaient trop.
+Deux dames s'aventurèrent dans une dissertation sentimentale
+avec un galant officier. Vous vous imaginez facilement que cette
+dissertation n'a pas jeté qu'un peu de lumière dans les abîmes
+du coeur humain.
+
+J'allais entrer dans ma chambre, quand la brillante Mlle X... me dit
+avec une satisfaction mal déguisée: "Thérèse, ma chère, comme vous
+étiez gauche et embarrassée ce soir! Quelle opinion vous allez donner
+des Canadiennes à ce séduisant étranger!" Soyez fière de moi, après
+cela. Mais n'importe. Si le feu prend cette nuit à l'hôtel, j'espère
+que ce sauveur de vieilles veuves paralysées ne me laissera pas
+brûler.
+
+(La même à la même.)
+
+Malbaie le 23 juin 186
+
+Chère mère,
+
+J'en veux et j'en voudrai longtemps à ces maussades affaires qui vous
+retiennent loin de moi. Même je ne suis pas sûre de ne pas vous en
+vouloir un peu. Aux quatre vents du ciel les obstacles! Croyez-moi,
+tout est vanité, à part marcher sur la mousse et respirer le satin.
+Descendez vite. Il me tarde de vous faire les honneurs de la Malbaie.
+Kamouraska a bien ses agréments. J'ai un faible pour Tadoussac, pour
+ses souvenirs, pour sa jolie baie, grande comme une coquille, mais la
+Malbaie ne se compare point.
+
+Cette belle des belles a des contrastes, des surprises, des caprices
+étranges et charmants. Nulle part je n'ai vu une pareille variété
+d'aspects et de beautés. Le grandiose, le joli, le pittoresque, le
+doux, la magnificence sauvage, la grâce riante se heurtent, se mêlent
+délicieusement, harmonieusement, dans ces paysages incomparables.
+
+Ô mon beau Saint-Laurent! ô mes belles Laurentides! ô mon cher
+Canada! Excusez ce lyrisme: c'est demain notre fête nationale.
+
+La Malbaie n'a qu'un défaut, l'affluence des étrangers. Si j'étais
+reine, je me contenterais de cette campagne enchantée pour mon
+royaume, mais j'en défendrais l'entrée d'abord à toutes celles qui
+lisent des romans, ensuite à tous ceux qui se croient qualifiés pour
+gouverner et réformer leur pays. Qu'en dites-vous? Mais en attendant,
+c'est un bruit, un mouvement, un va-et-vient continuel.
+
+Les étrangers n'ont ici que l'obligation de ne rien faire. Aussi,
+comme on s'y promène. Tous les jours, pique-niques, parties de
+plaisir de toutes sortes et bals le soir. Pour moi, je donnerais tous
+les pique-niques passés, présents et futurs, tous les bals impromptus
+et préparés, pour un bain de mer.
+
+Je vais tous les matins à la messe, ordinairement par la grève, ce
+qui est fort agréable. L'église est bâtie sur le fleuve, à
+l'embouchure de la rivière Malbaie. C'est un fort beau site. En face,
+la baie,--cette charmante baie que l'on compare à celle de Naples,--à
+droite des champs magnifiques, une hauteur richement boisée, où
+chantent les oiseaux et les brises d'été; à gauche, la rivière, puis
+le Cap-à-l'Aigle, sauvage et gracieux, et en arrière les montagnes
+vertes et bleues qui ferment l'horizon. L'église est bien
+entretenue.
+
+"_Le siècle avait deux ans_" lorsqu'on a commencé à la
+construire. C'est jeune encore pour une église. Pourtant les
+hirondelles l'affectionnent, car les nids s'y touchent, et, en levant
+les yeux, on aperçoit toujours quelque jolie petite tête qui s'avance
+curieusement au dehors.
+
+Je suppose qu'il faut bien vous parler un peu de M. Douglas. Il est
+assez probable que je m'occupe de lui plus qu'il ne faudrait; mais,
+outre que je n'en dis rien, je ne fais en cela que comme tout le
+monde. Je n'ai dit qu'à Mme L... que M. Douglas est le héros de
+l'incendie de l'hôtel. Elle m'a conseillé de garder sagement le
+silence là-dessus. Elle prétend qu'il est assez dangereux sans
+l'auréole de l'héroïsme.
+
+Vous, mère chérie, vous prétendez que c'est un grand dommage que ce
+noble jeune homme ne soit pas très laid, ou un peu difforme. Avec
+votre permission, madame, c'est justement cela qui serait dommage.
+Chère mère, c'est prudent peut-être, ce que vous dites, mais à coup
+sûr, ce n'est pas féminin. D'ailleurs, si M. Douglas est de la
+famille des braves, il n'est pas de celle des galants, et n'accorde
+d'attention que juste ce qu'il faut pour n'être pas impoli. Il
+décline toutes les invitations et a l'air de s'être dit comme un
+poète:
+
+ À _moi_ la grève solitaire,
+ La chasse au beau soleil levant,
+ À _moi_ les bois pleins de mystère,
+ La pêche au bord du lac dormant.
+
+Mme H... a déclaré que nous devrions toutes conclure contre lui un
+traité d'alliance offensive.
+
+Le Dr G... est à la Malbaie et se livre à l'observation. Il trouve
+que les rubans écossais sont bien en faveur depuis l'arrivée de M.
+Douglas, et se plaint amèrement d'être condamné à entendre tant
+d'airs écossais, depuis la même date. Ce que c'est, dit-il, d'avoir
+la tournure chevaleresque! Moi, j'ai passé plusieurs années en
+Écosse, et personne n'a songé à apprendre _Vive la canadienne_,
+ou _À la claire fontaine_. M. Douglas est riche, et le Dr se
+plaît à en informer les dames qui ont des filles à marier. Ça les
+rend pensives, dit-il.
+
+Ce soir, le docteur, Elmire et moi, nous sommes allés visiter les
+sauvages. C'est curieux à voir. La soirée était fraîche. Un beau feu
+de branches sèches flambait devant les cabanes. J'aperçus M. Douglas
+qui se chauffait et causait avec les sauvages. En le voyant dans
+cette clarté rougeâtre, je me rappelai l'incendie, et, pour dire
+vrai, le coeur me battit un peu fort; puissance du souvenir,
+involontaire hommage au courage et à la générosité!
+
+Comme nous allions partir, le Dr fut appelé en toute hâte pour un
+malade et nous revenions seules, quand M. Douglas nous joignit et
+réclama l'honneur de nous reconduire, ce que nous daignâmes accorder.
+Je fus un peu surprise, je l'avoue, car il ajouta, avec une naïveté
+bien singulière chez un homme du monde: J'ai cru que j'avais eu tort
+de vous laisser partir seules, et, réflexion faite, je me suis hâté
+de vous rejoindre.--Nous comprenons, monsieur, dit Elmire piquée:
+vous avez cru que c'était un devoir.--Non, Mademoiselle, j'ai
+seulement pensé que c'était une attention à laquelle vous aviez
+droit, et il continua un peu fièrement: Vous défendre, si vous
+couriez quelque danger, ce _serait un devoir_.
+
+J'incline à croire que ce devoir serait bien rempli, et si jamais je
+vais me promener chez les cannibales, je prierai M. Francis Douglas
+de me donner le bras. Il a veillé au salon, contre son habitude. Il
+n'est certainement pas aussi beau qu'on le dit, mais il a une
+distinction rare et une grâce incomparable.
+
+ La grâce plus belle que la beauté.
+
+Comme vous voyez, c'est bien suffisant. Il est plutôt grave
+qu'enjoué, mais on cause bien avec lui. Vous aimerez sa simplicité
+charmante. Nous avons conversé en français, et là-dessus on nous a
+gracieusement fait entendre--à Elmire et à moi--qu'il faut que notre
+prononciation anglaise le fatigue beaucoup, puisqu'il nous parle
+français. N'est-ce pas beau de songer si vite aux ennuis de son
+prochain?
+
+Quoi qu'il en soit des susceptibilités de M. Douglas, une chose sûre,
+c'est qu'il parle français parfaitement, et une autre chose joliment
+certaine aussi, c'est que j'aimerais mieux ne le fatiguer en rien. Je
+lui ai demandé comment il trouvait nos sauvages. Bien déchus,
+mademoiselle. Ils ne sont pas tatoués et la mauvaise civilisation les
+gagne. Quand je me suis assis à leur feu, ils ne m'ont pas présenté
+le calumet de paix. Quel surnom les sauvages d'autrefois lui
+auraient-ils donné? Songez-y, s'il vous plaît.
+
+Chère mère, descendez vite et apportez-moi un gros bouquet de roses.
+Je m'ennuie et je vous aime.
+
+
+
+Extraits du journal de Thérèse.
+
+24 juin.
+
+Ce matin, de très bonne heure, Elmire et moi, nous sommes allées à la
+chapelle Harvieux. Le trajet est rude sur la grève de l'extrême
+Pointe-aux-Pics: pas de _sable d'or_, mais quand on a le pied sûr,
+c'est charmant de marcher sur ces beaux _crans_ lavés par la mer.
+Ô senteur du varech! ô parfums du salin! Qu'il fait bon, de se
+sentir vivre et d'errer comme une alouette sur la grève embaumée!
+Les oiseaux chantaient dans les arbres qui couronnent la falaise.
+L'ancolie croît partout dans les fentes des rochers. Ces jolies
+cloches rouges font un charmant effet sur le roc aride. Qu'est-ce qui
+plaît davantage, une fleur dans la mousse ou une fleur sur un rocher?
+Hélas! il y a des femmes qui n'aiment les fleurs que sur leurs
+chapeaux, et pour qui une promenade dans la rue Notre-Dame a plus de
+charmes qu'une course dans les bois ou sur la grève! Mais à quoi bon
+philosopher?
+
+La chapelle Harvieux est à un mille du quai. C'est tout simplement
+une grotte de sept à huit pieds de profondeur, taillée dans le roc à
+une dizaine de pieds du sol. Il y a bien longtemps, un religieux
+français du nom de Harvieux y célébra la messe. Ce missionnaire
+descendait le fleuve en canot pour visiter les colons établis sur les
+côtes et fut retenu là par une tempête. J'aime cette solitude
+sauvage, et qu'elle doit être grande et triste quand le vent gémit et
+que la mer se livre à ses formidables colères! Mais ce matin tout
+était calme et les goélands séchaient coquettement leurs plumes sur
+ces rochers où ils viennent prophétiser la tempête.
+
+26 juin.
+
+Aujourd'hui j'attendais ma mère, et je suis allée à l'arrivée du
+bateau, mais déception. Il n'y avait pour moi qu'une lettre et un
+bouquet de roses. Je me suis vite sauvée pour lire ma lettre. Je
+n'aime pas ces foules bruyantes où les cochers et les gamins ont la
+haute note. Elmire est venue me rejoindre et après m'avoir pris la
+moitié de mon bouquet, elle a décidé qu'il fallait explorer la grève
+en deçà du quai. Nous avons commencé par escalader les énormes blocs
+qui sont là, et nous y avons trouvé une grotte profonde à demi fermée
+par des bouquets de jeunes cèdres. Les oiseaux, il me semble, doivent
+aimer cette grotte le matin, les jours d'automne surtout, car le
+soleil levant l'emplit de rayons et y fait bourdonner sans doute une
+foule d'insectes. Mais ce soir elle était pleine d'ombre et de
+fraîcheur. Nous y sommes restées longtemps. J'avais sur l'âme une
+brume de mélancolie. Ma mère viendra demain. Ce n'est qu'un retard
+d'un jour, mais cela suffit pour attrister. L'âme a un ciel si
+changeant! Pourtant qu'il faisait beau ce soir! J'ai laissé la grotte
+avec regret. Pauvre grotte, me disais-je, ce matin elle s'est emplie
+de soleil, de chaleur et de vie avant le reste de la nature qui
+l'entoure, et la voilà pleine d'ombre pendant que le soleil rayonne
+encore partout, sur le Cap-à-l'Aigle, sur le fleuve si beau, sur les
+clochers lointains qui scintillent le long de la côte du sud. Et je
+pensais à une âme qui m'intéresse et que la tristesse semble
+envelopper.
+
+Pour moi, jusqu'à présent, la vie a été bien douce. Il est vrai, je
+n'ai pas connu ma mère, c'est à peine s'il me reste un souvenir de
+mon père, et pourtant j'ai été heureuse, car ma belle-mère m'aime
+avec une tendresse plus que maternelle. Mais combien d'âmes ouvertes
+dans leurs beaux jours d'enfance à tous les rayons du ciel, plus
+illuminées peut-être que les autres, ont vu tout à coup, par une
+permission de Dieu, la nuit les envahir de bonne heure!
+
+ Hélas! la vie est semblable à la mer;
+ Son flot, parfois caressant sur la plage,
+ Écume au large et devient plus amer.
+
+30 juin.
+
+M. Douglas est protestant; je m'en doutais, et pourtant il m'a été
+pénible de le lui entendre dire.
+
+À la première occasion, ma mère lui a parlé de sa belle conduite à
+l'incendie de Philadelphie. Il a rougi comme une jeune fille et nous
+a assurées que dans la surexcitation on expose facilement sa vie. Il
+prétend que son agilité de montagnard est pour beaucoup dans ce que
+nous appelons son héroïsme.
+
+Ma mère ne lui a pas caché comme nous désirions le connaître, comme
+nous lui en voulions de s'être dérobé à toutes les recherches.
+J'étais un peu confuse, et lui n'était pas à l'aise non plus. Il a
+souri en entendant dire que, jusqu'à notre départ de Philadelphie, je
+m'étais obstinée à rêver pour lui une ovation populaire. Le sourire a
+un singulier charme sur sa bouche sérieuse, c'est dommage qu'il soit
+si rare. D'où vient la tristesse qui lui est habituelle. D'abord,
+j'avais cru que c'était l'ennui de se trouver au milieu d'étrangers;
+mais ce n'est pas cela. Il a un grand chagrin. Malgré son calme, sa
+réserve anglaise, on ne peut le voir longtemps sans s'en apercevoir.
+Pourquoi souffre-t-il? Je suis condamnée à entendre là-dessus bien
+des suppositions. Quoi qu'il en soit, je suis sûre que ce n'est pas
+une douleur vulgaire qui assombrit ce noble front. Jusqu'à présent,
+je ne sais rien de sa vie, si ce n'est qu'il a perdu ses parents de
+bonne heure et qu'il n'a ni soeur ni frère.
+
+Il nous a priées de ne rien dire de l'incendie de Philadelphie. Soit,
+je n'en dirai rien, mais j'y pense souvent. Noble jeune homme! Quand
+moi et tant d'autres ne savions donner que notre impuissante
+compassion, lui s'est exposé avec une générosité sublime. Quel parfum
+un pareil souvenir doit laisser dans l'âme! Souvent, en le regardant,
+je me demande ce qu'il dut éprouver quand il se trouva seul après
+s'être dérobé aux applaudissements de la foule. Jamais je ne
+connaîtrai la joie du dévouement héroïque, mais je remercie Dieu
+d'avoir été témoin d'une action vraiment courageuse, vraiment
+désintéressée, vraiment généreuse. L'admiration élève l'âme et
+satisfait un des plus doux besoins du coeur.
+
+8 juillet.
+
+Je me sens souvent inquiète et troublée. Où est le calme, la sereine
+insouciance de ma jeunesse? Je suis bien différente de moi-même, de
+ce pauvre moi que je croyais connaître. J'aurais besoin de solitude.
+La vie d'hôtel m'ennuie. Il y a de l'autre côté de la baie, au bas du
+Cap-à-l'Aigle, une maison dont la situation isolée me plairait
+beaucoup. Là rien ne me distrairait de la vue et du bruit de la
+mer.
+
+"Plein de monstres et de trésors, toujours amer quoique limpide,
+jamais si calme qu'un souffle soudain ne le puisse troubler
+effroyablement; est-ce l'océan ou le coeur de l'homme?
+
+"Riche et immense, et voulant toujours s'enrichir et s'agrandir,
+toujours prompt à franchir ses limites, toujours contraint d'y
+rentrer, emprisonné par des grains de sable: est-ce le coeur de
+l'homme ou l'océan?
+
+"Océan! coeur de l'homme! quand vous avez bien mugi, bien déchiré les
+rivages, vous emportez pour butin quelques stériles débris qui se
+perdent dans vos abîmes!"
+
+12 juillet.
+
+Enfin, je connais la cause de sa tristesse, et je sais aussi quel est
+ce sentiment que je prenais pour une admiration vive.
+
+Pourquoi suis-je restée ici? J'aurais dû le fuir. Maintenant, c'est
+trop tard.
+
+Hier nous avons causé intimement. Il m'a parlé de l'ami qu'il a
+perdu, et l'indicible joie que j'ai sentie en l'entendant dire qu'il
+n'avait jamais aimé que son ami m'a été une révélation. Ô mon Dieu!
+ayez pitié de moi. Je le sais, _celui qui n'a pas l'Église pour
+mère ne peut vous avoir pour père;_ je le sais, mais il m'est
+impossible de ne pas l'aimer.
+
+30 juillet.
+
+M. Douglas me parle toujours de son ami, mais avec une sensibilité si
+vraie, si profonde, qu'il est impossible de l'entendre sans être
+touché au delà de tout ce qu'on peut dire. En l'écoutant, je me
+rappelle cette parole de David pleurant son Jonathas: "Je t'aimais
+comme les femmes aiment."
+
+Il m'a montré le portrait de son ami et quelques-unes de ses lettres.
+Je les ai lues avec un attendrissement profond, et maintenant je
+comprends la profondeur de ses regrets. Pourquoi l'amitié, si rare
+chez les hommes, l'est-elle encore plus chez les femmes? Deux ans
+bientôt que Charles de Kerven est mort. Je pense bien souvent à ce
+pauvre jeune homme qui dort là-bas, sur la terre de Bretagne. J'aime
+à prier pour lui. Il a eu de grands malheurs, il est mort à la fleur
+de l'âge, mais il a été profondément aimé par l'homme le plus noble
+qui fut jamais.
+
+
+
+II
+
+
+(Fête de Saint Bernard)
+
+Saint Bernard disait à la sainte Vierge: "Je consens à n'entendre
+jamais parier de vous, si quelqu'un peut dire qu'il vous a invoquée
+sans être secouru." Bon saint! Je veux me rappeler cette parole,
+chaque fois que je dirai le _Souvenez-vous_ pour Francis.
+
+Oh! auguste Vierge, ma douce mère, je vous en prie, faites que mon
+amour pour lui ne déplaise jamais à vos yeux très purs, et daignez
+vous-même l'offrir à Dieu.
+
+Cette après-midi, j'étais sur la grève avec plusieurs amies. On parla
+du prochain départ de M. Douglas pour l'Écosse. Je n'y crus pas, et
+pourtant quel poids ces paroles me mirent sur le coeur! Si c'était
+vrai... s'il devait partir, me disais-je... et ne faudra-t-il pas
+qu'il parte un jour? Cette pensée me bouleversait, m'accablait. Comme
+je me sentais observée, je pris un prétexte pour m'éloigner. Ne plus
+jamais l'entendre! Ne plus jamais le voir!
+
+Ô mon Dieu, quel serait donc le malheur de vous perdre pour jamais;
+puisque la seule pensée d'être séparée de lui me faisait si
+cruellement souffrir!
+
+Je marchais au hasard sur la grève; tout à coup, apercevant le
+clocher qui brillait au soleil, je pensai à celui qui a de la
+consolation pour toutes les douleurs, et je me dirigeai vers
+l'église. Bientôt j'entendis, derrière moi, ce pas léger que je
+connais si bien, et, un instant après, M. Douglas me rejoignit.
+Est-il vrai que vous partiez bientôt? lui demandai-je.--Et comment
+vivrais-je sans vous? me répondit-il vivement.
+
+Puis troublé, ému, il me dit qu'avec moi il se consolerait de la mort
+de son ami... qu'il avait cru sa vie brisée pour jamais, mais que je
+lui avais rendu la foi au bonheur. Nous marchâmes ensuite sans
+échanger une seule parole. Comme nous montions la petite côte qui
+conduit de la grève au chemin public, il me dit à demi-voix: Essuyez
+vos yeux il ne faut pas que d'autres que moi voient ces larmes. Oui,
+c'était vrai, je pleurais sans m'en apercevoir. Quand nous fûmes à
+l'église: Je venais ici, lui dis-je. Lui, m'appelant pour la première
+fois par mon nom de baptême, me demanda gravement: Thérèse, pourquoi
+pleuriez-vous? Je me sentis rougir, et, ne trouvant rien à répondre,
+je lui dis: Laissez-moi, je vais prier pour vous. Il m'ouvrit la
+porte de l'église.
+
+Ô mon Dieu, quel bonheur de vous prier pour lui, vous, l'arbitre
+souverain de son sort éternel! Il n'est pas l'enfant de votre Église,
+et à cause de cela j'aurais voulu ne pas l'aimer, mais vous m'avez
+donné pour lui tous les dévouements et toutes les tendresses. Ô
+Christ, mon sauveur, je sais que _tout don parfait vient de vous_,
+mais souvenez-vous de mon ardente prière, et faites-moi mériter pour
+lui la foi; faites-la moi mériter par n'importe quelles douleurs,
+par n'importe quels sacrifices. Et vous, ma divine mère, je vous
+promets de vous aimer, de vous honorer pour lui et pour moi, en
+attendant qu'il vous connaisse.
+
+Comme je m'agenouillais devant l'autel de la sainte Vierge, pour lui
+confirmer cette promesse, la lumière du soleil, glissant à travers
+les vitraux, fit à la statue comme une auréole de joie et de gloire;
+son doux visage sembla sourire.
+
+Je sortis très calme et très heureuse. M. Douglas m'avait attendue.
+Il parla peu le long du chemin et ne fit aucune allusion à ce qui
+s'était passé entre nous, mais nous nous comprenions parfaitement.
+Sur le rivage, une pauvre femme ramassait péniblement les branches
+apportées par la mer.
+
+--Rendons-la heureuse aussi, dit Francis.
+
+Il me donna sa bourse et je la remis à la pauvre vieille, qui la
+reçut en nous bénissant.
+
+Nous marchions en silence.
+
+Jamais je ne m'étais sentie si heureuse de vivre.
+
+Les oiseaux chantaient, la mer chantait et mon âme aussi chantait. Il
+me semblait respirer la vie dans les senteurs des bois, dans les
+parfums de la mer. À l'horizon, le soleil baissait. Nous nous assîmes
+sur les rochers pour le regarder coucher. Je n'oublierai jamais ce
+tableau: devant nous, le Saint-Laurent si beau sous sa parure de feu;
+au loin, les montagnes bleues; partout une splendeur enflammée sur ce
+paysage enchanteur. Francis regardait enthousiasmé, mais son noble
+visage s'assombrit tout à coup.
+
+--Pourquoi faut-il que les beaux jours finissent, me dit-il
+tristement.
+
+J'étais heureuse, enchantée, ravie, et je lui dis:
+
+--Ne soyons pas ingrats. Regardez autour de vous, et dites-moi ce que
+sera la patrie, puisque l'exil est si beau.
+
+Il me regarda avec une expression que je n'oublierai jamais, et
+répondit à voix basse:
+
+--Dites plutôt: Regardez dans votre coeur.
+
+Et un peu après il continua:
+
+--L'amour fait comprendre le ciel, mais ce beau coucher de soleil me
+rappelle que la vie passe.
+
+La soirée s'est passée à l'hôtel. Francis était très grave, mais il y
+avait dans sa voix une douceur pénétrante qui ne lui est pas
+ordinaire, et quand je rencontrais son regard, j'y voyais luire cette
+lumière fugitive qui traverse parfois ses yeux comme un éclair. Il ne
+me parla guère; mais, sans rien faire qui puisse attirer l'attention,
+il a l'art charmant de me laisser voir qu'il s'occupe de moi. Cette
+bonne Mme L..., s'adressant à Mlle V... et à moi, nous fit observer
+que M. Douglas avait l'air heureux.
+
+--Ce que je vois le mieux, c'est qu'il est bien bon, répondit Mlle
+V...,--qui se pique de dire toujours ce qu'elle pense, et un instant
+après elle ajouta:--Je voudrais bien savoir pourquoi il est ce soir
+aussi grave, aussi recueilli qu'un jésuite qui sort de retraite.
+
+
+21 août.
+
+Comme j'ouvrais ma fenêtre ce matin, un bouquet adroitement lancé
+tomba à mes pieds.--Remerciez-moi, dit Francis quand nous nous
+rencontrâmes.--Je remerciai, mais avec des restrictions sur la
+manière d'offrir les fleurs. Il m'écouta avec ce sourire qui éclaire
+son visage--et mon coeur aussi.
+
+--Si vous saviez, me dit-il, depuis combien de temps j'attendais pour
+vous l'offrir!
+
+Et il chanta à demi-voix:
+
+ À l'heure où s'éveille la rose,
+ Ne dois-tu pas te réveiller?
+
+J'ai porté son bouquet à l'église. Je veux qu'il se fane devant le
+saint sacrement, et quand il sera flétri, j'irai le reprendre pour le
+conserver toujours. Seigneur Jésus, vous êtes au milieu de nous et il
+ne vous connaît pas. Il ne croit pas au mystère de votre amour. Mais
+vous pouvez lui ouvrir les yeux de l'âme, et le faire tomber croyant
+et ravi à vos pieds.
+
+Aujourd'hui, je suis allée voir une jeune fille morte la nuit
+dernière. J'avais besoin de me pénétrer de quelque grave pensée, car
+j'étais comme enivrée de mon bonheur. Je restai longtemps à côté du
+lit où la pauvre enfant était couchée dans cette attitude effrayante
+qui n'appartient qu'à la mort. La croix noire tranchait lugubrement
+sur la blancheur du drap qui la couvrait. Je soulevai le linceul et
+regardai longtemps. Ah! Francis, serait-il possible de ne nous aimer
+que pour cette vie qui passe?
+
+Tout passe et nous passerons comme tout le reste, mais je veux que
+celui de nous qui survivra à l'autre puisse dire ce qu'Alexandrine de
+la Ferronnays écrivait après la mort d'Albert: "Ô mon Dieu,
+souvenez-vous que pas une parole de tendresse n'a été échangée entre
+nous, sans que votre nom ait été prononcé et votre bénédiction
+implorée."
+
+7 septembre.
+
+Hier, nous avons fait une promenade à l'Île-aux-Coudres, excursion
+que la présence de Francis m'a rendue vraiment délicieuse. Puis, il y
+a maintenant dans mon âme quelque chose qui donne à la nature une
+splendeur que je ne lui connaissais pas. Mon Dieu, quel sera donc le
+ravissement de vous aimer dans votre ciel si beau, puisque, dès cette
+vie, il y a tant de bonheur à aimer vos créatures!
+
+Au havre Jacques-Cartier, nous nous sommes agenouillés à l'endroit où
+la messe a été dite pour la première fois au Canada. Je ne regardai
+pas M. Douglas. Il m'était pénible de le voir étranger aux sentiments
+que ce souvenir réveille. Mais sur le rocher où le sang de
+Jésus-Christ a coulé, je demandai pour lui la foi. Oui, mon Dieu,
+vous m'exaucerez. Je le verrai catholique. Ce froid protestantisme
+n'est pas fait pour lui.
+
+Nous prîmes le dîner sur l'herbe, dans le voisinage de la roche
+pleureuse. Cet endroit de l'île est d'une beauté ravissante. Il y
+règne un calme profond, une fraîcheur délicieuse. La journée avait ce
+charme particulier à l'automne. Francis semblait enchanté, et
+s'oubliait devant cette belle nature.
+
+--C'est beau, et je suis heureux, me dit-il.
+
+--Alors, remercions Dieu, car moi aussi je suis heureuse.
+
+Il ne répondit rien, mais je vis briller cette flamme lumineuse qui
+s'allume parfois dans son regard.
+
+Les conversations s'éteignaient; je ne sais pourquoi mon âme inclina
+tout à coup à la tristesse: notre vie s'écoule, pensai-je en écoutant
+le bruit des vagues sur la grève, chaque flot en emporte un moment.
+Presque sans me rendre compte de ce mouvement, je me tournai vers
+Francis:
+
+--Vous connaissez cette pensée d'une femme célèbre: Sommes-nous
+heureux, les bornes de la vie nous pressent de toutes parts.
+
+--C'est douloureusement vrai.
+
+Et nous parlâmes de cette soif de l'infini qui fait notre tourment et
+notre gloire. Sa sensibilité, si vive et si profonde, le rendait
+parfois éloquent. Jamais je n'avais compris, comme en l'écoutant,
+notre _misère très auguste_, notre _grandeur très misérable_.
+J'aurais voulu lui dire quelle force les catholiques trouvent dans la
+communion, mais je n'osai pas. Il faut avoir reçu Jésus-Christ dans
+son coeur, pour comprendre la joie de cette union qui _éteint tous
+les désirs_. La belle voix d'Elmire chantait:
+
+ Vole haut, près de Dieu; les seules amours fidèles sont avec lui.
+
+Ces paroles me marquèrent, et Francis s'en aperçut. Il se mit à me
+parler de son amour pour moi:
+
+--Je préférerais vous entendre dire que vous aimez Dieu.
+
+Il me répondit avec une douceur incomparable:
+
+--Si vous l'aimiez moins, je ne vous aimerais pas comme je vous
+aime.
+
+On le pria de chanter. Il y consentit et me dit:
+
+--Je n'ai jamais chanté depuis la mort de mon pauvre Charles, mais
+aujourd'hui il me semble que je trouverai de la douceur à vous
+chanter quelque chose que ce cher ami aimait et chantait souvent.
+
+Il commença les _Adieux de Schubert_. Ah! quelle émotion, quelle
+puissance de sentiment il y avait dans sa voix, et comme j'aurais
+voulu être seule pour pleurer à mon aise! Qu'elle est touchante cette
+amitié qui survit à la mort, au temps et à l'amour! Certes, je suis
+profondément sensible à tout ce qui le touche. Je donnerais ma vie
+pour lui épargner une douleur, et pourtant je vois avec une sorte de
+joie que rien ne le consolera jamais entièrement de la mort de son
+ami. Il est si bon d'être aimé d'un coeur qui n'oublie point! Oui,
+je le sais, son ami lui manquera toujours, toute ma tendresse sera
+impuissante à le consoler complètement, mais aussi, si je mourais,
+personne ne me remplacerait dans son coeur. Dieu seul pourrait le
+consoler, et de lui je ne suis pas jalouse.
+
+Nous laissâmes l'île vers le soir. Le retour fut enchanteur. Je
+regardais autour de moi, et une sécurité profonde, une paix
+inexprimable remplissait mon coeur.
+
+Ô mon Dieu, vous êtes bon, la vie est douce et la terre est
+belle!
+
+
+Le mariage de Thérèse était fixé à l'été suivant. Dans le mois de
+juin elle écrivait dans son journal:
+
+"Mon Dieu, pourquoi ne m'exaucez-vous pas? J'attendais tant des
+prières continuelles que je fais faire pour lui, et voilà que je suis
+bien près de désespérer.
+
+Ce matin, je rencontrai Francis en sortant de l'église du Gesù.
+J'avais bien prié pour lui. J'osai le lui dire, et la première fois
+de ma vie, je lui parlai de mes espérances pour sa conversion. Il ne
+cacha pas son mécontentement et répondit avec une froideur
+glaciale:
+
+--Je vous excuse en faveur de votre intention. Et il ajouta. Oh! les
+dures et cruelles paroles!--Vous vous abusez étrangement. Jamais je
+ne serai catholique. Comment osez-vous me parler de ce que vous
+appelez vos espérances?
+
+Comme si je pouvais lui cacher toujours le voeu le plus ardent de mon
+coeur! Mais non, il ne veut pas que je lui en parle jamais.--Et quand
+vous serez ma femme, a-t-il dit, ne m'obligez pas à vous le
+défendre.--Soit. Je ne lui en parlerai pas. Ce n'est pas sur ce que
+je pourrais lui dire que je compte.
+
+Ô mon Dieu, vous aurez pitié de lui. Vous éclairerez cette âme, une
+des plus généreuses que vous ayez créées. Je vous le demande au nom
+de Jésus-Christ, faites-moi souffrir tout ce qu'il vous plaira, mais
+donnez-lui la foi _sans laquelle il est impossible de vous plaire_.
+Hélas! qui sait jusqu'à quel point les préjugés de l'éducation
+première aveuglent les âmes les plus droites et les plus nobles?"
+
+Le même jour Thérèse recevait de M. Douglas la lettre suivante:
+
+"Je vous ai fait de la peine et j'en suis bien malheureux. Comme vous
+avez dû me trouver rude et dur! Je vous en prie, pardonnez-moi, parce
+que je vous aime. Si vous saviez ce que je sentis quand je vous vis
+presque craintive devant moi! J'aurais voulu me mettre à genoux pour
+vous demander pardon. En voyant vos larmes prêtes à couler, je me
+sauvai comme fou.
+
+Ma Thérèse, j'aimerais mieux mourir cent fois que de vous faire
+souffrir. Je veux bien vous voir pleurer, mais comme vous pleuriez
+après avoir entendu l'aveu de mon amour. Si vous saviez comme ce
+souvenir m'est délicieux, comme mon coeur se reporte souvent à cette
+heure, la plus douce de ma vie, où, sur la grève de la Malbaie, je
+voyais couler vos larmes, ces larmes que vous ne sentiez pas, tant
+vous étiez émue.
+
+Mon amie, je n'aurais jamais dû vous parler durement, je le regrette
+beaucoup et vous en demande encore pardon; mais, laissez-moi vous le
+dire, en vous déclarant que vous ne deviez pas essayer de changer mes
+croyances religieuses, je ne faisais que mon devoir. Je pourrais vous
+expliquer parfaitement pourquoi je ne serai jamais catholique. Je
+n'en ferai rien, ni maintenant, ni plus tard, par respect pour la
+candeur de votre foi. Que vous désiriez ce que vous appelez ma
+conversion, c'est peut-être très naturel, mais il faudra ne m'en
+parler _jamais._ Je ne suis pas de ceux qui changent de religion.
+De grâce, ma chère Thérèse, ne touchez plus à cette question
+brûlante. J'ai assez souffert.
+
+Charles aussi désirait me voir catholique, et, la veille de sa mort,
+il me pressa à ce sujet avec une tendresse extrême. Dans l'état où il
+était, je n'osais lui dire que je ne partagerais jamais ses
+croyances. Il le comprit. Et lui, l'ange gardien de ma jeunesse,
+demandait pardon à Dieu et s'accusait de m'avoir, par ses mauvais
+exemples, éloigné de la vraie foi.
+
+Ah! Thérèse, si je pouvais vous dire ce que j'ai souffert dans ce
+moment et par ce souvenir, vous auriez pitié de moi, et vous ne me
+demanderiez jamais ce que je ne puis pas accorder.
+
+Après cela, Charles ne me parla plus de religion; mais, m'attirant à
+lui, il tint longtemps ma tête appuyée contre son coeur, et alors,
+cet incomparable ami me conseilla de chercher ma consolation dans les
+joies de la charité. Admirable conseil qui m'a fait supporter mon
+malheur!
+
+Dans ce que je viens de vous dire, il y a, je le sais, plusieurs
+choses qui vous affligeront, et j'en suis plus triste que vous ne
+sauriez croire. Mais il le _fallait_. Oui, il faut que vous le
+sachiez, mon éloignement pour le catholicisme est invincible. J'ai
+cédé à toutes les exigences de votre Église, parce que, sans cela,
+vous ne m'épouseriez pas, mais je mourrai dans la religion où il a
+plu à Dieu de me faire naître, et n'essayez jamais de m'influencer
+là-dessus, car, aussi vrai que je vous aime, je ne vous le permettrai
+pas. Du reste, vous savez, que je tiendrai loyalement, fidèlement ce
+que j'ai promis.
+
+Sans doute, ma chère Thérèse, il est triste qu'il y ait un point par
+lequel nos coeurs ne se toucheront jamais, mais n'allez pas conclure
+que nous nous en aimerons moins. Songez à l'attachement que j'avais
+pour Charles, à son amitié, qui était le bonheur de ma vie, comme sa
+mort en a été la grande, l'inexprimable douleur. N'ayez donc ni
+inquiétude, ni crainte. Je ne puis pas être catholique, mais je serai
+toujours votre ami le plus sûr et le plus tendre. D'ailleurs, puisque
+Dieu dirige tout, jusqu'au vol des oiseaux, n'est-ce pas lui qui nous
+a réunis?
+
+Après les premiers mois de mon deuil, ceux qui s'intéressaient à moi
+me conseillèrent de me marier. Je laissai dire, et, suivant le désir
+de Charles, je m'occupai des malheureux. C'était la seule consolation
+que je pusse goûter. Plus tard, je songeai au mariage; j'y inclinais
+par le besoin d'aimer, si grand dans mon coeur; mais il me fallait
+une affection élevée et profonde, l'amour comme je l'avais compris
+dans le moment le plus solennel, le plus déchirant de ma vie. Dieu
+m'a conduit vers vous, qui êtes tout ce que je souhaite, tout ce que
+j'ai rêvé, vers vous, de toutes les femmes la plus vraie, la plus
+aimante et la plus pure.
+
+Dites-moi, Thérèse, croyez-vous vraiment que la différence de
+religion mette _un abîme entre nous?_ Ô mon amie, comment
+avez-vous pu dire cette cruelle parole?
+
+Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais,
+tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu'il faut l'aimer;
+tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et
+un devoir sacré; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a
+rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne
+craignez donc pas d'être ma femme; ne craignez pas de vous appuyer
+sur mon coeur pour jusqu'à ce que la mort nous sépare par l'ordre de
+Dieu."
+
+
+
+III
+
+
+Il y a eu dix ans le 14 août dernier, dans cette même salle où j'écris
+aujourd'hui, Thérèse Raynol et Francis Douglas signaient leur contrat
+de mariage. Il me semble les voir encore, si jeunes, si charmants, si
+heureux!
+
+J'avais pour M. Douglas la plus parfaite estime, et pourtant je
+voyais arriver le jour du mariage avec une tristesse profonde, car
+j'aimais Thérèse avec la plus grande tendresse, et la seule pensée
+de m'en séparer m'était bien amère. La lecture du contrat, ces
+dispositions en faveur de celui des époux qui survivrait à l'autre me
+firent une impression pénible, et pendant qu'on me félicitait sur ce
+brillant mariage, j'avais grand' peine à contenir mes larmes.
+Pourquoi faut-il que la mort se mêle à tout dans la vie? Mais ces
+tristes réflexions me furent personnelles. La conversation se
+maintint animée et joyeuse entre les personnes invitées pour la
+circonstance. On rit, on chanta, on fit de la musique dans cette
+maison où la mort allait entrer.
+
+Un peu après le départ des invités, comme M. Douglas se levait pour
+se retirer: "Ne partez pas encore, lui dit Thérèse, je veux vous
+chanter le _Salve Regina_, c'est-à-dire, poursuivit-elle avec son
+charmant sourire, j'ai l'habitude de le chanter tous les soirs et
+aujourd'hui je veux que vous m'écoutiez. Ce chant à la Vierge était
+une de nos plus douces et plus chères habitudes. La voix de Thérèse
+était fort belle, et ce soir-là elle y mit une indicible expression
+de confiance et d'amour. Ah! comment la Vierge, mère à jamais bénie,
+eût-elle pu ne pas entendre cette ardente prière? M. Douglas, plus
+ému qu'il ne voulait le paraître, gardait un profond silence. Thérèse
+se rapprocha de lui et dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas
+que la sainte Vierge nous protège et nous garde? Il ne répondit pas,
+mais la regarda pendant quelques instants avec une expression
+indéfinissable, puis nous souhaita le bonsoir, et partit.
+
+Je suivis Thérèse dans sa chambre. Après la prière, que nous fîmes
+ensemble, elle prit le charmant bouquet de roses que Francis lui
+avait apporté ce jour-là et le plaça devant l'image de la Vierge.
+Rentrée dans ma chambre, je priai avec ferveur demandant à Dieu la
+force de supporter l'éloignement de ma fille chérie. Hélas! que
+j'étais loin de prévoir le coup terrible qui allait me frapper!
+
+Je dormais depuis quelque temps quand je fus réveillée par un rêve
+pénible. Je me levai pour me remettre, et je passai dans la chambre
+de Thérèse. Elle était assise sur son lit, la figure si altérée, si
+bouleversée qu'une crainte horrible me serra le coeur; elle essaya
+pourtant de sourire en me disant qu'elle ressentait une étrange
+douleur à la gorge. J'envoyai aussitôt chercher un médecin. Quand je
+revins, elle me pria de placer un cierge devant l'image de la Vierge
+et voulut elle-même l'allumer. Puis, joignant les mains, elle se
+recueillit dans une prière fervente. Ensuite elle me passa les bras
+autour du cou, me rapprocha d'elle, et me fit baiser le crucifix que
+je lui avais donné le jour de sa première communion, et qu'elle avait
+toujours porté depuis.
+
+--Mère, dit-elle, vous savez que la volonté de Dieu doit toujours
+être adorée et bénie. Je ne me suis jamais sentie orpheline,
+continua-t-elle tout attendrie, car vous avez été pour moi la
+meilleure des mères; que Dieu vous récompense et qu'il vous console,
+ajouta-t-elle avec effort, car je sais que je vais mourir.
+
+--Mon enfant, répondis-je toute troublée, comment peux-tu parler
+ainsi? La souffrance t'égare.
+
+Elle me regarda; je vois encore l'expression de ses beaux yeux calmes
+et profonds.
+
+--Écoutez, dit-elle; j'ai offert à Dieu mon bonheur et ma vie pour la
+conversion de Francis. Mon sacrifice est accepté, j'en suis sûre.
+N'en dites rien à Francis. Il vaut mieux qu'il l'ignore jusqu'à ce
+que Dieu l'éclaire.
+
+Ces paroles retentirent dans mon coeur comme son glas funèbre. Ô mon
+Dieu, pardonnez-moi. Il me sembla que c'était payer trop cher le
+salut d'une âme. Je la regardais avec égarement; je l'étreignis dans
+mes bras comme pour la disputer à la mort et je lui dis à travers mes
+sanglots:
+
+--C'est trop cruel. Thérèse, mon enfant, rétracte-toi.
+
+--Laissons faire le bon Dieu, répondit-elle simplement. Il saura
+vous consoler, vous et lui. J'ai eu, moi aussi, un moment d'angoisse
+terrible, maintenant c'est passé.
+
+Et alors elle me dit qu'en voyant comme Francis demeurait préjugé,
+aveuglé, malgré les prières continuelles qu'elle faisait faire pour
+sa conversion, elle avait cru que Dieu voulait peut-être la faire
+contribuer à son salut plus que par la prière, et qu'elle avait
+offert son bonheur et sa vie pour lui obtenir la foi.
+
+De ce moment je n'eus pas d'espérance. Avec une douleur affreuse,
+mais sans surprise, je vis tous les efforts de la science échouer
+complètement. Le mal fit des progrès aussi prompts que terribles.
+Thérèse demanda son confesseur et Francis. Le prêtre vint le premier.
+Pendant qu'il entendait sa confession, je m'approchai d'une fenêtre
+qui donnait sur l'église du Gesù. La lampe brillait dans le
+sanctuaire, et je disais au Christ en pleurant amèrement: Seigneur,
+ayez pitié de moi! Faut-il qu'elle meure pour qu'il se convertisse?
+La nuit était délicieusement calme et belle. Oh! quel contraste entre
+la désolation de mon âme et le radieux éclat des cieux. J'entendis
+arriver M. Douglas. J'aurais voulu aller au-devant de lui pour le
+préparer un peu à la terrible vérité, mais je n'en eus pas la force.
+Il entra la figure bouleversée. Pas un des médecins présents ne
+hasarda une parole d'espérance. Le malheureux jeune homme se jeta
+dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. La porte de la
+chambre de Thérèse s'ouvrit bientôt. Je touchai le bras de M.
+Douglas, qui se leva et me suivit. Le prêtre, encore revêtu de son
+surplis, priait devant l'image de la Sainte Vierge. Thérèse tendit la
+main à Francis, qui s'agenouilla à côté de son lit et sanglota comme
+un enfant. Alors elle se troubla, quelques larmes coulèrent sur son
+visage; mais, se remettant bientôt, elle lui parla avec fermeté et
+tendresse.
+
+--Francis, lui dit-elle, c'est la volonté de Dieu. Il faut s'y
+soumettre, car il est notre Père. Cher ami, je vous aimerai plus au
+ciel que sur la terre.
+
+La douleur de M. Douglas était effrayante, et ma courageuse enfant
+oubliait ses terribles souffrances pour le consoler et l'encourager.
+Il survint un étouffement qui fit croire qu'elle allait expirer.
+Quand il fut passé, elle mit sa main sur la tête de Francis toujours
+à genoux à côté d'elle, et levant les yeux sur l'image de la
+Vierge:
+
+--Mère, dit-elle avec un accent que je n'oublierai jamais, il ne vous
+connaît pas, il ne vous aime pas; mais moi qui par la grâce de Dieu,
+vous connais et vous aime, je vous le confie, je vous le donne, je
+vous le consacre. Obtenez de Jésus-Christ, je vous en conjure, qu'il
+nous réunisse pour l'éternité dans son amour.
+
+Elle reçut les sacrements avec une ferveur céleste, et aussitôt après
+l'agonie commença.
+
+Je passe sur cette heure dont le souvenir m'est resté si cruel. À
+cinq heures, juste aux premiers tintements de l'Angélus, elle expira.
+Peu à peu, je sentis son doux visage se refroidir. Alors, prenant le
+crucifix que ses mains glacées étreignaient encore, je le donnai à
+Francis.
+
+Deux soeurs de charité vinrent pour l'ensevelir. Quand tout fut
+terminé, j'entrai dans la chambre mortuaire, que les religieuses
+avaient ornée avec un soin pieux. Les fleurs y répandaient un parfum
+suave. M. Douglas était à genoux près du lit sur lequel Thérèse
+semblait dormir dans sa blanche et gracieuse parure de noces. Son
+voile retombait à demi sur son charmant visage, d'une pâleur
+transparente. Un chapelet, à grains de corail d'un rouge éclatant,
+était passé à son cou, et la croix brillait entre ses mains jointes.
+Je baisai ses douces lèvres, ses yeux fermés pour jamais, et la
+regardai longtemps.
+
+Le matin des funérailles, quand vint le moment de la mettre dans son
+cercueil, Francis s'approcha, prit la main gauche de Thérèse, lui mit
+son anneau de mariage, et ensuite il l'embrassa sur les lèvres. Le
+jeune homme, aussi pâle qu'elle, soutint sa tête pendant que je
+coupais ses beaux cheveux bruns; puis, la prenant dans ses bras, il
+la déposa sur le lit du repos suprême. Nous restâmes longtemps à la
+regarder, et ma pensée se reportait aux jours d'autrefois, alors
+qu'après l'avoir endormie dans mes bras et couchée dans son petit
+lit, je m'oubliais à la regarder dormir. Enfin, Francis releva son
+voile, et lentement, tenant toujours les yeux fixés sur elle, il lui
+couvrit le visage. Ô mon Dieu, quand je paraîtrai devant vous,
+souvenez-vous de ce que j'ai souffert à ce moment terrible!
+
+Après les funérailles, on m'apporta un billet de M. Douglas. Il
+m'annonçait qu'il s'éloignait pour quelque temps, et s'engageait à me
+donner bientôt de ses nouvelles. Quelques jours plus tard, je reçus
+la lettre suivante:
+
+Madame,
+
+Je laissai Montréal immédiatement après les funérailles de Thérèse,
+car j'avais besoin de la plus profonde solitude pour pleurer et
+remercier Dieu. Oh! Madame, Dieu est bon! Ma céleste Thérèse le
+disait au milieu des douleurs de la mort, et le même cri s'échappe
+sans cesse de mon coeur déchiré. Tout est fini pour moi sur la terre,
+et pourtant je succombe sous le poids de la reconnaissance, car la
+lumière s'est faite dans mes ténèbres et je suis catholique, oui
+catholique. Ah! béni soit Dieu qui m'a donné la _foi_. Quel
+bonheur de le dire à Thérèse, de remercier Dieu avec elle Mais ce
+serait trop doux pour cette pauvre terre, où le bonheur n'existe
+pas.
+
+Je sais que ma conversion vous sera une consolation bien grande,
+aussi vous parlerai-je avec la confiance la plus entière. Vous
+connaissiez, Madame, mon éloignement pour le catholicisme ou plutôt
+vous ne le connaissiez pas, car dans nos relations, je dissimulais
+soigneusement mes préjugés, pour ne pas affliger Thérèse. Mais quand
+elle me dit qu'elle comptait sur ma conversion, je crus devoir ne pas
+lui laisser d'illusions là dessus. Comme elle devait me plaindre et
+prier pour moi!
+
+Je n'essaierai pas de vous dire ma consternation en apprenant la
+maladie de Thérèse, ce que je souffris en la trouvant mourante.
+Interrogez votre coeur, Madame. Je contins l'explosion de mon
+désespoir pour ne pas la troubler à cette heure terrible, mais qui
+pourrait dire ce que souffrais? Tout entier à elle et à ma douleur,
+je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi; je n'avais rien
+remarqué des préparatifs pour l'administration et quand le prêtre
+s'approcha avec l'hostie sainte,--Ô mon Dieu comment parler de ce
+moment sacré, comment dire le miracle qui se fit dans mon âme? Sans
+doute, Thérèse priait pour moi à cette heure solennelle, et à sa
+prière le Seigneur Jésus daigna me regarder, car dans cet instant la
+foi la plus ardente pénétra, embrasa mon âme. Saisi d'un respect sans
+bornes, je me prosternai, en disant du plus profond de mon coeur:
+Oui, vous êtes le Christ, le Fils unique du Dieu vivant... Ô
+miséricorde! Ô bonté! Ô moment à jamais béni! Ô moment vraiment
+ineffable et que toutes les joies du ciel ne me feront pas oublier!
+La foi, la reconnaissance, l'amour débordait de mon âme. Les larmes
+jaillirent à flots de mon coeur. J'aurais donné ma vie avec
+transport, pour rendre témoignage de la présence réelle, celui de
+tous les dogmes catholiques qui révoltait davantage ma superbe
+raison. Le regard du Christ, comme un soleil brûlant, avait fondu ces
+glaces épaisses, dissipé ces nuages obscurs qui m'avaient empêché
+jusqu'alors de croire à la parole et à l'amour de mon Dieu.
+
+Je vis ma charmante fiancée agoniser et mourir, mais, avec la foi, la
+résignation était entrée dans mon âme, et une paix profonde se mêla à
+mon inexprimable douleur. Au moment terrible, quand le prêtre
+prononça l'absolution suprême, je crus que la connaissance lui
+revenait, et me penchant sur elle, je lui dis: Thérèse, remercie
+Dieu, je suis catholique. Me comprit-elle? Je le crois, car son
+regard mourant se ranima et se tourna vers moi. Ah! comme il dut
+réjouir les anges et pénétrer jusqu'à Dieu, ce chant de joie et de
+reconnaissance qui s'éleva de son coeur, pendant qu'elle était dans
+le travail de la mort.
+
+Combien je vous remercie, Madame, pour ce crucifix qui vous eût été
+si cher et si précieux, et que vous avez eu la générosité de me
+donner. Quand je le regardai, là, à côté de Thérèse morte, ce fut
+comme si une lumière éclatante jaillissant des plaies sacrées du
+Christ eût illuminé les mystérieuses profondeurs de l'éternité. Comme
+je la trouvai heureuse d'avoir ouvert les yeux à ces radieuses
+splendeurs, d'avoir vu Dieu face à face, d'être avec lui pour jamais!
+Ne vous sentiez-vous pas consolée en regardant son visage, son doux
+visage, sur lequel la vision de Jésus-Christ avait laissé comme un
+reflet céleste de bonheur et de paix? Si je pouvais vous dire ce que
+j'éprouvais pendant la messe des funérailles, la reconnaissance qui
+consumait mon âme, quand je pensais que sur l'autel Jésus-Christ
+s'immolait pour ma Thérèse! Quelle consolation je trouvais à prier
+pour elle, pour elle qui a tant prié pour moi!
+
+Vous vous étonnez peut-être que j'aie un peu tardé à vous faire
+connaître mon changement. C'est que le prêtre qui avait assisté
+Thérèse me conseilla, après m'avoir entendu, d'en traiter d'abord
+avec Dieu. Il m'envoya à ce monastère d'où je vous écris. J'arrivai
+le soir de la solennité de l'Assomption. Le supérieur me reçut avec
+une bonté parfaite et me conduisit à la chapelle, où les religieux
+étaient réunis pour l'office. L'image de la Vierge, brillamment
+illuminée, resplendissait au-dessus de l'autel, et cette vue m'émut
+profondément. Je me rappelai ce moment où, sur son lit de mort,
+Thérèse, mettant sa main sur ma tête, me consacra à la mère de
+miséricorde. Du plus profond de mon coeur je ratifiai la
+consécration, et promis à la Sainte Vierge de l'honorer toujours du
+culte le plus tendre et le plus aimant. Une voix admirablement belle
+chanta le _Salve Regina_, et ce chant suave, réveillant dans mon
+coeur l'émotion la plus douce et la plus déchirante, je pleurai
+longtemps. Non, jamais je n'oublierai ce soir (le dernier de sa vie)
+où Thérèse me le chanta. En l'écoutant, un sentiment confus de
+vénération et de confiance pour la mère de Dieu pénétra pour la
+première fois dans mon âme, et j'essayais de réagir contre cette
+impression, très douce pourtant. Vous rappelez-vous avec quel accent
+elle me dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas que la Sainte
+Vierge nous protège et nous garde? Cette question me troubla. En
+regagnant mon logis, je pensais combien peu, après tout, je pouvais
+pour son bonheur, et un instinct secret me portait à la mettre sous
+la garde de la Vierge Marie.
+
+C'était hier le jour fixé pour mon mariage, et malgré la force que je
+puise dans ma foi, je succombai sous le poids de la plus mortelle
+tristesse. La journée était magnifique. Le soleil resplendissait.
+Toute la nature avait un air de fête. Et moi, je repassais mes rêves
+de bonheur, et ma pensée s'arrêtait dans cette tombe où tout est venu
+s'engloutir, dans cette tombe où je l'ai vue descendre pour y dormir
+jusqu'à ce que _les cieux et la terre soient ébranlés._ C'était
+horriblement douloureux. Mais le saint religieux qui me prépare au
+baptême vint me joindre dans le jardin où je m'étais retiré, et, me
+reprochant tendrement et fortement ma faiblesse, m'en fit demander
+pardon à Dieu. Du reste ces défaillances sont rares. La puissante
+main du Christ me soutient sur un abîme de douleur. Mais vous,
+Madame, comment supportez-vous cette terrible épreuve? Ah,
+laissez-moi vous répéter ce que Thérèse me disait: C'est la volonté
+de Dieu, et il faut s'y soumettre, car il est notre Père.
+
+Mon baptême est fixé au 28 août. Il serait superflu de vous dire
+combien je désire vous y voir. Vous aviez pour Thérèse un coeur de
+mère, et vous ne sauriez croire comme votre tendresse pour elle
+m'attache à vous. Souffrez que je vous remercie de vos soins si
+éclairés, si tendres. Je les appréciais d'autant plus que j'ai
+beaucoup souffert du malheur d'être orphelin. Soyez bénie, Madame,
+pour l'avoir tant aimée. Soyez bénie pour les larmes amères que vous
+avez versées avec moi sur son cercueil. Vous parlerai-je de
+l'impatience avec laquelle j'attends le jour de ma régénération,
+l'heure sacrée de mon baptême. Qu'il tarde à venir, ce jour ou je
+serai lavé dans le sang du Christ. Vous savez que le 28 août est la
+fête de saint Augustin. Plaise à Dieu qu'à l'exemple de cet illustre
+pénitent, je pleure toute ma vie mes fautes innombrables et le
+malheur d'avoir aimé Dieu si tard. En attendant l'abjuration
+publique, tous les jours, en la présence de Jésus-Christ et de ses
+anges, j'abjure dans le secret de mon coeur toutes les erreurs de
+l'hérésie. Vous ne vous imaginez pas la douceur que je trouve à dire
+et redire à Jésus-Christ que je veux appartenir à son Église, en être
+l'enfant le plus humble et le plus soumis.
+
+Le soir, je me promène avec mon directeur dans le jardin du
+monastère. Nous parlons de l'amour et des souffrances du Christ, du
+néant des choses humaines et de cette heure qui vient où _les morts
+entendront dans leurs tombeaux la voix du Fils de Dieu. Oui,
+j'attends la résurrection des morts,_ et mes larmes coulent bien
+douces quand je pense qu'un jour je retrouverai ma Thérèse rayonnante
+de l'éternelle jeunesse et de l'immortelle beauté.
+
+Parfois, je l'avoue à ma honte, il me semble que je ne pourrai jamais
+supporter son absence. Je le disais aujourd'hui même à mon directeur.
+Le saint vieillard à souri doucement et m'a répondu avec une
+expression céleste: Mon fils, quand vous aurez communié, vous saurez
+que Dieu suffit à l'âme. Ces paroles firent battre mon coeur. En
+songeant à ma communion prochaine, je restai ému, ébloui, comme un
+voyageur devant qui s'entrouvre un horizon enchanté et inconnu. Ô
+Christ mon sauveur, que se passe-t-il dans l'âme qui vous aime quand
+vous y entrez? Peut-être devrais-je, Madame, vous parler avec plus de
+calme, mais la seule pensée de ma première communion me plonge dans
+une sorte de ravissement. Songez donc à ce que Jésus-Christ a fait
+pour moi. Et pourtant j'ai des heures d'abattement terrible, quand je
+pense que ma Thérèse n'est plus nulle part sur la terre. Ô misère et
+faiblesse du coeur de l'homme! Je la pleure quand je la sais au
+ciel... Mais le saint que Dieu m'a donné pour guide me dit de ne pas
+m'alarmer si la nature faiblit souvent. Dans ces moments d'amère et
+profonde tristesse, il me fait réciter le _Te Deum_ pour
+remercier Dieu de ce qu'il m'a donné non seulement _de croire en
+lui, mais encore de souffrir pour lui._ Cette grâce de la
+souffrance et de la foi, vous l'avez aussi reçue, Madame, bénissez et
+remerciez Dieu avec moi, en attendant que, comme l'en priait Thérèse,
+il nous réunisse pour l'éternité dans son amour.
+
+À mon extrême regret, je ne pus assister au baptême de M. Douglas,
+mais, dans ma réponse à sa lettre, je lui appris que Thérèse avait
+offert à Dieu son bonheur et sa vie pour obtenir sa conversion. Après
+son baptême, Francis revint à Montréal et passa quelque temps chez
+moi. Sa première visite avait été pour la tombe de sa fiancée. Je le
+revis avec un déchirant bonheur. Il me fit prendre place sur le sofa
+où il avait si souvent causé avec Thérèse, et quand il put parler, il
+m'entretint de Dieu et d'elle. Toujours généreux, il s'efforçait,
+pour ne pas ajouter à ma peine, de me cacher l'excès de sa douleur,
+et partait surtout des joies de sa conversion, mais sa douleur
+éclatait malgré lui, avec des accents qui déchiraient le coeur. Et
+pourtant, avec quel ravissement il parlait de son baptême et de sa
+première communion! Ah! si Thérèse eût été là pour le voir et
+l'entendre! Ce jeune homme comblé de grâces si grandes m'inspirait
+une sorte de vénération. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa belle
+tête blonde, sur laquelle l'eau du baptême venait de couler. Il avait
+beaucoup maigri et pâli pendant ces deux semaines, mais la joie
+profonde du converti se lisait dans ses yeux fatigués par les larmes.
+Jamais je n'ai compris la puissance de la foi, comme en le regardant
+et l'écoutant. Quand ce coeur si cruellement déchiré éclatait en
+transports d'actions de grâces, je me rappelais les martyrs qui
+chantaient dans les tortures.
+
+Tous les jours il s'enfermait dans la chambre de Thérèse, et passait
+là des heures entières. On n'y avait rien changé. La petite table qui
+avait servi d'autel était encore là avec ses cierges et ses fleurs.
+Le bouquet de roses, dernier don de son fiancé, était toujours devant
+l'image de la Vierge où Thérèse l'avait mis. Hélas! ces pauvres
+fleurs n'étaient pas encore flétries quand la mort l'avait
+frappée.
+
+La première fois que Francis entra dans cette chambre pour lui si
+pleine de souvenirs, il baisa la table où le saint sacrement avait
+reposé, et voulut ensuite s'agenouiller là où il l'avait vue mourir,
+mais il se trouva mal et fut obligé de sortir. Je voulus l'empêcher
+d'y retourner, craignant pour lui ces émotions si douloureuses, mais
+il me rassura. Ne craignez rien, me dit-il, Dieu s'est mis entre la
+douleur et moi. D'ailleurs, cette chambre où elle a vécu, où elle est
+morte, cette chambre où j'ai reçu la foi est pour moi un sanctuaire
+sacré. Voyant qu'il y passait la plus grande partie de son temps, j'y
+mis le plus ressemblant des portraits de Thérèse. Il me remercia pour
+cette attention avec une effusion touchante, et me dit ensuite qu'il
+la portait continuellement dans une présence bien autrement intime
+que celle des sens.
+
+Souvent, il m'entretenait de nos immortelles espérances, et parlait
+avec une conviction si ardente, si Profonde, qu'en l'écoutant, je me
+demandais si j'avais un peu de foi. Sa présence me fit un bien
+infini. Il était impossible de ne pas se ranimer au contact de cette
+ferveur brûlante. Tous les jours nous allions visiter le cimetière de
+la Côte des Neiges. Je déposais sur la tombe de Thérèse les fleurs
+que nous avions apportées. Francis jetait son chapeau sur la terre,
+s'agenouillait et passait son bras autour de la croix. Je le
+regardais prier avec une consolation inexprimable. Comment Dieu
+eût-il pu ne pas écouter cette âme tout éclatante de la pureté de son
+baptême? Comment eût-il pu ne pas entendre _la voix de ces
+larmes_ si saintement résignées? Ce fut dans le cimetière, debout
+près de la tombe de Thérèse, que M. Douglas me confia sa résolution
+d'entrer dans un monastère, après avoir fait le pèlerinage de la
+Terre-Sainte. Il aimait à parler de la vie religieuse, du bonheur et
+de la gloire d'être tout à Dieu, et alors son visage prenait une
+expression qui élevait l'âme. En le regardant, je me surprenais
+rêvant à ces joies du renoncement et du sacrifice, redoutables, il
+est vrai, à la faiblesse humaine, mais si incomparablement au-dessus
+de toutes les autres.
+
+Vint le jour du départ et le dernier adieu, puis, pour lui, la
+dernière visite au cimetière.
+
+C'était une triste et froide journée d'automne, et seule à mon foyer
+pour jamais désolé, je pensais à ma Thérèse qui dormait sous la
+terre, et au noble jeune homme qui s'en allait attendre dans la paix
+profonde du cloître la paix plus profonde de la mort.
+
+Après le départ de M. Douglas, je trouvai dans le journal de Thérèse
+les lignes suivantes qu'il y avait ajoutées. Elles étaient écrites en
+anglais et presque effacées par ses larmes:
+
+"Ô mon Dieu, réunissez-nous pour l'éternité dans votre amour!
+
+"Ce voeu suprême de son âme, je l'ai fait graver sur son crucifix que
+je porte sur ma poitrine, sur l'anneau que je lui ai donné comme à
+mon épouse et qu'il porte parmi les morts, mais il est plus
+ineffaçablement gravé dans mon coeur.
+
+"Ô mon Dieu, soyez béni! _je suis content de vous_; dans le
+deuil si intime, si profond de mon âme, j'aime à répéter ce qu'elle
+me faisait dire aux jours du bonheur. Tout est fini, à jamais fini...
+mais _mon coeur à chanté sa joie. Les routes me sont ouvertes à la
+véritable vie. Par les entrailles de la miséricorde de Dieu, qui a
+voulu que ce soleil levant vînt d'en haut nous visiter, pour éclairer
+ceux qui sont ensevelis dans l'ombre de la mort._ Ces paroles,
+l'Église les a chantées sur la tombe de Thérèse, et cette mère
+immortelle les chantera aussi sur mon cercueil. Ah! je voudrais qu'un
+même tombeau nous réunît un jour. Mais non, il faut s'en aller mourir
+où la voix de Dieu m'appelle. Il faut partir et pour ne revenir
+jamais. Qu'est-ce qui nous attache si fortement là où nous avons aimé
+et souffert?
+
+"Thérèse, tous les jours de ma vie, j'aurais voulu pleurer sur cette
+terre qui te couvre. C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon
+dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection. Mais
+il faut obéir à Dieu. Il faut partir. Demain j'aurai laissé pour
+toujours cette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton
+corps repose; mais j'emporte avec la douleur qui purifie la foi qui
+sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême,
+il y a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu Mon père! mon
+père!
+
+"Ô sainte Église catholique! Ô épouse sacrée du Christ! Ô ma tendre
+et glorieuse mère! Vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la
+haine et le mépris de votre nom, je vous méconnaissais, je vous
+insultais; mais maintenant je vous appartiens et je n'aspire plus
+qu'à mourir entre vos bras.
+
+"Mon Dieu, soyez mon rêve, mon amour. Je m'en vais attendre que les
+ombres déclinent et que le jour se lève."
+
+
+
+IV
+
+
+Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque
+fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son
+retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit
+une dernière fois.
+
+Voici sa lettre:
+
+Madame,
+
+Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que
+je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette
+résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome,
+à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis
+une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de
+Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une
+atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je
+n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui
+des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en
+entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant
+d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus
+s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de
+Dieu.
+
+Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au
+milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève
+l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre
+Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère
+(où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans
+doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais
+bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à
+ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui
+ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la
+Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des
+sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la
+nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans
+combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus
+rien.
+
+Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis
+Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les
+monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs,
+comme on le dit communément, _mais pour les grandes vertus et les
+grandes joies_.
+
+Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les
+bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes
+fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me
+traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne
+fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches
+indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne
+grâce que cet aimable religieux.
+
+En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers.
+Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau
+représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les
+armoiries des Chartreux--un globe surmonté d'une croix et cette belle
+devise: _Stat crux dum volvitur orbis;_ la croix demeure pendant
+que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.
+
+Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien
+pénible.
+
+Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes
+malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je
+croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement
+qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de
+commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais
+apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse,
+j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle
+m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses
+cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un
+sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me
+séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses
+cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait
+entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert
+pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une
+agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à
+la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son
+regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda
+ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler "comme un enfant parle
+à son père." J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma
+timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je
+m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses
+paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée
+avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion,
+et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son
+crucifix, son portrait et ses cheveux.
+
+Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après
+quelques instants de silence:
+
+--Mon fils, gardez toujours au fond de votre coeur le souvenir de cet
+ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce
+qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces
+objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un
+sacrifice.
+
+Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains
+sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime
+de mon âme:
+
+--Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être
+religieux?
+
+J'étais bien troublé, mais je lui dis:
+
+--Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en
+toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me
+reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur
+mon coeur au jour de mon baptême et de ma première communion.
+Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.
+
+--Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui
+ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la
+base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat,
+il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.
+
+Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à
+ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai--oui, j'hésitai. Ô
+mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au
+fond de mon coeur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le
+médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me
+séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose
+de cette douleur terrible qui me brisait le coeur quand je la mis
+dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma
+faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de
+douces et tendres paroles.
+
+--Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout
+sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des
+bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes.
+Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange
+gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent
+pour vous dans ce moment.
+
+Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême,
+de ma première communion.
+
+Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être
+fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole
+quelque chose qui pénètre et enflamme le coeur. J'avais bien honte de
+moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement
+devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au
+contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me
+serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon coeur le feu
+sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu
+jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite
+et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion
+profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi
+doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui
+avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement
+et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable
+indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme
+nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs
+imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que
+n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de
+souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer,
+le révérend Père me dit agréablement:
+
+--Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.
+
+Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant
+de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le
+plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:
+
+--Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.
+
+Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les
+cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que
+son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le
+sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit
+sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et
+puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter
+ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la
+consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il
+me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.
+
+Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon
+noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes
+regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec
+toute la force et la tendresse de mon coeur, mais si je pouvais la
+rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin,
+Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur
+Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.
+
+Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit
+que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse,
+n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à
+sacrifier?
+
+"Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un
+sacrifice de louanges."
+
+Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation
+religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais,
+comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne
+désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser
+à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il
+est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur
+et à la gloire de lui appartenir.
+
+Sans doute, la vie religieuse est austère, mais _la charité de
+Jésus-Christ nous presse_, et l'enchantement de vivre sous le même
+toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des
+choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se
+comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du
+sanctuaire, après les voeux solennels qui l'unissent à Dieu pour
+toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes
+les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette
+pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et
+comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de _la figure de
+ce monde qui passe_, il a _jeté son coeur dans l'éternité_, et
+vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la
+foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se
+perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat
+dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les
+tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si
+cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que
+j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de
+soleil.
+
+Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il
+faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons
+jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. _Le coeur en
+haut_, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez
+notre Père.
+
+Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait
+qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence
+des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les
+jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir
+aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais
+d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de
+deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.
+
+Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je
+demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde
+blessure de votre coeur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut
+attachée à la croix.
+
+Adieu, une dernière fois.
+
+Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la
+première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô
+mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!
+
+Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M.
+Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et
+attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et
+si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre
+cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille
+chérie vivait dans son coeur, que tous les jours, suivant sa parole,
+il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était
+singulièrement douce.
+
+Francis Douglas avait toujours vécu dans l'opulence; il dut souffrir
+beaucoup de l'austérité de la Chartreuse. Pourtant il prononça ses
+voeux. Atteint, peu après, d'une maladie mortelle, il vit venir la
+mort avec une paix profonde. Un des religieux lui ayant demandé s'il
+n'éprouvait pas quelque crainte, il sourit et répondit: Que
+craindrais-je? Je vais tomber dans les bras de Celui que j'ai le plus
+aimé.
+
+Il pria son supérieur de m'écrire pour m'apprendre sa mort.
+
+Sans cesse, il bénissait Dieu du don de la foi.
+
+Après sa communion dernière, Francis désira entendre le _Salve
+Regina_ et expira doucement pendant qu'on le chantait. Il aimait
+ce chant, disaient les religieux ses frères, et ne l'entendait jamais
+sans s'attendrir visiblement.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un amour vrai, by Laure Conan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN AMOUR VRAI ***
+
+***** This file should be named 14537-8.txt or 14537-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/5/3/14537/
+
+This text was adapted from that found at the BibliothŠque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Facult‚ Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+<title>Un amour vrai par Laure Conan</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Un amour vrai, by Laure Conan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un amour vrai
+
+Author: Laure Conan
+
+Release Date: December 31, 2004 [EBook #14537]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN AMOUR VRAI ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>Un amour vrai</h1>
+
+<h2>Par Laure Conan</h2>
+
+<h3 class="sectionhead">I</h3>
+
+<p>J'ai été témoin dans ma vie d'un héroïque sacrifice. Celle qui l'a
+fait et celui pour qui il a été fait sont maintenant dans l'éternité.
+J'écris ces quelques pages pour les faire connaître. Leur souvenir
+m'a suivie partout, mais c'est surtout ici, dans cette maison où tout
+me les rappelle, que j'aime à remuer <i>les cendres de mon c&#339;ur.</i></p>
+
+<p>Ô mon Dieu, vous êtes infiniment bon pour toutes vos créatures, mais
+vous êtes surtout bon pour ceux que vous affligez. Vous savez quel
+vide ils ont laissé dans ma vie et dans mon c&#339;ur, et pourtant, même
+dans mes plus amères tristesses, j'éprouve un immense besoin de vous
+remercier et de vous bénir. Oui, soyez béni, pour m'avoir donné le
+bonheur de les connaître et de les aimer; soyez béni pour cette foi
+profonde, pour cette admirable générosité, pour cette si grande
+puissance d'aimer que vous aviez mises dans ces deux nobles
+c&#339;urs.</p>
+
+<p><i>(Thérèse Raynol à sa mère.)</i></p>
+
+<p class="letterdate">Malbaie, le 14 juin 186.</p>
+
+<p>Chère mère,</p>
+
+<p>La malle ne part que demain, mais pourquoi ne pas vous écrire ce
+soir? Je suis à peu près sûre que vous vous ennuyez déjà, et je
+compte bien que vous ne tarderez guère à suivre votre chère
+imparfaite. J'ai choisi pour vous la chambre voisine de la mienne. En
+attendant que vous en preniez possession, j'y ai mis la cage de mon
+bouvreuil, auquel je viens de dire bonsoir. Mais il faut bien vous
+parler un peu de mon voyage, qui n'a pas été sans intérêt. Vous vous
+rappelez ce jeune homme dont le courage fut tant admiré à l'incendie
+de notre hôtel, à Philadelphie. Figurez-vous qu'à ma très grande
+surprise, je l'ai retrouvé parmi les passagers. Il se nomme Francis
+Douglas. Je puis maintenant vous dire son nom, car j'ai fait sa
+connaissance ce soir.</p>
+
+<p>Nous venions à peine de laisser Québec, quand je l'aperçus, se
+promenant sur la galerie avec le port d'un amiral. Je le reconnus
+du premier coup d&#339;il, non sans émotion, pour parler franchement.
+Si cela vous étonne, songez, s'il vous plaît, que vous pleuriez
+d'admiration en parlant du courage héroïque de cet inconnu; de
+l'admirable générosité avec laquelle il s'était exposé à une mort
+affreuse, pour sauver une pauvre chétive vieille qui ne lui était
+rien. Après avoir longtemps marché à l'avant du bateau, il entra dans
+le salon. Ce chevalier, qui risque sa vie pour sauver les vieilles
+infirmes, nous jeta un regard distrait. Ouvrant son sac de voyage, il
+y prit un livre et fut bientôt absorbé dans sa lecture.
+Connaissez-vous ce beau garçon? me demanda Mme L...&mdash;Lequel? Dis-je
+hypocritement.&mdash;Celui qui vient d'entrer.&mdash;Non, répondis-je. Je ne
+parlai pas de sa belle action. Pourquoi? Je n'en sais rien, chère
+mère. Mais je le considérais souvent, sans qu'il y parût, et je me
+disais que je ne serais nullement fâchée de savoir tout ce qui le
+regarde. Ne serez-vous pas fière de la raison de votre grande fille,
+si je vous avoue que je me surpris appelant une tempête! C'est bien
+naturel. J'aurais voulu voir comment il se conduit dans un naufrage.
+Malheureusement, ce souhait si sage, si raisonnable, si charitable,
+ne se réalisa pas.</p>
+
+<p>On me demanda de la musique. Je venais de lire quelques pages
+d'Ossian&mdash;ce qui n'est plus neuf;&mdash;je jouai une vieille mélodie
+écossaise. Monsieur ferma son livre et m'écouta avec un plaisir
+évident. Il est écossais, pensai-je, et vous allez voir que je ne me
+trompais pas. Il ne reprit plus sa lecture, et quelque chose dans son
+expression me disait que sa pensée était loin, bien loin,&mdash;dans les
+montagnes et les bruyères de l'Écosse.</p>
+
+<p>Ne l'ayant pas vu débarquer à la Malbaie, j'avais supposé qu'il se
+rendait à Tadoussac. Après le souper, j'étais avec quelques dames
+dans le salon de l'hôtel. Jugez de ma surprise, quand je le vis
+entrer avec cette bonne Mme L..., qui nous le présenta.</p>
+
+<p>M. Douglas me parla du plaisir qu'il avait éprouvé en entendant un
+air de son pays, et ces quelques mots simples et vrais disaient
+éloquemment son amour pour sa patrie. Je vous assure que je n'étais
+pas à mon aise, près de ce héros. Il me semblait qu'il lisait dans
+mon âme, et, comme je me rends compte que je m'occupe un peu trop de
+lui, chaque fois que je rencontrais son regard ma timidité
+augmentait. J'avais beau me dire que je ne suis pas <i>transparente</i>,
+je ne pus parvenir à me le persuader. Il est certain que je ne vous
+ai pas fait honneur. M. Douglas, qui était, lui, parfaitement à
+l'aise, essaya plusieurs fois d'engager la conversation avec moi,
+et ne réussit pas, comme vous le pensez bien. Mais si je ne parlais
+pas assez, j'ai la consolation de dire que d'autres parlaient trop.
+Deux dames s'aventurèrent dans une dissertation sentimentale
+avec un galant officier. Vous vous imaginez facilement que cette
+dissertation n'a pas jeté qu'un peu de lumière dans les abîmes
+du c&#339;ur humain.</p>
+
+<p>J'allais entrer dans ma chambre, quand la brillante Mlle X... me dit
+avec une satisfaction mal déguisée: &ldquo;Thérèse, ma chère, comme vous
+étiez gauche et embarrassée ce soir! Quelle opinion vous allez donner
+des Canadiennes à ce séduisant étranger!&rdquo; Soyez fière de moi, après
+cela. Mais n'importe. Si le feu prend cette nuit à l'hôtel, j'espère
+que ce sauveur de vieilles veuves paralysées ne me laissera pas
+brûler.</p>
+
+<p><i>(La même à la même.)</i></p>
+
+<p class="letterdate">Malbaie le 23 juin 186</p>
+
+<p>Chère mère,</p>
+
+<p>J'en veux et j'en voudrai longtemps à ces maussades affaires qui vous
+retiennent loin de moi. Même je ne suis pas sûre de ne pas vous en
+vouloir un peu. Aux quatre vents du ciel les obstacles! Croyez-moi,
+tout est vanité, à part marcher sur la mousse et respirer le satin.
+Descendez vite. Il me tarde de vous faire les honneurs de la Malbaie.
+Kamouraska a bien ses agréments. J'ai un faible pour Tadoussac, pour
+ses souvenirs, pour sa jolie baie, grande comme une coquille, mais la
+Malbaie ne se compare point.</p>
+
+<p>Cette belle des belles a des contrastes, des surprises, des caprices
+étranges et charmants. Nulle part je n'ai vu une pareille variété
+d'aspects et de beautés. Le grandiose, le joli, le pittoresque, le
+doux, la magnificence sauvage, la grâce riante se heurtent, se mêlent
+délicieusement, harmonieusement, dans ces paysages incomparables.</p>
+
+<p>Ô mon beau Saint-Laurent! ô mes belles Laurentides! ô mon cher
+Canada! Excusez ce lyrisme: c'est demain notre fête nationale.</p>
+
+<p>La Malbaie n'a qu'un défaut, l'affluence des étrangers. Si j'étais
+reine, je me contenterais de cette campagne enchantée pour mon
+royaume, mais j'en défendrais l'entrée d'abord à toutes celles qui
+lisent des romans, ensuite à tous ceux qui se croient qualifiés pour
+gouverner et réformer leur pays. Qu'en dites-vous? Mais en attendant,
+c'est un bruit, un mouvement, un va-et-vient continuel.</p>
+
+<p>Les étrangers n'ont ici que l'obligation de ne rien faire. Aussi,
+comme on s'y promène. Tous les jours, pique-niques, parties de
+plaisir de toutes sortes et bals le soir. Pour moi, je donnerais tous
+les pique-niques passés, présents et futurs, tous les bals impromptus
+et préparés, pour un bain de mer.</p>
+
+<p>Je vais tous les matins à la messe, ordinairement par la grève, ce
+qui est fort agréable. L'église est bâtie sur le fleuve, à
+l'embouchure de la rivière Malbaie. C'est un fort beau site. En face,
+la baie,&mdash;cette charmante baie que l'on compare à celle de Naples,&mdash;à
+droite des champs magnifiques, une hauteur richement boisée, où
+chantent les oiseaux et les brises d'été; à gauche, la rivière, puis
+le Cap-à-l'Aigle, sauvage et gracieux, et en arrière les montagnes
+vertes et bleues qui ferment l'horizon. L'église est bien
+entretenue.</p>
+
+<p>&ldquo;<i>Le siècle avait deux ans</i>&rdquo; lorsqu'on a commencé à la
+construire. C'est jeune encore pour une église. Pourtant les
+hirondelles l'affectionnent, car les nids s'y touchent, et, en levant
+les yeux, on aperçoit toujours quelque jolie petite tête qui s'avance
+curieusement au dehors.</p>
+
+<p>Je suppose qu'il faut bien vous parler un peu de M. Douglas. Il est
+assez probable que je m'occupe de lui plus qu'il ne faudrait; mais,
+outre que je n'en dis rien, je ne fais en cela que comme tout le
+monde. Je n'ai dit qu'à Mme L... que M. Douglas est le héros de
+l'incendie de l'hôtel. Elle m'a conseillé de garder sagement le
+silence là-dessus. Elle prétend qu'il est assez dangereux sans
+l'auréole de l'héroïsme.</p>
+
+<p>Vous, mère chérie, vous prétendez que c'est un grand dommage que ce
+noble jeune homme ne soit pas très laid, ou un peu difforme. Avec
+votre permission, madame, c'est justement cela qui serait dommage.
+Chère mère, c'est prudent peut-être, ce que vous dites, mais à coup
+sûr, ce n'est pas féminin. D'ailleurs, si M. Douglas est de la
+famille des braves, il n'est pas de celle des galants, et n'accorde
+d'attention que juste ce qu'il faut pour n'être pas impoli. Il
+décline toutes les invitations et a l'air de s'être dit comme un
+poète:</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ À <i>moi</i> la grève solitaire,<br>
+ La chasse au beau soleil levant,<br>
+ À <i>moi</i> les bois pleins de mystère,<br>
+ La pêche au bord du lac dormant.</blockquote>
+
+<p>Mme H... a déclaré que nous devrions toutes conclure contre lui un
+traité d'alliance offensive.</p>
+
+<p>Le Dr G... est à la Malbaie et se livre à l'observation. Il trouve
+que les rubans écossais sont bien en faveur depuis l'arrivée de M.
+Douglas, et se plaint amèrement d'être condamné à entendre tant
+d'airs écossais, depuis la même date. Ce que c'est, dit-il, d'avoir
+la tournure chevaleresque! Moi, j'ai passé plusieurs années en
+Écosse, et personne n'a songé à apprendre <i>Vive la canadienne</i>,
+ou <i>À la claire fontaine</i>. M. Douglas est riche, et le Dr se
+plaît à en informer les dames qui ont des filles à marier. Ça les
+rend pensives, dit-il.</p>
+
+<p>Ce soir, le docteur, Elmire et moi, nous sommes allés visiter les
+sauvages. C'est curieux à voir. La soirée était fraîche. Un beau feu
+de branches sèches flambait devant les cabanes. J'aperçus M. Douglas
+qui se chauffait et causait avec les sauvages. En le voyant dans
+cette clarté rougeâtre, je me rappelai l'incendie, et, pour dire
+vrai, le c&#339;ur me battit un peu fort; puissance du souvenir,
+involontaire hommage au courage et à la générosité!</p>
+
+<p>Comme nous allions partir, le Dr fut appelé en toute hâte pour un
+malade et nous revenions seules, quand M. Douglas nous joignit et
+réclama l'honneur de nous reconduire, ce que nous daignâmes accorder.
+Je fus un peu surprise, je l'avoue, car il ajouta, avec une naïveté
+bien singulière chez un homme du monde: J'ai cru que j'avais eu tort
+de vous laisser partir seules, et, réflexion faite, je me suis hâté
+de vous rejoindre.&mdash;Nous comprenons, monsieur, dit Elmire piquée:
+vous avez cru que c'était un devoir.&mdash;Non, Mademoiselle, j'ai
+seulement pensé que c'était une attention à laquelle vous aviez
+droit, et il continua un peu fièrement: Vous défendre, si vous
+couriez quelque danger, ce <i>serait un devoir</i>.</p>
+
+<p>J'incline à croire que ce devoir serait bien rempli, et si jamais je
+vais me promener chez les cannibales, je prierai M. Francis Douglas
+de me donner le bras. Il a veillé au salon, contre son habitude. Il
+n'est certainement pas aussi beau qu'on le dit, mais il a une
+distinction rare et une grâce incomparable.</p>
+
+ <blockquote class="verse"><i>
+ La grâce plus belle que la beauté.</i></blockquote>
+
+<p>Comme vous voyez, c'est bien suffisant. Il est plutôt grave
+qu'enjoué, mais on cause bien avec lui. Vous aimerez sa simplicité
+charmante. Nous avons conversé en français, et là-dessus on nous a
+gracieusement fait entendre&mdash;à Elmire et à moi&mdash;qu'il faut que notre
+prononciation anglaise le fatigue beaucoup, puisqu'il nous parle
+français. N'est-ce pas beau de songer si vite aux ennuis de son
+prochain?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit des susceptibilités de M. Douglas, une chose sûre,
+c'est qu'il parle français parfaitement, et une autre chose joliment
+certaine aussi, c'est que j'aimerais mieux ne le fatiguer en rien. Je
+lui ai demandé comment il trouvait nos sauvages. Bien déchus,
+mademoiselle. Ils ne sont pas tatoués et la mauvaise civilisation les
+gagne. Quand je me suis assis à leur feu, ils ne m'ont pas présenté
+le calumet de paix. Quel surnom les sauvages d'autrefois lui
+auraient-ils donné? Songez-y, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Chère mère, descendez vite et apportez-moi un gros bouquet de roses.
+Je m'ennuie et je vous aime.</p>
+
+<hr>
+
+<h3>Extraits du journal de Thérèse.</h3>
+
+<p class="letterdate">24 juin.</p>
+
+<p>Ce matin, de très bonne heure, Elmire et moi, nous sommes allées à la
+chapelle Harvieux. Le trajet est rude sur la grève de l'extrême
+Pointe-aux-Pics: pas de <i>sable d'or</i>, mais quand on a le pied sûr,
+c'est charmant de marcher sur ces beaux <i>crans</i> lavés par la mer.
+Ô senteur du varech! ô parfums du salin! Qu'il fait bon, de se
+sentir vivre et d'errer comme une alouette sur la grève embaumée!
+Les oiseaux chantaient dans les arbres qui couronnent la falaise.
+L'ancolie croît partout dans les fentes des rochers. Ces jolies
+cloches rouges font un charmant effet sur le roc aride. Qu'est-ce qui
+plaît davantage, une fleur dans la mousse ou une fleur sur un rocher?
+Hélas! il y a des femmes qui n'aiment les fleurs que sur leurs
+chapeaux, et pour qui une promenade dans la rue Notre-Dame a plus de
+charmes qu'une course dans les bois ou sur la grève! Mais à quoi bon
+philosopher?</p>
+
+<p>La chapelle Harvieux est à un mille du quai. C'est tout simplement
+une grotte de sept à huit pieds de profondeur, taillée dans le roc à
+une dizaine de pieds du sol. Il y a bien longtemps, un religieux
+français du nom de Harvieux y célébra la messe. Ce missionnaire
+descendait le fleuve en canot pour visiter les colons établis sur les
+côtes et fut retenu là par une tempête. J'aime cette solitude
+sauvage, et qu'elle doit être grande et triste quand le vent gémit et
+que la mer se livre à ses formidables colères! Mais ce matin tout
+était calme et les goélands séchaient coquettement leurs plumes sur
+ces rochers où ils viennent prophétiser la tempête.</p>
+
+<p class="letterdate">26 juin.</p>
+
+<p>Aujourd'hui j'attendais ma mère, et je suis allée à l'arrivée du
+bateau, mais déception. Il n'y avait pour moi qu'une lettre et un
+bouquet de roses. Je me suis vite sauvée pour lire ma lettre. Je
+n'aime pas ces foules bruyantes où les cochers et les gamins ont la
+haute note. Elmire est venue me rejoindre et après m'avoir pris la
+moitié de mon bouquet, elle a décidé qu'il fallait explorer la grève
+en deçà du quai. Nous avons commencé par escalader les énormes blocs
+qui sont là, et nous y avons trouvé une grotte profonde à demi fermée
+par des bouquets de jeunes cèdres. Les oiseaux, il me semble, doivent
+aimer cette grotte le matin, les jours d'automne surtout, car le
+soleil levant l'emplit de rayons et y fait bourdonner sans doute une
+foule d'insectes. Mais ce soir elle était pleine d'ombre et de
+fraîcheur. Nous y sommes restées longtemps. J'avais sur l'âme une
+brume de mélancolie. Ma mère viendra demain. Ce n'est qu'un retard
+d'un jour, mais cela suffit pour attrister. L'âme a un ciel si
+changeant! Pourtant qu'il faisait beau ce soir! J'ai laissé la grotte
+avec regret. Pauvre grotte, me disais-je, ce matin elle s'est emplie
+de soleil, de chaleur et de vie avant le reste de la nature qui
+l'entoure, et la voilà pleine d'ombre pendant que le soleil rayonne
+encore partout, sur le Cap-à-l'Aigle, sur le fleuve si beau, sur les
+clochers lointains qui scintillent le long de la côte du sud. Et je
+pensais à une âme qui m'intéresse et que la tristesse semble
+envelopper.</p>
+
+<p>Pour moi, jusqu'à présent, la vie a été bien douce. Il est vrai, je
+n'ai pas connu ma mère, c'est à peine s'il me reste un souvenir de
+mon père, et pourtant j'ai été heureuse, car ma belle-mère m'aime
+avec une tendresse plus que maternelle. Mais combien d'âmes ouvertes
+dans leurs beaux jours d'enfance à tous les rayons du ciel, plus
+illuminées peut-être que les autres, ont vu tout à coup, par une
+permission de Dieu, la nuit les envahir de bonne heure!</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ Hélas! la vie est semblable à la mer;<br>
+ Son flot, parfois caressant sur la plage,<br>
+ Écume au large et devient plus amer.</blockquote>
+
+<p class="letterdate">30 juin.</p>
+
+<p>M. Douglas est protestant; je m'en doutais, et pourtant il m'a été
+pénible de le lui entendre dire.</p>
+
+<p>À la première occasion, ma mère lui a parlé de sa belle conduite à
+l'incendie de Philadelphie. Il a rougi comme une jeune fille et nous
+a assurées que dans la surexcitation on expose facilement sa vie. Il
+prétend que son agilité de montagnard est pour beaucoup dans ce que
+nous appelons son héroïsme.</p>
+
+<p>Ma mère ne lui a pas caché comme nous désirions le connaître, comme
+nous lui en voulions de s'être dérobé à toutes les recherches.
+J'étais un peu confuse, et lui n'était pas à l'aise non plus. Il a
+souri en entendant dire que, jusqu'à notre départ de Philadelphie, je
+m'étais obstinée à rêver pour lui une ovation populaire. Le sourire a
+un singulier charme sur sa bouche sérieuse, c'est dommage qu'il soit
+si rare. D'où vient la tristesse qui lui est habituelle. D'abord,
+j'avais cru que c'était l'ennui de se trouver au milieu d'étrangers;
+mais ce n'est pas cela. Il a un grand chagrin. Malgré son calme, sa
+réserve anglaise, on ne peut le voir longtemps sans s'en apercevoir.
+Pourquoi souffre-t-il? Je suis condamnée à entendre là-dessus bien
+des suppositions. Quoi qu'il en soit, je suis sûre que ce n'est pas
+une douleur vulgaire qui assombrit ce noble front. Jusqu'à présent,
+je ne sais rien de sa vie, si ce n'est qu'il a perdu ses parents de
+bonne heure et qu'il n'a ni s&#339;ur ni frère.</p>
+
+<p>Il nous a priées de ne rien dire de l'incendie de Philadelphie. Soit,
+je n'en dirai rien, mais j'y pense souvent. Noble jeune homme! Quand
+moi et tant d'autres ne savions donner que notre impuissante
+compassion, lui s'est exposé avec une générosité sublime. Quel parfum
+un pareil souvenir doit laisser dans l'âme! Souvent, en le regardant,
+je me demande ce qu'il dut éprouver quand il se trouva seul après
+s'être dérobé aux applaudissements de la foule. Jamais je ne
+connaîtrai la joie du dévouement héroïque, mais je remercie Dieu
+d'avoir été témoin d'une action vraiment courageuse, vraiment
+désintéressée, vraiment généreuse. L'admiration élève l'âme et
+satisfait un des plus doux besoins du c&#339;ur.</p>
+
+<p class="letterdate">8 juillet.</p>
+
+<p>Je me sens souvent inquiète et troublée. Où est le calme, la sereine
+insouciance de ma jeunesse? Je suis bien différente de moi-même, de
+ce pauvre moi que je croyais connaître. J'aurais besoin de solitude.
+La vie d'hôtel m'ennuie. Il y a de l'autre côté de la baie, au bas du
+Cap-à-l'Aigle, une maison dont la situation isolée me plairait
+beaucoup. Là rien ne me distrairait de la vue et du bruit de la
+mer.</p>
+
+<p>&ldquo;Plein de monstres et de trésors, toujours amer quoique limpide,
+jamais si calme qu'un souffle soudain ne le puisse troubler
+effroyablement; est-ce l'océan ou le c&#339;ur de l'homme?</p>
+
+<p>&ldquo;Riche et immense, et voulant toujours s'enrichir et s'agrandir,
+toujours prompt à franchir ses limites, toujours contraint d'y
+rentrer, emprisonné par des grains de sable: est-ce le c&#339;ur de
+l'homme ou l'océan?</p>
+
+<p>&ldquo;Océan! c&#339;ur de l'homme! quand vous avez bien mugi, bien déchiré les
+rivages, vous emportez pour butin quelques stériles débris qui se
+perdent dans vos abîmes!&rdquo;</p>
+
+<p class="letterdate">12 juillet.</p>
+
+<p>Enfin, je connais la cause de sa tristesse, et je sais aussi quel est
+ce sentiment que je prenais pour une admiration vive.</p>
+
+<p>Pourquoi suis-je restée ici? J'aurais dû le fuir. Maintenant, c'est
+trop tard.</p>
+
+<p>Hier nous avons causé intimement. Il m'a parlé de l'ami qu'il a
+perdu, et l'indicible joie que j'ai sentie en l'entendant dire qu'il
+n'avait jamais aimé que son ami m'a été une révélation. Ô mon Dieu!
+ayez pitié de moi. Je le sais, <i>celui qui n'a pas l'Église pour
+mère ne peut vous avoir pour père;</i> je le sais, mais il m'est
+impossible de ne pas l'aimer.</p>
+
+<p class="letterdate">30 juillet.</p>
+
+<p>M. Douglas me parle toujours de son ami, mais avec une sensibilité si
+vraie, si profonde, qu'il est impossible de l'entendre sans être
+touché au delà de tout ce qu'on peut dire. En l'écoutant, je me
+rappelle cette parole de David pleurant son Jonathas: &ldquo;Je t'aimais
+comme les femmes aiment.&rdquo;</p>
+
+<p>Il m'a montré le portrait de son ami et quelques-unes de ses lettres.
+Je les ai lues avec un attendrissement profond, et maintenant je
+comprends la profondeur de ses regrets. Pourquoi l'amitié, si rare
+chez les hommes, l'est-elle encore plus chez les femmes? Deux ans
+bientôt que Charles de Kerven est mort. Je pense bien souvent à ce
+pauvre jeune homme qui dort là-bas, sur la terre de Bretagne. J'aime
+à prier pour lui. Il a eu de grands malheurs, il est mort à la fleur
+de l'âge, mais il a été profondément aimé par l'homme le plus noble
+qui fut jamais.</p>
+
+<h3 class="sectionhead">II</h3>
+
+<p>(Fête de Saint Bernard)</p>
+
+<p>Saint Bernard disait à la sainte Vierge: &ldquo;Je consens à n'entendre
+jamais parier de vous, si quelqu'un peut dire qu'il vous a invoquée
+sans être secouru.&rdquo; Bon saint! Je veux me rappeler cette parole,
+chaque fois que je dirai le <i>Souvenez-vous</i> pour Francis.</p>
+
+<p>Oh! auguste Vierge, ma douce mère, je vous en prie, faites que mon
+amour pour lui ne déplaise jamais à vos yeux très purs, et daignez
+vous-même l'offrir à Dieu.</p>
+
+<p>Cette après-midi, j'étais sur la grève avec plusieurs amies. On parla
+du prochain départ de M. Douglas pour l'Écosse. Je n'y crus pas, et
+pourtant quel poids ces paroles me mirent sur le coeur! Si c'était
+vrai... s'il devait partir, me disais-je... et ne faudra-t-il pas
+qu'il parte un jour? Cette pensée me bouleversait, m'accablait. Comme
+je me sentais observée, je pris un prétexte pour m'éloigner. Ne plus
+jamais l'entendre! Ne plus jamais le voir!</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, quel serait donc le malheur de vous perdre pour jamais;
+puisque la seule pensée d'être séparée de lui me faisait si
+cruellement souffrir!</p>
+
+<p>Je marchais au hasard sur la grève; tout à coup, apercevant le
+clocher qui brillait au soleil, je pensai à celui qui a de la
+consolation pour toutes les douleurs, et je me dirigeai vers
+l'église. Bientôt j'entendis, derrière moi, ce pas léger que je
+connais si bien, et, un instant après, M. Douglas me rejoignit.
+Est-il vrai que vous partiez bientôt? lui demandai-je.&mdash;Et comment
+vivrais-je sans vous? me répondit-il vivement.</p>
+
+<p>Puis troublé, ému, il me dit qu'avec moi il se consolerait de la mort
+de son ami... qu'il avait cru sa vie brisée pour jamais, mais que je
+lui avais rendu la foi au bonheur. Nous marchâmes ensuite sans
+échanger une seule parole. Comme nous montions la petite côte qui
+conduit de la grève au chemin public, il me dit à demi-voix: Essuyez
+vos yeux il ne faut pas que d'autres que moi voient ces larmes. Oui,
+c'était vrai, je pleurais sans m'en apercevoir. Quand nous fûmes à
+l'église: Je venais ici, lui dis-je. Lui, m'appelant pour la première
+fois par mon nom de baptême, me demanda gravement: Thérèse, pourquoi
+pleuriez-vous? Je me sentis rougir, et, ne trouvant rien à répondre,
+je lui dis: Laissez-moi, je vais prier pour vous. Il m'ouvrit la
+porte de l'église.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, quel bonheur de vous prier pour lui, vous, l'arbitre
+souverain de son sort éternel! Il n'est pas l'enfant de votre Église,
+et à cause de cela j'aurais voulu ne pas l'aimer, mais vous m'avez
+donné pour lui tous les dévouements et toutes les tendresses. Ô
+Christ, mon sauveur, je sais que <i>tout don parfait vient de vous</i>,
+mais souvenez-vous de mon ardente prière, et faites-moi mériter pour
+lui la foi; faites-la moi mériter par n'importe quelles douleurs,
+par n'importe quels sacrifices. Et vous, ma divine mère, je vous
+promets de vous aimer, de vous honorer pour lui et pour moi, en
+attendant qu'il vous connaisse.</p>
+
+<p>Comme je m'agenouillais devant l'autel de la sainte Vierge, pour lui
+confirmer cette promesse, la lumière du soleil, glissant à travers
+les vitraux, fit à la statue comme une auréole de joie et de gloire;
+son doux visage sembla sourire.</p>
+
+<p>Je sortis très calme et très heureuse. M. Douglas m'avait attendue.
+Il parla peu le long du chemin et ne fit aucune allusion à ce qui
+s'était passé entre nous, mais nous nous comprenions parfaitement.
+Sur le rivage, une pauvre femme ramassait péniblement les branches
+apportées par la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Rendons-la heureuse aussi, dit Francis.</p>
+
+<p>Il me donna sa bourse et je la remis à la pauvre vieille, qui la
+reçut en nous bénissant.</p>
+
+<p>Nous marchions en silence.</p>
+
+<p>Jamais je ne m'étais sentie si heureuse de vivre.</p>
+
+<p>Les oiseaux chantaient, la mer chantait et mon âme aussi chantait. Il
+me semblait respirer la vie dans les senteurs des bois, dans les
+parfums de la mer. À l'horizon, le soleil baissait. Nous nous assîmes
+sur les rochers pour le regarder coucher. Je n'oublierai jamais ce
+tableau: devant nous, le Saint-Laurent si beau sous sa parure de feu;
+au loin, les montagnes bleues; partout une splendeur enflammée sur ce
+paysage enchanteur. Francis regardait enthousiasmé, mais son noble
+visage s'assombrit tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faut-il que les beaux jours finissent, me dit-il
+tristement.</p>
+
+<p>J'étais heureuse, enchantée, ravie, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyons pas ingrats. Regardez autour de vous, et dites-moi ce que
+sera la patrie, puisque l'exil est si beau.</p>
+
+<p>Il me regarda avec une expression que je n'oublierai jamais, et
+répondit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt: Regardez dans votre c&#339;ur.</p>
+
+<p>Et un peu après il continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'amour fait comprendre le ciel, mais ce beau coucher de soleil me
+rappelle que la vie passe.</p>
+
+<p>La soirée s'est passée à l'hôtel. Francis était très grave, mais il y
+avait dans sa voix une douceur pénétrante qui ne lui est pas
+ordinaire, et quand je rencontrais son regard, j'y voyais luire cette
+lumière fugitive qui traverse parfois ses yeux comme un éclair. Il ne
+me parla guère; mais, sans rien faire qui puisse attirer l'attention,
+il a l'art charmant de me laisser voir qu'il s'occupe de moi. Cette
+bonne Mme L..., s'adressant à Mlle V... et à moi, nous fit observer
+que M. Douglas avait l'air heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vois le mieux, c'est qu'il est bien bon, répondit Mlle
+V...,&mdash;qui se pique de dire toujours ce qu'elle pense, et un instant
+après elle ajouta:&mdash;Je voudrais bien savoir pourquoi il est ce soir
+aussi grave, aussi recueilli qu'un jésuite qui sort de retraite.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="letterdate">21 août.</p>
+
+<p>Comme j'ouvrais ma fenêtre ce matin, un bouquet adroitement lancé
+tomba à mes pieds.&mdash;Remerciez-moi, dit Francis quand nous nous
+rencontrâmes.&mdash;Je remerciai, mais avec des restrictions sur la
+manière d'offrir les fleurs. Il m'écouta avec ce sourire qui éclaire
+son visage&mdash;et mon c&#339;ur aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez, me dit-il, depuis combien de temps j'attendais pour
+vous l'offrir!</p>
+
+<p>Et il chanta à demi-voix:</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ À l'heure où s'éveille la rose,<br>
+ Ne dois-tu pas te réveiller?</blockquote>
+
+<p>J'ai porté son bouquet à l'église. Je veux qu'il se fane devant le
+saint sacrement, et quand il sera flétri, j'irai le reprendre pour le
+conserver toujours. Seigneur Jésus, vous êtes au milieu de nous et il
+ne vous connaît pas. Il ne croit pas au mystère de votre amour. Mais
+vous pouvez lui ouvrir les yeux de l'âme, et le faire tomber croyant
+et ravi à vos pieds.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je suis allée voir une jeune fille morte la nuit
+dernière. J'avais besoin de me pénétrer de quelque grave pensée, car
+j'étais comme enivrée de mon bonheur. Je restai longtemps à côté du
+lit où la pauvre enfant était couchée dans cette attitude effrayante
+qui n'appartient qu'à la mort. La croix noire tranchait lugubrement
+sur la blancheur du drap qui la couvrait. Je soulevai le linceul et
+regardai longtemps. Ah! Francis, serait-il possible de ne nous aimer
+que pour cette vie qui passe?</p>
+
+<p>Tout passe et nous passerons comme tout le reste, mais je veux que
+celui de nous qui survivra à l'autre puisse dire ce qu'Alexandrine de
+la Ferronnays écrivait après la mort d'Albert: &ldquo;Ô mon Dieu,
+souvenez-vous que pas une parole de tendresse n'a été échangée entre
+nous, sans que votre nom ait été prononcé et votre bénédiction
+implorée.&rdquo;</p>
+
+<p class="letterdate">7 septembre.</p>
+
+<p>Hier, nous avons fait une promenade à l'Île-aux-Coudres, excursion
+que la présence de Francis m'a rendue vraiment délicieuse. Puis, il y
+a maintenant dans mon âme quelque chose qui donne à la nature une
+splendeur que je ne lui connaissais pas. Mon Dieu, quel sera donc le
+ravissement de vous aimer dans votre ciel si beau, puisque, dès cette
+vie, il y a tant de bonheur à aimer vos créatures!</p>
+
+<p>Au havre Jacques-Cartier, nous nous sommes agenouillés à l'endroit où
+la messe a été dite pour la première fois au Canada. Je ne regardai
+pas M. Douglas. Il m'était pénible de le voir étranger aux sentiments
+que ce souvenir réveille. Mais sur le rocher où le sang de
+Jésus-Christ a coulé, je demandai pour lui la foi. Oui, mon Dieu,
+vous m'exaucerez. Je le verrai catholique. Ce froid protestantisme
+n'est pas fait pour lui.</p>
+
+<p>Nous prîmes le dîner sur l'herbe, dans le voisinage de la roche
+pleureuse. Cet endroit de l'île est d'une beauté ravissante. Il y
+règne un calme profond, une fraîcheur délicieuse. La journée avait ce
+charme particulier à l'automne. Francis semblait enchanté, et
+s'oubliait devant cette belle nature.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, et je suis heureux, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, remercions Dieu, car moi aussi je suis heureuse.</p>
+
+<p>Il ne répondit rien, mais je vis briller cette flamme lumineuse qui
+s'allume parfois dans son regard.</p>
+
+<p>Les conversations s'éteignaient; je ne sais pourquoi mon âme inclina
+tout à coup à la tristesse: notre vie s'écoule, pensai-je en écoutant
+le bruit des vagues sur la grève, chaque flot en emporte un moment.
+Presque sans me rendre compte de ce mouvement, je me tournai vers
+Francis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette pensée d'une femme célèbre: Sommes-nous
+heureux, les bornes de la vie nous pressent de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est douloureusement vrai.</p>
+
+<p>Et nous parlâmes de cette soif de l'infini qui fait notre tourment et
+notre gloire. Sa sensibilité, si vive et si profonde, le rendait
+parfois éloquent. Jamais je n'avais compris, comme en l'écoutant,
+notre <i>misère très auguste</i>, notre <i>grandeur très misérable</i>.
+J'aurais voulu lui dire quelle force les catholiques trouvent dans la
+communion, mais je n'osai pas. Il faut avoir reçu Jésus-Christ dans
+son c&#339;ur, pour comprendre la joie de cette union qui <i>éteint tous
+les désirs</i>. La belle voix d'Elmire chantait:</p>
+
+ <blockquote class="verse">
+ Vole haut, près de Dieu; les seules amours fidèles sont avec lui.</blockquote>
+
+<p>Ces paroles me marquèrent, et Francis s'en aperçut. Il se mit à me
+parler de son amour pour moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je préférerais vous entendre dire que vous aimez Dieu.</p>
+
+<p>Il me répondit avec une douceur incomparable:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'aimiez moins, je ne vous aimerais pas comme je vous
+aime.</p>
+
+<p>On le pria de chanter. Il y consentit et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais chanté depuis la mort de mon pauvre Charles, mais
+aujourd'hui il me semble que je trouverai de la douceur à vous
+chanter quelque chose que ce cher ami aimait et chantait souvent.</p>
+
+<p>Il commença les <i>Adieux de Schubert</i>. Ah! quelle émotion, quelle
+puissance de sentiment il y avait dans sa voix, et comme j'aurais
+voulu être seule pour pleurer à mon aise! Qu'elle est touchante cette
+amitié qui survit à la mort, au temps et à l'amour! Certes, je suis
+profondément sensible à tout ce qui le touche. Je donnerais ma vie
+pour lui épargner une douleur, et pourtant je vois avec une sorte de
+joie que rien ne le consolera jamais entièrement de la mort de son
+ami. Il est si bon d'être aimé d'un c&#339;ur qui n'oublie point! Oui,
+je le sais, son ami lui manquera toujours, toute ma tendresse sera
+impuissante à le consoler complètement, mais aussi, si je mourais,
+personne ne me remplacerait dans son c&#339;ur. Dieu seul pourrait le
+consoler, et de lui je ne suis pas jalouse.</p>
+
+<p>Nous laissâmes l'île vers le soir. Le retour fut enchanteur. Je
+regardais autour de moi, et une sécurité profonde, une paix
+inexprimable remplissait mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, vous êtes bon, la vie est douce et la terre est
+belle!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le mariage de Thérèse était fixé à l'été suivant. Dans le mois de
+juin elle écrivait dans son journal:</p>
+
+<p>&ldquo;Mon Dieu, pourquoi ne m'exaucez-vous pas? J'attendais tant des
+prières continuelles que je fais faire pour lui, et voilà que je suis
+bien près de désespérer.</p>
+
+<p>Ce matin, je rencontrai Francis en sortant de l'église du Gesù.
+J'avais bien prié pour lui. J'osai le lui dire, et la première fois
+de ma vie, je lui parlai de mes espérances pour sa conversion. Il ne
+cacha pas son mécontentement et répondit avec une froideur
+glaciale:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous excuse en faveur de votre intention. Et il ajouta. Oh! les
+dures et cruelles paroles!&mdash;Vous vous abusez étrangement. Jamais je
+ne serai catholique. Comment osez-vous me parler de ce que vous
+appelez vos espérances?</p>
+
+<p>Comme si je pouvais lui cacher toujours le v&#339;u le plus ardent de mon
+c&#339;ur! Mais non, il ne veut pas que je lui en parle jamais.&mdash;Et quand
+vous serez ma femme, a-t-il dit, ne m'obligez pas à vous le
+défendre.&mdash;Soit. Je ne lui en parlerai pas. Ce n'est pas sur ce que
+je pourrais lui dire que je compte.</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, vous aurez pitié de lui. Vous éclairerez cette âme, une
+des plus généreuses que vous ayez créées. Je vous le demande au nom
+de Jésus-Christ, faites-moi souffrir tout ce qu'il vous plaira, mais
+donnez-lui la foi <i>sans laquelle il est impossible de vous plaire</i>.
+Hélas! qui sait jusqu'à quel point les préjugés de l'éducation
+première aveuglent les âmes les plus droites et les plus nobles?&rdquo;</p>
+
+<p>Le même jour Thérèse recevait de M. Douglas la lettre suivante:</p>
+
+<p>&ldquo;Je vous ai fait de la peine et j'en suis bien malheureux. Comme vous
+avez dû me trouver rude et dur! Je vous en prie, pardonnez-moi, parce
+que je vous aime. Si vous saviez ce que je sentis quand je vous vis
+presque craintive devant moi! J'aurais voulu me mettre à genoux pour
+vous demander pardon. En voyant vos larmes prêtes à couler, je me
+sauvai comme fou.</p>
+
+<p>Ma Thérèse, j'aimerais mieux mourir cent fois que de vous faire
+souffrir. Je veux bien vous voir pleurer, mais comme vous pleuriez
+après avoir entendu l'aveu de mon amour. Si vous saviez comme ce
+souvenir m'est délicieux, comme mon c&#339;ur se reporte souvent à cette
+heure, la plus douce de ma vie, où, sur la grève de la Malbaie, je
+voyais couler vos larmes, ces larmes que vous ne sentiez pas, tant
+vous étiez émue.</p>
+
+<p>Mon amie, je n'aurais jamais dû vous parler durement, je le regrette
+beaucoup et vous en demande encore pardon; mais, laissez-moi vous le
+dire, en vous déclarant que vous ne deviez pas essayer de changer mes
+croyances religieuses, je ne faisais que mon devoir. Je pourrais vous
+expliquer parfaitement pourquoi je ne serai jamais catholique. Je
+n'en ferai rien, ni maintenant, ni plus tard, par respect pour la
+candeur de votre foi. Que vous désiriez ce que vous appelez ma
+conversion, c'est peut-être très naturel, mais il faudra ne m'en
+parler <i>jamais.</i> Je ne suis pas de ceux qui changent de religion.
+De grâce, ma chère Thérèse, ne touchez plus à cette question
+brûlante. J'ai assez souffert.</p>
+
+<p>Charles aussi désirait me voir catholique, et, la veille de sa mort,
+il me pressa à ce sujet avec une tendresse extrême. Dans l'état où il
+était, je n'osais lui dire que je ne partagerais jamais ses
+croyances. Il le comprit. Et lui, l'ange gardien de ma jeunesse,
+demandait pardon à Dieu et s'accusait de m'avoir, par ses mauvais
+exemples, éloigné de la vraie foi.</p>
+
+<p>Ah! Thérèse, si je pouvais vous dire ce que j'ai souffert dans ce
+moment et par ce souvenir, vous auriez pitié de moi, et vous ne me
+demanderiez jamais ce que je ne puis pas accorder.</p>
+
+<p>Après cela, Charles ne me parla plus de religion; mais, m'attirant à
+lui, il tint longtemps ma tête appuyée contre son c&#339;ur, et alors,
+cet incomparable ami me conseilla de chercher ma consolation dans les
+joies de la charité. Admirable conseil qui m'a fait supporter mon
+malheur!</p>
+
+<p>Dans ce que je viens de vous dire, il y a, je le sais, plusieurs
+choses qui vous affligeront, et j'en suis plus triste que vous ne
+sauriez croire. Mais il le <i>fallait</i>. Oui, il faut que vous le
+sachiez, mon éloignement pour le catholicisme est invincible. J'ai
+cédé à toutes les exigences de votre Église, parce que, sans cela,
+vous ne m'épouseriez pas, mais je mourrai dans la religion où il a
+plu à Dieu de me faire naître, et n'essayez jamais de m'influencer
+là-dessus, car, aussi vrai que je vous aime, je ne vous le permettrai
+pas. Du reste, vous savez, que je tiendrai loyalement, fidèlement ce
+que j'ai promis.</p>
+
+<p>Sans doute, ma chère Thérèse, il est triste qu'il y ait un point par
+lequel nos c&#339;urs ne se toucheront jamais, mais n'allez pas conclure
+que nous nous en aimerons moins. Songez à l'attachement que j'avais
+pour Charles, à son amitié, qui était le bonheur de ma vie, comme sa
+mort en a été la grande, l'inexprimable douleur. N'ayez donc ni
+inquiétude, ni crainte. Je ne puis pas être catholique, mais je serai
+toujours votre ami le plus sûr et le plus tendre. D'ailleurs, puisque
+Dieu dirige tout, jusqu'au vol des oiseaux, n'est-ce pas lui qui nous
+a réunis?</p>
+
+<p>Après les premiers mois de mon deuil, ceux qui s'intéressaient à moi
+me conseillèrent de me marier. Je laissai dire, et, suivant le désir
+de Charles, je m'occupai des malheureux. C'était la seule consolation
+que je pusse goûter. Plus tard, je songeai au mariage; j'y inclinais
+par le besoin d'aimer, si grand dans mon c&#339;ur; mais il me fallait
+une affection élevée et profonde, l'amour comme je l'avais compris
+dans le moment le plus solennel, le plus déchirant de ma vie. Dieu
+m'a conduit vers vous, qui êtes tout ce que je souhaite, tout ce que
+j'ai rêvé, vers vous, de toutes les femmes la plus vraie, la plus
+aimante et la plus pure.</p>
+
+<p>Dites-moi, Thérèse, croyez-vous vraiment que la différence de
+religion mette <i>un abîme entre nous?</i> Ô mon amie, comment
+avez-vous pu dire cette cruelle parole?</p>
+
+<p>Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais,
+tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu'il faut l'aimer;
+tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et
+un devoir sacré; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a
+rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne
+craignez donc pas d'être ma femme; ne craignez pas de vous appuyer
+sur mon c&#339;ur pour jusqu'à ce que la mort nous sépare par l'ordre de
+Dieu.&rdquo;</p>
+
+<h3 class="sectionhead">III</h3>
+
+<p>Il y a eu dix ans le 14 août dernier, dans cette même salle où j'écris
+aujourd'hui, Thérèse Raynol et Francis Douglas signaient leur contrat
+de mariage. Il me semble les voir encore, si jeunes, si charmants, si
+heureux!</p>
+
+<p>J'avais pour M. Douglas la plus parfaite estime, et pourtant je
+voyais arriver le jour du mariage avec une tristesse profonde, car
+j'aimais Thérèse avec la plus grande tendresse, et la seule pensée
+de m'en séparer m'était bien amère. La lecture du contrat, ces
+dispositions en faveur de celui des époux qui survivrait à l'autre me
+firent une impression pénible, et pendant qu'on me félicitait sur ce
+brillant mariage, j'avais grand' peine à contenir mes larmes.
+Pourquoi faut-il que la mort se mêle à tout dans la vie? Mais ces
+tristes réflexions me furent personnelles. La conversation se
+maintint animée et joyeuse entre les personnes invitées pour la
+circonstance. On rit, on chanta, on fit de la musique dans cette
+maison où la mort allait entrer.</p>
+
+<p>Un peu après le départ des invités, comme M. Douglas se levait pour
+se retirer: &ldquo;Ne partez pas encore, lui dit Thérèse, je veux vous
+chanter le <i>Salve Regina</i>, c'est-à-dire, poursuivit-elle avec son
+charmant sourire, j'ai l'habitude de le chanter tous les soirs et
+aujourd'hui je veux que vous m'écoutiez. Ce chant à la Vierge était
+une de nos plus douces et plus chères habitudes. La voix de Thérèse
+était fort belle, et ce soir-là elle y mit une indicible expression
+de confiance et d'amour. Ah! comment la Vierge, mère à jamais bénie,
+eût-elle pu ne pas entendre cette ardente prière? M. Douglas, plus
+ému qu'il ne voulait le paraître, gardait un profond silence. Thérèse
+se rapprocha de lui et dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas
+que la sainte Vierge nous protège et nous garde? Il ne répondit pas,
+mais la regarda pendant quelques instants avec une expression
+indéfinissable, puis nous souhaita le bonsoir, et partit.</p>
+
+<p>Je suivis Thérèse dans sa chambre. Après la prière, que nous fîmes
+ensemble, elle prit le charmant bouquet de roses que Francis lui
+avait apporté ce jour-là et le plaça devant l'image de la Vierge.
+Rentrée dans ma chambre, je priai avec ferveur demandant à Dieu la
+force de supporter l'éloignement de ma fille chérie. Hélas! que
+j'étais loin de prévoir le coup terrible qui allait me frapper!</p>
+
+<p>Je dormais depuis quelque temps quand je fus réveillée par un rêve
+pénible. Je me levai pour me remettre, et je passai dans la chambre
+de Thérèse. Elle était assise sur son lit, la figure si altérée, si
+bouleversée qu'une crainte horrible me serra le c&#339;ur; elle essaya
+pourtant de sourire en me disant qu'elle ressentait une étrange
+douleur à la gorge. J'envoyai aussitôt chercher un médecin. Quand je
+revins, elle me pria de placer un cierge devant l'image de la Vierge
+et voulut elle-même l'allumer. Puis, joignant les mains, elle se
+recueillit dans une prière fervente. Ensuite elle me passa les bras
+autour du cou, me rapprocha d'elle, et me fit baiser le crucifix que
+je lui avais donné le jour de sa première communion, et qu'elle avait
+toujours porté depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit-elle, vous savez que la volonté de Dieu doit toujours
+être adorée et bénie. Je ne me suis jamais sentie orpheline,
+continua-t-elle tout attendrie, car vous avez été pour moi la
+meilleure des mères; que Dieu vous récompense et qu'il vous console,
+ajouta-t-elle avec effort, car je sais que je vais mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, répondis-je toute troublée, comment peux-tu parler
+ainsi? La souffrance t'égare.</p>
+
+<p>Elle me regarda; je vois encore l'expression de ses beaux yeux calmes
+et profonds.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-elle; j'ai offert à Dieu mon bonheur et ma vie pour la
+conversion de Francis. Mon sacrifice est accepté, j'en suis sûre.
+N'en dites rien à Francis. Il vaut mieux qu'il l'ignore jusqu'à ce
+que Dieu l'éclaire.</p>
+
+<p>Ces paroles retentirent dans mon c&#339;ur comme son glas funèbre. Ô mon
+Dieu, pardonnez-moi. Il me sembla que c'était payer trop cher le
+salut d'une âme. Je la regardais avec égarement; je l'étreignis dans
+mes bras comme pour la disputer à la mort et je lui dis à travers mes
+sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop cruel. Thérèse, mon enfant, rétracte-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons faire le bon Dieu, répondit-elle simplement. Il saura
+vous consoler, vous et lui. J'ai eu, moi aussi, un moment d'angoisse
+terrible, maintenant c'est passé.</p>
+
+<p>Et alors elle me dit qu'en voyant comme Francis demeurait préjugé,
+aveuglé, malgré les prières continuelles qu'elle faisait faire pour
+sa conversion, elle avait cru que Dieu voulait peut-être la faire
+contribuer à son salut plus que par la prière, et qu'elle avait
+offert son bonheur et sa vie pour lui obtenir la foi.</p>
+
+<p>De ce moment je n'eus pas d'espérance. Avec une douleur affreuse,
+mais sans surprise, je vis tous les efforts de la science échouer
+complètement. Le mal fit des progrès aussi prompts que terribles.
+Thérèse demanda son confesseur et Francis. Le prêtre vint le premier.
+Pendant qu'il entendait sa confession, je m'approchai d'une fenêtre
+qui donnait sur l'église du Gesù. La lampe brillait dans le
+sanctuaire, et je disais au Christ en pleurant amèrement: Seigneur,
+ayez pitié de moi! Faut-il qu'elle meure pour qu'il se convertisse?
+La nuit était délicieusement calme et belle. Oh! quel contraste entre
+la désolation de mon âme et le radieux éclat des cieux. J'entendis
+arriver M. Douglas. J'aurais voulu aller au-devant de lui pour le
+préparer un peu à la terrible vérité, mais je n'en eus pas la force.
+Il entra la figure bouleversée. Pas un des médecins présents ne
+hasarda une parole d'espérance. Le malheureux jeune homme se jeta
+dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. La porte de la
+chambre de Thérèse s'ouvrit bientôt. Je touchai le bras de M.
+Douglas, qui se leva et me suivit. Le prêtre, encore revêtu de son
+surplis, priait devant l'image de la Sainte Vierge. Thérèse tendit la
+main à Francis, qui s'agenouilla à côté de son lit et sanglota comme
+un enfant. Alors elle se troubla, quelques larmes coulèrent sur son
+visage; mais, se remettant bientôt, elle lui parla avec fermeté et
+tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Francis, lui dit-elle, c'est la volonté de Dieu. Il faut s'y
+soumettre, car il est notre Père. Cher ami, je vous aimerai plus au
+ciel que sur la terre.</p>
+
+<p>La douleur de M. Douglas était effrayante, et ma courageuse enfant
+oubliait ses terribles souffrances pour le consoler et l'encourager.
+Il survint un étouffement qui fit croire qu'elle allait expirer.
+Quand il fut passé, elle mit sa main sur la tête de Francis toujours
+à genoux à côté d'elle, et levant les yeux sur l'image de la
+Vierge:</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit-elle avec un accent que je n'oublierai jamais, il ne vous
+connaît pas, il ne vous aime pas; mais moi qui par la grâce de Dieu,
+vous connais et vous aime, je vous le confie, je vous le donne, je
+vous le consacre. Obtenez de Jésus-Christ, je vous en conjure, qu'il
+nous réunisse pour l'éternité dans son amour.</p>
+
+<p>Elle reçut les sacrements avec une ferveur céleste, et aussitôt après
+l'agonie commença.</p>
+
+<p>Je passe sur cette heure dont le souvenir m'est resté si cruel. À
+cinq heures, juste aux premiers tintements de l'Angélus, elle expira.
+Peu à peu, je sentis son doux visage se refroidir. Alors, prenant le
+crucifix que ses mains glacées étreignaient encore, je le donnai à
+Francis.</p>
+
+<p>Deux s&#339;urs de charité vinrent pour l'ensevelir. Quand tout fut
+terminé, j'entrai dans la chambre mortuaire, que les religieuses
+avaient ornée avec un soin pieux. Les fleurs y répandaient un parfum
+suave. M. Douglas était à genoux près du lit sur lequel Thérèse
+semblait dormir dans sa blanche et gracieuse parure de noces. Son
+voile retombait à demi sur son charmant visage, d'une pâleur
+transparente. Un chapelet, à grains de corail d'un rouge éclatant,
+était passé à son cou, et la croix brillait entre ses mains jointes.
+Je baisai ses douces lèvres, ses yeux fermés pour jamais, et la
+regardai longtemps.</p>
+
+<p>Le matin des funérailles, quand vint le moment de la mettre dans son
+cercueil, Francis s'approcha, prit la main gauche de Thérèse, lui mit
+son anneau de mariage, et ensuite il l'embrassa sur les lèvres. Le
+jeune homme, aussi pâle qu'elle, soutint sa tête pendant que je
+coupais ses beaux cheveux bruns; puis, la prenant dans ses bras, il
+la déposa sur le lit du repos suprême. Nous restâmes longtemps à la
+regarder, et ma pensée se reportait aux jours d'autrefois, alors
+qu'après l'avoir endormie dans mes bras et couchée dans son petit
+lit, je m'oubliais à la regarder dormir. Enfin, Francis releva son
+voile, et lentement, tenant toujours les yeux fixés sur elle, il lui
+couvrit le visage. Ô mon Dieu, quand je paraîtrai devant vous,
+souvenez-vous de ce que j'ai souffert à ce moment terrible!</p>
+
+<p>Après les funérailles, on m'apporta un billet de M. Douglas. Il
+m'annonçait qu'il s'éloignait pour quelque temps, et s'engageait à me
+donner bientôt de ses nouvelles. Quelques jours plus tard, je reçus
+la lettre suivante:</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Je laissai Montréal immédiatement après les funérailles de Thérèse,
+car j'avais besoin de la plus profonde solitude pour pleurer et
+remercier Dieu. Oh! Madame, Dieu est bon! Ma céleste Thérèse le
+disait au milieu des douleurs de la mort, et le même cri s'échappe
+sans cesse de mon c&#339;ur déchiré. Tout est fini pour moi sur la terre,
+et pourtant je succombe sous le poids de la reconnaissance, car la
+lumière s'est faite dans mes ténèbres et je suis catholique, oui
+catholique. Ah! béni soit Dieu qui m'a donné la <i>foi</i>. Quel
+bonheur de le dire à Thérèse, de remercier Dieu avec elle Mais ce
+serait trop doux pour cette pauvre terre, où le bonheur n'existe
+pas.</p>
+
+<p>Je sais que ma conversion vous sera une consolation bien grande,
+aussi vous parlerai-je avec la confiance la plus entière. Vous
+connaissiez, Madame, mon éloignement pour le catholicisme ou plutôt
+vous ne le connaissiez pas, car dans nos relations, je dissimulais
+soigneusement mes préjugés, pour ne pas affliger Thérèse. Mais quand
+elle me dit qu'elle comptait sur ma conversion, je crus devoir ne pas
+lui laisser d'illusions là dessus. Comme elle devait me plaindre et
+prier pour moi!</p>
+
+<p>Je n'essaierai pas de vous dire ma consternation en apprenant la
+maladie de Thérèse, ce que je souffris en la trouvant mourante.
+Interrogez votre c&#339;ur, Madame. Je contins l'explosion de mon
+désespoir pour ne pas la troubler à cette heure terrible, mais qui
+pourrait dire ce que souffrais? Tout entier à elle et à ma douleur,
+je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi; je n'avais rien
+remarqué des préparatifs pour l'administration et quand le prêtre
+s'approcha avec l'hostie sainte,&mdash;Ô mon Dieu comment parler de ce
+moment sacré, comment dire le miracle qui se fit dans mon âme? Sans
+doute, Thérèse priait pour moi à cette heure solennelle, et à sa
+prière le Seigneur Jésus daigna me regarder, car dans cet instant la
+foi la plus ardente pénétra, embrasa mon âme. Saisi d'un respect sans
+bornes, je me prosternai, en disant du plus profond de mon c&#339;ur:
+Oui, vous êtes le Christ, le Fils unique du Dieu vivant... Ô
+miséricorde! Ô bonté! Ô moment à jamais béni! Ô moment vraiment
+ineffable et que toutes les joies du ciel ne me feront pas oublier!
+La foi, la reconnaissance, l'amour débordait de mon âme. Les larmes
+jaillirent à flots de mon c&#339;ur. J'aurais donné ma vie avec
+transport, pour rendre témoignage de la présence réelle, celui de
+tous les dogmes catholiques qui révoltait davantage ma superbe
+raison. Le regard du Christ, comme un soleil brûlant, avait fondu ces
+glaces épaisses, dissipé ces nuages obscurs qui m'avaient empêché
+jusqu'alors de croire à la parole et à l'amour de mon Dieu.</p>
+
+<p>Je vis ma charmante fiancée agoniser et mourir, mais, avec la foi, la
+résignation était entrée dans mon âme, et une paix profonde se mêla à
+mon inexprimable douleur. Au moment terrible, quand le prêtre
+prononça l'absolution suprême, je crus que la connaissance lui
+revenait, et me penchant sur elle, je lui dis: Thérèse, remercie
+Dieu, je suis catholique. Me comprit-elle? Je le crois, car son
+regard mourant se ranima et se tourna vers moi. Ah! comme il dut
+réjouir les anges et pénétrer jusqu'à Dieu, ce chant de joie et de
+reconnaissance qui s'éleva de son c&#339;ur, pendant qu'elle était dans
+le travail de la mort.</p>
+
+<p>Combien je vous remercie, Madame, pour ce crucifix qui vous eût été
+si cher et si précieux, et que vous avez eu la générosité de me
+donner. Quand je le regardai, là, à côté de Thérèse morte, ce fut
+comme si une lumière éclatante jaillissant des plaies sacrées du
+Christ eût illuminé les mystérieuses profondeurs de l'éternité. Comme
+je la trouvai heureuse d'avoir ouvert les yeux à ces radieuses
+splendeurs, d'avoir vu Dieu face à face, d'être avec lui pour jamais!
+Ne vous sentiez-vous pas consolée en regardant son visage, son doux
+visage, sur lequel la vision de Jésus-Christ avait laissé comme un
+reflet céleste de bonheur et de paix? Si je pouvais vous dire ce que
+j'éprouvais pendant la messe des funérailles, la reconnaissance qui
+consumait mon âme, quand je pensais que sur l'autel Jésus-Christ
+s'immolait pour ma Thérèse! Quelle consolation je trouvais à prier
+pour elle, pour elle qui a tant prié pour moi!</p>
+
+<p>Vous vous étonnez peut-être que j'aie un peu tardé à vous faire
+connaître mon changement. C'est que le prêtre qui avait assisté
+Thérèse me conseilla, après m'avoir entendu, d'en traiter d'abord
+avec Dieu. Il m'envoya à ce monastère d'où je vous écris. J'arrivai
+le soir de la solennité de l'Assomption. Le supérieur me reçut avec
+une bonté parfaite et me conduisit à la chapelle, où les religieux
+étaient réunis pour l'office. L'image de la Vierge, brillamment
+illuminée, resplendissait au-dessus de l'autel, et cette vue m'émut
+profondément. Je me rappelai ce moment où, sur son lit de mort,
+Thérèse, mettant sa main sur ma tête, me consacra à la mère de
+miséricorde. Du plus profond de mon c&#339;ur je ratifiai la
+consécration, et promis à la Sainte Vierge de l'honorer toujours du
+culte le plus tendre et le plus aimant. Une voix admirablement belle
+chanta le <i>Salve Regina</i>, et ce chant suave, réveillant dans mon
+c&#339;ur l'émotion la plus douce et la plus déchirante, je pleurai
+longtemps. Non, jamais je n'oublierai ce soir (le dernier de sa vie)
+où Thérèse me le chanta. En l'écoutant, un sentiment confus de
+vénération et de confiance pour la mère de Dieu pénétra pour la
+première fois dans mon âme, et j'essayais de réagir contre cette
+impression, très douce pourtant. Vous rappelez-vous avec quel accent
+elle me dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas que la Sainte
+Vierge nous protège et nous garde? Cette question me troubla. En
+regagnant mon logis, je pensais combien peu, après tout, je pouvais
+pour son bonheur, et un instinct secret me portait à la mettre sous
+la garde de la Vierge Marie.</p>
+
+<p>C'était hier le jour fixé pour mon mariage, et malgré la force que je
+puise dans ma foi, je succombai sous le poids de la plus mortelle
+tristesse. La journée était magnifique. Le soleil resplendissait.
+Toute la nature avait un air de fête. Et moi, je repassais mes rêves
+de bonheur, et ma pensée s'arrêtait dans cette tombe où tout est venu
+s'engloutir, dans cette tombe où je l'ai vue descendre pour y dormir
+jusqu'à ce que <i>les cieux et la terre soient ébranlés.</i> C'était
+horriblement douloureux. Mais le saint religieux qui me prépare au
+baptême vint me joindre dans le jardin où je m'étais retiré, et, me
+reprochant tendrement et fortement ma faiblesse, m'en fit demander
+pardon à Dieu. Du reste ces défaillances sont rares. La puissante
+main du Christ me soutient sur un abîme de douleur. Mais vous,
+Madame, comment supportez-vous cette terrible épreuve? Ah,
+laissez-moi vous répéter ce que Thérèse me disait: C'est la volonté
+de Dieu, et il faut s'y soumettre, car il est notre Père.</p>
+
+<p>Mon baptême est fixé au 28 août. Il serait superflu de vous dire
+combien je désire vous y voir. Vous aviez pour Thérèse un c&#339;ur de
+mère, et vous ne sauriez croire comme votre tendresse pour elle
+m'attache à vous. Souffrez que je vous remercie de vos soins si
+éclairés, si tendres. Je les appréciais d'autant plus que j'ai
+beaucoup souffert du malheur d'être orphelin. Soyez bénie, Madame,
+pour l'avoir tant aimée. Soyez bénie pour les larmes amères que vous
+avez versées avec moi sur son cercueil. Vous parlerai-je de
+l'impatience avec laquelle j'attends le jour de ma régénération,
+l'heure sacrée de mon baptême. Qu'il tarde à venir, ce jour ou je
+serai lavé dans le sang du Christ. Vous savez que le 28 août est la
+fête de saint Augustin. Plaise à Dieu qu'à l'exemple de cet illustre
+pénitent, je pleure toute ma vie mes fautes innombrables et le
+malheur d'avoir aimé Dieu si tard. En attendant l'abjuration
+publique, tous les jours, en la présence de Jésus-Christ et de ses
+anges, j'abjure dans le secret de mon c&#339;ur toutes les erreurs de
+l'hérésie. Vous ne vous imaginez pas la douceur que je trouve à dire
+et redire à Jésus-Christ que je veux appartenir à son Église, en être
+l'enfant le plus humble et le plus soumis.</p>
+
+<p>Le soir, je me promène avec mon directeur dans le jardin du
+monastère. Nous parlons de l'amour et des souffrances du Christ, du
+néant des choses humaines et de cette heure qui vient où <i>les morts
+entendront dans leurs tombeaux la voix du Fils de Dieu. Oui,
+j'attends la résurrection des morts,</i> et mes larmes coulent bien
+douces quand je pense qu'un jour je retrouverai ma Thérèse rayonnante
+de l'éternelle jeunesse et de l'immortelle beauté.</p>
+
+<p>Parfois, je l'avoue à ma honte, il me semble que je ne pourrai jamais
+supporter son absence. Je le disais aujourd'hui même à mon directeur.
+Le saint vieillard à souri doucement et m'a répondu avec une
+expression céleste: Mon fils, quand vous aurez communié, vous saurez
+que Dieu suffit à l'âme. Ces paroles firent battre mon c&#339;ur. En
+songeant à ma communion prochaine, je restai ému, ébloui, comme un
+voyageur devant qui s'entrouvre un horizon enchanté et inconnu. Ô
+Christ mon sauveur, que se passe-t-il dans l'âme qui vous aime quand
+vous y entrez? Peut-être devrais-je, Madame, vous parler avec plus de
+calme, mais la seule pensée de ma première communion me plonge dans
+une sorte de ravissement. Songez donc à ce que Jésus-Christ a fait
+pour moi. Et pourtant j'ai des heures d'abattement terrible, quand je
+pense que ma Thérèse n'est plus nulle part sur la terre. Ô misère et
+faiblesse du c&#339;ur de l'homme! Je la pleure quand je la sais au
+ciel... Mais le saint que Dieu m'a donné pour guide me dit de ne pas
+m'alarmer si la nature faiblit souvent. Dans ces moments d'amère et
+profonde tristesse, il me fait réciter le <i>Te Deum</i> pour
+remercier Dieu de ce qu'il m'a donné non seulement <i>de croire en
+lui, mais encore de souffrir pour lui.</i> Cette grâce de la
+souffrance et de la foi, vous l'avez aussi reçue, Madame, bénissez et
+remerciez Dieu avec moi, en attendant que, comme l'en priait Thérèse,
+il nous réunisse pour l'éternité dans son amour.</p>
+
+<p>À mon extrême regret, je ne pus assister au baptême de M. Douglas,
+mais, dans ma réponse à sa lettre, je lui appris que Thérèse avait
+offert à Dieu son bonheur et sa vie pour obtenir sa conversion. Après
+son baptême, Francis revint à Montréal et passa quelque temps chez
+moi. Sa première visite avait été pour la tombe de sa fiancée. Je le
+revis avec un déchirant bonheur. Il me fit prendre place sur le sofa
+où il avait si souvent causé avec Thérèse, et quand il put parler, il
+m'entretint de Dieu et d'elle. Toujours généreux, il s'efforçait,
+pour ne pas ajouter à ma peine, de me cacher l'excès de sa douleur,
+et partait surtout des joies de sa conversion, mais sa douleur
+éclatait malgré lui, avec des accents qui déchiraient le c&#339;ur. Et
+pourtant, avec quel ravissement il parlait de son baptême et de sa
+première communion! Ah! si Thérèse eût été là pour le voir et
+l'entendre! Ce jeune homme comblé de grâces si grandes m'inspirait
+une sorte de vénération. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa belle
+tête blonde, sur laquelle l'eau du baptême venait de couler. Il avait
+beaucoup maigri et pâli pendant ces deux semaines, mais la joie
+profonde du converti se lisait dans ses yeux fatigués par les larmes.
+Jamais je n'ai compris la puissance de la foi, comme en le regardant
+et l'écoutant. Quand ce c&#339;ur si cruellement déchiré éclatait en
+transports d'actions de grâces, je me rappelais les martyrs qui
+chantaient dans les tortures.</p>
+
+<p>Tous les jours il s'enfermait dans la chambre de Thérèse, et passait
+là des heures entières. On n'y avait rien changé. La petite table qui
+avait servi d'autel était encore là avec ses cierges et ses fleurs.
+Le bouquet de roses, dernier don de son fiancé, était toujours devant
+l'image de la Vierge où Thérèse l'avait mis. Hélas! ces pauvres
+fleurs n'étaient pas encore flétries quand la mort l'avait
+frappée.</p>
+
+<p>La première fois que Francis entra dans cette chambre pour lui si
+pleine de souvenirs, il baisa la table où le saint sacrement avait
+reposé, et voulut ensuite s'agenouiller là où il l'avait vue mourir,
+mais il se trouva mal et fut obligé de sortir. Je voulus l'empêcher
+d'y retourner, craignant pour lui ces émotions si douloureuses, mais
+il me rassura. Ne craignez rien, me dit-il, Dieu s'est mis entre la
+douleur et moi. D'ailleurs, cette chambre où elle a vécu, où elle est
+morte, cette chambre où j'ai reçu la foi est pour moi un sanctuaire
+sacré. Voyant qu'il y passait la plus grande partie de son temps, j'y
+mis le plus ressemblant des portraits de Thérèse. Il me remercia pour
+cette attention avec une effusion touchante, et me dit ensuite qu'il
+la portait continuellement dans une présence bien autrement intime
+que celle des sens.</p>
+
+<p>Souvent, il m'entretenait de nos immortelles espérances, et parlait
+avec une conviction si ardente, si Profonde, qu'en l'écoutant, je me
+demandais si j'avais un peu de foi. Sa présence me fit un bien
+infini. Il était impossible de ne pas se ranimer au contact de cette
+ferveur brûlante. Tous les jours nous allions visiter le cimetière de
+la Côte des Neiges. Je déposais sur la tombe de Thérèse les fleurs
+que nous avions apportées. Francis jetait son chapeau sur la terre,
+s'agenouillait et passait son bras autour de la croix. Je le
+regardais prier avec une consolation inexprimable. Comment Dieu
+eût-il pu ne pas écouter cette âme tout éclatante de la pureté de son
+baptême? Comment eût-il pu ne pas entendre <i>la voix de ces
+larmes</i> si saintement résignées? Ce fut dans le cimetière, debout
+près de la tombe de Thérèse, que M. Douglas me confia sa résolution
+d'entrer dans un monastère, après avoir fait le pèlerinage de la
+Terre-Sainte. Il aimait à parler de la vie religieuse, du bonheur et
+de la gloire d'être tout à Dieu, et alors son visage prenait une
+expression qui élevait l'âme. En le regardant, je me surprenais
+rêvant à ces joies du renoncement et du sacrifice, redoutables, il
+est vrai, à la faiblesse humaine, mais si incomparablement au-dessus
+de toutes les autres.</p>
+
+<p>Vint le jour du départ et le dernier adieu, puis, pour lui, la
+dernière visite au cimetière.</p>
+
+<p>C'était une triste et froide journée d'automne, et seule à mon foyer
+pour jamais désolé, je pensais à ma Thérèse qui dormait sous la
+terre, et au noble jeune homme qui s'en allait attendre dans la paix
+profonde du cloître la paix plus profonde de la mort.</p>
+
+<p>Après le départ de M. Douglas, je trouvai dans le journal de Thérèse
+les lignes suivantes qu'il y avait ajoutées. Elles étaient écrites en
+anglais et presque effacées par ses larmes:</p>
+
+<p>&ldquo;Ô mon Dieu, réunissez-nous pour l'éternité dans votre amour!</p>
+
+<p>&ldquo;Ce v&#339;u suprême de son âme, je l'ai fait graver sur son crucifix que
+je porte sur ma poitrine, sur l'anneau que je lui ai donné comme à
+mon épouse et qu'il porte parmi les morts, mais il est plus
+ineffaçablement gravé dans mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>&ldquo;Ô mon Dieu, soyez béni! <i>je suis content de vous</i>; dans le
+deuil si intime, si profond de mon âme, j'aime à répéter ce qu'elle
+me faisait dire aux jours du bonheur. Tout est fini, à jamais fini...
+mais <i>mon c&#339;ur à chanté sa joie. Les routes me sont ouvertes à la
+véritable vie. Par les entrailles de la miséricorde de Dieu, qui a
+voulu que ce soleil levant vînt d'en haut nous visiter, pour éclairer
+ceux qui sont ensevelis dans l'ombre de la mort.</i> Ces paroles,
+l'Église les a chantées sur la tombe de Thérèse, et cette mère
+immortelle les chantera aussi sur mon cercueil. Ah! je voudrais qu'un
+même tombeau nous réunît un jour. Mais non, il faut s'en aller mourir
+où la voix de Dieu m'appelle. Il faut partir et pour ne revenir
+jamais. Qu'est-ce qui nous attache si fortement là où nous avons aimé
+et souffert?</p>
+
+<p>&ldquo;Thérèse, tous les jours de ma vie, j'aurais voulu pleurer sur cette
+terre qui te couvre. C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon
+dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection. Mais
+il faut obéir à Dieu. Il faut partir. Demain j'aurai laissé pour
+toujours cette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton
+corps repose; mais j'emporte avec la douleur qui purifie la foi qui
+sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême,
+il y a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu Mon père! mon
+père!</p>
+
+<p>&ldquo;Ô sainte Église catholique! Ô épouse sacrée du Christ! Ô ma tendre
+et glorieuse mère! Vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la
+haine et le mépris de votre nom, je vous méconnaissais, je vous
+insultais; mais maintenant je vous appartiens et je n'aspire plus
+qu'à mourir entre vos bras.</p>
+
+<p>&ldquo;Mon Dieu, soyez mon rêve, mon amour. Je m'en vais attendre que les
+ombres déclinent et que le jour se lève.&rdquo;</p>
+
+<h3 class="sectionhead">IV</h3>
+
+<p>Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque
+fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son
+retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit
+une dernière fois.</p>
+
+<p>Voici sa lettre:</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que
+je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette
+résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome,
+à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis
+une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de
+Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une
+atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je
+n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui
+des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en
+entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant
+d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus
+s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de
+Dieu.</p>
+
+<p>Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au
+milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève
+l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre
+Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère
+(où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans
+doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais
+bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à
+ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui
+ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la
+Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des
+sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la
+nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans
+combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus
+rien.</p>
+
+<p>Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis
+Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les
+monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs,
+comme on le dit communément, <i>mais pour les grandes vertus et les
+grandes joies</i>.</p>
+
+<p>Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les
+bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes
+fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me
+traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne
+fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches
+indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne
+grâce que cet aimable religieux.</p>
+
+<p>En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers.
+Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau
+représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les
+armoiries des Chartreux&mdash;un globe surmonté d'une croix et cette belle
+devise: <i>Stat crux dum volvitur orbis;</i> la croix demeure pendant
+que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.</p>
+
+<p>Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien
+pénible.</p>
+
+<p>Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes
+malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je
+croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement
+qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de
+commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais
+apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse,
+j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle
+m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses
+cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un
+sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me
+séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses
+cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait
+entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert
+pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une
+agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à
+la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son
+regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda
+ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler &ldquo;comme un enfant parle
+à son père.&rdquo; J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma
+timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je
+m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses
+paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée
+avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion,
+et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son
+crucifix, son portrait et ses cheveux.</p>
+
+<p>Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après
+quelques instants de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, gardez toujours au fond de votre c&#339;ur le souvenir de cet
+ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce
+qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces
+objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un
+sacrifice.</p>
+
+<p>Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains
+sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime
+de mon âme:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être
+religieux?</p>
+
+<p>J'étais bien troublé, mais je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en
+toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me
+reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur
+mon c&#339;ur au jour de mon baptême et de ma première communion.
+Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui
+ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la
+base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat,
+il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.</p>
+
+<p>Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à
+ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai&mdash;oui, j'hésitai. Ô
+mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au
+fond de mon c&#339;ur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le
+médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me
+séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose
+de cette douleur terrible qui me brisait le c&#339;ur quand je la mis
+dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma
+faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de
+douces et tendres paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout
+sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des
+bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes.
+Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange
+gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent
+pour vous dans ce moment.</p>
+
+<p>Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême,
+de ma première communion.</p>
+
+<p>Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être
+fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole
+quelque chose qui pénètre et enflamme le c&#339;ur. J'avais bien honte de
+moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement
+devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au
+contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me
+serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon c&#339;ur le feu
+sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu
+jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite
+et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion
+profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi
+doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui
+avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement
+et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable
+indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme
+nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs
+imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que
+n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de
+souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer,
+le révérend Père me dit agréablement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.</p>
+
+<p>Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant
+de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le
+plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.</p>
+
+<p>Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les
+cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que
+son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le
+sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit
+sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et
+puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter
+ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la
+consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il
+me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.</p>
+
+<p>Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon
+noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes
+regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec
+toute la force et la tendresse de mon c&#339;ur, mais si je pouvais la
+rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin,
+Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur
+Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.</p>
+
+<p>Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit
+que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse,
+n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à
+sacrifier?</p>
+
+<p>&ldquo;Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un
+sacrifice de louanges.&rdquo;</p>
+
+<p>Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation
+religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais,
+comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne
+désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser
+à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il
+est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur
+et à la gloire de lui appartenir.</p>
+
+<p>Sans doute, la vie religieuse est austère, mais <i>la charité de
+Jésus-Christ nous presse</i>, et l'enchantement de vivre sous le même
+toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des
+choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se
+comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du
+sanctuaire, après les v&#339;ux solennels qui l'unissent à Dieu pour
+toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes
+les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette
+pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et
+comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de <i>la figure de
+ce monde qui passe</i>, il a <i>jeté son c&#339;ur dans l'éternité</i>, et
+vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la
+foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se
+perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat
+dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les
+tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si
+cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que
+j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de
+soleil.</p>
+
+<p>Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il
+faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons
+jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. <i>Le c&#339;ur en
+haut</i>, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez
+notre Père.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait
+qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence
+des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les
+jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir
+aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais
+d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de
+deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.</p>
+
+<p>Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je
+demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde
+blessure de votre c&#339;ur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut
+attachée à la croix.</p>
+
+<p>Adieu, une dernière fois.</p>
+
+<p>Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la
+première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô
+mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!</p>
+
+<p>Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M.
+Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et
+attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et
+si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre
+cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille
+chérie vivait dans son c&#339;ur, que tous les jours, suivant sa parole,
+il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était
+singulièrement douce.</p>
+
+<p>Francis Douglas avait toujours vécu dans l'opulence; il dut souffrir
+beaucoup de l'austérité de la Chartreuse. Pourtant il prononça ses
+v&#339;ux. Atteint, peu après, d'une maladie mortelle, il vit venir la
+mort avec une paix profonde. Un des religieux lui ayant demandé s'il
+n'éprouvait pas quelque crainte, il sourit et répondit: Que
+craindrais-je? Je vais tomber dans les bras de Celui que j'ai le plus
+aimé.</p>
+
+<p>Il pria son supérieur de m'écrire pour m'apprendre sa mort.</p>
+
+<p>Sans cesse, il bénissait Dieu du don de la foi.</p>
+
+<p>Après sa communion dernière, Francis désira entendre le <i>Salve
+Regina</i> et expira doucement pendant qu'on le chantait. Il aimait
+ce chant, disaient les religieux ses frères, et ne l'entendait jamais
+sans s'attendrir visiblement.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un amour vrai, by Laure Conan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN AMOUR VRAI ***
+
+***** This file should be named 14537-h.htm or 14537-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
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+
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+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Foundation
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+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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