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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:46 -0700 |
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Beaugrand + + + +PRÉFACE + +DE LA DEUXIÈME ÉDITION + +Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de +nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple +les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels +des États de la Nouvelle-Angleterre. + +Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur +des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement +échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses. +Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches +campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat +évident d'une fausse situation économique. + +L'éminent et sympathique auteur de la _France aux Colonies_, M. +Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute +autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le +mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées +en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande +aujourd'hui comment cela pourrait bien finir. + +Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et +en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de +la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens +français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires, +médecins, marchands, etc. + +Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de coeur et +de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence +politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris +à les connaître et à apprécier leurs solides qualités. + +Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe, +et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'oeuvre, afin +d'observer les résultats de sa politique de rapatriement. + +Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui +reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et +l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est +davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir +l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une +politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui +sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race +française, sur les bords du Saint-Laurent. + +_Montréal, septembre 1888._ + + +PRÉFACE + +DE LA PREMIÈRE ÉDITION + +Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de +_Jeanne la Fileuse_, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un +travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à +lancer dans certains cercles politiques contre les populations +franco-canadiennes des États-Unis. + +C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en +le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur +et le bon nom de mes compatriotes émigrés. + +Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il +a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à +l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés +par la _famine_, à prendre la route de l'exil. + +Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis +opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi +je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation +mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays +de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que +j'écrivais en 1874 dans les colonnes de _L'Écho du Canada_: + +«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons +comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les +Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays +qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y +réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous +soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire +que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les +Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la +misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan +de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important. +S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons +reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de +Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco +qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans +leurs efforts.» + +Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le +rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point +de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes +fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison +d'être, et l'on a fait fausse route. + +J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la +vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est +là l'unique but de ce travail. + +Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger. + +J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin +d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque +totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps, +de faire une peinture fidèle des moeurs et des habitudes de nos +compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage, +quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui +s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement. + +La première partie, intitulée: _Les campagnes du Canada_, traite +de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La +deuxième partie, qui a pour titre: _Les filatures de l'étranger_, +est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière +partie contient des renseignements authentiques sur la position +matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les +Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme +les moeurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me +suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération +et l'invraisemblance. + +J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada, +et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit +nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi +indistinctement, par exemple, des mots: _paysan, fermier, +habitant_, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que +l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai +aussi écrit _passager_, comme l'on dit généralement au Canada, +pour _voyageur_ qui est l'expression usitée en France; et ainsi +de suite. + +Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon +égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir +de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que +bien peu. + +Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés +que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume. +Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient +pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement +tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se +sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié +en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet +ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux +articles de journaux. + +C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur. + +_Fall River, Mass., ce 15 mars 1878._ + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +Les campagnes du Canada + + + +I + +Lavaltrie + + + Assis dans mon canot d'écorce + Prompt comme la flèche ou le vent, + Seul, je brave toute la force + Des rapides du Saint-Laurent. + +(_Le Canotier_, L'Abbé Casgrain.) + +[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans _Les Miettes. +Distractions poétiques_, Québec, Delisle, 1869.] + +En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal, +on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un +joli village à l'aspect incontestablement normand. + +Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le +lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises +qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe +siècle. + +Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice, +se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une +pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les +plus pittoresques du Canada français. + +À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a +depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au +tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des +beautés de la nature. + +De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le +village de Contrecoeur, rendu à jamais historique par le nom et les +brillants exploits de ses fondateurs. + +On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le +clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes +continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces +Iroquois. + +On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de +Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait +lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait +visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une +longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine +les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers. + +À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation, +un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui +servait de gouvernail. + +Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez +lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de +graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme +avait passé par là . D'une figure mobile et passionnée, il était +facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de +l'intelligence et l'habitude du commandement. + +Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue, +portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable +couteau du voyageur canadien. + +Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait +en servir de guide. + +--Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier; +nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue. + +--Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres +voyageurs. + +L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un +certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au +fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants +dont ses compagnons redirent le refrain: + + Mon père n'avait fille que moi, + Canot d'écorce qui va voler. + Et dessus la mer il m'envoie; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Et dessus la mer il m'envoie, + Canot d'écorce qui va voler. + Le marinier qui me menait; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Le marinier qui me menait, + Canot d'écorce qui va voler. + Me dit ma belle embrassez-moi + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Me dit ma belle embrassez-moi, + Canot d'écorce qui va voler. + Non, non, Monsieur, je ne saurais; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Non, non, monsieur, je ne saurais, + Canot d'écorce qui va voler. + Car si mon papa le savait; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Car si mon papa le savait, + Canot d'écorce qui va voler. + C'est bien sûr qu'il me battrait + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + +Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant +primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux +du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants +suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix +cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir. + +Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se +trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur +embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières +qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire +nuit. + + + +II + +Les voyageurs + + + Au fond de la forêt on entend de la hache + Les coups retentissants, sinistres, réguliers, + Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache, + Et tombe en écrasant un rival à ses pieds. + +(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.) + +[Léon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais +poétiques_, Québec, Desbarats, 1865.] + +Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps? + +De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque +automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller +s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau. + +Le type du voyageur{1} était si bien dessiné et ses excentricités +en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier. + +Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal +jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des +gens d'en haut». + +On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le +fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal, +on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de +mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous +des bons vivants: + + À Bytown, c'est une jolie place, + Mais il y a beaucoup de crasse + Il y a des jolies filles + Et aussi des polissons, + Dans les chantiers nous hivernerons, + Dans les chantiers nous hivernerons. + +Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était +d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance +de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui +ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson». +Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la +réputation éminemment franco-canadienne. + +On reprenait alors, le gousset vide et le coeur léger, la route des +chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre. +Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux +ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en +«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier. + +Le «cook»--cuisinier--y installait ses marmites. + +Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le +jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié +les souverains de ces forêts immenses. + +Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu +aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait +ses aventures plus ou moins... véridiques. + +La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte» +finissait ordinairement la soirée. + +On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison +paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec +impatience le retour du voyageur. + +Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage +d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort +certaine. + +On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le +premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du +bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le +danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y +gagnait quelquefois un coup de griffe. + +Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des +billots. + +On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait +bientôt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient à la +pensée du retour au foyer. + +On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset +bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à +Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille +enchantée. + +Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite +les récoltes. + +On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains +en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour +recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du +voyageur. + +Le type est maintenant--à quelques rares exceptions près--presque +entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des +contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et +de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait +encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier +voyageur». + +Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de +chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans +les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de +légende. + +On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les +indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais +les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et +finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude +des professions libérales. + +La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en +1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs +dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler +le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des +alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils +unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois. + + + +III + +Pierre + + + J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux! + Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux + Où murmure une onde limpide. + Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants + Qui se mirent au loin dans les flots transparents + De ton fleuve large et rapide. + +(L.-J.-C. Fiset.) + +Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de +Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment +de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier +Jean-Louis Montépel. + +Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père +en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après +l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des +champs. + +Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des +avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par +le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était +établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de +sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de +Lavaltrie.»{3} [_Augmentation_. «Concession du 21 avril 1734, faite +par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart, +Intendant au sieur _Marganne de Lavaltrie_, d'une lieue et demi de +terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de +Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et +jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie, +laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de +front sur quatre lieues de profondeur.»--_Registre d'Intendance_, +No. 7, folio 24.] + +Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et +avait mis en culture une des plus belles fermes des environs. + +Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos +lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la +réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son +aise». + +Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père +qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire, +avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général +Amherst. + +Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers +anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion +américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle +compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme +il avait défendu jadis l'autorité du roi de France. + +Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel, +avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui +chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les +jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître +et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle. +Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se +rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de +l'Angleterre. + +Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on +disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père +Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de +1837-1838. + +Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été +ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était +opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph +Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait +l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments +de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait +été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours +d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents +sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de +le conduire au collège, avait répondu: + +--M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au coeur généreux et à +l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation +et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours. + +Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant +deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en +apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si +beaux auspices. + +Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule +de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui +avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux +efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les +noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de +ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux +tories. Pierre en un mot avait appris à détester les _chouayens_ +et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que +son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait +devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne +jamais causer politique devant les amis de la famille. + +Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli, +laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père +Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit: + +--Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du +collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les +convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te +faire donner une bonne éducation? + +--Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait +entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient, +mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet +égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que +je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous +plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je +comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain. +Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation +qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins. + +Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait +l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire +le premier pas vers une réconciliation mutuelle. + +Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage; +et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il +avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques +jeunes hommes des environs. + +La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec +peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore +joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui +accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement +criminel. + +Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le coeur gros donnèrent +le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au +courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était +à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis +bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord. + + + +IV + +Le retour au pays + + + Le Canadien, comme ses pères + Aime à chanter, à s'égayer; + Doux, aisé, vif en manières + Poli, galant, hospitalier. + +(Sir G.-É. Cartier.) + +[G.-É. Cartier, _Ô Canada, mon pays, mes amours!_, dans _La +Minerve_, 29 juin 1835.] + +Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt. + +Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement +obtenu la position de «foreman»--chef d'équipe. + +Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de +construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec, +pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire +de la saison. + +Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et +quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or, +fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le +vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante +soeur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une +main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers +le village natal. + +Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans +les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain +populaire: + + Canot d'écorce qui va voler. + +Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père +Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et +chacun s'empressait de venir leur serrer la main. + +Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait +l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main: + +--Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et +sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre +sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le +bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel! + +Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère +n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive. +Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle +ne put que prononcer ces mots: + +--Pierre! mon enfant! mon fils! + +Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son +coeur. + +Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de +leurs démonstrations sympathiques. + +Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut +résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand +salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de +leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes +les fillettes des alentours. + +Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école, +et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne +nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles +pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme +nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet +expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir +accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons +et filles dans le tourbillon de la danse nationale. + +Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les +jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'oeil vif et +le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais. + +On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était +minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue +tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie: + +--Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez +bien en l'honneur des voyageurs. + +Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun +s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée +de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés +traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent +leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête. + +Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé, +et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame +Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse» +des environs. + +Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les +réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun +des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire. + +Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole +au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur +«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de +l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous +l'avons dit déjà , possédait les avantages d'une éducation assez +soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant. + +Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas +remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré, +de chanter un couplet. + +Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes +pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare». +Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était +toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le +conteur le plus populaire du pays. + +Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses +lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence +absolu et prit la parole en ces termes: + + + +V + +Le fantôme de l'avare + + + Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme, + La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme + S'avança lentement parmi les invités: + «Mon frère ne sait point que les cieux irrités + Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône», + Dit le nouveau venu, relevant son front jaune. + +(_Les Vengeances_, L.P. LeMay) + +[Léon-Pamphile LeMay, _Les Vengeances_, chant septième (vers +1-6), Québec, Darveau, 1875.] + +Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je +vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous +être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende, +il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de +faire la charité. + +C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858. + +Il faisait un froid sec et mordant. + +La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à +Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant +la Noël. + +Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi, +fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du +fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui +passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais +argentés. + +Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous +connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en +pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de +Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après +avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient +rassemblés dans la grande salle de réception. + +Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au +dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec +toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous +apporte à tous, une part de joies et de douleurs. + +Il était dix heures du soir. + +Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les +autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour +de l'immense poêle à fourneau de la cuisine. + +Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure +avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année, +avant de se retirer pour la nuit. + +Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se +leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front +du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit +d'une voix qu'elle savait irrésistible: + +--Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec +l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry--que Dieu ait pitié de son +âme--que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une +histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le +temps en attendant minuit. + +--Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en choeur +les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard. + +--Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux +blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque +jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et +peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir. +Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que +Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au +voyageur en détresse. + +Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant +fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes: + +--Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors. + +Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal, +afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres, +une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument +nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an. +À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me +préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez +bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf +heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À +cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et +j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert +peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je +m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny +il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant +ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que +celle-là . Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre +le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore +été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église +Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde +et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent +complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité +où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de +la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que +d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me +diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander +l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai +pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand +j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi +ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore +vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les +bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée. +Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus +apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois +franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les +pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là ?» +traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route, +et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le +loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que +possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en +secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse +de neige. + +--Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main +qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture +fléchée et de mon capot d'étoffe du pays. + +Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après +l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté +un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise +boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en +me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture, +pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête. + +Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement +original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable +banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir +de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert +la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination +française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient +le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours +et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux +murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne +solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans +eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour +lui demander l'hospitalité. + +Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en +sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse +jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui +connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je +n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans +dire mot, prendre place vis-à -vis de moi, à l'autre coin de l'âtre. + +--Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien +m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui +connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais +jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe +la vôtre, et votre figure m'est inconnue. + +En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la +première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de +mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai +instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du +vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas. + +Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de +ses yeux brillants comme les tisons du foyer. + +Je commençais à avoir peur. + +Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom. +Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son +siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse +sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent +qui gémissait dans la cheminée: + +Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment +il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le +richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me +sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans, +sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que +Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme +celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par +le froid, la faim et la fatigue. + +Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je +tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du +nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur, +continuait toujours d'une voix lente: + +Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût +jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche, +et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir. +C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de +mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et +d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer +les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais +j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui +sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être +m'assassiner. + +Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups +cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le +lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes +hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied. +Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence, +quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune +homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison. +J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à +ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur +et de repentir. + +Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme +du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, +en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que +j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison +et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette +terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas +trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la +veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur +vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette +hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes +semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de +Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que +jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous +êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni +d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et +croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous +là -haut. + +Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux +émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je +perdis connaissance... + +Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à -vis +l'église de Lavaltrie. + +La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction +de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie. + +Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du +matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible +aventure qui m'était arrivée. + +Mon défunt père,--que Dieu ait pitié de son âme--nous fit mettre +à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la +protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir +ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait +depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous +n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma +mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour +le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et +à la tempête. + +Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion +de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui +que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort +tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient +alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret. +Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route. +Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se +rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je +n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à +qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le +doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son +saint nom. + + +Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et +personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait +écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et +craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement, +et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait +d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle +du vieil avare, cinquante ans après son trépas. + +Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant +à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque, +en l'honneur du retour heureux des voyageurs. + +On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les +autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde +sensible dans le coeur du paysan franco-canadien: la croyance à tout +ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants. + +Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et +s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles +reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui +longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le +bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité +la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des +feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs +amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare». + + + +VI + +La fenaison + + + La faux s'en va de droite à gauche, + Avec un rythme cadencé; + L'herbe, à mesure qu'on la fauche, + Tombe et s'aligne en rang pressé. + De mulots une bande folle + Est interrompue en ses jeux; + Oiseaux, abeilles, tout s'envole; + La couleuvre est coupée en deux. + +(Pierre Dupont.) + +[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La +Nouvelle Lyre_, 1858.] + +Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié, +Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au +travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison +déjà commencée. + +Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus +manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de +présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture +du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques +années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur +de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways). + +Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le +système des tramways américains, et les rues de la grande ville +étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles +on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on +a surnommés avec raison «l'équipage du peuple». + +Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50 +personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que +l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus +grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père +Montépel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en +apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montréal, les détails +de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme: + +--Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des +soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle +compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont +maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du +fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin, +je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la +compagnie. Qu'en dis-tu, femme? + +--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton +habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme; +mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent +toujours tirer avantage des «habitants» canadiens. + +Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des +arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la +plus grande partie de sa ferme à la culture du foin. + +La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire +d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours +venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de +terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les +pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies +de juillet. + +Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de +juillet. + +Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route +des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les +faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins +odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de +trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs +rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants +retentissants. + +Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon +de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de +la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied +chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de +paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge, +la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille +des champs. + +Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à +attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent +produit des amours sincères et d'heureux mariages. + +Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait +entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et +faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne +séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs. + +Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de +légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte +son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant +que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les +hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de +contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et +transparente. + +Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir +l'expression consacrée: + +--Au travail! mes enfants! + +Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent, +par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la +lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches +légères et le mouvement du travail recommence. + +D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins +de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges +de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs +chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée +qu'elle était tranquille quelques instants auparavant. + +Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du +grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou +moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue +du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage +d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe. + +La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et +transportés à Montréal. + +Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus +à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait +Jules Girard du village de Contrecoeur. + +Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient +arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services +à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à +l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les +faneuses. + +Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se +tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses +de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs +figures tristes et intelligentes. + +Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de +se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui +les conduisait à Contrecoeur. + +Comme nous l'avons dit déjà , le village de Contrecoeur est situé sur +la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le +fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. +Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du +canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts +réunis du faucheur et de la faneuse. + +Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur +le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard +octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité +un cordial bonsoir. + +Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le +soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que +l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte +du fleuve. + +On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après +avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient +reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux +de la moisson. + +Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout, +préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre +parfait le ménage de la chaumière. + +Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout +en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en +silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce +vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, +et continuer les travaux de la moisson. + + + +VII + +Deux braves coeurs + + + Wish me partaker in thy happiness + When thou dost meet good hap; and in thy danger, + If ever danger do environ thee, + Commend thy grievance to my holy prayers, + For I will be thy bead's-man, Valentine. + +(Shakespeare.) + +[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scène 1 +(vers 14-18).] + +Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la +fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie, +les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des +jeunes moissonneurs de Contrecoeur. + +Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait, +en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager +une conversation amicale. + +Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que +le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé, +avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout +en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine +réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles, +avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des +campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait +lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard. + +Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce +sui et, avait répondu: + +--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font +l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées. +Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à +Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement +de la moisson. + +Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et +calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de +conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité +des foins et le rendement exceptionnel de la récolte. + +Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas +pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules +Girard et à sa soeur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur +position exceptionnelle parmi les employés de la ferme. + +Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une +charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par +hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant +de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut +que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments +d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut +assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation: + +--Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain +motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont +personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine +éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de +sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de +bonne camaraderie. + +--Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être +bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si +jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je +sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours +le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne +suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même +oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous +m'offrez si cordialement. Voici ma main. + +Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua: + +--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que +vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le +penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble. +Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre. + +--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me +permettre de vous appeler ainsi. + +--Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps +attendre ces bonnes paroles. + +--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière +pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous +occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position +exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur +moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne, +mais vous m'avez déridé. + +--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là . Mais si +jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un +ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre +Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié. + +--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion. + +La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis +trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger +quelques phrases amicales. + +Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au +rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa +soeur lui dit: + +--Petite soeur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que +tu connais déjà . M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je +ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a +été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma soeur +Jeanne Girard. + +--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux +amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous +permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur +voisinage. + +Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui +offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce, +et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans +l'obscurité. + +Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui +s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait +pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la +route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux +amis. + +Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller +veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait +souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la +distance, le canot de Jules Girard. + +Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui +sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour +le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour +la soeur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux, +chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la +faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec +moins d'adresse la faux du moissonneur. + +On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des +travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient +Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive. + +Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un +dernier bonsoir à ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il +oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir +sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires +du maître d'école. + + + +VIII + +Pierre et Jeanne + + + Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre + Tous deux venaient d'échanger un serment; + Le Capitaine avait promis d'attendre + Et le bateau restait complaisamment. + + «Ajoute encore un mot, ma blonde belle, + Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!» + «Vous emportez mon coeur, répondit-elle, + Car ma pensée est tout entière à vous!» + +(Benjamin Sulte.) + +[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les +Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.] + +La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la +plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier +Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés +dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui +devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près +du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de +commencer les travaux de chargement. + +Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq +heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui +avait dit: + +--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je +désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous +à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les +pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces +braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour +leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du +soir. + +Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa +de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le +personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père +Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque +employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes +filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux. +Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les +jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de +Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient +chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut». + +Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le +départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux +agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux +paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son +caractère franc et loyal. + +Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier +occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière +à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature +savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la +jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu +à ses employés: + +--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit +de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la +sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois +mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me +disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les +fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, +sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à +quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez +aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une +chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir: + + Mariez-vous, je le répète, + Vous ferez bien, soyez heureux; + Mais ne vous pressez pas fillettes + Et vous ferez encore bien mieux. + +Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses +serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître +d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé +avec le refrain d'une chanson. + +Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, +et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de +sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. +On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir +serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun +reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande +route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers +les villages voisins. + +Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, +s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, +pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur +le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de +peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient +à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux +que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait +embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. +Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune +fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit: + +--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois +deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre +coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et +d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, +maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par +un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? +Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous +toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour +vous causer un moment de bonheur. + +Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait +sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée +soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier: + +--Pierre, vous aimez Jeanne? + +Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes. + +--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites +là . Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez +plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin +qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre +soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis +trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien +ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils +du maître. + +Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne +répondaient pas. + +--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, +je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui +dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. +Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me +direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous +empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites! + +--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer +ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et +croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne +et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, +et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour +dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite +soeur? + +Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait +été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli +s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que +balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse. + +--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons +demain, pour dîner, M. Montépel. + +Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les +yeux pour répondre au bonsoir de son amant. + +--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit +Jules. + +--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant +le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois, +battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable. + +Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur. + +Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, +et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint +argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait +disparu dans l'ombre. + + + +IX + +Doubles projets + + + Ce n'était point la vague rêverie + Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux, + Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie, + En essayant sur ses légers pipeaux + Un air d'amour pour la beauté chérie. + D'un soin plus grave il semble inquiété; + Tout le trahit, ses discours, son silence; + Et, sur ces bords trop longtemps arrêté, + Vers d'autres lieux en espoir il s'élance. + +(Millevoye.) + +[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74), +dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.] + +Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait +osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune +fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce +n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même +avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été +inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il +avait dit à Pierre: + +Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et +moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père. + +N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa +soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser +l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas +encouragé par ses paroles les sentiments de son ami? + +Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles +incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre +qu'il pouvait espérer? + +Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la +grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit: + +--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés +et tu me sembles agir d'une manière étrange. + +--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la +lassitude après les travaux du jour, voilà tout. + +Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put +s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour +la nuit: + +--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout +agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son +silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits? +Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous +roche. + +--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se +laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce +que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait, +et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à +l'établir quelque part. + +--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion +satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire +une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes +ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir +notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec +son éducation. + +--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et +son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses +convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de +Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent +maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en +fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer +maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela! + +Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et +l'impertinence de son fils. + +--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes +pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper +de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher +Pierre de retourner dans les «pays d'en haut». + +Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, +mais il finit par s'apaiser: + +--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que +le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour +avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. +Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît +en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît +vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que +son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour +notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin +de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez +raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une +difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie +fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des +Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en +affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put +aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en +réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à +la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le +marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu? + +--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre +pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme +comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là . Mais +il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il +faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir +notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à +dédaigner. + +--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre +comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout +cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai +moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler +l'affaire. + +La conversation en resta là , pour le moment, et Pierre qui rêvait +étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets +de ses parents. + +Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la +grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble +chaumière de Contrecoeur? + +Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et +sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il +avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de +ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait +comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour +pour la jeune fille. + +Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il +avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et +à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux +n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec +franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus +court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa +passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales +du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les +bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher +les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations +du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, +n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait +l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su +faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les +passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une +femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su +tenir parole. + +Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions +aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend +timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait +hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et +lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de +savoir comment Jeanne répondrait à son amour. + +Le jeune homme, nous l'avons dit déjà , avait découvert sous l'humble +apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien +née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû +connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas +encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, +mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, +il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce +vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se +prononcer en dernier lieu sur son bonheur. + +Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de +suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la +voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, +qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. +Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula +sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la +grève, à préparer son canot d'écorce. + +Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de +sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et +craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient +grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il +voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se +connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil +exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et +fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de +la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la +grand'messe. + +Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre +au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au +déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta +dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on +apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche +tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit +devant le portail de l'église. + +Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. +Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte +de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers +Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon +plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la +paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait +d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades +qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil +les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait +y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange. + +Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture +roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. +Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison +des Montépel et Pierre disait à la fermière: + +--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur +visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard +peut-être. + +Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève. + +La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit +s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups +d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, +le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en +respirant l'air du grand fleuve. + +La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et +lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait +Pierre, elle lui répondit: + +--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque +chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète +encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, +mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses. + +--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien +«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se +passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse +le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens! + + + +X + +L'histoire des Girard + + + Quand on est vieux, quand le soir tombe + Sur notre jour qui va finir, + On rencontre au bord de la tombe + La grande ombre du souvenir. + Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience, + Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort; + Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance, + Ils vont! Dieu les conduise au port! + +(Benjamin Sulte.) + +[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers +1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.] + +Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à +Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble +chaumière de Contrecoeur. + +Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père +la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des +sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté +silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit: + +--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela? + +--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche +de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te +consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner +avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même +avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel +comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur; +mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos +enfants s'y soumettront. + +--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves +enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de +peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de +m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre +Montépel. + +Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait +en rester là , pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles +du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme +s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui +s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation. + +--Eh bien, frère, que t'a répondu papa? + +--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous +saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre +père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi +qui te le promets. + +--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il +dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me +faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il +n'allait pas aimer M. Pierre? + +--Comme toi par exemple; n'est-ce pas? + +--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi? + +--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te +faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici +demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir. + +La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit: + +--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce +que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari, +de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami. + +--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le +titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien +titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit. +Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard. + +On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là . + +Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa +soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à +Jules et à son père. + +Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage +permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux +du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et +jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce +vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père, +et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses +amours. + +La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se +rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la +bienvenue. + +Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la +dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard +parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le +temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder +ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de +joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un +canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules +et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard +se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui +tendant la main: + +--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait +part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les +amis de mon fils sont aussi les miens. + +Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien +de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la +main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de +l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il +fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer, +elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur +ému du jeune homme. + +La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins +bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table. +Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut +pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert +un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut +terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical: + +--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à +l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai +dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai +donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse +mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes, +vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me +prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour +le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur, +si vous avez consulté votre père à ce sujet? + +--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que +je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il +m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui +regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père +et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous +n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes. + +--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise. +Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans +l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette +union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous +dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire. +Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter +les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent +rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire +sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres +réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous +répondrai alors, mais pas auparavant. + +Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne +devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y +avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans +une circonstance aussi solennelle? + +Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait +causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de +l'histoire promise: + +--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que +je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu +loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et +les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et +honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes +d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines. +avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et +aventureuse de «coureur des bois». + +C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut. +Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après +trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du +nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous +descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres +et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot +d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière +Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là , nous fîmes +une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière +Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être +suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route +du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous +atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages +hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du +Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes +pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière +Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions +voyager qu'à petite journée. + +Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes +sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la +rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à +perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon +tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil +et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu, +j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un +chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays, +et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis +une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon +excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles +autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma +présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui +abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai +mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui +me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier +quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution, +convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main +pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai +vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse. + +Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une +langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre. +J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau +bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon +interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je +lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre, +et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul, +au milieu de ces forêts, il me répondit: + +--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur +les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une +tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps +ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe +noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à +prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père +est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route +des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin +de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour +recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le +grand voyage d'où l'on ne revient pas. + +Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes +pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir. + +Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes +compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui +enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté +qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la +franchise de ses intentions. + +Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un +peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais +promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac +Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut +décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide +indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont +il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix +continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit +désigné sur les bords du lac Mistissimi. + +Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la +direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des +Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent +que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le +jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait +chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne +de confiance au chef de la tribu. + +Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir, +nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint +homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait +dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac +de voyage. + +Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se +trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient +adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de +plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à +âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en +cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus +grande confiance. + +J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service +probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie +à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest. + +Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de +cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents, +de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières +confidences de ses lèvres mourantes? + +Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos +camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après +avoir fait une chasse magnifique. + +Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un +coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une +jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai +aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment +plus tendre, et je la priai de partager mon sort. + +Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la +promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac +Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du +supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés +d'après les ordres du missionnaire expirant. + +Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je +conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la +mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne. + +Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble +demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa +demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un +petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance. + +Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le +seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village +m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école +de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister +et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous +dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne +se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne +passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception +d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois. + +Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma +surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je +vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui +j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède +encore cette communication dont je vais vous faire connaître le +contenu. + +Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il +déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie: + + +Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice. + +Montréal, ce 20 juin 1827. + +MONSIEUR, + +Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le +comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté, +une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue, +notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même +temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance +pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant +parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il +croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre +missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si +fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel +était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à +Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte +vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine +que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la +mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand +nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du +Nouveau-Monde. + +Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée +que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un +coeur noble et désintéressé. + +Croyez monsieur, etc., etc., + +A... B. + +Ptre. Supérieur. + + +J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de +me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route +de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle +apprendrait la bonne nouvelle. + +Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le +bonheur pût faire verser des larmes. + +Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens +des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront +encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette +occasion. + +J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix +ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble +ménage. + + + +XI + +1837 + + + Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques, + Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques, + Comme ils le portaient haut l'étendard canadien! + Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes; + Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes, + Et mouraient en disant: C'est bien! + +(L.H. Fréchette.) + +[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée +dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur), +Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.] + +Je passerai sans transition aux événements mémorables de la +révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales +et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez +déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre +les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de +Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire, +Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec +Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave +coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du +mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers +des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire +et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait +été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de +lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à +Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel +Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à +Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait +de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais +les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la +liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion +du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était +impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les +paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à +Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit: + +--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire; +je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre +de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles. + +Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se +prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des +paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à +feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de +Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades +de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à +recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos +hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer +l'Anglais. + +Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les +dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures, +midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de +Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient +du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du +canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après +une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et +d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la +rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante +hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos +amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord +du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups +de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand +nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les +paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser +la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui +étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de +Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à +Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut +résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion +et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On +s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le +service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants +l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec +ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des +canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent +«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient +au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte +depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur +s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui +avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient +braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet +emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du +traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons: +«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup +d'aviron. + +Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, +et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, +poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques +prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que +causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les +volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la +part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se +répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords +du Saint-Laurent. + +Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller +porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut +porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie +sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de +Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection +contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte +durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le +découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été +jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu +la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de +l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa +trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans +et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux +heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises +commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles +par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous +les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette +maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne +possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée +par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait +suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est +malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, +nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la +boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel +Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes +étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge +d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais +la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes +supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette +poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans +l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par +une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et +Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis +où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient +perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. +Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de +Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire +de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police +anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés +montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir +voulu résister à , l'oppression britannique. C'est alors que +commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut +pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes +canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient +pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua +avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui +furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux +Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés. + +Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au +nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un +mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient +pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés +ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc +aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des +tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais +à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ +je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, +car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes +préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine +me prit à part et me dit: + +--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite +Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous +avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile +dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. +Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une +réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de +retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu? + +--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec +vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans +votre retraite. + +--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller +les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au +bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment +propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous +presser. Dis adieu à ta femme et partons. + +J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications +nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez +le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père. + +Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve +jusqu'à un point vis-à -vis l'église du village. Là , nous traversâmes +le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre +embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. +Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par +madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour +nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé +une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois +d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion +avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous +visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas +éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi +cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de +nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, +et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre +position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous +avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi +reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience +que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du +village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le +bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous +ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le +lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais +plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» +pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à +discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes +dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre +cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre +retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la +curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la +«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, +ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui +portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous +fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas +affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des +environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais +il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et +qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se +réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir +aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de +questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père +Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du +voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était +passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. +Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence +des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit +croître nos appréhensions. + +--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être +le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la +«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire +chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous +reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont +connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux +autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai +demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert +et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf +heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que +j'aurai prises sur leur compte. + +Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa +seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions +d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous +étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de +notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous +attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour +du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident +remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit +sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. +Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon +ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. +Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la +paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux +personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il +nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement +déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos +trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous +devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu +près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger +vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la +frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de +départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le +père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose +d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. +J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et +j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers +nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à +peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, +quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient +arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à -terre. +Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de +ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La +même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. +Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun +prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. +Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et +s'il fallait en arriver là , nous étions prêts à combattre et à +mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers +devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils +ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin +et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par +trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? +L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de +deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et +qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs. + +Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le +capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de +leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. +Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et +qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à +l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer +avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard +anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous +l'entendîmes qui disait à ses compagnons: + +--_We've got them all right, Jack._ + +--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous +allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, +armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient +nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment +d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face +à face, et je fus le premier à rompre le silence. + +--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant +avec rudesse. + +--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me +répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par +le timbre de sa voix. + +--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que +prétendez-vous faire? nous arrêter? + +--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, +comme traîtres et rebelles au gouvernement. + +--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous +plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma +parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril +de votre vie de mouchard. Entendez-vous! + +Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et +moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les +mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous +fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient +compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de +trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une +consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous +crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait +confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, +qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et +l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette +supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et +l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en +continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos +adversaires: + +--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez +l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher +un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que +diable! la partie nous semble égale. + +Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers +nous: + +--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement +contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas +aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement +et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre +affaire. + +--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour +qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté +et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes +prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons +nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit! + +Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à +remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs +mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de +la bande nous dit d'une voix colère: + +--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup +d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre +de votre résistance devant les tribunaux. + +Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait +s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit +cependant d'une voix rendue vibrante par la colère: + +--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi +vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un +Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois +hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. +Vous êtes des lâches. + +Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau +vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se +plaça devant lui. + +--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu +as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te +charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la +force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, +laisse-les partir, mon fils. + +Les trois cavaliers, pendant ce temps-là , avaient repris, au galop, +la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort +et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux +nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était +préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin +sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour +nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le +«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave +cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui +nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en +attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de +franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la +maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta +les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade +qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible +maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il +expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de +la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans +le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en +lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je +réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant +sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la +frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à +me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je +me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la +peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de +l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la +plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien +facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens +furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se +trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du +travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en +vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour +payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver +afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, +à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les +affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. +Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre +la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le +Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il +me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous +avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour +obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où +j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir +plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma +femme, comme je vous l'ai dit déjà , mourut en donnant le jour à +Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. +Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien +fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à +Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire +plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais +vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux +luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de +Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, +cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle +des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était +bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des +tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la +période électorale, des discussions politiques, sur la place de +l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par +hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les +orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient +inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis +Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des +événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa +figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et +d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai +emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand +celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à +ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel +véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa +à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais +sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes +amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! +J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités +regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la +lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays +et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du +présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant +mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de +l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans +son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet +incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes +enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, +une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des +quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, +M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun +empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr +qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis +Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui? + + + +XII + +Girard et Montépel + + + Sous la pauvre cabane + L'on s'aime sans détours. + Sur ma douce nâgane, + Vent des amours, + Flottez toujours! + Mais tout bonheur se fane; + Rares sont les beaux jours. + Sur ma douce nâgane, + Vent des amours, + Chantez toujours! + +(L.-H. Fréchette.) + +[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans +_Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal, +Lovell, 1877.] + +Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, +dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait +fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son +imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans +des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant. + +Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré +jusque-là , qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où +était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les +révélations de son père ne savait que penser de cette étrange +histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient +à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où +le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, +et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de +pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu. + +Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête +sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits +de sa figure douce et mélancolique. + +Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait +embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de +son amante: + +--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop +profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des +sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de +répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de +commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, +que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon +union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre +histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma +réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce +qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous +demander la main de votre fille. + +--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant +de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, +vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera +énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en +résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une +rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le +sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je +ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une +querelle entre vous et votre père. + +--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le +répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut +hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. +Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne +m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si +vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime +mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je +traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous +demande la main de mademoiselle Jeanne. + +Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne +portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards +suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa +vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne +pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et +cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son +coeur. + +--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai +plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que +je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou +de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai +craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, +mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je +vous accorde la main de ma fille Jeanne. + +--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion +les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui +m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée. + +Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la +glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses +sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa +timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les +projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre +de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement +à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à +causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion +qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en +s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher +le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si +ancien et toujours si nouveau--des premières amours. + +Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de +bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur +le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les +vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent +leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs +premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux +coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à +l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant +aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui +répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par +son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le +sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les +riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; +raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; +révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile +à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la +lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le +vide qui pourrait exister sur ce sujet. + +Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, +et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, +que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les +grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme +une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère +embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et +chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur +la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour +la nuit. + +Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route +de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps +des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de +la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux +espérances de l'avenir. + +Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne +à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, +d'amour, et de bonheur. + +Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit +plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. +Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M. +Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements +qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort +épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du +dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du +maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie +pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le +notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille +du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de +son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu +pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de +mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de +savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans +réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, +avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, +disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, +quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle +de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique +l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. +La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés +d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop +bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans +réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. +Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, +car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur +l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer +un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points +de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait +laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que +tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait +pas le mariage que l'on prétendait lui imposer. + +On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la +première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour +époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une +politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la +sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, +et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua +quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et +modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses +manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et +de la fermière de Lavaltrie. + +Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là , causèrent +longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, +et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, +qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort +satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. +Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement +marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et +comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport +pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas +trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une +fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé +que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les +projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on +ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, +on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière +définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce +qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà , la fermière +depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise +elle-même à espérer que tout irait pour le mieux. + +Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait +de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde +dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir +mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre +où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui +donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité +rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles +qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de +l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre +désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa +fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule +de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il +valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet +aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le +lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de +Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se +douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi +s'endormit-il ce soir-là , en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour +et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune +fille. + + + +XIII + +Père et fils + + + La fortune a plus d'un caprice, + J'en éprouvai tous les soucis. + Voyageur que Dieu vous bénisse, + Et vous ramène à vos amis, + Au Canada, notre pays! + +(B. Suite.) + +[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans +_Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.] + +Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain +matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le +chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à +Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger +les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin +de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque +embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la +quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son +travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire +part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait +tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la +matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son +fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait +l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde +des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement +commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un +va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser +le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du +matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des +bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; +et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des +marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel +se décida à aborder la grande question: + +--Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en +s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton +établissement prochain, et après avoir examiné la question sous +toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer +dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé +où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents, +continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce +sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton +affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable? + +--Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer +quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir +devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir +quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez, +quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires. + +--Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te +mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un +magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie. +Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se +retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des +conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de +vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer +l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les +affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais +de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et +avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile +de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu? + +--Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire +fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les +projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux +que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et +que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon +père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après +dîner, en présence de ma mère. + +--Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère +soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui +donnions toute notre attention. + +La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait +rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient +recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et +Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le +père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication +qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son +père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au +contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et +s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était +uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à +Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté, +Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà +d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille +du vieux patriote de Contrecoeur. + +L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de +la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme +et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications +définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son +mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait +d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe +d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse +à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la +conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à +considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la +surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la +conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer: + +--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu +la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets +d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car +j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de +mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez +décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de +m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être +que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus +importante et de laquelle dépend probablement la décision que je +devrai prendre moi-même. + +Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne +s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des +développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de +l'étonnement que produisait ses paroles: + +--Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était +permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement +matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma +connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de +porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous +demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec +Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur. + +Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son +fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La +fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi +immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui +prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant +un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le +vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son +émotion, répondit d'une voix tremblante: + +--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à +la fenaison avec son frère? + +--Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne, +cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules +est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que +celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les +estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une +aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon +union avec mademoiselle Girard. + +--Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et +moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant +sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions +cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans +le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une +alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop +tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir +une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu +le consentement préalable du père de la jeune fille? + +--Oui mon père. + +--De Jean-Baptiste Girard lui-même? + +--Oui mon père. + +--Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as +demandé sa fille en mariage? + +--M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père, +une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène +d'élection qui a eu lieu à Contrecoeur il y a quelques années. +Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement +impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de +l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec +Jeanne, mais après avoir consulté mon coeur, je me suis demandé +pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais +sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais +certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc +dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant, +m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir +bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre +consentement à mon mariage avec Jeanne Girard. + +Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la +proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la +violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue +tremblante par la colère: + +--Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions +politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais +bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir +la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller +choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que +je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée +publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que +s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il +y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon +consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de +Contrecoeur. + +Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en +prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un +homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par +un mouvement irrésistible. Il continua: + +--Ah! les choses en sont rendues là ! Après m'avoir défié l'année +dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par +toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes +de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir +embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton +entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là . Oubliant mes +justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et +de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment +tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans +un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour +mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu +dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard +et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un +passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre +Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon +consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard. +Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit +d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je +me prêtais à tes caprices. + +--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la +pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis +au scandale que tout cela produirait dans la paroisse. + +--Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale +quand notre fils unique que voilà , se propose d'offrir la main +d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de +Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus +d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as +peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait +peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la +famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et +je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de +famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole +est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant +d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, +mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de +Contrecoeur. Voilà mon dernier mot! + +Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre +pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. +Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la +scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop +de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita +d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après +quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que +les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à +son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son +union avec Jeanne Girard: + +--Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et +je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le +passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de +celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de +son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à +Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecoeur. Et +il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer +de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous +paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici +n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le +monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où +l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. +Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc +m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête +homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce +sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de +vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai +besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. +Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances +d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance +qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je +crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma +conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser +votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut +mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. +Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne +tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes +avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des +Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, +je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volonté et avec ces +qualités-là , on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne +soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement +volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de +bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous +le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et +laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas +rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable +d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son +père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette +regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je +sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens +vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai +l'intention d'en faire ma femme. + +Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui +sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir +déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme +qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au +sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et +il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le +calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout +à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions +politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus +pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à +comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce +d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en +s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face: + +--Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir +aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie +tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me +soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que +l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de +t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. +Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; +dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de +la demoiselle Jeanne Girard? + +--Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. +Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me +reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau +à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner. + +--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère +qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, +souviens-toi que tu parles à ton père. + +--Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de +respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point +où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute +discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des +explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail +jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma +malle. Je partirai probablement demain. + +Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea +vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le +retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent +tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari: + +--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers +Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à +cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et +Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère +fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il +revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant. + +Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils. +Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la +réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers +et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on +rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère +de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les +douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité +paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les +infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent +si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau. + +Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait +qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme +s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots: + +--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de +nos vieux jours! + +Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée: + +--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie +à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai, +nous n'avons plus d'enfant! + + + +XIV + +Séparation + + + Ô jeunes coeurs remplis d'ivresse! + Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions! + Mille rêves dorés et mille illusions, + Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!... + Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux! + Il a vu son espoir comme une ombre passer! + Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer! + Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux! + +(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.) + +[Léon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow +(vers 17-24). dans les _Essais poétiques_, Québec, Desbarats, +1865.] + +Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et +personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au +sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité +d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et +la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. +Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les +domestiques avaient remarqué les manières distraites du père +Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, +cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails. + +Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir +annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui +avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune +homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, +avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les +sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de +soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son +canot d'écorce pour se rendre à Contrecoeur. C'était là maintenant, +que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du +présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout +sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père +dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire +qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire +un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette +dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix +respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien +pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé +pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare +brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant +combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre +avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne +savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à +surmonter. + +Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut +bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecoeur, et l'étoile +commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de +la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en +sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la +fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne +l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait +venir que le lendemain soir. + +Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au +vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise +à ce sujet. + +--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes +premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de +Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la +conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que +de rester indécis quand mon coeur et ma raison traçaient la route que +je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir +annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à +mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir +pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me +permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me +portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de +passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je +commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et +me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos +cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite +et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille. + +Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut +cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition +ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son coeur noble et +droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune +homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés +si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques +instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit +d'une voix calme: + +--M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop +importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous +donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain +point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour +l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris +qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des +circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre +à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si +ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh +bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me +permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six +mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels +sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes +fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les +efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en +attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la +redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux! + +--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la +sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous +proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va +bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer +que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me +donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous +voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de +l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un +engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je +viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, +mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme. + +--Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. +Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un +homme sage et prévoyant. + +Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança +vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa +courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à +entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les +paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se +joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut». +Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il +dit à son père: + +--Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il +me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me +serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je +pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le +printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile +de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la +nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble +que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en +dites-vous? + +--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne +devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que +nous éprouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous +comprendrons que ton absence est absolument nécessaire. + +--Merci, mon père. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules +en s'adressant à Jeanne. + +La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation, +avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de +son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu +inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se +verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir +à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était +devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le +soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle +répondit: + +--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon +père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement +indispensable. + +--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et +puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs +de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se +diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son +engagement. + +--Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau +la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», +par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de +l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions +d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me +rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous +nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest. + +La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et +pénible tout à la fois, car ce n'était que le coeur gros de regrets +que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que +Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un +dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour +voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements +nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux +de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait +en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot +d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau. + +On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de +Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se +leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé +et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre +enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait +les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné +ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre +fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la +jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix +tremblante et solennelle: + +--Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à +votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs +jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez +dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie. +Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le +soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques +mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle. +Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne +serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma +fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère +que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré +le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices +qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui +m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous +réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves +coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas +devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre +fiancée, car l'heure du départ a sonné. + +Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une étreinte +passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des +adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il +se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à +le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur. + +Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date +de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et +avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son +canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans +l'obscurité. + +Jules reprit la route de la chaumière, le coeur gros des événements +de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa soeur +qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du +voyageur. + +Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents +et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre +se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à +destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison +paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses +nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour +tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu: + +--Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle +au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie. +Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai +que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et +respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que +j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai +que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et +puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère +que je vous ai causés. + +Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais +son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une +réconciliation que son coeur désirait cependant. Pierre s'était +éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée +les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une +scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant +longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de +la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et +lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine, +le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme +qui pleurait auprès de lui: + +--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour +nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là -bas emporte avec +lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût +permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me +pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant +moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à +l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge! + + +Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses +préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les +deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers». + +Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile +à comprendre, dans la chaumière de Contrecoeur. Le vieillard qui +tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne +pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur +sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober +à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et +chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait +entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu +l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père +Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait +fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté +était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement +restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât, +car il était impossible pour lui de se procurer du travail au +village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison +d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du +besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours +durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se +rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une +affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune +homme était le seul membre de la famille qui fût en état de +travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible +vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses +voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le +trouble et le désespoir dans son coeur. Il avait atteint un âge où +chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé +chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré +lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de +son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions +ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de +longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux +chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement. + +La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister +aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue +par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur +qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du +ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce +n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la +figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un +sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur +pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais +le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son +âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de +consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses +peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard +faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil +généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait +presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres +ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père +Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de +ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter +aux émotions de la jeune fille. + +On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur +des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard, +un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au +fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient +la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas +voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec +sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu +avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait +que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette +indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de +la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de +thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers +le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne +observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait +encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du +vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le +malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne +pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur +parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les +tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune +fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur +lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière +étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du +vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il +regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière, +sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des +circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père, +et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin +étaient indispensables. + +Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi +lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre, +mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une +manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade +devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant +abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait +sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort +surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute +hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours. +Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses +services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans +les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle +trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant +pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son +appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait +toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se +dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche, +épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles. + +Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa +tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible. +Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était +répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un +dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms +de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible. +Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur +fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin +et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots: + +--Docteur! mon père! Sauvez mon père! + +L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il +s'aperçut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le père +Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au +Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les +émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda +la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la +pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation: + +--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père. +Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline. + +Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces +terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante: + +--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que +ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation? + +Le médecin qui était un brave homme sentit son coeur se serrer à la +vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille +par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par +l'émotion: + +--Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions +ensemble pour le repos de son âme patriotique. + +Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur +commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts. + +Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front +refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier +avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva +pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, +il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main +pressait encore la main froide et inerte du cadavre. + +Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la +déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. +Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut +le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, +la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant +à celui qui paraissait compatir à sa douleur: + +--Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar +terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui +sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je +suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +Les filatures de l'étranger + + Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie, + Il est sous le soleil une terre bénie, + Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil, + Le naufragé revoit des rives parfumées, + Où coeurs endoloris, nations opprimées + Trouvent un fraternel accueil. + + Là , prenant pour guidon la bannière étoilée, + Et suivant dans son vol la république ailée, + Tous les peuples unis vont se donnant la main; + Là Washington jeta la semence féconde + Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde + Le vrai berceau du genre humain. + + Là , point de rois divins, point de noblesses nées; + Par le mérite seul, les têtes couronnées + S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant; + Là , libre comme l'air ou le pied des gazelles, + La fière indépendance étend ses grandes ailes + De l'un jusqu'à l'autre océan! + +(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.) + +[Louis-Honoré Fréchette, _La Voix d'un exilé_, version publiée +dans _Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_. (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.) +Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.] + + + +I + +L'émigration canadienne aux États-Unis + + +Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire +des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans +les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris +la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les +ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques +hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour +la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et +l'émigration a continué son oeuvre de dépeuplement. On prétend que +plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les +États-Unis; c'est-à -dire plus d'un tiers du nombre total des membres +de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont +corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de +comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses +habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence +de la nationalité française dans la nouvelle confédération. + +Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent +de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques +familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se +rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et +la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle +Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore +les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford, +Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont +généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et +leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à +reconnaître comme provenant de souche française. + +L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception +que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général +d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les +campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à -dire +vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les +paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la +ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des +scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de +construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous +points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était +devenu le chantier de construction de la république américaine pour +la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions +étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par +l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne +pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur +manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans +les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle, +Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore +aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les +coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements +canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves +gens, l'amour du pays natal. + +La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des +paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour +l'étranger{4}. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à +Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme +cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre +des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre. +L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la +misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels +et insignifiants. + +Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les +États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation +assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans +les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington, +Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur +contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces +émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui +servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de +ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population +d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin +d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans. + +Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes +voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans +l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du +travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton +qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce +grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines +américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné +le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain +qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près +vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de +sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment +alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec. + +Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de +travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils +eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent +et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur +de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux +États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour +les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu +jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à +coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants +travaillaient généralement dans une même filature et les salaires +réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes +qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à +un frère ou à une soeur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis +du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours, +sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des +causes de ce départ en masse des populations d'origine française; +encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet +état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité +française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans +une confédération générale, toutes les possessions britanniques de +l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient +la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les +hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre +au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu +d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a +placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a +inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique, +mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable +pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de +leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise; +on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle +«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé +de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se +casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration +fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les +chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs +talents de mouchards au service de la douane et de la police; et +l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil, +se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics, +et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa +et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce. + +N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la +confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui +disait de l'émigration canadienne: + +--Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons +nous restent et le pays ne s'en portera que mieux. + +Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de +l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se +trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil, +de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique. + +Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall +River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.; +Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam, +Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua, +Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres +industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée +de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que +l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers +du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle +confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles +filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où +se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des +deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles +merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis, +arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien +payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du +commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on +arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq +cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile +à l'étranger. + +L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, +parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà +la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à +la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa +bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil. + +Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa +famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve +tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel +et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son +caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il +arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires +industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains. +Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent +certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité +étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels +de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français, +arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant +des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à +démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une +certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et +de la misère. + + + +II + +L'expatriation + + +Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux +dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute +filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite +par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le +départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les +détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune +fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir +dignement ce devoir sacré. + +Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard +s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il +s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans +des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec +reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque +après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route +de la chaumière, le docteur lui avait dit: + +--J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et +quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous +aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la +main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa +protection. + +Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez +elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé +qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des +dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec +effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en +faisait sentir. + +La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où +elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de +son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même +chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de +louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant +le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui +répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle +considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments +d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient +envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait, +cependant, prendre une décision immédiate car il était évident +qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état +de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis +la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les +ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à +exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais +de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars +pour toute fortune. + +En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles +de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin +d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien +jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un +travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes +pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle +se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée +d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller +dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement +aucune sympathie dans sa douleur. + +La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état +d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et +lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle +pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de +sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais +Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta +de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de +pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur +satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la +solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la +société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement +en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il +lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas +loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin +l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru +implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine +d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait +eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne +s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se +prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition +pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans +expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et +suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait +qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en +tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence +inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans +l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et +Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien. + +Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours +relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une +jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme, +pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre +alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait +s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques +et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui +compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de +sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son +projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance +qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la +mort de son père. + +Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait +confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les +idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la +plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait +pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la +paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu +dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai, +la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les +détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa +disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les +fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de +curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de +«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux +et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes, +elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit +qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était +nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain +eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de +remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on +trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient +l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se +plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation +des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se +vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de +Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière. +Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et +parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement +l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle +pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et +financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes +hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en +général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui +se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là , et partout l'on +déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se +voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la +misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir +le coeur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du +travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver +l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était +adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des +nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de +la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut +possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où +reposaient les cendres de son père et sa mère. + +La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante, +lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située +à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecoeur. Après +avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du +désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et +quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui +apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle +Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut +s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne: + +--Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez +bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour +chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison. +Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses +courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien +peu de fermiers, à Contrecoeur, qui puissent se payer les services +d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour +tâcher d'aller gagner là -bas, avec les secours de ma famille, la +somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes +bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous +vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre +exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme? +continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à +emballer des articles de ménage dans une énorme caisse. + +--Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce +que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve +par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River, +dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les +manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous +aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici, +n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils? + +--Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon +père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à +hiverner dans les «chantiers». + +--Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de +Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir +trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit +déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à +vous? + +--Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut +de toute nécessité trouver du travail avant longtemps. + +--Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à +l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays? + +--C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je +n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage. + +--Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est +difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail +dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une +famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecoeur +pour les États-Unis. + +--Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et +il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours +vécu. + +--Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le +pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais +il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand +nombre de nos amis nous ont précédés là -bas et les nouvelles qui nous +arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les +manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités +avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui +depuis un an travaille aux États-Unis. + +Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux +paroles de sa femme, et son coeur avait été touché de pitié en +apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par +l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui +demanda: + +--Comment vous nommez-vous, mademoiselle? + +--Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir. + +--Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux +patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque +d'apoplexie? + +--Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard. + +--Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous +consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon +enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre +frère ne revient pas avant le printemps prochain. + +--Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est +impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour +que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine. + +--Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et +quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai +été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui +avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père, +mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis +fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres +réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous +considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille. +Qu'en dites-vous? + +--Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale +sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au +village et en apprenant mon départ? + +--Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser +une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances +péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra +vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall +River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le +chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je +vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecoeur, s'il vous est +possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des +difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez +demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours +avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous +accompagner là -bas. + +--Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit +Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre +avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je +viendrai vous rendre ma réponse. + +--Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En +attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je +vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez +connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en +voiture, après le repas. + +La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de +démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins +triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur +raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le +souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait +déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis. + +Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le +docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des +circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui +et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner +afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les +chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le +fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait +intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à +remplir. + +Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa +protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui +eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du +travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux +États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays, +si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en +outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse +de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps +suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait +de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à +trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se +trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces +détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui +promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le +départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant, +préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au +retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur +s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son +absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait +refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient +suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses. +Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait +pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour +couvrir ses frais de retour. + +Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du +fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets +qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune +fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait +placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença +immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle +touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient +aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de +son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La +pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces +temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée, +menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune +avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et +timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève +de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour. + +Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le +docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au +chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un +sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne +avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses +dents: + +--Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente, +et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à +obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que +les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français +s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour +fuir la pauvreté de la patrie! + + + +III + +Le voyage + + +Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection +à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles +de Contrecoeur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs +générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils +cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la +famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote +et un homme de coeur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de +Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses +camarades de Contrecoeur, sous les ordres du capitaine Amable Marion. +Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il +fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour +échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son +absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts +pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en +attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille +francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen +ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis +qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le +talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut +un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant +considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de +l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans +la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis +se mit à l'oeuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en +dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint +jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus +suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé +les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré +jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de +vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre +de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très +mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix +ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années, +mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la +vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis +succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son +fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel, +avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années +encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune +homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait +apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme +et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les +devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se +dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour +cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas +de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne +fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et +ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de +temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les +plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes +s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce +pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer +dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille +nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait +une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se +réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les +fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre +de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été +préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un +fermage assez élevé pour une période de deux ans. + +Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage +des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille +Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied +d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au +nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall +River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans; +Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur, +âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans. + +Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur +était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout +faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire +les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du +départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du +village, et l'on se coucha tard et le coeur gros de regrets, ce +soir-là , chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit +deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées +entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux +voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La +jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la +suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait +de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils +pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail. + +Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu +à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et +tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis +où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain, +sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en +touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent. +En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne +pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles +qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut +impossible de fermer l'oeil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de +bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour +transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où +quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment +où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se +serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière +fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait: +la misère continuait son oeuvre de dépeuplement et l'on avait quitté +la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le +travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux +de chaque jour. + +Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir +à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall +River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le +premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à +la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle +pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la +rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente +des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour +se rendre à sa destination. + +Le système des communications par voies ferrées entre la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques +années, des améliorations trop importantes au double point de vue du +commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire +ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles +pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour +l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se +concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts +internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour +tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si +intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que +les voies de communication pour le transport des voyageurs et des +marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt +national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu +à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines +séculaires qui existaient entre les races française et anglaise +en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de +Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés +des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la +tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées +qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup +d'oeil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement +d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il +est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop +peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication, +au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays. +L'exemple de la république américaine était là , cependant, pour +prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des +canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle +transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et +prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste +français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce +territoire était réduit en surface en raison du carré des distances, +c'est-à -dire, dix à vingt fois moins grand. + +Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers +et des marchandises entre les principales villes de la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic +Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal +& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la +compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a +eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à +destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition, +depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services +bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre +Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore +la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le +voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas +peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations +d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la +distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River +Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier, +dans l'État du Vermont. + +La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la +mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la +route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston +et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette +ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à +Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River, +dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans +l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement +relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke, +petite ville florissante située au centre de la partie du Canada +français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement +forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe, +Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec. + +La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat +de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et +Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de +conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif +exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux. +Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux +brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on +mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés +qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de +première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne +et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante, +tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que +justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause +première de ces changements importants. Des agences pour la vente des +billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres +importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et +les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par +des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et +les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la +ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre +trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent +les deux langues--l'anglais et le français--et des wagons dortoirs +et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui +désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque +enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et +ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis +faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve +d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le +trajet de Montréal à Fall River--363 milles--se fait aujourd'hui, +en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars. + +Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes +américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une +des causes principales qui ont produit le mouvement général +d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes +administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute +d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer +et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu +à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde +entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant +canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des +richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime +toutes celles-là : c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque +jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa +famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier +que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler +pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette +de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada +et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les +Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour +prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve +irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de +personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne +des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne +se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal, +resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère, +quand la patrie est là , à quelques pas, et les communications sont +aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient +atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux +États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il +est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les +Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien +être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de +l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction +forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le +besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il +soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il +est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y +appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les +hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes +émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger. + +Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il +avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du +travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village +lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en +s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu: + +--Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je +laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de +mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais +faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes +menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit, +et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le +pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à +traîner une vie de souffrances et de privations. + +Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour +payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets +de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune +qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les +dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M. +Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi +la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et +l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie, +toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à +parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé +pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et +la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de +l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps. + +Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et +avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir +été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva, +vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts. +Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard +descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour +le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua +Railroad». + +Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans +contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe +aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui +comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de +grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule +ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de +billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac, +restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles +d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages; +et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles +d'attente pour les omnibus et les «tramways». + +Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour +veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du +chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et +spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on +parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la +gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du +«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du +même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les +attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement +ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies +industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été +retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu +du travail pour toute la famille. + +En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal, +Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient +installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement +confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les +membres de la famille. + +On dormit, ce soir-là , sous le toit de l'étranger et les fatigues +du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve +toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce +sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le +mal du pays. + + + +IV + +Fall River, Mass. + + +Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes +premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se +trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement +canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et +à l'amélioration des voies de communication entre les districts +agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire, +ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la +prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à +la construction des voies ferrées et au développement des industries +nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus +loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des +filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement +l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales +de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée +d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans. + +C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve +indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à +propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le +mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens +intelligents et laborieux au Canada français. + +La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive +droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière +Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York, +14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de +Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656, +époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains +colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la +rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en +1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne +des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites, +deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une +douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les +colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le +laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les +indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les +guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre +les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre +Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River, +ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount +Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de +la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers +établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel +Church sur les bords de la rivière Quequechan,--expression indienne +qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces +établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la +farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15 +juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de +l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées +de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent +le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice +volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de +la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown +fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les +législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804 +ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on +abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de +Fall River que la ville porte aujourd'hui. + +La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel +Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues +South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que +cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais, +Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans +l'État du Rhode Island, en 1790. + +On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663 +broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de +17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants +n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur +des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes. + +La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton +fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy +Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent +érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en +opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811 +par le colonel Joseph Durfee. + +Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de +10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises +industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des +habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de +34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le +chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait +acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle +communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le +premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14 +années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River +a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de +l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur +les champs de bataille. + +Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa +parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans +on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On +peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des +productions industrielles: + + Années Nombre de broches + + 1865................ 265,321 + 1866................ 403,624 + 1867................ 470,360 + 1868................ 537,416 + 1869................ 540,614 + 1870................ 544,606 + 1871................ 730,183 + 1872................1,094,702 + 1873................1,212,694 + 1874................1,258,508 + 1875................1,269,048 + 1876................1,274,265 + 1877................1,284,701 + +Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton +d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles +filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un +dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus +à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par +le tableau suivant qui est officiel: + + Production totale des États-Unis 588,000,000 yds + " de la Nouvelle Angleterre 481,000,000 + " de Fall River, 343,475,000 + +Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il +faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux +capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le +nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les +capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de +30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de +139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de +15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre +$450,000 et $500,000. + +La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875 +et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall +River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation +considérable pour l'avenir. + +Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense +établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux +imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme +perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous +le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des +assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des +propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37 +le montant des impôts perçus pendant l'année. + +Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes, +et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur, +offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie. + +L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières +années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et +spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts +énergiques de ses citoyens entreprenants. + +Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour +les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq +journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine, +parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde +entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes +employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de +caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit +d'économie de la population ouvrière de Fall River. + +La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est +généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte +environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières +familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année +suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait +un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des +Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau +pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent +remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada. +Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions +étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir +le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à +Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement +deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des +Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les +Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle +est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens». +L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de +Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la +religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le +faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants +d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se +procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre +est relativement restreint. + +Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec +plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et +obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux +au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les +écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui +paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont +été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent +aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en +général, aient eu une existence assez précaire en raison des +changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la +colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis +leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile +des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à +se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins, +journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se +trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont +établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes, +et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour +l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds +d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des +épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et +quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle +clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le +monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation +des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada, +et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre +Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres +industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont +établis. + +Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle +générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et +enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y +ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de +commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces +derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui +fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement +modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques +fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes +Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs +d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier +d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son +assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les +Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec +avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et +écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des +filatures de coton, à Fall River. + +L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis +neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on +appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des +positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de +ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation +afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort +soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler. +Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux +États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui +pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au +détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a +pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la +population canadienne est relativement insignifiante, quoique le +nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une +proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens +d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur +revient, à la gestion des affaires publiques. + +Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique +de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante +qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi +misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une +certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et +de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui +retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils +étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au +pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient +être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par +des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère +règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière +étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des +émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir +à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où +l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la +Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les +chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que +tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de +décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui +accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous +ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du +progrès et de la civilisation. + + + +V + +La filature + + +Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall +River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat +des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son +ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces +premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de +comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des +comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de +qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude +chez les marchands de détail de Fall River. + +Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les +commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de +commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique +facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux +États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par +escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois +lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent +généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a +cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes +avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer +que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du +plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit. + +Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des +fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient +leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur +accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de +visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel, +obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père +dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient +alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les +détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires +réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire +face aux dépenses courantes. + +Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux +égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait +dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage +avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son +esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à +supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues +de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur +dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père. +Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait +oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que +sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère. +L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme +une soeur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son coeur +qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par +les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné +qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable +à la jeune fille, lorsque ses soeurs lui eurent raconté les +circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants +eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait +rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle +se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée. + +Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au +travail furent employés à renouer connaissance avec quelques +familles de Contrecoeur qui les avaient précédés dans l'exil et qui +s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations +désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature +«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin +de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à +travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie +et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du +tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux +cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois. +Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la +chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame +spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au +coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la +soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné, +travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés +maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à +filer à travail intermittent (_mule spinning_). Cette dernière +occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs +reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres +employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait +eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui +s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune +homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à +broches (_mules_). + +Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient +qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord +mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations +respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour +qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais +comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre, +sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui +permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la +prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage, +et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider +jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les +travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et +les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les +travaux qu'on leur avait assignés. + +M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités +que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux +et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall +River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable +prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au +service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié +au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé +comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut +cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se +trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de +ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous +les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église +décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des +grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient +forcément le souvenir de la patrie absente. + +Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la +direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus +intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne +heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être +debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le +déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient +à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait +lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis +conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur +assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus +haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour +les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M. +Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de +déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des +circonstances assez favorables, le premier jour de travail à +l'étranger. + +L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes +canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des +filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un +sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche +réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre +qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction +aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une +position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés +dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie +pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance +toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants, +maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À +chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant +qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas +attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers +et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées +avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts +fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger +des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix +heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à +permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les +samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En +un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs +accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui +donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là +pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour +veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour +assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande +roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur +principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur +mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un +sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens +qui n'ont connu jusque-là , que les occupations paisibles et le +laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières +semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé, +mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit +généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour +la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le +prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait +régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées +atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas +un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer +leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi +compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses +dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens +dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient +prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles +ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il +n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville +manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur +des bases plus solides. + +L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail +des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se +familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque +membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont +augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les +heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement +rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des +amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes +relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à +peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des +villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du +jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se +familiarisent avec la langue anglaise. + +Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de +logements (_tenements_) économiques à l'usage de ses ouvriers, +et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la +famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements, +quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble. +Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et +possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River +n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet. + +Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les +lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques +pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute +infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des +surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant +n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations +industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les +parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques, +à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font +honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte +une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers +recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation +gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées +comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (_Grammar +Schools_) 19, écoles intermédiaires (_Intermediate schools_) 21; écoles +primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes +employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés, +à la date du 1er janvier 1877, était de 8864. Une somme de +$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour +l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été +dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des +autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce +qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction +gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677. +L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et +aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis. +Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même +libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs +années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et +la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la +direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec +l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques. +Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les +avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se +fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles +particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans +différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y +envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution +mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir +à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues +soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire +anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui +désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les +avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui +désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes. +Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux +États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on +est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs +espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple +américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa +part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et +intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle +que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les +ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie, +l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé. +L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et +peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en +aucune autre partie du monde. + +On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux +États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes +qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme +tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises +industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse +maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la +certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque +les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi +la classe ouvrière. + + + +VI + +Les salaires dans les filatures + + +La question des salaires payés pour les travaux de la filature, +depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont +occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant +le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes +fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du +monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et +dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut +en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé +d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement, +fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à +proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours +vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui +ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de +l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait +espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater. +Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des +Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à +présent chose illusoire. Partant de là , et voyant chaque jour +s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher +du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté +pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert +sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui +fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède +énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques +d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait +en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies +physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du +rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au +patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur +offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils +abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la +question des salaires, lorsque cette question forme probablement la +seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver +à un moyen pratique de rapatriement. + +Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent +généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs +compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans +trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris +en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière +loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi +à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant +que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller +chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000 +distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient +produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette +question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de +rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait +peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun +sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une +mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par +la prévarication des autres. + +Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps +que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des +avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette +vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique +que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une +entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner +chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars +qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre? + +Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun +sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, +quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. +Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales +que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème +d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les +Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent +qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont +avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut +passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le +premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller +à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il +y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des +charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se +prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris, +depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à +ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une +manière définitive. Voilà , jusqu'à présent, les résultats de la loi +de rapatriement. + +Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir +enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre +un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada +français, mais on peut facilement les mettre au courant de la +position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires +qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont +engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe, +à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier +et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec +connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une +intelligence raisonnée de la question du rapatriement. + +Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une +exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par +des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus +importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine +de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs +établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, +on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme +correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de +l'émigration canadienne aux États-Unis. + +On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait +s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais +il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall +River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton +fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres +précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les +travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de +chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les +établissements industriels de Fall River: + + Cardeurs par jour .............$1.03 + Fileurs " " ............... 1.44 + Bobineuses (spoolers) .......... 95 + Warpers ....................... 1.17 + Passeuses-en-lames ............ 1.00 + Empeseurs (Slashers) .......... 1.70 + Tisserands .................... 1.23 + Moyenne générale $1.21 3/4. + +Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux +ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, +mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des +salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux +dollars par jour. Cette moyenne de $1.21 3/4 doit donc être +considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent +aucune position exceptionnelle dans la filature. + +Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du +cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, +est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les +aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants +canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (_back boys, +doffers, tube boys_) varient de 28 cents par jour pour les plus +jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65 +cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre +de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom +de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces +ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures +se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches +verticales, soit à broches horizontales--(_frame spinning_)--et +ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, +en moyenne, un salaire de 90 cents par jour. + +Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des +femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce +système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont +probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les +salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au +travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de +$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit +métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme +il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les +ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les +ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, +une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des +«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix +ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour. + +Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la +famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un +tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les +tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des +actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River +jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, +lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les +commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis +cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la +panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent +avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les +industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en +général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons +eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et +leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, +fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup +de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des +ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par +la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une +troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis +que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit +de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, +on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des +filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, +sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance +relative. + +Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du +premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait +fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des +travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait +suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et +Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait +fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes +ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris +un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières +difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de +lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait +le filage de la chaîne des tissus. + +Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une +somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des +dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès +le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques +dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses +frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle +gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia +à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir +payé ses dépenses de chaque mois. + +Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir +fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, +obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme +apprentie, avec ses soeurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme +aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants +avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour +les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les +bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà +lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise. + + + +VII + +Le 24 juin 1874 + + +Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt +apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se +trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec +impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et +de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi +à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de +présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci +viendrait la rejoindre à Fall River. + +Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer +bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la +considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère +doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et +toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne +Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un +modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté +mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous +ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes +ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était +réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de +«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel +elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures +de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares +ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail. + +Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son +père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre +Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. +Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un +travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et +sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui +avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit +pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la +langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. +Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, +quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui +se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de +nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de +leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée +dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se +sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début, +de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis +éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans +l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, +et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient +devenues ses compagnes inséparables. + +Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le +temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue +maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles +américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que +firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent +monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les +égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui +être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes +canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui +témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un +sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était +un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques +années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait +parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son +père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son +travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite +au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents. + +M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne +et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils +paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa +femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié +finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et +Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur +leur compte, on en était resté là . + +Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre +fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait +éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus +sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans +arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon +fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans +oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait +bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, +et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du +présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir. + +Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était +empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecoeur pour lui faire +part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où +il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard +s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance +régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait +ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était +certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les +renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre +reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent +la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque +jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecoeur. M. Dupuis, +sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se +faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus +cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel. + +Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations +franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de +s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de +Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse +franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel +énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration +promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui +suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait +par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui +avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la +société Saint-Jean-Baptiste de Montréal{5} à toutes les sociétés +nationales des États-Unis: + +ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL. + +COMITÉ D'ORGANISATION. + +Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des États-Unis. + +Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter +un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des +États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le +24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une +pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la +pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et +la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les coeurs +canadiens. + +La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence +d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la +satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui +offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil +comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses +traditions. + +Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur +développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le +souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances +ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de +resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie, +de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se +connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et +de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles +destinées pour la race française en Amérique. + +S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent +des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la +population canadienne française{6}. + +(Suivaient les signatures.) + + +Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue +française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se +rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs +compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient +déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour +l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise +du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées +de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour +l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall +River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne +d'un cent par mille pour le voyage. + +L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous +les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se +préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays +la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River +avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin, +et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps +à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté +faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait +l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient +de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se +payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur +Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait +d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir +consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il +serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par +son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme +était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de +«Cercle-Montcalm»,{7} et il serait, sans aucun doute, enchanté de +faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre +quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur +ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et +d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que +le jeune homme devait se rendre à Contrecoeur, lui remit une lettre +à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques +recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci +était de retour au village. + +Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père, +commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva +surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les +amis et les parents de Contrecoeur, lorsqu'arriva le moment du +départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un +corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et +deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour +les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les +changements ordinaires des trains quotidiens. + +Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon +voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer +l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de +l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à +ce pèlerinage patriotique. + +Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la +population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir +de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues +et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des +États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus +cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée +par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille +personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis +s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce +défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique. +Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux +sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur +un parcours de trois milles, offrait un coup d'oeil magique. On +comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois +bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques +représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le +parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et +littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et +sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des +arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des +inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle +était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité, +fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration. + +La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste +église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup, +même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus +riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et +aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur +éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la +foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent +prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de +vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet +splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la +politique, de la littérature et des professions libérales, et des +santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale +des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours +remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de +l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui +avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut +d'amour et de fidélité à la patrie commune. + +Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en +convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut +discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive. +Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de +Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette +belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au +comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre +les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un choeur de +plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens +émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom. + +Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les +diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était +enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses +camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur +honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du +voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis +qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué +du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la +convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés, +il s'était empressé de se rendre à Contrecoeur afin de serrer la +main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts +pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le +docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En +réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua +longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et +lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à +Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme, +et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel, +il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de +Contrecoeur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste +Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis +d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle +annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs. + +Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la +mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en +prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant +de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui +disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de +connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces +termes: + + +Chantiers de la Gatineau, + +Dans la forêt, ce 15 mai 1874 + +Bien cher père: + +Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre +par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des +dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais +malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous +voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen +des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de +pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces +sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la +descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas +m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon +«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions +très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par +mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous +fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave coeur dont +j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons +nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et +aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je +l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ +de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les +rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer +sur nos coeurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris, +et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse +bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de +mon affection sans bornes et de mon dévouement filial. + +Ton fils dévoué, + +JULES GIRARD. + + +Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un +certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure +s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas +remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter +cette émotion passagère, et il dit au docteur: + +--Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard +inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère +sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que +contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience. + +--Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui +faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très +agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté +l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que +souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté. +Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre +et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu +immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est +un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les +inspirations de son coeur, et son départ pour les chantiers, +l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre +lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père +Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé +emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre +était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper +des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier. +Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont +amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au +mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame +Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis +la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la +jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les +circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel +fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire +part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de +son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard +abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au +retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans +la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du +passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir +de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter +cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre +avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère +et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre +Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son +bonheur et sa prospérité. + +--Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus +que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais +porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à +la considérer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur +dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère +et à son fiancé. + +Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois, +serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de +reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à +Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques +cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se +joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le +voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile +à comprendre. + + + +VIII + +Michel Dupuis + + +Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la +lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main +de Jeanne n'était pas libre et que son coeur appartenait depuis +longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué +à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille, +mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible, +lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui +annonçaient que Jeanne en aimait un autre. + +Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il +aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et +généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son coeur blessé +se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans +une position aussi cruelle. + +La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le +jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa +famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur. + +Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails +de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne +nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecoeur. Toute +la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en +apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main +de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de +son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur +l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les +lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecoeur. Après +avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma +dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude +cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut +de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute +tremblante d'émotion: + + +Chantiers de la Gatineau + +ce 15 mai 1874. + +Ma très chère Jeanne: + +Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer +les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à +Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques +instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée, +ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire +parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails +de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui +m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne, +les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille +de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon +coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des +forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je +vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre +coeur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma +chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque +jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour +au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme. +Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans +l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de +travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je +consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau +pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas, +chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable +père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part +que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au +revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui +qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour +vous. Aux premiers jours de septembre! + +Votre fiancé devant Dieu, + +Pierre Montépel. + + +La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut +avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui +qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du +délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et +de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre +qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement. + +Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens +qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter +à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des +événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite +énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses +parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils +ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui +s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita +vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain. + +Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On +avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup +d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son +retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades +d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de +la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait +continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune +homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes +d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de +cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait +probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne, +et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela. + +Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se +trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle +on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de +correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec +plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à +Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard +lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler +dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa +protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait +cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait +maintenant le chef de la famille. + +On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver +une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de +nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de +poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement +répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les +quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne +devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le +retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes +étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se +trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les +voyageurs étaient à Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'était +empressé d'écrire à sa soeur pour lui annoncer leur arrivée au +village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre +qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il +arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre. + +Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis, +et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en +présence de ses amis, la lettre de son frère: + + +Contrecoeur, ce 17 septembre 1874. + +Ma chère Jeanne + +C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur +que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux +t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre +père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille +étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton +fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous +faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la +porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais +pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui +nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans +préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et +ton départ de Contrecoeur. Je croyais rêver, mais on me dit de +m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les +renseignements voulus. Ah! chère soeur, le malheur t'a rudement +éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille, +tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu +les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon +adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais +bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà , est +complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à +Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus +franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et +sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui +s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été +de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe +de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans +les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous +serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez +bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de +difficultés pour te trouver, en arrivant là -bas. Si tu travailles +encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu +te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour +t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes +qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie +pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon +mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié. +À dimanche prochain! + +Ton frère qui t'aime, + +JULES GIRARD. + + + + +IX + +L'incendie du «Granite Mill» + + +Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à +Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à +destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions +et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs +descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad» +et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne, +afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River. + +Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués +de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment +d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes +de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes +gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main +à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné +d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit. + +On se mit à table où quelques personnes étaient en train de +causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la +conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute +voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails +d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et +causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses +commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de +l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait. + +--Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé +une manufacture, hier matin, à Fall River? + +--Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous +arrivons de Montréal, ce matin même. + +--Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune +homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce +monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails +du désastre. + +--Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de +Pierre un numéro du journal, _L'Écho du Canada_, en date de la +veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre: + + «FALL RIVER EN DEUIL!» + Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes + brûlées et 36 blessées! + +--Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en +s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons, +qu'a eu lieu cette catastrophe. + +--Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'oeil sur le +journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte +rendu de cette terrible affaire. + +Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que +l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris +connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une +manière cruelle et si inattendue: + +(_De L'Écho du Canada{8} du 19 septembre 1874._) + +«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu +s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture +«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient +sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers +étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la +tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes, +femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au +sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et +poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité +effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les +malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des +cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux +des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour +rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie. +D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent +gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte +contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des +mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris +leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus +calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès, +à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était +horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur +apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace +pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On +apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent +assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des +blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui +continuaient leur oeuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un +spectacle impossible à décrire. + +«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles +ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et +on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui +étaient entassées dans la partie sud de la salle. + +«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par +une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui +les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une soeur chérie. + +«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux +qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres +étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient +dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes +étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques +hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres. +Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des +longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser +glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts +héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de +lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son +brave coeur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse. + +«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le +théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué +tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de +l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui +prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins +canadiens étaient aussi là , plein de zèle et d'activité, offrant +leurs services aux blessés. + +«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a +été transmise par les autorités compétentes. + +«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français; +cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en +sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du +mur. + +«Tués.--Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le +malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre. + +«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie +Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie +Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans; +Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter; +Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James +Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy. + +«Blessés.--Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric +Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia +Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna +Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington; +Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson +Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle +Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary +Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan; +Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe; +William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm. +Brockelhurst; A. J. Biddiscombe. + +«Total--tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13. + +«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait +au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les +yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle +du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte +d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le +télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier +centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment, +M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite +et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver. +Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule +des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une +surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de +l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de +l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la +fuite. + +«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier +échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la +«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il +n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans +les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une +partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais +presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut +qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre +sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes +parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne +fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary +reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques +instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème +étage. + +«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans +la filature, mais mes deux soeurs Victorine et Délia y étaient +employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et +j'aperçus ma soeur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui +criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes +bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte +pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune soeur +Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive. + +«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le +premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les +enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la +porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut +repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le +passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants, +poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les +sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles +jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il +avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur +une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se +cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature. +Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la +fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux +enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous +avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur +canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de +sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les +flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du +toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours, +mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une +poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une +seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde +qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une +descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en +quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques +égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes +accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se +tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à +une mort terrible. + +«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à +l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour +échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les +matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne +s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a +également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort +quelques heures après, des suites de ses blessures. + +«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien, +Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé +de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les +logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans +l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants +avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne +Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des +blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque +et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut +lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment +où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La +jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le +bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement +à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus +profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné. + +«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent +en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu +faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à +ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre +eux furent blessés grièvement en faisant leur service. + +«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de +Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M. +Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi +immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall +River. + +«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en +cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme +ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents +de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser +des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses +établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement +acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour +ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et +enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à +comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons +profiter de cette terrible leçon. + +«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné +l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert +par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable +des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués +aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui +parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux +informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie, +qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible +les souffrances occasionnées par l'incendie.» + + + +X + +La réunion + + +Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails +navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans +prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le +bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis +comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se +serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules +dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion: + +--Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à +nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de +respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens +qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prêt à se briser. + +Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement +des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque +départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent +au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour +regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui +passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient +et des piétons qu'ils coudoyaient. + +Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur +promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter +dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent +tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses +émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé +jusque-là : + +--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à +faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons +espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon +ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération +dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la +ranimer de notre présence. + +Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre, +et Pierre le secoua par le bras en lui disant: + +--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre +ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en +attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il +soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall +River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche, +mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la +recherche d'un bureau de télégraphe. + + +Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le +pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre +s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se +trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était +absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs, +et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude +cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River. + +Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale +nouvelle de l'accident arrivé à sa soeur l'avait plongé, et les deux +amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement +retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du +chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne +heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six +heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la +foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie, +lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre +s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles +informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même. +Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste +des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient +strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'Écho du +Canada_. + +Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse, +se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment +où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un +fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans +les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien, +connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir +d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont +Jeanne avait été victime. + +--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore? + +--Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur +l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que +Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait +des voeux pour sa guérison. + +On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison +où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis +s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient +arriver ce soir-là , et on les attendait avec une impatience facile à +comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire +connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la +bienvenue: + +--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter +de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos +autres enfants? + +--Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur +répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie. + +On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les +enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux +voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la +désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état +pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur +mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles +de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de +Jeanne qui reposait dans une chambre voisine. + +--La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer +votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à +Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les +médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le +docteur est là , et je vais le consulter pour savoir s'il serait +prudent de la déranger. + +--Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé +de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant, +avant d'aller plus loin. + +On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement +en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là . Il +répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et +il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout +danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout +faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla +aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter +devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même +à recevoir la bonne nouvelle. + +Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard +il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement +dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en +voyant la figure pâle et défaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se +baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de +joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles: + +--Jules! mon frère! Jules! + +--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frère Jules qui t'aime toujours et +qui est bien heureux de te revoir. + +--Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout +dans la chambre. + +Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait +comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il +s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser +respectueux. + +--Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur +continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus +de mal, car j'ai là , près de moi, mon frère et mon fiancé. + +Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle +avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété. + +Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser +seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant +d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des +émotions violentes. + +--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du +monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut +qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait +produire de mauvais effets. + +Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après +une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille, +malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait +tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des +voyageurs. + +On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de +Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait +formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel +Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la +jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter +en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par +la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada, +dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant, +Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour +prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins. + +Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était +écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que +le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna +en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de +reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa soeur et la +pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait +tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur +et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur +affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils +avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme. + + + +XI + +Épilogue + + +La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des +progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au +bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins +les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite +de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La +pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui +semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le +souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant, +lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis. +Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes +pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de +lui. + +Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que +Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de +l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer +dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré +les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de +retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même +eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe. + +Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre +commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer +dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore +aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils +invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire +une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les +environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au +cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où +s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en +lettres d'or: + + [dagger symbol] + À LA MÉMOIRE DE + Michel Dupuis + Mort héroïquement le + 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans + En sacrifiant sa vie + Au milieu des flammes, lors de + L'incendie du «Granite Mill» + Pour aider au sauvetage des + Femmes et des enfants. + R. I. P. + +Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve +de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu, +et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du +cher défunt. + +Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille, +et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque +dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner +le monument. + +L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage +du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à +Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait +bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale +qu'elle reçut dans la famille de Pierre. + +La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé +que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour +de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire +de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la +famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation +de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion +des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en +contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa +famille. + +Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages +que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il +avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le +jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis, +maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un +rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption. + +Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi +à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient +sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller +vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle. + +Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au +Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend +alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en +payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre +Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique, +l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait +valu le surnom de: «Jeanne la fileuse». + + + +Footnotes + +{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien. +On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se +dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le +«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures. + +{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les +bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie: +radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à -d: former des radeaux. + +{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant, +au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur +pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée +d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de +l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et +par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets +qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean +comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6. + +{4} Extraits de _La France aux Colonies_ par E. RAMEAU: +L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers +les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer +à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de +cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an, +d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement +de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850 +ne saurait expliquer.--p. 325. + +(_Extrait du cens_ de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine, +14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;--Vermont, +14,470;--Massachusetts, 15,862;--New York, 47,200;--Pensylvanie, +2,500;--Louisiane, 499;--Ohio, 5,880;--Michigan, 14,008;--Illinois, +10,699;--Missouri, 1,053;--Wisconsin, 8,277;--Minnesota, 1,417;--Nous +ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent +avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous +cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et +du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts. +Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000 +Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les +parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus +immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ +18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le +Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de +l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du +Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans +le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la +presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous +les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout +64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous +de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses, +et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans +les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les +Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de +l'Amérique anglaise aux États-Unis. + +Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont +fournies 1--l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui +nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2--sur +l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des +États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en +français; 3--sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur +la répartition des Canadiens-français aux États-Unis. + +Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment +aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux +États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration +plus haut que nous ne le faisons.--p. 327. + +En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous +trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York, +7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France, +Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek +et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir: +Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière +Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de +Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de +familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles +allemandes.--p. 328. + +En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de +l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés +ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les +causes suivantes à l'émigration: 1--Le manque de chemins et de ponts +pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de +la couronne; 2--les concessions abusives de vastes étendues de terres +faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des +compagnies; 3--le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie +de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée +et préjudiciable; 4--les vices d'administration qui existaient dans le +mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois +faites au commerce sur ces mêmes terres;--enfin plusieurs autres motifs +qui ne sont qu'accidentels ou locaux.--p. 187. + +M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait +personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants +canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855, +total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les +omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier. +D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune +gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie +plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient +très peu des seconds. + +D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément +répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne +correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut +juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population +aussi peu considérable.--p. 330. + +Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population +canadienne des frontières de l'État de New-York: 1--sur le lac +Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh +et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga +1,000 à 1,200 âmes; 2--sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du +lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la +Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens, +ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur +le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans +l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on +compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone, +Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à +l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi, +presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin +depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent +le Canada.»--p. 334. + +Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants +canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre +d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien +d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000 +par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces +100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés +aujourd'hui, ci: 200,000 individus.--Les 20,000 Canadiens laissés dans +l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte +pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur +pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps), +ci: 100,000 individus.--Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants, +voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient +certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente +ans, au moins 350,000 âmes.--On voit donc que, même en tenant un large +compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières, +notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000 +individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre +dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment +décimée par des émigrations de toute nature.--p. 336. + +{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par +MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire +du comité d'organisation. + +{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux, +notamment dans _L'Écho du Canada_ du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est +reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi: +«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd. +Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec +vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour +organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation, +MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit +Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill. +Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr +W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault, +Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois, +P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils, +Secrétaire du Comité d'Organisation. + +{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date +du 11 avril 1874. + +{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction +de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du +Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 *** diff --git a/14536-h/14536-h.htm b/14536-h/14536-h.htm new file mode 100644 index 0000000..92c9e58 --- /dev/null +++ b/14536-h/14536-h.htm @@ -0,0 +1,6770 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<title>Jeanne la Fileuse par Honoré Beaugrand</title> +<meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> +<style type="text/css"><!-- +h3.chaphead {margin-top: 3em;} +h3.chaptitle {margin-bottom: 2em;} +hr.short {width: 33%;} +blockquote.verse {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} +blockquote#memorial, h1, h2, h3 {text-align: center;} +.footnote {font-size: smaller; vertical-align: super;} +div.letter {margin-left: 2em;} +--></style> +</head> + +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 ***</div> + +<h1>Jeanne la Fileuse</h1> + +<h2>Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis</h2> +<h2>Par H. Beaugrand</h2> + + + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<h3>DE LA DEUXIÈME ÉDITION</h3> + +<p>Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de +nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple +les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels +des États de la Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur +des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement +échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses. +Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches +campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat +évident d'une fausse situation économique.</p> + +<p>L'éminent et sympathique auteur de la <i>France aux Colonies</i>, M. +Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute +autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le +mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées +en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande +aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.</p> + +<p>Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et +en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de +la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens +français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires, +médecins, marchands, etc.</p> + +<p>Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de cœur et +de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence +politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris +à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.</p> + +<p>Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe, +et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'œuvre, afin +d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.</p> + +<p>Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui +reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et +l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est +davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir +l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une +politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui +sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race +française, sur les bords du Saint-Laurent.</p> + +<p><i>Montréal, septembre 1888.</i></p> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<h3>DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h3> + +<p>Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de +<i>Jeanne la Fileuse</i>, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un +travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à +lancer dans certains cercles politiques contre les populations +franco-canadiennes des États-Unis.</p> + +<p>C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en +le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur +et le bon nom de mes compatriotes émigrés.</p> + +<p>Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il +a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à +l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés +par la <i>famine</i>, à prendre la route de l'exil.</p> + +<p>Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis +opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi +je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation +mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays +de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que +j'écrivais en 1874 dans les colonnes de <i>L'Écho du Canada</i>:</p> + +<blockquote>«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons +comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les +Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays +qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y +réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous +soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire +que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les +Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la +misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan +de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important. +S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons +reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de +Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco +qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans +leurs efforts.»</blockquote> + +<p>Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le +rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point +de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes +fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison +d'être, et l'on a fait fausse route.</p> + +<p>J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la +vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est +là l'unique but de ce travail.</p> + +<p>Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.</p> + +<p>J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin +d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque +totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps, +de faire une peinture fidèle des mœurs et des habitudes de nos +compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage, +quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui +s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.</p> + +<p>La première partie, intitulée: <i>Les campagnes du Canada</i>, traite +de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La +deuxième partie, qui a pour titre: <i>Les filatures de l'étranger</i>, +est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière +partie contient des renseignements authentiques sur la position +matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les +Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme +les mœurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me +suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération +et l'invraisemblance.</p> + +<p>J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada, +et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit +nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi +indistinctement, par exemple, des mots: <i>paysan, fermier, +habitant</i>, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que +l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai +aussi écrit <i>passager</i>, comme l'on dit généralement au Canada, +pour <i>voyageur</i> qui est l'expression usitée en France; et ainsi +de suite.</p> + +<p>Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon +égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir +de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que +bien peu.</p> + +<p>Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés +que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume. +Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient +pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement +tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se +sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié +en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet +ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux +articles de journaux.</p> + +<p>C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.</p> + +<p><i>Fall River, Mass., ce 15 mars 1878.</i></p> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h2>Les campagnes du Canada</h2> + +<h3 class="chaphead">I</h3> + +<h3 class="chaptitle">Lavaltrie</h3> + +<blockquote class="verse"> + Assis dans mon canot d'écorce<br> + Prompt comme la flèche ou le vent,<br> + Seul, je brave toute la force<br> + Des rapides du Saint-Laurent.</blockquote> + +<p>(<i>Le Canotier</i>, L'Abbé Casgrain.)</p> + +<p>[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans <i>Les Miettes. +Distractions poétiques</i>, Québec, Delisle, 1869.]</p> + +<p>En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal, +on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un +joli village à l'aspect incontestablement normand.</p> + +<p>Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le +lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises +qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe +siècle.</p> + +<p>Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice, +se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une +pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les +plus pittoresques du Canada français.</p> + +<p>À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a +depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au +tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des +beautés de la nature.</p> + +<p>De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le +village de Contrecœur, rendu à jamais historique par le nom et les +brillants exploits de ses fondateurs.</p> + +<p>On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le +clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes +continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces +Iroquois.</p> + +<p>On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de +Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait +lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait +visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une +longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine +les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.</p> + +<p>À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation, +un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui +servait de gouvernail.</p> + +<p>Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez +lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de +graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme +avait passé par là . D'une figure mobile et passionnée, il était +facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de +l'intelligence et l'habitude du commandement.</p> + +<p>Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue, +portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable +couteau du voyageur canadien.</p> + +<p>Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait +en servir de guide.</p> + +<p>—Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier; +nous t'aiderons en chœur, et la route nous semblera moins longue.</p> + +<p>—Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres +voyageurs.</p> + +<p>L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un +certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au +fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants +dont ses compagnons redirent le refrain:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + Mon père n'avait fille que moi,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Et dessus la mer il m'envoie;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Et dessus la mer il m'envoie,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Le marinier qui me menait;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Le marinier qui me menait,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Me dit ma belle embrassez-moi<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Me dit ma belle embrassez-moi,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Non, non, Monsieur, je ne saurais;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Non, non, monsieur, je ne saurais,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Car si mon papa le savait;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Car si mon papa le savait,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + C'est bien sûr qu'il me battrait<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote> + +<p>Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant +primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux +du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants +suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix +cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.</p> + +<p>Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se +trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur +embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières +qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire +nuit.</p> + +<h3 class="chaphead">II</h3> + +<h3 class="chaptitle">Les voyageurs</h3> + +<blockquote class="verse"> + Au fond de la forêt on entend de la hache<br> + Les coups retentissants, sinistres, réguliers,<br> + Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,<br> + Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.</blockquote> + +<p>(<i>L'Hiver</i>, L.-P. LeMay.)</p> + +<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>L'Hiver</i> (2e strophe), dans les <i>Essais +poétiques</i>, Québec, Desbarats, 1865.]</p> + +<p>Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?</p> + +<p>De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque +automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller +s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.</p> + +<p>Le type du voyageur<a class="footnote" href="#fn_1">1</a> était si bien dessiné et ses excentricités +en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.</p> + +<p>Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal +jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des +gens d'en haut».</p> + +<p>On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le +fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal, +on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de +mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous +des bons vivants:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + À Bytown, c'est une jolie place,<br> + Mais il y a beaucoup de crasse<br> + Il y a des jolies filles<br> + Et aussi des polissons,<br> + Dans les chantiers nous hivernerons,<br> + Dans les chantiers nous hivernerons.</i></blockquote> + +<p>Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était +d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance +de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui +ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson». +Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la +réputation éminemment franco-canadienne.</p> + +<p>On reprenait alors, le gousset vide et le cœur léger, la route des +chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre. +Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux +ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en +«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.</p> + +<p>Le «cook»—cuisinier—y installait ses marmites.</p> + +<p>Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le +jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié +les souverains de ces forêts immenses.</p> + +<p>Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu +aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait +ses aventures plus ou moins... véridiques.</p> + +<p>La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte» +finissait ordinairement la soirée.</p> + +<p>On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison +paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec +impatience le retour du voyageur.</p> + +<p>Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage +d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort +certaine.</p> + +<p>On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le +premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du +bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le +danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y +gagnait quelquefois un coup de griffe.</p> + +<p>Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des +billots.</p> + +<p>On encageait<a class="footnote" href="#fn_2">2</a> en chantant les refrains du pays on allait +bientôt revoir ceux qu'on aimait et les cœurs bondissaient à la +pensée du retour au foyer.</p> + +<p>On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset +bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à +Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille +enchantée.</p> + +<p>Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite +les récoltes.</p> + +<p>On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains +en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour +recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du +voyageur.</p> + +<p>Le type est maintenant—à quelques rares exceptions près—presque +entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des +contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et +de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait +encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier +voyageur».</p> + +<p>Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de +chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans +les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de +légende.</p> + +<p>On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les +indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais +les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et +finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude +des professions libérales.</p> + +<p>La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en +1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs +dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler +le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des +alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils +unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.</p> + +<h3 class="chaphead">III</h3> + +<h3 class="chaptitle">Pierre</h3> + +<blockquote class="verse"> + J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!<br> + Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux<br> + Où murmure une onde limpide.<br> + Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants<br> + Qui se mirent au loin dans les flots transparents<br> + De ton fleuve large et rapide.</blockquote> + +<p>(L.-J.-C. Fiset.)</p> + +<p>Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de +Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment +de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier +Jean-Louis Montépel.</p> + +<p>Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père +en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après +l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des +champs.</p> + +<p>Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des +avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par +le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était +établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de +sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de +Lavaltrie.»<a class="footnote" href="#fn_3">3</a> [<i>Augmentation</i>. «Concession du 21 avril 1734, faite +par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart, +Intendant au sieur <i>Marganne de Lavaltrie</i>, d'une lieue et demi de +terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de +Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et +jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie, +laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de +front sur quatre lieues de profondeur.»—<i>Registre d'Intendance</i>, +No. 7, folio 24.]</p> + +<p>Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et +avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.</p> + +<p>Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos +lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la +réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son +aise».</p> + +<p>Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père +qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire, +avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général +Amherst.</p> + +<p>Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers +anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion +américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle +compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme +il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.</p> + +<p>Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel, +avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui +chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les +jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître +et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle. +Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se +rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de +l'Angleterre.</p> + +<p>Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on +disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père +Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de +1837-1838.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été +ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était +opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph +Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait +l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments +de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait +été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours +d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents +sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de +le conduire au collège, avait répondu:</p> + +<p>—M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au cœur généreux et à +l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation +et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.</p> + +<p>Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant +deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en +apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si +beaux auspices.</p> + +<p>Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule +de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui +avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux +efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les +noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de +ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux +tories. Pierre en un mot avait appris à détester les <i>chouayens</i> +et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que +son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait +devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne +jamais causer politique devant les amis de la famille.</p> + +<p>Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli, +laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père +Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:</p> + +<p>—Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du +collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les +convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te +faire donner une bonne éducation?</p> + +<p>—Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait +entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient, +mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet +égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que +je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous +plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je +comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain. +Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation +qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.</p> + +<p>Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait +l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire +le premier pas vers une réconciliation mutuelle.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage; +et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il +avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques +jeunes hommes des environs.</p> + +<p>La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec +peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore +joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui +accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement +criminel.</p> + +<p>Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le cœur gros donnèrent +le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au +courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était +à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis +bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.</p> + +<h3 class="chaphead">IV</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le retour au pays</h3> + +<blockquote class="verse"> + Le Canadien, comme ses pères<br> + Aime à chanter, à s'égayer;<br> + Doux, aisé, vif en manières<br> + Poli, galant, hospitalier.</blockquote> + +<p>(Sir G.-É. Cartier.)</p> + +<p>[G.-É. Cartier, <i>Ô Canada, mon pays, mes amours!</i>, dans <i>La +Minerve</i>, 29 juin 1835.]</p> + +<p>Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.</p> + +<p>Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement +obtenu la position de «foreman»—chef d'équipe.</p> + +<p>Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de +construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec, +pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire +de la saison.</p> + +<p>Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et +quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or, +fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le +vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante +sœur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une +main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers +le village natal.</p> + +<p>Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans +les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain +populaire:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote> + +<p>Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père +Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et +chacun s'empressait de venir leur serrer la main.</p> + +<p>Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait +l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:</p> + +<p>—Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et +sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre +sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le +bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!</p> + +<p>Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère +n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive. +Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle +ne put que prononcer ces mots:</p> + +<p>—Pierre! mon enfant! mon fils!</p> + +<p>Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son +cœur.</p> + +<p>Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de +leurs démonstrations sympathiques.</p> + +<p>Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut +résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand +salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de +leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes +les fillettes des alentours.</p> + +<p>Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école, +et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne +nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles +pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme +nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet +expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir +accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons +et filles dans le tourbillon de la danse nationale.</p> + +<p>Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les +jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'œil vif et +le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.</p> + +<p>On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était +minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue +tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:</p> + +<p>—Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez +bien en l'honneur des voyageurs.</p> + +<p>Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun +s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée +de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés +traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent +leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.</p> + +<p>Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé, +et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame +Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse» +des environs.</p> + +<p>Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les +réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun +des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.</p> + +<p>Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole +au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur +«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de +l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous +l'avons dit déjà , possédait les avantages d'une éducation assez +soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.</p> + +<p>Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas +remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré, +de chanter un couplet.</p> + +<p>Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes +pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare». +Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était +toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le +conteur le plus populaire du pays.</p> + +<p>Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses +lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence +absolu et prit la parole en ces termes:</p> + +<h3 class="chaphead">V</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le fantôme de l'avare</h3> + +<blockquote class="verse"> + Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,<br> + La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme<br> + S'avança lentement parmi les invités:<br> + «Mon frère ne sait point que les cieux irrités<br> + Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,<br> + Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.</blockquote> + +<p>(<i>Les Vengeances</i>, L.P. LeMay)</p> + +<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>Les Vengeances</i>, chant septième (vers +1-6), Québec, Darveau, 1875.]</p> + +<p>Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je +vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous +être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende, +il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de +faire la charité.</p> + +<p>C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.</p> + +<p>Il faisait un froid sec et mordant.</p> + +<p>La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à +Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant +la Noël.</p> + +<p>Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi, +fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du +fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui +passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais +argentés.</p> + +<p>Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous +connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en +pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de +Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après +avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient +rassemblés dans la grande salle de réception.</p> + +<p>Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au +dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec +toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous +apporte à tous, une part de joies et de douleurs.</p> + +<p>Il était dix heures du soir.</p> + +<p>Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les +autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour +de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.</p> + +<p>Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure +avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année, +avant de se retirer pour la nuit.</p> + +<p>Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se +leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front +du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit +d'une voix qu'elle savait irrésistible:</p> + +<p>—Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec +l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry—que Dieu ait pitié de son +âme—que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une +histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le +temps en attendant minuit.</p> + +<p>—Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en chœur +les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.</p> + +<p>—Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux +blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque +jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et +peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir. +Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que +Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au +voyageur en détresse.</p> + +<p>Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant +fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:</p> + +<p>—Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.</p> + +<p>Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal, +afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres, +une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument +nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an. +À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me +préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez +bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf +heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À +cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et +j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert +peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je +m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny +il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant +ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que +celle-là . Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre +le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore +été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église +Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde +et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent +complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité +où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de +la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que +d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me +diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander +l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai +pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand +j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi +ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore +vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les +bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée. +Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus +apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois +franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les +pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là ?» +traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route, +et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le +loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que +possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en +secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse +de neige.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main +qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture +fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.</p> + +<p>Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après +l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté +un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise +boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en +me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture, +pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement +original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable +banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir +de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert +la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination +française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient +le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours +et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux +murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne +solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans +eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour +lui demander l'hospitalité.</p> + +<p>Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en +sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse +jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui +connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je +n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans +dire mot, prendre place vis-à -vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.</p> + +<p>—Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien +m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui +connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais +jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe +la vôtre, et votre figure m'est inconnue.</p> + +<p>En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la +première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de +mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai +instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du +vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.</p> + +<p>Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de +ses yeux brillants comme les tisons du foyer.</p> + +<p>Je commençais à avoir peur.</p> + +<p>Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom. +Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son +siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse +sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent +qui gémissait dans la cheminée:</p> + +<p>Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment +il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le +richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me +sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans, +sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que +Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme +celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par +le froid, la faim et la fatigue.</p> + +<p>Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je +tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du +nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur, +continuait toujours d'une voix lente:</p> + +<p>Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût +jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche, +et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir. +C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de +mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et +d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer +les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais +j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui +sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être +m'assassiner.</p> + +<p>Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups +cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le +lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes +hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied. +Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence, +quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune +homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison. +J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à +ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur +et de repentir.</p> + +<p>Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme +du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, +en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que +j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison +et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette +terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas +trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la +veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur +vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette +hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes +semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de +Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que +jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous +êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni +d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et +croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous +là -haut.</p> + +<p>Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux +émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je +perdis connaissance...</p> + +<p>Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à -vis +l'église de Lavaltrie.</p> + +<p>La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction +de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.</p> + +<p>Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du +matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible +aventure qui m'était arrivée.</p> + +<p>Mon défunt père,—que Dieu ait pitié de son âme—nous fit mettre +à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la +protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir +ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait +depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous +n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma +mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour +le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et +à la tempête.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion +de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui +que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort +tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient +alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret. +Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route. +Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se +rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je +n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à +qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le +doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son +saint nom.</p> + +<hr> + +<p>Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et +personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait +écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et +craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement, +et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait +d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle +du vieil avare, cinquante ans après son trépas.</p> + +<p>Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant +à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque, +en l'honneur du retour heureux des voyageurs.</p> + +<p>On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les +autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde +sensible dans le cœur du paysan franco-canadien: la croyance à tout +ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.</p> + +<p>Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et +s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles +reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui +longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le +bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité +la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des +feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs +amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».</p> + +<h3 class="chaphead">VI</h3> + +<h3 class="chaptitle">La fenaison</h3> + +<blockquote class="verse"> + La faux s'en va de droite à gauche,<br> + Avec un rythme cadencé;<br> + L'herbe, à mesure qu'on la fauche,<br> + Tombe et s'aligne en rang pressé.<br> + De mulots une bande folle<br> + Est interrompue en ses jeux;<br> + Oiseaux, abeilles, tout s'envole;<br> + La couleuvre est coupée en deux.</blockquote> + +<p>(Pierre Dupont.)</p> + +<p>[Pierre Dupont, <i>La Chanson des foins</i> (3e strophe), dans <i>La +Nouvelle Lyre</i>, 1858.]</p> + +<p>Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié, +Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au +travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison +déjà commencée.</p> + +<p>Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus +manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de +présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture +du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques +années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur +de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).</p> + +<p>Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le +système des tramways américains, et les rues de la grande ville +étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles +on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on +a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».</p> + +<p>Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50 +personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que +l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus +grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père +Montépel, avec le coup d'œil commercial du paysan normand, en +apprenant par son journal, <i>la Minerve</i> de Montréal, les détails +de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:</p> + +<p>—Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des +soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle +compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont +maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du +fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin, +je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la +compagnie. Qu'en dis-tu, femme?</p> + +<p>—Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton +habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme; +mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent +toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.</p> + +<p>Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des +arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la +plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.</p> + +<p>La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire +d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours +venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de +terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les +pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies +de juillet.</p> + +<p>Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de +juillet.</p> + +<p>Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route +des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les +faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins +odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de +trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs +rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants +retentissants.</p> + +<p>Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon +de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de +la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied +chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de +paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge, +la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille +des champs.</p> + +<p>Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à +attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent +produit des amours sincères et d'heureux mariages.</p> + +<p>Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait +entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et +faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne +séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.</p> + +<p>Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de +légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte +son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant +que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les +hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de +contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et +transparente.</p> + +<p>Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir +l'expression consacrée:</p> + +<p>—Au travail! mes enfants!</p> + +<p>Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent, +par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la +lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches +légères et le mouvement du travail recommence.</p> + +<p>D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins +de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges +de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs +chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée +qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.</p> + +<p>Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du +grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou +moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue +du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage +d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.</p> + +<p>La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et +transportés à Montréal.</p> + +<p>Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus +à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait +Jules Girard du village de Contrecœur.</p> + +<p>Jules Girard et sa sœur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient +arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services +à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à +l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les +faneuses.</p> + +<p>Le frère et la sœur paraissaient pensifs et troublés. Ils se +tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses +de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs +figures tristes et intelligentes.</p> + +<p>Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de +se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui +les conduisait à Contrecœur.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit déjà , le village de Contrecœur est situé sur +la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le +fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. +Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du +canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts +réunis du faucheur et de la faneuse.</p> + +<p>Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecœur, où, sur +le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard +octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité +un cordial bonsoir.</p> + +<p>Le frère et la sœur s'empressaient autour du vieillard, et le +soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que +l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte +du fleuve.</p> + +<p>On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après +avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient +reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux +de la moisson.</p> + +<p>Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout, +préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre +parfait le ménage de la chaumière.</p> + +<p>Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout +en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en +silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce +vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, +et continuer les travaux de la moisson.</p> + +<h3 class="chaphead">VII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Deux braves cœurs</h3> + +<blockquote class="verse"><i>Wish me partaker in thy happiness<br> + When thou dost meet good hap; and in thy danger,<br> + If ever danger do environ thee,<br> + Commend thy grievance to my holy prayers,<br> + For I will be thy bead's-man, Valentine.</i></blockquote> + +<p>(Shakespeare.)</p> + +<p>[Shakespeare, <i>The two Gentlemen of Verona</i>, acte 1, scène 1 +(vers 14-18).]</p> + +<p>Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la +fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie, +les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des +jeunes moissonneurs de Contrecœur.</p> + +<p>Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait, +en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager +une conversation amicale.</p> + +<p>Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que +le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé, +avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout +en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine +réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles, +avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des +campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait +lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.</p> + +<p>Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce +sui et, avait répondu:</p> + +<p>—Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font +l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées. +Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à +Contrecœur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement +de la moisson.</p> + +<p>Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et +calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de +conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité +des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.</p> + +<p>Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas +pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules +Girard et à sa sœur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur +position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.</p> + +<p>Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une +charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par +hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant +de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut +que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments +d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut +assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:</p> + +<p>—Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain +motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont +personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine +éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de +sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de +bonne camaraderie.</p> + +<p>—Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être +bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si +jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je +sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours +le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne +suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même +oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous +m'offrez si cordialement. Voici ma main.</p> + +<p>Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:</p> + +<p>—Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que +vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le +penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble. +Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.</p> + +<p>—Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me +permettre de vous appeler ainsi.</p> + +<p>—Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps +attendre ces bonnes paroles.</p> + +<p>—Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière +pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous +occupons ma sœur et moi, parmi les moissonneurs, une position +exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur +moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne, +mais vous m'avez déridé.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là . Mais si +jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du cœur ou de la main d'un +ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre +Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.</p> + +<p>—Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.</p> + +<p>La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis +trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger +quelques phrases amicales.</p> + +<p>Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au +rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa +sœur lui dit:</p> + +<p>—Petite sœur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que +tu connais déjà . M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je +ne doute pas qu'il ait pour la sœur les sentiments amicaux qu'il a +été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma sœur +Jeanne Girard.</p> + +<p>—Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux +amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous +permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur +voisinage.</p> + +<p>Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui +offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce, +et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans +l'obscurité.</p> + +<p>Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui +s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait +pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la +route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux +amis.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller +veiller aux chevaux de travail, mais son œil distrait se portait +souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la +distance, le canot de Jules Girard.</p> + +<p>Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui +sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour +le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour +la sœur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux, +chaque fois que son œil rencontrait le regard pensif de Jeanne la +faneuse. Son cœur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec +moins d'adresse la faux du moissonneur.</p> + +<p>On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des +travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient +Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.</p> + +<p>Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un +dernier bonsoir à ses amis de Contre-cœur, et bien souvent, il +oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir +sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires +du maître d'école.</p> + +<h3 class="chaphead">VIII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Pierre et Jeanne</h3> + +<blockquote class="verse"> + Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre<br> + Tous deux venaient d'échanger un serment;<br> + Le Capitaine avait promis d'attendre<br> + Et le bateau restait complaisamment.<br> + <br> + «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,<br> + Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»<br> + «Vous emportez mon cœur, répondit-elle,<br> + Car ma pensée est tout entière à vous!»</blockquote> + +<p>(Benjamin Sulte.)</p> + +<p>[Benjamin Suite, <i>Ballade</i> (vers 1-8), dans <i>Les +Laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p> + +<p>La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la +plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier +Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés +dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui +devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près +du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de +commencer les travaux de chargement.</p> + +<p>Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq +heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui +avait dit:</p> + +<p>—Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je +désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous +à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les +pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces +braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour +leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du +soir.</p> + +<p>Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa +de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le +personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père +Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque +employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes +filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux. +Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les +jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de +Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient +chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».</p> + +<p>Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le +départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux +agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux +paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son +caractère franc et loyal.</p> + +<p>Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier +occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière +à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature +savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la +jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu +à ses employés:</p> + +<p>—Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit +de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la +sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois +mon défunt père—que Dieu ait pitié de son âme.—Jean-Louis, me +disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les +fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, +sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à +quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez +aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une +chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + Mariez-vous, je le répète,<br> + Vous ferez bien, soyez heureux;<br> + Mais ne vous pressez pas fillettes<br> + Et vous ferez encore bien mieux.</i></blockquote> + +<p>Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses +serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître +d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé +avec le refrain d'une chanson.</p> + +<p>Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, +et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de +sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. +On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir +serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun +reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande +route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers +les villages voisins.</p> + +<p>Jules Girard et sa sœur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, +s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, +pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur +le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de +peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient +à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux +que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait +embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. +Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune +fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:</p> + +<p>—Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois +deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre +cœur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et +d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, +maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par +un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? +Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous +toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour +vous causer un moment de bonheur.</p> + +<p>Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait +sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée +soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:</p> + +<p>—Pierre, vous aimez Jeanne?</p> + +<p>Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.</p> + +<p>—Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites +là . Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez +plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin +qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma sœur, ma pauvre +sœur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis +trompé. Et toi, ma sœur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien +ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils +du maître.</p> + +<p>Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne +répondaient pas.</p> + +<p>—Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, +je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui +dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. +Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me +direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous +empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!</p> + +<p>—Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer +ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et +croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne +et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, +et si ma sœur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour +dîner, dans l'humble chaumière de Contrecœur. Qu'en dis-tu, petite +sœur?</p> + +<p>Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait +été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli +s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que +balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.</p> + +<p>—Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons +demain, pour dîner, M. Montépel.</p> + +<p>Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les +yeux pour répondre au bonsoir de son amant.</p> + +<p>—Eh bien, sœur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit +Jules.</p> + +<p>—Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son œil limpide rencontrant +le regard loyal du jeune homme, leurs cœurs pour la première fois, +battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.</p> + +<p>Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecœur.</p> + +<p>Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, +et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint +argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait +disparu dans l'ombre.</p> + +<h3 class="chaphead">IX</h3> + +<h3 class="chaptitle">Doubles projets</h3> + +<blockquote class="verse"> + Ce n'était point la vague rêverie<br> + Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,<br> + Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,<br> + En essayant sur ses légers pipeaux<br> + Un air d'amour pour la beauté chérie.<br> + D'un soin plus grave il semble inquiété;<br> + Tout le trahit, ses discours, son silence;<br> + Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,<br> + Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.</blockquote> + +<p>(Millevoye.)</p> + +<p>[Charles-Hubert Millevoye, <i>Alfred</i>, chant 1er (vers 66-74), +dans les <i>Œuvres de Millevoye</i>, Paris, Garnier, 1865.]</p> + +<p>Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait +osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune +fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce +n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même +avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été +inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il +avait dit à Pierre:</p> + +<p>Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et +moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.</p> + +<p>N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa +sœur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser +l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas +encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?</p> + +<p>Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles +incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre +qu'il pouvait espérer?</p> + +<p>Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la +grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés +et tu me sembles agir d'une manière étrange.</p> + +<p>—Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la +lassitude après les travaux du jour, voilà tout.</p> + +<p>Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put +s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour +la nuit:</p> + +<p>—Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout +agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son +silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits? +Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous +roche.</p> + +<p>—Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se +laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce +que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait, +et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à +l'établir quelque part.</p> + +<p>—J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion +satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire +une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes +ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir +notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec +son éducation.</p> + +<p>—Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et +son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses +convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de +Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent +maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en +fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer +maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!</p> + +<p>Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et +l'impertinence de son fils.</p> + +<p>—Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes +pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper +de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher +Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».</p> + +<p>Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, +mais il finit par s'apaiser:</p> + +<p>—Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que +le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour +avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. +Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît +en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît +vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que +son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour +notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin +de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez +raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une +difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie +fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des +Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en +affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put +aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en +réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à +la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le +marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre +pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme +comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là . Mais +il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il +faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir +notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à +dédaigner.</p> + +<p>—Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre +comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout +cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai +moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler +l'affaire.</p> + +<p>La conversation en resta là , pour le moment, et Pierre qui rêvait +étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets +de ses parents.</p> + +<p>Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la +grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble +chaumière de Contrecœur?</p> + +<p>Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et +sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il +avait voulu attendre quelque temps pour consulter son cœur afin de +ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait +comme sacrée. Son cœur lui avait répondu par un redoublement d'amour +pour la jeune fille.</p> + +<p>Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il +avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et +à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux +n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec +franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus +court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa +passion. Pierre, instruit à l'école des mœurs simples et pastorales +du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les +bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher +les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations +du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, +n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait +l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su +faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les +passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une +femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su +tenir parole.</p> + +<p>Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions +aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend +timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait +hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et +lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de +savoir comment Jeanne répondrait à son amour.</p> + +<p>Le jeune homme, nous l'avons dit déjà , avait découvert sous l'humble +apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien +née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû +connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas +encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, +mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, +il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce +vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se +prononcer en dernier lieu sur son bonheur.</p> + +<p>Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de +suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la +voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, +qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. +Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'œil; il se roula +sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la +grève, à préparer son canot d'écorce.</p> + +<p>Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de +sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et +craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient +grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il +voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se +connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'œil +exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et +fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de +la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la +grand'messe.</p> + +<p>Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre +au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au +déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta +dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on +apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche +tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit +devant le portail de l'église.</p> + +<p>Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. +Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte +de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers +Contrecœur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon +plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la +paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait +d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades +qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'œil +les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait +y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.</p> + +<p>Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture +roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. +Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison +des Montépel et Pierre disait à la fermière:</p> + +<p>—Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecœur +visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard +peut-être.</p> + +<p>Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.</p> + +<p>La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit +s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups +d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, +le cœur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en +respirant l'air du grand fleuve.</p> + +<p>La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et +lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait +Pierre, elle lui répondit:</p> + +<p>—Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque +chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète +encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, +mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.</p> + +<p>—Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien +«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se +passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse +le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!</p> + +<h3 class="chaphead">X</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'histoire des Girard</h3> + +<blockquote class="verse"> + Quand on est vieux, quand le soir tombe<br> + Sur notre jour qui va finir,<br> + On rencontre au bord de la tombe<br> + La grande ombre du souvenir.<br> + Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,<br> + Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;<br> + Ignorant le passé, cœurs pleins de confiance,<br> + Ils vont! Dieu les conduise au port!</blockquote> + +<p>(Benjamin Sulte.)</p> + +<p>[Benjamin Sulte, <i>L'histoire. Causerie d'un vieillard</i> (vers +1-8), dans <i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p> + +<p>Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'œil, à +Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble +chaumière de Contrecœur.</p> + +<p>Jules, après avoir consulté sa sœur, avait raconté à son vieux père +la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des +sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté +silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:</p> + +<p>—Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?</p> + +<p>—Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche +de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te +consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner +avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même +avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel +comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma sœur; +mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos +enfants s'y soumettront.</p> + +<p>—Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta sœur et toi, de braves +enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de +peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de +m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre +Montépel.</p> + +<p>Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait +en rester là , pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles +du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme +s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui +s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.</p> + +<p>—Eh bien, frère, que t'a répondu papa?</p> + +<p>—Sois tranquille, petite sœur, et surtout un peu de patience. Nous +saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre +père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi +qui te le promets.</p> + +<p>—Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il +dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me +faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il +n'allait pas aimer M. Pierre?</p> + +<p>—Comme toi par exemple; n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?</p> + +<p>—Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te +faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici +demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.</p> + +<p>La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:</p> + +<p>—Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce +que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari, +de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.</p> + +<p>—Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave cœur, et il n'y a que le +titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien +titre d'ami. Maintenant, petite sœur, retirons-nous pour la nuit. +Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.</p> + +<p>On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là .</p> + +<p>Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa +sœur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à +Jules et à son père.</p> + +<p>Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage +permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux +du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et +jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce +vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père, +et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses +amours.</p> + +<p>La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se +rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la +bienvenue.</p> + +<p>Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la +dérobée, un coup d'œil vers le rivage, pendant que le vieillard +parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le +temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder +ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de +joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un +canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules +et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard +se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui +tendant la main:</p> + +<p>—Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait +part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les +amis de mon fils sont aussi les miens.</p> + +<p>Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien +de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la +main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de +l'œil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il +fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer, +elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le cœur +ému du jeune homme.</p> + +<p>La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins +bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table. +Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut +pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert +un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut +terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:</p> + +<p>—Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à +l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai +dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai +donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse +mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes, +vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me +prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour +le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur, +si vous avez consulté votre père à ce sujet?</p> + +<p>—Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que +je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il +m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui +regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père +et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous +n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.</p> + +<p>—Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise. +Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans +l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette +union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous +dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire. +Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter +les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent +rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire +sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres +réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous +répondrai alors, mais pas auparavant.</p> + +<p>Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne +devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y +avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans +une circonstance aussi solennelle?</p> + +<p>Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait +causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de +l'histoire promise:</p> + +<p>—Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que +je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu +loin. Ma famille habite Contrecœur depuis plusieurs générations, et +les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et +honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes +d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines. +avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et +aventureuse de «coureur des bois».</p> + +<p>C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut. +Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après +trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du +nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous +descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres +et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot +d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière +Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là , nous fîmes +une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière +Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être +suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route +du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous +atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages +hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du +Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes +pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière +Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions +voyager qu'à petite journée.</p> + +<p>Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes +sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la +rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à +perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon +tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil +et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu, +j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un +chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays, +et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis +une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon +excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles +autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma +présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui +abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai +mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui +me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier +quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution, +convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main +pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai +vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.</p> + +<p>Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une +langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre. +J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau +bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon +interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je +lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre, +et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul, +au milieu de ces forêts, il me répondit:</p> + +<p>—Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur +les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une +tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps +ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe +noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à +prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père +est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route +des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin +de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour +recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le +grand voyage d'où l'on ne revient pas.</p> + +<p>Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes +pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.</p> + +<p>Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes +compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui +enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté +qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la +franchise de ses intentions.</p> + +<p>Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un +peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais +promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac +Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut +décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide +indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont +il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix +continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit +désigné sur les bords du lac Mistissimi.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la +direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des +Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent +que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le +jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait +chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne +de confiance au chef de la tribu.</p> + +<p>Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir, +nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint +homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait +dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac +de voyage.</p> + +<p>Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se +trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient +adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de +plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à +âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en +cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus +grande confiance.</p> + +<p>J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service +probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie +à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.</p> + +<p>Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de +cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents, +de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières +confidences de ses lèvres mourantes?</p> + +<p>Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos +camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecœur après +avoir fait une chasse magnifique.</p> + +<p>Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un +coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une +jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai +aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment +plus tendre, et je la priai de partager mon sort.</p> + +<p>Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la +promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac +Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du +supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés +d'après les ordres du missionnaire expirant.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je +conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la +mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.</p> + +<p>Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble +demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa +demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un +petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.</p> + +<p>Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le +seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village +m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école +de Contrecœur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister +et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous +dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne +se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne +passait à Contrecœur que deux fois par semaine, et la réception +d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma +surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je +vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui +j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède +encore cette communication dont je vais vous faire connaître le +contenu.</p> + +<p>Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il +déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.</p> + +<p>Montréal, ce 20 juin 1827.</p> + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p>Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le +comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté, +une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue, +notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même +temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance +pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant +parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il +croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre +missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si +fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel +était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à +Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte +vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine +que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la +mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand +nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du +Nouveau-Monde.</p> + +<p>Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée +que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un +cœur noble et désintéressé.</p> + +<p>Croyez monsieur, etc., etc.,</p> + +<p>A... B.</p> + +<p>Ptre. Supérieur.</p> + +</div> + +<p>J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de +me relire la lettre. Je repris, le cœur gros de bonheur, la route +de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle +apprendrait la bonne nouvelle.</p> + +<p>Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le +bonheur pût faire verser des larmes.</p> + +<p>Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens +des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront +encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette +occasion.</p> + +<p>J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix +ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble +ménage.</p> + +<h3 class="chaphead">XI</h3> + +<h3 class="chaptitle">1837</h3> + +<blockquote class="verse"> + Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,<br> + Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,<br> + Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!<br> + Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;<br> + Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,<br> + Et mouraient en disant: C'est bien!</blockquote> + +<p>(L.H. Fréchette.)</p> + +<p>[Louis-Honoré Fréchette. <i>La voix d'un exilé.</i> version publiée +dans <i>Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i> (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur), +Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]</p> + +<p>Je passerai sans transition aux événements mémorables de la +révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales +et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez +déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre +les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de +Contrecœur, se levant à la voix du grand tribun populaire, +Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec +Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave +cœur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du +mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers +des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire +et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait +été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de +lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à +Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel +Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à +Contrecœur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait +de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais +les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la +liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion +du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était +impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les +paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à +Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:</p> + +<p>—M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire; +je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre +de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.</p> + +<p>Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se +prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des +paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à +feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de +Contrecœur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades +de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à +recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos +hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer +l'Anglais.</p> + +<p>Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les +dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures, +midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de +Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient +du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du +canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après +une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et +d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la +rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante +hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos +amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord +du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups +de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand +nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les +paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser +la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui +étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de +Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à +Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut +résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion +et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On +s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le +service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants +l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec +ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des +canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent +«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient +au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte +depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave cœur +s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui +avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient +braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet +emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du +traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons: +«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup +d'aviron.</p> + +<p>Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, +et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, +poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques +prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que +causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les +volontaires de Contrecœur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la +part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se +répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords +du Saint-Laurent.</p> + +<p>Nous reprîmes la route de Contrecœur, le soir même, afin d'aller +porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut +porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie +sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de +Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection +contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte +durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le +découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été +jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu +la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de +l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa +trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans +et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux +heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises +commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles +par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous +les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette +maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne +possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée +par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait +suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est +malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, +nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la +boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel +Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes +étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge +d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais +la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes +supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette +poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans +l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par +une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et +Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis +où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient +perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. +Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de +Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire +de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police +anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés +montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir +voulu résister à , l'oppression britannique. C'est alors que +commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut +pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes +canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient +pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua +avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui +furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux +Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.</p> + +<p>Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecœur fut au +nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un +mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient +pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés +ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc +aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des +tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais +à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ +je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, +car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes +préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine +me prit à part et me dit:</p> + +<p>—Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite +Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous +avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile +dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. +Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une +réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de +retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec +vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans +votre retraite.</p> + +<p>—Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller +les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au +bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment +propice pour faire une descente à Contrecœur. Il faut donc nous +presser. Dis adieu à ta femme et partons.</p> + +<p>J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications +nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez +le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.</p> + +<p>Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve +jusqu'à un point vis-à -vis l'église du village. Là , nous traversâmes +le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre +embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. +Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par +madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour +nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé +une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois +d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion +avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous +visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas +éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi +cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de +nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, +et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre +position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous +avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi +reçu des nouvelles de Contrecœur. Nous attendions avec impatience +que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du +village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le +bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous +ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le +lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais +plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» +pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à +discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes +dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre +cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre +retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la +curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la +«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, +ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui +portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous +fut facile de voir, du premier coup d'œil, que nous n'avions pas +affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des +environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais +il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et +qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se +réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir +aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de +questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père +Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du +voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était +passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. +Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence +des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit +croître nos appréhensions.</p> + +<p>—Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être +le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la +«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire +chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous +reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont +connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux +autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai +demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'œil ouvert +et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf +heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que +j'aurai prises sur leur compte.</p> + +<p>Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa +seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions +d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous +étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de +notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous +attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour +du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident +remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit +sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. +Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon +ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. +Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la +paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux +personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il +nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement +déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos +trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous +devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu +près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger +vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la +frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de +départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le +père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose +d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. +J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et +j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers +nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à +peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, +quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient +arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à -terre. +Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de +ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La +même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. +Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun +prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. +Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et +s'il fallait en arriver là , nous étions prêts à combattre et à +mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers +devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils +ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin +et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par +trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? +L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de +deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et +qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.</p> + +<p>Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le +capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de +leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. +Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et +qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à +l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer +avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard +anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous +l'entendîmes qui disait à ses compagnons:</p> + +<p>—<i>We've got them all right, Jack.</i></p> + +<p>—Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous +allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, +armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient +nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment +d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face +à face, et je fus le premier à rompre le silence.</p> + +<p>—Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant +avec rudesse.</p> + +<p>—Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecœur? me +répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par +le timbre de sa voix.</p> + +<p>—Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que +prétendez-vous faire? nous arrêter?</p> + +<p>—Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, +comme traîtres et rebelles au gouvernement.</p> + +<p>—Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous +plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma +parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril +de votre vie de mouchard. Entendez-vous!</p> + +<p>Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et +moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les +mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous +fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient +compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de +trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une +consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous +crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait +confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, +qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et +l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette +supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et +l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en +continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos +adversaires:</p> + +<p>—J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez +l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher +un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que +diable! la partie nous semble égale.</p> + +<p>Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers +nous:</p> + +<p>—Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement +contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas +aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement +et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre +affaire.</p> + +<p>—Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour +qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté +et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes +prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons +nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!</p> + +<p>Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à +remonter à cheval. Nous avions l'œil ouvert sur tous leurs +mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de +la bande nous dit d'une voix colère:</p> + +<p>—Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup +d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre +de votre résistance devant les tribunaux.</p> + +<p>Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait +s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit +cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:</p> + +<p>—Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi +vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un +Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois +hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. +Vous êtes des lâches.</p> + +<p>Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau +vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se +plaça devant lui.</p> + +<p>—Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu +as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te +charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la +force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, +laisse-les partir, mon fils.</p> + +<p>Les trois cavaliers, pendant ce temps-là , avaient repris, au galop, +la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort +et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux +nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était +préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin +sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour +nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le +«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave +cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui +nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en +attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de +franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la +maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta +les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade +qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible +maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il +expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de +la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans +le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en +lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je +réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant +sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la +frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à +me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je +me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la +peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de +l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la +plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien +facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens +furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se +trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du +travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en +vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour +payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver +afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, +à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les +affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. +Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre +la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le +Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il +me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous +avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour +obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où +j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir +plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma +femme, comme je vous l'ai dit déjà , mourut en donnant le jour à +Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. +Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien +fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à +Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire +plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais +vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux +luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de +Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, +cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle +des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était +bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des +tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la +période électorale, des discussions politiques, sur la place de +l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par +hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les +orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient +inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis +Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des +événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa +figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et +d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai +emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand +celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à +ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel +véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa +à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais +sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes +amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! +J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités +regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la +lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays +et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du +présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant +mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de +l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans +son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet +incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes +enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, +une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des +quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, +M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun +empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr +qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis +Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?</p> + +<h3 class="chaphead">XII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Girard et Montépel</h3> + +<blockquote class="verse"> + Sous la pauvre cabane<br> + L'on s'aime sans détours.<br> + Sur ma douce nâgane,<br> + Vent des amours,<br> + Flottez toujours!<br> + Mais tout bonheur se fane;<br> + Rares sont les beaux jours.<br> + Sur ma douce nâgane,<br> + Vent des amours,<br> + Chantez toujours!</blockquote> + +<p>(L.-H. Fréchette.)</p> + +<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>Berceuse indienne</i> (vers 21-30), dans +<i>Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques</i>, Montréal, +Lovell, 1877.]</p> + +<p>Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, +dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait +fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son +imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans +des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.</p> + +<p>Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré +jusque-là , qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où +était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les +révélations de son père ne savait que penser de cette étrange +histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient +à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où +le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, +et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de +pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.</p> + +<p>Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête +sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits +de sa figure douce et mélancolique.</p> + +<p>Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait +embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de +son amante:</p> + +<p>—Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop +profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des +sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de +répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de +commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, +que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon +union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre +histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma +réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce +qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous +demander la main de votre fille.</p> + +<p>—Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant +de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, +vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera +énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en +résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une +rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le +sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je +ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une +querelle entre vous et votre père.</p> + +<p>—M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le +répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut +hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. +Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne +m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si +vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime +mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je +traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous +demande la main de mademoiselle Jeanne.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne +portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards +suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa +vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne +pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et +cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son +cœur.</p> + +<p>—Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai +plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon cœur me dit que +je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou +de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai +craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, +mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je +vous accorde la main de ma fille Jeanne.</p> + +<p>—Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion +les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui +m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.</p> + +<p>Jules embrassa sa sœur et serra la main de son ami, et une fois la +glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses +sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa +timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les +projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre +de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement +à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à +causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion +qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa sœur en +s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher +le trop plein de leurs cœurs et de recommencer le délicieux roman—si +ancien et toujours si nouveau—des premières amours.</p> + +<p>Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de +bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur +le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les +vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent +leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs +premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux +cœurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à +l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant +aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui +répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par +son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le +sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les +riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; +raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; +révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile +à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la +lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le +vide qui pourrait exister sur ce sujet.</p> + +<p>Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, +et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, +que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les +grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme +une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère +embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et +chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur +la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour +la nuit.</p> + +<p>Jeanne avait repris, le cœur gros des émotions du jour, la route +de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps +des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de +la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux +espérances de l'avenir.</p> + +<p>Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne +à Contrecœur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, +d'amour, et de bonheur.</p> + +<p>Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit +plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. +Pendant que Pierre se rendait à Contrecœur, pour demander à M. +Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements +qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort +épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du +dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du +maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie +pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le +notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille +du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de +son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu +pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de +mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de +savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans +réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, +avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, +disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, +quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle +de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique +l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. +La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés +d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop +bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans +réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. +Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, +car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur +l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer +un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points +de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait +laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que +tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait +pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.</p> + +<p>On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la +première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour +époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une +politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la +sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, +et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua +quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et +modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses +manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et +de la fermière de Lavaltrie.</p> + +<p>Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là , causèrent +longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, +et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, +qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort +satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. +Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement +marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et +comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport +pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas +trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une +fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé +que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les +projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on +ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, +on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière +définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce +qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà , la fermière +depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise +elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.</p> + +<p>Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecœur où il venait +de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde +dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir +mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre +où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui +donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité +rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles +qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de +l'église de Contrecœur, et plus bas, une petite tache grisâtre +désignait à l'œil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa +fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule +de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il +valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet +aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le +lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de +Contrecœur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se +douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi +s'endormit-il ce soir-là , en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour +et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune +fille.</p> + +<h3 class="chaphead">XIII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Père et fils</h3> + +<blockquote class="verse"> + La fortune a plus d'un caprice,<br> + J'en éprouvai tous les soucis.<br> + Voyageur que Dieu vous bénisse,<br> + Et vous ramène à vos amis,<br> + Au Canada, notre pays!</blockquote> + +<p>(B. Suite.)</p> + +<p>[Benjamin Suite, <i>La chanson de l'exilé</i> (vers 23-27), dans +<i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p> + +<p>Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain +matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le +chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à +Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger +les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin +de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque +embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la +quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son +travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire +part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait +tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la +matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son +fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait +l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde +des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement +commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un +va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser +le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du +matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des +bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; +et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des +marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel +se décida à aborder la grande question:</p> + +<p>—Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en +s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton +établissement prochain, et après avoir examiné la question sous +toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer +dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé +où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents, +continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce +sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton +affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?</p> + +<p>—Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer +quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir +devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir +quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez, +quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.</p> + +<p>—Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te +mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un +magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie. +Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se +retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des +conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de +vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer +l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les +affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais +de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et +avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile +de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire +fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les +projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux +que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et +que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon +père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après +dîner, en présence de ma mère.</p> + +<p>—Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère +soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui +donnions toute notre attention.</p> + +<p>La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait +rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient +recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et +Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le +père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication +qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son +père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au +contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et +s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était +uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à +Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté, +Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà +d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille +du vieux patriote de Contrecœur.</p> + +<p>L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de +la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme +et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications +définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son +mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait +d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe +d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse +à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la +conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à +considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la +surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la +conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:</p> + +<p>—Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu +la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets +d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car +j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de +mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez +décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de +m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être +que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus +importante et de laquelle dépend probablement la décision que je +devrai prendre moi-même.</p> + +<p>Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne +s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des +développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de +l'étonnement que produisait ses paroles:</p> + +<p>—Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était +permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement +matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma +connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de +porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous +demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec +Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecœur.</p> + +<p>Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son +fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La +fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi +immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui +prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant +un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le +vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son +émotion, répondit d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à +la fenaison avec son frère?</p> + +<p>—Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne, +cache un cœur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules +est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que +celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les +estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une +aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon +union avec mademoiselle Girard.</p> + +<p>—Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et +moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant +sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions +cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans +le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une +alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop +tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir +une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu +le consentement préalable du père de la jeune fille?</p> + +<p>—Oui mon père.</p> + +<p>—De Jean-Baptiste Girard lui-même?</p> + +<p>—Oui mon père.</p> + +<p>—Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as +demandé sa fille en mariage?</p> + +<p>—M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père, +une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène +d'élection qui a eu lieu à Contrecœur il y a quelques années. +Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement +impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de +l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec +Jeanne, mais après avoir consulté mon cœur, je me suis demandé +pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais +sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais +certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc +dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant, +m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir +bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre +consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.</p> + +<p>Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la +proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la +violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue +tremblante par la colère:</p> + +<p>—Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions +politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais +bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir +la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller +choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que +je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée +publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que +s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il +y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon +consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de +Contrecœur.</p> + +<p>Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en +prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un +homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par +un mouvement irrésistible. Il continua:</p> + +<p>—Ah! les choses en sont rendues là ! Après m'avoir défié l'année +dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par +toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes +de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir +embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton +entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là . Oubliant mes +justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et +de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment +tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans +un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour +mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu +dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard +et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un +passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre +Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon +consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard. +Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit +d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je +me prêtais à tes caprices.</p> + +<p>—Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la +pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis +au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.</p> + +<p>—Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale +quand notre fils unique que voilà , se propose d'offrir la main +d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de +Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus +d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as +peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait +peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la +famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et +je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de +famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole +est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant +d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, +mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de +Contrecœur. Voilà mon dernier mot!</p> + +<p>Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre +pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. +Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la +scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop +de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita +d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après +quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que +les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à +son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son +union avec Jeanne Girard:</p> + +<p>—Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et +je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le +passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de +celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de +son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à +Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecœur. Et +il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer +de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous +paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici +n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le +monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où +l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. +Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc +m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête +homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce +sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de +vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai +besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. +Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances +d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance +qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je +crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma +conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser +votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut +mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. +Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne +tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes +avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des +Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, +je l'ignore. J'ai bon bras, bon œil, bonne volonté et avec ces +qualités-là , on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne +soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement +volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de +bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous +le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et +laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas +rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable +d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son +père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette +regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je +sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens +vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai +l'intention d'en faire ma femme.</p> + +<p>Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui +sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir +déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme +qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au +sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et +il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le +calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout +à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions +politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus +pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à +comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce +d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en +s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:</p> + +<p>—Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir +aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie +tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me +soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que +l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de +t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. +Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; +dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de +la demoiselle Jeanne Girard?</p> + +<p>—Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. +Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me +reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau +à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.</p> + +<p>—Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère +qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, +souviens-toi que tu parles à ton père.</p> + +<p>—Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de +respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point +où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute +discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des +explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail +jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma +malle. Je partirai probablement demain.</p> + +<p>Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea +vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le +retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent +tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:</p> + +<p>—Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers +Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à +cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et +Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère +fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il +revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.</p> + +<p>Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils. +Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la +réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers +et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on +rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère +de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les +douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité +paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les +infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent +si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.</p> + +<p>Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait +qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme +s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:</p> + +<p>—Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de +nos vieux jours!</p> + +<p>Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:</p> + +<p>—En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie +à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai, +nous n'avons plus d'enfant!</p> + +<h3 class="chaphead">XIV</h3> + +<h3 class="chaptitle">Séparation</h3> + +<blockquote class="verse"> + Ô jeunes cœurs remplis d'ivresse!<br> + Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!<br> + Mille rêves dorés et mille illusions,<br> + Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...<br> + Mon cœur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!<br> + Il a vu son espoir comme une ombre passer!<br> + Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!<br> + Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!</blockquote> + +<p>(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)</p> + +<p>[Léon-Pamphile LeMay. <i>Lassitude</i>, traduction de Longfellow +(vers 17-24). dans les <i>Essais poétiques</i>, Québec, Desbarats, +1865.]</p> + +<p>Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et +personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au +sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité +d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et +la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. +Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les +domestiques avaient remarqué les manières distraites du père +Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, +cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.</p> + +<p>Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir +annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui +avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune +homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, +avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les +sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de +soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son +canot d'écorce pour se rendre à Contrecœur. C'était là maintenant, +que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du +présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout +sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père +dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire +qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire +un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette +dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix +respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien +pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé +pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare +brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant +combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre +avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne +savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à +surmonter.</p> + +<p>Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut +bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecœur, et l'étoile +commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de +la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en +sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la +fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne +l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait +venir que le lendemain soir.</p> + +<p>Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au +vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise +à ce sujet.</p> + +<p>—Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes +premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de +Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la +conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que +de rester indécis quand mon cœur et ma raison traçaient la route que +je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir +annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à +mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir +pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me +permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me +portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de +passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je +commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et +me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos +cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite +et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.</p> + +<p>Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut +cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition +ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son cœur noble et +droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune +homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés +si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques +instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit +d'une voix calme:</p> + +<p>—M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop +importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous +donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain +point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour +l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris +qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des +circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre +à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si +ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh +bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me +permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six +mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels +sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes +fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les +efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en +attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la +redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!</p> + +<p>—Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la +sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous +proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va +bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer +que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me +donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous +voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de +l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un +engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je +viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, +mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.</p> + +<p>—Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. +Vous agissez, non seulement comme un homme de cœur, mais comme un +homme sage et prévoyant.</p> + +<p>Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança +vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa +courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à +entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les +paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se +joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut». +Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il +dit à son père:</p> + +<p>—Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il +me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me +serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je +pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le +printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile +de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la +nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble +que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne +devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que +nous éprouverons, ta sœur et moi, en te voyant partir, nous +comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.</p> + +<p>—Merci, mon père. Et toi, petite sœur qu'en penses-tu? continua Jules +en s'adressant à Jeanne.</p> + +<p>La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation, +avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de +son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu +inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se +verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir +à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était +devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le +soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle +répondit:</p> + +<p>—Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon +père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement +indispensable.</p> + +<p>—Bien! petite sœur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et +puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs +de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se +diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son +engagement.</p> + +<p>—Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau +la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», +par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de +l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions +d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me +rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous +nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.</p> + +<p>La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et +pénible tout à la fois, car ce n'était que le cœur gros de regrets +que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que +Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un +dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour +voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements +nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux +de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait +en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot +d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.</p> + +<p>On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de +Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se +leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé +et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre +enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait +les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné +ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre +fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la +jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix +tremblante et solennelle:</p> + +<p>—Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à +votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs +jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez +dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie. +Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le +soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques +mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle. +Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne +serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma +fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère +que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré +le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices +qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui +m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous +réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves +cœurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas +devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre +fiancée, car l'heure du départ a sonné.</p> + +<p>Le jeune homme serra Jeanne sur son cœur dans une étreinte +passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des +adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il +se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à +le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.</p> + +<p>Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date +de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et +avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son +canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans +l'obscurité.</p> + +<p>Jules reprit la route de la chaumière, le cœur gros des événements +de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa sœur +qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du +voyageur.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents +et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre +se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à +destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison +paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses +nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour +tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:</p> + +<p>—Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle +au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie. +Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai +que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et +respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que +j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai +que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et +puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère +que je vous ai causés.</p> + +<p>Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais +son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une +réconciliation que son cœur désirait cependant. Pierre s'était +éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée +les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une +scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant +longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de +la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et +lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine, +le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme +qui pleurait auprès de lui:</p> + +<p>—Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour +nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là -bas emporte avec +lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût +permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me +pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant +moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à +l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses +préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les +deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».</p> + +<p>Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile +à comprendre, dans la chaumière de Contrecœur. Le vieillard qui +tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne +pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur +sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober +à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et +chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait +entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu +l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père +Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait +fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté +était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement +restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât, +car il était impossible pour lui de se procurer du travail au +village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison +d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du +besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours +durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se +rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une +affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune +homme était le seul membre de la famille qui fût en état de +travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible +vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses +voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le +trouble et le désespoir dans son cœur. Il avait atteint un âge où +chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé +chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré +lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de +son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions +ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de +longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux +chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.</p> + +<p>La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister +aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue +par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur +qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du +ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce +n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la +figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un +sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur +pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais +le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son +âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de +consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses +peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard +faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil +généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait +presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres +ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père +Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de +ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter +aux émotions de la jeune fille.</p> + +<p>On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur +des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard, +un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au +fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient +la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas +voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec +sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu +avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait +que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette +indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de +la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de +thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers +le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne +observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait +encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du +vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le +malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne +pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur +parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les +tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune +fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur +lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière +étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du +vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il +regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière, +sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des +circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père, +et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin +étaient indispensables.</p> + +<p>Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi +lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre, +mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une +manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade +devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant +abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait +sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort +surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute +hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours. +Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses +services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans +les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle +trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant +pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son +appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait +toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se +dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche, +épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.</p> + +<p>Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa +tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible. +Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était +répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un +dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms +de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible. +Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur +fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin +et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:</p> + +<p>—Docteur! mon père! Sauvez mon père!</p> + +<p>L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il +s'aperçut du premier coup d'œil qu'il arrivait trop tard. Le père +Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au +Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les +émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda +la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la +pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:</p> + +<p>—Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père. +Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.</p> + +<p>Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces +terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:</p> + +<p>—Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que +ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?</p> + +<p>Le médecin qui était un brave homme sentit son cœur se serrer à la +vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille +par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par +l'émotion:</p> + +<p>—Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions +ensemble pour le repos de son âme patriotique.</p> + +<p>Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur +commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.</p> + +<p>Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front +refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier +avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva +pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, +il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main +pressait encore la main froide et inerte du cadavre.</p> + +<p>Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la +déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. +Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut +le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, +la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant +à celui qui paraissait compatir à sa douleur:</p> + +<p>—Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar +terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui +sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je +suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...</p> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h2>Les filatures de l'étranger</h2> + +<blockquote class="verse"> + Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,<br> + Il est sous le soleil une terre bénie,<br> + Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,<br> + Le naufragé revoit des rives parfumées,<br> + Où cœurs endoloris, nations opprimées<br> + Trouvent un fraternel accueil.<br> + <br> + Là , prenant pour guidon la bannière étoilée,<br> + Et suivant dans son vol la république ailée,<br> + Tous les peuples unis vont se donnant la main;<br> + Là Washington jeta la semence féconde<br> + Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde<br> + Le vrai berceau du genre humain.<br> + <br> + Là , point de rois divins, point de noblesses nées;<br> + Par le mérite seul, les têtes couronnées<br> + S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;<br> + Là , libre comme l'air ou le pied des gazelles,<br> + La fière indépendance étend ses grandes ailes<br> + De l'un jusqu'à l'autre océan!</blockquote> + +<p>(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)</p> + +<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>La Voix d'un exilé</i>, version publiée +dans <i>Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i>. (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.) +Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]</p> + +<h3 class="chaphead">I</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'émigration canadienne aux États-Unis</h3> + +<p>Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire +des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans +les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris +la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les +ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques +hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour +la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et +l'émigration a continué son œuvre de dépeuplement. On prétend que +plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les +États-Unis; c'est-à -dire plus d'un tiers du nombre total des membres +de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont +corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de +comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses +habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence +de la nationalité française dans la nouvelle confédération.</p> + +<p>Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent +de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques +familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se +rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et +la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle +Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore +les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford, +Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont +généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et +leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à +reconnaître comme provenant de souche française.</p> + +<p>L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception +que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général +d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les +campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à -dire +vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les +paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la +ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des +scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de +construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous +points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était +devenu le chantier de construction de la république américaine pour +la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions +étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par +l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne +pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur +manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans +les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle, +Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore +aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les +coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements +canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves +gens, l'amour du pays natal.</p> + +<p>La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des +paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour +l'étranger<a class="footnote" href="#fn_4">4</a>. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à +Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme +cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre +des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre. +L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la +misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels +et insignifiants.</p> + +<p>Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les +États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation +assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans +les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington, +Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur +contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces +émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui +servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de +ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population +d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin +d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.</p> + +<p>Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes +voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans +l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du +travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton +qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce +grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines +américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné +le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain +qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près +vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de +sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment +alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.</p> + +<p>Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de +travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils +eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent +et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur +de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux +États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour +les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu +jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à +coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants +travaillaient généralement dans une même filature et les salaires +réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes +qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à +un frère ou à une sœur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis +du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours, +sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des +causes de ce départ en masse des populations d'origine française; +encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet +état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité +française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans +une confédération générale, toutes les possessions britanniques de +l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient +la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les +hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre +au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu +d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a +placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a +inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique, +mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable +pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de +leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise; +on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle +«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé +de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se +casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration +fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les +chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs +talents de mouchards au service de la douane et de la police; et +l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil, +se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics, +et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa +et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.</p> + +<p>N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la +confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui +disait de l'émigration canadienne:</p> + +<p>—Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons +nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.</p> + +<p>Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de +l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se +trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil, +de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.</p> + +<p>Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall +River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.; +Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam, +Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua, +Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres +industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée +de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que +l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers +du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle +confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles +filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où +se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des +deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles +merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis, +arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien +payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du +commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on +arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq +cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile +à l'étranger.</p> + +<p>L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, +parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà +la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à +la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa +bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.</p> + +<p>Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa +famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve +tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel +et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son +caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il +arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires +industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains. +Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent +certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité +étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels +de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français, +arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant +des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à +démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une +certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et +de la misère.</p> + +<h3 class="chaphead">II</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'expatriation</h3> + +<p>Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux +dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute +filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite +par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le +départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les +détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune +fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir +dignement ce devoir sacré.</p> + +<p>Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard +s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il +s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans +des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec +reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque +après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route +de la chaumière, le docteur lui avait dit:</p> + +<p>—J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et +quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous +aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la +main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa +protection.</p> + +<p>Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez +elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé +qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des +dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec +effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en +faisait sentir.</p> + +<p>La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où +elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de +son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même +chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de +louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant +le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui +répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle +considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments +d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient +envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait, +cependant, prendre une décision immédiate car il était évident +qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état +de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis +la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les +ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à +exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais +de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars +pour toute fortune.</p> + +<p>En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles +de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin +d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien +jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un +travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes +pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle +se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée +d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller +dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement +aucune sympathie dans sa douleur.</p> + +<p>La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état +d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et +lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle +pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de +sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais +Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta +de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de +pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur +satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la +solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la +société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement +en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il +lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas +loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin +l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru +implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine +d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait +eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne +s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se +prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition +pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans +expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et +suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait +qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en +tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence +inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans +l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et +Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.</p> + +<p>Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours +relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une +jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme, +pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre +alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait +s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques +et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui +compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de +sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son +projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance +qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la +mort de son père.</p> + +<p>Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait +confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les +idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la +plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait +pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la +paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu +dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai, +la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les +détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa +disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les +fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de +curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de +«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux +et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes, +elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit +qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était +nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain +eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de +remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on +trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient +l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se +plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation +des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se +vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de +Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière. +Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et +parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement +l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle +pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et +financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes +hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en +général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui +se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là , et partout l'on +déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se +voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la +misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir +le cœur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du +travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver +l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était +adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des +nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de +la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut +possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où +reposaient les cendres de son père et sa mère.</p> + +<p>La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante, +lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située +à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecœur. Après +avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du +désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et +quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui +apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle +Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut +s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez +bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour +chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison. +Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses +courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien +peu de fermiers, à Contrecœur, qui puissent se payer les services +d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour +tâcher d'aller gagner là -bas, avec les secours de ma famille, la +somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes +bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous +vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre +exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme? +continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à +emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.</p> + +<p>—Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce +que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve +par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River, +dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les +manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous +aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici, +n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?</p> + +<p>—Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon +père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à +hiverner dans les «chantiers».</p> + +<p>—Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de +Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir +trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit +déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à +vous?</p> + +<p>—Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut +de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.</p> + +<p>—Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à +l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?</p> + +<p>—C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je +n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.</p> + +<p>—Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est +difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail +dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une +famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecœur +pour les États-Unis.</p> + +<p>—Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et +il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours +vécu.</p> + +<p>—Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le +pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais +il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand +nombre de nos amis nous ont précédés là -bas et les nouvelles qui nous +arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les +manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités +avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui +depuis un an travaille aux États-Unis.</p> + +<p>Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux +paroles de sa femme, et son cœur avait été touché de pitié en +apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par +l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui +demanda:</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous, mademoiselle?</p> + +<p>—Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.</p> + +<p>—Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux +patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque +d'apoplexie?</p> + +<p>—Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.</p> + +<p>—Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous +consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon +enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre +frère ne revient pas avant le printemps prochain.</p> + +<p>—Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est +impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour +que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.</p> + +<p>—Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et +quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai +été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui +avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père, +mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis +fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres +réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous +considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille. +Qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale +sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au +village et en apprenant mon départ?</p> + +<p>—Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser +une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances +péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra +vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall +River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le +chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je +vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecœur, s'il vous est +possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des +difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez +demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours +avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous +accompagner là -bas.</p> + +<p>—Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit +Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre +avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je +viendrai vous rendre ma réponse.</p> + +<p>—Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En +attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je +vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez +connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en +voiture, après le repas.</p> + +<p>La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de +démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins +triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur +raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le +souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait +déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.</p> + +<p>Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le +docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des +circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui +et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner +afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les +chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le +fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait +intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à +remplir.</p> + +<p>Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa +protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui +eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du +travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux +États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays, +si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en +outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse +de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps +suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait +de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à +trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se +trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces +détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui +promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le +départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant, +préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au +retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur +s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son +absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait +refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient +suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses. +Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait +pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour +couvrir ses frais de retour.</p> + +<p>Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du +fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets +qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune +fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait +placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença +immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle +touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient +aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de +son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La +pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces +temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée, +menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune +avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et +timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève +de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.</p> + +<p>Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le +docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au +chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un +sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne +avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses +dents:</p> + +<p>—Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente, +et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à +obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que +les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français +s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour +fuir la pauvreté de la patrie!</p> + +<h3 class="chaphead">III</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le voyage</h3> + +<p>Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection +à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles +de Contrecœur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs +générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils +cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la +famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote +et un homme de cœur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de +Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses +camarades de Contrecœur, sous les ordres du capitaine Amable Marion. +Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il +fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour +échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son +absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts +pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en +attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille +francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen +ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis +qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le +talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut +un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant +considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de +l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans +la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis +se mit à l'œuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en +dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint +jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus +suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé +les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré +jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de +vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre +de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très +mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix +ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années, +mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la +vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis +succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son +fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel, +avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années +encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune +homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait +apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme +et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les +devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se +dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour +cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas +de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne +fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et +ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de +temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les +plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes +s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce +pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer +dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille +nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait +une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se +réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les +fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre +de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été +préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un +fermage assez élevé pour une période de deux ans.</p> + +<p>Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage +des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille +Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied +d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au +nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall +River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans; +Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur, +âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.</p> + +<p>Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur +était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout +faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire +les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du +départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du +village, et l'on se coucha tard et le cœur gros de regrets, ce +soir-là , chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit +deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées +entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux +voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La +jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la +suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait +de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils +pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.</p> + +<p>Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu +à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et +tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis +où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain, +sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en +touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent. +En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne +pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles +qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut +impossible de fermer l'œil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de +bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour +transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où +quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment +où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se +serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière +fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait: +la misère continuait son œuvre de dépeuplement et l'on avait quitté +la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le +travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux +de chaque jour.</p> + +<p>Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir +à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall +River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le +premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à +la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle +pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la +rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente +des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour +se rendre à sa destination.</p> + +<p>Le système des communications par voies ferrées entre la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques +années, des améliorations trop importantes au double point de vue du +commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire +ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles +pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour +l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se +concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts +internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour +tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si +intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que +les voies de communication pour le transport des voyageurs et des +marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt +national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu +à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines +séculaires qui existaient entre les races française et anglaise +en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de +Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés +des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la +tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées +qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup +d'œil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement +d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il +est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop +peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication, +au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays. +L'exemple de la république américaine était là , cependant, pour +prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des +canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle +transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et +prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste +français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce +territoire était réduit en surface en raison du carré des distances, +c'est-à -dire, dix à vingt fois moins grand.</p> + +<p>Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers +et des marchandises entre les principales villes de la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic +Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal +& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la +compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a +eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à +destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition, +depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services +bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre +Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore +la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le +voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas +peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations +d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la +distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River +Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier, +dans l'État du Vermont.</p> + +<p>La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la +mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la +route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston +et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette +ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à +Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River, +dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans +l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement +relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke, +petite ville florissante située au centre de la partie du Canada +français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement +forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe, +Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.</p> + +<p>La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat +de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et +Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de +conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif +exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux. +Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux +brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on +mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés +qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de +première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne +et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante, +tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que +justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause +première de ces changements importants. Des agences pour la vente des +billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres +importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et +les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par +des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et +les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la +ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre +trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent +les deux langues—l'anglais et le français—et des wagons dortoirs +et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui +désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque +enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et +ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis +faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve +d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le +trajet de Montréal à Fall River—363 milles—se fait aujourd'hui, +en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.</p> + +<p>Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes +américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une +des causes principales qui ont produit le mouvement général +d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes +administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute +d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer +et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu +à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde +entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant +canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des +richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime +toutes celles-là : c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque +jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa +famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier +que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler +pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette +de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada +et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les +Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour +prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve +irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de +personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne +des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne +se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal, +resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère, +quand la patrie est là , à quelques pas, et les communications sont +aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient +atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux +États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il +est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les +Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien +être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de +l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction +forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le +besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il +soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il +est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y +appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les +hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes +émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.</p> + +<p>Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il +avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du +travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village +lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en +s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:</p> + +<p>—Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je +laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de +mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais +faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes +menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit, +et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le +pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à +traîner une vie de souffrances et de privations.</p> + +<p>Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour +payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets +de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune +qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les +dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M. +Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi +la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et +l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie, +toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à +parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé +pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et +la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de +l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.</p> + +<p>Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et +avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir +été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva, +vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts. +Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard +descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour +le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua +Railroad».</p> + +<p>Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans +contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe +aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui +comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de +grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule +ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de +billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac, +restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles +d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages; +et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles +d'attente pour les omnibus et les «tramways».</p> + +<p>Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour +veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du +chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et +spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on +parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la +gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du +«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du +même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les +attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement +ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies +industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été +retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu +du travail pour toute la famille.</p> + +<p>En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal, +Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient +installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement +confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les +membres de la famille.</p> + +<p>On dormit, ce soir-là , sous le toit de l'étranger et les fatigues +du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve +toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce +sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le +mal du pays.</p> + +<h3 class="chaphead">IV</h3> + +<h3 class="chaptitle">Fall River, Mass.</h3> + +<p>Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes +premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se +trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement +canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et +à l'amélioration des voies de communication entre les districts +agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire, +ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la +prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à +la construction des voies ferrées et au développement des industries +nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus +loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des +filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement +l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales +de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée +d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.</p> + +<p>C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve +indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à +propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le +mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens +intelligents et laborieux au Canada français.</p> + +<p>La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive +droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière +Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York, +14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de +Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656, +époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains +colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la +rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en +1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne +des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites, +deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une +douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les +colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le +laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les +indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les +guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre +les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre +Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River, +ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount +Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de +la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers +établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel +Church sur les bords de la rivière Quequechan,—expression indienne +qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces +établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la +farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15 +juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de +l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées +de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent +le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice +volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de +la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown +fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les +législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804 +ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on +abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de +Fall River que la ville porte aujourd'hui.</p> + +<p>La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel +Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues +South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que +cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais, +Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans +l'État du Rhode Island, en 1790.</p> + +<p>On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663 +broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de +17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants +n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur +des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.</p> + +<p>La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton +fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy +Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent +érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en +opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811 +par le colonel Joseph Durfee.</p> + +<p>Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de +10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises +industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des +habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de +34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le +chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait +acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle +communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le +premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14 +années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River +a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de +l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur +les champs de bataille.</p> + +<p>Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa +parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans +on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On +peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des +productions industrielles:</p> + +<pre> + Années Nombre de broches + + 1865................ 265,321 + 1866................ 403,624 + 1867................ 470,360 + 1868................ 537,416 + 1869................ 540,614 + 1870................ 544,606 + 1871................ 730,183 + 1872................1,094,702 + 1873................1,212,694 + 1874................1,258,508 + 1875................1,269,048 + 1876................1,274,265 + 1877................1,284,701 +</pre> + +<p>Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton +d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles +filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un +dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus +à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par +le tableau suivant qui est officiel:</p> + +<pre> + Production totale des États-Unis 588,000,000 yds + " de la Nouvelle Angleterre 481,000,000 + " de Fall River, 343,475,000 +</pre> + +<p>Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il +faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux +capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le +nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les +capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de +30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de +139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de +15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre +$450,000 et $500,000.</p> + +<p>La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875 +et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall +River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation +considérable pour l'avenir.</p> + +<p>Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense +établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux +imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme +perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous +le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des +assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des +propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37 +le montant des impôts perçus pendant l'année.</p> + +<p>Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes, +et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur, +offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.</p> + +<p>L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières +années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et +spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts +énergiques de ses citoyens entreprenants.</p> + +<p>Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour +les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq +journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine, +parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde +entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes +employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de +caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit +d'économie de la population ouvrière de Fall River.</p> + +<p>La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est +généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte +environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières +familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année +suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait +un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des +Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau +pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent +remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada. +Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions +étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir +le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à +Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement +deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des +Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les +Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle +est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens». +L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de +Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la +religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le +faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants +d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se +procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre +est relativement restreint.</p> + +<p>Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec +plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et +obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux +au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les +écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui +paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont +été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent +aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en +général, aient eu une existence assez précaire en raison des +changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la +colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis +leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile +des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à +se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins, +journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se +trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont +établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes, +et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour +l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds +d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des +épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et +quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle +clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le +monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation +des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada, +et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre +Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres +industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont +établis.</p> + +<p>Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle +générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et +enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y +ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de +commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces +derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui +fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement +modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques +fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes +Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs +d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier +d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son +assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les +Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec +avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et +écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des +filatures de coton, à Fall River.</p> + +<p>L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis +neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on +appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des +positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de +ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation +afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort +soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler. +Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux +États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui +pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au +détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a +pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la +population canadienne est relativement insignifiante, quoique le +nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une +proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens +d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur +revient, à la gestion des affaires publiques.</p> + +<p>Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique +de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante +qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi +misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une +certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et +de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui +retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils +étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au +pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient +être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par +des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère +règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière +étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des +émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir +à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où +l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la +Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les +chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que +tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de +décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui +accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous +ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du +progrès et de la civilisation.</p> + +<h3 class="chaphead">V</h3> + +<h3 class="chaptitle">La filature</h3> + +<p>Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall +River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat +des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son +ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces +premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de +comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des +comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de +qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude +chez les marchands de détail de Fall River.</p> + +<p>Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les +commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de +commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique +facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux +États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par +escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois +lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent +généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a +cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes +avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer +que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du +plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.</p> + +<p>Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des +fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient +leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur +accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de +visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel, +obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père +dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient +alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les +détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires +réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire +face aux dépenses courantes.</p> + +<p>Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux +égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait +dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage +avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son +esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à +supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues +de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur +dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père. +Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait +oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que +sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère. +L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme +une sœur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son cœur +qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par +les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné +qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable +à la jeune fille, lorsque ses sœurs lui eurent raconté les +circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants +eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait +rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle +se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.</p> + +<p>Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au +travail furent employés à renouer connaissance avec quelques +familles de Contrecœur qui les avaient précédés dans l'exil et qui +s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations +désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature +«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin +de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à +travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie +et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du +tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux +cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois. +Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la +chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame +spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au +coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la +soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné, +travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés +maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à +filer à travail intermittent (<i>mule spinning</i>). Cette dernière +occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs +reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres +employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait +eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui +s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune +homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à +broches (<i>mules</i>).</p> + +<p>Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient +qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord +mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations +respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour +qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais +comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre, +sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui +permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la +prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage, +et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider +jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les +travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et +les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les +travaux qu'on leur avait assignés.</p> + +<p>M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités +que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux +et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall +River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable +prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au +service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié +au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé +comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut +cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se +trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de +ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous +les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église +décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des +grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient +forcément le souvenir de la patrie absente.</p> + +<p>Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la +direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus +intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne +heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être +debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le +déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient +à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait +lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis +conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur +assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus +haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour +les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M. +Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de +déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des +circonstances assez favorables, le premier jour de travail à +l'étranger.</p> + +<p>L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes +canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des +filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un +sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche +réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre +qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction +aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une +position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés +dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie +pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance +toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants, +maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À +chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant +qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas +attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers +et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées +avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts +fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger +des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix +heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à +permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les +samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En +un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs +accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui +donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là +pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour +veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour +assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande +roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur +principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur +mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un +sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens +qui n'ont connu jusque-là , que les occupations paisibles et le +laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières +semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé, +mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit +généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour +la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le +prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait +régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées +atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas +un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer +leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi +compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses +dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens +dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient +prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles +ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il +n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville +manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur +des bases plus solides.</p> + +<p>L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail +des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se +familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque +membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont +augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les +heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement +rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des +amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes +relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à +peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des +villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du +jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se +familiarisent avec la langue anglaise.</p> + +<p>Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de +logements (<i>tenements</i>) économiques à l'usage de ses ouvriers, +et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la +famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements, +quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble. +Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et +possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River +n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.</p> + +<p>Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les +lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques +pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute +infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des +surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant +n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations +industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les +parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques, +à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font +honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte +une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers +recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation +gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées +comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (<i>Grammar +Schools</i>) 19, écoles intermédiaires (<i>Intermediate schools</i>) 21; écoles +primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes +employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés, +à la date du 1<sup>er</sup> janvier 1877, était de 8864. Une somme de +$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour +l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été +dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des +autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce +qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction +gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677. +L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et +aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis. +Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même +libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs +années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et +la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la +direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec +l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques. +Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les +avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se +fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles +particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans +différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y +envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution +mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir +à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues +soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire +anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui +désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les +avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui +désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes. +Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux +États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on +est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs +espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple +américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa +part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et +intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle +que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les +ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie, +l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé. +L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et +peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en +aucune autre partie du monde.</p> + +<p>On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux +États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes +qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme +tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises +industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse +maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la +certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque +les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi +la classe ouvrière.</p> + +<h3 class="chaphead">VI</h3> + +<h3 class="chaptitle">Les salaires dans les filatures</h3> + +<p>La question des salaires payés pour les travaux de la filature, +depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont +occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant +le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes +fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du +monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et +dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut +en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé +d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement, +fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à +proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours +vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui +ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de +l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait +espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater. +Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des +Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à +présent chose illusoire. Partant de là , et voyant chaque jour +s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher +du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté +pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert +sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui +fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède +énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques +d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait +en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies +physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du +rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au +patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur +offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils +abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la +question des salaires, lorsque cette question forme probablement la +seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver +à un moyen pratique de rapatriement.</p> + +<p>Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent +généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs +compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans +trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris +en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière +loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi +à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant +que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller +chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000 +distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient +produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette +question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de +rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait +peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun +sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une +mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par +la prévarication des autres.</p> + +<p>Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps +que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des +avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette +vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique +que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une +entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner +chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars +qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?</p> + +<p>Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun +sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, +quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. +Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales +que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème +d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les +Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent +qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont +avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut +passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le +premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller +à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il +y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des +charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se +prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris, +depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à +ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une +manière définitive. Voilà , jusqu'à présent, les résultats de la loi +de rapatriement.</p> + +<p>Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir +enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre +un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada +français, mais on peut facilement les mettre au courant de la +position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires +qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont +engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe, +à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier +et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec +connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une +intelligence raisonnée de la question du rapatriement.</p> + +<p>Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une +exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par +des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus +importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine +de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs +établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, +on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme +correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de +l'émigration canadienne aux États-Unis.</p> + +<p>On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait +s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais +il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall +River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton +fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres +précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les +travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de +chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les +établissements industriels de Fall River:</p> + +<pre> + Cardeurs par jour .............$1.03 + Fileurs " " ............... 1.44 + Bobineuses (spoolers) .......... 95 + Warpers ....................... 1.17 + Passeuses-en-lames ............ 1.00 + Empeseurs (Slashers) .......... 1.70 + Tisserands .................... 1.23 + Moyenne générale $1.21¾. +</pre> + +<p>Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux +ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, +mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des +salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux +dollars par jour. Cette moyenne de $1.21¾ doit donc être +considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent +aucune position exceptionnelle dans la filature.</p> + +<p>Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du +cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, +est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les +aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants +canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (<i>back boys, +doffers, tube boys</i>) varient de 28 cents par jour pour les plus +jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65 +cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre +de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom +de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces +ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures +se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches +verticales, soit à broches horizontales—(<i>frame spinning</i>)—et +ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, +en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.</p> + +<p>Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des +femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce +système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont +probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les +salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au +travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de +$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit +métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme +il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les +ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les +ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, +une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des +«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix +ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.</p> + +<p>Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la +famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un +tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les +tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des +actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River +jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, +lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les +commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis +cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la +panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent +avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les +industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en +général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons +eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et +leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, +fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup +de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des +ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par +la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une +troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis +que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit +de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, +on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des +filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, +sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance +relative.</p> + +<p>Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du +premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait +fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des +travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait +suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et +Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait +fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes +ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris +un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières +difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de +lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait +le filage de la chaîne des tissus.</p> + +<p>Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une +somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des +dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès +le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques +dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses +frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle +gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia +à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir +payé ses dépenses de chaque mois.</p> + +<p>Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir +fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, +obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme +apprentie, avec ses sœurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme +aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants +avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour +les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les +bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà +lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.</p> + +<h3 class="chaphead">VII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le 24 juin 1874</h3> + +<p>Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt +apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se +trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec +impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et +de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi +à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de +présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci +viendrait la rejoindre à Fall River.</p> + +<p>Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer +bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la +considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère +doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et +toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne +Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un +modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté +mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous +ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes +ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était +réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de +«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel +elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures +de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares +ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.</p> + +<p>Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son +père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre +Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. +Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un +travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et +sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui +avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit +pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la +langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. +Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, +quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui +se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de +nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de +leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée +dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se +sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début, +de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis +éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans +l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, +et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient +devenues ses compagnes inséparables.</p> + +<p>Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le +temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue +maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles +américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que +firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent +monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les +égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui +être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes +canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui +témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un +sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était +un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques +années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait +parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son +père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son +travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite +au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.</p> + +<p>M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne +et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils +paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa +femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié +finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et +Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur +leur compte, on en était resté là .</p> + +<p>Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre +fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait +éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus +sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans +arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon +fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans +oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait +bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, +et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du +présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.</p> + +<p>Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était +empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecœur pour lui faire +part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où +il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard +s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance +régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait +ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était +certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les +renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre +reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent +la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque +jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecœur. M. Dupuis, +sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se +faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus +cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.</p> + +<p>Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations +franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de +s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de +Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse +franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel +énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration +promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui +suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait +par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui +avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la +société Saint-Jean-Baptiste de Montréal<a class="footnote" href="#fn_5">5</a> à toutes les sociétés +nationales des États-Unis:</p> + +<div class="letter"> + +<h4><b>ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.</b></h4> +<h4>COMITÉ D'ORGANISATION.</h4> +<h4><i>Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des +États-Unis.</i></h4> + +<p>Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter +un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des +États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le +24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une +pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la +pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et +la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les cœurs +canadiens.</p> + +<p>La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence +d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la +satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui +offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil +comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses +traditions.</p> + +<p>Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur +développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le +souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances +ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de +resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie, +de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se +connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et +de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles +destinées pour la race française en Amérique.</p> + +<p>S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent +des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la +population canadienne française<a class="footnote" href="#fn_6">6</a>.</p> + +<p>(Suivaient les signatures.)</p> + +</div> + +<p>Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue +française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se +rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs +compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient +déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour +l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise +du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées +de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour +l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall +River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne +d'un cent par mille pour le voyage.</p> + +<p>L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous +les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se +préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays +la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River +avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin, +et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps +à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté +faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait +l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient +de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se +payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur +Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait +d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir +consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il +serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par +son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme +était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de +«Cercle-Montcalm»,<a class="footnote" href="#fn_7">7</a> et il serait, sans aucun doute, enchanté de +faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre +quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur +ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et +d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que +le jeune homme devait se rendre à Contrecœur, lui remit une lettre +à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques +recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci +était de retour au village.</p> + +<p>Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père, +commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva +surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les +amis et les parents de Contrecœur, lorsqu'arriva le moment du +départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un +corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et +deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour +les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les +changements ordinaires des trains quotidiens.</p> + +<p>Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon +voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer +l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de +l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à +ce pèlerinage patriotique.</p> + +<p>Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la +population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir +de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues +et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des +États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus +cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée +par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille +personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis +s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce +défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique. +Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux +sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur +un parcours de trois milles, offrait un coup d'œil magique. On +comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois +bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques +représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le +parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et +littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et +sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des +arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des +inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle +était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité, +fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration.</p> + +<p>La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste +église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup, +même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus +riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et +aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur +éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la +foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent +prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de +vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet +splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la +politique, de la littérature et des professions libérales, et des +santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale +des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours +remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de +l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui +avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut +d'amour et de fidélité à la patrie commune.</p> + +<p>Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en +convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut +discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive. +Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de +Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette +belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au +comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre +les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un chœur de +plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens +émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom.</p> + +<p>Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les +diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était +enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses +camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur +honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du +voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis +qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué +du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la +convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés, +il s'était empressé de se rendre à Contrecœur afin de serrer la +main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts +pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le +docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En +réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua +longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et +lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à +Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme, +et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel, +il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de +Contrecœur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste +Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis +d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle +annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.</p> + +<p>Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la +mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en +prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant +de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui +disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de +connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces +termes:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Chantiers de la Gatineau,</p> + +<p>Dans la forêt, ce 15 mai 1874</p> + +<p>Bien cher père:</p> + +<p>Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre +par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des +dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais +malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous +voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen +des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de +pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces +sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la +descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas +m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon +«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions +très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par +mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous +fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave cœur dont +j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons +nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et +aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je +l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ +de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les +rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer +sur nos cœurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris, +et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse +bien fort ma sœur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de +mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.</p> + +<p>Ton fils dévoué,</p> + +<p>JULES GIRARD.</p> + +</div> + +<p>Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un +certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure +s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas +remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter +cette émotion passagère, et il dit au docteur:</p> + +<p>—Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard +inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère +sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que +contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.</p> + +<p>—Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui +faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très +agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté +l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que +souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté. +Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre +et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu +immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est +un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les +inspirations de son cœur, et son départ pour les chantiers, +l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre +lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père +Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé +emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre +était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper +des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier. +Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont +amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au +mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame +Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis +la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la +jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les +circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel +fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire +part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de +son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard +abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au +retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans +la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du +passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir +de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter +cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre +avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère +et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre +Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son +bonheur et sa prospérité.</p> + +<p>—Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus +que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais +porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à +la considérer comme une sœur, et chacun prendra sa part de bonheur +dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère +et à son fiancé.</p> + +<p>Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois, +serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de +reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à +Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques +cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se +joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le +voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile +à comprendre.</p> + +<h3 class="chaphead">VIII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Michel Dupuis</h3> + +<p>Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la +lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main +de Jeanne n'était pas libre et que son cœur appartenait depuis +longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué +à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille, +mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible, +lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui +annonçaient que Jeanne en aimait un autre.</p> + +<p>Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il +aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et +généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son cœur blessé +se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans +une position aussi cruelle.</p> + +<p>La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le +jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa +famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son cœur.</p> + +<p>Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails +de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne +nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecœur. Toute +la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en +apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main +de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de +son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur +l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les +lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecœur. Après +avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma +dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude +cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut +de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute +tremblante d'émotion:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Chantiers de la Gatineau</p> + +<p>ce 15 mai 1874.</p> + +<p>Ma très chère Jeanne:</p> + +<p>Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer +les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à +Contrecœur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques +instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée, +ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire +parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails +de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui +m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne, +les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille +de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon +cœur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des +forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je +vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre +cœur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma +chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque +jour, j'ai fait des vœux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour +au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme. +Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans +l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de +travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je +consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau +pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas, +chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable +père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part +que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au +revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui +qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour +vous. Aux premiers jours de septembre!</p> + +<p>Votre fiancé devant Dieu,</p> + +<p>Pierre Montépel.</p> + +</div> + +<p>La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut +avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui +qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du +délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et +de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre +qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.</p> + +<p>Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens +qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter +à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des +événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite +énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses +parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils +ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui +s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita +vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.</p> + +<p>Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On +avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup +d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son +retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades +d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de +la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait +continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune +homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes +d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de +cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait +probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne, +et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.</p> + +<p>Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se +trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle +on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de +correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec +plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à +Contrecœur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard +lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler +dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa +protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait +cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait +maintenant le chef de la famille.</p> + +<p>On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver +une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de +nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de +poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement +répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les +quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne +devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le +retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes +étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se +trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les +voyageurs étaient à Contrecœur depuis deux jours, et Jules s'était +empressé d'écrire à sa sœur pour lui annoncer leur arrivée au +village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre +qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il +arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.</p> + +<p>Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis, +et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en +présence de ses amis, la lettre de son frère:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Contrecœur, ce 17 septembre 1874.</p> + +<p>Ma chère Jeanne</p> + +<p>C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur +que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux +t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre +père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille +étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton +fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous +faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la +porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais +pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui +nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans +préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et +ton départ de Contrecœur. Je croyais rêver, mais on me dit de +m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les +renseignements voulus. Ah! chère sœur, le malheur t'a rudement +éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille, +tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu +les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon +adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais +bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà , est +complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à +Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus +franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et +sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui +s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été +de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe +de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans +les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous +serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez +bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de +difficultés pour te trouver, en arrivant là -bas. Si tu travailles +encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu +te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour +t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes +qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite sœur, et n'oublie +pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon +mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié. +À dimanche prochain!</p> + +<p>Ton frère qui t'aime,</p> + +<p>JULES GIRARD.</p> + +</div> + +<h3 class="chaphead">IX</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'incendie du «Granite Mill»</h3> + +<p>Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à +Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à +destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions +et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs +descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad» +et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne, +afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.</p> + +<p>Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués +de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment +d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes +de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes +gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main +à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné +d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.</p> + +<p>On se mit à table où quelques personnes étaient en train de +causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la +conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute +voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails +d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et +causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses +commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de +l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.</p> + +<p>—Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé +une manufacture, hier matin, à Fall River?</p> + +<p>—Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous +arrivons de Montréal, ce matin même.</p> + +<p>—Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune +homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce +monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails +du désastre.</p> + +<p>—Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de +Pierre un numéro du journal, <i>L'Écho du Canada</i>, en date de la +veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:</p> + +<blockquote> +<b>«FALL RIVER EN DEUIL!»</b><br> +<i>Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes +brûlées et 36 blessées!</i> +</blockquote> + +<p>—Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en +s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons, +qu'a eu lieu cette catastrophe.</p> + +<p>—Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'œil sur le +journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte +rendu de cette terrible affaire.</p> + +<p>Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que +l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris +connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une +manière cruelle et si inattendue:</p> + +<p>(<i>De L'Écho du Canada<a class="footnote" href="#fn_8">8</a> du 19 septembre 1874.</i>)</p> + +<p>«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu +s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture +«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient +sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers +étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la +tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes, +femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au +sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et +poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité +effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les +malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des +cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux +des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour +rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie. +D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent +gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte +contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des +mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris +leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus +calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès, +à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était +horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur +apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace +pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On +apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent +assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des +blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui +continuaient leur œuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un +spectacle impossible à décrire.</p> + +<p>«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles +ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et +on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui +étaient entassées dans la partie sud de la salle.</p> + +<p>«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par +une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui +les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une sœur chérie.</p> + +<p>«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux +qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres +étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient +dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes +étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques +hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres. +Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des +longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser +glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts +héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de +lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son +brave cœur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.</p> + +<p>«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le +théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué +tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de +l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui +prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins +canadiens étaient aussi là , plein de zèle et d'activité, offrant +leurs services aux blessés.</p> + +<p>«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a +été transmise par les autorités compétentes.</p> + +<p>«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français; +cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en +sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du +mur.</p> + +<p>«Tués.—Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le +malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.</p> + +<p>«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie +Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie +Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans; +Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter; +Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James +Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.</p> + +<p>«Blessés.—Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric +Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia +Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna +Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington; +Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson +Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle +Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary +Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan; +Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe; +William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm. +Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.</p> + +<p>«Total—tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.</p> + +<p>«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait +au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les +yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle +du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte +d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le +télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier +centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment, +M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite +et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver. +Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule +des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une +surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de +l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de +l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la +fuite.</p> + +<p>«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier +échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la +«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il +n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans +les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une +partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais +presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut +qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre +sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes +parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne +fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary +reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques +instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème +étage.</p> + +<p>«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans +la filature, mais mes deux sœurs Victorine et Délia y étaient +employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et +j'aperçus ma sœur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui +criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes +bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte +pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune sœur +Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.</p> + +<p>«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le +premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les +enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la +porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut +repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le +passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants, +poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les +sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles +jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il +avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur +une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se +cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature. +Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la +fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux +enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous +avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur +canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de +sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les +flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du +toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours, +mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une +poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une +seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde +qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une +descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en +quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques +égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes +accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se +tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à +une mort terrible.</p> + +<p>«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à +l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour +échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les +matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne +s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a +également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort +quelques heures après, des suites de ses blessures.</p> + +<p>«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien, +Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé +de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les +logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans +l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants +avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne +Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des +blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque +et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut +lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment +où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La +jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le +bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement +à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus +profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.</p> + +<p>«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent +en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu +faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à +ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre +eux furent blessés grièvement en faisant leur service.</p> + +<p>«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de +Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M. +Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi +immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall +River.</p> + +<p>«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en +cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme +ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents +de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser +des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses +établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement +acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour +ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et +enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à +comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons +profiter de cette terrible leçon.</p> + +<p>«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné +l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert +par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable +des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués +aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui +parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux +informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie, +qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible +les souffrances occasionnées par l'incendie.»</p> + +<h3 class="chaphead">X</h3> + +<h3 class="chaptitle">La réunion</h3> + +<p>Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails +navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans +prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le +bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis +comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se +serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules +dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:</p> + +<p>—Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à +nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de +respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens +qu'il me faut verser des larmes, car mon cœur est prêt à se briser.</p> + +<p>Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement +des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque +départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent +au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour +regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui +passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient +et des piétons qu'ils coudoyaient.</p> + +<p>Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur +promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter +dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent +tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses +émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé +jusque-là :</p> + +<p>—Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à +faire. Ta sœur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons +espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon +ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération +dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la +ranimer de notre présence.</p> + +<p>Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre, +et Pierre le secoua par le bras en lui disant:</p> + +<p>—Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre +ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en +attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il +soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall +River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche, +mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la +recherche d'un bureau de télégraphe. +</p> + +<p>Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le +pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre +s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se +trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était +absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs, +et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude +cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.</p> + +<p>Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale +nouvelle de l'accident arrivé à sa sœur l'avait plongé, et les deux +amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement +retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du +chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne +heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six +heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la +foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie, +lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre +s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles +informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même. +Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste +des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient +strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans <i>L'Écho du +Canada</i>.</p> + +<p>Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse, +se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment +où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un +fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans +les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien, +connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir +d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont +Jeanne avait été victime.</p> + +<p>—Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?</p> + +<p>—Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur +l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que +Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait +des vœux pour sa guérison.</p> + +<p>On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison +où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis +s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient +arriver ce soir-là , et on les attendait avec une impatience facile à +comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire +connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la +bienvenue:</p> + +<p>—Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter +de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos +autres enfants?</p> + +<p>—Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur +répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.</p> + +<p>On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les +enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux +voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la +désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état +pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur +mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles +de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de +Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.</p> + +<p>—La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer +votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à +Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les +médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le +docteur est là , et je vais le consulter pour savoir s'il serait +prudent de la déranger.</p> + +<p>—Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé +de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant, +avant d'aller plus loin.</p> + +<p>On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement +en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là . Il +répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et +il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout +danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout +faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla +aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter +devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même +à recevoir la bonne nouvelle.</p> + +<p>Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard +il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement +dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en +voyant la figure pâle et défaite de sa sœur qu'il aimait tant. Il se +baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de +joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:</p> + +<p>—Jules! mon frère! Jules!</p> + +<p>—Oui! c'est moi, petite sœur: ton frère Jules qui t'aime toujours et +qui est bien heureux de te revoir.</p> + +<p>—Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout +dans la chambre.</p> + +<p>Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait +comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il +s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser +respectueux.</p> + +<p>—Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur +continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus +de mal, car j'ai là , près de moi, mon frère et mon fiancé.</p> + +<p>Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle +avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.</p> + +<p>Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser +seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant +d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des +émotions violentes.</p> + +<p>—Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du +monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut +qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait +produire de mauvais effets.</p> + +<p>Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après +une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille, +malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait +tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des +voyageurs.</p> + +<p>On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de +Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait +formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel +Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la +jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter +en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par +la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada, +dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant, +Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour +prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.</p> + +<p>Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était +écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que +le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna +en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de +reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa sœur et la +pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait +tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur +et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur +affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils +avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.</p> + +<h3 class="chaphead">XI</h3> + +<h3 class="chaptitle">Épilogue</h3> + +<p>La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des +progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au +bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins +les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite +de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La +pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui +semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le +souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant, +lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis. +Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes +pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de +lui.</p> + +<p>Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que +Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de +l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer +dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré +les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de +retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même +eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.</p> + +<p>Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre +commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer +dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore +aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils +invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire +une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les +environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au +cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où +s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en +lettres d'or:</p> + +<blockquote id="memorial"> + †<br> + À LA MÉMOIRE DE<br> + Michel Dupuis<br> + Mort héroïquement le<br> + 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans<br> + En sacrifiant sa vie<br> + Au milieu des flammes, lors de<br> + L'incendie du «Granite Mill»<br> + Pour aider au sauvetage des<br> + Femmes et des enfants.<br> + R. I. P.</blockquote> + +<p>Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve +de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu, +et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du +cher défunt.</p> + +<p>Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille, +et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque +dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner +le monument.</p> + +<p>L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage +du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à +Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait +bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale +qu'elle reçut dans la famille de Pierre.</p> + +<p>La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé +que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour +de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire +de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la +famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation +de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion +des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en +contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa +famille.</p> + +<p>Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages +que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il +avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le +jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis, +maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un +rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.</p> + +<p>Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi +à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient +sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller +vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.</p> + +<p>Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au +Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend +alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en +payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre +Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique, +l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait +valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».</p> + +<hr> + +<h3>Footnotes</h3> + +<p id="fn_1">{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien. +On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se +dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le +«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.</p> + +<p id="fn_2">{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les +bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie: +radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à -d: former des radeaux.</p> + +<p id="fn_3">{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant, +au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur +pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée +d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de +l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et +par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets +qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean +comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.</p> + +<div id="fn_4"> +<p>{4} Extraits de <i>La France aux Colonies</i> par E. RAMEAU: +L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers +les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer +à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de +cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an, +d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement +de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850 +ne saurait expliquer.—p. 325.</p> + +<p>(<i>Extrait du cens</i> de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine, +14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;—Vermont, +14,470;—Massachusetts, 15,862;—New York, 47,200;—Pensylvanie, +2,500;—Louisiane, 499;—Ohio, 5,880;—Michigan, 14,008;—Illinois, +10,699;—Missouri, 1,053;—Wisconsin, 8,277;—Minnesota, 1,417;—Nous +ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent +avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous +cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et +du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts. +Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000 +Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les +parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus +immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ +18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le +Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de +l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du +Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans +le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la +presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous +les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout +64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous +de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses, +et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans +les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les +Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de +l'Amérique anglaise aux États-Unis.</p> + +<p>Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont +fournies 1—l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui +nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2—sur +l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des +États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en +français; 3—sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur +la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.</p> + +<p>Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment +aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux +États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration +plus haut que nous ne le faisons.—p. 327.</p> + +<p>En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous +trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York, +7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France, +Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek +et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir: +Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière +Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de +Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de +familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles +allemandes.—p. 328.</p> + +<p>En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de +l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés +ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les +causes suivantes à l'émigration: 1—Le manque de chemins et de ponts +pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de +la couronne; 2—les concessions abusives de vastes étendues de terres +faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des +compagnies; 3—le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie +de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée +et préjudiciable; 4—les vices d'administration qui existaient dans le +mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois +faites au commerce sur ces mêmes terres;—enfin plusieurs autres motifs +qui ne sont qu'accidentels ou locaux.—p. 187.</p> + +<p>M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait +personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants +canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855, +total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les +omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier. +D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune +gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie +plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient +très peu des seconds.</p> + +<p>D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément +répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne +correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut +juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population +aussi peu considérable.—p. 330.</p> + +<p>Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population +canadienne des frontières de l'État de New-York: 1—sur le lac +Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh +et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga +1,000 à 1,200 âmes; 2—sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du +lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la +Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens, +ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur +le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans +l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on +compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone, +Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à +l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi, +presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin +depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent +le Canada.»—p. 334.</p> + +<p>Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants +canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre +d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien +d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000 +par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces +100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés +aujourd'hui, ci: 200,000 individus.—Les 20,000 Canadiens laissés dans +l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte +pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur +pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps), +ci: 100,000 individus.—Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants, +voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient +certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente +ans, au moins 350,000 âmes.—On voit donc que, même en tenant un large +compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières, +notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000 +individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre +dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment +décimée par des émigrations de toute nature.—p. 336.</p></div> + +<p id="fn_5">{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par +MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire +du comité d'organisation.</p> + +<p id="fn_6">{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux, +notamment dans <i>L'Écho du Canada</i> du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est +reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi: +«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd. +Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec +vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour +organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation, +MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit +Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill. +Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr +W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault, +Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois, +P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils, +Secrétaire du Comité d'Organisation.</p> + +<p id="fn_7">{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date +du 11 avril 1874.</p> + +<p id="fn_8">{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction +de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du +Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É]</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..c29e054 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14536 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14536) diff --git a/old/14536-8.txt b/old/14536-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0e6c914 --- /dev/null +++ b/old/14536-8.txt @@ -0,0 +1,7197 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jeanne la Fileuse + Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis + +Author: H. Beaugrand + +Release Date: December 30, 2004 [EBook #14536] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + +Jeanne la Fileuse + +Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis + +Par H. Beaugrand + + + +PRÉFACE + +DE LA DEUXIÈME ÉDITION + +Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de +nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple +les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels +des États de la Nouvelle-Angleterre. + +Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur +des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement +échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses. +Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches +campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat +évident d'une fausse situation économique. + +L'éminent et sympathique auteur de la _France aux Colonies_, M. +Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute +autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le +mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées +en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande +aujourd'hui comment cela pourrait bien finir. + +Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et +en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de +la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens +français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires, +médecins, marchands, etc. + +Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de coeur et +de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence +politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris +à les connaître et à apprécier leurs solides qualités. + +Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe, +et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'oeuvre, afin +d'observer les résultats de sa politique de rapatriement. + +Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui +reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et +l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est +davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir +l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une +politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui +sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race +française, sur les bords du Saint-Laurent. + +_Montréal, septembre 1888._ + + +PRÉFACE + +DE LA PREMIÈRE ÉDITION + +Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de +_Jeanne la Fileuse_, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un +travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à +lancer dans certains cercles politiques contre les populations +franco-canadiennes des États-Unis. + +C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en +le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur +et le bon nom de mes compatriotes émigrés. + +Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il +a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à +l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés +par la _famine_, à prendre la route de l'exil. + +Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis +opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi +je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation +mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays +de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que +j'écrivais en 1874 dans les colonnes de _L'Écho du Canada_: + +«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons +comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les +Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays +qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y +réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous +soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire +que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les +Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la +misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan +de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important. +S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons +reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de +Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco +qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans +leurs efforts.» + +Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le +rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point +de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes +fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison +d'être, et l'on a fait fausse route. + +J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la +vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est +là l'unique but de ce travail. + +Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger. + +J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin +d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque +totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps, +de faire une peinture fidèle des moeurs et des habitudes de nos +compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage, +quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui +s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement. + +La première partie, intitulée: _Les campagnes du Canada_, traite +de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La +deuxième partie, qui a pour titre: _Les filatures de l'étranger_, +est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière +partie contient des renseignements authentiques sur la position +matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les +Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme +les moeurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me +suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération +et l'invraisemblance. + +J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada, +et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit +nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi +indistinctement, par exemple, des mots: _paysan, fermier, +habitant_, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que +l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai +aussi écrit _passager_, comme l'on dit généralement au Canada, +pour _voyageur_ qui est l'expression usitée en France; et ainsi +de suite. + +Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon +égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir +de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que +bien peu. + +Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés +que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume. +Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient +pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement +tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se +sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié +en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet +ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux +articles de journaux. + +C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur. + +_Fall River, Mass., ce 15 mars 1878._ + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +Les campagnes du Canada + + + +I + +Lavaltrie + + + Assis dans mon canot d'écorce + Prompt comme la flèche ou le vent, + Seul, je brave toute la force + Des rapides du Saint-Laurent. + +(_Le Canotier_, L'Abbé Casgrain.) + +[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans _Les Miettes. +Distractions poétiques_, Québec, Delisle, 1869.] + +En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal, +on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un +joli village à l'aspect incontestablement normand. + +Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le +lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises +qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe +siècle. + +Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice, +se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une +pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les +plus pittoresques du Canada français. + +À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a +depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au +tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des +beautés de la nature. + +De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le +village de Contrecoeur, rendu à jamais historique par le nom et les +brillants exploits de ses fondateurs. + +On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le +clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes +continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces +Iroquois. + +On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de +Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait +lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait +visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une +longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine +les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers. + +À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation, +un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui +servait de gouvernail. + +Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez +lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de +graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme +avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était +facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de +l'intelligence et l'habitude du commandement. + +Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue, +portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable +couteau du voyageur canadien. + +Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait +en servir de guide. + +--Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier; +nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue. + +--Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres +voyageurs. + +L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un +certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au +fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants +dont ses compagnons redirent le refrain: + + Mon père n'avait fille que moi, + Canot d'écorce qui va voler. + Et dessus la mer il m'envoie; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Et dessus la mer il m'envoie, + Canot d'écorce qui va voler. + Le marinier qui me menait; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Le marinier qui me menait, + Canot d'écorce qui va voler. + Me dit ma belle embrassez-moi + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Me dit ma belle embrassez-moi, + Canot d'écorce qui va voler. + Non, non, Monsieur, je ne saurais; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Non, non, monsieur, je ne saurais, + Canot d'écorce qui va voler. + Car si mon papa le savait; + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + + Car si mon papa le savait, + Canot d'écorce qui va voler. + C'est bien sûr qu'il me battrait + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler. + +Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant +primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux +du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants +suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix +cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir. + +Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se +trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur +embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières +qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire +nuit. + + + +II + +Les voyageurs + + + Au fond de la forêt on entend de la hache + Les coups retentissants, sinistres, réguliers, + Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache, + Et tombe en écrasant un rival à ses pieds. + +(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.) + +[Léon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais +poétiques_, Québec, Desbarats, 1865.] + +Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps? + +De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque +automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller +s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau. + +Le type du voyageur{1} était si bien dessiné et ses excentricités +en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier. + +Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal +jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des +gens d'en haut». + +On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le +fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal, +on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de +mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous +des bons vivants: + + À Bytown, c'est une jolie place, + Mais il y a beaucoup de crasse + Il y a des jolies filles + Et aussi des polissons, + Dans les chantiers nous hivernerons, + Dans les chantiers nous hivernerons. + +Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était +d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance +de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui +ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson». +Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la +réputation éminemment franco-canadienne. + +On reprenait alors, le gousset vide et le coeur léger, la route des +chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre. +Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux +ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en +«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier. + +Le «cook»--cuisinier--y installait ses marmites. + +Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le +jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié +les souverains de ces forêts immenses. + +Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu +aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait +ses aventures plus ou moins... véridiques. + +La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte» +finissait ordinairement la soirée. + +On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison +paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec +impatience le retour du voyageur. + +Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage +d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort +certaine. + +On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le +premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du +bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le +danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y +gagnait quelquefois un coup de griffe. + +Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des +billots. + +On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait +bientôt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient à la +pensée du retour au foyer. + +On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset +bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à +Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille +enchantée. + +Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite +les récoltes. + +On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains +en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour +recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du +voyageur. + +Le type est maintenant--à quelques rares exceptions près--presque +entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des +contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et +de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait +encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier +voyageur». + +Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de +chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans +les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de +légende. + +On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les +indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais +les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et +finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude +des professions libérales. + +La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en +1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs +dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler +le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des +alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils +unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois. + + + +III + +Pierre + + + J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux! + Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux + Où murmure une onde limpide. + Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants + Qui se mirent au loin dans les flots transparents + De ton fleuve large et rapide. + +(L.-J.-C. Fiset.) + +Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de +Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment +de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier +Jean-Louis Montépel. + +Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père +en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après +l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des +champs. + +Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des +avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par +le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était +établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de +sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de +Lavaltrie.»{3} [_Augmentation_. «Concession du 21 avril 1734, faite +par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart, +Intendant au sieur _Marganne de Lavaltrie_, d'une lieue et demi de +terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de +Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et +jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie, +laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de +front sur quatre lieues de profondeur.»--_Registre d'Intendance_, +No. 7, folio 24.] + +Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et +avait mis en culture une des plus belles fermes des environs. + +Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos +lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la +réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son +aise». + +Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père +qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire, +avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général +Amherst. + +Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers +anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion +américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle +compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme +il avait défendu jadis l'autorité du roi de France. + +Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel, +avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui +chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les +jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître +et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle. +Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se +rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de +l'Angleterre. + +Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on +disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père +Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de +1837-1838. + +Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été +ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était +opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph +Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait +l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments +de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait +été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours +d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents +sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de +le conduire au collège, avait répondu: + +--M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au coeur généreux et à +l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation +et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours. + +Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant +deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en +apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si +beaux auspices. + +Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule +de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui +avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux +efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les +noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de +ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux +tories. Pierre en un mot avait appris à détester les _chouayens_ +et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que +son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait +devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne +jamais causer politique devant les amis de la famille. + +Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli, +laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père +Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit: + +--Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du +collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les +convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te +faire donner une bonne éducation? + +--Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait +entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient, +mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet +égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que +je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous +plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je +comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain. +Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation +qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins. + +Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait +l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire +le premier pas vers une réconciliation mutuelle. + +Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage; +et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il +avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques +jeunes hommes des environs. + +La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec +peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore +joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui +accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement +criminel. + +Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le coeur gros donnèrent +le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au +courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était +à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis +bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord. + + + +IV + +Le retour au pays + + + Le Canadien, comme ses pères + Aime à chanter, à s'égayer; + Doux, aisé, vif en manières + Poli, galant, hospitalier. + +(Sir G.-É. Cartier.) + +[G.-É. Cartier, _Ô Canada, mon pays, mes amours!_, dans _La +Minerve_, 29 juin 1835.] + +Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt. + +Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement +obtenu la position de «foreman»--chef d'équipe. + +Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de +construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec, +pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire +de la saison. + +Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et +quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or, +fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le +vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante +soeur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une +main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers +le village natal. + +Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans +les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain +populaire: + + Canot d'écorce qui va voler. + +Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père +Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et +chacun s'empressait de venir leur serrer la main. + +Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait +l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main: + +--Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et +sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre +sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le +bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel! + +Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère +n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive. +Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle +ne put que prononcer ces mots: + +--Pierre! mon enfant! mon fils! + +Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son +coeur. + +Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de +leurs démonstrations sympathiques. + +Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut +résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand +salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de +leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes +les fillettes des alentours. + +Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école, +et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne +nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles +pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme +nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet +expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir +accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons +et filles dans le tourbillon de la danse nationale. + +Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les +jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'oeil vif et +le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais. + +On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était +minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue +tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie: + +--Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez +bien en l'honneur des voyageurs. + +Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun +s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée +de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés +traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent +leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête. + +Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé, +et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame +Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse» +des environs. + +Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les +réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun +des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire. + +Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole +au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur +«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de +l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous +l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez +soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant. + +Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas +remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré, +de chanter un couplet. + +Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes +pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare». +Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était +toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le +conteur le plus populaire du pays. + +Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses +lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence +absolu et prit la parole en ces termes: + + + +V + +Le fantôme de l'avare + + + Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme, + La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme + S'avança lentement parmi les invités: + «Mon frère ne sait point que les cieux irrités + Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône», + Dit le nouveau venu, relevant son front jaune. + +(_Les Vengeances_, L.P. LeMay) + +[Léon-Pamphile LeMay, _Les Vengeances_, chant septième (vers +1-6), Québec, Darveau, 1875.] + +Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je +vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous +être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende, +il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de +faire la charité. + +C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858. + +Il faisait un froid sec et mordant. + +La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à +Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant +la Noël. + +Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi, +fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du +fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui +passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais +argentés. + +Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous +connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en +pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de +Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après +avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient +rassemblés dans la grande salle de réception. + +Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au +dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec +toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous +apporte à tous, une part de joies et de douleurs. + +Il était dix heures du soir. + +Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les +autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour +de l'immense poêle à fourneau de la cuisine. + +Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure +avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année, +avant de se retirer pour la nuit. + +Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se +leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front +du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit +d'une voix qu'elle savait irrésistible: + +--Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec +l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry--que Dieu ait pitié de son +âme--que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une +histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le +temps en attendant minuit. + +--Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en choeur +les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard. + +--Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux +blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque +jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et +peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir. +Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que +Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au +voyageur en détresse. + +Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant +fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes: + +--Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors. + +Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal, +afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres, +une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument +nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an. +À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me +préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez +bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf +heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À +cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et +j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert +peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je +m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny +il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant +ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que +celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre +le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore +été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église +Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde +et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent +complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité +où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de +la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que +d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me +diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander +l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai +pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand +j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi +ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore +vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les +bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée. +Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus +apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois +franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les +pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?» +traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route, +et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le +loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que +possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en +secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse +de neige. + +--Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main +qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture +fléchée et de mon capot d'étoffe du pays. + +Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après +l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté +un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise +boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en +me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture, +pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête. + +Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement +original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable +banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir +de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert +la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination +française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient +le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours +et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux +murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne +solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans +eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour +lui demander l'hospitalité. + +Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en +sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse +jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui +connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je +n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans +dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre. + +--Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien +m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui +connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais +jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe +la vôtre, et votre figure m'est inconnue. + +En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la +première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de +mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai +instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du +vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas. + +Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de +ses yeux brillants comme les tisons du foyer. + +Je commençais à avoir peur. + +Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom. +Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son +siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse +sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent +qui gémissait dans la cheminée: + +Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment +il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le +richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me +sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans, +sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que +Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme +celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par +le froid, la faim et la fatigue. + +Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je +tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du +nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur, +continuait toujours d'une voix lente: + +Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût +jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche, +et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir. +C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de +mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et +d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer +les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais +j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui +sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être +m'assassiner. + +Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups +cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le +lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes +hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied. +Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence, +quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune +homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison. +J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à +ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur +et de repentir. + +Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme +du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, +en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que +j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison +et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette +terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas +trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la +veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur +vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette +hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes +semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de +Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que +jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous +êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni +d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et +croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous +là-haut. + +Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux +émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je +perdis connaissance... + +Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis +l'église de Lavaltrie. + +La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction +de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie. + +Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du +matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible +aventure qui m'était arrivée. + +Mon défunt père,--que Dieu ait pitié de son âme--nous fit mettre +à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la +protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir +ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait +depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous +n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma +mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour +le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et +à la tempête. + +Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion +de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui +que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort +tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient +alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret. +Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route. +Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se +rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je +n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à +qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le +doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son +saint nom. + + +Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et +personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait +écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et +craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement, +et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait +d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle +du vieil avare, cinquante ans après son trépas. + +Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant +à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque, +en l'honneur du retour heureux des voyageurs. + +On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les +autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde +sensible dans le coeur du paysan franco-canadien: la croyance à tout +ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants. + +Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et +s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles +reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui +longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le +bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité +la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des +feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs +amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare». + + + +VI + +La fenaison + + + La faux s'en va de droite à gauche, + Avec un rythme cadencé; + L'herbe, à mesure qu'on la fauche, + Tombe et s'aligne en rang pressé. + De mulots une bande folle + Est interrompue en ses jeux; + Oiseaux, abeilles, tout s'envole; + La couleuvre est coupée en deux. + +(Pierre Dupont.) + +[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La +Nouvelle Lyre_, 1858.] + +Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié, +Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au +travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison +déjà commencée. + +Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus +manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de +présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture +du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques +années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur +de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways). + +Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le +système des tramways américains, et les rues de la grande ville +étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles +on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on +a surnommés avec raison «l'équipage du peuple». + +Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50 +personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que +l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus +grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père +Montépel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en +apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montréal, les détails +de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme: + +--Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des +soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle +compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont +maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du +fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin, +je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la +compagnie. Qu'en dis-tu, femme? + +--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton +habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme; +mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent +toujours tirer avantage des «habitants» canadiens. + +Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des +arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la +plus grande partie de sa ferme à la culture du foin. + +La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire +d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours +venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de +terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les +pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies +de juillet. + +Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de +juillet. + +Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route +des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les +faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins +odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de +trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs +rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants +retentissants. + +Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon +de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de +la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied +chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de +paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge, +la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille +des champs. + +Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à +attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent +produit des amours sincères et d'heureux mariages. + +Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait +entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et +faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne +séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs. + +Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de +légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte +son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant +que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les +hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de +contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et +transparente. + +Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir +l'expression consacrée: + +--Au travail! mes enfants! + +Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent, +par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la +lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches +légères et le mouvement du travail recommence. + +D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins +de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges +de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs +chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée +qu'elle était tranquille quelques instants auparavant. + +Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du +grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou +moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue +du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage +d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe. + +La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et +transportés à Montréal. + +Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus +à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait +Jules Girard du village de Contrecoeur. + +Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient +arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services +à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à +l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les +faneuses. + +Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se +tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses +de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs +figures tristes et intelligentes. + +Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de +se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui +les conduisait à Contrecoeur. + +Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecoeur est situé sur +la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le +fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. +Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du +canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts +réunis du faucheur et de la faneuse. + +Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur +le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard +octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité +un cordial bonsoir. + +Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le +soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que +l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte +du fleuve. + +On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après +avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient +reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux +de la moisson. + +Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout, +préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre +parfait le ménage de la chaumière. + +Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout +en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en +silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce +vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, +et continuer les travaux de la moisson. + + + +VII + +Deux braves coeurs + + + Wish me partaker in thy happiness + When thou dost meet good hap; and in thy danger, + If ever danger do environ thee, + Commend thy grievance to my holy prayers, + For I will be thy bead's-man, Valentine. + +(Shakespeare.) + +[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scène 1 +(vers 14-18).] + +Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la +fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie, +les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des +jeunes moissonneurs de Contrecoeur. + +Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait, +en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager +une conversation amicale. + +Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que +le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé, +avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout +en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine +réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles, +avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des +campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait +lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard. + +Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce +sui et, avait répondu: + +--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font +l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées. +Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à +Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement +de la moisson. + +Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et +calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de +conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité +des foins et le rendement exceptionnel de la récolte. + +Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas +pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules +Girard et à sa soeur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur +position exceptionnelle parmi les employés de la ferme. + +Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une +charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par +hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant +de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut +que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments +d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut +assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation: + +--Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain +motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont +personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine +éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de +sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de +bonne camaraderie. + +--Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être +bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si +jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je +sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours +le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne +suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même +oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous +m'offrez si cordialement. Voici ma main. + +Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua: + +--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que +vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le +penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble. +Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre. + +--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me +permettre de vous appeler ainsi. + +--Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps +attendre ces bonnes paroles. + +--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière +pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous +occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position +exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur +moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne, +mais vous m'avez déridé. + +--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si +jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un +ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre +Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié. + +--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion. + +La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis +trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger +quelques phrases amicales. + +Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au +rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa +soeur lui dit: + +--Petite soeur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que +tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je +ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a +été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma soeur +Jeanne Girard. + +--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux +amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous +permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur +voisinage. + +Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui +offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce, +et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans +l'obscurité. + +Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui +s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait +pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la +route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux +amis. + +Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller +veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait +souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la +distance, le canot de Jules Girard. + +Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui +sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour +le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour +la soeur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux, +chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la +faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec +moins d'adresse la faux du moissonneur. + +On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des +travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient +Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive. + +Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un +dernier bonsoir à ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il +oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir +sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires +du maître d'école. + + + +VIII + +Pierre et Jeanne + + + Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre + Tous deux venaient d'échanger un serment; + Le Capitaine avait promis d'attendre + Et le bateau restait complaisamment. + + «Ajoute encore un mot, ma blonde belle, + Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!» + «Vous emportez mon coeur, répondit-elle, + Car ma pensée est tout entière à vous!» + +(Benjamin Sulte.) + +[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les +Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.] + +La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la +plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier +Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés +dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui +devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près +du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de +commencer les travaux de chargement. + +Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq +heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui +avait dit: + +--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je +désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous +à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les +pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces +braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour +leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du +soir. + +Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa +de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le +personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père +Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque +employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes +filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux. +Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les +jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de +Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient +chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut». + +Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le +départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux +agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux +paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son +caractère franc et loyal. + +Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier +occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière +à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature +savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la +jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu +à ses employés: + +--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit +de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la +sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois +mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me +disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les +fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, +sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à +quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez +aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une +chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir: + + Mariez-vous, je le répète, + Vous ferez bien, soyez heureux; + Mais ne vous pressez pas fillettes + Et vous ferez encore bien mieux. + +Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses +serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître +d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé +avec le refrain d'une chanson. + +Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, +et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de +sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. +On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir +serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun +reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande +route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers +les villages voisins. + +Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, +s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, +pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur +le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de +peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient +à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux +que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait +embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. +Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune +fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit: + +--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois +deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre +coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et +d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, +maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par +un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? +Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous +toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour +vous causer un moment de bonheur. + +Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait +sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée +soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier: + +--Pierre, vous aimez Jeanne? + +Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes. + +--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites +là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez +plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin +qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre +soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis +trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien +ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils +du maître. + +Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne +répondaient pas. + +--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, +je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui +dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. +Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me +direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous +empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites! + +--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer +ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et +croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne +et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, +et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour +dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite +soeur? + +Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait +été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli +s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que +balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse. + +--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons +demain, pour dîner, M. Montépel. + +Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les +yeux pour répondre au bonsoir de son amant. + +--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit +Jules. + +--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant +le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois, +battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable. + +Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur. + +Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, +et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint +argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait +disparu dans l'ombre. + + + +IX + +Doubles projets + + + Ce n'était point la vague rêverie + Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux, + Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie, + En essayant sur ses légers pipeaux + Un air d'amour pour la beauté chérie. + D'un soin plus grave il semble inquiété; + Tout le trahit, ses discours, son silence; + Et, sur ces bords trop longtemps arrêté, + Vers d'autres lieux en espoir il s'élance. + +(Millevoye.) + +[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74), +dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.] + +Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait +osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune +fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce +n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même +avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été +inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il +avait dit à Pierre: + +Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et +moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père. + +N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa +soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser +l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas +encouragé par ses paroles les sentiments de son ami? + +Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles +incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre +qu'il pouvait espérer? + +Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la +grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit: + +--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés +et tu me sembles agir d'une manière étrange. + +--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la +lassitude après les travaux du jour, voilà tout. + +Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put +s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour +la nuit: + +--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout +agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son +silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits? +Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous +roche. + +--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se +laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce +que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait, +et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à +l'établir quelque part. + +--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion +satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire +une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes +ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir +notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec +son éducation. + +--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et +son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses +convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de +Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent +maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en +fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer +maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela! + +Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et +l'impertinence de son fils. + +--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes +pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper +de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher +Pierre de retourner dans les «pays d'en haut». + +Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, +mais il finit par s'apaiser: + +--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que +le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour +avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. +Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît +en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît +vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que +son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour +notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin +de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez +raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une +difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie +fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des +Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en +affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put +aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en +réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à +la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le +marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu? + +--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre +pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme +comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais +il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il +faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir +notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à +dédaigner. + +--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre +comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout +cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai +moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler +l'affaire. + +La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait +étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets +de ses parents. + +Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la +grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble +chaumière de Contrecoeur? + +Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et +sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il +avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de +ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait +comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour +pour la jeune fille. + +Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il +avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et +à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux +n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec +franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus +court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa +passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales +du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les +bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher +les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations +du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, +n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait +l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su +faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les +passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une +femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su +tenir parole. + +Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions +aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend +timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait +hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et +lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de +savoir comment Jeanne répondrait à son amour. + +Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble +apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien +née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû +connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas +encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, +mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, +il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce +vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se +prononcer en dernier lieu sur son bonheur. + +Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de +suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la +voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, +qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. +Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula +sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la +grève, à préparer son canot d'écorce. + +Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de +sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et +craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient +grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il +voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se +connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil +exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et +fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de +la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la +grand'messe. + +Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre +au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au +déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta +dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on +apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche +tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit +devant le portail de l'église. + +Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. +Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte +de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers +Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon +plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la +paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait +d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades +qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil +les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait +y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange. + +Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture +roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. +Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison +des Montépel et Pierre disait à la fermière: + +--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur +visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard +peut-être. + +Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève. + +La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit +s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups +d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, +le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en +respirant l'air du grand fleuve. + +La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et +lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait +Pierre, elle lui répondit: + +--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque +chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète +encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, +mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses. + +--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien +«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se +passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse +le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens! + + + +X + +L'histoire des Girard + + + Quand on est vieux, quand le soir tombe + Sur notre jour qui va finir, + On rencontre au bord de la tombe + La grande ombre du souvenir. + Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience, + Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort; + Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance, + Ils vont! Dieu les conduise au port! + +(Benjamin Sulte.) + +[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers +1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.] + +Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à +Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble +chaumière de Contrecoeur. + +Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père +la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des +sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté +silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit: + +--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela? + +--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche +de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te +consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner +avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même +avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel +comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur; +mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos +enfants s'y soumettront. + +--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves +enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de +peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de +m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre +Montépel. + +Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait +en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles +du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme +s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui +s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation. + +--Eh bien, frère, que t'a répondu papa? + +--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous +saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre +père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi +qui te le promets. + +--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il +dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me +faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il +n'allait pas aimer M. Pierre? + +--Comme toi par exemple; n'est-ce pas? + +--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi? + +--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te +faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici +demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir. + +La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit: + +--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce +que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari, +de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami. + +--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le +titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien +titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit. +Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard. + +On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là. + +Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa +soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à +Jules et à son père. + +Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage +permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux +du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et +jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce +vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père, +et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses +amours. + +La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se +rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la +bienvenue. + +Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la +dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard +parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le +temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder +ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de +joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un +canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules +et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard +se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui +tendant la main: + +--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait +part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les +amis de mon fils sont aussi les miens. + +Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien +de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la +main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de +l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il +fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer, +elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur +ému du jeune homme. + +La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins +bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table. +Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut +pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert +un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut +terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical: + +--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à +l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai +dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai +donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse +mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes, +vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me +prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour +le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur, +si vous avez consulté votre père à ce sujet? + +--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que +je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il +m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui +regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père +et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous +n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes. + +--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise. +Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans +l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette +union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous +dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire. +Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter +les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent +rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire +sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres +réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous +répondrai alors, mais pas auparavant. + +Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne +devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y +avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans +une circonstance aussi solennelle? + +Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait +causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de +l'histoire promise: + +--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que +je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu +loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et +les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et +honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes +d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines. +avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et +aventureuse de «coureur des bois». + +C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut. +Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après +trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du +nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous +descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres +et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot +d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière +Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes +une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière +Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être +suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route +du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous +atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages +hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du +Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes +pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière +Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions +voyager qu'à petite journée. + +Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes +sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la +rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à +perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon +tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil +et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu, +j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un +chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays, +et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis +une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon +excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles +autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma +présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui +abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai +mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui +me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier +quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution, +convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main +pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai +vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse. + +Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une +langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre. +J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau +bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon +interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je +lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre, +et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul, +au milieu de ces forêts, il me répondit: + +--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur +les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une +tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps +ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe +noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à +prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père +est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route +des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin +de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour +recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le +grand voyage d'où l'on ne revient pas. + +Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes +pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir. + +Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes +compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui +enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté +qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la +franchise de ses intentions. + +Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un +peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais +promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac +Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut +décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide +indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont +il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix +continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit +désigné sur les bords du lac Mistissimi. + +Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la +direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des +Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent +que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le +jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait +chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne +de confiance au chef de la tribu. + +Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir, +nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint +homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait +dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac +de voyage. + +Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se +trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient +adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de +plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à +âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en +cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus +grande confiance. + +J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service +probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie +à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest. + +Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de +cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents, +de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières +confidences de ses lèvres mourantes? + +Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos +camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après +avoir fait une chasse magnifique. + +Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un +coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une +jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai +aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment +plus tendre, et je la priai de partager mon sort. + +Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la +promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac +Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du +supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés +d'après les ordres du missionnaire expirant. + +Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je +conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la +mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne. + +Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble +demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa +demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un +petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance. + +Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le +seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village +m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école +de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister +et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous +dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne +se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne +passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception +d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois. + +Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma +surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je +vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui +j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède +encore cette communication dont je vais vous faire connaître le +contenu. + +Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il +déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie: + + +Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice. + +Montréal, ce 20 juin 1827. + +MONSIEUR, + +Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le +comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté, +une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue, +notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même +temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance +pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant +parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il +croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre +missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si +fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel +était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à +Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte +vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine +que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la +mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand +nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du +Nouveau-Monde. + +Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée +que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un +coeur noble et désintéressé. + +Croyez monsieur, etc., etc., + +A... B. + +Ptre. Supérieur. + + +J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de +me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route +de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle +apprendrait la bonne nouvelle. + +Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le +bonheur pût faire verser des larmes. + +Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens +des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront +encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette +occasion. + +J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix +ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble +ménage. + + + +XI + +1837 + + + Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques, + Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques, + Comme ils le portaient haut l'étendard canadien! + Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes; + Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes, + Et mouraient en disant: C'est bien! + +(L.H. Fréchette.) + +[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée +dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur), +Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.] + +Je passerai sans transition aux événements mémorables de la +révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales +et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez +déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre +les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de +Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire, +Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec +Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave +coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du +mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers +des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire +et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait +été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de +lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à +Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel +Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à +Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait +de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais +les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la +liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion +du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était +impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les +paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à +Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit: + +--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire; +je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre +de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles. + +Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se +prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des +paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à +feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de +Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades +de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à +recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos +hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer +l'Anglais. + +Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les +dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures, +midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de +Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient +du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du +canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après +une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et +d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la +rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante +hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos +amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord +du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups +de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand +nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les +paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser +la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui +étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de +Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à +Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut +résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion +et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On +s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le +service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants +l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec +ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des +canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent +«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient +au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte +depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur +s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui +avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient +braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet +emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du +traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons: +«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup +d'aviron. + +Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, +et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, +poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques +prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que +causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les +volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la +part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se +répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords +du Saint-Laurent. + +Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller +porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut +porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie +sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de +Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection +contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte +durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le +découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été +jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu +la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de +l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa +trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans +et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux +heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises +commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles +par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous +les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette +maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne +possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée +par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait +suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est +malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, +nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la +boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel +Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes +étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge +d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais +la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes +supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette +poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans +l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par +une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et +Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis +où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient +perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. +Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de +Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire +de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police +anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés +montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir +voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que +commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut +pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes +canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient +pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua +avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui +furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux +Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés. + +Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au +nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un +mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient +pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés +ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc +aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des +tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais +à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ +je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, +car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes +préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine +me prit à part et me dit: + +--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite +Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous +avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile +dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. +Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une +réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de +retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu? + +--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec +vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans +votre retraite. + +--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller +les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au +bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment +propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous +presser. Dis adieu à ta femme et partons. + +J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications +nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez +le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père. + +Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve +jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes +le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre +embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. +Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par +madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour +nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé +une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois +d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion +avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous +visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas +éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi +cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de +nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, +et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre +position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous +avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi +reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience +que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du +village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le +bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous +ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le +lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais +plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» +pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à +discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes +dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre +cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre +retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la +curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la +«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, +ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui +portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous +fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas +affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des +environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais +il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et +qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se +réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir +aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de +questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père +Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du +voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était +passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. +Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence +des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit +croître nos appréhensions. + +--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être +le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la +«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire +chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous +reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont +connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux +autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai +demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert +et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf +heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que +j'aurai prises sur leur compte. + +Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa +seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions +d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous +étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de +notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous +attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour +du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident +remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit +sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. +Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon +ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. +Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la +paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux +personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il +nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement +déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos +trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous +devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu +près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger +vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la +frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de +départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le +père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose +d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. +J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et +j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers +nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à +peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, +quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient +arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre. +Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de +ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La +même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. +Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun +prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. +Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et +s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à +mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers +devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils +ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin +et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par +trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? +L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de +deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et +qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs. + +Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le +capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de +leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. +Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et +qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à +l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer +avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard +anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous +l'entendîmes qui disait à ses compagnons: + +--_We've got them all right, Jack._ + +--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous +allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, +armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient +nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment +d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face +à face, et je fus le premier à rompre le silence. + +--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant +avec rudesse. + +--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me +répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par +le timbre de sa voix. + +--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que +prétendez-vous faire? nous arrêter? + +--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, +comme traîtres et rebelles au gouvernement. + +--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous +plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma +parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril +de votre vie de mouchard. Entendez-vous! + +Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et +moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les +mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous +fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient +compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de +trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une +consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous +crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait +confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, +qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et +l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette +supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et +l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en +continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos +adversaires: + +--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez +l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher +un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que +diable! la partie nous semble égale. + +Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers +nous: + +--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement +contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas +aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement +et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre +affaire. + +--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour +qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté +et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes +prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons +nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit! + +Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à +remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs +mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de +la bande nous dit d'une voix colère: + +--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup +d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre +de votre résistance devant les tribunaux. + +Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait +s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit +cependant d'une voix rendue vibrante par la colère: + +--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi +vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un +Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois +hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. +Vous êtes des lâches. + +Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau +vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se +plaça devant lui. + +--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu +as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te +charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la +force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, +laisse-les partir, mon fils. + +Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop, +la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort +et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux +nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était +préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin +sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour +nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le +«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave +cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui +nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en +attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de +franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la +maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta +les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade +qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible +maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il +expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de +la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans +le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en +lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je +réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant +sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la +frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à +me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je +me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la +peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de +l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la +plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien +facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens +furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se +trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du +travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en +vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour +payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver +afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, +à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les +affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. +Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre +la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le +Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il +me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous +avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour +obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où +j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir +plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma +femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à +Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. +Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien +fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à +Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire +plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais +vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux +luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de +Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, +cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle +des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était +bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des +tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la +période électorale, des discussions politiques, sur la place de +l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par +hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les +orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient +inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis +Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des +événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa +figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et +d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai +emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand +celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à +ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel +véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa +à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais +sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes +amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! +J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités +regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la +lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays +et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du +présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant +mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de +l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans +son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet +incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes +enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, +une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des +quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, +M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun +empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr +qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis +Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui? + + + +XII + +Girard et Montépel + + + Sous la pauvre cabane + L'on s'aime sans détours. + Sur ma douce nâgane, + Vent des amours, + Flottez toujours! + Mais tout bonheur se fane; + Rares sont les beaux jours. + Sur ma douce nâgane, + Vent des amours, + Chantez toujours! + +(L.-H. Fréchette.) + +[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans +_Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal, +Lovell, 1877.] + +Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, +dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait +fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son +imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans +des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant. + +Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré +jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où +était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les +révélations de son père ne savait que penser de cette étrange +histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient +à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où +le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, +et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de +pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu. + +Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête +sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits +de sa figure douce et mélancolique. + +Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait +embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de +son amante: + +--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop +profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des +sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de +répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de +commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, +que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon +union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre +histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma +réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce +qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous +demander la main de votre fille. + +--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant +de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, +vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera +énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en +résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une +rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le +sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je +ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une +querelle entre vous et votre père. + +--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le +répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut +hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. +Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne +m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si +vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime +mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je +traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous +demande la main de mademoiselle Jeanne. + +Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne +portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards +suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa +vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne +pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et +cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son +coeur. + +--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai +plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que +je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou +de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai +craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, +mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je +vous accorde la main de ma fille Jeanne. + +--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion +les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui +m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée. + +Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la +glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses +sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa +timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les +projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre +de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement +à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à +causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion +qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en +s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher +le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si +ancien et toujours si nouveau--des premières amours. + +Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de +bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur +le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les +vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent +leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs +premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux +coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à +l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant +aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui +répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par +son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le +sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les +riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; +raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; +révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile +à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la +lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le +vide qui pourrait exister sur ce sujet. + +Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, +et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, +que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les +grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme +une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère +embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et +chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur +la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour +la nuit. + +Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route +de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps +des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de +la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux +espérances de l'avenir. + +Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne +à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, +d'amour, et de bonheur. + +Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit +plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. +Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M. +Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements +qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort +épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du +dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du +maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie +pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le +notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille +du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de +son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu +pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de +mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de +savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans +réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, +avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, +disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, +quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle +de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique +l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. +La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés +d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop +bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans +réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. +Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, +car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur +l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer +un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points +de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait +laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que +tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait +pas le mariage que l'on prétendait lui imposer. + +On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la +première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour +époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une +politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la +sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, +et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua +quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et +modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses +manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et +de la fermière de Lavaltrie. + +Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent +longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, +et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, +qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort +satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. +Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement +marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et +comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport +pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas +trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une +fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé +que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les +projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on +ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, +on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière +définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce +qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière +depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise +elle-même à espérer que tout irait pour le mieux. + +Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait +de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde +dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir +mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre +où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui +donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité +rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles +qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de +l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre +désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa +fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule +de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il +valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet +aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le +lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de +Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se +douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi +s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour +et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune +fille. + + + +XIII + +Père et fils + + + La fortune a plus d'un caprice, + J'en éprouvai tous les soucis. + Voyageur que Dieu vous bénisse, + Et vous ramène à vos amis, + Au Canada, notre pays! + +(B. Suite.) + +[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans +_Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.] + +Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain +matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le +chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à +Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger +les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin +de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque +embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la +quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son +travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire +part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait +tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la +matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son +fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait +l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde +des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement +commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un +va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser +le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du +matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des +bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; +et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des +marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel +se décida à aborder la grande question: + +--Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en +s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton +établissement prochain, et après avoir examiné la question sous +toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer +dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé +où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents, +continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce +sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton +affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable? + +--Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer +quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir +devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir +quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez, +quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires. + +--Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te +mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un +magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie. +Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se +retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des +conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de +vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer +l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les +affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais +de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et +avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile +de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu? + +--Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire +fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les +projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux +que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et +que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon +père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après +dîner, en présence de ma mère. + +--Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère +soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui +donnions toute notre attention. + +La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait +rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient +recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et +Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le +père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication +qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son +père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au +contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et +s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était +uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à +Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté, +Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà +d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille +du vieux patriote de Contrecoeur. + +L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de +la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme +et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications +définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son +mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait +d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe +d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse +à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la +conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à +considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la +surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la +conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer: + +--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu +la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets +d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car +j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de +mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez +décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de +m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être +que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus +importante et de laquelle dépend probablement la décision que je +devrai prendre moi-même. + +Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne +s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des +développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de +l'étonnement que produisait ses paroles: + +--Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était +permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement +matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma +connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de +porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous +demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec +Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur. + +Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son +fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La +fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi +immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui +prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant +un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le +vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son +émotion, répondit d'une voix tremblante: + +--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à +la fenaison avec son frère? + +--Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne, +cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules +est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que +celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les +estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une +aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon +union avec mademoiselle Girard. + +--Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et +moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant +sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions +cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans +le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une +alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop +tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir +une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu +le consentement préalable du père de la jeune fille? + +--Oui mon père. + +--De Jean-Baptiste Girard lui-même? + +--Oui mon père. + +--Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as +demandé sa fille en mariage? + +--M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père, +une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène +d'élection qui a eu lieu à Contrecoeur il y a quelques années. +Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement +impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de +l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec +Jeanne, mais après avoir consulté mon coeur, je me suis demandé +pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais +sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais +certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc +dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant, +m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir +bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre +consentement à mon mariage avec Jeanne Girard. + +Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la +proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la +violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue +tremblante par la colère: + +--Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions +politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais +bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir +la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller +choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que +je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée +publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que +s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il +y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon +consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de +Contrecoeur. + +Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en +prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un +homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par +un mouvement irrésistible. Il continua: + +--Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année +dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par +toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes +de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir +embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton +entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes +justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et +de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment +tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans +un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour +mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu +dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard +et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un +passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre +Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon +consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard. +Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit +d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je +me prêtais à tes caprices. + +--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la +pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis +au scandale que tout cela produirait dans la paroisse. + +--Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale +quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main +d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de +Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus +d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as +peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait +peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la +famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et +je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de +famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole +est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant +d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, +mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de +Contrecoeur. Voilà mon dernier mot! + +Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre +pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. +Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la +scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop +de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita +d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après +quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que +les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à +son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son +union avec Jeanne Girard: + +--Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et +je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le +passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de +celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de +son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à +Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecoeur. Et +il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer +de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous +paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici +n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le +monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où +l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. +Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc +m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête +homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce +sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de +vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai +besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. +Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances +d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance +qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je +crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma +conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser +votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut +mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. +Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne +tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes +avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des +Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, +je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volonté et avec ces +qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne +soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement +volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de +bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous +le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et +laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas +rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable +d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son +père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette +regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je +sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens +vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai +l'intention d'en faire ma femme. + +Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui +sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir +déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme +qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au +sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et +il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le +calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout +à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions +politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus +pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à +comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce +d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en +s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face: + +--Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir +aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie +tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me +soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que +l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de +t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. +Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; +dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de +la demoiselle Jeanne Girard? + +--Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. +Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me +reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau +à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner. + +--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère +qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, +souviens-toi que tu parles à ton père. + +--Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de +respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point +où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute +discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des +explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail +jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma +malle. Je partirai probablement demain. + +Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea +vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le +retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent +tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari: + +--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers +Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à +cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et +Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère +fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il +revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant. + +Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils. +Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la +réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers +et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on +rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère +de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les +douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité +paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les +infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent +si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau. + +Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait +qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme +s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots: + +--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de +nos vieux jours! + +Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée: + +--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie +à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai, +nous n'avons plus d'enfant! + + + +XIV + +Séparation + + + Ô jeunes coeurs remplis d'ivresse! + Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions! + Mille rêves dorés et mille illusions, + Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!... + Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux! + Il a vu son espoir comme une ombre passer! + Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer! + Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux! + +(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.) + +[Léon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow +(vers 17-24). dans les _Essais poétiques_, Québec, Desbarats, +1865.] + +Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et +personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au +sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité +d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et +la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. +Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les +domestiques avaient remarqué les manières distraites du père +Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, +cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails. + +Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir +annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui +avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune +homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, +avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les +sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de +soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son +canot d'écorce pour se rendre à Contrecoeur. C'était là maintenant, +que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du +présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout +sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père +dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire +qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire +un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette +dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix +respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien +pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé +pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare +brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant +combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre +avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne +savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à +surmonter. + +Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut +bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecoeur, et l'étoile +commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de +la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en +sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la +fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne +l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait +venir que le lendemain soir. + +Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au +vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise +à ce sujet. + +--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes +premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de +Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la +conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que +de rester indécis quand mon coeur et ma raison traçaient la route que +je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir +annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à +mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir +pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me +permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me +portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de +passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je +commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et +me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos +cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite +et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille. + +Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut +cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition +ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son coeur noble et +droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune +homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés +si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques +instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit +d'une voix calme: + +--M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop +importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous +donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain +point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour +l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris +qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des +circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre +à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si +ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh +bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me +permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six +mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels +sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes +fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les +efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en +attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la +redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux! + +--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la +sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous +proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va +bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer +que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me +donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous +voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de +l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un +engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je +viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, +mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme. + +--Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. +Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un +homme sage et prévoyant. + +Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança +vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa +courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à +entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les +paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se +joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut». +Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il +dit à son père: + +--Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il +me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me +serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je +pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le +printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile +de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la +nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble +que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en +dites-vous? + +--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne +devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que +nous éprouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous +comprendrons que ton absence est absolument nécessaire. + +--Merci, mon père. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules +en s'adressant à Jeanne. + +La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation, +avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de +son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu +inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se +verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir +à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était +devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le +soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle +répondit: + +--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon +père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement +indispensable. + +--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et +puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs +de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se +diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son +engagement. + +--Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau +la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», +par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de +l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions +d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me +rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous +nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest. + +La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et +pénible tout à la fois, car ce n'était que le coeur gros de regrets +que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que +Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un +dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour +voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements +nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux +de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait +en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot +d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau. + +On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de +Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se +leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé +et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre +enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait +les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné +ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre +fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la +jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix +tremblante et solennelle: + +--Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à +votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs +jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez +dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie. +Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le +soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques +mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle. +Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne +serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma +fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère +que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré +le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices +qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui +m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous +réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves +coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas +devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre +fiancée, car l'heure du départ a sonné. + +Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une étreinte +passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des +adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il +se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à +le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur. + +Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date +de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et +avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son +canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans +l'obscurité. + +Jules reprit la route de la chaumière, le coeur gros des événements +de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa soeur +qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du +voyageur. + +Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents +et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre +se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à +destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison +paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses +nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour +tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu: + +--Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle +au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie. +Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai +que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et +respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que +j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai +que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et +puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère +que je vous ai causés. + +Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais +son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une +réconciliation que son coeur désirait cependant. Pierre s'était +éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée +les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une +scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant +longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de +la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et +lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine, +le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme +qui pleurait auprès de lui: + +--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour +nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec +lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût +permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me +pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant +moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à +l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge! + + +Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses +préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les +deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers». + +Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile +à comprendre, dans la chaumière de Contrecoeur. Le vieillard qui +tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne +pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur +sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober +à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et +chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait +entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu +l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père +Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait +fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté +était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement +restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât, +car il était impossible pour lui de se procurer du travail au +village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison +d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du +besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours +durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se +rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une +affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune +homme était le seul membre de la famille qui fût en état de +travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible +vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses +voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le +trouble et le désespoir dans son coeur. Il avait atteint un âge où +chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé +chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré +lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de +son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions +ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de +longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux +chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement. + +La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister +aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue +par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur +qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du +ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce +n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la +figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un +sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur +pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais +le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son +âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de +consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses +peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard +faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil +généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait +presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres +ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père +Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de +ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter +aux émotions de la jeune fille. + +On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur +des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard, +un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au +fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient +la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas +voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec +sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu +avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait +que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette +indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de +la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de +thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers +le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne +observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait +encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du +vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le +malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne +pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur +parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les +tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune +fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur +lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière +étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du +vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il +regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière, +sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des +circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père, +et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin +étaient indispensables. + +Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi +lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre, +mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une +manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade +devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant +abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait +sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort +surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute +hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours. +Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses +services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans +les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle +trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant +pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son +appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait +toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se +dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche, +épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles. + +Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa +tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible. +Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était +répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un +dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms +de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible. +Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur +fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin +et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots: + +--Docteur! mon père! Sauvez mon père! + +L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il +s'aperçut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le père +Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au +Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les +émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda +la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la +pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation: + +--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père. +Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline. + +Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces +terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante: + +--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que +ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation? + +Le médecin qui était un brave homme sentit son coeur se serrer à la +vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille +par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par +l'émotion: + +--Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions +ensemble pour le repos de son âme patriotique. + +Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur +commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts. + +Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front +refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier +avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva +pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, +il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main +pressait encore la main froide et inerte du cadavre. + +Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la +déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. +Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut +le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, +la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant +à celui qui paraissait compatir à sa douleur: + +--Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar +terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui +sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je +suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +Les filatures de l'étranger + + Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie, + Il est sous le soleil une terre bénie, + Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil, + Le naufragé revoit des rives parfumées, + Où coeurs endoloris, nations opprimées + Trouvent un fraternel accueil. + + Là, prenant pour guidon la bannière étoilée, + Et suivant dans son vol la république ailée, + Tous les peuples unis vont se donnant la main; + Là Washington jeta la semence féconde + Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde + Le vrai berceau du genre humain. + + Là, point de rois divins, point de noblesses nées; + Par le mérite seul, les têtes couronnées + S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant; + Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles, + La fière indépendance étend ses grandes ailes + De l'un jusqu'à l'autre océan! + +(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.) + +[Louis-Honoré Fréchette, _La Voix d'un exilé_, version publiée +dans _Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_. (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.) +Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.] + + + +I + +L'émigration canadienne aux États-Unis + + +Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire +des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans +les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris +la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les +ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques +hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour +la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et +l'émigration a continué son oeuvre de dépeuplement. On prétend que +plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les +États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres +de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont +corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de +comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses +habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence +de la nationalité française dans la nouvelle confédération. + +Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent +de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques +familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se +rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et +la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle +Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore +les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford, +Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont +généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et +leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à +reconnaître comme provenant de souche française. + +L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception +que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général +d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les +campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire +vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les +paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la +ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des +scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de +construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous +points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était +devenu le chantier de construction de la république américaine pour +la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions +étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par +l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne +pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur +manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans +les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle, +Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore +aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les +coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements +canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves +gens, l'amour du pays natal. + +La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des +paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour +l'étranger{4}. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à +Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme +cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre +des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre. +L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la +misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels +et insignifiants. + +Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les +États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation +assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans +les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington, +Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur +contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces +émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui +servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de +ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population +d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin +d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans. + +Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes +voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans +l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du +travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton +qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce +grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines +américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné +le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain +qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près +vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de +sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment +alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec. + +Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de +travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils +eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent +et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur +de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux +États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour +les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu +jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à +coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants +travaillaient généralement dans une même filature et les salaires +réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes +qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à +un frère ou à une soeur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis +du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours, +sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des +causes de ce départ en masse des populations d'origine française; +encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet +état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité +française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans +une confédération générale, toutes les possessions britanniques de +l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient +la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les +hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre +au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu +d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a +placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a +inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique, +mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable +pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de +leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise; +on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle +«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé +de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se +casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration +fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les +chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs +talents de mouchards au service de la douane et de la police; et +l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil, +se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics, +et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa +et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce. + +N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la +confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui +disait de l'émigration canadienne: + +--Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons +nous restent et le pays ne s'en portera que mieux. + +Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de +l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se +trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil, +de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique. + +Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall +River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.; +Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam, +Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua, +Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres +industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée +de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que +l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers +du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle +confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles +filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où +se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des +deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles +merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis, +arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien +payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du +commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on +arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq +cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile +à l'étranger. + +L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, +parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà +la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à +la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa +bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil. + +Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa +famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve +tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel +et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son +caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il +arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires +industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains. +Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent +certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité +étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels +de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français, +arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant +des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à +démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une +certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et +de la misère. + + + +II + +L'expatriation + + +Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux +dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute +filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite +par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le +départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les +détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune +fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir +dignement ce devoir sacré. + +Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard +s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il +s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans +des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec +reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque +après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route +de la chaumière, le docteur lui avait dit: + +--J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et +quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous +aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la +main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa +protection. + +Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez +elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé +qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des +dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec +effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en +faisait sentir. + +La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où +elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de +son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même +chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de +louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant +le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui +répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle +considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments +d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient +envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait, +cependant, prendre une décision immédiate car il était évident +qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état +de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis +la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les +ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à +exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais +de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars +pour toute fortune. + +En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles +de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin +d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien +jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un +travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes +pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle +se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée +d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller +dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement +aucune sympathie dans sa douleur. + +La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état +d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et +lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle +pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de +sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais +Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta +de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de +pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur +satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la +solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la +société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement +en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il +lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas +loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin +l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru +implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine +d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait +eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne +s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se +prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition +pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans +expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et +suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait +qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en +tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence +inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans +l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et +Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien. + +Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours +relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une +jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme, +pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre +alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait +s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques +et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui +compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de +sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son +projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance +qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la +mort de son père. + +Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait +confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les +idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la +plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait +pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la +paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu +dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai, +la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les +détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa +disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les +fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de +curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de +«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux +et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes, +elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit +qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était +nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain +eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de +remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on +trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient +l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se +plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation +des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se +vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de +Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière. +Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et +parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement +l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle +pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et +financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes +hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en +général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui +se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on +déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se +voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la +misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir +le coeur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du +travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver +l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était +adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des +nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de +la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut +possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où +reposaient les cendres de son père et sa mère. + +La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante, +lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située +à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecoeur. Après +avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du +désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et +quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui +apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle +Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut +s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne: + +--Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez +bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour +chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison. +Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses +courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien +peu de fermiers, à Contrecoeur, qui puissent se payer les services +d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour +tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la +somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes +bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous +vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre +exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme? +continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à +emballer des articles de ménage dans une énorme caisse. + +--Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce +que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve +par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River, +dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les +manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous +aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici, +n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils? + +--Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon +père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à +hiverner dans les «chantiers». + +--Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de +Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir +trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit +déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à +vous? + +--Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut +de toute nécessité trouver du travail avant longtemps. + +--Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à +l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays? + +--C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je +n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage. + +--Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est +difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail +dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une +famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecoeur +pour les États-Unis. + +--Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et +il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours +vécu. + +--Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le +pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais +il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand +nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous +arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les +manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités +avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui +depuis un an travaille aux États-Unis. + +Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux +paroles de sa femme, et son coeur avait été touché de pitié en +apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par +l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui +demanda: + +--Comment vous nommez-vous, mademoiselle? + +--Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir. + +--Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux +patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque +d'apoplexie? + +--Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard. + +--Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous +consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon +enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre +frère ne revient pas avant le printemps prochain. + +--Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est +impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour +que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine. + +--Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et +quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai +été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui +avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père, +mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis +fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres +réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous +considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille. +Qu'en dites-vous? + +--Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale +sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au +village et en apprenant mon départ? + +--Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser +une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances +péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra +vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall +River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le +chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je +vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecoeur, s'il vous est +possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des +difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez +demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours +avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous +accompagner là-bas. + +--Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit +Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre +avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je +viendrai vous rendre ma réponse. + +--Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En +attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je +vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez +connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en +voiture, après le repas. + +La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de +démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins +triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur +raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le +souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait +déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis. + +Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le +docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des +circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui +et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner +afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les +chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le +fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait +intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à +remplir. + +Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa +protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui +eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du +travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux +États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays, +si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en +outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse +de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps +suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait +de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à +trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se +trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces +détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui +promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le +départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant, +préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au +retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur +s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son +absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait +refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient +suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses. +Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait +pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour +couvrir ses frais de retour. + +Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du +fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets +qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune +fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait +placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença +immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle +touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient +aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de +son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La +pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces +temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée, +menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune +avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et +timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève +de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour. + +Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le +docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au +chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un +sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne +avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses +dents: + +--Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente, +et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à +obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que +les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français +s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour +fuir la pauvreté de la patrie! + + + +III + +Le voyage + + +Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection +à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles +de Contrecoeur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs +générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils +cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la +famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote +et un homme de coeur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de +Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses +camarades de Contrecoeur, sous les ordres du capitaine Amable Marion. +Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il +fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour +échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son +absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts +pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en +attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille +francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen +ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis +qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le +talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut +un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant +considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de +l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans +la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis +se mit à l'oeuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en +dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint +jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus +suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé +les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré +jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de +vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre +de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très +mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix +ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années, +mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la +vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis +succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son +fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel, +avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années +encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune +homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait +apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme +et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les +devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se +dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour +cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas +de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne +fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et +ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de +temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les +plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes +s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce +pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer +dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille +nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait +une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se +réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les +fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre +de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été +préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un +fermage assez élevé pour une période de deux ans. + +Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage +des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille +Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied +d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au +nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall +River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans; +Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur, +âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans. + +Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur +était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout +faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire +les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du +départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du +village, et l'on se coucha tard et le coeur gros de regrets, ce +soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit +deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées +entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux +voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La +jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la +suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait +de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils +pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail. + +Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu +à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et +tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis +où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain, +sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en +touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent. +En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne +pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles +qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut +impossible de fermer l'oeil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de +bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour +transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où +quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment +où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se +serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière +fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait: +la misère continuait son oeuvre de dépeuplement et l'on avait quitté +la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le +travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux +de chaque jour. + +Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir +à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall +River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le +premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à +la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle +pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la +rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente +des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour +se rendre à sa destination. + +Le système des communications par voies ferrées entre la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques +années, des améliorations trop importantes au double point de vue du +commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire +ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles +pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour +l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se +concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts +internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour +tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si +intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que +les voies de communication pour le transport des voyageurs et des +marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt +national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu +à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines +séculaires qui existaient entre les races française et anglaise +en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de +Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés +des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la +tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées +qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup +d'oeil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement +d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il +est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop +peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication, +au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays. +L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour +prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des +canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle +transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et +prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste +français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce +territoire était réduit en surface en raison du carré des distances, +c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand. + +Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers +et des marchandises entre les principales villes de la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic +Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal +& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la +compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a +eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à +destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition, +depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services +bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre +Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore +la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le +voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas +peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations +d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la +distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River +Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier, +dans l'État du Vermont. + +La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la +mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la +route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston +et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette +ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à +Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River, +dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans +l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement +relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke, +petite ville florissante située au centre de la partie du Canada +français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement +forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe, +Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec. + +La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat +de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et +Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de +conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif +exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux. +Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux +brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on +mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés +qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de +première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne +et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante, +tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que +justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause +première de ces changements importants. Des agences pour la vente des +billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres +importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et +les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par +des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et +les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la +ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre +trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent +les deux langues--l'anglais et le français--et des wagons dortoirs +et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui +désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque +enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et +ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis +faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve +d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le +trajet de Montréal à Fall River--363 milles--se fait aujourd'hui, +en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars. + +Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes +américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une +des causes principales qui ont produit le mouvement général +d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes +administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute +d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer +et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu +à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde +entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant +canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des +richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime +toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque +jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa +famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier +que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler +pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette +de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada +et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les +Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour +prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve +irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de +personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne +des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne +se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal, +resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère, +quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont +aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient +atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux +États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il +est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les +Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien +être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de +l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction +forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le +besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il +soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il +est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y +appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les +hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes +émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger. + +Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il +avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du +travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village +lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en +s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu: + +--Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je +laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de +mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais +faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes +menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit, +et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le +pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à +traîner une vie de souffrances et de privations. + +Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour +payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets +de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune +qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les +dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M. +Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi +la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et +l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie, +toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à +parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé +pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et +la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de +l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps. + +Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et +avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir +été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva, +vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts. +Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard +descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour +le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua +Railroad». + +Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans +contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe +aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui +comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de +grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule +ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de +billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac, +restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles +d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages; +et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles +d'attente pour les omnibus et les «tramways». + +Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour +veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du +chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et +spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on +parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la +gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du +«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du +même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les +attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement +ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies +industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été +retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu +du travail pour toute la famille. + +En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal, +Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient +installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement +confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les +membres de la famille. + +On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues +du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve +toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce +sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le +mal du pays. + + + +IV + +Fall River, Mass. + + +Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes +premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se +trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement +canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et +à l'amélioration des voies de communication entre les districts +agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire, +ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la +prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à +la construction des voies ferrées et au développement des industries +nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus +loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des +filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement +l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales +de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée +d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans. + +C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve +indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à +propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le +mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens +intelligents et laborieux au Canada français. + +La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive +droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière +Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York, +14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de +Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656, +époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains +colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la +rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en +1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne +des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites, +deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une +douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les +colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le +laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les +indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les +guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre +les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre +Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River, +ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount +Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de +la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers +établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel +Church sur les bords de la rivière Quequechan,--expression indienne +qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces +établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la +farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15 +juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de +l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées +de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent +le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice +volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de +la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown +fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les +législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804 +ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on +abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de +Fall River que la ville porte aujourd'hui. + +La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel +Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues +South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que +cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais, +Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans +l'État du Rhode Island, en 1790. + +On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663 +broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de +17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants +n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur +des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes. + +La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton +fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy +Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent +érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en +opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811 +par le colonel Joseph Durfee. + +Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de +10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises +industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des +habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de +34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le +chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait +acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle +communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le +premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14 +années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River +a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de +l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur +les champs de bataille. + +Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa +parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans +on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On +peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des +productions industrielles: + + Années Nombre de broches + + 1865................ 265,321 + 1866................ 403,624 + 1867................ 470,360 + 1868................ 537,416 + 1869................ 540,614 + 1870................ 544,606 + 1871................ 730,183 + 1872................1,094,702 + 1873................1,212,694 + 1874................1,258,508 + 1875................1,269,048 + 1876................1,274,265 + 1877................1,284,701 + +Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton +d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles +filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un +dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus +à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par +le tableau suivant qui est officiel: + + Production totale des États-Unis 588,000,000 yds + " de la Nouvelle Angleterre 481,000,000 + " de Fall River, 343,475,000 + +Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il +faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux +capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le +nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les +capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de +30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de +139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de +15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre +$450,000 et $500,000. + +La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875 +et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall +River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation +considérable pour l'avenir. + +Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense +établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux +imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme +perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous +le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des +assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des +propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37 +le montant des impôts perçus pendant l'année. + +Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes, +et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur, +offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie. + +L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières +années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et +spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts +énergiques de ses citoyens entreprenants. + +Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour +les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq +journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine, +parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde +entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes +employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de +caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit +d'économie de la population ouvrière de Fall River. + +La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est +généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte +environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières +familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année +suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait +un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des +Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau +pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent +remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada. +Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions +étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir +le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à +Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement +deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des +Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les +Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle +est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens». +L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de +Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la +religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le +faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants +d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se +procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre +est relativement restreint. + +Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec +plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et +obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux +au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les +écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui +paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont +été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent +aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en +général, aient eu une existence assez précaire en raison des +changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la +colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis +leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile +des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à +se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins, +journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se +trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont +établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes, +et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour +l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds +d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des +épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et +quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle +clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le +monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation +des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada, +et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre +Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres +industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont +établis. + +Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle +générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et +enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y +ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de +commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces +derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui +fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement +modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques +fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes +Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs +d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier +d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son +assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les +Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec +avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et +écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des +filatures de coton, à Fall River. + +L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis +neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on +appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des +positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de +ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation +afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort +soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler. +Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux +États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui +pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au +détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a +pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la +population canadienne est relativement insignifiante, quoique le +nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une +proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens +d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur +revient, à la gestion des affaires publiques. + +Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique +de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante +qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi +misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une +certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et +de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui +retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils +étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au +pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient +être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par +des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère +règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière +étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des +émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir +à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où +l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la +Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les +chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que +tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de +décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui +accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous +ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du +progrès et de la civilisation. + + + +V + +La filature + + +Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall +River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat +des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son +ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces +premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de +comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des +comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de +qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude +chez les marchands de détail de Fall River. + +Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les +commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de +commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique +facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux +États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par +escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois +lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent +généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a +cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes +avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer +que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du +plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit. + +Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des +fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient +leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur +accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de +visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel, +obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père +dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient +alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les +détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires +réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire +face aux dépenses courantes. + +Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux +égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait +dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage +avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son +esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à +supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues +de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur +dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père. +Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait +oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que +sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère. +L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme +une soeur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son coeur +qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par +les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné +qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable +à la jeune fille, lorsque ses soeurs lui eurent raconté les +circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants +eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait +rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle +se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée. + +Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au +travail furent employés à renouer connaissance avec quelques +familles de Contrecoeur qui les avaient précédés dans l'exil et qui +s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations +désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature +«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin +de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à +travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie +et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du +tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux +cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois. +Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la +chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame +spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au +coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la +soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné, +travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés +maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à +filer à travail intermittent (_mule spinning_). Cette dernière +occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs +reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres +employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait +eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui +s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune +homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à +broches (_mules_). + +Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient +qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord +mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations +respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour +qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais +comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre, +sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui +permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la +prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage, +et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider +jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les +travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et +les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les +travaux qu'on leur avait assignés. + +M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités +que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux +et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall +River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable +prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au +service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié +au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé +comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut +cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se +trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de +ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous +les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église +décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des +grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient +forcément le souvenir de la patrie absente. + +Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la +direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus +intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne +heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être +debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le +déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient +à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait +lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis +conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur +assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus +haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour +les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M. +Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de +déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des +circonstances assez favorables, le premier jour de travail à +l'étranger. + +L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes +canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des +filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un +sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche +réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre +qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction +aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une +position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés +dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie +pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance +toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants, +maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À +chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant +qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas +attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers +et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées +avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts +fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger +des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix +heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à +permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les +samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En +un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs +accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui +donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là +pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour +veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour +assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande +roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur +principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur +mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un +sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens +qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le +laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières +semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé, +mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit +généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour +la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le +prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait +régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées +atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas +un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer +leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi +compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses +dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens +dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient +prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles +ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il +n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville +manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur +des bases plus solides. + +L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail +des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se +familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque +membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont +augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les +heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement +rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des +amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes +relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à +peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des +villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du +jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se +familiarisent avec la langue anglaise. + +Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de +logements (_tenements_) économiques à l'usage de ses ouvriers, +et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la +famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements, +quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble. +Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et +possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River +n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet. + +Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les +lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques +pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute +infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des +surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant +n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations +industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les +parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques, +à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font +honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte +une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers +recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation +gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées +comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (_Grammar +Schools_) 19, écoles intermédiaires (_Intermediate schools_) 21; écoles +primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes +employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés, +à la date du 1er janvier 1877, était de 8864. Une somme de +$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour +l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été +dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des +autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce +qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction +gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677. +L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et +aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis. +Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même +libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs +années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et +la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la +direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec +l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques. +Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les +avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se +fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles +particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans +différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y +envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution +mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir +à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues +soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire +anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui +désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les +avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui +désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes. +Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux +États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on +est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs +espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple +américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa +part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et +intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle +que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les +ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie, +l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé. +L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et +peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en +aucune autre partie du monde. + +On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux +États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes +qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme +tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises +industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse +maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la +certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque +les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi +la classe ouvrière. + + + +VI + +Les salaires dans les filatures + + +La question des salaires payés pour les travaux de la filature, +depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont +occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant +le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes +fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du +monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et +dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut +en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé +d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement, +fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à +proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours +vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui +ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de +l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait +espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater. +Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des +Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à +présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour +s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher +du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté +pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert +sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui +fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède +énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques +d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait +en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies +physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du +rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au +patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur +offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils +abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la +question des salaires, lorsque cette question forme probablement la +seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver +à un moyen pratique de rapatriement. + +Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent +généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs +compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans +trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris +en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière +loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi +à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant +que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller +chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000 +distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient +produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette +question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de +rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait +peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun +sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une +mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par +la prévarication des autres. + +Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps +que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des +avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette +vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique +que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une +entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner +chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars +qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre? + +Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun +sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, +quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. +Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales +que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème +d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les +Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent +qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont +avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut +passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le +premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller +à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il +y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des +charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se +prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris, +depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à +ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une +manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi +de rapatriement. + +Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir +enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre +un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada +français, mais on peut facilement les mettre au courant de la +position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires +qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont +engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe, +à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier +et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec +connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une +intelligence raisonnée de la question du rapatriement. + +Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une +exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par +des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus +importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine +de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs +établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, +on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme +correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de +l'émigration canadienne aux États-Unis. + +On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait +s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais +il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall +River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton +fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres +précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les +travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de +chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les +établissements industriels de Fall River: + + Cardeurs par jour .............$1.03 + Fileurs " " ............... 1.44 + Bobineuses (spoolers) .......... 95 + Warpers ....................... 1.17 + Passeuses-en-lames ............ 1.00 + Empeseurs (Slashers) .......... 1.70 + Tisserands .................... 1.23 + Moyenne générale $1.21 3/4. + +Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux +ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, +mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des +salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux +dollars par jour. Cette moyenne de $1.21 3/4 doit donc être +considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent +aucune position exceptionnelle dans la filature. + +Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du +cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, +est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les +aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants +canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (_back boys, +doffers, tube boys_) varient de 28 cents par jour pour les plus +jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65 +cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre +de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom +de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces +ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures +se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches +verticales, soit à broches horizontales--(_frame spinning_)--et +ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, +en moyenne, un salaire de 90 cents par jour. + +Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des +femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce +système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont +probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les +salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au +travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de +$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit +métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme +il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les +ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les +ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, +une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des +«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix +ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour. + +Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la +famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un +tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les +tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des +actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River +jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, +lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les +commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis +cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la +panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent +avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les +industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en +général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons +eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et +leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, +fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup +de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des +ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par +la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une +troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis +que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit +de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, +on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des +filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, +sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance +relative. + +Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du +premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait +fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des +travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait +suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et +Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait +fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes +ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris +un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières +difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de +lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait +le filage de la chaîne des tissus. + +Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une +somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des +dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès +le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques +dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses +frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle +gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia +à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir +payé ses dépenses de chaque mois. + +Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir +fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, +obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme +apprentie, avec ses soeurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme +aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants +avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour +les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les +bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà +lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise. + + + +VII + +Le 24 juin 1874 + + +Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt +apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se +trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec +impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et +de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi +à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de +présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci +viendrait la rejoindre à Fall River. + +Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer +bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la +considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère +doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et +toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne +Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un +modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté +mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous +ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes +ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était +réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de +«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel +elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures +de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares +ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail. + +Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son +père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre +Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. +Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un +travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et +sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui +avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit +pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la +langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. +Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, +quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui +se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de +nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de +leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée +dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se +sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début, +de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis +éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans +l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, +et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient +devenues ses compagnes inséparables. + +Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le +temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue +maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles +américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que +firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent +monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les +égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui +être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes +canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui +témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un +sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était +un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques +années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait +parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son +père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son +travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite +au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents. + +M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne +et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils +paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa +femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié +finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et +Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur +leur compte, on en était resté là. + +Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre +fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait +éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus +sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans +arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon +fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans +oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait +bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, +et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du +présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir. + +Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était +empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecoeur pour lui faire +part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où +il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard +s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance +régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait +ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était +certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les +renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre +reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent +la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque +jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecoeur. M. Dupuis, +sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se +faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus +cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel. + +Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations +franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de +s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de +Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse +franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel +énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration +promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui +suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait +par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui +avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la +société Saint-Jean-Baptiste de Montréal{5} à toutes les sociétés +nationales des États-Unis: + +ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL. + +COMITÉ D'ORGANISATION. + +Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des États-Unis. + +Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter +un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des +États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le +24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une +pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la +pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et +la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les coeurs +canadiens. + +La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence +d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la +satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui +offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil +comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses +traditions. + +Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur +développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le +souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances +ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de +resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie, +de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se +connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et +de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles +destinées pour la race française en Amérique. + +S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent +des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la +population canadienne française{6}. + +(Suivaient les signatures.) + + +Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue +française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se +rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs +compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient +déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour +l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise +du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées +de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour +l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall +River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne +d'un cent par mille pour le voyage. + +L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous +les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se +préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays +la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River +avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin, +et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps +à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté +faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait +l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient +de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se +payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur +Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait +d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir +consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il +serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par +son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme +était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de +«Cercle-Montcalm»,{7} et il serait, sans aucun doute, enchanté de +faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre +quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur +ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et +d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que +le jeune homme devait se rendre à Contrecoeur, lui remit une lettre +à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques +recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci +était de retour au village. + +Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père, +commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva +surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les +amis et les parents de Contrecoeur, lorsqu'arriva le moment du +départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un +corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et +deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour +les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les +changements ordinaires des trains quotidiens. + +Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon +voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer +l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de +l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à +ce pèlerinage patriotique. + +Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la +population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir +de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues +et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des +États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus +cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée +par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille +personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis +s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce +défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique. +Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux +sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur +un parcours de trois milles, offrait un coup d'oeil magique. On +comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois +bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques +représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le +parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et +littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et +sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des +arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des +inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle +était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité, +fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration. + +La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste +église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup, +même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus +riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et +aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur +éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la +foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent +prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de +vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet +splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la +politique, de la littérature et des professions libérales, et des +santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale +des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours +remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de +l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui +avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut +d'amour et de fidélité à la patrie commune. + +Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en +convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut +discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive. +Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de +Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette +belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au +comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre +les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un choeur de +plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens +émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom. + +Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les +diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était +enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses +camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur +honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du +voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis +qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué +du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la +convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés, +il s'était empressé de se rendre à Contrecoeur afin de serrer la +main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts +pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le +docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En +réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua +longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et +lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à +Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme, +et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel, +il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de +Contrecoeur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste +Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis +d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle +annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs. + +Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la +mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en +prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant +de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui +disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de +connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces +termes: + + +Chantiers de la Gatineau, + +Dans la forêt, ce 15 mai 1874 + +Bien cher père: + +Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre +par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des +dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais +malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous +voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen +des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de +pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces +sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la +descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas +m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon +«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions +très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par +mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous +fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave coeur dont +j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons +nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et +aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je +l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ +de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les +rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer +sur nos coeurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris, +et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse +bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de +mon affection sans bornes et de mon dévouement filial. + +Ton fils dévoué, + +JULES GIRARD. + + +Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un +certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure +s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas +remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter +cette émotion passagère, et il dit au docteur: + +--Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard +inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère +sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que +contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience. + +--Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui +faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très +agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté +l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que +souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté. +Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre +et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu +immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est +un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les +inspirations de son coeur, et son départ pour les chantiers, +l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre +lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père +Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé +emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre +était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper +des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier. +Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont +amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au +mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame +Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis +la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la +jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les +circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel +fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire +part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de +son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard +abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au +retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans +la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du +passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir +de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter +cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre +avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère +et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre +Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son +bonheur et sa prospérité. + +--Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus +que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais +porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à +la considérer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur +dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère +et à son fiancé. + +Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois, +serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de +reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à +Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques +cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se +joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le +voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile +à comprendre. + + + +VIII + +Michel Dupuis + + +Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la +lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main +de Jeanne n'était pas libre et que son coeur appartenait depuis +longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué +à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille, +mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible, +lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui +annonçaient que Jeanne en aimait un autre. + +Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il +aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et +généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son coeur blessé +se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans +une position aussi cruelle. + +La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le +jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa +famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur. + +Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails +de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne +nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecoeur. Toute +la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en +apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main +de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de +son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur +l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les +lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecoeur. Après +avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma +dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude +cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut +de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute +tremblante d'émotion: + + +Chantiers de la Gatineau + +ce 15 mai 1874. + +Ma très chère Jeanne: + +Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer +les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à +Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques +instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée, +ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire +parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails +de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui +m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne, +les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille +de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon +coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des +forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je +vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre +coeur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma +chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque +jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour +au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme. +Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans +l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de +travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je +consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau +pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas, +chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable +père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part +que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au +revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui +qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour +vous. Aux premiers jours de septembre! + +Votre fiancé devant Dieu, + +Pierre Montépel. + + +La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut +avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui +qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du +délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et +de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre +qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement. + +Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens +qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter +à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des +événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite +énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses +parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils +ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui +s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita +vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain. + +Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On +avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup +d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son +retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades +d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de +la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait +continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune +homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes +d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de +cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait +probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne, +et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela. + +Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se +trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle +on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de +correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec +plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à +Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard +lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler +dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa +protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait +cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait +maintenant le chef de la famille. + +On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver +une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de +nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de +poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement +répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les +quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne +devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le +retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes +étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se +trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les +voyageurs étaient à Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'était +empressé d'écrire à sa soeur pour lui annoncer leur arrivée au +village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre +qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il +arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre. + +Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis, +et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en +présence de ses amis, la lettre de son frère: + + +Contrecoeur, ce 17 septembre 1874. + +Ma chère Jeanne + +C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur +que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux +t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre +père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille +étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton +fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous +faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la +porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais +pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui +nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans +préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et +ton départ de Contrecoeur. Je croyais rêver, mais on me dit de +m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les +renseignements voulus. Ah! chère soeur, le malheur t'a rudement +éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille, +tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu +les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon +adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais +bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est +complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à +Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus +franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et +sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui +s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été +de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe +de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans +les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous +serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez +bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de +difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles +encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu +te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour +t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes +qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie +pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon +mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié. +À dimanche prochain! + +Ton frère qui t'aime, + +JULES GIRARD. + + + + +IX + +L'incendie du «Granite Mill» + + +Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à +Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à +destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions +et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs +descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad» +et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne, +afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River. + +Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués +de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment +d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes +de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes +gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main +à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné +d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit. + +On se mit à table où quelques personnes étaient en train de +causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la +conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute +voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails +d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et +causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses +commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de +l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait. + +--Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé +une manufacture, hier matin, à Fall River? + +--Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous +arrivons de Montréal, ce matin même. + +--Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune +homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce +monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails +du désastre. + +--Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de +Pierre un numéro du journal, _L'Écho du Canada_, en date de la +veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre: + + «FALL RIVER EN DEUIL!» + Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes + brûlées et 36 blessées! + +--Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en +s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons, +qu'a eu lieu cette catastrophe. + +--Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'oeil sur le +journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte +rendu de cette terrible affaire. + +Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que +l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris +connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une +manière cruelle et si inattendue: + +(_De L'Écho du Canada{8} du 19 septembre 1874._) + +«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu +s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture +«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient +sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers +étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la +tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes, +femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au +sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et +poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité +effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les +malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des +cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux +des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour +rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie. +D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent +gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte +contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des +mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris +leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus +calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès, +à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était +horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur +apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace +pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On +apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent +assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des +blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui +continuaient leur oeuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un +spectacle impossible à décrire. + +«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles +ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et +on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui +étaient entassées dans la partie sud de la salle. + +«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par +une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui +les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une soeur chérie. + +«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux +qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres +étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient +dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes +étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques +hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres. +Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des +longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser +glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts +héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de +lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son +brave coeur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse. + +«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le +théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué +tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de +l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui +prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins +canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant +leurs services aux blessés. + +«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a +été transmise par les autorités compétentes. + +«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français; +cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en +sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du +mur. + +«Tués.--Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le +malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre. + +«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie +Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie +Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans; +Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter; +Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James +Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy. + +«Blessés.--Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric +Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia +Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna +Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington; +Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson +Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle +Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary +Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan; +Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe; +William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm. +Brockelhurst; A. J. Biddiscombe. + +«Total--tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13. + +«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait +au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les +yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle +du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte +d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le +télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier +centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment, +M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite +et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver. +Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule +des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une +surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de +l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de +l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la +fuite. + +«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier +échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la +«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il +n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans +les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une +partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais +presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut +qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre +sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes +parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne +fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary +reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques +instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème +étage. + +«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans +la filature, mais mes deux soeurs Victorine et Délia y étaient +employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et +j'aperçus ma soeur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui +criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes +bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte +pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune soeur +Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive. + +«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le +premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les +enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la +porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut +repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le +passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants, +poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les +sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles +jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il +avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur +une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se +cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature. +Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la +fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux +enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous +avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur +canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de +sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les +flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du +toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours, +mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une +poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une +seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde +qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une +descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en +quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques +égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes +accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se +tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à +une mort terrible. + +«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à +l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour +échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les +matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne +s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a +également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort +quelques heures après, des suites de ses blessures. + +«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien, +Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé +de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les +logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans +l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants +avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne +Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des +blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque +et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut +lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment +où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La +jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le +bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement +à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus +profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné. + +«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent +en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu +faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à +ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre +eux furent blessés grièvement en faisant leur service. + +«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de +Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M. +Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi +immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall +River. + +«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en +cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme +ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents +de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser +des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses +établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement +acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour +ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et +enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à +comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons +profiter de cette terrible leçon. + +«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné +l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert +par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable +des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués +aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui +parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux +informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie, +qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible +les souffrances occasionnées par l'incendie.» + + + +X + +La réunion + + +Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails +navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans +prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le +bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis +comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se +serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules +dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion: + +--Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à +nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de +respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens +qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prêt à se briser. + +Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement +des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque +départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent +au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour +regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui +passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient +et des piétons qu'ils coudoyaient. + +Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur +promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter +dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent +tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses +émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé +jusque-là: + +--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à +faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons +espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon +ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération +dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la +ranimer de notre présence. + +Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre, +et Pierre le secoua par le bras en lui disant: + +--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre +ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en +attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il +soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall +River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche, +mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la +recherche d'un bureau de télégraphe. + + +Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le +pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre +s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se +trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était +absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs, +et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude +cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River. + +Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale +nouvelle de l'accident arrivé à sa soeur l'avait plongé, et les deux +amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement +retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du +chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne +heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six +heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la +foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie, +lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre +s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles +informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même. +Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste +des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient +strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'Écho du +Canada_. + +Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse, +se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment +où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un +fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans +les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien, +connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir +d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont +Jeanne avait été victime. + +--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore? + +--Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur +l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que +Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait +des voeux pour sa guérison. + +On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison +où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis +s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient +arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à +comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire +connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la +bienvenue: + +--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter +de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos +autres enfants? + +--Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur +répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie. + +On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les +enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux +voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la +désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état +pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur +mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles +de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de +Jeanne qui reposait dans une chambre voisine. + +--La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer +votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à +Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les +médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le +docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait +prudent de la déranger. + +--Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé +de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant, +avant d'aller plus loin. + +On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement +en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il +répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et +il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout +danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout +faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla +aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter +devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même +à recevoir la bonne nouvelle. + +Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard +il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement +dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en +voyant la figure pâle et défaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se +baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de +joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles: + +--Jules! mon frère! Jules! + +--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frère Jules qui t'aime toujours et +qui est bien heureux de te revoir. + +--Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout +dans la chambre. + +Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait +comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il +s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser +respectueux. + +--Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur +continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus +de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé. + +Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle +avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété. + +Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser +seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant +d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des +émotions violentes. + +--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du +monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut +qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait +produire de mauvais effets. + +Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après +une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille, +malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait +tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des +voyageurs. + +On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de +Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait +formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel +Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la +jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter +en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par +la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada, +dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant, +Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour +prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins. + +Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était +écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que +le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna +en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de +reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa soeur et la +pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait +tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur +et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur +affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils +avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme. + + + +XI + +Épilogue + + +La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des +progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au +bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins +les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite +de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La +pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui +semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le +souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant, +lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis. +Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes +pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de +lui. + +Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que +Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de +l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer +dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré +les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de +retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même +eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe. + +Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre +commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer +dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore +aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils +invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire +une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les +environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au +cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où +s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en +lettres d'or: + + [dagger symbol] + À LA MÉMOIRE DE + Michel Dupuis + Mort héroïquement le + 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans + En sacrifiant sa vie + Au milieu des flammes, lors de + L'incendie du «Granite Mill» + Pour aider au sauvetage des + Femmes et des enfants. + R. I. P. + +Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve +de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu, +et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du +cher défunt. + +Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille, +et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque +dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner +le monument. + +L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage +du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à +Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait +bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale +qu'elle reçut dans la famille de Pierre. + +La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé +que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour +de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire +de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la +famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation +de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion +des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en +contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa +famille. + +Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages +que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il +avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le +jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis, +maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un +rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption. + +Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi +à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient +sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller +vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle. + +Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au +Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend +alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en +payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre +Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique, +l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait +valu le surnom de: «Jeanne la fileuse». + + + +Footnotes + +{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien. +On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se +dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le +«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures. + +{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les +bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie: +radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux. + +{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant, +au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur +pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée +d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de +l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et +par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets +qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean +comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6. + +{4} Extraits de _La France aux Colonies_ par E. RAMEAU: +L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers +les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer +à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de +cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an, +d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement +de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850 +ne saurait expliquer.--p. 325. + +(_Extrait du cens_ de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine, +14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;--Vermont, +14,470;--Massachusetts, 15,862;--New York, 47,200;--Pensylvanie, +2,500;--Louisiane, 499;--Ohio, 5,880;--Michigan, 14,008;--Illinois, +10,699;--Missouri, 1,053;--Wisconsin, 8,277;--Minnesota, 1,417;--Nous +ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent +avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous +cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et +du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts. +Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000 +Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les +parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus +immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ +18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le +Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de +l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du +Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans +le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la +presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous +les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout +64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous +de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses, +et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans +les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les +Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de +l'Amérique anglaise aux États-Unis. + +Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont +fournies 1--l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui +nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2--sur +l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des +États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en +français; 3--sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur +la répartition des Canadiens-français aux États-Unis. + +Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment +aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux +États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration +plus haut que nous ne le faisons.--p. 327. + +En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous +trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York, +7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France, +Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek +et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir: +Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière +Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de +Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de +familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles +allemandes.--p. 328. + +En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de +l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés +ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les +causes suivantes à l'émigration: 1--Le manque de chemins et de ponts +pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de +la couronne; 2--les concessions abusives de vastes étendues de terres +faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des +compagnies; 3--le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie +de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée +et préjudiciable; 4--les vices d'administration qui existaient dans le +mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois +faites au commerce sur ces mêmes terres;--enfin plusieurs autres motifs +qui ne sont qu'accidentels ou locaux.--p. 187. + +M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait +personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants +canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855, +total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les +omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier. +D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune +gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie +plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient +très peu des seconds. + +D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément +répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne +correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut +juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population +aussi peu considérable.--p. 330. + +Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population +canadienne des frontières de l'État de New-York: 1--sur le lac +Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh +et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga +1,000 à 1,200 âmes; 2--sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du +lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la +Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens, +ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur +le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans +l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on +compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone, +Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à +l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi, +presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin +depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent +le Canada.»--p. 334. + +Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants +canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre +d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien +d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000 +par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces +100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés +aujourd'hui, ci: 200,000 individus.--Les 20,000 Canadiens laissés dans +l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte +pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur +pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps), +ci: 100,000 individus.--Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants, +voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient +certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente +ans, au moins 350,000 âmes.--On voit donc que, même en tenant un large +compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières, +notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000 +individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre +dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment +décimée par des émigrations de toute nature.--p. 336. + +{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par +MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire +du comité d'organisation. + +{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux, +notamment dans _L'Écho du Canada_ du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est +reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi: +«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd. +Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec +vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour +organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation, +MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit +Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill. +Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr +W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault, +Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois, +P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils, +Secrétaire du Comité d'Organisation. + +{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date +du 11 avril 1874. + +{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction +de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du +Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE *** + +***** This file should be named 14536-8.txt or 14536-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/5/3/14536/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Beaugrand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jeanne la Fileuse + Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis + +Author: H. Beaugrand + +Release Date: December 30, 2004 [EBook #14536] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + + +</pre> + + +<h1>Jeanne la Fileuse</h1> + +<h2>Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis</h2> +<h2>Par H. Beaugrand</h2> + + + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<h3>DE LA DEUXIÈME ÉDITION</h3> + +<p>Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de +nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple +les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels +des États de la Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur +des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement +échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses. +Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches +campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat +évident d'une fausse situation économique.</p> + +<p>L'éminent et sympathique auteur de la <i>France aux Colonies</i>, M. +Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute +autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le +mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées +en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande +aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.</p> + +<p>Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et +en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de +la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens +français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires, +médecins, marchands, etc.</p> + +<p>Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de cœur et +de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence +politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris +à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.</p> + +<p>Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe, +et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'œuvre, afin +d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.</p> + +<p>Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui +reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et +l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est +davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir +l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une +politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui +sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race +française, sur les bords du Saint-Laurent.</p> + +<p><i>Montréal, septembre 1888.</i></p> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<h3>DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h3> + +<p>Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de +<i>Jeanne la Fileuse</i>, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un +travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à +lancer dans certains cercles politiques contre les populations +franco-canadiennes des États-Unis.</p> + +<p>C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en +le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur +et le bon nom de mes compatriotes émigrés.</p> + +<p>Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il +a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à +l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés +par la <i>famine</i>, à prendre la route de l'exil.</p> + +<p>Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis +opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi +je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation +mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays +de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que +j'écrivais en 1874 dans les colonnes de <i>L'Écho du Canada</i>:</p> + +<blockquote>«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons +comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les +Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays +qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y +réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous +soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire +que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les +Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la +misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan +de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important. +S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons +reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de +Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco +qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans +leurs efforts.»</blockquote> + +<p>Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le +rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point +de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes +fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison +d'être, et l'on a fait fausse route.</p> + +<p>J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la +vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est +là l'unique but de ce travail.</p> + +<p>Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.</p> + +<p>J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin +d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque +totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps, +de faire une peinture fidèle des mœurs et des habitudes de nos +compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage, +quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui +s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.</p> + +<p>La première partie, intitulée: <i>Les campagnes du Canada</i>, traite +de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La +deuxième partie, qui a pour titre: <i>Les filatures de l'étranger</i>, +est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière +partie contient des renseignements authentiques sur la position +matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les +Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme +les mœurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me +suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération +et l'invraisemblance.</p> + +<p>J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada, +et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit +nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi +indistinctement, par exemple, des mots: <i>paysan, fermier, +habitant</i>, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que +l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai +aussi écrit <i>passager</i>, comme l'on dit généralement au Canada, +pour <i>voyageur</i> qui est l'expression usitée en France; et ainsi +de suite.</p> + +<p>Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon +égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir +de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que +bien peu.</p> + +<p>Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés +que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume. +Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient +pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement +tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se +sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié +en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet +ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux +articles de journaux.</p> + +<p>C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.</p> + +<p><i>Fall River, Mass., ce 15 mars 1878.</i></p> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h2>Les campagnes du Canada</h2> + +<h3 class="chaphead">I</h3> + +<h3 class="chaptitle">Lavaltrie</h3> + +<blockquote class="verse"> + Assis dans mon canot d'écorce<br> + Prompt comme la flèche ou le vent,<br> + Seul, je brave toute la force<br> + Des rapides du Saint-Laurent.</blockquote> + +<p>(<i>Le Canotier</i>, L'Abbé Casgrain.)</p> + +<p>[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans <i>Les Miettes. +Distractions poétiques</i>, Québec, Delisle, 1869.]</p> + +<p>En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal, +on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un +joli village à l'aspect incontestablement normand.</p> + +<p>Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le +lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises +qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe +siècle.</p> + +<p>Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice, +se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une +pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les +plus pittoresques du Canada français.</p> + +<p>À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a +depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au +tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des +beautés de la nature.</p> + +<p>De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le +village de Contrecœur, rendu à jamais historique par le nom et les +brillants exploits de ses fondateurs.</p> + +<p>On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le +clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes +continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces +Iroquois.</p> + +<p>On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de +Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait +lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait +visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une +longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine +les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.</p> + +<p>À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation, +un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui +servait de gouvernail.</p> + +<p>Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez +lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de +graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme +avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était +facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de +l'intelligence et l'habitude du commandement.</p> + +<p>Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue, +portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable +couteau du voyageur canadien.</p> + +<p>Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait +en servir de guide.</p> + +<p>—Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier; +nous t'aiderons en chœur, et la route nous semblera moins longue.</p> + +<p>—Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres +voyageurs.</p> + +<p>L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un +certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au +fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants +dont ses compagnons redirent le refrain:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + Mon père n'avait fille que moi,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Et dessus la mer il m'envoie;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Et dessus la mer il m'envoie,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Le marinier qui me menait;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Le marinier qui me menait,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Me dit ma belle embrassez-moi<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Me dit ma belle embrassez-moi,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Non, non, Monsieur, je ne saurais;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Non, non, monsieur, je ne saurais,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + Car si mon papa le savait;<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + <br> + Car si mon papa le savait,<br> + Canot d'écorce qui va voler.<br> + C'est bien sûr qu'il me battrait<br> + Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br> + Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote> + +<p>Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant +primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux +du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants +suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix +cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.</p> + +<p>Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se +trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur +embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières +qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire +nuit.</p> + +<h3 class="chaphead">II</h3> + +<h3 class="chaptitle">Les voyageurs</h3> + +<blockquote class="verse"> + Au fond de la forêt on entend de la hache<br> + Les coups retentissants, sinistres, réguliers,<br> + Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,<br> + Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.</blockquote> + +<p>(<i>L'Hiver</i>, L.-P. LeMay.)</p> + +<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>L'Hiver</i> (2e strophe), dans les <i>Essais +poétiques</i>, Québec, Desbarats, 1865.]</p> + +<p>Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?</p> + +<p>De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque +automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller +s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.</p> + +<p>Le type du voyageur<a class="footnote" href="#fn_1">1</a> était si bien dessiné et ses excentricités +en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.</p> + +<p>Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal +jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des +gens d'en haut».</p> + +<p>On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le +fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal, +on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de +mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous +des bons vivants:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + À Bytown, c'est une jolie place,<br> + Mais il y a beaucoup de crasse<br> + Il y a des jolies filles<br> + Et aussi des polissons,<br> + Dans les chantiers nous hivernerons,<br> + Dans les chantiers nous hivernerons.</i></blockquote> + +<p>Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était +d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance +de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui +ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson». +Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la +réputation éminemment franco-canadienne.</p> + +<p>On reprenait alors, le gousset vide et le cœur léger, la route des +chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre. +Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux +ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en +«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.</p> + +<p>Le «cook»—cuisinier—y installait ses marmites.</p> + +<p>Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le +jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié +les souverains de ces forêts immenses.</p> + +<p>Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu +aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait +ses aventures plus ou moins... véridiques.</p> + +<p>La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte» +finissait ordinairement la soirée.</p> + +<p>On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison +paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec +impatience le retour du voyageur.</p> + +<p>Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage +d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort +certaine.</p> + +<p>On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le +premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du +bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le +danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y +gagnait quelquefois un coup de griffe.</p> + +<p>Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des +billots.</p> + +<p>On encageait<a class="footnote" href="#fn_2">2</a> en chantant les refrains du pays on allait +bientôt revoir ceux qu'on aimait et les cœurs bondissaient à la +pensée du retour au foyer.</p> + +<p>On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset +bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à +Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille +enchantée.</p> + +<p>Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite +les récoltes.</p> + +<p>On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains +en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour +recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du +voyageur.</p> + +<p>Le type est maintenant—à quelques rares exceptions près—presque +entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des +contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et +de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait +encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier +voyageur».</p> + +<p>Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de +chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans +les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de +légende.</p> + +<p>On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les +indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais +les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et +finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude +des professions libérales.</p> + +<p>La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en +1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs +dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler +le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des +alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils +unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.</p> + +<h3 class="chaphead">III</h3> + +<h3 class="chaptitle">Pierre</h3> + +<blockquote class="verse"> + J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!<br> + Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux<br> + Où murmure une onde limpide.<br> + Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants<br> + Qui se mirent au loin dans les flots transparents<br> + De ton fleuve large et rapide.</blockquote> + +<p>(L.-J.-C. Fiset.)</p> + +<p>Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de +Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment +de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier +Jean-Louis Montépel.</p> + +<p>Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père +en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après +l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des +champs.</p> + +<p>Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des +avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par +le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était +établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de +sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de +Lavaltrie.»<a class="footnote" href="#fn_3">3</a> [<i>Augmentation</i>. «Concession du 21 avril 1734, faite +par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart, +Intendant au sieur <i>Marganne de Lavaltrie</i>, d'une lieue et demi de +terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de +Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et +jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie, +laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de +front sur quatre lieues de profondeur.»—<i>Registre d'Intendance</i>, +No. 7, folio 24.]</p> + +<p>Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et +avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.</p> + +<p>Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos +lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la +réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son +aise».</p> + +<p>Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père +qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire, +avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général +Amherst.</p> + +<p>Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers +anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion +américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle +compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme +il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.</p> + +<p>Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel, +avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui +chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les +jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître +et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle. +Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se +rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de +l'Angleterre.</p> + +<p>Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on +disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père +Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de +1837-1838.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été +ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était +opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph +Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait +l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments +de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait +été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours +d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents +sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de +le conduire au collège, avait répondu:</p> + +<p>—M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au cœur généreux et à +l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation +et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.</p> + +<p>Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant +deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en +apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si +beaux auspices.</p> + +<p>Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule +de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui +avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux +efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les +noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de +ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux +tories. Pierre en un mot avait appris à détester les <i>chouayens</i> +et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que +son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait +devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne +jamais causer politique devant les amis de la famille.</p> + +<p>Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli, +laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père +Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:</p> + +<p>—Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du +collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les +convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te +faire donner une bonne éducation?</p> + +<p>—Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait +entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient, +mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet +égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que +je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous +plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je +comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain. +Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation +qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.</p> + +<p>Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait +l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire +le premier pas vers une réconciliation mutuelle.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage; +et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il +avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques +jeunes hommes des environs.</p> + +<p>La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec +peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore +joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui +accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement +criminel.</p> + +<p>Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le cœur gros donnèrent +le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au +courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était +à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis +bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.</p> + +<h3 class="chaphead">IV</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le retour au pays</h3> + +<blockquote class="verse"> + Le Canadien, comme ses pères<br> + Aime à chanter, à s'égayer;<br> + Doux, aisé, vif en manières<br> + Poli, galant, hospitalier.</blockquote> + +<p>(Sir G.-É. Cartier.)</p> + +<p>[G.-É. Cartier, <i>Ô Canada, mon pays, mes amours!</i>, dans <i>La +Minerve</i>, 29 juin 1835.]</p> + +<p>Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.</p> + +<p>Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement +obtenu la position de «foreman»—chef d'équipe.</p> + +<p>Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de +construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec, +pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire +de la saison.</p> + +<p>Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et +quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or, +fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le +vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante +sœur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une +main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers +le village natal.</p> + +<p>Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans +les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain +populaire:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote> + +<p>Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père +Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et +chacun s'empressait de venir leur serrer la main.</p> + +<p>Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait +l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:</p> + +<p>—Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et +sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre +sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le +bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!</p> + +<p>Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère +n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive. +Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle +ne put que prononcer ces mots:</p> + +<p>—Pierre! mon enfant! mon fils!</p> + +<p>Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son +cœur.</p> + +<p>Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de +leurs démonstrations sympathiques.</p> + +<p>Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut +résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand +salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de +leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes +les fillettes des alentours.</p> + +<p>Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école, +et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne +nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles +pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme +nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet +expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir +accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons +et filles dans le tourbillon de la danse nationale.</p> + +<p>Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les +jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'œil vif et +le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.</p> + +<p>On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était +minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue +tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:</p> + +<p>—Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez +bien en l'honneur des voyageurs.</p> + +<p>Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun +s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée +de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés +traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent +leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.</p> + +<p>Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé, +et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame +Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse» +des environs.</p> + +<p>Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les +réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun +des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.</p> + +<p>Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole +au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur +«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de +l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous +l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez +soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.</p> + +<p>Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas +remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré, +de chanter un couplet.</p> + +<p>Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes +pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare». +Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était +toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le +conteur le plus populaire du pays.</p> + +<p>Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses +lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence +absolu et prit la parole en ces termes:</p> + +<h3 class="chaphead">V</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le fantôme de l'avare</h3> + +<blockquote class="verse"> + Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,<br> + La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme<br> + S'avança lentement parmi les invités:<br> + «Mon frère ne sait point que les cieux irrités<br> + Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,<br> + Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.</blockquote> + +<p>(<i>Les Vengeances</i>, L.P. LeMay)</p> + +<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>Les Vengeances</i>, chant septième (vers +1-6), Québec, Darveau, 1875.]</p> + +<p>Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je +vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous +être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende, +il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de +faire la charité.</p> + +<p>C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.</p> + +<p>Il faisait un froid sec et mordant.</p> + +<p>La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à +Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant +la Noël.</p> + +<p>Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi, +fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du +fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui +passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais +argentés.</p> + +<p>Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous +connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en +pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de +Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après +avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient +rassemblés dans la grande salle de réception.</p> + +<p>Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au +dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec +toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous +apporte à tous, une part de joies et de douleurs.</p> + +<p>Il était dix heures du soir.</p> + +<p>Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les +autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour +de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.</p> + +<p>Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure +avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année, +avant de se retirer pour la nuit.</p> + +<p>Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se +leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front +du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit +d'une voix qu'elle savait irrésistible:</p> + +<p>—Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec +l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry—que Dieu ait pitié de son +âme—que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une +histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le +temps en attendant minuit.</p> + +<p>—Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en chœur +les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.</p> + +<p>—Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux +blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque +jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et +peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir. +Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que +Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au +voyageur en détresse.</p> + +<p>Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant +fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:</p> + +<p>—Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.</p> + +<p>Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal, +afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres, +une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument +nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an. +À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me +préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez +bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf +heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À +cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et +j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert +peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je +m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny +il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant +ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que +celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre +le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore +été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église +Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde +et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent +complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité +où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de +la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que +d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me +diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander +l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai +pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand +j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi +ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore +vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les +bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée. +Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus +apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois +franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les +pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?» +traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route, +et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le +loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que +possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en +secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse +de neige.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main +qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture +fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.</p> + +<p>Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après +l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté +un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise +boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en +me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture, +pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement +original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable +banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir +de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert +la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination +française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient +le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours +et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux +murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne +solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans +eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour +lui demander l'hospitalité.</p> + +<p>Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en +sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse +jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui +connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je +n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans +dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.</p> + +<p>—Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien +m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui +connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais +jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe +la vôtre, et votre figure m'est inconnue.</p> + +<p>En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la +première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de +mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai +instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du +vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.</p> + +<p>Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de +ses yeux brillants comme les tisons du foyer.</p> + +<p>Je commençais à avoir peur.</p> + +<p>Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom. +Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son +siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse +sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent +qui gémissait dans la cheminée:</p> + +<p>Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment +il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le +richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me +sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans, +sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que +Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme +celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par +le froid, la faim et la fatigue.</p> + +<p>Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je +tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du +nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur, +continuait toujours d'une voix lente:</p> + +<p>Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût +jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche, +et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir. +C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de +mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et +d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer +les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais +j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui +sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être +m'assassiner.</p> + +<p>Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups +cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le +lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes +hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied. +Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence, +quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune +homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison. +J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à +ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur +et de repentir.</p> + +<p>Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme +du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs, +en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que +j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison +et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette +terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas +trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la +veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur +vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette +hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes +semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de +Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que +jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous +êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni +d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et +croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous +là-haut.</p> + +<p>Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux +émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je +perdis connaissance...</p> + +<p>Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis +l'église de Lavaltrie.</p> + +<p>La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction +de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.</p> + +<p>Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du +matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible +aventure qui m'était arrivée.</p> + +<p>Mon défunt père,—que Dieu ait pitié de son âme—nous fit mettre +à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la +protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir +ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait +depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous +n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma +mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour +le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et +à la tempête.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion +de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui +que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort +tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient +alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret. +Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route. +Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se +rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je +n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à +qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le +doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son +saint nom.</p> + +<hr> + +<p>Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et +personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait +écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et +craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement, +et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait +d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle +du vieil avare, cinquante ans après son trépas.</p> + +<p>Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant +à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque, +en l'honneur du retour heureux des voyageurs.</p> + +<p>On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les +autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde +sensible dans le cœur du paysan franco-canadien: la croyance à tout +ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.</p> + +<p>Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et +s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles +reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui +longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le +bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité +la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des +feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs +amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».</p> + +<h3 class="chaphead">VI</h3> + +<h3 class="chaptitle">La fenaison</h3> + +<blockquote class="verse"> + La faux s'en va de droite à gauche,<br> + Avec un rythme cadencé;<br> + L'herbe, à mesure qu'on la fauche,<br> + Tombe et s'aligne en rang pressé.<br> + De mulots une bande folle<br> + Est interrompue en ses jeux;<br> + Oiseaux, abeilles, tout s'envole;<br> + La couleuvre est coupée en deux.</blockquote> + +<p>(Pierre Dupont.)</p> + +<p>[Pierre Dupont, <i>La Chanson des foins</i> (3e strophe), dans <i>La +Nouvelle Lyre</i>, 1858.]</p> + +<p>Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié, +Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au +travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison +déjà commencée.</p> + +<p>Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus +manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de +présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture +du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques +années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur +de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).</p> + +<p>Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le +système des tramways américains, et les rues de la grande ville +étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles +on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on +a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».</p> + +<p>Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50 +personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que +l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus +grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père +Montépel, avec le coup d'œil commercial du paysan normand, en +apprenant par son journal, <i>la Minerve</i> de Montréal, les détails +de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:</p> + +<p>—Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des +soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle +compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont +maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du +fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin, +je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la +compagnie. Qu'en dis-tu, femme?</p> + +<p>—Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton +habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme; +mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent +toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.</p> + +<p>Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des +arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la +plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.</p> + +<p>La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire +d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours +venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de +terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les +pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies +de juillet.</p> + +<p>Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de +juillet.</p> + +<p>Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route +des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les +faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins +odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de +trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs +rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants +retentissants.</p> + +<p>Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon +de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de +la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied +chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de +paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge, +la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille +des champs.</p> + +<p>Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à +attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent +produit des amours sincères et d'heureux mariages.</p> + +<p>Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait +entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et +faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne +séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.</p> + +<p>Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de +légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte +son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant +que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les +hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de +contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et +transparente.</p> + +<p>Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir +l'expression consacrée:</p> + +<p>—Au travail! mes enfants!</p> + +<p>Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent, +par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la +lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches +légères et le mouvement du travail recommence.</p> + +<p>D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins +de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges +de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs +chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée +qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.</p> + +<p>Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du +grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou +moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue +du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage +d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.</p> + +<p>La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et +transportés à Montréal.</p> + +<p>Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus +à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait +Jules Girard du village de Contrecœur.</p> + +<p>Jules Girard et sa sœur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient +arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services +à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à +l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les +faneuses.</p> + +<p>Le frère et la sœur paraissaient pensifs et troublés. Ils se +tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses +de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs +figures tristes et intelligentes.</p> + +<p>Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de +se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui +les conduisait à Contrecœur.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecœur est situé sur +la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le +fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur. +Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du +canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts +réunis du faucheur et de la faneuse.</p> + +<p>Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecœur, où, sur +le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard +octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité +un cordial bonsoir.</p> + +<p>Le frère et la sœur s'empressaient autour du vieillard, et le +soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que +l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte +du fleuve.</p> + +<p>On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après +avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient +reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux +de la moisson.</p> + +<p>Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout, +préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre +parfait le ménage de la chaumière.</p> + +<p>Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout +en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en +silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce +vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux, +et continuer les travaux de la moisson.</p> + +<h3 class="chaphead">VII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Deux braves cœurs</h3> + +<blockquote class="verse"><i>Wish me partaker in thy happiness<br> + When thou dost meet good hap; and in thy danger,<br> + If ever danger do environ thee,<br> + Commend thy grievance to my holy prayers,<br> + For I will be thy bead's-man, Valentine.</i></blockquote> + +<p>(Shakespeare.)</p> + +<p>[Shakespeare, <i>The two Gentlemen of Verona</i>, acte 1, scène 1 +(vers 14-18).]</p> + +<p>Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la +fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie, +les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des +jeunes moissonneurs de Contrecœur.</p> + +<p>Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait, +en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager +une conversation amicale.</p> + +<p>Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que +le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé, +avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout +en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine +réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles, +avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des +campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait +lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.</p> + +<p>Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce +sui et, avait répondu:</p> + +<p>—Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font +l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées. +Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à +Contrecœur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement +de la moisson.</p> + +<p>Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et +calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de +conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité +des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.</p> + +<p>Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas +pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules +Girard et à sa sœur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur +position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.</p> + +<p>Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une +charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par +hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant +de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut +que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments +d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut +assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:</p> + +<p>—Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain +motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont +personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine +éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de +sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de +bonne camaraderie.</p> + +<p>—Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être +bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si +jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je +sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours +le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne +suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même +oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous +m'offrez si cordialement. Voici ma main.</p> + +<p>Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:</p> + +<p>—Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que +vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le +penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble. +Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.</p> + +<p>—Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me +permettre de vous appeler ainsi.</p> + +<p>—Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps +attendre ces bonnes paroles.</p> + +<p>—Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière +pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous +occupons ma sœur et moi, parmi les moissonneurs, une position +exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur +moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne, +mais vous m'avez déridé.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si +jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du cœur ou de la main d'un +ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre +Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.</p> + +<p>—Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.</p> + +<p>La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis +trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger +quelques phrases amicales.</p> + +<p>Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au +rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa +sœur lui dit:</p> + +<p>—Petite sœur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que +tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je +ne doute pas qu'il ait pour la sœur les sentiments amicaux qu'il a +été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma sœur +Jeanne Girard.</p> + +<p>—Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux +amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous +permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur +voisinage.</p> + +<p>Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui +offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce, +et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans +l'obscurité.</p> + +<p>Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui +s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait +pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la +route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux +amis.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller +veiller aux chevaux de travail, mais son œil distrait se portait +souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la +distance, le canot de Jules Girard.</p> + +<p>Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui +sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour +le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour +la sœur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux, +chaque fois que son œil rencontrait le regard pensif de Jeanne la +faneuse. Son cœur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec +moins d'adresse la faux du moissonneur.</p> + +<p>On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des +travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient +Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.</p> + +<p>Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un +dernier bonsoir à ses amis de Contre-cœur, et bien souvent, il +oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir +sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires +du maître d'école.</p> + +<h3 class="chaphead">VIII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Pierre et Jeanne</h3> + +<blockquote class="verse"> + Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre<br> + Tous deux venaient d'échanger un serment;<br> + Le Capitaine avait promis d'attendre<br> + Et le bateau restait complaisamment.<br> + <br> + «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,<br> + Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»<br> + «Vous emportez mon cœur, répondit-elle,<br> + Car ma pensée est tout entière à vous!»</blockquote> + +<p>(Benjamin Sulte.)</p> + +<p>[Benjamin Suite, <i>Ballade</i> (vers 1-8), dans <i>Les +Laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p> + +<p>La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la +plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier +Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés +dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui +devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près +du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de +commencer les travaux de chargement.</p> + +<p>Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq +heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui +avait dit:</p> + +<p>—Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je +désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous +à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les +pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces +braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour +leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du +soir.</p> + +<p>Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa +de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le +personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père +Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque +employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes +filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux. +Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les +jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de +Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient +chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».</p> + +<p>Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le +départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux +agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux +paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son +caractère franc et loyal.</p> + +<p>Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier +occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière +à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature +savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la +jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu +à ses employés:</p> + +<p>—Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit +de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la +sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois +mon défunt père—que Dieu ait pitié de son âme.—Jean-Louis, me +disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les +fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, +sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à +quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez +aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une +chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:</p> + +<blockquote class="verse"><i> + Mariez-vous, je le répète,<br> + Vous ferez bien, soyez heureux;<br> + Mais ne vous pressez pas fillettes<br> + Et vous ferez encore bien mieux.</i></blockquote> + +<p>Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses +serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître +d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé +avec le refrain d'une chanson.</p> + +<p>Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, +et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de +sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. +On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir +serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun +reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande +route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers +les villages voisins.</p> + +<p>Jules Girard et sa sœur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, +s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, +pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur +le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de +peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient +à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux +que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait +embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. +Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune +fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:</p> + +<p>—Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois +deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre +cœur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et +d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, +maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par +un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? +Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous +toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour +vous causer un moment de bonheur.</p> + +<p>Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait +sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée +soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:</p> + +<p>—Pierre, vous aimez Jeanne?</p> + +<p>Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.</p> + +<p>—Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites +là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez +plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin +qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma sœur, ma pauvre +sœur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis +trompé. Et toi, ma sœur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien +ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils +du maître.</p> + +<p>Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne +répondaient pas.</p> + +<p>—Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, +je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui +dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. +Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me +direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous +empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!</p> + +<p>—Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer +ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et +croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne +et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, +et si ma sœur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour +dîner, dans l'humble chaumière de Contrecœur. Qu'en dis-tu, petite +sœur?</p> + +<p>Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait +été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli +s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que +balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.</p> + +<p>—Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons +demain, pour dîner, M. Montépel.</p> + +<p>Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les +yeux pour répondre au bonsoir de son amant.</p> + +<p>—Eh bien, sœur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit +Jules.</p> + +<p>—Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son œil limpide rencontrant +le regard loyal du jeune homme, leurs cœurs pour la première fois, +battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.</p> + +<p>Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecœur.</p> + +<p>Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, +et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint +argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait +disparu dans l'ombre.</p> + +<h3 class="chaphead">IX</h3> + +<h3 class="chaptitle">Doubles projets</h3> + +<blockquote class="verse"> + Ce n'était point la vague rêverie<br> + Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,<br> + Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,<br> + En essayant sur ses légers pipeaux<br> + Un air d'amour pour la beauté chérie.<br> + D'un soin plus grave il semble inquiété;<br> + Tout le trahit, ses discours, son silence;<br> + Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,<br> + Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.</blockquote> + +<p>(Millevoye.)</p> + +<p>[Charles-Hubert Millevoye, <i>Alfred</i>, chant 1er (vers 66-74), +dans les <i>Œuvres de Millevoye</i>, Paris, Garnier, 1865.]</p> + +<p>Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait +osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune +fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce +n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même +avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été +inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il +avait dit à Pierre:</p> + +<p>Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et +moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.</p> + +<p>N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa +sœur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser +l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas +encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?</p> + +<p>Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles +incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre +qu'il pouvait espérer?</p> + +<p>Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la +grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés +et tu me sembles agir d'une manière étrange.</p> + +<p>—Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la +lassitude après les travaux du jour, voilà tout.</p> + +<p>Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put +s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour +la nuit:</p> + +<p>—Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout +agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son +silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits? +Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous +roche.</p> + +<p>—Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se +laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce +que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait, +et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à +l'établir quelque part.</p> + +<p>—J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion +satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire +une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes +ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir +notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec +son éducation.</p> + +<p>—Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et +son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses +convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de +Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent +maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en +fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer +maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!</p> + +<p>Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et +l'impertinence de son fils.</p> + +<p>—Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes +pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper +de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher +Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».</p> + +<p>Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, +mais il finit par s'apaiser:</p> + +<p>—Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que +le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour +avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. +Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît +en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît +vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que +son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour +notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin +de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez +raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une +difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie +fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des +Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en +affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put +aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en +réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à +la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le +marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre +pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme +comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais +il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il +faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir +notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à +dédaigner.</p> + +<p>—Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre +comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout +cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai +moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler +l'affaire.</p> + +<p>La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait +étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets +de ses parents.</p> + +<p>Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la +grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble +chaumière de Contrecœur?</p> + +<p>Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et +sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il +avait voulu attendre quelque temps pour consulter son cœur afin de +ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait +comme sacrée. Son cœur lui avait répondu par un redoublement d'amour +pour la jeune fille.</p> + +<p>Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il +avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et +à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux +n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec +franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus +court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa +passion. Pierre, instruit à l'école des mœurs simples et pastorales +du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les +bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher +les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations +du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, +n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait +l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su +faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les +passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une +femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su +tenir parole.</p> + +<p>Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions +aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend +timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait +hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et +lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de +savoir comment Jeanne répondrait à son amour.</p> + +<p>Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble +apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien +née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû +connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas +encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, +mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, +il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce +vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se +prononcer en dernier lieu sur son bonheur.</p> + +<p>Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de +suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la +voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, +qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. +Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'œil; il se roula +sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la +grève, à préparer son canot d'écorce.</p> + +<p>Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de +sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et +craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient +grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il +voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se +connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'œil +exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et +fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de +la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la +grand'messe.</p> + +<p>Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre +au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au +déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta +dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on +apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche +tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit +devant le portail de l'église.</p> + +<p>Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. +Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte +de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers +Contrecœur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon +plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la +paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait +d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades +qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'œil +les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait +y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.</p> + +<p>Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture +roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. +Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison +des Montépel et Pierre disait à la fermière:</p> + +<p>—Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecœur +visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard +peut-être.</p> + +<p>Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.</p> + +<p>La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit +s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups +d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, +le cœur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en +respirant l'air du grand fleuve.</p> + +<p>La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et +lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait +Pierre, elle lui répondit:</p> + +<p>—Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque +chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète +encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, +mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.</p> + +<p>—Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien +«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se +passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse +le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!</p> + +<h3 class="chaphead">X</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'histoire des Girard</h3> + +<blockquote class="verse"> + Quand on est vieux, quand le soir tombe<br> + Sur notre jour qui va finir,<br> + On rencontre au bord de la tombe<br> + La grande ombre du souvenir.<br> + Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,<br> + Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;<br> + Ignorant le passé, cœurs pleins de confiance,<br> + Ils vont! Dieu les conduise au port!</blockquote> + +<p>(Benjamin Sulte.)</p> + +<p>[Benjamin Sulte, <i>L'histoire. Causerie d'un vieillard</i> (vers +1-8), dans <i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p> + +<p>Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'œil, à +Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble +chaumière de Contrecœur.</p> + +<p>Jules, après avoir consulté sa sœur, avait raconté à son vieux père +la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des +sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté +silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:</p> + +<p>—Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?</p> + +<p>—Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche +de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te +consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner +avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même +avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel +comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma sœur; +mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos +enfants s'y soumettront.</p> + +<p>—Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta sœur et toi, de braves +enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de +peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de +m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre +Montépel.</p> + +<p>Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait +en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles +du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme +s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui +s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.</p> + +<p>—Eh bien, frère, que t'a répondu papa?</p> + +<p>—Sois tranquille, petite sœur, et surtout un peu de patience. Nous +saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre +père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi +qui te le promets.</p> + +<p>—Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il +dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me +faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il +n'allait pas aimer M. Pierre?</p> + +<p>—Comme toi par exemple; n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?</p> + +<p>—Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te +faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici +demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.</p> + +<p>La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:</p> + +<p>—Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce +que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari, +de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.</p> + +<p>—Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave cœur, et il n'y a que le +titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien +titre d'ami. Maintenant, petite sœur, retirons-nous pour la nuit. +Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.</p> + +<p>On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.</p> + +<p>Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa +sœur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à +Jules et à son père.</p> + +<p>Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage +permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux +du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et +jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce +vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père, +et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses +amours.</p> + +<p>La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se +rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la +bienvenue.</p> + +<p>Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la +dérobée, un coup d'œil vers le rivage, pendant que le vieillard +parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le +temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder +ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de +joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un +canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules +et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard +se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui +tendant la main:</p> + +<p>—Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait +part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les +amis de mon fils sont aussi les miens.</p> + +<p>Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien +de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la +main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de +l'œil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il +fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer, +elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le cœur +ému du jeune homme.</p> + +<p>La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins +bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table. +Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut +pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert +un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut +terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:</p> + +<p>—Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à +l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai +dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai +donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse +mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes, +vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me +prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour +le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur, +si vous avez consulté votre père à ce sujet?</p> + +<p>—Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que +je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il +m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui +regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père +et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous +n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.</p> + +<p>—Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise. +Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans +l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette +union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous +dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire. +Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter +les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent +rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire +sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres +réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous +répondrai alors, mais pas auparavant.</p> + +<p>Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne +devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y +avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans +une circonstance aussi solennelle?</p> + +<p>Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait +causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de +l'histoire promise:</p> + +<p>—Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que +je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu +loin. Ma famille habite Contrecœur depuis plusieurs générations, et +les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et +honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes +d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines. +avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et +aventureuse de «coureur des bois».</p> + +<p>C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut. +Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après +trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du +nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous +descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres +et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot +d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière +Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes +une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière +Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être +suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route +du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous +atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages +hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du +Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes +pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière +Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions +voyager qu'à petite journée.</p> + +<p>Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes +sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la +rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à +perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon +tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil +et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu, +j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un +chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays, +et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis +une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon +excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles +autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma +présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui +abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai +mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui +me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier +quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution, +convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main +pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai +vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.</p> + +<p>Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une +langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre. +J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau +bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon +interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je +lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre, +et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul, +au milieu de ces forêts, il me répondit:</p> + +<p>—Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur +les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une +tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps +ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe +noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à +prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père +est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route +des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin +de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour +recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le +grand voyage d'où l'on ne revient pas.</p> + +<p>Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes +pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.</p> + +<p>Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes +compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui +enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté +qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la +franchise de ses intentions.</p> + +<p>Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un +peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais +promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac +Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut +décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide +indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont +il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix +continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit +désigné sur les bords du lac Mistissimi.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la +direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des +Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent +que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le +jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait +chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne +de confiance au chef de la tribu.</p> + +<p>Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir, +nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint +homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait +dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac +de voyage.</p> + +<p>Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se +trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient +adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de +plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à +âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en +cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus +grande confiance.</p> + +<p>J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service +probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie +à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.</p> + +<p>Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de +cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents, +de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières +confidences de ses lèvres mourantes?</p> + +<p>Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos +camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecœur après +avoir fait une chasse magnifique.</p> + +<p>Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un +coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une +jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai +aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment +plus tendre, et je la priai de partager mon sort.</p> + +<p>Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la +promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac +Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du +supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés +d'après les ordres du missionnaire expirant.</p> + +<p>Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je +conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la +mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.</p> + +<p>Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble +demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa +demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un +petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.</p> + +<p>Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le +seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village +m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école +de Contrecœur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister +et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous +dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne +se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne +passait à Contrecœur que deux fois par semaine, et la réception +d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma +surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je +vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui +j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède +encore cette communication dont je vais vous faire connaître le +contenu.</p> + +<p>Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il +déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.</p> + +<p>Montréal, ce 20 juin 1827.</p> + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p>Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le +comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté, +une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue, +notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même +temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance +pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant +parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il +croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre +missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si +fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel +était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à +Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte +vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine +que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la +mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand +nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du +Nouveau-Monde.</p> + +<p>Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée +que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un +cœur noble et désintéressé.</p> + +<p>Croyez monsieur, etc., etc.,</p> + +<p>A... B.</p> + +<p>Ptre. Supérieur.</p> + +</div> + +<p>J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de +me relire la lettre. Je repris, le cœur gros de bonheur, la route +de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle +apprendrait la bonne nouvelle.</p> + +<p>Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le +bonheur pût faire verser des larmes.</p> + +<p>Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens +des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront +encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette +occasion.</p> + +<p>J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix +ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble +ménage.</p> + +<h3 class="chaphead">XI</h3> + +<h3 class="chaptitle">1837</h3> + +<blockquote class="verse"> + Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,<br> + Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,<br> + Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!<br> + Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;<br> + Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,<br> + Et mouraient en disant: C'est bien!</blockquote> + +<p>(L.H. Fréchette.)</p> + +<p>[Louis-Honoré Fréchette. <i>La voix d'un exilé.</i> version publiée +dans <i>Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i> (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur), +Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]</p> + +<p>Je passerai sans transition aux événements mémorables de la +révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales +et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez +déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre +les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de +Contrecœur, se levant à la voix du grand tribun populaire, +Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec +Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave +cœur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du +mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers +des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire +et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait +été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de +lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à +Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel +Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à +Contrecœur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait +de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais +les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la +liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion +du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était +impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les +paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à +Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:</p> + +<p>—M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire; +je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre +de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.</p> + +<p>Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se +prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des +paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à +feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de +Contrecœur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades +de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à +recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos +hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer +l'Anglais.</p> + +<p>Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les +dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures, +midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de +Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient +du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du +canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après +une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et +d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la +rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante +hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos +amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord +du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups +de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand +nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les +paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser +la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui +étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de +Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à +Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut +résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion +et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On +s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le +service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants +l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec +ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des +canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent +«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient +au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte +depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave cœur +s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui +avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient +braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet +emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du +traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons: +«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup +d'aviron.</p> + +<p>Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, +et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, +poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques +prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que +causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les +volontaires de Contrecœur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la +part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se +répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords +du Saint-Laurent.</p> + +<p>Nous reprîmes la route de Contrecœur, le soir même, afin d'aller +porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut +porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie +sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de +Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection +contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte +durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le +découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été +jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu +la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de +l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa +trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans +et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux +heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises +commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles +par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous +les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette +maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne +possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée +par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait +suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est +malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, +nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la +boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel +Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes +étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge +d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais +la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes +supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette +poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans +l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par +une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et +Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis +où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient +perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. +Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de +Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire +de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police +anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés +montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir +voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que +commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut +pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes +canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient +pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua +avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui +furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux +Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.</p> + +<p>Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecœur fut au +nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un +mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient +pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés +ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc +aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des +tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais +à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ +je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, +car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes +préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine +me prit à part et me dit:</p> + +<p>—Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite +Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous +avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile +dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. +Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une +réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de +retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec +vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans +votre retraite.</p> + +<p>—Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller +les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au +bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment +propice pour faire une descente à Contrecœur. Il faut donc nous +presser. Dis adieu à ta femme et partons.</p> + +<p>J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications +nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez +le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.</p> + +<p>Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve +jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes +le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre +embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. +Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par +madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour +nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé +une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois +d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion +avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous +visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas +éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi +cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de +nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, +et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre +position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous +avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi +reçu des nouvelles de Contrecœur. Nous attendions avec impatience +que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du +village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le +bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous +ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le +lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais +plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» +pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à +discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes +dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre +cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre +retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la +curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la +«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, +ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui +portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous +fut facile de voir, du premier coup d'œil, que nous n'avions pas +affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des +environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais +il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et +qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se +réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir +aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de +questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père +Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du +voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était +passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. +Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence +des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit +croître nos appréhensions.</p> + +<p>—Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être +le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la +«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire +chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous +reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont +connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux +autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai +demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'œil ouvert +et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf +heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que +j'aurai prises sur leur compte.</p> + +<p>Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa +seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions +d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous +étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de +notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous +attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour +du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident +remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit +sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. +Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon +ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. +Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la +paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux +personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il +nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement +déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos +trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous +devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu +près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger +vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la +frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de +départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le +père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose +d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. +J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et +j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers +nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à +peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, +quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient +arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre. +Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de +ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La +même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. +Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun +prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. +Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et +s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à +mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers +devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils +ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin +et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par +trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? +L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de +deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et +qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.</p> + +<p>Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le +capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de +leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. +Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et +qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à +l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer +avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard +anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous +l'entendîmes qui disait à ses compagnons:</p> + +<p>—<i>We've got them all right, Jack.</i></p> + +<p>—Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous +allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, +armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient +nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment +d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face +à face, et je fus le premier à rompre le silence.</p> + +<p>—Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant +avec rudesse.</p> + +<p>—Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecœur? me +répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par +le timbre de sa voix.</p> + +<p>—Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que +prétendez-vous faire? nous arrêter?</p> + +<p>—Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, +comme traîtres et rebelles au gouvernement.</p> + +<p>—Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous +plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma +parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril +de votre vie de mouchard. Entendez-vous!</p> + +<p>Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et +moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les +mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous +fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient +compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de +trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une +consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous +crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait +confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, +qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et +l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette +supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et +l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en +continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos +adversaires:</p> + +<p>—J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez +l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher +un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que +diable! la partie nous semble égale.</p> + +<p>Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers +nous:</p> + +<p>—Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement +contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas +aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement +et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre +affaire.</p> + +<p>—Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour +qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté +et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes +prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons +nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!</p> + +<p>Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à +remonter à cheval. Nous avions l'œil ouvert sur tous leurs +mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de +la bande nous dit d'une voix colère:</p> + +<p>—Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup +d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre +de votre résistance devant les tribunaux.</p> + +<p>Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait +s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit +cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:</p> + +<p>—Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi +vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un +Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois +hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. +Vous êtes des lâches.</p> + +<p>Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau +vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se +plaça devant lui.</p> + +<p>—Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu +as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te +charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la +force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, +laisse-les partir, mon fils.</p> + +<p>Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop, +la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort +et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux +nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était +préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin +sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour +nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le +«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave +cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui +nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en +attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de +franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la +maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta +les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade +qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible +maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il +expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de +la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans +le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en +lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je +réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant +sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la +frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à +me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je +me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la +peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de +l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la +plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien +facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens +furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se +trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du +travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en +vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour +payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver +afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, +à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les +affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. +Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre +la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le +Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il +me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous +avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour +obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où +j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir +plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma +femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à +Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. +Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien +fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à +Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire +plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais +vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux +luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de +Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, +cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle +des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était +bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des +tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la +période électorale, des discussions politiques, sur la place de +l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par +hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les +orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient +inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis +Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des +événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa +figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et +d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai +emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand +celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à +ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel +véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa +à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais +sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes +amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! +J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités +regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la +lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays +et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du +présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant +mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de +l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans +son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet +incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes +enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, +une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des +quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, +M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun +empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr +qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis +Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?</p> + +<h3 class="chaphead">XII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Girard et Montépel</h3> + +<blockquote class="verse"> + Sous la pauvre cabane<br> + L'on s'aime sans détours.<br> + Sur ma douce nâgane,<br> + Vent des amours,<br> + Flottez toujours!<br> + Mais tout bonheur se fane;<br> + Rares sont les beaux jours.<br> + Sur ma douce nâgane,<br> + Vent des amours,<br> + Chantez toujours!</blockquote> + +<p>(L.-H. Fréchette.)</p> + +<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>Berceuse indienne</i> (vers 21-30), dans +<i>Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques</i>, Montréal, +Lovell, 1877.]</p> + +<p>Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, +dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait +fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son +imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans +des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.</p> + +<p>Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré +jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où +était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les +révélations de son père ne savait que penser de cette étrange +histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient +à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où +le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, +et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de +pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.</p> + +<p>Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête +sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits +de sa figure douce et mélancolique.</p> + +<p>Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait +embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de +son amante:</p> + +<p>—Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop +profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des +sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de +répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de +commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, +que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon +union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre +histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma +réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce +qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous +demander la main de votre fille.</p> + +<p>—Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant +de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, +vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera +énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en +résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une +rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le +sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je +ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une +querelle entre vous et votre père.</p> + +<p>—M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le +répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut +hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. +Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne +m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si +vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime +mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je +traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous +demande la main de mademoiselle Jeanne.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne +portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards +suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa +vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne +pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et +cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son +cœur.</p> + +<p>—Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai +plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon cœur me dit que +je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou +de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai +craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, +mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je +vous accorde la main de ma fille Jeanne.</p> + +<p>—Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion +les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui +m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.</p> + +<p>Jules embrassa sa sœur et serra la main de son ami, et une fois la +glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses +sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa +timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les +projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre +de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement +à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à +causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion +qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa sœur en +s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher +le trop plein de leurs cœurs et de recommencer le délicieux roman—si +ancien et toujours si nouveau—des premières amours.</p> + +<p>Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de +bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur +le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les +vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent +leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs +premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux +cœurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à +l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant +aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui +répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par +son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le +sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les +riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; +raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; +révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile +à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la +lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le +vide qui pourrait exister sur ce sujet.</p> + +<p>Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, +et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, +que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les +grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme +une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère +embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et +chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur +la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour +la nuit.</p> + +<p>Jeanne avait repris, le cœur gros des émotions du jour, la route +de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps +des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de +la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux +espérances de l'avenir.</p> + +<p>Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne +à Contrecœur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, +d'amour, et de bonheur.</p> + +<p>Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit +plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. +Pendant que Pierre se rendait à Contrecœur, pour demander à M. +Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements +qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort +épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du +dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du +maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie +pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le +notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille +du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de +son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu +pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de +mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de +savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans +réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, +avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, +disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, +quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle +de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique +l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. +La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés +d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop +bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans +réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. +Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, +car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur +l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer +un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points +de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait +laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que +tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait +pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.</p> + +<p>On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la +première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour +époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une +politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la +sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, +et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua +quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et +modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses +manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et +de la fermière de Lavaltrie.</p> + +<p>Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent +longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, +et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, +qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort +satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. +Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement +marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et +comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport +pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas +trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une +fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé +que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les +projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on +ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, +on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière +définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce +qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière +depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise +elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.</p> + +<p>Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecœur où il venait +de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde +dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir +mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre +où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui +donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité +rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles +qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de +l'église de Contrecœur, et plus bas, une petite tache grisâtre +désignait à l'œil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa +fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule +de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il +valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet +aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le +lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de +Contrecœur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se +douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi +s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour +et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune +fille.</p> + +<h3 class="chaphead">XIII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Père et fils</h3> + +<blockquote class="verse"> + La fortune a plus d'un caprice,<br> + J'en éprouvai tous les soucis.<br> + Voyageur que Dieu vous bénisse,<br> + Et vous ramène à vos amis,<br> + Au Canada, notre pays!</blockquote> + +<p>(B. Suite.)</p> + +<p>[Benjamin Suite, <i>La chanson de l'exilé</i> (vers 23-27), dans +<i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p> + +<p>Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain +matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le +chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à +Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger +les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin +de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque +embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la +quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son +travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire +part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait +tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la +matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son +fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait +l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde +des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement +commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un +va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser +le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du +matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des +bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; +et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des +marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel +se décida à aborder la grande question:</p> + +<p>—Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en +s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton +établissement prochain, et après avoir examiné la question sous +toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer +dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé +où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents, +continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce +sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton +affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?</p> + +<p>—Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer +quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir +devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir +quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez, +quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.</p> + +<p>—Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te +mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un +magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie. +Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se +retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des +conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de +vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer +l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les +affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais +de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et +avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile +de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire +fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les +projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux +que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et +que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon +père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après +dîner, en présence de ma mère.</p> + +<p>—Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère +soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui +donnions toute notre attention.</p> + +<p>La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait +rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient +recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et +Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le +père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication +qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son +père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au +contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et +s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était +uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à +Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté, +Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà +d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille +du vieux patriote de Contrecœur.</p> + +<p>L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de +la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme +et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications +définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son +mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait +d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe +d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse +à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la +conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à +considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la +surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la +conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:</p> + +<p>—Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu +la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets +d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car +j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de +mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez +décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de +m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être +que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus +importante et de laquelle dépend probablement la décision que je +devrai prendre moi-même.</p> + +<p>Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne +s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des +développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de +l'étonnement que produisait ses paroles:</p> + +<p>—Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était +permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement +matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma +connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de +porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous +demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec +Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecœur.</p> + +<p>Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son +fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La +fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi +immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui +prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant +un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le +vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son +émotion, répondit d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à +la fenaison avec son frère?</p> + +<p>—Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne, +cache un cœur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules +est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que +celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les +estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une +aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon +union avec mademoiselle Girard.</p> + +<p>—Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et +moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant +sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions +cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans +le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une +alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop +tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir +une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu +le consentement préalable du père de la jeune fille?</p> + +<p>—Oui mon père.</p> + +<p>—De Jean-Baptiste Girard lui-même?</p> + +<p>—Oui mon père.</p> + +<p>—Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as +demandé sa fille en mariage?</p> + +<p>—M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père, +une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène +d'élection qui a eu lieu à Contrecœur il y a quelques années. +Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement +impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de +l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec +Jeanne, mais après avoir consulté mon cœur, je me suis demandé +pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais +sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais +certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc +dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant, +m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir +bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre +consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.</p> + +<p>Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la +proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la +violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue +tremblante par la colère:</p> + +<p>—Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions +politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais +bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir +la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller +choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que +je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée +publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que +s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il +y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon +consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de +Contrecœur.</p> + +<p>Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en +prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un +homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par +un mouvement irrésistible. Il continua:</p> + +<p>—Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année +dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par +toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes +de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir +embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton +entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes +justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et +de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment +tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans +un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour +mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu +dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard +et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un +passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre +Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon +consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard. +Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit +d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je +me prêtais à tes caprices.</p> + +<p>—Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la +pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis +au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.</p> + +<p>—Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale +quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main +d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de +Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus +d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as +peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait +peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la +famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et +je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de +famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole +est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant +d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, +mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de +Contrecœur. Voilà mon dernier mot!</p> + +<p>Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre +pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. +Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la +scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop +de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita +d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après +quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que +les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à +son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son +union avec Jeanne Girard:</p> + +<p>—Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et +je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le +passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de +celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de +son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à +Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecœur. Et +il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer +de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous +paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici +n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le +monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où +l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. +Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc +m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête +homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce +sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de +vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai +besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. +Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances +d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance +qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je +crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma +conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser +votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut +mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. +Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne +tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes +avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des +Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, +je l'ignore. J'ai bon bras, bon œil, bonne volonté et avec ces +qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne +soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement +volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de +bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous +le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et +laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas +rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable +d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son +père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette +regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je +sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens +vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai +l'intention d'en faire ma femme.</p> + +<p>Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui +sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir +déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme +qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au +sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et +il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le +calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout +à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions +politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus +pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à +comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce +d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en +s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:</p> + +<p>—Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir +aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie +tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me +soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que +l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de +t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. +Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; +dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de +la demoiselle Jeanne Girard?</p> + +<p>—Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. +Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me +reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau +à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.</p> + +<p>—Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère +qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, +souviens-toi que tu parles à ton père.</p> + +<p>—Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de +respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point +où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute +discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des +explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail +jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma +malle. Je partirai probablement demain.</p> + +<p>Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea +vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le +retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent +tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:</p> + +<p>—Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers +Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à +cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et +Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère +fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il +revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.</p> + +<p>Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils. +Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la +réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers +et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on +rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère +de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les +douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité +paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les +infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent +si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.</p> + +<p>Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait +qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme +s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:</p> + +<p>—Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de +nos vieux jours!</p> + +<p>Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:</p> + +<p>—En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie +à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai, +nous n'avons plus d'enfant!</p> + +<h3 class="chaphead">XIV</h3> + +<h3 class="chaptitle">Séparation</h3> + +<blockquote class="verse"> + Ô jeunes cœurs remplis d'ivresse!<br> + Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!<br> + Mille rêves dorés et mille illusions,<br> + Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...<br> + Mon cœur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!<br> + Il a vu son espoir comme une ombre passer!<br> + Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!<br> + Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!</blockquote> + +<p>(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)</p> + +<p>[Léon-Pamphile LeMay. <i>Lassitude</i>, traduction de Longfellow +(vers 17-24). dans les <i>Essais poétiques</i>, Québec, Desbarats, +1865.]</p> + +<p>Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et +personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au +sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité +d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et +la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. +Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les +domestiques avaient remarqué les manières distraites du père +Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, +cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.</p> + +<p>Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir +annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui +avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune +homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, +avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les +sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de +soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son +canot d'écorce pour se rendre à Contrecœur. C'était là maintenant, +que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du +présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout +sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père +dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire +qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire +un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette +dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix +respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien +pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé +pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare +brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant +combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre +avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne +savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à +surmonter.</p> + +<p>Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut +bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecœur, et l'étoile +commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de +la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en +sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la +fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne +l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait +venir que le lendemain soir.</p> + +<p>Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au +vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise +à ce sujet.</p> + +<p>—Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes +premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de +Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la +conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que +de rester indécis quand mon cœur et ma raison traçaient la route que +je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir +annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à +mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir +pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me +permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me +portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de +passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je +commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et +me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos +cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite +et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.</p> + +<p>Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut +cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition +ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son cœur noble et +droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune +homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés +si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques +instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit +d'une voix calme:</p> + +<p>—M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop +importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous +donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain +point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour +l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris +qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des +circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre +à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si +ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh +bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me +permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six +mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels +sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes +fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les +efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en +attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la +redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!</p> + +<p>—Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la +sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous +proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va +bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer +que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me +donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous +voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de +l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un +engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je +viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, +mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.</p> + +<p>—Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. +Vous agissez, non seulement comme un homme de cœur, mais comme un +homme sage et prévoyant.</p> + +<p>Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança +vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa +courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à +entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les +paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se +joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut». +Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il +dit à son père:</p> + +<p>—Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il +me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me +serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je +pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le +printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile +de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la +nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble +que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne +devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que +nous éprouverons, ta sœur et moi, en te voyant partir, nous +comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.</p> + +<p>—Merci, mon père. Et toi, petite sœur qu'en penses-tu? continua Jules +en s'adressant à Jeanne.</p> + +<p>La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation, +avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de +son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu +inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se +verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir +à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était +devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le +soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle +répondit:</p> + +<p>—Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon +père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement +indispensable.</p> + +<p>—Bien! petite sœur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et +puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs +de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se +diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son +engagement.</p> + +<p>—Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau +la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», +par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de +l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions +d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me +rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous +nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.</p> + +<p>La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et +pénible tout à la fois, car ce n'était que le cœur gros de regrets +que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que +Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un +dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour +voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements +nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux +de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait +en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot +d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.</p> + +<p>On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de +Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se +leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé +et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre +enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait +les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné +ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre +fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la +jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix +tremblante et solennelle:</p> + +<p>—Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à +votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs +jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez +dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie. +Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le +soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques +mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle. +Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne +serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma +fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère +que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré +le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices +qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui +m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous +réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves +cœurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas +devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre +fiancée, car l'heure du départ a sonné.</p> + +<p>Le jeune homme serra Jeanne sur son cœur dans une étreinte +passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des +adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il +se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à +le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.</p> + +<p>Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date +de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et +avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son +canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans +l'obscurité.</p> + +<p>Jules reprit la route de la chaumière, le cœur gros des événements +de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa sœur +qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du +voyageur.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents +et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre +se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à +destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison +paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses +nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour +tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:</p> + +<p>—Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle +au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie. +Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai +que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et +respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que +j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai +que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et +puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère +que je vous ai causés.</p> + +<p>Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais +son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une +réconciliation que son cœur désirait cependant. Pierre s'était +éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée +les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une +scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant +longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de +la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et +lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine, +le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme +qui pleurait auprès de lui:</p> + +<p>—Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour +nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec +lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût +permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me +pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant +moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à +l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses +préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les +deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».</p> + +<p>Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile +à comprendre, dans la chaumière de Contrecœur. Le vieillard qui +tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne +pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur +sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober +à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et +chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait +entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu +l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père +Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait +fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté +était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement +restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât, +car il était impossible pour lui de se procurer du travail au +village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison +d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du +besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours +durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se +rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une +affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune +homme était le seul membre de la famille qui fût en état de +travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible +vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses +voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le +trouble et le désespoir dans son cœur. Il avait atteint un âge où +chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé +chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré +lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de +son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions +ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de +longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux +chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.</p> + +<p>La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister +aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue +par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur +qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du +ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce +n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la +figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un +sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur +pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais +le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son +âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de +consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses +peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard +faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil +généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait +presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres +ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père +Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de +ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter +aux émotions de la jeune fille.</p> + +<p>On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur +des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard, +un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au +fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient +la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas +voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec +sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu +avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait +que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette +indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de +la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de +thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers +le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne +observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait +encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du +vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le +malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne +pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur +parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les +tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune +fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur +lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière +étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du +vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il +regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière, +sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des +circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père, +et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin +étaient indispensables.</p> + +<p>Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi +lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre, +mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une +manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade +devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant +abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait +sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort +surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute +hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours. +Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses +services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans +les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle +trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant +pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son +appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait +toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se +dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche, +épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.</p> + +<p>Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa +tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible. +Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était +répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un +dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms +de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible. +Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur +fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin +et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:</p> + +<p>—Docteur! mon père! Sauvez mon père!</p> + +<p>L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il +s'aperçut du premier coup d'œil qu'il arrivait trop tard. Le père +Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au +Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les +émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda +la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la +pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:</p> + +<p>—Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père. +Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.</p> + +<p>Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces +terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:</p> + +<p>—Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que +ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?</p> + +<p>Le médecin qui était un brave homme sentit son cœur se serrer à la +vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille +par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par +l'émotion:</p> + +<p>—Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions +ensemble pour le repos de son âme patriotique.</p> + +<p>Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur +commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.</p> + +<p>Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front +refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier +avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva +pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, +il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main +pressait encore la main froide et inerte du cadavre.</p> + +<p>Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la +déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. +Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut +le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, +la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant +à celui qui paraissait compatir à sa douleur:</p> + +<p>—Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar +terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui +sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je +suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...</p> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h2>Les filatures de l'étranger</h2> + +<blockquote class="verse"> + Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,<br> + Il est sous le soleil une terre bénie,<br> + Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,<br> + Le naufragé revoit des rives parfumées,<br> + Où cœurs endoloris, nations opprimées<br> + Trouvent un fraternel accueil.<br> + <br> + Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,<br> + Et suivant dans son vol la république ailée,<br> + Tous les peuples unis vont se donnant la main;<br> + Là Washington jeta la semence féconde<br> + Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde<br> + Le vrai berceau du genre humain.<br> + <br> + Là, point de rois divins, point de noblesses nées;<br> + Par le mérite seul, les têtes couronnées<br> + S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;<br> + Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,<br> + La fière indépendance étend ses grandes ailes<br> + De l'un jusqu'à l'autre océan!</blockquote> + +<p>(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)</p> + +<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>La Voix d'un exilé</i>, version publiée +dans <i>Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i>. (Tirage +spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.) +Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]</p> + +<h3 class="chaphead">I</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'émigration canadienne aux États-Unis</h3> + +<p>Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire +des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans +les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris +la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les +ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques +hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour +la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et +l'émigration a continué son œuvre de dépeuplement. On prétend que +plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les +États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres +de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont +corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de +comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses +habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence +de la nationalité française dans la nouvelle confédération.</p> + +<p>Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent +de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques +familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se +rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et +la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle +Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore +les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford, +Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont +généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et +leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à +reconnaître comme provenant de souche française.</p> + +<p>L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception +que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général +d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les +campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire +vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les +paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la +ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des +scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de +construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous +points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était +devenu le chantier de construction de la république américaine pour +la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions +étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par +l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne +pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur +manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans +les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle, +Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore +aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les +coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements +canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves +gens, l'amour du pays natal.</p> + +<p>La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des +paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour +l'étranger<a class="footnote" href="#fn_4">4</a>. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à +Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme +cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre +des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre. +L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la +misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels +et insignifiants.</p> + +<p>Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les +États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation +assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans +les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington, +Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur +contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces +émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui +servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de +ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population +d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin +d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.</p> + +<p>Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes +voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans +l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du +travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton +qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce +grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines +américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné +le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain +qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près +vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de +sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment +alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.</p> + +<p>Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de +travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils +eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent +et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur +de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux +États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour +les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu +jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à +coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants +travaillaient généralement dans une même filature et les salaires +réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes +qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à +un frère ou à une sœur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis +du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours, +sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des +causes de ce départ en masse des populations d'origine française; +encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet +état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité +française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans +une confédération générale, toutes les possessions britanniques de +l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient +la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les +hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre +au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu +d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a +placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a +inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique, +mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable +pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de +leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise; +on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle +«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé +de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se +casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration +fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les +chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs +talents de mouchards au service de la douane et de la police; et +l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil, +se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics, +et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa +et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.</p> + +<p>N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la +confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui +disait de l'émigration canadienne:</p> + +<p>—Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons +nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.</p> + +<p>Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de +l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se +trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil, +de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.</p> + +<p>Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall +River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.; +Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam, +Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua, +Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres +industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée +de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que +l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers +du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle +confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles +filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où +se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des +deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles +merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis, +arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien +payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du +commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on +arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq +cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile +à l'étranger.</p> + +<p>L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, +parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà +la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à +la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa +bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.</p> + +<p>Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa +famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve +tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel +et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son +caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il +arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires +industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains. +Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent +certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité +étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels +de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français, +arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant +des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à +démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une +certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et +de la misère.</p> + +<h3 class="chaphead">II</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'expatriation</h3> + +<p>Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux +dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute +filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite +par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le +départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les +détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune +fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir +dignement ce devoir sacré.</p> + +<p>Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard +s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il +s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans +des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec +reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque +après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route +de la chaumière, le docteur lui avait dit:</p> + +<p>—J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et +quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous +aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la +main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa +protection.</p> + +<p>Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez +elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé +qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des +dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec +effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en +faisait sentir.</p> + +<p>La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où +elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de +son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même +chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de +louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant +le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui +répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle +considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments +d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient +envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait, +cependant, prendre une décision immédiate car il était évident +qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état +de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis +la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les +ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à +exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais +de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars +pour toute fortune.</p> + +<p>En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles +de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin +d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien +jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un +travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes +pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle +se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée +d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller +dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement +aucune sympathie dans sa douleur.</p> + +<p>La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état +d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et +lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle +pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de +sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais +Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta +de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de +pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur +satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la +solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la +société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement +en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il +lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas +loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin +l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru +implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine +d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait +eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne +s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se +prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition +pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans +expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et +suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait +qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en +tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence +inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans +l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et +Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.</p> + +<p>Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours +relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une +jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme, +pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre +alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait +s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques +et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui +compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de +sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son +projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance +qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la +mort de son père.</p> + +<p>Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait +confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les +idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la +plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait +pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la +paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu +dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai, +la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les +détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa +disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les +fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de +curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de +«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux +et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes, +elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit +qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était +nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain +eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de +remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on +trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient +l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se +plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation +des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se +vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de +Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière. +Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et +parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement +l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle +pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et +financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes +hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en +général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui +se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on +déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se +voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la +misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir +le cœur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du +travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver +l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était +adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des +nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de +la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut +possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où +reposaient les cendres de son père et sa mère.</p> + +<p>La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante, +lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située +à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecœur. Après +avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du +désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et +quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui +apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle +Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut +s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez +bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour +chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison. +Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses +courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien +peu de fermiers, à Contrecœur, qui puissent se payer les services +d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour +tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la +somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes +bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous +vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre +exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme? +continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à +emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.</p> + +<p>—Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce +que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve +par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River, +dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les +manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous +aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici, +n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?</p> + +<p>—Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon +père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à +hiverner dans les «chantiers».</p> + +<p>—Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de +Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir +trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit +déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à +vous?</p> + +<p>—Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut +de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.</p> + +<p>—Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à +l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?</p> + +<p>—C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je +n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.</p> + +<p>—Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est +difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail +dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une +famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecœur +pour les États-Unis.</p> + +<p>—Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et +il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours +vécu.</p> + +<p>—Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le +pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais +il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand +nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous +arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les +manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités +avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui +depuis un an travaille aux États-Unis.</p> + +<p>Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux +paroles de sa femme, et son cœur avait été touché de pitié en +apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par +l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui +demanda:</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous, mademoiselle?</p> + +<p>—Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.</p> + +<p>—Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux +patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque +d'apoplexie?</p> + +<p>—Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.</p> + +<p>—Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous +consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon +enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre +frère ne revient pas avant le printemps prochain.</p> + +<p>—Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est +impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour +que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.</p> + +<p>—Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et +quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai +été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui +avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père, +mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis +fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres +réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous +considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille. +Qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale +sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au +village et en apprenant mon départ?</p> + +<p>—Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser +une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances +péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra +vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall +River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le +chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je +vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecœur, s'il vous est +possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des +difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez +demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours +avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous +accompagner là-bas.</p> + +<p>—Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit +Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre +avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je +viendrai vous rendre ma réponse.</p> + +<p>—Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En +attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je +vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez +connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en +voiture, après le repas.</p> + +<p>La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de +démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins +triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur +raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le +souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait +déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.</p> + +<p>Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le +docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des +circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui +et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner +afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les +chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le +fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait +intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à +remplir.</p> + +<p>Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa +protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui +eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du +travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux +États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays, +si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en +outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse +de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps +suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait +de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à +trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se +trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces +détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui +promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le +départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant, +préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au +retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur +s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son +absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait +refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient +suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses. +Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait +pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour +couvrir ses frais de retour.</p> + +<p>Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du +fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets +qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune +fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait +placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença +immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle +touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient +aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de +son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La +pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces +temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée, +menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune +avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et +timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève +de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.</p> + +<p>Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le +docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au +chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un +sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne +avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses +dents:</p> + +<p>—Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente, +et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à +obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que +les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français +s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour +fuir la pauvreté de la patrie!</p> + +<h3 class="chaphead">III</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le voyage</h3> + +<p>Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection +à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles +de Contrecœur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs +générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils +cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la +famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote +et un homme de cœur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de +Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses +camarades de Contrecœur, sous les ordres du capitaine Amable Marion. +Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il +fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour +échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son +absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts +pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en +attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille +francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen +ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis +qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le +talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut +un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant +considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de +l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans +la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis +se mit à l'œuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en +dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint +jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus +suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé +les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré +jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de +vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre +de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très +mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix +ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années, +mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la +vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis +succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son +fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel, +avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années +encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune +homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait +apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme +et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les +devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se +dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour +cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas +de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne +fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et +ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de +temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les +plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes +s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce +pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer +dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille +nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait +une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se +réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les +fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre +de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été +préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un +fermage assez élevé pour une période de deux ans.</p> + +<p>Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage +des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille +Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied +d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au +nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall +River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans; +Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur, +âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.</p> + +<p>Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur +était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout +faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire +les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du +départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du +village, et l'on se coucha tard et le cœur gros de regrets, ce +soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit +deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées +entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux +voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La +jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la +suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait +de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils +pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.</p> + +<p>Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu +à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et +tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis +où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain, +sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en +touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent. +En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne +pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles +qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut +impossible de fermer l'œil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de +bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour +transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où +quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment +où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se +serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière +fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait: +la misère continuait son œuvre de dépeuplement et l'on avait quitté +la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le +travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux +de chaque jour.</p> + +<p>Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir +à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall +River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le +premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à +la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle +pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la +rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente +des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour +se rendre à sa destination.</p> + +<p>Le système des communications par voies ferrées entre la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques +années, des améliorations trop importantes au double point de vue du +commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire +ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles +pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour +l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se +concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts +internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour +tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si +intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que +les voies de communication pour le transport des voyageurs et des +marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt +national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu +à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines +séculaires qui existaient entre les races française et anglaise +en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de +Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés +des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la +tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées +qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup +d'œil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement +d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il +est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop +peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication, +au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays. +L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour +prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des +canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle +transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et +prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste +français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce +territoire était réduit en surface en raison du carré des distances, +c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.</p> + +<p>Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers +et des marchandises entre les principales villes de la Province de +Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic +Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal +& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la +compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a +eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à +destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition, +depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services +bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre +Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore +la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le +voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas +peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations +d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la +distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River +Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier, +dans l'État du Vermont.</p> + +<p>La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la +mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la +route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston +et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette +ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à +Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River, +dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans +l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement +relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke, +petite ville florissante située au centre de la partie du Canada +français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement +forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe, +Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.</p> + +<p>La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat +de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et +Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de +conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif +exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux. +Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux +brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on +mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés +qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de +première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne +et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante, +tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que +justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause +première de ces changements importants. Des agences pour la vente des +billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres +importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et +les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par +des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et +les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la +ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre +trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent +les deux langues—l'anglais et le français—et des wagons dortoirs +et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui +désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque +enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et +ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis +faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve +d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le +trajet de Montréal à Fall River—363 milles—se fait aujourd'hui, +en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.</p> + +<p>Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes +américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une +des causes principales qui ont produit le mouvement général +d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes +administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute +d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer +et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu +à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde +entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant +canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des +richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime +toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque +jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa +famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier +que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler +pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette +de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada +et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les +Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour +prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve +irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de +personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne +des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne +se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal, +resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère, +quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont +aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient +atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux +États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il +est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les +Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien +être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de +l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction +forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le +besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il +soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il +est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y +appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les +hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes +émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.</p> + +<p>Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il +avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du +travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village +lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en +s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:</p> + +<p>—Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je +laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de +mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais +faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes +menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit, +et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le +pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à +traîner une vie de souffrances et de privations.</p> + +<p>Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour +payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets +de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune +qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les +dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M. +Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi +la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et +l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie, +toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à +parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé +pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et +la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de +l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.</p> + +<p>Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et +avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir +été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva, +vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts. +Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard +descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour +le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua +Railroad».</p> + +<p>Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans +contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe +aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui +comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de +grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule +ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de +billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac, +restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles +d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages; +et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles +d'attente pour les omnibus et les «tramways».</p> + +<p>Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour +veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du +chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et +spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on +parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la +gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du +«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du +même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les +attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement +ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies +industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été +retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu +du travail pour toute la famille.</p> + +<p>En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal, +Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient +installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement +confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les +membres de la famille.</p> + +<p>On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues +du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve +toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce +sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le +mal du pays.</p> + +<h3 class="chaphead">IV</h3> + +<h3 class="chaptitle">Fall River, Mass.</h3> + +<p>Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes +premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se +trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement +canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et +à l'amélioration des voies de communication entre les districts +agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire, +ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la +prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à +la construction des voies ferrées et au développement des industries +nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus +loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des +filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement +l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales +de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée +d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.</p> + +<p>C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve +indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à +propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le +mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens +intelligents et laborieux au Canada français.</p> + +<p>La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive +droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière +Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York, +14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de +Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656, +époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains +colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la +rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en +1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne +des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites, +deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une +douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les +colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le +laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les +indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les +guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre +les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre +Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River, +ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount +Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de +la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers +établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel +Church sur les bords de la rivière Quequechan,—expression indienne +qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces +établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la +farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15 +juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de +l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées +de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent +le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice +volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de +la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown +fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les +législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804 +ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on +abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de +Fall River que la ville porte aujourd'hui.</p> + +<p>La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel +Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues +South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que +cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais, +Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans +l'État du Rhode Island, en 1790.</p> + +<p>On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663 +broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de +17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants +n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur +des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.</p> + +<p>La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton +fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy +Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent +érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en +opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811 +par le colonel Joseph Durfee.</p> + +<p>Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de +10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises +industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des +habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de +34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le +chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait +acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle +communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le +premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14 +années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River +a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de +l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur +les champs de bataille.</p> + +<p>Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa +parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans +on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On +peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des +productions industrielles:</p> + +<pre> + Années Nombre de broches + + 1865................ 265,321 + 1866................ 403,624 + 1867................ 470,360 + 1868................ 537,416 + 1869................ 540,614 + 1870................ 544,606 + 1871................ 730,183 + 1872................1,094,702 + 1873................1,212,694 + 1874................1,258,508 + 1875................1,269,048 + 1876................1,274,265 + 1877................1,284,701 +</pre> + +<p>Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton +d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles +filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un +dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus +à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par +le tableau suivant qui est officiel:</p> + +<pre> + Production totale des États-Unis 588,000,000 yds + " de la Nouvelle Angleterre 481,000,000 + " de Fall River, 343,475,000 +</pre> + +<p>Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il +faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux +capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le +nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les +capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de +30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de +139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de +15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre +$450,000 et $500,000.</p> + +<p>La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875 +et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall +River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation +considérable pour l'avenir.</p> + +<p>Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense +établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux +imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme +perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous +le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des +assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des +propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37 +le montant des impôts perçus pendant l'année.</p> + +<p>Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes, +et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur, +offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.</p> + +<p>L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières +années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et +spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts +énergiques de ses citoyens entreprenants.</p> + +<p>Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour +les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq +journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine, +parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde +entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes +employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de +caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit +d'économie de la population ouvrière de Fall River.</p> + +<p>La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est +généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte +environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières +familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année +suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait +un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des +Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau +pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent +remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada. +Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions +étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir +le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à +Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement +deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des +Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les +Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle +est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens». +L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de +Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la +religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le +faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants +d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se +procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre +est relativement restreint.</p> + +<p>Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec +plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et +obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux +au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les +écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui +paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont +été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent +aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en +général, aient eu une existence assez précaire en raison des +changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la +colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis +leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile +des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à +se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins, +journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se +trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont +établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes, +et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour +l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds +d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des +épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et +quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle +clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le +monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation +des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada, +et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre +Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres +industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont +établis.</p> + +<p>Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle +générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et +enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y +ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de +commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces +derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui +fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement +modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques +fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes +Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs +d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier +d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son +assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les +Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec +avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et +écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des +filatures de coton, à Fall River.</p> + +<p>L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis +neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on +appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des +positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de +ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation +afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort +soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler. +Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux +États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui +pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au +détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a +pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la +population canadienne est relativement insignifiante, quoique le +nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une +proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens +d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur +revient, à la gestion des affaires publiques.</p> + +<p>Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique +de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante +qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi +misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une +certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et +de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui +retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils +étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au +pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient +être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par +des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère +règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière +étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des +émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir +à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où +l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la +Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les +chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que +tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de +décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui +accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous +ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du +progrès et de la civilisation.</p> + +<h3 class="chaphead">V</h3> + +<h3 class="chaptitle">La filature</h3> + +<p>Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall +River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat +des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son +ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces +premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de +comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des +comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de +qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude +chez les marchands de détail de Fall River.</p> + +<p>Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les +commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de +commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique +facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux +États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par +escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois +lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent +généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a +cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes +avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer +que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du +plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.</p> + +<p>Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des +fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient +leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur +accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de +visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel, +obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père +dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient +alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les +détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires +réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire +face aux dépenses courantes.</p> + +<p>Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux +égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait +dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage +avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son +esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à +supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues +de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur +dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père. +Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait +oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que +sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère. +L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme +une sœur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son cœur +qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par +les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné +qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable +à la jeune fille, lorsque ses sœurs lui eurent raconté les +circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants +eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait +rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle +se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.</p> + +<p>Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au +travail furent employés à renouer connaissance avec quelques +familles de Contrecœur qui les avaient précédés dans l'exil et qui +s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations +désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature +«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin +de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à +travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie +et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du +tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux +cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois. +Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la +chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame +spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au +coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la +soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné, +travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés +maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à +filer à travail intermittent (<i>mule spinning</i>). Cette dernière +occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs +reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres +employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait +eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui +s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune +homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à +broches (<i>mules</i>).</p> + +<p>Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient +qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord +mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations +respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour +qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais +comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre, +sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui +permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la +prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage, +et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider +jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les +travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et +les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les +travaux qu'on leur avait assignés.</p> + +<p>M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités +que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux +et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall +River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable +prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au +service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié +au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé +comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut +cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se +trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de +ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous +les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église +décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des +grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient +forcément le souvenir de la patrie absente.</p> + +<p>Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la +direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus +intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne +heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être +debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le +déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient +à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait +lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis +conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur +assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus +haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour +les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M. +Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de +déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des +circonstances assez favorables, le premier jour de travail à +l'étranger.</p> + +<p>L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes +canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des +filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un +sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche +réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre +qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction +aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une +position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés +dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie +pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance +toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants, +maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À +chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant +qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas +attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers +et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées +avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts +fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger +des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix +heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à +permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les +samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En +un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs +accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui +donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là +pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour +veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour +assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande +roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur +principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur +mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un +sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens +qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le +laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières +semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé, +mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit +généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour +la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le +prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait +régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées +atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas +un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer +leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi +compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses +dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens +dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient +prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles +ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il +n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville +manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur +des bases plus solides.</p> + +<p>L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail +des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se +familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque +membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont +augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les +heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement +rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des +amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes +relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à +peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des +villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du +jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se +familiarisent avec la langue anglaise.</p> + +<p>Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de +logements (<i>tenements</i>) économiques à l'usage de ses ouvriers, +et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la +famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements, +quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble. +Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et +possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River +n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.</p> + +<p>Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les +lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques +pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute +infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des +surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant +n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations +industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les +parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques, +à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font +honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte +une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers +recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation +gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées +comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (<i>Grammar +Schools</i>) 19, écoles intermédiaires (<i>Intermediate schools</i>) 21; écoles +primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes +employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés, +à la date du 1<sup>er</sup> janvier 1877, était de 8864. Une somme de +$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour +l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été +dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des +autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce +qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction +gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677. +L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et +aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis. +Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même +libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs +années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et +la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la +direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec +l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques. +Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les +avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se +fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles +particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans +différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y +envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution +mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir +à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues +soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire +anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui +désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les +avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui +désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes. +Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux +États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on +est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs +espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple +américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa +part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et +intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle +que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les +ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie, +l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé. +L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et +peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en +aucune autre partie du monde.</p> + +<p>On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux +États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes +qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme +tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises +industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse +maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la +certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque +les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi +la classe ouvrière.</p> + +<h3 class="chaphead">VI</h3> + +<h3 class="chaptitle">Les salaires dans les filatures</h3> + +<p>La question des salaires payés pour les travaux de la filature, +depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont +occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant +le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes +fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du +monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et +dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut +en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé +d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement, +fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à +proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours +vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui +ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de +l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait +espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater. +Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des +Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à +présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour +s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher +du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté +pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert +sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui +fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède +énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques +d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait +en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies +physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du +rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au +patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur +offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils +abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la +question des salaires, lorsque cette question forme probablement la +seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver +à un moyen pratique de rapatriement.</p> + +<p>Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent +généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs +compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans +trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris +en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière +loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi +à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant +que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller +chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000 +distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient +produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette +question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de +rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait +peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun +sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une +mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par +la prévarication des autres.</p> + +<p>Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps +que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des +avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette +vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique +que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une +entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner +chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars +qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?</p> + +<p>Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun +sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, +quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. +Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales +que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème +d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les +Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent +qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont +avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut +passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le +premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller +à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il +y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des +charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se +prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris, +depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à +ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une +manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi +de rapatriement.</p> + +<p>Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir +enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre +un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada +français, mais on peut facilement les mettre au courant de la +position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires +qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont +engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe, +à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier +et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec +connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une +intelligence raisonnée de la question du rapatriement.</p> + +<p>Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une +exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par +des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus +importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine +de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs +établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, +on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme +correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de +l'émigration canadienne aux États-Unis.</p> + +<p>On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait +s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais +il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall +River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton +fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres +précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les +travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de +chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les +établissements industriels de Fall River:</p> + +<pre> + Cardeurs par jour .............$1.03 + Fileurs " " ............... 1.44 + Bobineuses (spoolers) .......... 95 + Warpers ....................... 1.17 + Passeuses-en-lames ............ 1.00 + Empeseurs (Slashers) .......... 1.70 + Tisserands .................... 1.23 + Moyenne générale $1.21¾. +</pre> + +<p>Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux +ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, +mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des +salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux +dollars par jour. Cette moyenne de $1.21¾ doit donc être +considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent +aucune position exceptionnelle dans la filature.</p> + +<p>Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du +cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, +est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les +aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants +canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (<i>back boys, +doffers, tube boys</i>) varient de 28 cents par jour pour les plus +jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65 +cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre +de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom +de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces +ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures +se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches +verticales, soit à broches horizontales—(<i>frame spinning</i>)—et +ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, +en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.</p> + +<p>Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des +femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce +système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont +probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les +salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au +travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de +$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit +métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme +il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les +ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les +ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, +une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des +«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix +ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.</p> + +<p>Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la +famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un +tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les +tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des +actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River +jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, +lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les +commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis +cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la +panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent +avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les +industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en +général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons +eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et +leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, +fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup +de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des +ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par +la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une +troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis +que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit +de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, +on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des +filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, +sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance +relative.</p> + +<p>Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du +premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait +fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des +travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait +suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et +Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait +fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes +ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris +un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières +difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de +lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait +le filage de la chaîne des tissus.</p> + +<p>Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une +somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des +dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès +le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques +dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses +frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle +gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia +à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir +payé ses dépenses de chaque mois.</p> + +<p>Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir +fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, +obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme +apprentie, avec ses sœurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme +aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants +avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour +les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les +bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà +lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.</p> + +<h3 class="chaphead">VII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Le 24 juin 1874</h3> + +<p>Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt +apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se +trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec +impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et +de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi +à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de +présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci +viendrait la rejoindre à Fall River.</p> + +<p>Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer +bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la +considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère +doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et +toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne +Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un +modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté +mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous +ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes +ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était +réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de +«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel +elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures +de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares +ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.</p> + +<p>Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son +père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre +Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. +Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un +travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et +sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui +avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit +pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la +langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. +Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, +quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui +se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de +nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de +leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée +dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se +sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début, +de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis +éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans +l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, +et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient +devenues ses compagnes inséparables.</p> + +<p>Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le +temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue +maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles +américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que +firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent +monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les +égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui +être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes +canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui +témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un +sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était +un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques +années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait +parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son +père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son +travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite +au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.</p> + +<p>M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne +et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils +paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa +femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié +finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et +Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur +leur compte, on en était resté là.</p> + +<p>Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre +fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait +éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus +sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans +arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon +fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans +oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait +bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, +et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du +présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.</p> + +<p>Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était +empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecœur pour lui faire +part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où +il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard +s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance +régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait +ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était +certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les +renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre +reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent +la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque +jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecœur. M. Dupuis, +sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se +faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus +cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.</p> + +<p>Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations +franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de +s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de +Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse +franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel +énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration +promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui +suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait +par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui +avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la +société Saint-Jean-Baptiste de Montréal<a class="footnote" href="#fn_5">5</a> à toutes les sociétés +nationales des États-Unis:</p> + +<div class="letter"> + +<h4><b>ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.</b></h4> +<h4>COMITÉ D'ORGANISATION.</h4> +<h4><i>Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des +États-Unis.</i></h4> + +<p>Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter +un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des +États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le +24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une +pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la +pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et +la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les cœurs +canadiens.</p> + +<p>La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence +d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la +satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui +offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil +comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses +traditions.</p> + +<p>Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur +développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le +souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances +ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de +resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie, +de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se +connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et +de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles +destinées pour la race française en Amérique.</p> + +<p>S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent +des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la +population canadienne française<a class="footnote" href="#fn_6">6</a>.</p> + +<p>(Suivaient les signatures.)</p> + +</div> + +<p>Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue +française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se +rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs +compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient +déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour +l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise +du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées +de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour +l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall +River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne +d'un cent par mille pour le voyage.</p> + +<p>L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous +les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se +préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays +la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River +avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin, +et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps +à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté +faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait +l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient +de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se +payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur +Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait +d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir +consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il +serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par +son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme +était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de +«Cercle-Montcalm»,<a class="footnote" href="#fn_7">7</a> et il serait, sans aucun doute, enchanté de +faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre +quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur +ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et +d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que +le jeune homme devait se rendre à Contrecœur, lui remit une lettre +à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques +recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci +était de retour au village.</p> + +<p>Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père, +commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva +surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les +amis et les parents de Contrecœur, lorsqu'arriva le moment du +départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un +corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et +deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour +les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les +changements ordinaires des trains quotidiens.</p> + +<p>Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon +voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer +l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de +l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à +ce pèlerinage patriotique.</p> + +<p>Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la +population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir +de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues +et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des +États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus +cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée +par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille +personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis +s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce +défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique. +Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux +sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur +un parcours de trois milles, offrait un coup d'œil magique. On +comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois +bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques +représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le +parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et +littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et +sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des +arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des +inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle +était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité, +fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration.</p> + +<p>La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste +église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup, +même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus +riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et +aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur +éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la +foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent +prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de +vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet +splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la +politique, de la littérature et des professions libérales, et des +santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale +des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours +remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de +l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui +avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut +d'amour et de fidélité à la patrie commune.</p> + +<p>Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en +convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut +discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive. +Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de +Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette +belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au +comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre +les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un chœur de +plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens +émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom.</p> + +<p>Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les +diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était +enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses +camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur +honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du +voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis +qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué +du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la +convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés, +il s'était empressé de se rendre à Contrecœur afin de serrer la +main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts +pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le +docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En +réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua +longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et +lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à +Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme, +et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel, +il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de +Contrecœur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste +Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis +d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle +annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.</p> + +<p>Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la +mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en +prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant +de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui +disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de +connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces +termes:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Chantiers de la Gatineau,</p> + +<p>Dans la forêt, ce 15 mai 1874</p> + +<p>Bien cher père:</p> + +<p>Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre +par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des +dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais +malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous +voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen +des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de +pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces +sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la +descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas +m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon +«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions +très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par +mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous +fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave cœur dont +j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons +nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et +aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je +l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ +de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les +rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer +sur nos cœurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris, +et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse +bien fort ma sœur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de +mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.</p> + +<p>Ton fils dévoué,</p> + +<p>JULES GIRARD.</p> + +</div> + +<p>Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un +certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure +s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas +remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter +cette émotion passagère, et il dit au docteur:</p> + +<p>—Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard +inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère +sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que +contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.</p> + +<p>—Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui +faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très +agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté +l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que +souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté. +Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre +et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu +immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est +un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les +inspirations de son cœur, et son départ pour les chantiers, +l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre +lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père +Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé +emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre +était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper +des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier. +Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont +amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au +mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame +Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis +la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la +jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les +circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel +fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire +part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de +son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard +abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au +retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans +la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du +passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir +de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter +cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre +avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère +et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre +Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son +bonheur et sa prospérité.</p> + +<p>—Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus +que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais +porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à +la considérer comme une sœur, et chacun prendra sa part de bonheur +dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère +et à son fiancé.</p> + +<p>Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois, +serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de +reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à +Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques +cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se +joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le +voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile +à comprendre.</p> + +<h3 class="chaphead">VIII</h3> + +<h3 class="chaptitle">Michel Dupuis</h3> + +<p>Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la +lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main +de Jeanne n'était pas libre et que son cœur appartenait depuis +longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué +à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille, +mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible, +lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui +annonçaient que Jeanne en aimait un autre.</p> + +<p>Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il +aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et +généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son cœur blessé +se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans +une position aussi cruelle.</p> + +<p>La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le +jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa +famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son cœur.</p> + +<p>Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails +de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne +nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecœur. Toute +la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en +apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main +de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de +son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur +l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les +lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecœur. Après +avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma +dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude +cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut +de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute +tremblante d'émotion:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Chantiers de la Gatineau</p> + +<p>ce 15 mai 1874.</p> + +<p>Ma très chère Jeanne:</p> + +<p>Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer +les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à +Contrecœur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques +instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée, +ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire +parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails +de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui +m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne, +les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille +de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon +cœur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des +forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je +vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre +cœur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma +chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque +jour, j'ai fait des vœux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour +au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme. +Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans +l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de +travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je +consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau +pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas, +chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable +père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part +que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au +revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui +qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour +vous. Aux premiers jours de septembre!</p> + +<p>Votre fiancé devant Dieu,</p> + +<p>Pierre Montépel.</p> + +</div> + +<p>La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut +avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui +qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du +délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et +de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre +qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.</p> + +<p>Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens +qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter +à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des +événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite +énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses +parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils +ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui +s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita +vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.</p> + +<p>Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On +avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup +d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son +retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades +d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de +la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait +continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune +homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes +d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de +cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait +probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne, +et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.</p> + +<p>Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se +trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle +on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de +correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec +plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à +Contrecœur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard +lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler +dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa +protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait +cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait +maintenant le chef de la famille.</p> + +<p>On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver +une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de +nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de +poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement +répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les +quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne +devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le +retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes +étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se +trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les +voyageurs étaient à Contrecœur depuis deux jours, et Jules s'était +empressé d'écrire à sa sœur pour lui annoncer leur arrivée au +village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre +qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il +arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.</p> + +<p>Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis, +et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en +présence de ses amis, la lettre de son frère:</p> + +<div class="letter"> + +<p>Contrecœur, ce 17 septembre 1874.</p> + +<p>Ma chère Jeanne</p> + +<p>C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur +que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux +t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre +père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille +étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton +fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous +faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la +porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais +pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui +nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans +préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et +ton départ de Contrecœur. Je croyais rêver, mais on me dit de +m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les +renseignements voulus. Ah! chère sœur, le malheur t'a rudement +éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille, +tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu +les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon +adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais +bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est +complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à +Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus +franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et +sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui +s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été +de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe +de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans +les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous +serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez +bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de +difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles +encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu +te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour +t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes +qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite sœur, et n'oublie +pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon +mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié. +À dimanche prochain!</p> + +<p>Ton frère qui t'aime,</p> + +<p>JULES GIRARD.</p> + +</div> + +<h3 class="chaphead">IX</h3> + +<h3 class="chaptitle">L'incendie du «Granite Mill»</h3> + +<p>Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à +Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à +destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions +et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs +descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad» +et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne, +afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.</p> + +<p>Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués +de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment +d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes +de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes +gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main +à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné +d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.</p> + +<p>On se mit à table où quelques personnes étaient en train de +causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la +conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute +voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails +d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et +causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses +commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de +l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.</p> + +<p>—Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé +une manufacture, hier matin, à Fall River?</p> + +<p>—Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous +arrivons de Montréal, ce matin même.</p> + +<p>—Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune +homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce +monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails +du désastre.</p> + +<p>—Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de +Pierre un numéro du journal, <i>L'Écho du Canada</i>, en date de la +veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:</p> + +<blockquote> +<b>«FALL RIVER EN DEUIL!»</b><br> +<i>Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes +brûlées et 36 blessées!</i> +</blockquote> + +<p>—Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en +s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons, +qu'a eu lieu cette catastrophe.</p> + +<p>—Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'œil sur le +journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte +rendu de cette terrible affaire.</p> + +<p>Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que +l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris +connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une +manière cruelle et si inattendue:</p> + +<p>(<i>De L'Écho du Canada<a class="footnote" href="#fn_8">8</a> du 19 septembre 1874.</i>)</p> + +<p>«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu +s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture +«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient +sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers +étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la +tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes, +femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au +sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et +poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité +effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les +malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des +cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux +des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour +rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie. +D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent +gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte +contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des +mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris +leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus +calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès, +à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était +horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur +apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace +pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On +apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent +assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des +blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui +continuaient leur œuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un +spectacle impossible à décrire.</p> + +<p>«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles +ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et +on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui +étaient entassées dans la partie sud de la salle.</p> + +<p>«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par +une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui +les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une sœur chérie.</p> + +<p>«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux +qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres +étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient +dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes +étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques +hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres. +Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des +longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser +glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts +héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de +lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son +brave cœur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.</p> + +<p>«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le +théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué +tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de +l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui +prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins +canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant +leurs services aux blessés.</p> + +<p>«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a +été transmise par les autorités compétentes.</p> + +<p>«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français; +cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en +sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du +mur.</p> + +<p>«Tués.—Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le +malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.</p> + +<p>«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie +Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie +Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans; +Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter; +Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James +Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.</p> + +<p>«Blessés.—Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric +Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia +Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna +Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington; +Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson +Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle +Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary +Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan; +Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe; +William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm. +Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.</p> + +<p>«Total—tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.</p> + +<p>«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait +au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les +yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle +du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte +d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le +télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier +centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment, +M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite +et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver. +Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule +des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une +surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de +l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de +l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la +fuite.</p> + +<p>«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier +échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la +«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il +n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans +les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une +partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais +presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut +qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre +sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes +parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne +fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary +reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques +instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème +étage.</p> + +<p>«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans +la filature, mais mes deux sœurs Victorine et Délia y étaient +employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et +j'aperçus ma sœur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui +criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes +bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte +pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune sœur +Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.</p> + +<p>«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le +premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les +enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la +porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut +repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le +passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants, +poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les +sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles +jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il +avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur +une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se +cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature. +Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la +fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux +enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous +avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur +canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de +sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les +flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du +toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours, +mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une +poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une +seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde +qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une +descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en +quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques +égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes +accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se +tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à +une mort terrible.</p> + +<p>«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à +l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour +échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les +matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne +s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a +également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort +quelques heures après, des suites de ses blessures.</p> + +<p>«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien, +Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé +de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les +logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans +l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants +avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne +Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des +blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque +et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut +lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment +où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La +jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le +bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement +à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus +profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.</p> + +<p>«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent +en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu +faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à +ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre +eux furent blessés grièvement en faisant leur service.</p> + +<p>«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de +Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M. +Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi +immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall +River.</p> + +<p>«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en +cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme +ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents +de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser +des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses +établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement +acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour +ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et +enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à +comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons +profiter de cette terrible leçon.</p> + +<p>«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné +l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert +par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable +des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués +aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui +parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux +informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie, +qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible +les souffrances occasionnées par l'incendie.»</p> + +<h3 class="chaphead">X</h3> + +<h3 class="chaptitle">La réunion</h3> + +<p>Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails +navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans +prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le +bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis +comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se +serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules +dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:</p> + +<p>—Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à +nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de +respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens +qu'il me faut verser des larmes, car mon cœur est prêt à se briser.</p> + +<p>Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement +des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque +départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent +au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour +regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui +passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient +et des piétons qu'ils coudoyaient.</p> + +<p>Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur +promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter +dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent +tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses +émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé +jusque-là:</p> + +<p>—Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à +faire. Ta sœur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons +espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon +ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération +dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la +ranimer de notre présence.</p> + +<p>Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre, +et Pierre le secoua par le bras en lui disant:</p> + +<p>—Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre +ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en +attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il +soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall +River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche, +mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la +recherche d'un bureau de télégraphe. +</p> + +<p>Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le +pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre +s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se +trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était +absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs, +et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude +cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.</p> + +<p>Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale +nouvelle de l'accident arrivé à sa sœur l'avait plongé, et les deux +amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement +retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du +chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne +heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six +heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la +foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie, +lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre +s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles +informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même. +Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste +des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient +strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans <i>L'Écho du +Canada</i>.</p> + +<p>Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse, +se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment +où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un +fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans +les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien, +connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir +d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont +Jeanne avait été victime.</p> + +<p>—Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?</p> + +<p>—Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur +l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que +Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait +des vœux pour sa guérison.</p> + +<p>On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison +où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis +s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient +arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à +comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire +connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la +bienvenue:</p> + +<p>—Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter +de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos +autres enfants?</p> + +<p>—Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur +répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.</p> + +<p>On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les +enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux +voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la +désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état +pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur +mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles +de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de +Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.</p> + +<p>—La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer +votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à +Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les +médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le +docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait +prudent de la déranger.</p> + +<p>—Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé +de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant, +avant d'aller plus loin.</p> + +<p>On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement +en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il +répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et +il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout +danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout +faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla +aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter +devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même +à recevoir la bonne nouvelle.</p> + +<p>Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard +il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement +dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en +voyant la figure pâle et défaite de sa sœur qu'il aimait tant. Il se +baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de +joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:</p> + +<p>—Jules! mon frère! Jules!</p> + +<p>—Oui! c'est moi, petite sœur: ton frère Jules qui t'aime toujours et +qui est bien heureux de te revoir.</p> + +<p>—Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout +dans la chambre.</p> + +<p>Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait +comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il +s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser +respectueux.</p> + +<p>—Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur +continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus +de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.</p> + +<p>Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle +avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.</p> + +<p>Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser +seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant +d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des +émotions violentes.</p> + +<p>—Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du +monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut +qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait +produire de mauvais effets.</p> + +<p>Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après +une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille, +malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait +tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des +voyageurs.</p> + +<p>On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de +Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait +formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel +Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la +jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter +en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par +la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada, +dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant, +Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour +prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.</p> + +<p>Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était +écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que +le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna +en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de +reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa sœur et la +pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait +tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur +et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur +affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils +avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.</p> + +<h3 class="chaphead">XI</h3> + +<h3 class="chaptitle">Épilogue</h3> + +<p>La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des +progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au +bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins +les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite +de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La +pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui +semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le +souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant, +lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis. +Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes +pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de +lui.</p> + +<p>Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que +Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de +l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer +dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré +les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de +retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même +eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.</p> + +<p>Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre +commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer +dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore +aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils +invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire +une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les +environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au +cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où +s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en +lettres d'or:</p> + +<blockquote id="memorial"> + †<br> + À LA MÉMOIRE DE<br> + Michel Dupuis<br> + Mort héroïquement le<br> + 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans<br> + En sacrifiant sa vie<br> + Au milieu des flammes, lors de<br> + L'incendie du «Granite Mill»<br> + Pour aider au sauvetage des<br> + Femmes et des enfants.<br> + R. I. P.</blockquote> + +<p>Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve +de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu, +et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du +cher défunt.</p> + +<p>Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille, +et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque +dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner +le monument.</p> + +<p>L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage +du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à +Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait +bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale +qu'elle reçut dans la famille de Pierre.</p> + +<p>La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé +que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour +de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire +de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la +famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation +de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion +des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en +contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa +famille.</p> + +<p>Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages +que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il +avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le +jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis, +maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un +rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.</p> + +<p>Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi +à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient +sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller +vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.</p> + +<p>Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au +Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend +alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en +payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre +Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique, +l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait +valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».</p> + +<hr> + +<h3>Footnotes</h3> + +<p id="fn_1">{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien. +On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se +dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le +«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.</p> + +<p id="fn_2">{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les +bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie: +radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux.</p> + +<p id="fn_3">{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant, +au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur +pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée +d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de +l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et +par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets +qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean +comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.</p> + +<div id="fn_4"> +<p>{4} Extraits de <i>La France aux Colonies</i> par E. RAMEAU: +L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers +les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer +à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de +cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an, +d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement +de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850 +ne saurait expliquer.—p. 325.</p> + +<p>(<i>Extrait du cens</i> de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine, +14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;—Vermont, +14,470;—Massachusetts, 15,862;—New York, 47,200;—Pensylvanie, +2,500;—Louisiane, 499;—Ohio, 5,880;—Michigan, 14,008;—Illinois, +10,699;—Missouri, 1,053;—Wisconsin, 8,277;—Minnesota, 1,417;—Nous +ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent +avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous +cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et +du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts. +Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000 +Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les +parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus +immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ +18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le +Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de +l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du +Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans +le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la +presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous +les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout +64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous +de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses, +et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans +les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les +Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de +l'Amérique anglaise aux États-Unis.</p> + +<p>Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont +fournies 1—l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui +nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2—sur +l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des +États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en +français; 3—sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur +la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.</p> + +<p>Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment +aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux +États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration +plus haut que nous ne le faisons.—p. 327.</p> + +<p>En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous +trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York, +7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France, +Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek +et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir: +Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière +Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de +Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de +familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles +allemandes.—p. 328.</p> + +<p>En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de +l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés +ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les +causes suivantes à l'émigration: 1—Le manque de chemins et de ponts +pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de +la couronne; 2—les concessions abusives de vastes étendues de terres +faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des +compagnies; 3—le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie +de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée +et préjudiciable; 4—les vices d'administration qui existaient dans le +mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois +faites au commerce sur ces mêmes terres;—enfin plusieurs autres motifs +qui ne sont qu'accidentels ou locaux.—p. 187.</p> + +<p>M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait +personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants +canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855, +total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les +omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier. +D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune +gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie +plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient +très peu des seconds.</p> + +<p>D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément +répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne +correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut +juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population +aussi peu considérable.—p. 330.</p> + +<p>Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population +canadienne des frontières de l'État de New-York: 1—sur le lac +Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh +et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga +1,000 à 1,200 âmes; 2—sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du +lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la +Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens, +ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur +le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans +l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on +compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone, +Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à +l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi, +presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin +depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent +le Canada.»—p. 334.</p> + +<p>Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants +canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre +d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien +d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000 +par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces +100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés +aujourd'hui, ci: 200,000 individus.—Les 20,000 Canadiens laissés dans +l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte +pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur +pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps), +ci: 100,000 individus.—Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants, +voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient +certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente +ans, au moins 350,000 âmes.—On voit donc que, même en tenant un large +compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières, +notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000 +individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre +dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment +décimée par des émigrations de toute nature.—p. 336.</p></div> + +<p id="fn_5">{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par +MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire +du comité d'organisation.</p> + +<p id="fn_6">{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux, +notamment dans <i>L'Écho du Canada</i> du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est +reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi: +«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd. +Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec +vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour +organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation, +MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit +Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill. +Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr +W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault, +Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois, +P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils, +Secrétaire du Comité d'Organisation.</p> + +<p id="fn_7">{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date +du 11 avril 1874.</p> + +<p id="fn_8">{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction +de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du +Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É]</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE *** + +***** This file should be named 14536-h.htm or 14536-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/5/3/14536/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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