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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:44:46 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 ***
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+Jeanne la Fileuse
+
+Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
+
+Par H. Beaugrand
+
+
+
+PRÉFACE
+
+DE LA DEUXIÈME ÉDITION
+
+Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de
+nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple
+les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels
+des États de la Nouvelle-Angleterre.
+
+Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur
+des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement
+échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses.
+Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches
+campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat
+évident d'une fausse situation économique.
+
+L'éminent et sympathique auteur de la _France aux Colonies_, M.
+Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute
+autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le
+mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées
+en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande
+aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.
+
+Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et
+en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de
+la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens
+français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires,
+médecins, marchands, etc.
+
+Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de coeur et
+de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence
+politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris
+à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.
+
+Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe,
+et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'oeuvre, afin
+d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.
+
+Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui
+reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et
+l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est
+davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir
+l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une
+politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui
+sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race
+française, sur les bords du Saint-Laurent.
+
+_Montréal, septembre 1888._
+
+
+PRÉFACE
+
+DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de
+_Jeanne la Fileuse_, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un
+travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à
+lancer dans certains cercles politiques contre les populations
+franco-canadiennes des États-Unis.
+
+C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en
+le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur
+et le bon nom de mes compatriotes émigrés.
+
+Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il
+a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à
+l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés
+par la _famine_, à prendre la route de l'exil.
+
+Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis
+opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi
+je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation
+mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays
+de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que
+j'écrivais en 1874 dans les colonnes de _L'Écho du Canada_:
+
+«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons
+comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les
+Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays
+qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y
+réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous
+soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire
+que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les
+Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la
+misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan
+de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important.
+S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons
+reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de
+Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco
+qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans
+leurs efforts.»
+
+Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le
+rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point
+de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes
+fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison
+d'être, et l'on a fait fausse route.
+
+J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la
+vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est
+là l'unique but de ce travail.
+
+Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.
+
+J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin
+d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque
+totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps,
+de faire une peinture fidèle des moeurs et des habitudes de nos
+compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage,
+quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui
+s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.
+
+La première partie, intitulée: _Les campagnes du Canada_, traite
+de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La
+deuxième partie, qui a pour titre: _Les filatures de l'étranger_,
+est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière
+partie contient des renseignements authentiques sur la position
+matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les
+Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme
+les moeurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me
+suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération
+et l'invraisemblance.
+
+J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada,
+et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit
+nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi
+indistinctement, par exemple, des mots: _paysan, fermier,
+habitant_, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que
+l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai
+aussi écrit _passager_, comme l'on dit généralement au Canada,
+pour _voyageur_ qui est l'expression usitée en France; et ainsi
+de suite.
+
+Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon
+égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir
+de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que
+bien peu.
+
+Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés
+que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume.
+Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient
+pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement
+tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se
+sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié
+en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet
+ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux
+articles de journaux.
+
+C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.
+
+_Fall River, Mass., ce 15 mars 1878._
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Les campagnes du Canada
+
+
+
+I
+
+Lavaltrie
+
+
+ Assis dans mon canot d'écorce
+ Prompt comme la flèche ou le vent,
+ Seul, je brave toute la force
+ Des rapides du Saint-Laurent.
+
+(_Le Canotier_, L'Abbé Casgrain.)
+
+[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans _Les Miettes.
+Distractions poétiques_, Québec, Delisle, 1869.]
+
+En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal,
+on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
+joli village à l'aspect incontestablement normand.
+
+Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
+lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises
+qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
+siècle.
+
+Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice,
+se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une
+pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
+plus pittoresques du Canada français.
+
+À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a
+depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au
+tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des
+beautés de la nature.
+
+De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le
+village de Contrecoeur, rendu à jamais historique par le nom et les
+brillants exploits de ses fondateurs.
+
+On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
+clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes
+continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces
+Iroquois.
+
+On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de
+Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait
+lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
+visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une
+longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
+les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.
+
+À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation,
+un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui
+servait de gouvernail.
+
+Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez
+lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de
+graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme
+avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était
+facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de
+l'intelligence et l'habitude du commandement.
+
+Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
+portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable
+couteau du voyageur canadien.
+
+Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait
+en servir de guide.
+
+--Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
+nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue.
+
+--Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres
+voyageurs.
+
+L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
+certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au
+fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
+dont ses compagnons redirent le refrain:
+
+ Mon père n'avait fille que moi,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Et dessus la mer il m'envoie;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Et dessus la mer il m'envoie,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Le marinier qui me menait;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Le marinier qui me menait,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Me dit ma belle embrassez-moi
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Me dit ma belle embrassez-moi,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Non, non, Monsieur, je ne saurais;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Non, non, monsieur, je ne saurais,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Car si mon papa le savait;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Car si mon papa le savait,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ C'est bien sûr qu'il me battrait
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant
+primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux
+du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants
+suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
+cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.
+
+Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
+trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur
+embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières
+qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire
+nuit.
+
+
+
+II
+
+Les voyageurs
+
+
+ Au fond de la forêt on entend de la hache
+ Les coups retentissants, sinistres, réguliers,
+ Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,
+ Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.
+
+(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.)
+
+[Léon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais
+poétiques_, Québec, Desbarats, 1865.]
+
+Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?
+
+De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque
+automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller
+s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.
+
+Le type du voyageur{1} était si bien dessiné et ses excentricités
+en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.
+
+Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal
+jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des
+gens d'en haut».
+
+On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le
+fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal,
+on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de
+mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous
+des bons vivants:
+
+ À Bytown, c'est une jolie place,
+ Mais il y a beaucoup de crasse
+ Il y a des jolies filles
+ Et aussi des polissons,
+ Dans les chantiers nous hivernerons,
+ Dans les chantiers nous hivernerons.
+
+Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était
+d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance
+de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui
+ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson».
+Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la
+réputation éminemment franco-canadienne.
+
+On reprenait alors, le gousset vide et le coeur léger, la route des
+chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.
+Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux
+ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en
+«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.
+
+Le «cook»--cuisinier--y installait ses marmites.
+
+Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le
+jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié
+les souverains de ces forêts immenses.
+
+Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu
+aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait
+ses aventures plus ou moins... véridiques.
+
+La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte»
+finissait ordinairement la soirée.
+
+On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison
+paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec
+impatience le retour du voyageur.
+
+Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage
+d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort
+certaine.
+
+On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le
+premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du
+bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le
+danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y
+gagnait quelquefois un coup de griffe.
+
+Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des
+billots.
+
+On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait
+bientôt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient à la
+pensée du retour au foyer.
+
+On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset
+bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à
+Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille
+enchantée.
+
+Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite
+les récoltes.
+
+On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains
+en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour
+recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du
+voyageur.
+
+Le type est maintenant--à quelques rares exceptions près--presque
+entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des
+contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et
+de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait
+encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier
+voyageur».
+
+Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de
+chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans
+les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de
+légende.
+
+On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les
+indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais
+les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et
+finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude
+des professions libérales.
+
+La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en
+1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs
+dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler
+le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des
+alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils
+unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.
+
+
+
+III
+
+Pierre
+
+
+ J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!
+ Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux
+ Où murmure une onde limpide.
+ Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants
+ Qui se mirent au loin dans les flots transparents
+ De ton fleuve large et rapide.
+
+(L.-J.-C. Fiset.)
+
+Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de
+Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment
+de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier
+Jean-Louis Montépel.
+
+Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père
+en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après
+l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des
+champs.
+
+Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des
+avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par
+le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était
+établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de
+sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de
+Lavaltrie.»{3} [_Augmentation_. «Concession du 21 avril 1734, faite
+par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart,
+Intendant au sieur _Marganne de Lavaltrie_, d'une lieue et demi de
+terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de
+Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et
+jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie,
+laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de
+front sur quatre lieues de profondeur.»--_Registre d'Intendance_,
+No. 7, folio 24.]
+
+Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et
+avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.
+
+Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos
+lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la
+réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son
+aise».
+
+Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père
+qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire,
+avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général
+Amherst.
+
+Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers
+anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion
+américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle
+compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme
+il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.
+
+Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel,
+avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui
+chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les
+jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître
+et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle.
+Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se
+rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de
+l'Angleterre.
+
+Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on
+disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père
+Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de
+1837-1838.
+
+Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été
+ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était
+opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph
+Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait
+l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments
+de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait
+été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours
+d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents
+sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de
+le conduire au collège, avait répondu:
+
+--M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au coeur généreux et à
+l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation
+et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.
+
+Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant
+deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en
+apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si
+beaux auspices.
+
+Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule
+de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui
+avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux
+efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les
+noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de
+ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux
+tories. Pierre en un mot avait appris à détester les _chouayens_
+et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que
+son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait
+devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne
+jamais causer politique devant les amis de la famille.
+
+Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli,
+laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père
+Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:
+
+--Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du
+collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les
+convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te
+faire donner une bonne éducation?
+
+--Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait
+entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient,
+mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet
+égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que
+je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous
+plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je
+comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain.
+Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation
+qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.
+
+Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait
+l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire
+le premier pas vers une réconciliation mutuelle.
+
+Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage;
+et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il
+avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques
+jeunes hommes des environs.
+
+La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec
+peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore
+joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui
+accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement
+criminel.
+
+Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le coeur gros donnèrent
+le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au
+courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était
+à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis
+bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.
+
+
+
+IV
+
+Le retour au pays
+
+
+ Le Canadien, comme ses pères
+ Aime à chanter, à s'égayer;
+ Doux, aisé, vif en manières
+ Poli, galant, hospitalier.
+
+(Sir G.-É. Cartier.)
+
+[G.-É. Cartier, _Ô Canada, mon pays, mes amours!_, dans _La
+Minerve_, 29 juin 1835.]
+
+Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.
+
+Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement
+obtenu la position de «foreman»--chef d'équipe.
+
+Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de
+construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec,
+pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire
+de la saison.
+
+Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et
+quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or,
+fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le
+vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante
+soeur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une
+main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers
+le village natal.
+
+Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans
+les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain
+populaire:
+
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père
+Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et
+chacun s'empressait de venir leur serrer la main.
+
+Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait
+l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:
+
+--Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et
+sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre
+sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le
+bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!
+
+Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère
+n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive.
+Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle
+ne put que prononcer ces mots:
+
+--Pierre! mon enfant! mon fils!
+
+Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son
+coeur.
+
+Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de
+leurs démonstrations sympathiques.
+
+Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut
+résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand
+salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de
+leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes
+les fillettes des alentours.
+
+Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école,
+et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne
+nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles
+pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme
+nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet
+expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir
+accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons
+et filles dans le tourbillon de la danse nationale.
+
+Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les
+jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'oeil vif et
+le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.
+
+On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était
+minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue
+tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:
+
+--Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez
+bien en l'honneur des voyageurs.
+
+Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun
+s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée
+de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés
+traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent
+leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.
+
+Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé,
+et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame
+Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse»
+des environs.
+
+Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les
+réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun
+des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.
+
+Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole
+au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur
+«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de
+l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous
+l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez
+soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.
+
+Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas
+remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré,
+de chanter un couplet.
+
+Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes
+pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare».
+Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était
+toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le
+conteur le plus populaire du pays.
+
+Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses
+lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence
+absolu et prit la parole en ces termes:
+
+
+
+V
+
+Le fantôme de l'avare
+
+
+ Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,
+ La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme
+ S'avança lentement parmi les invités:
+ «Mon frère ne sait point que les cieux irrités
+ Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,
+ Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.
+
+(_Les Vengeances_, L.P. LeMay)
+
+[Léon-Pamphile LeMay, _Les Vengeances_, chant septième (vers
+1-6), Québec, Darveau, 1875.]
+
+Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je
+vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous
+être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende,
+il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de
+faire la charité.
+
+C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.
+
+Il faisait un froid sec et mordant.
+
+La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à
+Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant
+la Noël.
+
+Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi,
+fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du
+fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui
+passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais
+argentés.
+
+Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous
+connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en
+pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de
+Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après
+avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient
+rassemblés dans la grande salle de réception.
+
+Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au
+dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec
+toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous
+apporte à tous, une part de joies et de douleurs.
+
+Il était dix heures du soir.
+
+Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les
+autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour
+de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.
+
+Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure
+avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année,
+avant de se retirer pour la nuit.
+
+Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se
+leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front
+du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit
+d'une voix qu'elle savait irrésistible:
+
+--Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec
+l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry--que Dieu ait pitié de son
+âme--que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une
+histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le
+temps en attendant minuit.
+
+--Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en choeur
+les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.
+
+--Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux
+blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque
+jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et
+peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir.
+Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que
+Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au
+voyageur en détresse.
+
+Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant
+fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:
+
+--Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.
+
+Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal,
+afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres,
+une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument
+nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an.
+À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me
+préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez
+bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf
+heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À
+cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et
+j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert
+peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je
+m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny
+il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant
+ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que
+celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre
+le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore
+été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église
+Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde
+et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent
+complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité
+où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de
+la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que
+d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me
+diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander
+l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai
+pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand
+j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi
+ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore
+vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les
+bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée.
+Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus
+apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois
+franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les
+pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?»
+traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route,
+et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le
+loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que
+possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en
+secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse
+de neige.
+
+--Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main
+qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture
+fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.
+
+Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après
+l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté
+un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise
+boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en
+me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture,
+pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.
+
+Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement
+original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable
+banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir
+de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert
+la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination
+française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient
+le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours
+et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux
+murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne
+solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans
+eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour
+lui demander l'hospitalité.
+
+Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en
+sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse
+jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui
+connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je
+n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans
+dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.
+
+--Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien
+m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui
+connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais
+jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe
+la vôtre, et votre figure m'est inconnue.
+
+En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la
+première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de
+mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai
+instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du
+vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.
+
+Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de
+ses yeux brillants comme les tisons du foyer.
+
+Je commençais à avoir peur.
+
+Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.
+Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son
+siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse
+sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent
+qui gémissait dans la cheminée:
+
+Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment
+il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le
+richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me
+sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans,
+sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que
+Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme
+celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par
+le froid, la faim et la fatigue.
+
+Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je
+tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du
+nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur,
+continuait toujours d'une voix lente:
+
+Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût
+jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche,
+et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir.
+C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de
+mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et
+d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer
+les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais
+j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui
+sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être
+m'assassiner.
+
+Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups
+cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le
+lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes
+hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied.
+Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence,
+quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune
+homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison.
+J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à
+ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur
+et de repentir.
+
+Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme
+du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs,
+en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que
+j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison
+et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette
+terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas
+trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la
+veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur
+vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette
+hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes
+semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de
+Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que
+jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous
+êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni
+d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et
+croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous
+là-haut.
+
+Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux
+émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je
+perdis connaissance...
+
+Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis
+l'église de Lavaltrie.
+
+La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction
+de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.
+
+Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du
+matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible
+aventure qui m'était arrivée.
+
+Mon défunt père,--que Dieu ait pitié de son âme--nous fit mettre
+à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la
+protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir
+ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait
+depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous
+n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma
+mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour
+le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et
+à la tempête.
+
+Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion
+de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui
+que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort
+tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient
+alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.
+Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route.
+Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se
+rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je
+n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à
+qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le
+doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son
+saint nom.
+
+
+Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et
+personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait
+écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et
+craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement,
+et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait
+d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle
+du vieil avare, cinquante ans après son trépas.
+
+Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant
+à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque,
+en l'honneur du retour heureux des voyageurs.
+
+On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les
+autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde
+sensible dans le coeur du paysan franco-canadien: la croyance à tout
+ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.
+
+Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et
+s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles
+reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui
+longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le
+bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité
+la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des
+feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs
+amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».
+
+
+
+VI
+
+La fenaison
+
+
+ La faux s'en va de droite à gauche,
+ Avec un rythme cadencé;
+ L'herbe, à mesure qu'on la fauche,
+ Tombe et s'aligne en rang pressé.
+ De mulots une bande folle
+ Est interrompue en ses jeux;
+ Oiseaux, abeilles, tout s'envole;
+ La couleuvre est coupée en deux.
+
+(Pierre Dupont.)
+
+[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La
+Nouvelle Lyre_, 1858.]
+
+Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié,
+Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au
+travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison
+déjà commencée.
+
+Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus
+manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de
+présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture
+du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques
+années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur
+de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).
+
+Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le
+système des tramways américains, et les rues de la grande ville
+étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles
+on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on
+a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».
+
+Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50
+personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que
+l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus
+grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père
+Montépel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en
+apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montréal, les détails
+de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:
+
+--Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des
+soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle
+compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont
+maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du
+fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin,
+je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la
+compagnie. Qu'en dis-tu, femme?
+
+--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton
+habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme;
+mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent
+toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.
+
+Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des
+arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la
+plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.
+
+La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire
+d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours
+venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de
+terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les
+pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies
+de juillet.
+
+Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de
+juillet.
+
+Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route
+des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les
+faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins
+odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de
+trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs
+rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants
+retentissants.
+
+Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon
+de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de
+la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied
+chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de
+paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge,
+la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille
+des champs.
+
+Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à
+attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent
+produit des amours sincères et d'heureux mariages.
+
+Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait
+entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et
+faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne
+séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.
+
+Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de
+légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte
+son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant
+que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les
+hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de
+contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et
+transparente.
+
+Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir
+l'expression consacrée:
+
+--Au travail! mes enfants!
+
+Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,
+par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la
+lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches
+légères et le mouvement du travail recommence.
+
+D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins
+de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges
+de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs
+chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée
+qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.
+
+Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du
+grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou
+moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue
+du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage
+d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.
+
+La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et
+transportés à Montréal.
+
+Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus
+à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait
+Jules Girard du village de Contrecoeur.
+
+Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient
+arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services
+à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à
+l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les
+faneuses.
+
+Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se
+tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses
+de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs
+figures tristes et intelligentes.
+
+Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de
+se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui
+les conduisait à Contrecoeur.
+
+Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecoeur est situé sur
+la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le
+fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur.
+Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du
+canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts
+réunis du faucheur et de la faneuse.
+
+Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur
+le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard
+octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité
+un cordial bonsoir.
+
+Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le
+soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que
+l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte
+du fleuve.
+
+On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après
+avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient
+reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux
+de la moisson.
+
+Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout,
+préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre
+parfait le ménage de la chaumière.
+
+Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout
+en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en
+silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce
+vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,
+et continuer les travaux de la moisson.
+
+
+
+VII
+
+Deux braves coeurs
+
+
+ Wish me partaker in thy happiness
+ When thou dost meet good hap; and in thy danger,
+ If ever danger do environ thee,
+ Commend thy grievance to my holy prayers,
+ For I will be thy bead's-man, Valentine.
+
+(Shakespeare.)
+
+[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scène 1
+(vers 14-18).]
+
+Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la
+fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie,
+les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des
+jeunes moissonneurs de Contrecoeur.
+
+Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait,
+en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager
+une conversation amicale.
+
+Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que
+le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé,
+avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout
+en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine
+réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles,
+avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des
+campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait
+lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.
+
+Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce
+sui et, avait répondu:
+
+--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font
+l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées.
+Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à
+Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement
+de la moisson.
+
+Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et
+calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de
+conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité
+des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.
+
+Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas
+pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules
+Girard et à sa soeur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur
+position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.
+
+Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une
+charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par
+hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant
+de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut
+que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments
+d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut
+assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:
+
+--Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain
+motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont
+personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine
+éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de
+sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de
+bonne camaraderie.
+
+--Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être
+bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si
+jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je
+sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours
+le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne
+suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même
+oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous
+m'offrez si cordialement. Voici ma main.
+
+Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:
+
+--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que
+vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le
+penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble.
+Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.
+
+--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me
+permettre de vous appeler ainsi.
+
+--Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps
+attendre ces bonnes paroles.
+
+--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière
+pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous
+occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position
+exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur
+moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne,
+mais vous m'avez déridé.
+
+--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si
+jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un
+ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre
+Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.
+
+--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.
+
+La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis
+trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger
+quelques phrases amicales.
+
+Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au
+rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa
+soeur lui dit:
+
+--Petite soeur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que
+tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je
+ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a
+été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma soeur
+Jeanne Girard.
+
+--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux
+amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous
+permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur
+voisinage.
+
+Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui
+offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce,
+et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans
+l'obscurité.
+
+Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui
+s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait
+pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la
+route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux
+amis.
+
+Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller
+veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait
+souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la
+distance, le canot de Jules Girard.
+
+Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui
+sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour
+le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour
+la soeur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux,
+chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la
+faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec
+moins d'adresse la faux du moissonneur.
+
+On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des
+travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient
+Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.
+
+Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un
+dernier bonsoir à ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il
+oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir
+sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires
+du maître d'école.
+
+
+
+VIII
+
+Pierre et Jeanne
+
+
+ Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre
+ Tous deux venaient d'échanger un serment;
+ Le Capitaine avait promis d'attendre
+ Et le bateau restait complaisamment.
+
+ «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,
+ Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»
+ «Vous emportez mon coeur, répondit-elle,
+ Car ma pensée est tout entière à vous!»
+
+(Benjamin Sulte.)
+
+[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les
+Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
+
+La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la
+plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier
+Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés
+dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui
+devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près
+du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
+commencer les travaux de chargement.
+
+Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
+heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui
+avait dit:
+
+--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
+désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous
+à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les
+pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces
+braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour
+leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
+soir.
+
+Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa
+de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le
+personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père
+Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque
+employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes
+filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux.
+Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les
+jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de
+Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient
+chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».
+
+Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le
+départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux
+agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
+paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son
+caractère franc et loyal.
+
+Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier
+occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière
+à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature
+savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la
+jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu
+à ses employés:
+
+--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit
+de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la
+sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois
+mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me
+disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les
+fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans,
+sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à
+quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
+aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
+chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:
+
+ Mariez-vous, je le répète,
+ Vous ferez bien, soyez heureux;
+ Mais ne vous pressez pas fillettes
+ Et vous ferez encore bien mieux.
+
+Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
+serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître
+d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé
+avec le refrain d'une chanson.
+
+Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître,
+et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
+sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
+On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir
+serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun
+reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande
+route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
+les villages voisins.
+
+Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel,
+s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
+pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur
+le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
+peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient
+à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux
+que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait
+embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ.
+Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
+fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:
+
+--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
+deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
+coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et
+d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous,
+maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
+un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
+Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
+toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
+vous causer un moment de bonheur.
+
+Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait
+sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée
+soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:
+
+--Pierre, vous aimez Jeanne?
+
+Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.
+
+--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
+là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
+plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin
+qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre
+soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
+trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
+ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils
+du maître.
+
+Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
+répondaient pas.
+
+--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules,
+je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
+dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur.
+Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
+direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous
+empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!
+
+--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer
+ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et
+croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne
+et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père,
+et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
+dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite
+soeur?
+
+Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
+été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli
+s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
+balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.
+
+--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
+demain, pour dîner, M. Montépel.
+
+Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les
+yeux pour répondre au bonsoir de son amant.
+
+--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
+Jules.
+
+--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant
+le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois,
+battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.
+
+Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur.
+
+Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance,
+et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint
+argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait
+disparu dans l'ombre.
+
+
+
+IX
+
+Doubles projets
+
+
+ Ce n'était point la vague rêverie
+ Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,
+ Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
+ En essayant sur ses légers pipeaux
+ Un air d'amour pour la beauté chérie.
+ D'un soin plus grave il semble inquiété;
+ Tout le trahit, ses discours, son silence;
+ Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,
+ Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.
+
+(Millevoye.)
+
+[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74),
+dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.]
+
+Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait
+osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune
+fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce
+n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même
+avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été
+inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il
+avait dit à Pierre:
+
+Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et
+moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.
+
+N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa
+soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser
+l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas
+encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?
+
+Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles
+incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre
+qu'il pouvait espérer?
+
+Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la
+grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:
+
+--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés
+et tu me sembles agir d'une manière étrange.
+
+--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la
+lassitude après les travaux du jour, voilà tout.
+
+Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put
+s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour
+la nuit:
+
+--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout
+agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son
+silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits?
+Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous
+roche.
+
+--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se
+laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce
+que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait,
+et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à
+l'établir quelque part.
+
+--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion
+satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire
+une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes
+ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir
+notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec
+son éducation.
+
+--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et
+son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses
+convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de
+Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent
+maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en
+fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer
+maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!
+
+Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et
+l'impertinence de son fils.
+
+--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes
+pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper
+de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher
+Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».
+
+Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,
+mais il finit par s'apaiser:
+
+--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que
+le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour
+avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre.
+Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît
+en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît
+vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que
+son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour
+notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin
+de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez
+raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une
+difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie
+fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des
+Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en
+affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put
+aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en
+réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à
+la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le
+marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?
+
+--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre
+pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme
+comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais
+il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il
+faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir
+notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à
+dédaigner.
+
+--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre
+comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout
+cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai
+moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler
+l'affaire.
+
+La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait
+étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets
+de ses parents.
+
+Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la
+grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble
+chaumière de Contrecoeur?
+
+Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et
+sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il
+avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de
+ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait
+comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour
+pour la jeune fille.
+
+Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il
+avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et
+à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux
+n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec
+franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus
+court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa
+passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales
+du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les
+bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher
+les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations
+du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,
+n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait
+l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su
+faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les
+passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une
+femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su
+tenir parole.
+
+Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions
+aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend
+timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait
+hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et
+lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de
+savoir comment Jeanne répondrait à son amour.
+
+Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble
+apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien
+née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû
+connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas
+encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable,
+mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère,
+il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce
+vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se
+prononcer en dernier lieu sur son bonheur.
+
+Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de
+suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la
+voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner,
+qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.
+Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula
+sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la
+grève, à préparer son canot d'écorce.
+
+Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de
+sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et
+craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient
+grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il
+voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se
+connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil
+exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et
+fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de
+la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la
+grand'messe.
+
+Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre
+au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au
+déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta
+dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on
+apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche
+tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit
+devant le portail de l'église.
+
+Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche.
+Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte
+de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers
+Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon
+plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la
+paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait
+d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades
+qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil
+les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait
+y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.
+
+Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture
+roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.
+Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison
+des Montépel et Pierre disait à la fermière:
+
+--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur
+visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard
+peut-être.
+
+Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.
+
+La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit
+s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups
+d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,
+le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en
+respirant l'air du grand fleuve.
+
+La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et
+lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait
+Pierre, elle lui répondit:
+
+--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque
+chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète
+encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,
+mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.
+
+--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien
+«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se
+passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse
+le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!
+
+
+
+X
+
+L'histoire des Girard
+
+
+ Quand on est vieux, quand le soir tombe
+ Sur notre jour qui va finir,
+ On rencontre au bord de la tombe
+ La grande ombre du souvenir.
+ Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,
+ Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;
+ Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance,
+ Ils vont! Dieu les conduise au port!
+
+(Benjamin Sulte.)
+
+[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers
+1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
+
+Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à
+Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble
+chaumière de Contrecoeur.
+
+Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père
+la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des
+sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté
+silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:
+
+--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?
+
+--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche
+de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te
+consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner
+avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même
+avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel
+comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur;
+mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos
+enfants s'y soumettront.
+
+--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves
+enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de
+peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de
+m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre
+Montépel.
+
+Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait
+en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles
+du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme
+s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui
+s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.
+
+--Eh bien, frère, que t'a répondu papa?
+
+--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous
+saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre
+père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi
+qui te le promets.
+
+--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il
+dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me
+faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il
+n'allait pas aimer M. Pierre?
+
+--Comme toi par exemple; n'est-ce pas?
+
+--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?
+
+--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te
+faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici
+demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.
+
+La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:
+
+--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce
+que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari,
+de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.
+
+--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le
+titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien
+titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit.
+Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.
+
+On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.
+
+Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa
+soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à
+Jules et à son père.
+
+Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage
+permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux
+du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et
+jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce
+vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père,
+et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses
+amours.
+
+La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se
+rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la
+bienvenue.
+
+Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la
+dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard
+parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le
+temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder
+ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de
+joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un
+canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules
+et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard
+se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui
+tendant la main:
+
+--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait
+part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les
+amis de mon fils sont aussi les miens.
+
+Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien
+de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la
+main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de
+l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il
+fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer,
+elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur
+ému du jeune homme.
+
+La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins
+bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table.
+Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut
+pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert
+un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut
+terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:
+
+--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à
+l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai
+dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai
+donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse
+mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes,
+vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me
+prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour
+le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,
+si vous avez consulté votre père à ce sujet?
+
+--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que
+je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il
+m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui
+regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père
+et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous
+n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.
+
+--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.
+Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans
+l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette
+union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous
+dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.
+Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter
+les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent
+rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire
+sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres
+réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous
+répondrai alors, mais pas auparavant.
+
+Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne
+devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y
+avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans
+une circonstance aussi solennelle?
+
+Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait
+causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de
+l'histoire promise:
+
+--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que
+je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu
+loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et
+les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et
+honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes
+d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.
+avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et
+aventureuse de «coureur des bois».
+
+C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut.
+Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après
+trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du
+nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous
+descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres
+et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot
+d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière
+Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes
+une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière
+Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être
+suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route
+du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous
+atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages
+hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du
+Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes
+pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière
+Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions
+voyager qu'à petite journée.
+
+Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes
+sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la
+rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à
+perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon
+tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil
+et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu,
+j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un
+chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays,
+et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis
+une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon
+excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles
+autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma
+présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui
+abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai
+mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui
+me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier
+quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution,
+convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main
+pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai
+vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.
+
+Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une
+langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.
+J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau
+bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon
+interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je
+lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre,
+et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul,
+au milieu de ces forêts, il me répondit:
+
+--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur
+les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une
+tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps
+ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe
+noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à
+prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père
+est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route
+des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin
+de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour
+recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le
+grand voyage d'où l'on ne revient pas.
+
+Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes
+pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.
+
+Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes
+compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui
+enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté
+qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la
+franchise de ses intentions.
+
+Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un
+peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais
+promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac
+Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut
+décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide
+indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont
+il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix
+continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit
+désigné sur les bords du lac Mistissimi.
+
+Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la
+direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des
+Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent
+que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le
+jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait
+chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne
+de confiance au chef de la tribu.
+
+Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir,
+nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint
+homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait
+dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac
+de voyage.
+
+Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se
+trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient
+adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de
+plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à
+âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en
+cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus
+grande confiance.
+
+J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service
+probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie
+à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.
+
+Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de
+cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents,
+de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières
+confidences de ses lèvres mourantes?
+
+Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos
+camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après
+avoir fait une chasse magnifique.
+
+Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un
+coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une
+jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai
+aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment
+plus tendre, et je la priai de partager mon sort.
+
+Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la
+promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac
+Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du
+supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés
+d'après les ordres du missionnaire expirant.
+
+Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je
+conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la
+mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.
+
+Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble
+demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa
+demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un
+petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.
+
+Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le
+seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village
+m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école
+de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister
+et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous
+dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne
+se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne
+passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception
+d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.
+
+Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma
+surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je
+vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui
+j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède
+encore cette communication dont je vais vous faire connaître le
+contenu.
+
+Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il
+déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:
+
+
+Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.
+
+Montréal, ce 20 juin 1827.
+
+MONSIEUR,
+
+Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le
+comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté,
+une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue,
+notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même
+temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance
+pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant
+parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il
+croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre
+missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si
+fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel
+était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à
+Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte
+vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine
+que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la
+mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand
+nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du
+Nouveau-Monde.
+
+Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée
+que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un
+coeur noble et désintéressé.
+
+Croyez monsieur, etc., etc.,
+
+A... B.
+
+Ptre. Supérieur.
+
+
+J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de
+me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route
+de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle
+apprendrait la bonne nouvelle.
+
+Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le
+bonheur pût faire verser des larmes.
+
+Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens
+des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront
+encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette
+occasion.
+
+J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix
+ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble
+ménage.
+
+
+
+XI
+
+1837
+
+
+ Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,
+ Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,
+ Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!
+ Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;
+ Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,
+ Et mouraient en disant: C'est bien!
+
+(L.H. Fréchette.)
+
+[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée
+dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur),
+Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]
+
+Je passerai sans transition aux événements mémorables de la
+révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
+et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez
+déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
+les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de
+Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire,
+Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec
+Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
+coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du
+mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers
+des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire
+et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
+été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de
+lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à
+Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel
+Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à
+Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
+de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais
+les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la
+liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion
+du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était
+impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
+paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à
+Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:
+
+--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire;
+je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre
+de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.
+
+Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se
+prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
+paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à
+feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de
+Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades
+de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à
+recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
+hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer
+l'Anglais.
+
+Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les
+dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures,
+midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de
+Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient
+du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
+canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après
+une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et
+d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la
+rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante
+hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos
+amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord
+du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
+de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand
+nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les
+paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser
+la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
+étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
+Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à
+Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut
+résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
+et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On
+s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le
+service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
+l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
+ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des
+canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent
+«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient
+au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
+depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur
+s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui
+avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
+braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
+emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
+traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons:
+«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup
+d'aviron.
+
+Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire,
+et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
+poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques
+prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
+causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les
+volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
+part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
+répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords
+du Saint-Laurent.
+
+Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller
+porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
+porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie
+sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de
+Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
+contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte
+durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le
+découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été
+jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu
+la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de
+l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa
+trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans
+et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
+heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
+commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles
+par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous
+les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
+maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne
+possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée
+par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait
+suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
+malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française,
+nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la
+boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel
+Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes
+étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge
+d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
+la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes
+supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette
+poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans
+l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par
+une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
+Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis
+où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient
+perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers.
+Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de
+Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire
+de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police
+anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés
+montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir
+voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que
+commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut
+pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
+canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
+pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua
+avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui
+furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
+Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.
+
+Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au
+nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un
+mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient
+pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés
+ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc
+aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des
+tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais
+à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ
+je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir,
+car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes
+préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
+me prit à part et me dit:
+
+--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite
+Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
+avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
+dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté.
+Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
+réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
+retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?
+
+--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec
+vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans
+votre retraite.
+
+--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller
+les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
+bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
+propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous
+presser. Dis adieu à ta femme et partons.
+
+J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications
+nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
+le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.
+
+Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
+jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes
+le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre
+embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
+Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par
+madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour
+nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé
+une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois
+d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion
+avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
+visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
+éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi
+cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
+nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps,
+et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre
+position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
+avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi
+reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience
+que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du
+village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le
+bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous
+ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le
+lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais
+plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier»
+pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à
+discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes
+dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre
+cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre
+retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la
+curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la
+«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut,
+ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui
+portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous
+fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas
+affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des
+environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais
+il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et
+qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se
+réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
+aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
+questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père
+Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du
+voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était
+passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane.
+Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence
+des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit
+croître nos appréhensions.
+
+--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être
+le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la
+«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire
+chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous
+reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont
+connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux
+autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
+demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert
+et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf
+heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
+j'aurai prises sur leur compte.
+
+Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa
+seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
+d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous
+étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de
+notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous
+attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
+du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
+remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
+sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
+Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon
+ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles.
+Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la
+paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux
+personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il
+nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement
+déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos
+trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous
+devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu
+près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger
+vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la
+frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de
+départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le
+père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose
+d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent.
+J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et
+j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
+nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à
+peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père,
+quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient
+arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre.
+Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de
+ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La
+même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister.
+Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun
+prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible.
+Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et
+s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à
+mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers
+devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils
+ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
+et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par
+trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il?
+L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de
+deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
+qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.
+
+Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le
+capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
+leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter.
+Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et
+qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à
+l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
+avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard
+anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
+l'entendîmes qui disait à ses compagnons:
+
+--_We've got them all right, Jack._
+
+--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
+allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois,
+armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient
+nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment
+d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face
+à face, et je fus le premier à rompre le silence.
+
+--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant
+avec rudesse.
+
+--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me
+répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par
+le timbre de sa voix.
+
+--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que
+prétendez-vous faire? nous arrêter?
+
+--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête,
+comme traîtres et rebelles au gouvernement.
+
+--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous
+plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
+parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril
+de votre vie de mouchard. Entendez-vous!
+
+Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
+moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les
+mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous
+fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
+compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de
+trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une
+consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous
+crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait
+confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse,
+qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et
+l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
+supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et
+l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en
+continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos
+adversaires:
+
+--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez
+l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher
+un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
+diable! la partie nous semble égale.
+
+Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers
+nous:
+
+--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement
+contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
+aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
+et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre
+affaire.
+
+--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour
+qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté
+et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
+prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
+nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!
+
+Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à
+remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs
+mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de
+la bande nous dit d'une voix colère:
+
+--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup
+d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre
+de votre résistance devant les tribunaux.
+
+Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait
+s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit
+cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:
+
+--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
+vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un
+Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois
+hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat.
+Vous êtes des lâches.
+
+Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau
+vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se
+plaça devant lui.
+
+--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
+as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te
+charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la
+force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous,
+laisse-les partir, mon fils.
+
+Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop,
+la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort
+et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux
+nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était
+préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin
+sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour
+nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le
+«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave
+cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
+nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
+attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
+franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la
+maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta
+les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
+qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
+maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il
+expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de
+la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans
+le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
+lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je
+réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant
+sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la
+frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à
+me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je
+me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la
+peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de
+l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la
+plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien
+facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens
+furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se
+trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du
+travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en
+vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour
+payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver
+afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans,
+à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
+affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu.
+Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre
+la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le
+Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il
+me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
+avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour
+obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où
+j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir
+plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
+femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à
+Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants.
+Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
+fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à
+Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire
+plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
+vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux
+luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de
+Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral,
+cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle
+des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était
+bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
+tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
+période électorale, des discussions politiques, sur la place de
+l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
+hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les
+orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient
+inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
+Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
+événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
+figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et
+d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai
+emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand
+celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à
+ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel
+véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
+à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
+sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes
+amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard!
+J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités
+regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la
+lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
+et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du
+présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant
+mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de
+l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans
+son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet
+incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
+enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel,
+une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
+quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit,
+M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
+empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr
+qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis
+Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?
+
+
+
+XII
+
+Girard et Montépel
+
+
+ Sous la pauvre cabane
+ L'on s'aime sans détours.
+ Sur ma douce nâgane,
+ Vent des amours,
+ Flottez toujours!
+ Mais tout bonheur se fane;
+ Rares sont les beaux jours.
+ Sur ma douce nâgane,
+ Vent des amours,
+ Chantez toujours!
+
+(L.-H. Fréchette.)
+
+[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans
+_Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal,
+Lovell, 1877.]
+
+Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière,
+dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait
+fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son
+imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans
+des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.
+
+Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré
+jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où
+était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les
+révélations de son père ne savait que penser de cette étrange
+histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
+à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où
+le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard,
+et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de
+pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.
+
+Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête
+sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
+de sa figure douce et mélancolique.
+
+Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
+embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de
+son amante:
+
+--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop
+profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des
+sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
+répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de
+commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
+que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon
+union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre
+histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma
+réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
+qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
+demander la main de votre fille.
+
+--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant
+de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
+vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera
+énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en
+résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une
+rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
+sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je
+ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une
+querelle entre vous et votre père.
+
+--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
+répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut
+hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom.
+Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne
+m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si
+vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime
+mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je
+traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
+demande la main de mademoiselle Jeanne.
+
+Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
+portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards
+suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
+vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne
+pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et
+cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son
+coeur.
+
+--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai
+plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que
+je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
+de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai
+craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir,
+mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je
+vous accorde la main de ma fille Jeanne.
+
+--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion
+les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
+m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.
+
+Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la
+glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses
+sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
+timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les
+projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre
+de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement
+à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à
+causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion
+qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en
+s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher
+le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si
+ancien et toujours si nouveau--des premières amours.
+
+Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de
+bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
+le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les
+vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
+leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs
+premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux
+coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à
+l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant
+aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui
+répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
+son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le
+sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
+riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux;
+raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début;
+révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile
+à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la
+lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le
+vide qui pourrait exister sur ce sujet.
+
+Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée,
+et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
+que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les
+grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
+une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère
+embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et
+chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur
+la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
+la nuit.
+
+Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route
+de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
+des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de
+la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux
+espérances de l'avenir.
+
+Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne
+à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or,
+d'amour, et de bonheur.
+
+Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit
+plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité.
+Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M.
+Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements
+qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort
+épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du
+dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du
+maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie
+pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
+notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
+du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de
+son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu
+pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de
+mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
+savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans
+réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour,
+avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était,
+disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père,
+quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle
+de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique
+l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet.
+La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés
+d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
+bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans
+réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts.
+Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari,
+car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
+l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
+un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points
+de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
+laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que
+tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait
+pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.
+
+On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la
+première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour
+époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une
+politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la
+sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon,
+et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
+quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
+modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses
+manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et
+de la fermière de Lavaltrie.
+
+Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent
+longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils,
+et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit,
+qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort
+satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
+Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement
+marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et
+comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport
+pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
+trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une
+fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé
+que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les
+projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on
+ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets,
+on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière
+définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
+qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière
+depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise
+elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.
+
+Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait
+de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde
+dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir
+mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre
+où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui
+donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité
+rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles
+qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
+l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre
+désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa
+fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule
+de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il
+valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet
+aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le
+lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de
+Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se
+douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
+s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour
+et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune
+fille.
+
+
+
+XIII
+
+Père et fils
+
+
+ La fortune a plus d'un caprice,
+ J'en éprouvai tous les soucis.
+ Voyageur que Dieu vous bénisse,
+ Et vous ramène à vos amis,
+ Au Canada, notre pays!
+
+(B. Suite.)
+
+[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans
+_Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
+
+Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain
+matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le
+chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à
+Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger
+les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin
+de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque
+embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la
+quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son
+travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire
+part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait
+tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la
+matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son
+fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait
+l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde
+des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement
+commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un
+va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser
+le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du
+matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des
+bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils;
+et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des
+marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel
+se décida à aborder la grande question:
+
+--Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en
+s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton
+établissement prochain, et après avoir examiné la question sous
+toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer
+dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé
+où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents,
+continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce
+sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton
+affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?
+
+--Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer
+quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir
+devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir
+quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,
+quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.
+
+--Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te
+mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un
+magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.
+Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se
+retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des
+conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de
+vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer
+l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les
+affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais
+de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et
+avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile
+de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?
+
+--Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire
+fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les
+projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux
+que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et
+que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon
+père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après
+dîner, en présence de ma mère.
+
+--Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère
+soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui
+donnions toute notre attention.
+
+La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait
+rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient
+recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et
+Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le
+père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication
+qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son
+père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au
+contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et
+s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était
+uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à
+Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté,
+Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà
+d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille
+du vieux patriote de Contrecoeur.
+
+L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de
+la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme
+et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications
+définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son
+mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait
+d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe
+d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse
+à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la
+conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à
+considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la
+surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la
+conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:
+
+--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu
+la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets
+d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car
+j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de
+mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez
+décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de
+m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être
+que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus
+importante et de laquelle dépend probablement la décision que je
+devrai prendre moi-même.
+
+Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne
+s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des
+développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de
+l'étonnement que produisait ses paroles:
+
+--Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était
+permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement
+matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma
+connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de
+porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous
+demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec
+Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur.
+
+Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son
+fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La
+fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi
+immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui
+prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant
+un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le
+vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son
+émotion, répondit d'une voix tremblante:
+
+--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à
+la fenaison avec son frère?
+
+--Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,
+cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules
+est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que
+celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les
+estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une
+aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon
+union avec mademoiselle Girard.
+
+--Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et
+moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant
+sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions
+cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans
+le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une
+alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop
+tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir
+une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu
+le consentement préalable du père de la jeune fille?
+
+--Oui mon père.
+
+--De Jean-Baptiste Girard lui-même?
+
+--Oui mon père.
+
+--Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as
+demandé sa fille en mariage?
+
+--M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père,
+une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène
+d'élection qui a eu lieu à Contrecoeur il y a quelques années.
+Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement
+impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de
+l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec
+Jeanne, mais après avoir consulté mon coeur, je me suis demandé
+pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais
+sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais
+certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc
+dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant,
+m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir
+bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre
+consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.
+
+Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la
+proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la
+violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue
+tremblante par la colère:
+
+--Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions
+politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais
+bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir
+la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller
+choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que
+je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée
+publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que
+s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il
+y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon
+consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de
+Contrecoeur.
+
+Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en
+prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un
+homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par
+un mouvement irrésistible. Il continua:
+
+--Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année
+dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par
+toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes
+de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir
+embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton
+entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes
+justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et
+de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment
+tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans
+un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour
+mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu
+dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard
+et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un
+passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre
+Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon
+consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.
+Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit
+d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je
+me prêtais à tes caprices.
+
+--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la
+pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis
+au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.
+
+--Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale
+quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main
+d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de
+Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus
+d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as
+peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait
+peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la
+famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et
+je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de
+famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole
+est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant
+d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir,
+mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de
+Contrecoeur. Voilà mon dernier mot!
+
+Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre
+pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père.
+Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la
+scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop
+de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita
+d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après
+quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que
+les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à
+son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son
+union avec Jeanne Girard:
+
+--Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et
+je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le
+passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de
+celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de
+son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à
+Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecoeur. Et
+il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer
+de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous
+paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici
+n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le
+monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où
+l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles.
+Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc
+m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête
+homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce
+sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de
+vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai
+besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.
+Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances
+d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance
+qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je
+crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma
+conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser
+votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut
+mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet.
+Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne
+tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes
+avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des
+Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,
+je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volonté et avec ces
+qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne
+soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement
+volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de
+bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous
+le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et
+laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas
+rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable
+d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son
+père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette
+regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je
+sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens
+vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai
+l'intention d'en faire ma femme.
+
+Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui
+sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir
+déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme
+qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au
+sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et
+il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le
+calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout
+à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions
+politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus
+pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à
+comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce
+d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en
+s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:
+
+--Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir
+aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie
+tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me
+soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que
+l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de
+t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom.
+Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce;
+dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de
+la demoiselle Jeanne Girard?
+
+--Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste.
+Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me
+reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau
+à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.
+
+--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère
+qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils,
+souviens-toi que tu parles à ton père.
+
+--Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de
+respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point
+où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute
+discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des
+explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail
+jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma
+malle. Je partirai probablement demain.
+
+Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea
+vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le
+retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent
+tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:
+
+--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers
+Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à
+cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et
+Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère
+fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il
+revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.
+
+Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils.
+Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la
+réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers
+et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on
+rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère
+de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les
+douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité
+paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les
+infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent
+si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.
+
+Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait
+qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme
+s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:
+
+--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de
+nos vieux jours!
+
+Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:
+
+--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie
+à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,
+nous n'avons plus d'enfant!
+
+
+
+XIV
+
+Séparation
+
+
+ Ô jeunes coeurs remplis d'ivresse!
+ Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!
+ Mille rêves dorés et mille illusions,
+ Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
+ Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!
+ Il a vu son espoir comme une ombre passer!
+ Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!
+ Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!
+
+(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)
+
+[Léon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow
+(vers 17-24). dans les _Essais poétiques_, Québec, Desbarats,
+1865.]
+
+Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et
+personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au
+sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité
+d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et
+la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur.
+Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les
+domestiques avaient remarqué les manières distraites du père
+Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne,
+cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.
+
+Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir
+annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
+avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune
+homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme,
+avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
+sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
+soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son
+canot d'écorce pour se rendre à Contrecoeur. C'était là maintenant,
+que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
+présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout
+sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père
+dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire
+qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
+un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
+dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix
+respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien
+pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé
+pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare
+brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
+combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
+avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne
+savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à
+surmonter.
+
+Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut
+bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecoeur, et l'étoile
+commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de
+la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en
+sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la
+fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne
+l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait
+venir que le lendemain soir.
+
+Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
+vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise
+à ce sujet.
+
+--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes
+premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de
+Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la
+conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que
+de rester indécis quand mon coeur et ma raison traçaient la route que
+je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir
+annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à
+mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
+pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me
+permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me
+portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de
+passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
+commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
+me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos
+cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
+et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.
+
+Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
+cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition
+ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son coeur noble et
+droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
+homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés
+si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques
+instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit
+d'une voix calme:
+
+--M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
+importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
+donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain
+point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour
+l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris
+qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des
+circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
+à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si
+ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
+bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
+permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six
+mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels
+sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes
+fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les
+efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en
+attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la
+redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!
+
+--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
+sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous
+proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
+bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer
+que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me
+donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous
+voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de
+l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un
+engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
+viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée,
+mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.
+
+--Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému.
+Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un
+homme sage et prévoyant.
+
+Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança
+vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa
+courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à
+entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les
+paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se
+joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut».
+Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il
+dit à son père:
+
+--Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il
+me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
+serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
+pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le
+printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile
+de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
+nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble
+que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
+dites-vous?
+
+--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne
+devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que
+nous éprouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous
+comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.
+
+--Merci, mon père. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules
+en s'adressant à Jeanne.
+
+La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation,
+avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de
+son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu
+inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se
+verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir
+à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était
+devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le
+soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle
+répondit:
+
+--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon
+père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement
+indispensable.
+
+--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
+puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs
+de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
+diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son
+engagement.
+
+--Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau
+la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur»,
+par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de
+l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions
+d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me
+rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous
+nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.
+
+La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et
+pénible tout à la fois, car ce n'était que le coeur gros de regrets
+que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que
+Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un
+dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour
+voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements
+nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux
+de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait
+en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
+d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.
+
+On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
+Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se
+leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé
+et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre
+enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait
+les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné
+ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre
+fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
+jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix
+tremblante et solennelle:
+
+--Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à
+votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs
+jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez
+dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie.
+Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
+soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques
+mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle.
+Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
+serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
+fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère
+que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré
+le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices
+qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
+m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous
+réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves
+coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas
+devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
+fiancée, car l'heure du départ a sonné.
+
+Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une étreinte
+passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
+adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il
+se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à
+le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.
+
+Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date
+de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
+avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son
+canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
+l'obscurité.
+
+Jules reprit la route de la chaumière, le coeur gros des événements
+de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa soeur
+qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du
+voyageur.
+
+Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents
+et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre
+se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à
+destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison
+paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses
+nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour
+tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:
+
+--Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
+au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie.
+Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
+que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et
+respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
+j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
+que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
+puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère
+que je vous ai causés.
+
+Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais
+son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une
+réconciliation que son coeur désirait cependant. Pierre s'était
+éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée
+les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une
+scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant
+longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de
+la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
+lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine,
+le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme
+qui pleurait auprès de lui:
+
+--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour
+nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec
+lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût
+permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me
+pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant
+moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à
+l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!
+
+
+Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses
+préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les
+deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».
+
+Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile
+à comprendre, dans la chaumière de Contrecoeur. Le vieillard qui
+tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
+pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
+sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober
+à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et
+chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
+entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
+l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père
+Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait
+fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté
+était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement
+restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât,
+car il était impossible pour lui de se procurer du travail au
+village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison
+d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du
+besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
+durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se
+rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une
+affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
+homme était le seul membre de la famille qui fût en état de
+travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible
+vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses
+voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le
+trouble et le désespoir dans son coeur. Il avait atteint un âge où
+chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé
+chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré
+lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de
+son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions
+ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de
+longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
+chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.
+
+La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister
+aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
+par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur
+qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du
+ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce
+n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
+figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un
+sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
+pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais
+le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son
+âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de
+consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses
+peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard
+faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil
+généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait
+presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres
+ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père
+Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de
+ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter
+aux émotions de la jeune fille.
+
+On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur
+des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard,
+un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au
+fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
+la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas
+voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec
+sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu
+avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait
+que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
+indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de
+la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de
+thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers
+le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne
+observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait
+encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du
+vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le
+malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
+pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
+parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les
+tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune
+fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
+lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière
+étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du
+vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il
+regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière,
+sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père,
+et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin
+étaient indispensables.
+
+Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi
+lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
+mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une
+manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
+devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant
+abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait
+sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort
+surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute
+hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
+Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
+services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans
+les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle
+trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant
+pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son
+appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
+toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
+dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
+épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.
+
+Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa
+tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible.
+Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était
+répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
+dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms
+de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
+Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
+fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin
+et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:
+
+--Docteur! mon père! Sauvez mon père!
+
+L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il
+s'aperçut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le père
+Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au
+Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
+émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda
+la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la
+pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:
+
+--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père.
+Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.
+
+Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces
+terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:
+
+--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que
+ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?
+
+Le médecin qui était un brave homme sentit son coeur se serrer à la
+vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
+par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
+l'émotion:
+
+--Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions
+ensemble pour le repos de son âme patriotique.
+
+Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur
+commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.
+
+Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front
+refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier
+avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva
+pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins,
+il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main
+pressait encore la main froide et inerte du cadavre.
+
+Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la
+déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
+Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut
+le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment,
+la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
+à celui qui paraissait compatir à sa douleur:
+
+--Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
+terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui
+sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je
+suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Les filatures de l'étranger
+
+ Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,
+ Il est sous le soleil une terre bénie,
+ Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,
+ Le naufragé revoit des rives parfumées,
+ Où coeurs endoloris, nations opprimées
+ Trouvent un fraternel accueil.
+
+ Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,
+ Et suivant dans son vol la république ailée,
+ Tous les peuples unis vont se donnant la main;
+ Là Washington jeta la semence féconde
+ Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde
+ Le vrai berceau du genre humain.
+
+ Là, point de rois divins, point de noblesses nées;
+ Par le mérite seul, les têtes couronnées
+ S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;
+ Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,
+ La fière indépendance étend ses grandes ailes
+ De l'un jusqu'à l'autre océan!
+
+(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)
+
+[Louis-Honoré Fréchette, _La Voix d'un exilé_, version publiée
+dans _Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_. (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.)
+Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]
+
+
+
+I
+
+L'émigration canadienne aux États-Unis
+
+
+Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire
+des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans
+les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris
+la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les
+ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques
+hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour
+la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et
+l'émigration a continué son oeuvre de dépeuplement. On prétend que
+plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les
+États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres
+de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont
+corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de
+comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses
+habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence
+de la nationalité française dans la nouvelle confédération.
+
+Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent
+de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques
+familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se
+rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et
+la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle
+Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore
+les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford,
+Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont
+généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et
+leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à
+reconnaître comme provenant de souche française.
+
+L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception
+que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général
+d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les
+campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire
+vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les
+paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la
+ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des
+scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de
+construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous
+points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était
+devenu le chantier de construction de la république américaine pour
+la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions
+étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par
+l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne
+pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur
+manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans
+les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle,
+Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore
+aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les
+coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements
+canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves
+gens, l'amour du pays natal.
+
+La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des
+paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour
+l'étranger{4}. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à
+Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme
+cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre
+des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre.
+L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la
+misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels
+et insignifiants.
+
+Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les
+États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation
+assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans
+les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington,
+Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur
+contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces
+émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui
+servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de
+ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population
+d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin
+d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.
+
+Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes
+voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans
+l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du
+travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton
+qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce
+grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines
+américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné
+le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain
+qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près
+vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de
+sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment
+alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.
+
+Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de
+travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils
+eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent
+et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur
+de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux
+États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour
+les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu
+jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à
+coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants
+travaillaient généralement dans une même filature et les salaires
+réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes
+qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à
+un frère ou à une soeur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis
+du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours,
+sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des
+causes de ce départ en masse des populations d'origine française;
+encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet
+état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité
+française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans
+une confédération générale, toutes les possessions britanniques de
+l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient
+la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les
+hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre
+au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu
+d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a
+placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a
+inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique,
+mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable
+pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de
+leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise;
+on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle
+«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé
+de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se
+casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration
+fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les
+chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs
+talents de mouchards au service de la douane et de la police; et
+l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil,
+se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics,
+et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa
+et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.
+
+N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la
+confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui
+disait de l'émigration canadienne:
+
+--Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons
+nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.
+
+Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de
+l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se
+trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil,
+de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.
+
+Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall
+River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.;
+Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam,
+Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua,
+Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres
+industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée
+de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que
+l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers
+du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle
+confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles
+filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où
+se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des
+deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles
+merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis,
+arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien
+payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du
+commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on
+arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq
+cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile
+à l'étranger.
+
+L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis,
+parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà
+la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à
+la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa
+bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.
+
+Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa
+famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve
+tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel
+et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son
+caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il
+arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires
+industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains.
+Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent
+certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité
+étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels
+de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français,
+arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant
+des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à
+démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une
+certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et
+de la misère.
+
+
+
+II
+
+L'expatriation
+
+
+Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux
+dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute
+filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite
+par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le
+départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les
+détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune
+fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir
+dignement ce devoir sacré.
+
+Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard
+s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il
+s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans
+des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec
+reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque
+après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route
+de la chaumière, le docteur lui avait dit:
+
+--J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et
+quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous
+aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la
+main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa
+protection.
+
+Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez
+elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé
+qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des
+dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec
+effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en
+faisait sentir.
+
+La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où
+elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de
+son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même
+chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de
+louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant
+le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui
+répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle
+considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments
+d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient
+envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait,
+cependant, prendre une décision immédiate car il était évident
+qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état
+de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis
+la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les
+ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à
+exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais
+de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars
+pour toute fortune.
+
+En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles
+de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin
+d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien
+jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un
+travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes
+pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle
+se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée
+d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller
+dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement
+aucune sympathie dans sa douleur.
+
+La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état
+d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et
+lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle
+pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de
+sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais
+Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta
+de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de
+pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur
+satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la
+solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la
+société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement
+en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il
+lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas
+loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin
+l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru
+implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine
+d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait
+eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne
+s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se
+prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition
+pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans
+expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et
+suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait
+qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en
+tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence
+inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans
+l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et
+Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.
+
+Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours
+relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une
+jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme,
+pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre
+alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait
+s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques
+et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui
+compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de
+sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son
+projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance
+qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la
+mort de son père.
+
+Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait
+confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les
+idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la
+plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait
+pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la
+paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu
+dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai,
+la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les
+détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa
+disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les
+fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de
+curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de
+«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux
+et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes,
+elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit
+qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était
+nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain
+eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de
+remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on
+trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient
+l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se
+plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation
+des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se
+vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de
+Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière.
+Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et
+parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement
+l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle
+pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et
+financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes
+hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en
+général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui
+se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on
+déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se
+voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la
+misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir
+le coeur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du
+travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver
+l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était
+adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des
+nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de
+la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut
+possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où
+reposaient les cendres de son père et sa mère.
+
+La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante,
+lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située
+à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecoeur. Après
+avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du
+désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et
+quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui
+apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle
+Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut
+s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez
+bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour
+chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison.
+Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses
+courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien
+peu de fermiers, à Contrecoeur, qui puissent se payer les services
+d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour
+tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la
+somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes
+bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous
+vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre
+exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme?
+continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à
+emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.
+
+--Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce
+que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve
+par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River,
+dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les
+manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous
+aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici,
+n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?
+
+--Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon
+père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à
+hiverner dans les «chantiers».
+
+--Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de
+Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir
+trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit
+déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à
+vous?
+
+--Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut
+de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.
+
+--Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à
+l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?
+
+--C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je
+n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.
+
+--Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est
+difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail
+dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une
+famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecoeur
+pour les États-Unis.
+
+--Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et
+il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours
+vécu.
+
+--Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le
+pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais
+il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand
+nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous
+arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les
+manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités
+avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui
+depuis un an travaille aux États-Unis.
+
+Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux
+paroles de sa femme, et son coeur avait été touché de pitié en
+apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par
+l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui
+demanda:
+
+--Comment vous nommez-vous, mademoiselle?
+
+--Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.
+
+--Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux
+patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque
+d'apoplexie?
+
+--Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.
+
+--Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous
+consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon
+enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre
+frère ne revient pas avant le printemps prochain.
+
+--Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est
+impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour
+que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.
+
+--Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et
+quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai
+été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui
+avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père,
+mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis
+fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres
+réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous
+considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille.
+Qu'en dites-vous?
+
+--Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale
+sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au
+village et en apprenant mon départ?
+
+--Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser
+une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances
+péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra
+vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall
+River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le
+chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je
+vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecoeur, s'il vous est
+possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des
+difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez
+demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours
+avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous
+accompagner là-bas.
+
+--Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit
+Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre
+avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je
+viendrai vous rendre ma réponse.
+
+--Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En
+attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je
+vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez
+connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en
+voiture, après le repas.
+
+La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de
+démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins
+triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur
+raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le
+souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait
+déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.
+
+Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le
+docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui
+et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner
+afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les
+chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le
+fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait
+intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à
+remplir.
+
+Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa
+protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui
+eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du
+travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux
+États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays,
+si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en
+outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse
+de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps
+suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait
+de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à
+trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se
+trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces
+détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui
+promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le
+départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant,
+préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au
+retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur
+s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son
+absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait
+refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient
+suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses.
+Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait
+pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour
+couvrir ses frais de retour.
+
+Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du
+fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets
+qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune
+fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait
+placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença
+immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle
+touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient
+aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de
+son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La
+pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces
+temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée,
+menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune
+avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et
+timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève
+de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.
+
+Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le
+docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au
+chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un
+sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne
+avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses
+dents:
+
+--Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente,
+et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à
+obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que
+les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français
+s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour
+fuir la pauvreté de la patrie!
+
+
+
+III
+
+Le voyage
+
+
+Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection
+à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles
+de Contrecoeur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs
+générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils
+cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la
+famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote
+et un homme de coeur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de
+Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses
+camarades de Contrecoeur, sous les ordres du capitaine Amable Marion.
+Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il
+fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour
+échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son
+absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts
+pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en
+attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille
+francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen
+ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis
+qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le
+talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut
+un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant
+considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de
+l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans
+la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis
+se mit à l'oeuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en
+dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint
+jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus
+suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé
+les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré
+jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de
+vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre
+de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très
+mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix
+ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années,
+mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la
+vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis
+succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son
+fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel,
+avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années
+encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune
+homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait
+apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme
+et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les
+devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se
+dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour
+cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas
+de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne
+fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et
+ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de
+temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les
+plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes
+s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce
+pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer
+dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille
+nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait
+une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se
+réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les
+fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre
+de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été
+préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un
+fermage assez élevé pour une période de deux ans.
+
+Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage
+des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille
+Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied
+d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au
+nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall
+River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans;
+Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur,
+âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.
+
+Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur
+était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout
+faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire
+les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du
+départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du
+village, et l'on se coucha tard et le coeur gros de regrets, ce
+soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit
+deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées
+entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux
+voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La
+jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la
+suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait
+de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils
+pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.
+
+Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu
+à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et
+tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis
+où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain,
+sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en
+touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent.
+En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne
+pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles
+qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut
+impossible de fermer l'oeil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de
+bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour
+transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où
+quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment
+où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se
+serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière
+fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait:
+la misère continuait son oeuvre de dépeuplement et l'on avait quitté
+la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le
+travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux
+de chaque jour.
+
+Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir
+à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall
+River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le
+premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à
+la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle
+pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la
+rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente
+des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour
+se rendre à sa destination.
+
+Le système des communications par voies ferrées entre la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques
+années, des améliorations trop importantes au double point de vue du
+commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire
+ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles
+pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour
+l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se
+concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts
+internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour
+tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si
+intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que
+les voies de communication pour le transport des voyageurs et des
+marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt
+national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu
+à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines
+séculaires qui existaient entre les races française et anglaise
+en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de
+Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés
+des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la
+tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées
+qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup
+d'oeil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement
+d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il
+est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop
+peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication,
+au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays.
+L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour
+prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des
+canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle
+transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et
+prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste
+français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce
+territoire était réduit en surface en raison du carré des distances,
+c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.
+
+Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers
+et des marchandises entre les principales villes de la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic
+Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal
+& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la
+compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a
+eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à
+destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition,
+depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services
+bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre
+Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore
+la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le
+voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas
+peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations
+d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la
+distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River
+Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier,
+dans l'État du Vermont.
+
+La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la
+mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la
+route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston
+et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette
+ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à
+Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River,
+dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans
+l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement
+relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke,
+petite ville florissante située au centre de la partie du Canada
+français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement
+forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe,
+Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.
+
+La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat
+de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et
+Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de
+conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif
+exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux.
+Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux
+brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on
+mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés
+qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de
+première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne
+et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante,
+tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que
+justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause
+première de ces changements importants. Des agences pour la vente des
+billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres
+importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et
+les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par
+des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et
+les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la
+ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre
+trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent
+les deux langues--l'anglais et le français--et des wagons dortoirs
+et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui
+désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque
+enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et
+ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis
+faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve
+d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le
+trajet de Montréal à Fall River--363 milles--se fait aujourd'hui,
+en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.
+
+Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes
+américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une
+des causes principales qui ont produit le mouvement général
+d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes
+administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute
+d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer
+et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu
+à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde
+entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant
+canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des
+richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime
+toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque
+jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa
+famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier
+que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler
+pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette
+de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada
+et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les
+Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour
+prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve
+irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de
+personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne
+des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne
+se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal,
+resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère,
+quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont
+aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient
+atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux
+États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il
+est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les
+Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien
+être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de
+l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction
+forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le
+besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il
+soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il
+est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y
+appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les
+hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes
+émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.
+
+Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il
+avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du
+travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village
+lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en
+s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:
+
+--Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je
+laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de
+mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais
+faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes
+menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit,
+et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le
+pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à
+traîner une vie de souffrances et de privations.
+
+Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour
+payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets
+de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune
+qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les
+dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M.
+Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi
+la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et
+l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie,
+toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à
+parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé
+pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et
+la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de
+l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.
+
+Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et
+avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir
+été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva,
+vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts.
+Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard
+descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour
+le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua
+Railroad».
+
+Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans
+contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe
+aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui
+comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de
+grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule
+ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de
+billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac,
+restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles
+d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages;
+et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles
+d'attente pour les omnibus et les «tramways».
+
+Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour
+veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du
+chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et
+spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on
+parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la
+gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du
+«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du
+même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les
+attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement
+ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies
+industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été
+retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu
+du travail pour toute la famille.
+
+En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal,
+Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient
+installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement
+confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les
+membres de la famille.
+
+On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues
+du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve
+toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce
+sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le
+mal du pays.
+
+
+
+IV
+
+Fall River, Mass.
+
+
+Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes
+premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se
+trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement
+canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et
+à l'amélioration des voies de communication entre les districts
+agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire,
+ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la
+prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à
+la construction des voies ferrées et au développement des industries
+nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus
+loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des
+filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement
+l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales
+de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée
+d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.
+
+C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve
+indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à
+propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le
+mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens
+intelligents et laborieux au Canada français.
+
+La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive
+droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière
+Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York,
+14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de
+Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656,
+époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains
+colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la
+rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en
+1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne
+des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites,
+deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une
+douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les
+colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le
+laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les
+indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les
+guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre
+les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre
+Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River,
+ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount
+Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de
+la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers
+établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel
+Church sur les bords de la rivière Quequechan,--expression indienne
+qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces
+établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la
+farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15
+juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de
+l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées
+de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent
+le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice
+volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de
+la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown
+fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les
+législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804
+ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on
+abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de
+Fall River que la ville porte aujourd'hui.
+
+La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel
+Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues
+South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que
+cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais,
+Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans
+l'État du Rhode Island, en 1790.
+
+On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663
+broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de
+17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants
+n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur
+des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.
+
+La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton
+fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy
+Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent
+érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en
+opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811
+par le colonel Joseph Durfee.
+
+Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de
+10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises
+industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des
+habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de
+34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le
+chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait
+acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle
+communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le
+premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14
+années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River
+a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de
+l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur
+les champs de bataille.
+
+Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa
+parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans
+on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On
+peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des
+productions industrielles:
+
+ Années Nombre de broches
+
+ 1865................ 265,321
+ 1866................ 403,624
+ 1867................ 470,360
+ 1868................ 537,416
+ 1869................ 540,614
+ 1870................ 544,606
+ 1871................ 730,183
+ 1872................1,094,702
+ 1873................1,212,694
+ 1874................1,258,508
+ 1875................1,269,048
+ 1876................1,274,265
+ 1877................1,284,701
+
+Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton
+d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles
+filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un
+dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus
+à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par
+le tableau suivant qui est officiel:
+
+ Production totale des États-Unis 588,000,000 yds
+ " de la Nouvelle Angleterre 481,000,000
+ " de Fall River, 343,475,000
+
+Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il
+faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux
+capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le
+nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les
+capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de
+30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de
+139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de
+15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre
+$450,000 et $500,000.
+
+La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875
+et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall
+River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation
+considérable pour l'avenir.
+
+Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense
+établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux
+imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme
+perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous
+le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des
+assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des
+propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37
+le montant des impôts perçus pendant l'année.
+
+Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes,
+et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur,
+offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.
+
+L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières
+années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et
+spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts
+énergiques de ses citoyens entreprenants.
+
+Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour
+les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq
+journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine,
+parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde
+entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes
+employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de
+caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit
+d'économie de la population ouvrière de Fall River.
+
+La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est
+généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte
+environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières
+familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année
+suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait
+un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des
+Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau
+pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent
+remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada.
+Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions
+étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir
+le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à
+Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement
+deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des
+Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les
+Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle
+est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens».
+L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de
+Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la
+religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le
+faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants
+d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se
+procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre
+est relativement restreint.
+
+Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec
+plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et
+obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux
+au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les
+écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui
+paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont
+été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent
+aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en
+général, aient eu une existence assez précaire en raison des
+changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la
+colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis
+leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile
+des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à
+se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins,
+journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se
+trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont
+établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes,
+et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour
+l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds
+d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des
+épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et
+quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle
+clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le
+monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation
+des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada,
+et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre
+Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres
+industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont
+établis.
+
+Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle
+générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et
+enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y
+ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de
+commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces
+derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui
+fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement
+modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques
+fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes
+Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs
+d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier
+d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son
+assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les
+Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec
+avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et
+écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des
+filatures de coton, à Fall River.
+
+L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis
+neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on
+appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des
+positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de
+ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation
+afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort
+soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler.
+Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux
+États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui
+pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au
+détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a
+pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la
+population canadienne est relativement insignifiante, quoique le
+nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une
+proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens
+d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur
+revient, à la gestion des affaires publiques.
+
+Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique
+de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante
+qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi
+misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une
+certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et
+de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui
+retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils
+étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au
+pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient
+être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par
+des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère
+règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière
+étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des
+émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir
+à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où
+l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la
+Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les
+chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que
+tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de
+décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui
+accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous
+ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du
+progrès et de la civilisation.
+
+
+
+V
+
+La filature
+
+
+Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall
+River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat
+des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son
+ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces
+premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de
+comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des
+comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de
+qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude
+chez les marchands de détail de Fall River.
+
+Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les
+commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de
+commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique
+facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux
+États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par
+escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois
+lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent
+généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a
+cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes
+avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer
+que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du
+plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.
+
+Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des
+fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient
+leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur
+accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de
+visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel,
+obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père
+dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient
+alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les
+détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires
+réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire
+face aux dépenses courantes.
+
+Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux
+égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait
+dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage
+avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son
+esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à
+supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues
+de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur
+dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père.
+Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait
+oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que
+sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère.
+L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme
+une soeur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son coeur
+qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par
+les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné
+qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable
+à la jeune fille, lorsque ses soeurs lui eurent raconté les
+circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants
+eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait
+rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle
+se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.
+
+Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au
+travail furent employés à renouer connaissance avec quelques
+familles de Contrecoeur qui les avaient précédés dans l'exil et qui
+s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations
+désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature
+«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin
+de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à
+travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie
+et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du
+tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux
+cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois.
+Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la
+chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame
+spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au
+coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la
+soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné,
+travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés
+maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à
+filer à travail intermittent (_mule spinning_). Cette dernière
+occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs
+reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres
+employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait
+eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui
+s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune
+homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à
+broches (_mules_).
+
+Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient
+qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord
+mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations
+respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour
+qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais
+comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre,
+sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui
+permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la
+prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage,
+et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider
+jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les
+travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et
+les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les
+travaux qu'on leur avait assignés.
+
+M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités
+que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux
+et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall
+River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable
+prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au
+service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié
+au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé
+comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut
+cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se
+trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de
+ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous
+les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église
+décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des
+grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient
+forcément le souvenir de la patrie absente.
+
+Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la
+direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus
+intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne
+heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être
+debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le
+déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient
+à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait
+lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis
+conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur
+assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus
+haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour
+les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M.
+Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de
+déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des
+circonstances assez favorables, le premier jour de travail à
+l'étranger.
+
+L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes
+canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des
+filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un
+sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche
+réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre
+qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction
+aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une
+position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés
+dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie
+pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance
+toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants,
+maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À
+chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant
+qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas
+attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers
+et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées
+avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts
+fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger
+des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix
+heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à
+permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les
+samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En
+un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs
+accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui
+donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là
+pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour
+veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour
+assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande
+roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur
+principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur
+mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un
+sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens
+qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le
+laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières
+semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé,
+mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit
+généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour
+la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le
+prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait
+régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées
+atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas
+un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer
+leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi
+compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses
+dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens
+dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient
+prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles
+ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il
+n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville
+manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur
+des bases plus solides.
+
+L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail
+des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se
+familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque
+membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont
+augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les
+heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement
+rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des
+amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes
+relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à
+peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des
+villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du
+jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se
+familiarisent avec la langue anglaise.
+
+Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de
+logements (_tenements_) économiques à l'usage de ses ouvriers,
+et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la
+famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements,
+quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble.
+Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et
+possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River
+n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.
+
+Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les
+lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques
+pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute
+infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des
+surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant
+n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations
+industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les
+parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques,
+à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font
+honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte
+une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers
+recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation
+gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées
+comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (_Grammar
+Schools_) 19, écoles intermédiaires (_Intermediate schools_) 21; écoles
+primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes
+employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés,
+à la date du 1er janvier 1877, était de 8864. Une somme de
+$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour
+l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été
+dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des
+autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce
+qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction
+gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677.
+L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et
+aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis.
+Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même
+libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs
+années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et
+la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la
+direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec
+l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques.
+Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les
+avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se
+fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles
+particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans
+différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y
+envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution
+mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir
+à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues
+soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire
+anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui
+désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les
+avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui
+désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes.
+Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux
+États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on
+est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs
+espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple
+américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa
+part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et
+intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle
+que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les
+ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie,
+l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé.
+L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et
+peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en
+aucune autre partie du monde.
+
+On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux
+États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes
+qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme
+tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises
+industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse
+maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la
+certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque
+les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi
+la classe ouvrière.
+
+
+
+VI
+
+Les salaires dans les filatures
+
+
+La question des salaires payés pour les travaux de la filature,
+depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont
+occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant
+le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes
+fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du
+monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et
+dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut
+en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé
+d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement,
+fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à
+proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours
+vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui
+ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de
+l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait
+espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater.
+Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des
+Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à
+présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour
+s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher
+du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté
+pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert
+sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui
+fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède
+énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques
+d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait
+en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies
+physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du
+rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au
+patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur
+offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils
+abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la
+question des salaires, lorsque cette question forme probablement la
+seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver
+à un moyen pratique de rapatriement.
+
+Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent
+généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs
+compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans
+trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris
+en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière
+loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi
+à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant
+que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller
+chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000
+distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient
+produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette
+question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de
+rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait
+peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun
+sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une
+mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par
+la prévarication des autres.
+
+Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps
+que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des
+avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette
+vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique
+que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une
+entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner
+chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars
+qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?
+
+Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun
+sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis,
+quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire.
+Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales
+que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème
+d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les
+Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent
+qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont
+avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut
+passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le
+premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller
+à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il
+y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des
+charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se
+prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris,
+depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à
+ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une
+manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi
+de rapatriement.
+
+Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir
+enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre
+un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada
+français, mais on peut facilement les mettre au courant de la
+position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires
+qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont
+engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe,
+à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier
+et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec
+connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une
+intelligence raisonnée de la question du rapatriement.
+
+Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une
+exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par
+des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus
+importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine
+de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs
+établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports,
+on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme
+correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de
+l'émigration canadienne aux États-Unis.
+
+On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait
+s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais
+il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall
+River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton
+fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres
+précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les
+travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de
+chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les
+établissements industriels de Fall River:
+
+ Cardeurs par jour .............$1.03
+ Fileurs " " ............... 1.44
+ Bobineuses (spoolers) .......... 95
+ Warpers ....................... 1.17
+ Passeuses-en-lames ............ 1.00
+ Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
+ Tisserands .................... 1.23
+ Moyenne générale $1.21 3/4.
+
+Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux
+ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres,
+mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des
+salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux
+dollars par jour. Cette moyenne de $1.21 3/4 doit donc être
+considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent
+aucune position exceptionnelle dans la filature.
+
+Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du
+cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale,
+est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les
+aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants
+canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (_back boys,
+doffers, tube boys_) varient de 28 cents par jour pour les plus
+jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65
+cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre
+de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom
+de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces
+ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures
+se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches
+verticales, soit à broches horizontales--(_frame spinning_)--et
+ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent,
+en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.
+
+Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des
+femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce
+système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont
+probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les
+salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au
+travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de
+$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit
+métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme
+il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les
+ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les
+ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements,
+une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des
+«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix
+ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.
+
+Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la
+famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un
+tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les
+tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des
+actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River
+jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux,
+lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les
+commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis
+cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la
+panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent
+avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les
+industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en
+général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons
+eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et
+leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne,
+fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup
+de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des
+ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par
+la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une
+troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis
+que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit
+de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires,
+on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des
+filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre,
+sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance
+relative.
+
+Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du
+premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait
+fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des
+travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait
+suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et
+Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait
+fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes
+ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris
+un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières
+difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de
+lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait
+le filage de la chaîne des tissus.
+
+Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une
+somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des
+dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès
+le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques
+dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses
+frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle
+gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia
+à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir
+payé ses dépenses de chaque mois.
+
+Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir
+fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi,
+obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme
+apprentie, avec ses soeurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme
+aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants
+avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour
+les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les
+bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà
+lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.
+
+
+
+VII
+
+Le 24 juin 1874
+
+
+Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt
+apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se
+trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec
+impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et
+de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi
+à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de
+présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci
+viendrait la rejoindre à Fall River.
+
+Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer
+bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la
+considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère
+doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et
+toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne
+Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un
+modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté
+mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous
+ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes
+ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était
+réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de
+«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel
+elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures
+de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares
+ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.
+
+Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son
+père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre
+Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse.
+Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un
+travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et
+sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui
+avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit
+pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la
+langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité.
+Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné,
+quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui
+se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de
+nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de
+leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée
+dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se
+sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début,
+de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis
+éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans
+l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs,
+et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient
+devenues ses compagnes inséparables.
+
+Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le
+temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue
+maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles
+américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que
+firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent
+monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les
+égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui
+être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes
+canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui
+témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un
+sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était
+un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques
+années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait
+parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son
+père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son
+travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite
+au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.
+
+M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne
+et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils
+paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa
+femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié
+finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et
+Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur
+leur compte, on en était resté là.
+
+Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre
+fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait
+éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus
+sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans
+arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon
+fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans
+oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait
+bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne,
+et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du
+présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.
+
+Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était
+empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecoeur pour lui faire
+part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où
+il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard
+s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance
+régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait
+ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était
+certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les
+renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre
+reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent
+la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque
+jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecoeur. M. Dupuis,
+sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se
+faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus
+cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.
+
+Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations
+franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de
+s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de
+Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse
+franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel
+énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration
+promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui
+suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait
+par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui
+avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la
+société Saint-Jean-Baptiste de Montréal{5} à toutes les sociétés
+nationales des États-Unis:
+
+ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.
+
+COMITÉ D'ORGANISATION.
+
+Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des États-Unis.
+
+Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter
+un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des
+États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le
+24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une
+pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la
+pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et
+la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les coeurs
+canadiens.
+
+La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence
+d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la
+satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui
+offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil
+comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses
+traditions.
+
+Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur
+développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le
+souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances
+ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de
+resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie,
+de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se
+connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et
+de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles
+destinées pour la race française en Amérique.
+
+S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent
+des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la
+population canadienne française{6}.
+
+(Suivaient les signatures.)
+
+
+Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue
+française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se
+rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs
+compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient
+déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour
+l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise
+du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées
+de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour
+l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall
+River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne
+d'un cent par mille pour le voyage.
+
+L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous
+les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se
+préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays
+la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River
+avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin,
+et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps
+à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté
+faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait
+l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient
+de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se
+payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur
+Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait
+d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir
+consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il
+serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par
+son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme
+était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de
+«Cercle-Montcalm»,{7} et il serait, sans aucun doute, enchanté de
+faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre
+quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur
+ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et
+d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que
+le jeune homme devait se rendre à Contrecoeur, lui remit une lettre
+à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques
+recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci
+était de retour au village.
+
+Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père,
+commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva
+surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les
+amis et les parents de Contrecoeur, lorsqu'arriva le moment du
+départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un
+corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et
+deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour
+les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les
+changements ordinaires des trains quotidiens.
+
+Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon
+voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer
+l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de
+l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à
+ce pèlerinage patriotique.
+
+Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la
+population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir
+de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues
+et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des
+États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus
+cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée
+par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille
+personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis
+s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce
+défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique.
+Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux
+sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur
+un parcours de trois milles, offrait un coup d'oeil magique. On
+comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois
+bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques
+représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le
+parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et
+littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et
+sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des
+arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des
+inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle
+était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité,
+fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration.
+
+La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste
+église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup,
+même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus
+riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et
+aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur
+éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la
+foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent
+prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de
+vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet
+splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la
+politique, de la littérature et des professions libérales, et des
+santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale
+des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours
+remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de
+l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui
+avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut
+d'amour et de fidélité à la patrie commune.
+
+Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en
+convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut
+discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive.
+Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de
+Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette
+belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au
+comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre
+les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un choeur de
+plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens
+émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom.
+
+Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les
+diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était
+enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses
+camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur
+honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du
+voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis
+qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué
+du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la
+convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés,
+il s'était empressé de se rendre à Contrecoeur afin de serrer la
+main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts
+pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le
+docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En
+réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua
+longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et
+lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à
+Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme,
+et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel,
+il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de
+Contrecoeur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste
+Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis
+d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle
+annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.
+
+Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la
+mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en
+prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant
+de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui
+disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de
+connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces
+termes:
+
+
+Chantiers de la Gatineau,
+
+Dans la forêt, ce 15 mai 1874
+
+Bien cher père:
+
+Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre
+par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des
+dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais
+malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous
+voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen
+des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de
+pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces
+sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la
+descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas
+m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon
+«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions
+très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par
+mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous
+fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave coeur dont
+j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons
+nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et
+aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je
+l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ
+de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les
+rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer
+sur nos coeurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris,
+et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse
+bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de
+mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.
+
+Ton fils dévoué,
+
+JULES GIRARD.
+
+
+Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un
+certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure
+s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas
+remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter
+cette émotion passagère, et il dit au docteur:
+
+--Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard
+inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère
+sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que
+contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.
+
+--Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui
+faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très
+agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté
+l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que
+souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté.
+Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre
+et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu
+immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est
+un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les
+inspirations de son coeur, et son départ pour les chantiers,
+l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre
+lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père
+Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé
+emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre
+était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper
+des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier.
+Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont
+amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au
+mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame
+Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis
+la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la
+jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les
+circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel
+fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire
+part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de
+son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard
+abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au
+retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans
+la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du
+passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir
+de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter
+cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre
+avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère
+et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre
+Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son
+bonheur et sa prospérité.
+
+--Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus
+que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais
+porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à
+la considérer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur
+dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère
+et à son fiancé.
+
+Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois,
+serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de
+reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à
+Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques
+cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se
+joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le
+voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile
+à comprendre.
+
+
+
+VIII
+
+Michel Dupuis
+
+
+Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la
+lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main
+de Jeanne n'était pas libre et que son coeur appartenait depuis
+longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué
+à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille,
+mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible,
+lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui
+annonçaient que Jeanne en aimait un autre.
+
+Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il
+aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et
+généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son coeur blessé
+se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans
+une position aussi cruelle.
+
+La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le
+jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa
+famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur.
+
+Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails
+de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne
+nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecoeur. Toute
+la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en
+apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main
+de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de
+son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur
+l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les
+lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecoeur. Après
+avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma
+dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude
+cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut
+de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute
+tremblante d'émotion:
+
+
+Chantiers de la Gatineau
+
+ce 15 mai 1874.
+
+Ma très chère Jeanne:
+
+Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer
+les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à
+Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques
+instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée,
+ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire
+parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails
+de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui
+m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne,
+les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille
+de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon
+coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des
+forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je
+vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre
+coeur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma
+chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque
+jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour
+au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme.
+Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans
+l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de
+travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je
+consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau
+pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas,
+chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable
+père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part
+que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au
+revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui
+qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour
+vous. Aux premiers jours de septembre!
+
+Votre fiancé devant Dieu,
+
+Pierre Montépel.
+
+
+La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut
+avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui
+qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du
+délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et
+de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre
+qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.
+
+Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens
+qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter
+à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des
+événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite
+énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses
+parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils
+ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui
+s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita
+vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.
+
+Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On
+avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup
+d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son
+retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades
+d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de
+la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait
+continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune
+homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes
+d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de
+cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait
+probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne,
+et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.
+
+Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se
+trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle
+on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de
+correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec
+plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à
+Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard
+lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler
+dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa
+protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait
+cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait
+maintenant le chef de la famille.
+
+On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver
+une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de
+nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de
+poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement
+répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les
+quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne
+devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le
+retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes
+étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se
+trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les
+voyageurs étaient à Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'était
+empressé d'écrire à sa soeur pour lui annoncer leur arrivée au
+village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre
+qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il
+arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.
+
+Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis,
+et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en
+présence de ses amis, la lettre de son frère:
+
+
+Contrecoeur, ce 17 septembre 1874.
+
+Ma chère Jeanne
+
+C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur
+que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux
+t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre
+père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille
+étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton
+fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous
+faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la
+porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais
+pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui
+nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans
+préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et
+ton départ de Contrecoeur. Je croyais rêver, mais on me dit de
+m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les
+renseignements voulus. Ah! chère soeur, le malheur t'a rudement
+éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille,
+tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu
+les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon
+adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais
+bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est
+complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à
+Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus
+franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et
+sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui
+s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été
+de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe
+de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans
+les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous
+serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez
+bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de
+difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles
+encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu
+te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour
+t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes
+qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie
+pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon
+mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié.
+À dimanche prochain!
+
+Ton frère qui t'aime,
+
+JULES GIRARD.
+
+
+
+
+IX
+
+L'incendie du «Granite Mill»
+
+
+Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à
+Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à
+destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions
+et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs
+descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad»
+et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne,
+afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.
+
+Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués
+de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment
+d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes
+de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes
+gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main
+à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné
+d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.
+
+On se mit à table où quelques personnes étaient en train de
+causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la
+conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute
+voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails
+d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et
+causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses
+commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de
+l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.
+
+--Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé
+une manufacture, hier matin, à Fall River?
+
+--Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous
+arrivons de Montréal, ce matin même.
+
+--Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune
+homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce
+monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails
+du désastre.
+
+--Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de
+Pierre un numéro du journal, _L'Écho du Canada_, en date de la
+veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:
+
+ «FALL RIVER EN DEUIL!»
+ Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes
+ brûlées et 36 blessées!
+
+--Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en
+s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons,
+qu'a eu lieu cette catastrophe.
+
+--Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'oeil sur le
+journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte
+rendu de cette terrible affaire.
+
+Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que
+l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris
+connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une
+manière cruelle et si inattendue:
+
+(_De L'Écho du Canada{8} du 19 septembre 1874._)
+
+«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu
+s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture
+«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient
+sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers
+étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la
+tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes,
+femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au
+sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et
+poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité
+effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les
+malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des
+cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux
+des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour
+rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie.
+D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent
+gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte
+contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des
+mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris
+leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus
+calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès,
+à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était
+horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur
+apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace
+pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On
+apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent
+assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des
+blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui
+continuaient leur oeuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un
+spectacle impossible à décrire.
+
+«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles
+ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et
+on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui
+étaient entassées dans la partie sud de la salle.
+
+«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par
+une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui
+les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une soeur chérie.
+
+«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux
+qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres
+étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient
+dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes
+étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques
+hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres.
+Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des
+longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser
+glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts
+héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de
+lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son
+brave coeur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.
+
+«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le
+théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué
+tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de
+l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui
+prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins
+canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant
+leurs services aux blessés.
+
+«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a
+été transmise par les autorités compétentes.
+
+«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français;
+cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en
+sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du
+mur.
+
+«Tués.--Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le
+malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.
+
+«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie
+Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie
+Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans;
+Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter;
+Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James
+Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.
+
+«Blessés.--Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric
+Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia
+Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna
+Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington;
+Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson
+Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle
+Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary
+Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan;
+Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe;
+William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm.
+Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.
+
+«Total--tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.
+
+«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait
+au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les
+yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle
+du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte
+d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le
+télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier
+centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment,
+M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite
+et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver.
+Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule
+des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une
+surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de
+l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de
+l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la
+fuite.
+
+«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier
+échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la
+«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il
+n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans
+les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une
+partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais
+presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut
+qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre
+sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes
+parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne
+fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary
+reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques
+instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème
+étage.
+
+«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans
+la filature, mais mes deux soeurs Victorine et Délia y étaient
+employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et
+j'aperçus ma soeur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui
+criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes
+bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte
+pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune soeur
+Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.
+
+«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le
+premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les
+enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la
+porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut
+repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le
+passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants,
+poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les
+sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles
+jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il
+avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur
+une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se
+cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature.
+Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la
+fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux
+enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous
+avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur
+canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de
+sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les
+flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du
+toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours,
+mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une
+poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une
+seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde
+qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une
+descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en
+quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques
+égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes
+accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se
+tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à
+une mort terrible.
+
+«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à
+l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour
+échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les
+matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne
+s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a
+également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort
+quelques heures après, des suites de ses blessures.
+
+«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien,
+Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé
+de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les
+logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans
+l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants
+avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne
+Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des
+blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque
+et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut
+lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment
+où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La
+jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le
+bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement
+à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus
+profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.
+
+«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent
+en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu
+faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à
+ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre
+eux furent blessés grièvement en faisant leur service.
+
+«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de
+Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M.
+Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi
+immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall
+River.
+
+«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en
+cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme
+ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents
+de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser
+des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses
+établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement
+acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour
+ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et
+enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à
+comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons
+profiter de cette terrible leçon.
+
+«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné
+l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert
+par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable
+des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués
+aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui
+parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux
+informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie,
+qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible
+les souffrances occasionnées par l'incendie.»
+
+
+
+X
+
+La réunion
+
+
+Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails
+navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans
+prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le
+bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis
+comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se
+serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules
+dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:
+
+--Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à
+nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de
+respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens
+qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prêt à se briser.
+
+Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement
+des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque
+départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent
+au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour
+regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui
+passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient
+et des piétons qu'ils coudoyaient.
+
+Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur
+promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter
+dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent
+tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses
+émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé
+jusque-là:
+
+--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à
+faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons
+espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon
+ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération
+dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la
+ranimer de notre présence.
+
+Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre,
+et Pierre le secoua par le bras en lui disant:
+
+--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre
+ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en
+attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il
+soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall
+River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche,
+mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la
+recherche d'un bureau de télégraphe.
+
+
+Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le
+pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre
+s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se
+trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était
+absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs,
+et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude
+cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.
+
+Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale
+nouvelle de l'accident arrivé à sa soeur l'avait plongé, et les deux
+amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement
+retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du
+chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne
+heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six
+heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la
+foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie,
+lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre
+s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles
+informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même.
+Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste
+des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient
+strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'Écho du
+Canada_.
+
+Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse,
+se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment
+où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un
+fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans
+les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien,
+connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir
+d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont
+Jeanne avait été victime.
+
+--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?
+
+--Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur
+l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que
+Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait
+des voeux pour sa guérison.
+
+On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison
+où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis
+s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient
+arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à
+comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire
+connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la
+bienvenue:
+
+--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter
+de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos
+autres enfants?
+
+--Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur
+répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.
+
+On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les
+enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux
+voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la
+désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état
+pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur
+mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles
+de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de
+Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.
+
+--La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer
+votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à
+Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les
+médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le
+docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait
+prudent de la déranger.
+
+--Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé
+de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant,
+avant d'aller plus loin.
+
+On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement
+en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il
+répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et
+il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout
+danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout
+faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla
+aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter
+devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même
+à recevoir la bonne nouvelle.
+
+Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard
+il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement
+dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en
+voyant la figure pâle et défaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se
+baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de
+joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:
+
+--Jules! mon frère! Jules!
+
+--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frère Jules qui t'aime toujours et
+qui est bien heureux de te revoir.
+
+--Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout
+dans la chambre.
+
+Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait
+comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il
+s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser
+respectueux.
+
+--Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur
+continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus
+de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.
+
+Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle
+avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.
+
+Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser
+seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant
+d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des
+émotions violentes.
+
+--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du
+monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut
+qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait
+produire de mauvais effets.
+
+Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après
+une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille,
+malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait
+tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des
+voyageurs.
+
+On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de
+Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait
+formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel
+Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la
+jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter
+en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par
+la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada,
+dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant,
+Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour
+prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.
+
+Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était
+écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que
+le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna
+en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de
+reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa soeur et la
+pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait
+tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur
+et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur
+affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils
+avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.
+
+
+
+XI
+
+Épilogue
+
+
+La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des
+progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au
+bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins
+les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite
+de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La
+pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui
+semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le
+souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant,
+lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis.
+Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes
+pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de
+lui.
+
+Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que
+Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de
+l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer
+dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de
+retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même
+eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.
+
+Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre
+commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer
+dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore
+aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils
+invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire
+une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les
+environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au
+cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où
+s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en
+lettres d'or:
+
+ [dagger symbol]
+ À LA MÉMOIRE DE
+ Michel Dupuis
+ Mort héroïquement le
+ 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans
+ En sacrifiant sa vie
+ Au milieu des flammes, lors de
+ L'incendie du «Granite Mill»
+ Pour aider au sauvetage des
+ Femmes et des enfants.
+ R. I. P.
+
+Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve
+de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu,
+et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du
+cher défunt.
+
+Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille,
+et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque
+dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner
+le monument.
+
+L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage
+du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à
+Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait
+bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale
+qu'elle reçut dans la famille de Pierre.
+
+La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé
+que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour
+de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire
+de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la
+famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation
+de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion
+des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en
+contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa
+famille.
+
+Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages
+que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il
+avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le
+jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis,
+maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un
+rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.
+
+Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi
+à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient
+sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller
+vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.
+
+Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au
+Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend
+alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en
+payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre
+Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique,
+l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait
+valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».
+
+
+
+Footnotes
+
+{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien.
+On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se
+dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le
+«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.
+
+{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les
+bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie:
+radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux.
+
+{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant,
+au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur
+pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée
+d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de
+l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et
+par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets
+qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean
+comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.
+
+{4} Extraits de _La France aux Colonies_ par E. RAMEAU:
+L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers
+les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer
+à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de
+cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an,
+d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement
+de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850
+ne saurait expliquer.--p. 325.
+
+(_Extrait du cens_ de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine,
+14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;--Vermont,
+14,470;--Massachusetts, 15,862;--New York, 47,200;--Pensylvanie,
+2,500;--Louisiane, 499;--Ohio, 5,880;--Michigan, 14,008;--Illinois,
+10,699;--Missouri, 1,053;--Wisconsin, 8,277;--Minnesota, 1,417;--Nous
+ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent
+avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous
+cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et
+du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts.
+Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000
+Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les
+parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus
+immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ
+18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le
+Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de
+l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du
+Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans
+le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la
+presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous
+les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout
+64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous
+de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses,
+et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans
+les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les
+Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de
+l'Amérique anglaise aux États-Unis.
+
+Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont
+fournies 1--l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui
+nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2--sur
+l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des
+États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en
+français; 3--sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur
+la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.
+
+Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment
+aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux
+États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration
+plus haut que nous ne le faisons.--p. 327.
+
+En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous
+trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York,
+7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France,
+Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek
+et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir:
+Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière
+Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de
+Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de
+familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles
+allemandes.--p. 328.
+
+En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de
+l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés
+ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les
+causes suivantes à l'émigration: 1--Le manque de chemins et de ponts
+pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de
+la couronne; 2--les concessions abusives de vastes étendues de terres
+faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des
+compagnies; 3--le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie
+de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée
+et préjudiciable; 4--les vices d'administration qui existaient dans le
+mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois
+faites au commerce sur ces mêmes terres;--enfin plusieurs autres motifs
+qui ne sont qu'accidentels ou locaux.--p. 187.
+
+M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait
+personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants
+canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855,
+total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les
+omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier.
+D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune
+gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie
+plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient
+très peu des seconds.
+
+D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément
+répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne
+correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut
+juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population
+aussi peu considérable.--p. 330.
+
+Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population
+canadienne des frontières de l'État de New-York: 1--sur le lac
+Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh
+et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga
+1,000 à 1,200 âmes; 2--sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du
+lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la
+Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens,
+ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur
+le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans
+l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on
+compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone,
+Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à
+l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi,
+presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin
+depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent
+le Canada.»--p. 334.
+
+Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants
+canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre
+d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien
+d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000
+par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces
+100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés
+aujourd'hui, ci: 200,000 individus.--Les 20,000 Canadiens laissés dans
+l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte
+pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur
+pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps),
+ci: 100,000 individus.--Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants,
+voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient
+certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente
+ans, au moins 350,000 âmes.--On voit donc que, même en tenant un large
+compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières,
+notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000
+individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre
+dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment
+décimée par des émigrations de toute nature.--p. 336.
+
+{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par
+MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire
+du comité d'organisation.
+
+{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux,
+notamment dans _L'Écho du Canada_ du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est
+reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi:
+«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd.
+Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec
+vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour
+organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation,
+MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit
+Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill.
+Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr
+W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault,
+Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois,
+P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils,
+Secrétaire du Comité d'Organisation.
+
+{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date
+du 11 avril 1874.
+
+{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction
+de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du
+Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 ***
diff --git a/14536-h/14536-h.htm b/14536-h/14536-h.htm
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+<title>Jeanne la Fileuse par Honor&eacute; Beaugrand</title>
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+.footnote {font-size: smaller; vertical-align: super;}
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+--></style>
+</head>
+
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 ***</div>
+
+<h1>Jeanne la Fileuse</h1>
+
+<h2>Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis</h2>
+<h2>Par H. Beaugrand</h2>
+
+
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<h3>DE LA DEUXIÈME ÉDITION</h3>
+
+<p>Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de
+nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple
+les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels
+des États de la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur
+des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement
+échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses.
+Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches
+campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat
+évident d'une fausse situation économique.</p>
+
+<p>L'éminent et sympathique auteur de la <i>France aux Colonies</i>, M.
+Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute
+autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le
+mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées
+en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande
+aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.</p>
+
+<p>Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et
+en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de
+la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens
+français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires,
+médecins, marchands, etc.</p>
+
+<p>Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de c&oelig;ur et
+de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence
+politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris
+à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.</p>
+
+<p>Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe,
+et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'&oelig;uvre, afin
+d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.</p>
+
+<p>Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui
+reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et
+l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est
+davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir
+l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une
+politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui
+sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race
+française, sur les bords du Saint-Laurent.</p>
+
+<p><i>Montréal, septembre 1888.</i></p>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<h3>DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h3>
+
+<p>Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de
+<i>Jeanne la Fileuse</i>, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un
+travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à
+lancer dans certains cercles politiques contre les populations
+franco-canadiennes des États-Unis.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en
+le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur
+et le bon nom de mes compatriotes émigrés.</p>
+
+<p>Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il
+a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à
+l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés
+par la <i>famine</i>, à prendre la route de l'exil.</p>
+
+<p>Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis
+opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi
+je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation
+mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays
+de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que
+j'écrivais en 1874 dans les colonnes de <i>L'Écho du Canada</i>:</p>
+
+<blockquote>«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons
+comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les
+Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays
+qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y
+réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous
+soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire
+que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les
+Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la
+misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan
+de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important.
+S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons
+reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de
+Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco
+qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans
+leurs efforts.»</blockquote>
+
+<p>Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le
+rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point
+de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes
+fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison
+d'être, et l'on a fait fausse route.</p>
+
+<p>J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la
+vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est
+là l'unique but de ce travail.</p>
+
+<p>Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.</p>
+
+<p>J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin
+d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque
+totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps,
+de faire une peinture fidèle des m&oelig;urs et des habitudes de nos
+compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage,
+quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui
+s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.</p>
+
+<p>La première partie, intitulée: <i>Les campagnes du Canada</i>, traite
+de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La
+deuxième partie, qui a pour titre: <i>Les filatures de l'étranger</i>,
+est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière
+partie contient des renseignements authentiques sur la position
+matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les
+Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme
+les m&oelig;urs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me
+suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération
+et l'invraisemblance.</p>
+
+<p>J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada,
+et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit
+nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi
+indistinctement, par exemple, des mots: <i>paysan, fermier,
+habitant</i>, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que
+l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai
+aussi écrit <i>passager</i>, comme l'on dit généralement au Canada,
+pour <i>voyageur</i> qui est l'expression usitée en France; et ainsi
+de suite.</p>
+
+<p>Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon
+égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir
+de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que
+bien peu.</p>
+
+<p>Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés
+que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume.
+Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient
+pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement
+tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se
+sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié
+en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet
+ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux
+articles de journaux.</p>
+
+<p>C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.</p>
+
+<p><i>Fall River, Mass., ce 15 mars 1878.</i></p>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<h2>Les campagnes du Canada</h2>
+
+<h3 class="chaphead">I</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Lavaltrie</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Assis dans mon canot d'écorce<br>
+ Prompt comme la flèche ou le vent,<br>
+ Seul, je brave toute la force<br>
+ Des rapides du Saint-Laurent.</blockquote>
+
+<p>(<i>Le Canotier</i>, L'Abbé Casgrain.)</p>
+
+<p>[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans <i>Les Miettes.
+Distractions poétiques</i>, Québec, Delisle, 1869.]</p>
+
+<p>En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal,
+on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
+joli village à l'aspect incontestablement normand.</p>
+
+<p>Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
+lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises
+qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
+siècle.</p>
+
+<p>Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice,
+se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une
+pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
+plus pittoresques du Canada français.</p>
+
+<p>À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a
+depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au
+tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des
+beautés de la nature.</p>
+
+<p>De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le
+village de Contrec&oelig;ur, rendu à jamais historique par le nom et les
+brillants exploits de ses fondateurs.</p>
+
+<p>On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
+clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes
+continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces
+Iroquois.</p>
+
+<p>On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de
+Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait
+lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
+visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une
+longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
+les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.</p>
+
+<p>À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation,
+un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui
+servait de gouvernail.</p>
+
+<p>Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez
+lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de
+graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme
+avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était
+facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de
+l'intelligence et l'habitude du commandement.</p>
+
+<p>Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
+portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable
+couteau du voyageur canadien.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait
+en servir de guide.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
+nous t'aiderons en ch&oelig;ur, et la route nous semblera moins longue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres
+voyageurs.</p>
+
+<p>L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
+certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au
+fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
+dont ses compagnons redirent le refrain:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ Mon père n'avait fille que moi,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Et dessus la mer il m'envoie;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Et dessus la mer il m'envoie,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Le marinier qui me menait;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Le marinier qui me menait,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Me dit ma belle embrassez-moi<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Me dit ma belle embrassez-moi,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Non, non, Monsieur, je ne saurais;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Non, non, monsieur, je ne saurais,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Car si mon papa le savait;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Car si mon papa le savait,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ C'est bien sûr qu'il me battrait<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote>
+
+<p>Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant
+primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux
+du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants
+suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
+cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.</p>
+
+<p>Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
+trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur
+embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières
+qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire
+nuit.</p>
+
+<h3 class="chaphead">II</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Les voyageurs</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Au fond de la forêt on entend de la hache<br>
+ Les coups retentissants, sinistres, réguliers,<br>
+ Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,<br>
+ Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.</blockquote>
+
+<p>(<i>L'Hiver</i>, L.-P. LeMay.)</p>
+
+<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>L'Hiver</i> (2e strophe), dans les <i>Essais
+poétiques</i>, Québec, Desbarats, 1865.]</p>
+
+<p>Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?</p>
+
+<p>De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque
+automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller
+s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.</p>
+
+<p>Le type du voyageur<a class="footnote" href="#fn_1">1</a> était si bien dessiné et ses excentricités
+en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.</p>
+
+<p>Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal
+jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des
+gens d'en haut».</p>
+
+<p>On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le
+fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal,
+on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de
+mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous
+des bons vivants:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ À Bytown, c'est une jolie place,<br>
+ Mais il y a beaucoup de crasse<br>
+ &nbsp;&nbsp;Il y a des jolies filles<br>
+ &nbsp;&nbsp;Et aussi des polissons,<br>
+ Dans les chantiers nous hivernerons,<br>
+ Dans les chantiers nous hivernerons.</i></blockquote>
+
+<p>Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était
+d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance
+de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui
+ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson».
+Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la
+réputation éminemment franco-canadienne.</p>
+
+<p>On reprenait alors, le gousset vide et le c&oelig;ur léger, la route des
+chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.
+Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux
+ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en
+«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.</p>
+
+<p>Le «cook»&mdash;cuisinier&mdash;y installait ses marmites.</p>
+
+<p>Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le
+jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié
+les souverains de ces forêts immenses.</p>
+
+<p>Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu
+aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait
+ses aventures plus ou moins... véridiques.</p>
+
+<p>La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte»
+finissait ordinairement la soirée.</p>
+
+<p>On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison
+paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec
+impatience le retour du voyageur.</p>
+
+<p>Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage
+d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort
+certaine.</p>
+
+<p>On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le
+premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du
+bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le
+danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y
+gagnait quelquefois un coup de griffe.</p>
+
+<p>Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des
+billots.</p>
+
+<p>On encageait<a class="footnote" href="#fn_2">2</a> en chantant les refrains du pays on allait
+bientôt revoir ceux qu'on aimait et les c&oelig;urs bondissaient à la
+pensée du retour au foyer.</p>
+
+<p>On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset
+bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à
+Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille
+enchantée.</p>
+
+<p>Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite
+les récoltes.</p>
+
+<p>On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains
+en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour
+recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du
+voyageur.</p>
+
+<p>Le type est maintenant&mdash;à quelques rares exceptions près&mdash;presque
+entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des
+contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et
+de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait
+encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier
+voyageur».</p>
+
+<p>Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de
+chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans
+les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de
+légende.</p>
+
+<p>On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les
+indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais
+les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et
+finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude
+des professions libérales.</p>
+
+<p>La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en
+1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs
+dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler
+le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des
+alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils
+unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.</p>
+
+<h3 class="chaphead">III</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Pierre</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!<br>
+ Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux<br>
+ &nbsp;&nbsp;Où murmure une onde limpide.<br>
+ Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants<br>
+ Qui se mirent au loin dans les flots transparents<br>
+ &nbsp;&nbsp;De ton fleuve large et rapide.</blockquote>
+
+<p>(L.-J.-C. Fiset.)</p>
+
+<p>Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de
+Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment
+de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier
+Jean-Louis Montépel.</p>
+
+<p>Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père
+en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après
+l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des
+champs.</p>
+
+<p>Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des
+avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par
+le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était
+établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de
+sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de
+Lavaltrie.»<a class="footnote" href="#fn_3">3</a> [<i>Augmentation</i>. «Concession du 21 avril 1734, faite
+par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart,
+Intendant au sieur <i>Marganne de Lavaltrie</i>, d'une lieue et demi de
+terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de
+Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et
+jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie,
+laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de
+front sur quatre lieues de profondeur.»&mdash;<i>Registre d'Intendance</i>,
+No. 7, folio 24.]</p>
+
+<p>Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et
+avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.</p>
+
+<p>Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos
+lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la
+réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son
+aise».</p>
+
+<p>Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père
+qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire,
+avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général
+Amherst.</p>
+
+<p>Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers
+anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion
+américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle
+compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme
+il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.</p>
+
+<p>Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel,
+avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui
+chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les
+jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître
+et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle.
+Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se
+rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on
+disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père
+Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de
+1837-1838.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été
+ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était
+opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph
+Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait
+l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments
+de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait
+été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours
+d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents
+sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de
+le conduire au collège, avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au c&oelig;ur généreux et à
+l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation
+et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.</p>
+
+<p>Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant
+deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en
+apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si
+beaux auspices.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule
+de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui
+avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux
+efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les
+noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de
+ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux
+tories. Pierre en un mot avait appris à détester les <i>chouayens</i>
+et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que
+son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait
+devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne
+jamais causer politique devant les amis de la famille.</p>
+
+<p>Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli,
+laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père
+Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du
+collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les
+convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te
+faire donner une bonne éducation?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait
+entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient,
+mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet
+égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que
+je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous
+plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je
+comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain.
+Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation
+qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait
+l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire
+le premier pas vers une réconciliation mutuelle.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage;
+et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il
+avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques
+jeunes hommes des environs.</p>
+
+<p>La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec
+peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore
+joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui
+accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement
+criminel.</p>
+
+<p>Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le c&oelig;ur gros donnèrent
+le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au
+courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était
+à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis
+bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.</p>
+
+<h3 class="chaphead">IV</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le retour au pays</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Le Canadien, comme ses pères<br>
+ Aime à chanter, à s'égayer;<br>
+ Doux, aisé, vif en manières<br>
+ &nbsp;&nbsp;Poli, galant, hospitalier.</blockquote>
+
+<p>(Sir G.-É. Cartier.)</p>
+
+<p>[G.-É. Cartier, <i>Ô Canada, mon pays, mes amours!</i>, dans <i>La
+Minerve</i>, 29 juin 1835.]</p>
+
+<p>Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.</p>
+
+<p>Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement
+obtenu la position de «foreman»&mdash;chef d'équipe.</p>
+
+<p>Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de
+construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec,
+pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire
+de la saison.</p>
+
+<p>Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et
+quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or,
+fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le
+vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante
+s&oelig;ur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une
+main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers
+le village natal.</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans
+les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain
+populaire:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote>
+
+<p>Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père
+Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et
+chacun s'empressait de venir leur serrer la main.</p>
+
+<p>Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait
+l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et
+sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre
+sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le
+bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!</p>
+
+<p>Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère
+n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive.
+Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle
+ne put que prononcer ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre! mon enfant! mon fils!</p>
+
+<p>Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de
+leurs démonstrations sympathiques.</p>
+
+<p>Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut
+résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand
+salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de
+leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes
+les fillettes des alentours.</p>
+
+<p>Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école,
+et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne
+nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles
+pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme
+nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet
+expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir
+accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons
+et filles dans le tourbillon de la danse nationale.</p>
+
+<p>Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les
+jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'&oelig;il vif et
+le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.</p>
+
+<p>On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était
+minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue
+tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:</p>
+
+<p>&mdash;Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez
+bien en l'honneur des voyageurs.</p>
+
+<p>Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun
+s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée
+de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés
+traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent
+leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.</p>
+
+<p>Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé,
+et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame
+Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse»
+des environs.</p>
+
+<p>Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les
+réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun
+des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.</p>
+
+<p>Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole
+au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur
+«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de
+l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous
+l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez
+soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.</p>
+
+<p>Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas
+remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré,
+de chanter un couplet.</p>
+
+<p>Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes
+pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare».
+Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était
+toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le
+conteur le plus populaire du pays.</p>
+
+<p>Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses
+lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence
+absolu et prit la parole en ces termes:</p>
+
+<h3 class="chaphead">V</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le fantôme de l'avare</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,<br>
+ La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme<br>
+ S'avança lentement parmi les invités:<br>
+ «Mon frère ne sait point que les cieux irrités<br>
+ Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,<br>
+ Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.</blockquote>
+
+<p>(<i>Les Vengeances</i>, L.P. LeMay)</p>
+
+<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>Les Vengeances</i>, chant septième (vers
+1-6), Québec, Darveau, 1875.]</p>
+
+<p>Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je
+vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous
+être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende,
+il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de
+faire la charité.</p>
+
+<p>C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.</p>
+
+<p>Il faisait un froid sec et mordant.</p>
+
+<p>La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à
+Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant
+la Noël.</p>
+
+<p>Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi,
+fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du
+fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui
+passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais
+argentés.</p>
+
+<p>Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous
+connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en
+pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de
+Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après
+avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient
+rassemblés dans la grande salle de réception.</p>
+
+<p>Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au
+dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec
+toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous
+apporte à tous, une part de joies et de douleurs.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir.</p>
+
+<p>Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les
+autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour
+de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.</p>
+
+<p>Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure
+avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année,
+avant de se retirer pour la nuit.</p>
+
+<p>Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se
+leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front
+du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit
+d'une voix qu'elle savait irrésistible:</p>
+
+<p>&mdash;Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec
+l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry&mdash;que Dieu ait pitié de son
+âme&mdash;que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une
+histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le
+temps en attendant minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en ch&oelig;ur
+les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux
+blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque
+jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et
+peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir.
+Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que
+Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au
+voyageur en détresse.</p>
+
+<p>Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant
+fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.</p>
+
+<p>Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal,
+afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres,
+une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument
+nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an.
+À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me
+préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez
+bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf
+heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À
+cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et
+j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert
+peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je
+m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny
+il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant
+ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que
+celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre
+le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore
+été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église
+Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde
+et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent
+complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité
+où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de
+la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que
+d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me
+diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander
+l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai
+pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand
+j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi
+ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore
+vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les
+bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée.
+Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus
+apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois
+franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les
+pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?»
+traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route,
+et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le
+loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que
+possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en
+secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse
+de neige.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main
+qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture
+fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.</p>
+
+<p>Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après
+l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté
+un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise
+boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en
+me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture,
+pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement
+original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable
+banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir
+de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert
+la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination
+française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient
+le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours
+et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux
+murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne
+solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans
+eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour
+lui demander l'hospitalité.</p>
+
+<p>Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en
+sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse
+jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui
+connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je
+n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans
+dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien
+m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui
+connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais
+jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe
+la vôtre, et votre figure m'est inconnue.</p>
+
+<p>En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la
+première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de
+mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai
+instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du
+vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.</p>
+
+<p>Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de
+ses yeux brillants comme les tisons du foyer.</p>
+
+<p>Je commençais à avoir peur.</p>
+
+<p>Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.
+Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son
+siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse
+sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent
+qui gémissait dans la cheminée:</p>
+
+<p>Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment
+il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le
+richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me
+sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans,
+sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que
+Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme
+celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par
+le froid, la faim et la fatigue.</p>
+
+<p>Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je
+tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du
+nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur,
+continuait toujours d'une voix lente:</p>
+
+<p>Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût
+jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche,
+et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir.
+C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de
+mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et
+d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer
+les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais
+j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui
+sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être
+m'assassiner.</p>
+
+<p>Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups
+cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le
+lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes
+hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied.
+Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence,
+quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune
+homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison.
+J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à
+ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur
+et de repentir.</p>
+
+<p>Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme
+du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs,
+en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que
+j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison
+et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette
+terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas
+trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la
+veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur
+vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette
+hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes
+semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de
+Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que
+jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous
+êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni
+d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et
+croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous
+là-haut.</p>
+
+<p>Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux
+émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je
+perdis connaissance...</p>
+
+<p>Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis
+l'église de Lavaltrie.</p>
+
+<p>La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction
+de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.</p>
+
+<p>Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du
+matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible
+aventure qui m'était arrivée.</p>
+
+<p>Mon défunt père,&mdash;que Dieu ait pitié de son âme&mdash;nous fit mettre
+à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la
+protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir
+ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait
+depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous
+n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma
+mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour
+le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et
+à la tempête.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion
+de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui
+que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort
+tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient
+alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.
+Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route.
+Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se
+rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je
+n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à
+qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le
+doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son
+saint nom.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et
+personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait
+écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et
+craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement,
+et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait
+d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle
+du vieil avare, cinquante ans après son trépas.</p>
+
+<p>Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant
+à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque,
+en l'honneur du retour heureux des voyageurs.</p>
+
+<p>On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les
+autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde
+sensible dans le c&oelig;ur du paysan franco-canadien: la croyance à tout
+ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.</p>
+
+<p>Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et
+s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles
+reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui
+longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le
+bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité
+la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des
+feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs
+amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».</p>
+
+<h3 class="chaphead">VI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">La fenaison</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ La faux s'en va de droite à gauche,<br>
+ Avec un rythme cadencé;<br>
+ L'herbe, à mesure qu'on la fauche,<br>
+ Tombe et s'aligne en rang pressé.<br>
+ De mulots une bande folle<br>
+ Est interrompue en ses jeux;<br>
+ Oiseaux, abeilles, tout s'envole;<br>
+ La couleuvre est coupée en deux.</blockquote>
+
+<p>(Pierre Dupont.)</p>
+
+<p>[Pierre Dupont, <i>La Chanson des foins</i> (3e strophe), dans <i>La
+Nouvelle Lyre</i>, 1858.]</p>
+
+<p>Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié,
+Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au
+travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison
+déjà commencée.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus
+manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de
+présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture
+du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques
+années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur
+de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).</p>
+
+<p>Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le
+système des tramways américains, et les rues de la grande ville
+étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles
+on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on
+a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».</p>
+
+<p>Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50
+personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que
+l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus
+grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père
+Montépel, avec le coup d'&oelig;il commercial du paysan normand, en
+apprenant par son journal, <i>la Minerve</i> de Montréal, les détails
+de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des
+soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle
+compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont
+maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du
+fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin,
+je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la
+compagnie. Qu'en dis-tu, femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton
+habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme;
+mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent
+toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.</p>
+
+<p>Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des
+arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la
+plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.</p>
+
+<p>La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire
+d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours
+venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de
+terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les
+pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies
+de juillet.</p>
+
+<p>Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de
+juillet.</p>
+
+<p>Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route
+des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les
+faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins
+odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de
+trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs
+rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants
+retentissants.</p>
+
+<p>Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon
+de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de
+la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied
+chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de
+paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge,
+la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille
+des champs.</p>
+
+<p>Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à
+attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent
+produit des amours sincères et d'heureux mariages.</p>
+
+<p>Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait
+entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et
+faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne
+séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.</p>
+
+<p>Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de
+légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte
+son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant
+que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les
+hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de
+contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et
+transparente.</p>
+
+<p>Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir
+l'expression consacrée:</p>
+
+<p>&mdash;Au travail! mes enfants!</p>
+
+<p>Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,
+par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la
+lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches
+légères et le mouvement du travail recommence.</p>
+
+<p>D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins
+de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges
+de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs
+chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée
+qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.</p>
+
+<p>Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du
+grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou
+moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue
+du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage
+d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.</p>
+
+<p>La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et
+transportés à Montréal.</p>
+
+<p>Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus
+à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait
+Jules Girard du village de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jules Girard et sa s&oelig;ur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient
+arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services
+à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à
+l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les
+faneuses.</p>
+
+<p>Le frère et la s&oelig;ur paraissaient pensifs et troublés. Ils se
+tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses
+de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs
+figures tristes et intelligentes.</p>
+
+<p>Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de
+se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui
+les conduisait à Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrec&oelig;ur est situé sur
+la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le
+fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur.
+Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du
+canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts
+réunis du faucheur et de la faneuse.</p>
+
+<p>Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrec&oelig;ur, où, sur
+le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard
+octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité
+un cordial bonsoir.</p>
+
+<p>Le frère et la s&oelig;ur s'empressaient autour du vieillard, et le
+soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que
+l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte
+du fleuve.</p>
+
+<p>On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après
+avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient
+reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux
+de la moisson.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout,
+préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre
+parfait le ménage de la chaumière.</p>
+
+<p>Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout
+en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en
+silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce
+vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,
+et continuer les travaux de la moisson.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Deux braves c&oelig;urs</h3>
+
+<blockquote class="verse"><i>Wish me partaker in thy happiness<br>
+ When thou dost meet good hap; and in thy danger,<br>
+ If ever danger do environ thee,<br>
+ Commend thy grievance to my holy prayers,<br>
+ For I will be thy bead's-man, Valentine.</i></blockquote>
+
+<p>(Shakespeare.)</p>
+
+<p>[Shakespeare, <i>The two Gentlemen of Verona</i>, acte 1, scène 1
+(vers 14-18).]</p>
+
+<p>Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la
+fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie,
+les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des
+jeunes moissonneurs de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait,
+en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager
+une conversation amicale.</p>
+
+<p>Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que
+le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé,
+avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout
+en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine
+réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles,
+avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des
+campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait
+lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce
+sui et, avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font
+l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées.
+Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à
+Contrec&oelig;ur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement
+de la moisson.</p>
+
+<p>Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et
+calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de
+conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité
+des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.</p>
+
+<p>Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas
+pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules
+Girard et à sa s&oelig;ur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur
+position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.</p>
+
+<p>Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une
+charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par
+hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant
+de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut
+que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments
+d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut
+assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain
+motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont
+personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine
+éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de
+sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de
+bonne camaraderie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être
+bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si
+jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je
+sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours
+le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne
+suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même
+oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous
+m'offrez si cordialement. Voici ma main.</p>
+
+<p>Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que
+vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le
+penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble.
+Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me
+permettre de vous appeler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps
+attendre ces bonnes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière
+pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous
+occupons ma s&oelig;ur et moi, parmi les moissonneurs, une position
+exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur
+moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne,
+mais vous m'avez déridé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si
+jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du c&oelig;ur ou de la main d'un
+ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre
+Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.</p>
+
+<p>La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis
+trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger
+quelques phrases amicales.</p>
+
+<p>Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au
+rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa
+s&oelig;ur lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Petite s&oelig;ur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que
+tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je
+ne doute pas qu'il ait pour la s&oelig;ur les sentiments amicaux qu'il a
+été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma s&oelig;ur
+Jeanne Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux
+amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous
+permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur
+voisinage.</p>
+
+<p>Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui
+offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce,
+et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui
+s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait
+pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la
+route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux
+amis.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller
+veiller aux chevaux de travail, mais son &oelig;il distrait se portait
+souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la
+distance, le canot de Jules Girard.</p>
+
+<p>Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui
+sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour
+le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour
+la s&oelig;ur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux,
+chaque fois que son &oelig;il rencontrait le regard pensif de Jeanne la
+faneuse. Son c&oelig;ur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec
+moins d'adresse la faux du moissonneur.</p>
+
+<p>On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des
+travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient
+Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.</p>
+
+<p>Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un
+dernier bonsoir à ses amis de Contre-c&oelig;ur, et bien souvent, il
+oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir
+sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires
+du maître d'école.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VIII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Pierre et Jeanne</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre<br>
+ Tous deux venaient d'échanger un serment;<br>
+ Le Capitaine avait promis d'attendre<br>
+ Et le bateau restait complaisamment.<br>
+ <br>
+ «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,<br>
+ Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»<br>
+ «Vous emportez mon c&oelig;ur, répondit-elle,<br>
+ Car ma pensée est tout entière à vous!»</blockquote>
+
+<p>(Benjamin Sulte.)</p>
+
+<p>[Benjamin Suite, <i>Ballade</i> (vers 1-8), dans <i>Les
+Laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p>
+
+<p>La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la
+plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier
+Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés
+dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui
+devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près
+du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
+commencer les travaux de chargement.</p>
+
+<p>Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
+heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui
+avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
+désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous
+à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les
+pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces
+braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour
+leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
+soir.</p>
+
+<p>Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa
+de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le
+personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père
+Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque
+employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes
+filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux.
+Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les
+jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de
+Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient
+chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».</p>
+
+<p>Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le
+départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux
+agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
+paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son
+caractère franc et loyal.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier
+occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière
+à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature
+savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la
+jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu
+à ses employés:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit
+de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la
+sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois
+mon défunt père&mdash;que Dieu ait pitié de son âme.&mdash;Jean-Louis, me
+disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les
+fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans,
+sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à
+quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
+aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
+chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ Mariez-vous, je le répète,<br>
+ Vous ferez bien, soyez heureux;<br>
+ Mais ne vous pressez pas fillettes<br>
+ Et vous ferez encore bien mieux.</i></blockquote>
+
+<p>Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
+serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître
+d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé
+avec le refrain d'une chanson.</p>
+
+<p>Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître,
+et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
+sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
+On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir
+serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun
+reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande
+route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
+les villages voisins.</p>
+
+<p>Jules Girard et sa s&oelig;ur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel,
+s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
+pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur
+le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
+peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient
+à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux
+que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait
+embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ.
+Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
+fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
+deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
+c&oelig;ur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et
+d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous,
+maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
+un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
+Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
+toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
+vous causer un moment de bonheur.</p>
+
+<p>Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait
+sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée
+soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, vous aimez Jeanne?</p>
+
+<p>Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
+là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
+plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin
+qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma s&oelig;ur, ma pauvre
+s&oelig;ur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
+trompé. Et toi, ma s&oelig;ur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
+ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils
+du maître.</p>
+
+<p>Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
+répondaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules,
+je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
+dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur.
+Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
+direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous
+empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer
+ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et
+croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne
+et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père,
+et si ma s&oelig;ur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
+dîner, dans l'humble chaumière de Contrec&oelig;ur. Qu'en dis-tu, petite
+s&oelig;ur?</p>
+
+<p>Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
+été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli
+s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
+balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
+demain, pour dîner, M. Montépel.</p>
+
+<p>Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les
+yeux pour répondre au bonsoir de son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s&oelig;ur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
+Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son &oelig;il limpide rencontrant
+le regard loyal du jeune homme, leurs c&oelig;urs pour la première fois,
+battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.</p>
+
+<p>Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance,
+et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint
+argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait
+disparu dans l'ombre.</p>
+
+<h3 class="chaphead">IX</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Doubles projets</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Ce n'était point la vague rêverie<br>
+ Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,<br>
+ Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,<br>
+ En essayant sur ses légers pipeaux<br>
+ Un air d'amour pour la beauté chérie.<br>
+ D'un soin plus grave il semble inquiété;<br>
+ Tout le trahit, ses discours, son silence;<br>
+ Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,<br>
+ Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.</blockquote>
+
+<p>(Millevoye.)</p>
+
+<p>[Charles-Hubert Millevoye, <i>Alfred</i>, chant 1er (vers 66-74),
+dans les <i>&OElig;uvres de Millevoye</i>, Paris, Garnier, 1865.]</p>
+
+<p>Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait
+osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune
+fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce
+n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même
+avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été
+inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il
+avait dit à Pierre:</p>
+
+<p>Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et
+moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.</p>
+
+<p>N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa
+s&oelig;ur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser
+l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas
+encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?</p>
+
+<p>Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles
+incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre
+qu'il pouvait espérer?</p>
+
+<p>Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la
+grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés
+et tu me sembles agir d'une manière étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la
+lassitude après les travaux du jour, voilà tout.</p>
+
+<p>Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put
+s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour
+la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout
+agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son
+silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits?
+Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous
+roche.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se
+laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce
+que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait,
+et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à
+l'établir quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion
+satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire
+une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes
+ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir
+notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec
+son éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et
+son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses
+convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de
+Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent
+maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en
+fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer
+maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!</p>
+
+<p>Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et
+l'impertinence de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes
+pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper
+de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher
+Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».</p>
+
+<p>Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,
+mais il finit par s'apaiser:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que
+le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour
+avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre.
+Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît
+en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît
+vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que
+son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour
+notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin
+de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez
+raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une
+difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie
+fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des
+Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en
+affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put
+aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en
+réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à
+la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le
+marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre
+pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme
+comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais
+il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il
+faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir
+notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à
+dédaigner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre
+comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout
+cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai
+moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler
+l'affaire.</p>
+
+<p>La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait
+étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets
+de ses parents.</p>
+
+<p>Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la
+grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble
+chaumière de Contrec&oelig;ur?</p>
+
+<p>Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et
+sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il
+avait voulu attendre quelque temps pour consulter son c&oelig;ur afin de
+ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait
+comme sacrée. Son c&oelig;ur lui avait répondu par un redoublement d'amour
+pour la jeune fille.</p>
+
+<p>Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il
+avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et
+à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux
+n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec
+franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus
+court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa
+passion. Pierre, instruit à l'école des m&oelig;urs simples et pastorales
+du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les
+bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher
+les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations
+du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,
+n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait
+l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su
+faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les
+passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une
+femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su
+tenir parole.</p>
+
+<p>Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions
+aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend
+timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait
+hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et
+lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de
+savoir comment Jeanne répondrait à son amour.</p>
+
+<p>Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble
+apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien
+née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû
+connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas
+encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable,
+mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère,
+il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce
+vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se
+prononcer en dernier lieu sur son bonheur.</p>
+
+<p>Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de
+suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la
+voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner,
+qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.
+Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'&oelig;il; il se roula
+sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la
+grève, à préparer son canot d'écorce.</p>
+
+<p>Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de
+sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et
+craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient
+grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il
+voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se
+connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'&oelig;il
+exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et
+fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de
+la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la
+grand'messe.</p>
+
+<p>Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre
+au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au
+déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta
+dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on
+apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche
+tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit
+devant le portail de l'église.</p>
+
+<p>Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche.
+Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte
+de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers
+Contrec&oelig;ur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon
+plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la
+paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait
+d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades
+qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'&oelig;il
+les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait
+y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture
+roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.
+Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison
+des Montépel et Pierre disait à la fermière:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrec&oelig;ur
+visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard
+peut-être.</p>
+
+<p>Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.</p>
+
+<p>La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit
+s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups
+d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,
+le c&oelig;ur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en
+respirant l'air du grand fleuve.</p>
+
+<p>La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et
+lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait
+Pierre, elle lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque
+chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète
+encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,
+mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien
+«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se
+passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse
+le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!</p>
+
+<h3 class="chaphead">X</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'histoire des Girard</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Quand on est vieux, quand le soir tombe<br>
+ Sur notre jour qui va finir,<br>
+ On rencontre au bord de la tombe<br>
+ La grande ombre du souvenir.<br>
+ Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,<br>
+ Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;<br>
+ Ignorant le passé, c&oelig;urs pleins de confiance,<br>
+ Ils vont! Dieu les conduise au port!</blockquote>
+
+<p>(Benjamin Sulte.)</p>
+
+<p>[Benjamin Sulte, <i>L'histoire. Causerie d'un vieillard</i> (vers
+1-8), dans <i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p>
+
+<p>Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'&oelig;il, à
+Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble
+chaumière de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jules, après avoir consulté sa s&oelig;ur, avait raconté à son vieux père
+la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des
+sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté
+silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche
+de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te
+consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner
+avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même
+avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel
+comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma s&oelig;ur;
+mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos
+enfants s'y soumettront.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta s&oelig;ur et toi, de braves
+enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de
+peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de
+m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre
+Montépel.</p>
+
+<p>Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait
+en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles
+du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme
+s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui
+s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, frère, que t'a répondu papa?</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, petite s&oelig;ur, et surtout un peu de patience. Nous
+saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre
+père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi
+qui te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il
+dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me
+faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il
+n'allait pas aimer M. Pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toi par exemple; n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te
+faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici
+demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.</p>
+
+<p>La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce
+que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari,
+de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave c&oelig;ur, et il n'y a que le
+titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien
+titre d'ami. Maintenant, petite s&oelig;ur, retirons-nous pour la nuit.
+Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.</p>
+
+<p>On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.</p>
+
+<p>Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa
+s&oelig;ur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à
+Jules et à son père.</p>
+
+<p>Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage
+permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux
+du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et
+jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce
+vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père,
+et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses
+amours.</p>
+
+<p>La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se
+rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la
+bienvenue.</p>
+
+<p>Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la
+dérobée, un coup d'&oelig;il vers le rivage, pendant que le vieillard
+parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le
+temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder
+ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de
+joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un
+canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules
+et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard
+se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui
+tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait
+part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les
+amis de mon fils sont aussi les miens.</p>
+
+<p>Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien
+de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la
+main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de
+l'&oelig;il les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il
+fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer,
+elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le c&oelig;ur
+ému du jeune homme.</p>
+
+<p>La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins
+bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table.
+Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut
+pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert
+un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut
+terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à
+l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai
+dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai
+donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse
+mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes,
+vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me
+prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour
+le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,
+si vous avez consulté votre père à ce sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que
+je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il
+m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui
+regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père
+et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous
+n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.
+Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans
+l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette
+union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous
+dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.
+Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter
+les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent
+rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire
+sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres
+réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous
+répondrai alors, mais pas auparavant.</p>
+
+<p>Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne
+devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y
+avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans
+une circonstance aussi solennelle?</p>
+
+<p>Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait
+causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de
+l'histoire promise:</p>
+
+<p>&mdash;Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que
+je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu
+loin. Ma famille habite Contrec&oelig;ur depuis plusieurs générations, et
+les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et
+honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes
+d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.
+avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et
+aventureuse de «coureur des bois».</p>
+
+<p>C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut.
+Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après
+trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du
+nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous
+descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres
+et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot
+d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière
+Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes
+une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière
+Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être
+suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route
+du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous
+atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages
+hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du
+Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes
+pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière
+Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions
+voyager qu'à petite journée.</p>
+
+<p>Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes
+sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la
+rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à
+perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon
+tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil
+et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu,
+j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un
+chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays,
+et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis
+une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon
+excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles
+autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma
+présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui
+abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai
+mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui
+me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier
+quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution,
+convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main
+pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai
+vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.</p>
+
+<p>Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une
+langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.
+J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau
+bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon
+interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je
+lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre,
+et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul,
+au milieu de ces forêts, il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur
+les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une
+tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps
+ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe
+noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à
+prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père
+est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route
+des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin
+de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour
+recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le
+grand voyage d'où l'on ne revient pas.</p>
+
+<p>Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes
+pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.</p>
+
+<p>Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes
+compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui
+enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté
+qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la
+franchise de ses intentions.</p>
+
+<p>Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un
+peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais
+promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac
+Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut
+décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide
+indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont
+il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix
+continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit
+désigné sur les bords du lac Mistissimi.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la
+direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des
+Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent
+que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le
+jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait
+chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne
+de confiance au chef de la tribu.</p>
+
+<p>Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir,
+nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint
+homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait
+dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac
+de voyage.</p>
+
+<p>Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se
+trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient
+adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de
+plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à
+âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en
+cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus
+grande confiance.</p>
+
+<p>J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service
+probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie
+à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de
+cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents,
+de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières
+confidences de ses lèvres mourantes?</p>
+
+<p>Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos
+camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrec&oelig;ur après
+avoir fait une chasse magnifique.</p>
+
+<p>Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un
+coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une
+jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai
+aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment
+plus tendre, et je la priai de partager mon sort.</p>
+
+<p>Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la
+promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac
+Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du
+supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés
+d'après les ordres du missionnaire expirant.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je
+conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la
+mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.</p>
+
+<p>Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble
+demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa
+demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un
+petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.</p>
+
+<p>Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le
+seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village
+m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école
+de Contrec&oelig;ur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister
+et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous
+dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne
+se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne
+passait à Contrec&oelig;ur que deux fois par semaine, et la réception
+d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma
+surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je
+vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui
+j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède
+encore cette communication dont je vais vous faire connaître le
+contenu.</p>
+
+<p>Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il
+déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>Montréal, ce 20 juin 1827.</p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p>Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le
+comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté,
+une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue,
+notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même
+temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance
+pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant
+parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il
+croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre
+missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si
+fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel
+était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à
+Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte
+vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine
+que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la
+mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand
+nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du
+Nouveau-Monde.</p>
+
+<p>Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée
+que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un
+c&oelig;ur noble et désintéressé.</p>
+
+<p>Croyez monsieur, etc., etc.,</p>
+
+<p>A... B.</p>
+
+<p>Ptre. Supérieur.</p>
+
+</div>
+
+<p>J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de
+me relire la lettre. Je repris, le c&oelig;ur gros de bonheur, la route
+de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle
+apprendrait la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le
+bonheur pût faire verser des larmes.</p>
+
+<p>Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens
+des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront
+encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette
+occasion.</p>
+
+<p>J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix
+ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble
+ménage.</p>
+
+<h3 class="chaphead">XI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">1837</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,<br>
+ Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,<br>
+ Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!<br>
+ Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;<br>
+ Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Et mouraient en disant: C'est bien!</blockquote>
+
+<p>(L.H. Fréchette.)</p>
+
+<p>[Louis-Honoré Fréchette. <i>La voix d'un exilé.</i> version publiée
+dans <i>Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i> (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur),
+Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]</p>
+
+<p>Je passerai sans transition aux événements mémorables de la
+révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
+et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez
+déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
+les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de
+Contrec&oelig;ur, se levant à la voix du grand tribun populaire,
+Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec
+Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
+c&oelig;ur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du
+mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers
+des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire
+et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
+été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de
+lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à
+Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel
+Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à
+Contrec&oelig;ur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
+de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais
+les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la
+liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion
+du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était
+impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
+paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à
+Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire;
+je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre
+de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.</p>
+
+<p>Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se
+prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
+paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à
+feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de
+Contrec&oelig;ur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades
+de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à
+recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
+hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer
+l'Anglais.</p>
+
+<p>Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les
+dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures,
+midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de
+Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient
+du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
+canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après
+une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et
+d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la
+rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante
+hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos
+amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord
+du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
+de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand
+nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les
+paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser
+la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
+étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
+Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à
+Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut
+résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
+et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On
+s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le
+service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
+l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
+ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des
+canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent
+«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient
+au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
+depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave c&oelig;ur
+s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui
+avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
+braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
+emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
+traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons:
+«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup
+d'aviron.</p>
+
+<p>Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire,
+et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
+poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques
+prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
+causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les
+volontaires de Contrec&oelig;ur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
+part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
+répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords
+du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Nous reprîmes la route de Contrec&oelig;ur, le soir même, afin d'aller
+porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
+porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie
+sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de
+Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
+contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte
+durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le
+découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été
+jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu
+la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de
+l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa
+trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans
+et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
+heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
+commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles
+par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous
+les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
+maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne
+possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée
+par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait
+suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
+malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française,
+nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la
+boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel
+Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes
+étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge
+d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
+la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes
+supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette
+poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans
+l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par
+une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
+Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis
+où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient
+perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers.
+Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de
+Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire
+de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police
+anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés
+montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir
+voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que
+commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut
+pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
+canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
+pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua
+avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui
+furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
+Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.</p>
+
+<p>Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrec&oelig;ur fut au
+nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un
+mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient
+pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés
+ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc
+aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des
+tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais
+à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ
+je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir,
+car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes
+préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
+me prit à part et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite
+Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
+avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
+dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté.
+Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
+réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
+retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec
+vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans
+votre retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller
+les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
+bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
+propice pour faire une descente à Contrec&oelig;ur. Il faut donc nous
+presser. Dis adieu à ta femme et partons.</p>
+
+<p>J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications
+nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
+le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.</p>
+
+<p>Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
+jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes
+le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre
+embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
+Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par
+madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour
+nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé
+une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois
+d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion
+avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
+visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
+éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi
+cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
+nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps,
+et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre
+position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
+avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi
+reçu des nouvelles de Contrec&oelig;ur. Nous attendions avec impatience
+que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du
+village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le
+bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous
+ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le
+lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais
+plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier»
+pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à
+discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes
+dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre
+cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre
+retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la
+curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la
+«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut,
+ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui
+portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous
+fut facile de voir, du premier coup d'&oelig;il, que nous n'avions pas
+affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des
+environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais
+il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et
+qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se
+réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
+aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
+questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père
+Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du
+voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était
+passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane.
+Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence
+des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit
+croître nos appréhensions.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être
+le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la
+«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire
+chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous
+reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont
+connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux
+autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
+demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'&oelig;il ouvert
+et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf
+heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
+j'aurai prises sur leur compte.</p>
+
+<p>Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa
+seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
+d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous
+étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de
+notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous
+attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
+du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
+remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
+sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
+Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon
+ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles.
+Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la
+paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux
+personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il
+nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement
+déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos
+trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous
+devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu
+près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger
+vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la
+frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de
+départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le
+père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose
+d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent.
+J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et
+j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
+nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à
+peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père,
+quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient
+arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre.
+Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de
+ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La
+même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister.
+Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun
+prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible.
+Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et
+s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à
+mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers
+devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils
+ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
+et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par
+trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il?
+L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de
+deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
+qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.</p>
+
+<p>Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le
+capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
+leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter.
+Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et
+qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à
+l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
+avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard
+anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
+l'entendîmes qui disait à ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;<i>We've got them all right, Jack.</i></p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
+allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois,
+armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient
+nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment
+d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face
+à face, et je fus le premier à rompre le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant
+avec rudesse.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrec&oelig;ur? me
+répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par
+le timbre de sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que
+prétendez-vous faire? nous arrêter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête,
+comme traîtres et rebelles au gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous
+plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
+parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril
+de votre vie de mouchard. Entendez-vous!</p>
+
+<p>Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
+moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les
+mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous
+fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
+compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de
+trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une
+consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous
+crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait
+confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse,
+qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et
+l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
+supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et
+l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en
+continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos
+adversaires:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez
+l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher
+un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
+diable! la partie nous semble égale.</p>
+
+<p>Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers
+nous:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement
+contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
+aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
+et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour
+qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté
+et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
+prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
+nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!</p>
+
+<p>Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à
+remonter à cheval. Nous avions l'&oelig;il ouvert sur tous leurs
+mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de
+la bande nous dit d'une voix colère:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup
+d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre
+de votre résistance devant les tribunaux.</p>
+
+<p>Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait
+s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit
+cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
+vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un
+Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois
+hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat.
+Vous êtes des lâches.</p>
+
+<p>Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau
+vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se
+plaça devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
+as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te
+charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la
+force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous,
+laisse-les partir, mon fils.</p>
+
+<p>Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop,
+la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort
+et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux
+nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était
+préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin
+sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour
+nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le
+«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave
+cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
+nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
+attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
+franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la
+maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta
+les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
+qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
+maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il
+expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de
+la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans
+le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
+lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je
+réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant
+sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la
+frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à
+me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je
+me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la
+peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de
+l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la
+plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien
+facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens
+furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se
+trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du
+travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en
+vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour
+payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver
+afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans,
+à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
+affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu.
+Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre
+la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le
+Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il
+me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
+avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour
+obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où
+j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir
+plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
+femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à
+Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants.
+Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
+fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à
+Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire
+plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
+vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux
+luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de
+Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral,
+cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle
+des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était
+bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
+tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
+période électorale, des discussions politiques, sur la place de
+l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
+hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les
+orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient
+inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
+Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
+événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
+figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et
+d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai
+emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand
+celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à
+ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel
+véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
+à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
+sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes
+amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard!
+J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités
+regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la
+lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
+et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du
+présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant
+mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de
+l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans
+son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet
+incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
+enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel,
+une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
+quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit,
+M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
+empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr
+qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis
+Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?</p>
+
+<h3 class="chaphead">XII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Girard et Montépel</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Sous la pauvre cabane<br>
+ L'on s'aime sans détours.<br>
+ Sur ma douce nâgane,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Vent des amours,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Flottez toujours!<br>
+ Mais tout bonheur se fane;<br>
+ Rares sont les beaux jours.<br>
+ Sur ma douce nâgane,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Vent des amours,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Chantez toujours!</blockquote>
+
+<p>(L.-H. Fréchette.)</p>
+
+<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>Berceuse indienne</i> (vers 21-30), dans
+<i>Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques</i>, Montréal,
+Lovell, 1877.]</p>
+
+<p>Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière,
+dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait
+fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son
+imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans
+des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.</p>
+
+<p>Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré
+jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où
+était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les
+révélations de son père ne savait que penser de cette étrange
+histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
+à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où
+le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard,
+et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de
+pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.</p>
+
+<p>Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête
+sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
+de sa figure douce et mélancolique.</p>
+
+<p>Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
+embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de
+son amante:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop
+profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des
+sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
+répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de
+commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
+que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon
+union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre
+histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma
+réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
+qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
+demander la main de votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant
+de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
+vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera
+énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en
+résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une
+rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
+sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je
+ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une
+querelle entre vous et votre père.</p>
+
+<p>&mdash;M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
+répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut
+hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom.
+Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne
+m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si
+vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime
+mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je
+traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
+demande la main de mademoiselle Jeanne.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
+portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards
+suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
+vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne
+pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et
+cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai
+plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon c&oelig;ur me dit que
+je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
+de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai
+craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir,
+mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je
+vous accorde la main de ma fille Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion
+les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
+m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.</p>
+
+<p>Jules embrassa sa s&oelig;ur et serra la main de son ami, et une fois la
+glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses
+sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
+timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les
+projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre
+de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement
+à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à
+causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion
+qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa s&oelig;ur en
+s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher
+le trop plein de leurs c&oelig;urs et de recommencer le délicieux roman&mdash;si
+ancien et toujours si nouveau&mdash;des premières amours.</p>
+
+<p>Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de
+bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
+le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les
+vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
+leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs
+premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux
+c&oelig;urs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à
+l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant
+aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui
+répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
+son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le
+sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
+riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux;
+raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début;
+révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile
+à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la
+lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le
+vide qui pourrait exister sur ce sujet.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée,
+et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
+que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les
+grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
+une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère
+embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et
+chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur
+la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
+la nuit.</p>
+
+<p>Jeanne avait repris, le c&oelig;ur gros des émotions du jour, la route
+de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
+des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de
+la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux
+espérances de l'avenir.</p>
+
+<p>Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne
+à Contrec&oelig;ur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or,
+d'amour, et de bonheur.</p>
+
+<p>Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit
+plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité.
+Pendant que Pierre se rendait à Contrec&oelig;ur, pour demander à M.
+Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements
+qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort
+épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du
+dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du
+maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie
+pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
+notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
+du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de
+son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu
+pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de
+mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
+savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans
+réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour,
+avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était,
+disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père,
+quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle
+de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique
+l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet.
+La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés
+d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
+bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans
+réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts.
+Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari,
+car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
+l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
+un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points
+de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
+laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que
+tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait
+pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.</p>
+
+<p>On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la
+première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour
+époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une
+politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la
+sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon,
+et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
+quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
+modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses
+manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et
+de la fermière de Lavaltrie.</p>
+
+<p>Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent
+longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils,
+et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit,
+qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort
+satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
+Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement
+marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et
+comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport
+pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
+trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une
+fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé
+que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les
+projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on
+ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets,
+on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière
+définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
+qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière
+depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise
+elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.</p>
+
+<p>Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrec&oelig;ur où il venait
+de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde
+dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir
+mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre
+où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui
+donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité
+rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles
+qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
+l'église de Contrec&oelig;ur, et plus bas, une petite tache grisâtre
+désignait à l'&oelig;il de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa
+fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule
+de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il
+valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet
+aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le
+lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de
+Contrec&oelig;ur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se
+douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
+s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour
+et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune
+fille.</p>
+
+<h3 class="chaphead">XIII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Père et fils</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ La fortune a plus d'un caprice,<br>
+ J'en éprouvai tous les soucis.<br>
+ Voyageur que Dieu vous bénisse,<br>
+ Et vous ramène à vos amis,<br>
+ Au Canada, notre pays!</blockquote>
+
+<p>(B. Suite.)</p>
+
+<p>[Benjamin Suite, <i>La chanson de l'exilé</i> (vers 23-27), dans
+<i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p>
+
+<p>Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain
+matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le
+chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à
+Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger
+les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin
+de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque
+embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la
+quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son
+travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire
+part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait
+tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la
+matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son
+fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait
+l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde
+des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement
+commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un
+va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser
+le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du
+matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des
+bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils;
+et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des
+marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel
+se décida à aborder la grande question:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en
+s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton
+établissement prochain, et après avoir examiné la question sous
+toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer
+dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé
+où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents,
+continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce
+sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton
+affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer
+quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir
+devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir
+quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,
+quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te
+mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un
+magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.
+Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se
+retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des
+conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de
+vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer
+l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les
+affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais
+de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et
+avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile
+de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire
+fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les
+projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux
+que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et
+que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon
+père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après
+dîner, en présence de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère
+soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui
+donnions toute notre attention.</p>
+
+<p>La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait
+rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient
+recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et
+Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le
+père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication
+qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son
+père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au
+contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et
+s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était
+uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à
+Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté,
+Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà
+d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille
+du vieux patriote de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de
+la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme
+et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications
+définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son
+mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait
+d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe
+d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse
+à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la
+conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à
+considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la
+surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la
+conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu
+la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets
+d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car
+j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de
+mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez
+décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de
+m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être
+que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus
+importante et de laquelle dépend probablement la décision que je
+devrai prendre moi-même.</p>
+
+<p>Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne
+s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des
+développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de
+l'étonnement que produisait ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était
+permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement
+matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma
+connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de
+porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous
+demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec
+Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son
+fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La
+fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi
+immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui
+prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant
+un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le
+vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son
+émotion, répondit d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à
+la fenaison avec son frère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,
+cache un c&oelig;ur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules
+est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que
+celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les
+estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une
+aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon
+union avec mademoiselle Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et
+moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant
+sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions
+cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans
+le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une
+alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop
+tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir
+une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu
+le consentement préalable du père de la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui mon père.</p>
+
+<p>&mdash;De Jean-Baptiste Girard lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;Oui mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as
+demandé sa fille en mariage?</p>
+
+<p>&mdash;M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père,
+une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène
+d'élection qui a eu lieu à Contrec&oelig;ur il y a quelques années.
+Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement
+impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de
+l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec
+Jeanne, mais après avoir consulté mon c&oelig;ur, je me suis demandé
+pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais
+sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais
+certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc
+dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant,
+m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir
+bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre
+consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.</p>
+
+<p>Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la
+proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la
+violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue
+tremblante par la colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions
+politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais
+bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir
+la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller
+choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que
+je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée
+publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que
+s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il
+y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon
+consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de
+Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en
+prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un
+homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par
+un mouvement irrésistible. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année
+dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par
+toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes
+de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir
+embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton
+entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes
+justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et
+de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment
+tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans
+un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour
+mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu
+dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard
+et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un
+passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre
+Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon
+consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.
+Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit
+d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je
+me prêtais à tes caprices.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la
+pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis
+au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.</p>
+
+<p>&mdash;Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale
+quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main
+d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de
+Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus
+d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as
+peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait
+peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la
+famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et
+je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de
+famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole
+est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant
+d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir,
+mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de
+Contrec&oelig;ur. Voilà mon dernier mot!</p>
+
+<p>Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre
+pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père.
+Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la
+scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop
+de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita
+d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après
+quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que
+les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à
+son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son
+union avec Jeanne Girard:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et
+je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le
+passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de
+celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de
+son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à
+Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrec&oelig;ur. Et
+il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer
+de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous
+paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici
+n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le
+monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où
+l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles.
+Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc
+m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête
+homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce
+sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de
+vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai
+besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.
+Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances
+d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance
+qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je
+crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma
+conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser
+votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut
+mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet.
+Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne
+tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes
+avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des
+Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,
+je l'ignore. J'ai bon bras, bon &oelig;il, bonne volonté et avec ces
+qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne
+soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement
+volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de
+bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous
+le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et
+laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas
+rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable
+d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son
+père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette
+regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je
+sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens
+vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai
+l'intention d'en faire ma femme.</p>
+
+<p>Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui
+sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir
+déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme
+qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au
+sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et
+il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le
+calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout
+à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions
+politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus
+pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à
+comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce
+d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en
+s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir
+aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie
+tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me
+soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que
+l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de
+t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom.
+Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce;
+dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de
+la demoiselle Jeanne Girard?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste.
+Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me
+reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau
+à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère
+qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils,
+souviens-toi que tu parles à ton père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de
+respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point
+où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute
+discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des
+explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail
+jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma
+malle. Je partirai probablement demain.</p>
+
+<p>Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea
+vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le
+retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent
+tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers
+Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à
+cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et
+Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère
+fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il
+revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.</p>
+
+<p>Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils.
+Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la
+réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers
+et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on
+rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère
+de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les
+douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité
+paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les
+infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent
+si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.</p>
+
+<p>Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait
+qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme
+s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de
+nos vieux jours!</p>
+
+<p>Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:</p>
+
+<p>&mdash;En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie
+à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,
+nous n'avons plus d'enfant!</p>
+
+<h3 class="chaphead">XIV</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Séparation</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ô jeunes c&oelig;urs remplis d'ivresse!<br>
+ Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!<br>
+ Mille rêves dorés et mille illusions,<br>
+ Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...<br>
+ Mon c&oelig;ur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!<br>
+ Il a vu son espoir comme une ombre passer!<br>
+ Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!<br>
+ Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!</blockquote>
+
+<p>(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)</p>
+
+<p>[Léon-Pamphile LeMay. <i>Lassitude</i>, traduction de Longfellow
+(vers 17-24). dans les <i>Essais poétiques</i>, Québec, Desbarats,
+1865.]</p>
+
+<p>Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et
+personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au
+sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité
+d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et
+la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur.
+Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les
+domestiques avaient remarqué les manières distraites du père
+Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne,
+cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.</p>
+
+<p>Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir
+annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
+avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune
+homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme,
+avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
+sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
+soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son
+canot d'écorce pour se rendre à Contrec&oelig;ur. C'était là maintenant,
+que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
+présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout
+sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père
+dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire
+qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
+un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
+dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix
+respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien
+pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé
+pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare
+brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
+combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
+avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne
+savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à
+surmonter.</p>
+
+<p>Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut
+bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrec&oelig;ur, et l'étoile
+commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de
+la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en
+sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la
+fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne
+l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait
+venir que le lendemain soir.</p>
+
+<p>Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
+vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise
+à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes
+premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de
+Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la
+conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que
+de rester indécis quand mon c&oelig;ur et ma raison traçaient la route que
+je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir
+annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à
+mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
+pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me
+permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me
+portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de
+passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
+commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
+me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos
+cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
+et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.</p>
+
+<p>Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
+cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition
+ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son c&oelig;ur noble et
+droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
+homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés
+si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques
+instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit
+d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
+importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
+donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain
+point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour
+l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris
+qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des
+circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
+à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si
+ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
+bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
+permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six
+mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels
+sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes
+fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les
+efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en
+attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la
+redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
+sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous
+proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
+bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer
+que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me
+donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous
+voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de
+l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un
+engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
+viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée,
+mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému.
+Vous agissez, non seulement comme un homme de c&oelig;ur, mais comme un
+homme sage et prévoyant.</p>
+
+<p>Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança
+vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa
+courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à
+entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les
+paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se
+joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut».
+Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il
+dit à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il
+me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
+serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
+pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le
+printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile
+de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
+nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble
+que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne
+devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que
+nous éprouverons, ta s&oelig;ur et moi, en te voyant partir, nous
+comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon père. Et toi, petite s&oelig;ur qu'en penses-tu? continua Jules
+en s'adressant à Jeanne.</p>
+
+<p>La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation,
+avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de
+son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu
+inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se
+verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir
+à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était
+devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le
+soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon
+père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement
+indispensable.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! petite s&oelig;ur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
+puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs
+de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
+diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son
+engagement.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau
+la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur»,
+par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de
+l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions
+d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me
+rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous
+nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et
+pénible tout à la fois, car ce n'était que le c&oelig;ur gros de regrets
+que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que
+Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un
+dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour
+voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements
+nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux
+de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait
+en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
+d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.</p>
+
+<p>On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
+Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se
+leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé
+et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre
+enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait
+les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné
+ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre
+fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
+jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix
+tremblante et solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à
+votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs
+jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez
+dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie.
+Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
+soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques
+mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle.
+Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
+serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
+fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère
+que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré
+le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices
+qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
+m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous
+réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves
+c&oelig;urs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas
+devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
+fiancée, car l'heure du départ a sonné.</p>
+
+<p>Le jeune homme serra Jeanne sur son c&oelig;ur dans une étreinte
+passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
+adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il
+se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à
+le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.</p>
+
+<p>Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date
+de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
+avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son
+canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Jules reprit la route de la chaumière, le c&oelig;ur gros des événements
+de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa s&oelig;ur
+qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du
+voyageur.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents
+et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre
+se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à
+destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison
+paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses
+nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour
+tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
+au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie.
+Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
+que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et
+respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
+j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
+que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
+puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère
+que je vous ai causés.</p>
+
+<p>Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais
+son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une
+réconciliation que son c&oelig;ur désirait cependant. Pierre s'était
+éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée
+les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une
+scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant
+longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de
+la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
+lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine,
+le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme
+qui pleurait auprès de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour
+nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec
+lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût
+permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me
+pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant
+moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à
+l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses
+préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les
+deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».</p>
+
+<p>Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile
+à comprendre, dans la chaumière de Contrec&oelig;ur. Le vieillard qui
+tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
+pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
+sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober
+à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et
+chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
+entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
+l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père
+Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait
+fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté
+était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement
+restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât,
+car il était impossible pour lui de se procurer du travail au
+village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison
+d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du
+besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
+durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se
+rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une
+affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
+homme était le seul membre de la famille qui fût en état de
+travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible
+vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses
+voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le
+trouble et le désespoir dans son c&oelig;ur. Il avait atteint un âge où
+chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé
+chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré
+lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de
+son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions
+ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de
+longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
+chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.</p>
+
+<p>La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister
+aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
+par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur
+qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du
+ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce
+n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
+figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un
+sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
+pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais
+le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son
+âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de
+consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses
+peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard
+faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil
+généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait
+presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres
+ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père
+Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de
+ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter
+aux émotions de la jeune fille.</p>
+
+<p>On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur
+des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard,
+un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au
+fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
+la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas
+voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec
+sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu
+avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait
+que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
+indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de
+la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de
+thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers
+le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne
+observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait
+encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du
+vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le
+malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
+pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
+parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les
+tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune
+fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
+lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière
+étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du
+vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il
+regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière,
+sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père,
+et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin
+étaient indispensables.</p>
+
+<p>Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi
+lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
+mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une
+manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
+devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant
+abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait
+sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort
+surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute
+hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
+Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
+services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans
+les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle
+trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant
+pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son
+appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
+toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
+dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
+épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.</p>
+
+<p>Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa
+tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible.
+Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était
+répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
+dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms
+de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
+Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
+fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin
+et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur! mon père! Sauvez mon père!</p>
+
+<p>L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il
+s'aperçut du premier coup d'&oelig;il qu'il arrivait trop tard. Le père
+Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au
+Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
+émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda
+la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la
+pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père.
+Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.</p>
+
+<p>Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces
+terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que
+ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?</p>
+
+<p>Le médecin qui était un brave homme sentit son c&oelig;ur se serrer à la
+vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
+par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
+l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions
+ensemble pour le repos de son âme patriotique.</p>
+
+<p>Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur
+commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.</p>
+
+<p>Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front
+refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier
+avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva
+pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins,
+il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main
+pressait encore la main froide et inerte du cadavre.</p>
+
+<p>Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la
+déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
+Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut
+le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment,
+la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
+à celui qui paraissait compatir à sa douleur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
+terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui
+sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je
+suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...</p>
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<h2>Les filatures de l'étranger</h2>
+
+<blockquote class="verse">
+ Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,<br>
+ Il est sous le soleil une terre bénie,<br>
+ Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,<br>
+ Le naufragé revoit des rives parfumées,<br>
+ Où c&oelig;urs endoloris, nations opprimées<br>
+ &nbsp;&nbsp;Trouvent un fraternel accueil.<br>
+ <br>
+ Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,<br>
+ Et suivant dans son vol la république ailée,<br>
+ Tous les peuples unis vont se donnant la main;<br>
+ Là Washington jeta la semence féconde<br>
+ Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde<br>
+ &nbsp;&nbsp;Le vrai berceau du genre humain.<br>
+ <br>
+ Là, point de rois divins, point de noblesses nées;<br>
+ Par le mérite seul, les têtes couronnées<br>
+ S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;<br>
+ Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,<br>
+ La fière indépendance étend ses grandes ailes<br>
+ &nbsp;&nbsp;De l'un jusqu'à l'autre océan!</blockquote>
+
+<p>(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)</p>
+
+<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>La Voix d'un exilé</i>, version publiée
+dans <i>Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i>. (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.)
+Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]</p>
+
+<h3 class="chaphead">I</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'émigration canadienne aux États-Unis</h3>
+
+<p>Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire
+des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans
+les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris
+la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les
+ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques
+hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour
+la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et
+l'émigration a continué son &oelig;uvre de dépeuplement. On prétend que
+plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les
+États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres
+de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont
+corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de
+comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses
+habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence
+de la nationalité française dans la nouvelle confédération.</p>
+
+<p>Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent
+de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques
+familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se
+rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et
+la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle
+Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore
+les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford,
+Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont
+généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et
+leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à
+reconnaître comme provenant de souche française.</p>
+
+<p>L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception
+que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général
+d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les
+campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire
+vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les
+paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la
+ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des
+scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de
+construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous
+points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était
+devenu le chantier de construction de la république américaine pour
+la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions
+étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par
+l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne
+pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur
+manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans
+les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle,
+Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore
+aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les
+coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements
+canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves
+gens, l'amour du pays natal.</p>
+
+<p>La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des
+paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour
+l'étranger<a class="footnote" href="#fn_4">4</a>. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à
+Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme
+cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre
+des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre.
+L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la
+misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels
+et insignifiants.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les
+États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation
+assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans
+les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington,
+Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur
+contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces
+émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui
+servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de
+ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population
+d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin
+d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.</p>
+
+<p>Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes
+voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans
+l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du
+travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton
+qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce
+grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines
+américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné
+le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain
+qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près
+vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de
+sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment
+alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.</p>
+
+<p>Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de
+travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils
+eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent
+et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur
+de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux
+États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour
+les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu
+jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à
+coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants
+travaillaient généralement dans une même filature et les salaires
+réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes
+qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à
+un frère ou à une s&oelig;ur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis
+du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours,
+sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des
+causes de ce départ en masse des populations d'origine française;
+encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet
+état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité
+française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans
+une confédération générale, toutes les possessions britanniques de
+l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient
+la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les
+hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre
+au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu
+d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a
+placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a
+inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique,
+mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable
+pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de
+leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise;
+on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle
+«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé
+de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se
+casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration
+fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les
+chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs
+talents de mouchards au service de la douane et de la police; et
+l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil,
+se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics,
+et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa
+et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.</p>
+
+<p>N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la
+confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui
+disait de l'émigration canadienne:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons
+nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.</p>
+
+<p>Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de
+l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se
+trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil,
+de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.</p>
+
+<p>Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall
+River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.;
+Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam,
+Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua,
+Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres
+industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée
+de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que
+l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers
+du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle
+confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles
+filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où
+se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des
+deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles
+merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis,
+arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien
+payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du
+commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on
+arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq
+cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile
+à l'étranger.</p>
+
+<p>L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis,
+parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà
+la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à
+la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa
+bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.</p>
+
+<p>Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa
+famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve
+tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel
+et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son
+caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il
+arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires
+industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains.
+Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent
+certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité
+étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels
+de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français,
+arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant
+des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à
+démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une
+certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et
+de la misère.</p>
+
+<h3 class="chaphead">II</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'expatriation</h3>
+
+<p>Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux
+dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute
+filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite
+par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le
+départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les
+détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune
+fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir
+dignement ce devoir sacré.</p>
+
+<p>Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard
+s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il
+s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans
+des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec
+reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque
+après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route
+de la chaumière, le docteur lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et
+quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous
+aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la
+main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa
+protection.</p>
+
+<p>Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez
+elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé
+qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des
+dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec
+effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en
+faisait sentir.</p>
+
+<p>La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où
+elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de
+son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même
+chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de
+louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant
+le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui
+répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle
+considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments
+d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient
+envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait,
+cependant, prendre une décision immédiate car il était évident
+qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état
+de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis
+la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les
+ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à
+exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais
+de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars
+pour toute fortune.</p>
+
+<p>En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles
+de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin
+d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien
+jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un
+travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes
+pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle
+se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée
+d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller
+dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement
+aucune sympathie dans sa douleur.</p>
+
+<p>La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état
+d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et
+lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle
+pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de
+sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais
+Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta
+de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de
+pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur
+satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la
+solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la
+société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement
+en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il
+lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas
+loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin
+l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru
+implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine
+d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait
+eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne
+s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se
+prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition
+pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans
+expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et
+suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait
+qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en
+tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence
+inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans
+l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et
+Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.</p>
+
+<p>Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours
+relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une
+jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme,
+pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre
+alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait
+s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques
+et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui
+compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de
+sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son
+projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance
+qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la
+mort de son père.</p>
+
+<p>Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait
+confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les
+idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la
+plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait
+pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la
+paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu
+dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai,
+la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les
+détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa
+disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les
+fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de
+curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de
+«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux
+et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes,
+elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit
+qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était
+nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain
+eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de
+remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on
+trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient
+l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se
+plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation
+des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se
+vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de
+Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière.
+Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et
+parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement
+l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle
+pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et
+financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes
+hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en
+général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui
+se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on
+déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se
+voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la
+misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir
+le c&oelig;ur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du
+travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver
+l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était
+adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des
+nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de
+la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut
+possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où
+reposaient les cendres de son père et sa mère.</p>
+
+<p>La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante,
+lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située
+à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrec&oelig;ur. Après
+avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du
+désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et
+quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui
+apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle
+Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut
+s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez
+bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour
+chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison.
+Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses
+courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien
+peu de fermiers, à Contrec&oelig;ur, qui puissent se payer les services
+d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour
+tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la
+somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes
+bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous
+vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre
+exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme?
+continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à
+emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce
+que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve
+par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River,
+dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les
+manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous
+aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici,
+n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon
+père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à
+hiverner dans les «chantiers».</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de
+Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir
+trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit
+déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut
+de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à
+l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je
+n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est
+difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail
+dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une
+famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrec&oelig;ur
+pour les États-Unis.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et
+il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours
+vécu.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le
+pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais
+il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand
+nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous
+arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les
+manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités
+avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui
+depuis un an travaille aux États-Unis.</p>
+
+<p>Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux
+paroles de sa femme, et son c&oelig;ur avait été touché de pitié en
+apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par
+l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux
+patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque
+d'apoplexie?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous
+consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon
+enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre
+frère ne revient pas avant le printemps prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est
+impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour
+que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et
+quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai
+été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui
+avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père,
+mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis
+fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres
+réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous
+considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille.
+Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale
+sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au
+village et en apprenant mon départ?</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser
+une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances
+péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra
+vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall
+River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le
+chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je
+vous ai conseillée de vous éloigner de Contrec&oelig;ur, s'il vous est
+possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des
+difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez
+demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours
+avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous
+accompagner là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit
+Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre
+avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je
+viendrai vous rendre ma réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En
+attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je
+vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez
+connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en
+voiture, après le repas.</p>
+
+<p>La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de
+démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins
+triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur
+raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le
+souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait
+déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.</p>
+
+<p>Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le
+docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui
+et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner
+afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les
+chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le
+fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait
+intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à
+remplir.</p>
+
+<p>Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa
+protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui
+eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du
+travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux
+États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays,
+si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en
+outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse
+de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps
+suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait
+de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à
+trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se
+trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces
+détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui
+promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le
+départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant,
+préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au
+retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur
+s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son
+absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait
+refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient
+suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses.
+Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait
+pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour
+couvrir ses frais de retour.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du
+fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets
+qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune
+fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait
+placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença
+immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle
+touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient
+aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de
+son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La
+pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces
+temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée,
+menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune
+avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et
+timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève
+de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.</p>
+
+<p>Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le
+docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au
+chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un
+sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne
+avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente,
+et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à
+obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que
+les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français
+s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour
+fuir la pauvreté de la patrie!</p>
+
+<h3 class="chaphead">III</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le voyage</h3>
+
+<p>Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection
+à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles
+de Contrec&oelig;ur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs
+générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils
+cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la
+famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote
+et un homme de c&oelig;ur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de
+Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses
+camarades de Contrec&oelig;ur, sous les ordres du capitaine Amable Marion.
+Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il
+fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour
+échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son
+absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts
+pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en
+attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille
+francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen
+ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis
+qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le
+talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut
+un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant
+considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de
+l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans
+la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis
+se mit à l'&oelig;uvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en
+dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint
+jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus
+suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé
+les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré
+jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de
+vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre
+de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très
+mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix
+ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années,
+mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la
+vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis
+succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son
+fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel,
+avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années
+encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune
+homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait
+apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme
+et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les
+devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se
+dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour
+cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas
+de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne
+fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et
+ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de
+temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les
+plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes
+s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce
+pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer
+dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille
+nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait
+une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se
+réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les
+fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre
+de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été
+préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un
+fermage assez élevé pour une période de deux ans.</p>
+
+<p>Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage
+des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille
+Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied
+d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au
+nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall
+River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans;
+Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur,
+âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.</p>
+
+<p>Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur
+était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout
+faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire
+les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du
+départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du
+village, et l'on se coucha tard et le c&oelig;ur gros de regrets, ce
+soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit
+deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées
+entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux
+voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La
+jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la
+suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait
+de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils
+pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.</p>
+
+<p>Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu
+à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et
+tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis
+où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain,
+sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en
+touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent.
+En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne
+pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles
+qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut
+impossible de fermer l'&oelig;il jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de
+bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour
+transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où
+quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment
+où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se
+serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière
+fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait:
+la misère continuait son &oelig;uvre de dépeuplement et l'on avait quitté
+la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le
+travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux
+de chaque jour.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir
+à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall
+River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le
+premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à
+la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle
+pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la
+rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente
+des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour
+se rendre à sa destination.</p>
+
+<p>Le système des communications par voies ferrées entre la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques
+années, des améliorations trop importantes au double point de vue du
+commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire
+ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles
+pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour
+l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se
+concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts
+internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour
+tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si
+intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que
+les voies de communication pour le transport des voyageurs et des
+marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt
+national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu
+à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines
+séculaires qui existaient entre les races française et anglaise
+en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de
+Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés
+des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la
+tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées
+qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup
+d'&oelig;il sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement
+d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il
+est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop
+peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication,
+au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays.
+L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour
+prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des
+canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle
+transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et
+prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste
+français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce
+territoire était réduit en surface en raison du carré des distances,
+c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.</p>
+
+<p>Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers
+et des marchandises entre les principales villes de la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic
+Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal
+&amp; Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la
+compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a
+eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à
+destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition,
+depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services
+bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre
+Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore
+la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le
+voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas
+peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations
+d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la
+distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River
+Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier,
+dans l'État du Vermont.</p>
+
+<p>La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la
+mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la
+route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston
+et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette
+ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à
+Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River,
+dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans
+l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement
+relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke,
+petite ville florissante située au centre de la partie du Canada
+français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement
+forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe,
+Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.</p>
+
+<p>La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat
+de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et
+Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de
+conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif
+exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux.
+Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux
+brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on
+mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés
+qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de
+première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne
+et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante,
+tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que
+justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause
+première de ces changements importants. Des agences pour la vente des
+billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres
+importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et
+les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par
+des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et
+les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la
+ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre
+trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent
+les deux langues&mdash;l'anglais et le français&mdash;et des wagons dortoirs
+et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui
+désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque
+enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et
+ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis
+faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve
+d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le
+trajet de Montréal à Fall River&mdash;363 milles&mdash;se fait aujourd'hui,
+en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.</p>
+
+<p>Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes
+américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une
+des causes principales qui ont produit le mouvement général
+d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes
+administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute
+d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer
+et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu
+à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde
+entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant
+canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des
+richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime
+toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque
+jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa
+famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier
+que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler
+pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette
+de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada
+et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les
+Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour
+prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve
+irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de
+personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne
+des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne
+se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal,
+resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère,
+quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont
+aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient
+atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux
+États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il
+est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les
+Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien
+être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de
+l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction
+forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le
+besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il
+soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il
+est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y
+appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les
+hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes
+émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.</p>
+
+<p>Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il
+avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du
+travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village
+lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en
+s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je
+laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de
+mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais
+faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes
+menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit,
+et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le
+pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à
+traîner une vie de souffrances et de privations.</p>
+
+<p>Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour
+payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets
+de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune
+qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les
+dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M.
+Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi
+la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et
+l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie,
+toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à
+parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé
+pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et
+la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de
+l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.</p>
+
+<p>Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et
+avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir
+été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva,
+vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts.
+Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard
+descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour
+le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell &amp; Nashua
+Railroad».</p>
+
+<p>Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans
+contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe
+aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui
+comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de
+grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule
+ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de
+billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac,
+restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles
+d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages;
+et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles
+d'attente pour les omnibus et les «tramways».</p>
+
+<p>Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour
+veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du
+chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et
+spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on
+parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la
+gare du «Boston, Lowell &amp; Nashua R. R.» de celle de la ligne du
+«Old Colony &amp; Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du
+même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les
+attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement
+ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies
+industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été
+retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu
+du travail pour toute la famille.</p>
+
+<p>En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal,
+Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient
+installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement
+confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les
+membres de la famille.</p>
+
+<p>On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues
+du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve
+toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce
+sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le
+mal du pays.</p>
+
+<h3 class="chaphead">IV</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Fall River, Mass.</h3>
+
+<p>Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes
+premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se
+trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement
+canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et
+à l'amélioration des voies de communication entre les districts
+agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire,
+ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la
+prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à
+la construction des voies ferrées et au développement des industries
+nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus
+loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des
+filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement
+l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales
+de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée
+d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.</p>
+
+<p>C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve
+indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à
+propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le
+mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens
+intelligents et laborieux au Canada français.</p>
+
+<p>La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive
+droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière
+Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York,
+14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de
+Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656,
+époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains
+colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la
+rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en
+1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne
+des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites,
+deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une
+douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les
+colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le
+laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les
+indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les
+guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre
+les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre
+Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River,
+ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount
+Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de
+la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers
+établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel
+Church sur les bords de la rivière Quequechan,&mdash;expression indienne
+qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces
+établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la
+farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15
+juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de
+l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées
+de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent
+le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice
+volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de
+la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown
+fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les
+législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804
+ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on
+abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de
+Fall River que la ville porte aujourd'hui.</p>
+
+<p>La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel
+Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues
+South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que
+cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais,
+Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans
+l'État du Rhode Island, en 1790.</p>
+
+<p>On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663
+broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de
+17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants
+n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur
+des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.</p>
+
+<p>La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton
+fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy
+Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent
+érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en
+opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811
+par le colonel Joseph Durfee.</p>
+
+<p>Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de
+10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises
+industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des
+habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de
+34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le
+chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait
+acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle
+communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le
+premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14
+années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River
+a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de
+l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur
+les champs de bataille.</p>
+
+<p>Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa
+parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans
+on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On
+peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des
+productions industrielles:</p>
+
+<pre>
+ Années Nombre de broches
+
+ 1865................ 265,321
+ 1866................ 403,624
+ 1867................ 470,360
+ 1868................ 537,416
+ 1869................ 540,614
+ 1870................ 544,606
+ 1871................ 730,183
+ 1872................1,094,702
+ 1873................1,212,694
+ 1874................1,258,508
+ 1875................1,269,048
+ 1876................1,274,265
+ 1877................1,284,701
+</pre>
+
+<p>Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton
+d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles
+filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un
+dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus
+à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par
+le tableau suivant qui est officiel:</p>
+
+<pre>
+ Production totale des États-Unis 588,000,000 yds
+ &quot; de la Nouvelle Angleterre 481,000,000
+ &quot; de Fall River, 343,475,000
+</pre>
+
+<p>Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il
+faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux
+capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le
+nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les
+capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de
+30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de
+139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de
+15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre
+$450,000 et $500,000.</p>
+
+<p>La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875
+et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall
+River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation
+considérable pour l'avenir.</p>
+
+<p>Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense
+établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux
+imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme
+perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous
+le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des
+assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des
+propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37
+le montant des impôts perçus pendant l'année.</p>
+
+<p>Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes,
+et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur,
+offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.</p>
+
+<p>L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières
+années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et
+spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts
+énergiques de ses citoyens entreprenants.</p>
+
+<p>Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour
+les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq
+journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine,
+parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde
+entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes
+employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de
+caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit
+d'économie de la population ouvrière de Fall River.</p>
+
+<p>La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est
+généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte
+environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières
+familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année
+suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait
+un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des
+Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau
+pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent
+remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada.
+Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions
+étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir
+le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à
+Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement
+deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des
+Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les
+Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle
+est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens».
+L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de
+Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la
+religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le
+faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants
+d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se
+procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre
+est relativement restreint.</p>
+
+<p>Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec
+plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et
+obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux
+au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les
+écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui
+paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont
+été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent
+aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en
+général, aient eu une existence assez précaire en raison des
+changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la
+colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis
+leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile
+des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à
+se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins,
+journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se
+trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont
+établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes,
+et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour
+l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds
+d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des
+épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et
+quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle
+clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le
+monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation
+des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada,
+et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre
+Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres
+industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont
+établis.</p>
+
+<p>Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle
+générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et
+enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y
+ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de
+commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces
+derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui
+fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement
+modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques
+fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes
+Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs
+d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier
+d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son
+assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les
+Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec
+avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et
+écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des
+filatures de coton, à Fall River.</p>
+
+<p>L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis
+neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on
+appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des
+positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de
+ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation
+afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort
+soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler.
+Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux
+États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui
+pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au
+détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a
+pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la
+population canadienne est relativement insignifiante, quoique le
+nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une
+proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens
+d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur
+revient, à la gestion des affaires publiques.</p>
+
+<p>Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique
+de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante
+qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi
+misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une
+certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et
+de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui
+retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils
+étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au
+pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient
+être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par
+des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère
+règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière
+étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des
+émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir
+à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où
+l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la
+Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les
+chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que
+tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de
+décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui
+accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous
+ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du
+progrès et de la civilisation.</p>
+
+<h3 class="chaphead">V</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">La filature</h3>
+
+<p>Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall
+River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat
+des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son
+ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces
+premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de
+comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des
+comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de
+qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude
+chez les marchands de détail de Fall River.</p>
+
+<p>Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les
+commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de
+commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique
+facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux
+États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par
+escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois
+lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent
+généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a
+cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes
+avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer
+que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du
+plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.</p>
+
+<p>Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des
+fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient
+leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur
+accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de
+visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel,
+obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père
+dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient
+alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les
+détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires
+réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire
+face aux dépenses courantes.</p>
+
+<p>Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux
+égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait
+dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage
+avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son
+esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à
+supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues
+de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur
+dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père.
+Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait
+oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que
+sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère.
+L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme
+une s&oelig;ur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son c&oelig;ur
+qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par
+les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné
+qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable
+à la jeune fille, lorsque ses s&oelig;urs lui eurent raconté les
+circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants
+eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait
+rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle
+se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.</p>
+
+<p>Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au
+travail furent employés à renouer connaissance avec quelques
+familles de Contrec&oelig;ur qui les avaient précédés dans l'exil et qui
+s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations
+désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature
+«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin
+de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à
+travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie
+et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du
+tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux
+cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois.
+Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la
+chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame
+spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au
+coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la
+soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné,
+travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés
+maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à
+filer à travail intermittent (<i>mule spinning</i>). Cette dernière
+occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs
+reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres
+employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait
+eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui
+s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune
+homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à
+broches (<i>mules</i>).</p>
+
+<p>Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient
+qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord
+mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations
+respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour
+qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais
+comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre,
+sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui
+permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la
+prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage,
+et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider
+jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les
+travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et
+les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les
+travaux qu'on leur avait assignés.</p>
+
+<p>M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités
+que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux
+et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall
+River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable
+prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au
+service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié
+au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé
+comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut
+cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se
+trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de
+ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous
+les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église
+décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des
+grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient
+forcément le souvenir de la patrie absente.</p>
+
+<p>Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la
+direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus
+intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne
+heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être
+debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le
+déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient
+à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait
+lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis
+conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur
+assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus
+haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour
+les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M.
+Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de
+déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des
+circonstances assez favorables, le premier jour de travail à
+l'étranger.</p>
+
+<p>L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes
+canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des
+filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un
+sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche
+réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre
+qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction
+aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une
+position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés
+dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie
+pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance
+toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants,
+maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À
+chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant
+qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas
+attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers
+et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées
+avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts
+fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger
+des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix
+heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à
+permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les
+samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En
+un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs
+accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui
+donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là
+pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour
+veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour
+assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande
+roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur
+principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur
+mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un
+sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens
+qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le
+laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières
+semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé,
+mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit
+généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour
+la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le
+prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait
+régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées
+atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas
+un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer
+leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi
+compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses
+dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens
+dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient
+prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles
+ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il
+n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville
+manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur
+des bases plus solides.</p>
+
+<p>L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail
+des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se
+familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque
+membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont
+augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les
+heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement
+rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des
+amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes
+relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à
+peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des
+villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du
+jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se
+familiarisent avec la langue anglaise.</p>
+
+<p>Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de
+logements (<i>tenements</i>) économiques à l'usage de ses ouvriers,
+et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la
+famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements,
+quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble.
+Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et
+possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River
+n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.</p>
+
+<p>Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les
+lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques
+pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute
+infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des
+surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant
+n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations
+industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les
+parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques,
+à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font
+honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte
+une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers
+recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation
+gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées
+comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (<i>Grammar
+Schools</i>) 19, écoles intermédiaires (<i>Intermediate schools</i>) 21; écoles
+primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes
+employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés,
+à la date du 1<sup>er</sup> janvier 1877, était de 8864. Une somme de
+$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour
+l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été
+dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des
+autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce
+qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction
+gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677.
+L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et
+aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis.
+Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même
+libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs
+années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et
+la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la
+direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec
+l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques.
+Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les
+avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se
+fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles
+particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans
+différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y
+envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution
+mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir
+à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues
+soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire
+anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui
+désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les
+avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui
+désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes.
+Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux
+États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on
+est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs
+espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple
+américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa
+part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et
+intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle
+que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les
+ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie,
+l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé.
+L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et
+peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en
+aucune autre partie du monde.</p>
+
+<p>On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux
+États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes
+qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme
+tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises
+industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse
+maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la
+certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque
+les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi
+la classe ouvrière.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Les salaires dans les filatures</h3>
+
+<p>La question des salaires payés pour les travaux de la filature,
+depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont
+occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant
+le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes
+fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du
+monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et
+dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut
+en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé
+d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement,
+fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à
+proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours
+vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui
+ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de
+l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait
+espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater.
+Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des
+Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à
+présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour
+s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher
+du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté
+pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert
+sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui
+fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède
+énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques
+d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait
+en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies
+physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du
+rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au
+patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur
+offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils
+abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la
+question des salaires, lorsque cette question forme probablement la
+seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver
+à un moyen pratique de rapatriement.</p>
+
+<p>Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent
+généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs
+compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans
+trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris
+en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière
+loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi
+à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant
+que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller
+chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000
+distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient
+produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette
+question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de
+rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait
+peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun
+sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une
+mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par
+la prévarication des autres.</p>
+
+<p>Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps
+que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des
+avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette
+vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique
+que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une
+entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner
+chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars
+qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?</p>
+
+<p>Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun
+sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis,
+quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire.
+Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales
+que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème
+d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les
+Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent
+qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont
+avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut
+passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le
+premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller
+à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il
+y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des
+charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se
+prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris,
+depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à
+ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une
+manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi
+de rapatriement.</p>
+
+<p>Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir
+enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre
+un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada
+français, mais on peut facilement les mettre au courant de la
+position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires
+qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont
+engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe,
+à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier
+et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec
+connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une
+intelligence raisonnée de la question du rapatriement.</p>
+
+<p>Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une
+exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par
+des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus
+importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine
+de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs
+établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports,
+on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme
+correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de
+l'émigration canadienne aux États-Unis.</p>
+
+<p>On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait
+s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais
+il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall
+River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton
+fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres
+précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les
+travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de
+chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les
+établissements industriels de Fall River:</p>
+
+<pre>
+ Cardeurs par jour .............$1.03
+ Fileurs &quot; &quot; ............... 1.44
+ Bobineuses (spoolers) .......... 95
+ Warpers ....................... 1.17
+ Passeuses-en-lames ............ 1.00
+ Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
+ Tisserands .................... 1.23
+ Moyenne générale $1.21&frac34;.
+</pre>
+
+<p>Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux
+ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres,
+mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des
+salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux
+dollars par jour. Cette moyenne de $1.21&frac34; doit donc être
+considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent
+aucune position exceptionnelle dans la filature.</p>
+
+<p>Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du
+cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale,
+est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les
+aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants
+canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (<i>back boys,
+doffers, tube boys</i>) varient de 28 cents par jour pour les plus
+jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65
+cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre
+de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom
+de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces
+ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures
+se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches
+verticales, soit à broches horizontales&mdash;(<i>frame spinning</i>)&mdash;et
+ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent,
+en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.</p>
+
+<p>Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des
+femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce
+système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont
+probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les
+salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au
+travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de
+$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit
+métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme
+il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les
+ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les
+ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements,
+une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des
+«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix
+ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.</p>
+
+<p>Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la
+famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un
+tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les
+tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des
+actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River
+jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux,
+lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke &amp; Cie annonça les
+commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis
+cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la
+panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent
+avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les
+industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en
+général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons
+eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et
+leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne,
+fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup
+de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des
+ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par
+la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une
+troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis
+que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit
+de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires,
+on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des
+filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre,
+sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance
+relative.</p>
+
+<p>Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du
+premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait
+fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des
+travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait
+suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et
+Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait
+fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes
+ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris
+un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières
+difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de
+lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait
+le filage de la chaîne des tissus.</p>
+
+<p>Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une
+somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des
+dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès
+le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques
+dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses
+frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle
+gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia
+à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir
+payé ses dépenses de chaque mois.</p>
+
+<p>Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir
+fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi,
+obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme
+apprentie, avec ses s&oelig;urs, dans la salle du tissage, et Arthur comme
+aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants
+avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour
+les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les
+bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà
+lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le 24 juin 1874</h3>
+
+<p>Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt
+apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se
+trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec
+impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et
+de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi
+à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de
+présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci
+viendrait la rejoindre à Fall River.</p>
+
+<p>Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer
+bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la
+considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère
+doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et
+toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne
+Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un
+modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté
+mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous
+ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes
+ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était
+réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de
+«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel
+elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures
+de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares
+ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.</p>
+
+<p>Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son
+père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre
+Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse.
+Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un
+travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et
+sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui
+avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit
+pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la
+langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité.
+Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné,
+quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui
+se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de
+nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de
+leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée
+dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se
+sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début,
+de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis
+éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans
+l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs,
+et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient
+devenues ses compagnes inséparables.</p>
+
+<p>Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le
+temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue
+maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles
+américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que
+firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent
+monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les
+égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui
+être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes
+canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui
+témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un
+sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était
+un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques
+années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait
+parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son
+père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son
+travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite
+au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.</p>
+
+<p>M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne
+et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils
+paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa
+femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié
+finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et
+Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur
+leur compte, on en était resté là.</p>
+
+<p>Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre
+fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait
+éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus
+sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans
+arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon
+fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans
+oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait
+bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne,
+et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du
+présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.</p>
+
+<p>Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était
+empressée d'écrire au vieux docteur de Contrec&oelig;ur pour lui faire
+part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où
+il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard
+s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance
+régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait
+ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était
+certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les
+renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre
+reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent
+la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque
+jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrec&oelig;ur. M. Dupuis,
+sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se
+faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus
+cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.</p>
+
+<p>Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations
+franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de
+s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de
+Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse
+franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel
+énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration
+promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui
+suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait
+par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui
+avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la
+société Saint-Jean-Baptiste de Montréal<a class="footnote" href="#fn_5">5</a> à toutes les sociétés
+nationales des États-Unis:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<h4><b>ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.</b></h4>
+<h4>COMITÉ D'ORGANISATION.</h4>
+<h4><i>Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des
+États-Unis.</i></h4>
+
+<p>Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter
+un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des
+États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le
+24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une
+pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la
+pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et
+la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les c&oelig;urs
+canadiens.</p>
+
+<p>La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence
+d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la
+satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui
+offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil
+comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses
+traditions.</p>
+
+<p>Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur
+développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le
+souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances
+ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de
+resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie,
+de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se
+connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et
+de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles
+destinées pour la race française en Amérique.</p>
+
+<p>S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent
+des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la
+population canadienne française<a class="footnote" href="#fn_6">6</a>.</p>
+
+<p>(Suivaient les signatures.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue
+française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se
+rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs
+compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient
+déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour
+l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise
+du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées
+de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour
+l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall
+River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne
+d'un cent par mille pour le voyage.</p>
+
+<p>L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous
+les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se
+préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays
+la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River
+avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin,
+et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps
+à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté
+faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait
+l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient
+de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se
+payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur
+Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait
+d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir
+consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il
+serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par
+son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme
+était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de
+«Cercle-Montcalm»,<a class="footnote" href="#fn_7">7</a> et il serait, sans aucun doute, enchanté de
+faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre
+quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur
+ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et
+d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que
+le jeune homme devait se rendre à Contrec&oelig;ur, lui remit une lettre
+à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques
+recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci
+était de retour au village.</p>
+
+<p>Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père,
+commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva
+surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les
+amis et les parents de Contrec&oelig;ur, lorsqu'arriva le moment du
+départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un
+corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et
+deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour
+les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les
+changements ordinaires des trains quotidiens.</p>
+
+<p>Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon
+voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer
+l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de
+l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à
+ce pèlerinage patriotique.</p>
+
+<p>Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la
+population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir
+de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues
+et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des
+États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus
+cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée
+par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille
+personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis
+s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce
+défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique.
+Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux
+sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur
+un parcours de trois milles, offrait un coup d'&oelig;il magique. On
+comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois
+bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques
+représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le
+parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et
+littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et
+sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des
+arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des
+inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle
+était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité,
+fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration.</p>
+
+<p>La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste
+église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup,
+même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus
+riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et
+aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur
+éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la
+foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent
+prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de
+vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet
+splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la
+politique, de la littérature et des professions libérales, et des
+santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale
+des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours
+remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de
+l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui
+avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut
+d'amour et de fidélité à la patrie commune.</p>
+
+<p>Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en
+convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut
+discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive.
+Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de
+Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette
+belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au
+comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre
+les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un ch&oelig;ur de
+plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens
+émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom.</p>
+
+<p>Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les
+diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était
+enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses
+camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur
+honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du
+voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis
+qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué
+du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la
+convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés,
+il s'était empressé de se rendre à Contrec&oelig;ur afin de serrer la
+main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts
+pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le
+docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En
+réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua
+longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et
+lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à
+Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme,
+et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel,
+il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de
+Contrec&oelig;ur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste
+Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis
+d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle
+annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.</p>
+
+<p>Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la
+mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en
+prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant
+de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui
+disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de
+connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces
+termes:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Chantiers de la Gatineau,</p>
+
+<p>Dans la forêt, ce 15 mai 1874</p>
+
+<p>Bien cher père:</p>
+
+<p>Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre
+par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des
+dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais
+malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous
+voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen
+des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de
+pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces
+sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la
+descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas
+m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon
+«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions
+très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par
+mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous
+fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave c&oelig;ur dont
+j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons
+nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et
+aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je
+l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ
+de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les
+rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer
+sur nos c&oelig;urs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris,
+et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse
+bien fort ma s&oelig;ur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de
+mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.</p>
+
+<p>Ton fils dévoué,</p>
+
+<p>JULES GIRARD.</p>
+
+</div>
+
+<p>Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un
+certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure
+s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas
+remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter
+cette émotion passagère, et il dit au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard
+inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère
+sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que
+contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui
+faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très
+agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté
+l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que
+souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté.
+Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre
+et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu
+immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est
+un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les
+inspirations de son c&oelig;ur, et son départ pour les chantiers,
+l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre
+lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père
+Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé
+emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre
+était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper
+des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier.
+Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont
+amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au
+mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame
+Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis
+la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la
+jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les
+circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel
+fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire
+part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de
+son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard
+abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au
+retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans
+la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du
+passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir
+de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter
+cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre
+avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère
+et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre
+Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son
+bonheur et sa prospérité.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus
+que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais
+porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à
+la considérer comme une s&oelig;ur, et chacun prendra sa part de bonheur
+dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère
+et à son fiancé.</p>
+
+<p>Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois,
+serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de
+reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à
+Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques
+cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se
+joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le
+voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile
+à comprendre.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VIII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Michel Dupuis</h3>
+
+<p>Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la
+lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main
+de Jeanne n'était pas libre et que son c&oelig;ur appartenait depuis
+longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué
+à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille,
+mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible,
+lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui
+annonçaient que Jeanne en aimait un autre.</p>
+
+<p>Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il
+aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et
+généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son c&oelig;ur blessé
+se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans
+une position aussi cruelle.</p>
+
+<p>La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le
+jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa
+famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails
+de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne
+nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrec&oelig;ur. Toute
+la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en
+apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main
+de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de
+son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur
+l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les
+lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrec&oelig;ur. Après
+avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma
+dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude
+cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut
+de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute
+tremblante d'émotion:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Chantiers de la Gatineau</p>
+
+<p>ce 15 mai 1874.</p>
+
+<p>Ma très chère Jeanne:</p>
+
+<p>Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer
+les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à
+Contrec&oelig;ur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques
+instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée,
+ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire
+parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails
+de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui
+m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne,
+les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille
+de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon
+c&oelig;ur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des
+forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je
+vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre
+c&oelig;ur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma
+chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque
+jour, j'ai fait des v&oelig;ux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour
+au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme.
+Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans
+l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de
+travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je
+consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau
+pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas,
+chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable
+père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part
+que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au
+revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui
+qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour
+vous. Aux premiers jours de septembre!</p>
+
+<p>Votre fiancé devant Dieu,</p>
+
+<p>Pierre Montépel.</p>
+
+</div>
+
+<p>La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut
+avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui
+qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du
+délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et
+de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre
+qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.</p>
+
+<p>Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens
+qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter
+à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des
+événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite
+énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses
+parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils
+ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui
+s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita
+vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On
+avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup
+d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son
+retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades
+d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de
+la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait
+continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune
+homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes
+d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de
+cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait
+probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne,
+et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.</p>
+
+<p>Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se
+trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle
+on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de
+correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec
+plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à
+Contrec&oelig;ur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard
+lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler
+dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa
+protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait
+cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait
+maintenant le chef de la famille.</p>
+
+<p>On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver
+une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de
+nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de
+poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement
+répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les
+quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne
+devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le
+retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes
+étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se
+trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les
+voyageurs étaient à Contrec&oelig;ur depuis deux jours, et Jules s'était
+empressé d'écrire à sa s&oelig;ur pour lui annoncer leur arrivée au
+village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre
+qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il
+arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.</p>
+
+<p>Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis,
+et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en
+présence de ses amis, la lettre de son frère:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Contrec&oelig;ur, ce 17 septembre 1874.</p>
+
+<p>Ma chère Jeanne</p>
+
+<p>C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur
+que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux
+t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre
+père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille
+étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton
+fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous
+faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la
+porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais
+pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui
+nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans
+préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et
+ton départ de Contrec&oelig;ur. Je croyais rêver, mais on me dit de
+m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les
+renseignements voulus. Ah! chère s&oelig;ur, le malheur t'a rudement
+éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille,
+tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu
+les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon
+adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais
+bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est
+complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à
+Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus
+franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et
+sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui
+s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été
+de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe
+de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans
+les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous
+serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez
+bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de
+difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles
+encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu
+te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour
+t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes
+qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite s&oelig;ur, et n'oublie
+pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon
+mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié.
+À dimanche prochain!</p>
+
+<p>Ton frère qui t'aime,</p>
+
+<p>JULES GIRARD.</p>
+
+</div>
+
+<h3 class="chaphead">IX</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'incendie du «Granite Mill»</h3>
+
+<p>Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à
+Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à
+destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions
+et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs
+descendirent dans la gare du «Boston, Lowell &amp; Nashua Railroad»
+et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne,
+afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.</p>
+
+<p>Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués
+de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment
+d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes
+de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes
+gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main
+à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné
+d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.</p>
+
+<p>On se mit à table où quelques personnes étaient en train de
+causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la
+conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute
+voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails
+d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et
+causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses
+commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de
+l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé
+une manufacture, hier matin, à Fall River?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous
+arrivons de Montréal, ce matin même.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune
+homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce
+monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails
+du désastre.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de
+Pierre un numéro du journal, <i>L'Écho du Canada</i>, en date de la
+veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:</p>
+
+<blockquote>
+<b>«FALL RIVER EN DEUIL!»</b><br>
+<i>Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes
+brûlées et 36 blessées!</i>
+</blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en
+s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons,
+qu'a eu lieu cette catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'&oelig;il sur le
+journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte
+rendu de cette terrible affaire.</p>
+
+<p>Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que
+l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris
+connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une
+manière cruelle et si inattendue:</p>
+
+<p>(<i>De L'Écho du Canada<a class="footnote" href="#fn_8">8</a> du 19 septembre 1874.</i>)</p>
+
+<p>«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu
+s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture
+«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient
+sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers
+étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la
+tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes,
+femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au
+sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et
+poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité
+effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les
+malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des
+cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux
+des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour
+rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie.
+D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent
+gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte
+contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des
+mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris
+leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus
+calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès,
+à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était
+horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur
+apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace
+pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On
+apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent
+assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des
+blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui
+continuaient leur &oelig;uvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un
+spectacle impossible à décrire.</p>
+
+<p>«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles
+ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et
+on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui
+étaient entassées dans la partie sud de la salle.</p>
+
+<p>«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par
+une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui
+les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une s&oelig;ur chérie.</p>
+
+<p>«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux
+qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres
+étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient
+dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes
+étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques
+hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres.
+Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des
+longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser
+glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts
+héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de
+lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son
+brave c&oelig;ur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.</p>
+
+<p>«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le
+théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué
+tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de
+l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui
+prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins
+canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant
+leurs services aux blessés.</p>
+
+<p>«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a
+été transmise par les autorités compétentes.</p>
+
+<p>«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français;
+cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en
+sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du
+mur.</p>
+
+<p>«Tués.&mdash;Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le
+malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.</p>
+
+<p>«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie
+Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie
+Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans;
+Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter;
+Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James
+Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.</p>
+
+<p>«Blessés.&mdash;Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric
+Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia
+Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna
+Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington;
+Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson
+Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle
+Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary
+Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan;
+Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe;
+William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm.
+Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.</p>
+
+<p>«Total&mdash;tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.</p>
+
+<p>«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait
+au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les
+yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle
+du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte
+d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le
+télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier
+centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment,
+M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite
+et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver.
+Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule
+des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une
+surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de
+l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de
+l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la
+fuite.</p>
+
+<p>«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier
+échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la
+«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il
+n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans
+les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une
+partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais
+presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut
+qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre
+sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes
+parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne
+fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary
+reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques
+instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème
+étage.</p>
+
+<p>«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans
+la filature, mais mes deux s&oelig;urs Victorine et Délia y étaient
+employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et
+j'aperçus ma s&oelig;ur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui
+criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes
+bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte
+pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune s&oelig;ur
+Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.</p>
+
+<p>«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le
+premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les
+enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la
+porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut
+repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le
+passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants,
+poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les
+sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles
+jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il
+avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur
+une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se
+cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature.
+Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la
+fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux
+enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous
+avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur
+canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de
+sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les
+flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du
+toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours,
+mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une
+poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une
+seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde
+qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une
+descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en
+quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques
+égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes
+accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se
+tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à
+une mort terrible.</p>
+
+<p>«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à
+l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour
+échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les
+matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne
+s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a
+également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort
+quelques heures après, des suites de ses blessures.</p>
+
+<p>«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien,
+Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé
+de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les
+logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans
+l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants
+avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne
+Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des
+blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque
+et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut
+lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment
+où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La
+jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le
+bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement
+à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus
+profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.</p>
+
+<p>«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent
+en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu
+faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à
+ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre
+eux furent blessés grièvement en faisant leur service.</p>
+
+<p>«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de
+Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M.
+Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi
+immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall
+River.</p>
+
+<p>«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en
+cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme
+ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents
+de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser
+des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses
+établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement
+acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour
+ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et
+enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à
+comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons
+profiter de cette terrible leçon.</p>
+
+<p>«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné
+l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert
+par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable
+des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués
+aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui
+parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux
+informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie,
+qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible
+les souffrances occasionnées par l'incendie.»</p>
+
+<h3 class="chaphead">X</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">La réunion</h3>
+
+<p>Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails
+navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans
+prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le
+bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis
+comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se
+serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules
+dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à
+nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de
+respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens
+qu'il me faut verser des larmes, car mon c&oelig;ur est prêt à se briser.</p>
+
+<p>Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement
+des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque
+départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent
+au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour
+regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui
+passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient
+et des piétons qu'ils coudoyaient.</p>
+
+<p>Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur
+promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter
+dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent
+tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses
+émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé
+jusque-là:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à
+faire. Ta s&oelig;ur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons
+espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon
+ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération
+dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la
+ranimer de notre présence.</p>
+
+<p>Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre,
+et Pierre le secoua par le bras en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre
+ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en
+attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il
+soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall
+River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche,
+mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la
+recherche d'un bureau de télégraphe.
+</p>
+
+<p>Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le
+pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre
+s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se
+trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était
+absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs,
+et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude
+cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.</p>
+
+<p>Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale
+nouvelle de l'accident arrivé à sa s&oelig;ur l'avait plongé, et les deux
+amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement
+retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du
+chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne
+heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six
+heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la
+foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie,
+lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre
+s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles
+informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même.
+Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste
+des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient
+strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans <i>L'Écho du
+Canada</i>.</p>
+
+<p>Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse,
+se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment
+où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un
+fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans
+les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien,
+connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir
+d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont
+Jeanne avait été victime.</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur
+l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que
+Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait
+des v&oelig;ux pour sa guérison.</p>
+
+<p>On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison
+où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis
+s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient
+arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à
+comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire
+connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la
+bienvenue:</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter
+de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos
+autres enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur
+répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.</p>
+
+<p>On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les
+enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux
+voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la
+désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état
+pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur
+mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles
+de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de
+Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer
+votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à
+Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les
+médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le
+docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait
+prudent de la déranger.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé
+de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant,
+avant d'aller plus loin.</p>
+
+<p>On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement
+en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il
+répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et
+il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout
+danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout
+faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla
+aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter
+devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même
+à recevoir la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard
+il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement
+dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en
+voyant la figure pâle et défaite de sa s&oelig;ur qu'il aimait tant. Il se
+baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de
+joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Jules! mon frère! Jules!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est moi, petite s&oelig;ur: ton frère Jules qui t'aime toujours et
+qui est bien heureux de te revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout
+dans la chambre.</p>
+
+<p>Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait
+comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il
+s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser
+respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur
+continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus
+de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.</p>
+
+<p>Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle
+avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.</p>
+
+<p>Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser
+seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant
+d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des
+émotions violentes.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du
+monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut
+qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait
+produire de mauvais effets.</p>
+
+<p>Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après
+une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille,
+malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait
+tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des
+voyageurs.</p>
+
+<p>On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de
+Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait
+formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel
+Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la
+jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter
+en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par
+la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada,
+dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant,
+Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour
+prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.</p>
+
+<p>Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était
+écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que
+le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna
+en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de
+reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa s&oelig;ur et la
+pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait
+tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur
+et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur
+affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils
+avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.</p>
+
+<h3 class="chaphead">XI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Épilogue</h3>
+
+<p>La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des
+progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au
+bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins
+les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite
+de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La
+pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui
+semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le
+souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant,
+lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis.
+Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes
+pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de
+lui.</p>
+
+<p>Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que
+Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de
+l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer
+dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de
+retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même
+eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.</p>
+
+<p>Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre
+commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer
+dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore
+aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils
+invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire
+une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les
+environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au
+cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où
+s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en
+lettres d'or:</p>
+
+<blockquote id="memorial">
+ &#8224;<br>
+ À LA MÉMOIRE DE<br>
+ Michel Dupuis<br>
+ Mort héroïquement le<br>
+ 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans<br>
+ En sacrifiant sa vie<br>
+ Au milieu des flammes, lors de<br>
+ L'incendie du «Granite Mill»<br>
+ Pour aider au sauvetage des<br>
+ Femmes et des enfants.<br>
+ R. I. P.</blockquote>
+
+<p>Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve
+de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu,
+et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du
+cher défunt.</p>
+
+<p>Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille,
+et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque
+dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner
+le monument.</p>
+
+<p>L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage
+du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à
+Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait
+bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale
+qu'elle reçut dans la famille de Pierre.</p>
+
+<p>La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé
+que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour
+de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire
+de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la
+famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation
+de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion
+des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en
+contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa
+famille.</p>
+
+<p>Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages
+que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il
+avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le
+jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis,
+maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un
+rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.</p>
+
+<p>Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi
+à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient
+sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller
+vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.</p>
+
+<p>Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au
+Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend
+alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en
+payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre
+Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique,
+l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait
+valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».</p>
+
+<hr>
+
+<h3>Footnotes</h3>
+
+<p id="fn_1">{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien.
+On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se
+dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le
+«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.</p>
+
+<p id="fn_2">{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les
+bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie:
+radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux.</p>
+
+<p id="fn_3">{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant,
+au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur
+pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée
+d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de
+l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et
+par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets
+qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean
+comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.</p>
+
+<div id="fn_4">
+<p>{4} Extraits de <i>La France aux Colonies</i> par E. RAMEAU:
+L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers
+les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer
+à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de
+cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an,
+d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement
+de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850
+ne saurait expliquer.&mdash;p. 325.</p>
+
+<p>(<i>Extrait du cens</i> de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine,
+14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;&mdash;Vermont,
+14,470;&mdash;Massachusetts, 15,862;&mdash;New York, 47,200;&mdash;Pensylvanie,
+2,500;&mdash;Louisiane, 499;&mdash;Ohio, 5,880;&mdash;Michigan, 14,008;&mdash;Illinois,
+10,699;&mdash;Missouri, 1,053;&mdash;Wisconsin, 8,277;&mdash;Minnesota, 1,417;&mdash;Nous
+ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent
+avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous
+cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et
+du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts.
+Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000
+Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les
+parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus
+immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ
+18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le
+Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de
+l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du
+Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans
+le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la
+presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous
+les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout
+64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous
+de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses,
+et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans
+les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les
+Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de
+l'Amérique anglaise aux États-Unis.</p>
+
+<p>Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont
+fournies 1&mdash;l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui
+nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2&mdash;sur
+l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des
+États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en
+français; 3&mdash;sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur
+la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.</p>
+
+<p>Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment
+aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux
+États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration
+plus haut que nous ne le faisons.&mdash;p. 327.</p>
+
+<p>En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous
+trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York,
+7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France,
+Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek
+et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir:
+Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière
+Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de
+Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de
+familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles
+allemandes.&mdash;p. 328.</p>
+
+<p>En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de
+l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés
+ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les
+causes suivantes à l'émigration: 1&mdash;Le manque de chemins et de ponts
+pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de
+la couronne; 2&mdash;les concessions abusives de vastes étendues de terres
+faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des
+compagnies; 3&mdash;le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie
+de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée
+et préjudiciable; 4&mdash;les vices d'administration qui existaient dans le
+mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois
+faites au commerce sur ces mêmes terres;&mdash;enfin plusieurs autres motifs
+qui ne sont qu'accidentels ou locaux.&mdash;p. 187.</p>
+
+<p>M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait
+personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants
+canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855,
+total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les
+omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier.
+D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune
+gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie
+plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient
+très peu des seconds.</p>
+
+<p>D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément
+répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne
+correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut
+juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population
+aussi peu considérable.&mdash;p. 330.</p>
+
+<p>Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population
+canadienne des frontières de l'État de New-York: 1&mdash;sur le lac
+Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh
+et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga
+1,000 à 1,200 âmes; 2&mdash;sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du
+lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la
+Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens,
+ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur
+le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans
+l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on
+compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone,
+Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à
+l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi,
+presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin
+depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent
+le Canada.»&mdash;p. 334.</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants
+canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre
+d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien
+d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000
+par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces
+100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés
+aujourd'hui, ci: 200,000 individus.&mdash;Les 20,000 Canadiens laissés dans
+l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte
+pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur
+pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps),
+ci: 100,000 individus.&mdash;Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants,
+voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient
+certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente
+ans, au moins 350,000 âmes.&mdash;On voit donc que, même en tenant un large
+compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières,
+notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000
+individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre
+dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment
+décimée par des émigrations de toute nature.&mdash;p. 336.</p></div>
+
+<p id="fn_5">{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par
+MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire
+du comité d'organisation.</p>
+
+<p id="fn_6">{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux,
+notamment dans <i>L'Écho du Canada</i> du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est
+reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi:
+«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd.
+Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec
+vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour
+organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation,
+MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit
+Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill.
+Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr
+W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault,
+Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois,
+P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils,
+Secrétaire du Comité d'Organisation.</p>
+
+<p id="fn_7">{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date
+du 11 avril 1874.</p>
+
+<p id="fn_8">{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction
+de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du
+Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É]</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14536 ***</div>
+</body>
+</html>
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@@ -0,0 +1,7197 @@
+The Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jeanne la Fileuse
+ Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
+
+Author: H. Beaugrand
+
+Release Date: December 30, 2004 [EBook #14536]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+Jeanne la Fileuse
+
+Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
+
+Par H. Beaugrand
+
+
+
+PRÉFACE
+
+DE LA DEUXIÈME ÉDITION
+
+Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de
+nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple
+les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels
+des États de la Nouvelle-Angleterre.
+
+Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur
+des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement
+échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses.
+Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches
+campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat
+évident d'une fausse situation économique.
+
+L'éminent et sympathique auteur de la _France aux Colonies_, M.
+Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute
+autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le
+mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées
+en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande
+aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.
+
+Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et
+en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de
+la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens
+français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires,
+médecins, marchands, etc.
+
+Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de coeur et
+de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence
+politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris
+à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.
+
+Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe,
+et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'oeuvre, afin
+d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.
+
+Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui
+reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et
+l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est
+davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir
+l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une
+politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui
+sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race
+française, sur les bords du Saint-Laurent.
+
+_Montréal, septembre 1888._
+
+
+PRÉFACE
+
+DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de
+_Jeanne la Fileuse_, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un
+travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à
+lancer dans certains cercles politiques contre les populations
+franco-canadiennes des États-Unis.
+
+C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en
+le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur
+et le bon nom de mes compatriotes émigrés.
+
+Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il
+a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à
+l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés
+par la _famine_, à prendre la route de l'exil.
+
+Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis
+opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi
+je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation
+mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays
+de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que
+j'écrivais en 1874 dans les colonnes de _L'Écho du Canada_:
+
+«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons
+comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les
+Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays
+qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y
+réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous
+soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire
+que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les
+Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la
+misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan
+de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important.
+S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons
+reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de
+Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco
+qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans
+leurs efforts.»
+
+Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le
+rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point
+de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes
+fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison
+d'être, et l'on a fait fausse route.
+
+J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la
+vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est
+là l'unique but de ce travail.
+
+Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.
+
+J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin
+d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque
+totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps,
+de faire une peinture fidèle des moeurs et des habitudes de nos
+compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage,
+quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui
+s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.
+
+La première partie, intitulée: _Les campagnes du Canada_, traite
+de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La
+deuxième partie, qui a pour titre: _Les filatures de l'étranger_,
+est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière
+partie contient des renseignements authentiques sur la position
+matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les
+Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme
+les moeurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me
+suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération
+et l'invraisemblance.
+
+J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada,
+et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit
+nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi
+indistinctement, par exemple, des mots: _paysan, fermier,
+habitant_, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que
+l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai
+aussi écrit _passager_, comme l'on dit généralement au Canada,
+pour _voyageur_ qui est l'expression usitée en France; et ainsi
+de suite.
+
+Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon
+égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir
+de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que
+bien peu.
+
+Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés
+que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume.
+Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient
+pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement
+tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se
+sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié
+en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet
+ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux
+articles de journaux.
+
+C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.
+
+_Fall River, Mass., ce 15 mars 1878._
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Les campagnes du Canada
+
+
+
+I
+
+Lavaltrie
+
+
+ Assis dans mon canot d'écorce
+ Prompt comme la flèche ou le vent,
+ Seul, je brave toute la force
+ Des rapides du Saint-Laurent.
+
+(_Le Canotier_, L'Abbé Casgrain.)
+
+[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans _Les Miettes.
+Distractions poétiques_, Québec, Delisle, 1869.]
+
+En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal,
+on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
+joli village à l'aspect incontestablement normand.
+
+Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
+lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises
+qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
+siècle.
+
+Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice,
+se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une
+pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
+plus pittoresques du Canada français.
+
+À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a
+depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au
+tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des
+beautés de la nature.
+
+De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le
+village de Contrecoeur, rendu à jamais historique par le nom et les
+brillants exploits de ses fondateurs.
+
+On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
+clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes
+continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces
+Iroquois.
+
+On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de
+Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait
+lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
+visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une
+longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
+les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.
+
+À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation,
+un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui
+servait de gouvernail.
+
+Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez
+lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de
+graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme
+avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était
+facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de
+l'intelligence et l'habitude du commandement.
+
+Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
+portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable
+couteau du voyageur canadien.
+
+Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait
+en servir de guide.
+
+--Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
+nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue.
+
+--Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres
+voyageurs.
+
+L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
+certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au
+fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
+dont ses compagnons redirent le refrain:
+
+ Mon père n'avait fille que moi,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Et dessus la mer il m'envoie;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Et dessus la mer il m'envoie,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Le marinier qui me menait;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Le marinier qui me menait,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Me dit ma belle embrassez-moi
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Me dit ma belle embrassez-moi,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Non, non, Monsieur, je ne saurais;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Non, non, monsieur, je ne saurais,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ Car si mon papa le savait;
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+ Car si mon papa le savait,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+ C'est bien sûr qu'il me battrait
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant
+primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux
+du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants
+suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
+cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.
+
+Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
+trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur
+embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières
+qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire
+nuit.
+
+
+
+II
+
+Les voyageurs
+
+
+ Au fond de la forêt on entend de la hache
+ Les coups retentissants, sinistres, réguliers,
+ Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,
+ Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.
+
+(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.)
+
+[Léon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais
+poétiques_, Québec, Desbarats, 1865.]
+
+Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?
+
+De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque
+automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller
+s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.
+
+Le type du voyageur{1} était si bien dessiné et ses excentricités
+en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.
+
+Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal
+jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des
+gens d'en haut».
+
+On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le
+fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal,
+on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de
+mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous
+des bons vivants:
+
+ À Bytown, c'est une jolie place,
+ Mais il y a beaucoup de crasse
+ Il y a des jolies filles
+ Et aussi des polissons,
+ Dans les chantiers nous hivernerons,
+ Dans les chantiers nous hivernerons.
+
+Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était
+d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance
+de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui
+ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson».
+Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la
+réputation éminemment franco-canadienne.
+
+On reprenait alors, le gousset vide et le coeur léger, la route des
+chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.
+Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux
+ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en
+«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.
+
+Le «cook»--cuisinier--y installait ses marmites.
+
+Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le
+jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié
+les souverains de ces forêts immenses.
+
+Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu
+aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait
+ses aventures plus ou moins... véridiques.
+
+La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte»
+finissait ordinairement la soirée.
+
+On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison
+paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec
+impatience le retour du voyageur.
+
+Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage
+d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort
+certaine.
+
+On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le
+premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du
+bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le
+danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y
+gagnait quelquefois un coup de griffe.
+
+Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des
+billots.
+
+On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait
+bientôt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient à la
+pensée du retour au foyer.
+
+On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset
+bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à
+Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille
+enchantée.
+
+Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite
+les récoltes.
+
+On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains
+en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour
+recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du
+voyageur.
+
+Le type est maintenant--à quelques rares exceptions près--presque
+entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des
+contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et
+de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait
+encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier
+voyageur».
+
+Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de
+chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans
+les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de
+légende.
+
+On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les
+indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais
+les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et
+finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude
+des professions libérales.
+
+La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en
+1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs
+dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler
+le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des
+alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils
+unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.
+
+
+
+III
+
+Pierre
+
+
+ J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!
+ Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux
+ Où murmure une onde limpide.
+ Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants
+ Qui se mirent au loin dans les flots transparents
+ De ton fleuve large et rapide.
+
+(L.-J.-C. Fiset.)
+
+Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de
+Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment
+de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier
+Jean-Louis Montépel.
+
+Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père
+en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après
+l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des
+champs.
+
+Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des
+avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par
+le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était
+établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de
+sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de
+Lavaltrie.»{3} [_Augmentation_. «Concession du 21 avril 1734, faite
+par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart,
+Intendant au sieur _Marganne de Lavaltrie_, d'une lieue et demi de
+terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de
+Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et
+jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie,
+laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de
+front sur quatre lieues de profondeur.»--_Registre d'Intendance_,
+No. 7, folio 24.]
+
+Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et
+avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.
+
+Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos
+lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la
+réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son
+aise».
+
+Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père
+qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire,
+avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général
+Amherst.
+
+Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers
+anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion
+américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle
+compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme
+il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.
+
+Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel,
+avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui
+chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les
+jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître
+et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle.
+Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se
+rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de
+l'Angleterre.
+
+Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on
+disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père
+Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de
+1837-1838.
+
+Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été
+ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était
+opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph
+Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait
+l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments
+de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait
+été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours
+d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents
+sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de
+le conduire au collège, avait répondu:
+
+--M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au coeur généreux et à
+l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation
+et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.
+
+Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant
+deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en
+apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si
+beaux auspices.
+
+Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule
+de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui
+avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux
+efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les
+noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de
+ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux
+tories. Pierre en un mot avait appris à détester les _chouayens_
+et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que
+son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait
+devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne
+jamais causer politique devant les amis de la famille.
+
+Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli,
+laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père
+Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:
+
+--Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du
+collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les
+convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te
+faire donner une bonne éducation?
+
+--Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait
+entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient,
+mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet
+égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que
+je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous
+plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je
+comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain.
+Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation
+qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.
+
+Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait
+l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire
+le premier pas vers une réconciliation mutuelle.
+
+Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage;
+et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il
+avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques
+jeunes hommes des environs.
+
+La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec
+peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore
+joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui
+accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement
+criminel.
+
+Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le coeur gros donnèrent
+le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au
+courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était
+à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis
+bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.
+
+
+
+IV
+
+Le retour au pays
+
+
+ Le Canadien, comme ses pères
+ Aime à chanter, à s'égayer;
+ Doux, aisé, vif en manières
+ Poli, galant, hospitalier.
+
+(Sir G.-É. Cartier.)
+
+[G.-É. Cartier, _Ô Canada, mon pays, mes amours!_, dans _La
+Minerve_, 29 juin 1835.]
+
+Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.
+
+Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement
+obtenu la position de «foreman»--chef d'équipe.
+
+Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de
+construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec,
+pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire
+de la saison.
+
+Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et
+quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or,
+fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le
+vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante
+soeur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une
+main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers
+le village natal.
+
+Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans
+les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain
+populaire:
+
+ Canot d'écorce qui va voler.
+
+Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père
+Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et
+chacun s'empressait de venir leur serrer la main.
+
+Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait
+l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:
+
+--Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et
+sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre
+sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le
+bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!
+
+Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère
+n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive.
+Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle
+ne put que prononcer ces mots:
+
+--Pierre! mon enfant! mon fils!
+
+Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son
+coeur.
+
+Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de
+leurs démonstrations sympathiques.
+
+Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut
+résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand
+salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de
+leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes
+les fillettes des alentours.
+
+Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école,
+et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne
+nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles
+pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme
+nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet
+expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir
+accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons
+et filles dans le tourbillon de la danse nationale.
+
+Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les
+jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'oeil vif et
+le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.
+
+On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était
+minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue
+tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:
+
+--Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez
+bien en l'honneur des voyageurs.
+
+Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun
+s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée
+de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés
+traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent
+leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.
+
+Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé,
+et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame
+Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse»
+des environs.
+
+Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les
+réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun
+des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.
+
+Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole
+au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur
+«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de
+l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous
+l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez
+soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.
+
+Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas
+remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré,
+de chanter un couplet.
+
+Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes
+pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare».
+Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était
+toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le
+conteur le plus populaire du pays.
+
+Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses
+lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence
+absolu et prit la parole en ces termes:
+
+
+
+V
+
+Le fantôme de l'avare
+
+
+ Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,
+ La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme
+ S'avança lentement parmi les invités:
+ «Mon frère ne sait point que les cieux irrités
+ Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,
+ Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.
+
+(_Les Vengeances_, L.P. LeMay)
+
+[Léon-Pamphile LeMay, _Les Vengeances_, chant septième (vers
+1-6), Québec, Darveau, 1875.]
+
+Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je
+vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous
+être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende,
+il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de
+faire la charité.
+
+C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.
+
+Il faisait un froid sec et mordant.
+
+La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à
+Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant
+la Noël.
+
+Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi,
+fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du
+fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui
+passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais
+argentés.
+
+Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous
+connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en
+pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de
+Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après
+avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient
+rassemblés dans la grande salle de réception.
+
+Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au
+dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec
+toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous
+apporte à tous, une part de joies et de douleurs.
+
+Il était dix heures du soir.
+
+Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les
+autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour
+de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.
+
+Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure
+avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année,
+avant de se retirer pour la nuit.
+
+Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se
+leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front
+du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit
+d'une voix qu'elle savait irrésistible:
+
+--Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec
+l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry--que Dieu ait pitié de son
+âme--que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une
+histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le
+temps en attendant minuit.
+
+--Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en choeur
+les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.
+
+--Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux
+blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque
+jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et
+peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir.
+Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que
+Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au
+voyageur en détresse.
+
+Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant
+fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:
+
+--Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.
+
+Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal,
+afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres,
+une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument
+nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an.
+À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me
+préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez
+bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf
+heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À
+cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et
+j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert
+peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je
+m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny
+il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant
+ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que
+celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre
+le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore
+été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église
+Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde
+et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent
+complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité
+où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de
+la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que
+d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me
+diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander
+l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai
+pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand
+j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi
+ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore
+vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les
+bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée.
+Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus
+apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois
+franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les
+pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?»
+traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route,
+et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le
+loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que
+possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en
+secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse
+de neige.
+
+--Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main
+qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture
+fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.
+
+Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après
+l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté
+un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise
+boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en
+me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture,
+pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.
+
+Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement
+original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable
+banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir
+de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert
+la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination
+française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient
+le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours
+et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux
+murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne
+solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans
+eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour
+lui demander l'hospitalité.
+
+Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en
+sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse
+jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui
+connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je
+n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans
+dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.
+
+--Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien
+m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui
+connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais
+jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe
+la vôtre, et votre figure m'est inconnue.
+
+En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la
+première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de
+mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai
+instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du
+vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.
+
+Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de
+ses yeux brillants comme les tisons du foyer.
+
+Je commençais à avoir peur.
+
+Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.
+Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son
+siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse
+sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent
+qui gémissait dans la cheminée:
+
+Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment
+il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le
+richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me
+sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans,
+sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que
+Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme
+celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par
+le froid, la faim et la fatigue.
+
+Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je
+tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du
+nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur,
+continuait toujours d'une voix lente:
+
+Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût
+jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche,
+et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir.
+C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de
+mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et
+d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer
+les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais
+j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui
+sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être
+m'assassiner.
+
+Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups
+cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le
+lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes
+hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied.
+Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence,
+quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune
+homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison.
+J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à
+ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur
+et de repentir.
+
+Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme
+du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs,
+en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que
+j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison
+et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette
+terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas
+trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la
+veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur
+vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette
+hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes
+semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de
+Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que
+jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous
+êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni
+d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et
+croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous
+là-haut.
+
+Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux
+émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je
+perdis connaissance...
+
+Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis
+l'église de Lavaltrie.
+
+La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction
+de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.
+
+Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du
+matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible
+aventure qui m'était arrivée.
+
+Mon défunt père,--que Dieu ait pitié de son âme--nous fit mettre
+à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la
+protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir
+ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait
+depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous
+n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma
+mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour
+le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et
+à la tempête.
+
+Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion
+de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui
+que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort
+tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient
+alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.
+Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route.
+Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se
+rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je
+n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à
+qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le
+doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son
+saint nom.
+
+
+Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et
+personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait
+écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et
+craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement,
+et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait
+d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle
+du vieil avare, cinquante ans après son trépas.
+
+Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant
+à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque,
+en l'honneur du retour heureux des voyageurs.
+
+On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les
+autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde
+sensible dans le coeur du paysan franco-canadien: la croyance à tout
+ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.
+
+Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et
+s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles
+reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui
+longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le
+bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité
+la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des
+feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs
+amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».
+
+
+
+VI
+
+La fenaison
+
+
+ La faux s'en va de droite à gauche,
+ Avec un rythme cadencé;
+ L'herbe, à mesure qu'on la fauche,
+ Tombe et s'aligne en rang pressé.
+ De mulots une bande folle
+ Est interrompue en ses jeux;
+ Oiseaux, abeilles, tout s'envole;
+ La couleuvre est coupée en deux.
+
+(Pierre Dupont.)
+
+[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La
+Nouvelle Lyre_, 1858.]
+
+Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié,
+Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au
+travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison
+déjà commencée.
+
+Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus
+manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de
+présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture
+du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques
+années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur
+de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).
+
+Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le
+système des tramways américains, et les rues de la grande ville
+étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles
+on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on
+a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».
+
+Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50
+personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que
+l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus
+grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père
+Montépel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en
+apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montréal, les détails
+de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:
+
+--Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des
+soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle
+compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont
+maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du
+fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin,
+je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la
+compagnie. Qu'en dis-tu, femme?
+
+--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton
+habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme;
+mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent
+toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.
+
+Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des
+arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la
+plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.
+
+La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire
+d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours
+venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de
+terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les
+pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies
+de juillet.
+
+Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de
+juillet.
+
+Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route
+des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les
+faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins
+odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de
+trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs
+rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants
+retentissants.
+
+Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon
+de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de
+la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied
+chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de
+paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge,
+la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille
+des champs.
+
+Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à
+attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent
+produit des amours sincères et d'heureux mariages.
+
+Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait
+entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et
+faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne
+séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.
+
+Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de
+légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte
+son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant
+que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les
+hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de
+contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et
+transparente.
+
+Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir
+l'expression consacrée:
+
+--Au travail! mes enfants!
+
+Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,
+par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la
+lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches
+légères et le mouvement du travail recommence.
+
+D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins
+de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges
+de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs
+chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée
+qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.
+
+Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du
+grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou
+moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue
+du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage
+d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.
+
+La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et
+transportés à Montréal.
+
+Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus
+à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait
+Jules Girard du village de Contrecoeur.
+
+Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient
+arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services
+à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à
+l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les
+faneuses.
+
+Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se
+tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses
+de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs
+figures tristes et intelligentes.
+
+Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de
+se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui
+les conduisait à Contrecoeur.
+
+Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecoeur est situé sur
+la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le
+fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur.
+Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du
+canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts
+réunis du faucheur et de la faneuse.
+
+Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur
+le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard
+octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité
+un cordial bonsoir.
+
+Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le
+soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que
+l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte
+du fleuve.
+
+On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après
+avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient
+reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux
+de la moisson.
+
+Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout,
+préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre
+parfait le ménage de la chaumière.
+
+Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout
+en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en
+silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce
+vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,
+et continuer les travaux de la moisson.
+
+
+
+VII
+
+Deux braves coeurs
+
+
+ Wish me partaker in thy happiness
+ When thou dost meet good hap; and in thy danger,
+ If ever danger do environ thee,
+ Commend thy grievance to my holy prayers,
+ For I will be thy bead's-man, Valentine.
+
+(Shakespeare.)
+
+[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scène 1
+(vers 14-18).]
+
+Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la
+fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie,
+les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des
+jeunes moissonneurs de Contrecoeur.
+
+Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait,
+en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager
+une conversation amicale.
+
+Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que
+le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé,
+avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout
+en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine
+réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles,
+avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des
+campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait
+lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.
+
+Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce
+sui et, avait répondu:
+
+--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font
+l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées.
+Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à
+Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement
+de la moisson.
+
+Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et
+calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de
+conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité
+des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.
+
+Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas
+pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules
+Girard et à sa soeur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur
+position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.
+
+Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une
+charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par
+hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant
+de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut
+que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments
+d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut
+assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:
+
+--Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain
+motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont
+personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine
+éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de
+sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de
+bonne camaraderie.
+
+--Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être
+bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si
+jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je
+sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours
+le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne
+suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même
+oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous
+m'offrez si cordialement. Voici ma main.
+
+Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:
+
+--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que
+vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le
+penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble.
+Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.
+
+--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me
+permettre de vous appeler ainsi.
+
+--Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps
+attendre ces bonnes paroles.
+
+--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière
+pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous
+occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position
+exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur
+moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne,
+mais vous m'avez déridé.
+
+--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si
+jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un
+ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre
+Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.
+
+--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.
+
+La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis
+trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger
+quelques phrases amicales.
+
+Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au
+rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa
+soeur lui dit:
+
+--Petite soeur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que
+tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je
+ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a
+été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma soeur
+Jeanne Girard.
+
+--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux
+amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous
+permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur
+voisinage.
+
+Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui
+offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce,
+et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans
+l'obscurité.
+
+Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui
+s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait
+pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la
+route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux
+amis.
+
+Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller
+veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait
+souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la
+distance, le canot de Jules Girard.
+
+Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui
+sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour
+le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour
+la soeur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux,
+chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la
+faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec
+moins d'adresse la faux du moissonneur.
+
+On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des
+travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient
+Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.
+
+Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un
+dernier bonsoir à ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il
+oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir
+sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires
+du maître d'école.
+
+
+
+VIII
+
+Pierre et Jeanne
+
+
+ Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre
+ Tous deux venaient d'échanger un serment;
+ Le Capitaine avait promis d'attendre
+ Et le bateau restait complaisamment.
+
+ «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,
+ Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»
+ «Vous emportez mon coeur, répondit-elle,
+ Car ma pensée est tout entière à vous!»
+
+(Benjamin Sulte.)
+
+[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les
+Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
+
+La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la
+plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier
+Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés
+dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui
+devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près
+du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
+commencer les travaux de chargement.
+
+Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
+heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui
+avait dit:
+
+--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
+désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous
+à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les
+pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces
+braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour
+leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
+soir.
+
+Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa
+de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le
+personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père
+Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque
+employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes
+filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux.
+Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les
+jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de
+Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient
+chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».
+
+Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le
+départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux
+agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
+paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son
+caractère franc et loyal.
+
+Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier
+occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière
+à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature
+savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la
+jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu
+à ses employés:
+
+--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit
+de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la
+sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois
+mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me
+disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les
+fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans,
+sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à
+quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
+aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
+chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:
+
+ Mariez-vous, je le répète,
+ Vous ferez bien, soyez heureux;
+ Mais ne vous pressez pas fillettes
+ Et vous ferez encore bien mieux.
+
+Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
+serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître
+d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé
+avec le refrain d'une chanson.
+
+Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître,
+et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
+sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
+On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir
+serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun
+reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande
+route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
+les villages voisins.
+
+Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel,
+s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
+pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur
+le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
+peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient
+à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux
+que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait
+embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ.
+Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
+fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:
+
+--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
+deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
+coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et
+d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous,
+maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
+un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
+Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
+toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
+vous causer un moment de bonheur.
+
+Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait
+sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée
+soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:
+
+--Pierre, vous aimez Jeanne?
+
+Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.
+
+--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
+là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
+plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin
+qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre
+soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
+trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
+ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils
+du maître.
+
+Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
+répondaient pas.
+
+--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules,
+je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
+dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur.
+Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
+direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous
+empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!
+
+--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer
+ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et
+croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne
+et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père,
+et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
+dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite
+soeur?
+
+Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
+été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli
+s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
+balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.
+
+--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
+demain, pour dîner, M. Montépel.
+
+Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les
+yeux pour répondre au bonsoir de son amant.
+
+--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
+Jules.
+
+--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant
+le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois,
+battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.
+
+Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur.
+
+Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance,
+et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint
+argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait
+disparu dans l'ombre.
+
+
+
+IX
+
+Doubles projets
+
+
+ Ce n'était point la vague rêverie
+ Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,
+ Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
+ En essayant sur ses légers pipeaux
+ Un air d'amour pour la beauté chérie.
+ D'un soin plus grave il semble inquiété;
+ Tout le trahit, ses discours, son silence;
+ Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,
+ Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.
+
+(Millevoye.)
+
+[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74),
+dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.]
+
+Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait
+osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune
+fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce
+n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même
+avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été
+inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il
+avait dit à Pierre:
+
+Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et
+moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.
+
+N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa
+soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser
+l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas
+encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?
+
+Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles
+incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre
+qu'il pouvait espérer?
+
+Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la
+grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:
+
+--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés
+et tu me sembles agir d'une manière étrange.
+
+--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la
+lassitude après les travaux du jour, voilà tout.
+
+Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put
+s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour
+la nuit:
+
+--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout
+agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son
+silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits?
+Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous
+roche.
+
+--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se
+laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce
+que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait,
+et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à
+l'établir quelque part.
+
+--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion
+satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire
+une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes
+ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir
+notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec
+son éducation.
+
+--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et
+son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses
+convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de
+Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent
+maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en
+fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer
+maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!
+
+Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et
+l'impertinence de son fils.
+
+--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes
+pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper
+de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher
+Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».
+
+Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,
+mais il finit par s'apaiser:
+
+--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que
+le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour
+avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre.
+Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît
+en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît
+vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que
+son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour
+notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin
+de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez
+raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une
+difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie
+fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des
+Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en
+affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put
+aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en
+réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à
+la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le
+marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?
+
+--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre
+pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme
+comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais
+il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il
+faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir
+notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à
+dédaigner.
+
+--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre
+comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout
+cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai
+moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler
+l'affaire.
+
+La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait
+étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets
+de ses parents.
+
+Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la
+grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble
+chaumière de Contrecoeur?
+
+Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et
+sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il
+avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de
+ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait
+comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour
+pour la jeune fille.
+
+Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il
+avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et
+à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux
+n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec
+franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus
+court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa
+passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales
+du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les
+bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher
+les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations
+du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,
+n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait
+l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su
+faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les
+passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une
+femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su
+tenir parole.
+
+Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions
+aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend
+timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait
+hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et
+lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de
+savoir comment Jeanne répondrait à son amour.
+
+Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble
+apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien
+née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû
+connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas
+encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable,
+mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère,
+il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce
+vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se
+prononcer en dernier lieu sur son bonheur.
+
+Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de
+suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la
+voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner,
+qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.
+Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula
+sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la
+grève, à préparer son canot d'écorce.
+
+Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de
+sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et
+craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient
+grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il
+voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se
+connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil
+exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et
+fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de
+la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la
+grand'messe.
+
+Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre
+au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au
+déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta
+dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on
+apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche
+tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit
+devant le portail de l'église.
+
+Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche.
+Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte
+de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers
+Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon
+plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la
+paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait
+d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades
+qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil
+les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait
+y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.
+
+Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture
+roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.
+Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison
+des Montépel et Pierre disait à la fermière:
+
+--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur
+visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard
+peut-être.
+
+Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.
+
+La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit
+s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups
+d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,
+le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en
+respirant l'air du grand fleuve.
+
+La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et
+lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait
+Pierre, elle lui répondit:
+
+--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque
+chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète
+encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,
+mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.
+
+--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien
+«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se
+passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse
+le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!
+
+
+
+X
+
+L'histoire des Girard
+
+
+ Quand on est vieux, quand le soir tombe
+ Sur notre jour qui va finir,
+ On rencontre au bord de la tombe
+ La grande ombre du souvenir.
+ Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,
+ Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;
+ Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance,
+ Ils vont! Dieu les conduise au port!
+
+(Benjamin Sulte.)
+
+[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers
+1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
+
+Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à
+Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble
+chaumière de Contrecoeur.
+
+Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père
+la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des
+sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté
+silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:
+
+--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?
+
+--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche
+de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te
+consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner
+avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même
+avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel
+comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur;
+mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos
+enfants s'y soumettront.
+
+--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves
+enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de
+peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de
+m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre
+Montépel.
+
+Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait
+en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles
+du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme
+s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui
+s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.
+
+--Eh bien, frère, que t'a répondu papa?
+
+--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous
+saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre
+père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi
+qui te le promets.
+
+--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il
+dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me
+faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il
+n'allait pas aimer M. Pierre?
+
+--Comme toi par exemple; n'est-ce pas?
+
+--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?
+
+--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te
+faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici
+demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.
+
+La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:
+
+--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce
+que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari,
+de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.
+
+--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le
+titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien
+titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit.
+Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.
+
+On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.
+
+Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa
+soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à
+Jules et à son père.
+
+Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage
+permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux
+du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et
+jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce
+vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père,
+et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses
+amours.
+
+La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se
+rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la
+bienvenue.
+
+Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la
+dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard
+parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le
+temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder
+ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de
+joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un
+canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules
+et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard
+se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui
+tendant la main:
+
+--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait
+part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les
+amis de mon fils sont aussi les miens.
+
+Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien
+de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la
+main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de
+l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il
+fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer,
+elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur
+ému du jeune homme.
+
+La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins
+bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table.
+Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut
+pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert
+un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut
+terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:
+
+--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à
+l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai
+dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai
+donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse
+mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes,
+vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me
+prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour
+le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,
+si vous avez consulté votre père à ce sujet?
+
+--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que
+je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il
+m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui
+regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père
+et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous
+n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.
+
+--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.
+Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans
+l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette
+union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous
+dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.
+Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter
+les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent
+rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire
+sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres
+réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous
+répondrai alors, mais pas auparavant.
+
+Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne
+devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y
+avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans
+une circonstance aussi solennelle?
+
+Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait
+causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de
+l'histoire promise:
+
+--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que
+je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu
+loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et
+les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et
+honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes
+d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.
+avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et
+aventureuse de «coureur des bois».
+
+C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut.
+Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après
+trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du
+nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous
+descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres
+et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot
+d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière
+Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes
+une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière
+Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être
+suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route
+du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous
+atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages
+hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du
+Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes
+pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière
+Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions
+voyager qu'à petite journée.
+
+Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes
+sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la
+rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à
+perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon
+tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil
+et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu,
+j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un
+chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays,
+et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis
+une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon
+excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles
+autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma
+présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui
+abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai
+mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui
+me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier
+quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution,
+convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main
+pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai
+vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.
+
+Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une
+langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.
+J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau
+bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon
+interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je
+lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre,
+et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul,
+au milieu de ces forêts, il me répondit:
+
+--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur
+les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une
+tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps
+ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe
+noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à
+prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père
+est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route
+des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin
+de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour
+recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le
+grand voyage d'où l'on ne revient pas.
+
+Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes
+pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.
+
+Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes
+compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui
+enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté
+qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la
+franchise de ses intentions.
+
+Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un
+peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais
+promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac
+Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut
+décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide
+indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont
+il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix
+continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit
+désigné sur les bords du lac Mistissimi.
+
+Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la
+direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des
+Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent
+que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le
+jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait
+chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne
+de confiance au chef de la tribu.
+
+Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir,
+nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint
+homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait
+dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac
+de voyage.
+
+Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se
+trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient
+adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de
+plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à
+âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en
+cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus
+grande confiance.
+
+J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service
+probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie
+à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.
+
+Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de
+cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents,
+de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières
+confidences de ses lèvres mourantes?
+
+Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos
+camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après
+avoir fait une chasse magnifique.
+
+Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un
+coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une
+jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai
+aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment
+plus tendre, et je la priai de partager mon sort.
+
+Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la
+promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac
+Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du
+supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés
+d'après les ordres du missionnaire expirant.
+
+Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je
+conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la
+mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.
+
+Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble
+demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa
+demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un
+petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.
+
+Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le
+seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village
+m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école
+de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister
+et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous
+dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne
+se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne
+passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception
+d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.
+
+Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma
+surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je
+vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui
+j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède
+encore cette communication dont je vais vous faire connaître le
+contenu.
+
+Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il
+déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:
+
+
+Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.
+
+Montréal, ce 20 juin 1827.
+
+MONSIEUR,
+
+Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le
+comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté,
+une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue,
+notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même
+temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance
+pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant
+parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il
+croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre
+missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si
+fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel
+était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à
+Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte
+vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine
+que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la
+mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand
+nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du
+Nouveau-Monde.
+
+Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée
+que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un
+coeur noble et désintéressé.
+
+Croyez monsieur, etc., etc.,
+
+A... B.
+
+Ptre. Supérieur.
+
+
+J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de
+me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route
+de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle
+apprendrait la bonne nouvelle.
+
+Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le
+bonheur pût faire verser des larmes.
+
+Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens
+des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront
+encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette
+occasion.
+
+J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix
+ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble
+ménage.
+
+
+
+XI
+
+1837
+
+
+ Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,
+ Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,
+ Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!
+ Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;
+ Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,
+ Et mouraient en disant: C'est bien!
+
+(L.H. Fréchette.)
+
+[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée
+dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur),
+Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]
+
+Je passerai sans transition aux événements mémorables de la
+révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
+et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez
+déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
+les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de
+Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire,
+Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec
+Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
+coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du
+mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers
+des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire
+et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
+été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de
+lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à
+Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel
+Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à
+Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
+de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais
+les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la
+liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion
+du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était
+impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
+paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à
+Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:
+
+--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire;
+je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre
+de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.
+
+Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se
+prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
+paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à
+feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de
+Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades
+de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à
+recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
+hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer
+l'Anglais.
+
+Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les
+dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures,
+midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de
+Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient
+du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
+canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après
+une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et
+d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la
+rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante
+hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos
+amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord
+du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
+de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand
+nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les
+paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser
+la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
+étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
+Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à
+Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut
+résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
+et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On
+s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le
+service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
+l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
+ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des
+canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent
+«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient
+au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
+depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur
+s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui
+avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
+braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
+emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
+traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons:
+«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup
+d'aviron.
+
+Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire,
+et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
+poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques
+prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
+causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les
+volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
+part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
+répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords
+du Saint-Laurent.
+
+Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller
+porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
+porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie
+sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de
+Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
+contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte
+durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le
+découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été
+jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu
+la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de
+l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa
+trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans
+et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
+heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
+commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles
+par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous
+les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
+maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne
+possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée
+par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait
+suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
+malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française,
+nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la
+boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel
+Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes
+étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge
+d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
+la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes
+supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette
+poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans
+l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par
+une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
+Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis
+où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient
+perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers.
+Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de
+Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire
+de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police
+anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés
+montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir
+voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que
+commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut
+pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
+canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
+pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua
+avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui
+furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
+Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.
+
+Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au
+nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un
+mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient
+pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés
+ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc
+aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des
+tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais
+à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ
+je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir,
+car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes
+préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
+me prit à part et me dit:
+
+--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite
+Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
+avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
+dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté.
+Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
+réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
+retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?
+
+--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec
+vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans
+votre retraite.
+
+--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller
+les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
+bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
+propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous
+presser. Dis adieu à ta femme et partons.
+
+J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications
+nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
+le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.
+
+Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
+jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes
+le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre
+embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
+Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par
+madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour
+nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé
+une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois
+d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion
+avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
+visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
+éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi
+cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
+nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps,
+et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre
+position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
+avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi
+reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience
+que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du
+village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le
+bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous
+ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le
+lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais
+plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier»
+pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à
+discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes
+dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre
+cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre
+retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la
+curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la
+«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut,
+ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui
+portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous
+fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas
+affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des
+environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais
+il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et
+qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se
+réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
+aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
+questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père
+Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du
+voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était
+passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane.
+Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence
+des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit
+croître nos appréhensions.
+
+--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être
+le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la
+«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire
+chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous
+reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont
+connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux
+autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
+demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert
+et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf
+heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
+j'aurai prises sur leur compte.
+
+Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa
+seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
+d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous
+étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de
+notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous
+attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
+du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
+remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
+sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
+Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon
+ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles.
+Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la
+paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux
+personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il
+nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement
+déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos
+trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous
+devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu
+près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger
+vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la
+frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de
+départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le
+père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose
+d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent.
+J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et
+j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
+nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à
+peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père,
+quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient
+arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre.
+Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de
+ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La
+même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister.
+Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun
+prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible.
+Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et
+s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à
+mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers
+devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils
+ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
+et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par
+trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il?
+L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de
+deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
+qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.
+
+Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le
+capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
+leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter.
+Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et
+qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à
+l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
+avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard
+anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
+l'entendîmes qui disait à ses compagnons:
+
+--_We've got them all right, Jack._
+
+--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
+allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois,
+armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient
+nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment
+d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face
+à face, et je fus le premier à rompre le silence.
+
+--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant
+avec rudesse.
+
+--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me
+répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par
+le timbre de sa voix.
+
+--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que
+prétendez-vous faire? nous arrêter?
+
+--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête,
+comme traîtres et rebelles au gouvernement.
+
+--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous
+plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
+parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril
+de votre vie de mouchard. Entendez-vous!
+
+Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
+moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les
+mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous
+fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
+compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de
+trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une
+consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous
+crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait
+confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse,
+qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et
+l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
+supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et
+l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en
+continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos
+adversaires:
+
+--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez
+l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher
+un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
+diable! la partie nous semble égale.
+
+Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers
+nous:
+
+--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement
+contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
+aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
+et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre
+affaire.
+
+--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour
+qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté
+et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
+prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
+nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!
+
+Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à
+remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs
+mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de
+la bande nous dit d'une voix colère:
+
+--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup
+d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre
+de votre résistance devant les tribunaux.
+
+Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait
+s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit
+cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:
+
+--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
+vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un
+Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois
+hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat.
+Vous êtes des lâches.
+
+Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau
+vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se
+plaça devant lui.
+
+--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
+as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te
+charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la
+force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous,
+laisse-les partir, mon fils.
+
+Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop,
+la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort
+et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux
+nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était
+préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin
+sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour
+nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le
+«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave
+cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
+nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
+attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
+franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la
+maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta
+les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
+qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
+maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il
+expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de
+la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans
+le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
+lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je
+réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant
+sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la
+frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à
+me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je
+me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la
+peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de
+l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la
+plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien
+facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens
+furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se
+trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du
+travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en
+vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour
+payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver
+afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans,
+à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
+affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu.
+Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre
+la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le
+Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il
+me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
+avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour
+obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où
+j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir
+plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
+femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à
+Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants.
+Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
+fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à
+Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire
+plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
+vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux
+luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de
+Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral,
+cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle
+des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était
+bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
+tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
+période électorale, des discussions politiques, sur la place de
+l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
+hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les
+orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient
+inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
+Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
+événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
+figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et
+d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai
+emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand
+celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à
+ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel
+véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
+à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
+sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes
+amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard!
+J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités
+regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la
+lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
+et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du
+présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant
+mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de
+l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans
+son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet
+incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
+enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel,
+une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
+quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit,
+M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
+empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr
+qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis
+Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?
+
+
+
+XII
+
+Girard et Montépel
+
+
+ Sous la pauvre cabane
+ L'on s'aime sans détours.
+ Sur ma douce nâgane,
+ Vent des amours,
+ Flottez toujours!
+ Mais tout bonheur se fane;
+ Rares sont les beaux jours.
+ Sur ma douce nâgane,
+ Vent des amours,
+ Chantez toujours!
+
+(L.-H. Fréchette.)
+
+[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans
+_Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal,
+Lovell, 1877.]
+
+Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière,
+dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait
+fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son
+imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans
+des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.
+
+Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré
+jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où
+était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les
+révélations de son père ne savait que penser de cette étrange
+histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
+à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où
+le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard,
+et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de
+pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.
+
+Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête
+sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
+de sa figure douce et mélancolique.
+
+Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
+embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de
+son amante:
+
+--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop
+profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des
+sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
+répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de
+commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
+que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon
+union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre
+histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma
+réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
+qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
+demander la main de votre fille.
+
+--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant
+de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
+vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera
+énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en
+résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une
+rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
+sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je
+ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une
+querelle entre vous et votre père.
+
+--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
+répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut
+hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom.
+Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne
+m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si
+vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime
+mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je
+traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
+demande la main de mademoiselle Jeanne.
+
+Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
+portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards
+suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
+vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne
+pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et
+cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son
+coeur.
+
+--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai
+plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que
+je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
+de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai
+craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir,
+mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je
+vous accorde la main de ma fille Jeanne.
+
+--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion
+les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
+m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.
+
+Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la
+glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses
+sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
+timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les
+projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre
+de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement
+à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à
+causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion
+qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en
+s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher
+le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si
+ancien et toujours si nouveau--des premières amours.
+
+Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de
+bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
+le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les
+vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
+leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs
+premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux
+coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à
+l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant
+aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui
+répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
+son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le
+sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
+riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux;
+raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début;
+révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile
+à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la
+lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le
+vide qui pourrait exister sur ce sujet.
+
+Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée,
+et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
+que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les
+grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
+une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère
+embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et
+chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur
+la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
+la nuit.
+
+Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route
+de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
+des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de
+la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux
+espérances de l'avenir.
+
+Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne
+à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or,
+d'amour, et de bonheur.
+
+Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit
+plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité.
+Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M.
+Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements
+qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort
+épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du
+dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du
+maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie
+pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
+notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
+du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de
+son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu
+pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de
+mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
+savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans
+réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour,
+avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était,
+disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père,
+quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle
+de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique
+l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet.
+La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés
+d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
+bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans
+réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts.
+Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari,
+car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
+l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
+un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points
+de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
+laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que
+tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait
+pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.
+
+On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la
+première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour
+époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une
+politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la
+sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon,
+et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
+quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
+modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses
+manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et
+de la fermière de Lavaltrie.
+
+Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent
+longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils,
+et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit,
+qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort
+satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
+Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement
+marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et
+comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport
+pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
+trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une
+fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé
+que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les
+projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on
+ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets,
+on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière
+définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
+qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière
+depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise
+elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.
+
+Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait
+de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde
+dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir
+mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre
+où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui
+donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité
+rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles
+qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
+l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre
+désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa
+fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule
+de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il
+valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet
+aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le
+lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de
+Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se
+douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
+s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour
+et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune
+fille.
+
+
+
+XIII
+
+Père et fils
+
+
+ La fortune a plus d'un caprice,
+ J'en éprouvai tous les soucis.
+ Voyageur que Dieu vous bénisse,
+ Et vous ramène à vos amis,
+ Au Canada, notre pays!
+
+(B. Suite.)
+
+[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans
+_Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]
+
+Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain
+matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le
+chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à
+Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger
+les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin
+de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque
+embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la
+quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son
+travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire
+part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait
+tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la
+matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son
+fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait
+l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde
+des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement
+commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un
+va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser
+le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du
+matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des
+bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils;
+et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des
+marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel
+se décida à aborder la grande question:
+
+--Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en
+s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton
+établissement prochain, et après avoir examiné la question sous
+toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer
+dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé
+où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents,
+continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce
+sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton
+affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?
+
+--Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer
+quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir
+devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir
+quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,
+quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.
+
+--Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te
+mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un
+magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.
+Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se
+retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des
+conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de
+vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer
+l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les
+affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais
+de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et
+avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile
+de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?
+
+--Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire
+fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les
+projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux
+que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et
+que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon
+père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après
+dîner, en présence de ma mère.
+
+--Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère
+soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui
+donnions toute notre attention.
+
+La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait
+rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient
+recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et
+Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le
+père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication
+qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son
+père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au
+contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et
+s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était
+uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à
+Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté,
+Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà
+d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille
+du vieux patriote de Contrecoeur.
+
+L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de
+la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme
+et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications
+définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son
+mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait
+d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe
+d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse
+à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la
+conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à
+considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la
+surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la
+conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:
+
+--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu
+la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets
+d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car
+j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de
+mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez
+décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de
+m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être
+que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus
+importante et de laquelle dépend probablement la décision que je
+devrai prendre moi-même.
+
+Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne
+s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des
+développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de
+l'étonnement que produisait ses paroles:
+
+--Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était
+permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement
+matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma
+connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de
+porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous
+demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec
+Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur.
+
+Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son
+fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La
+fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi
+immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui
+prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant
+un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le
+vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son
+émotion, répondit d'une voix tremblante:
+
+--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à
+la fenaison avec son frère?
+
+--Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,
+cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules
+est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que
+celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les
+estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une
+aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon
+union avec mademoiselle Girard.
+
+--Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et
+moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant
+sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions
+cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans
+le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une
+alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop
+tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir
+une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu
+le consentement préalable du père de la jeune fille?
+
+--Oui mon père.
+
+--De Jean-Baptiste Girard lui-même?
+
+--Oui mon père.
+
+--Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as
+demandé sa fille en mariage?
+
+--M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père,
+une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène
+d'élection qui a eu lieu à Contrecoeur il y a quelques années.
+Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement
+impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de
+l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec
+Jeanne, mais après avoir consulté mon coeur, je me suis demandé
+pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais
+sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais
+certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc
+dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant,
+m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir
+bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre
+consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.
+
+Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la
+proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la
+violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue
+tremblante par la colère:
+
+--Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions
+politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais
+bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir
+la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller
+choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que
+je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée
+publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que
+s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il
+y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon
+consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de
+Contrecoeur.
+
+Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en
+prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un
+homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par
+un mouvement irrésistible. Il continua:
+
+--Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année
+dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par
+toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes
+de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir
+embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton
+entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes
+justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et
+de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment
+tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans
+un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour
+mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu
+dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard
+et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un
+passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre
+Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon
+consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.
+Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit
+d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je
+me prêtais à tes caprices.
+
+--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la
+pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis
+au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.
+
+--Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale
+quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main
+d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de
+Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus
+d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as
+peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait
+peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la
+famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et
+je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de
+famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole
+est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant
+d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir,
+mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de
+Contrecoeur. Voilà mon dernier mot!
+
+Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre
+pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père.
+Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la
+scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop
+de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita
+d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après
+quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que
+les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à
+son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son
+union avec Jeanne Girard:
+
+--Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et
+je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le
+passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de
+celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de
+son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à
+Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecoeur. Et
+il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer
+de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous
+paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici
+n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le
+monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où
+l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles.
+Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc
+m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête
+homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce
+sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de
+vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai
+besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.
+Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances
+d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance
+qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je
+crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma
+conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser
+votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut
+mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet.
+Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne
+tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes
+avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des
+Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,
+je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volonté et avec ces
+qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne
+soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement
+volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de
+bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous
+le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et
+laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas
+rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable
+d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son
+père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette
+regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je
+sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens
+vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai
+l'intention d'en faire ma femme.
+
+Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui
+sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir
+déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme
+qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au
+sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et
+il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le
+calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout
+à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions
+politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus
+pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à
+comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce
+d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en
+s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:
+
+--Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir
+aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie
+tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me
+soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que
+l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de
+t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom.
+Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce;
+dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de
+la demoiselle Jeanne Girard?
+
+--Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste.
+Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me
+reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau
+à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.
+
+--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère
+qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils,
+souviens-toi que tu parles à ton père.
+
+--Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de
+respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point
+où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute
+discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des
+explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail
+jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma
+malle. Je partirai probablement demain.
+
+Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea
+vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le
+retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent
+tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:
+
+--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers
+Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à
+cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et
+Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère
+fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il
+revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.
+
+Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils.
+Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la
+réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers
+et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on
+rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère
+de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les
+douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité
+paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les
+infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent
+si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.
+
+Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait
+qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme
+s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:
+
+--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de
+nos vieux jours!
+
+Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:
+
+--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie
+à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,
+nous n'avons plus d'enfant!
+
+
+
+XIV
+
+Séparation
+
+
+ Ô jeunes coeurs remplis d'ivresse!
+ Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!
+ Mille rêves dorés et mille illusions,
+ Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
+ Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!
+ Il a vu son espoir comme une ombre passer!
+ Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!
+ Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!
+
+(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)
+
+[Léon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow
+(vers 17-24). dans les _Essais poétiques_, Québec, Desbarats,
+1865.]
+
+Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et
+personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au
+sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité
+d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et
+la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur.
+Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les
+domestiques avaient remarqué les manières distraites du père
+Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne,
+cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.
+
+Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir
+annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
+avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune
+homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme,
+avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
+sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
+soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son
+canot d'écorce pour se rendre à Contrecoeur. C'était là maintenant,
+que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
+présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout
+sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père
+dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire
+qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
+un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
+dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix
+respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien
+pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé
+pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare
+brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
+combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
+avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne
+savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à
+surmonter.
+
+Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut
+bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecoeur, et l'étoile
+commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de
+la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en
+sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la
+fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne
+l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait
+venir que le lendemain soir.
+
+Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
+vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise
+à ce sujet.
+
+--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes
+premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de
+Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la
+conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que
+de rester indécis quand mon coeur et ma raison traçaient la route que
+je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir
+annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à
+mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
+pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me
+permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me
+portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de
+passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
+commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
+me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos
+cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
+et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.
+
+Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
+cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition
+ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son coeur noble et
+droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
+homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés
+si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques
+instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit
+d'une voix calme:
+
+--M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
+importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
+donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain
+point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour
+l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris
+qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des
+circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
+à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si
+ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
+bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
+permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six
+mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels
+sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes
+fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les
+efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en
+attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la
+redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!
+
+--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
+sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous
+proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
+bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer
+que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me
+donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous
+voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de
+l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un
+engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
+viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée,
+mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.
+
+--Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému.
+Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un
+homme sage et prévoyant.
+
+Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança
+vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa
+courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à
+entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les
+paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se
+joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut».
+Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il
+dit à son père:
+
+--Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il
+me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
+serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
+pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le
+printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile
+de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
+nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble
+que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
+dites-vous?
+
+--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne
+devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que
+nous éprouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous
+comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.
+
+--Merci, mon père. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules
+en s'adressant à Jeanne.
+
+La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation,
+avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de
+son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu
+inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se
+verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir
+à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était
+devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le
+soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle
+répondit:
+
+--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon
+père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement
+indispensable.
+
+--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
+puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs
+de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
+diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son
+engagement.
+
+--Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau
+la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur»,
+par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de
+l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions
+d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me
+rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous
+nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.
+
+La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et
+pénible tout à la fois, car ce n'était que le coeur gros de regrets
+que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que
+Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un
+dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour
+voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements
+nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux
+de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait
+en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
+d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.
+
+On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
+Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se
+leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé
+et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre
+enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait
+les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné
+ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre
+fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
+jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix
+tremblante et solennelle:
+
+--Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à
+votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs
+jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez
+dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie.
+Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
+soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques
+mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle.
+Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
+serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
+fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère
+que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré
+le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices
+qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
+m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous
+réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves
+coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas
+devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
+fiancée, car l'heure du départ a sonné.
+
+Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une étreinte
+passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
+adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il
+se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à
+le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.
+
+Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date
+de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
+avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son
+canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
+l'obscurité.
+
+Jules reprit la route de la chaumière, le coeur gros des événements
+de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa soeur
+qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du
+voyageur.
+
+Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents
+et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre
+se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à
+destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison
+paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses
+nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour
+tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:
+
+--Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
+au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie.
+Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
+que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et
+respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
+j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
+que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
+puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère
+que je vous ai causés.
+
+Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais
+son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une
+réconciliation que son coeur désirait cependant. Pierre s'était
+éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée
+les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une
+scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant
+longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de
+la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
+lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine,
+le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme
+qui pleurait auprès de lui:
+
+--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour
+nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec
+lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût
+permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me
+pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant
+moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à
+l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!
+
+
+Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses
+préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les
+deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».
+
+Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile
+à comprendre, dans la chaumière de Contrecoeur. Le vieillard qui
+tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
+pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
+sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober
+à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et
+chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
+entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
+l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père
+Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait
+fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté
+était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement
+restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât,
+car il était impossible pour lui de se procurer du travail au
+village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison
+d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du
+besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
+durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se
+rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une
+affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
+homme était le seul membre de la famille qui fût en état de
+travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible
+vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses
+voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le
+trouble et le désespoir dans son coeur. Il avait atteint un âge où
+chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé
+chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré
+lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de
+son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions
+ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de
+longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
+chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.
+
+La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister
+aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
+par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur
+qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du
+ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce
+n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
+figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un
+sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
+pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais
+le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son
+âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de
+consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses
+peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard
+faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil
+généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait
+presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres
+ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père
+Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de
+ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter
+aux émotions de la jeune fille.
+
+On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur
+des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard,
+un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au
+fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
+la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas
+voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec
+sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu
+avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait
+que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
+indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de
+la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de
+thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers
+le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne
+observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait
+encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du
+vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le
+malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
+pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
+parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les
+tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune
+fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
+lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière
+étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du
+vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il
+regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière,
+sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père,
+et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin
+étaient indispensables.
+
+Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi
+lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
+mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une
+manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
+devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant
+abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait
+sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort
+surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute
+hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
+Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
+services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans
+les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle
+trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant
+pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son
+appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
+toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
+dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
+épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.
+
+Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa
+tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible.
+Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était
+répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
+dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms
+de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
+Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
+fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin
+et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:
+
+--Docteur! mon père! Sauvez mon père!
+
+L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il
+s'aperçut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le père
+Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au
+Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
+émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda
+la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la
+pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:
+
+--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père.
+Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.
+
+Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces
+terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:
+
+--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que
+ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?
+
+Le médecin qui était un brave homme sentit son coeur se serrer à la
+vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
+par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
+l'émotion:
+
+--Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions
+ensemble pour le repos de son âme patriotique.
+
+Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur
+commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.
+
+Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front
+refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier
+avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva
+pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins,
+il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main
+pressait encore la main froide et inerte du cadavre.
+
+Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la
+déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
+Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut
+le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment,
+la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
+à celui qui paraissait compatir à sa douleur:
+
+--Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
+terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui
+sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je
+suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Les filatures de l'étranger
+
+ Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,
+ Il est sous le soleil une terre bénie,
+ Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,
+ Le naufragé revoit des rives parfumées,
+ Où coeurs endoloris, nations opprimées
+ Trouvent un fraternel accueil.
+
+ Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,
+ Et suivant dans son vol la république ailée,
+ Tous les peuples unis vont se donnant la main;
+ Là Washington jeta la semence féconde
+ Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde
+ Le vrai berceau du genre humain.
+
+ Là, point de rois divins, point de noblesses nées;
+ Par le mérite seul, les têtes couronnées
+ S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;
+ Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,
+ La fière indépendance étend ses grandes ailes
+ De l'un jusqu'à l'autre océan!
+
+(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)
+
+[Louis-Honoré Fréchette, _La Voix d'un exilé_, version publiée
+dans _Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_. (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.)
+Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]
+
+
+
+I
+
+L'émigration canadienne aux États-Unis
+
+
+Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire
+des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans
+les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris
+la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les
+ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques
+hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour
+la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et
+l'émigration a continué son oeuvre de dépeuplement. On prétend que
+plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les
+États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres
+de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont
+corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de
+comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses
+habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence
+de la nationalité française dans la nouvelle confédération.
+
+Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent
+de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques
+familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se
+rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et
+la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle
+Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore
+les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford,
+Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont
+généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et
+leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à
+reconnaître comme provenant de souche française.
+
+L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception
+que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général
+d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les
+campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire
+vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les
+paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la
+ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des
+scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de
+construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous
+points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était
+devenu le chantier de construction de la république américaine pour
+la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions
+étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par
+l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne
+pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur
+manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans
+les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle,
+Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore
+aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les
+coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements
+canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves
+gens, l'amour du pays natal.
+
+La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des
+paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour
+l'étranger{4}. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à
+Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme
+cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre
+des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre.
+L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la
+misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels
+et insignifiants.
+
+Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les
+États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation
+assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans
+les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington,
+Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur
+contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces
+émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui
+servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de
+ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population
+d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin
+d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.
+
+Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes
+voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans
+l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du
+travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton
+qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce
+grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines
+américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné
+le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain
+qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près
+vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de
+sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment
+alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.
+
+Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de
+travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils
+eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent
+et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur
+de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux
+États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour
+les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu
+jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à
+coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants
+travaillaient généralement dans une même filature et les salaires
+réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes
+qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à
+un frère ou à une soeur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis
+du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours,
+sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des
+causes de ce départ en masse des populations d'origine française;
+encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet
+état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité
+française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans
+une confédération générale, toutes les possessions britanniques de
+l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient
+la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les
+hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre
+au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu
+d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a
+placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a
+inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique,
+mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable
+pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de
+leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise;
+on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle
+«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé
+de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se
+casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration
+fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les
+chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs
+talents de mouchards au service de la douane et de la police; et
+l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil,
+se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics,
+et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa
+et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.
+
+N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la
+confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui
+disait de l'émigration canadienne:
+
+--Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons
+nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.
+
+Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de
+l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se
+trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil,
+de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.
+
+Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall
+River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.;
+Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam,
+Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua,
+Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres
+industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée
+de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que
+l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers
+du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle
+confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles
+filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où
+se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des
+deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles
+merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis,
+arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien
+payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du
+commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on
+arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq
+cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile
+à l'étranger.
+
+L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis,
+parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà
+la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à
+la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa
+bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.
+
+Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa
+famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve
+tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel
+et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son
+caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il
+arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires
+industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains.
+Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent
+certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité
+étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels
+de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français,
+arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant
+des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à
+démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une
+certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et
+de la misère.
+
+
+
+II
+
+L'expatriation
+
+
+Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux
+dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute
+filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite
+par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le
+départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les
+détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune
+fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir
+dignement ce devoir sacré.
+
+Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard
+s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il
+s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans
+des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec
+reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque
+après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route
+de la chaumière, le docteur lui avait dit:
+
+--J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et
+quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous
+aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la
+main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa
+protection.
+
+Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez
+elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé
+qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des
+dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec
+effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en
+faisait sentir.
+
+La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où
+elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de
+son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même
+chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de
+louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant
+le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui
+répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle
+considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments
+d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient
+envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait,
+cependant, prendre une décision immédiate car il était évident
+qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état
+de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis
+la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les
+ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à
+exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais
+de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars
+pour toute fortune.
+
+En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles
+de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin
+d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien
+jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un
+travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes
+pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle
+se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée
+d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller
+dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement
+aucune sympathie dans sa douleur.
+
+La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état
+d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et
+lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle
+pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de
+sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais
+Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta
+de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de
+pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur
+satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la
+solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la
+société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement
+en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il
+lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas
+loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin
+l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru
+implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine
+d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait
+eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne
+s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se
+prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition
+pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans
+expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et
+suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait
+qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en
+tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence
+inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans
+l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et
+Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.
+
+Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours
+relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une
+jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme,
+pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre
+alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait
+s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques
+et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui
+compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de
+sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son
+projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance
+qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la
+mort de son père.
+
+Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait
+confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les
+idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la
+plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait
+pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la
+paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu
+dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai,
+la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les
+détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa
+disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les
+fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de
+curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de
+«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux
+et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes,
+elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit
+qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était
+nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain
+eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de
+remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on
+trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient
+l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se
+plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation
+des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se
+vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de
+Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière.
+Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et
+parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement
+l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle
+pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et
+financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes
+hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en
+général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui
+se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on
+déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se
+voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la
+misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir
+le coeur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du
+travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver
+l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était
+adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des
+nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de
+la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut
+possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où
+reposaient les cendres de son père et sa mère.
+
+La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante,
+lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située
+à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecoeur. Après
+avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du
+désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et
+quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui
+apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle
+Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut
+s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez
+bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour
+chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison.
+Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses
+courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien
+peu de fermiers, à Contrecoeur, qui puissent se payer les services
+d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour
+tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la
+somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes
+bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous
+vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre
+exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme?
+continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à
+emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.
+
+--Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce
+que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve
+par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River,
+dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les
+manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous
+aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici,
+n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?
+
+--Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon
+père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à
+hiverner dans les «chantiers».
+
+--Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de
+Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir
+trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit
+déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à
+vous?
+
+--Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut
+de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.
+
+--Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à
+l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?
+
+--C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je
+n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.
+
+--Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est
+difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail
+dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une
+famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecoeur
+pour les États-Unis.
+
+--Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et
+il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours
+vécu.
+
+--Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le
+pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais
+il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand
+nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous
+arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les
+manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités
+avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui
+depuis un an travaille aux États-Unis.
+
+Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux
+paroles de sa femme, et son coeur avait été touché de pitié en
+apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par
+l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui
+demanda:
+
+--Comment vous nommez-vous, mademoiselle?
+
+--Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.
+
+--Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux
+patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque
+d'apoplexie?
+
+--Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.
+
+--Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous
+consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon
+enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre
+frère ne revient pas avant le printemps prochain.
+
+--Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est
+impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour
+que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.
+
+--Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et
+quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai
+été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui
+avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père,
+mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis
+fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres
+réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous
+considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille.
+Qu'en dites-vous?
+
+--Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale
+sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au
+village et en apprenant mon départ?
+
+--Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser
+une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances
+péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra
+vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall
+River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le
+chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je
+vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecoeur, s'il vous est
+possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des
+difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez
+demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours
+avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous
+accompagner là-bas.
+
+--Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit
+Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre
+avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je
+viendrai vous rendre ma réponse.
+
+--Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En
+attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je
+vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez
+connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en
+voiture, après le repas.
+
+La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de
+démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins
+triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur
+raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le
+souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait
+déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.
+
+Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le
+docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui
+et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner
+afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les
+chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le
+fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait
+intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à
+remplir.
+
+Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa
+protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui
+eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du
+travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux
+États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays,
+si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en
+outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse
+de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps
+suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait
+de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à
+trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se
+trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces
+détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui
+promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le
+départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant,
+préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au
+retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur
+s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son
+absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait
+refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient
+suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses.
+Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait
+pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour
+couvrir ses frais de retour.
+
+Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du
+fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets
+qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune
+fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait
+placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença
+immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle
+touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient
+aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de
+son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La
+pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces
+temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée,
+menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune
+avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et
+timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève
+de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.
+
+Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le
+docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au
+chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un
+sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne
+avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses
+dents:
+
+--Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente,
+et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à
+obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que
+les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français
+s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour
+fuir la pauvreté de la patrie!
+
+
+
+III
+
+Le voyage
+
+
+Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection
+à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles
+de Contrecoeur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs
+générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils
+cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la
+famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote
+et un homme de coeur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de
+Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses
+camarades de Contrecoeur, sous les ordres du capitaine Amable Marion.
+Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il
+fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour
+échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son
+absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts
+pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en
+attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille
+francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen
+ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis
+qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le
+talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut
+un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant
+considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de
+l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans
+la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis
+se mit à l'oeuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en
+dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint
+jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus
+suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé
+les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré
+jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de
+vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre
+de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très
+mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix
+ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années,
+mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la
+vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis
+succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son
+fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel,
+avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années
+encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune
+homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait
+apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme
+et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les
+devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se
+dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour
+cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas
+de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne
+fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et
+ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de
+temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les
+plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes
+s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce
+pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer
+dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille
+nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait
+une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se
+réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les
+fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre
+de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été
+préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un
+fermage assez élevé pour une période de deux ans.
+
+Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage
+des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille
+Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied
+d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au
+nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall
+River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans;
+Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur,
+âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.
+
+Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur
+était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout
+faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire
+les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du
+départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du
+village, et l'on se coucha tard et le coeur gros de regrets, ce
+soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit
+deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées
+entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux
+voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La
+jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la
+suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait
+de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils
+pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.
+
+Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu
+à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et
+tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis
+où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain,
+sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en
+touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent.
+En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne
+pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles
+qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut
+impossible de fermer l'oeil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de
+bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour
+transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où
+quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment
+où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se
+serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière
+fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait:
+la misère continuait son oeuvre de dépeuplement et l'on avait quitté
+la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le
+travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux
+de chaque jour.
+
+Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir
+à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall
+River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le
+premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à
+la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle
+pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la
+rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente
+des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour
+se rendre à sa destination.
+
+Le système des communications par voies ferrées entre la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques
+années, des améliorations trop importantes au double point de vue du
+commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire
+ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles
+pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour
+l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se
+concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts
+internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour
+tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si
+intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que
+les voies de communication pour le transport des voyageurs et des
+marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt
+national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu
+à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines
+séculaires qui existaient entre les races française et anglaise
+en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de
+Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés
+des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la
+tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées
+qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup
+d'oeil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement
+d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il
+est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop
+peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication,
+au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays.
+L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour
+prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des
+canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle
+transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et
+prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste
+français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce
+territoire était réduit en surface en raison du carré des distances,
+c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.
+
+Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers
+et des marchandises entre les principales villes de la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic
+Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal
+& Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la
+compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a
+eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à
+destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition,
+depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services
+bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre
+Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore
+la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le
+voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas
+peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations
+d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la
+distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River
+Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier,
+dans l'État du Vermont.
+
+La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la
+mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la
+route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston
+et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette
+ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à
+Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River,
+dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans
+l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement
+relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke,
+petite ville florissante située au centre de la partie du Canada
+français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement
+forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe,
+Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.
+
+La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat
+de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et
+Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de
+conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif
+exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux.
+Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux
+brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on
+mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés
+qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de
+première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne
+et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante,
+tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que
+justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause
+première de ces changements importants. Des agences pour la vente des
+billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres
+importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et
+les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par
+des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et
+les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la
+ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre
+trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent
+les deux langues--l'anglais et le français--et des wagons dortoirs
+et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui
+désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque
+enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et
+ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis
+faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve
+d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le
+trajet de Montréal à Fall River--363 milles--se fait aujourd'hui,
+en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.
+
+Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes
+américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une
+des causes principales qui ont produit le mouvement général
+d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes
+administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute
+d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer
+et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu
+à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde
+entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant
+canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des
+richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime
+toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque
+jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa
+famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier
+que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler
+pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette
+de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada
+et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les
+Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour
+prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve
+irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de
+personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne
+des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne
+se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal,
+resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère,
+quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont
+aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient
+atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux
+États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il
+est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les
+Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien
+être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de
+l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction
+forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le
+besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il
+soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il
+est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y
+appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les
+hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes
+émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.
+
+Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il
+avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du
+travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village
+lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en
+s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:
+
+--Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je
+laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de
+mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais
+faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes
+menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit,
+et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le
+pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à
+traîner une vie de souffrances et de privations.
+
+Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour
+payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets
+de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune
+qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les
+dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M.
+Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi
+la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et
+l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie,
+toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à
+parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé
+pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et
+la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de
+l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.
+
+Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et
+avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir
+été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva,
+vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts.
+Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard
+descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour
+le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua
+Railroad».
+
+Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans
+contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe
+aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui
+comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de
+grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule
+ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de
+billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac,
+restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles
+d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages;
+et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles
+d'attente pour les omnibus et les «tramways».
+
+Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour
+veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du
+chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et
+spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on
+parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la
+gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du
+«Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du
+même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les
+attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement
+ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies
+industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été
+retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu
+du travail pour toute la famille.
+
+En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal,
+Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient
+installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement
+confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les
+membres de la famille.
+
+On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues
+du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve
+toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce
+sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le
+mal du pays.
+
+
+
+IV
+
+Fall River, Mass.
+
+
+Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes
+premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se
+trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement
+canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et
+à l'amélioration des voies de communication entre les districts
+agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire,
+ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la
+prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à
+la construction des voies ferrées et au développement des industries
+nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus
+loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des
+filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement
+l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales
+de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée
+d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.
+
+C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve
+indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à
+propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le
+mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens
+intelligents et laborieux au Canada français.
+
+La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive
+droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière
+Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York,
+14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de
+Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656,
+époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains
+colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la
+rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en
+1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne
+des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites,
+deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une
+douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les
+colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le
+laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les
+indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les
+guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre
+les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre
+Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River,
+ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount
+Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de
+la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers
+établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel
+Church sur les bords de la rivière Quequechan,--expression indienne
+qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces
+établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la
+farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15
+juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de
+l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées
+de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent
+le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice
+volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de
+la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown
+fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les
+législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804
+ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on
+abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de
+Fall River que la ville porte aujourd'hui.
+
+La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel
+Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues
+South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que
+cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais,
+Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans
+l'État du Rhode Island, en 1790.
+
+On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663
+broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de
+17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants
+n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur
+des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.
+
+La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton
+fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy
+Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent
+érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en
+opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811
+par le colonel Joseph Durfee.
+
+Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de
+10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises
+industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des
+habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de
+34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le
+chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait
+acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle
+communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le
+premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14
+années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River
+a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de
+l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur
+les champs de bataille.
+
+Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa
+parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans
+on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On
+peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des
+productions industrielles:
+
+ Années Nombre de broches
+
+ 1865................ 265,321
+ 1866................ 403,624
+ 1867................ 470,360
+ 1868................ 537,416
+ 1869................ 540,614
+ 1870................ 544,606
+ 1871................ 730,183
+ 1872................1,094,702
+ 1873................1,212,694
+ 1874................1,258,508
+ 1875................1,269,048
+ 1876................1,274,265
+ 1877................1,284,701
+
+Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton
+d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles
+filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un
+dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus
+à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par
+le tableau suivant qui est officiel:
+
+ Production totale des États-Unis 588,000,000 yds
+ " de la Nouvelle Angleterre 481,000,000
+ " de Fall River, 343,475,000
+
+Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il
+faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux
+capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le
+nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les
+capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de
+30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de
+139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de
+15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre
+$450,000 et $500,000.
+
+La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875
+et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall
+River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation
+considérable pour l'avenir.
+
+Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense
+établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux
+imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme
+perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous
+le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des
+assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des
+propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37
+le montant des impôts perçus pendant l'année.
+
+Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes,
+et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur,
+offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.
+
+L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières
+années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et
+spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts
+énergiques de ses citoyens entreprenants.
+
+Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour
+les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq
+journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine,
+parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde
+entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes
+employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de
+caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit
+d'économie de la population ouvrière de Fall River.
+
+La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est
+généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte
+environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières
+familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année
+suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait
+un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des
+Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau
+pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent
+remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada.
+Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions
+étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir
+le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à
+Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement
+deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des
+Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les
+Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle
+est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens».
+L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de
+Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la
+religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le
+faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants
+d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se
+procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre
+est relativement restreint.
+
+Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec
+plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et
+obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux
+au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les
+écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui
+paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont
+été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent
+aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en
+général, aient eu une existence assez précaire en raison des
+changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la
+colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis
+leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile
+des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à
+se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins,
+journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se
+trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont
+établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes,
+et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour
+l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds
+d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des
+épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et
+quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle
+clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le
+monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation
+des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada,
+et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre
+Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres
+industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont
+établis.
+
+Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle
+générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et
+enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y
+ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de
+commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces
+derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui
+fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement
+modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques
+fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes
+Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs
+d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier
+d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son
+assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les
+Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec
+avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et
+écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des
+filatures de coton, à Fall River.
+
+L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis
+neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on
+appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des
+positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de
+ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation
+afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort
+soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler.
+Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux
+États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui
+pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au
+détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a
+pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la
+population canadienne est relativement insignifiante, quoique le
+nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une
+proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens
+d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur
+revient, à la gestion des affaires publiques.
+
+Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique
+de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante
+qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi
+misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une
+certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et
+de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui
+retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils
+étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au
+pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient
+être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par
+des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère
+règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière
+étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des
+émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir
+à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où
+l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la
+Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les
+chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que
+tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de
+décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui
+accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous
+ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du
+progrès et de la civilisation.
+
+
+
+V
+
+La filature
+
+
+Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall
+River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat
+des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son
+ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces
+premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de
+comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des
+comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de
+qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude
+chez les marchands de détail de Fall River.
+
+Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les
+commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de
+commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique
+facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux
+États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par
+escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois
+lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent
+généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a
+cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes
+avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer
+que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du
+plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.
+
+Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des
+fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient
+leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur
+accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de
+visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel,
+obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père
+dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient
+alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les
+détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires
+réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire
+face aux dépenses courantes.
+
+Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux
+égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait
+dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage
+avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son
+esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à
+supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues
+de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur
+dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père.
+Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait
+oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que
+sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère.
+L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme
+une soeur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son coeur
+qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par
+les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné
+qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable
+à la jeune fille, lorsque ses soeurs lui eurent raconté les
+circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants
+eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait
+rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle
+se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.
+
+Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au
+travail furent employés à renouer connaissance avec quelques
+familles de Contrecoeur qui les avaient précédés dans l'exil et qui
+s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations
+désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature
+«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin
+de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à
+travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie
+et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du
+tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux
+cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois.
+Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la
+chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame
+spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au
+coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la
+soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné,
+travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés
+maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à
+filer à travail intermittent (_mule spinning_). Cette dernière
+occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs
+reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres
+employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait
+eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui
+s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune
+homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à
+broches (_mules_).
+
+Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient
+qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord
+mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations
+respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour
+qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais
+comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre,
+sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui
+permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la
+prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage,
+et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider
+jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les
+travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et
+les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les
+travaux qu'on leur avait assignés.
+
+M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités
+que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux
+et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall
+River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable
+prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au
+service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié
+au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé
+comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut
+cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se
+trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de
+ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous
+les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église
+décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des
+grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient
+forcément le souvenir de la patrie absente.
+
+Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la
+direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus
+intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne
+heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être
+debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le
+déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient
+à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait
+lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis
+conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur
+assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus
+haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour
+les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M.
+Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de
+déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des
+circonstances assez favorables, le premier jour de travail à
+l'étranger.
+
+L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes
+canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des
+filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un
+sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche
+réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre
+qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction
+aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une
+position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés
+dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie
+pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance
+toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants,
+maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À
+chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant
+qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas
+attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers
+et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées
+avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts
+fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger
+des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix
+heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à
+permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les
+samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En
+un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs
+accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui
+donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là
+pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour
+veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour
+assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande
+roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur
+principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur
+mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un
+sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens
+qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le
+laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières
+semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé,
+mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit
+généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour
+la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le
+prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait
+régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées
+atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas
+un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer
+leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi
+compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses
+dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens
+dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient
+prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles
+ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il
+n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville
+manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur
+des bases plus solides.
+
+L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail
+des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se
+familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque
+membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont
+augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les
+heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement
+rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des
+amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes
+relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à
+peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des
+villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du
+jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se
+familiarisent avec la langue anglaise.
+
+Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de
+logements (_tenements_) économiques à l'usage de ses ouvriers,
+et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la
+famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements,
+quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble.
+Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et
+possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River
+n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.
+
+Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les
+lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques
+pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute
+infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des
+surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant
+n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations
+industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les
+parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques,
+à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font
+honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte
+une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers
+recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation
+gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées
+comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (_Grammar
+Schools_) 19, écoles intermédiaires (_Intermediate schools_) 21; écoles
+primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes
+employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés,
+à la date du 1er janvier 1877, était de 8864. Une somme de
+$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour
+l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été
+dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des
+autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce
+qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction
+gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677.
+L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et
+aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis.
+Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même
+libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs
+années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et
+la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la
+direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec
+l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques.
+Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les
+avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se
+fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles
+particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans
+différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y
+envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution
+mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir
+à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues
+soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire
+anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui
+désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les
+avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui
+désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes.
+Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux
+États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on
+est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs
+espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple
+américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa
+part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et
+intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle
+que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les
+ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie,
+l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé.
+L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et
+peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en
+aucune autre partie du monde.
+
+On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux
+États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes
+qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme
+tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises
+industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse
+maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la
+certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque
+les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi
+la classe ouvrière.
+
+
+
+VI
+
+Les salaires dans les filatures
+
+
+La question des salaires payés pour les travaux de la filature,
+depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont
+occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant
+le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes
+fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du
+monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et
+dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut
+en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé
+d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement,
+fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à
+proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours
+vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui
+ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de
+l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait
+espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater.
+Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des
+Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à
+présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour
+s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher
+du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté
+pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert
+sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui
+fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède
+énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques
+d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait
+en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies
+physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du
+rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au
+patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur
+offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils
+abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la
+question des salaires, lorsque cette question forme probablement la
+seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver
+à un moyen pratique de rapatriement.
+
+Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent
+généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs
+compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans
+trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris
+en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière
+loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi
+à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant
+que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller
+chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000
+distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient
+produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette
+question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de
+rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait
+peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun
+sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une
+mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par
+la prévarication des autres.
+
+Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps
+que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des
+avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette
+vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique
+que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une
+entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner
+chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars
+qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?
+
+Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun
+sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis,
+quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire.
+Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales
+que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème
+d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les
+Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent
+qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont
+avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut
+passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le
+premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller
+à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il
+y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des
+charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se
+prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris,
+depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à
+ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une
+manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi
+de rapatriement.
+
+Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir
+enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre
+un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada
+français, mais on peut facilement les mettre au courant de la
+position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires
+qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont
+engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe,
+à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier
+et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec
+connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une
+intelligence raisonnée de la question du rapatriement.
+
+Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une
+exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par
+des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus
+importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine
+de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs
+établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports,
+on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme
+correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de
+l'émigration canadienne aux États-Unis.
+
+On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait
+s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais
+il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall
+River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton
+fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres
+précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les
+travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de
+chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les
+établissements industriels de Fall River:
+
+ Cardeurs par jour .............$1.03
+ Fileurs " " ............... 1.44
+ Bobineuses (spoolers) .......... 95
+ Warpers ....................... 1.17
+ Passeuses-en-lames ............ 1.00
+ Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
+ Tisserands .................... 1.23
+ Moyenne générale $1.21 3/4.
+
+Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux
+ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres,
+mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des
+salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux
+dollars par jour. Cette moyenne de $1.21 3/4 doit donc être
+considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent
+aucune position exceptionnelle dans la filature.
+
+Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du
+cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale,
+est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les
+aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants
+canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (_back boys,
+doffers, tube boys_) varient de 28 cents par jour pour les plus
+jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65
+cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre
+de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom
+de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces
+ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures
+se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches
+verticales, soit à broches horizontales--(_frame spinning_)--et
+ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent,
+en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.
+
+Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des
+femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce
+système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont
+probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les
+salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au
+travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de
+$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit
+métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme
+il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les
+ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les
+ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements,
+une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des
+«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix
+ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.
+
+Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la
+famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un
+tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les
+tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des
+actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River
+jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux,
+lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les
+commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis
+cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la
+panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent
+avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les
+industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en
+général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons
+eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et
+leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne,
+fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup
+de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des
+ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par
+la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une
+troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis
+que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit
+de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires,
+on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des
+filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre,
+sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance
+relative.
+
+Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du
+premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait
+fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des
+travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait
+suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et
+Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait
+fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes
+ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris
+un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières
+difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de
+lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait
+le filage de la chaîne des tissus.
+
+Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une
+somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des
+dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès
+le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques
+dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses
+frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle
+gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia
+à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir
+payé ses dépenses de chaque mois.
+
+Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir
+fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi,
+obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme
+apprentie, avec ses soeurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme
+aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants
+avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour
+les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les
+bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà
+lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.
+
+
+
+VII
+
+Le 24 juin 1874
+
+
+Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt
+apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se
+trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec
+impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et
+de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi
+à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de
+présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci
+viendrait la rejoindre à Fall River.
+
+Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer
+bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la
+considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère
+doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et
+toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne
+Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un
+modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté
+mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous
+ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes
+ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était
+réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de
+«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel
+elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures
+de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares
+ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.
+
+Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son
+père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre
+Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse.
+Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un
+travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et
+sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui
+avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit
+pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la
+langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité.
+Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné,
+quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui
+se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de
+nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de
+leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée
+dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se
+sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début,
+de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis
+éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans
+l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs,
+et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient
+devenues ses compagnes inséparables.
+
+Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le
+temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue
+maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles
+américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que
+firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent
+monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les
+égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui
+être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes
+canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui
+témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un
+sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était
+un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques
+années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait
+parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son
+père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son
+travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite
+au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.
+
+M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne
+et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils
+paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa
+femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié
+finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et
+Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur
+leur compte, on en était resté là.
+
+Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre
+fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait
+éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus
+sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans
+arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon
+fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans
+oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait
+bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne,
+et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du
+présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.
+
+Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était
+empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecoeur pour lui faire
+part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où
+il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard
+s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance
+régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait
+ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était
+certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les
+renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre
+reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent
+la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque
+jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecoeur. M. Dupuis,
+sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se
+faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus
+cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.
+
+Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations
+franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de
+s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de
+Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse
+franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel
+énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration
+promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui
+suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait
+par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui
+avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la
+société Saint-Jean-Baptiste de Montréal{5} à toutes les sociétés
+nationales des États-Unis:
+
+ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.
+
+COMITÉ D'ORGANISATION.
+
+Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des États-Unis.
+
+Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter
+un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des
+États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le
+24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une
+pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la
+pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et
+la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les coeurs
+canadiens.
+
+La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence
+d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la
+satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui
+offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil
+comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses
+traditions.
+
+Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur
+développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le
+souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances
+ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de
+resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie,
+de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se
+connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et
+de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles
+destinées pour la race française en Amérique.
+
+S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent
+des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la
+population canadienne française{6}.
+
+(Suivaient les signatures.)
+
+
+Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue
+française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se
+rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs
+compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient
+déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour
+l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise
+du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées
+de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour
+l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall
+River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne
+d'un cent par mille pour le voyage.
+
+L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous
+les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se
+préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays
+la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River
+avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin,
+et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps
+à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté
+faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait
+l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient
+de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se
+payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur
+Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait
+d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir
+consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il
+serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par
+son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme
+était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de
+«Cercle-Montcalm»,{7} et il serait, sans aucun doute, enchanté de
+faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre
+quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur
+ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et
+d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que
+le jeune homme devait se rendre à Contrecoeur, lui remit une lettre
+à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques
+recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci
+était de retour au village.
+
+Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père,
+commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva
+surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les
+amis et les parents de Contrecoeur, lorsqu'arriva le moment du
+départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un
+corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et
+deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour
+les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les
+changements ordinaires des trains quotidiens.
+
+Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon
+voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer
+l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de
+l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à
+ce pèlerinage patriotique.
+
+Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la
+population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir
+de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues
+et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des
+États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus
+cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée
+par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille
+personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis
+s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce
+défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique.
+Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux
+sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur
+un parcours de trois milles, offrait un coup d'oeil magique. On
+comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois
+bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques
+représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le
+parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et
+littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et
+sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des
+arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des
+inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle
+était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité,
+fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration.
+
+La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste
+église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup,
+même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus
+riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et
+aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur
+éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la
+foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent
+prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de
+vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet
+splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la
+politique, de la littérature et des professions libérales, et des
+santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale
+des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours
+remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de
+l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui
+avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut
+d'amour et de fidélité à la patrie commune.
+
+Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en
+convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut
+discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive.
+Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de
+Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette
+belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au
+comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre
+les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un choeur de
+plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens
+émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom.
+
+Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les
+diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était
+enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses
+camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur
+honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du
+voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis
+qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué
+du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la
+convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés,
+il s'était empressé de se rendre à Contrecoeur afin de serrer la
+main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts
+pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le
+docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En
+réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua
+longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et
+lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à
+Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme,
+et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel,
+il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de
+Contrecoeur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste
+Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis
+d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle
+annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.
+
+Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la
+mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en
+prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant
+de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui
+disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de
+connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces
+termes:
+
+
+Chantiers de la Gatineau,
+
+Dans la forêt, ce 15 mai 1874
+
+Bien cher père:
+
+Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre
+par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des
+dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais
+malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous
+voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen
+des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de
+pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces
+sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la
+descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas
+m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon
+«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions
+très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par
+mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous
+fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave coeur dont
+j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons
+nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et
+aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je
+l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ
+de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les
+rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer
+sur nos coeurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris,
+et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse
+bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de
+mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.
+
+Ton fils dévoué,
+
+JULES GIRARD.
+
+
+Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un
+certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure
+s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas
+remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter
+cette émotion passagère, et il dit au docteur:
+
+--Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard
+inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère
+sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que
+contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.
+
+--Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui
+faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très
+agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté
+l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que
+souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté.
+Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre
+et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu
+immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est
+un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les
+inspirations de son coeur, et son départ pour les chantiers,
+l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre
+lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père
+Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé
+emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre
+était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper
+des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier.
+Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont
+amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au
+mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame
+Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis
+la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la
+jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les
+circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel
+fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire
+part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de
+son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard
+abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au
+retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans
+la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du
+passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir
+de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter
+cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre
+avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère
+et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre
+Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son
+bonheur et sa prospérité.
+
+--Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus
+que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais
+porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à
+la considérer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur
+dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère
+et à son fiancé.
+
+Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois,
+serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de
+reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à
+Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques
+cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se
+joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le
+voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile
+à comprendre.
+
+
+
+VIII
+
+Michel Dupuis
+
+
+Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la
+lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main
+de Jeanne n'était pas libre et que son coeur appartenait depuis
+longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué
+à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille,
+mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible,
+lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui
+annonçaient que Jeanne en aimait un autre.
+
+Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il
+aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et
+généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son coeur blessé
+se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans
+une position aussi cruelle.
+
+La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le
+jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa
+famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur.
+
+Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails
+de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne
+nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecoeur. Toute
+la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en
+apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main
+de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de
+son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur
+l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les
+lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecoeur. Après
+avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma
+dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude
+cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut
+de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute
+tremblante d'émotion:
+
+
+Chantiers de la Gatineau
+
+ce 15 mai 1874.
+
+Ma très chère Jeanne:
+
+Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer
+les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à
+Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques
+instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée,
+ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire
+parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails
+de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui
+m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne,
+les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille
+de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon
+coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des
+forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je
+vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre
+coeur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma
+chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque
+jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour
+au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme.
+Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans
+l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de
+travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je
+consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau
+pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas,
+chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable
+père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part
+que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au
+revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui
+qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour
+vous. Aux premiers jours de septembre!
+
+Votre fiancé devant Dieu,
+
+Pierre Montépel.
+
+
+La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut
+avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui
+qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du
+délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et
+de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre
+qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.
+
+Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens
+qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter
+à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des
+événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite
+énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses
+parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils
+ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui
+s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita
+vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.
+
+Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On
+avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup
+d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son
+retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades
+d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de
+la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait
+continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune
+homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes
+d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de
+cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait
+probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne,
+et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.
+
+Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se
+trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle
+on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de
+correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec
+plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à
+Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard
+lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler
+dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa
+protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait
+cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait
+maintenant le chef de la famille.
+
+On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver
+une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de
+nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de
+poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement
+répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les
+quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne
+devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le
+retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes
+étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se
+trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les
+voyageurs étaient à Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'était
+empressé d'écrire à sa soeur pour lui annoncer leur arrivée au
+village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre
+qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il
+arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.
+
+Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis,
+et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en
+présence de ses amis, la lettre de son frère:
+
+
+Contrecoeur, ce 17 septembre 1874.
+
+Ma chère Jeanne
+
+C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur
+que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux
+t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre
+père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille
+étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton
+fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous
+faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la
+porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais
+pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui
+nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans
+préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et
+ton départ de Contrecoeur. Je croyais rêver, mais on me dit de
+m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les
+renseignements voulus. Ah! chère soeur, le malheur t'a rudement
+éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille,
+tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu
+les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon
+adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais
+bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est
+complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à
+Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus
+franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et
+sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui
+s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été
+de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe
+de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans
+les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous
+serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez
+bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de
+difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles
+encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu
+te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour
+t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes
+qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie
+pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon
+mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié.
+À dimanche prochain!
+
+Ton frère qui t'aime,
+
+JULES GIRARD.
+
+
+
+
+IX
+
+L'incendie du «Granite Mill»
+
+
+Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à
+Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à
+destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions
+et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs
+descendirent dans la gare du «Boston, Lowell & Nashua Railroad»
+et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne,
+afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.
+
+Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués
+de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment
+d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes
+de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes
+gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main
+à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné
+d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.
+
+On se mit à table où quelques personnes étaient en train de
+causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la
+conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute
+voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails
+d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et
+causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses
+commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de
+l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.
+
+--Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé
+une manufacture, hier matin, à Fall River?
+
+--Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous
+arrivons de Montréal, ce matin même.
+
+--Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune
+homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce
+monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails
+du désastre.
+
+--Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de
+Pierre un numéro du journal, _L'Écho du Canada_, en date de la
+veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:
+
+ «FALL RIVER EN DEUIL!»
+ Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes
+ brûlées et 36 blessées!
+
+--Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en
+s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons,
+qu'a eu lieu cette catastrophe.
+
+--Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'oeil sur le
+journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte
+rendu de cette terrible affaire.
+
+Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que
+l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris
+connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une
+manière cruelle et si inattendue:
+
+(_De L'Écho du Canada{8} du 19 septembre 1874._)
+
+«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu
+s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture
+«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient
+sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers
+étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la
+tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes,
+femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au
+sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et
+poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité
+effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les
+malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des
+cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux
+des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour
+rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie.
+D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent
+gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte
+contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des
+mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris
+leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus
+calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès,
+à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était
+horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur
+apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace
+pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On
+apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent
+assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des
+blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui
+continuaient leur oeuvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un
+spectacle impossible à décrire.
+
+«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles
+ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et
+on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui
+étaient entassées dans la partie sud de la salle.
+
+«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par
+une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui
+les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une soeur chérie.
+
+«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux
+qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres
+étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient
+dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes
+étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques
+hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres.
+Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des
+longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser
+glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts
+héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de
+lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son
+brave coeur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.
+
+«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le
+théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué
+tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de
+l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui
+prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins
+canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant
+leurs services aux blessés.
+
+«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a
+été transmise par les autorités compétentes.
+
+«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français;
+cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en
+sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du
+mur.
+
+«Tués.--Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le
+malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.
+
+«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie
+Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie
+Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans;
+Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter;
+Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James
+Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.
+
+«Blessés.--Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric
+Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia
+Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna
+Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington;
+Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson
+Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle
+Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary
+Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan;
+Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe;
+William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm.
+Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.
+
+«Total--tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.
+
+«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait
+au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les
+yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle
+du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte
+d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le
+télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier
+centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment,
+M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite
+et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver.
+Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule
+des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une
+surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de
+l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de
+l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la
+fuite.
+
+«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier
+échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la
+«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il
+n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans
+les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une
+partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais
+presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut
+qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre
+sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes
+parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne
+fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary
+reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques
+instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème
+étage.
+
+«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans
+la filature, mais mes deux soeurs Victorine et Délia y étaient
+employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et
+j'aperçus ma soeur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui
+criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes
+bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte
+pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune soeur
+Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.
+
+«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le
+premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les
+enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la
+porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut
+repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le
+passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants,
+poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les
+sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles
+jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il
+avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur
+une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se
+cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature.
+Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la
+fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux
+enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous
+avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur
+canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de
+sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les
+flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du
+toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours,
+mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une
+poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une
+seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde
+qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une
+descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en
+quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques
+égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes
+accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se
+tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à
+une mort terrible.
+
+«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à
+l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour
+échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les
+matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne
+s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a
+également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort
+quelques heures après, des suites de ses blessures.
+
+«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien,
+Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé
+de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les
+logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans
+l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants
+avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne
+Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des
+blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque
+et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut
+lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment
+où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La
+jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le
+bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement
+à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus
+profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.
+
+«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent
+en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu
+faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à
+ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre
+eux furent blessés grièvement en faisant leur service.
+
+«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de
+Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M.
+Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi
+immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall
+River.
+
+«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en
+cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme
+ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents
+de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser
+des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses
+établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement
+acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour
+ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et
+enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à
+comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons
+profiter de cette terrible leçon.
+
+«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné
+l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert
+par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable
+des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués
+aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui
+parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux
+informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie,
+qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible
+les souffrances occasionnées par l'incendie.»
+
+
+
+X
+
+La réunion
+
+
+Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails
+navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans
+prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le
+bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis
+comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se
+serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules
+dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:
+
+--Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à
+nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de
+respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens
+qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prêt à se briser.
+
+Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement
+des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque
+départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent
+au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour
+regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui
+passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient
+et des piétons qu'ils coudoyaient.
+
+Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur
+promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter
+dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent
+tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses
+émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé
+jusque-là:
+
+--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à
+faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons
+espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon
+ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération
+dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la
+ranimer de notre présence.
+
+Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre,
+et Pierre le secoua par le bras en lui disant:
+
+--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre
+ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en
+attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il
+soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall
+River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche,
+mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la
+recherche d'un bureau de télégraphe.
+
+
+Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le
+pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre
+s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se
+trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était
+absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs,
+et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude
+cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.
+
+Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale
+nouvelle de l'accident arrivé à sa soeur l'avait plongé, et les deux
+amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement
+retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du
+chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne
+heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six
+heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la
+foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie,
+lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre
+s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles
+informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même.
+Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste
+des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient
+strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'Écho du
+Canada_.
+
+Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse,
+se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment
+où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un
+fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans
+les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien,
+connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir
+d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont
+Jeanne avait été victime.
+
+--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?
+
+--Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur
+l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que
+Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait
+des voeux pour sa guérison.
+
+On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison
+où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis
+s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient
+arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à
+comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire
+connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la
+bienvenue:
+
+--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter
+de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos
+autres enfants?
+
+--Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur
+répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.
+
+On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les
+enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux
+voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la
+désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état
+pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur
+mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles
+de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de
+Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.
+
+--La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer
+votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à
+Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les
+médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le
+docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait
+prudent de la déranger.
+
+--Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé
+de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant,
+avant d'aller plus loin.
+
+On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement
+en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il
+répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et
+il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout
+danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout
+faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla
+aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter
+devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même
+à recevoir la bonne nouvelle.
+
+Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard
+il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement
+dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en
+voyant la figure pâle et défaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se
+baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de
+joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:
+
+--Jules! mon frère! Jules!
+
+--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frère Jules qui t'aime toujours et
+qui est bien heureux de te revoir.
+
+--Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout
+dans la chambre.
+
+Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait
+comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il
+s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser
+respectueux.
+
+--Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur
+continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus
+de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.
+
+Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle
+avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.
+
+Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser
+seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant
+d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des
+émotions violentes.
+
+--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du
+monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut
+qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait
+produire de mauvais effets.
+
+Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après
+une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille,
+malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait
+tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des
+voyageurs.
+
+On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de
+Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait
+formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel
+Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la
+jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter
+en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par
+la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada,
+dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant,
+Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour
+prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.
+
+Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était
+écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que
+le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna
+en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de
+reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa soeur et la
+pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait
+tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur
+et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur
+affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils
+avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.
+
+
+
+XI
+
+Épilogue
+
+
+La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des
+progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au
+bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins
+les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite
+de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La
+pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui
+semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le
+souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant,
+lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis.
+Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes
+pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de
+lui.
+
+Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que
+Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de
+l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer
+dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de
+retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même
+eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.
+
+Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre
+commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer
+dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore
+aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils
+invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire
+une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les
+environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au
+cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où
+s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en
+lettres d'or:
+
+ [dagger symbol]
+ À LA MÉMOIRE DE
+ Michel Dupuis
+ Mort héroïquement le
+ 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans
+ En sacrifiant sa vie
+ Au milieu des flammes, lors de
+ L'incendie du «Granite Mill»
+ Pour aider au sauvetage des
+ Femmes et des enfants.
+ R. I. P.
+
+Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve
+de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu,
+et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du
+cher défunt.
+
+Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille,
+et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque
+dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner
+le monument.
+
+L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage
+du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à
+Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait
+bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale
+qu'elle reçut dans la famille de Pierre.
+
+La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé
+que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour
+de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire
+de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la
+famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation
+de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion
+des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en
+contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa
+famille.
+
+Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages
+que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il
+avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le
+jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis,
+maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un
+rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.
+
+Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi
+à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient
+sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller
+vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.
+
+Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au
+Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend
+alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en
+payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre
+Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique,
+l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait
+valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».
+
+
+
+Footnotes
+
+{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien.
+On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se
+dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le
+«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.
+
+{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les
+bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie:
+radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux.
+
+{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant,
+au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur
+pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée
+d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de
+l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et
+par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets
+qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean
+comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.
+
+{4} Extraits de _La France aux Colonies_ par E. RAMEAU:
+L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers
+les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer
+à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de
+cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an,
+d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement
+de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850
+ne saurait expliquer.--p. 325.
+
+(_Extrait du cens_ de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine,
+14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;--Vermont,
+14,470;--Massachusetts, 15,862;--New York, 47,200;--Pensylvanie,
+2,500;--Louisiane, 499;--Ohio, 5,880;--Michigan, 14,008;--Illinois,
+10,699;--Missouri, 1,053;--Wisconsin, 8,277;--Minnesota, 1,417;--Nous
+ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent
+avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous
+cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et
+du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts.
+Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000
+Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les
+parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus
+immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ
+18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le
+Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de
+l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du
+Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans
+le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la
+presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous
+les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout
+64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous
+de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses,
+et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans
+les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les
+Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de
+l'Amérique anglaise aux États-Unis.
+
+Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont
+fournies 1--l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui
+nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2--sur
+l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des
+États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en
+français; 3--sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur
+la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.
+
+Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment
+aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux
+États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration
+plus haut que nous ne le faisons.--p. 327.
+
+En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous
+trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York,
+7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France,
+Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek
+et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir:
+Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière
+Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de
+Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de
+familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles
+allemandes.--p. 328.
+
+En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de
+l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés
+ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les
+causes suivantes à l'émigration: 1--Le manque de chemins et de ponts
+pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de
+la couronne; 2--les concessions abusives de vastes étendues de terres
+faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des
+compagnies; 3--le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie
+de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée
+et préjudiciable; 4--les vices d'administration qui existaient dans le
+mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois
+faites au commerce sur ces mêmes terres;--enfin plusieurs autres motifs
+qui ne sont qu'accidentels ou locaux.--p. 187.
+
+M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait
+personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants
+canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855,
+total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les
+omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier.
+D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune
+gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie
+plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient
+très peu des seconds.
+
+D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément
+répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne
+correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut
+juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population
+aussi peu considérable.--p. 330.
+
+Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population
+canadienne des frontières de l'État de New-York: 1--sur le lac
+Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh
+et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga
+1,000 à 1,200 âmes; 2--sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du
+lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la
+Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens,
+ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur
+le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans
+l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on
+compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone,
+Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à
+l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi,
+presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin
+depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent
+le Canada.»--p. 334.
+
+Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants
+canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre
+d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien
+d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000
+par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces
+100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés
+aujourd'hui, ci: 200,000 individus.--Les 20,000 Canadiens laissés dans
+l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte
+pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur
+pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps),
+ci: 100,000 individus.--Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants,
+voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient
+certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente
+ans, au moins 350,000 âmes.--On voit donc que, même en tenant un large
+compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières,
+notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000
+individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre
+dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment
+décimée par des émigrations de toute nature.--p. 336.
+
+{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par
+MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire
+du comité d'organisation.
+
+{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux,
+notamment dans _L'Écho du Canada_ du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est
+reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi:
+«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd.
+Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec
+vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour
+organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation,
+MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit
+Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill.
+Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr
+W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault,
+Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois,
+P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils,
+Secrétaire du Comité d'Organisation.
+
+{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date
+du 11 avril 1874.
+
+{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction
+de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du
+Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE ***
+
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+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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@@ -0,0 +1,7192 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>Jeanne la Fileuse par Honor&eacute; Beaugrand</title>
+<meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<style type="text/css"><!--
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+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jeanne la Fileuse
+ Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
+
+Author: H. Beaugrand
+
+Release Date: December 30, 2004 [EBook #14536]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>Jeanne la Fileuse</h1>
+
+<h2>Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis</h2>
+<h2>Par H. Beaugrand</h2>
+
+
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<h3>DE LA DEUXIÈME ÉDITION</h3>
+
+<p>Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de
+nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple
+les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels
+des États de la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur
+des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement
+échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses.
+Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches
+campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat
+évident d'une fausse situation économique.</p>
+
+<p>L'éminent et sympathique auteur de la <i>France aux Colonies</i>, M.
+Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute
+autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le
+mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées
+en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande
+aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.</p>
+
+<p>Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et
+en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de
+la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens
+français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires,
+médecins, marchands, etc.</p>
+
+<p>Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de c&oelig;ur et
+de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence
+politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris
+à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.</p>
+
+<p>Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe,
+et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'&oelig;uvre, afin
+d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.</p>
+
+<p>Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui
+reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et
+l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est
+davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir
+l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une
+politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui
+sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race
+française, sur les bords du Saint-Laurent.</p>
+
+<p><i>Montréal, septembre 1888.</i></p>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<h3>DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h3>
+
+<p>Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de
+<i>Jeanne la Fileuse</i>, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un
+travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à
+lancer dans certains cercles politiques contre les populations
+franco-canadiennes des États-Unis.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en
+le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur
+et le bon nom de mes compatriotes émigrés.</p>
+
+<p>Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il
+a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à
+l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés
+par la <i>famine</i>, à prendre la route de l'exil.</p>
+
+<p>Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis
+opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi
+je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation
+mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays
+de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que
+j'écrivais en 1874 dans les colonnes de <i>L'Écho du Canada</i>:</p>
+
+<blockquote>«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons
+comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les
+Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays
+qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y
+réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous
+soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire
+que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les
+Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la
+misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan
+de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important.
+S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons
+reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de
+Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco
+qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans
+leurs efforts.»</blockquote>
+
+<p>Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le
+rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point
+de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes
+fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison
+d'être, et l'on a fait fausse route.</p>
+
+<p>J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la
+vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est
+là l'unique but de ce travail.</p>
+
+<p>Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.</p>
+
+<p>J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin
+d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque
+totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps,
+de faire une peinture fidèle des m&oelig;urs et des habitudes de nos
+compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage,
+quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui
+s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.</p>
+
+<p>La première partie, intitulée: <i>Les campagnes du Canada</i>, traite
+de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La
+deuxième partie, qui a pour titre: <i>Les filatures de l'étranger</i>,
+est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière
+partie contient des renseignements authentiques sur la position
+matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les
+Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme
+les m&oelig;urs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me
+suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération
+et l'invraisemblance.</p>
+
+<p>J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada,
+et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit
+nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi
+indistinctement, par exemple, des mots: <i>paysan, fermier,
+habitant</i>, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que
+l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai
+aussi écrit <i>passager</i>, comme l'on dit généralement au Canada,
+pour <i>voyageur</i> qui est l'expression usitée en France; et ainsi
+de suite.</p>
+
+<p>Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon
+égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir
+de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que
+bien peu.</p>
+
+<p>Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés
+que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume.
+Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient
+pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement
+tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se
+sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié
+en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet
+ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux
+articles de journaux.</p>
+
+<p>C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.</p>
+
+<p><i>Fall River, Mass., ce 15 mars 1878.</i></p>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<h2>Les campagnes du Canada</h2>
+
+<h3 class="chaphead">I</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Lavaltrie</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Assis dans mon canot d'écorce<br>
+ Prompt comme la flèche ou le vent,<br>
+ Seul, je brave toute la force<br>
+ Des rapides du Saint-Laurent.</blockquote>
+
+<p>(<i>Le Canotier</i>, L'Abbé Casgrain.)</p>
+
+<p>[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans <i>Les Miettes.
+Distractions poétiques</i>, Québec, Delisle, 1869.]</p>
+
+<p>En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal,
+on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
+joli village à l'aspect incontestablement normand.</p>
+
+<p>Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
+lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises
+qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
+siècle.</p>
+
+<p>Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice,
+se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une
+pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
+plus pittoresques du Canada français.</p>
+
+<p>À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a
+depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au
+tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des
+beautés de la nature.</p>
+
+<p>De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le
+village de Contrec&oelig;ur, rendu à jamais historique par le nom et les
+brillants exploits de ses fondateurs.</p>
+
+<p>On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
+clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes
+continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces
+Iroquois.</p>
+
+<p>On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de
+Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait
+lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
+visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une
+longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
+les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.</p>
+
+<p>À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation,
+un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui
+servait de gouvernail.</p>
+
+<p>Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez
+lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de
+graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme
+avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était
+facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de
+l'intelligence et l'habitude du commandement.</p>
+
+<p>Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
+portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable
+couteau du voyageur canadien.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait
+en servir de guide.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
+nous t'aiderons en ch&oelig;ur, et la route nous semblera moins longue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres
+voyageurs.</p>
+
+<p>L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
+certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au
+fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
+dont ses compagnons redirent le refrain:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ Mon père n'avait fille que moi,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Et dessus la mer il m'envoie;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Et dessus la mer il m'envoie,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Le marinier qui me menait;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Le marinier qui me menait,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Me dit ma belle embrassez-moi<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Me dit ma belle embrassez-moi,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Non, non, Monsieur, je ne saurais;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Non, non, monsieur, je ne saurais,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ Car si mon papa le savait;<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ <br>
+ Car si mon papa le savait,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.<br>
+ C'est bien sûr qu'il me battrait<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote>
+
+<p>Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant
+primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux
+du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants
+suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
+cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.</p>
+
+<p>Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
+trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur
+embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières
+qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire
+nuit.</p>
+
+<h3 class="chaphead">II</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Les voyageurs</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Au fond de la forêt on entend de la hache<br>
+ Les coups retentissants, sinistres, réguliers,<br>
+ Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,<br>
+ Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.</blockquote>
+
+<p>(<i>L'Hiver</i>, L.-P. LeMay.)</p>
+
+<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>L'Hiver</i> (2e strophe), dans les <i>Essais
+poétiques</i>, Québec, Desbarats, 1865.]</p>
+
+<p>Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?</p>
+
+<p>De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque
+automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller
+s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.</p>
+
+<p>Le type du voyageur<a class="footnote" href="#fn_1">1</a> était si bien dessiné et ses excentricités
+en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.</p>
+
+<p>Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal
+jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des
+gens d'en haut».</p>
+
+<p>On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le
+fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal,
+on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de
+mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous
+des bons vivants:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ À Bytown, c'est une jolie place,<br>
+ Mais il y a beaucoup de crasse<br>
+ &nbsp;&nbsp;Il y a des jolies filles<br>
+ &nbsp;&nbsp;Et aussi des polissons,<br>
+ Dans les chantiers nous hivernerons,<br>
+ Dans les chantiers nous hivernerons.</i></blockquote>
+
+<p>Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était
+d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance
+de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui
+ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson».
+Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la
+réputation éminemment franco-canadienne.</p>
+
+<p>On reprenait alors, le gousset vide et le c&oelig;ur léger, la route des
+chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.
+Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux
+ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en
+«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.</p>
+
+<p>Le «cook»&mdash;cuisinier&mdash;y installait ses marmites.</p>
+
+<p>Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le
+jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié
+les souverains de ces forêts immenses.</p>
+
+<p>Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu
+aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait
+ses aventures plus ou moins... véridiques.</p>
+
+<p>La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte»
+finissait ordinairement la soirée.</p>
+
+<p>On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison
+paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec
+impatience le retour du voyageur.</p>
+
+<p>Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage
+d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort
+certaine.</p>
+
+<p>On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le
+premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du
+bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le
+danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y
+gagnait quelquefois un coup de griffe.</p>
+
+<p>Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des
+billots.</p>
+
+<p>On encageait<a class="footnote" href="#fn_2">2</a> en chantant les refrains du pays on allait
+bientôt revoir ceux qu'on aimait et les c&oelig;urs bondissaient à la
+pensée du retour au foyer.</p>
+
+<p>On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset
+bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à
+Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille
+enchantée.</p>
+
+<p>Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite
+les récoltes.</p>
+
+<p>On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains
+en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour
+recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du
+voyageur.</p>
+
+<p>Le type est maintenant&mdash;à quelques rares exceptions près&mdash;presque
+entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des
+contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et
+de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait
+encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier
+voyageur».</p>
+
+<p>Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de
+chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans
+les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de
+légende.</p>
+
+<p>On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les
+indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais
+les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et
+finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude
+des professions libérales.</p>
+
+<p>La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en
+1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs
+dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler
+le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des
+alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils
+unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.</p>
+
+<h3 class="chaphead">III</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Pierre</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!<br>
+ Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux<br>
+ &nbsp;&nbsp;Où murmure une onde limpide.<br>
+ Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants<br>
+ Qui se mirent au loin dans les flots transparents<br>
+ &nbsp;&nbsp;De ton fleuve large et rapide.</blockquote>
+
+<p>(L.-J.-C. Fiset.)</p>
+
+<p>Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de
+Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment
+de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier
+Jean-Louis Montépel.</p>
+
+<p>Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père
+en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après
+l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des
+champs.</p>
+
+<p>Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des
+avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par
+le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était
+établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de
+sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de
+Lavaltrie.»<a class="footnote" href="#fn_3">3</a> [<i>Augmentation</i>. «Concession du 21 avril 1734, faite
+par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart,
+Intendant au sieur <i>Marganne de Lavaltrie</i>, d'une lieue et demi de
+terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de
+Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et
+jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie,
+laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de
+front sur quatre lieues de profondeur.»&mdash;<i>Registre d'Intendance</i>,
+No. 7, folio 24.]</p>
+
+<p>Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et
+avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.</p>
+
+<p>Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos
+lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la
+réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son
+aise».</p>
+
+<p>Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père
+qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire,
+avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général
+Amherst.</p>
+
+<p>Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers
+anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion
+américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle
+compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme
+il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.</p>
+
+<p>Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel,
+avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui
+chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les
+jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître
+et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle.
+Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se
+rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on
+disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père
+Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de
+1837-1838.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été
+ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était
+opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph
+Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait
+l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments
+de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait
+été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours
+d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents
+sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de
+le conduire au collège, avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au c&oelig;ur généreux et à
+l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation
+et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.</p>
+
+<p>Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant
+deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en
+apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si
+beaux auspices.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule
+de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui
+avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux
+efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les
+noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de
+ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux
+tories. Pierre en un mot avait appris à détester les <i>chouayens</i>
+et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que
+son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait
+devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne
+jamais causer politique devant les amis de la famille.</p>
+
+<p>Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli,
+laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père
+Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du
+collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les
+convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te
+faire donner une bonne éducation?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait
+entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient,
+mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet
+égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que
+je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous
+plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je
+comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain.
+Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation
+qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait
+l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire
+le premier pas vers une réconciliation mutuelle.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage;
+et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il
+avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques
+jeunes hommes des environs.</p>
+
+<p>La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec
+peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore
+joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui
+accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement
+criminel.</p>
+
+<p>Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le c&oelig;ur gros donnèrent
+le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au
+courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était
+à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis
+bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.</p>
+
+<h3 class="chaphead">IV</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le retour au pays</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Le Canadien, comme ses pères<br>
+ Aime à chanter, à s'égayer;<br>
+ Doux, aisé, vif en manières<br>
+ &nbsp;&nbsp;Poli, galant, hospitalier.</blockquote>
+
+<p>(Sir G.-É. Cartier.)</p>
+
+<p>[G.-É. Cartier, <i>Ô Canada, mon pays, mes amours!</i>, dans <i>La
+Minerve</i>, 29 juin 1835.]</p>
+
+<p>Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.</p>
+
+<p>Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement
+obtenu la position de «foreman»&mdash;chef d'équipe.</p>
+
+<p>Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de
+construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec,
+pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire
+de la saison.</p>
+
+<p>Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et
+quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or,
+fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le
+vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante
+s&oelig;ur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une
+main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers
+le village natal.</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans
+les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain
+populaire:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ Canot d'écorce qui va voler.</i></blockquote>
+
+<p>Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père
+Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et
+chacun s'empressait de venir leur serrer la main.</p>
+
+<p>Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait
+l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et
+sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre
+sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le
+bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!</p>
+
+<p>Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère
+n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive.
+Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle
+ne put que prononcer ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre! mon enfant! mon fils!</p>
+
+<p>Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de
+leurs démonstrations sympathiques.</p>
+
+<p>Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut
+résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand
+salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de
+leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes
+les fillettes des alentours.</p>
+
+<p>Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école,
+et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne
+nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles
+pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme
+nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet
+expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir
+accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons
+et filles dans le tourbillon de la danse nationale.</p>
+
+<p>Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les
+jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'&oelig;il vif et
+le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.</p>
+
+<p>On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était
+minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue
+tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:</p>
+
+<p>&mdash;Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez
+bien en l'honneur des voyageurs.</p>
+
+<p>Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun
+s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée
+de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés
+traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent
+leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.</p>
+
+<p>Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé,
+et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame
+Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse»
+des environs.</p>
+
+<p>Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les
+réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun
+des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.</p>
+
+<p>Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole
+au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur
+«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de
+l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous
+l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez
+soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.</p>
+
+<p>Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas
+remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré,
+de chanter un couplet.</p>
+
+<p>Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes
+pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare».
+Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était
+toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le
+conteur le plus populaire du pays.</p>
+
+<p>Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses
+lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence
+absolu et prit la parole en ces termes:</p>
+
+<h3 class="chaphead">V</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le fantôme de l'avare</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,<br>
+ La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme<br>
+ S'avança lentement parmi les invités:<br>
+ «Mon frère ne sait point que les cieux irrités<br>
+ Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,<br>
+ Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.</blockquote>
+
+<p>(<i>Les Vengeances</i>, L.P. LeMay)</p>
+
+<p>[Léon-Pamphile LeMay, <i>Les Vengeances</i>, chant septième (vers
+1-6), Québec, Darveau, 1875.]</p>
+
+<p>Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je
+vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous
+être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende,
+il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de
+faire la charité.</p>
+
+<p>C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.</p>
+
+<p>Il faisait un froid sec et mordant.</p>
+
+<p>La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à
+Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant
+la Noël.</p>
+
+<p>Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi,
+fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du
+fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui
+passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais
+argentés.</p>
+
+<p>Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous
+connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en
+pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de
+Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après
+avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient
+rassemblés dans la grande salle de réception.</p>
+
+<p>Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au
+dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec
+toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous
+apporte à tous, une part de joies et de douleurs.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir.</p>
+
+<p>Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les
+autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour
+de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.</p>
+
+<p>Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure
+avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année,
+avant de se retirer pour la nuit.</p>
+
+<p>Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se
+leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front
+du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit
+d'une voix qu'elle savait irrésistible:</p>
+
+<p>&mdash;Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec
+l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry&mdash;que Dieu ait pitié de son
+âme&mdash;que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une
+histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le
+temps en attendant minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en ch&oelig;ur
+les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux
+blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque
+jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et
+peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir.
+Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que
+Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au
+voyageur en détresse.</p>
+
+<p>Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant
+fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.</p>
+
+<p>Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal,
+afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres,
+une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument
+nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an.
+À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me
+préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez
+bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf
+heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À
+cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et
+j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert
+peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je
+m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny
+il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant
+ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que
+celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre
+le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore
+été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église
+Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde
+et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent
+complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité
+où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de
+la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que
+d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me
+diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander
+l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai
+pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand
+j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi
+ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore
+vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les
+bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée.
+Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus
+apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois
+franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les
+pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?»
+traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route,
+et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le
+loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que
+possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en
+secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse
+de neige.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main
+qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture
+fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.</p>
+
+<p>Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après
+l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté
+un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise
+boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en
+me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture,
+pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement
+original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable
+banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir
+de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert
+la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination
+française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient
+le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours
+et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux
+murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne
+solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans
+eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour
+lui demander l'hospitalité.</p>
+
+<p>Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en
+sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse
+jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui
+connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je
+n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans
+dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien
+m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui
+connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais
+jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe
+la vôtre, et votre figure m'est inconnue.</p>
+
+<p>En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la
+première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de
+mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai
+instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du
+vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.</p>
+
+<p>Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de
+ses yeux brillants comme les tisons du foyer.</p>
+
+<p>Je commençais à avoir peur.</p>
+
+<p>Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.
+Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son
+siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse
+sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent
+qui gémissait dans la cheminée:</p>
+
+<p>Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment
+il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le
+richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me
+sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans,
+sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que
+Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme
+celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par
+le froid, la faim et la fatigue.</p>
+
+<p>Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je
+tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du
+nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur,
+continuait toujours d'une voix lente:</p>
+
+<p>Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût
+jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche,
+et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir.
+C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de
+mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et
+d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer
+les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais
+j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui
+sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être
+m'assassiner.</p>
+
+<p>Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups
+cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le
+lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes
+hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied.
+Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence,
+quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune
+homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison.
+J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à
+ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur
+et de repentir.</p>
+
+<p>Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme
+du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs,
+en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que
+j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison
+et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette
+terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas
+trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la
+veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur
+vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette
+hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes
+semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de
+Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que
+jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous
+êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni
+d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et
+croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous
+là-haut.</p>
+
+<p>Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux
+émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je
+perdis connaissance...</p>
+
+<p>Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis
+l'église de Lavaltrie.</p>
+
+<p>La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction
+de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.</p>
+
+<p>Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du
+matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible
+aventure qui m'était arrivée.</p>
+
+<p>Mon défunt père,&mdash;que Dieu ait pitié de son âme&mdash;nous fit mettre
+à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la
+protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir
+ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait
+depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous
+n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma
+mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour
+le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et
+à la tempête.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion
+de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui
+que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort
+tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient
+alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.
+Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route.
+Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se
+rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je
+n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à
+qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le
+doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son
+saint nom.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et
+personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait
+écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et
+craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement,
+et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait
+d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle
+du vieil avare, cinquante ans après son trépas.</p>
+
+<p>Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant
+à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque,
+en l'honneur du retour heureux des voyageurs.</p>
+
+<p>On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les
+autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde
+sensible dans le c&oelig;ur du paysan franco-canadien: la croyance à tout
+ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.</p>
+
+<p>Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et
+s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles
+reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui
+longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le
+bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité
+la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des
+feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs
+amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».</p>
+
+<h3 class="chaphead">VI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">La fenaison</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ La faux s'en va de droite à gauche,<br>
+ Avec un rythme cadencé;<br>
+ L'herbe, à mesure qu'on la fauche,<br>
+ Tombe et s'aligne en rang pressé.<br>
+ De mulots une bande folle<br>
+ Est interrompue en ses jeux;<br>
+ Oiseaux, abeilles, tout s'envole;<br>
+ La couleuvre est coupée en deux.</blockquote>
+
+<p>(Pierre Dupont.)</p>
+
+<p>[Pierre Dupont, <i>La Chanson des foins</i> (3e strophe), dans <i>La
+Nouvelle Lyre</i>, 1858.]</p>
+
+<p>Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié,
+Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au
+travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison
+déjà commencée.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus
+manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de
+présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture
+du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques
+années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur
+de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).</p>
+
+<p>Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le
+système des tramways américains, et les rues de la grande ville
+étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles
+on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on
+a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».</p>
+
+<p>Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50
+personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que
+l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus
+grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père
+Montépel, avec le coup d'&oelig;il commercial du paysan normand, en
+apprenant par son journal, <i>la Minerve</i> de Montréal, les détails
+de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des
+soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle
+compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont
+maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du
+fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin,
+je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la
+compagnie. Qu'en dis-tu, femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton
+habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme;
+mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent
+toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.</p>
+
+<p>Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des
+arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la
+plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.</p>
+
+<p>La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire
+d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours
+venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de
+terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les
+pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies
+de juillet.</p>
+
+<p>Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de
+juillet.</p>
+
+<p>Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route
+des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les
+faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins
+odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de
+trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs
+rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants
+retentissants.</p>
+
+<p>Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon
+de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de
+la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied
+chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de
+paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge,
+la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille
+des champs.</p>
+
+<p>Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à
+attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent
+produit des amours sincères et d'heureux mariages.</p>
+
+<p>Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait
+entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et
+faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne
+séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.</p>
+
+<p>Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de
+légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte
+son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant
+que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les
+hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de
+contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et
+transparente.</p>
+
+<p>Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir
+l'expression consacrée:</p>
+
+<p>&mdash;Au travail! mes enfants!</p>
+
+<p>Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,
+par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la
+lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches
+légères et le mouvement du travail recommence.</p>
+
+<p>D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins
+de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges
+de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs
+chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée
+qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.</p>
+
+<p>Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du
+grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou
+moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue
+du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage
+d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.</p>
+
+<p>La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et
+transportés à Montréal.</p>
+
+<p>Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus
+à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait
+Jules Girard du village de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jules Girard et sa s&oelig;ur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient
+arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services
+à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à
+l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les
+faneuses.</p>
+
+<p>Le frère et la s&oelig;ur paraissaient pensifs et troublés. Ils se
+tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses
+de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs
+figures tristes et intelligentes.</p>
+
+<p>Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de
+se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui
+les conduisait à Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrec&oelig;ur est situé sur
+la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le
+fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur.
+Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du
+canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts
+réunis du faucheur et de la faneuse.</p>
+
+<p>Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrec&oelig;ur, où, sur
+le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard
+octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité
+un cordial bonsoir.</p>
+
+<p>Le frère et la s&oelig;ur s'empressaient autour du vieillard, et le
+soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que
+l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte
+du fleuve.</p>
+
+<p>On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après
+avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient
+reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux
+de la moisson.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout,
+préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre
+parfait le ménage de la chaumière.</p>
+
+<p>Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout
+en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en
+silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce
+vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,
+et continuer les travaux de la moisson.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Deux braves c&oelig;urs</h3>
+
+<blockquote class="verse"><i>Wish me partaker in thy happiness<br>
+ When thou dost meet good hap; and in thy danger,<br>
+ If ever danger do environ thee,<br>
+ Commend thy grievance to my holy prayers,<br>
+ For I will be thy bead's-man, Valentine.</i></blockquote>
+
+<p>(Shakespeare.)</p>
+
+<p>[Shakespeare, <i>The two Gentlemen of Verona</i>, acte 1, scène 1
+(vers 14-18).]</p>
+
+<p>Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la
+fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie,
+les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des
+jeunes moissonneurs de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait,
+en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager
+une conversation amicale.</p>
+
+<p>Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que
+le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé,
+avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout
+en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine
+réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles,
+avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des
+campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait
+lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce
+sui et, avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font
+l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées.
+Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à
+Contrec&oelig;ur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement
+de la moisson.</p>
+
+<p>Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et
+calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de
+conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité
+des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.</p>
+
+<p>Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas
+pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules
+Girard et à sa s&oelig;ur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur
+position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.</p>
+
+<p>Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une
+charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par
+hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant
+de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut
+que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments
+d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut
+assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain
+motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont
+personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine
+éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de
+sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de
+bonne camaraderie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être
+bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si
+jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je
+sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours
+le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne
+suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même
+oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous
+m'offrez si cordialement. Voici ma main.</p>
+
+<p>Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que
+vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le
+penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble.
+Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me
+permettre de vous appeler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps
+attendre ces bonnes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière
+pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous
+occupons ma s&oelig;ur et moi, parmi les moissonneurs, une position
+exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur
+moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne,
+mais vous m'avez déridé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si
+jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du c&oelig;ur ou de la main d'un
+ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre
+Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.</p>
+
+<p>La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis
+trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger
+quelques phrases amicales.</p>
+
+<p>Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au
+rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa
+s&oelig;ur lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Petite s&oelig;ur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que
+tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je
+ne doute pas qu'il ait pour la s&oelig;ur les sentiments amicaux qu'il a
+été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma s&oelig;ur
+Jeanne Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux
+amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous
+permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur
+voisinage.</p>
+
+<p>Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui
+offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce,
+et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui
+s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait
+pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la
+route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux
+amis.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller
+veiller aux chevaux de travail, mais son &oelig;il distrait se portait
+souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la
+distance, le canot de Jules Girard.</p>
+
+<p>Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui
+sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour
+le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour
+la s&oelig;ur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux,
+chaque fois que son &oelig;il rencontrait le regard pensif de Jeanne la
+faneuse. Son c&oelig;ur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec
+moins d'adresse la faux du moissonneur.</p>
+
+<p>On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des
+travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient
+Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.</p>
+
+<p>Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un
+dernier bonsoir à ses amis de Contre-c&oelig;ur, et bien souvent, il
+oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir
+sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires
+du maître d'école.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VIII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Pierre et Jeanne</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre<br>
+ Tous deux venaient d'échanger un serment;<br>
+ Le Capitaine avait promis d'attendre<br>
+ Et le bateau restait complaisamment.<br>
+ <br>
+ «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,<br>
+ Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»<br>
+ «Vous emportez mon c&oelig;ur, répondit-elle,<br>
+ Car ma pensée est tout entière à vous!»</blockquote>
+
+<p>(Benjamin Sulte.)</p>
+
+<p>[Benjamin Suite, <i>Ballade</i> (vers 1-8), dans <i>Les
+Laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p>
+
+<p>La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la
+plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier
+Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés
+dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui
+devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près
+du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
+commencer les travaux de chargement.</p>
+
+<p>Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
+heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui
+avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
+désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous
+à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les
+pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces
+braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour
+leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
+soir.</p>
+
+<p>Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa
+de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le
+personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père
+Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque
+employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes
+filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux.
+Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les
+jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de
+Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient
+chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».</p>
+
+<p>Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le
+départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux
+agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
+paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son
+caractère franc et loyal.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier
+occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière
+à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature
+savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la
+jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu
+à ses employés:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit
+de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la
+sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois
+mon défunt père&mdash;que Dieu ait pitié de son âme.&mdash;Jean-Louis, me
+disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les
+fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans,
+sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à
+quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
+aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
+chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:</p>
+
+<blockquote class="verse"><i>
+ Mariez-vous, je le répète,<br>
+ Vous ferez bien, soyez heureux;<br>
+ Mais ne vous pressez pas fillettes<br>
+ Et vous ferez encore bien mieux.</i></blockquote>
+
+<p>Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
+serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître
+d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé
+avec le refrain d'une chanson.</p>
+
+<p>Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître,
+et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
+sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
+On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir
+serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun
+reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande
+route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
+les villages voisins.</p>
+
+<p>Jules Girard et sa s&oelig;ur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel,
+s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
+pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur
+le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
+peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient
+à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux
+que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait
+embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ.
+Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
+fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
+deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
+c&oelig;ur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et
+d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous,
+maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
+un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
+Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
+toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
+vous causer un moment de bonheur.</p>
+
+<p>Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait
+sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée
+soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, vous aimez Jeanne?</p>
+
+<p>Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
+là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
+plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin
+qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma s&oelig;ur, ma pauvre
+s&oelig;ur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
+trompé. Et toi, ma s&oelig;ur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
+ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils
+du maître.</p>
+
+<p>Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
+répondaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules,
+je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
+dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur.
+Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
+direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous
+empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer
+ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et
+croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne
+et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père,
+et si ma s&oelig;ur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
+dîner, dans l'humble chaumière de Contrec&oelig;ur. Qu'en dis-tu, petite
+s&oelig;ur?</p>
+
+<p>Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
+été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli
+s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
+balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
+demain, pour dîner, M. Montépel.</p>
+
+<p>Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les
+yeux pour répondre au bonsoir de son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s&oelig;ur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
+Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son &oelig;il limpide rencontrant
+le regard loyal du jeune homme, leurs c&oelig;urs pour la première fois,
+battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.</p>
+
+<p>Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance,
+et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint
+argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait
+disparu dans l'ombre.</p>
+
+<h3 class="chaphead">IX</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Doubles projets</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Ce n'était point la vague rêverie<br>
+ Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,<br>
+ Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,<br>
+ En essayant sur ses légers pipeaux<br>
+ Un air d'amour pour la beauté chérie.<br>
+ D'un soin plus grave il semble inquiété;<br>
+ Tout le trahit, ses discours, son silence;<br>
+ Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,<br>
+ Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.</blockquote>
+
+<p>(Millevoye.)</p>
+
+<p>[Charles-Hubert Millevoye, <i>Alfred</i>, chant 1er (vers 66-74),
+dans les <i>&OElig;uvres de Millevoye</i>, Paris, Garnier, 1865.]</p>
+
+<p>Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait
+osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune
+fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce
+n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même
+avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été
+inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il
+avait dit à Pierre:</p>
+
+<p>Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et
+moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.</p>
+
+<p>N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa
+s&oelig;ur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser
+l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas
+encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?</p>
+
+<p>Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles
+incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre
+qu'il pouvait espérer?</p>
+
+<p>Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la
+grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés
+et tu me sembles agir d'une manière étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la
+lassitude après les travaux du jour, voilà tout.</p>
+
+<p>Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put
+s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour
+la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout
+agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son
+silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits?
+Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous
+roche.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se
+laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce
+que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait,
+et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à
+l'établir quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion
+satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire
+une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes
+ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir
+notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec
+son éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et
+son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses
+convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de
+Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent
+maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en
+fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer
+maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!</p>
+
+<p>Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et
+l'impertinence de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes
+pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper
+de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher
+Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».</p>
+
+<p>Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,
+mais il finit par s'apaiser:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que
+le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour
+avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre.
+Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît
+en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît
+vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que
+son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour
+notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin
+de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez
+raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une
+difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie
+fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des
+Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en
+affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put
+aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en
+réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à
+la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le
+marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre
+pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme
+comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais
+il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il
+faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir
+notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à
+dédaigner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre
+comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout
+cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai
+moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler
+l'affaire.</p>
+
+<p>La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait
+étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets
+de ses parents.</p>
+
+<p>Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la
+grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble
+chaumière de Contrec&oelig;ur?</p>
+
+<p>Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et
+sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il
+avait voulu attendre quelque temps pour consulter son c&oelig;ur afin de
+ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait
+comme sacrée. Son c&oelig;ur lui avait répondu par un redoublement d'amour
+pour la jeune fille.</p>
+
+<p>Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il
+avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et
+à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux
+n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec
+franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus
+court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa
+passion. Pierre, instruit à l'école des m&oelig;urs simples et pastorales
+du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les
+bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher
+les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations
+du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,
+n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait
+l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su
+faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les
+passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une
+femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su
+tenir parole.</p>
+
+<p>Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions
+aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend
+timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait
+hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et
+lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de
+savoir comment Jeanne répondrait à son amour.</p>
+
+<p>Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble
+apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien
+née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû
+connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas
+encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable,
+mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère,
+il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce
+vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se
+prononcer en dernier lieu sur son bonheur.</p>
+
+<p>Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de
+suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la
+voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner,
+qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.
+Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'&oelig;il; il se roula
+sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la
+grève, à préparer son canot d'écorce.</p>
+
+<p>Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de
+sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et
+craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient
+grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il
+voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se
+connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'&oelig;il
+exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et
+fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de
+la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la
+grand'messe.</p>
+
+<p>Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre
+au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au
+déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta
+dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on
+apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche
+tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit
+devant le portail de l'église.</p>
+
+<p>Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche.
+Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte
+de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers
+Contrec&oelig;ur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon
+plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la
+paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait
+d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades
+qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'&oelig;il
+les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait
+y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.</p>
+
+<p>Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture
+roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.
+Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison
+des Montépel et Pierre disait à la fermière:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrec&oelig;ur
+visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard
+peut-être.</p>
+
+<p>Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.</p>
+
+<p>La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit
+s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups
+d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,
+le c&oelig;ur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en
+respirant l'air du grand fleuve.</p>
+
+<p>La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et
+lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait
+Pierre, elle lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque
+chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète
+encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,
+mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien
+«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se
+passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse
+le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!</p>
+
+<h3 class="chaphead">X</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'histoire des Girard</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Quand on est vieux, quand le soir tombe<br>
+ Sur notre jour qui va finir,<br>
+ On rencontre au bord de la tombe<br>
+ La grande ombre du souvenir.<br>
+ Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,<br>
+ Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;<br>
+ Ignorant le passé, c&oelig;urs pleins de confiance,<br>
+ Ils vont! Dieu les conduise au port!</blockquote>
+
+<p>(Benjamin Sulte.)</p>
+
+<p>[Benjamin Sulte, <i>L'histoire. Causerie d'un vieillard</i> (vers
+1-8), dans <i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p>
+
+<p>Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'&oelig;il, à
+Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble
+chaumière de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jules, après avoir consulté sa s&oelig;ur, avait raconté à son vieux père
+la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des
+sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté
+silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche
+de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te
+consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner
+avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même
+avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel
+comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma s&oelig;ur;
+mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos
+enfants s'y soumettront.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta s&oelig;ur et toi, de braves
+enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de
+peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de
+m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre
+Montépel.</p>
+
+<p>Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait
+en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles
+du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme
+s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui
+s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, frère, que t'a répondu papa?</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, petite s&oelig;ur, et surtout un peu de patience. Nous
+saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre
+père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi
+qui te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il
+dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me
+faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il
+n'allait pas aimer M. Pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toi par exemple; n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te
+faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici
+demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.</p>
+
+<p>La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce
+que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari,
+de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave c&oelig;ur, et il n'y a que le
+titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien
+titre d'ami. Maintenant, petite s&oelig;ur, retirons-nous pour la nuit.
+Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.</p>
+
+<p>On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.</p>
+
+<p>Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa
+s&oelig;ur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à
+Jules et à son père.</p>
+
+<p>Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage
+permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux
+du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et
+jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce
+vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père,
+et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses
+amours.</p>
+
+<p>La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se
+rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la
+bienvenue.</p>
+
+<p>Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la
+dérobée, un coup d'&oelig;il vers le rivage, pendant que le vieillard
+parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le
+temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder
+ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de
+joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un
+canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules
+et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard
+se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui
+tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait
+part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les
+amis de mon fils sont aussi les miens.</p>
+
+<p>Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien
+de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la
+main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de
+l'&oelig;il les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il
+fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer,
+elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le c&oelig;ur
+ému du jeune homme.</p>
+
+<p>La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins
+bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table.
+Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut
+pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert
+un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut
+terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à
+l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai
+dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai
+donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse
+mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes,
+vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me
+prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour
+le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,
+si vous avez consulté votre père à ce sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que
+je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il
+m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui
+regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père
+et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous
+n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.
+Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans
+l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette
+union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous
+dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.
+Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter
+les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent
+rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire
+sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres
+réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous
+répondrai alors, mais pas auparavant.</p>
+
+<p>Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne
+devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y
+avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans
+une circonstance aussi solennelle?</p>
+
+<p>Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait
+causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de
+l'histoire promise:</p>
+
+<p>&mdash;Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que
+je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu
+loin. Ma famille habite Contrec&oelig;ur depuis plusieurs générations, et
+les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et
+honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes
+d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.
+avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et
+aventureuse de «coureur des bois».</p>
+
+<p>C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut.
+Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après
+trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du
+nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous
+descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres
+et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot
+d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière
+Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes
+une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière
+Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être
+suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route
+du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous
+atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages
+hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du
+Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes
+pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière
+Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions
+voyager qu'à petite journée.</p>
+
+<p>Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes
+sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la
+rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à
+perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon
+tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil
+et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu,
+j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un
+chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays,
+et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis
+une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon
+excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles
+autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma
+présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui
+abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai
+mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui
+me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier
+quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution,
+convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main
+pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai
+vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.</p>
+
+<p>Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une
+langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.
+J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau
+bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon
+interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je
+lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre,
+et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul,
+au milieu de ces forêts, il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur
+les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une
+tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps
+ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe
+noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à
+prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père
+est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route
+des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin
+de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour
+recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le
+grand voyage d'où l'on ne revient pas.</p>
+
+<p>Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes
+pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.</p>
+
+<p>Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes
+compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui
+enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté
+qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la
+franchise de ses intentions.</p>
+
+<p>Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un
+peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais
+promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac
+Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut
+décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide
+indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont
+il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix
+continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit
+désigné sur les bords du lac Mistissimi.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la
+direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des
+Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent
+que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le
+jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait
+chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne
+de confiance au chef de la tribu.</p>
+
+<p>Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir,
+nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint
+homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait
+dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac
+de voyage.</p>
+
+<p>Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se
+trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient
+adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de
+plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à
+âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en
+cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus
+grande confiance.</p>
+
+<p>J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service
+probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie
+à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de
+cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents,
+de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières
+confidences de ses lèvres mourantes?</p>
+
+<p>Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos
+camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrec&oelig;ur après
+avoir fait une chasse magnifique.</p>
+
+<p>Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un
+coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une
+jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai
+aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment
+plus tendre, et je la priai de partager mon sort.</p>
+
+<p>Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la
+promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac
+Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du
+supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés
+d'après les ordres du missionnaire expirant.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je
+conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la
+mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.</p>
+
+<p>Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble
+demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa
+demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un
+petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.</p>
+
+<p>Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le
+seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village
+m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école
+de Contrec&oelig;ur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister
+et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous
+dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne
+se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne
+passait à Contrec&oelig;ur que deux fois par semaine, et la réception
+d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma
+surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je
+vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui
+j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède
+encore cette communication dont je vais vous faire connaître le
+contenu.</p>
+
+<p>Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il
+déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>Montréal, ce 20 juin 1827.</p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p>Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le
+comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté,
+une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue,
+notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même
+temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance
+pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant
+parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il
+croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre
+missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si
+fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel
+était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à
+Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte
+vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine
+que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la
+mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand
+nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du
+Nouveau-Monde.</p>
+
+<p>Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée
+que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un
+c&oelig;ur noble et désintéressé.</p>
+
+<p>Croyez monsieur, etc., etc.,</p>
+
+<p>A... B.</p>
+
+<p>Ptre. Supérieur.</p>
+
+</div>
+
+<p>J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de
+me relire la lettre. Je repris, le c&oelig;ur gros de bonheur, la route
+de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle
+apprendrait la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le
+bonheur pût faire verser des larmes.</p>
+
+<p>Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens
+des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront
+encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette
+occasion.</p>
+
+<p>J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix
+ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble
+ménage.</p>
+
+<h3 class="chaphead">XI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">1837</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,<br>
+ Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,<br>
+ Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!<br>
+ Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;<br>
+ Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Et mouraient en disant: C'est bien!</blockquote>
+
+<p>(L.H. Fréchette.)</p>
+
+<p>[Louis-Honoré Fréchette. <i>La voix d'un exilé.</i> version publiée
+dans <i>Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i> (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur),
+Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]</p>
+
+<p>Je passerai sans transition aux événements mémorables de la
+révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
+et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez
+déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
+les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de
+Contrec&oelig;ur, se levant à la voix du grand tribun populaire,
+Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec
+Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
+c&oelig;ur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du
+mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers
+des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire
+et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
+été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de
+lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à
+Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel
+Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à
+Contrec&oelig;ur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
+de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais
+les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la
+liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion
+du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était
+impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
+paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à
+Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire;
+je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre
+de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.</p>
+
+<p>Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se
+prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
+paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à
+feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de
+Contrec&oelig;ur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades
+de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à
+recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
+hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer
+l'Anglais.</p>
+
+<p>Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les
+dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures,
+midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de
+Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient
+du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
+canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après
+une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et
+d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la
+rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante
+hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos
+amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord
+du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
+de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand
+nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les
+paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser
+la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
+étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
+Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à
+Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut
+résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
+et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On
+s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le
+service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
+l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
+ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des
+canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent
+«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient
+au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
+depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave c&oelig;ur
+s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui
+avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
+braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
+emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
+traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons:
+«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup
+d'aviron.</p>
+
+<p>Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire,
+et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
+poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques
+prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
+causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les
+volontaires de Contrec&oelig;ur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
+part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
+répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords
+du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Nous reprîmes la route de Contrec&oelig;ur, le soir même, afin d'aller
+porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
+porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie
+sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de
+Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
+contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte
+durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le
+découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été
+jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu
+la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de
+l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa
+trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans
+et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
+heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
+commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles
+par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous
+les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
+maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne
+possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée
+par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait
+suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
+malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française,
+nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la
+boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel
+Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes
+étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge
+d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
+la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes
+supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette
+poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans
+l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par
+une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
+Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis
+où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient
+perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers.
+Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de
+Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire
+de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police
+anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés
+montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir
+voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que
+commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut
+pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
+canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
+pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua
+avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui
+furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
+Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.</p>
+
+<p>Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrec&oelig;ur fut au
+nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un
+mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient
+pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés
+ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc
+aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des
+tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais
+à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ
+je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir,
+car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes
+préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
+me prit à part et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite
+Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
+avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
+dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté.
+Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
+réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
+retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec
+vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans
+votre retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller
+les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
+bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
+propice pour faire une descente à Contrec&oelig;ur. Il faut donc nous
+presser. Dis adieu à ta femme et partons.</p>
+
+<p>J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications
+nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
+le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.</p>
+
+<p>Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
+jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes
+le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre
+embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
+Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par
+madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour
+nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé
+une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois
+d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion
+avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
+visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
+éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi
+cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
+nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps,
+et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre
+position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
+avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi
+reçu des nouvelles de Contrec&oelig;ur. Nous attendions avec impatience
+que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du
+village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le
+bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous
+ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le
+lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais
+plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier»
+pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à
+discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes
+dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre
+cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre
+retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la
+curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la
+«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut,
+ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui
+portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous
+fut facile de voir, du premier coup d'&oelig;il, que nous n'avions pas
+affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des
+environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais
+il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et
+qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se
+réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
+aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
+questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père
+Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du
+voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était
+passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane.
+Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence
+des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit
+croître nos appréhensions.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être
+le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la
+«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire
+chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous
+reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont
+connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux
+autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
+demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'&oelig;il ouvert
+et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf
+heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
+j'aurai prises sur leur compte.</p>
+
+<p>Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa
+seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
+d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous
+étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de
+notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous
+attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
+du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
+remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
+sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
+Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon
+ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles.
+Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la
+paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux
+personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il
+nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement
+déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos
+trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous
+devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu
+près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger
+vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la
+frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de
+départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le
+père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose
+d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent.
+J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et
+j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
+nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à
+peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père,
+quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient
+arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre.
+Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de
+ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La
+même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister.
+Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun
+prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible.
+Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et
+s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à
+mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers
+devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils
+ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
+et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par
+trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il?
+L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de
+deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
+qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.</p>
+
+<p>Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le
+capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
+leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter.
+Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et
+qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à
+l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
+avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard
+anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
+l'entendîmes qui disait à ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;<i>We've got them all right, Jack.</i></p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
+allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois,
+armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient
+nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment
+d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face
+à face, et je fus le premier à rompre le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant
+avec rudesse.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrec&oelig;ur? me
+répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par
+le timbre de sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que
+prétendez-vous faire? nous arrêter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête,
+comme traîtres et rebelles au gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous
+plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
+parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril
+de votre vie de mouchard. Entendez-vous!</p>
+
+<p>Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
+moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les
+mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous
+fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
+compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de
+trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une
+consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous
+crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait
+confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse,
+qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et
+l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
+supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et
+l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en
+continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos
+adversaires:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez
+l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher
+un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
+diable! la partie nous semble égale.</p>
+
+<p>Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers
+nous:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement
+contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
+aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
+et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour
+qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté
+et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
+prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
+nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!</p>
+
+<p>Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à
+remonter à cheval. Nous avions l'&oelig;il ouvert sur tous leurs
+mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de
+la bande nous dit d'une voix colère:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup
+d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre
+de votre résistance devant les tribunaux.</p>
+
+<p>Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait
+s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit
+cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
+vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un
+Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois
+hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat.
+Vous êtes des lâches.</p>
+
+<p>Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau
+vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se
+plaça devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
+as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te
+charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la
+force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous,
+laisse-les partir, mon fils.</p>
+
+<p>Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop,
+la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort
+et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux
+nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était
+préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin
+sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour
+nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le
+«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave
+cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
+nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
+attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
+franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la
+maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta
+les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
+qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
+maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il
+expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de
+la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans
+le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
+lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je
+réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant
+sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la
+frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à
+me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je
+me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la
+peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de
+l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la
+plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien
+facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens
+furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se
+trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du
+travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en
+vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour
+payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver
+afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans,
+à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
+affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu.
+Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre
+la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le
+Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il
+me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
+avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour
+obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où
+j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir
+plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
+femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à
+Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants.
+Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
+fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à
+Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire
+plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
+vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux
+luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de
+Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral,
+cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle
+des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était
+bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
+tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
+période électorale, des discussions politiques, sur la place de
+l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
+hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les
+orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient
+inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
+Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
+événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
+figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et
+d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai
+emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand
+celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à
+ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel
+véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
+à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
+sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes
+amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard!
+J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités
+regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la
+lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
+et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du
+présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant
+mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de
+l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans
+son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet
+incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
+enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel,
+une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
+quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit,
+M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
+empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr
+qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis
+Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?</p>
+
+<h3 class="chaphead">XII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Girard et Montépel</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ Sous la pauvre cabane<br>
+ L'on s'aime sans détours.<br>
+ Sur ma douce nâgane,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Vent des amours,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Flottez toujours!<br>
+ Mais tout bonheur se fane;<br>
+ Rares sont les beaux jours.<br>
+ Sur ma douce nâgane,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Vent des amours,<br>
+ &nbsp;&nbsp;Chantez toujours!</blockquote>
+
+<p>(L.-H. Fréchette.)</p>
+
+<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>Berceuse indienne</i> (vers 21-30), dans
+<i>Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques</i>, Montréal,
+Lovell, 1877.]</p>
+
+<p>Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière,
+dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait
+fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son
+imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans
+des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.</p>
+
+<p>Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré
+jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où
+était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les
+révélations de son père ne savait que penser de cette étrange
+histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
+à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où
+le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard,
+et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de
+pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.</p>
+
+<p>Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête
+sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
+de sa figure douce et mélancolique.</p>
+
+<p>Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
+embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de
+son amante:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop
+profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des
+sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
+répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de
+commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
+que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon
+union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre
+histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma
+réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
+qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
+demander la main de votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant
+de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
+vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera
+énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en
+résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une
+rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
+sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je
+ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une
+querelle entre vous et votre père.</p>
+
+<p>&mdash;M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
+répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut
+hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom.
+Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne
+m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si
+vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime
+mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je
+traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
+demande la main de mademoiselle Jeanne.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
+portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards
+suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
+vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne
+pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et
+cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai
+plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon c&oelig;ur me dit que
+je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
+de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai
+craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir,
+mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je
+vous accorde la main de ma fille Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion
+les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
+m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.</p>
+
+<p>Jules embrassa sa s&oelig;ur et serra la main de son ami, et une fois la
+glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses
+sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
+timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les
+projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre
+de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement
+à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à
+causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion
+qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa s&oelig;ur en
+s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher
+le trop plein de leurs c&oelig;urs et de recommencer le délicieux roman&mdash;si
+ancien et toujours si nouveau&mdash;des premières amours.</p>
+
+<p>Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de
+bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
+le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les
+vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
+leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs
+premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux
+c&oelig;urs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à
+l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant
+aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui
+répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
+son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le
+sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
+riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux;
+raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début;
+révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile
+à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la
+lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le
+vide qui pourrait exister sur ce sujet.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée,
+et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
+que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les
+grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
+une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère
+embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et
+chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur
+la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
+la nuit.</p>
+
+<p>Jeanne avait repris, le c&oelig;ur gros des émotions du jour, la route
+de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
+des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de
+la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux
+espérances de l'avenir.</p>
+
+<p>Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne
+à Contrec&oelig;ur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or,
+d'amour, et de bonheur.</p>
+
+<p>Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit
+plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité.
+Pendant que Pierre se rendait à Contrec&oelig;ur, pour demander à M.
+Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements
+qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort
+épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du
+dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du
+maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie
+pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
+notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
+du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de
+son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu
+pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de
+mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
+savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans
+réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour,
+avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était,
+disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père,
+quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle
+de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique
+l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet.
+La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés
+d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
+bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans
+réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts.
+Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari,
+car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
+l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
+un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points
+de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
+laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que
+tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait
+pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.</p>
+
+<p>On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la
+première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour
+époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une
+politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la
+sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon,
+et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
+quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
+modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses
+manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et
+de la fermière de Lavaltrie.</p>
+
+<p>Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent
+longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils,
+et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit,
+qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort
+satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
+Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement
+marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et
+comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport
+pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
+trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une
+fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé
+que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les
+projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on
+ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets,
+on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière
+définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
+qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière
+depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise
+elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.</p>
+
+<p>Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrec&oelig;ur où il venait
+de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde
+dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir
+mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre
+où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui
+donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité
+rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles
+qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
+l'église de Contrec&oelig;ur, et plus bas, une petite tache grisâtre
+désignait à l'&oelig;il de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa
+fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule
+de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il
+valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet
+aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le
+lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de
+Contrec&oelig;ur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se
+douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
+s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour
+et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune
+fille.</p>
+
+<h3 class="chaphead">XIII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Père et fils</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ La fortune a plus d'un caprice,<br>
+ J'en éprouvai tous les soucis.<br>
+ Voyageur que Dieu vous bénisse,<br>
+ Et vous ramène à vos amis,<br>
+ Au Canada, notre pays!</blockquote>
+
+<p>(B. Suite.)</p>
+
+<p>[Benjamin Suite, <i>La chanson de l'exilé</i> (vers 23-27), dans
+<i>Les laurentiennes</i>, Montréal, Senécal, 1870.]</p>
+
+<p>Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain
+matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le
+chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à
+Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger
+les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin
+de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque
+embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la
+quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son
+travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire
+part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait
+tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la
+matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son
+fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait
+l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde
+des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement
+commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un
+va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser
+le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du
+matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des
+bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils;
+et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des
+marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel
+se décida à aborder la grande question:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en
+s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton
+établissement prochain, et après avoir examiné la question sous
+toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer
+dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé
+où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents,
+continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce
+sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton
+affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer
+quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir
+devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir
+quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,
+quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te
+mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un
+magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.
+Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se
+retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des
+conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de
+vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer
+l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les
+affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais
+de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et
+avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile
+de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire
+fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les
+projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux
+que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et
+que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon
+père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après
+dîner, en présence de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère
+soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui
+donnions toute notre attention.</p>
+
+<p>La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait
+rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient
+recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et
+Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le
+père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication
+qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son
+père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au
+contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et
+s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était
+uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à
+Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté,
+Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà
+d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille
+du vieux patriote de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de
+la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme
+et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications
+définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son
+mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait
+d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe
+d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse
+à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la
+conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à
+considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la
+surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la
+conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu
+la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets
+d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car
+j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de
+mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez
+décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de
+m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être
+que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus
+importante et de laquelle dépend probablement la décision que je
+devrai prendre moi-même.</p>
+
+<p>Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne
+s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des
+développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de
+l'étonnement que produisait ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était
+permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement
+matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma
+connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de
+porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous
+demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec
+Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son
+fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La
+fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi
+immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui
+prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant
+un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le
+vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son
+émotion, répondit d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à
+la fenaison avec son frère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,
+cache un c&oelig;ur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules
+est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que
+celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les
+estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une
+aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon
+union avec mademoiselle Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et
+moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant
+sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions
+cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans
+le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une
+alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop
+tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir
+une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu
+le consentement préalable du père de la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui mon père.</p>
+
+<p>&mdash;De Jean-Baptiste Girard lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;Oui mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as
+demandé sa fille en mariage?</p>
+
+<p>&mdash;M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père,
+une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène
+d'élection qui a eu lieu à Contrec&oelig;ur il y a quelques années.
+Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement
+impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de
+l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec
+Jeanne, mais après avoir consulté mon c&oelig;ur, je me suis demandé
+pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais
+sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais
+certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc
+dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant,
+m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir
+bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre
+consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.</p>
+
+<p>Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la
+proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la
+violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue
+tremblante par la colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions
+politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais
+bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir
+la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller
+choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que
+je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée
+publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que
+s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il
+y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon
+consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de
+Contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en
+prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un
+homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par
+un mouvement irrésistible. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année
+dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par
+toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes
+de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir
+embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton
+entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes
+justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et
+de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment
+tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans
+un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour
+mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu
+dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard
+et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un
+passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre
+Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon
+consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.
+Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit
+d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je
+me prêtais à tes caprices.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la
+pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis
+au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.</p>
+
+<p>&mdash;Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale
+quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main
+d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de
+Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus
+d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as
+peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait
+peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la
+famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et
+je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de
+famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole
+est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant
+d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir,
+mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de
+Contrec&oelig;ur. Voilà mon dernier mot!</p>
+
+<p>Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre
+pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père.
+Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la
+scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop
+de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita
+d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après
+quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que
+les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à
+son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son
+union avec Jeanne Girard:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et
+je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le
+passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de
+celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de
+son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à
+Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrec&oelig;ur. Et
+il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer
+de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous
+paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici
+n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le
+monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où
+l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles.
+Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc
+m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête
+homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce
+sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de
+vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai
+besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.
+Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances
+d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance
+qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je
+crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma
+conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser
+votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut
+mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet.
+Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne
+tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes
+avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des
+Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,
+je l'ignore. J'ai bon bras, bon &oelig;il, bonne volonté et avec ces
+qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne
+soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement
+volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de
+bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous
+le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et
+laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas
+rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable
+d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son
+père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette
+regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je
+sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens
+vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai
+l'intention d'en faire ma femme.</p>
+
+<p>Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui
+sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir
+déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme
+qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au
+sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et
+il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le
+calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout
+à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions
+politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus
+pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à
+comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce
+d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en
+s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir
+aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie
+tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me
+soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que
+l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de
+t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom.
+Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce;
+dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de
+la demoiselle Jeanne Girard?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste.
+Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me
+reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau
+à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère
+qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils,
+souviens-toi que tu parles à ton père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de
+respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point
+où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute
+discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des
+explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail
+jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma
+malle. Je partirai probablement demain.</p>
+
+<p>Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea
+vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le
+retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent
+tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers
+Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à
+cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et
+Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère
+fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il
+revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.</p>
+
+<p>Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils.
+Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la
+réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers
+et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on
+rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère
+de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les
+douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité
+paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les
+infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent
+si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.</p>
+
+<p>Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait
+qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme
+s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de
+nos vieux jours!</p>
+
+<p>Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:</p>
+
+<p>&mdash;En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie
+à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,
+nous n'avons plus d'enfant!</p>
+
+<h3 class="chaphead">XIV</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Séparation</h3>
+
+<blockquote class="verse">
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ô jeunes c&oelig;urs remplis d'ivresse!<br>
+ Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!<br>
+ Mille rêves dorés et mille illusions,<br>
+ Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...<br>
+ Mon c&oelig;ur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!<br>
+ Il a vu son espoir comme une ombre passer!<br>
+ Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!<br>
+ Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!</blockquote>
+
+<p>(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)</p>
+
+<p>[Léon-Pamphile LeMay. <i>Lassitude</i>, traduction de Longfellow
+(vers 17-24). dans les <i>Essais poétiques</i>, Québec, Desbarats,
+1865.]</p>
+
+<p>Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et
+personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au
+sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité
+d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et
+la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur.
+Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les
+domestiques avaient remarqué les manières distraites du père
+Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne,
+cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.</p>
+
+<p>Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir
+annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
+avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune
+homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme,
+avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
+sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
+soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son
+canot d'écorce pour se rendre à Contrec&oelig;ur. C'était là maintenant,
+que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
+présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout
+sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père
+dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire
+qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
+un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
+dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix
+respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien
+pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé
+pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare
+brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
+combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
+avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne
+savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à
+surmonter.</p>
+
+<p>Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut
+bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrec&oelig;ur, et l'étoile
+commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de
+la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en
+sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la
+fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne
+l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait
+venir que le lendemain soir.</p>
+
+<p>Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
+vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise
+à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes
+premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de
+Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la
+conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que
+de rester indécis quand mon c&oelig;ur et ma raison traçaient la route que
+je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir
+annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à
+mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
+pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me
+permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me
+portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de
+passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
+commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
+me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos
+cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
+et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.</p>
+
+<p>Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
+cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition
+ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son c&oelig;ur noble et
+droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
+homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés
+si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques
+instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit
+d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
+importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
+donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain
+point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour
+l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris
+qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des
+circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
+à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si
+ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
+bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
+permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six
+mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels
+sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes
+fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les
+efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en
+attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la
+redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
+sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous
+proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
+bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer
+que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me
+donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous
+voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de
+l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un
+engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
+viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée,
+mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému.
+Vous agissez, non seulement comme un homme de c&oelig;ur, mais comme un
+homme sage et prévoyant.</p>
+
+<p>Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança
+vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa
+courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à
+entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les
+paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se
+joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut».
+Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il
+dit à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il
+me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
+serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
+pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le
+printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile
+de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
+nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble
+que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne
+devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que
+nous éprouverons, ta s&oelig;ur et moi, en te voyant partir, nous
+comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon père. Et toi, petite s&oelig;ur qu'en penses-tu? continua Jules
+en s'adressant à Jeanne.</p>
+
+<p>La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation,
+avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de
+son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu
+inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se
+verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir
+à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était
+devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le
+soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon
+père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement
+indispensable.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! petite s&oelig;ur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
+puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs
+de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
+diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son
+engagement.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau
+la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur»,
+par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de
+l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions
+d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me
+rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous
+nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et
+pénible tout à la fois, car ce n'était que le c&oelig;ur gros de regrets
+que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que
+Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un
+dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour
+voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements
+nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux
+de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait
+en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
+d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.</p>
+
+<p>On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
+Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se
+leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé
+et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre
+enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait
+les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné
+ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre
+fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
+jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix
+tremblante et solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à
+votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs
+jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez
+dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie.
+Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
+soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques
+mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle.
+Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
+serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
+fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère
+que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré
+le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices
+qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
+m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous
+réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves
+c&oelig;urs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas
+devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
+fiancée, car l'heure du départ a sonné.</p>
+
+<p>Le jeune homme serra Jeanne sur son c&oelig;ur dans une étreinte
+passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
+adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il
+se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à
+le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.</p>
+
+<p>Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date
+de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
+avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son
+canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Jules reprit la route de la chaumière, le c&oelig;ur gros des événements
+de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa s&oelig;ur
+qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du
+voyageur.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents
+et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre
+se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à
+destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison
+paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses
+nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour
+tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
+au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie.
+Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
+que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et
+respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
+j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
+que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
+puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère
+que je vous ai causés.</p>
+
+<p>Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais
+son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une
+réconciliation que son c&oelig;ur désirait cependant. Pierre s'était
+éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée
+les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une
+scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant
+longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de
+la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
+lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine,
+le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme
+qui pleurait auprès de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour
+nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec
+lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût
+permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me
+pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant
+moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à
+l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses
+préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les
+deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».</p>
+
+<p>Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile
+à comprendre, dans la chaumière de Contrec&oelig;ur. Le vieillard qui
+tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
+pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
+sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober
+à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et
+chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
+entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
+l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père
+Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait
+fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté
+était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement
+restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât,
+car il était impossible pour lui de se procurer du travail au
+village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison
+d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du
+besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
+durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se
+rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une
+affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
+homme était le seul membre de la famille qui fût en état de
+travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible
+vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses
+voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le
+trouble et le désespoir dans son c&oelig;ur. Il avait atteint un âge où
+chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé
+chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré
+lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de
+son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions
+ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de
+longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
+chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.</p>
+
+<p>La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister
+aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
+par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur
+qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du
+ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce
+n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
+figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un
+sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
+pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais
+le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son
+âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de
+consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses
+peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard
+faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil
+généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait
+presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres
+ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père
+Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de
+ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter
+aux émotions de la jeune fille.</p>
+
+<p>On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur
+des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard,
+un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au
+fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
+la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas
+voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec
+sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu
+avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait
+que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
+indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de
+la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de
+thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers
+le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne
+observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait
+encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du
+vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le
+malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
+pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
+parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les
+tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune
+fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
+lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière
+étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du
+vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il
+regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière,
+sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père,
+et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin
+étaient indispensables.</p>
+
+<p>Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi
+lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
+mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une
+manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
+devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant
+abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait
+sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort
+surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute
+hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
+Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
+services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans
+les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle
+trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant
+pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son
+appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
+toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
+dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
+épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.</p>
+
+<p>Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa
+tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible.
+Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était
+répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
+dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms
+de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
+Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
+fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin
+et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur! mon père! Sauvez mon père!</p>
+
+<p>L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il
+s'aperçut du premier coup d'&oelig;il qu'il arrivait trop tard. Le père
+Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au
+Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
+émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda
+la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la
+pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père.
+Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.</p>
+
+<p>Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces
+terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que
+ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?</p>
+
+<p>Le médecin qui était un brave homme sentit son c&oelig;ur se serrer à la
+vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
+par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
+l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions
+ensemble pour le repos de son âme patriotique.</p>
+
+<p>Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur
+commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.</p>
+
+<p>Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front
+refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier
+avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva
+pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins,
+il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main
+pressait encore la main froide et inerte du cadavre.</p>
+
+<p>Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la
+déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
+Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut
+le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment,
+la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
+à celui qui paraissait compatir à sa douleur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
+terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui
+sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je
+suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...</p>
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<h2>Les filatures de l'étranger</h2>
+
+<blockquote class="verse">
+ Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,<br>
+ Il est sous le soleil une terre bénie,<br>
+ Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,<br>
+ Le naufragé revoit des rives parfumées,<br>
+ Où c&oelig;urs endoloris, nations opprimées<br>
+ &nbsp;&nbsp;Trouvent un fraternel accueil.<br>
+ <br>
+ Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,<br>
+ Et suivant dans son vol la république ailée,<br>
+ Tous les peuples unis vont se donnant la main;<br>
+ Là Washington jeta la semence féconde<br>
+ Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde<br>
+ &nbsp;&nbsp;Le vrai berceau du genre humain.<br>
+ <br>
+ Là, point de rois divins, point de noblesses nées;<br>
+ Par le mérite seul, les têtes couronnées<br>
+ S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;<br>
+ Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,<br>
+ La fière indépendance étend ses grandes ailes<br>
+ &nbsp;&nbsp;De l'un jusqu'à l'autre océan!</blockquote>
+
+<p>(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)</p>
+
+<p>[Louis-Honoré Fréchette, <i>La Voix d'un exilé</i>, version publiée
+dans <i>Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques</i>. (Tirage
+spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.)
+Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]</p>
+
+<h3 class="chaphead">I</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'émigration canadienne aux États-Unis</h3>
+
+<p>Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire
+des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans
+les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris
+la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les
+ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques
+hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour
+la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et
+l'émigration a continué son &oelig;uvre de dépeuplement. On prétend que
+plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les
+États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres
+de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont
+corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de
+comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses
+habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence
+de la nationalité française dans la nouvelle confédération.</p>
+
+<p>Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent
+de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques
+familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se
+rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et
+la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle
+Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore
+les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford,
+Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont
+généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et
+leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à
+reconnaître comme provenant de souche française.</p>
+
+<p>L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception
+que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général
+d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les
+campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire
+vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les
+paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la
+ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des
+scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de
+construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous
+points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était
+devenu le chantier de construction de la république américaine pour
+la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions
+étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par
+l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne
+pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur
+manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans
+les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle,
+Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore
+aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les
+coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements
+canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves
+gens, l'amour du pays natal.</p>
+
+<p>La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des
+paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour
+l'étranger<a class="footnote" href="#fn_4">4</a>. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à
+Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme
+cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre
+des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre.
+L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la
+misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels
+et insignifiants.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les
+États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation
+assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans
+les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington,
+Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur
+contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces
+émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui
+servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de
+ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population
+d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin
+d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.</p>
+
+<p>Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes
+voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans
+l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du
+travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton
+qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce
+grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines
+américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné
+le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain
+qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près
+vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de
+sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment
+alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.</p>
+
+<p>Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de
+travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils
+eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent
+et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur
+de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux
+États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour
+les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu
+jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à
+coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants
+travaillaient généralement dans une même filature et les salaires
+réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes
+qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à
+un frère ou à une s&oelig;ur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis
+du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours,
+sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des
+causes de ce départ en masse des populations d'origine française;
+encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet
+état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité
+française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans
+une confédération générale, toutes les possessions britanniques de
+l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient
+la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les
+hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre
+au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu
+d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a
+placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a
+inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique,
+mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable
+pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de
+leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise;
+on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle
+«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé
+de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se
+casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration
+fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les
+chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs
+talents de mouchards au service de la douane et de la police; et
+l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil,
+se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics,
+et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa
+et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.</p>
+
+<p>N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la
+confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui
+disait de l'émigration canadienne:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons
+nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.</p>
+
+<p>Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de
+l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se
+trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil,
+de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.</p>
+
+<p>Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall
+River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.;
+Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam,
+Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua,
+Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres
+industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée
+de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que
+l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers
+du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle
+confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles
+filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où
+se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des
+deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles
+merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis,
+arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien
+payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du
+commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on
+arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq
+cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile
+à l'étranger.</p>
+
+<p>L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis,
+parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà
+la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à
+la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa
+bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.</p>
+
+<p>Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa
+famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve
+tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel
+et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son
+caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il
+arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires
+industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains.
+Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent
+certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité
+étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels
+de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français,
+arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant
+des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à
+démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une
+certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et
+de la misère.</p>
+
+<h3 class="chaphead">II</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'expatriation</h3>
+
+<p>Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux
+dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute
+filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite
+par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le
+départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les
+détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune
+fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir
+dignement ce devoir sacré.</p>
+
+<p>Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard
+s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il
+s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans
+des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec
+reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque
+après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route
+de la chaumière, le docteur lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et
+quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous
+aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la
+main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa
+protection.</p>
+
+<p>Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez
+elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé
+qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des
+dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec
+effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en
+faisait sentir.</p>
+
+<p>La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où
+elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de
+son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même
+chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de
+louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant
+le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui
+répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle
+considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments
+d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient
+envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait,
+cependant, prendre une décision immédiate car il était évident
+qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état
+de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis
+la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les
+ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à
+exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais
+de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars
+pour toute fortune.</p>
+
+<p>En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles
+de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin
+d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien
+jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un
+travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes
+pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle
+se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée
+d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller
+dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement
+aucune sympathie dans sa douleur.</p>
+
+<p>La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état
+d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et
+lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle
+pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de
+sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais
+Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta
+de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de
+pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur
+satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la
+solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la
+société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement
+en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il
+lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas
+loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin
+l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru
+implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine
+d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait
+eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne
+s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se
+prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition
+pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans
+expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et
+suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait
+qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en
+tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence
+inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans
+l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et
+Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.</p>
+
+<p>Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours
+relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une
+jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme,
+pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre
+alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait
+s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques
+et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui
+compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de
+sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son
+projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance
+qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la
+mort de son père.</p>
+
+<p>Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait
+confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les
+idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la
+plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait
+pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la
+paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu
+dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai,
+la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les
+détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa
+disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les
+fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de
+curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de
+«l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux
+et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes,
+elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit
+qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était
+nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain
+eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de
+remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on
+trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient
+l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se
+plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation
+des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se
+vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de
+Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière.
+Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et
+parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement
+l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle
+pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et
+financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes
+hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en
+général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui
+se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on
+déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se
+voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la
+misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir
+le c&oelig;ur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du
+travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver
+l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était
+adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des
+nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de
+la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut
+possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où
+reposaient les cendres de son père et sa mère.</p>
+
+<p>La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante,
+lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située
+à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrec&oelig;ur. Après
+avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du
+désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et
+quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui
+apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle
+Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut
+s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez
+bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour
+chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison.
+Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses
+courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien
+peu de fermiers, à Contrec&oelig;ur, qui puissent se payer les services
+d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour
+tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la
+somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes
+bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous
+vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre
+exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme?
+continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à
+emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce
+que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve
+par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River,
+dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les
+manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous
+aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici,
+n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon
+père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à
+hiverner dans les «chantiers».</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de
+Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir
+trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit
+déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut
+de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à
+l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je
+n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est
+difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail
+dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une
+famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrec&oelig;ur
+pour les États-Unis.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et
+il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours
+vécu.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le
+pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais
+il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand
+nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous
+arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les
+manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités
+avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui
+depuis un an travaille aux États-Unis.</p>
+
+<p>Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux
+paroles de sa femme, et son c&oelig;ur avait été touché de pitié en
+apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par
+l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux
+patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque
+d'apoplexie?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous
+consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon
+enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre
+frère ne revient pas avant le printemps prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est
+impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour
+que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et
+quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai
+été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui
+avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père,
+mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis
+fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres
+réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous
+considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille.
+Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale
+sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au
+village et en apprenant mon départ?</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser
+une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances
+péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra
+vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall
+River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le
+chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je
+vous ai conseillée de vous éloigner de Contrec&oelig;ur, s'il vous est
+possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des
+difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez
+demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours
+avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous
+accompagner là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit
+Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre
+avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je
+viendrai vous rendre ma réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En
+attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je
+vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez
+connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en
+voiture, après le repas.</p>
+
+<p>La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de
+démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins
+triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur
+raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le
+souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait
+déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.</p>
+
+<p>Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le
+docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des
+circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui
+et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner
+afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les
+chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le
+fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait
+intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à
+remplir.</p>
+
+<p>Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa
+protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui
+eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du
+travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux
+États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays,
+si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en
+outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse
+de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps
+suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait
+de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à
+trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se
+trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces
+détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui
+promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le
+départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant,
+préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au
+retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur
+s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son
+absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait
+refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient
+suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses.
+Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait
+pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour
+couvrir ses frais de retour.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du
+fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets
+qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune
+fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait
+placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença
+immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle
+touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient
+aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de
+son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La
+pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces
+temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée,
+menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune
+avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et
+timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève
+de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.</p>
+
+<p>Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le
+docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au
+chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un
+sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne
+avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente,
+et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à
+obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que
+les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français
+s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour
+fuir la pauvreté de la patrie!</p>
+
+<h3 class="chaphead">III</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le voyage</h3>
+
+<p>Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection
+à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles
+de Contrec&oelig;ur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs
+générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils
+cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la
+famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote
+et un homme de c&oelig;ur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de
+Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses
+camarades de Contrec&oelig;ur, sous les ordres du capitaine Amable Marion.
+Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il
+fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour
+échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son
+absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts
+pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en
+attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille
+francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen
+ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis
+qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le
+talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut
+un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant
+considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de
+l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans
+la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis
+se mit à l'&oelig;uvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en
+dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint
+jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus
+suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé
+les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré
+jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de
+vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre
+de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très
+mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix
+ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années,
+mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la
+vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis
+succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son
+fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel,
+avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années
+encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune
+homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait
+apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme
+et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les
+devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se
+dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour
+cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas
+de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne
+fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et
+ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de
+temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les
+plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes
+s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce
+pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer
+dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille
+nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait
+une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se
+réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les
+fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre
+de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été
+préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un
+fermage assez élevé pour une période de deux ans.</p>
+
+<p>Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage
+des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille
+Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied
+d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au
+nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall
+River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans;
+Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur,
+âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.</p>
+
+<p>Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur
+était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout
+faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire
+les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du
+départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du
+village, et l'on se coucha tard et le c&oelig;ur gros de regrets, ce
+soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit
+deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées
+entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux
+voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La
+jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la
+suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait
+de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils
+pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.</p>
+
+<p>Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu
+à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et
+tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis
+où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain,
+sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en
+touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent.
+En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne
+pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles
+qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut
+impossible de fermer l'&oelig;il jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de
+bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour
+transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où
+quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment
+où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se
+serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière
+fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait:
+la misère continuait son &oelig;uvre de dépeuplement et l'on avait quitté
+la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le
+travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux
+de chaque jour.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir
+à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall
+River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le
+premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à
+la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle
+pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la
+rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente
+des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour
+se rendre à sa destination.</p>
+
+<p>Le système des communications par voies ferrées entre la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques
+années, des améliorations trop importantes au double point de vue du
+commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire
+ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles
+pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour
+l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se
+concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts
+internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour
+tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si
+intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que
+les voies de communication pour le transport des voyageurs et des
+marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt
+national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu
+à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines
+séculaires qui existaient entre les races française et anglaise
+en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de
+Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés
+des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la
+tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées
+qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup
+d'&oelig;il sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement
+d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il
+est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop
+peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication,
+au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays.
+L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour
+prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des
+canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle
+transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et
+prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste
+français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce
+territoire était réduit en surface en raison du carré des distances,
+c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.</p>
+
+<p>Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers
+et des marchandises entre les principales villes de la Province de
+Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic
+Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal
+&amp; Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la
+compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a
+eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à
+destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition,
+depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services
+bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre
+Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore
+la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le
+voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas
+peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations
+d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la
+distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River
+Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier,
+dans l'État du Vermont.</p>
+
+<p>La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la
+mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la
+route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston
+et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette
+ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à
+Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River,
+dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans
+l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement
+relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke,
+petite ville florissante située au centre de la partie du Canada
+français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement
+forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe,
+Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.</p>
+
+<p>La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat
+de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et
+Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de
+conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif
+exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux.
+Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux
+brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on
+mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés
+qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de
+première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne
+et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante,
+tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que
+justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause
+première de ces changements importants. Des agences pour la vente des
+billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres
+importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et
+les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par
+des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et
+les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la
+ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre
+trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent
+les deux langues&mdash;l'anglais et le français&mdash;et des wagons dortoirs
+et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui
+désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque
+enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et
+ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis
+faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve
+d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le
+trajet de Montréal à Fall River&mdash;363 milles&mdash;se fait aujourd'hui,
+en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.</p>
+
+<p>Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes
+américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une
+des causes principales qui ont produit le mouvement général
+d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes
+administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute
+d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer
+et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu
+à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde
+entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant
+canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des
+richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime
+toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque
+jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa
+famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier
+que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler
+pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette
+de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada
+et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les
+Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour
+prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve
+irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de
+personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne
+des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne
+se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal,
+resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère,
+quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont
+aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient
+atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux
+États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il
+est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les
+Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien
+être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de
+l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction
+forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le
+besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il
+soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il
+est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y
+appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les
+hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes
+émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.</p>
+
+<p>Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il
+avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du
+travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village
+lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en
+s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je
+laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de
+mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais
+faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes
+menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit,
+et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le
+pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à
+traîner une vie de souffrances et de privations.</p>
+
+<p>Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour
+payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets
+de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune
+qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les
+dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M.
+Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi
+la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et
+l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie,
+toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à
+parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé
+pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et
+la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de
+l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.</p>
+
+<p>Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et
+avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir
+été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva,
+vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts.
+Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard
+descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour
+le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell &amp; Nashua
+Railroad».</p>
+
+<p>Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans
+contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe
+aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui
+comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de
+grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule
+ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de
+billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac,
+restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles
+d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages;
+et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles
+d'attente pour les omnibus et les «tramways».</p>
+
+<p>Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour
+veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du
+chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et
+spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on
+parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la
+gare du «Boston, Lowell &amp; Nashua R. R.» de celle de la ligne du
+«Old Colony &amp; Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du
+même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les
+attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement
+ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies
+industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été
+retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu
+du travail pour toute la famille.</p>
+
+<p>En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal,
+Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient
+installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement
+confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les
+membres de la famille.</p>
+
+<p>On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues
+du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve
+toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce
+sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le
+mal du pays.</p>
+
+<h3 class="chaphead">IV</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Fall River, Mass.</h3>
+
+<p>Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes
+premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se
+trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement
+canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et
+à l'amélioration des voies de communication entre les districts
+agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire,
+ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la
+prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à
+la construction des voies ferrées et au développement des industries
+nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus
+loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des
+filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement
+l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales
+de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée
+d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.</p>
+
+<p>C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve
+indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à
+propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le
+mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens
+intelligents et laborieux au Canada français.</p>
+
+<p>La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive
+droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière
+Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York,
+14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de
+Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656,
+époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains
+colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la
+rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en
+1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne
+des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites,
+deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une
+douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les
+colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le
+laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les
+indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les
+guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre
+les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre
+Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River,
+ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount
+Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de
+la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers
+établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel
+Church sur les bords de la rivière Quequechan,&mdash;expression indienne
+qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces
+établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la
+farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15
+juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de
+l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées
+de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent
+le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice
+volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de
+la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown
+fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les
+législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804
+ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on
+abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de
+Fall River que la ville porte aujourd'hui.</p>
+
+<p>La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel
+Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues
+South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que
+cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais,
+Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans
+l'État du Rhode Island, en 1790.</p>
+
+<p>On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663
+broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de
+17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants
+n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur
+des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.</p>
+
+<p>La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton
+fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy
+Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent
+érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en
+opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811
+par le colonel Joseph Durfee.</p>
+
+<p>Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de
+10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises
+industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des
+habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de
+34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le
+chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait
+acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle
+communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le
+premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14
+années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River
+a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de
+l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur
+les champs de bataille.</p>
+
+<p>Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa
+parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans
+on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On
+peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des
+productions industrielles:</p>
+
+<pre>
+ Années Nombre de broches
+
+ 1865................ 265,321
+ 1866................ 403,624
+ 1867................ 470,360
+ 1868................ 537,416
+ 1869................ 540,614
+ 1870................ 544,606
+ 1871................ 730,183
+ 1872................1,094,702
+ 1873................1,212,694
+ 1874................1,258,508
+ 1875................1,269,048
+ 1876................1,274,265
+ 1877................1,284,701
+</pre>
+
+<p>Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton
+d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles
+filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un
+dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus
+à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par
+le tableau suivant qui est officiel:</p>
+
+<pre>
+ Production totale des États-Unis 588,000,000 yds
+ &quot; de la Nouvelle Angleterre 481,000,000
+ &quot; de Fall River, 343,475,000
+</pre>
+
+<p>Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il
+faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux
+capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le
+nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les
+capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de
+30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de
+139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de
+15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre
+$450,000 et $500,000.</p>
+
+<p>La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875
+et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall
+River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation
+considérable pour l'avenir.</p>
+
+<p>Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense
+établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux
+imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme
+perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous
+le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des
+assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des
+propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37
+le montant des impôts perçus pendant l'année.</p>
+
+<p>Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes,
+et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur,
+offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.</p>
+
+<p>L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières
+années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et
+spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts
+énergiques de ses citoyens entreprenants.</p>
+
+<p>Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour
+les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq
+journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine,
+parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde
+entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes
+employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de
+caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit
+d'économie de la population ouvrière de Fall River.</p>
+
+<p>La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est
+généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte
+environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières
+familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année
+suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait
+un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des
+Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau
+pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent
+remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada.
+Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions
+étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir
+le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à
+Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement
+deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des
+Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les
+Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle
+est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens».
+L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de
+Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la
+religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le
+faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants
+d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se
+procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre
+est relativement restreint.</p>
+
+<p>Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec
+plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et
+obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux
+au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les
+écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui
+paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont
+été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent
+aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en
+général, aient eu une existence assez précaire en raison des
+changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la
+colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis
+leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile
+des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à
+se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins,
+journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se
+trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont
+établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes,
+et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour
+l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds
+d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des
+épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et
+quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle
+clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le
+monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation
+des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada,
+et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre
+Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres
+industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont
+établis.</p>
+
+<p>Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle
+générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et
+enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y
+ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de
+commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces
+derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui
+fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement
+modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques
+fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes
+Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs
+d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier
+d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son
+assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les
+Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec
+avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et
+écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des
+filatures de coton, à Fall River.</p>
+
+<p>L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis
+neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on
+appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des
+positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de
+ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation
+afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort
+soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler.
+Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux
+États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui
+pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au
+détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a
+pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la
+population canadienne est relativement insignifiante, quoique le
+nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une
+proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens
+d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur
+revient, à la gestion des affaires publiques.</p>
+
+<p>Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique
+de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante
+qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi
+misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une
+certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et
+de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui
+retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils
+étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au
+pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient
+être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par
+des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère
+règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière
+étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des
+émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir
+à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où
+l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la
+Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les
+chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que
+tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de
+décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui
+accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous
+ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du
+progrès et de la civilisation.</p>
+
+<h3 class="chaphead">V</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">La filature</h3>
+
+<p>Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall
+River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat
+des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son
+ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces
+premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de
+comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des
+comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de
+qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude
+chez les marchands de détail de Fall River.</p>
+
+<p>Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les
+commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de
+commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique
+facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux
+États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par
+escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois
+lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent
+généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a
+cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes
+avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer
+que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du
+plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.</p>
+
+<p>Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des
+fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient
+leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur
+accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de
+visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel,
+obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père
+dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient
+alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les
+détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires
+réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire
+face aux dépenses courantes.</p>
+
+<p>Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux
+égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait
+dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage
+avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son
+esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à
+supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues
+de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur
+dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père.
+Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait
+oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que
+sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère.
+L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme
+une s&oelig;ur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son c&oelig;ur
+qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par
+les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné
+qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable
+à la jeune fille, lorsque ses s&oelig;urs lui eurent raconté les
+circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants
+eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait
+rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle
+se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.</p>
+
+<p>Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au
+travail furent employés à renouer connaissance avec quelques
+familles de Contrec&oelig;ur qui les avaient précédés dans l'exil et qui
+s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations
+désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature
+«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin
+de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à
+travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie
+et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du
+tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux
+cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois.
+Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la
+chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame
+spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au
+coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la
+soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné,
+travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés
+maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à
+filer à travail intermittent (<i>mule spinning</i>). Cette dernière
+occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs
+reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres
+employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait
+eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui
+s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune
+homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à
+broches (<i>mules</i>).</p>
+
+<p>Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient
+qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord
+mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations
+respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour
+qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais
+comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre,
+sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui
+permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la
+prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage,
+et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider
+jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les
+travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et
+les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les
+travaux qu'on leur avait assignés.</p>
+
+<p>M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités
+que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux
+et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall
+River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable
+prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au
+service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié
+au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé
+comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut
+cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se
+trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de
+ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous
+les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église
+décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des
+grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient
+forcément le souvenir de la patrie absente.</p>
+
+<p>Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la
+direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus
+intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne
+heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être
+debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le
+déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient
+à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait
+lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis
+conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur
+assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus
+haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour
+les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M.
+Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de
+déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des
+circonstances assez favorables, le premier jour de travail à
+l'étranger.</p>
+
+<p>L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes
+canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des
+filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un
+sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche
+réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre
+qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction
+aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une
+position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés
+dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie
+pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance
+toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants,
+maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À
+chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant
+qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas
+attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers
+et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées
+avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts
+fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger
+des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix
+heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à
+permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les
+samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En
+un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs
+accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui
+donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là
+pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour
+veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour
+assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande
+roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur
+principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur
+mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un
+sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens
+qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le
+laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières
+semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé,
+mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit
+généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour
+la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le
+prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait
+régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées
+atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas
+un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer
+leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi
+compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses
+dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens
+dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient
+prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles
+ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il
+n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville
+manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur
+des bases plus solides.</p>
+
+<p>L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail
+des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se
+familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque
+membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont
+augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les
+heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement
+rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des
+amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes
+relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à
+peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des
+villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du
+jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se
+familiarisent avec la langue anglaise.</p>
+
+<p>Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de
+logements (<i>tenements</i>) économiques à l'usage de ses ouvriers,
+et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la
+famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements,
+quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble.
+Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et
+possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River
+n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.</p>
+
+<p>Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les
+lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques
+pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute
+infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des
+surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant
+n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations
+industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les
+parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques,
+à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font
+honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte
+une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers
+recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation
+gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées
+comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (<i>Grammar
+Schools</i>) 19, écoles intermédiaires (<i>Intermediate schools</i>) 21; écoles
+primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes
+employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés,
+à la date du 1<sup>er</sup> janvier 1877, était de 8864. Une somme de
+$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour
+l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été
+dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des
+autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce
+qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction
+gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677.
+L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et
+aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis.
+Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même
+libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs
+années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et
+la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la
+direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec
+l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques.
+Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les
+avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se
+fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles
+particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans
+différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y
+envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution
+mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir
+à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues
+soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire
+anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui
+désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les
+avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui
+désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes.
+Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux
+États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on
+est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs
+espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple
+américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa
+part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et
+intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle
+que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les
+ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie,
+l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé.
+L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et
+peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en
+aucune autre partie du monde.</p>
+
+<p>On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux
+États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes
+qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme
+tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises
+industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse
+maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la
+certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque
+les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi
+la classe ouvrière.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Les salaires dans les filatures</h3>
+
+<p>La question des salaires payés pour les travaux de la filature,
+depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont
+occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant
+le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes
+fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du
+monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et
+dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut
+en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé
+d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement,
+fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à
+proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours
+vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui
+ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de
+l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait
+espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater.
+Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des
+Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à
+présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour
+s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher
+du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté
+pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert
+sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui
+fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède
+énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques
+d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait
+en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies
+physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du
+rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au
+patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur
+offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils
+abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la
+question des salaires, lorsque cette question forme probablement la
+seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver
+à un moyen pratique de rapatriement.</p>
+
+<p>Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent
+généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs
+compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans
+trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris
+en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière
+loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi
+à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant
+que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller
+chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000
+distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient
+produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette
+question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de
+rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait
+peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun
+sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une
+mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par
+la prévarication des autres.</p>
+
+<p>Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps
+que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des
+avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette
+vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique
+que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une
+entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner
+chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars
+qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?</p>
+
+<p>Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun
+sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis,
+quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire.
+Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales
+que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème
+d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les
+Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent
+qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont
+avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut
+passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le
+premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller
+à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il
+y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des
+charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se
+prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris,
+depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à
+ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une
+manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi
+de rapatriement.</p>
+
+<p>Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir
+enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre
+un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada
+français, mais on peut facilement les mettre au courant de la
+position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires
+qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont
+engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe,
+à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier
+et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec
+connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une
+intelligence raisonnée de la question du rapatriement.</p>
+
+<p>Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une
+exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par
+des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus
+importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine
+de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs
+établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports,
+on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme
+correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de
+l'émigration canadienne aux États-Unis.</p>
+
+<p>On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait
+s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais
+il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall
+River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton
+fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres
+précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les
+travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de
+chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les
+établissements industriels de Fall River:</p>
+
+<pre>
+ Cardeurs par jour .............$1.03
+ Fileurs &quot; &quot; ............... 1.44
+ Bobineuses (spoolers) .......... 95
+ Warpers ....................... 1.17
+ Passeuses-en-lames ............ 1.00
+ Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
+ Tisserands .................... 1.23
+ Moyenne générale $1.21&frac34;.
+</pre>
+
+<p>Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux
+ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres,
+mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des
+salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux
+dollars par jour. Cette moyenne de $1.21&frac34; doit donc être
+considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent
+aucune position exceptionnelle dans la filature.</p>
+
+<p>Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du
+cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale,
+est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les
+aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants
+canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (<i>back boys,
+doffers, tube boys</i>) varient de 28 cents par jour pour les plus
+jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65
+cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre
+de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom
+de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces
+ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures
+se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches
+verticales, soit à broches horizontales&mdash;(<i>frame spinning</i>)&mdash;et
+ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent,
+en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.</p>
+
+<p>Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des
+femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce
+système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont
+probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les
+salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au
+travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de
+$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit
+métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme
+il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les
+ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les
+ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements,
+une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des
+«journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix
+ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.</p>
+
+<p>Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la
+famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un
+tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les
+tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des
+actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River
+jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux,
+lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke &amp; Cie annonça les
+commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis
+cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la
+panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent
+avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les
+industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en
+général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons
+eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et
+leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne,
+fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup
+de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des
+ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par
+la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une
+troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis
+que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit
+de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires,
+on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des
+filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre,
+sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance
+relative.</p>
+
+<p>Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du
+premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait
+fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des
+travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait
+suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et
+Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait
+fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes
+ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris
+un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières
+difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de
+lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait
+le filage de la chaîne des tissus.</p>
+
+<p>Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une
+somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des
+dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès
+le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques
+dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses
+frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle
+gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia
+à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir
+payé ses dépenses de chaque mois.</p>
+
+<p>Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir
+fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi,
+obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme
+apprentie, avec ses s&oelig;urs, dans la salle du tissage, et Arthur comme
+aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants
+avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour
+les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les
+bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà
+lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Le 24 juin 1874</h3>
+
+<p>Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt
+apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se
+trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec
+impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et
+de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi
+à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de
+présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci
+viendrait la rejoindre à Fall River.</p>
+
+<p>Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer
+bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la
+considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère
+doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et
+toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne
+Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un
+modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté
+mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous
+ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes
+ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était
+réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de
+«Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel
+elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures
+de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares
+ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.</p>
+
+<p>Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son
+père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre
+Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse.
+Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un
+travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et
+sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui
+avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit
+pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la
+langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité.
+Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné,
+quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui
+se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de
+nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de
+leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée
+dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se
+sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début,
+de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis
+éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans
+l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs,
+et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient
+devenues ses compagnes inséparables.</p>
+
+<p>Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le
+temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue
+maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles
+américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que
+firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent
+monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les
+égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui
+être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes
+canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui
+témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un
+sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était
+un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques
+années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait
+parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son
+père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son
+travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite
+au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.</p>
+
+<p>M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne
+et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils
+paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa
+femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié
+finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et
+Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur
+leur compte, on en était resté là.</p>
+
+<p>Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre
+fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait
+éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus
+sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans
+arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon
+fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans
+oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait
+bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne,
+et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du
+présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.</p>
+
+<p>Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était
+empressée d'écrire au vieux docteur de Contrec&oelig;ur pour lui faire
+part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où
+il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard
+s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance
+régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait
+ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était
+certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les
+renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre
+reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent
+la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque
+jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrec&oelig;ur. M. Dupuis,
+sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se
+faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus
+cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.</p>
+
+<p>Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations
+franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de
+s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de
+Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse
+franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel
+énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration
+promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui
+suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait
+par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui
+avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la
+société Saint-Jean-Baptiste de Montréal<a class="footnote" href="#fn_5">5</a> à toutes les sociétés
+nationales des États-Unis:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<h4><b>ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.</b></h4>
+<h4>COMITÉ D'ORGANISATION.</h4>
+<h4><i>Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des
+États-Unis.</i></h4>
+
+<p>Messieurs: La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d'adopter
+un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Français des
+États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le
+24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d'une
+pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la
+pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et
+la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les c&oelig;urs
+canadiens.</p>
+
+<p>La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l'absence
+d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la
+satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d'elle pour lui
+offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil
+comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses
+traditions.</p>
+
+<p>Avec quel légitime sentiment d'orgueil elle constatera leur
+développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le
+souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances
+ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de
+resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une même patrie,
+de leur apprendre à s'aimer et à se respecter davantage en se
+connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et
+de vitalité que tous seront forcés d'avouer qu'il y a de belles
+destinées pour la race française en Amérique.</p>
+
+<p>S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent
+des siècles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la
+population canadienne française<a class="footnote" href="#fn_6">6</a>.</p>
+
+<p>(Suivaient les signatures.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue
+française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se
+rendre en masse à Montréal, en réponse à l'invitation de leurs
+compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s'étaient
+déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour
+l'occasion, et grâce à la libéralité et à l'esprit d'entreprise
+du «Passumpsic Railroad», les lignes rivales se virent forcées
+de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour
+l'occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall
+River et Montréal, pour sept dollars; ce qui équivalait à une moyenne
+d'un cent par mille pour le voyage.</p>
+
+<p>L'enthousiasme s'était répandu comme une traînée de poudre, dans tous
+les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se
+préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays
+la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River
+avait commencé à s'organiser dès les premiers jours du mois de juin,
+et trois sociétés avaient formulé l'intention de se rendre en corps
+à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté
+faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait
+l'état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient
+de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se
+payer sans hésiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur
+Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait
+d'abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir
+consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu'il
+serait préférable d'envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par
+son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme
+était lui-même membre d'une société littéraire connue sous le nom de
+«Cercle-Montcalm»,<a class="footnote" href="#fn_7">7</a> et il serait, sans aucun doute, enchanté de
+faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre
+quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur
+ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et
+d'en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu'elle apprit que
+le jeune homme devait se rendre à Contrec&oelig;ur, lui remit une lettre
+à l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques
+recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci
+était de retour au village.</p>
+
+<p>Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père,
+commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva
+surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les
+amis et les parents de Contrec&oelig;ur, lorsqu'arriva le moment du
+départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d'un
+corps de musique répondirent à l'appel de leurs frères du Canada, et
+deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour
+les conduire à Montréal, sans qu'il fût nécessaire d'opérer les
+changements ordinaires des trains quotidiens.</p>
+
+<p>Une foule immense s'était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon
+voyage, et la presse américaine ne put s'empêcher de remarquer
+l'empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de
+l'attachement qu'ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à
+ce pèlerinage patriotique.</p>
+
+<p>Les fêtes, à Montréal, furent d'un éclat sans pareil. Toute la
+population française de la métropole du Canada s'était fait un devoir
+de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues
+et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des
+États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus
+cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée
+par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille
+personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis
+s'étaient rendues à l'appel, et figuraient dans les rangs de ce
+défilé sans exemple dans l'histoire de la race française en Amérique.
+Des députations de toutes les villes du Canada s'étaient jointes aux
+sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s'étendait sur
+un parcours de trois milles, offrait un coup d'&oelig;il magique. On
+comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois
+bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques
+représentant des sujets empruntés à l'histoire du Canada. Sur tout le
+parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdures et
+littéralement pavoisées de drapeaux, d'étendards et de bannières, et
+sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des
+arcs de triomphe avaient été érigés presqu'à chaque pas, portant des
+inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle
+était grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalité,
+fut unanime à reconnaître l'immense succès de la démonstration.</p>
+
+<p>La procession terminée, la foule s'était précipitée dans la vaste
+église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup,
+même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus
+riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et
+aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur
+éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la
+foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent
+prononcés en présence d'un auditoire que l'on estimait à plus de
+vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet
+splendide auquel étaient invités toutes les notabilités de la
+politique, de la littérature et des professions libérales, et des
+santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale
+des Canadiens-Français du Canada et des États-Unis. Des discours
+remarquables furent prononcés de part et d'autre, et on profita de
+l'occasion pour combler d'égards et de courtoisies les émigrés qui
+avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut
+d'amour et de fidélité à la patrie commune.</p>
+
+<p>Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en
+convention, et la question de l'émigration et du rapatriement fut
+discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive.
+Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'île de
+Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette
+belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au
+comité d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre
+les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un ch&oelig;ur de
+plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens
+émigrés, et composée pour l'occasion par un artiste de renom.</p>
+
+<p>Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les
+diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était
+enthousiasmé de la réception cordiale qu'on avait accordée à ses
+camarades, et des fêtes magnifiques que l'on avait organisées en leur
+honneur. Il s'étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du
+voyage, afin d'en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis
+qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme délégué
+du «Cercle Montcalm», Michel avait pris part aux travaux de la
+convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés,
+il s'était empressé de se rendre à Contrec&oelig;ur afin de serrer la
+main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts
+pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le
+docteur à qui il remit la lettre qu'il avait reçue de Jeanne. En
+réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua
+longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et
+lui raconta les détails de la grande fête qui venait d'avoir lieu à
+Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme,
+et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montépel,
+il lui annonça qu'il avait reçu, la veille, du maître de poste de
+Contrec&oelig;ur, deux lettres, dont l'une était adressée à Jean-Baptiste
+Girard et l'autre à Jeanne Girard. Le vieillard s'était permis
+d'ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle
+annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.</p>
+
+<p>Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la
+mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d'en
+prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant
+de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui
+disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de
+connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces
+termes:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Chantiers de la Gatineau,</p>
+
+<p>Dans la forêt, ce 15 mai 1874</p>
+
+<p>Bien cher père:</p>
+
+<p>Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre
+par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des
+dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais
+malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous
+voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen
+des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de
+pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces
+sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la
+descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas
+m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon
+«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions
+très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par
+mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous
+fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave c&oelig;ur dont
+j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons
+nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et
+aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je
+l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ
+de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les
+rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer
+sur nos c&oelig;urs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris,
+et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse
+bien fort ma s&oelig;ur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de
+mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.</p>
+
+<p>Ton fils dévoué,</p>
+
+<p>JULES GIRARD.</p>
+
+</div>
+
+<p>Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un
+certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure
+s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas
+remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter
+cette émotion passagère, et il dit au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard
+inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère
+sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que
+contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui
+faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très
+agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté
+l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que
+souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté.
+Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre
+et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu
+immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est
+un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les
+inspirations de son c&oelig;ur, et son départ pour les chantiers,
+l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre
+lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père
+Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé
+emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre
+était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper
+des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier.
+Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont
+amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au
+mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame
+Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis
+la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la
+jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les
+circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel
+fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire
+part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de
+son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard
+abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au
+retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans
+la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du
+passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir
+de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter
+cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre
+avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère
+et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre
+Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son
+bonheur et sa prospérité.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus
+que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais
+porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à
+la considérer comme une s&oelig;ur, et chacun prendra sa part de bonheur
+dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère
+et à son fiancé.</p>
+
+<p>Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois,
+serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de
+reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à
+Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques
+cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se
+joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le
+voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile
+à comprendre.</p>
+
+<h3 class="chaphead">VIII</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Michel Dupuis</h3>
+
+<p>Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la
+lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main
+de Jeanne n'était pas libre et que son c&oelig;ur appartenait depuis
+longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué
+à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille,
+mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible,
+lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui
+annonçaient que Jeanne en aimait un autre.</p>
+
+<p>Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il
+aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et
+généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son c&oelig;ur blessé
+se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans
+une position aussi cruelle.</p>
+
+<p>La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le
+jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa
+famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails
+de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne
+nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrec&oelig;ur. Toute
+la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en
+apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main
+de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de
+son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur
+l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les
+lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrec&oelig;ur. Après
+avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma
+dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude
+cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut
+de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute
+tremblante d'émotion:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Chantiers de la Gatineau</p>
+
+<p>ce 15 mai 1874.</p>
+
+<p>Ma très chère Jeanne:</p>
+
+<p>Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer
+les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à
+Contrec&oelig;ur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques
+instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée,
+ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire
+parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails
+de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui
+m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne,
+les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille
+de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon
+c&oelig;ur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des
+forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je
+vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre
+c&oelig;ur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma
+chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque
+jour, j'ai fait des v&oelig;ux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour
+au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme.
+Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans
+l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de
+travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je
+consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau
+pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas,
+chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable
+père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part
+que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au
+revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui
+qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour
+vous. Aux premiers jours de septembre!</p>
+
+<p>Votre fiancé devant Dieu,</p>
+
+<p>Pierre Montépel.</p>
+
+</div>
+
+<p>La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut
+avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui
+qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du
+délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et
+de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre
+qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.</p>
+
+<p>Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens
+qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter
+à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des
+événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite
+énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses
+parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils
+ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui
+s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita
+vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On
+avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup
+d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son
+retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades
+d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de
+la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait
+continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune
+homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes
+d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de
+cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait
+probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne,
+et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.</p>
+
+<p>Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se
+trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle
+on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de
+correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec
+plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à
+Contrec&oelig;ur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard
+lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler
+dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa
+protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait
+cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait
+maintenant le chef de la famille.</p>
+
+<p>On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver
+une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de
+nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de
+poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement
+répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les
+quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne
+devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le
+retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes
+étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se
+trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les
+voyageurs étaient à Contrec&oelig;ur depuis deux jours, et Jules s'était
+empressé d'écrire à sa s&oelig;ur pour lui annoncer leur arrivée au
+village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre
+qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il
+arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.</p>
+
+<p>Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis,
+et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en
+présence de ses amis, la lettre de son frère:</p>
+
+<div class="letter">
+
+<p>Contrec&oelig;ur, ce 17 septembre 1874.</p>
+
+<p>Ma chère Jeanne</p>
+
+<p>C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur
+que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux
+t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre
+père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille
+étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton
+fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous
+faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la
+porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais
+pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui
+nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans
+préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et
+ton départ de Contrec&oelig;ur. Je croyais rêver, mais on me dit de
+m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les
+renseignements voulus. Ah! chère s&oelig;ur, le malheur t'a rudement
+éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille,
+tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu
+les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon
+adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais
+bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est
+complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à
+Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus
+franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et
+sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui
+s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été
+de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe
+de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans
+les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous
+serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez
+bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de
+difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles
+encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu
+te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour
+t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes
+qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite s&oelig;ur, et n'oublie
+pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon
+mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié.
+À dimanche prochain!</p>
+
+<p>Ton frère qui t'aime,</p>
+
+<p>JULES GIRARD.</p>
+
+</div>
+
+<h3 class="chaphead">IX</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">L'incendie du «Granite Mill»</h3>
+
+<p>Jules et Pierre, comme ils l'avaient annoncé, se rendirent à
+Montréal et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, à
+destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions
+et le lendemain dimanche, à neuf heures du matin, les voyageurs
+descendirent dans la gare du «Boston, Lowell &amp; Nashua Railroad»
+et se firent conduire immédiatement dans une pension canadienne,
+afin d'attendre le départ du soir, pour Fall River.</p>
+
+<p>Les deux amis remarquèrent une certaine excitation parmi les habitués
+de la pension où ils étaient descendus, et l'on causait bruyamment
+d'une catastrophe arrivée quelque part et où il y avait eu des pertes
+de vies. Sans trop faire attention à ce que l'on disait, les jeunes
+gens commandèrent à déjeuner et se mirent en frais de mettre la main
+à leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonné
+d'un wagon de chemin de fer, après un voyage de nuit.</p>
+
+<p>On se mit à table où quelques personnes étaient en train de
+causer, et Jules et Pierre prêtèrent machinalement l'oreille à la
+conversation. Un grand jeune homme assis près d'eux, lisait à haute
+voix, dans un journal français qu'il tenait à la main, les détails
+d'un incendie terrible qui avait détruit toute une filature et
+causé la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses
+commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de
+l'affaire, demandèrent à leurs voisins, ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! leur répondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consumé
+une manufacture, hier matin, à Fall River?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! nous n'en savons rien, répliqua Jules, puisque nous
+arrivons de Montréal, ce matin même.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune
+homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal à ce
+monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui désire connaître les détails
+du désastre.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers! répondit le jeune homme, et il remit entre les mains de
+Pierre un numéro du journal, <i>L'Écho du Canada</i>, en date de la
+veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:</p>
+
+<blockquote>
+<b>«FALL RIVER EN DEUIL!»</b><br>
+<i>Détails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes
+brûlées et 36 blessées!</i>
+</blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en
+s'adressant à son ami, c'est précisément à Fall River où nous allons,
+qu'a eu lieu cette catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'&oelig;il sur le
+journal. Allons nous asseoir à l'écart et lis-moi un peu le compte
+rendu de cette terrible affaire.</p>
+
+<p>Les deux amis se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; et que
+l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris
+connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une
+manière cruelle et si inattendue:</p>
+
+<p>(<i>De L'Écho du Canada<a class="footnote" href="#fn_8">8</a> du 19 septembre 1874.</i>)</p>
+
+<p>«Le télégraphe d'alarme annonçait, ce matin à 6 hrs. 45 m. que le feu
+s'était déclaré dans la «mule room» (salle à filer) de la manufacture
+«Granite No. 1». En quelques moments, les pompes à incendie étaient
+sur les lieux; mais les secours empressés de nos braves pompiers
+étaient déjà inutiles. L'élément destructeur s'était emparé de la
+tour centrale où se trouvent les escaliers, et les employés, hommes,
+femmes et enfants, de la «spooling room», se trouvaient enfermés au
+sixième étage de l'immense bâtiment, sans moyens de sauvetage et
+poursuivis par les flammes qui s'avançaient avec une rapidité
+effrayante. L'immense salle était remplie de fumée, et tous les
+malheureux se portaient en foule vers les fenêtres en poussant des
+cris déchirants. Quelques-uns, au désespoir, brisèrent les carreaux
+des fenêtres et se précipitèrent d'une hauteur de 80 pieds pour
+rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie.
+D'autres stupéfiés par leur position désespérante, se laissèrent
+gagner par les flammes et furent brûlés vifs. Une foule compacte
+contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des
+mères éplorées se tordaient les bras et demandaient à grands cris
+leurs enfants qui étaient voués à une mort certaine; les pères plus
+calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succès,
+à aider ceux qui les appelaient d'une voix déchirante. La scène était
+horrible. De temps en temps, une jeune fille affolée de terreur
+apparaissait à l'une des fenêtres, et se précipitait dans l'espace
+pour se briser sur la terre déjà teinte du sang de ses compagnes. On
+apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent
+assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des
+blessés, le râle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui
+continuaient leur &oelig;uvre dévastatrice, tout faisait de cette scène un
+spectacle impossible à décrire.</p>
+
+<p>«Aussitôt que le feu eut consommé son sacrifice, et que ses terribles
+ravages se furent apaisés, on procéda au déblaiement des décombres et
+on retira des cendres fumantes, les corps calcinés des victimes qui
+étaient entassées dans la partie sud de la salle.</p>
+
+<p>«Chaque corps qui était retiré des ruines était aussitôt entouré par
+une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant à reconnaître, qui
+les traits d'un fils, qui ceux d'un frère ou d'une s&oelig;ur chérie.</p>
+
+<p>«Au moyen de cordes, on descendit les restes calcinés des morts. Ceux
+qui étaient reconnus étaient conduits à domicile, et les autres
+étaient confiés aux soins des officiers de police qui les déposaient
+dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes
+étaient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques
+hommes aient aussi été tués en se précipitant du haut des fenêtres.
+Deux ou trois fileurs eurent la présence d'esprit de se servir des
+longues cordes qu'on emploie dans leur département, pour se laisser
+glisser jusqu'à terre. Un d'entre eux, spécialement, fit des efforts
+héroïques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de
+lui, mais l'excitation des esprits l'empêcha de faire autant que son
+brave c&oelig;ur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.</p>
+
+<p>«Au nombre des personnes que leur dévouement avait conduites sur le
+théâtre de l'incendie dès les premières alarmes, nous avons remarqué
+tout le clergé de la ville, et particulièrement le pasteur de
+l'église canadienne-française, le rév. A. de Montaubricq, qui
+prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos médecins
+canadiens étaient aussi là, plein de zèle et d'activité, offrant
+leurs services aux blessés.</p>
+
+<p>«Nous publions, ci-dessous, la liste des blessés telle qu'elle nous a
+été transmise par les autorités compétentes.</p>
+
+<p>«Nous avons à déplorer la mort de trois enfants canadiens-français;
+cinq de nos compatriotes ont été plus ou moins grièvement blessés en
+sautant dans les draps tendus et sur les matelas entassés au pied du
+mur.</p>
+
+<p>«Tués.&mdash;Noé Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le
+malheureux enfant fut tué en se précipitant d'une fenêtre.</p>
+
+<p>«Victorine fille de M. Beaunoyer, 10ème rue, brûlée vive; Marie
+Lasonde, brûlée vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie
+Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans;
+Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter;
+Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James
+Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.</p>
+
+<p>«Blessés.&mdash;Jeanne Girard, fileuse; Délia Poitras, fille de M. Ulric
+Poitras; Marie Brodeur, 10ème rue; Jean Brodeur, 10ème rue; Délia
+Beaunoyer, 10ème rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna
+Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington;
+Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson
+Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle
+Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary
+Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan;
+Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe;
+William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm.
+Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.</p>
+
+<p>«Total&mdash;tués 23; blessés 36; fatalement 2; guérisons douteuses 13.</p>
+
+<p>«M. McCreary, surintendant du «Granite Mill», dit qu'il se trouvait
+au coin de la 12ème rue et de la rue Bedford, lorsque levant les
+yeux, il vit avec effroi la fumée s'échapper des fenêtres de la salle
+du filage, au quatrième étage. Courant en toute hâte vers la porte
+d'entrée de l'établissement, il éteignit le gaz, et fit jouer le
+télégraphe d'alarme, puis franchissant les degrés de l'escalier
+centrale il cria aux employés de sortir au plus vite. À ce moment,
+M. McCreary acquit la conviction que la filature allait être détruite
+et qu'à moins d'un miracle, on ne pouvait espérer de la sauver.
+Lorsqu'il atteignit le troisième étage, il fut arrêté par la foule
+des ouvriers qui descendaient précipitamment, en proie à une
+surexcitation fébrile. Rendu au 4ème étage, premier foyer de
+l'incendie, la fumée remplissait la chambre située au sommet de
+l'escalier, et il lui sembla que tous les employés avaient pris la
+fuite.</p>
+
+<p>«Le cinquième étage paraissait également vide. Arrivé au dernier
+échelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la
+«spool room», il fut enveloppé dans une fumée si épaisse qu'il
+n'échappa qu'à grand'peine à la suffocation. Après avoir appelé dans
+les ténèbres sans recevoir aucune réponse, il se dirigea vers une
+partie de la salle où il espérait sauver quelques enfants, mais
+presque aussitôt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut
+qu'après les plus grands efforts qu'il parvint près de la fenêtre
+sud; là encore, il fit de vains appels et se voyant menacé de toutes
+parts par les flammes dévorantes il se décida à redescendre. Ce ne
+fut que lorsqu'il eût atteint le sol de la cour que M. McCreary
+reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques
+instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6ème
+étage.</p>
+
+<p>«M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans
+la filature, mais mes deux s&oelig;urs Victorine et Délia y étaient
+employées. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et
+j'aperçus ma s&oelig;ur Délia à l'une des fenêtres du 6ème étage. Je lui
+criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes
+bras, quoique le choc m'ait renversé avec elle. Elle en fut quitte
+pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune s&oelig;ur
+Victorine fut étouffée dans la fumée et brûlée vive.</p>
+
+<p>«M. Thomas Walker, était surveillant des «slasher tenders». Le
+premier avertissement qu'il reçut de l'incendie, fut en voyant les
+enfants courir ça et là en criant: au feu! Il se dirigea vers la
+porte de la tour centrale, où se trouvent les escaliers, mais il fut
+repoussé par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le
+passage, alors complètement envahi. Les femmes et les enfants,
+poussant des cris déchirants, l'entourèrent en lui demandant de les
+sauver. Il tâcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles
+jusqu'à ce qu'il vît s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il
+avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur
+une des fenêtres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se
+cramponnant au paratonnerre, jusqu'à l'extrémité nord de la filature.
+Il amarra avec soin la corde dont il s'était muni et revint à la
+fenêtre d'où il était parti afin de porter secours aux femmes et aux
+enfants qu'il y avait laissés. Il n'y avait plus personne. Tous
+avaient disparu dans la fumée. Il appela plusieurs fois; un fileur
+canadien nommé Michel Dupuis qui s'était dévoué pour essayer de
+sauver la vie des pauvres ouvrières se trouvait seul, entouré par les
+flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fenêtre du
+toit. M. Walker essaya à plusieurs reprises de lui porter secours,
+mais le pauvre garçon disparut dans les flammes, écrasé par une
+poutre embrasée qui lui tomba sur la tête. M. Walker atteignit une
+seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde
+qu'il avait attachée au pignon nord de la filature. Il avait une
+descente de 100 pieds à faire. Il se glissa avec précaution, et en
+quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques
+égratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes
+accueillirent cet acte périlleux, et des centaines de mains se
+tendirent vers M. Walker, pour le féliciter d'avoir ainsi échappé à
+une mort terrible.</p>
+
+<p>«Délia Poitras est une jeune ouvrière canadienne qui travaillait à
+l'étage supérieur et qui s'est précipitée par la fenêtre pour
+échapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les
+matelas qui avaient été déposés près du mur, et la jeune fille ne
+s'est pas fait grand mal. Son jeune frère, Noé, âgé de 12 ans, a
+également sauté dans la cour, mais le malheureux enfant est mort
+quelques heures après, des suites de ses blessures.</p>
+
+<p>«Le héros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien,
+Michel Dupuis, dont nous avons parlé plus haut. Ce jeune homme âgé
+de 18 ans, était le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les
+logements du «Granite Mill». Il travaillait au cinquième étage dans
+l'atelier du filage, et il réussit à sauver une femme et deux enfants
+avant d'être victime lui-même, de son sublime dévouement. Jeanne
+Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des
+blessés, déclare que le jeune homme fit preuve d'un courage héroïque
+et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affolés. Ce fut
+lui qui conseilla à Mlle Girard de se précipiter en bas, à un moment
+où l'on avait réussi à accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La
+jeune fille fut assez heureuse pour en être quitte en se cassant le
+bras gauche à deux endroits différents, et en se blessant légèrement
+à la tête. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus
+profond désespoir depuis la mort tragique de leur fils aîné.</p>
+
+<p>«Les pompiers firent noblement leur devoir en dépit de ce que peuvent
+en dire certains critiques qui regardaient, les bras croisés, le feu
+faire ses horribles ravages, sans penser à aller donner la main à
+ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre
+eux furent blessés grièvement en faisant leur service.</p>
+
+<p>«Des offres de secours arrivèrent simultanément des autorités de
+Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M.
+Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi
+immédiatement un train spécial à la disposition du maire de Fall
+River.</p>
+
+<p>«Toute la population s'accorde à dire que les moyens de sauvetage en
+cas d'incendie, étaient insuffisants dans le «Granite Mill», comme
+ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents
+de plusieurs filatures commencèrent immédiatement à faire poser
+des escaliers aux extrémités nord et sud de leurs immenses
+établissements. Espérons que l'expérience que nous avons si chèrement
+acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour
+ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et
+enfants. Nous avons payé un prix bien douloureux pour en venir à
+comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons
+profiter de cette terrible leçon.</p>
+
+<p>«Le bureau de direction de la compagnie des «Granite Mill» a donné
+l'ordre qu'on veillât aux besoins des familles qui avaient souffert
+par la catastrophe et annonça que la compagnie se rendait responsable
+des dépenses occasionnées par les soins médicaux ou autres prodigués
+aux blessés et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui
+parlent à tort et à travers sans avoir même pris le soin d'aller aux
+informations, nous devons rendre cette justice à la compagnie,
+qu'elle a fait tout en son pouvoir pour alléger autant que possible
+les souffrances occasionnées par l'incendie.»</p>
+
+<h3 class="chaphead">X</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">La réunion</h3>
+
+<p>Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les détails
+navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait écouté sans
+prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment même où le
+bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutôt aux deux amis
+comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante réalité. Ils se
+serrèrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules
+dit à Pierre d'une voix rendue tremblante par l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Sortons d'ici, mon ami! J'étouffe devant ces gens qui commencent à
+nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de
+respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens
+qu'il me faut verser des larmes, car mon c&oelig;ur est prêt à se briser.</p>
+
+<p>Et les deux amis s'élancèrent hors de la pension, au grand étonnement
+des personnes présentes qui ne comprenaient rien à leur brusque
+départ. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allèrent
+au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrêtaient pour
+regarder ces deux hommes à la mine hagarde et à l'air désespéré qui
+passaient ainsi sans paraître s'occuper de la route qu'ils suivaient
+et des piétons qu'ils coudoyaient.</p>
+
+<p>Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continuèrent leur
+promenade sans but jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'arrêter
+dans un parc où les avait conduits le hasard. Ils se laissèrent
+tomber sur un banc, et Pierre qui avait réussi à maîtriser ses
+émotions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observé
+jusque-là:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons à ce qui nous reste à
+faire. Ta s&oelig;ur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons
+espérer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon
+ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagération
+dans le compte rendu de ce journal, et nous serons là ce soir pour la
+ranimer de notre présence.</p>
+
+<p>Jules écoutait ces paroles de son ami sans paraître les comprendre,
+et Pierre le secoua par le bras en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre
+ainsi par le désespoir. Avisons à ce que nous devons faire, en
+attendant le départ du convoi, ce soir, à six heures. Crois-tu qu'il
+soit possible de faire parvenir une dépêche télégraphique à Fall
+River, aujourd'hui? Les bureaux sont généralement fermés le dimanche,
+mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi à la
+recherche d'un bureau de télégraphe.
+</p>
+
+<p>Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le
+pauvre garçon avait un air distrait qui faisait mal à voir. Pierre
+s'adressa à un «policeman» qui le dirigea vers un hôtel voisin où se
+trouvait un bureau de télégraphe. Malheureusement, l'employé était
+absent et le bureau était fermé. On s'adressa inutilement ailleurs,
+et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude
+cruelle, le départ du train de six heures pour Fall River.</p>
+
+<p>Jules est revenu peu à peu de la stupeur dans laquelle la fatale
+nouvelle de l'accident arrivé à sa s&oelig;ur l'avait plongé, et les deux
+amis se firent conduire à la pension dont ils avaient heureusement
+retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles à la gare du
+chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mêmes de bonne
+heure, afin d'éviter toute erreur possible au moment du départ. Six
+heures arrivèrent enfin, et ils montèrent en wagon au milieu de la
+foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie,
+lequel était devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre
+s'adressa à quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles
+informations, mais chacun lui répéta ce qu'il savait déjà lui-même.
+Plusieurs lui passèrent des journaux anglais où se trouvait la liste
+des morts et des blessés, mais tous les rapports s'accordaient
+strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans <i>L'Écho du
+Canada</i>.</p>
+
+<p>Le trajet de Boston à Fall River, par les convois à grande vitesse,
+se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment
+où l'on commençait à allumer les réverbères. Les deux amis prirent un
+fiacre et se firent immédiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans
+les logements du «Granite Mill». Le cocher qui était canadien,
+connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir
+d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont
+Jeanne avait été victime.</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui monsieur! répliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur
+l'avait déclarée hors de danger. C'est une bien brave fille que
+Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait
+des v&oelig;ux pour sa guérison.</p>
+
+<p>On était arrivé, et la voiture s'arrêta devant la porte d'une maison
+où plusieurs personnes causaient à voix basse. Monsieur Dupuis
+s'avança pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient
+arriver ce soir-là, et on les attendait avec une impatience facile à
+comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire
+connaître au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la
+bienvenue:</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'éviter
+de pénibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos
+autres enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne repose pour la première fois depuis hier matin et le docteur
+répond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.</p>
+
+<p>On entra dans une salle où se trouvaient réunis la mère et les
+enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux
+voyageurs les détails du funeste événement qui était venu apporter la
+désolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un état
+pénible à voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur
+mère et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles
+de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de
+Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre fille nous a fait promettre de l'éveiller pour lui annoncer
+votre arrivée, dit monsieur Dupuis en s'adressant à Jules et à
+Pierre, et ce n'est qu'à cette condition qu'elle a voulu prendre les
+médicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le
+docteur est là, et je vais le consulter pour savoir s'il serait
+prudent de la déranger.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez dire au docteur, répondit Pierre, que le frère et le fiancé
+de la malade sont ici, et qu'ils désirent le voir pour un instant,
+avant d'aller plus loin.</p>
+
+<p>On s'empressa d'obéir à ce désir, et le médecin sortit immédiatement
+en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait là. Il
+répondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et
+il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne était hors de tout
+danger. Il avait très bien réussi à réduire les os luxés, et tout
+faisait prévoir une guérison prompte et satisfaisante. Il conseilla
+aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se présenter
+devant la pauvre fille, et Il annonça qu'il la préparerait lui-même
+à recevoir la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le docteur se rendit auprès de Jeanne et quelques moments plus tard
+il fil signe à Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement
+dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en
+voyant la figure pâle et défaite de sa s&oelig;ur qu'il aimait tant. Il se
+baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de
+joie inexprimable, et qui ne pût que murmurer ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Jules! mon frère! Jules!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est moi, petite s&oelig;ur: ton frère Jules qui t'aime toujours et
+qui est bien heureux de te revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et Pierre? où est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout
+dans la chambre.</p>
+
+<p>Le docteur fit signe à Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait
+comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprès du lit et qu'il
+s'empara de la main droite de son amante pour y déposer un baiser
+respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre! mon fiancé! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur
+continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus
+de mal, car j'ai là, près de moi, mon frère et mon fiancé.</p>
+
+<p>Et la jeune fille souriait en regardant tour à tour ceux qu'elle
+avait attendus avec tant d'impatience et d'anxiété.</p>
+
+<p>Le docteur se retira en annonçant à Pierre qu'il allait les laisser
+seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant
+d'éviter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des
+émotions violentes.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure médecine du
+monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remèdes, il faut
+qu'il soit administré goutte à goutte; une dose trop forte pourrait
+produire de mauvais effets.</p>
+
+<p>Jeanne se trouvait enfin réunie à son frère et à son fiancé, après
+une année de séparation et d'épreuves terribles, et la pauvre fille,
+malgré le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait
+tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des
+voyageurs.</p>
+
+<p>On causa du voyage, du retour au village, de la réconciliation de
+Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait
+formés pour l'avenir. Jeanne raconta l'héroïsme du pauvre Michel
+Dupuis qui avait sacrifié sa vie en essayant de la sauver, car la
+jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait forcée à se précipiter
+en bas, elle serait brûlée vive, tant elle se trouvait paralysée par
+la frayeur. Il fut décidé que l'on reprendrait la route du Canada,
+dès que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant,
+Pierre et Jules s'installeraient à tour de rôle, à son chevet, pour
+prendre soin d'elle et veiller à tous ses besoins.</p>
+
+<p>Le docteur frappa à la porte, car l'heure de conversation était
+écoulée. Après avoir fait un dernier pansement, et s'être assuré que
+le bras malade était bien solidement clissé, le médecin s'éloigna
+en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de
+reposer jusqu'au matin. Jules s'installa près de sa s&oelig;ur et la
+pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait
+tant. Pierre se retira pour la nuit, après avoir exprimé à monsieur
+et à madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur
+affliction, et les avoir remerciés des soins et de l'amour qu'ils
+avaient portés à celle qui serait bientôt sa femme.</p>
+
+<h3 class="chaphead">XI</h3>
+
+<h3 class="chaptitle">Épilogue</h3>
+
+<p>La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des
+progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au
+bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins
+les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite
+de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La
+pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui
+semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le
+souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant,
+lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis.
+Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes
+pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de
+lui.</p>
+
+<p>Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que
+Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de
+l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer
+dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de
+retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même
+eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.</p>
+
+<p>Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre
+commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer
+dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore
+aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils
+invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire
+une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les
+environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au
+cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où
+s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en
+lettres d'or:</p>
+
+<blockquote id="memorial">
+ &#8224;<br>
+ À LA MÉMOIRE DE<br>
+ Michel Dupuis<br>
+ Mort héroïquement le<br>
+ 19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans<br>
+ En sacrifiant sa vie<br>
+ Au milieu des flammes, lors de<br>
+ L'incendie du «Granite Mill»<br>
+ Pour aider au sauvetage des<br>
+ Femmes et des enfants.<br>
+ R. I. P.</blockquote>
+
+<p>Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve
+de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu,
+et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du
+cher défunt.</p>
+
+<p>Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille,
+et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque
+dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner
+le monument.</p>
+
+<p>L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage
+du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à
+Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait
+bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale
+qu'elle reçut dans la famille de Pierre.</p>
+
+<p>La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé
+que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour
+de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire
+de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la
+famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation
+de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion
+des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en
+contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa
+famille.</p>
+
+<p>Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages
+que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il
+avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le
+jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis,
+maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un
+rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.</p>
+
+<p>Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi
+à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient
+sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller
+vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.</p>
+
+<p>Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au
+Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend
+alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en
+payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre
+Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique,
+l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait
+valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».</p>
+
+<hr>
+
+<h3>Footnotes</h3>
+
+<p id="fn_1">{1} Le mot VOYAGEUR est employé ici, dans un sens tout canadien.
+On appelle «voyageur» au Canada, le bûcheron de profession qui se
+dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le
+«Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures.</p>
+
+<p id="fn_2">{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les
+bûcherons canadiens: elle est dérivée du mot CAGE qui signifie:
+radeau, et dont on a fait ENCAGER, c-à-d: former des radeaux.</p>
+
+<p id="fn_3">{3} «Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant,
+au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur
+pareille profondeur; à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, bornée
+d'un côté par les terres appartenant au Séminaire de Montréal et de
+l'autre par celles non concédées; par devant par le dit fleuve et
+par dernière par les terres non concédées, avec les deux islets
+qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière Saint-Jean
+comprise.» Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.</p>
+
+<div id="fn_4">
+<p>{4} Extraits de <i>La France aux Colonies</i> par E. RAMEAU:
+L'insurrection de 1837 détermina un grand mouvement d'émigration vers
+les États-Unis, émigration qui depuis longtemps commençait à s'opérer
+à petit bruit, mais qui se dessina d'un manière notable à partir de
+cette époque et que nous estimons en moyenne à 2,500 âmes par an,
+d'après le nombre considérable de Canadiens qu'accuse le recensement
+de 1850 des États-Unis, nombre que la seule émigration 1844 à 1850
+ne saurait expliquer.&mdash;p. 325.</p>
+
+<p>(<i>Extrait du cens</i> de 1850 des États-Unis.) Dans l'état du Maine,
+14,181 émigrants nés dans l'Amérique anglaise;&mdash;Vermont,
+14,470;&mdash;Massachusetts, 15,862;&mdash;New York, 47,200;&mdash;Pensylvanie,
+2,500;&mdash;Louisiane, 499;&mdash;Ohio, 5,880;&mdash;Michigan, 14,008;&mdash;Illinois,
+10,699;&mdash;Missouri, 1,053;&mdash;Wisconsin, 8,277;&mdash;Minnesota, 1,417;&mdash;Nous
+ne citons que ces États, parce que ce sont ceux-là qui nous paraissent
+avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-français. Tous
+cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-Écosse et
+du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts.
+Nous n'estimons pas que dans ces deux États il y eut plus de 12,000
+Canadiens-français. Dans l'État de New-York il en vient de toutes les
+parties de l'Amérique anglaise; néanmoins, à cause du voisinage plus
+immédiat des Canadiens-français, nous estimons leur nombre à environ
+18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le
+Wisconsin, les émigrants du Haut-Canada et des autres parties de
+l'Amérique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du
+Bas-Canada; néanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu'à 12,000; mais dans
+le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la
+presque totalité, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorité; nous
+les estimons donc dans cinq États au moins à 22,000 âmes, soit en tout
+64,000. Mais nous sommes certainement dans cette évaluation au-dessous
+de la réalité, parce que nos estimations partielles sont trop basses,
+et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens dispersés dans
+les autres États; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les
+Franco-Canadiens étaient pour plus de moitié dans les émigrants de
+l'Amérique anglaise aux États-Unis.</p>
+
+<p>Nous nous basons dans ces appréciations sur les données que nous ont
+fournies 1&mdash;l'enquête faite au Canada en 1857 sur l'émigration et qui
+nous indique les points principaux où se portaient les Canadiens; 2&mdash;sur
+l'examen de la répartition des diverses paroisses catholiques des
+États-Unis et la recherche des points où le service religieux a lieu en
+français; 3&mdash;sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur
+la répartition des Canadiens-français aux États-Unis.</p>
+
+<p>Les documents sur l'émigration, M. Taché et beaucoup d'autres estiment
+aujourd'hui à plus de 150,000 les Franco-Canadiens répandus aux
+États-Unis; il est vrai que dès 1850 ils estimaient cette émigration
+plus haut que nous ne le faisons.&mdash;p. 327.</p>
+
+<p>En relevant les paroisses catholiques des États-Unis en 1853, nous
+trouvons sur le lac Ontario et le lac Érié, dans le comté de New-York,
+7 paroisses où le service se fait en français, savoir: Petite-France,
+Oswego, Rochester; 2 paroisses à Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek
+et Rosière; en Pensylvanie, 2 paroisses près Meadville, savoir:
+Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivière
+Toussaint, près Sandusky, et Saint-Walbert, près Versailles, comté de
+Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de
+familles émigrées de France et d'une vingtaine de familles
+allemandes.&mdash;p. 328.</p>
+
+<p>En 1856, le gouvernement fit procéder à une enquête sur les causes de
+l'émigration. Cette enquête qui provoqua plus de cent rapports détaillés
+ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les
+causes suivantes à l'émigration: 1&mdash;Le manque de chemins et de ponts
+pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de
+la couronne; 2&mdash;les concessions abusives de vastes étendues de terres
+faites autrefois par faveur ou intrigue à des individus ou à des
+compagnies; 3&mdash;le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie
+de la population, réduite durant les longs hivers à une inaction forcée
+et préjudiciable; 4&mdash;les vices d'administration qui existaient dans le
+mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois
+faites au commerce sur ces mêmes terres;&mdash;enfin plusieurs autres motifs
+qui ne sont qu'accidentels ou locaux.&mdash;p. 187.</p>
+
+<p>M. Ducharme, un des déposants de cette enquête, établit qu'il avait
+personnellement constaté en 1852 la sortie de 2,165 émigrants
+canadiens-français, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855,
+total, près de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les
+omissions inévitables dans les observations d'un seul particulier.
+D'après la même personne, la moitié de ces émigrants se compose de jeune
+gens ou ouvriers isolés, l'autre moitié de familles entières; une partie
+plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient
+très peu des seconds.</p>
+
+<p>D'après le sens général de l'enquête et l'opinion communément
+répandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnées ne
+correspondraient guère à plus de la moitié des émigrations. On peut
+juger par là dans quelle proportion le mal agissait sur une population
+aussi peu considérable.&mdash;p. 330.</p>
+
+<p>Voici l'état statistique qui nous a été transmis sur la population
+canadienne des frontières de l'État de New-York: 1&mdash;sur le lac
+Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh
+et Keeseville 800 également, à Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga
+1,000 à 1,200 âmes; 2&mdash;sur la rive du Saint-Laurent et à la tête du
+lac Ontario, à Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la
+Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens,
+ce qui peut supposer 6,000 âmes; enfin au cap Vincent et à Rosière, sur
+le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans
+l'intérieur des terres il se trouve encore quelques villages où l'on
+compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme à Malone,
+Châteauguay, etc. «Les Canadiens, ajoute M. l'abbé Mignaut, conservent à
+l'étranger leur langue, leurs usages, et le précieux trésor de la foi,
+presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai été témoin
+depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent
+le Canada.»&mdash;p. 334.</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 émigrants
+canadiens aux États-Unis; depuis lors, en considérant le grand nombre
+d'émigrants de 1850 à 1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien
+d'exagéré à supposer, d'une part, que ce chiffre s'est élevé à 100,000
+par 36,000 émigrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces
+100,000 émigrants, tous jeunes en général, doivent s'être doublés
+aujourd'hui, ci: 200,000 individus.&mdash;Les 20,000 Canadiens laissés dans
+l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien être pris en ligne de compte
+pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens restés dans leur
+pays s'étant presque décuplés deux fois dans ce même laps de temps),
+ci: 100,000 individus.&mdash;Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants,
+voyageurs, dispersés ou perdus dans l'ouest avant 1760, représenteraient
+certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente
+ans, au moins 350,000 âmes.&mdash;On voit donc que, même en tenant un large
+compte des Franco-Canadiens déjà comptés par nous sur les frontières,
+notre calcul est extrêmement modéré quand nous évaluons à 500,000
+individus la déperdition éprouvée par la population canadienne, chiffre
+dont elle bénéficierait aujourd'hui si elle n'avait pas été constamment
+décimée par des émigrations de toute nature.&mdash;p. 336.</p></div>
+
+<p id="fn_5">{5} Ce document emprunté à un journal de l'époque, était signé par
+MM. L. O. Loranger, président, et Alfred LaRocque, fils, secrétaire
+du comité d'organisation.</p>
+
+<p id="fn_6">{6} Cet appel, daté du 17 mars 1874 et publié dans plusieurs journaux,
+notamment dans <i>L'Écho du Canada</i> du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est
+reproduit ici de façon incomplète puisqu'il se terminait ainsi:
+«Un comité composé de Rév. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd.
+Gagnon et Fred. Houle, a été chargé de se mettre en rapport avec
+vous, à ce sujet, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour
+organiser le mouvement aux États-Unis. Le Comité d'organisation,
+MM. L. Loranger, Président, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit
+Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, André Lapierre, Guill.
+Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr
+W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault,
+Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois,
+P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils,
+Secrétaire du Comité d'Organisation.</p>
+
+<p id="fn_7">{7} À propos de cette association, consulter la chronique à la date
+du 11 avril 1874.</p>
+
+<p id="fn_8">{8} L'Écho du Canada était alors publié à Fall River sous la direction
+de l'auteur. [L'article qui suit est tiré en partie de L'Écho du
+Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.É]</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE ***
+
+***** This file should be named 14536-h.htm or 14536-h.zip *****
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+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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