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HENRY BERTHOUD + +Bruxelles, +Librairie Allemande, Française et Étrangère +De Mayer et Flatau, +Rue de la Madeleine, 5 + +1849 + + + + + + + +CHAPITRE Ier. + +MYNHEER BORREKENS. + +Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de +l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme +jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et +sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied. + +Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient +pas encore tout-à -fait terminés, il entra dans une petite salle ou se +trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des +chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau +qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la +baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une +promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux. + +Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se +rendit à l'église voisine de Notre-Dame. + +Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil +de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint +sacrifice de la messe. + +Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la +foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée +de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de +tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son +logis. + +Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme +lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté, +quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la +main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette +femme, une misère honnête. + +--Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la +femme. + +--Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il +y a un an. + +Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer +convulsivement le pas pendant quelques secondes. + +--Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation +qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais +seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres +innocents!... + +Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes +remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater. + +Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main. + +--Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses +grosses joues roses. + +--A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau +cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons +d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un +bambin. + +--Et comment te nommes-tu? + +--Claes, mynheer. + +--Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux +morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant +laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au +revoir! + +En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes, +le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chère Isabelle me saura gré +de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il. + +Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une +voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer +Rubens, qui lui fit tourner la tête. + +--Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant +une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une +soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour +saluer le peintre célèbre. + +--Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car +je devais me rendre chez vous aujourd'hui. + +--Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin. + +--L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir, +mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de +terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le +jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi. + +--Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est +bien sans m'en douter, s'écria l'artiste. + +--C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer +Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent +que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous +sera remise aujourd'hui par entremise de procureur. + +--Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette +nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable. + +--Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher! +Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de +notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah! +mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre! + +--Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent +par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils +prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin! + +--Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens. +Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier, +de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite +qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler +de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale. + +--Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut. + +--Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous +le répète. + +--Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare! +Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur +prouver qu'ils ont tort. + +--Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua +mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit. +A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance +que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une +affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent. + +--Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider! + +--Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens, +dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté +à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de +défendre? + +--Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque +impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître +Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les +inconvénients. + +--Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un +conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se +réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez +d'émettre mon opinion... + +--Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les +bras. + +--Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint +Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier +le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit +plus question de rien entre nous! + +---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil +sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me +paraît un saint quelque peu apocryphe. + +--Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses, +mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai +votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les +deux parties. + +Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire. + +--Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des +arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en +coûte un _cromsleers_[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce +que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand +comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers +veulent lui intenter n'existe que dans ma tête. + +[Note 1: Petite monnaie du pays.] + +En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et +après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une +vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon, +de salle à manger et de parloir. + +L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et +prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées +diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de +plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement +absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper +le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point +entrer le roi des arquebusiers. + +C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule +en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre +côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure +nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne +d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un +mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves +miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à +tracer sur le vélin de leurs manuscrits. + +--Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec +plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits +finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore +aux brouillards et aux traîneaux de ton pays! + +La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens. + +--Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en +imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés +les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon +père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de +leur perte! + +Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux. + +--Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste +douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort +imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils! +Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans +quelques jours vous serez mère. + +--Vous avez raison, mon père, dit-elle. + +--Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour +ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur +d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les +arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef. +Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de +l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les +privilèges de ceux qui l'ont choisi. + +Là -dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa +belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers +pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous +les membres pour le soir même. + +Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de +l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents +ans se réunissaient les membres du Serment. + +On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les +lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle +les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des +bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le +bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume, +et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette +table. + +A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient +place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue +en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées +des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle, +et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit +la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le +_Congrès de Munster_. + +Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au +bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche +dais de velours. + +--Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir +que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de +droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens. + +Il s'interrompit un moment. + +--Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés. + +--Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser +les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le +remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin; +j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis, +en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au +Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint +Christophe. + +A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation +se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître +Borrekens, un sourire d'orgueil. + +--Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont +point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit +jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de +leurs plus ardents désirs gue je réalise. + +Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette +pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et +de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu, +demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure +une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil +et soumis la chose à la délibération de la corporation. + +Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et +finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande, +et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances. + +Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement +détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de +déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était +toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il +prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les +esprits faibles et flottants, c'est-à -dire la majorité, se mirent à +crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés; +la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la +bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne +contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la +violence à la discussion. + +Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens +allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui +s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si +clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu +par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante, +irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians +Kniff. + +Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine, +son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec +laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur. + +Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la +parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le +droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais +comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la +bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris +la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force +herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la +tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût +passé. + +Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun, +nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même +des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que +mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers. + +--Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de +la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire. +Merci et à charge de revanche! + +Le jeune homme sourit. + +--Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers, +mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux. +Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai. + +--Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune +homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van +Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont +trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre. + +--Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je +n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van +Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper +avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de +saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis +longues années, se couvrent de poussière dans ma cave. + +En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait +la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous +ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé. + +--Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère, +fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est +un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer +Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a +tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine +n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps +de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon. + +Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance +au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère +rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les +ordres de son beau-père. + +Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il +eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil +semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au +coeur. + +Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du +repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer +deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à +baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son +hôte. + +--Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens, +que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu +communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre, +par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune +homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise +barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec +eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa +femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père! + +Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre +de la seconde bouteille de Claret. + +Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même +bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière +bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner +son logis. + +Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore, +comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant: + +--Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son +regard doux et triste va droit au coeur! + + + +CHAPITRE II. + +LES JUMELLES. + +Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre +célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du +roi des arquebusiers. + +Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta +son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de +la familiarité. + +--Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il; +faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures; +vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se +montrer satisfait de l'échange que nous avons fait. + +Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné. + +Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de +velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large +médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa +confrérie. + +La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était +un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement +vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient +rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long +séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà +justement célèbre en Europe. + +Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé +familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre +pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en +connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste. + +--Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi +de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des +Arquebusiers d'Anvers. + +L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer +Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient +exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse. + +Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait +s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au +seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention. + +--Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre, +continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que +je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de +quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi. + +Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que +celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les +portes d'un immense atelier. + +Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était +la célèbre _Descente de Croix_. + +Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda +un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil +chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété +fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir +ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse +main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en +sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la +sublimité. + +--Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en +riant. + +--Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre, +d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est +de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain +que nous vous avons cédé!... Et cependant... + +--Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en +riant. + +--Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur +patron saint Christophe. + +--Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à +ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe, +portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que +le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq +figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq +Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a +lieu d'être satisfait. + +Mynheer Borrekens hocha la tête. + +--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, +laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer +Borrekens le géant qu'il désire. + +--Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent +d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand +dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller +Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre! + +--Mais puisqu'il ne vous satisfait point? + +--Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux +et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des +enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du +Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre +l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier +Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange +d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham +paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans +toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant +de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit +d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût. + +--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer +Borrekens? Je ne m'en doute pas. + +--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez. + +--Je vous jure que non, sur mon âme! + +--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer +Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet. + +--Vous me rendrez service en me l'apprenant. + +--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à +ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe +apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets? + +--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à +Rubens; chaque volet a deux faces. + +--Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette +objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant +habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée +jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi. + +--Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à +entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la +tête et du bonnet, au besoin. + +--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint +Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur +l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à +une condition. + +--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les +yeux étincelaient de joie. + +--Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me +fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et +venez nous tenir compagnie, le verre à la main. + +--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment +ne voulez-vous pas qu'on vous aime! + +Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la +ville d'Anvers. + +Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens. + +--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les +plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme, +la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il +appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point +le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau +matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la +dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à +parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment +des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité, +lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers. + +--Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi! + +--Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens +pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble +action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie. + +Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se +rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il +allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui +faisait l'orgueil de la ville d'Anvers. + +Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son +grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies +de sa maternité prochaine. + +L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la +jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait +si bien à ses traits pâles: + +--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père? + +--Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à +dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le +chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets +pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je +te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de +Malines, que je fasse honneur à mon hôte. + +En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et +lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe +affectueux de la tête. + +Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la +main à son ami, sans que celui-ci répondît. + +--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il. + +Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête. + +Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de +nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer +Borrekens. + +--Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le +bourgeois. Adieu, ma chère bru. + +Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre +enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa +vivement. + +Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme +pris en faute. + +--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous +le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans +me voir. + +--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait. + +--Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont +que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant. + +Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce +jour-là , pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon. + +--Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont +point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon +pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient +fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu +moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la +Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en +ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il +y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je +ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme +averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux +hommes. + +Là -dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra +la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort +déconcerté. + +Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi +dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je +n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour +comme du reste de ma vie! + +Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les +mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait +d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie +matérielle. Et il se plaignait du sort! + +Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de +mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage +en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands +seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée, +sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait +preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en +montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois. +Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner +les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à +table, placé à ses côtés. + +Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique +Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont +la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de +son mari. + +Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de +musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des +serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui +dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit +de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses +excuses au maître de la maison. + +Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi +prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de +reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de +course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le +parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite +vieille vêtue de noir: + +--Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille? + +Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux, +détourna la tête et ne répondit point. + +--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il +arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée? + +--Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que +son état le comporte. + +--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a +si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant! + +Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la +chambre. + +Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait +point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux +jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver. + +--Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs +mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les +bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce +sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils. + +En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux +enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait +placés dans le même maillot. + +--Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette +manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux +enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée! + +--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa +voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille. + +--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria +Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme; +car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre +patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe +de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude, +on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous +faire parler, vous restez muette comme un poisson. + +--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un +monstre! riposta aigrement la sage-femme. + +Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les +langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un +ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre +les unissait entre elles. + +A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants +pour reprendre bonne contenance. + +Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien +de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans +remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout +ceci? + +--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien +fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la +sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre. + +Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la +jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât +ses enfants. + +Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans +les bras de Thrée: + +--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre +fils est ressuscité deux fois pour nous! + +Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du +brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez +le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive +préoccupation. + +Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des +deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à +l'autre. + +Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive +sensation parmi eux. + +--Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc +de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche. + +--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort +singulier, répondit le vieillard. + +--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival +d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art +auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous +point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du +lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des +Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres. + +--Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et +de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par +saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je +n'hésiterai point. + +--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et +d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une +opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens. + +--Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay +veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge +de lui faire voir les jumelles. + +Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens. + +Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce +qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; +l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay +rentrèrent dans la salle à manger. + +--Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait +avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère +cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi +singulière naissance et d'une si merveilleuse opération. + +--Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, +aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait +tout bonnement un muscle à détacher. + +--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie +encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une +des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez +au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour +célébrer cette solennité. + +--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit +Buckingham. + +Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une +riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou. + +--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille +Angleterre, lui dit-il. + + + +CHAPITRE III. + +SIMON. + +Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion +et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur +du roi du Serment des Arquebusiers. + +Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre: +sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution +affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la +pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de +recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de +Buckingham. + +Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter +Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de +l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les +manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait +avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de +la maison. + +Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les +joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et +conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre +le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise +quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente. + +Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait +avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par +les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle. + +Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide +au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que +Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le +jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se +trouvaient couchées les deux jumelles. + +Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la +main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans +l'une des deux poches de sa jupe. + +--Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme, +ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants? + +--De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les +fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui +a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment. + +--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants, +répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement, +au sortir de la messe. + +--Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir +ainsi tout-à -coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas +plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel +embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va +pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement +pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût +lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme. + +Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque +de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à +Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à +résoudre. + +Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses +mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais +il s'en remit bientôt. + +--Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en +soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en +ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon? + +A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il +s'écria en joignant les mains: + +--Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses +enfants? Oh! c'est trop de bonheur! + +--Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une +visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais +trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante +convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en +tous sens. + +Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait +tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle +décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement +assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que +l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois. + +A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux +marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa +filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans +tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle +Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on +peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce +n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et +de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du +ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement +bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du +cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que +ne réprimait déjà point sans peine Simon. + +Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut +que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de +la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et +les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les +curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus +que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et +ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville, +qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de +son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers. + +Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs, +les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et +jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les +saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens +avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines +mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau, +remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient +vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les +distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il +ramena sa commère chez mynheer Borrekens. + +Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs +cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent +les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant +avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain +généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit +l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante +supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens, +personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce +beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les +coeurs. + +Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à +se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux. + +Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut +avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le +vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et +Simon. + +--La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme +et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et +dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord +Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment +des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La +femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et +les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle +journée! + +--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette +splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne +manquait pas d'amertume. + +--Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien +accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions +des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté +et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos +compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite, +laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres. + +--Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et, +néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame +Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des +rires de chacun. + +--Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon +qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de +m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi +plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place +quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle +pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir? + +Là -dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de +recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur +lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox. + +Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme +qu'elle avait été bruyante la veille. + +Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui +s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à +replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer +les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille, +tout était solitaire et silencieux. + +Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans +un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le +coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le +regard du maître. + +C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses +filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de +pâleur qui lui séyait à merveille. + +Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer +Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune +fille. + +Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne +contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble. + +--Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et +dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant. + +Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau +et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement. + +--Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque +temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma +filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut +en dépendrait. + +--C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!... Ils +ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les +distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon, +quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient +qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles +s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent +ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein. + +Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première +dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront +papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les +joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes +enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours! + +Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites +filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de +dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues. + +Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur +qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle +insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive. + +Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de +mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à +sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la +jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec +le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit +lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole, +et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main +avec autant de respect que si c'eût été une reine. + +Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette +dernière, qui le reçut avec affection. + +--Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir +me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite +de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée, +j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son +regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à +ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains +riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition, +comme vous. + +Ce soir-là , le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne +l'avait vu aussi heureux. + +Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille +Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles +commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà +quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et +Simon van Maast. + +Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même +heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion +de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était +assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux +petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur +les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en +allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de +mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour, +n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels: +personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût +manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée +elle-même. + +Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un +dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à +table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter +sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer +Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il +aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants +l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard +Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie +douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun, +du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait +les deux jumelles. + +Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle +qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur +taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur +voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux +par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore +malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient +ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le +même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient, +souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se +tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret +de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût +séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne +savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme, +Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un +seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux +ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans, +depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient +l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur +apporter un témoignage de sa sollicitude. + +Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné +une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il +n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde +dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne +s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point +elles. + +Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument +dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était +fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui +était plus triste encore! + +Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à +dame Thrée. + +--Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi; +je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu +m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre +affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la +reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a +épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il +m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et +vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses +enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je +serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin +de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez +lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils! + +Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur +la poitrine et les yeux pleins de larmes. + +Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne +amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants +et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa +poitrine était pleine de sanglots! + +Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens +sa visite accoutumée. + +Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même, +s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui. + +Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente +pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait +de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe +Colomb. + +Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en +larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement +dans ses bras en les couvrant de baisers. + + + +CHAPITRE IV. + +LE MÉDECIN DE LEYDE. + +La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son +histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples +heureux, suivant l'expression de Montesquieu. + +Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une +profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames +de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche, +c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce +monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si +ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans +la famille bourgeoise. + +Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de +van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si +ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi +des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en +arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer +sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il +avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire. + +Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa +beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait +pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre +incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la +plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa +taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse, +mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y +avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau +visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de +l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont +conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se +montraient si passionnément éprises. + +Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté +était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons +pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un +instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande, +si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje +d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms +d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de +certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne +pouvaient rien apercevoir. + +Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje +n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour, +quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et +le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne +pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes +les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère +elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de +pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient +à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours +ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près +de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines, +le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur +son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son +voile sur le front d'Agathe. + +Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta +un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux +soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant +chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et +contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins +d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait +avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants. +Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une +comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la +fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille +en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez +Annetje. + +Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le +vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à +l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés +de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux +affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à +la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun +des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à +diminuer les accès de ce mal étranger. + +Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer +Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages +du temps. + +Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il +le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le +suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui +prenaient un caractère de gravité. + +De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de +Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et +l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment. +Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à +la maison déjà princière de l'illustre artiste. + +Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de +la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur +laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus +obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme, +Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que +par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de +sa passion. + +Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense +amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le +tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il +s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens +dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène +consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui +subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des +femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se +connaissait en ce genre d'agneaux et de lions. + +Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il +demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés +d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le +vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître. + +Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le +lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à +une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits +madame Rubens. + +Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez +lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et +d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens. + +Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi +jusqu'à la plus grande dame d'Anvers. + +--Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui +dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme? + +Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire +quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint +reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang. + +A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement +les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des +valets. + +--Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là , mon compère, et tout en +travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites. +Voici près de trois ans que je ne vous ai vu! + +--Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et +de sa fête, répondit mynheer Borrekens. + +--Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques +qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous +traiter avec tant de cérémonie? + +Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la +valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand +palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore +mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec +une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de +préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens, +et qui n'était rien moins que l'_Érection de la Croix_, ce divin +tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien +de Pierre-Paul Rubens. + +--Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon +compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être +agréable? + +--Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne +sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux +enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des +médecins ne peut rien. + +Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui +suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion +ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler. + +--Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï +conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait +de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un +secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce +médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le +siècle dernier. + +Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer +quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires. + +--Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut! +Béni soit le jour où je vous ai connu! + +--Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau +pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop +légitimement. + +Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui +feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de +s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_Érection de +la Croix_. + +Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient +de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener. + +Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens, +tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de +mots, ce qu'il voulait savoir de lui. + +--En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel +que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune +encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la +journée dans une maison où personne ne pénètre. + +D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à +Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y +trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un +sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière +la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un +homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été +recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au +dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de +bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien, +comme disent les bonnes gens à Leyde. + +--Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens. + +--Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son +voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il +vint tout-à -coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la +part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les +enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre +homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et +qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à +trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine +poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit +à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on +est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres +malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des +conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le +malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si +le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et +proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme +non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent +pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence. + +--Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde +guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de +venir donner ses soins à vos enfants. + +Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un +mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde. + +--Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la +ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère. + +Rubens sourit à son tour et n'en écrivit pas moins la lettre au médecin +de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page: + +--Faites venir Pitremann, lui dit-il. + +Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer +Borrekens ne tarda point à venir. + +--Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y +remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez, +et n'épargnez pas les chevaux. + +--Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main +de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras. + +Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne +nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans +cette maison désolée. + +A quelques jours de là , le domestique allemand de Rubens revint harassé +de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la +réponse du médecin de Leyde. + +«Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera +son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui +exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre +cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à +Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice +du chevalier Rubens.» + +A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de +Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute +la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne +put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la +préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre. + +Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis +longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et +qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde. + +Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait +à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient +partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de +quelques jours. + +Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors +d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou +quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des +femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette +époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de +litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient +beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval. + +Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde. +Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures. + +Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de +Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se +rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume, +chez le médecin américain. + +Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait +encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait, +quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer, +mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui +assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié. + +--Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle. + +--Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens +tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir. + +--Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait +point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour +l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens +comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant +de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi +heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a +enseignée. + +--Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit +à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se +trouvait. + +C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui +forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu +qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand +corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang +de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et, +confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le +médecin tout-puissant contre la fièvre. + +Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y +trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on +reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise +était chargée de la direction domestique de ce logis. + +Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva. + +Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive, +tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres +de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente. +Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la +digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens, +à faciliter ces transactions de conscience. + +Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de +Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître +l'attendait. + + + +CHAPITRE V. + +LE CABINET DU MÉDECIN. + +Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié +hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au +visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens +pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait +toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du +Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer +l'attention sur son maître. + +L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères; +aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins +rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de +signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments +prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se +conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de +serviteurs d'une nature à part. + +Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà +de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la +vieille juive et à un démon que l'Indien. + +Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil +perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste, +qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre +dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds. + +Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il +eût jamais vu. + +Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour, +devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés +et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce +moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les +différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois +bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets +lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les +murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur +les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu +l'appartement. + +Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de +nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes +inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour +former un trophée barbare; là , c'étaient des coiffures et des manteaux +couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de +bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques +qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de +l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de +toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui +n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des +habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux +étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre +immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux; +déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes +plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns +d'entre eux avaient construit leurs nids. + +Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la +bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait +de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de +ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de +riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit +par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens +que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des +malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de +complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur +l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de +Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du +meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les +moindres mouvements de son maître. + +Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel +animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du +petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue +abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge +et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle +entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau. + +Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte +sur l'épaule de son maître; celui--ci prit, dans un magnifique plat de +porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta: + +--Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour +parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi +à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles. + +L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le +bras de celui qui lui parlait. + +Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait +d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait +dans la chambre. + +--Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite, +savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de +mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous! + +--Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le +médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser, +et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos +désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le +Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si +vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère. + +--Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient +supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je +ne vous les eusse point amenées avec moi? + +--Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre +ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite +avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du +génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si +cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous, +Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez. + +Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde +attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front +chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste +bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil +du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le +temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui +décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina +le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit +imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique. + +--Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai +à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le +linceul de ses enfants. + +Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée +subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il +tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir +sous son teint basané. + +--Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet +qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée! + +Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et +se mit à marcher à grands pas. + +--Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle, +mon Dieu! + +--Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai +reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence +de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles +vivre ou mourir? + +--La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été +sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore +malgré le temps et l'absence! + +--Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes +que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi +l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre +nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir +désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle +vous paierait par son amour du salut de ses enfants. + +--Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais +éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant, +pour Anvers. + +--Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui +dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers; +nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons +bientôt de vieux amis. + +Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur +adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva +les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles +d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien. +Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après, +ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés. + +Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil, +dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla, +et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son +chien qui le suivit. + +Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du +chien, partait à franc étrier pour Anvers. + +Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame +Thrée. + +C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et +l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il +avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide. + +Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la +porte. + +Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de +violence qu'il put à peine prononcer ces mots: + +--N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens? + +--Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve: +que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous +recevoir. + +--J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins +pour vos enfants. + +--Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens +en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien +douloureux. + +En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où, +quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la +dernière fois. + +Elle était encore là , mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée +devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec +tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père +et l'étranger. + +--Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens. + +A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon: + +--Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma +vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers +sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous. + +--Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la +fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis +qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour +qu'elle nous vienne en aide. + +Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière. + +Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec +quelle émotion, on le comprend! + +Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles, +écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques +minutes avec attendrissement. + +Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique +la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles +étaient encore d'une indicible beauté. + +Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses +lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur +sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur. + +Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait +avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses +mains la vie de ses enfants. + +Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient +les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient +manifestés. + +Quand elle eut satisfait à son désir: + +--La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai +rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je +ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée. +Pourriez-vous me donner un logement chez vous? + +--Cette pièce voisine du parloir... + +--Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile +que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus +nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre +jardin. + +Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si +bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu. + +Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet +incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et +d'y installer le médecin. + +Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de +l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles. + +--Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée. +C'est aujourd'hui le jour fatal. + +Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une +table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or. + +Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à +l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un +gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien, +et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à +chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet. + +Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au +chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste +expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée. + +Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de +sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en +compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des +nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prières, elle reportait +avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles. + +Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure +habituelle ne commençait à se manifester. + +Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt +brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs +joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs +fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et +n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y +avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil. + +Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers +le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et +voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel, +comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance. + +Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se +réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales +de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les +transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être +indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui +tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa +poitrine, en versant des larmes de joie. + +--Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin. +Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous! + +Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute. + +--Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée, +répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la +maladie et disparaît en même temps qu'elle. + +--Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous +m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes. + +--Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants! +Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour +que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut +plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette +oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin. + +--Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus? +Toute notre maison vous appartient. + +--Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire +quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres... + +--Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres +désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous +laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants! +Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il +s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous +connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche, +éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un +ancien ami perdu. + +--Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne +put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un +étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques +années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et +flétri son front de rides encore plus profondes! + +--Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce +pas? + +--Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils +savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le +pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant +quelques instants de repos. + +Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur +pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main +à ses lèvres. + +--Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la +vie? + +--Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections, +ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles. +Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le +font tomber dans un abîme de désespoir! + +En achevant ces mots il se retira dans le pavillon. + +Thrée le suivit longtemps des yeux. + +--Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus +promptement encore que mes yeux! + + + +CHAPITRE VI. + +CONVALESCENCE. + +Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à +l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la +porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces +grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de +la chaire et de la chaise. + +--Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans +ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que +ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux +d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa +patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver. + +Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus +poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi +suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir? +L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient +plus depuis longtemps. + +En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus, +courut à Simon et s'agenouilla devant lui. + +--Simon! dit-elle, Simon! + +Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast. + +Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer. +Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et +entrecoupés de sanglots. + +Thrée était toujours à genoux. + +--Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous +avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez +de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où +mes enfants seront guéries. + +Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse. + +--Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu +obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le +sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur +tout entier! + +--Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles +semblables! + +--C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne +pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne +vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir, +chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon +amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous +aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré +l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes +du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non! +Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus +d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du +coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel! + +Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres +errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde +lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées. +Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent +voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la +pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire +furent ces mots: + +--Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime! + +--Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant, +Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le +jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes, +peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous +m'aimez comme je veux être aimé! + +Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au +ciel. + +--Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais +dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il. + +Puis, comme elle détournait la tête en silence: + +--Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures, +qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses +et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours +encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux +que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus! +Maria! Ai-je bien fait d'accourir! + +--Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller +chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde. + +--Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez +Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en +jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point +prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à +Anvers où j'avais tant souffert! + +--Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout +entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées +que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous +démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après +avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse. + +Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce +moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur; +mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme, +il tenait les yeux fixés à terre. + +Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit +la première. + +--Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a +retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne +retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le +médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois +avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence. + +Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils +allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au +soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison. +Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout +de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable. + +--Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler +connaissance avec vous. + +Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père. + +--Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et +je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore, +ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de +son pied les figures que sa canne avait tracées. + +--Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée. + +Borrekens releva la tête. + +--Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du +mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause +de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses +chagrins ou du moins pour les partager avec lui? + +--Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de +Simon? + +Il fixa attentivement les yeux sur lui. + +--Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son +teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la +Flandre. + +--Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez +point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir, +défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff? + +--Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le +vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse! +en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du +désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre +pays. + +Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les +souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout +mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne +l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en +remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon +lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette +chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se +sentait pleine d'espérance. + +Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée, +la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens: + +--Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare +pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai +apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer +dans le pavillon et m'acquitter de ce soin. + +--Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée. + +--Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et +qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de +dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de +l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre +sifflet d'argent. + +Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de +ses enfants. Là , dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au +milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration +régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux +événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis +le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses +enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut +bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était +Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à +une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis +quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni +la perte de tout espoir. + +Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à -deux heures +de là , c'est-à -dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures +du lit. + +Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de +mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues. + +Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle +ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient +donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les +exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les +avait baignées de sueurs. + +Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles +saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de +ses rayons leur chambre et leur chevet. + +Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant +d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons +aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses +de ses filles. + +--Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à +l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise! +Notre-Dame soit bénie!... + +--Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens +heureuse! Embrasse-nous encore, mère! + +En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées +par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur +le seuil pour le considérer quelques secondes. + +A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des +bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les +draperies de leur lit. + +Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or +dans laquelle brillait une liqueur vermeille. + +--Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite +vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues +la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments +héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre +tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre +mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai +fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du +Nouveau-Monde. + +Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux +pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un +lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une +demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants +avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes +filles un palais de fées. + +En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de +toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts +du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait +contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une +sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure +étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage +à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la +peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question +dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui. +Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au +vent et sa splendide queue déployée comme un étendard. + +Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier +dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras, +dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux +nouveaux où il se trouvait transporté. + +D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle +inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros +chien, de l'écureuil et surtout du serpent. + +Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la +queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla +doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre. + +Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son +maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême, +une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le +contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe. + +Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau +du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à +maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de +la jeune fille. + +Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son +indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des +affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du +Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux +injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la +couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de +Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob +n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des +caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait +charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il, +quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin, +résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses. +Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût +avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses +esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote. + +Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la +pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il +passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait +d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la +sollicitude la plus tendre. + +Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes +heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de +souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations +ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil, +les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu +monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour +elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination. + +Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent +Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était +le signal de la retraite. + +Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses +heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement, +jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se +prolongèrent davantage. + +Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures, +à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à +triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes +filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur +qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la +pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint +coloré et vivant de la jeunesse. + +Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes +chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer +l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les +deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles, +pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang +de l'autre. + +Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il +n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens: +il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les +reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient +un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats. + +Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident +excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie +digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues +à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent, +et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de +s'associer à leurs jeux. + +Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux +jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât +à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris +tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà +trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère +de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille +de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction. + +Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le +costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample +jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et +laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait +combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa +personne. + +Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la +tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée. + +Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui +se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux +inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon. + +Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon, +qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les +journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le +despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion. + +Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie, +retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de +son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer +Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules. + + + +CHAPITRE VII. + +HISTOIRE D'UNE ÉCORCE. + +Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda +point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les +conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour +lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam, +de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande +méridionale. + +Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir +la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés +d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage +du médecin. + +Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage +célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre. +Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur +imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait +que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et +attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de +fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires +considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres. + +Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses +fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne +prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions, +quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur +bizarrerie. + +Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze +heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de +Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre. + +Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait +exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à +prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait +l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens +ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison +complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité +des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de +toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout +d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien +se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour +le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son +indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de +sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la +difficulté rehausse son plaisir. + +Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir +passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules: +ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje +d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux. + +Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre +et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens +avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une +justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout +le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs +les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup +voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler, +surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à +conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les +merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait +avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans +enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on +voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage +pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en +était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens +tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses +regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient +littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles +pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait +Simon. + +Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde. +Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les +moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire +leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces +soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs +charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes +de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à +décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il +de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses +forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées +depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses +d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains +avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en +blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se +faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs. + +Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour, +Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob, +en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever +du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il +racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens +fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux, +l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une +flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les +animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait +chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué. + +Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit +dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables +souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde. + +Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait +encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une +civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation +européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se +trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin +extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la +hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans +un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu +avenantes à l'oeil. + +--Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle +cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité +desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés. + +Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille +avait éparpillés à ses pieds. + +--Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un +peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre +soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de +cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos +joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui +désolait tant votre mère. + +Et comme elle le regardait avec surprise: + +--Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de +guérir la fièvre. + +--Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce? +demanda Rubens. + +--Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela, +j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que +Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau. + +--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée? + +--C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si +la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre, +de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent +dompter, redeviendra invincible. + +--Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami? + +--Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée. + +--Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire +que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard. + +--Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me +la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc +toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse. + +--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le +récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces +plaintes de Thrée. + +Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais +forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre +de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses, +et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux +boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine +percée d'une balle. Déjà , d'énormes chiens, dressés à cette affreuse +chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand +un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais +admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut +littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie. +Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes +épaules, et je l'emportai dans ma tente. + +--Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes. + +--Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur. + +--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine +sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me +débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je +déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait +reposé sa tête sous ma tente. + +Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs +lèvres la main de Simon. + +Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul +j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que +les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais +de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine, +soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et +inébranlable: le vieillard fut sauvé. + +Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie. + +La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener +avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir +autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre +qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort +problématique la guérison de ce pauvre homme. + +Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un +bois. + +La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard, +je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis +une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle +cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put +y parvenir et se prit à pleurer silencieusement. + +Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et +ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle +broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis +elle disparut légère comme une abeille. + +Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces +commencèrent à renaître, et à quelques jours delà , en rentrant sous ma +tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu. + +L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une +forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait +résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une +grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se +mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du +globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque +la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au +capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac +et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer +tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions +autant d'or? + +A huit jours de là , tous mes malheureux camarades et le capitaine +lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs +forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes. + +Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de +l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient +inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine +respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me +demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était +impuissante à leur donner. + +Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre +camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six +hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les +soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés +sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même, +avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous +sa tente, blasphémant et maudissant la destinée. + +Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois +jours après nous restions six hommes vivants. + +Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous +trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir, +et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon +eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse +qui caractérisent sa race. + +Déjà , à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir +me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune +Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en +fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque +nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si +promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre +que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne +action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur +reconnaissance. + +Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons +une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les +accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par +enchantement. + +Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses +visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans +le vase qui contenait mon eau. + +Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre +s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence, +mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné +dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de +moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le +délire s'empara de moi. + +Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une +jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon +visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la +cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à +mes côtés sur la même natte. + +Il me montra le ciel et me dit en espagnol: + +--Le Grand-Esprit est là -haut: il veut que les méchants meurent et que +les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra. + +Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux +enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive. + +Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la +cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu +l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence. + +--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu +seras mon époux et mon maître. + +--J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir +deux amours vrais! + +Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt. + +Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba +constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette +entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec +les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le +veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre. + +Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la +demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture +était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer +les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs +favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était +réservée. + +La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles +avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir +guéables. + +Le vieillard me dit un jour: + +--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon +fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le +tien. + +Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et +le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans +notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent +aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux. + +Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement +revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain: +J'ai des adieux à faire, alléguai-je. + +--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus +m'a chargé de vous remettre ce souvenir. + +Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble, +la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et +me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa +maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes. + +Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent +admiré, et je voulus le donner à son père pour elle. + +Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si +triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments. + +--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du +visage pâle. + +Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le +silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens. + +Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière +où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande +provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or. + +--On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le +vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le +bonheur! + +Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et +me fit signe de le suivre. + +Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet, +s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans +que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la +physionomie de son père, une seule trace d'émotion. + +Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une +de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent. +Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les +sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés. + +--Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous +ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place, +continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées +sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en +juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs. + +--Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe. + +--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje. + +C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes +formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon. + +Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans +l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il +faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en +évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris +une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter +au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente +permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était +accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme +étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et +dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art +de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient +ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient +les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau, +au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage +impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin, +maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne, +semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres, +sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble. + +Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait; +se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise +sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures, +et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des +Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire +de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures +de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers +temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en +traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur +la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes +et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté +antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle +avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des +bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en +comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune +fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se +décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur +son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les +lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant, +elle eût fait pitié même à une rivale. + +Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé +l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent +sur son visage, qui resplendit tout-à -coup, et presque sans transition, +de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel. + +Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le +visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les +joues d'or de Toporoo. + +Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait +ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans +interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte +d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait +le voyageur. + +--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel, +continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau +habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul +n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les +Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes +à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur +inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile +pour l'Espagne. + +Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus +nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué +que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux +fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait +joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands +tonneaux. + +Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies +pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle +Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux +de toute espèce. + +Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste +de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler +aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer +Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire +le plus le caractère. + +Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez +soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du +récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que +la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la +caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en +étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et +agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs. + +Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie +intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et +d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont +toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance +qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de +l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les +gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses +mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de +défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés +dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre +et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et +il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la +réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le +bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond +qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans +hésiter, sacrifié sa vie. + + + +CHAPITRE VIII. + +UNE ÉPIDÉMIE. + +On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais +brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent +la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent +point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population +et jettent partout la désolation et l'épouvante. + +Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les +brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à +peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme +l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique. + +Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se +manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et +voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides +de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit +d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant +avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées +mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait. + +Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades +avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois +cents que l'on en comptait. A deux jours de là , les hôpitaux étaient +devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier +habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent +individus mouraient par jour. + +Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut; +on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir +courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une +mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants. + +Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des +derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais +les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur +mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait, +on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé +par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que +Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence, +à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et +n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille +à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la +France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles +toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient +destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg. + +Tout-à -coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le +sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer +Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à +Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville. + +--Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien +apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent +l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la +sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour +l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur +que ces tristes nouvelles pourraient leur causer. + +--Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la +fièvre? + +--Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre +l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec +l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous +en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami, +plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire: +Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans +mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et +les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie +par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai +rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il +frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre +sa puissance fatale. + +--Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de +votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les +ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à +cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face +d'un pareil malheur! + +Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il +prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il +distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la +charité de tous ses clients. + +--La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les +maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son +ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus +sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours +à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas +encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas +chez eux. + +Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore +essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables +à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé +une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants, +incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un +secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût. + +--Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône +est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon +contre la fièvre, ajoutait-il en riant. + +C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins +fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop +copieuses. + +--Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu +au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur. + +Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il +répétait: + +--Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner, +c'est centupler l'aumône. + +Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une +partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma +voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en +verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des +veuves et des orphelins. + +Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin +célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait +guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon +marché de son or et de sa vie. + +Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les +moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes +devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir +commença à renaître dans tous les coeurs. + +Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement +accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y +avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une +femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie +indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par +sa forme et son usage, entre le voile et le manteau. + +A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser +d'absurdité passa par la tête de Simon. + +Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville +où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée +avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue +le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à +chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait +lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il +lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait +irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les +suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que +Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure +et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une +violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse? + +Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua +pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le +marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore +les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs +nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été +un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin +et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua +pas moins à suivre l'inconnue. + +Celle-ci disparut tout-à -coup devant une des maisons ou plutôt des +baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon +soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de +l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar +qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se +trouvait détrempé par une eau fétide. + +Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de +l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus +d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de +mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs. + +Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se +traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces +lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge +couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard +de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé, +luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses +efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les +haillons dont il les avait enveloppés. + +La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre +logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille. + +--Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui +nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma +femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants! + +Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au +cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là , la dame +inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa +faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait, +non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle +s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre +indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait +simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en +applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche +qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse, +d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants +blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs, +pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon. +Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le +soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de +petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des +camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur +mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit +un sourire de consolation errer sur ses lèvres. + +--Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite +dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin, +car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une +petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la +ville. Là , vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants +délivrés de cette maladie qui les abat si fort. + +--Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit +retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes +enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant! + +--Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses +larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et +bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin, +continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van +Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et +prochaine. + +--Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne +fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et +s'en va. + +--Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme. + +--C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement +Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer +van Maast. Adieu, bon espoir, à demain! + +--Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette +triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans +peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier. + +--Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée. +Adieu, à demain! + +--Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre +demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement! +Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si +beaux! + +Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune. + +Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète +de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu +familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles +qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée. + +Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de +Simon qui lui disait: + +--Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis. + +Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre +en flagrant délit de charité! + +Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast. + +Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en +silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix +émue. + +--Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse +que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne. + +Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui +couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût +permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce +l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi. + +--Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon, +et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à +l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est +un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues +surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos +souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de +vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour! + +--Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au +monde!... tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes +filles.... + +Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se +sentait le coeur déchiré. + +--Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté +ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous +souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage! + +--Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre +coeur du doute et de la défiance, chère Thrée! + +--Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon, +répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous +dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette +nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme. +Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais, +quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour +pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais, +quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge +m'a fait souffrir, mon Dieu! + +Il se fit un grand silence entre eux. + +--Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je +l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon +caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!... + +--Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu, +Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la +face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains +soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu. + +En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer +Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les +plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa +chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison. + +Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et +ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle +venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas +heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont +il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne +répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux +sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui +souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après +avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait +solliciter une caresse. + +Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive +accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons, +dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait +à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la +pipe dont il humait la fumée. + +Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux +d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon. + +Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses +idées. + +--Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne +saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur, +venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon +âme! + +En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre +dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque +aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et +caressantes l'appelèrent. + +--Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper! + +Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient +complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main. + +--Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne +point souper avec vous ce soir. + +--Là ! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants +sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant; +mynheer Simon ne nous aime plus! + +--Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine +d'Agathe avait cependant amené un sourire. + +--Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta +l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente +peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore, +je ne partage pas leur faiblesse. + +--Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés! + +Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en +frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer +Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre! + +--Si je refuse d'obéir. + +--Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle. + +En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit +Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et +toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme +de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se +précipitèrent, avec lui, hors du pavillon. + +Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop +joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et +l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta +sur l'épaule, où il s'assit triomphalement. + + + +CHAPITRE IX. + +LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON. + +Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le +jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de +s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se +précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la +porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva +entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent +et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé. + +S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans +auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée +mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien +adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en +continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des +Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à +la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait. + +Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis +de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette +surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si +tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour +pouvoir se mettre à table. + +--Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient +les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant, +voici la reine de la fête qui arrive! + +Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un +riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une +petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une +magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par +la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à -dire en tâchant +de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de +l'étrange convive qui arrivait le dernier. + +--Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous +méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à +souper: Mlle Godecharles! + +Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté: + +--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer +Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années? + +La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût +fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la +plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le +respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique +de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux +espiègles et la vieille demoiselle. + +--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à +recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que +vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous +déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de +vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore, +chère demoiselle Godecharles, merci! + +--Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie, +embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait +reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez! + +Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui +s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage +digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux +deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère, +en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine. + +Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille +fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame +Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant +chacune sur le bras de van Maast. + +--Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il. +Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause. + +--Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre +demain la fête de saint Simon son patron! + +--Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous +célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos +bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa +fête. + +--Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point +quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où +il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx. + +Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement +inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans +un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le +bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table, +et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe. + +Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même, +maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait +adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon +qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux +du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses +aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui +fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin, +sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi +pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures. + + + +CHAPITRE X. + +LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON. + +Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables +tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas +flamands et hollandais au dix-septième siècle. + +Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire +le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu +exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un +tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis +d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le +bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un +artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois +l'élève favori. + +Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée +et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes. +Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire +ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment +des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une +charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast. + +Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se +trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que +l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait +prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se +reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait +au-dessus de sa tête. + +Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un +collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au +chiffre de Simon van Maast sortait de son cou. + +Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de +toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux +jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille +d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du +four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits, +le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon, +elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là , de leurs +charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert +comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans +un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux. + +Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs +enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les +festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point +quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait +apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa +d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite +en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il +y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait +cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait +que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne +sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection. + +C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun +remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive, +connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son +coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu +des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front +s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans +son coeur comme une chaleur douce. + +Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant +presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la +place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans +l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la +charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns +les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient +chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les +rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au +fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de +dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser +la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit, +dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste. + +Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des +ténèbres. + +Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère +est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort +prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande +horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe +d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi +des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation +venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple +dans les fastes de l'institution. + +Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre. + +Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses +traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur +expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses +beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues +sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que +par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si +vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration +dans toute sa personne. + +Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous +les convives: + +--Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui +réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et +mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon +van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours, +pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui, +ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon +fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai +pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à +bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de +cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni, +Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains. + +Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se +jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion: + +--Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous +réuniront, j'ose l'espérer. + +Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur. + +Agathe et Annetje pâlirent. + + + +CHAPITRE XI. + +LES DEUX SOEURS. + +Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses +habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement +agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église +de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des +marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la +prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que +l'artiste et le médecin se rencontrèrent. + +Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant +son bras sous le sien: + +--Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous +récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous +aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et +vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils. + +Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec +surprise: + +--Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il. +Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son +père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi +si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore +si moi-même je l'y trouverai. + +Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre +et le front baissé. + +Ce fut Simon qui releva la tête le premier. + +--A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer +les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien! +Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant, +Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle +et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de +cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai +dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là , devant moi, radieuse et +adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa +divine Béatrice. + +Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus +l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne +rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce +jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le +culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse +s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la +solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des +soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je +me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait +de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je +sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement +aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de +consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la +triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs +bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les +devinera-t-elle, même dans mon âme? + +Rubens prit les mains de Simon dans les siennes. + +--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui +vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de +l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant +son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit +l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez +jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son +anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais +enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits. +Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées +se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations +de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables +conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie. +Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées +et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais +la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à +vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour, +et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant +timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même, +malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son +intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent +près de Thrée Borrekens. + +A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son +atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie +ne cessait de frapper à Anvers. + +Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe +et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux +à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et +écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs +oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin +du souper. + +Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à -dire de +la même façon. + +Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la +ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore +peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement +à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la +même préoccupation. + +Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux +soeurs. + +Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour +de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à +chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle +eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces +émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par +un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du +soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver, +leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins +d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des +climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre, +dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du +nord. + +Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa +tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck, +tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point +gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck +à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de +ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait +sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se +préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et +qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient +été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi. + +Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses +lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont +il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs +et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le +regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et +ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses +cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de +dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes +molles. + +Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser +d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer +une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors +si diaboliques. + +Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est +ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même +pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo +était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la +couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive +faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre +indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les +recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel +elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à +l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres +caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et +leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la +vieille Aziza une complaisance un peu servile. + +Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant +à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles: +quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour +laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup +de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils +de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe, +avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se +voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il +en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent +animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus +habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de +l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient +entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à +Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il +la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en +l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même, +s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue +queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations +de l'ennemi. + +En ce moment, Simon entrait dans le jardin. + +--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre +Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux? + +--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira +si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima +ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de +quelques gouttes de sang. + +--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je +tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma +soeur! + +--Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur, +méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus +qu'une? + +--Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe. + +--Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les +deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une +de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous +quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse +l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne +pense point ainsi! + +Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait +empêcher de couler sur ses joues. + +--Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon: +vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je +ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre. + +En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira +dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il +leur donnait tous les soirs à son retour. + +--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est +Annetje ou Agathe. + +Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob, +qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les +jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa +soeur, et dit à Simon: + +--Voici Annetje! + +Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce +badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son _tabaco_, +suivit des yeux Agathe et Annetje. + +Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près +de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul +le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine, +elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent +sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un +regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse +mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à +l'heure, était venu lui dire: + +--Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à +tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui +me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec +moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel? + +--Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix +tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens +s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime, +Simon! + +--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un +bonheur si grand pour moi? + +--Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon +ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer +un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous +croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon? + +Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa +elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser +qu'ils échangèrent. + +Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne +remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles. + +Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête, +sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur +douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et +à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et +néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent +ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation. + +Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de +la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta. + +--Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque +chagrin? leur demanda-t-il. + +Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en +feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon: + +--Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas, +ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje. + +Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge +qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle +se sentait le droit d'infliger à sa soeur. + +Simon prit la main d'Agathe et la sentit brûlante et fiévreuse. + +--N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez +de confiance à mon égard? demanda-t-il avec émotion à la jeune fille. + +Annetje fondit en larmes; Agathe, pâle, tremblante, la tête droite, les +narines agitées par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon +avec un sourire amer. + +--Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle +amèrement; quant à moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes. + +--Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la première fois que vos +sensations sont différentes, et ce phénomène a le droit de m'alarmer. + +--Interrogez Annetje! répéta-t-elle avec perfidie; quant à moi, je n'en +sais rien. + +Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les +choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour +aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui +sortirent sans s'adresser une parole. + +--Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui +les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur +mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me +doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien +qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel +absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me +sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour +elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre +Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles +les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais +connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent! + +Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de +mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils, +et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui +qui, jusque-là , avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver +rappelé de ce monde. + +Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour +qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de +Simon. + +Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une +ombre se projetât dans cette radieuse félicité. + +La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens, +Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel +il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa +belle-fille. + +Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur +chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de +Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux. + +Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis, +quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car +elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix +haute. + +Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout +bas! + +--O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il +donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre +ton coeur et le mien? + +--Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu +souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habituées à éprouver +les mêmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux +ne peut être heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette idée +me brûle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions! + +Elles prièrent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en +s'adressant à Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et +saccadées. + +Leurs prières terminées, elles se déshabillèrent en silence, et comme +d'habitude Annetje présenta son front au baiser de sa soeur. + +Agathe hésita quelques moments avant de déposer ses lèvres sur le front +d'Annetje. + +--Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point pitié de nous! murmura la +pauvre enfant. + +--Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappées toutes les deux, +il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le désespoir ni la +haine! + +--La haine! s'écria Annetje éperdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est +impossible, n'est-ce pas! + +--La haine! répéta cruellement Agathe. Oui, la haine! + +La nuit fut longue pour les deux infortunées en proie à une fièvre plus +dévorante que celle qu'avait guérie naguère Simon van Maast: ni l'une +ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule +parole à sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencèrent à +pénétrer dans leur chambre, ils les trouvèrent pâles, silencieuses, et +feignant toutes les deux d'être plongées dans un sommeil menteur. + +Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras: + +--Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aimée, +embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser! + +--Non! répondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous, +puisque vous ne m'aimez point? + +--Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me +faire mourir de douleur, Agathe? + +--Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des étreintes +de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez pitié de mon désespoir! +vous renonceriez à cette folle passion qui a brisé notre tendresse! + +--Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?... + +--Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous +sommes nées pour le malheur l'une de l'autre, pour nous haïr, pour nous +maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! haïssons-nous donc, +puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre +coeur! + +Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mère +de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif; + +--O refuge des affligés! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas! +Venez-nous en aide! Ayez pitié de nous! + + + +CHAPITRE XII. + +UNE ENTRÉE PRINCIÊRE. + +Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vêtements avec +une agitation fiévreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du +matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la +longue allée, la tête en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait +respirer; ses yeux, gonflés de sang, n'y voyaient point. A diverses +reprises, Drinck, son favori, vint doucement gémir à ses pieds pour +obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs +fois sans remarquer la présence de Toporoo, qui, enveloppé dans un vaste +manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied +d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant +mélancolique: + +«La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes. + +»Elle gémit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime. + +»Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur à la +terre. + +»Le bonheur n'est point sur la terre! Il est près de la fille mexicaine, +de la trépassée au visage d'or. + +»Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.» + +Peu à peu la vivacité de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe, +et lui rendit la liberté de sa pensée. En entendant la chanson de +Toporoo, son coeur gonflé se rompit, et des larmes abondantes la +soulagèrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait +dites à sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de +honte et de remords. Aussitôt, sans hésiter et pour ainsi dire d'un seul +bond, elle s'élança dans la chambre où priait encore Annetje, la prit +entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps +elles restèrent confondues dans une même étreinte. + +--Toi! ma soeur! rien que toi! s'écria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma +tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pensée que l'esprit +du mal y a jetée. + +--Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous désunir! renonçons à lui! +Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre! +Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa +soeur mourante et désespérée? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des +Sept-Douleurs, jurons de renoncer à lui! + +--Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe. + +--Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la +sollicitent de sa miséricorde! + +En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza +qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles! + +--Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix +chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la +ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère +du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le +bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier +Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de +portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le +grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il +est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de +messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre +les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du +prince, gouverneur général des Pays-Bas. + +La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue +ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables +improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie +primesautier. + +Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai +de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier +de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut +exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur +place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe +dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la +bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un +goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de +trop exagéré, même de nos jours. + +Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque +consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement +leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla +d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour +orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres +qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment, +qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le +temps de dessiner. + +Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne +rentraient chez elles que bien avant dans la nuit. + +Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif. +D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe, +ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des +distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée +fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr. + +Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du +célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre +peintre qui les avait imaginées. + +Enfin le grand jour arriva. + +Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque +tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers +lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de +l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville. +Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les +compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent +leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête +de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours +écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira +son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout +retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval +de carton. + +Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite +apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers +saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son +Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre. + +Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui +présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient +se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les +Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui +disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le +lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du +temps n'ont point dédaigné de rapporter. + +Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se +rendre au palais qui lui avait été préparé. + +Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits +dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui +sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et +surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que +la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses +épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu +arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait +un peu. + +A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des +Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi +parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans +les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire. + +Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe: +nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à +sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du +style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se +tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait, +en si peu de jours, improvisé tant de belles choses! + +--C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait +d'art! répondit le magistrat. + +--Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà +plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me +font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le +célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre +célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle +réception. + +--Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le +retient en son hôtel. + +--Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand. + +Et, interrompant la marche du cortège, il se dirigea vers la demeure de +Rubens avec une extrême vivacité et au milieu des acclamations de la +foule, charmée de voir honoré si dignement le grand peintre dont elle +était fière à tant de titres. + +Arrivé devant l'hôtel de Rubens, Ferdinand jeta les rênes de son cheval +à un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de +son cortège, il se fit conduire à l'appartement de Rubens. Ce dernier, +à l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil où il se +tenait à demi-couché; Ferdinand l'arrêta, lui prit la main, et le +forçant à se rasseoir: + +--Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai +vu trop souvent à la cour de Madrid, pour n'avoir point apprécié votre +noble caractère. Je reviendrai vous visiter, si votre santé ne vous +permet point de m'honorer de votre société pendant mon séjour à Anvers. +Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fête admirable +que vous avez inventée pour moi: j'appartiens, vous le savez, au +programme de cette fête. Demain, je serai tout à l'ami. + +Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans +suite, sans autre compagnie qu'un écuyer, il arriva chez Rubens, et +visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'émotion +que lui avait causée la visite du frère du roi avait opéré une crise +heureuse dans la santé de Rubens, et fait disparaître son accès de +goutte. + +Le prince avait annoncé en arrivant qu'il déjeunerait avec Rubens, et +Rubens, avec un tact exquis, n'invita à ce repas que le seul Simon van +Maast, qui entrait chez son ami au moment même de l'arrivée du prince. + +--Monseigneur, dit-il à ce dernier, tandis que le médecin restait tout +étonné de voir son malade debout et guéri, permettez-moi de présenter à +votre Altesse Royale le docteur van Maast. + +--Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens +d'avoir prévenu mon désir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous +que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller +requérir de vous une faveur. + +--Une faveur! répéta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait +que je suis humblement à ses ordres. + +--Voici messire Rubens guéri: il me fera l'honneur d'assister demain à +un banquet que je compte offrir à la noblesse et à la bourgeoisie de la +bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais +les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'épidémie +qui vient de ravager Anvers. Je connais votre désintéressement et votre +savoir. Les Pays-Bas doivent être et sont fiers de posséder deux hommes +tels que ceux dont je serre en ce moment la main. + +Au même instant Hélène Rubens entra accompagnée de ses enfants, et ma +foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit à +table. + +Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce déjeûner. +Disons seulement qu'il fut digne de madame Hélène, qui l'avait ordonné, +et que l'hospitalité flamande se déploya grande et glorieuse dans cette +improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand. + +Quelque brillantes, quelque savamment ordonnées que soient de nos jours +les fêtes publiques, peut-être restent-elles inférieures aux grandes +solennités qui se célébraient dans les Pays-Bas au seizième siècle. + +Le banquet offert à la cité d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu +dans la citadelle, transformée en salle de festin. Des draperies +immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville, +et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient +quatorze cents tables. + +Autour de ces tables, disposées en deux cercles, et laissant au +milieu d'elles une sorte d'arène, on avait élevé des gradins dont les +amphithéâtres s'élevaient à douze ou quinze pieds au-dessus du sol; +enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmontée d'un +dais de même étoffe, chamarré de toutes parts de crépines et de galons +d'or, on voyait la table destinée au prince, et dont le service ne se +composait que de dix couverts. + +Dès le point du jour, la partie de l'estrade destinée au populaire fut +envahie par une foule empressée, joyeuse, revêtue de ses habits de +fête, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de +quart-d'heure en quart-d'heure, des valets à la livrée du prince, +chargés d'énormes paniers, et distribuant à ceux qui en voulaient, +c'est-à -dire à tout le monde sans exception, des viandes froides et de +la bière. + +Cependant, les tribunes réservées aux dames de la noblesse et de la +bourgeoisie s'étaient elles-mêmes remplies. Dame Thrée et ses filles +vinrent occuper les places qui leur étaient assignées près de la femme +du bourgmestre. + +A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra, +suivi de trois mille convives invités au banquet. + +Suivant l'usage, les héraults s'approchèrent du prince pour recevoir +de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient +prendre place à sa table. + +Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens! + +--Le chevalier Pierre-Paul Rubens! répétèrent trois fois les héraults. + +Un murmure de surprise et de joie s'éleva dans la foule. + +Le peintre célèbre s'avança avec modestie, et lorsqu'il salua le prince, +en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes +de l'assemblée et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand! +attestèrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et +rendaient fière la population anversoise. + +On attendait le second nom. + +--Mynheer Simon van Maast! dit le prince. + +--Mynheer Simon van Maast! crièrent les héraults de leur voix +retentissante. + +Les mêmes acclamations qui avaient salué le nom de Rubens saluèrent le +nom de Simon, qui se rendit près du prince. + +--Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du médecin et en le faisant +monter près de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer +en vous la science et le dévouement, comme j'honore en la personne du +chevalier Rubens le génie de la peinture. Vous êtes tous les deux de +grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous, +Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonné, qui vous êtes +fait un grand médecin à force de travail et de persévérance, vous venez +de couronner une carrière honorable et illustre, en vous dévouant au +salut de tous! Vous avez arrêté, seul, les progrès d'une épidémie +funeste! Merci au nom des Pays-Bas! + +Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le +prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect. + +Quand le calme se fut rétabli, Ferdinand dit à Simon: + +--Maintenant, à genoux, chevalier! + +Et tirant son épée, il l'en frappa légèrement sur les deux épaules, lui +passa au cou une magnifique chaîne d'or qu'il détacha du sien, et donna +l'accolade à Simon. + +Lorsque Simon releva la tête, ses premiers regards se tournèrent vers la +tribune où se trouvait la famille Borrekens. + +Dame Thrée, absorbée par la grande scène qui se passait sous ses yeux +pleins de larmes, Thrée, éperdue de joie et d'amour, tendait les bras à +Simon. + +Elle ne voyait pas ses deux filles, pâles, mourantes et qui défaillaient +à ses côtés. + +Il fallut pourtant qu'elle revînt bientôt avec elles au logis. Ce que +l'on ne croyait d'abord qu'une émotion passagère et bien naturelle avait +pris un caractère grave. La fièvre s'était déclarée avec violence, et +dans les paroles entrecoupées des pauvres enfants se montraient déjà +quelques symptômes de délire. + +Au milieu de la fête, Simon, prévenu par une lettre de Thrée, trouva +moyen de quitter, sans être remarqué, la table du prince: ce fut au +moment où le géant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arène réservée +au milieu des tables; tournant gravement leur tête de dix pieds de haut, +et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de +toile, portée sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui +tombent à terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son +ventre se cachent une dizaine de Jonas occupés à faire mouvoir et à ne +pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les évents du +cétacé, et que dirige l'amour. De là des flots de peuple arrosés, des +cris joyeux et des rires inextinguibles. + +Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans après la mort de +Rubens, la ville d'Anvers élevait une statue à ce grand homme, et pour +donner plus d'éclat à la solennité d'inauguration, renouvelait la fête +dont Rubens avait inventé et exécuté le programme pour la joyeuse entrée +du prince Ferdinand. + +Cette fête n'eût point été complète sans les exhibitions naïves que nous +venons de décrire; sans les géants d'Anvers, la baleine, les chaloupes +et les autres accessoires de la vieille fête flamande. + +Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville à la grande +satisfaction de la foule au dix-neuvième siècle, comme au dix-septième, +le jour du banquet donné à la ville d'Anvers par le prince Ferdinand. + +Seulement, le prince était oublié; le nom du peintre était plus +populaire que jamais. + + + +CHAPITRE XIII. + +ANNETJE ET AGATHE. + +Tandis que la fête continuait au milieu de l'enthousiasme des +spectateurs à déployer ses pompes sans exemple jusqu'alors à Anvers, +dame Thrée, assise au chevet de ses filles, s'efforçait de calmer +la violence du mal qui les avait frappées et qu'elle attribuait aux +émotions auxquelles Annetje et Agathe avaient été exposées imprudemment. + +Lorsque Simon fut accouru près d'elles, il resta épouvanté de la +violence d'un accès aussi peu prévu et du désordre qu'il avait déjà +produit en peu de temps. + +Après avoir attentivement étudié l'état des jeunes malades, il emmena +Thrée dans la pièce voisine pour lui adresser quelques questions, et lui +indiquer la nature des soins à donner aux enfants. + +Annetje et Agathe n'avaient point échangé entre elles un _seul_ mot +depuis leur évanouissement. + +Assises l'une près de l'autre sur l'estrade de la fête, leurs regards +pleins de larmes attachés sur Simon, elles tremblaient à la fois de +douleur et d'amour, en voyant combien était noble et grand l'objet de +leur passion insensée. + +Les yeux d'Agathe, en se portant avec jalousie sur Annetje, s'arrêtèrent +sur sa mère. A cette vue, elle put à peine réprimer le cri prêt à sortir +de sa poitrine, serra convulsivement la main de sa soeur, et folle, +éperdue, d'un mouvement de la tête, lui montra Thrée, sur la belle +physionomie de laquelle resplendissaient les caractères les moins +incontestables de l'amour et les enivrements d'une joie sans bornes. + +Annetje se cacha le visage dans ses mains, et toutes les deux elles +perdirent connaissance. + +Quand Simon et Thrée se furent, comme nous l'avons dit, éloignés, Agathe +passa son bras défaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son +front brûlant ses lèvres plus brûlantes encore: + +--Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit sévèrement! Ah! +cet amour insensé qui avait jeté entre nous la haine et la discorde, il +faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus +de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'étouffer! Mais, je +le sens, la mort seule l'anéantira, n'est-ce pas? + +--Oui, la mort seule! répéta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un +geste qui puisse nous trahir! Tout à l'heure, je suivais du regard Simon +et ma mère! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre +aïeul qui sont venues éveiller dans notre coeur des espérances +insensées, et qui nous ont rendues coupables, c'est à notre mère +qu'elles s'adressaient! + +--Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu'à la +fin de notre sacrifice! + +En ce moment, Simon et Thrée rentrèrent, et la volonté des deux soeurs +parvint, non pas à diminuer leurs souffrances, mais du moins à les faire +paraître moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner à +la fête où son absence eût paru singulière, confia les jeunes filles à +la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit +dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa à +ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et maître Bob se coucha +silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une +cariatide. + +Toporoo, après avoir préparé les boissons prescrites par Simon, vint les +présenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, où il se mit +à murmurer à mi-voix une chanson, comme eût fait une nourrice pour +endormir son enfant malade. + +Tout à coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et +lui dit tout bas d'écouter les paroles que disait Toporoo, sur l'air +plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois. + +Voici ce qu'il disait: + + Elle était jeune, elle était belle; + Nulle ne l'égalait dans les bois, + Quand plus indomptable que le puma, + Son arc à la main, son carquois sur les épaules, + Elle faisait plier à peine la tige des hautes herbes, + Sous son pied plus léger que le pied de la biche, + Elle dort maintenant sous les hautes herbes, + Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitté son vieux père? + Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonné son frère, + Et cet autre compagnon fidèle de son enfance, + Son frère naguère sa seule tendresse? + Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes? + + Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille. + Elle s'est dit: Il est grand, il est généreux, + Mais ne fût-il ni grand, ni généreux, + Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime, + Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes. + + Il lui dit: Fille des bois, je ne puis t'aimer. + J'ai laissé dans mon pays un autre amour, + Rien ne peut me l'ôter de l'âme, c'est ma douleur et c'est ma vie. + Elle leva les yeux au ciel et disparut dans les ténèbres. + Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes. + +--Toporoo a deviné notre secret, murmura Annetje. + +--Eh bien! faisons comme la jeune fille, mourons, ma soeur! + +--Oui, reprit Annetje, mais mourons sans que ni Simon, ni notre sainte +et bonne mère puissent deviner notre fatal secret, sans que rien ne +trouble la sérénité de leur bonheur. + +Agathe poussa un gémissement. + +--Est-ce donc moi qui dois t'exhorter au courage? moi qui partage tes +douleurs! + +En ce moment Toporoo fit entendre quelques accords de l'instrument +bizarre qui servait à l'accompagner, et il chanta: + + La jeune fille aime aux cieux! + Au ciel il n'y a ni jalousie ni haine! + Il y a de l'amour pour satisfaire chaque amour! + La jeune fille aime aux cieux. + + La jeune fille aime aux cieux! + Elle s'est dit: Ici-bas les douleurs et les sacrifices! + Là -haut la fidélité qui ne finit jamais! + La jeune fille aime aux cieux! + +Peu à peu l'effet des boissons préparées par l'Indien et la monotone +régularité de son chant finirent par faire tomber les deux soeurs dans +ce sommeil vague et pourtant plein de visions que produit la fièvre. A +travers ce sommeil elles entendaient la voix de Toporoo, et croyaient +voir la jeune Péruvienne, sa malheureuse soeur, se pencher sur elles et +leur dire à voix basse: + +--Je l'ai aimé comme vous, comme vous je l'ai aimé jusqu'à mon dernier +soupir! Mais il n'a point vu couler une seule de mes larmes! Mais il n'a +point entendu un seul soupir s'échapper de ma poitrine. Dans mon amour, +je n'ai pas voulu lui donner le remords de ma douleur! + +Le lendemain matin, quand les jeunes filles s'éveillèrent, l'Indien +se tenait encore assis à la même place et dans la même attitude. Il +s'approcha silencieusement d'elles, interrogea leur pouls, et fit signe +à Drinck de le suivre. Le gros chien s'étira paresseusement, secoua ses +oreilles et suivit Toporoo; maître Bob s'était élancé sur son dos, et +Psylla, encore engourdie, se tenait enlacée autour de son cou en guise +de collier. + +Les jeunes filles s'agenouillèrent devant l'image de Notre-Dame d'Anvers +et prièrent avec ferveur. Elles cherchèrent ensuite, en baignant leur +visage d'eau fraîche, à faire disparaître la trace des larmes qu'elles +venaient encore de répandre, s'embrassèrent et se tinrent quelques +instants convulsivement serrées dans les bras l'une de l'autre. Puis +elles descendirent près de leur mère, qui se disposait à se rendre près +d'elles, et qu'avait retenue, jusqu'alors, la crainte de troubler leur +sommeil. + +On peut juger de la joie de Thrée, en voyant calmes et debout, quoique +pâles encore, ses deux filles si gravement indisposées la veille. + +--Chères imprudentes, leur dit-elle, pourquoi vous lever ainsi au point +du jour quand vous êtes souffrantes? + +--Nous ne le sommes plus! répondit Agathe en souriant. + +--Et puis, nous voulions vous accompagner à la messe, ajouta Annetje. + +--Ne devons-nous point des remerciements à Dieu pour la journée d'hier? +interrompit avec amertume Agathe, dont Annetje serra la main. + +Elles se rendirent toutes les trois à l'église, et toutes les trois +prièrent avec ferveur. + +Quand elles furent de retour au logis, dame Thrée, dont l'émotion était +visible, s'assit, et prenant la main de ses filles qu'elle attira +doucement à elles: + +--Mes enfants, leur dit-elle, j'ai à vous entretenir d'une chose grave. + +--Annetje échangea un regard avec sa soeur, qu'elle vit pâlir. Prête à +manquer de courage elle-même, elle sentit son coeur se briser. + +--Allez! nous savons votre secret, ma mère, lui dit-elle en cachant son +visage dans le sein de Thrée et en attirant dans ses bras Agathe. Simon +vous aime et vous l'aimez! Que la bénédiction du Ciel descende sur votre +mariage! + +--Merci! mes enfants, dit Thrée, en les couvrant de baisers. Cependant, +si cette union devait vous coûter un regret, un chagrin... + +--Soyez heureuse, mère! reprit Agathe, qui s'était remise de son +trouble. Pouvons-nous demander autre chose à Dieu? Simon n'est-il pas +déjà un père pour nous? Ne lui devons-nous point la santé et la vie? +ajouta-t-elle avec ironie. + +--Oui, soyez heureuse, mère! vous dont la vie n'a été pour nous, depuis +notre naissance, qu'un dévouement de tous les instants. + +--Et maintenant, interrompit Agathe, viens, Annetje. Allons embrasser +Simon et le féliciter. + +Elle entraîna sa soeur dans le jardin pour empêcher sa mère d'entendre +les sanglots qu'elles ne pouvaient plus réprimer. + +Tandis qu'elles se réfugiaient dans la partie la plus touffue d'un +bosquet, derrière un grand massif d'arbres, elles entendirent Toporoo +qui de sa voix monotone et lente, chantait l'air qu'il leur avait dit la +veille: + +«La jeune fille aime aux cieux!» + +--Viens, dit Agathe à sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre +sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu'à la +lie! + +Toutes les deux s'élancèrent vers le pavillon et se jetèrent dans les +bras de Simon, en lui disant à travers leurs sanglots: Mon père! mon +père! + +Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens, +du mariage de dame Thrée avec Simon. La nouvelle en fut annoncée +officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publiés +à l'église paroissiale, et dame Thrée ne sortit plus de sa maison que +pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle +vivait dans la retraite la plus austère, et ne recevait personne, pas +même ses amis les plus intimes. + +Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les +préparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent être modestes +et dépourvues de la pompe et des fêtes sans nombre qui signalent le +mariage d'une jeune fille. + +A cette époque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la +Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les +jours de grande solennité. Il en est de même des belles argenteries +transmises de génération en génération, et du magnifique linge de table +damassé, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fées. La +vaisselle plate ne sort que ces jours-là des armoires de chêne qui la +renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire, +on travaille quinze jours à faire les préparatifs d'un repas de famille, +et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place. + +Annetje et Agathe s'occupèrent de ces détails avec une activité fébrile. +Elles y mettaient l'ardeur et le dévouement des martyrs, et parvinrent, +par leur gaîté menteuse, à tromper leur mère et van Maast lui-même. + +La seule consolation qu'elles eussent, c'était, la compassion +mystérieuse de Toporoo, qui s'associait à toutes leurs douleurs, et +trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces +pénibles épreuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu +qu'il s'en montrât le fidèle confident. + +Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu à soutenir la force des +deux pauvres enfants. Exaltées d'ailleurs par le désespoir même de leur +sacrifice, elles n'agissaient qu'à travers une surexcitation nerveuse. +En les examinant avec attention, il eût été facile à Thrée de lire leur +désespoir sous leur fausse gaîté; leur pâleur, la teinte bistrée qui +commençait à s'étendre sous leurs yeux n'eût point échappé à leur mère +en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais +l'amour et ses joies un peu égoïstes s'étaient trop emparés de cette +âme naïve pour lui laisser possible un sentiment d'inquiétude. Rien ne +troubla donc la félicité immense qui s'était emparée d'elle tout entière +et sans réserve. + +Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent +trahi leur désespoir, sans que leur mère eût rien soupçonné de leur +fatal secret. Dès quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de +la famille Borrekens arrivèrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils +trouvèrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fête. + +Simon et le vieillard se levèrent gravement à leur arrivée pour recevoir +leurs félicitations. + +Rubens embrassa Simon avec une tendresse toute fraternelle: + +--Vous voici désormais heureux, mon ami! lui dit-il. + +--Oui, mon cher Rubens, répondit Simon; oui, je suis heureux; je crois +à mon bonheur! Vous m'avez dessillé les yeux, et vos sages conseils ont +chassé de mon âme les funestes pensées qui l'obsédaient. Je m'abandonne +sans défiance à l'avenir, et je me sens aimé plus que je n'aime, +peut-être! Quelle que soit l'étendue de ma tendresse pour Thrée, il ne +peut m'être donné d'atteindre la sublimité de l'amour et du dévouement +de cette créature angélique. + +Et cependant, Rubens, je suis triste et inquiet! Au milieu de mon +bonheur, je sens la main de la fatalité s'étendre mystérieusement sur +moi; son ombre sinistre glace mon coeur. + +--Enfant! interrompit Rubens. Folle imagination, toujours ingénieuse +à se créer des chimères! Regardez, et dites-moi si vous n'êtes pas +coupable de vous livrer à de pareilles folies! + +En ce moment, dame Thrée entrait, accompagnée de ses deux filles. + +Elle avait quitté ses vêtements de veuve et portait le costume frison +dans toute son élégante simplicité. Un cap-oor d'une valeur extrême et +d'un goût exquis couronnait son beau front; l'ovale pur de son visage se +dessinait au milieu des flots de dentelles du voile qui retombait sur +ses épaules; enfin une sorte de veste en damas de soie verte, brodée de +même couleur, laissait voir ses bras admirables, et dessinait sa taille +que faisait valoir encore une jupe fort large de même étoffe. Cette jupe +descendait un peu moins bas que la cheville, de façon à faire valoir un +petit pied enfermé dans un soulier de soie à larges boucles d'or. + +Quelque simple que fût ce costume, qui n'était autre que celui de toutes +les bourgeoises de la Frise, il formait avec les vêtements noirs et +hermétiquement fermés que Thrée portait d'habitude un contraste plein de +charmes. + +Elle s'avança vers Rubens et ceux qui l'accompagnaient, leur fit une +révérence profonde, tendit la main en rougissant à Simon et se réfugia +entre ses deux filles. Simon s'approcha des deux jumelles: + +--Mes enfants, leur dit-il, Dieu qui m'entend m'est témoin que je +mettrai tous mes efforts à vous tenir lieu du père que la volonté divine +vous a enlevé avant que vous fussiez nées. Si mon bonheur avait dû vous +coûter une seule larme... + +--Il ne me cause que de la joie, mon père, interrompit Agathe, pâle et +cependant les joues enflammées par une ardente rougeur! Que Dieu bénisse +votre union comme nous la bénissons! N'est-ce pas, ma soeur? + +Annetje voulut répondre, mais la voix expira sur ses lèvres, et elle ne +put faire qu'un signe d'assentiment. + +--Allons! c'est assez nous attendrir, s'écria Rubens. Voyons, mes +enfants, que l'un de vous me donne la main, que l'autre en fasse de même +pour Simon, et que mynheer Borrekens ouvre la marche avec dame Thrée. + +Celle-ci s'enveloppa dans les plis d'une longue faille de soie noire, +et le petit cortège sortit de la maison de mynheer Borrekens, pour se +rendre silencieusement à la paroisse voisine. L'obscurité commençait à +peine à se dissiper dans les rues: des ombres épaisses remplissaient +encore la nef de Saint-Jacques et la chapelle latérale, dans laquelle +devait se célébrer le mariage. A cette époque, surtout, les mariages de +veufs ou de veuves avaient lieu sans aucune espèce d'apparat, le matin +de très bonne heure et presque avec mystère. + +Il n'y avait donc dans la chapelle qu'un vieux prêtre, confesseur de +dame Thrée, et deux diacres indispensables à l'accomplissement des rites +ecclésiastiques. + +Le mariage fut consacré à la clarté tremblotante des cierges et au +milieu de l'église déserte: on n'entendait que la voix cassée du vieil +officiant, les répons graves des diacres et le bruit de leurs pas +sur les dalles de marbre de l'autel. Le vieillard adressa une courte +exhortation aux mariés, et célébra ensuite la sainte messe. + +C'était, je vous l'assure, une cérémonie faite pour émouvoir même des +indifférents, que cet acte solennel de la vie qui s'accomplissait avec +tant de simplicité et de majesté à la fois! + +Annetje et Agathe, abîmées dans leur douleur, purent pleurer sans que, +du moins, on vît leurs larmes. + +Au moment du départ, elles relevèrent leurs têtes brûlantes qu'elles +avaient jusque-là tenues cachées et appuyées sur leur prie-Dieu: elles +reprirent silencieusement, avec le cortège, le chemin du logis. + +La table se trouvait dressée dans la salle à manger, et fut servie comme +par enchantement, grâce à l'activité de la vieille Juive. + +Après un déjeuner qui se passa gravement, et sans rien de la gaîté +ordinaire d'un repas flamand, on se leva de table; Rubens et les trois +autres témoins prirent congé des nouveaux mariés et de leur famille. + +Annetje et Agathe vinrent s'agenouiller devant leur mère et devant +Simon. Thrée les pressa sur sa poitrine. + +Simon l'imita et leur dit: + +--Que Dieu m'entende et m'exauce! chères enfants! qu'il vous comble de +ses bénédictions, et vous donne le bonheur dont vous êtes si dignes. + +Les jeunes filles se retirèrent, et Thrée considéra quelques instants, +en silence et avec attendrissement, Simon qui lui tendit les bras! + +--Oh! dit-elle avec transport, me voici à jamais heureuse! Je défie le +sort maintenant, mon noble Simon! + +Tandis qu'elle parlait ainsi, les jeunes filles traversaient en +pleurant, le jardin, et Toporoo chantait de sa voix plaintive: + + La fille du Pérou, la fille au visage d'or, + Se penche sur les nuages du ciel. + Elle se dit: Comme moi, elles savent souffrir, + Mais, comme moi, elles savent aimer! + Le bonheur est au ciel! + + + +CHAPITRE XIV. + +LA VOCATION. + +Quelque chaste que fût la vie de la famille flamande à l'époque où se +passaient les événements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle +manquait peut-être un peu de cette réserve extrême que nous avons dû +donner à nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne soupçonnant +point le mal, elle n'y mettait point de façon, et se laissait aller +naïvement à son bonheur. Nos pères, ces pieux chefs de famille, aimaient +les chansons grivoises et trouvaient matière à rire sur des choses dont +la réalité leur eût presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent +bien moins scrupuleux quant à la réalité, on regarderait comme un acte +de mauvais goût de fredonner un seul de ces vieux refrains. + +Ce court préambule n'était point inutile pour que l'on comprît bien les +douleurs sans cesse renouvelées des deux pauvres jeunes filles. Thrée, +heureuse au delà de toute expression, ne cherchait point à cacher ce +bonheur, et s'y livrait avec abandon; la félicité entourait de son +auréole son beau visage et lui donnait un éclat admirable. Simon +lui-même n'avait pu garder sa tristesse en présence de tant d'amour. +Lorsqu'il venait de retrouver sa femme après une journée consacrée à +l'étude et à la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure +sévère s'épanouir et son pas se hâter dès qu'il apercevait Thrée qui, +sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'était un baiser qu'il +donnait aux deux joues que lui présentait sa femme; et puis c'était +quelque bonne parole qui sortait de ses lèvres naguère silencieuses. Un +doux éclat animait ses yeux: après tant d'isolement et de fatigue, +il éprouvait le besoin de ces épanchements intimes, de ces tendres +causeries qui délassent si bien d'un rude travail! + +Annetje et Agathe assistaient à toutes ces scènes de bonheur: elles +souriaient quand leur mère souriait, elles s'efforçaient de se montrer +gaies comme Thrée et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur +visage se couvrait chaque jour d'une pâleur plus maladive, et qu'elles +se rendaient à l'église avec plus d'assiduité encore que par le passé. +Là , du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en liberté répandre +des larmes avec des prières. + +Six à huit mois s'écoulèrent ainsi sans éveiller l'inquiétude de +Thrée, absorbée dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commença +à s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en +ouvrit à Simon, qui lui-même partageait déjà les craintes de sa femme. + +Un matin, de bonne heure, Thrée vint trouver les deux jeunes filles dans +leur chambre. Elles étaient levées, priaient devant une image de la +Vierge, et étaient tellement absorbées par leur prière, qu'elles +n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur +mère qui s'agenouillait derrière elles. + +Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevèrent, Thrée les +attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse: + +--Chères enfants, leur dit-elle, malgré vos efforts pour me le cacher, +je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette +souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez, +votre bonheur m'est plus précieux que la vie! + +--Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mère? reprit Annetje. +N'êtes-vous pas heureuse, et, par conséquent, ne le sommes-nous pas? + +--Mais cette pâleur? mais les larmes qui, même en ce moment, remplissent +vos yeux et que vous cherchez en vain à retenir? + +--Mère, répondit Agathe après un assez long silence, mère, oui nous +avons un chagrin! Nous sommes dévorées par un désir, mais nous n'osons +vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger. + +--Méchantes, petites ingrates, qui doutez de votre mère! s'écria Thrée +en les entourant encore davantage de ses bras, parlez et parlez vite! + +--Ce que nous avons à vous dire, mère, est bien grave. Voici plusieurs +mois que nous y réfléchissons. Nous avons prié, chaque jour, Dieu de +nous éclairer. + +--Mais parlez, parlez, au nom du Ciel! vous m'effrayez! + +--Ma mère, nous voudrions consacrer notre vie au Seigneur; nous +voudrions entrer en religion. + +--Mais cela n'est pas possible! Vous me dites cela sans y avoir songé. +Mes enfants! me quitter! Vous séparer de votre mère! Abandonner cette +maison où vous êtes nées pour aller vous enfermer dans un cloître! Oh +cela n'est pas possible! + +--Notre premier devoir est de vous obéir, ma mère. La crainte de vous +affliger nous avait empêchées jusqu'à ce jour de vous faire connaître +la vocation que Dieu a mise dans notre coeur. Si nous vous l'avons +confessée, c'est que vous nous l'avez ordonné, ma mère. + +--Me quitter, m'abandonner! Comment une pareille idée a-t-elle pu vous +venir? Oh! je mourrais de désespoir s'il me fallait me séparer de vous! +Vous le savez bien! Allons, laissons-là ces idées folles! Que personne +que moi n'en sache rien! Votre grand-père en mourrait de douleur, et +Simon, celui que Dieu vous a donné pour remplacer votre père, Simon en +serait aussi malheureux que moi. + +--Rassurez-vous, ma mère, reprit Agathe avec fermeté, tandis qu'Annetje +pleurait dans le sein de sa mère; rassurez-vous, nous serons ici les +seules à souffrir. + +--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande à genoux, mes +enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de +votre famille aussi bien qu'au fond d'un cloître! + +--Dieu nous a appelées à lui! murmura Annetje. + +--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe. + +Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants +l'air frais qui venait frapper son visage. + +--Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle +résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez, +je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez +votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre +résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué +Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous +éclairer! + +Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa +femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent +la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté, +Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne +paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde +enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement, +hélas! le désespoir. + +Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener +dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi, +suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo, +aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre +ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait +à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles. +I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les +consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans +l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait +que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement, +exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin, +revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter. + +Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions +imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez +leur mère. + +Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait +plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant +qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de +ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés +tous les objets qui composent une layette de nouveau-né. + +En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle +ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des +joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient +jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles. + +Pendant quelques minutes, elles restèrent là , debout et tremblantes, +sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur +présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les +deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux +devant elle. + +--Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en +larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous +nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation +que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse. +Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre +existence au culte du Seigneur. + +--Ah! dit Thrée, vous ne savez point le désespoir que vous me causez! +Que voulez-vous que je devienne sans vous? + +--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mère, reprit Agathe. Il vous +tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de +consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les +yeux vers la layette à laquelle travaillait sa mère. + +Thrée jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernière +parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais +elle repoussa cette pensée comme impossible et folle! + +--Puisque vous le voulez, dit-elle, allez vous-mêmes annoncer à votre +grand-père le cruel dessein que vous avez arrêté. Je ne me sens point +le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent à votre +départ, je vous réponds d'obtenir de votre beau-père qu'il ne s'oppose +point à la résolution que vous avez prise. + +Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigèrent +vers le jardin où se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et, +comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable. + +--Ma soeur, dit Annetje en arrêtant Agathe, ma soeur, je n'oserai +jamais! + +--Viens, ne manquons pas de courage à cette heure suprême! Viens! + +--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer. + +--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer à souffrir ce que +nous souffrons depuis un an! Je préfère la mort! N'es-tu donc pas comme +moi? Ne sens-tu pas mille pensées funestes s'éveiller dans ta tête, +allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments +où le désespoir me ferait blasphémer contre la volonté divine! Il y va +du salut de mon âme. Allons, viens! + +--Ah! vous voici, mes chères filles, dit le vieillard de sa voix +chevrotante, et du plus loin qu'il les aperçut. Venez vous asseoir à mes +côtés! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est pâle et l'autre a les +yeux pleins de larmes! Quel chagrin éprouvez-vous donc? + +--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon père! + +--Ce serait la première fois de votre vie, vous qui êtes mon bonheur! + +--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje. + +Agathe saisit la main de sa soeur et la retint près d'elle. + +--Mon père, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent +des Soeurs Clairisses de Malines. + +--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris. + +--Nous désirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite. + +Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hâta d'ajouter: + +--Nous avons le consentement de notre mère, si vous nous accordez le +vôtre. + +--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit +mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mère. + +Il se rendit, en effet, près de Thrée, et revint quelques instants +après, pâle et se soutenant à peine. + +--Votre mère m'a tout dit! Puisque vous n'êtes plus heureuses près de +moi, dans la maison où vous êtes nées; puisque vous voulez que je meure +sans vous voir au chevet de mon lit funèbre, partez! Demain votre +beau-père vous conduira à Malines, et vous entrerez au couvent des +Soeurs Clairisses. + +--O mon père! rétractez ces paroles sévères; dites-nous que vous nous +pardonnez! dites-nous que votre bénédiction nous suivra dans notre exil! +murmura Annetje. + +Le vieillard fondit en larmes. + +--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'écria-t-il, à travers +ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma +mort! + +A deux jours de là , une voiture attendait à la porte de la maison de +mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppées de grandes +failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje +fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe était brillant d'une lumière +fiévreuse. Sur le seuil, éclataient en sanglots Thrée et le pauvre +Borrekens. + +Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur +de la famille, vieux moine aux traits vénérables, s'assit à ses côtés, +et la lourde machine, qui n'était autre chose qu'un chariot recouvert de +cuir, se mit brusquement en marche. + +Disons, en passant, que cette voiture appartenait à Rubens qui l'avait +prêtée pour le voyage à Malines. A cette époque, Anvers ne comptait +point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la +route d'Anvers à Malines: c'était les seuls moyens de communication qui +existassent entre les deux villes. + +Pressées l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main +et priaient tout bas. Simon se laissait aller à ses rêveries et à sa +douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants +qui allaient à jamais s'ensevelir dans un cloître? + +Le moine disait son bréviaire. + +Le soir commençait à envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrêta +devant un grand édifice, sévère de lignes et sombre d'aspect. + +--Nous voici arrivés! dit Simon de sa voix douce. + +Les jeunes filles tressaillirent. + +Simon, après un moment de silence, ajouta: + +--Ecoutez-moi, chères enfants, écoutez la voix d'un ami, d'un père! Si +vous éprouvez la moindre hésitation, si vous ne sentez pas la main de +Dieu qui vous pousse irrésistiblement vers la vie monastique, étouffez +un vain sentiment d'orgueil, songez à votre mère qui pleure dans votre +chambre déserte! Songez à votre grand-père, pauvre vieillard, à qui +vous avez enlevé la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre +présence. + +Annetje ne put empêcher ses larmes de couler; Agathe laissa échapper un +soupir. + +--Dieu n'est-il point partout, près du fauteuil d'un vieillard +malheureux comme dans un couvent? continua Simon. + +--Mes enfants, dit le vieux moine, écoutez la voix de votre beau-père! +si quelque motif humain et non la volonté divine vous porte à prendre le +voile. + +--Allons, un bon mouvement! s'écria Simon. Ramenez la paix et le bonheur +à la maison paternelle. + +Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les +siennes comme pour mieux les retenir. + +Elles se dégagèrent vivement. + +--Dieu nous appelle! s'écria Agathe. Viens, ma soeur! + +En achevant ces mots, elle se précipita hors de la voiture, sans +attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit, +quoique avec moins de résolution; le moine descendit à son tour et +agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit +tristement dans le cloître, et fut répété par cent échos confus. Une +vieille tourière vint ouvrir. + +--A la vue du moine elle fit une profonde révérence, et après avoir +échangé avec lui quelques mots à voix basse, elle l'introduisit et elle +introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide, +dont les murs étaient couverts complètement par des boiseries de chêne. +Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tête de mort étaient +les seuls objets qu'on vît dans cette pièce d'un aspect lugubre. + +Il n'y avait d'autres sièges que des bancs en bois de chêne comme le +revêtement des murs; + +Quelques minutes s'écoulèrent et l'abbesse parut enfin. + +C'était une vieille femme à l'aspect sévère, courbée par l'âge, et qui +ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une +profonde révérence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur +sur les jeunes filles. + +Le moitié emmena l'abbesse près de la fenêtre et eut avec elle une +conférence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de +tenir les yeux attachés sur les deux soeurs. L'entretien terminé, elle +s'avança lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de +son bâton. + +--Mes filles, leur dit-elle de sa voix cassée, vous êtes bien jeunes +pour avoir pris irrévocablement une résolution aussi grave. Vous avez +dix-sept ans à peine! songez que votre existence peut être longue +encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en +portant les yeux autour d'elle, serait bien austère pour celles dont +la vocation ne se trouverait point véritable. Nous étudierons votre +vocation. Mon père, bénissez ces jeunes filles. + +Le vieux moine étendit la main sur la tête d'Annetje et d'Agathe, qui +étaient tombées à genoux, et il s'éloigna vivement ému. + +Simon van Maast le suivit le coeur brisé et les yeux pleins de larmes. + +Quelques instants après, Annetje et Agathe entendaient la porte du +cloître qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les séparait à +jamais de leur famille. + +Il était une heure avancée dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une +vive agitation régnait au logis, et une sage-femme se trouvait installée +dans la chambre de dame Thrée. + +--Mon fils! s'écria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperçut son +gendre, c'est Dieu qui vous ramène et qui vous a inspiré la pensée de +revenir ce soir. + +--Votre femme vient d'être prise de douleurs qui semblent annoncer une +prochaine délivrance. + +Simon s'élança dans la chambre de Thrée. Au moment où il entrait, il +entendit la voix de Toporoo qui chantait: + + Pourquoi sommes-nous les seuls, + Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir? + Toi qui es au ciel, ô belle fille du Midi! + Et vous autres, pâles filles du Nord! + Et moi, moi qui gémis sur la terre étrangère! + Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent! + Pourquoi sommes-nous les seuls, + Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir? + Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel! + + + +CHAPITRE XV. + +LA FIN. + +L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu +faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations +religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se +nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus, +et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes. + +Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur +beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir +dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de +pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les +entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque +les forces humaines. + +Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa +tendresse habituelle. + +Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures, +les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les +rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si +frêle des deux jeunes filles. Loin de là , ces enfants, privées des soins +et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère +et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire +pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence. + +Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de +leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans +qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient +laissés à Anvers. + +La règle le voulait ainsi. + +Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat. + +L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en +silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient +debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête +inclinée. + +--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente, +froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler +pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre +sainte maison? + +Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme: + +--Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce. + +--Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation? + +--Oui, ma mère! + +--La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me +trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes! + +Elles gardèrent le silence. + +--Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre +ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère +spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous +une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point +encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le +voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux +vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et +je n'ai que faire en ce cas de votre secret. + +Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta +sévèrement: + +--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais +interrogée. Ecoutez mes ordres: + +Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est +d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour +laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra +plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au +Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le +souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter +vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous +avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette +maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine +au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans +votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte! +Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu +du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au +cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le +souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos +bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie +vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons +le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes +servantes. + +Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna +sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux. + +Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et +les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter +leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles +étaient arrivées au couvent. + +Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage +d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe. + +Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse +avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put +réprimer son attendrissement: + +--Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un +peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la +joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi +ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que +votre départ a laissé derrière vous! + +Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées +autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se +mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes +voyageuses, ne leur en était pas moins agréable. + +Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis +que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire: + +--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur +bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant +ma mère et mon pauvre vieux grand-père! + +--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe. +Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la +force de les vaincre. + +Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu, +et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée +par l'hiver. + +Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les +airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on +vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer +la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait +cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en +tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante +sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta +immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la +neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt +elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait +le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs +cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se +trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux +aveuglés, comme lui, par la neige. + +Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La +neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans +le lit de glace amoncelé sur le sol. + +Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à +terminer. + +Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui +elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées +silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main +de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui +annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions, +Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie, +tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur +l'épaule de sa soeur. + +Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser +les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de +neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les +roues qui ne tournaient que lentement! + +Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par +Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre +la porte principale de la maison. + +--Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce +pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues +en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre +reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible +voyage. + +Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude, +étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui, +et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une +légèreté pleine de joie et de trouble. + +Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un +peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel. + +A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée. + +--Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents +autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast. + +--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point, +laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise. + +Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se +prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation +dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours. + +Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant +des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la +maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait +entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit. +Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au +milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de +gagner le corps principal du logis. + +A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva +jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou +plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone. + +Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo: +c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il +disait: + + Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires! + Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares. + Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires! + Le bonheur que vous nous donnez est payé! + Oui, il est payé par le désespoir! + + Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires! + Il y a dans le ciel un ange qui pleure: + Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu; + Un ange qui échangerait les félicités célestes + Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus, + Pour obtenir de vous une seule de vos caresses, + Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez, + Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras! + Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher! + + Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie, + Vous ne savez pas que le malheur, + Oui, que l'exil et le malheur + Sont déjà votre ouvrage fatal! + Puisse le sort détourner de vous l'expiation, + La juste expiation des malheurs que vous avez causés! + Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires! + Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares! + +--Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi +cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle +donc? + +Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes +de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme +et les paroles de sa chanson: + + Avez-vous du courage? Il vous en faut! + Demandez à la jeune fille au visage d'or, + Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit, + Se penche sur moi, pour me dire + Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre! + Avez-vous du courage? Il vous en faut! + + Le courage vient du Ciel, + Et cependant la fille au visage d'or, + Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel! + +Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion, +Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main +tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte +d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère. + +De là , elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent +avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par +la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense +cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier. + +Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et +contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son +sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses +genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que +tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète +que celle d'Annetje et d'Agathe. + +Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient +l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le +sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables +joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa +jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits +l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec +ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en +temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait +en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait +sur les genoux de mynheer Borrekens. + +Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine +palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées, +regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident +frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir. + +Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le +berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança +sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx. + +En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour +de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait +devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et +mendier de lui un regard et une caresse. + +Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse +l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et +baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du +berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps +les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle +venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait +profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant +l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en +bégayant des mots tendres et confus. + +Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui +pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle +poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre +du parloir. + +A ce bruit, Simon s'élança et trouva les deux soeurs défaillantes au +seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les déposa près du +foyer, et, secondé par dame Thrée, il s'efforça par les soins les plus +tendres de les rappeler à la vie. + +Annetje reprit connaissance la première, et fondit en larmes lorsqu'elle +se trouva, en rouvrant les yeux, dans les bras de sa mère. + +Quand, à son tour, Agathe entr'ouvrit la paupière, Annetje passa le bras +autour du cou de sa mère, et toutes les trois, confondues dans la même +étreinte, elles mêlèrent leurs larmes et leurs caresses. + +--Vous revoir! vous revoir après tant d'absence! murmurait Annetje; ma +mère, ma bonne mère! + +--Ah! le courage me manquera pour vous quitter encore une fois! s'écria +Agathe. + +--Et moi! moi? n'y a-t-il pas une caresse, pas une parole pour moi? +demanda le vieux Borrekens, qui, après avoir déposé dans les bras de +Toporoo l'enfant qu'il tenait sur ses genoux, se hâtait de courir à ses +petites-filles. + +--O grand-père! grand-père! dirent-elles en couvrant de baisers ses +cheveux blancs; grand-père, ne venez pas nous ôter le courage dont nous +avons besoin! + +--Non! non! reprit-il: écoutez la voix de votre coeur! Dieu ne peut +exiger de votre jeunesse le sacrifice qu'un sentiment irréfléchi vous a +entraînées à vouloir lui faire. Restez dans le sein de votre famille! Ne +nous quittons plus! + +--Ne nous quittons plus! répéta dame Thrée. Cruelles enfants, vous ne +savez pas les larmes que vous m'avez coûtées! + +Les deux soeurs se sentirent presque vaincues, et elles entourèrent de +nouvelles étreintes plus convulsives et plus passionnées encore, leur +aïeul et leur mère. + +Tout à coup, un léger cri s'échappa du berceau où dormait l'un des +enfants. Aussitôt, par un mouvement instinctif, dame Thrée se dégagea +brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer +Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les +devança. + +Ce n'était rien: l'enfant avait poussé un cri dans son sommeil et ne +s'était même pas tout à fait éveillé. + +Quand Thrée revint près de ses filles, celles-ci avaient repris leur +pâleur et elles s'étaient adossées contre les ornements en chêne de la +haute cheminée. + +Elles ressemblaient ainsi à des fantômes plutôt qu'à des créatures +humaines. + +Dame Thrée baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans +ses mains. + +Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne +ne se sentait le courage de le rompre. + +A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa +mère, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement: + +Ma mère et mon grand père, dit-elle, béni soit le Très Haut! bénie soit +la bonté divine qui nous permet, à ma soeur et à moi, de nous consacrer +au culte du Seigneur sans remords et sans la pensée que nous laissons +derrière nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en +nous appelant à lui, nous a remplacées près de vous, et vous a donné +ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront +l'appui et l'orgueil de votre vieillesse. + +Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous +retournerons dans notre cloître; nous y prononcerons les voeux éternels +qui doivent à jamais nous séparer du monde et rompre tous nos liens +charnels. + +Et cependant, ajouta-t-elle avec une émotion qui faillit étouffer sa +voix, et pourtant nos pensées, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramèneront +bien souvent vers vous! Ce sera pour demander à Dieu de vous combler de +ses bénédictions; vous, ma mère, vous, mon cher aïeul, et vous aussi, +Simon, vous qui avez apporté le bonheur à ma mère! + +Elles se relevèrent, et se tenant par la main, elles déposèrent un +baiser sur chacune des joues des deux enfants, puis elles se retirèrent +dans leur petite chambre d'autrefois. + +Là , elles se prosternèrent devant l'image de la Sainte Vierge à la place +où elles avaient tant de fois prié dans leur enfance. + +--Seigneur, dirent-elles, recevez-nous dans vos bras; il n'y a plus de +place pour les deux orphelines dans leur propre famille! Vous êtes seul +notre Père! Nous n'avons plus de mère que la Vierge divine! Seigneur, +venez à notre aide et soyez notre soutien! Seigneur, donnez-nous la +force et le courage! + +Elles passèrent ainsi la nuit en prière. + +Les huit jours d'épreuve imposés par la règle des Clairisses +s'écoulèrent pour elles au milieu de douleurs sans nom et de tous les +instants. + +Elles ne trouvèrent de force et de résignation que dans la prière +et dans la compatissante sympathie de Toporoo, qui savait si bien +comprendre des douleurs inconnues même à leur mère. + +Cette triste semaine écoulée, Agathe et Annetje repartirent pour Malines +et pour le couvent des Clairisses, où elles prononcèrent les voeux qui +les enchaînaient à jamais!... + +Le couvent des Clairisses de Malines, comme la plupart des autres +maisons religieuses des Pays-Bas, devint, en 1793, l'objet de +déplorables profanations. On chassa violemment les pieuses filles qui +l'habitaient, et on les rejeta dans le monde, auquel elles avaient +renoncé pour toujours. Leur cloître, cette sainte et antique maison, si +longtemps consacrée au Seigneur, passa de main en main, de brocanteur +en brocanteur, et tour à tour, se transforma en caserne, en magasin à +fourrage, en usine et en dépôt de fumiers. Elle finit par disparaître +tout à fait lors des travaux immenses que nécessita rétablissement des +chemins de fer, dont Malines forme le point central. + +C'est à cette dernière époque de la décadence du couvent qu'un pieux +antiquaire belge, dans les veines duquel coulent les dernières gouttes +du sang de Rubens, fut assez heureux pour recueillir, parmi les ruines +et les déblais de la nef abattue, une des pierres tumulaires, en marbre +bleuâtre, qui pavaient le choeur. + +Une inscription en langue latine, gravée sur cette pierre, apprend que +la dalle funèbre a recouvert, pendant un siècle, la dépouille mortelle +de deux clairisses, soeurs jumelles, et décédées le même jour et à la +même heure, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. + +Ces Clairisses, dont les noms de religion étaient Johanna et Margarita, +portaient autrefois, dans le monde, les noms d'Annetje et d'Agathe +Borrekens. + +Au bas de la pierre, on lisait distinctement ces mots en flamand: + +LE BONHEUR N'EST POINT SUR LA TERRE. + +Voilà tout ce qu'il reste des personnages de cette histoire, à +l'exception toutefois de Rubens, qui a laissé tant de monuments glorieux +de son génie. + +Toutefois, la tradition a conservé le souvenir des destinées obscures +de ces personnages et l'a transmis de génération en génération, jusqu'à +celui qui vient de vous les raconter. + +Hélas! ne faut-il point, aujourd'hui, se hâter de recueillir ces récits +naïfs et ces douces légendes de la tradition? Chaque jour les idées +positives ne viennent-elles pas les effacer, comme le laboureur qui +arrache les fleurs pour semer des moissons? + +La Belgique n'est plus qu'un vaste chemin de fer, qu'un marché immense, +qu'une usine gigantesque! Elle a des artistes et des poètes; mais au +milieu du tourbillon de ses affaires, du mouvement dévorant de son +admirable industrie, et des mugissements de ses locomotives sans nombre +et sans repos, elle n'a point le temps de se pencher vers eux, ne fût-ce +qu'une minute, pour les écouter, sourire à leurs vers et laisser tomber +sur leur front une feuille de sa couronne! + +D'ailleurs, où se trouve donc aujourd'hui, en Europe, une place pour les +poètes? une oreille attentive pour entendre leurs chants? Partout +les révolutions surgissent et s'entrechoquent; partout leurs cris +formidables éclatent et étouffent la douce mélodie de l'art! Partout, +ainsi que le voulait Platon dans sa République, elles bannissent les +poètes. + +Qu'Homère renaisse aujourd'hui, il court grand risque de mendier comme +aux temps héroïques; mais, hélas! nous doutons fort qu'il puisse trouver +quelque part l'hospitalité, que du moins, alors, il rencontrait parfois! + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14512 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..21a5bcc --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14512 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14512) diff --git a/old/14512-8.txt b/old/14512-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f571e72 --- /dev/null +++ b/old/14512-8.txt @@ -0,0 +1,6013 @@ +The Project Gutenberg eBook, Les Filleules de Rubens, Tome I, by +Samuel-Henry Berthoud + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Les Filleules de Rubens, Tome I + +Author: Samuel-Henry Berthoud + +Release Date: December 29, 2004 [eBook #14512] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FILLEULES DE RUBENS, TOME I*** + + +E-text prepared by Joris Van Dael, Renald Levesque, and the Project +Gutenberg Online Distributed Proofreading Team + + + +LES FILLEULES DE RUBENS + +Histoire Flamande + +Tome Premier + +par + +S. HENRY BERTHOUD + +Bruxelles, +Librairie Allemande, Française et Étrangère +De Mayer et Flatau, +Rue de la Madeleine, 5 + +1849 + + + + + + + +CHAPITRE Ier. + +MYNHEER BORREKENS. + +Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de +l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme +jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et +sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied. + +Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient +pas encore tout-à-fait terminés, il entra dans une petite salle ou se +trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des +chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau +qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la +baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une +promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux. + +Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se +rendit à l'église voisine de Notre-Dame. + +Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil +de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint +sacrifice de la messe. + +Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la +foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée +de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de +tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son +logis. + +Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme +lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté, +quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la +main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette +femme, une misère honnête. + +--Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la +femme. + +--Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il +y a un an. + +Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer +convulsivement le pas pendant quelques secondes. + +--Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation +qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais +seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres +innocents!... + +Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes +remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater. + +Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main. + +--Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses +grosses joues roses. + +--A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau +cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons +d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un +bambin. + +--Et comment te nommes-tu? + +--Claes, mynheer. + +--Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux +morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant +laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au +revoir! + +En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes, +le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chère Isabelle me saura gré +de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il. + +Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une +voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer +Rubens, qui lui fit tourner la tête. + +--Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant +une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une +soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour +saluer le peintre célèbre. + +--Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car +je devais me rendre chez vous aujourd'hui. + +--Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin. + +--L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir, +mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de +terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le +jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi. + +--Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est +bien sans m'en douter, s'écria l'artiste. + +--C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer +Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent +que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous +sera remise aujourd'hui par entremise de procureur. + +--Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette +nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable. + +--Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher! +Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de +notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah! +mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre! + +--Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent +par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils +prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin! + +--Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens. +Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier, +de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite +qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler +de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale. + +--Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut. + +--Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous +le répète. + +--Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare! +Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur +prouver qu'ils ont tort. + +--Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua +mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit. +A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance +que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une +affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent. + +--Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider! + +--Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens, +dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté +à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de +défendre? + +--Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque +impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître +Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les +inconvénients. + +--Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un +conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se +réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez +d'émettre mon opinion... + +--Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les +bras. + +--Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint +Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier +le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit +plus question de rien entre nous! + +---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil +sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me +paraît un saint quelque peu apocryphe. + +--Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses, +mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai +votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les +deux parties. + +Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire. + +--Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des +arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en +coûte un _cromsleers_[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce +que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand +comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers +veulent lui intenter n'existe que dans ma tête. + +[Note 1: Petite monnaie du pays.] + +En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et +après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une +vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon, +de salle à manger et de parloir. + +L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et +prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées +diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de +plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement +absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper +le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point +entrer le roi des arquebusiers. + +C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule +en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre +côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure +nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne +d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un +mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves +miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à +tracer sur le vélin de leurs manuscrits. + +--Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec +plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits +finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore +aux brouillards et aux traîneaux de ton pays! + +La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens. + +--Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en +imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés +les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon +père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de +leur perte! + +Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux. + +--Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste +douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort +imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils! +Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans +quelques jours vous serez mère. + +--Vous avez raison, mon père, dit-elle. + +--Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour +ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur +d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les +arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef. +Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de +l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les +privilèges de ceux qui l'ont choisi. + +Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa +belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers +pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous +les membres pour le soir même. + +Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de +l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents +ans se réunissaient les membres du Serment. + +On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les +lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle +les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des +bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le +bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume, +et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette +table. + +A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient +place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue +en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées +des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle, +et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit +la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le +_Congrès de Munster_. + +Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au +bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche +dais de velours. + +--Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir +que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de +droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens. + +Il s'interrompit un moment. + +--Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés. + +--Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser +les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le +remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin; +j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis, +en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au +Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint +Christophe. + +A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation +se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître +Borrekens, un sourire d'orgueil. + +--Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont +point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit +jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de +leurs plus ardents désirs gue je réalise. + +Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette +pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et +de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu, +demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure +une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil +et soumis la chose à la délibération de la corporation. + +Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et +finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande, +et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances. + +Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement +détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de +déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était +toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il +prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les +esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à +crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés; +la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la +bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne +contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la +violence à la discussion. + +Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens +allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui +s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si +clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu +par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante, +irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians +Kniff. + +Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine, +son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec +laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur. + +Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la +parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le +droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais +comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la +bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris +la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force +herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la +tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût +passé. + +Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun, +nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même +des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que +mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers. + +--Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de +la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire. +Merci et à charge de revanche! + +Le jeune homme sourit. + +--Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers, +mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux. +Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai. + +--Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune +homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van +Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont +trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre. + +--Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je +n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van +Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper +avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de +saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis +longues années, se couvrent de poussière dans ma cave. + +En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait +la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous +ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé. + +--Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère, +fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est +un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer +Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a +tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine +n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps +de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon. + +Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance +au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère +rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les +ordres de son beau-père. + +Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il +eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil +semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au +coeur. + +Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du +repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer +deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à +baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son +hôte. + +--Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens, +que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu +communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre, +par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune +homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise +barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec +eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa +femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père! + +Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre +de la seconde bouteille de Claret. + +Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même +bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière +bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner +son logis. + +Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore, +comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant: + +--Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son +regard doux et triste va droit au coeur! + + + +CHAPITRE II. + +LES JUMELLES. + +Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre +célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du +roi des arquebusiers. + +Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta +son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de +la familiarité. + +--Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il; +faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures; +vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se +montrer satisfait de l'échange que nous avons fait. + +Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné. + +Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de +velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large +médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa +confrérie. + +La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était +un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement +vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient +rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long +séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà +justement célèbre en Europe. + +Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé +familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre +pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en +connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste. + +--Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi +de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des +Arquebusiers d'Anvers. + +L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer +Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient +exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse. + +Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait +s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au +seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention. + +--Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre, +continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que +je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de +quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi. + +Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que +celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les +portes d'un immense atelier. + +Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était +la célèbre _Descente de Croix_. + +Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda +un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil +chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété +fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir +ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse +main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en +sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la +sublimité. + +--Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en +riant. + +--Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre, +d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est +de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain +que nous vous avons cédé!... Et cependant... + +--Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en +riant. + +--Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur +patron saint Christophe. + +--Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à +ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe, +portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que +le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq +figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq +Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a +lieu d'être satisfait. + +Mynheer Borrekens hocha la tête. + +--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, +laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer +Borrekens le géant qu'il désire. + +--Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent +d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand +dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller +Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre! + +--Mais puisqu'il ne vous satisfait point? + +--Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux +et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des +enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du +Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre +l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier +Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange +d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham +paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans +toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant +de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit +d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût. + +--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer +Borrekens? Je ne m'en doute pas. + +--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez. + +--Je vous jure que non, sur mon âme! + +--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer +Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet. + +--Vous me rendrez service en me l'apprenant. + +--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à +ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe +apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets? + +--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à +Rubens; chaque volet a deux faces. + +--Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette +objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant +habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée +jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi. + +--Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à +entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la +tête et du bonnet, au besoin. + +--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint +Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur +l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à +une condition. + +--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les +yeux étincelaient de joie. + +--Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me +fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et +venez nous tenir compagnie, le verre à la main. + +--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment +ne voulez-vous pas qu'on vous aime! + +Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la +ville d'Anvers. + +Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens. + +--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les +plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme, +la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il +appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point +le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau +matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la +dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à +parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment +des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité, +lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers. + +--Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi! + +--Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens +pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble +action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie. + +Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se +rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il +allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui +faisait l'orgueil de la ville d'Anvers. + +Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son +grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies +de sa maternité prochaine. + +L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la +jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait +si bien à ses traits pâles: + +--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père? + +--Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à +dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le +chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets +pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je +te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de +Malines, que je fasse honneur à mon hôte. + +En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et +lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe +affectueux de la tête. + +Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la +main à son ami, sans que celui-ci répondît. + +--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il. + +Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête. + +Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de +nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer +Borrekens. + +--Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le +bourgeois. Adieu, ma chère bru. + +Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre +enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa +vivement. + +Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme +pris en faute. + +--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous +le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans +me voir. + +--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait. + +--Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont +que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant. + +Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce +jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon. + +--Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont +point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon +pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient +fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu +moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la +Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en +ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il +y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je +ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme +averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux +hommes. + +Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra +la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort +déconcerté. + +Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi +dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je +n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour +comme du reste de ma vie! + +Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les +mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait +d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie +matérielle. Et il se plaignait du sort! + +Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de +mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage +en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands +seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée, +sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait +preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en +montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois. +Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner +les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à +table, placé à ses côtés. + +Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique +Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont +la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de +son mari. + +Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de +musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des +serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui +dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit +de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses +excuses au maître de la maison. + +Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi +prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de +reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de +course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le +parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite +vieille vêtue de noir: + +--Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille? + +Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux, +détourna la tête et ne répondit point. + +--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il +arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée? + +--Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que +son état le comporte. + +--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a +si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant! + +Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la +chambre. + +Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait +point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux +jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver. + +--Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs +mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les +bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce +sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils. + +En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux +enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait +placés dans le même maillot. + +--Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette +manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux +enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée! + +--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa +voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille. + +--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria +Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme; +car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre +patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe +de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude, +on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous +faire parler, vous restez muette comme un poisson. + +--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un +monstre! riposta aigrement la sage-femme. + +Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les +langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un +ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre +les unissait entre elles. + +A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants +pour reprendre bonne contenance. + +Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien +de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans +remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout +ceci? + +--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien +fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la +sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre. + +Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la +jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât +ses enfants. + +Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans +les bras de Thrée: + +--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre +fils est ressuscité deux fois pour nous! + +Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du +brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez +le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive +préoccupation. + +Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des +deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à +l'autre. + +Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive +sensation parmi eux. + +--Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc +de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche. + +--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort +singulier, répondit le vieillard. + +--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival +d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art +auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous +point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du +lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des +Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres. + +--Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et +de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par +saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je +n'hésiterai point. + +--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et +d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une +opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens. + +--Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay +veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge +de lui faire voir les jumelles. + +Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens. + +Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce +qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; +l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay +rentrèrent dans la salle à manger. + +--Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait +avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère +cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi +singulière naissance et d'une si merveilleuse opération. + +--Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, +aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait +tout bonnement un muscle à détacher. + +--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie +encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une +des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez +au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour +célébrer cette solennité. + +--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit +Buckingham. + +Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une +riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou. + +--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille +Angleterre, lui dit-il. + + + +CHAPITRE III. + +SIMON. + +Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion +et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur +du roi du Serment des Arquebusiers. + +Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre: +sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution +affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la +pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de +recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de +Buckingham. + +Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter +Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de +l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les +manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait +avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de +la maison. + +Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les +joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et +conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre +le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise +quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente. + +Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait +avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par +les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle. + +Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide +au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que +Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le +jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se +trouvaient couchées les deux jumelles. + +Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la +main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans +l'une des deux poches de sa jupe. + +--Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme, +ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants? + +--De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les +fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui +a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment. + +--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants, +répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement, +au sortir de la messe. + +--Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir +ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas +plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel +embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va +pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement +pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût +lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme. + +Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque +de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à +Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à +résoudre. + +Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses +mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais +il s'en remit bientôt. + +--Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en +soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en +ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon? + +A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il +s'écria en joignant les mains: + +--Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses +enfants? Oh! c'est trop de bonheur! + +--Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une +visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais +trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante +convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en +tous sens. + +Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait +tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle +décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement +assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que +l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois. + +A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux +marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa +filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans +tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle +Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on +peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce +n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et +de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du +ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement +bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du +cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que +ne réprimait déjà point sans peine Simon. + +Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut +que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de +la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et +les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les +curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus +que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et +ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville, +qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de +son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers. + +Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs, +les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et +jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les +saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens +avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines +mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau, +remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient +vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les +distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il +ramena sa commère chez mynheer Borrekens. + +Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs +cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent +les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant +avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain +généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit +l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante +supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens, +personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce +beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les +coeurs. + +Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à +se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux. + +Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut +avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le +vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et +Simon. + +--La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme +et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et +dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord +Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment +des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La +femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et +les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle +journée! + +--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette +splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne +manquait pas d'amertume. + +--Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien +accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions +des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté +et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos +compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite, +laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres. + +--Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et, +néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame +Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des +rires de chacun. + +--Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon +qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de +m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi +plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place +quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle +pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir? + +Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de +recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur +lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox. + +Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme +qu'elle avait été bruyante la veille. + +Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui +s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à +replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer +les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille, +tout était solitaire et silencieux. + +Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans +un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le +coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le +regard du maître. + +C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses +filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de +pâleur qui lui séyait à merveille. + +Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer +Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune +fille. + +Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne +contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble. + +--Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et +dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant. + +Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau +et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement. + +--Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque +temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma +filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut +en dépendrait. + +--C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!... Ils +ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les +distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon, +quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient +qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles +s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent +ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein. + +Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première +dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront +papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les +joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes +enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours! + +Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites +filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de +dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues. + +Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur +qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle +insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive. + +Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de +mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à +sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la +jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec +le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit +lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole, +et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main +avec autant de respect que si c'eût été une reine. + +Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette +dernière, qui le reçut avec affection. + +--Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir +me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite +de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée, +j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son +regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à +ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains +riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition, +comme vous. + +Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne +l'avait vu aussi heureux. + +Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille +Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles +commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà +quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et +Simon van Maast. + +Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même +heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion +de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était +assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux +petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur +les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en +allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de +mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour, +n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels: +personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût +manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée +elle-même. + +Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un +dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à +table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter +sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer +Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il +aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants +l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard +Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie +douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun, +du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait +les deux jumelles. + +Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle +qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur +taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur +voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux +par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore +malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient +ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le +même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient, +souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se +tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret +de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût +séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne +savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme, +Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un +seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux +ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans, +depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient +l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur +apporter un témoignage de sa sollicitude. + +Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné +une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il +n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde +dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne +s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point +elles. + +Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument +dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était +fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui +était plus triste encore! + +Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à +dame Thrée. + +--Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi; +je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu +m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre +affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la +reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a +épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il +m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et +vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses +enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je +serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin +de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez +lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils! + +Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur +la poitrine et les yeux pleins de larmes. + +Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne +amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants +et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa +poitrine était pleine de sanglots! + +Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens +sa visite accoutumée. + +Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même, +s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui. + +Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente +pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait +de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe +Colomb. + +Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en +larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement +dans ses bras en les couvrant de baisers. + + + +CHAPITRE IV. + +LE MÉDECIN DE LEYDE. + +La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son +histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples +heureux, suivant l'expression de Montesquieu. + +Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une +profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames +de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche, +c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce +monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si +ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans +la famille bourgeoise. + +Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de +van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si +ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi +des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en +arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer +sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il +avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire. + +Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa +beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait +pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre +incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la +plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa +taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse, +mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y +avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau +visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de +l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont +conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se +montraient si passionnément éprises. + +Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté +était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons +pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un +instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande, +si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje +d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms +d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de +certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne +pouvaient rien apercevoir. + +Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje +n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour, +quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et +le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne +pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes +les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère +elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de +pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient +à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours +ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près +de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines, +le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur +son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son +voile sur le front d'Agathe. + +Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta +un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux +soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant +chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et +contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins +d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait +avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants. +Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une +comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la +fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille +en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez +Annetje. + +Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le +vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à +l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés +de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux +affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à +la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun +des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à +diminuer les accès de ce mal étranger. + +Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer +Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages +du temps. + +Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il +le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le +suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui +prenaient un caractère de gravité. + +De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de +Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et +l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment. +Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à +la maison déjà princière de l'illustre artiste. + +Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de +la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur +laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus +obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme, +Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que +par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de +sa passion. + +Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense +amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le +tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il +s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens +dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène +consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui +subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des +femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se +connaissait en ce genre d'agneaux et de lions. + +Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il +demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés +d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le +vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître. + +Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le +lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à +une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits +madame Rubens. + +Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez +lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et +d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens. + +Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi +jusqu'à la plus grande dame d'Anvers. + +--Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui +dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme? + +Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire +quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint +reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang. + +A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement +les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des +valets. + +--Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en +travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites. +Voici près de trois ans que je ne vous ai vu! + +--Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et +de sa fête, répondit mynheer Borrekens. + +--Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques +qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous +traiter avec tant de cérémonie? + +Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la +valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand +palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore +mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec +une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de +préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens, +et qui n'était rien moins que l'_Érection de la Croix_, ce divin +tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien +de Pierre-Paul Rubens. + +--Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon +compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être +agréable? + +--Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne +sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux +enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des +médecins ne peut rien. + +Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui +suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion +ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler. + +--Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï +conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait +de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un +secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce +médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le +siècle dernier. + +Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer +quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires. + +--Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut! +Béni soit le jour où je vous ai connu! + +--Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau +pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop +légitimement. + +Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui +feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de +s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_Érection de +la Croix_. + +Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient +de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener. + +Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens, +tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de +mots, ce qu'il voulait savoir de lui. + +--En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel +que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune +encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la +journée dans une maison où personne ne pénètre. + +D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à +Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y +trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un +sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière +la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un +homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été +recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au +dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de +bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien, +comme disent les bonnes gens à Leyde. + +--Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens. + +--Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son +voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il +vint tout-à-coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la +part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les +enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre +homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et +qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à +trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine +poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit +à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on +est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres +malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des +conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le +malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si +le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et +proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme +non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent +pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence. + +--Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde +guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de +venir donner ses soins à vos enfants. + +Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un +mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde. + +--Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la +ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère. + +Rubens sourit à son tour et n'en écrivit pas moins la lettre au médecin +de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page: + +--Faites venir Pitremann, lui dit-il. + +Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer +Borrekens ne tarda point à venir. + +--Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y +remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez, +et n'épargnez pas les chevaux. + +--Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main +de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras. + +Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne +nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans +cette maison désolée. + +A quelques jours de là, le domestique allemand de Rubens revint harassé +de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la +réponse du médecin de Leyde. + +«Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera +son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui +exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre +cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à +Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice +du chevalier Rubens.» + +A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de +Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute +la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne +put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la +préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre. + +Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis +longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et +qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde. + +Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait +à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient +partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de +quelques jours. + +Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors +d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou +quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des +femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette +époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de +litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient +beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval. + +Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde. +Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures. + +Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de +Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se +rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume, +chez le médecin américain. + +Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait +encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait, +quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer, +mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui +assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié. + +--Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle. + +--Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens +tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir. + +--Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait +point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour +l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens +comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant +de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi +heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a +enseignée. + +--Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit +à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se +trouvait. + +C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui +forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu +qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand +corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang +de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et, +confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le +médecin tout-puissant contre la fièvre. + +Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y +trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on +reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise +était chargée de la direction domestique de ce logis. + +Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva. + +Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive, +tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres +de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente. +Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la +digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens, +à faciliter ces transactions de conscience. + +Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de +Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître +l'attendait. + + + +CHAPITRE V. + +LE CABINET DU MÉDECIN. + +Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié +hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au +visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens +pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait +toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du +Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer +l'attention sur son maître. + +L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères; +aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins +rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de +signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments +prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se +conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de +serviteurs d'une nature à part. + +Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà +de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la +vieille juive et à un démon que l'Indien. + +Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil +perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste, +qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre +dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds. + +Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il +eût jamais vu. + +Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour, +devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés +et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce +moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les +différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois +bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets +lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les +murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur +les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu +l'appartement. + +Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de +nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes +inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour +former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux +couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de +bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques +qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de +l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de +toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui +n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des +habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux +étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre +immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux; +déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes +plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns +d'entre eux avaient construit leurs nids. + +Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la +bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait +de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de +ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de +riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit +par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens +que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des +malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de +complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur +l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de +Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du +meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les +moindres mouvements de son maître. + +Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel +animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du +petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue +abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge +et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle +entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau. + +Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte +sur l'épaule de son maître; celui--ci prit, dans un magnifique plat de +porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta: + +--Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour +parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi +à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles. + +L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le +bras de celui qui lui parlait. + +Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait +d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait +dans la chambre. + +--Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite, +savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de +mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous! + +--Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le +médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser, +et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos +désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le +Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si +vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère. + +--Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient +supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je +ne vous les eusse point amenées avec moi? + +--Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre +ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite +avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du +génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si +cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous, +Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez. + +Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde +attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front +chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste +bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil +du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le +temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui +décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina +le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit +imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique. + +--Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai +à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le +linceul de ses enfants. + +Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée +subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il +tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir +sous son teint basané. + +--Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet +qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée! + +Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et +se mit à marcher à grands pas. + +--Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle, +mon Dieu! + +--Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai +reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence +de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles +vivre ou mourir? + +--La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été +sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore +malgré le temps et l'absence! + +--Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes +que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi +l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre +nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir +désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle +vous paierait par son amour du salut de ses enfants. + +--Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais +éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant, +pour Anvers. + +--Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui +dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers; +nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons +bientôt de vieux amis. + +Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur +adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva +les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles +d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien. +Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après, +ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés. + +Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil, +dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla, +et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son +chien qui le suivit. + +Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du +chien, partait à franc étrier pour Anvers. + +Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame +Thrée. + +C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et +l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il +avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide. + +Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la +porte. + +Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de +violence qu'il put à peine prononcer ces mots: + +--N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens? + +--Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve: +que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous +recevoir. + +--J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins +pour vos enfants. + +--Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens +en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien +douloureux. + +En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où, +quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la +dernière fois. + +Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée +devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec +tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père +et l'étranger. + +--Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens. + +A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon: + +--Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma +vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers +sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous. + +--Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la +fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis +qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour +qu'elle nous vienne en aide. + +Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière. + +Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec +quelle émotion, on le comprend! + +Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles, +écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques +minutes avec attendrissement. + +Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique +la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles +étaient encore d'une indicible beauté. + +Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses +lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur +sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur. + +Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait +avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses +mains la vie de ses enfants. + +Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient +les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient +manifestés. + +Quand elle eut satisfait à son désir: + +--La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai +rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je +ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée. +Pourriez-vous me donner un logement chez vous? + +--Cette pièce voisine du parloir... + +--Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile +que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus +nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre +jardin. + +Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si +bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu. + +Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet +incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et +d'y installer le médecin. + +Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de +l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles. + +--Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée. +C'est aujourd'hui le jour fatal. + +Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une +table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or. + +Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à +l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un +gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien, +et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à +chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet. + +Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au +chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste +expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée. + +Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de +sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en +compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des +nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prières, elle reportait +avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles. + +Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure +habituelle ne commençait à se manifester. + +Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt +brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs +joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs +fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et +n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y +avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil. + +Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers +le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et +voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel, +comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance. + +Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se +réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales +de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les +transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être +indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui +tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa +poitrine, en versant des larmes de joie. + +--Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin. +Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous! + +Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute. + +--Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée, +répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la +maladie et disparaît en même temps qu'elle. + +--Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous +m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes. + +--Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants! +Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour +que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut +plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette +oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin. + +--Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus? +Toute notre maison vous appartient. + +--Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire +quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres... + +--Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres +désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous +laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants! +Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il +s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous +connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche, +éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un +ancien ami perdu. + +--Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne +put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un +étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques +années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et +flétri son front de rides encore plus profondes! + +--Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce +pas? + +--Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils +savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le +pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant +quelques instants de repos. + +Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur +pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main +à ses lèvres. + +--Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la +vie? + +--Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections, +ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles. +Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le +font tomber dans un abîme de désespoir! + +En achevant ces mots il se retira dans le pavillon. + +Thrée le suivit longtemps des yeux. + +--Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus +promptement encore que mes yeux! + + + +CHAPITRE VI. + +CONVALESCENCE. + +Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à +l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la +porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces +grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de +la chaire et de la chaise. + +--Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans +ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que +ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux +d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa +patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver. + +Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus +poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi +suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir? +L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient +plus depuis longtemps. + +En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus, +courut à Simon et s'agenouilla devant lui. + +--Simon! dit-elle, Simon! + +Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast. + +Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer. +Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et +entrecoupés de sanglots. + +Thrée était toujours à genoux. + +--Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous +avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez +de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où +mes enfants seront guéries. + +Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse. + +--Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu +obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le +sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur +tout entier! + +--Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles +semblables! + +--C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne +pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne +vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir, +chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon +amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous +aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré +l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes +du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non! +Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus +d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du +coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel! + +Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres +errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde +lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées. +Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent +voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la +pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire +furent ces mots: + +--Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime! + +--Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant, +Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le +jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes, +peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous +m'aimez comme je veux être aimé! + +Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au +ciel. + +--Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais +dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il. + +Puis, comme elle détournait la tête en silence: + +--Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures, +qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses +et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours +encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux +que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus! +Maria! Ai-je bien fait d'accourir! + +--Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller +chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde. + +--Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez +Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en +jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point +prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à +Anvers où j'avais tant souffert! + +--Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout +entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées +que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous +démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après +avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse. + +Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce +moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur; +mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme, +il tenait les yeux fixés à terre. + +Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit +la première. + +--Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a +retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne +retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le +médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois +avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence. + +Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils +allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au +soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison. +Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout +de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable. + +--Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler +connaissance avec vous. + +Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père. + +--Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et +je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore, +ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de +son pied les figures que sa canne avait tracées. + +--Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée. + +Borrekens releva la tête. + +--Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du +mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause +de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses +chagrins ou du moins pour les partager avec lui? + +--Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de +Simon? + +Il fixa attentivement les yeux sur lui. + +--Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son +teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la +Flandre. + +--Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez +point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir, +défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff? + +--Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le +vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse! +en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du +désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre +pays. + +Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les +souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout +mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne +l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en +remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon +lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette +chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se +sentait pleine d'espérance. + +Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée, +la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens: + +--Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare +pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai +apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer +dans le pavillon et m'acquitter de ce soin. + +--Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée. + +--Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et +qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de +dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de +l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre +sifflet d'argent. + +Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de +ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au +milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration +régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux +événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis +le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses +enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut +bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était +Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à +une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis +quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni +la perte de tout espoir. + +Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures +de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures +du lit. + +Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de +mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues. + +Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle +ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient +donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les +exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les +avait baignées de sueurs. + +Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles +saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de +ses rayons leur chambre et leur chevet. + +Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant +d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons +aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses +de ses filles. + +--Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à +l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise! +Notre-Dame soit bénie!... + +--Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens +heureuse! Embrasse-nous encore, mère! + +En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées +par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur +le seuil pour le considérer quelques secondes. + +A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des +bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les +draperies de leur lit. + +Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or +dans laquelle brillait une liqueur vermeille. + +--Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite +vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues +la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments +héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre +tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre +mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai +fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du +Nouveau-Monde. + +Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux +pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un +lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une +demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants +avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes +filles un palais de fées. + +En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de +toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts +du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait +contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une +sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure +étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage +à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la +peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question +dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui. +Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au +vent et sa splendide queue déployée comme un étendard. + +Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier +dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras, +dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux +nouveaux où il se trouvait transporté. + +D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle +inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros +chien, de l'écureuil et surtout du serpent. + +Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la +queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla +doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre. + +Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son +maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême, +une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le +contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe. + +Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau +du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à +maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de +la jeune fille. + +Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son +indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des +affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du +Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux +injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la +couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de +Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob +n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des +caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait +charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il, +quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin, +résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses. +Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût +avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses +esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote. + +Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la +pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il +passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait +d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la +sollicitude la plus tendre. + +Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes +heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de +souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations +ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil, +les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu +monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour +elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination. + +Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent +Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était +le signal de la retraite. + +Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses +heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement, +jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se +prolongèrent davantage. + +Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures, +à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à +triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes +filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur +qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la +pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint +coloré et vivant de la jeunesse. + +Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes +chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer +l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les +deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles, +pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang +de l'autre. + +Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il +n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens: +il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les +reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient +un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats. + +Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident +excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie +digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues +à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent, +et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de +s'associer à leurs jeux. + +Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux +jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât +à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris +tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà +trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère +de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille +de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction. + +Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le +costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample +jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et +laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait +combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa +personne. + +Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la +tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée. + +Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui +se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux +inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon. + +Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon, +qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les +journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le +despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion. + +Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie, +retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de +son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer +Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules. + + + +CHAPITRE VII. + +HISTOIRE D'UNE ÉCORCE. + +Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda +point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les +conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour +lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam, +de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande +méridionale. + +Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir +la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés +d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage +du médecin. + +Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage +célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre. +Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur +imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait +que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et +attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de +fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires +considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres. + +Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses +fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne +prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions, +quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur +bizarrerie. + +Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze +heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de +Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre. + +Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait +exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à +prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait +l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens +ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison +complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité +des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de +toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout +d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien +se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour +le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son +indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de +sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la +difficulté rehausse son plaisir. + +Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir +passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules: +ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje +d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux. + +Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre +et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens +avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une +justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout +le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs +les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup +voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler, +surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à +conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les +merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait +avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans +enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on +voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage +pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en +était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens +tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses +regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient +littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles +pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait +Simon. + +Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde. +Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les +moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire +leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces +soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs +charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes +de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à +décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il +de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses +forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées +depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses +d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains +avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en +blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se +faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs. + +Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour, +Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob, +en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever +du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il +racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens +fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux, +l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une +flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les +animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait +chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué. + +Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit +dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables +souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde. + +Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait +encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une +civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation +européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se +trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin +extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la +hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans +un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu +avenantes à l'oeil. + +--Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle +cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité +desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés. + +Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille +avait éparpillés à ses pieds. + +--Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un +peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre +soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de +cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos +joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui +désolait tant votre mère. + +Et comme elle le regardait avec surprise: + +--Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de +guérir la fièvre. + +--Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce? +demanda Rubens. + +--Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela, +j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que +Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau. + +--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée? + +--C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si +la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre, +de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent +dompter, redeviendra invincible. + +--Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami? + +--Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée. + +--Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire +que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard. + +--Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me +la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc +toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse. + +--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le +récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces +plaintes de Thrée. + +Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais +forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre +de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses, +et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux +boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine +percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse +chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand +un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais +admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut +littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie. +Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes +épaules, et je l'emportai dans ma tente. + +--Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes. + +--Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur. + +--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine +sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me +débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je +déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait +reposé sa tête sous ma tente. + +Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs +lèvres la main de Simon. + +Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul +j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que +les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais +de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine, +soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et +inébranlable: le vieillard fut sauvé. + +Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie. + +La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener +avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir +autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre +qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort +problématique la guérison de ce pauvre homme. + +Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un +bois. + +La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard, +je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis +une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle +cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put +y parvenir et se prit à pleurer silencieusement. + +Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et +ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle +broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis +elle disparut légère comme une abeille. + +Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces +commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma +tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu. + +L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une +forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait +résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une +grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se +mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du +globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque +la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au +capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac +et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer +tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions +autant d'or? + +A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine +lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs +forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes. + +Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de +l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient +inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine +respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me +demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était +impuissante à leur donner. + +Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre +camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six +hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les +soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés +sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même, +avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous +sa tente, blasphémant et maudissant la destinée. + +Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois +jours après nous restions six hommes vivants. + +Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous +trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir, +et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon +eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse +qui caractérisent sa race. + +Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir +me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune +Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en +fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque +nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si +promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre +que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne +action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur +reconnaissance. + +Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons +une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les +accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par +enchantement. + +Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses +visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans +le vase qui contenait mon eau. + +Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre +s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence, +mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné +dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de +moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le +délire s'empara de moi. + +Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une +jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon +visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la +cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à +mes côtés sur la même natte. + +Il me montra le ciel et me dit en espagnol: + +--Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que +les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra. + +Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux +enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive. + +Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la +cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu +l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence. + +--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu +seras mon époux et mon maître. + +--J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir +deux amours vrais! + +Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt. + +Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba +constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette +entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec +les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le +veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre. + +Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la +demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture +était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer +les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs +favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était +réservée. + +La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles +avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir +guéables. + +Le vieillard me dit un jour: + +--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon +fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le +tien. + +Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et +le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans +notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent +aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux. + +Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement +revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain: +J'ai des adieux à faire, alléguai-je. + +--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus +m'a chargé de vous remettre ce souvenir. + +Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble, +la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et +me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa +maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes. + +Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent +admiré, et je voulus le donner à son père pour elle. + +Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si +triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments. + +--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du +visage pâle. + +Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le +silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens. + +Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière +où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande +provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or. + +--On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le +vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le +bonheur! + +Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et +me fit signe de le suivre. + +Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet, +s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans +que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la +physionomie de son père, une seule trace d'émotion. + +Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une +de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent. +Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les +sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés. + +--Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous +ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place, +continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées +sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en +juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs. + +--Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe. + +--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje. + +C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes +formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon. + +Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans +l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il +faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en +évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris +une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter +au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente +permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était +accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme +étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et +dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art +de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient +ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient +les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau, +au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage +impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin, +maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne, +semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres, +sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble. + +Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait; +se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise +sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures, +et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des +Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire +de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures +de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers +temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en +traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur +la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes +et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté +antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle +avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des +bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en +comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune +fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se +décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur +son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les +lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant, +elle eût fait pitié même à une rivale. + +Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé +l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent +sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition, +de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel. + +Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le +visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les +joues d'or de Toporoo. + +Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait +ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans +interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte +d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait +le voyageur. + +--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel, +continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau +habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul +n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les +Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes +à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur +inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile +pour l'Espagne. + +Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus +nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué +que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux +fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait +joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands +tonneaux. + +Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies +pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle +Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux +de toute espèce. + +Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste +de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler +aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer +Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire +le plus le caractère. + +Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez +soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du +récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que +la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la +caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en +étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et +agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs. + +Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie +intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et +d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont +toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance +qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de +l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les +gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses +mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de +défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés +dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre +et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et +il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la +réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le +bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond +qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans +hésiter, sacrifié sa vie. + + + +CHAPITRE VIII. + +UNE ÉPIDÉMIE. + +On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais +brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent +la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent +point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population +et jettent partout la désolation et l'épouvante. + +Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les +brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à +peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme +l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique. + +Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se +manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et +voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides +de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit +d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant +avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées +mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait. + +Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades +avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois +cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient +devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier +habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent +individus mouraient par jour. + +Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut; +on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir +courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une +mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants. + +Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des +derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais +les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur +mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait, +on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé +par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que +Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence, +à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et +n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille +à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la +France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles +toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient +destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg. + +Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le +sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer +Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à +Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville. + +--Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien +apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent +l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la +sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour +l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur +que ces tristes nouvelles pourraient leur causer. + +--Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la +fièvre? + +--Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre +l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec +l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous +en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami, +plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire: +Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans +mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et +les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie +par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai +rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il +frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre +sa puissance fatale. + +--Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de +votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les +ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à +cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face +d'un pareil malheur! + +Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il +prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il +distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la +charité de tous ses clients. + +--La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les +maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son +ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus +sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours +à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas +encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas +chez eux. + +Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore +essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables +à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé +une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants, +incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un +secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût. + +--Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône +est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon +contre la fièvre, ajoutait-il en riant. + +C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins +fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop +copieuses. + +--Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu +au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur. + +Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il +répétait: + +--Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner, +c'est centupler l'aumône. + +Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une +partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma +voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en +verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des +veuves et des orphelins. + +Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin +célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait +guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon +marché de son or et de sa vie. + +Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les +moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes +devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir +commença à renaître dans tous les coeurs. + +Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement +accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y +avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une +femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie +indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par +sa forme et son usage, entre le voile et le manteau. + +A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser +d'absurdité passa par la tête de Simon. + +Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville +où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée +avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue +le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à +chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait +lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il +lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait +irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les +suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que +Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure +et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une +violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse? + +Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua +pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le +marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore +les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs +nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été +un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin +et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua +pas moins à suivre l'inconnue. + +Celle-ci disparut tout-à-coup devant une des maisons ou plutôt des +baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon +soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de +l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar +qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se +trouvait détrempé par une eau fétide. + +Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de +l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus +d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de +mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs. + +Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se +traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces +lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge +couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard +de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé, +luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses +efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les +haillons dont il les avait enveloppés. + +La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre +logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille. + +--Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui +nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma +femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants! + +Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au +cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame +inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa +faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait, +non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle +s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre +indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait +simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en +applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche +qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse, +d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants +blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs, +pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon. +Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le +soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de +petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des +camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur +mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit +un sourire de consolation errer sur ses lèvres. + +--Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite +dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin, +car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une +petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la +ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants +délivrés de cette maladie qui les abat si fort. + +--Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit +retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes +enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant! + +--Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses +larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et +bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin, +continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van +Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et +prochaine. + +--Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne +fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et +s'en va. + +--Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme. + +--C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement +Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer +van Maast. Adieu, bon espoir, à demain! + +--Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette +triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans +peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier. + +--Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée. +Adieu, à demain! + +--Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre +demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement! +Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si +beaux! + +Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune. + +Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète +de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu +familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles +qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée. + +Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de +Simon qui lui disait: + +--Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis. + +Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre +en flagrant délit de charité! + +Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast. + +Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en +silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix +émue. + +--Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse +que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne. + +Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui +couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût +permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce +l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi. + +--Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon, +et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à +l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est +un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues +surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos +souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de +vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour! + +--Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au +monde!... tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes +filles.... + +Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se +sentait le coeur déchiré. + +--Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté +ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous +souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage! + +--Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre +coeur du doute et de la défiance, chère Thrée! + +--Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon, +répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous +dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette +nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme. +Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais, +quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour +pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais, +quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge +m'a fait souffrir, mon Dieu! + +Il se fit un grand silence entre eux. + +--Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je +l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon +caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!... + +--Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu, +Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la +face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains +soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu. + +En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer +Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les +plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa +chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison. + +Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et +ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle +venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas +heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont +il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne +répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux +sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui +souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après +avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait +solliciter une caresse. + +Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive +accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons, +dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait +à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la +pipe dont il humait la fumée. + +Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux +d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon. + +Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses +idées. + +--Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne +saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur, +venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon +âme! + +En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre +dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque +aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et +caressantes l'appelèrent. + +--Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper! + +Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient +complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main. + +--Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne +point souper avec vous ce soir. + +--Là! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants +sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant; +mynheer Simon ne nous aime plus! + +--Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine +d'Agathe avait cependant amené un sourire. + +--Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta +l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente +peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore, +je ne partage pas leur faiblesse. + +--Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés! + +Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en +frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer +Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre! + +--Si je refuse d'obéir. + +--Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle. + +En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit +Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et +toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme +de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se +précipitèrent, avec lui, hors du pavillon. + +Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop +joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et +l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta +sur l'épaule, où il s'assit triomphalement. + + + +CHAPITRE IX. + +LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON. + +Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le +jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de +s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se +précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la +porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva +entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent +et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé. + +S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans +auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée +mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien +adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en +continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des +Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à +la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait. + +Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis +de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette +surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si +tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour +pouvoir se mettre à table. + +--Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient +les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant, +voici la reine de la fête qui arrive! + +Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un +riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une +petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une +magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par +la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à-dire en tâchant +de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de +l'étrange convive qui arrivait le dernier. + +--Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous +méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à +souper: Mlle Godecharles! + +Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté: + +--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer +Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années? + +La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût +fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la +plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le +respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique +de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux +espiègles et la vieille demoiselle. + +--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à +recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que +vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous +déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de +vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore, +chère demoiselle Godecharles, merci! + +--Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie, +embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait +reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez! + +Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui +s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage +digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux +deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère, +en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine. + +Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille +fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame +Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant +chacune sur le bras de van Maast. + +--Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il. +Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause. + +--Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre +demain la fête de saint Simon son patron! + +--Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous +célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos +bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa +fête. + +--Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point +quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où +il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx. + +Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement +inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans +un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le +bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table, +et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe. + +Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même, +maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait +adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon +qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux +du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses +aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui +fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin, +sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi +pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures. + + + +CHAPITRE X. + +LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON. + +Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables +tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas +flamands et hollandais au dix-septième siècle. + +Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire +le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu +exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un +tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis +d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le +bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un +artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois +l'élève favori. + +Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée +et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes. +Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire +ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment +des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une +charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast. + +Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se +trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que +l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait +prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se +reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait +au-dessus de sa tête. + +Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un +collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au +chiffre de Simon van Maast sortait de son cou. + +Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de +toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux +jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille +d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du +four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits, +le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon, +elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs +charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert +comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans +un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux. + +Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs +enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les +festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point +quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait +apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa +d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite +en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il +y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait +cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait +que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne +sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection. + +C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun +remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive, +connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son +coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu +des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front +s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans +son coeur comme une chaleur douce. + +Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant +presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la +place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans +l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la +charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns +les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient +chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les +rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au +fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de +dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser +la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit, +dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste. + +Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des +ténèbres. + +Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère +est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort +prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande +horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe +d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi +des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation +venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple +dans les fastes de l'institution. + +Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre. + +Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses +traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur +expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses +beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues +sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que +par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si +vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration +dans toute sa personne. + +Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous +les convives: + +--Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui +réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et +mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon +van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours, +pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui, +ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon +fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai +pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à +bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de +cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni, +Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains. + +Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se +jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion: + +--Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous +réuniront, j'ose l'espérer. + +Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur. + +Agathe et Annetje pâlirent. + + + +CHAPITRE XI. + +LES DEUX SOEURS. + +Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses +habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement +agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église +de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des +marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la +prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que +l'artiste et le médecin se rencontrèrent. + +Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant +son bras sous le sien: + +--Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous +récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous +aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et +vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils. + +Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec +surprise: + +--Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il. +Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son +père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi +si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore +si moi-même je l'y trouverai. + +Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre +et le front baissé. + +Ce fut Simon qui releva la tête le premier. + +--A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer +les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien! +Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant, +Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle +et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de +cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai +dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et +adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa +divine Béatrice. + +Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus +l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne +rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce +jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le +culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse +s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la +solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des +soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je +me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait +de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je +sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement +aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de +consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la +triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs +bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les +devinera-t-elle, même dans mon âme? + +Rubens prit les mains de Simon dans les siennes. + +--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui +vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de +l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant +son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit +l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez +jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son +anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais +enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits. +Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées +se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations +de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables +conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie. +Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées +et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais +la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à +vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour, +et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant +timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même, +malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son +intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent +près de Thrée Borrekens. + +A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son +atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie +ne cessait de frapper à Anvers. + +Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe +et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux +à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et +écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs +oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin +du souper. + +Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de +la même façon. + +Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la +ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore +peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement +à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la +même préoccupation. + +Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux +soeurs. + +Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour +de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à +chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle +eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces +émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par +un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du +soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver, +leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins +d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des +climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre, +dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du +nord. + +Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa +tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck, +tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point +gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck +à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de +ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait +sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se +préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et +qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient +été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi. + +Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses +lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont +il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs +et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le +regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et +ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses +cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de +dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes +molles. + +Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser +d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer +une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors +si diaboliques. + +Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est +ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même +pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo +était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la +couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive +faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre +indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les +recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel +elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à +l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres +caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et +leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la +vieille Aziza une complaisance un peu servile. + +Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant +à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles: +quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour +laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup +de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils +de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe, +avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se +voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il +en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent +animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus +habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de +l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient +entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à +Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il +la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en +l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même, +s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue +queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations +de l'ennemi. + +En ce moment, Simon entrait dans le jardin. + +--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre +Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux? + +--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira +si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima +ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de +quelques gouttes de sang. + +--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je +tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma +soeur! + +--Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur, +méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus +qu'une? + +--Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe. + +--Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les +deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une +de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous +quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse +l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne +pense point ainsi! + +Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait +empêcher de couler sur ses joues. + +--Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon: +vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je +ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre. + +En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira +dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il +leur donnait tous les soirs à son retour. + +--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est +Annetje ou Agathe. + +Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob, +qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les +jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa +soeur, et dit à Simon: + +--Voici Annetje! + +Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce +badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son _tabaco_, +suivit des yeux Agathe et Annetje. + +Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près +de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul +le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine, +elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent +sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un +regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse +mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à +l'heure, était venu lui dire: + +--Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à +tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui +me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec +moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel? + +--Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix +tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens +s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime, +Simon! + +--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un +bonheur si grand pour moi? + +--Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon +ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer +un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous +croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon? + +Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa +elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser +qu'ils échangèrent. + +Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne +remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles. + +Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête, +sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur +douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et +à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et +néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent +ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation. + +Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de +la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta. + +--Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque +chagrin? leur demanda-t-il. + +Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en +feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon: + +--Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas, +ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje. + +Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge +qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle +se sentait le droit d'infliger à sa soeur. + +Simon prit la main d'Agathe et la sentit brûlante et fiévreuse. + +--N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez +de confiance à mon égard? demanda-t-il avec émotion à la jeune fille. + +Annetje fondit en larmes; Agathe, pâle, tremblante, la tête droite, les +narines agitées par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon +avec un sourire amer. + +--Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle +amèrement; quant à moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes. + +--Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la première fois que vos +sensations sont différentes, et ce phénomène a le droit de m'alarmer. + +--Interrogez Annetje! répéta-t-elle avec perfidie; quant à moi, je n'en +sais rien. + +Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les +choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour +aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui +sortirent sans s'adresser une parole. + +--Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui +les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur +mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me +doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien +qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel +absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me +sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour +elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre +Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles +les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais +connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent! + +Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de +mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils, +et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui +qui, jusque-là, avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver +rappelé de ce monde. + +Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour +qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de +Simon. + +Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une +ombre se projetât dans cette radieuse félicité. + +La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens, +Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel +il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa +belle-fille. + +Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur +chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de +Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux. + +Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis, +quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car +elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix +haute. + +Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout +bas! + +--O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il +donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre +ton coeur et le mien? + +--Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu +souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habituées à éprouver +les mêmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux +ne peut être heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette idée +me brûle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions! + +Elles prièrent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en +s'adressant à Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et +saccadées. + +Leurs prières terminées, elles se déshabillèrent en silence, et comme +d'habitude Annetje présenta son front au baiser de sa soeur. + +Agathe hésita quelques moments avant de déposer ses lèvres sur le front +d'Annetje. + +--Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point pitié de nous! murmura la +pauvre enfant. + +--Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappées toutes les deux, +il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le désespoir ni la +haine! + +--La haine! s'écria Annetje éperdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est +impossible, n'est-ce pas! + +--La haine! répéta cruellement Agathe. Oui, la haine! + +La nuit fut longue pour les deux infortunées en proie à une fièvre plus +dévorante que celle qu'avait guérie naguère Simon van Maast: ni l'une +ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule +parole à sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencèrent à +pénétrer dans leur chambre, ils les trouvèrent pâles, silencieuses, et +feignant toutes les deux d'être plongées dans un sommeil menteur. + +Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras: + +--Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aimée, +embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser! + +--Non! répondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous, +puisque vous ne m'aimez point? + +--Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me +faire mourir de douleur, Agathe? + +--Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des étreintes +de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez pitié de mon désespoir! +vous renonceriez à cette folle passion qui a brisé notre tendresse! + +--Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?... + +--Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous +sommes nées pour le malheur l'une de l'autre, pour nous haïr, pour nous +maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! haïssons-nous donc, +puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre +coeur! + +Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mère +de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif; + +--O refuge des affligés! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas! +Venez-nous en aide! Ayez pitié de nous! + + + +CHAPITRE XII. + +UNE ENTRÉE PRINCIÊRE. + +Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vêtements avec +une agitation fiévreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du +matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la +longue allée, la tête en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait +respirer; ses yeux, gonflés de sang, n'y voyaient point. A diverses +reprises, Drinck, son favori, vint doucement gémir à ses pieds pour +obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs +fois sans remarquer la présence de Toporoo, qui, enveloppé dans un vaste +manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied +d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant +mélancolique: + +«La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes. + +»Elle gémit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime. + +»Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur à la +terre. + +»Le bonheur n'est point sur la terre! Il est près de la fille mexicaine, +de la trépassée au visage d'or. + +»Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.» + +Peu à peu la vivacité de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe, +et lui rendit la liberté de sa pensée. En entendant la chanson de +Toporoo, son coeur gonflé se rompit, et des larmes abondantes la +soulagèrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait +dites à sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de +honte et de remords. Aussitôt, sans hésiter et pour ainsi dire d'un seul +bond, elle s'élança dans la chambre où priait encore Annetje, la prit +entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps +elles restèrent confondues dans une même étreinte. + +--Toi! ma soeur! rien que toi! s'écria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma +tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pensée que l'esprit +du mal y a jetée. + +--Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous désunir! renonçons à lui! +Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre! +Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa +soeur mourante et désespérée? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des +Sept-Douleurs, jurons de renoncer à lui! + +--Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe. + +--Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la +sollicitent de sa miséricorde! + +En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza +qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles! + +--Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix +chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la +ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère +du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le +bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier +Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de +portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le +grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il +est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de +messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre +les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du +prince, gouverneur général des Pays-Bas. + +La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue +ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables +improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie +primesautier. + +Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai +de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier +de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut +exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur +place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe +dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la +bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un +goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de +trop exagéré, même de nos jours. + +Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque +consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement +leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla +d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour +orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres +qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment, +qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le +temps de dessiner. + +Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne +rentraient chez elles que bien avant dans la nuit. + +Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif. +D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe, +ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des +distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée +fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr. + +Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du +célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre +peintre qui les avait imaginées. + +Enfin le grand jour arriva. + +Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque +tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers +lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de +l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville. +Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les +compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent +leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête +de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours +écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira +son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout +retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval +de carton. + +Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite +apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers +saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son +Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre. + +Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui +présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient +se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les +Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui +disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le +lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du +temps n'ont point dédaigné de rapporter. + +Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se +rendre au palais qui lui avait été préparé. + +Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits +dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui +sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et +surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que +la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses +épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu +arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait +un peu. + +A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des +Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi +parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans +les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire. + +Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe: +nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à +sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du +style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se +tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait, +en si peu de jours, improvisé tant de belles choses! + +--C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait +d'art! répondit le magistrat. + +--Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà +plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me +font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le +célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre +célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle +réception. + +--Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le +retient en son hôtel. + +--Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand. + +Et, interrompant la marche du cortège, il se dirigea vers la demeure de +Rubens avec une extrême vivacité et au milieu des acclamations de la +foule, charmée de voir honoré si dignement le grand peintre dont elle +était fière à tant de titres. + +Arrivé devant l'hôtel de Rubens, Ferdinand jeta les rênes de son cheval +à un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de +son cortège, il se fit conduire à l'appartement de Rubens. Ce dernier, +à l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil où il se +tenait à demi-couché; Ferdinand l'arrêta, lui prit la main, et le +forçant à se rasseoir: + +--Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai +vu trop souvent à la cour de Madrid, pour n'avoir point apprécié votre +noble caractère. Je reviendrai vous visiter, si votre santé ne vous +permet point de m'honorer de votre société pendant mon séjour à Anvers. +Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fête admirable +que vous avez inventée pour moi: j'appartiens, vous le savez, au +programme de cette fête. Demain, je serai tout à l'ami. + +Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans +suite, sans autre compagnie qu'un écuyer, il arriva chez Rubens, et +visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'émotion +que lui avait causée la visite du frère du roi avait opéré une crise +heureuse dans la santé de Rubens, et fait disparaître son accès de +goutte. + +Le prince avait annoncé en arrivant qu'il déjeunerait avec Rubens, et +Rubens, avec un tact exquis, n'invita à ce repas que le seul Simon van +Maast, qui entrait chez son ami au moment même de l'arrivée du prince. + +--Monseigneur, dit-il à ce dernier, tandis que le médecin restait tout +étonné de voir son malade debout et guéri, permettez-moi de présenter à +votre Altesse Royale le docteur van Maast. + +--Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens +d'avoir prévenu mon désir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous +que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller +requérir de vous une faveur. + +--Une faveur! répéta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait +que je suis humblement à ses ordres. + +--Voici messire Rubens guéri: il me fera l'honneur d'assister demain à +un banquet que je compte offrir à la noblesse et à la bourgeoisie de la +bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais +les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'épidémie +qui vient de ravager Anvers. Je connais votre désintéressement et votre +savoir. Les Pays-Bas doivent être et sont fiers de posséder deux hommes +tels que ceux dont je serre en ce moment la main. + +Au même instant Hélène Rubens entra accompagnée de ses enfants, et ma +foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit à +table. + +Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce déjeûner. +Disons seulement qu'il fut digne de madame Hélène, qui l'avait ordonné, +et que l'hospitalité flamande se déploya grande et glorieuse dans cette +improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand. + +Quelque brillantes, quelque savamment ordonnées que soient de nos jours +les fêtes publiques, peut-être restent-elles inférieures aux grandes +solennités qui se célébraient dans les Pays-Bas au seizième siècle. + +Le banquet offert à la cité d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu +dans la citadelle, transformée en salle de festin. Des draperies +immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville, +et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient +quatorze cents tables. + +Autour de ces tables, disposées en deux cercles, et laissant au +milieu d'elles une sorte d'arène, on avait élevé des gradins dont les +amphithéâtres s'élevaient à douze ou quinze pieds au-dessus du sol; +enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmontée d'un +dais de même étoffe, chamarré de toutes parts de crépines et de galons +d'or, on voyait la table destinée au prince, et dont le service ne se +composait que de dix couverts. + +Dès le point du jour, la partie de l'estrade destinée au populaire fut +envahie par une foule empressée, joyeuse, revêtue de ses habits de +fête, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de +quart-d'heure en quart-d'heure, des valets à la livrée du prince, +chargés d'énormes paniers, et distribuant à ceux qui en voulaient, +c'est-à-dire à tout le monde sans exception, des viandes froides et de +la bière. + +Cependant, les tribunes réservées aux dames de la noblesse et de la +bourgeoisie s'étaient elles-mêmes remplies. Dame Thrée et ses filles +vinrent occuper les places qui leur étaient assignées près de la femme +du bourgmestre. + +A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra, +suivi de trois mille convives invités au banquet. + +Suivant l'usage, les héraults s'approchèrent du prince pour recevoir +de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient +prendre place à sa table. + +Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens! + +--Le chevalier Pierre-Paul Rubens! répétèrent trois fois les héraults. + +Un murmure de surprise et de joie s'éleva dans la foule. + +Le peintre célèbre s'avança avec modestie, et lorsqu'il salua le prince, +en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes +de l'assemblée et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand! +attestèrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et +rendaient fière la population anversoise. + +On attendait le second nom. + +--Mynheer Simon van Maast! dit le prince. + +--Mynheer Simon van Maast! crièrent les héraults de leur voix +retentissante. + +Les mêmes acclamations qui avaient salué le nom de Rubens saluèrent le +nom de Simon, qui se rendit près du prince. + +--Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du médecin et en le faisant +monter près de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer +en vous la science et le dévouement, comme j'honore en la personne du +chevalier Rubens le génie de la peinture. Vous êtes tous les deux de +grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous, +Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonné, qui vous êtes +fait un grand médecin à force de travail et de persévérance, vous venez +de couronner une carrière honorable et illustre, en vous dévouant au +salut de tous! Vous avez arrêté, seul, les progrès d'une épidémie +funeste! Merci au nom des Pays-Bas! + +Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le +prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect. + +Quand le calme se fut rétabli, Ferdinand dit à Simon: + +--Maintenant, à genoux, chevalier! + +Et tirant son épée, il l'en frappa légèrement sur les deux épaules, lui +passa au cou une magnifique chaîne d'or qu'il détacha du sien, et donna +l'accolade à Simon. + +Lorsque Simon releva la tête, ses premiers regards se tournèrent vers la +tribune où se trouvait la famille Borrekens. + +Dame Thrée, absorbée par la grande scène qui se passait sous ses yeux +pleins de larmes, Thrée, éperdue de joie et d'amour, tendait les bras à +Simon. + +Elle ne voyait pas ses deux filles, pâles, mourantes et qui défaillaient +à ses côtés. + +Il fallut pourtant qu'elle revînt bientôt avec elles au logis. Ce que +l'on ne croyait d'abord qu'une émotion passagère et bien naturelle avait +pris un caractère grave. La fièvre s'était déclarée avec violence, et +dans les paroles entrecoupées des pauvres enfants se montraient déjà +quelques symptômes de délire. + +Au milieu de la fête, Simon, prévenu par une lettre de Thrée, trouva +moyen de quitter, sans être remarqué, la table du prince: ce fut au +moment où le géant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arène réservée +au milieu des tables; tournant gravement leur tête de dix pieds de haut, +et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de +toile, portée sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui +tombent à terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son +ventre se cachent une dizaine de Jonas occupés à faire mouvoir et à ne +pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les évents du +cétacé, et que dirige l'amour. De là des flots de peuple arrosés, des +cris joyeux et des rires inextinguibles. + +Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans après la mort de +Rubens, la ville d'Anvers élevait une statue à ce grand homme, et pour +donner plus d'éclat à la solennité d'inauguration, renouvelait la fête +dont Rubens avait inventé et exécuté le programme pour la joyeuse entrée +du prince Ferdinand. + +Cette fête n'eût point été complète sans les exhibitions naïves que nous +venons de décrire; sans les géants d'Anvers, la baleine, les chaloupes +et les autres accessoires de la vieille fête flamande. + +Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville à la grande +satisfaction de la foule au dix-neuvième siècle, comme au dix-septième, +le jour du banquet donné à la ville d'Anvers par le prince Ferdinand. + +Seulement, le prince était oublié; le nom du peintre était plus +populaire que jamais. + + + +CHAPITRE XIII. + +ANNETJE ET AGATHE. + +Tandis que la fête continuait au milieu de l'enthousiasme des +spectateurs à déployer ses pompes sans exemple jusqu'alors à Anvers, +dame Thrée, assise au chevet de ses filles, s'efforçait de calmer +la violence du mal qui les avait frappées et qu'elle attribuait aux +émotions auxquelles Annetje et Agathe avaient été exposées imprudemment. + +Lorsque Simon fut accouru près d'elles, il resta épouvanté de la +violence d'un accès aussi peu prévu et du désordre qu'il avait déjà +produit en peu de temps. + +Après avoir attentivement étudié l'état des jeunes malades, il emmena +Thrée dans la pièce voisine pour lui adresser quelques questions, et lui +indiquer la nature des soins à donner aux enfants. + +Annetje et Agathe n'avaient point échangé entre elles un _seul_ mot +depuis leur évanouissement. + +Assises l'une près de l'autre sur l'estrade de la fête, leurs regards +pleins de larmes attachés sur Simon, elles tremblaient à la fois de +douleur et d'amour, en voyant combien était noble et grand l'objet de +leur passion insensée. + +Les yeux d'Agathe, en se portant avec jalousie sur Annetje, s'arrêtèrent +sur sa mère. A cette vue, elle put à peine réprimer le cri prêt à sortir +de sa poitrine, serra convulsivement la main de sa soeur, et folle, +éperdue, d'un mouvement de la tête, lui montra Thrée, sur la belle +physionomie de laquelle resplendissaient les caractères les moins +incontestables de l'amour et les enivrements d'une joie sans bornes. + +Annetje se cacha le visage dans ses mains, et toutes les deux elles +perdirent connaissance. + +Quand Simon et Thrée se furent, comme nous l'avons dit, éloignés, Agathe +passa son bras défaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son +front brûlant ses lèvres plus brûlantes encore: + +--Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit sévèrement! Ah! +cet amour insensé qui avait jeté entre nous la haine et la discorde, il +faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus +de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'étouffer! Mais, je +le sens, la mort seule l'anéantira, n'est-ce pas? + +--Oui, la mort seule! répéta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un +geste qui puisse nous trahir! Tout à l'heure, je suivais du regard Simon +et ma mère! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre +aïeul qui sont venues éveiller dans notre coeur des espérances +insensées, et qui nous ont rendues coupables, c'est à notre mère +qu'elles s'adressaient! + +--Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu'à la +fin de notre sacrifice! + +En ce moment, Simon et Thrée rentrèrent, et la volonté des deux soeurs +parvint, non pas à diminuer leurs souffrances, mais du moins à les faire +paraître moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner à +la fête où son absence eût paru singulière, confia les jeunes filles à +la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit +dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa à +ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et maître Bob se coucha +silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une +cariatide. + +Toporoo, après avoir préparé les boissons prescrites par Simon, vint les +présenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, où il se mit +à murmurer à mi-voix une chanson, comme eût fait une nourrice pour +endormir son enfant malade. + +Tout à coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et +lui dit tout bas d'écouter les paroles que disait Toporoo, sur l'air +plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois. + +Voici ce qu'il disait: + + Elle était jeune, elle était belle; + Nulle ne l'égalait dans les bois, + Quand plus indomptable que le puma, + Son arc à la main, son carquois sur les épaules, + Elle faisait plier à peine la tige des hautes herbes, + Sous son pied plus léger que le pied de la biche, + Elle dort maintenant sous les hautes herbes, + Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitté son vieux père? + Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonné son frère, + Et cet autre compagnon fidèle de son enfance, + Son frère naguère sa seule tendresse? + Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes? + + Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille. + Elle s'est dit: Il est grand, il est généreux, + Mais ne fût-il ni grand, ni généreux, + Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime, + Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes. + + Il lui dit: Fille des bois, je ne puis t'aimer. + J'ai laissé dans mon pays un autre amour, + Rien ne peut me l'ôter de l'âme, c'est ma douleur et c'est ma vie. + Elle leva les yeux au ciel et disparut dans les ténèbres. + Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes. + +--Toporoo a deviné notre secret, murmura Annetje. + +--Eh bien! faisons comme la jeune fille, mourons, ma soeur! + +--Oui, reprit Annetje, mais mourons sans que ni Simon, ni notre sainte +et bonne mère puissent deviner notre fatal secret, sans que rien ne +trouble la sérénité de leur bonheur. + +Agathe poussa un gémissement. + +--Est-ce donc moi qui dois t'exhorter au courage? moi qui partage tes +douleurs! + +En ce moment Toporoo fit entendre quelques accords de l'instrument +bizarre qui servait à l'accompagner, et il chanta: + + La jeune fille aime aux cieux! + Au ciel il n'y a ni jalousie ni haine! + Il y a de l'amour pour satisfaire chaque amour! + La jeune fille aime aux cieux. + + La jeune fille aime aux cieux! + Elle s'est dit: Ici-bas les douleurs et les sacrifices! + Là-haut la fidélité qui ne finit jamais! + La jeune fille aime aux cieux! + +Peu à peu l'effet des boissons préparées par l'Indien et la monotone +régularité de son chant finirent par faire tomber les deux soeurs dans +ce sommeil vague et pourtant plein de visions que produit la fièvre. A +travers ce sommeil elles entendaient la voix de Toporoo, et croyaient +voir la jeune Péruvienne, sa malheureuse soeur, se pencher sur elles et +leur dire à voix basse: + +--Je l'ai aimé comme vous, comme vous je l'ai aimé jusqu'à mon dernier +soupir! Mais il n'a point vu couler une seule de mes larmes! Mais il n'a +point entendu un seul soupir s'échapper de ma poitrine. Dans mon amour, +je n'ai pas voulu lui donner le remords de ma douleur! + +Le lendemain matin, quand les jeunes filles s'éveillèrent, l'Indien +se tenait encore assis à la même place et dans la même attitude. Il +s'approcha silencieusement d'elles, interrogea leur pouls, et fit signe +à Drinck de le suivre. Le gros chien s'étira paresseusement, secoua ses +oreilles et suivit Toporoo; maître Bob s'était élancé sur son dos, et +Psylla, encore engourdie, se tenait enlacée autour de son cou en guise +de collier. + +Les jeunes filles s'agenouillèrent devant l'image de Notre-Dame d'Anvers +et prièrent avec ferveur. Elles cherchèrent ensuite, en baignant leur +visage d'eau fraîche, à faire disparaître la trace des larmes qu'elles +venaient encore de répandre, s'embrassèrent et se tinrent quelques +instants convulsivement serrées dans les bras l'une de l'autre. Puis +elles descendirent près de leur mère, qui se disposait à se rendre près +d'elles, et qu'avait retenue, jusqu'alors, la crainte de troubler leur +sommeil. + +On peut juger de la joie de Thrée, en voyant calmes et debout, quoique +pâles encore, ses deux filles si gravement indisposées la veille. + +--Chères imprudentes, leur dit-elle, pourquoi vous lever ainsi au point +du jour quand vous êtes souffrantes? + +--Nous ne le sommes plus! répondit Agathe en souriant. + +--Et puis, nous voulions vous accompagner à la messe, ajouta Annetje. + +--Ne devons-nous point des remerciements à Dieu pour la journée d'hier? +interrompit avec amertume Agathe, dont Annetje serra la main. + +Elles se rendirent toutes les trois à l'église, et toutes les trois +prièrent avec ferveur. + +Quand elles furent de retour au logis, dame Thrée, dont l'émotion était +visible, s'assit, et prenant la main de ses filles qu'elle attira +doucement à elles: + +--Mes enfants, leur dit-elle, j'ai à vous entretenir d'une chose grave. + +--Annetje échangea un regard avec sa soeur, qu'elle vit pâlir. Prête à +manquer de courage elle-même, elle sentit son coeur se briser. + +--Allez! nous savons votre secret, ma mère, lui dit-elle en cachant son +visage dans le sein de Thrée et en attirant dans ses bras Agathe. Simon +vous aime et vous l'aimez! Que la bénédiction du Ciel descende sur votre +mariage! + +--Merci! mes enfants, dit Thrée, en les couvrant de baisers. Cependant, +si cette union devait vous coûter un regret, un chagrin... + +--Soyez heureuse, mère! reprit Agathe, qui s'était remise de son +trouble. Pouvons-nous demander autre chose à Dieu? Simon n'est-il pas +déjà un père pour nous? Ne lui devons-nous point la santé et la vie? +ajouta-t-elle avec ironie. + +--Oui, soyez heureuse, mère! vous dont la vie n'a été pour nous, depuis +notre naissance, qu'un dévouement de tous les instants. + +--Et maintenant, interrompit Agathe, viens, Annetje. Allons embrasser +Simon et le féliciter. + +Elle entraîna sa soeur dans le jardin pour empêcher sa mère d'entendre +les sanglots qu'elles ne pouvaient plus réprimer. + +Tandis qu'elles se réfugiaient dans la partie la plus touffue d'un +bosquet, derrière un grand massif d'arbres, elles entendirent Toporoo +qui de sa voix monotone et lente, chantait l'air qu'il leur avait dit la +veille: + +«La jeune fille aime aux cieux!» + +--Viens, dit Agathe à sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre +sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu'à la +lie! + +Toutes les deux s'élancèrent vers le pavillon et se jetèrent dans les +bras de Simon, en lui disant à travers leurs sanglots: Mon père! mon +père! + +Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens, +du mariage de dame Thrée avec Simon. La nouvelle en fut annoncée +officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publiés +à l'église paroissiale, et dame Thrée ne sortit plus de sa maison que +pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle +vivait dans la retraite la plus austère, et ne recevait personne, pas +même ses amis les plus intimes. + +Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les +préparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent être modestes +et dépourvues de la pompe et des fêtes sans nombre qui signalent le +mariage d'une jeune fille. + +A cette époque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la +Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les +jours de grande solennité. Il en est de même des belles argenteries +transmises de génération en génération, et du magnifique linge de table +damassé, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fées. La +vaisselle plate ne sort que ces jours-là des armoires de chêne qui la +renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire, +on travaille quinze jours à faire les préparatifs d'un repas de famille, +et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place. + +Annetje et Agathe s'occupèrent de ces détails avec une activité fébrile. +Elles y mettaient l'ardeur et le dévouement des martyrs, et parvinrent, +par leur gaîté menteuse, à tromper leur mère et van Maast lui-même. + +La seule consolation qu'elles eussent, c'était, la compassion +mystérieuse de Toporoo, qui s'associait à toutes leurs douleurs, et +trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces +pénibles épreuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu +qu'il s'en montrât le fidèle confident. + +Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu à soutenir la force des +deux pauvres enfants. Exaltées d'ailleurs par le désespoir même de leur +sacrifice, elles n'agissaient qu'à travers une surexcitation nerveuse. +En les examinant avec attention, il eût été facile à Thrée de lire leur +désespoir sous leur fausse gaîté; leur pâleur, la teinte bistrée qui +commençait à s'étendre sous leurs yeux n'eût point échappé à leur mère +en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais +l'amour et ses joies un peu égoïstes s'étaient trop emparés de cette +âme naïve pour lui laisser possible un sentiment d'inquiétude. Rien ne +troubla donc la félicité immense qui s'était emparée d'elle tout entière +et sans réserve. + +Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent +trahi leur désespoir, sans que leur mère eût rien soupçonné de leur +fatal secret. Dès quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de +la famille Borrekens arrivèrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils +trouvèrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fête. + +Simon et le vieillard se levèrent gravement à leur arrivée pour recevoir +leurs félicitations. + +Rubens embrassa Simon avec une tendresse toute fraternelle: + +--Vous voici désormais heureux, mon ami! lui dit-il. + +--Oui, mon cher Rubens, répondit Simon; oui, je suis heureux; je crois +à mon bonheur! Vous m'avez dessillé les yeux, et vos sages conseils ont +chassé de mon âme les funestes pensées qui l'obsédaient. Je m'abandonne +sans défiance à l'avenir, et je me sens aimé plus que je n'aime, +peut-être! Quelle que soit l'étendue de ma tendresse pour Thrée, il ne +peut m'être donné d'atteindre la sublimité de l'amour et du dévouement +de cette créature angélique. + +Et cependant, Rubens, je suis triste et inquiet! Au milieu de mon +bonheur, je sens la main de la fatalité s'étendre mystérieusement sur +moi; son ombre sinistre glace mon coeur. + +--Enfant! interrompit Rubens. Folle imagination, toujours ingénieuse +à se créer des chimères! Regardez, et dites-moi si vous n'êtes pas +coupable de vous livrer à de pareilles folies! + +En ce moment, dame Thrée entrait, accompagnée de ses deux filles. + +Elle avait quitté ses vêtements de veuve et portait le costume frison +dans toute son élégante simplicité. Un cap-oor d'une valeur extrême et +d'un goût exquis couronnait son beau front; l'ovale pur de son visage se +dessinait au milieu des flots de dentelles du voile qui retombait sur +ses épaules; enfin une sorte de veste en damas de soie verte, brodée de +même couleur, laissait voir ses bras admirables, et dessinait sa taille +que faisait valoir encore une jupe fort large de même étoffe. Cette jupe +descendait un peu moins bas que la cheville, de façon à faire valoir un +petit pied enfermé dans un soulier de soie à larges boucles d'or. + +Quelque simple que fût ce costume, qui n'était autre que celui de toutes +les bourgeoises de la Frise, il formait avec les vêtements noirs et +hermétiquement fermés que Thrée portait d'habitude un contraste plein de +charmes. + +Elle s'avança vers Rubens et ceux qui l'accompagnaient, leur fit une +révérence profonde, tendit la main en rougissant à Simon et se réfugia +entre ses deux filles. Simon s'approcha des deux jumelles: + +--Mes enfants, leur dit-il, Dieu qui m'entend m'est témoin que je +mettrai tous mes efforts à vous tenir lieu du père que la volonté divine +vous a enlevé avant que vous fussiez nées. Si mon bonheur avait dû vous +coûter une seule larme... + +--Il ne me cause que de la joie, mon père, interrompit Agathe, pâle et +cependant les joues enflammées par une ardente rougeur! Que Dieu bénisse +votre union comme nous la bénissons! N'est-ce pas, ma soeur? + +Annetje voulut répondre, mais la voix expira sur ses lèvres, et elle ne +put faire qu'un signe d'assentiment. + +--Allons! c'est assez nous attendrir, s'écria Rubens. Voyons, mes +enfants, que l'un de vous me donne la main, que l'autre en fasse de même +pour Simon, et que mynheer Borrekens ouvre la marche avec dame Thrée. + +Celle-ci s'enveloppa dans les plis d'une longue faille de soie noire, +et le petit cortège sortit de la maison de mynheer Borrekens, pour se +rendre silencieusement à la paroisse voisine. L'obscurité commençait à +peine à se dissiper dans les rues: des ombres épaisses remplissaient +encore la nef de Saint-Jacques et la chapelle latérale, dans laquelle +devait se célébrer le mariage. A cette époque, surtout, les mariages de +veufs ou de veuves avaient lieu sans aucune espèce d'apparat, le matin +de très bonne heure et presque avec mystère. + +Il n'y avait donc dans la chapelle qu'un vieux prêtre, confesseur de +dame Thrée, et deux diacres indispensables à l'accomplissement des rites +ecclésiastiques. + +Le mariage fut consacré à la clarté tremblotante des cierges et au +milieu de l'église déserte: on n'entendait que la voix cassée du vieil +officiant, les répons graves des diacres et le bruit de leurs pas +sur les dalles de marbre de l'autel. Le vieillard adressa une courte +exhortation aux mariés, et célébra ensuite la sainte messe. + +C'était, je vous l'assure, une cérémonie faite pour émouvoir même des +indifférents, que cet acte solennel de la vie qui s'accomplissait avec +tant de simplicité et de majesté à la fois! + +Annetje et Agathe, abîmées dans leur douleur, purent pleurer sans que, +du moins, on vît leurs larmes. + +Au moment du départ, elles relevèrent leurs têtes brûlantes qu'elles +avaient jusque-là tenues cachées et appuyées sur leur prie-Dieu: elles +reprirent silencieusement, avec le cortège, le chemin du logis. + +La table se trouvait dressée dans la salle à manger, et fut servie comme +par enchantement, grâce à l'activité de la vieille Juive. + +Après un déjeuner qui se passa gravement, et sans rien de la gaîté +ordinaire d'un repas flamand, on se leva de table; Rubens et les trois +autres témoins prirent congé des nouveaux mariés et de leur famille. + +Annetje et Agathe vinrent s'agenouiller devant leur mère et devant +Simon. Thrée les pressa sur sa poitrine. + +Simon l'imita et leur dit: + +--Que Dieu m'entende et m'exauce! chères enfants! qu'il vous comble de +ses bénédictions, et vous donne le bonheur dont vous êtes si dignes. + +Les jeunes filles se retirèrent, et Thrée considéra quelques instants, +en silence et avec attendrissement, Simon qui lui tendit les bras! + +--Oh! dit-elle avec transport, me voici à jamais heureuse! Je défie le +sort maintenant, mon noble Simon! + +Tandis qu'elle parlait ainsi, les jeunes filles traversaient en +pleurant, le jardin, et Toporoo chantait de sa voix plaintive: + + La fille du Pérou, la fille au visage d'or, + Se penche sur les nuages du ciel. + Elle se dit: Comme moi, elles savent souffrir, + Mais, comme moi, elles savent aimer! + Le bonheur est au ciel! + + + +CHAPITRE XIV. + +LA VOCATION. + +Quelque chaste que fût la vie de la famille flamande à l'époque où se +passaient les événements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle +manquait peut-être un peu de cette réserve extrême que nous avons dû +donner à nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne soupçonnant +point le mal, elle n'y mettait point de façon, et se laissait aller +naïvement à son bonheur. Nos pères, ces pieux chefs de famille, aimaient +les chansons grivoises et trouvaient matière à rire sur des choses dont +la réalité leur eût presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent +bien moins scrupuleux quant à la réalité, on regarderait comme un acte +de mauvais goût de fredonner un seul de ces vieux refrains. + +Ce court préambule n'était point inutile pour que l'on comprît bien les +douleurs sans cesse renouvelées des deux pauvres jeunes filles. Thrée, +heureuse au delà de toute expression, ne cherchait point à cacher ce +bonheur, et s'y livrait avec abandon; la félicité entourait de son +auréole son beau visage et lui donnait un éclat admirable. Simon +lui-même n'avait pu garder sa tristesse en présence de tant d'amour. +Lorsqu'il venait de retrouver sa femme après une journée consacrée à +l'étude et à la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure +sévère s'épanouir et son pas se hâter dès qu'il apercevait Thrée qui, +sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'était un baiser qu'il +donnait aux deux joues que lui présentait sa femme; et puis c'était +quelque bonne parole qui sortait de ses lèvres naguère silencieuses. Un +doux éclat animait ses yeux: après tant d'isolement et de fatigue, +il éprouvait le besoin de ces épanchements intimes, de ces tendres +causeries qui délassent si bien d'un rude travail! + +Annetje et Agathe assistaient à toutes ces scènes de bonheur: elles +souriaient quand leur mère souriait, elles s'efforçaient de se montrer +gaies comme Thrée et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur +visage se couvrait chaque jour d'une pâleur plus maladive, et qu'elles +se rendaient à l'église avec plus d'assiduité encore que par le passé. +Là, du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en liberté répandre +des larmes avec des prières. + +Six à huit mois s'écoulèrent ainsi sans éveiller l'inquiétude de +Thrée, absorbée dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commença +à s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en +ouvrit à Simon, qui lui-même partageait déjà les craintes de sa femme. + +Un matin, de bonne heure, Thrée vint trouver les deux jeunes filles dans +leur chambre. Elles étaient levées, priaient devant une image de la +Vierge, et étaient tellement absorbées par leur prière, qu'elles +n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur +mère qui s'agenouillait derrière elles. + +Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevèrent, Thrée les +attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse: + +--Chères enfants, leur dit-elle, malgré vos efforts pour me le cacher, +je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette +souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez, +votre bonheur m'est plus précieux que la vie! + +--Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mère? reprit Annetje. +N'êtes-vous pas heureuse, et, par conséquent, ne le sommes-nous pas? + +--Mais cette pâleur? mais les larmes qui, même en ce moment, remplissent +vos yeux et que vous cherchez en vain à retenir? + +--Mère, répondit Agathe après un assez long silence, mère, oui nous +avons un chagrin! Nous sommes dévorées par un désir, mais nous n'osons +vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger. + +--Méchantes, petites ingrates, qui doutez de votre mère! s'écria Thrée +en les entourant encore davantage de ses bras, parlez et parlez vite! + +--Ce que nous avons à vous dire, mère, est bien grave. Voici plusieurs +mois que nous y réfléchissons. Nous avons prié, chaque jour, Dieu de +nous éclairer. + +--Mais parlez, parlez, au nom du Ciel! vous m'effrayez! + +--Ma mère, nous voudrions consacrer notre vie au Seigneur; nous +voudrions entrer en religion. + +--Mais cela n'est pas possible! Vous me dites cela sans y avoir songé. +Mes enfants! me quitter! Vous séparer de votre mère! Abandonner cette +maison où vous êtes nées pour aller vous enfermer dans un cloître! Oh +cela n'est pas possible! + +--Notre premier devoir est de vous obéir, ma mère. La crainte de vous +affliger nous avait empêchées jusqu'à ce jour de vous faire connaître +la vocation que Dieu a mise dans notre coeur. Si nous vous l'avons +confessée, c'est que vous nous l'avez ordonné, ma mère. + +--Me quitter, m'abandonner! Comment une pareille idée a-t-elle pu vous +venir? Oh! je mourrais de désespoir s'il me fallait me séparer de vous! +Vous le savez bien! Allons, laissons-là ces idées folles! Que personne +que moi n'en sache rien! Votre grand-père en mourrait de douleur, et +Simon, celui que Dieu vous a donné pour remplacer votre père, Simon en +serait aussi malheureux que moi. + +--Rassurez-vous, ma mère, reprit Agathe avec fermeté, tandis qu'Annetje +pleurait dans le sein de sa mère; rassurez-vous, nous serons ici les +seules à souffrir. + +--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande à genoux, mes +enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de +votre famille aussi bien qu'au fond d'un cloître! + +--Dieu nous a appelées à lui! murmura Annetje. + +--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe. + +Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants +l'air frais qui venait frapper son visage. + +--Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle +résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez, +je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez +votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre +résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué +Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous +éclairer! + +Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa +femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent +la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté, +Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne +paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde +enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement, +hélas! le désespoir. + +Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener +dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi, +suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo, +aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre +ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait +à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles. +I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les +consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans +l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait +que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement, +exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin, +revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter. + +Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions +imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez +leur mère. + +Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait +plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant +qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de +ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés +tous les objets qui composent une layette de nouveau-né. + +En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle +ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des +joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient +jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles. + +Pendant quelques minutes, elles restèrent là, debout et tremblantes, +sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur +présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les +deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux +devant elle. + +--Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en +larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous +nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation +que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse. +Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre +existence au culte du Seigneur. + +--Ah! dit Thrée, vous ne savez point le désespoir que vous me causez! +Que voulez-vous que je devienne sans vous? + +--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mère, reprit Agathe. Il vous +tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de +consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les +yeux vers la layette à laquelle travaillait sa mère. + +Thrée jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernière +parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais +elle repoussa cette pensée comme impossible et folle! + +--Puisque vous le voulez, dit-elle, allez vous-mêmes annoncer à votre +grand-père le cruel dessein que vous avez arrêté. Je ne me sens point +le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent à votre +départ, je vous réponds d'obtenir de votre beau-père qu'il ne s'oppose +point à la résolution que vous avez prise. + +Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigèrent +vers le jardin où se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et, +comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable. + +--Ma soeur, dit Annetje en arrêtant Agathe, ma soeur, je n'oserai +jamais! + +--Viens, ne manquons pas de courage à cette heure suprême! Viens! + +--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer. + +--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer à souffrir ce que +nous souffrons depuis un an! Je préfère la mort! N'es-tu donc pas comme +moi? Ne sens-tu pas mille pensées funestes s'éveiller dans ta tête, +allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments +où le désespoir me ferait blasphémer contre la volonté divine! Il y va +du salut de mon âme. Allons, viens! + +--Ah! vous voici, mes chères filles, dit le vieillard de sa voix +chevrotante, et du plus loin qu'il les aperçut. Venez vous asseoir à mes +côtés! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est pâle et l'autre a les +yeux pleins de larmes! Quel chagrin éprouvez-vous donc? + +--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon père! + +--Ce serait la première fois de votre vie, vous qui êtes mon bonheur! + +--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje. + +Agathe saisit la main de sa soeur et la retint près d'elle. + +--Mon père, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent +des Soeurs Clairisses de Malines. + +--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris. + +--Nous désirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite. + +Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hâta d'ajouter: + +--Nous avons le consentement de notre mère, si vous nous accordez le +vôtre. + +--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit +mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mère. + +Il se rendit, en effet, près de Thrée, et revint quelques instants +après, pâle et se soutenant à peine. + +--Votre mère m'a tout dit! Puisque vous n'êtes plus heureuses près de +moi, dans la maison où vous êtes nées; puisque vous voulez que je meure +sans vous voir au chevet de mon lit funèbre, partez! Demain votre +beau-père vous conduira à Malines, et vous entrerez au couvent des +Soeurs Clairisses. + +--O mon père! rétractez ces paroles sévères; dites-nous que vous nous +pardonnez! dites-nous que votre bénédiction nous suivra dans notre exil! +murmura Annetje. + +Le vieillard fondit en larmes. + +--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'écria-t-il, à travers +ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma +mort! + +A deux jours de là, une voiture attendait à la porte de la maison de +mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppées de grandes +failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje +fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe était brillant d'une lumière +fiévreuse. Sur le seuil, éclataient en sanglots Thrée et le pauvre +Borrekens. + +Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur +de la famille, vieux moine aux traits vénérables, s'assit à ses côtés, +et la lourde machine, qui n'était autre chose qu'un chariot recouvert de +cuir, se mit brusquement en marche. + +Disons, en passant, que cette voiture appartenait à Rubens qui l'avait +prêtée pour le voyage à Malines. A cette époque, Anvers ne comptait +point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la +route d'Anvers à Malines: c'était les seuls moyens de communication qui +existassent entre les deux villes. + +Pressées l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main +et priaient tout bas. Simon se laissait aller à ses rêveries et à sa +douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants +qui allaient à jamais s'ensevelir dans un cloître? + +Le moine disait son bréviaire. + +Le soir commençait à envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrêta +devant un grand édifice, sévère de lignes et sombre d'aspect. + +--Nous voici arrivés! dit Simon de sa voix douce. + +Les jeunes filles tressaillirent. + +Simon, après un moment de silence, ajouta: + +--Ecoutez-moi, chères enfants, écoutez la voix d'un ami, d'un père! Si +vous éprouvez la moindre hésitation, si vous ne sentez pas la main de +Dieu qui vous pousse irrésistiblement vers la vie monastique, étouffez +un vain sentiment d'orgueil, songez à votre mère qui pleure dans votre +chambre déserte! Songez à votre grand-père, pauvre vieillard, à qui +vous avez enlevé la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre +présence. + +Annetje ne put empêcher ses larmes de couler; Agathe laissa échapper un +soupir. + +--Dieu n'est-il point partout, près du fauteuil d'un vieillard +malheureux comme dans un couvent? continua Simon. + +--Mes enfants, dit le vieux moine, écoutez la voix de votre beau-père! +si quelque motif humain et non la volonté divine vous porte à prendre le +voile. + +--Allons, un bon mouvement! s'écria Simon. Ramenez la paix et le bonheur +à la maison paternelle. + +Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les +siennes comme pour mieux les retenir. + +Elles se dégagèrent vivement. + +--Dieu nous appelle! s'écria Agathe. Viens, ma soeur! + +En achevant ces mots, elle se précipita hors de la voiture, sans +attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit, +quoique avec moins de résolution; le moine descendit à son tour et +agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit +tristement dans le cloître, et fut répété par cent échos confus. Une +vieille tourière vint ouvrir. + +--A la vue du moine elle fit une profonde révérence, et après avoir +échangé avec lui quelques mots à voix basse, elle l'introduisit et elle +introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide, +dont les murs étaient couverts complètement par des boiseries de chêne. +Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tête de mort étaient +les seuls objets qu'on vît dans cette pièce d'un aspect lugubre. + +Il n'y avait d'autres sièges que des bancs en bois de chêne comme le +revêtement des murs; + +Quelques minutes s'écoulèrent et l'abbesse parut enfin. + +C'était une vieille femme à l'aspect sévère, courbée par l'âge, et qui +ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une +profonde révérence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur +sur les jeunes filles. + +Le moitié emmena l'abbesse près de la fenêtre et eut avec elle une +conférence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de +tenir les yeux attachés sur les deux soeurs. L'entretien terminé, elle +s'avança lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de +son bâton. + +--Mes filles, leur dit-elle de sa voix cassée, vous êtes bien jeunes +pour avoir pris irrévocablement une résolution aussi grave. Vous avez +dix-sept ans à peine! songez que votre existence peut être longue +encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en +portant les yeux autour d'elle, serait bien austère pour celles dont +la vocation ne se trouverait point véritable. Nous étudierons votre +vocation. Mon père, bénissez ces jeunes filles. + +Le vieux moine étendit la main sur la tête d'Annetje et d'Agathe, qui +étaient tombées à genoux, et il s'éloigna vivement ému. + +Simon van Maast le suivit le coeur brisé et les yeux pleins de larmes. + +Quelques instants après, Annetje et Agathe entendaient la porte du +cloître qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les séparait à +jamais de leur famille. + +Il était une heure avancée dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une +vive agitation régnait au logis, et une sage-femme se trouvait installée +dans la chambre de dame Thrée. + +--Mon fils! s'écria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperçut son +gendre, c'est Dieu qui vous ramène et qui vous a inspiré la pensée de +revenir ce soir. + +--Votre femme vient d'être prise de douleurs qui semblent annoncer une +prochaine délivrance. + +Simon s'élança dans la chambre de Thrée. Au moment où il entrait, il +entendit la voix de Toporoo qui chantait: + + Pourquoi sommes-nous les seuls, + Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir? + Toi qui es au ciel, ô belle fille du Midi! + Et vous autres, pâles filles du Nord! + Et moi, moi qui gémis sur la terre étrangère! + Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent! + Pourquoi sommes-nous les seuls, + Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir? + Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel! + + + +CHAPITRE XV. + +LA FIN. + +L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu +faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations +religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se +nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus, +et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes. + +Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur +beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir +dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de +pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les +entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque +les forces humaines. + +Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa +tendresse habituelle. + +Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures, +les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les +rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si +frêle des deux jeunes filles. Loin de là, ces enfants, privées des soins +et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère +et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire +pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence. + +Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de +leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans +qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient +laissés à Anvers. + +La règle le voulait ainsi. + +Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat. + +L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en +silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient +debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête +inclinée. + +--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente, +froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler +pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre +sainte maison? + +Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme: + +--Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce. + +--Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation? + +--Oui, ma mère! + +--La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me +trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes! + +Elles gardèrent le silence. + +--Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre +ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère +spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous +une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point +encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le +voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux +vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et +je n'ai que faire en ce cas de votre secret. + +Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta +sévèrement: + +--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais +interrogée. Ecoutez mes ordres: + +Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est +d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour +laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra +plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au +Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le +souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter +vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous +avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette +maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine +au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans +votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte! +Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu +du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au +cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le +souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos +bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie +vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons +le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes +servantes. + +Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna +sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux. + +Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et +les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter +leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles +étaient arrivées au couvent. + +Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage +d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe. + +Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse +avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put +réprimer son attendrissement: + +--Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un +peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la +joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi +ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que +votre départ a laissé derrière vous! + +Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées +autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se +mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes +voyageuses, ne leur en était pas moins agréable. + +Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis +que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire: + +--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur +bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant +ma mère et mon pauvre vieux grand-père! + +--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe. +Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la +force de les vaincre. + +Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu, +et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée +par l'hiver. + +Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les +airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on +vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer +la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait +cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en +tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante +sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta +immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la +neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt +elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait +le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs +cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se +trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux +aveuglés, comme lui, par la neige. + +Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La +neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans +le lit de glace amoncelé sur le sol. + +Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à +terminer. + +Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui +elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées +silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main +de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui +annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions, +Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie, +tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur +l'épaule de sa soeur. + +Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser +les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de +neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les +roues qui ne tournaient que lentement! + +Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par +Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre +la porte principale de la maison. + +--Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce +pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues +en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre +reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible +voyage. + +Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude, +étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui, +et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une +légèreté pleine de joie et de trouble. + +Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un +peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel. + +A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée. + +--Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents +autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast. + +--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point, +laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise. + +Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se +prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation +dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours. + +Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant +des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la +maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait +entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit. +Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au +milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de +gagner le corps principal du logis. + +A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva +jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou +plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone. + +Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo: +c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il +disait: + + Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires! + Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares. + Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires! + Le bonheur que vous nous donnez est payé! + Oui, il est payé par le désespoir! + + Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires! + Il y a dans le ciel un ange qui pleure: + Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu; + Un ange qui échangerait les félicités célestes + Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus, + Pour obtenir de vous une seule de vos caresses, + Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez, + Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras! + Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher! + + Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie, + Vous ne savez pas que le malheur, + Oui, que l'exil et le malheur + Sont déjà votre ouvrage fatal! + Puisse le sort détourner de vous l'expiation, + La juste expiation des malheurs que vous avez causés! + Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires! + Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares! + +--Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi +cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle +donc? + +Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes +de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme +et les paroles de sa chanson: + + Avez-vous du courage? Il vous en faut! + Demandez à la jeune fille au visage d'or, + Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit, + Se penche sur moi, pour me dire + Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre! + Avez-vous du courage? Il vous en faut! + + Le courage vient du Ciel, + Et cependant la fille au visage d'or, + Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel! + +Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion, +Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main +tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte +d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère. + +De là, elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent +avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par +la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense +cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier. + +Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et +contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son +sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses +genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que +tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète +que celle d'Annetje et d'Agathe. + +Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient +l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le +sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables +joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa +jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits +l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec +ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en +temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait +en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait +sur les genoux de mynheer Borrekens. + +Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine +palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées, +regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident +frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir. + +Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le +berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança +sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx. + +En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour +de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait +devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et +mendier de lui un regard et une caresse. + +Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse +l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et +baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du +berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps +les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle +venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait +profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant +l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en +bégayant des mots tendres et confus. + +Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui +pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle +poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre +du parloir. + +A ce bruit, Simon s'élança et trouva les deux soeurs défaillantes au +seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les déposa près du +foyer, et, secondé par dame Thrée, il s'efforça par les soins les plus +tendres de les rappeler à la vie. + +Annetje reprit connaissance la première, et fondit en larmes lorsqu'elle +se trouva, en rouvrant les yeux, dans les bras de sa mère. + +Quand, à son tour, Agathe entr'ouvrit la paupière, Annetje passa le bras +autour du cou de sa mère, et toutes les trois, confondues dans la même +étreinte, elles mêlèrent leurs larmes et leurs caresses. + +--Vous revoir! vous revoir après tant d'absence! murmurait Annetje; ma +mère, ma bonne mère! + +--Ah! le courage me manquera pour vous quitter encore une fois! s'écria +Agathe. + +--Et moi! moi? n'y a-t-il pas une caresse, pas une parole pour moi? +demanda le vieux Borrekens, qui, après avoir déposé dans les bras de +Toporoo l'enfant qu'il tenait sur ses genoux, se hâtait de courir à ses +petites-filles. + +--O grand-père! grand-père! dirent-elles en couvrant de baisers ses +cheveux blancs; grand-père, ne venez pas nous ôter le courage dont nous +avons besoin! + +--Non! non! reprit-il: écoutez la voix de votre coeur! Dieu ne peut +exiger de votre jeunesse le sacrifice qu'un sentiment irréfléchi vous a +entraînées à vouloir lui faire. Restez dans le sein de votre famille! Ne +nous quittons plus! + +--Ne nous quittons plus! répéta dame Thrée. Cruelles enfants, vous ne +savez pas les larmes que vous m'avez coûtées! + +Les deux soeurs se sentirent presque vaincues, et elles entourèrent de +nouvelles étreintes plus convulsives et plus passionnées encore, leur +aïeul et leur mère. + +Tout à coup, un léger cri s'échappa du berceau où dormait l'un des +enfants. Aussitôt, par un mouvement instinctif, dame Thrée se dégagea +brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer +Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les +devança. + +Ce n'était rien: l'enfant avait poussé un cri dans son sommeil et ne +s'était même pas tout à fait éveillé. + +Quand Thrée revint près de ses filles, celles-ci avaient repris leur +pâleur et elles s'étaient adossées contre les ornements en chêne de la +haute cheminée. + +Elles ressemblaient ainsi à des fantômes plutôt qu'à des créatures +humaines. + +Dame Thrée baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans +ses mains. + +Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne +ne se sentait le courage de le rompre. + +A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa +mère, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement: + +Ma mère et mon grand père, dit-elle, béni soit le Très Haut! bénie soit +la bonté divine qui nous permet, à ma soeur et à moi, de nous consacrer +au culte du Seigneur sans remords et sans la pensée que nous laissons +derrière nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en +nous appelant à lui, nous a remplacées près de vous, et vous a donné +ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront +l'appui et l'orgueil de votre vieillesse. + +Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous +retournerons dans notre cloître; nous y prononcerons les voeux éternels +qui doivent à jamais nous séparer du monde et rompre tous nos liens +charnels. + +Et cependant, ajouta-t-elle avec une émotion qui faillit étouffer sa +voix, et pourtant nos pensées, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramèneront +bien souvent vers vous! Ce sera pour demander à Dieu de vous combler de +ses bénédictions; vous, ma mère, vous, mon cher aïeul, et vous aussi, +Simon, vous qui avez apporté le bonheur à ma mère! + +Elles se relevèrent, et se tenant par la main, elles déposèrent un +baiser sur chacune des joues des deux enfants, puis elles se retirèrent +dans leur petite chambre d'autrefois. + +Là, elles se prosternèrent devant l'image de la Sainte Vierge à la place +où elles avaient tant de fois prié dans leur enfance. + +--Seigneur, dirent-elles, recevez-nous dans vos bras; il n'y a plus de +place pour les deux orphelines dans leur propre famille! Vous êtes seul +notre Père! Nous n'avons plus de mère que la Vierge divine! Seigneur, +venez à notre aide et soyez notre soutien! Seigneur, donnez-nous la +force et le courage! + +Elles passèrent ainsi la nuit en prière. + +Les huit jours d'épreuve imposés par la règle des Clairisses +s'écoulèrent pour elles au milieu de douleurs sans nom et de tous les +instants. + +Elles ne trouvèrent de force et de résignation que dans la prière +et dans la compatissante sympathie de Toporoo, qui savait si bien +comprendre des douleurs inconnues même à leur mère. + +Cette triste semaine écoulée, Agathe et Annetje repartirent pour Malines +et pour le couvent des Clairisses, où elles prononcèrent les voeux qui +les enchaînaient à jamais!... + +Le couvent des Clairisses de Malines, comme la plupart des autres +maisons religieuses des Pays-Bas, devint, en 1793, l'objet de +déplorables profanations. On chassa violemment les pieuses filles qui +l'habitaient, et on les rejeta dans le monde, auquel elles avaient +renoncé pour toujours. Leur cloître, cette sainte et antique maison, si +longtemps consacrée au Seigneur, passa de main en main, de brocanteur +en brocanteur, et tour à tour, se transforma en caserne, en magasin à +fourrage, en usine et en dépôt de fumiers. Elle finit par disparaître +tout à fait lors des travaux immenses que nécessita rétablissement des +chemins de fer, dont Malines forme le point central. + +C'est à cette dernière époque de la décadence du couvent qu'un pieux +antiquaire belge, dans les veines duquel coulent les dernières gouttes +du sang de Rubens, fut assez heureux pour recueillir, parmi les ruines +et les déblais de la nef abattue, une des pierres tumulaires, en marbre +bleuâtre, qui pavaient le choeur. + +Une inscription en langue latine, gravée sur cette pierre, apprend que +la dalle funèbre a recouvert, pendant un siècle, la dépouille mortelle +de deux clairisses, soeurs jumelles, et décédées le même jour et à la +même heure, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. + +Ces Clairisses, dont les noms de religion étaient Johanna et Margarita, +portaient autrefois, dans le monde, les noms d'Annetje et d'Agathe +Borrekens. + +Au bas de la pierre, on lisait distinctement ces mots en flamand: + +LE BONHEUR N'EST POINT SUR LA TERRE. + +Voilà tout ce qu'il reste des personnages de cette histoire, à +l'exception toutefois de Rubens, qui a laissé tant de monuments glorieux +de son génie. + +Toutefois, la tradition a conservé le souvenir des destinées obscures +de ces personnages et l'a transmis de génération en génération, jusqu'à +celui qui vient de vous les raconter. + +Hélas! ne faut-il point, aujourd'hui, se hâter de recueillir ces récits +naïfs et ces douces légendes de la tradition? Chaque jour les idées +positives ne viennent-elles pas les effacer, comme le laboureur qui +arrache les fleurs pour semer des moissons? + +La Belgique n'est plus qu'un vaste chemin de fer, qu'un marché immense, +qu'une usine gigantesque! Elle a des artistes et des poètes; mais au +milieu du tourbillon de ses affaires, du mouvement dévorant de son +admirable industrie, et des mugissements de ses locomotives sans nombre +et sans repos, elle n'a point le temps de se pencher vers eux, ne fût-ce +qu'une minute, pour les écouter, sourire à leurs vers et laisser tomber +sur leur front une feuille de sa couronne! + +D'ailleurs, où se trouve donc aujourd'hui, en Europe, une place pour les +poètes? une oreille attentive pour entendre leurs chants? Partout +les révolutions surgissent et s'entrechoquent; partout leurs cris +formidables éclatent et étouffent la douce mélodie de l'art! Partout, +ainsi que le voulait Platon dans sa République, elles bannissent les +poètes. + +Qu'Homère renaisse aujourd'hui, il court grand risque de mendier comme +aux temps héroïques; mais, hélas! nous doutons fort qu'il puisse trouver +quelque part l'hospitalité, que du moins, alors, il rencontrait parfois! + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FILLEULES DE RUBENS, TOME I*** + + +******* This file should be named 14512-8.txt or 14512-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/dirs/1/4/5/1/14512 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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