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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14512 ***
+
+LES FILLEULES DE RUBENS
+
+Histoire Flamande
+
+Tome Premier
+
+par
+
+S. HENRY BERTHOUD
+
+Bruxelles,
+Librairie Allemande, Française et Étrangère
+De Mayer et Flatau,
+Rue de la Madeleine, 5
+
+1849
+
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier.
+
+MYNHEER BORREKENS.
+
+Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de
+l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme
+jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et
+sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied.
+
+Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient
+pas encore tout-à-fait terminés, il entra dans une petite salle ou se
+trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des
+chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau
+qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la
+baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une
+promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux.
+
+Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se
+rendit à l'église voisine de Notre-Dame.
+
+Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil
+de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint
+sacrifice de la messe.
+
+Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la
+foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée
+de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de
+tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son
+logis.
+
+Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme
+lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté,
+quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la
+main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette
+femme, une misère honnête.
+
+--Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la
+femme.
+
+--Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il
+y a un an.
+
+Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer
+convulsivement le pas pendant quelques secondes.
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation
+qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais
+seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres
+innocents!...
+
+Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes
+remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater.
+
+Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main.
+
+--Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses
+grosses joues roses.
+
+--A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau
+cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons
+d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un
+bambin.
+
+--Et comment te nommes-tu?
+
+--Claes, mynheer.
+
+--Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux
+morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant
+laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au
+revoir!
+
+En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes,
+le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chère Isabelle me saura gré
+de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il.
+
+Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une
+voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer
+Rubens, qui lui fit tourner la tête.
+
+--Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant
+une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une
+soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour
+saluer le peintre célèbre.
+
+--Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car
+je devais me rendre chez vous aujourd'hui.
+
+--Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin.
+
+--L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir,
+mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de
+terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le
+jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi.
+
+--Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est
+bien sans m'en douter, s'écria l'artiste.
+
+--C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer
+Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent
+que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous
+sera remise aujourd'hui par entremise de procureur.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette
+nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable.
+
+--Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher!
+Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de
+notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah!
+mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre!
+
+--Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent
+par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils
+prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin!
+
+--Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens.
+Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier,
+de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite
+qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler
+de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut.
+
+--Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous
+le répète.
+
+--Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare!
+Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur
+prouver qu'ils ont tort.
+
+--Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua
+mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit.
+A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance
+que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une
+affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent.
+
+--Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider!
+
+--Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens,
+dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté
+à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de
+défendre?
+
+--Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque
+impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître
+Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les
+inconvénients.
+
+--Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un
+conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se
+réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez
+d'émettre mon opinion...
+
+--Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les
+bras.
+
+--Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint
+Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier
+le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit
+plus question de rien entre nous!
+
+---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil
+sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me
+paraît un saint quelque peu apocryphe.
+
+--Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses,
+mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai
+votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les
+deux parties.
+
+Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire.
+
+--Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des
+arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en
+coûte un _cromsleers_[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce
+que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand
+comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers
+veulent lui intenter n'existe que dans ma tête.
+
+[Note 1: Petite monnaie du pays.]
+
+En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et
+après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une
+vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon,
+de salle à manger et de parloir.
+
+L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et
+prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées
+diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de
+plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement
+absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper
+le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point
+entrer le roi des arquebusiers.
+
+C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule
+en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre
+côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure
+nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne
+d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un
+mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves
+miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à
+tracer sur le vélin de leurs manuscrits.
+
+--Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec
+plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits
+finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore
+aux brouillards et aux traîneaux de ton pays!
+
+La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens.
+
+--Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en
+imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés
+les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon
+père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de
+leur perte!
+
+Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.
+
+--Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste
+douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort
+imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils!
+Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans
+quelques jours vous serez mère.
+
+--Vous avez raison, mon père, dit-elle.
+
+--Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour
+ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur
+d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les
+arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef.
+Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de
+l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les
+privilèges de ceux qui l'ont choisi.
+
+Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa
+belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers
+pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous
+les membres pour le soir même.
+
+Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de
+l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents
+ans se réunissaient les membres du Serment.
+
+On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les
+lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle
+les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des
+bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le
+bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume,
+et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette
+table.
+
+A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient
+place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue
+en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées
+des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle,
+et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit
+la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le
+_Congrès de Munster_.
+
+Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au
+bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche
+dais de velours.
+
+--Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir
+que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de
+droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens.
+
+Il s'interrompit un moment.
+
+--Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés.
+
+--Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser
+les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le
+remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin;
+j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis,
+en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au
+Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint
+Christophe.
+
+A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation
+se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître
+Borrekens, un sourire d'orgueil.
+
+--Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont
+point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit
+jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de
+leurs plus ardents désirs gue je réalise.
+
+Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette
+pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et
+de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu,
+demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure
+une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil
+et soumis la chose à la délibération de la corporation.
+
+Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et
+finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande,
+et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances.
+
+Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement
+détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de
+déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était
+toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il
+prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les
+esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à
+crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés;
+la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la
+bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne
+contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la
+violence à la discussion.
+
+Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens
+allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui
+s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si
+clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu
+par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante,
+irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians
+Kniff.
+
+Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine,
+son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec
+laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur.
+
+Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la
+parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le
+droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais
+comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la
+bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris
+la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force
+herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la
+tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût
+passé.
+
+Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun,
+nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même
+des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que
+mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers.
+
+--Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de
+la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire.
+Merci et à charge de revanche!
+
+Le jeune homme sourit.
+
+--Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers,
+mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux.
+Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai.
+
+--Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune
+homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van
+Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont
+trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre.
+
+--Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je
+n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van
+Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper
+avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de
+saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis
+longues années, se couvrent de poussière dans ma cave.
+
+En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait
+la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous
+ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé.
+
+--Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère,
+fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est
+un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer
+Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a
+tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine
+n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps
+de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon.
+
+Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance
+au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère
+rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les
+ordres de son beau-père.
+
+Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il
+eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil
+semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au
+coeur.
+
+Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du
+repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer
+deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à
+baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son
+hôte.
+
+--Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens,
+que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu
+communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre,
+par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune
+homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise
+barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec
+eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa
+femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père!
+
+Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre
+de la seconde bouteille de Claret.
+
+Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même
+bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière
+bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner
+son logis.
+
+Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore,
+comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant:
+
+--Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son
+regard doux et triste va droit au coeur!
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LES JUMELLES.
+
+Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre
+célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du
+roi des arquebusiers.
+
+Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta
+son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de
+la familiarité.
+
+--Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il;
+faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures;
+vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se
+montrer satisfait de l'échange que nous avons fait.
+
+Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné.
+
+Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de
+velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large
+médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa
+confrérie.
+
+La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était
+un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement
+vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient
+rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long
+séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà
+justement célèbre en Europe.
+
+Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé
+familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre
+pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en
+connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste.
+
+--Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi
+de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des
+Arquebusiers d'Anvers.
+
+L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer
+Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient
+exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse.
+
+Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait
+s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au
+seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention.
+
+--Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre,
+continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que
+je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de
+quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi.
+
+Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que
+celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les
+portes d'un immense atelier.
+
+Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était
+la célèbre _Descente de Croix_.
+
+Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda
+un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil
+chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété
+fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir
+ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse
+main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en
+sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la
+sublimité.
+
+--Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en
+riant.
+
+--Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre,
+d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est
+de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain
+que nous vous avons cédé!... Et cependant...
+
+--Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en
+riant.
+
+--Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur
+patron saint Christophe.
+
+--Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à
+ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe,
+portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que
+le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq
+figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq
+Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a
+lieu d'être satisfait.
+
+Mynheer Borrekens hocha la tête.
+
+--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens,
+laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer
+Borrekens le géant qu'il désire.
+
+--Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent
+d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand
+dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller
+Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!
+
+--Mais puisqu'il ne vous satisfait point?
+
+--Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux
+et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des
+enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du
+Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre
+l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier
+Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange
+d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham
+paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans
+toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant
+de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit
+d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.
+
+--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer
+Borrekens? Je ne m'en doute pas.
+
+--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.
+
+--Je vous jure que non, sur mon âme!
+
+--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer
+Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.
+
+--Vous me rendrez service en me l'apprenant.
+
+--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à
+ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe
+apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?
+
+--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à
+Rubens; chaque volet a deux faces.
+
+--Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette
+objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant
+habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée
+jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi.
+
+--Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à
+entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la
+tête et du bonnet, au besoin.
+
+--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint
+Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur
+l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à
+une condition.
+
+--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les
+yeux étincelaient de joie.
+
+--Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me
+fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et
+venez nous tenir compagnie, le verre à la main.
+
+--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment
+ne voulez-vous pas qu'on vous aime!
+
+Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la
+ville d'Anvers.
+
+Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens.
+
+--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les
+plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme,
+la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il
+appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point
+le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau
+matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la
+dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à
+parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment
+des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité,
+lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers.
+
+--Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi!
+
+--Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens
+pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble
+action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie.
+
+Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se
+rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il
+allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui
+faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.
+
+Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son
+grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies
+de sa maternité prochaine.
+
+L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la
+jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait
+si bien à ses traits pâles:
+
+--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père?
+
+--Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à
+dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le
+chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets
+pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je
+te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de
+Malines, que je fasse honneur à mon hôte.
+
+En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et
+lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe
+affectueux de la tête.
+
+Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la
+main à son ami, sans que celui-ci répondît.
+
+--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.
+
+Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête.
+
+Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de
+nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer
+Borrekens.
+
+--Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le
+bourgeois. Adieu, ma chère bru.
+
+Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre
+enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa
+vivement.
+
+Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme
+pris en faute.
+
+--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous
+le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans
+me voir.
+
+--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait.
+
+--Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont
+que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.
+
+Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce
+jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon.
+
+--Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont
+point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon
+pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient
+fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu
+moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la
+Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en
+ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il
+y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je
+ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme
+averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux
+hommes.
+
+Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra
+la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort
+déconcerté.
+
+Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi
+dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je
+n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour
+comme du reste de ma vie!
+
+Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les
+mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait
+d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie
+matérielle. Et il se plaignait du sort!
+
+Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de
+mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage
+en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands
+seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée,
+sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait
+preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en
+montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois.
+Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner
+les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à
+table, placé à ses côtés.
+
+Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique
+Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont
+la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de
+son mari.
+
+Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de
+musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des
+serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui
+dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit
+de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses
+excuses au maître de la maison.
+
+Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi
+prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de
+reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de
+course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le
+parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite
+vieille vêtue de noir:
+
+--Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille?
+
+Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux,
+détourna la tête et ne répondit point.
+
+--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il
+arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée?
+
+--Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que
+son état le comporte.
+
+--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a
+si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant!
+
+Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la
+chambre.
+
+Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait
+point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux
+jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver.
+
+--Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs
+mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les
+bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce
+sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils.
+
+En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux
+enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait
+placés dans le même maillot.
+
+--Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette
+manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux
+enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée!
+
+--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa
+voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille.
+
+--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria
+Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme;
+car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre
+patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe
+de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude,
+on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous
+faire parler, vous restez muette comme un poisson.
+
+--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un
+monstre! riposta aigrement la sage-femme.
+
+Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les
+langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un
+ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre
+les unissait entre elles.
+
+A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants
+pour reprendre bonne contenance.
+
+Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien
+de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans
+remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout
+ceci?
+
+--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien
+fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la
+sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre.
+
+Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la
+jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât
+ses enfants.
+
+Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans
+les bras de Thrée:
+
+--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre
+fils est ressuscité deux fois pour nous!
+
+Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du
+brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez
+le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive
+préoccupation.
+
+Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des
+deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à
+l'autre.
+
+Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive
+sensation parmi eux.
+
+--Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc
+de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.
+
+--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort
+singulier, répondit le vieillard.
+
+--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival
+d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art
+auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous
+point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du
+lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des
+Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.
+
+--Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et
+de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par
+saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je
+n'hésiterai point.
+
+--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et
+d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une
+opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.
+
+--Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay
+veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge
+de lui faire voir les jumelles.
+
+Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.
+
+Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce
+qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses;
+l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay
+rentrèrent dans la salle à manger.
+
+--Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait
+avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère
+cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi
+singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.
+
+--Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère,
+aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait
+tout bonnement un muscle à détacher.
+
+--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie
+encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une
+des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez
+au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour
+célébrer cette solennité.
+
+--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit
+Buckingham.
+
+Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une
+riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou.
+
+--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille
+Angleterre, lui dit-il.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+SIMON.
+
+Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion
+et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur
+du roi du Serment des Arquebusiers.
+
+Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre:
+sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution
+affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la
+pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de
+recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de
+Buckingham.
+
+Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter
+Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de
+l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les
+manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait
+avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de
+la maison.
+
+Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les
+joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et
+conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre
+le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise
+quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente.
+
+Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait
+avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par
+les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle.
+
+Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide
+au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que
+Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le
+jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se
+trouvaient couchées les deux jumelles.
+
+Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la
+main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans
+l'une des deux poches de sa jupe.
+
+--Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme,
+ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants?
+
+--De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les
+fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui
+a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment.
+
+--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants,
+répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement,
+au sortir de la messe.
+
+--Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir
+ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas
+plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel
+embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va
+pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement
+pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût
+lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme.
+
+Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque
+de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à
+Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à
+résoudre.
+
+Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses
+mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais
+il s'en remit bientôt.
+
+--Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en
+soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en
+ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon?
+
+A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il
+s'écria en joignant les mains:
+
+--Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses
+enfants? Oh! c'est trop de bonheur!
+
+--Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une
+visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais
+trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante
+convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en
+tous sens.
+
+Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait
+tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle
+décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement
+assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que
+l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.
+
+A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux
+marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa
+filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans
+tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle
+Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on
+peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce
+n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et
+de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du
+ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement
+bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du
+cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que
+ne réprimait déjà point sans peine Simon.
+
+Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut
+que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de
+la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et
+les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les
+curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus
+que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et
+ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville,
+qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de
+son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.
+
+Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs,
+les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et
+jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les
+saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens
+avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines
+mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau,
+remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient
+vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les
+distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il
+ramena sa commère chez mynheer Borrekens.
+
+Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs
+cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent
+les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant
+avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain
+généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit
+l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante
+supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens,
+personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce
+beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les
+coeurs.
+
+Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à
+se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux.
+
+Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut
+avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le
+vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et
+Simon.
+
+--La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme
+et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et
+dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord
+Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment
+des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La
+femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et
+les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle
+journée!
+
+--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette
+splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne
+manquait pas d'amertume.
+
+--Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien
+accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions
+des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté
+et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos
+compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite,
+laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres.
+
+--Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et,
+néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame
+Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des
+rires de chacun.
+
+--Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon
+qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de
+m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi
+plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place
+quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle
+pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir?
+
+Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de
+recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur
+lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox.
+
+Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme
+qu'elle avait été bruyante la veille.
+
+Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui
+s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à
+replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer
+les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille,
+tout était solitaire et silencieux.
+
+Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans
+un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le
+coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le
+regard du maître.
+
+C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses
+filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de
+pâleur qui lui séyait à merveille.
+
+Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer
+Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune
+fille.
+
+Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne
+contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble.
+
+--Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et
+dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant.
+
+Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau
+et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement.
+
+--Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque
+temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma
+filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut
+en dépendrait.
+
+--C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!... Ils
+ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les
+distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon,
+quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient
+qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles
+s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent
+ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein.
+
+Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première
+dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront
+papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les
+joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes
+enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours!
+
+Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites
+filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de
+dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues.
+
+Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur
+qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle
+insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive.
+
+Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de
+mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à
+sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la
+jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec
+le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit
+lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole,
+et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main
+avec autant de respect que si c'eût été une reine.
+
+Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette
+dernière, qui le reçut avec affection.
+
+--Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir
+me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite
+de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée,
+j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son
+regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à
+ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains
+riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition,
+comme vous.
+
+Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne
+l'avait vu aussi heureux.
+
+Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille
+Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles
+commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà
+quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et
+Simon van Maast.
+
+Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même
+heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion
+de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était
+assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux
+petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur
+les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en
+allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de
+mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour,
+n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels:
+personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût
+manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée
+elle-même.
+
+Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un
+dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à
+table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter
+sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer
+Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il
+aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants
+l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard
+Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie
+douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun,
+du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait
+les deux jumelles.
+
+Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle
+qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur
+taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur
+voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux
+par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore
+malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient
+ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le
+même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient,
+souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se
+tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret
+de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût
+séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne
+savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme,
+Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un
+seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux
+ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans,
+depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient
+l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur
+apporter un témoignage de sa sollicitude.
+
+Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné
+une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il
+n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde
+dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne
+s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point
+elles.
+
+Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument
+dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était
+fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui
+était plus triste encore!
+
+Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à
+dame Thrée.
+
+--Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi;
+je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu
+m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre
+affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la
+reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a
+épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il
+m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et
+vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses
+enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je
+serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin
+de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez
+lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils!
+
+Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur
+la poitrine et les yeux pleins de larmes.
+
+Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne
+amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants
+et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa
+poitrine était pleine de sanglots!
+
+Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens
+sa visite accoutumée.
+
+Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même,
+s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui.
+
+Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente
+pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait
+de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe
+Colomb.
+
+Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en
+larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement
+dans ses bras en les couvrant de baisers.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LE MÉDECIN DE LEYDE.
+
+La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son
+histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples
+heureux, suivant l'expression de Montesquieu.
+
+Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une
+profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames
+de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche,
+c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce
+monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si
+ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans
+la famille bourgeoise.
+
+Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de
+van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si
+ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi
+des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en
+arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer
+sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il
+avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire.
+
+Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa
+beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait
+pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre
+incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la
+plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa
+taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse,
+mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y
+avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau
+visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de
+l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont
+conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se
+montraient si passionnément éprises.
+
+Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté
+était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons
+pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un
+instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande,
+si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje
+d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms
+d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de
+certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne
+pouvaient rien apercevoir.
+
+Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje
+n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour,
+quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et
+le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne
+pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes
+les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère
+elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de
+pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient
+à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours
+ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près
+de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines,
+le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur
+son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son
+voile sur le front d'Agathe.
+
+Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta
+un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux
+soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant
+chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et
+contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins
+d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait
+avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants.
+Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une
+comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la
+fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille
+en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez
+Annetje.
+
+Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le
+vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à
+l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés
+de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux
+affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à
+la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun
+des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à
+diminuer les accès de ce mal étranger.
+
+Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer
+Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages
+du temps.
+
+Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il
+le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le
+suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui
+prenaient un caractère de gravité.
+
+De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de
+Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et
+l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment.
+Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à
+la maison déjà princière de l'illustre artiste.
+
+Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de
+la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur
+laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus
+obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme,
+Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que
+par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de
+sa passion.
+
+Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense
+amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le
+tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il
+s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens
+dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène
+consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui
+subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des
+femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se
+connaissait en ce genre d'agneaux et de lions.
+
+Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il
+demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés
+d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le
+vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître.
+
+Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le
+lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à
+une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits
+madame Rubens.
+
+Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez
+lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et
+d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens.
+
+Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi
+jusqu'à la plus grande dame d'Anvers.
+
+--Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui
+dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme?
+
+Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire
+quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint
+reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang.
+
+A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement
+les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des
+valets.
+
+--Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en
+travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites.
+Voici près de trois ans que je ne vous ai vu!
+
+--Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et
+de sa fête, répondit mynheer Borrekens.
+
+--Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques
+qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous
+traiter avec tant de cérémonie?
+
+Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la
+valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand
+palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore
+mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec
+une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de
+préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens,
+et qui n'était rien moins que l'_Érection de la Croix_, ce divin
+tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien
+de Pierre-Paul Rubens.
+
+--Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon
+compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être
+agréable?
+
+--Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne
+sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux
+enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des
+médecins ne peut rien.
+
+Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui
+suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion
+ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler.
+
+--Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï
+conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait
+de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un
+secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce
+médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le
+siècle dernier.
+
+Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer
+quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires.
+
+--Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut!
+Béni soit le jour où je vous ai connu!
+
+--Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau
+pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop
+légitimement.
+
+Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui
+feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de
+s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_Érection de
+la Croix_.
+
+Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient
+de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener.
+
+Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens,
+tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de
+mots, ce qu'il voulait savoir de lui.
+
+--En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel
+que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune
+encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la
+journée dans une maison où personne ne pénètre.
+
+D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à
+Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y
+trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un
+sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière
+la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un
+homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été
+recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au
+dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de
+bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien,
+comme disent les bonnes gens à Leyde.
+
+--Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens.
+
+--Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son
+voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il
+vint tout-à-coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la
+part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les
+enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre
+homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et
+qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à
+trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine
+poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit
+à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on
+est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres
+malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des
+conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le
+malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si
+le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et
+proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme
+non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent
+pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence.
+
+--Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde
+guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de
+venir donner ses soins à vos enfants.
+
+Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un
+mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde.
+
+--Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la
+ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère.
+
+Rubens sourit à son tour et n'en écrivit pas moins la lettre au médecin
+de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page:
+
+--Faites venir Pitremann, lui dit-il.
+
+Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer
+Borrekens ne tarda point à venir.
+
+--Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y
+remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez,
+et n'épargnez pas les chevaux.
+
+--Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main
+de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras.
+
+Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne
+nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans
+cette maison désolée.
+
+A quelques jours de là, le domestique allemand de Rubens revint harassé
+de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la
+réponse du médecin de Leyde.
+
+«Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera
+son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui
+exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre
+cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à
+Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice
+du chevalier Rubens.»
+
+A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de
+Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute
+la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne
+put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la
+préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre.
+
+Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis
+longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et
+qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde.
+
+Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait
+à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient
+partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de
+quelques jours.
+
+Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors
+d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou
+quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des
+femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette
+époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de
+litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient
+beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval.
+
+Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde.
+Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures.
+
+Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de
+Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se
+rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume,
+chez le médecin américain.
+
+Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait
+encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait,
+quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer,
+mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui
+assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié.
+
+--Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle.
+
+--Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens
+tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir.
+
+--Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait
+point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour
+l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens
+comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant
+de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi
+heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a
+enseignée.
+
+--Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit
+à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se
+trouvait.
+
+C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui
+forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu
+qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand
+corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang
+de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et,
+confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le
+médecin tout-puissant contre la fièvre.
+
+Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y
+trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on
+reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise
+était chargée de la direction domestique de ce logis.
+
+Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva.
+
+Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive,
+tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres
+de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente.
+Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la
+digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens,
+à faciliter ces transactions de conscience.
+
+Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de
+Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître
+l'attendait.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LE CABINET DU MÉDECIN.
+
+Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié
+hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au
+visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens
+pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait
+toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du
+Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer
+l'attention sur son maître.
+
+L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères;
+aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins
+rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de
+signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments
+prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se
+conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de
+serviteurs d'une nature à part.
+
+Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà
+de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la
+vieille juive et à un démon que l'Indien.
+
+Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil
+perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste,
+qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre
+dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds.
+
+Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il
+eût jamais vu.
+
+Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour,
+devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés
+et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce
+moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les
+différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois
+bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets
+lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les
+murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur
+les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu
+l'appartement.
+
+Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de
+nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes
+inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour
+former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux
+couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de
+bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques
+qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de
+l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de
+toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui
+n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des
+habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux
+étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre
+immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux;
+déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes
+plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns
+d'entre eux avaient construit leurs nids.
+
+Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la
+bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait
+de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de
+ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de
+riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit
+par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens
+que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des
+malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de
+complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur
+l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de
+Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du
+meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les
+moindres mouvements de son maître.
+
+Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel
+animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du
+petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue
+abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge
+et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle
+entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau.
+
+Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte
+sur l'épaule de son maître; celui--ci prit, dans un magnifique plat de
+porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta:
+
+--Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour
+parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi
+à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.
+
+L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le
+bras de celui qui lui parlait.
+
+Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait
+d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait
+dans la chambre.
+
+--Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite,
+savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de
+mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous!
+
+--Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le
+médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser,
+et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos
+désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le
+Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si
+vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère.
+
+--Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient
+supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je
+ne vous les eusse point amenées avec moi?
+
+--Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre
+ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite
+avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du
+génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si
+cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous,
+Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez.
+
+Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde
+attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front
+chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste
+bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil
+du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le
+temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui
+décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina
+le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit
+imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique.
+
+--Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai
+à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le
+linceul de ses enfants.
+
+Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée
+subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il
+tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir
+sous son teint basané.
+
+--Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet
+qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée!
+
+Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et
+se mit à marcher à grands pas.
+
+--Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle,
+mon Dieu!
+
+--Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai
+reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence
+de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles
+vivre ou mourir?
+
+--La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été
+sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore
+malgré le temps et l'absence!
+
+--Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes
+que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi
+l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre
+nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir
+désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle
+vous paierait par son amour du salut de ses enfants.
+
+--Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais
+éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant,
+pour Anvers.
+
+--Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui
+dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers;
+nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons
+bientôt de vieux amis.
+
+Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur
+adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva
+les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles
+d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien.
+Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après,
+ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés.
+
+Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil,
+dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla,
+et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son
+chien qui le suivit.
+
+Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du
+chien, partait à franc étrier pour Anvers.
+
+Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame
+Thrée.
+
+C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et
+l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il
+avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide.
+
+Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la
+porte.
+
+Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de
+violence qu'il put à peine prononcer ces mots:
+
+--N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens?
+
+--Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve:
+que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous
+recevoir.
+
+--J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins
+pour vos enfants.
+
+--Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens
+en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien
+douloureux.
+
+En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où,
+quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la
+dernière fois.
+
+Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée
+devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec
+tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père
+et l'étranger.
+
+--Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens.
+
+A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon:
+
+--Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma
+vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers
+sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous.
+
+--Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la
+fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis
+qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour
+qu'elle nous vienne en aide.
+
+Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière.
+
+Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec
+quelle émotion, on le comprend!
+
+Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles,
+écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques
+minutes avec attendrissement.
+
+Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique
+la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles
+étaient encore d'une indicible beauté.
+
+Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses
+lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur
+sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur.
+
+Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait
+avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses
+mains la vie de ses enfants.
+
+Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient
+les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient
+manifestés.
+
+Quand elle eut satisfait à son désir:
+
+--La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai
+rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je
+ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée.
+Pourriez-vous me donner un logement chez vous?
+
+--Cette pièce voisine du parloir...
+
+--Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile
+que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus
+nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre
+jardin.
+
+Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si
+bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu.
+
+Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet
+incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et
+d'y installer le médecin.
+
+Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de
+l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles.
+
+--Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée.
+C'est aujourd'hui le jour fatal.
+
+Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une
+table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or.
+
+Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à
+l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un
+gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien,
+et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à
+chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet.
+
+Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au
+chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste
+expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée.
+
+Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de
+sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en
+compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des
+nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prières, elle reportait
+avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles.
+
+Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure
+habituelle ne commençait à se manifester.
+
+Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt
+brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs
+joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs
+fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et
+n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y
+avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil.
+
+Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers
+le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et
+voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel,
+comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance.
+
+Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se
+réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales
+de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les
+transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être
+indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui
+tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa
+poitrine, en versant des larmes de joie.
+
+--Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin.
+Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous!
+
+Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute.
+
+--Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée,
+répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la
+maladie et disparaît en même temps qu'elle.
+
+--Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous
+m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes.
+
+--Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants!
+Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour
+que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut
+plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette
+oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin.
+
+--Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus?
+Toute notre maison vous appartient.
+
+--Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire
+quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres...
+
+--Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres
+désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous
+laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants!
+Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il
+s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous
+connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche,
+éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un
+ancien ami perdu.
+
+--Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne
+put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un
+étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques
+années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et
+flétri son front de rides encore plus profondes!
+
+--Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce
+pas?
+
+--Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils
+savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le
+pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant
+quelques instants de repos.
+
+Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur
+pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main
+à ses lèvres.
+
+--Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la
+vie?
+
+--Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections,
+ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles.
+Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le
+font tomber dans un abîme de désespoir!
+
+En achevant ces mots il se retira dans le pavillon.
+
+Thrée le suivit longtemps des yeux.
+
+--Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus
+promptement encore que mes yeux!
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+CONVALESCENCE.
+
+Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à
+l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la
+porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces
+grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de
+la chaire et de la chaise.
+
+--Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans
+ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que
+ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux
+d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa
+patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver.
+
+Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus
+poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi
+suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir?
+L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient
+plus depuis longtemps.
+
+En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus,
+courut à Simon et s'agenouilla devant lui.
+
+--Simon! dit-elle, Simon!
+
+Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast.
+
+Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer.
+Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et
+entrecoupés de sanglots.
+
+Thrée était toujours à genoux.
+
+--Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous
+avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez
+de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où
+mes enfants seront guéries.
+
+Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse.
+
+--Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu
+obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le
+sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur
+tout entier!
+
+--Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles
+semblables!
+
+--C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne
+pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne
+vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir,
+chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon
+amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous
+aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré
+l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes
+du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non!
+Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus
+d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du
+coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel!
+
+Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres
+errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde
+lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées.
+Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent
+voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la
+pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire
+furent ces mots:
+
+--Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime!
+
+--Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant,
+Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le
+jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes,
+peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous
+m'aimez comme je veux être aimé!
+
+Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au
+ciel.
+
+--Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais
+dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.
+
+Puis, comme elle détournait la tête en silence:
+
+--Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures,
+qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses
+et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours
+encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux
+que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus!
+Maria! Ai-je bien fait d'accourir!
+
+--Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller
+chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde.
+
+--Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez
+Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en
+jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point
+prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à
+Anvers où j'avais tant souffert!
+
+--Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout
+entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées
+que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous
+démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après
+avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.
+
+Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce
+moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur;
+mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme,
+il tenait les yeux fixés à terre.
+
+Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit
+la première.
+
+--Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a
+retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne
+retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le
+médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois
+avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.
+
+Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils
+allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au
+soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison.
+Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout
+de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable.
+
+--Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler
+connaissance avec vous.
+
+Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père.
+
+--Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et
+je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore,
+ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de
+son pied les figures que sa canne avait tracées.
+
+--Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée.
+
+Borrekens releva la tête.
+
+--Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du
+mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause
+de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses
+chagrins ou du moins pour les partager avec lui?
+
+--Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de
+Simon?
+
+Il fixa attentivement les yeux sur lui.
+
+--Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son
+teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la
+Flandre.
+
+--Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez
+point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir,
+défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff?
+
+--Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le
+vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse!
+en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du
+désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre
+pays.
+
+Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les
+souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout
+mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne
+l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en
+remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon
+lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette
+chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se
+sentait pleine d'espérance.
+
+Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée,
+la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens:
+
+--Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare
+pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai
+apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer
+dans le pavillon et m'acquitter de ce soin.
+
+--Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée.
+
+--Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et
+qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de
+dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de
+l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre
+sifflet d'argent.
+
+Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de
+ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au
+milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration
+régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux
+événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis
+le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses
+enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut
+bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était
+Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à
+une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis
+quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni
+la perte de tout espoir.
+
+Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures
+de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures
+du lit.
+
+Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de
+mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues.
+
+Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle
+ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient
+donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les
+exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les
+avait baignées de sueurs.
+
+Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles
+saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de
+ses rayons leur chambre et leur chevet.
+
+Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant
+d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons
+aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses
+de ses filles.
+
+--Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à
+l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise!
+Notre-Dame soit bénie!...
+
+--Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens
+heureuse! Embrasse-nous encore, mère!
+
+En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées
+par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur
+le seuil pour le considérer quelques secondes.
+
+A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des
+bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les
+draperies de leur lit.
+
+Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or
+dans laquelle brillait une liqueur vermeille.
+
+--Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite
+vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues
+la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments
+héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre
+tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre
+mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai
+fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du
+Nouveau-Monde.
+
+Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux
+pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un
+lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une
+demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants
+avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes
+filles un palais de fées.
+
+En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de
+toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts
+du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait
+contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une
+sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure
+étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage
+à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la
+peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question
+dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui.
+Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au
+vent et sa splendide queue déployée comme un étendard.
+
+Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier
+dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras,
+dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux
+nouveaux où il se trouvait transporté.
+
+D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle
+inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros
+chien, de l'écureuil et surtout du serpent.
+
+Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la
+queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla
+doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre.
+
+Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son
+maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême,
+une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le
+contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.
+
+Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau
+du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à
+maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de
+la jeune fille.
+
+Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son
+indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des
+affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du
+Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux
+injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la
+couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de
+Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob
+n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des
+caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait
+charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il,
+quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin,
+résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses.
+Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût
+avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses
+esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote.
+
+Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la
+pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il
+passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait
+d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la
+sollicitude la plus tendre.
+
+Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes
+heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de
+souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations
+ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil,
+les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu
+monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour
+elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination.
+
+Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent
+Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était
+le signal de la retraite.
+
+Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses
+heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement,
+jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se
+prolongèrent davantage.
+
+Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures,
+à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à
+triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes
+filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur
+qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la
+pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint
+coloré et vivant de la jeunesse.
+
+Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes
+chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer
+l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les
+deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles,
+pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang
+de l'autre.
+
+Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il
+n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens:
+il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les
+reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient
+un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats.
+
+Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident
+excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie
+digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues
+à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent,
+et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de
+s'associer à leurs jeux.
+
+Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux
+jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât
+à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris
+tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà
+trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère
+de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille
+de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction.
+
+Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le
+costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample
+jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et
+laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait
+combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa
+personne.
+
+Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la
+tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée.
+
+Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui
+se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux
+inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon.
+
+Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon,
+qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les
+journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le
+despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion.
+
+Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie,
+retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de
+son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer
+Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+HISTOIRE D'UNE ÉCORCE.
+
+Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda
+point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les
+conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour
+lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam,
+de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande
+méridionale.
+
+Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir
+la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés
+d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage
+du médecin.
+
+Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage
+célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre.
+Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur
+imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait
+que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et
+attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de
+fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires
+considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres.
+
+Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses
+fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne
+prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions,
+quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur
+bizarrerie.
+
+Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze
+heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de
+Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre.
+
+Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait
+exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à
+prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait
+l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens
+ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison
+complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité
+des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de
+toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout
+d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien
+se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour
+le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son
+indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de
+sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la
+difficulté rehausse son plaisir.
+
+Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir
+passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules:
+ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje
+d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux.
+
+Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre
+et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens
+avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une
+justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout
+le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs
+les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup
+voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler,
+surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à
+conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les
+merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait
+avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans
+enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on
+voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage
+pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en
+était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens
+tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses
+regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient
+littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles
+pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait
+Simon.
+
+Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde.
+Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les
+moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire
+leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces
+soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs
+charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes
+de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à
+décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il
+de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses
+forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées
+depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses
+d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains
+avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en
+blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se
+faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.
+
+Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour,
+Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob,
+en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever
+du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il
+racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens
+fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux,
+l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une
+flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les
+animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait
+chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.
+
+Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit
+dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables
+souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.
+
+Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait
+encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une
+civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation
+européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se
+trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin
+extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la
+hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans
+un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu
+avenantes à l'oeil.
+
+--Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle
+cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité
+desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.
+
+Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille
+avait éparpillés à ses pieds.
+
+--Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un
+peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre
+soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de
+cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos
+joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui
+désolait tant votre mère.
+
+Et comme elle le regardait avec surprise:
+
+--Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de
+guérir la fièvre.
+
+--Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce?
+demanda Rubens.
+
+--Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela,
+j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que
+Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau.
+
+--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée?
+
+--C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si
+la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre,
+de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent
+dompter, redeviendra invincible.
+
+--Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?
+
+--Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée.
+
+--Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire
+que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard.
+
+--Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me
+la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc
+toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.
+
+--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le
+récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces
+plaintes de Thrée.
+
+Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais
+forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre
+de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses,
+et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux
+boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine
+percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse
+chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand
+un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais
+admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut
+littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie.
+Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes
+épaules, et je l'emportai dans ma tente.
+
+--Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.
+
+--Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur.
+
+--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine
+sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me
+débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je
+déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait
+reposé sa tête sous ma tente.
+
+Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs
+lèvres la main de Simon.
+
+Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul
+j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que
+les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais
+de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine,
+soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et
+inébranlable: le vieillard fut sauvé.
+
+Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie.
+
+La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener
+avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir
+autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre
+qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort
+problématique la guérison de ce pauvre homme.
+
+Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un
+bois.
+
+La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard,
+je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis
+une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle
+cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put
+y parvenir et se prit à pleurer silencieusement.
+
+Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et
+ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle
+broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis
+elle disparut légère comme une abeille.
+
+Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces
+commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma
+tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu.
+
+L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une
+forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait
+résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une
+grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se
+mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du
+globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque
+la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au
+capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac
+et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer
+tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions
+autant d'or?
+
+A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine
+lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs
+forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.
+
+Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de
+l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient
+inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine
+respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me
+demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était
+impuissante à leur donner.
+
+Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre
+camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six
+hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les
+soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés
+sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même,
+avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous
+sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.
+
+Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois
+jours après nous restions six hommes vivants.
+
+Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous
+trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir,
+et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon
+eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse
+qui caractérisent sa race.
+
+Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir
+me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune
+Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en
+fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque
+nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si
+promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre
+que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne
+action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur
+reconnaissance.
+
+Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons
+une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les
+accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par
+enchantement.
+
+Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses
+visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans
+le vase qui contenait mon eau.
+
+Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre
+s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence,
+mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné
+dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de
+moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le
+délire s'empara de moi.
+
+Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une
+jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon
+visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la
+cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à
+mes côtés sur la même natte.
+
+Il me montra le ciel et me dit en espagnol:
+
+--Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que
+les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra.
+
+Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux
+enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive.
+
+Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la
+cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu
+l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.
+
+--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu
+seras mon époux et mon maître.
+
+--J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir
+deux amours vrais!
+
+Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt.
+
+Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba
+constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette
+entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec
+les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le
+veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre.
+
+Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la
+demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture
+était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer
+les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs
+favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était
+réservée.
+
+La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles
+avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir
+guéables.
+
+Le vieillard me dit un jour:
+
+--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon
+fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le
+tien.
+
+Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et
+le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans
+notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent
+aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.
+
+Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement
+revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain:
+J'ai des adieux à faire, alléguai-je.
+
+--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus
+m'a chargé de vous remettre ce souvenir.
+
+Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble,
+la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et
+me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa
+maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.
+
+Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent
+admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.
+
+Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si
+triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.
+
+--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du
+visage pâle.
+
+Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le
+silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens.
+
+Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière
+où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande
+provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or.
+
+--On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le
+vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le
+bonheur!
+
+Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et
+me fit signe de le suivre.
+
+Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet,
+s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans
+que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la
+physionomie de son père, une seule trace d'émotion.
+
+Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une
+de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent.
+Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les
+sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés.
+
+--Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous
+ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place,
+continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées
+sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en
+juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs.
+
+--Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe.
+
+--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.
+
+C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes
+formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon.
+
+Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans
+l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il
+faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en
+évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris
+une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter
+au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente
+permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était
+accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme
+étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et
+dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art
+de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient
+ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient
+les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau,
+au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage
+impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin,
+maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne,
+semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres,
+sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.
+
+Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait;
+se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise
+sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures,
+et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des
+Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire
+de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures
+de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers
+temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en
+traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur
+la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes
+et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté
+antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle
+avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des
+bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en
+comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune
+fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se
+décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur
+son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les
+lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant,
+elle eût fait pitié même à une rivale.
+
+Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé
+l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent
+sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition,
+de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.
+
+Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le
+visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les
+joues d'or de Toporoo.
+
+Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait
+ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans
+interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte
+d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait
+le voyageur.
+
+--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel,
+continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau
+habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul
+n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les
+Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes
+à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur
+inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile
+pour l'Espagne.
+
+Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus
+nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué
+que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux
+fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait
+joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands
+tonneaux.
+
+Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies
+pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle
+Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux
+de toute espèce.
+
+Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste
+de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler
+aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer
+Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire
+le plus le caractère.
+
+Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez
+soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du
+récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que
+la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la
+caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en
+étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et
+agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.
+
+Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie
+intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et
+d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont
+toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance
+qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de
+l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les
+gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses
+mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de
+défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés
+dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre
+et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et
+il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la
+réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le
+bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond
+qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans
+hésiter, sacrifié sa vie.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+UNE ÉPIDÉMIE.
+
+On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais
+brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent
+la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent
+point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population
+et jettent partout la désolation et l'épouvante.
+
+Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les
+brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à
+peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme
+l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.
+
+Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se
+manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et
+voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides
+de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit
+d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant
+avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées
+mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.
+
+Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades
+avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois
+cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient
+devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier
+habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent
+individus mouraient par jour.
+
+Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut;
+on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir
+courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une
+mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.
+
+Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des
+derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais
+les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur
+mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait,
+on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé
+par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que
+Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence,
+à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et
+n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille
+à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la
+France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles
+toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient
+destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg.
+
+Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le
+sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer
+Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à
+Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville.
+
+--Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien
+apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent
+l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la
+sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour
+l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur
+que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.
+
+--Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la
+fièvre?
+
+--Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre
+l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec
+l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous
+en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami,
+plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire:
+Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans
+mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et
+les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie
+par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai
+rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il
+frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre
+sa puissance fatale.
+
+--Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de
+votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les
+ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à
+cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face
+d'un pareil malheur!
+
+Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il
+prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il
+distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la
+charité de tous ses clients.
+
+--La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les
+maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son
+ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus
+sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours
+à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas
+encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas
+chez eux.
+
+Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore
+essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables
+à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé
+une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants,
+incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un
+secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût.
+
+--Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône
+est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon
+contre la fièvre, ajoutait-il en riant.
+
+C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins
+fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop
+copieuses.
+
+--Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu
+au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.
+
+Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il
+répétait:
+
+--Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner,
+c'est centupler l'aumône.
+
+Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une
+partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma
+voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en
+verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des
+veuves et des orphelins.
+
+Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin
+célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait
+guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon
+marché de son or et de sa vie.
+
+Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les
+moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes
+devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir
+commença à renaître dans tous les coeurs.
+
+Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement
+accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y
+avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une
+femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie
+indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par
+sa forme et son usage, entre le voile et le manteau.
+
+A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser
+d'absurdité passa par la tête de Simon.
+
+Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville
+où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée
+avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue
+le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à
+chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait
+lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il
+lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait
+irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les
+suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que
+Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure
+et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une
+violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse?
+
+Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua
+pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le
+marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore
+les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs
+nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été
+un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin
+et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua
+pas moins à suivre l'inconnue.
+
+Celle-ci disparut tout-à-coup devant une des maisons ou plutôt des
+baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon
+soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de
+l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar
+qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se
+trouvait détrempé par une eau fétide.
+
+Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de
+l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus
+d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de
+mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs.
+
+Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se
+traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces
+lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge
+couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard
+de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé,
+luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses
+efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les
+haillons dont il les avait enveloppés.
+
+La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre
+logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille.
+
+--Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui
+nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma
+femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!
+
+Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au
+cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame
+inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa
+faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait,
+non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle
+s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre
+indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait
+simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en
+applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche
+qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse,
+d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants
+blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs,
+pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon.
+Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le
+soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de
+petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des
+camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur
+mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit
+un sourire de consolation errer sur ses lèvres.
+
+--Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite
+dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin,
+car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une
+petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la
+ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants
+délivrés de cette maladie qui les abat si fort.
+
+--Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit
+retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes
+enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!
+
+--Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses
+larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et
+bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin,
+continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van
+Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et
+prochaine.
+
+--Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne
+fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et
+s'en va.
+
+--Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.
+
+--C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement
+Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer
+van Maast. Adieu, bon espoir, à demain!
+
+--Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette
+triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans
+peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier.
+
+--Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée.
+Adieu, à demain!
+
+--Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre
+demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement!
+Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si
+beaux!
+
+Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune.
+
+Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète
+de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu
+familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles
+qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée.
+
+Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de
+Simon qui lui disait:
+
+--Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis.
+
+Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre
+en flagrant délit de charité!
+
+Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast.
+
+Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en
+silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix
+émue.
+
+--Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse
+que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne.
+
+Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui
+couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût
+permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce
+l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi.
+
+--Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon,
+et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à
+l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est
+un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues
+surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos
+souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de
+vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour!
+
+--Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au
+monde!... tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes
+filles....
+
+Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se
+sentait le coeur déchiré.
+
+--Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté
+ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous
+souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage!
+
+--Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre
+coeur du doute et de la défiance, chère Thrée!
+
+--Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon,
+répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous
+dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette
+nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme.
+Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais,
+quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour
+pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais,
+quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge
+m'a fait souffrir, mon Dieu!
+
+Il se fit un grand silence entre eux.
+
+--Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je
+l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon
+caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!...
+
+--Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu,
+Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la
+face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains
+soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu.
+
+En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer
+Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les
+plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa
+chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison.
+
+Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et
+ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle
+venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas
+heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont
+il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne
+répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux
+sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui
+souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après
+avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait
+solliciter une caresse.
+
+Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive
+accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons,
+dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait
+à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la
+pipe dont il humait la fumée.
+
+Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux
+d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon.
+
+Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses
+idées.
+
+--Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne
+saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur,
+venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon
+âme!
+
+En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre
+dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque
+aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et
+caressantes l'appelèrent.
+
+--Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper!
+
+Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient
+complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main.
+
+--Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne
+point souper avec vous ce soir.
+
+--Là! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants
+sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant;
+mynheer Simon ne nous aime plus!
+
+--Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine
+d'Agathe avait cependant amené un sourire.
+
+--Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta
+l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente
+peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore,
+je ne partage pas leur faiblesse.
+
+--Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés!
+
+Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en
+frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer
+Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre!
+
+--Si je refuse d'obéir.
+
+--Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle.
+
+En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit
+Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et
+toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme
+de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se
+précipitèrent, avec lui, hors du pavillon.
+
+Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop
+joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et
+l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta
+sur l'épaule, où il s'assit triomphalement.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON.
+
+Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le
+jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de
+s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se
+précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la
+porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva
+entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent
+et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé.
+
+S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans
+auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée
+mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien
+adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en
+continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des
+Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à
+la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait.
+
+Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis
+de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette
+surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si
+tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour
+pouvoir se mettre à table.
+
+--Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient
+les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant,
+voici la reine de la fête qui arrive!
+
+Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un
+riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une
+petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une
+magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par
+la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à-dire en tâchant
+de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de
+l'étrange convive qui arrivait le dernier.
+
+--Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous
+méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à
+souper: Mlle Godecharles!
+
+Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté:
+
+--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer
+Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années?
+
+La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût
+fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la
+plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le
+respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique
+de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux
+espiègles et la vieille demoiselle.
+
+--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à
+recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que
+vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous
+déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de
+vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore,
+chère demoiselle Godecharles, merci!
+
+--Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie,
+embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait
+reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez!
+
+Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui
+s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage
+digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux
+deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère,
+en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine.
+
+Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille
+fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame
+Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant
+chacune sur le bras de van Maast.
+
+--Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il.
+Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.
+
+--Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre
+demain la fête de saint Simon son patron!
+
+--Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous
+célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos
+bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa
+fête.
+
+--Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point
+quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où
+il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx.
+
+Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement
+inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans
+un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le
+bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table,
+et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe.
+
+Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même,
+maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait
+adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon
+qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux
+du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses
+aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui
+fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin,
+sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi
+pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.
+
+Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables
+tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas
+flamands et hollandais au dix-septième siècle.
+
+Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire
+le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu
+exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un
+tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis
+d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le
+bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un
+artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois
+l'élève favori.
+
+Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée
+et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes.
+Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire
+ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment
+des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une
+charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast.
+
+Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se
+trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que
+l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait
+prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se
+reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait
+au-dessus de sa tête.
+
+Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un
+collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au
+chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.
+
+Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de
+toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux
+jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille
+d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du
+four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits,
+le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon,
+elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs
+charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert
+comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans
+un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.
+
+Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs
+enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les
+festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point
+quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait
+apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa
+d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite
+en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il
+y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait
+cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait
+que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne
+sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection.
+
+C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun
+remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive,
+connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son
+coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu
+des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front
+s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans
+son coeur comme une chaleur douce.
+
+Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant
+presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la
+place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans
+l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la
+charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns
+les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient
+chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les
+rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au
+fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de
+dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser
+la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit,
+dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste.
+
+Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des
+ténèbres.
+
+Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère
+est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort
+prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande
+horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe
+d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi
+des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation
+venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple
+dans les fastes de l'institution.
+
+Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre.
+
+Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses
+traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur
+expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses
+beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues
+sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que
+par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si
+vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration
+dans toute sa personne.
+
+Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous
+les convives:
+
+--Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui
+réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et
+mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon
+van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours,
+pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui,
+ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon
+fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai
+pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à
+bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de
+cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni,
+Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains.
+
+Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se
+jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion:
+
+--Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous
+réuniront, j'ose l'espérer.
+
+Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur.
+
+Agathe et Annetje pâlirent.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LES DEUX SOEURS.
+
+Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses
+habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement
+agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église
+de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des
+marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la
+prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que
+l'artiste et le médecin se rencontrèrent.
+
+Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant
+son bras sous le sien:
+
+--Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous
+récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous
+aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et
+vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils.
+
+Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec
+surprise:
+
+--Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il.
+Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son
+père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi
+si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore
+si moi-même je l'y trouverai.
+
+Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre
+et le front baissé.
+
+Ce fut Simon qui releva la tête le premier.
+
+--A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer
+les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien!
+Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant,
+Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle
+et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de
+cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai
+dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et
+adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa
+divine Béatrice.
+
+Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus
+l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne
+rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce
+jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le
+culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse
+s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la
+solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des
+soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je
+me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait
+de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je
+sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement
+aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de
+consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la
+triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs
+bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les
+devinera-t-elle, même dans mon âme?
+
+Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.
+
+--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui
+vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de
+l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant
+son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit
+l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez
+jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son
+anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais
+enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits.
+Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées
+se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations
+de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables
+conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie.
+Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées
+et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais
+la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à
+vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour,
+et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant
+timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même,
+malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son
+intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent
+près de Thrée Borrekens.
+
+A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son
+atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie
+ne cessait de frapper à Anvers.
+
+Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe
+et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux
+à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et
+écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs
+oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin
+du souper.
+
+Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de
+la même façon.
+
+Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la
+ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore
+peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement
+à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la
+même préoccupation.
+
+Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux
+soeurs.
+
+Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour
+de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à
+chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle
+eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces
+émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par
+un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du
+soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver,
+leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins
+d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des
+climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre,
+dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du
+nord.
+
+Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa
+tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck,
+tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point
+gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck
+à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de
+ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait
+sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se
+préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et
+qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient
+été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.
+
+Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses
+lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont
+il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs
+et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le
+regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et
+ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses
+cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de
+dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes
+molles.
+
+Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser
+d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer
+une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors
+si diaboliques.
+
+Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est
+ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même
+pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo
+était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la
+couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive
+faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre
+indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les
+recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel
+elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à
+l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres
+caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et
+leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la
+vieille Aziza une complaisance un peu servile.
+
+Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant
+à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles:
+quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour
+laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup
+de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils
+de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe,
+avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se
+voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il
+en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent
+animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus
+habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de
+l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient
+entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à
+Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il
+la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en
+l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même,
+s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue
+queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations
+de l'ennemi.
+
+En ce moment, Simon entrait dans le jardin.
+
+--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
+Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?
+
+--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira
+si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima
+ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de
+quelques gouttes de sang.
+
+--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je
+tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma
+soeur!
+
+--Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur,
+méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus
+qu'une?
+
+--Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe.
+
+--Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les
+deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une
+de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous
+quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse
+l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne
+pense point ainsi!
+
+Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait
+empêcher de couler sur ses joues.
+
+--Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon:
+vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je
+ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre.
+
+En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira
+dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il
+leur donnait tous les soirs à son retour.
+
+--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est
+Annetje ou Agathe.
+
+Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob,
+qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les
+jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa
+soeur, et dit à Simon:
+
+--Voici Annetje!
+
+Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce
+badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son _tabaco_,
+suivit des yeux Agathe et Annetje.
+
+Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près
+de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul
+le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine,
+elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent
+sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un
+regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse
+mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à
+l'heure, était venu lui dire:
+
+--Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à
+tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui
+me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec
+moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?
+
+--Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix
+tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens
+s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime,
+Simon!
+
+--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un
+bonheur si grand pour moi?
+
+--Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon
+ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer
+un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous
+croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?
+
+Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa
+elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser
+qu'ils échangèrent.
+
+Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne
+remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.
+
+Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête,
+sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur
+douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et
+à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et
+néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent
+ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation.
+
+Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de
+la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta.
+
+--Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque
+chagrin? leur demanda-t-il.
+
+Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en
+feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon:
+
+--Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas,
+ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje.
+
+Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge
+qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle
+se sentait le droit d'infliger à sa soeur.
+
+Simon prit la main d'Agathe et la sentit brûlante et fiévreuse.
+
+--N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez
+de confiance à mon égard? demanda-t-il avec émotion à la jeune fille.
+
+Annetje fondit en larmes; Agathe, pâle, tremblante, la tête droite, les
+narines agitées par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon
+avec un sourire amer.
+
+--Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle
+amèrement; quant à moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes.
+
+--Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la première fois que vos
+sensations sont différentes, et ce phénomène a le droit de m'alarmer.
+
+--Interrogez Annetje! répéta-t-elle avec perfidie; quant à moi, je n'en
+sais rien.
+
+Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les
+choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour
+aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui
+sortirent sans s'adresser une parole.
+
+--Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui
+les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur
+mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me
+doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien
+qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel
+absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me
+sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour
+elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre
+Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles
+les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais
+connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent!
+
+Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de
+mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils,
+et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui
+qui, jusque-là, avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver
+rappelé de ce monde.
+
+Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour
+qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de
+Simon.
+
+Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une
+ombre se projetât dans cette radieuse félicité.
+
+La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens,
+Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel
+il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa
+belle-fille.
+
+Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur
+chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de
+Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux.
+
+Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis,
+quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car
+elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix
+haute.
+
+Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout
+bas!
+
+--O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il
+donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre
+ton coeur et le mien?
+
+--Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu
+souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habituées à éprouver
+les mêmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux
+ne peut être heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette idée
+me brûle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions!
+
+Elles prièrent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en
+s'adressant à Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et
+saccadées.
+
+Leurs prières terminées, elles se déshabillèrent en silence, et comme
+d'habitude Annetje présenta son front au baiser de sa soeur.
+
+Agathe hésita quelques moments avant de déposer ses lèvres sur le front
+d'Annetje.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point pitié de nous! murmura la
+pauvre enfant.
+
+--Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappées toutes les deux,
+il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le désespoir ni la
+haine!
+
+--La haine! s'écria Annetje éperdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est
+impossible, n'est-ce pas!
+
+--La haine! répéta cruellement Agathe. Oui, la haine!
+
+La nuit fut longue pour les deux infortunées en proie à une fièvre plus
+dévorante que celle qu'avait guérie naguère Simon van Maast: ni l'une
+ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule
+parole à sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencèrent à
+pénétrer dans leur chambre, ils les trouvèrent pâles, silencieuses, et
+feignant toutes les deux d'être plongées dans un sommeil menteur.
+
+Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras:
+
+--Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aimée,
+embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser!
+
+--Non! répondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous,
+puisque vous ne m'aimez point?
+
+--Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me
+faire mourir de douleur, Agathe?
+
+--Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des étreintes
+de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez pitié de mon désespoir!
+vous renonceriez à cette folle passion qui a brisé notre tendresse!
+
+--Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?...
+
+--Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous
+sommes nées pour le malheur l'une de l'autre, pour nous haïr, pour nous
+maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! haïssons-nous donc,
+puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre
+coeur!
+
+Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mère
+de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif;
+
+--O refuge des affligés! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas!
+Venez-nous en aide! Ayez pitié de nous!
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+UNE ENTRÉE PRINCIÊRE.
+
+Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vêtements avec
+une agitation fiévreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du
+matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la
+longue allée, la tête en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait
+respirer; ses yeux, gonflés de sang, n'y voyaient point. A diverses
+reprises, Drinck, son favori, vint doucement gémir à ses pieds pour
+obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs
+fois sans remarquer la présence de Toporoo, qui, enveloppé dans un vaste
+manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied
+d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant
+mélancolique:
+
+«La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes.
+
+»Elle gémit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime.
+
+»Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur à la
+terre.
+
+»Le bonheur n'est point sur la terre! Il est près de la fille mexicaine,
+de la trépassée au visage d'or.
+
+»Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.»
+
+Peu à peu la vivacité de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe,
+et lui rendit la liberté de sa pensée. En entendant la chanson de
+Toporoo, son coeur gonflé se rompit, et des larmes abondantes la
+soulagèrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait
+dites à sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de
+honte et de remords. Aussitôt, sans hésiter et pour ainsi dire d'un seul
+bond, elle s'élança dans la chambre où priait encore Annetje, la prit
+entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps
+elles restèrent confondues dans une même étreinte.
+
+--Toi! ma soeur! rien que toi! s'écria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma
+tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pensée que l'esprit
+du mal y a jetée.
+
+--Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous désunir! renonçons à lui!
+Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre!
+Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa
+soeur mourante et désespérée? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des
+Sept-Douleurs, jurons de renoncer à lui!
+
+--Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe.
+
+--Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la
+sollicitent de sa miséricorde!
+
+En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza
+qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles!
+
+--Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix
+chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la
+ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère
+du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le
+bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier
+Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de
+portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le
+grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il
+est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de
+messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre
+les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du
+prince, gouverneur général des Pays-Bas.
+
+La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue
+ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables
+improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie
+primesautier.
+
+Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai
+de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier
+de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut
+exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur
+place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe
+dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la
+bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un
+goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de
+trop exagéré, même de nos jours.
+
+Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque
+consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement
+leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla
+d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour
+orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres
+qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment,
+qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le
+temps de dessiner.
+
+Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne
+rentraient chez elles que bien avant dans la nuit.
+
+Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif.
+D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe,
+ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des
+distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée
+fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr.
+
+Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du
+célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre
+peintre qui les avait imaginées.
+
+Enfin le grand jour arriva.
+
+Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque
+tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers
+lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de
+l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville.
+Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les
+compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent
+leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête
+de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours
+écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira
+son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout
+retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval
+de carton.
+
+Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite
+apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers
+saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son
+Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre.
+
+Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui
+présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient
+se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les
+Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui
+disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le
+lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du
+temps n'ont point dédaigné de rapporter.
+
+Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se
+rendre au palais qui lui avait été préparé.
+
+Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits
+dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui
+sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et
+surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que
+la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses
+épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu
+arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait
+un peu.
+
+A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des
+Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi
+parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans
+les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire.
+
+Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe:
+nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à
+sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du
+style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se
+tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait,
+en si peu de jours, improvisé tant de belles choses!
+
+--C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait
+d'art! répondit le magistrat.
+
+--Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà
+plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me
+font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le
+célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre
+célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle
+réception.
+
+--Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le
+retient en son hôtel.
+
+--Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand.
+
+Et, interrompant la marche du cortège, il se dirigea vers la demeure de
+Rubens avec une extrême vivacité et au milieu des acclamations de la
+foule, charmée de voir honoré si dignement le grand peintre dont elle
+était fière à tant de titres.
+
+Arrivé devant l'hôtel de Rubens, Ferdinand jeta les rênes de son cheval
+à un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de
+son cortège, il se fit conduire à l'appartement de Rubens. Ce dernier,
+à l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil où il se
+tenait à demi-couché; Ferdinand l'arrêta, lui prit la main, et le
+forçant à se rasseoir:
+
+--Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai
+vu trop souvent à la cour de Madrid, pour n'avoir point apprécié votre
+noble caractère. Je reviendrai vous visiter, si votre santé ne vous
+permet point de m'honorer de votre société pendant mon séjour à Anvers.
+Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fête admirable
+que vous avez inventée pour moi: j'appartiens, vous le savez, au
+programme de cette fête. Demain, je serai tout à l'ami.
+
+Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans
+suite, sans autre compagnie qu'un écuyer, il arriva chez Rubens, et
+visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'émotion
+que lui avait causée la visite du frère du roi avait opéré une crise
+heureuse dans la santé de Rubens, et fait disparaître son accès de
+goutte.
+
+Le prince avait annoncé en arrivant qu'il déjeunerait avec Rubens, et
+Rubens, avec un tact exquis, n'invita à ce repas que le seul Simon van
+Maast, qui entrait chez son ami au moment même de l'arrivée du prince.
+
+--Monseigneur, dit-il à ce dernier, tandis que le médecin restait tout
+étonné de voir son malade debout et guéri, permettez-moi de présenter à
+votre Altesse Royale le docteur van Maast.
+
+--Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens
+d'avoir prévenu mon désir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous
+que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller
+requérir de vous une faveur.
+
+--Une faveur! répéta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait
+que je suis humblement à ses ordres.
+
+--Voici messire Rubens guéri: il me fera l'honneur d'assister demain à
+un banquet que je compte offrir à la noblesse et à la bourgeoisie de la
+bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais
+les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'épidémie
+qui vient de ravager Anvers. Je connais votre désintéressement et votre
+savoir. Les Pays-Bas doivent être et sont fiers de posséder deux hommes
+tels que ceux dont je serre en ce moment la main.
+
+Au même instant Hélène Rubens entra accompagnée de ses enfants, et ma
+foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit à
+table.
+
+Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce déjeûner.
+Disons seulement qu'il fut digne de madame Hélène, qui l'avait ordonné,
+et que l'hospitalité flamande se déploya grande et glorieuse dans cette
+improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand.
+
+Quelque brillantes, quelque savamment ordonnées que soient de nos jours
+les fêtes publiques, peut-être restent-elles inférieures aux grandes
+solennités qui se célébraient dans les Pays-Bas au seizième siècle.
+
+Le banquet offert à la cité d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu
+dans la citadelle, transformée en salle de festin. Des draperies
+immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville,
+et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient
+quatorze cents tables.
+
+Autour de ces tables, disposées en deux cercles, et laissant au
+milieu d'elles une sorte d'arène, on avait élevé des gradins dont les
+amphithéâtres s'élevaient à douze ou quinze pieds au-dessus du sol;
+enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmontée d'un
+dais de même étoffe, chamarré de toutes parts de crépines et de galons
+d'or, on voyait la table destinée au prince, et dont le service ne se
+composait que de dix couverts.
+
+Dès le point du jour, la partie de l'estrade destinée au populaire fut
+envahie par une foule empressée, joyeuse, revêtue de ses habits de
+fête, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de
+quart-d'heure en quart-d'heure, des valets à la livrée du prince,
+chargés d'énormes paniers, et distribuant à ceux qui en voulaient,
+c'est-à-dire à tout le monde sans exception, des viandes froides et de
+la bière.
+
+Cependant, les tribunes réservées aux dames de la noblesse et de la
+bourgeoisie s'étaient elles-mêmes remplies. Dame Thrée et ses filles
+vinrent occuper les places qui leur étaient assignées près de la femme
+du bourgmestre.
+
+A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra,
+suivi de trois mille convives invités au banquet.
+
+Suivant l'usage, les héraults s'approchèrent du prince pour recevoir
+de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient
+prendre place à sa table.
+
+Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens!
+
+--Le chevalier Pierre-Paul Rubens! répétèrent trois fois les héraults.
+
+Un murmure de surprise et de joie s'éleva dans la foule.
+
+Le peintre célèbre s'avança avec modestie, et lorsqu'il salua le prince,
+en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes
+de l'assemblée et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand!
+attestèrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et
+rendaient fière la population anversoise.
+
+On attendait le second nom.
+
+--Mynheer Simon van Maast! dit le prince.
+
+--Mynheer Simon van Maast! crièrent les héraults de leur voix
+retentissante.
+
+Les mêmes acclamations qui avaient salué le nom de Rubens saluèrent le
+nom de Simon, qui se rendit près du prince.
+
+--Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du médecin et en le faisant
+monter près de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer
+en vous la science et le dévouement, comme j'honore en la personne du
+chevalier Rubens le génie de la peinture. Vous êtes tous les deux de
+grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous,
+Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonné, qui vous êtes
+fait un grand médecin à force de travail et de persévérance, vous venez
+de couronner une carrière honorable et illustre, en vous dévouant au
+salut de tous! Vous avez arrêté, seul, les progrès d'une épidémie
+funeste! Merci au nom des Pays-Bas!
+
+Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le
+prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect.
+
+Quand le calme se fut rétabli, Ferdinand dit à Simon:
+
+--Maintenant, à genoux, chevalier!
+
+Et tirant son épée, il l'en frappa légèrement sur les deux épaules, lui
+passa au cou une magnifique chaîne d'or qu'il détacha du sien, et donna
+l'accolade à Simon.
+
+Lorsque Simon releva la tête, ses premiers regards se tournèrent vers la
+tribune où se trouvait la famille Borrekens.
+
+Dame Thrée, absorbée par la grande scène qui se passait sous ses yeux
+pleins de larmes, Thrée, éperdue de joie et d'amour, tendait les bras à
+Simon.
+
+Elle ne voyait pas ses deux filles, pâles, mourantes et qui défaillaient
+à ses côtés.
+
+Il fallut pourtant qu'elle revînt bientôt avec elles au logis. Ce que
+l'on ne croyait d'abord qu'une émotion passagère et bien naturelle avait
+pris un caractère grave. La fièvre s'était déclarée avec violence, et
+dans les paroles entrecoupées des pauvres enfants se montraient déjà
+quelques symptômes de délire.
+
+Au milieu de la fête, Simon, prévenu par une lettre de Thrée, trouva
+moyen de quitter, sans être remarqué, la table du prince: ce fut au
+moment où le géant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arène réservée
+au milieu des tables; tournant gravement leur tête de dix pieds de haut,
+et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de
+toile, portée sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui
+tombent à terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son
+ventre se cachent une dizaine de Jonas occupés à faire mouvoir et à ne
+pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les évents du
+cétacé, et que dirige l'amour. De là des flots de peuple arrosés, des
+cris joyeux et des rires inextinguibles.
+
+Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans après la mort de
+Rubens, la ville d'Anvers élevait une statue à ce grand homme, et pour
+donner plus d'éclat à la solennité d'inauguration, renouvelait la fête
+dont Rubens avait inventé et exécuté le programme pour la joyeuse entrée
+du prince Ferdinand.
+
+Cette fête n'eût point été complète sans les exhibitions naïves que nous
+venons de décrire; sans les géants d'Anvers, la baleine, les chaloupes
+et les autres accessoires de la vieille fête flamande.
+
+Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville à la grande
+satisfaction de la foule au dix-neuvième siècle, comme au dix-septième,
+le jour du banquet donné à la ville d'Anvers par le prince Ferdinand.
+
+Seulement, le prince était oublié; le nom du peintre était plus
+populaire que jamais.
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ANNETJE ET AGATHE.
+
+Tandis que la fête continuait au milieu de l'enthousiasme des
+spectateurs à déployer ses pompes sans exemple jusqu'alors à Anvers,
+dame Thrée, assise au chevet de ses filles, s'efforçait de calmer
+la violence du mal qui les avait frappées et qu'elle attribuait aux
+émotions auxquelles Annetje et Agathe avaient été exposées imprudemment.
+
+Lorsque Simon fut accouru près d'elles, il resta épouvanté de la
+violence d'un accès aussi peu prévu et du désordre qu'il avait déjà
+produit en peu de temps.
+
+Après avoir attentivement étudié l'état des jeunes malades, il emmena
+Thrée dans la pièce voisine pour lui adresser quelques questions, et lui
+indiquer la nature des soins à donner aux enfants.
+
+Annetje et Agathe n'avaient point échangé entre elles un _seul_ mot
+depuis leur évanouissement.
+
+Assises l'une près de l'autre sur l'estrade de la fête, leurs regards
+pleins de larmes attachés sur Simon, elles tremblaient à la fois de
+douleur et d'amour, en voyant combien était noble et grand l'objet de
+leur passion insensée.
+
+Les yeux d'Agathe, en se portant avec jalousie sur Annetje, s'arrêtèrent
+sur sa mère. A cette vue, elle put à peine réprimer le cri prêt à sortir
+de sa poitrine, serra convulsivement la main de sa soeur, et folle,
+éperdue, d'un mouvement de la tête, lui montra Thrée, sur la belle
+physionomie de laquelle resplendissaient les caractères les moins
+incontestables de l'amour et les enivrements d'une joie sans bornes.
+
+Annetje se cacha le visage dans ses mains, et toutes les deux elles
+perdirent connaissance.
+
+Quand Simon et Thrée se furent, comme nous l'avons dit, éloignés, Agathe
+passa son bras défaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son
+front brûlant ses lèvres plus brûlantes encore:
+
+--Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit sévèrement! Ah!
+cet amour insensé qui avait jeté entre nous la haine et la discorde, il
+faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus
+de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'étouffer! Mais, je
+le sens, la mort seule l'anéantira, n'est-ce pas?
+
+--Oui, la mort seule! répéta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un
+geste qui puisse nous trahir! Tout à l'heure, je suivais du regard Simon
+et ma mère! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre
+aïeul qui sont venues éveiller dans notre coeur des espérances
+insensées, et qui nous ont rendues coupables, c'est à notre mère
+qu'elles s'adressaient!
+
+--Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu'à la
+fin de notre sacrifice!
+
+En ce moment, Simon et Thrée rentrèrent, et la volonté des deux soeurs
+parvint, non pas à diminuer leurs souffrances, mais du moins à les faire
+paraître moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner à
+la fête où son absence eût paru singulière, confia les jeunes filles à
+la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit
+dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa à
+ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et maître Bob se coucha
+silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une
+cariatide.
+
+Toporoo, après avoir préparé les boissons prescrites par Simon, vint les
+présenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, où il se mit
+à murmurer à mi-voix une chanson, comme eût fait une nourrice pour
+endormir son enfant malade.
+
+Tout à coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et
+lui dit tout bas d'écouter les paroles que disait Toporoo, sur l'air
+plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois.
+
+Voici ce qu'il disait:
+
+ Elle était jeune, elle était belle;
+ Nulle ne l'égalait dans les bois,
+ Quand plus indomptable que le puma,
+ Son arc à la main, son carquois sur les épaules,
+ Elle faisait plier à peine la tige des hautes herbes,
+ Sous son pied plus léger que le pied de la biche,
+ Elle dort maintenant sous les hautes herbes,
+ Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitté son vieux père?
+ Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonné son frère,
+ Et cet autre compagnon fidèle de son enfance,
+ Son frère naguère sa seule tendresse?
+ Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes?
+
+ Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille.
+ Elle s'est dit: Il est grand, il est généreux,
+ Mais ne fût-il ni grand, ni généreux,
+ Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime,
+ Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.
+
+ Il lui dit: Fille des bois, je ne puis t'aimer.
+ J'ai laissé dans mon pays un autre amour,
+ Rien ne peut me l'ôter de l'âme, c'est ma douleur et c'est ma vie.
+ Elle leva les yeux au ciel et disparut dans les ténèbres.
+ Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.
+
+--Toporoo a deviné notre secret, murmura Annetje.
+
+--Eh bien! faisons comme la jeune fille, mourons, ma soeur!
+
+--Oui, reprit Annetje, mais mourons sans que ni Simon, ni notre sainte
+et bonne mère puissent deviner notre fatal secret, sans que rien ne
+trouble la sérénité de leur bonheur.
+
+Agathe poussa un gémissement.
+
+--Est-ce donc moi qui dois t'exhorter au courage? moi qui partage tes
+douleurs!
+
+En ce moment Toporoo fit entendre quelques accords de l'instrument
+bizarre qui servait à l'accompagner, et il chanta:
+
+ La jeune fille aime aux cieux!
+ Au ciel il n'y a ni jalousie ni haine!
+ Il y a de l'amour pour satisfaire chaque amour!
+ La jeune fille aime aux cieux.
+
+ La jeune fille aime aux cieux!
+ Elle s'est dit: Ici-bas les douleurs et les sacrifices!
+ Là-haut la fidélité qui ne finit jamais!
+ La jeune fille aime aux cieux!
+
+Peu à peu l'effet des boissons préparées par l'Indien et la monotone
+régularité de son chant finirent par faire tomber les deux soeurs dans
+ce sommeil vague et pourtant plein de visions que produit la fièvre. A
+travers ce sommeil elles entendaient la voix de Toporoo, et croyaient
+voir la jeune Péruvienne, sa malheureuse soeur, se pencher sur elles et
+leur dire à voix basse:
+
+--Je l'ai aimé comme vous, comme vous je l'ai aimé jusqu'à mon dernier
+soupir! Mais il n'a point vu couler une seule de mes larmes! Mais il n'a
+point entendu un seul soupir s'échapper de ma poitrine. Dans mon amour,
+je n'ai pas voulu lui donner le remords de ma douleur!
+
+Le lendemain matin, quand les jeunes filles s'éveillèrent, l'Indien
+se tenait encore assis à la même place et dans la même attitude. Il
+s'approcha silencieusement d'elles, interrogea leur pouls, et fit signe
+à Drinck de le suivre. Le gros chien s'étira paresseusement, secoua ses
+oreilles et suivit Toporoo; maître Bob s'était élancé sur son dos, et
+Psylla, encore engourdie, se tenait enlacée autour de son cou en guise
+de collier.
+
+Les jeunes filles s'agenouillèrent devant l'image de Notre-Dame d'Anvers
+et prièrent avec ferveur. Elles cherchèrent ensuite, en baignant leur
+visage d'eau fraîche, à faire disparaître la trace des larmes qu'elles
+venaient encore de répandre, s'embrassèrent et se tinrent quelques
+instants convulsivement serrées dans les bras l'une de l'autre. Puis
+elles descendirent près de leur mère, qui se disposait à se rendre près
+d'elles, et qu'avait retenue, jusqu'alors, la crainte de troubler leur
+sommeil.
+
+On peut juger de la joie de Thrée, en voyant calmes et debout, quoique
+pâles encore, ses deux filles si gravement indisposées la veille.
+
+--Chères imprudentes, leur dit-elle, pourquoi vous lever ainsi au point
+du jour quand vous êtes souffrantes?
+
+--Nous ne le sommes plus! répondit Agathe en souriant.
+
+--Et puis, nous voulions vous accompagner à la messe, ajouta Annetje.
+
+--Ne devons-nous point des remerciements à Dieu pour la journée d'hier?
+interrompit avec amertume Agathe, dont Annetje serra la main.
+
+Elles se rendirent toutes les trois à l'église, et toutes les trois
+prièrent avec ferveur.
+
+Quand elles furent de retour au logis, dame Thrée, dont l'émotion était
+visible, s'assit, et prenant la main de ses filles qu'elle attira
+doucement à elles:
+
+--Mes enfants, leur dit-elle, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.
+
+--Annetje échangea un regard avec sa soeur, qu'elle vit pâlir. Prête à
+manquer de courage elle-même, elle sentit son coeur se briser.
+
+--Allez! nous savons votre secret, ma mère, lui dit-elle en cachant son
+visage dans le sein de Thrée et en attirant dans ses bras Agathe. Simon
+vous aime et vous l'aimez! Que la bénédiction du Ciel descende sur votre
+mariage!
+
+--Merci! mes enfants, dit Thrée, en les couvrant de baisers. Cependant,
+si cette union devait vous coûter un regret, un chagrin...
+
+--Soyez heureuse, mère! reprit Agathe, qui s'était remise de son
+trouble. Pouvons-nous demander autre chose à Dieu? Simon n'est-il pas
+déjà un père pour nous? Ne lui devons-nous point la santé et la vie?
+ajouta-t-elle avec ironie.
+
+--Oui, soyez heureuse, mère! vous dont la vie n'a été pour nous, depuis
+notre naissance, qu'un dévouement de tous les instants.
+
+--Et maintenant, interrompit Agathe, viens, Annetje. Allons embrasser
+Simon et le féliciter.
+
+Elle entraîna sa soeur dans le jardin pour empêcher sa mère d'entendre
+les sanglots qu'elles ne pouvaient plus réprimer.
+
+Tandis qu'elles se réfugiaient dans la partie la plus touffue d'un
+bosquet, derrière un grand massif d'arbres, elles entendirent Toporoo
+qui de sa voix monotone et lente, chantait l'air qu'il leur avait dit la
+veille:
+
+«La jeune fille aime aux cieux!»
+
+--Viens, dit Agathe à sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre
+sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu'à la
+lie!
+
+Toutes les deux s'élancèrent vers le pavillon et se jetèrent dans les
+bras de Simon, en lui disant à travers leurs sanglots: Mon père! mon
+père!
+
+Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens,
+du mariage de dame Thrée avec Simon. La nouvelle en fut annoncée
+officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publiés
+à l'église paroissiale, et dame Thrée ne sortit plus de sa maison que
+pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle
+vivait dans la retraite la plus austère, et ne recevait personne, pas
+même ses amis les plus intimes.
+
+Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les
+préparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent être modestes
+et dépourvues de la pompe et des fêtes sans nombre qui signalent le
+mariage d'une jeune fille.
+
+A cette époque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la
+Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les
+jours de grande solennité. Il en est de même des belles argenteries
+transmises de génération en génération, et du magnifique linge de table
+damassé, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fées. La
+vaisselle plate ne sort que ces jours-là des armoires de chêne qui la
+renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire,
+on travaille quinze jours à faire les préparatifs d'un repas de famille,
+et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place.
+
+Annetje et Agathe s'occupèrent de ces détails avec une activité fébrile.
+Elles y mettaient l'ardeur et le dévouement des martyrs, et parvinrent,
+par leur gaîté menteuse, à tromper leur mère et van Maast lui-même.
+
+La seule consolation qu'elles eussent, c'était, la compassion
+mystérieuse de Toporoo, qui s'associait à toutes leurs douleurs, et
+trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces
+pénibles épreuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu
+qu'il s'en montrât le fidèle confident.
+
+Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu à soutenir la force des
+deux pauvres enfants. Exaltées d'ailleurs par le désespoir même de leur
+sacrifice, elles n'agissaient qu'à travers une surexcitation nerveuse.
+En les examinant avec attention, il eût été facile à Thrée de lire leur
+désespoir sous leur fausse gaîté; leur pâleur, la teinte bistrée qui
+commençait à s'étendre sous leurs yeux n'eût point échappé à leur mère
+en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais
+l'amour et ses joies un peu égoïstes s'étaient trop emparés de cette
+âme naïve pour lui laisser possible un sentiment d'inquiétude. Rien ne
+troubla donc la félicité immense qui s'était emparée d'elle tout entière
+et sans réserve.
+
+Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent
+trahi leur désespoir, sans que leur mère eût rien soupçonné de leur
+fatal secret. Dès quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de
+la famille Borrekens arrivèrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils
+trouvèrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fête.
+
+Simon et le vieillard se levèrent gravement à leur arrivée pour recevoir
+leurs félicitations.
+
+Rubens embrassa Simon avec une tendresse toute fraternelle:
+
+--Vous voici désormais heureux, mon ami! lui dit-il.
+
+--Oui, mon cher Rubens, répondit Simon; oui, je suis heureux; je crois
+à mon bonheur! Vous m'avez dessillé les yeux, et vos sages conseils ont
+chassé de mon âme les funestes pensées qui l'obsédaient. Je m'abandonne
+sans défiance à l'avenir, et je me sens aimé plus que je n'aime,
+peut-être! Quelle que soit l'étendue de ma tendresse pour Thrée, il ne
+peut m'être donné d'atteindre la sublimité de l'amour et du dévouement
+de cette créature angélique.
+
+Et cependant, Rubens, je suis triste et inquiet! Au milieu de mon
+bonheur, je sens la main de la fatalité s'étendre mystérieusement sur
+moi; son ombre sinistre glace mon coeur.
+
+--Enfant! interrompit Rubens. Folle imagination, toujours ingénieuse
+à se créer des chimères! Regardez, et dites-moi si vous n'êtes pas
+coupable de vous livrer à de pareilles folies!
+
+En ce moment, dame Thrée entrait, accompagnée de ses deux filles.
+
+Elle avait quitté ses vêtements de veuve et portait le costume frison
+dans toute son élégante simplicité. Un cap-oor d'une valeur extrême et
+d'un goût exquis couronnait son beau front; l'ovale pur de son visage se
+dessinait au milieu des flots de dentelles du voile qui retombait sur
+ses épaules; enfin une sorte de veste en damas de soie verte, brodée de
+même couleur, laissait voir ses bras admirables, et dessinait sa taille
+que faisait valoir encore une jupe fort large de même étoffe. Cette jupe
+descendait un peu moins bas que la cheville, de façon à faire valoir un
+petit pied enfermé dans un soulier de soie à larges boucles d'or.
+
+Quelque simple que fût ce costume, qui n'était autre que celui de toutes
+les bourgeoises de la Frise, il formait avec les vêtements noirs et
+hermétiquement fermés que Thrée portait d'habitude un contraste plein de
+charmes.
+
+Elle s'avança vers Rubens et ceux qui l'accompagnaient, leur fit une
+révérence profonde, tendit la main en rougissant à Simon et se réfugia
+entre ses deux filles. Simon s'approcha des deux jumelles:
+
+--Mes enfants, leur dit-il, Dieu qui m'entend m'est témoin que je
+mettrai tous mes efforts à vous tenir lieu du père que la volonté divine
+vous a enlevé avant que vous fussiez nées. Si mon bonheur avait dû vous
+coûter une seule larme...
+
+--Il ne me cause que de la joie, mon père, interrompit Agathe, pâle et
+cependant les joues enflammées par une ardente rougeur! Que Dieu bénisse
+votre union comme nous la bénissons! N'est-ce pas, ma soeur?
+
+Annetje voulut répondre, mais la voix expira sur ses lèvres, et elle ne
+put faire qu'un signe d'assentiment.
+
+--Allons! c'est assez nous attendrir, s'écria Rubens. Voyons, mes
+enfants, que l'un de vous me donne la main, que l'autre en fasse de même
+pour Simon, et que mynheer Borrekens ouvre la marche avec dame Thrée.
+
+Celle-ci s'enveloppa dans les plis d'une longue faille de soie noire,
+et le petit cortège sortit de la maison de mynheer Borrekens, pour se
+rendre silencieusement à la paroisse voisine. L'obscurité commençait à
+peine à se dissiper dans les rues: des ombres épaisses remplissaient
+encore la nef de Saint-Jacques et la chapelle latérale, dans laquelle
+devait se célébrer le mariage. A cette époque, surtout, les mariages de
+veufs ou de veuves avaient lieu sans aucune espèce d'apparat, le matin
+de très bonne heure et presque avec mystère.
+
+Il n'y avait donc dans la chapelle qu'un vieux prêtre, confesseur de
+dame Thrée, et deux diacres indispensables à l'accomplissement des rites
+ecclésiastiques.
+
+Le mariage fut consacré à la clarté tremblotante des cierges et au
+milieu de l'église déserte: on n'entendait que la voix cassée du vieil
+officiant, les répons graves des diacres et le bruit de leurs pas
+sur les dalles de marbre de l'autel. Le vieillard adressa une courte
+exhortation aux mariés, et célébra ensuite la sainte messe.
+
+C'était, je vous l'assure, une cérémonie faite pour émouvoir même des
+indifférents, que cet acte solennel de la vie qui s'accomplissait avec
+tant de simplicité et de majesté à la fois!
+
+Annetje et Agathe, abîmées dans leur douleur, purent pleurer sans que,
+du moins, on vît leurs larmes.
+
+Au moment du départ, elles relevèrent leurs têtes brûlantes qu'elles
+avaient jusque-là tenues cachées et appuyées sur leur prie-Dieu: elles
+reprirent silencieusement, avec le cortège, le chemin du logis.
+
+La table se trouvait dressée dans la salle à manger, et fut servie comme
+par enchantement, grâce à l'activité de la vieille Juive.
+
+Après un déjeuner qui se passa gravement, et sans rien de la gaîté
+ordinaire d'un repas flamand, on se leva de table; Rubens et les trois
+autres témoins prirent congé des nouveaux mariés et de leur famille.
+
+Annetje et Agathe vinrent s'agenouiller devant leur mère et devant
+Simon. Thrée les pressa sur sa poitrine.
+
+Simon l'imita et leur dit:
+
+--Que Dieu m'entende et m'exauce! chères enfants! qu'il vous comble de
+ses bénédictions, et vous donne le bonheur dont vous êtes si dignes.
+
+Les jeunes filles se retirèrent, et Thrée considéra quelques instants,
+en silence et avec attendrissement, Simon qui lui tendit les bras!
+
+--Oh! dit-elle avec transport, me voici à jamais heureuse! Je défie le
+sort maintenant, mon noble Simon!
+
+Tandis qu'elle parlait ainsi, les jeunes filles traversaient en
+pleurant, le jardin, et Toporoo chantait de sa voix plaintive:
+
+ La fille du Pérou, la fille au visage d'or,
+ Se penche sur les nuages du ciel.
+ Elle se dit: Comme moi, elles savent souffrir,
+ Mais, comme moi, elles savent aimer!
+ Le bonheur est au ciel!
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LA VOCATION.
+
+Quelque chaste que fût la vie de la famille flamande à l'époque où se
+passaient les événements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle
+manquait peut-être un peu de cette réserve extrême que nous avons dû
+donner à nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne soupçonnant
+point le mal, elle n'y mettait point de façon, et se laissait aller
+naïvement à son bonheur. Nos pères, ces pieux chefs de famille, aimaient
+les chansons grivoises et trouvaient matière à rire sur des choses dont
+la réalité leur eût presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent
+bien moins scrupuleux quant à la réalité, on regarderait comme un acte
+de mauvais goût de fredonner un seul de ces vieux refrains.
+
+Ce court préambule n'était point inutile pour que l'on comprît bien les
+douleurs sans cesse renouvelées des deux pauvres jeunes filles. Thrée,
+heureuse au delà de toute expression, ne cherchait point à cacher ce
+bonheur, et s'y livrait avec abandon; la félicité entourait de son
+auréole son beau visage et lui donnait un éclat admirable. Simon
+lui-même n'avait pu garder sa tristesse en présence de tant d'amour.
+Lorsqu'il venait de retrouver sa femme après une journée consacrée à
+l'étude et à la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure
+sévère s'épanouir et son pas se hâter dès qu'il apercevait Thrée qui,
+sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'était un baiser qu'il
+donnait aux deux joues que lui présentait sa femme; et puis c'était
+quelque bonne parole qui sortait de ses lèvres naguère silencieuses. Un
+doux éclat animait ses yeux: après tant d'isolement et de fatigue,
+il éprouvait le besoin de ces épanchements intimes, de ces tendres
+causeries qui délassent si bien d'un rude travail!
+
+Annetje et Agathe assistaient à toutes ces scènes de bonheur: elles
+souriaient quand leur mère souriait, elles s'efforçaient de se montrer
+gaies comme Thrée et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur
+visage se couvrait chaque jour d'une pâleur plus maladive, et qu'elles
+se rendaient à l'église avec plus d'assiduité encore que par le passé.
+Là, du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en liberté répandre
+des larmes avec des prières.
+
+Six à huit mois s'écoulèrent ainsi sans éveiller l'inquiétude de
+Thrée, absorbée dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commença
+à s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en
+ouvrit à Simon, qui lui-même partageait déjà les craintes de sa femme.
+
+Un matin, de bonne heure, Thrée vint trouver les deux jeunes filles dans
+leur chambre. Elles étaient levées, priaient devant une image de la
+Vierge, et étaient tellement absorbées par leur prière, qu'elles
+n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur
+mère qui s'agenouillait derrière elles.
+
+Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevèrent, Thrée les
+attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse:
+
+--Chères enfants, leur dit-elle, malgré vos efforts pour me le cacher,
+je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette
+souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez,
+votre bonheur m'est plus précieux que la vie!
+
+--Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mère? reprit Annetje.
+N'êtes-vous pas heureuse, et, par conséquent, ne le sommes-nous pas?
+
+--Mais cette pâleur? mais les larmes qui, même en ce moment, remplissent
+vos yeux et que vous cherchez en vain à retenir?
+
+--Mère, répondit Agathe après un assez long silence, mère, oui nous
+avons un chagrin! Nous sommes dévorées par un désir, mais nous n'osons
+vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger.
+
+--Méchantes, petites ingrates, qui doutez de votre mère! s'écria Thrée
+en les entourant encore davantage de ses bras, parlez et parlez vite!
+
+--Ce que nous avons à vous dire, mère, est bien grave. Voici plusieurs
+mois que nous y réfléchissons. Nous avons prié, chaque jour, Dieu de
+nous éclairer.
+
+--Mais parlez, parlez, au nom du Ciel! vous m'effrayez!
+
+--Ma mère, nous voudrions consacrer notre vie au Seigneur; nous
+voudrions entrer en religion.
+
+--Mais cela n'est pas possible! Vous me dites cela sans y avoir songé.
+Mes enfants! me quitter! Vous séparer de votre mère! Abandonner cette
+maison où vous êtes nées pour aller vous enfermer dans un cloître! Oh
+cela n'est pas possible!
+
+--Notre premier devoir est de vous obéir, ma mère. La crainte de vous
+affliger nous avait empêchées jusqu'à ce jour de vous faire connaître
+la vocation que Dieu a mise dans notre coeur. Si nous vous l'avons
+confessée, c'est que vous nous l'avez ordonné, ma mère.
+
+--Me quitter, m'abandonner! Comment une pareille idée a-t-elle pu vous
+venir? Oh! je mourrais de désespoir s'il me fallait me séparer de vous!
+Vous le savez bien! Allons, laissons-là ces idées folles! Que personne
+que moi n'en sache rien! Votre grand-père en mourrait de douleur, et
+Simon, celui que Dieu vous a donné pour remplacer votre père, Simon en
+serait aussi malheureux que moi.
+
+--Rassurez-vous, ma mère, reprit Agathe avec fermeté, tandis qu'Annetje
+pleurait dans le sein de sa mère; rassurez-vous, nous serons ici les
+seules à souffrir.
+
+--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande à genoux, mes
+enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de
+votre famille aussi bien qu'au fond d'un cloître!
+
+--Dieu nous a appelées à lui! murmura Annetje.
+
+--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe.
+
+Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants
+l'air frais qui venait frapper son visage.
+
+--Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle
+résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez,
+je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez
+votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre
+résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué
+Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous
+éclairer!
+
+Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa
+femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent
+la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté,
+Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne
+paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde
+enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement,
+hélas! le désespoir.
+
+Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener
+dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi,
+suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo,
+aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre
+ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait
+à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles.
+I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les
+consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans
+l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait
+que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement,
+exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin,
+revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter.
+
+Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions
+imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez
+leur mère.
+
+Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait
+plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant
+qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de
+ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés
+tous les objets qui composent une layette de nouveau-né.
+
+En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle
+ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des
+joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient
+jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles.
+
+Pendant quelques minutes, elles restèrent là, debout et tremblantes,
+sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur
+présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les
+deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux
+devant elle.
+
+--Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en
+larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous
+nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation
+que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse.
+Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre
+existence au culte du Seigneur.
+
+--Ah! dit Thrée, vous ne savez point le désespoir que vous me causez!
+Que voulez-vous que je devienne sans vous?
+
+--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mère, reprit Agathe. Il vous
+tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de
+consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les
+yeux vers la layette à laquelle travaillait sa mère.
+
+Thrée jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernière
+parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais
+elle repoussa cette pensée comme impossible et folle!
+
+--Puisque vous le voulez, dit-elle, allez vous-mêmes annoncer à votre
+grand-père le cruel dessein que vous avez arrêté. Je ne me sens point
+le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent à votre
+départ, je vous réponds d'obtenir de votre beau-père qu'il ne s'oppose
+point à la résolution que vous avez prise.
+
+Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigèrent
+vers le jardin où se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et,
+comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable.
+
+--Ma soeur, dit Annetje en arrêtant Agathe, ma soeur, je n'oserai
+jamais!
+
+--Viens, ne manquons pas de courage à cette heure suprême! Viens!
+
+--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer.
+
+--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer à souffrir ce que
+nous souffrons depuis un an! Je préfère la mort! N'es-tu donc pas comme
+moi? Ne sens-tu pas mille pensées funestes s'éveiller dans ta tête,
+allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments
+où le désespoir me ferait blasphémer contre la volonté divine! Il y va
+du salut de mon âme. Allons, viens!
+
+--Ah! vous voici, mes chères filles, dit le vieillard de sa voix
+chevrotante, et du plus loin qu'il les aperçut. Venez vous asseoir à mes
+côtés! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est pâle et l'autre a les
+yeux pleins de larmes! Quel chagrin éprouvez-vous donc?
+
+--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon père!
+
+--Ce serait la première fois de votre vie, vous qui êtes mon bonheur!
+
+--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje.
+
+Agathe saisit la main de sa soeur et la retint près d'elle.
+
+--Mon père, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent
+des Soeurs Clairisses de Malines.
+
+--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris.
+
+--Nous désirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite.
+
+Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hâta d'ajouter:
+
+--Nous avons le consentement de notre mère, si vous nous accordez le
+vôtre.
+
+--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit
+mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mère.
+
+Il se rendit, en effet, près de Thrée, et revint quelques instants
+après, pâle et se soutenant à peine.
+
+--Votre mère m'a tout dit! Puisque vous n'êtes plus heureuses près de
+moi, dans la maison où vous êtes nées; puisque vous voulez que je meure
+sans vous voir au chevet de mon lit funèbre, partez! Demain votre
+beau-père vous conduira à Malines, et vous entrerez au couvent des
+Soeurs Clairisses.
+
+--O mon père! rétractez ces paroles sévères; dites-nous que vous nous
+pardonnez! dites-nous que votre bénédiction nous suivra dans notre exil!
+murmura Annetje.
+
+Le vieillard fondit en larmes.
+
+--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'écria-t-il, à travers
+ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma
+mort!
+
+A deux jours de là, une voiture attendait à la porte de la maison de
+mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppées de grandes
+failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje
+fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe était brillant d'une lumière
+fiévreuse. Sur le seuil, éclataient en sanglots Thrée et le pauvre
+Borrekens.
+
+Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur
+de la famille, vieux moine aux traits vénérables, s'assit à ses côtés,
+et la lourde machine, qui n'était autre chose qu'un chariot recouvert de
+cuir, se mit brusquement en marche.
+
+Disons, en passant, que cette voiture appartenait à Rubens qui l'avait
+prêtée pour le voyage à Malines. A cette époque, Anvers ne comptait
+point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la
+route d'Anvers à Malines: c'était les seuls moyens de communication qui
+existassent entre les deux villes.
+
+Pressées l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main
+et priaient tout bas. Simon se laissait aller à ses rêveries et à sa
+douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants
+qui allaient à jamais s'ensevelir dans un cloître?
+
+Le moine disait son bréviaire.
+
+Le soir commençait à envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrêta
+devant un grand édifice, sévère de lignes et sombre d'aspect.
+
+--Nous voici arrivés! dit Simon de sa voix douce.
+
+Les jeunes filles tressaillirent.
+
+Simon, après un moment de silence, ajouta:
+
+--Ecoutez-moi, chères enfants, écoutez la voix d'un ami, d'un père! Si
+vous éprouvez la moindre hésitation, si vous ne sentez pas la main de
+Dieu qui vous pousse irrésistiblement vers la vie monastique, étouffez
+un vain sentiment d'orgueil, songez à votre mère qui pleure dans votre
+chambre déserte! Songez à votre grand-père, pauvre vieillard, à qui
+vous avez enlevé la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre
+présence.
+
+Annetje ne put empêcher ses larmes de couler; Agathe laissa échapper un
+soupir.
+
+--Dieu n'est-il point partout, près du fauteuil d'un vieillard
+malheureux comme dans un couvent? continua Simon.
+
+--Mes enfants, dit le vieux moine, écoutez la voix de votre beau-père!
+si quelque motif humain et non la volonté divine vous porte à prendre le
+voile.
+
+--Allons, un bon mouvement! s'écria Simon. Ramenez la paix et le bonheur
+à la maison paternelle.
+
+Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les
+siennes comme pour mieux les retenir.
+
+Elles se dégagèrent vivement.
+
+--Dieu nous appelle! s'écria Agathe. Viens, ma soeur!
+
+En achevant ces mots, elle se précipita hors de la voiture, sans
+attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit,
+quoique avec moins de résolution; le moine descendit à son tour et
+agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit
+tristement dans le cloître, et fut répété par cent échos confus. Une
+vieille tourière vint ouvrir.
+
+--A la vue du moine elle fit une profonde révérence, et après avoir
+échangé avec lui quelques mots à voix basse, elle l'introduisit et elle
+introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide,
+dont les murs étaient couverts complètement par des boiseries de chêne.
+Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tête de mort étaient
+les seuls objets qu'on vît dans cette pièce d'un aspect lugubre.
+
+Il n'y avait d'autres sièges que des bancs en bois de chêne comme le
+revêtement des murs;
+
+Quelques minutes s'écoulèrent et l'abbesse parut enfin.
+
+C'était une vieille femme à l'aspect sévère, courbée par l'âge, et qui
+ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une
+profonde révérence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur
+sur les jeunes filles.
+
+Le moitié emmena l'abbesse près de la fenêtre et eut avec elle une
+conférence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de
+tenir les yeux attachés sur les deux soeurs. L'entretien terminé, elle
+s'avança lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de
+son bâton.
+
+--Mes filles, leur dit-elle de sa voix cassée, vous êtes bien jeunes
+pour avoir pris irrévocablement une résolution aussi grave. Vous avez
+dix-sept ans à peine! songez que votre existence peut être longue
+encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en
+portant les yeux autour d'elle, serait bien austère pour celles dont
+la vocation ne se trouverait point véritable. Nous étudierons votre
+vocation. Mon père, bénissez ces jeunes filles.
+
+Le vieux moine étendit la main sur la tête d'Annetje et d'Agathe, qui
+étaient tombées à genoux, et il s'éloigna vivement ému.
+
+Simon van Maast le suivit le coeur brisé et les yeux pleins de larmes.
+
+Quelques instants après, Annetje et Agathe entendaient la porte du
+cloître qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les séparait à
+jamais de leur famille.
+
+Il était une heure avancée dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une
+vive agitation régnait au logis, et une sage-femme se trouvait installée
+dans la chambre de dame Thrée.
+
+--Mon fils! s'écria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperçut son
+gendre, c'est Dieu qui vous ramène et qui vous a inspiré la pensée de
+revenir ce soir.
+
+--Votre femme vient d'être prise de douleurs qui semblent annoncer une
+prochaine délivrance.
+
+Simon s'élança dans la chambre de Thrée. Au moment où il entrait, il
+entendit la voix de Toporoo qui chantait:
+
+ Pourquoi sommes-nous les seuls,
+ Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
+ Toi qui es au ciel, ô belle fille du Midi!
+ Et vous autres, pâles filles du Nord!
+ Et moi, moi qui gémis sur la terre étrangère!
+ Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent!
+ Pourquoi sommes-nous les seuls,
+ Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
+ Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel!
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA FIN.
+
+L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu
+faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations
+religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se
+nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus,
+et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes.
+
+Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur
+beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir
+dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de
+pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les
+entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque
+les forces humaines.
+
+Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa
+tendresse habituelle.
+
+Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures,
+les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les
+rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si
+frêle des deux jeunes filles. Loin de là, ces enfants, privées des soins
+et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère
+et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire
+pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence.
+
+Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de
+leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans
+qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient
+laissés à Anvers.
+
+La règle le voulait ainsi.
+
+Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat.
+
+L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en
+silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient
+debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête
+inclinée.
+
+--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente,
+froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler
+pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre
+sainte maison?
+
+Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme:
+
+--Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce.
+
+--Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation?
+
+--Oui, ma mère!
+
+--La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me
+trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes!
+
+Elles gardèrent le silence.
+
+--Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre
+ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère
+spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous
+une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point
+encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le
+voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux
+vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et
+je n'ai que faire en ce cas de votre secret.
+
+Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta
+sévèrement:
+
+--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais
+interrogée. Ecoutez mes ordres:
+
+Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est
+d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour
+laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra
+plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au
+Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le
+souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter
+vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous
+avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette
+maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine
+au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans
+votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte!
+Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu
+du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au
+cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le
+souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos
+bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie
+vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons
+le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes
+servantes.
+
+Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna
+sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux.
+
+Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et
+les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter
+leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles
+étaient arrivées au couvent.
+
+Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage
+d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe.
+
+Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse
+avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put
+réprimer son attendrissement:
+
+--Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un
+peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la
+joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi
+ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que
+votre départ a laissé derrière vous!
+
+Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées
+autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se
+mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes
+voyageuses, ne leur en était pas moins agréable.
+
+Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis
+que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire:
+
+--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur
+bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant
+ma mère et mon pauvre vieux grand-père!
+
+--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe.
+Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la
+force de les vaincre.
+
+Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu,
+et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée
+par l'hiver.
+
+Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les
+airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on
+vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer
+la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait
+cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en
+tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante
+sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta
+immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la
+neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt
+elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait
+le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs
+cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se
+trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux
+aveuglés, comme lui, par la neige.
+
+Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La
+neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans
+le lit de glace amoncelé sur le sol.
+
+Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à
+terminer.
+
+Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui
+elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées
+silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main
+de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui
+annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions,
+Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie,
+tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur
+l'épaule de sa soeur.
+
+Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser
+les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de
+neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les
+roues qui ne tournaient que lentement!
+
+Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par
+Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre
+la porte principale de la maison.
+
+--Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce
+pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues
+en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre
+reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible
+voyage.
+
+Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude,
+étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui,
+et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une
+légèreté pleine de joie et de trouble.
+
+Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un
+peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel.
+
+A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée.
+
+--Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents
+autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast.
+
+--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point,
+laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise.
+
+Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se
+prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation
+dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours.
+
+Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant
+des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la
+maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait
+entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit.
+Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au
+milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de
+gagner le corps principal du logis.
+
+A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva
+jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou
+plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone.
+
+Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo:
+c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il
+disait:
+
+ Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
+ Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares.
+ Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
+ Le bonheur que vous nous donnez est payé!
+ Oui, il est payé par le désespoir!
+
+ Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
+ Il y a dans le ciel un ange qui pleure:
+ Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu;
+ Un ange qui échangerait les félicités célestes
+ Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus,
+ Pour obtenir de vous une seule de vos caresses,
+ Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez,
+ Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras!
+ Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher!
+
+ Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie,
+ Vous ne savez pas que le malheur,
+ Oui, que l'exil et le malheur
+ Sont déjà votre ouvrage fatal!
+ Puisse le sort détourner de vous l'expiation,
+ La juste expiation des malheurs que vous avez causés!
+ Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
+ Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares!
+
+--Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi
+cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle
+donc?
+
+Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes
+de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme
+et les paroles de sa chanson:
+
+ Avez-vous du courage? Il vous en faut!
+ Demandez à la jeune fille au visage d'or,
+ Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit,
+ Se penche sur moi, pour me dire
+ Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre!
+ Avez-vous du courage? Il vous en faut!
+
+ Le courage vient du Ciel,
+ Et cependant la fille au visage d'or,
+ Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel!
+
+Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion,
+Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main
+tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte
+d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère.
+
+De là, elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent
+avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par
+la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense
+cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier.
+
+Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et
+contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son
+sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses
+genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que
+tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète
+que celle d'Annetje et d'Agathe.
+
+Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient
+l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le
+sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables
+joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa
+jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits
+l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec
+ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en
+temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait
+en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait
+sur les genoux de mynheer Borrekens.
+
+Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine
+palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées,
+regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident
+frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir.
+
+Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le
+berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança
+sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx.
+
+En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour
+de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait
+devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et
+mendier de lui un regard et une caresse.
+
+Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse
+l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et
+baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du
+berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps
+les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle
+venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait
+profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant
+l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en
+bégayant des mots tendres et confus.
+
+Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui
+pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle
+poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre
+du parloir.
+
+A ce bruit, Simon s'élança et trouva les deux soeurs défaillantes au
+seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les déposa près du
+foyer, et, secondé par dame Thrée, il s'efforça par les soins les plus
+tendres de les rappeler à la vie.
+
+Annetje reprit connaissance la première, et fondit en larmes lorsqu'elle
+se trouva, en rouvrant les yeux, dans les bras de sa mère.
+
+Quand, à son tour, Agathe entr'ouvrit la paupière, Annetje passa le bras
+autour du cou de sa mère, et toutes les trois, confondues dans la même
+étreinte, elles mêlèrent leurs larmes et leurs caresses.
+
+--Vous revoir! vous revoir après tant d'absence! murmurait Annetje; ma
+mère, ma bonne mère!
+
+--Ah! le courage me manquera pour vous quitter encore une fois! s'écria
+Agathe.
+
+--Et moi! moi? n'y a-t-il pas une caresse, pas une parole pour moi?
+demanda le vieux Borrekens, qui, après avoir déposé dans les bras de
+Toporoo l'enfant qu'il tenait sur ses genoux, se hâtait de courir à ses
+petites-filles.
+
+--O grand-père! grand-père! dirent-elles en couvrant de baisers ses
+cheveux blancs; grand-père, ne venez pas nous ôter le courage dont nous
+avons besoin!
+
+--Non! non! reprit-il: écoutez la voix de votre coeur! Dieu ne peut
+exiger de votre jeunesse le sacrifice qu'un sentiment irréfléchi vous a
+entraînées à vouloir lui faire. Restez dans le sein de votre famille! Ne
+nous quittons plus!
+
+--Ne nous quittons plus! répéta dame Thrée. Cruelles enfants, vous ne
+savez pas les larmes que vous m'avez coûtées!
+
+Les deux soeurs se sentirent presque vaincues, et elles entourèrent de
+nouvelles étreintes plus convulsives et plus passionnées encore, leur
+aïeul et leur mère.
+
+Tout à coup, un léger cri s'échappa du berceau où dormait l'un des
+enfants. Aussitôt, par un mouvement instinctif, dame Thrée se dégagea
+brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer
+Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les
+devança.
+
+Ce n'était rien: l'enfant avait poussé un cri dans son sommeil et ne
+s'était même pas tout à fait éveillé.
+
+Quand Thrée revint près de ses filles, celles-ci avaient repris leur
+pâleur et elles s'étaient adossées contre les ornements en chêne de la
+haute cheminée.
+
+Elles ressemblaient ainsi à des fantômes plutôt qu'à des créatures
+humaines.
+
+Dame Thrée baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans
+ses mains.
+
+Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne
+ne se sentait le courage de le rompre.
+
+A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa
+mère, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement:
+
+Ma mère et mon grand père, dit-elle, béni soit le Très Haut! bénie soit
+la bonté divine qui nous permet, à ma soeur et à moi, de nous consacrer
+au culte du Seigneur sans remords et sans la pensée que nous laissons
+derrière nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en
+nous appelant à lui, nous a remplacées près de vous, et vous a donné
+ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront
+l'appui et l'orgueil de votre vieillesse.
+
+Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous
+retournerons dans notre cloître; nous y prononcerons les voeux éternels
+qui doivent à jamais nous séparer du monde et rompre tous nos liens
+charnels.
+
+Et cependant, ajouta-t-elle avec une émotion qui faillit étouffer sa
+voix, et pourtant nos pensées, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramèneront
+bien souvent vers vous! Ce sera pour demander à Dieu de vous combler de
+ses bénédictions; vous, ma mère, vous, mon cher aïeul, et vous aussi,
+Simon, vous qui avez apporté le bonheur à ma mère!
+
+Elles se relevèrent, et se tenant par la main, elles déposèrent un
+baiser sur chacune des joues des deux enfants, puis elles se retirèrent
+dans leur petite chambre d'autrefois.
+
+Là, elles se prosternèrent devant l'image de la Sainte Vierge à la place
+où elles avaient tant de fois prié dans leur enfance.
+
+--Seigneur, dirent-elles, recevez-nous dans vos bras; il n'y a plus de
+place pour les deux orphelines dans leur propre famille! Vous êtes seul
+notre Père! Nous n'avons plus de mère que la Vierge divine! Seigneur,
+venez à notre aide et soyez notre soutien! Seigneur, donnez-nous la
+force et le courage!
+
+Elles passèrent ainsi la nuit en prière.
+
+Les huit jours d'épreuve imposés par la règle des Clairisses
+s'écoulèrent pour elles au milieu de douleurs sans nom et de tous les
+instants.
+
+Elles ne trouvèrent de force et de résignation que dans la prière
+et dans la compatissante sympathie de Toporoo, qui savait si bien
+comprendre des douleurs inconnues même à leur mère.
+
+Cette triste semaine écoulée, Agathe et Annetje repartirent pour Malines
+et pour le couvent des Clairisses, où elles prononcèrent les voeux qui
+les enchaînaient à jamais!...
+
+Le couvent des Clairisses de Malines, comme la plupart des autres
+maisons religieuses des Pays-Bas, devint, en 1793, l'objet de
+déplorables profanations. On chassa violemment les pieuses filles qui
+l'habitaient, et on les rejeta dans le monde, auquel elles avaient
+renoncé pour toujours. Leur cloître, cette sainte et antique maison, si
+longtemps consacrée au Seigneur, passa de main en main, de brocanteur
+en brocanteur, et tour à tour, se transforma en caserne, en magasin à
+fourrage, en usine et en dépôt de fumiers. Elle finit par disparaître
+tout à fait lors des travaux immenses que nécessita rétablissement des
+chemins de fer, dont Malines forme le point central.
+
+C'est à cette dernière époque de la décadence du couvent qu'un pieux
+antiquaire belge, dans les veines duquel coulent les dernières gouttes
+du sang de Rubens, fut assez heureux pour recueillir, parmi les ruines
+et les déblais de la nef abattue, une des pierres tumulaires, en marbre
+bleuâtre, qui pavaient le choeur.
+
+Une inscription en langue latine, gravée sur cette pierre, apprend que
+la dalle funèbre a recouvert, pendant un siècle, la dépouille mortelle
+de deux clairisses, soeurs jumelles, et décédées le même jour et à la
+même heure, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
+
+Ces Clairisses, dont les noms de religion étaient Johanna et Margarita,
+portaient autrefois, dans le monde, les noms d'Annetje et d'Agathe
+Borrekens.
+
+Au bas de la pierre, on lisait distinctement ces mots en flamand:
+
+LE BONHEUR N'EST POINT SUR LA TERRE.
+
+Voilà tout ce qu'il reste des personnages de cette histoire, à
+l'exception toutefois de Rubens, qui a laissé tant de monuments glorieux
+de son génie.
+
+Toutefois, la tradition a conservé le souvenir des destinées obscures
+de ces personnages et l'a transmis de génération en génération, jusqu'à
+celui qui vient de vous les raconter.
+
+Hélas! ne faut-il point, aujourd'hui, se hâter de recueillir ces récits
+naïfs et ces douces légendes de la tradition? Chaque jour les idées
+positives ne viennent-elles pas les effacer, comme le laboureur qui
+arrache les fleurs pour semer des moissons?
+
+La Belgique n'est plus qu'un vaste chemin de fer, qu'un marché immense,
+qu'une usine gigantesque! Elle a des artistes et des poètes; mais au
+milieu du tourbillon de ses affaires, du mouvement dévorant de son
+admirable industrie, et des mugissements de ses locomotives sans nombre
+et sans repos, elle n'a point le temps de se pencher vers eux, ne fût-ce
+qu'une minute, pour les écouter, sourire à leurs vers et laisser tomber
+sur leur front une feuille de sa couronne!
+
+D'ailleurs, où se trouve donc aujourd'hui, en Europe, une place pour les
+poètes? une oreille attentive pour entendre leurs chants? Partout
+les révolutions surgissent et s'entrechoquent; partout leurs cris
+formidables éclatent et étouffent la douce mélodie de l'art! Partout,
+ainsi que le voulait Platon dans sa République, elles bannissent les
+poètes.
+
+Qu'Homère renaisse aujourd'hui, il court grand risque de mendier comme
+aux temps héroïques; mais, hélas! nous doutons fort qu'il puisse trouver
+quelque part l'hospitalité, que du moins, alors, il rencontrait parfois!
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14512 ***
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+The Project Gutenberg eBook, Les Filleules de Rubens, Tome I, by
+Samuel-Henry Berthoud
+
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Filleules de Rubens, Tome I
+
+Author: Samuel-Henry Berthoud
+
+Release Date: December 29, 2004 [eBook #14512]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FILLEULES DE RUBENS, TOME I***
+
+
+E-text prepared by Joris Van Dael, Renald Levesque, and the Project
+Gutenberg Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+LES FILLEULES DE RUBENS
+
+Histoire Flamande
+
+Tome Premier
+
+par
+
+S. HENRY BERTHOUD
+
+Bruxelles,
+Librairie Allemande, Française et Étrangère
+De Mayer et Flatau,
+Rue de la Madeleine, 5
+
+1849
+
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier.
+
+MYNHEER BORREKENS.
+
+Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de
+l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme
+jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et
+sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied.
+
+Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient
+pas encore tout-à-fait terminés, il entra dans une petite salle ou se
+trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des
+chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau
+qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la
+baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une
+promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux.
+
+Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se
+rendit à l'église voisine de Notre-Dame.
+
+Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil
+de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint
+sacrifice de la messe.
+
+Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la
+foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée
+de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de
+tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son
+logis.
+
+Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme
+lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté,
+quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la
+main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette
+femme, une misère honnête.
+
+--Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la
+femme.
+
+--Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il
+y a un an.
+
+Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer
+convulsivement le pas pendant quelques secondes.
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation
+qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais
+seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres
+innocents!...
+
+Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes
+remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater.
+
+Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main.
+
+--Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses
+grosses joues roses.
+
+--A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau
+cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons
+d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un
+bambin.
+
+--Et comment te nommes-tu?
+
+--Claes, mynheer.
+
+--Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux
+morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant
+laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au
+revoir!
+
+En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes,
+le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chère Isabelle me saura gré
+de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il.
+
+Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une
+voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer
+Rubens, qui lui fit tourner la tête.
+
+--Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant
+une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une
+soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour
+saluer le peintre célèbre.
+
+--Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car
+je devais me rendre chez vous aujourd'hui.
+
+--Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin.
+
+--L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir,
+mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de
+terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le
+jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi.
+
+--Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est
+bien sans m'en douter, s'écria l'artiste.
+
+--C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer
+Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent
+que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous
+sera remise aujourd'hui par entremise de procureur.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette
+nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable.
+
+--Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher!
+Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de
+notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah!
+mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre!
+
+--Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent
+par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils
+prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin!
+
+--Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens.
+Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier,
+de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite
+qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler
+de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut.
+
+--Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous
+le répète.
+
+--Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare!
+Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur
+prouver qu'ils ont tort.
+
+--Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua
+mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit.
+A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance
+que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une
+affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent.
+
+--Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider!
+
+--Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens,
+dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté
+à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de
+défendre?
+
+--Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque
+impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître
+Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les
+inconvénients.
+
+--Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un
+conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se
+réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez
+d'émettre mon opinion...
+
+--Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les
+bras.
+
+--Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint
+Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier
+le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit
+plus question de rien entre nous!
+
+---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil
+sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me
+paraît un saint quelque peu apocryphe.
+
+--Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses,
+mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai
+votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les
+deux parties.
+
+Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire.
+
+--Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des
+arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en
+coûte un _cromsleers_[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce
+que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand
+comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers
+veulent lui intenter n'existe que dans ma tête.
+
+[Note 1: Petite monnaie du pays.]
+
+En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et
+après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une
+vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon,
+de salle à manger et de parloir.
+
+L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et
+prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées
+diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de
+plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement
+absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper
+le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point
+entrer le roi des arquebusiers.
+
+C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule
+en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre
+côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure
+nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne
+d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un
+mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves
+miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à
+tracer sur le vélin de leurs manuscrits.
+
+--Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec
+plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits
+finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore
+aux brouillards et aux traîneaux de ton pays!
+
+La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens.
+
+--Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en
+imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés
+les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon
+père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de
+leur perte!
+
+Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.
+
+--Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste
+douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort
+imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils!
+Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans
+quelques jours vous serez mère.
+
+--Vous avez raison, mon père, dit-elle.
+
+--Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour
+ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur
+d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les
+arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef.
+Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de
+l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les
+privilèges de ceux qui l'ont choisi.
+
+Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa
+belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers
+pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous
+les membres pour le soir même.
+
+Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de
+l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents
+ans se réunissaient les membres du Serment.
+
+On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les
+lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle
+les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des
+bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le
+bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume,
+et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette
+table.
+
+A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient
+place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue
+en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées
+des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle,
+et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit
+la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le
+_Congrès de Munster_.
+
+Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au
+bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche
+dais de velours.
+
+--Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir
+que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de
+droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens.
+
+Il s'interrompit un moment.
+
+--Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés.
+
+--Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser
+les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le
+remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin;
+j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis,
+en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au
+Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint
+Christophe.
+
+A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation
+se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître
+Borrekens, un sourire d'orgueil.
+
+--Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont
+point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit
+jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de
+leurs plus ardents désirs gue je réalise.
+
+Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette
+pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et
+de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu,
+demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure
+une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil
+et soumis la chose à la délibération de la corporation.
+
+Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et
+finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande,
+et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances.
+
+Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement
+détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de
+déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était
+toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il
+prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les
+esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à
+crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés;
+la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la
+bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne
+contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la
+violence à la discussion.
+
+Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens
+allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui
+s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si
+clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu
+par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante,
+irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians
+Kniff.
+
+Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine,
+son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec
+laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur.
+
+Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la
+parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le
+droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais
+comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la
+bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris
+la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force
+herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la
+tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût
+passé.
+
+Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun,
+nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même
+des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que
+mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers.
+
+--Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de
+la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire.
+Merci et à charge de revanche!
+
+Le jeune homme sourit.
+
+--Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers,
+mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux.
+Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai.
+
+--Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune
+homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van
+Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont
+trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre.
+
+--Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je
+n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van
+Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper
+avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de
+saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis
+longues années, se couvrent de poussière dans ma cave.
+
+En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait
+la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous
+ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé.
+
+--Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère,
+fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est
+un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer
+Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a
+tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine
+n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps
+de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon.
+
+Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance
+au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère
+rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les
+ordres de son beau-père.
+
+Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il
+eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil
+semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au
+coeur.
+
+Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du
+repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer
+deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à
+baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son
+hôte.
+
+--Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens,
+que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu
+communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre,
+par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune
+homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise
+barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec
+eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa
+femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père!
+
+Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre
+de la seconde bouteille de Claret.
+
+Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même
+bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière
+bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner
+son logis.
+
+Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore,
+comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant:
+
+--Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son
+regard doux et triste va droit au coeur!
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LES JUMELLES.
+
+Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre
+célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du
+roi des arquebusiers.
+
+Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta
+son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de
+la familiarité.
+
+--Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il;
+faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures;
+vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se
+montrer satisfait de l'échange que nous avons fait.
+
+Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné.
+
+Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de
+velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large
+médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa
+confrérie.
+
+La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était
+un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement
+vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient
+rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long
+séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà
+justement célèbre en Europe.
+
+Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé
+familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre
+pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en
+connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste.
+
+--Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi
+de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des
+Arquebusiers d'Anvers.
+
+L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer
+Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient
+exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse.
+
+Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait
+s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au
+seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention.
+
+--Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre,
+continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que
+je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de
+quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi.
+
+Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que
+celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les
+portes d'un immense atelier.
+
+Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était
+la célèbre _Descente de Croix_.
+
+Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda
+un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil
+chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété
+fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir
+ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse
+main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en
+sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la
+sublimité.
+
+--Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en
+riant.
+
+--Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre,
+d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est
+de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain
+que nous vous avons cédé!... Et cependant...
+
+--Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en
+riant.
+
+--Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur
+patron saint Christophe.
+
+--Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à
+ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe,
+portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que
+le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq
+figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq
+Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a
+lieu d'être satisfait.
+
+Mynheer Borrekens hocha la tête.
+
+--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens,
+laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer
+Borrekens le géant qu'il désire.
+
+--Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent
+d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand
+dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller
+Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!
+
+--Mais puisqu'il ne vous satisfait point?
+
+--Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux
+et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des
+enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du
+Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre
+l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier
+Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange
+d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham
+paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans
+toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant
+de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit
+d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.
+
+--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer
+Borrekens? Je ne m'en doute pas.
+
+--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.
+
+--Je vous jure que non, sur mon âme!
+
+--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer
+Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.
+
+--Vous me rendrez service en me l'apprenant.
+
+--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à
+ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe
+apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?
+
+--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à
+Rubens; chaque volet a deux faces.
+
+--Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette
+objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant
+habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée
+jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi.
+
+--Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à
+entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la
+tête et du bonnet, au besoin.
+
+--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint
+Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur
+l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à
+une condition.
+
+--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les
+yeux étincelaient de joie.
+
+--Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me
+fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et
+venez nous tenir compagnie, le verre à la main.
+
+--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment
+ne voulez-vous pas qu'on vous aime!
+
+Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la
+ville d'Anvers.
+
+Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens.
+
+--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les
+plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme,
+la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il
+appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point
+le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau
+matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la
+dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à
+parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment
+des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité,
+lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers.
+
+--Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi!
+
+--Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens
+pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble
+action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie.
+
+Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se
+rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il
+allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui
+faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.
+
+Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son
+grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies
+de sa maternité prochaine.
+
+L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la
+jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait
+si bien à ses traits pâles:
+
+--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père?
+
+--Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à
+dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le
+chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets
+pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je
+te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de
+Malines, que je fasse honneur à mon hôte.
+
+En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et
+lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe
+affectueux de la tête.
+
+Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la
+main à son ami, sans que celui-ci répondît.
+
+--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.
+
+Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête.
+
+Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de
+nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer
+Borrekens.
+
+--Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le
+bourgeois. Adieu, ma chère bru.
+
+Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre
+enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa
+vivement.
+
+Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme
+pris en faute.
+
+--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous
+le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans
+me voir.
+
+--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait.
+
+--Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont
+que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.
+
+Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce
+jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon.
+
+--Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont
+point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon
+pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient
+fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu
+moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la
+Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en
+ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il
+y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je
+ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme
+averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux
+hommes.
+
+Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra
+la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort
+déconcerté.
+
+Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi
+dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je
+n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour
+comme du reste de ma vie!
+
+Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les
+mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait
+d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie
+matérielle. Et il se plaignait du sort!
+
+Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de
+mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage
+en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands
+seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée,
+sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait
+preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en
+montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois.
+Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner
+les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à
+table, placé à ses côtés.
+
+Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique
+Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont
+la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de
+son mari.
+
+Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de
+musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des
+serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui
+dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit
+de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses
+excuses au maître de la maison.
+
+Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi
+prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de
+reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de
+course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le
+parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite
+vieille vêtue de noir:
+
+--Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille?
+
+Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux,
+détourna la tête et ne répondit point.
+
+--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il
+arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée?
+
+--Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que
+son état le comporte.
+
+--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a
+si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant!
+
+Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la
+chambre.
+
+Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait
+point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux
+jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver.
+
+--Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs
+mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les
+bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce
+sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils.
+
+En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux
+enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait
+placés dans le même maillot.
+
+--Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette
+manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux
+enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée!
+
+--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa
+voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille.
+
+--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria
+Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme;
+car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre
+patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe
+de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude,
+on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous
+faire parler, vous restez muette comme un poisson.
+
+--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un
+monstre! riposta aigrement la sage-femme.
+
+Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les
+langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un
+ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre
+les unissait entre elles.
+
+A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants
+pour reprendre bonne contenance.
+
+Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,--cette singularité n'a rien
+de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans
+remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout
+ceci?
+
+--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien
+fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la
+sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre.
+
+Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la
+jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât
+ses enfants.
+
+Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans
+les bras de Thrée:
+
+--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre
+fils est ressuscité deux fois pour nous!
+
+Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du
+brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez
+le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive
+préoccupation.
+
+Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des
+deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à
+l'autre.
+
+Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive
+sensation parmi eux.
+
+--Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc
+de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.
+
+--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort
+singulier, répondit le vieillard.
+
+--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival
+d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art
+auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous
+point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du
+lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des
+Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.
+
+--Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et
+de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par
+saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je
+n'hésiterai point.
+
+--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et
+d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une
+opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.
+
+--Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay
+veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge
+de lui faire voir les jumelles.
+
+Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.
+
+Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce
+qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses;
+l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay
+rentrèrent dans la salle à manger.
+
+--Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait
+avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère
+cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi
+singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.
+
+--Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère,
+aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait
+tout bonnement un muscle à détacher.
+
+--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie
+encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une
+des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez
+au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour
+célébrer cette solennité.
+
+--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit
+Buckingham.
+
+Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une
+riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou.
+
+--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille
+Angleterre, lui dit-il.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+SIMON.
+
+Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion
+et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur
+du roi du Serment des Arquebusiers.
+
+Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre:
+sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution
+affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la
+pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de
+recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de
+Buckingham.
+
+Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter
+Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de
+l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les
+manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait
+avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de
+la maison.
+
+Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les
+joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et
+conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre
+le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise
+quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente.
+
+Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait
+avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par
+les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle.
+
+Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide
+au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que
+Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le
+jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se
+trouvaient couchées les deux jumelles.
+
+Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la
+main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans
+l'une des deux poches de sa jupe.
+
+--Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme,
+ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants?
+
+--De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les
+fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui
+a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment.
+
+--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants,
+répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement,
+au sortir de la messe.
+
+--Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir
+ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas
+plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voilà un nouvel
+embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va
+pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement
+pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût
+lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme.
+
+Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque
+de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à
+Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à
+résoudre.
+
+Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses
+mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais
+il s'en remit bientôt.
+
+--Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en
+soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en
+ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon?
+
+A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il
+s'écria en joignant les mains:
+
+--Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses
+enfants? Oh! c'est trop de bonheur!
+
+--Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une
+visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais
+trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante
+convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en
+tous sens.
+
+Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait
+tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle
+décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement
+assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que
+l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.
+
+A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux
+marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa
+filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans
+tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle
+Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on
+peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce
+n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et
+de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du
+ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement
+bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du
+cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que
+ne réprimait déjà point sans peine Simon.
+
+Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut
+que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de
+la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et
+les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les
+curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus
+que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et
+ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville,
+qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de
+son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.
+
+Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs,
+les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et
+jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les
+saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens
+avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines
+mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau,
+remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient
+vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les
+distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il
+ramena sa commère chez mynheer Borrekens.
+
+Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs
+cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent
+les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant
+avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain
+généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit
+l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante
+supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens,
+personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce
+beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les
+coeurs.
+
+Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à
+se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux.
+
+Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut
+avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le
+vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et
+Simon.
+
+--La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme
+et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et
+dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord
+Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment
+des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La
+femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et
+les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle
+journée!
+
+--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette
+splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne
+manquait pas d'amertume.
+
+--Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien
+accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions
+des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté
+et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos
+compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite,
+laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres.
+
+--Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et,
+néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame
+Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des
+rires de chacun.
+
+--Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon
+qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de
+m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi
+plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place
+quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle
+pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir?
+
+Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de
+recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur
+lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox.
+
+Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme
+qu'elle avait été bruyante la veille.
+
+Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui
+s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à
+replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer
+les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille,
+tout était solitaire et silencieux.
+
+Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans
+un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le
+coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le
+regard du maître.
+
+C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses
+filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de
+pâleur qui lui séyait à merveille.
+
+Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer
+Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune
+fille.
+
+Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne
+contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble.
+
+--Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et
+dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant.
+
+Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau
+et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement.
+
+--Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque
+temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma
+filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut
+en dépendrait.
+
+--C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!... Ils
+ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les
+distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon,
+quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient
+qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles
+s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent
+ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein.
+
+Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première
+dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront
+papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les
+joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes
+enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours!
+
+Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites
+filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de
+dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues.
+
+Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur
+qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle
+insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive.
+
+Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de
+mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à
+sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la
+jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec
+le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit
+lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole,
+et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main
+avec autant de respect que si c'eût été une reine.
+
+Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette
+dernière, qui le reçut avec affection.
+
+--Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir
+me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite
+de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée,
+j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son
+regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à
+ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains
+riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition,
+comme vous.
+
+Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne
+l'avait vu aussi heureux.
+
+Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille
+Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles
+commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà
+quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et
+Simon van Maast.
+
+Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même
+heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion
+de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était
+assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux
+petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur
+les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en
+allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de
+mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour,
+n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels:
+personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût
+manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée
+elle-même.
+
+Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un
+dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à
+table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter
+sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer
+Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il
+aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants
+l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard
+Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie
+douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun,
+du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait
+les deux jumelles.
+
+Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle
+qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur
+taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur
+voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux
+par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore
+malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient
+ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le
+même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient,
+souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se
+tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret
+de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût
+séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne
+savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme,
+Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un
+seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux
+ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans,
+depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient
+l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur
+apporter un témoignage de sa sollicitude.
+
+Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné
+une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il
+n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde
+dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne
+s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point
+elles.
+
+Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument
+dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était
+fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui
+était plus triste encore!
+
+Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à
+dame Thrée.
+
+--Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi;
+je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu
+m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre
+affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la
+reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a
+épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il
+m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et
+vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses
+enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je
+serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin
+de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez
+lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils!
+
+Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur
+la poitrine et les yeux pleins de larmes.
+
+Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne
+amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants
+et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa
+poitrine était pleine de sanglots!
+
+Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens
+sa visite accoutumée.
+
+Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même,
+s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui.
+
+Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente
+pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait
+de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe
+Colomb.
+
+Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en
+larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement
+dans ses bras en les couvrant de baisers.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LE MÉDECIN DE LEYDE.
+
+La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son
+histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples
+heureux, suivant l'expression de Montesquieu.
+
+Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une
+profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames
+de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche,
+c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce
+monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si
+ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans
+la famille bourgeoise.
+
+Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de
+van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si
+ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi
+des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en
+arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer
+sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il
+avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire.
+
+Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa
+beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait
+pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre
+incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la
+plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa
+taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse,
+mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y
+avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau
+visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de
+l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont
+conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se
+montraient si passionnément éprises.
+
+Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté
+était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons
+pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un
+instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande,
+si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje
+d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms
+d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de
+certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne
+pouvaient rien apercevoir.
+
+Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje
+n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour,
+quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et
+le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne
+pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes
+les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère
+elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de
+pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient
+à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours
+ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près
+de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines,
+le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur
+son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son
+voile sur le front d'Agathe.
+
+Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta
+un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux
+soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant
+chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et
+contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins
+d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait
+avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants.
+Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une
+comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la
+fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille
+en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez
+Annetje.
+
+Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le
+vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à
+l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés
+de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux
+affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à
+la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun
+des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à
+diminuer les accès de ce mal étranger.
+
+Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer
+Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages
+du temps.
+
+Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il
+le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le
+suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui
+prenaient un caractère de gravité.
+
+De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de
+Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et
+l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment.
+Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à
+la maison déjà princière de l'illustre artiste.
+
+Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de
+la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur
+laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus
+obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme,
+Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que
+par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de
+sa passion.
+
+Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense
+amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le
+tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il
+s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens
+dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène
+consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui
+subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des
+femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se
+connaissait en ce genre d'agneaux et de lions.
+
+Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il
+demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés
+d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le
+vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître.
+
+Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le
+lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à
+une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits
+madame Rubens.
+
+Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez
+lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et
+d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens.
+
+Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi
+jusqu'à la plus grande dame d'Anvers.
+
+--Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui
+dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme?
+
+Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire
+quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint
+reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang.
+
+A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement
+les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des
+valets.
+
+--Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en
+travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites.
+Voici près de trois ans que je ne vous ai vu!
+
+--Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et
+de sa fête, répondit mynheer Borrekens.
+
+--Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques
+qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous
+traiter avec tant de cérémonie?
+
+Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la
+valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand
+palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore
+mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec
+une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de
+préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens,
+et qui n'était rien moins que l'_Érection de la Croix_, ce divin
+tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien
+de Pierre-Paul Rubens.
+
+--Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon
+compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être
+agréable?
+
+--Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne
+sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux
+enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des
+médecins ne peut rien.
+
+Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui
+suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion
+ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler.
+
+--Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï
+conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait
+de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un
+secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce
+médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le
+siècle dernier.
+
+Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer
+quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires.
+
+--Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut!
+Béni soit le jour où je vous ai connu!
+
+--Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau
+pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop
+légitimement.
+
+Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui
+feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de
+s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_Érection de
+la Croix_.
+
+Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient
+de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener.
+
+Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens,
+tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de
+mots, ce qu'il voulait savoir de lui.
+
+--En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel
+que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune
+encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la
+journée dans une maison où personne ne pénètre.
+
+D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à
+Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y
+trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un
+sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière
+la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un
+homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été
+recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au
+dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de
+bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien,
+comme disent les bonnes gens à Leyde.
+
+--Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens.
+
+--Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son
+voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il
+vint tout-à-coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la
+part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les
+enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre
+homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et
+qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à
+trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine
+poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit
+à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on
+est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres
+malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des
+conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le
+malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si
+le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et
+proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme
+non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent
+pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence.
+
+--Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde
+guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de
+venir donner ses soins à vos enfants.
+
+Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un
+mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde.
+
+--Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la
+ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère.
+
+Rubens sourit à son tour et n'en écrivit pas moins la lettre au médecin
+de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page:
+
+--Faites venir Pitremann, lui dit-il.
+
+Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer
+Borrekens ne tarda point à venir.
+
+--Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y
+remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez,
+et n'épargnez pas les chevaux.
+
+--Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main
+de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras.
+
+Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne
+nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans
+cette maison désolée.
+
+A quelques jours de là, le domestique allemand de Rubens revint harassé
+de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la
+réponse du médecin de Leyde.
+
+«Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera
+son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui
+exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre
+cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à
+Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice
+du chevalier Rubens.»
+
+A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de
+Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute
+la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne
+put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la
+préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre.
+
+Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis
+longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et
+qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde.
+
+Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait
+à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient
+partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de
+quelques jours.
+
+Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors
+d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou
+quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des
+femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette
+époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de
+litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient
+beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval.
+
+Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde.
+Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures.
+
+Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de
+Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se
+rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume,
+chez le médecin américain.
+
+Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait
+encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait,
+quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer,
+mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui
+assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié.
+
+--Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle.
+
+--Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens
+tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir.
+
+--Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait
+point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour
+l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens
+comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant
+de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi
+heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a
+enseignée.
+
+--Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit
+à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se
+trouvait.
+
+C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui
+forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu
+qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand
+corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang
+de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et,
+confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le
+médecin tout-puissant contre la fièvre.
+
+Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y
+trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on
+reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise
+était chargée de la direction domestique de ce logis.
+
+Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva.
+
+Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive,
+tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres
+de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente.
+Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la
+digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens,
+à faciliter ces transactions de conscience.
+
+Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de
+Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître
+l'attendait.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LE CABINET DU MÉDECIN.
+
+Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié
+hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au
+visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens
+pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait
+toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du
+Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer
+l'attention sur son maître.
+
+L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères;
+aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins
+rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de
+signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments
+prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se
+conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de
+serviteurs d'une nature à part.
+
+Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà
+de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la
+vieille juive et à un démon que l'Indien.
+
+Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil
+perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste,
+qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre
+dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds.
+
+Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il
+eût jamais vu.
+
+Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour,
+devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés
+et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce
+moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les
+différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois
+bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets
+lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les
+murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur
+les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu
+l'appartement.
+
+Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de
+nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes
+inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour
+former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux
+couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de
+bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques
+qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de
+l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de
+toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui
+n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des
+habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux
+étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre
+immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux;
+déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes
+plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns
+d'entre eux avaient construit leurs nids.
+
+Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la
+bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait
+de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de
+ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de
+riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit
+par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens
+que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des
+malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de
+complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur
+l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de
+Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du
+meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les
+moindres mouvements de son maître.
+
+Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel
+animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du
+petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue
+abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge
+et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle
+entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau.
+
+Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte
+sur l'épaule de son maître; celui--ci prit, dans un magnifique plat de
+porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta:
+
+--Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour
+parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi
+à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.
+
+L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le
+bras de celui qui lui parlait.
+
+Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait
+d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait
+dans la chambre.
+
+--Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite,
+savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de
+mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous!
+
+--Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le
+médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser,
+et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos
+désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le
+Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si
+vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère.
+
+--Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient
+supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je
+ne vous les eusse point amenées avec moi?
+
+--Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre
+ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite
+avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du
+génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si
+cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous,
+Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez.
+
+Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde
+attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front
+chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste
+bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil
+du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le
+temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui
+décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina
+le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit
+imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique.
+
+--Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai
+à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le
+linceul de ses enfants.
+
+Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée
+subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il
+tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir
+sous son teint basané.
+
+--Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet
+qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée!
+
+Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et
+se mit à marcher à grands pas.
+
+--Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle,
+mon Dieu!
+
+--Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai
+reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence
+de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles
+vivre ou mourir?
+
+--La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été
+sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore
+malgré le temps et l'absence!
+
+--Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes
+que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi
+l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre
+nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir
+désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle
+vous paierait par son amour du salut de ses enfants.
+
+--Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais
+éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant,
+pour Anvers.
+
+--Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui
+dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers;
+nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons
+bientôt de vieux amis.
+
+Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur
+adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva
+les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles
+d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien.
+Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après,
+ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés.
+
+Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil,
+dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla,
+et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son
+chien qui le suivit.
+
+Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du
+chien, partait à franc étrier pour Anvers.
+
+Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame
+Thrée.
+
+C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et
+l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il
+avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide.
+
+Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la
+porte.
+
+Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de
+violence qu'il put à peine prononcer ces mots:
+
+--N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens?
+
+--Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve:
+que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous
+recevoir.
+
+--J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins
+pour vos enfants.
+
+--Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens
+en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien
+douloureux.
+
+En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où,
+quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la
+dernière fois.
+
+Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée
+devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec
+tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père
+et l'étranger.
+
+--Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens.
+
+A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon:
+
+--Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma
+vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers
+sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous.
+
+--Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la
+fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis
+qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour
+qu'elle nous vienne en aide.
+
+Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière.
+
+Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec
+quelle émotion, on le comprend!
+
+Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles,
+écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques
+minutes avec attendrissement.
+
+Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique
+la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles
+étaient encore d'une indicible beauté.
+
+Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses
+lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur
+sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur.
+
+Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait
+avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses
+mains la vie de ses enfants.
+
+Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient
+les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient
+manifestés.
+
+Quand elle eut satisfait à son désir:
+
+--La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai
+rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je
+ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée.
+Pourriez-vous me donner un logement chez vous?
+
+--Cette pièce voisine du parloir...
+
+--Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile
+que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus
+nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre
+jardin.
+
+Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si
+bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu.
+
+Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet
+incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et
+d'y installer le médecin.
+
+Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de
+l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles.
+
+--Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée.
+C'est aujourd'hui le jour fatal.
+
+Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une
+table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or.
+
+Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à
+l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un
+gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien,
+et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à
+chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet.
+
+Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au
+chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste
+expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée.
+
+Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de
+sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en
+compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des
+nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prières, elle reportait
+avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles.
+
+Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure
+habituelle ne commençait à se manifester.
+
+Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt
+brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs
+joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs
+fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et
+n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y
+avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil.
+
+Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers
+le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et
+voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel,
+comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance.
+
+Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se
+réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales
+de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les
+transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être
+indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui
+tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa
+poitrine, en versant des larmes de joie.
+
+--Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin.
+Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous!
+
+Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute.
+
+--Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée,
+répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la
+maladie et disparaît en même temps qu'elle.
+
+--Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous
+m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes.
+
+--Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants!
+Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour
+que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut
+plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette
+oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin.
+
+--Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus?
+Toute notre maison vous appartient.
+
+--Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire
+quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres...
+
+--Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres
+désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous
+laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants!
+Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il
+s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous
+connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche,
+éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un
+ancien ami perdu.
+
+--Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne
+put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un
+étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques
+années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et
+flétri son front de rides encore plus profondes!
+
+--Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce
+pas?
+
+--Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils
+savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le
+pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant
+quelques instants de repos.
+
+Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur
+pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main
+à ses lèvres.
+
+--Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la
+vie?
+
+--Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections,
+ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles.
+Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le
+font tomber dans un abîme de désespoir!
+
+En achevant ces mots il se retira dans le pavillon.
+
+Thrée le suivit longtemps des yeux.
+
+--Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus
+promptement encore que mes yeux!
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+CONVALESCENCE.
+
+Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à
+l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la
+porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces
+grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de
+la chaire et de la chaise.
+
+--Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans
+ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que
+ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux
+d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa
+patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver.
+
+Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus
+poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi
+suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir?
+L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient
+plus depuis longtemps.
+
+En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus,
+courut à Simon et s'agenouilla devant lui.
+
+--Simon! dit-elle, Simon!
+
+Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast.
+
+Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer.
+Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et
+entrecoupés de sanglots.
+
+Thrée était toujours à genoux.
+
+--Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous
+avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez
+de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où
+mes enfants seront guéries.
+
+Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse.
+
+--Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu
+obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le
+sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur
+tout entier!
+
+--Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles
+semblables!
+
+--C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne
+pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne
+vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir,
+chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon
+amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous
+aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré
+l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes
+du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non!
+Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus
+d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du
+coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel!
+
+Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres
+errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde
+lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées.
+Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent
+voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la
+pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire
+furent ces mots:
+
+--Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime!
+
+--Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant,
+Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le
+jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes,
+peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous
+m'aimez comme je veux être aimé!
+
+Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au
+ciel.
+
+--Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais
+dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.
+
+Puis, comme elle détournait la tête en silence:
+
+--Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures,
+qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses
+et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours
+encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux
+que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus!
+Maria! Ai-je bien fait d'accourir!
+
+--Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller
+chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde.
+
+--Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez
+Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en
+jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point
+prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à
+Anvers où j'avais tant souffert!
+
+--Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout
+entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées
+que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous
+démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après
+avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.
+
+Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce
+moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur;
+mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme,
+il tenait les yeux fixés à terre.
+
+Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit
+la première.
+
+--Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a
+retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne
+retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le
+médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois
+avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.
+
+Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils
+allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au
+soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison.
+Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout
+de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable.
+
+--Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler
+connaissance avec vous.
+
+Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père.
+
+--Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et
+je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore,
+ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de
+son pied les figures que sa canne avait tracées.
+
+--Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée.
+
+Borrekens releva la tête.
+
+--Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du
+mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause
+de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses
+chagrins ou du moins pour les partager avec lui?
+
+--Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de
+Simon?
+
+Il fixa attentivement les yeux sur lui.
+
+--Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son
+teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la
+Flandre.
+
+--Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez
+point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir,
+défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff?
+
+--Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le
+vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse!
+en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du
+désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre
+pays.
+
+Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les
+souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout
+mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne
+l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en
+remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon
+lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette
+chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se
+sentait pleine d'espérance.
+
+Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée,
+la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens:
+
+--Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare
+pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai
+apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer
+dans le pavillon et m'acquitter de ce soin.
+
+--Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée.
+
+--Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et
+qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de
+dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de
+l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre
+sifflet d'argent.
+
+Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de
+ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au
+milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration
+régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux
+événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis
+le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses
+enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut
+bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était
+Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à
+une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis
+quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni
+la perte de tout espoir.
+
+Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures
+de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures
+du lit.
+
+Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de
+mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues.
+
+Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle
+ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient
+donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les
+exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les
+avait baignées de sueurs.
+
+Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles
+saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de
+ses rayons leur chambre et leur chevet.
+
+Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant
+d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons
+aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses
+de ses filles.
+
+--Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à
+l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise!
+Notre-Dame soit bénie!...
+
+--Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens
+heureuse! Embrasse-nous encore, mère!
+
+En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées
+par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur
+le seuil pour le considérer quelques secondes.
+
+A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des
+bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les
+draperies de leur lit.
+
+Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or
+dans laquelle brillait une liqueur vermeille.
+
+--Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite
+vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues
+la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments
+héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre
+tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre
+mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai
+fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du
+Nouveau-Monde.
+
+Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux
+pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un
+lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une
+demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants
+avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes
+filles un palais de fées.
+
+En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de
+toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts
+du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait
+contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une
+sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure
+étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage
+à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la
+peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question
+dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui.
+Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au
+vent et sa splendide queue déployée comme un étendard.
+
+Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier
+dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras,
+dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux
+nouveaux où il se trouvait transporté.
+
+D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle
+inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros
+chien, de l'écureuil et surtout du serpent.
+
+Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la
+queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla
+doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre.
+
+Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son
+maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême,
+une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le
+contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.
+
+Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau
+du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à
+maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de
+la jeune fille.
+
+Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son
+indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des
+affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du
+Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux
+injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la
+couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de
+Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob
+n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des
+caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait
+charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il,
+quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin,
+résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses.
+Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût
+avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses
+esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote.
+
+Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la
+pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il
+passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait
+d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la
+sollicitude la plus tendre.
+
+Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes
+heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de
+souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations
+ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil,
+les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu
+monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour
+elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination.
+
+Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent
+Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était
+le signal de la retraite.
+
+Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses
+heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement,
+jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se
+prolongèrent davantage.
+
+Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures,
+à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à
+triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes
+filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur
+qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la
+pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint
+coloré et vivant de la jeunesse.
+
+Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes
+chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer
+l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les
+deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles,
+pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang
+de l'autre.
+
+Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il
+n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens:
+il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les
+reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient
+un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats.
+
+Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident
+excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie
+digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues
+à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent,
+et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de
+s'associer à leurs jeux.
+
+Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux
+jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât
+à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris
+tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà
+trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère
+de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille
+de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction.
+
+Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le
+costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample
+jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et
+laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait
+combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa
+personne.
+
+Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la
+tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée.
+
+Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui
+se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux
+inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon.
+
+Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon,
+qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les
+journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le
+despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion.
+
+Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie,
+retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de
+son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer
+Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+HISTOIRE D'UNE ÉCORCE.
+
+Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda
+point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les
+conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour
+lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam,
+de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande
+méridionale.
+
+Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir
+la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés
+d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage
+du médecin.
+
+Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage
+célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre.
+Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur
+imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait
+que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et
+attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de
+fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires
+considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres.
+
+Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses
+fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne
+prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions,
+quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur
+bizarrerie.
+
+Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze
+heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de
+Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre.
+
+Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait
+exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à
+prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait
+l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens
+ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison
+complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité
+des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de
+toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout
+d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien
+se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour
+le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son
+indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de
+sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la
+difficulté rehausse son plaisir.
+
+Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir
+passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules:
+ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje
+d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux.
+
+Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre
+et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens
+avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une
+justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout
+le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs
+les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup
+voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler,
+surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à
+conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les
+merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait
+avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans
+enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on
+voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage
+pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en
+était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens
+tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses
+regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient
+littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles
+pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait
+Simon.
+
+Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde.
+Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les
+moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire
+leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces
+soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs
+charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes
+de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à
+décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il
+de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses
+forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées
+depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses
+d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains
+avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en
+blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se
+faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.
+
+Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour,
+Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob,
+en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever
+du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il
+racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens
+fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux,
+l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une
+flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les
+animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait
+chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.
+
+Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit
+dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables
+souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.
+
+Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait
+encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une
+civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation
+européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se
+trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin
+extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la
+hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans
+un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu
+avenantes à l'oeil.
+
+--Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle
+cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité
+desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.
+
+Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille
+avait éparpillés à ses pieds.
+
+--Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un
+peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre
+soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de
+cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos
+joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui
+désolait tant votre mère.
+
+Et comme elle le regardait avec surprise:
+
+--Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de
+guérir la fièvre.
+
+--Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce?
+demanda Rubens.
+
+--Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela,
+j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que
+Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau.
+
+--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée?
+
+--C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si
+la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre,
+de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent
+dompter, redeviendra invincible.
+
+--Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?
+
+--Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée.
+
+--Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire
+que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard.
+
+--Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me
+la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc
+toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.
+
+--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le
+récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces
+plaintes de Thrée.
+
+Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais
+forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre
+de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses,
+et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux
+boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine
+percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse
+chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand
+un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais
+admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut
+littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie.
+Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes
+épaules, et je l'emportai dans ma tente.
+
+--Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.
+
+--Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur.
+
+--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine
+sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me
+débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je
+déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait
+reposé sa tête sous ma tente.
+
+Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs
+lèvres la main de Simon.
+
+Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul
+j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que
+les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais
+de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine,
+soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et
+inébranlable: le vieillard fut sauvé.
+
+Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie.
+
+La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener
+avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir
+autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre
+qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort
+problématique la guérison de ce pauvre homme.
+
+Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un
+bois.
+
+La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard,
+je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis
+une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle
+cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put
+y parvenir et se prit à pleurer silencieusement.
+
+Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et
+ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle
+broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis
+elle disparut légère comme une abeille.
+
+Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces
+commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma
+tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu.
+
+L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une
+forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait
+résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une
+grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se
+mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du
+globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque
+la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au
+capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac
+et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer
+tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions
+autant d'or?
+
+A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine
+lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs
+forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.
+
+Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de
+l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient
+inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine
+respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me
+demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était
+impuissante à leur donner.
+
+Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre
+camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six
+hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les
+soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés
+sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même,
+avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous
+sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.
+
+Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois
+jours après nous restions six hommes vivants.
+
+Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous
+trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir,
+et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon
+eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse
+qui caractérisent sa race.
+
+Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir
+me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune
+Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en
+fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque
+nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si
+promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre
+que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne
+action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur
+reconnaissance.
+
+Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons
+une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les
+accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par
+enchantement.
+
+Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses
+visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans
+le vase qui contenait mon eau.
+
+Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre
+s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence,
+mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné
+dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de
+moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le
+délire s'empara de moi.
+
+Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une
+jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon
+visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la
+cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à
+mes côtés sur la même natte.
+
+Il me montra le ciel et me dit en espagnol:
+
+--Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que
+les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra.
+
+Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux
+enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive.
+
+Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la
+cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu
+l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.
+
+--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu
+seras mon époux et mon maître.
+
+--J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir
+deux amours vrais!
+
+Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt.
+
+Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba
+constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette
+entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec
+les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le
+veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre.
+
+Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la
+demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture
+était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer
+les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs
+favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était
+réservée.
+
+La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles
+avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir
+guéables.
+
+Le vieillard me dit un jour:
+
+--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon
+fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le
+tien.
+
+Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et
+le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans
+notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent
+aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.
+
+Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement
+revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain:
+J'ai des adieux à faire, alléguai-je.
+
+--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus
+m'a chargé de vous remettre ce souvenir.
+
+Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble,
+la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et
+me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa
+maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.
+
+Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent
+admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.
+
+Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si
+triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.
+
+--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du
+visage pâle.
+
+Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le
+silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens.
+
+Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière
+où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande
+provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or.
+
+--On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le
+vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le
+bonheur!
+
+Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et
+me fit signe de le suivre.
+
+Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet,
+s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans
+que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la
+physionomie de son père, une seule trace d'émotion.
+
+Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une
+de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent.
+Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les
+sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés.
+
+--Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous
+ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place,
+continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées
+sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en
+juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs.
+
+--Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe.
+
+--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.
+
+C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes
+formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon.
+
+Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans
+l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il
+faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en
+évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris
+une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter
+au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente
+permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était
+accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme
+étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et
+dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art
+de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient
+ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient
+les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau,
+au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage
+impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin,
+maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne,
+semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres,
+sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.
+
+Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait;
+se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise
+sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures,
+et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des
+Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire
+de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures
+de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers
+temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en
+traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur
+la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes
+et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté
+antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle
+avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des
+bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en
+comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune
+fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se
+décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur
+son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les
+lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant,
+elle eût fait pitié même à une rivale.
+
+Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé
+l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent
+sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition,
+de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.
+
+Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le
+visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les
+joues d'or de Toporoo.
+
+Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait
+ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans
+interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte
+d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait
+le voyageur.
+
+--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel,
+continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau
+habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul
+n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les
+Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes
+à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur
+inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile
+pour l'Espagne.
+
+Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus
+nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué
+que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux
+fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait
+joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands
+tonneaux.
+
+Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies
+pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle
+Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux
+de toute espèce.
+
+Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste
+de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler
+aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer
+Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire
+le plus le caractère.
+
+Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez
+soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du
+récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que
+la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la
+caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en
+étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et
+agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.
+
+Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie
+intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et
+d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont
+toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance
+qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de
+l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les
+gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses
+mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de
+défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés
+dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre
+et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et
+il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la
+réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le
+bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond
+qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans
+hésiter, sacrifié sa vie.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+UNE ÉPIDÉMIE.
+
+On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais
+brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent
+la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent
+point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population
+et jettent partout la désolation et l'épouvante.
+
+Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les
+brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à
+peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme
+l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.
+
+Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se
+manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et
+voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides
+de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit
+d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant
+avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées
+mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.
+
+Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades
+avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois
+cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient
+devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier
+habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent
+individus mouraient par jour.
+
+Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut;
+on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir
+courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une
+mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.
+
+Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des
+derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais
+les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur
+mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait,
+on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé
+par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que
+Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence,
+à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et
+n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille
+à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la
+France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles
+toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient
+destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg.
+
+Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le
+sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer
+Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à
+Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville.
+
+--Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien
+apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent
+l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la
+sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour
+l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur
+que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.
+
+--Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la
+fièvre?
+
+--Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre
+l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec
+l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous
+en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami,
+plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire:
+Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans
+mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et
+les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie
+par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai
+rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il
+frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre
+sa puissance fatale.
+
+--Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de
+votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les
+ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à
+cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face
+d'un pareil malheur!
+
+Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il
+prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il
+distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la
+charité de tous ses clients.
+
+--La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les
+maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son
+ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus
+sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours
+à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas
+encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas
+chez eux.
+
+Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore
+essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables
+à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé
+une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants,
+incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un
+secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût.
+
+--Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône
+est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon
+contre la fièvre, ajoutait-il en riant.
+
+C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins
+fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop
+copieuses.
+
+--Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu
+au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.
+
+Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il
+répétait:
+
+--Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner,
+c'est centupler l'aumône.
+
+Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une
+partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma
+voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en
+verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des
+veuves et des orphelins.
+
+Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin
+célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait
+guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon
+marché de son or et de sa vie.
+
+Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les
+moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes
+devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir
+commença à renaître dans tous les coeurs.
+
+Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement
+accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y
+avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une
+femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie
+indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par
+sa forme et son usage, entre le voile et le manteau.
+
+A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser
+d'absurdité passa par la tête de Simon.
+
+Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville
+où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée
+avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue
+le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à
+chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait
+lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il
+lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait
+irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les
+suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que
+Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure
+et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une
+violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse?
+
+Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua
+pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le
+marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore
+les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs
+nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été
+un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin
+et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua
+pas moins à suivre l'inconnue.
+
+Celle-ci disparut tout-à-coup devant une des maisons ou plutôt des
+baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon
+soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de
+l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar
+qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se
+trouvait détrempé par une eau fétide.
+
+Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de
+l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus
+d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de
+mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs.
+
+Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se
+traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces
+lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge
+couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard
+de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé,
+luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses
+efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les
+haillons dont il les avait enveloppés.
+
+La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre
+logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille.
+
+--Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui
+nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma
+femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!
+
+Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au
+cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame
+inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa
+faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait,
+non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle
+s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre
+indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait
+simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en
+applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche
+qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse,
+d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants
+blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs,
+pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon.
+Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le
+soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de
+petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des
+camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur
+mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit
+un sourire de consolation errer sur ses lèvres.
+
+--Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite
+dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin,
+car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une
+petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la
+ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants
+délivrés de cette maladie qui les abat si fort.
+
+--Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit
+retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes
+enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!
+
+--Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses
+larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et
+bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin,
+continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van
+Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et
+prochaine.
+
+--Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne
+fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et
+s'en va.
+
+--Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.
+
+--C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement
+Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer
+van Maast. Adieu, bon espoir, à demain!
+
+--Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette
+triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans
+peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier.
+
+--Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée.
+Adieu, à demain!
+
+--Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre
+demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement!
+Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si
+beaux!
+
+Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune.
+
+Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète
+de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu
+familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles
+qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée.
+
+Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de
+Simon qui lui disait:
+
+--Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis.
+
+Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre
+en flagrant délit de charité!
+
+Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast.
+
+Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en
+silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix
+émue.
+
+--Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse
+que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne.
+
+Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui
+couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût
+permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce
+l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi.
+
+--Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon,
+et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à
+l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est
+un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues
+surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos
+souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de
+vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour!
+
+--Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au
+monde!... tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes
+filles....
+
+Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se
+sentait le coeur déchiré.
+
+--Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté
+ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous
+souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage!
+
+--Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre
+coeur du doute et de la défiance, chère Thrée!
+
+--Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon,
+répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous
+dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette
+nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme.
+Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais,
+quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour
+pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais,
+quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge
+m'a fait souffrir, mon Dieu!
+
+Il se fit un grand silence entre eux.
+
+--Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je
+l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon
+caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!...
+
+--Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu,
+Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la
+face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains
+soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu.
+
+En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer
+Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les
+plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa
+chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison.
+
+Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et
+ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle
+venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas
+heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont
+il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne
+répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux
+sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui
+souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après
+avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait
+solliciter une caresse.
+
+Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive
+accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons,
+dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait
+à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la
+pipe dont il humait la fumée.
+
+Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux
+d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon.
+
+Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses
+idées.
+
+--Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne
+saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur,
+venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon
+âme!
+
+En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre
+dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque
+aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et
+caressantes l'appelèrent.
+
+--Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper!
+
+Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient
+complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main.
+
+--Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne
+point souper avec vous ce soir.
+
+--Là! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants
+sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant;
+mynheer Simon ne nous aime plus!
+
+--Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine
+d'Agathe avait cependant amené un sourire.
+
+--Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta
+l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente
+peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore,
+je ne partage pas leur faiblesse.
+
+--Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés!
+
+Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en
+frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer
+Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre!
+
+--Si je refuse d'obéir.
+
+--Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle.
+
+En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit
+Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et
+toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme
+de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se
+précipitèrent, avec lui, hors du pavillon.
+
+Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop
+joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et
+l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta
+sur l'épaule, où il s'assit triomphalement.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON.
+
+Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le
+jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de
+s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se
+précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la
+porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva
+entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent
+et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé.
+
+S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans
+auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée
+mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien
+adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en
+continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des
+Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à
+la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait.
+
+Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis
+de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette
+surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si
+tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour
+pouvoir se mettre à table.
+
+--Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient
+les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant,
+voici la reine de la fête qui arrive!
+
+Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un
+riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une
+petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une
+magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par
+la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à-dire en tâchant
+de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de
+l'étrange convive qui arrivait le dernier.
+
+--Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous
+méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à
+souper: Mlle Godecharles!
+
+Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté:
+
+--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer
+Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années?
+
+La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût
+fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la
+plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le
+respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique
+de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux
+espiègles et la vieille demoiselle.
+
+--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à
+recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que
+vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous
+déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de
+vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore,
+chère demoiselle Godecharles, merci!
+
+--Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie,
+embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait
+reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez!
+
+Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui
+s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage
+digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux
+deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère,
+en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine.
+
+Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille
+fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame
+Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant
+chacune sur le bras de van Maast.
+
+--Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il.
+Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.
+
+--Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre
+demain la fête de saint Simon son patron!
+
+--Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous
+célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos
+bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa
+fête.
+
+--Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point
+quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où
+il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx.
+
+Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement
+inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans
+un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le
+bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table,
+et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe.
+
+Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même,
+maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait
+adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon
+qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux
+du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses
+aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui
+fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin,
+sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi
+pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.
+
+Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables
+tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas
+flamands et hollandais au dix-septième siècle.
+
+Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire
+le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu
+exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un
+tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis
+d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le
+bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un
+artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois
+l'élève favori.
+
+Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée
+et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes.
+Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire
+ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment
+des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une
+charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast.
+
+Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se
+trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que
+l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait
+prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se
+reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait
+au-dessus de sa tête.
+
+Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un
+collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au
+chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.
+
+Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de
+toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux
+jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille
+d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du
+four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits,
+le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon,
+elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs
+charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert
+comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans
+un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.
+
+Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs
+enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les
+festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point
+quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait
+apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa
+d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite
+en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il
+y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait
+cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait
+que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne
+sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection.
+
+C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun
+remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive,
+connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son
+coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu
+des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front
+s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans
+son coeur comme une chaleur douce.
+
+Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant
+presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la
+place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans
+l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la
+charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns
+les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient
+chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les
+rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au
+fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de
+dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser
+la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit,
+dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste.
+
+Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des
+ténèbres.
+
+Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère
+est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort
+prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande
+horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe
+d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi
+des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation
+venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple
+dans les fastes de l'institution.
+
+Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre.
+
+Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses
+traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur
+expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses
+beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues
+sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que
+par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si
+vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration
+dans toute sa personne.
+
+Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous
+les convives:
+
+--Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui
+réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et
+mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon
+van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours,
+pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui,
+ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon
+fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai
+pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à
+bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de
+cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni,
+Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains.
+
+Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se
+jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion:
+
+--Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous
+réuniront, j'ose l'espérer.
+
+Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur.
+
+Agathe et Annetje pâlirent.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LES DEUX SOEURS.
+
+Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses
+habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement
+agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église
+de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des
+marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la
+prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que
+l'artiste et le médecin se rencontrèrent.
+
+Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant
+son bras sous le sien:
+
+--Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous
+récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous
+aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et
+vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils.
+
+Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec
+surprise:
+
+--Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il.
+Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son
+père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi
+si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore
+si moi-même je l'y trouverai.
+
+Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre
+et le front baissé.
+
+Ce fut Simon qui releva la tête le premier.
+
+--A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer
+les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien!
+Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant,
+Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle
+et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de
+cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai
+dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et
+adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa
+divine Béatrice.
+
+Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus
+l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne
+rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce
+jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le
+culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse
+s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la
+solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des
+soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je
+me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait
+de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je
+sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement
+aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de
+consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la
+triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs
+bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les
+devinera-t-elle, même dans mon âme?
+
+Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.
+
+--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui
+vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de
+l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant
+son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit
+l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez
+jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son
+anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais
+enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits.
+Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées
+se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations
+de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables
+conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie.
+Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées
+et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais
+la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à
+vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour,
+et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant
+timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même,
+malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son
+intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent
+près de Thrée Borrekens.
+
+A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son
+atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie
+ne cessait de frapper à Anvers.
+
+Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe
+et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux
+à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et
+écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs
+oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin
+du souper.
+
+Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de
+la même façon.
+
+Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la
+ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore
+peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement
+à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la
+même préoccupation.
+
+Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux
+soeurs.
+
+Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour
+de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à
+chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle
+eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces
+émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par
+un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du
+soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver,
+leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins
+d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des
+climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre,
+dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du
+nord.
+
+Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa
+tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck,
+tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point
+gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck
+à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de
+ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait
+sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se
+préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et
+qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient
+été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.
+
+Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses
+lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont
+il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs
+et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le
+regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et
+ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses
+cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de
+dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes
+molles.
+
+Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser
+d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer
+une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors
+si diaboliques.
+
+Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est
+ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même
+pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo
+était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la
+couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive
+faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre
+indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les
+recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel
+elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à
+l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres
+caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et
+leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la
+vieille Aziza une complaisance un peu servile.
+
+Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant
+à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles:
+quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour
+laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup
+de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils
+de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe,
+avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se
+voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il
+en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent
+animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus
+habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de
+l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient
+entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à
+Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il
+la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en
+l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même,
+s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue
+queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations
+de l'ennemi.
+
+En ce moment, Simon entrait dans le jardin.
+
+--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
+Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?
+
+--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira
+si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima
+ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de
+quelques gouttes de sang.
+
+--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je
+tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma
+soeur!
+
+--Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur,
+méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus
+qu'une?
+
+--Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe.
+
+--Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les
+deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une
+de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous
+quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse
+l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne
+pense point ainsi!
+
+Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait
+empêcher de couler sur ses joues.
+
+--Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon:
+vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je
+ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre.
+
+En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira
+dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il
+leur donnait tous les soirs à son retour.
+
+--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est
+Annetje ou Agathe.
+
+Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob,
+qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les
+jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa
+soeur, et dit à Simon:
+
+--Voici Annetje!
+
+Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce
+badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son _tabaco_,
+suivit des yeux Agathe et Annetje.
+
+Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près
+de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul
+le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine,
+elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent
+sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un
+regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse
+mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à
+l'heure, était venu lui dire:
+
+--Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à
+tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui
+me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec
+moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?
+
+--Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix
+tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens
+s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime,
+Simon!
+
+--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un
+bonheur si grand pour moi?
+
+--Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon
+ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer
+un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous
+croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?
+
+Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa
+elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser
+qu'ils échangèrent.
+
+Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne
+remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.
+
+Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête,
+sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur
+douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et
+à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et
+néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent
+ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation.
+
+Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de
+la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta.
+
+--Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque
+chagrin? leur demanda-t-il.
+
+Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en
+feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon:
+
+--Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas,
+ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje.
+
+Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge
+qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle
+se sentait le droit d'infliger à sa soeur.
+
+Simon prit la main d'Agathe et la sentit brûlante et fiévreuse.
+
+--N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez
+de confiance à mon égard? demanda-t-il avec émotion à la jeune fille.
+
+Annetje fondit en larmes; Agathe, pâle, tremblante, la tête droite, les
+narines agitées par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon
+avec un sourire amer.
+
+--Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle
+amèrement; quant à moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes.
+
+--Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la première fois que vos
+sensations sont différentes, et ce phénomène a le droit de m'alarmer.
+
+--Interrogez Annetje! répéta-t-elle avec perfidie; quant à moi, je n'en
+sais rien.
+
+Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les
+choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour
+aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui
+sortirent sans s'adresser une parole.
+
+--Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui
+les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur
+mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me
+doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien
+qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel
+absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me
+sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour
+elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre
+Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles
+les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais
+connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent!
+
+Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de
+mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils,
+et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui
+qui, jusque-là, avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver
+rappelé de ce monde.
+
+Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour
+qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de
+Simon.
+
+Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une
+ombre se projetât dans cette radieuse félicité.
+
+La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens,
+Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel
+il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa
+belle-fille.
+
+Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur
+chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de
+Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux.
+
+Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis,
+quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car
+elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix
+haute.
+
+Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout
+bas!
+
+--O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il
+donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre
+ton coeur et le mien?
+
+--Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu
+souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habituées à éprouver
+les mêmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux
+ne peut être heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette idée
+me brûle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions!
+
+Elles prièrent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en
+s'adressant à Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et
+saccadées.
+
+Leurs prières terminées, elles se déshabillèrent en silence, et comme
+d'habitude Annetje présenta son front au baiser de sa soeur.
+
+Agathe hésita quelques moments avant de déposer ses lèvres sur le front
+d'Annetje.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point pitié de nous! murmura la
+pauvre enfant.
+
+--Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappées toutes les deux,
+il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le désespoir ni la
+haine!
+
+--La haine! s'écria Annetje éperdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est
+impossible, n'est-ce pas!
+
+--La haine! répéta cruellement Agathe. Oui, la haine!
+
+La nuit fut longue pour les deux infortunées en proie à une fièvre plus
+dévorante que celle qu'avait guérie naguère Simon van Maast: ni l'une
+ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule
+parole à sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencèrent à
+pénétrer dans leur chambre, ils les trouvèrent pâles, silencieuses, et
+feignant toutes les deux d'être plongées dans un sommeil menteur.
+
+Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras:
+
+--Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aimée,
+embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser!
+
+--Non! répondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous,
+puisque vous ne m'aimez point?
+
+--Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me
+faire mourir de douleur, Agathe?
+
+--Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des étreintes
+de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez pitié de mon désespoir!
+vous renonceriez à cette folle passion qui a brisé notre tendresse!
+
+--Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?...
+
+--Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous
+sommes nées pour le malheur l'une de l'autre, pour nous haïr, pour nous
+maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! haïssons-nous donc,
+puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre
+coeur!
+
+Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mère
+de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif;
+
+--O refuge des affligés! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas!
+Venez-nous en aide! Ayez pitié de nous!
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+UNE ENTRÉE PRINCIÊRE.
+
+Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vêtements avec
+une agitation fiévreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du
+matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la
+longue allée, la tête en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait
+respirer; ses yeux, gonflés de sang, n'y voyaient point. A diverses
+reprises, Drinck, son favori, vint doucement gémir à ses pieds pour
+obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs
+fois sans remarquer la présence de Toporoo, qui, enveloppé dans un vaste
+manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied
+d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant
+mélancolique:
+
+«La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes.
+
+»Elle gémit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime.
+
+»Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur à la
+terre.
+
+»Le bonheur n'est point sur la terre! Il est près de la fille mexicaine,
+de la trépassée au visage d'or.
+
+»Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.»
+
+Peu à peu la vivacité de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe,
+et lui rendit la liberté de sa pensée. En entendant la chanson de
+Toporoo, son coeur gonflé se rompit, et des larmes abondantes la
+soulagèrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait
+dites à sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de
+honte et de remords. Aussitôt, sans hésiter et pour ainsi dire d'un seul
+bond, elle s'élança dans la chambre où priait encore Annetje, la prit
+entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps
+elles restèrent confondues dans une même étreinte.
+
+--Toi! ma soeur! rien que toi! s'écria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma
+tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pensée que l'esprit
+du mal y a jetée.
+
+--Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous désunir! renonçons à lui!
+Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre!
+Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa
+soeur mourante et désespérée? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des
+Sept-Douleurs, jurons de renoncer à lui!
+
+--Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe.
+
+--Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la
+sollicitent de sa miséricorde!
+
+En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza
+qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles!
+
+--Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix
+chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la
+ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère
+du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le
+bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier
+Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de
+portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le
+grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il
+est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de
+messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre
+les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du
+prince, gouverneur général des Pays-Bas.
+
+La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue
+ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables
+improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie
+primesautier.
+
+Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai
+de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier
+de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut
+exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur
+place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe
+dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la
+bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un
+goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de
+trop exagéré, même de nos jours.
+
+Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque
+consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement
+leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla
+d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour
+orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres
+qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment,
+qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le
+temps de dessiner.
+
+Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne
+rentraient chez elles que bien avant dans la nuit.
+
+Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif.
+D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe,
+ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des
+distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée
+fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr.
+
+Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du
+célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre
+peintre qui les avait imaginées.
+
+Enfin le grand jour arriva.
+
+Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque
+tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers
+lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de
+l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville.
+Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les
+compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent
+leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête
+de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours
+écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira
+son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout
+retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval
+de carton.
+
+Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite
+apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers
+saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son
+Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre.
+
+Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui
+présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient
+se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les
+Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui
+disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le
+lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du
+temps n'ont point dédaigné de rapporter.
+
+Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se
+rendre au palais qui lui avait été préparé.
+
+Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits
+dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui
+sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et
+surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que
+la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses
+épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu
+arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait
+un peu.
+
+A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des
+Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi
+parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans
+les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire.
+
+Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe:
+nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à
+sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du
+style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se
+tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait,
+en si peu de jours, improvisé tant de belles choses!
+
+--C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait
+d'art! répondit le magistrat.
+
+--Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà
+plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me
+font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le
+célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre
+célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle
+réception.
+
+--Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le
+retient en son hôtel.
+
+--Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand.
+
+Et, interrompant la marche du cortège, il se dirigea vers la demeure de
+Rubens avec une extrême vivacité et au milieu des acclamations de la
+foule, charmée de voir honoré si dignement le grand peintre dont elle
+était fière à tant de titres.
+
+Arrivé devant l'hôtel de Rubens, Ferdinand jeta les rênes de son cheval
+à un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de
+son cortège, il se fit conduire à l'appartement de Rubens. Ce dernier,
+à l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil où il se
+tenait à demi-couché; Ferdinand l'arrêta, lui prit la main, et le
+forçant à se rasseoir:
+
+--Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai
+vu trop souvent à la cour de Madrid, pour n'avoir point apprécié votre
+noble caractère. Je reviendrai vous visiter, si votre santé ne vous
+permet point de m'honorer de votre société pendant mon séjour à Anvers.
+Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fête admirable
+que vous avez inventée pour moi: j'appartiens, vous le savez, au
+programme de cette fête. Demain, je serai tout à l'ami.
+
+Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans
+suite, sans autre compagnie qu'un écuyer, il arriva chez Rubens, et
+visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'émotion
+que lui avait causée la visite du frère du roi avait opéré une crise
+heureuse dans la santé de Rubens, et fait disparaître son accès de
+goutte.
+
+Le prince avait annoncé en arrivant qu'il déjeunerait avec Rubens, et
+Rubens, avec un tact exquis, n'invita à ce repas que le seul Simon van
+Maast, qui entrait chez son ami au moment même de l'arrivée du prince.
+
+--Monseigneur, dit-il à ce dernier, tandis que le médecin restait tout
+étonné de voir son malade debout et guéri, permettez-moi de présenter à
+votre Altesse Royale le docteur van Maast.
+
+--Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens
+d'avoir prévenu mon désir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous
+que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller
+requérir de vous une faveur.
+
+--Une faveur! répéta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait
+que je suis humblement à ses ordres.
+
+--Voici messire Rubens guéri: il me fera l'honneur d'assister demain à
+un banquet que je compte offrir à la noblesse et à la bourgeoisie de la
+bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais
+les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'épidémie
+qui vient de ravager Anvers. Je connais votre désintéressement et votre
+savoir. Les Pays-Bas doivent être et sont fiers de posséder deux hommes
+tels que ceux dont je serre en ce moment la main.
+
+Au même instant Hélène Rubens entra accompagnée de ses enfants, et ma
+foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit à
+table.
+
+Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce déjeûner.
+Disons seulement qu'il fut digne de madame Hélène, qui l'avait ordonné,
+et que l'hospitalité flamande se déploya grande et glorieuse dans cette
+improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand.
+
+Quelque brillantes, quelque savamment ordonnées que soient de nos jours
+les fêtes publiques, peut-être restent-elles inférieures aux grandes
+solennités qui se célébraient dans les Pays-Bas au seizième siècle.
+
+Le banquet offert à la cité d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu
+dans la citadelle, transformée en salle de festin. Des draperies
+immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville,
+et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient
+quatorze cents tables.
+
+Autour de ces tables, disposées en deux cercles, et laissant au
+milieu d'elles une sorte d'arène, on avait élevé des gradins dont les
+amphithéâtres s'élevaient à douze ou quinze pieds au-dessus du sol;
+enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmontée d'un
+dais de même étoffe, chamarré de toutes parts de crépines et de galons
+d'or, on voyait la table destinée au prince, et dont le service ne se
+composait que de dix couverts.
+
+Dès le point du jour, la partie de l'estrade destinée au populaire fut
+envahie par une foule empressée, joyeuse, revêtue de ses habits de
+fête, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de
+quart-d'heure en quart-d'heure, des valets à la livrée du prince,
+chargés d'énormes paniers, et distribuant à ceux qui en voulaient,
+c'est-à-dire à tout le monde sans exception, des viandes froides et de
+la bière.
+
+Cependant, les tribunes réservées aux dames de la noblesse et de la
+bourgeoisie s'étaient elles-mêmes remplies. Dame Thrée et ses filles
+vinrent occuper les places qui leur étaient assignées près de la femme
+du bourgmestre.
+
+A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra,
+suivi de trois mille convives invités au banquet.
+
+Suivant l'usage, les héraults s'approchèrent du prince pour recevoir
+de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient
+prendre place à sa table.
+
+Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens!
+
+--Le chevalier Pierre-Paul Rubens! répétèrent trois fois les héraults.
+
+Un murmure de surprise et de joie s'éleva dans la foule.
+
+Le peintre célèbre s'avança avec modestie, et lorsqu'il salua le prince,
+en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes
+de l'assemblée et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand!
+attestèrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et
+rendaient fière la population anversoise.
+
+On attendait le second nom.
+
+--Mynheer Simon van Maast! dit le prince.
+
+--Mynheer Simon van Maast! crièrent les héraults de leur voix
+retentissante.
+
+Les mêmes acclamations qui avaient salué le nom de Rubens saluèrent le
+nom de Simon, qui se rendit près du prince.
+
+--Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du médecin et en le faisant
+monter près de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer
+en vous la science et le dévouement, comme j'honore en la personne du
+chevalier Rubens le génie de la peinture. Vous êtes tous les deux de
+grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous,
+Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonné, qui vous êtes
+fait un grand médecin à force de travail et de persévérance, vous venez
+de couronner une carrière honorable et illustre, en vous dévouant au
+salut de tous! Vous avez arrêté, seul, les progrès d'une épidémie
+funeste! Merci au nom des Pays-Bas!
+
+Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le
+prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect.
+
+Quand le calme se fut rétabli, Ferdinand dit à Simon:
+
+--Maintenant, à genoux, chevalier!
+
+Et tirant son épée, il l'en frappa légèrement sur les deux épaules, lui
+passa au cou une magnifique chaîne d'or qu'il détacha du sien, et donna
+l'accolade à Simon.
+
+Lorsque Simon releva la tête, ses premiers regards se tournèrent vers la
+tribune où se trouvait la famille Borrekens.
+
+Dame Thrée, absorbée par la grande scène qui se passait sous ses yeux
+pleins de larmes, Thrée, éperdue de joie et d'amour, tendait les bras à
+Simon.
+
+Elle ne voyait pas ses deux filles, pâles, mourantes et qui défaillaient
+à ses côtés.
+
+Il fallut pourtant qu'elle revînt bientôt avec elles au logis. Ce que
+l'on ne croyait d'abord qu'une émotion passagère et bien naturelle avait
+pris un caractère grave. La fièvre s'était déclarée avec violence, et
+dans les paroles entrecoupées des pauvres enfants se montraient déjà
+quelques symptômes de délire.
+
+Au milieu de la fête, Simon, prévenu par une lettre de Thrée, trouva
+moyen de quitter, sans être remarqué, la table du prince: ce fut au
+moment où le géant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arène réservée
+au milieu des tables; tournant gravement leur tête de dix pieds de haut,
+et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de
+toile, portée sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui
+tombent à terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son
+ventre se cachent une dizaine de Jonas occupés à faire mouvoir et à ne
+pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les évents du
+cétacé, et que dirige l'amour. De là des flots de peuple arrosés, des
+cris joyeux et des rires inextinguibles.
+
+Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans après la mort de
+Rubens, la ville d'Anvers élevait une statue à ce grand homme, et pour
+donner plus d'éclat à la solennité d'inauguration, renouvelait la fête
+dont Rubens avait inventé et exécuté le programme pour la joyeuse entrée
+du prince Ferdinand.
+
+Cette fête n'eût point été complète sans les exhibitions naïves que nous
+venons de décrire; sans les géants d'Anvers, la baleine, les chaloupes
+et les autres accessoires de la vieille fête flamande.
+
+Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville à la grande
+satisfaction de la foule au dix-neuvième siècle, comme au dix-septième,
+le jour du banquet donné à la ville d'Anvers par le prince Ferdinand.
+
+Seulement, le prince était oublié; le nom du peintre était plus
+populaire que jamais.
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ANNETJE ET AGATHE.
+
+Tandis que la fête continuait au milieu de l'enthousiasme des
+spectateurs à déployer ses pompes sans exemple jusqu'alors à Anvers,
+dame Thrée, assise au chevet de ses filles, s'efforçait de calmer
+la violence du mal qui les avait frappées et qu'elle attribuait aux
+émotions auxquelles Annetje et Agathe avaient été exposées imprudemment.
+
+Lorsque Simon fut accouru près d'elles, il resta épouvanté de la
+violence d'un accès aussi peu prévu et du désordre qu'il avait déjà
+produit en peu de temps.
+
+Après avoir attentivement étudié l'état des jeunes malades, il emmena
+Thrée dans la pièce voisine pour lui adresser quelques questions, et lui
+indiquer la nature des soins à donner aux enfants.
+
+Annetje et Agathe n'avaient point échangé entre elles un _seul_ mot
+depuis leur évanouissement.
+
+Assises l'une près de l'autre sur l'estrade de la fête, leurs regards
+pleins de larmes attachés sur Simon, elles tremblaient à la fois de
+douleur et d'amour, en voyant combien était noble et grand l'objet de
+leur passion insensée.
+
+Les yeux d'Agathe, en se portant avec jalousie sur Annetje, s'arrêtèrent
+sur sa mère. A cette vue, elle put à peine réprimer le cri prêt à sortir
+de sa poitrine, serra convulsivement la main de sa soeur, et folle,
+éperdue, d'un mouvement de la tête, lui montra Thrée, sur la belle
+physionomie de laquelle resplendissaient les caractères les moins
+incontestables de l'amour et les enivrements d'une joie sans bornes.
+
+Annetje se cacha le visage dans ses mains, et toutes les deux elles
+perdirent connaissance.
+
+Quand Simon et Thrée se furent, comme nous l'avons dit, éloignés, Agathe
+passa son bras défaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son
+front brûlant ses lèvres plus brûlantes encore:
+
+--Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit sévèrement! Ah!
+cet amour insensé qui avait jeté entre nous la haine et la discorde, il
+faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus
+de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'étouffer! Mais, je
+le sens, la mort seule l'anéantira, n'est-ce pas?
+
+--Oui, la mort seule! répéta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un
+geste qui puisse nous trahir! Tout à l'heure, je suivais du regard Simon
+et ma mère! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre
+aïeul qui sont venues éveiller dans notre coeur des espérances
+insensées, et qui nous ont rendues coupables, c'est à notre mère
+qu'elles s'adressaient!
+
+--Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu'à la
+fin de notre sacrifice!
+
+En ce moment, Simon et Thrée rentrèrent, et la volonté des deux soeurs
+parvint, non pas à diminuer leurs souffrances, mais du moins à les faire
+paraître moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner à
+la fête où son absence eût paru singulière, confia les jeunes filles à
+la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit
+dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa à
+ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et maître Bob se coucha
+silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une
+cariatide.
+
+Toporoo, après avoir préparé les boissons prescrites par Simon, vint les
+présenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, où il se mit
+à murmurer à mi-voix une chanson, comme eût fait une nourrice pour
+endormir son enfant malade.
+
+Tout à coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et
+lui dit tout bas d'écouter les paroles que disait Toporoo, sur l'air
+plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois.
+
+Voici ce qu'il disait:
+
+ Elle était jeune, elle était belle;
+ Nulle ne l'égalait dans les bois,
+ Quand plus indomptable que le puma,
+ Son arc à la main, son carquois sur les épaules,
+ Elle faisait plier à peine la tige des hautes herbes,
+ Sous son pied plus léger que le pied de la biche,
+ Elle dort maintenant sous les hautes herbes,
+ Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitté son vieux père?
+ Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonné son frère,
+ Et cet autre compagnon fidèle de son enfance,
+ Son frère naguère sa seule tendresse?
+ Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes?
+
+ Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille.
+ Elle s'est dit: Il est grand, il est généreux,
+ Mais ne fût-il ni grand, ni généreux,
+ Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime,
+ Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.
+
+ Il lui dit: Fille des bois, je ne puis t'aimer.
+ J'ai laissé dans mon pays un autre amour,
+ Rien ne peut me l'ôter de l'âme, c'est ma douleur et c'est ma vie.
+ Elle leva les yeux au ciel et disparut dans les ténèbres.
+ Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.
+
+--Toporoo a deviné notre secret, murmura Annetje.
+
+--Eh bien! faisons comme la jeune fille, mourons, ma soeur!
+
+--Oui, reprit Annetje, mais mourons sans que ni Simon, ni notre sainte
+et bonne mère puissent deviner notre fatal secret, sans que rien ne
+trouble la sérénité de leur bonheur.
+
+Agathe poussa un gémissement.
+
+--Est-ce donc moi qui dois t'exhorter au courage? moi qui partage tes
+douleurs!
+
+En ce moment Toporoo fit entendre quelques accords de l'instrument
+bizarre qui servait à l'accompagner, et il chanta:
+
+ La jeune fille aime aux cieux!
+ Au ciel il n'y a ni jalousie ni haine!
+ Il y a de l'amour pour satisfaire chaque amour!
+ La jeune fille aime aux cieux.
+
+ La jeune fille aime aux cieux!
+ Elle s'est dit: Ici-bas les douleurs et les sacrifices!
+ Là-haut la fidélité qui ne finit jamais!
+ La jeune fille aime aux cieux!
+
+Peu à peu l'effet des boissons préparées par l'Indien et la monotone
+régularité de son chant finirent par faire tomber les deux soeurs dans
+ce sommeil vague et pourtant plein de visions que produit la fièvre. A
+travers ce sommeil elles entendaient la voix de Toporoo, et croyaient
+voir la jeune Péruvienne, sa malheureuse soeur, se pencher sur elles et
+leur dire à voix basse:
+
+--Je l'ai aimé comme vous, comme vous je l'ai aimé jusqu'à mon dernier
+soupir! Mais il n'a point vu couler une seule de mes larmes! Mais il n'a
+point entendu un seul soupir s'échapper de ma poitrine. Dans mon amour,
+je n'ai pas voulu lui donner le remords de ma douleur!
+
+Le lendemain matin, quand les jeunes filles s'éveillèrent, l'Indien
+se tenait encore assis à la même place et dans la même attitude. Il
+s'approcha silencieusement d'elles, interrogea leur pouls, et fit signe
+à Drinck de le suivre. Le gros chien s'étira paresseusement, secoua ses
+oreilles et suivit Toporoo; maître Bob s'était élancé sur son dos, et
+Psylla, encore engourdie, se tenait enlacée autour de son cou en guise
+de collier.
+
+Les jeunes filles s'agenouillèrent devant l'image de Notre-Dame d'Anvers
+et prièrent avec ferveur. Elles cherchèrent ensuite, en baignant leur
+visage d'eau fraîche, à faire disparaître la trace des larmes qu'elles
+venaient encore de répandre, s'embrassèrent et se tinrent quelques
+instants convulsivement serrées dans les bras l'une de l'autre. Puis
+elles descendirent près de leur mère, qui se disposait à se rendre près
+d'elles, et qu'avait retenue, jusqu'alors, la crainte de troubler leur
+sommeil.
+
+On peut juger de la joie de Thrée, en voyant calmes et debout, quoique
+pâles encore, ses deux filles si gravement indisposées la veille.
+
+--Chères imprudentes, leur dit-elle, pourquoi vous lever ainsi au point
+du jour quand vous êtes souffrantes?
+
+--Nous ne le sommes plus! répondit Agathe en souriant.
+
+--Et puis, nous voulions vous accompagner à la messe, ajouta Annetje.
+
+--Ne devons-nous point des remerciements à Dieu pour la journée d'hier?
+interrompit avec amertume Agathe, dont Annetje serra la main.
+
+Elles se rendirent toutes les trois à l'église, et toutes les trois
+prièrent avec ferveur.
+
+Quand elles furent de retour au logis, dame Thrée, dont l'émotion était
+visible, s'assit, et prenant la main de ses filles qu'elle attira
+doucement à elles:
+
+--Mes enfants, leur dit-elle, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.
+
+--Annetje échangea un regard avec sa soeur, qu'elle vit pâlir. Prête à
+manquer de courage elle-même, elle sentit son coeur se briser.
+
+--Allez! nous savons votre secret, ma mère, lui dit-elle en cachant son
+visage dans le sein de Thrée et en attirant dans ses bras Agathe. Simon
+vous aime et vous l'aimez! Que la bénédiction du Ciel descende sur votre
+mariage!
+
+--Merci! mes enfants, dit Thrée, en les couvrant de baisers. Cependant,
+si cette union devait vous coûter un regret, un chagrin...
+
+--Soyez heureuse, mère! reprit Agathe, qui s'était remise de son
+trouble. Pouvons-nous demander autre chose à Dieu? Simon n'est-il pas
+déjà un père pour nous? Ne lui devons-nous point la santé et la vie?
+ajouta-t-elle avec ironie.
+
+--Oui, soyez heureuse, mère! vous dont la vie n'a été pour nous, depuis
+notre naissance, qu'un dévouement de tous les instants.
+
+--Et maintenant, interrompit Agathe, viens, Annetje. Allons embrasser
+Simon et le féliciter.
+
+Elle entraîna sa soeur dans le jardin pour empêcher sa mère d'entendre
+les sanglots qu'elles ne pouvaient plus réprimer.
+
+Tandis qu'elles se réfugiaient dans la partie la plus touffue d'un
+bosquet, derrière un grand massif d'arbres, elles entendirent Toporoo
+qui de sa voix monotone et lente, chantait l'air qu'il leur avait dit la
+veille:
+
+«La jeune fille aime aux cieux!»
+
+--Viens, dit Agathe à sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre
+sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu'à la
+lie!
+
+Toutes les deux s'élancèrent vers le pavillon et se jetèrent dans les
+bras de Simon, en lui disant à travers leurs sanglots: Mon père! mon
+père!
+
+Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens,
+du mariage de dame Thrée avec Simon. La nouvelle en fut annoncée
+officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publiés
+à l'église paroissiale, et dame Thrée ne sortit plus de sa maison que
+pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle
+vivait dans la retraite la plus austère, et ne recevait personne, pas
+même ses amis les plus intimes.
+
+Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les
+préparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent être modestes
+et dépourvues de la pompe et des fêtes sans nombre qui signalent le
+mariage d'une jeune fille.
+
+A cette époque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la
+Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les
+jours de grande solennité. Il en est de même des belles argenteries
+transmises de génération en génération, et du magnifique linge de table
+damassé, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fées. La
+vaisselle plate ne sort que ces jours-là des armoires de chêne qui la
+renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire,
+on travaille quinze jours à faire les préparatifs d'un repas de famille,
+et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place.
+
+Annetje et Agathe s'occupèrent de ces détails avec une activité fébrile.
+Elles y mettaient l'ardeur et le dévouement des martyrs, et parvinrent,
+par leur gaîté menteuse, à tromper leur mère et van Maast lui-même.
+
+La seule consolation qu'elles eussent, c'était, la compassion
+mystérieuse de Toporoo, qui s'associait à toutes leurs douleurs, et
+trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces
+pénibles épreuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu
+qu'il s'en montrât le fidèle confident.
+
+Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu à soutenir la force des
+deux pauvres enfants. Exaltées d'ailleurs par le désespoir même de leur
+sacrifice, elles n'agissaient qu'à travers une surexcitation nerveuse.
+En les examinant avec attention, il eût été facile à Thrée de lire leur
+désespoir sous leur fausse gaîté; leur pâleur, la teinte bistrée qui
+commençait à s'étendre sous leurs yeux n'eût point échappé à leur mère
+en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais
+l'amour et ses joies un peu égoïstes s'étaient trop emparés de cette
+âme naïve pour lui laisser possible un sentiment d'inquiétude. Rien ne
+troubla donc la félicité immense qui s'était emparée d'elle tout entière
+et sans réserve.
+
+Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent
+trahi leur désespoir, sans que leur mère eût rien soupçonné de leur
+fatal secret. Dès quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de
+la famille Borrekens arrivèrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils
+trouvèrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fête.
+
+Simon et le vieillard se levèrent gravement à leur arrivée pour recevoir
+leurs félicitations.
+
+Rubens embrassa Simon avec une tendresse toute fraternelle:
+
+--Vous voici désormais heureux, mon ami! lui dit-il.
+
+--Oui, mon cher Rubens, répondit Simon; oui, je suis heureux; je crois
+à mon bonheur! Vous m'avez dessillé les yeux, et vos sages conseils ont
+chassé de mon âme les funestes pensées qui l'obsédaient. Je m'abandonne
+sans défiance à l'avenir, et je me sens aimé plus que je n'aime,
+peut-être! Quelle que soit l'étendue de ma tendresse pour Thrée, il ne
+peut m'être donné d'atteindre la sublimité de l'amour et du dévouement
+de cette créature angélique.
+
+Et cependant, Rubens, je suis triste et inquiet! Au milieu de mon
+bonheur, je sens la main de la fatalité s'étendre mystérieusement sur
+moi; son ombre sinistre glace mon coeur.
+
+--Enfant! interrompit Rubens. Folle imagination, toujours ingénieuse
+à se créer des chimères! Regardez, et dites-moi si vous n'êtes pas
+coupable de vous livrer à de pareilles folies!
+
+En ce moment, dame Thrée entrait, accompagnée de ses deux filles.
+
+Elle avait quitté ses vêtements de veuve et portait le costume frison
+dans toute son élégante simplicité. Un cap-oor d'une valeur extrême et
+d'un goût exquis couronnait son beau front; l'ovale pur de son visage se
+dessinait au milieu des flots de dentelles du voile qui retombait sur
+ses épaules; enfin une sorte de veste en damas de soie verte, brodée de
+même couleur, laissait voir ses bras admirables, et dessinait sa taille
+que faisait valoir encore une jupe fort large de même étoffe. Cette jupe
+descendait un peu moins bas que la cheville, de façon à faire valoir un
+petit pied enfermé dans un soulier de soie à larges boucles d'or.
+
+Quelque simple que fût ce costume, qui n'était autre que celui de toutes
+les bourgeoises de la Frise, il formait avec les vêtements noirs et
+hermétiquement fermés que Thrée portait d'habitude un contraste plein de
+charmes.
+
+Elle s'avança vers Rubens et ceux qui l'accompagnaient, leur fit une
+révérence profonde, tendit la main en rougissant à Simon et se réfugia
+entre ses deux filles. Simon s'approcha des deux jumelles:
+
+--Mes enfants, leur dit-il, Dieu qui m'entend m'est témoin que je
+mettrai tous mes efforts à vous tenir lieu du père que la volonté divine
+vous a enlevé avant que vous fussiez nées. Si mon bonheur avait dû vous
+coûter une seule larme...
+
+--Il ne me cause que de la joie, mon père, interrompit Agathe, pâle et
+cependant les joues enflammées par une ardente rougeur! Que Dieu bénisse
+votre union comme nous la bénissons! N'est-ce pas, ma soeur?
+
+Annetje voulut répondre, mais la voix expira sur ses lèvres, et elle ne
+put faire qu'un signe d'assentiment.
+
+--Allons! c'est assez nous attendrir, s'écria Rubens. Voyons, mes
+enfants, que l'un de vous me donne la main, que l'autre en fasse de même
+pour Simon, et que mynheer Borrekens ouvre la marche avec dame Thrée.
+
+Celle-ci s'enveloppa dans les plis d'une longue faille de soie noire,
+et le petit cortège sortit de la maison de mynheer Borrekens, pour se
+rendre silencieusement à la paroisse voisine. L'obscurité commençait à
+peine à se dissiper dans les rues: des ombres épaisses remplissaient
+encore la nef de Saint-Jacques et la chapelle latérale, dans laquelle
+devait se célébrer le mariage. A cette époque, surtout, les mariages de
+veufs ou de veuves avaient lieu sans aucune espèce d'apparat, le matin
+de très bonne heure et presque avec mystère.
+
+Il n'y avait donc dans la chapelle qu'un vieux prêtre, confesseur de
+dame Thrée, et deux diacres indispensables à l'accomplissement des rites
+ecclésiastiques.
+
+Le mariage fut consacré à la clarté tremblotante des cierges et au
+milieu de l'église déserte: on n'entendait que la voix cassée du vieil
+officiant, les répons graves des diacres et le bruit de leurs pas
+sur les dalles de marbre de l'autel. Le vieillard adressa une courte
+exhortation aux mariés, et célébra ensuite la sainte messe.
+
+C'était, je vous l'assure, une cérémonie faite pour émouvoir même des
+indifférents, que cet acte solennel de la vie qui s'accomplissait avec
+tant de simplicité et de majesté à la fois!
+
+Annetje et Agathe, abîmées dans leur douleur, purent pleurer sans que,
+du moins, on vît leurs larmes.
+
+Au moment du départ, elles relevèrent leurs têtes brûlantes qu'elles
+avaient jusque-là tenues cachées et appuyées sur leur prie-Dieu: elles
+reprirent silencieusement, avec le cortège, le chemin du logis.
+
+La table se trouvait dressée dans la salle à manger, et fut servie comme
+par enchantement, grâce à l'activité de la vieille Juive.
+
+Après un déjeuner qui se passa gravement, et sans rien de la gaîté
+ordinaire d'un repas flamand, on se leva de table; Rubens et les trois
+autres témoins prirent congé des nouveaux mariés et de leur famille.
+
+Annetje et Agathe vinrent s'agenouiller devant leur mère et devant
+Simon. Thrée les pressa sur sa poitrine.
+
+Simon l'imita et leur dit:
+
+--Que Dieu m'entende et m'exauce! chères enfants! qu'il vous comble de
+ses bénédictions, et vous donne le bonheur dont vous êtes si dignes.
+
+Les jeunes filles se retirèrent, et Thrée considéra quelques instants,
+en silence et avec attendrissement, Simon qui lui tendit les bras!
+
+--Oh! dit-elle avec transport, me voici à jamais heureuse! Je défie le
+sort maintenant, mon noble Simon!
+
+Tandis qu'elle parlait ainsi, les jeunes filles traversaient en
+pleurant, le jardin, et Toporoo chantait de sa voix plaintive:
+
+ La fille du Pérou, la fille au visage d'or,
+ Se penche sur les nuages du ciel.
+ Elle se dit: Comme moi, elles savent souffrir,
+ Mais, comme moi, elles savent aimer!
+ Le bonheur est au ciel!
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LA VOCATION.
+
+Quelque chaste que fût la vie de la famille flamande à l'époque où se
+passaient les événements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle
+manquait peut-être un peu de cette réserve extrême que nous avons dû
+donner à nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne soupçonnant
+point le mal, elle n'y mettait point de façon, et se laissait aller
+naïvement à son bonheur. Nos pères, ces pieux chefs de famille, aimaient
+les chansons grivoises et trouvaient matière à rire sur des choses dont
+la réalité leur eût presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent
+bien moins scrupuleux quant à la réalité, on regarderait comme un acte
+de mauvais goût de fredonner un seul de ces vieux refrains.
+
+Ce court préambule n'était point inutile pour que l'on comprît bien les
+douleurs sans cesse renouvelées des deux pauvres jeunes filles. Thrée,
+heureuse au delà de toute expression, ne cherchait point à cacher ce
+bonheur, et s'y livrait avec abandon; la félicité entourait de son
+auréole son beau visage et lui donnait un éclat admirable. Simon
+lui-même n'avait pu garder sa tristesse en présence de tant d'amour.
+Lorsqu'il venait de retrouver sa femme après une journée consacrée à
+l'étude et à la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure
+sévère s'épanouir et son pas se hâter dès qu'il apercevait Thrée qui,
+sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'était un baiser qu'il
+donnait aux deux joues que lui présentait sa femme; et puis c'était
+quelque bonne parole qui sortait de ses lèvres naguère silencieuses. Un
+doux éclat animait ses yeux: après tant d'isolement et de fatigue,
+il éprouvait le besoin de ces épanchements intimes, de ces tendres
+causeries qui délassent si bien d'un rude travail!
+
+Annetje et Agathe assistaient à toutes ces scènes de bonheur: elles
+souriaient quand leur mère souriait, elles s'efforçaient de se montrer
+gaies comme Thrée et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur
+visage se couvrait chaque jour d'une pâleur plus maladive, et qu'elles
+se rendaient à l'église avec plus d'assiduité encore que par le passé.
+Là, du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en liberté répandre
+des larmes avec des prières.
+
+Six à huit mois s'écoulèrent ainsi sans éveiller l'inquiétude de
+Thrée, absorbée dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commença
+à s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en
+ouvrit à Simon, qui lui-même partageait déjà les craintes de sa femme.
+
+Un matin, de bonne heure, Thrée vint trouver les deux jeunes filles dans
+leur chambre. Elles étaient levées, priaient devant une image de la
+Vierge, et étaient tellement absorbées par leur prière, qu'elles
+n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur
+mère qui s'agenouillait derrière elles.
+
+Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevèrent, Thrée les
+attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse:
+
+--Chères enfants, leur dit-elle, malgré vos efforts pour me le cacher,
+je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette
+souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez,
+votre bonheur m'est plus précieux que la vie!
+
+--Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mère? reprit Annetje.
+N'êtes-vous pas heureuse, et, par conséquent, ne le sommes-nous pas?
+
+--Mais cette pâleur? mais les larmes qui, même en ce moment, remplissent
+vos yeux et que vous cherchez en vain à retenir?
+
+--Mère, répondit Agathe après un assez long silence, mère, oui nous
+avons un chagrin! Nous sommes dévorées par un désir, mais nous n'osons
+vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger.
+
+--Méchantes, petites ingrates, qui doutez de votre mère! s'écria Thrée
+en les entourant encore davantage de ses bras, parlez et parlez vite!
+
+--Ce que nous avons à vous dire, mère, est bien grave. Voici plusieurs
+mois que nous y réfléchissons. Nous avons prié, chaque jour, Dieu de
+nous éclairer.
+
+--Mais parlez, parlez, au nom du Ciel! vous m'effrayez!
+
+--Ma mère, nous voudrions consacrer notre vie au Seigneur; nous
+voudrions entrer en religion.
+
+--Mais cela n'est pas possible! Vous me dites cela sans y avoir songé.
+Mes enfants! me quitter! Vous séparer de votre mère! Abandonner cette
+maison où vous êtes nées pour aller vous enfermer dans un cloître! Oh
+cela n'est pas possible!
+
+--Notre premier devoir est de vous obéir, ma mère. La crainte de vous
+affliger nous avait empêchées jusqu'à ce jour de vous faire connaître
+la vocation que Dieu a mise dans notre coeur. Si nous vous l'avons
+confessée, c'est que vous nous l'avez ordonné, ma mère.
+
+--Me quitter, m'abandonner! Comment une pareille idée a-t-elle pu vous
+venir? Oh! je mourrais de désespoir s'il me fallait me séparer de vous!
+Vous le savez bien! Allons, laissons-là ces idées folles! Que personne
+que moi n'en sache rien! Votre grand-père en mourrait de douleur, et
+Simon, celui que Dieu vous a donné pour remplacer votre père, Simon en
+serait aussi malheureux que moi.
+
+--Rassurez-vous, ma mère, reprit Agathe avec fermeté, tandis qu'Annetje
+pleurait dans le sein de sa mère; rassurez-vous, nous serons ici les
+seules à souffrir.
+
+--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande à genoux, mes
+enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de
+votre famille aussi bien qu'au fond d'un cloître!
+
+--Dieu nous a appelées à lui! murmura Annetje.
+
+--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe.
+
+Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants
+l'air frais qui venait frapper son visage.
+
+--Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle
+résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez,
+je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez
+votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre
+résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué
+Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous
+éclairer!
+
+Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa
+femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent
+la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté,
+Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne
+paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde
+enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement,
+hélas! le désespoir.
+
+Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener
+dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi,
+suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo,
+aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre
+ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait
+à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles.
+I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les
+consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans
+l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait
+que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement,
+exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin,
+revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter.
+
+Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions
+imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez
+leur mère.
+
+Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait
+plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant
+qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de
+ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés
+tous les objets qui composent une layette de nouveau-né.
+
+En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle
+ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des
+joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient
+jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles.
+
+Pendant quelques minutes, elles restèrent là, debout et tremblantes,
+sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur
+présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les
+deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux
+devant elle.
+
+--Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en
+larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous
+nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation
+que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse.
+Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre
+existence au culte du Seigneur.
+
+--Ah! dit Thrée, vous ne savez point le désespoir que vous me causez!
+Que voulez-vous que je devienne sans vous?
+
+--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mère, reprit Agathe. Il vous
+tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de
+consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les
+yeux vers la layette à laquelle travaillait sa mère.
+
+Thrée jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernière
+parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais
+elle repoussa cette pensée comme impossible et folle!
+
+--Puisque vous le voulez, dit-elle, allez vous-mêmes annoncer à votre
+grand-père le cruel dessein que vous avez arrêté. Je ne me sens point
+le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent à votre
+départ, je vous réponds d'obtenir de votre beau-père qu'il ne s'oppose
+point à la résolution que vous avez prise.
+
+Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigèrent
+vers le jardin où se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et,
+comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable.
+
+--Ma soeur, dit Annetje en arrêtant Agathe, ma soeur, je n'oserai
+jamais!
+
+--Viens, ne manquons pas de courage à cette heure suprême! Viens!
+
+--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer.
+
+--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer à souffrir ce que
+nous souffrons depuis un an! Je préfère la mort! N'es-tu donc pas comme
+moi? Ne sens-tu pas mille pensées funestes s'éveiller dans ta tête,
+allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments
+où le désespoir me ferait blasphémer contre la volonté divine! Il y va
+du salut de mon âme. Allons, viens!
+
+--Ah! vous voici, mes chères filles, dit le vieillard de sa voix
+chevrotante, et du plus loin qu'il les aperçut. Venez vous asseoir à mes
+côtés! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est pâle et l'autre a les
+yeux pleins de larmes! Quel chagrin éprouvez-vous donc?
+
+--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon père!
+
+--Ce serait la première fois de votre vie, vous qui êtes mon bonheur!
+
+--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje.
+
+Agathe saisit la main de sa soeur et la retint près d'elle.
+
+--Mon père, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent
+des Soeurs Clairisses de Malines.
+
+--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris.
+
+--Nous désirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite.
+
+Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hâta d'ajouter:
+
+--Nous avons le consentement de notre mère, si vous nous accordez le
+vôtre.
+
+--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit
+mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mère.
+
+Il se rendit, en effet, près de Thrée, et revint quelques instants
+après, pâle et se soutenant à peine.
+
+--Votre mère m'a tout dit! Puisque vous n'êtes plus heureuses près de
+moi, dans la maison où vous êtes nées; puisque vous voulez que je meure
+sans vous voir au chevet de mon lit funèbre, partez! Demain votre
+beau-père vous conduira à Malines, et vous entrerez au couvent des
+Soeurs Clairisses.
+
+--O mon père! rétractez ces paroles sévères; dites-nous que vous nous
+pardonnez! dites-nous que votre bénédiction nous suivra dans notre exil!
+murmura Annetje.
+
+Le vieillard fondit en larmes.
+
+--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'écria-t-il, à travers
+ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma
+mort!
+
+A deux jours de là, une voiture attendait à la porte de la maison de
+mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppées de grandes
+failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje
+fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe était brillant d'une lumière
+fiévreuse. Sur le seuil, éclataient en sanglots Thrée et le pauvre
+Borrekens.
+
+Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur
+de la famille, vieux moine aux traits vénérables, s'assit à ses côtés,
+et la lourde machine, qui n'était autre chose qu'un chariot recouvert de
+cuir, se mit brusquement en marche.
+
+Disons, en passant, que cette voiture appartenait à Rubens qui l'avait
+prêtée pour le voyage à Malines. A cette époque, Anvers ne comptait
+point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la
+route d'Anvers à Malines: c'était les seuls moyens de communication qui
+existassent entre les deux villes.
+
+Pressées l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main
+et priaient tout bas. Simon se laissait aller à ses rêveries et à sa
+douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants
+qui allaient à jamais s'ensevelir dans un cloître?
+
+Le moine disait son bréviaire.
+
+Le soir commençait à envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrêta
+devant un grand édifice, sévère de lignes et sombre d'aspect.
+
+--Nous voici arrivés! dit Simon de sa voix douce.
+
+Les jeunes filles tressaillirent.
+
+Simon, après un moment de silence, ajouta:
+
+--Ecoutez-moi, chères enfants, écoutez la voix d'un ami, d'un père! Si
+vous éprouvez la moindre hésitation, si vous ne sentez pas la main de
+Dieu qui vous pousse irrésistiblement vers la vie monastique, étouffez
+un vain sentiment d'orgueil, songez à votre mère qui pleure dans votre
+chambre déserte! Songez à votre grand-père, pauvre vieillard, à qui
+vous avez enlevé la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre
+présence.
+
+Annetje ne put empêcher ses larmes de couler; Agathe laissa échapper un
+soupir.
+
+--Dieu n'est-il point partout, près du fauteuil d'un vieillard
+malheureux comme dans un couvent? continua Simon.
+
+--Mes enfants, dit le vieux moine, écoutez la voix de votre beau-père!
+si quelque motif humain et non la volonté divine vous porte à prendre le
+voile.
+
+--Allons, un bon mouvement! s'écria Simon. Ramenez la paix et le bonheur
+à la maison paternelle.
+
+Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les
+siennes comme pour mieux les retenir.
+
+Elles se dégagèrent vivement.
+
+--Dieu nous appelle! s'écria Agathe. Viens, ma soeur!
+
+En achevant ces mots, elle se précipita hors de la voiture, sans
+attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit,
+quoique avec moins de résolution; le moine descendit à son tour et
+agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit
+tristement dans le cloître, et fut répété par cent échos confus. Une
+vieille tourière vint ouvrir.
+
+--A la vue du moine elle fit une profonde révérence, et après avoir
+échangé avec lui quelques mots à voix basse, elle l'introduisit et elle
+introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide,
+dont les murs étaient couverts complètement par des boiseries de chêne.
+Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tête de mort étaient
+les seuls objets qu'on vît dans cette pièce d'un aspect lugubre.
+
+Il n'y avait d'autres sièges que des bancs en bois de chêne comme le
+revêtement des murs;
+
+Quelques minutes s'écoulèrent et l'abbesse parut enfin.
+
+C'était une vieille femme à l'aspect sévère, courbée par l'âge, et qui
+ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une
+profonde révérence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur
+sur les jeunes filles.
+
+Le moitié emmena l'abbesse près de la fenêtre et eut avec elle une
+conférence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de
+tenir les yeux attachés sur les deux soeurs. L'entretien terminé, elle
+s'avança lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de
+son bâton.
+
+--Mes filles, leur dit-elle de sa voix cassée, vous êtes bien jeunes
+pour avoir pris irrévocablement une résolution aussi grave. Vous avez
+dix-sept ans à peine! songez que votre existence peut être longue
+encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en
+portant les yeux autour d'elle, serait bien austère pour celles dont
+la vocation ne se trouverait point véritable. Nous étudierons votre
+vocation. Mon père, bénissez ces jeunes filles.
+
+Le vieux moine étendit la main sur la tête d'Annetje et d'Agathe, qui
+étaient tombées à genoux, et il s'éloigna vivement ému.
+
+Simon van Maast le suivit le coeur brisé et les yeux pleins de larmes.
+
+Quelques instants après, Annetje et Agathe entendaient la porte du
+cloître qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les séparait à
+jamais de leur famille.
+
+Il était une heure avancée dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une
+vive agitation régnait au logis, et une sage-femme se trouvait installée
+dans la chambre de dame Thrée.
+
+--Mon fils! s'écria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperçut son
+gendre, c'est Dieu qui vous ramène et qui vous a inspiré la pensée de
+revenir ce soir.
+
+--Votre femme vient d'être prise de douleurs qui semblent annoncer une
+prochaine délivrance.
+
+Simon s'élança dans la chambre de Thrée. Au moment où il entrait, il
+entendit la voix de Toporoo qui chantait:
+
+ Pourquoi sommes-nous les seuls,
+ Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
+ Toi qui es au ciel, ô belle fille du Midi!
+ Et vous autres, pâles filles du Nord!
+ Et moi, moi qui gémis sur la terre étrangère!
+ Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent!
+ Pourquoi sommes-nous les seuls,
+ Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
+ Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel!
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA FIN.
+
+L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu
+faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations
+religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se
+nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus,
+et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes.
+
+Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur
+beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir
+dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de
+pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les
+entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque
+les forces humaines.
+
+Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa
+tendresse habituelle.
+
+Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures,
+les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les
+rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si
+frêle des deux jeunes filles. Loin de là, ces enfants, privées des soins
+et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère
+et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire
+pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence.
+
+Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de
+leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans
+qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient
+laissés à Anvers.
+
+La règle le voulait ainsi.
+
+Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat.
+
+L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en
+silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient
+debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête
+inclinée.
+
+--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente,
+froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler
+pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre
+sainte maison?
+
+Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme:
+
+--Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce.
+
+--Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation?
+
+--Oui, ma mère!
+
+--La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me
+trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes!
+
+Elles gardèrent le silence.
+
+--Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre
+ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère
+spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous
+une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point
+encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le
+voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux
+vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et
+je n'ai que faire en ce cas de votre secret.
+
+Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta
+sévèrement:
+
+--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais
+interrogée. Ecoutez mes ordres:
+
+Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est
+d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour
+laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra
+plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au
+Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le
+souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter
+vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous
+avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette
+maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine
+au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans
+votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte!
+Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu
+du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au
+cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le
+souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos
+bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie
+vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons
+le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes
+servantes.
+
+Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna
+sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux.
+
+Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et
+les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter
+leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles
+étaient arrivées au couvent.
+
+Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage
+d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe.
+
+Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse
+avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put
+réprimer son attendrissement:
+
+--Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un
+peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la
+joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi
+ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que
+votre départ a laissé derrière vous!
+
+Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées
+autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se
+mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes
+voyageuses, ne leur en était pas moins agréable.
+
+Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis
+que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire:
+
+--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur
+bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant
+ma mère et mon pauvre vieux grand-père!
+
+--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe.
+Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la
+force de les vaincre.
+
+Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu,
+et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée
+par l'hiver.
+
+Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les
+airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on
+vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer
+la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait
+cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en
+tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante
+sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta
+immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la
+neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt
+elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait
+le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs
+cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se
+trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux
+aveuglés, comme lui, par la neige.
+
+Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La
+neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans
+le lit de glace amoncelé sur le sol.
+
+Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à
+terminer.
+
+Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui
+elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées
+silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main
+de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui
+annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions,
+Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie,
+tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur
+l'épaule de sa soeur.
+
+Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser
+les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de
+neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les
+roues qui ne tournaient que lentement!
+
+Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par
+Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre
+la porte principale de la maison.
+
+--Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce
+pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues
+en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre
+reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible
+voyage.
+
+Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude,
+étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui,
+et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une
+légèreté pleine de joie et de trouble.
+
+Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un
+peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel.
+
+A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée.
+
+--Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents
+autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast.
+
+--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point,
+laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise.
+
+Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se
+prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation
+dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours.
+
+Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant
+des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la
+maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait
+entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit.
+Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au
+milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de
+gagner le corps principal du logis.
+
+A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva
+jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou
+plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone.
+
+Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo:
+c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il
+disait:
+
+ Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
+ Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares.
+ Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
+ Le bonheur que vous nous donnez est payé!
+ Oui, il est payé par le désespoir!
+
+ Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
+ Il y a dans le ciel un ange qui pleure:
+ Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu;
+ Un ange qui échangerait les félicités célestes
+ Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus,
+ Pour obtenir de vous une seule de vos caresses,
+ Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez,
+ Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras!
+ Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher!
+
+ Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie,
+ Vous ne savez pas que le malheur,
+ Oui, que l'exil et le malheur
+ Sont déjà votre ouvrage fatal!
+ Puisse le sort détourner de vous l'expiation,
+ La juste expiation des malheurs que vous avez causés!
+ Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
+ Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares!
+
+--Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi
+cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle
+donc?
+
+Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes
+de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme
+et les paroles de sa chanson:
+
+ Avez-vous du courage? Il vous en faut!
+ Demandez à la jeune fille au visage d'or,
+ Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit,
+ Se penche sur moi, pour me dire
+ Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre!
+ Avez-vous du courage? Il vous en faut!
+
+ Le courage vient du Ciel,
+ Et cependant la fille au visage d'or,
+ Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel!
+
+Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion,
+Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main
+tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte
+d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère.
+
+De là, elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent
+avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par
+la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense
+cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier.
+
+Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et
+contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son
+sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses
+genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que
+tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète
+que celle d'Annetje et d'Agathe.
+
+Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient
+l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le
+sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables
+joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa
+jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits
+l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec
+ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en
+temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait
+en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait
+sur les genoux de mynheer Borrekens.
+
+Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine
+palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées,
+regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident
+frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir.
+
+Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le
+berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança
+sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx.
+
+En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour
+de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait
+devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et
+mendier de lui un regard et une caresse.
+
+Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse
+l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et
+baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du
+berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps
+les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle
+venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait
+profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant
+l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en
+bégayant des mots tendres et confus.
+
+Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui
+pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle
+poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre
+du parloir.
+
+A ce bruit, Simon s'élança et trouva les deux soeurs défaillantes au
+seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les déposa près du
+foyer, et, secondé par dame Thrée, il s'efforça par les soins les plus
+tendres de les rappeler à la vie.
+
+Annetje reprit connaissance la première, et fondit en larmes lorsqu'elle
+se trouva, en rouvrant les yeux, dans les bras de sa mère.
+
+Quand, à son tour, Agathe entr'ouvrit la paupière, Annetje passa le bras
+autour du cou de sa mère, et toutes les trois, confondues dans la même
+étreinte, elles mêlèrent leurs larmes et leurs caresses.
+
+--Vous revoir! vous revoir après tant d'absence! murmurait Annetje; ma
+mère, ma bonne mère!
+
+--Ah! le courage me manquera pour vous quitter encore une fois! s'écria
+Agathe.
+
+--Et moi! moi? n'y a-t-il pas une caresse, pas une parole pour moi?
+demanda le vieux Borrekens, qui, après avoir déposé dans les bras de
+Toporoo l'enfant qu'il tenait sur ses genoux, se hâtait de courir à ses
+petites-filles.
+
+--O grand-père! grand-père! dirent-elles en couvrant de baisers ses
+cheveux blancs; grand-père, ne venez pas nous ôter le courage dont nous
+avons besoin!
+
+--Non! non! reprit-il: écoutez la voix de votre coeur! Dieu ne peut
+exiger de votre jeunesse le sacrifice qu'un sentiment irréfléchi vous a
+entraînées à vouloir lui faire. Restez dans le sein de votre famille! Ne
+nous quittons plus!
+
+--Ne nous quittons plus! répéta dame Thrée. Cruelles enfants, vous ne
+savez pas les larmes que vous m'avez coûtées!
+
+Les deux soeurs se sentirent presque vaincues, et elles entourèrent de
+nouvelles étreintes plus convulsives et plus passionnées encore, leur
+aïeul et leur mère.
+
+Tout à coup, un léger cri s'échappa du berceau où dormait l'un des
+enfants. Aussitôt, par un mouvement instinctif, dame Thrée se dégagea
+brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer
+Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les
+devança.
+
+Ce n'était rien: l'enfant avait poussé un cri dans son sommeil et ne
+s'était même pas tout à fait éveillé.
+
+Quand Thrée revint près de ses filles, celles-ci avaient repris leur
+pâleur et elles s'étaient adossées contre les ornements en chêne de la
+haute cheminée.
+
+Elles ressemblaient ainsi à des fantômes plutôt qu'à des créatures
+humaines.
+
+Dame Thrée baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans
+ses mains.
+
+Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne
+ne se sentait le courage de le rompre.
+
+A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa
+mère, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement:
+
+Ma mère et mon grand père, dit-elle, béni soit le Très Haut! bénie soit
+la bonté divine qui nous permet, à ma soeur et à moi, de nous consacrer
+au culte du Seigneur sans remords et sans la pensée que nous laissons
+derrière nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en
+nous appelant à lui, nous a remplacées près de vous, et vous a donné
+ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront
+l'appui et l'orgueil de votre vieillesse.
+
+Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous
+retournerons dans notre cloître; nous y prononcerons les voeux éternels
+qui doivent à jamais nous séparer du monde et rompre tous nos liens
+charnels.
+
+Et cependant, ajouta-t-elle avec une émotion qui faillit étouffer sa
+voix, et pourtant nos pensées, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramèneront
+bien souvent vers vous! Ce sera pour demander à Dieu de vous combler de
+ses bénédictions; vous, ma mère, vous, mon cher aïeul, et vous aussi,
+Simon, vous qui avez apporté le bonheur à ma mère!
+
+Elles se relevèrent, et se tenant par la main, elles déposèrent un
+baiser sur chacune des joues des deux enfants, puis elles se retirèrent
+dans leur petite chambre d'autrefois.
+
+Là, elles se prosternèrent devant l'image de la Sainte Vierge à la place
+où elles avaient tant de fois prié dans leur enfance.
+
+--Seigneur, dirent-elles, recevez-nous dans vos bras; il n'y a plus de
+place pour les deux orphelines dans leur propre famille! Vous êtes seul
+notre Père! Nous n'avons plus de mère que la Vierge divine! Seigneur,
+venez à notre aide et soyez notre soutien! Seigneur, donnez-nous la
+force et le courage!
+
+Elles passèrent ainsi la nuit en prière.
+
+Les huit jours d'épreuve imposés par la règle des Clairisses
+s'écoulèrent pour elles au milieu de douleurs sans nom et de tous les
+instants.
+
+Elles ne trouvèrent de force et de résignation que dans la prière
+et dans la compatissante sympathie de Toporoo, qui savait si bien
+comprendre des douleurs inconnues même à leur mère.
+
+Cette triste semaine écoulée, Agathe et Annetje repartirent pour Malines
+et pour le couvent des Clairisses, où elles prononcèrent les voeux qui
+les enchaînaient à jamais!...
+
+Le couvent des Clairisses de Malines, comme la plupart des autres
+maisons religieuses des Pays-Bas, devint, en 1793, l'objet de
+déplorables profanations. On chassa violemment les pieuses filles qui
+l'habitaient, et on les rejeta dans le monde, auquel elles avaient
+renoncé pour toujours. Leur cloître, cette sainte et antique maison, si
+longtemps consacrée au Seigneur, passa de main en main, de brocanteur
+en brocanteur, et tour à tour, se transforma en caserne, en magasin à
+fourrage, en usine et en dépôt de fumiers. Elle finit par disparaître
+tout à fait lors des travaux immenses que nécessita rétablissement des
+chemins de fer, dont Malines forme le point central.
+
+C'est à cette dernière époque de la décadence du couvent qu'un pieux
+antiquaire belge, dans les veines duquel coulent les dernières gouttes
+du sang de Rubens, fut assez heureux pour recueillir, parmi les ruines
+et les déblais de la nef abattue, une des pierres tumulaires, en marbre
+bleuâtre, qui pavaient le choeur.
+
+Une inscription en langue latine, gravée sur cette pierre, apprend que
+la dalle funèbre a recouvert, pendant un siècle, la dépouille mortelle
+de deux clairisses, soeurs jumelles, et décédées le même jour et à la
+même heure, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
+
+Ces Clairisses, dont les noms de religion étaient Johanna et Margarita,
+portaient autrefois, dans le monde, les noms d'Annetje et d'Agathe
+Borrekens.
+
+Au bas de la pierre, on lisait distinctement ces mots en flamand:
+
+LE BONHEUR N'EST POINT SUR LA TERRE.
+
+Voilà tout ce qu'il reste des personnages de cette histoire, à
+l'exception toutefois de Rubens, qui a laissé tant de monuments glorieux
+de son génie.
+
+Toutefois, la tradition a conservé le souvenir des destinées obscures
+de ces personnages et l'a transmis de génération en génération, jusqu'à
+celui qui vient de vous les raconter.
+
+Hélas! ne faut-il point, aujourd'hui, se hâter de recueillir ces récits
+naïfs et ces douces légendes de la tradition? Chaque jour les idées
+positives ne viennent-elles pas les effacer, comme le laboureur qui
+arrache les fleurs pour semer des moissons?
+
+La Belgique n'est plus qu'un vaste chemin de fer, qu'un marché immense,
+qu'une usine gigantesque! Elle a des artistes et des poètes; mais au
+milieu du tourbillon de ses affaires, du mouvement dévorant de son
+admirable industrie, et des mugissements de ses locomotives sans nombre
+et sans repos, elle n'a point le temps de se pencher vers eux, ne fût-ce
+qu'une minute, pour les écouter, sourire à leurs vers et laisser tomber
+sur leur front une feuille de sa couronne!
+
+D'ailleurs, où se trouve donc aujourd'hui, en Europe, une place pour les
+poètes? une oreille attentive pour entendre leurs chants? Partout
+les révolutions surgissent et s'entrechoquent; partout leurs cris
+formidables éclatent et étouffent la douce mélodie de l'art! Partout,
+ainsi que le voulait Platon dans sa République, elles bannissent les
+poètes.
+
+Qu'Homère renaisse aujourd'hui, il court grand risque de mendier comme
+aux temps héroïques; mais, hélas! nous doutons fort qu'il puisse trouver
+quelque part l'hospitalité, que du moins, alors, il rencontrait parfois!
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FILLEULES DE RUBENS, TOME I***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit:
+https://www.gutenberg.org/fundraising/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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new file mode 100644
index 0000000..ffb23fd
--- /dev/null
+++ b/old/14512-8.zip
Binary files differ