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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un drame au Labrador + +Author: Eugene Dick + +Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** + + + + +Produced by Renald Levesque, from files made available by La +bibliothèque Nationale du Québec + + + + + + +</pre> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + + +<p class="mid"><i>(Illustrations de Edmond-J. Massicotte).</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<h3>LES FUGITIFS</h3> + +<p>Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'années,—en face du +<i>Grand Mécatina</i>, sur la côte du Labrador,—vivait une pauvre famille +de pêcheurs, composée du père, de la mère, de deux enfants (un garçon +et une fille), et du cousin de ces derniers.</p> + +<p>Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le +cousin, Gaspard.</p> + +<p>Quant aux deux femmes, l'une répondait au nom de mère Hélène +et l'autre au sobriquet de: Mimie.</p> + +<p>Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait +de peu et n'avait pas la moindre idée que l'on fût plus heureux ailleurs +que sur cette lisière de côte désolée qu'il habitait.</p> + +<p>Pour peu que la pêche allât bien, que la tempête ne vînt pas +démolir la barque ou abîmer les filets et que le hareng, la morue et le +maquereau fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait +pas davantage.</p> + +<p>L'automne et le printemps, une goélette de cabotage parcourait +cette partie de la côte, approvisionnant les pêcheurs échelonnés ça et +là, achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'à la nouvelle +saison navigable.</p> + +<p>Quelquefois cette goélette avait à son bord un missionnaire, +chargé des intérêts spirituels de cette, vaste étendue de pays.</p> + +<p>Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait +tout le commerce qu'avait avec le reste de l'humanité la petite, colonie +de <i>Kécarpoui</i>.</p> + +<p>Car c'était sur la rive droite de la rivière Kécarpoui, à son embouchure +même dans le fond de la baie du même nom, que la famille +Labarou avait assis son établissement.</p> + +<p>Cela remontait à 1840.</p> + +<p>Un soir de cette année-là, en juillet, une barque de pêche lourdement +chargée abordait sur cette plage.</p> + +<p>Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possédaient: articles de +ménage, provisions et agrès.</p> + +<p>Le père,—un Français des îles Miquelon,—fuyait la justice de la +colonie lancée à ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis +dans une de ces rixes si fréquentes entre pêcheurs et matelots, lorsqu'ils +arrosent trop largement le plaisir qu'ils éprouvent de se +retrouver sur le <i>plancher des vaches</i>.</p> + +<p>Il s'était dit avec raison que le diable lui-même n'oserait pas +l'aller chercher au fond de ces fiords bizarrement découpés qui dentellent +le littoral du Labrador.</p> + +<p>Le fait est que les hasards de sa fuite précipitée avaient merveilleusement +servi Labarou.</p> + +<p>Rien de plus étrange d'aspect, de plus sauvage à l'oeil que l'estuaire +de cette baie de Kécarpoui, à l'endroit où la rivière vient y +mêler ses eaux; rien de plus caché à tous les regards que cette plage +sablonneuse où la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de +heurter de son étrave une terre indépendante de la justice française!</p> + +<p>Les lames du large, longues et presque nivelées par une course +de plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec +une régularité monotone sur un rivage de sable fin, dessiné en un +vaste hémicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent +allongée sur le torse du Canada.</p> + +<p>Mais, au-delà de cette lisière de sable, d'un gris-jaunâtre très +doux à l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines +pierreuses, de blocs erratiques à équilibre douteux, de falaises à +pic encaissant l'étroite et profonde rivière qui a fini par creuser son +lit,—Dieu sait au prix de quelle suite de siècles!—au milieu de cette +cristallisation tourmentée!....</p> + +<p>Ça et là, des mousses, des lichens, de petits sapins même. épais +et trapus, s'élancent des fentes qui lézardent ou séparent les diverses +assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kécarpoui chemine, +tapageuse et profonde, vers la mer.</p> + +<p>Le thalweg de cette vallée est indiqué par la ligne sinueuse des +conifères en bordure sur ses crêtes, jusqu'à un pâté de montagnes +très élevées qui masque l'horizon du nord.</p> + +<p>A droite et à gauche, le sol, moins tourmenté, offre ci et là des +bouquets de sapins ou d'épinettes, qui semblent des îlots surélevés +au sein d'une mer de bruyères, d'où émergent de nombreux rochers +couverts de mousse et de squelettes d'arbres foudroyés, où le feu du +ciel a laissé sa patine noirâtre....</p> + +<p>En somme, s'il plaît à l'imagination, le paya semble aride et tout +à fait impropre à l'agriculture.</p> + +<p>Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une +horreur saisissante....</p> + +<p>Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,—surtout depuis +cette fatale rixe où il avait tué un camarade,—le pêcheur miquelonnais +ne tarda pas à s'éprendre de cette nature bouleversée, si Lien +en harmonie avec sa propre conscience.</p> + +<p>La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine +région de pêche, le décida....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + + +<p>Il résolut de s'y fixer.</p> + +<p>L'installation ne fut ni longue, ni difficile.</p> + +<p>Des sapins et des épinettes, de médiocre futaie sur toute cette +partie du littoral, furent abattus, grossièrement équarris et superposés +pour former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pièces de bois, +liées à queue d'aronde aux quatre angles, formèrent un carré très +solide, que l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de +planches confectionnées à la diable....</p> + +<p>Et la maison était construite.</p> + +<p>On s'en rapporta aux jours de chômage à venir pour améliorer +petit à petit cette installation faite à la hâte et y ajouter les hangars +et autres annexes indispensables.</p> + +<p>L'essentiel, pour le moment, c'était de s'organiser pour la pêche.</p> + +<p>Les agrès furent inspectés et réparés; la barque radoubée et +goudronnée de l'étrave à l'étambot; les voiles remises en état....</p> + +<p>Bref, quinze jours après leur abordage, les Labarou se retrouvaient +chez eux et reprenaient leur train de vie ordinaire.</p> + +<p>Cela devait durer douze années entières, pendant lesquelles un +incident digne d'être rapporté vint rompre la monotonie de cette +existence patriarcale.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<h3>AVENTURE DE CHASSE</h3> + +<p>En juillet 1850,—c'est-à-dire dans la dixième année de leur séjour +à Kécarpoui,—les jeunes cousins Labarou firent une assez longue +expédition en mer.</p> + +<p>Âgés tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, très développés +physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guère de s'aventurer +en plein golfe, dans la barque à demi pontée qu'ils s'étaient construite +eux-mêmes, sous la direction du vieux Labarou.</p> + +<p>Cette fois là,—soit hasard de la brise, soit curiosité d'adolescents,—ils +avaient poussé une pointe jusque près de la côte ouest de Terre-Neuve, +malgré les recommandations paternelles; et, joyeux comme +des galopins qui ont fait l'école buissonnière, ils revenaient à pleines +voiles vers la baie de Kécarpoui, lorsqu'on remontant le littoral, qu'ils +serraient d'assez près, un spectacle fort attrayant pour des yeux de +chasseurs leur fit aussitôt oublier qu'ils étaient pressés....</p> + +<p>Deux caribous,—arrêtés au bord de la mer, où ils étaient venus +boire sans doute,—se tenaient côte à côte, les pieds dans l'eau et la +mine inquiète, regardant cette embarcation voilée qui se mouvait sans +bruit, à quelque distance du rivage.</p> + +<p>La tentation était vraiment trop forte!....</p> + +<p>Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle +laboura de son étrave et où elle s'immobilisa.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, le fusil à la main, étaient déjà partis en +chasse.</p> + +<p>Mais les gentilles bêtes,—revenues de leur premier mouvement +de surprise et ramenées d'instinct au sentiment de la prudence,— +pirouettèrent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la côte +voisine.</p> + +<p>Les chasseurs s'élancèrent sur leurs traces et eurent bientôt fait +d'escalader la côte boisée qui leur masquait l'horizon du nord.</p> + +<p>Arrivés sur la crête, ils s'arrêtèrent un moment pour reprendre +haleine et s'orienter.</p> + +<p>Devant eux s'étendait une large savane, tapissée de bruyères +longues et maigres, émergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemée. +Ça et là, des rochers du formes diverses accidentaient cet espace +découvert, que <i>Jupiter tonnant</i> avait dû défricher lui-même +S'il fallait en juger par les souches à demi calcinées qui dressaient partout +leurs squelettes noircis.</p> + +<p>Au-delà de cette savane, au pied de la chaîne de montagnes qui +fermait l'horizon du nord, Se voyait une lisière de forêt épargnée par +l'incendie.</p> + +<p>C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos +chasseurs les revirent du haut de la côte.</p> + +<p>La délibération ne fut pas longue.</p> + +<p>Nos jeunes Nemrods résolurent de continuer la poursuite.</p> + +<p>Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflèrent à courir au milieu +de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent +un galop allongé, qui les porta en quelques minutes au pied des +contreforts boisés de la chaîne de montagnes, où ils disparurent....</p> + +<p>Haletants et penauds, les deux cousins s'arrêtèrent enfin sur +une éminence rocheuse, d'où ils pouvaient embrasser toute la savane, +et même l'immense golfe, dont la nappe bleuâtre, échancrée par les +dentelures de la côte, s'étendait devant leurs yeux jusqu'au littoral +ouest de Terre-Neuve.</p> + +<p>Quel panorama!</p> + +<p>A droite, le bras oriental de la baie de Kécarpoui s'avançait dans +la mer, à demi replié, comme s'il eût voulu retenir les flots qui la +baignaient. L'ouverture de la baie, elle-même, était visible jusqu'à +son milieu, mais, à part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des +masses sombres qui l'enserraient, ce n'étaient, jusqu'à perte de vue, +que le chaos mouvementé de la côte labradorienne s'abaissant avec +gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec +l'horizon, dans les lointains du couchant.</p> + +<p>Tout homme, en présence d'un pareil spectacle, est poëte d'instinct; +et les jeunes Labarou, sans connaître un traître mot des règles +de la poésie, ne purent s'empêcher de faire entendre des exclamations +admiratives:</p> + +<p>—La belle vue qu'on a d'ici! s'écria Arthur.</p> + +<p>—Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonné!</p> + +<p>—Vois donc.... notre fameuse baie Kécarpoui, ce qu'elle est devenue; +à peine grande comme le foc de la barque!</p> + +<p>—Nous en sommes loin!... répliqua Gaspard, que cette réflexion +de son cousin arracha aussitôt à sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, +il est temps de regagner la mer. Filons.</p> + +<p>—C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra +une marée, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir.</p> + +<p>—A la côte, et courons!</p> + +<p>Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitôt sur la pente +du monticule qui leur avait servi d'observation, dévalant comme un +cerf qui aurait eu toute une meute sur les jarrets.</p> + +<p>Arthur ne fut pas lent à le suivre; et tous deux, prenant la +savane en diagonale pour «piquer au plus court», firent ainsi un bon +demi-mille, ne s'arrêtant qu'au pied d'une colline peu élevée, qui leur +barrait la route.</p> + +<p>Là, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitôt +leur marche en avant.</p> + +<p>Arrivés sur le dos de cette intumescence, absolument dépourvue +de végétation, ils s'orientèrent un instant et allaient redescendre le +versant opposé, lorsqu'un coup de fusil, tiré de fort près, les cloua net +sur place.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + +<p>Avant même d'avoir eu l'opportunité d'échanger une parole, ils +entendirent un hurlement de douleur et virent, à une couple +d'arpents en face d'eux, un ours blessé qui traversait la savane, par +bonds inégaux, et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, +où il demeura immobile.</p> + +<p>D'où portait co coup de fusil?....</p> + +<p>Qui avait tiré?....</p> + +<p>Les Labarou eurent à peine le temps de se poser ces questions, +qu'elles étaient résolues.</p> + +<p>Un enfant d'une douzaine d'années environ,—un pâtit sauvage, à +en juger par son costume et son teint basané,—surgit des broussailles, +parut examiner les traces sanglantes laissées par l'animal blessé, puis +retournant aussitôt sur ses paa, il se prit à crier:</p> + +<p>—Vite, père, y a du sang tout plein!</p> + +<p>Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitôt, +tenant en main un fusil qui fumait encore.</p> + +<p>Il échangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec +précaution jusqu'à quelques pieds de l'endroit où, gisait l'ours.</p> + +<p>Ayant aperçu ce dernier, il s'arrêta et fit mine de recharger son +arme. Mais, voyant la bête immobile sur le flanc, il remit en place la +baguette, à demi tirée, du fusil qu'il tenait do la main gauche et +s'avança, tout courbé, vers l'animal, en apparence mort.</p> + +<p>A deux pas de sa victime, le sauvage s'arrêta de nouveau et se +mit en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le +retourner, sans doute, et voir la blessure par où la vie c'était +échappée.</p> + +<p>Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien +terrible....</p> + +<p>D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant +sur le sauvage abasourdi, il l'écrasa sous sa masse pesante, +lui labourant en même temps la poitrine, de ses longues griffes.</p> + +<p>Pendant quelques secondes, l'homme et la bête s'agitèrent....</p> + +<p>Puis l'homme demeura immobile....</p> + +<p>Il était mort!</p> + +<p>La scène avait déroulé ses péripéties si vite, que ni l'enfant, muet +et terrifié, ni les deux cousins, frappés de stupeur, n'avaient eu lo +temps d'intervenir.</p> + +<p>Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espèce de paralysie +qui immobilisait les trois spectateurs....</p> + +<p>Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue à sa ceinture, +il se rua sur l'ours avec frénésie et se prit à lui cribler les flancs de +blessures profondes.</p> + +<p>Puis, avec une force musculaire au-dessus de son âge, il retourna +la bête.—bien morte, cette fois,—dégageant ainsi le corps de son +père, sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure.</p> + +<p>C'était navrant et terrible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<h3>UN REPAS DE GIGOT D'OURS</h3> + +<p>Gaspard, qui arrivait, précédé d'Arthur, ne put s'empêcher de +dire, malgré son flegme:</p> + +<p>—Triste!</p> + +<p>Quant à Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout +comm l'aurait fait une mère, et l'arracher à son étreinte pour le +transporter plus loin.</p> + +<p>Il lui disait, tout en le câlinant:</p> + +<p>—Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il +y a encore de là place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas +venir avec nous.... Tu seras de la famille....</p> + +<p>L'enfant, adossé à une souche, ne répondait pas.</p> + +<p>Seulement, il souleva un instant ses paupières et fixa ses prunelles, +très noires et très lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer +a'il avait affaire à un ami ou à un ennemi.</p> + +<p>Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche.</p> + +<p>Sans se décourager, le jeune Labarou lui releva doucement la +tête, la forçant ainsi à le regarder.</p> + +<p>Puis, d'une voix engageante:</p> + +<p>—Tu me comprends, dis?</p> + +<p>L'enfant fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas?</p> + +<p>Mouvement de tête négatif.</p> + +<p>—Alors. pourquoi ne parles tu pas?</p> + +<p>Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le +mâchonner, puis dit enfin:</p> + +<p>—Manger!</p> + +<p>—Tu as faim, petit? s'écria Arthur.</p> + +<p>—Moi aussi! dit Gaspard, jusque là spectateur muet.</p> + +<p>—Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. +Ce garçon-là ne veut pas faire mentir le proverbe: «Ventre +affamé n'a point d'oreilles!» Eh bien, puisque c'est comme ça, mangeons +un morceau.... Seulement, pour manger un morceau, il faut +l'voir sous la main.</p> + +<p>—L'ours! fit laconiquement Gaspard.</p> + +<p>—Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-là! se +récria Arthur.</p> + +<p>—Demande à ce moricaud, ton nouvel ami.</p> + +<p>L'enfant, sans attendre la question, répondit aussitôt:</p> + +<p>—Bon, bon, l'ours.</p> + +<p>Puis il se prit à mâcher à vide, de façon si drôle, que les deux +cousins eurent une folle envie de rire.</p> + +<p>Ce qua voyant, le petit sauvage sourit à son tour et se leva.</p> + +<p>Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'était si +bien escrimé tout à l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais +de lui fendra le ventre.</p> + +<p>Gaspard ouvrait la bouche pour l'arrêter, dans la crainte qu'il +n'abîmât la peau, mais il se rassura aussitôt en voyant avec quelle +dextérité le garçonnet opérait.</p> + +<p>Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fût plus +vite expédiée.</p> + +<p>Arthur, lui, profita d'un moment où l'enfant, tout occupé à son +travail, lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du père +et le dissimuler, quelques pas plus loin, derrière une touffe de bruyère.</p> + +<p>Le brave garçon avait agi spontanément, sans calcul ni réflexion, +mû par un sentiment de pudeur filiale, en présence de cet enfant +qu'un drame terrible venait de rendre orphelin.</p> + +<p>Mais le petit peau-rouge, sans détourner la tête, avait pourtant +vu.... ou deviné, car il murmura à l'oreille du jeune Labarou, +quand celui-ci l'eut rejoint:</p> + +<p>—Bien fait, ça.... Toi, bon ami.</p> + +<p>Et il se reprit à écorcher l'assassin de son père, sans manifester +plus d'émotion.</p> + +<p>Au bout d'un quart-d'heure, maître Martin, dépouillé de sa peau, +n'était plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien à un honnête +veau, apprêté dans l'étal d'un boucher, qu'à une bête féroce, réputée +immangeable.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>Cette métamorphose avantageuse réveilla les estomacs assoupis +et fit taire toutes les répugnances.</p> + +<p>On se unit résolument à l'oeuvre pour organiser un repas sérieux.</p> + +<p>Mais, ici, une difficulté imprévue se présenta: Comment faire du +feu!</p> + +<p>Personne n'avait d'allumette ni du pierre à fusil.</p> + +<p>D'ailleurs, en supposant même qu'on pût se procurer du feu, de +quelle façon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destiné au +festin?...</p> + +<p>Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras.</p> + +<p>Il se mit à fouiller partout, dans les environs, jusqu'à ce qu'il eut +trouvé un éclat de bois de cèdre, dans le centre duquel il pratiqua un +trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une +petite rainure, qui s'en éloignait de quelques pouces et qu'il bourra +de mousse, bien sèche, saupoudrée de charbon de bois écrasé, emprunté +à une souche du voisinage.</p> + +<p>Ayant alors confectionné une légère baguette de cèdre, effilée à +l'un de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait +de faire et se mit à la tourner aussi rapidement que possible entre les +paumes de ses mains....</p> + +<p>Quelques étincelles jaillirent bientôt, qui enflammèrent la mousse +et le charbon....</p> + +<p>On avait du feu!</p> + +<p>Restait à confectionner le fourneau où se rôtirait la pièce de +résistance du festin en perspective.</p> + +<p>Gaspard s'en chargea.</p> + +<p>Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois latérales, +puis les couvrit d'une troisième, plus mince et plus large, +destinée dans son esprit à servir de.... lèchefrite.</p> + +<p>Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitôt au-dessous +un bon feu de branchages.</p> + +<p>Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'édifiait, +il va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif.</p> + +<p>Il avait détaché de l'ours un cuissot des plus respectables et, +après l'avoir enveloppé d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de +Gaspard fût prît à fonctionner.</p> + +<p>De son côté, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent à +apporter au fourneau la «pièce de résistance» du futur dîner.</p> + +<p>De sorte que tous deux se regardèrent d'un air assez drôle, qui +voulait dire clairement: «Eh bien, qu'est-ce que tu attends?»</p> + +<p>De toute évidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas +du tout.</p> + +<p>Heureusement, Arthur,—qui n'avait pas, lui, la langue dans sa +poche,—intervint:</p> + +<p>—Alors, gamin, demanda-t-il à l'enfant, que fais-tu là?.... Te +manque-t-il quelque chose?</p> + +<p>—Cailloux! répondit le marmiton improvisé, en déposant son +jambon par terre et, désignant le feu:</p> + +<p>—Des cailloux dans le feu! se récria Arthur. Pourquoi faire? +Les cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par +hasard?</p> + +<p>Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre.</p> + +<p>—J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans +la terre.... Nous dînerons avec du jambon d'ours cuit à l'étouffée.</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de +voyage.... Laissons notre petit ami préparer la chose à sa guise, et +agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme +tu pourras.</p> + +<p>En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres +arrondies, à nuances variées, qui abondent dans ces parages.</p> + +<p>Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea +d'entretenir le feu.</p> + +<p>Gaspard, de son côté, creusait une fosse dans le sable, se servant, +en guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, à défaut do bêche, +de ses mains, pour rejeter la terre au dehors.</p> + +<p>Bref, nos trois affamés y mettant chacun du sien, un lit de cailloux +brûlants fut étendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une +couche d'herbes sur lesquelles le cuissot fut déposé. Par-dessus, on +ajouta une nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre +autour d'un bâton maintenu verticalement au centre, de façon qu'en +le retirant avec précaution, il restât une sorte de cheminée communiquant +avec l'extérieur.</p> + +<p>Ces deux opérations terminées, les deux cousins crurent, cette fois, +qu'il n'y avait plus qu'à laisser faire et prirent une posture aisée pour +fumer une bonne «pipe» de tabac—histoire de tromper la faim +canine qui les travaillait.</p> + +<p>Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment!</p> + +<p>Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque +chose.</p> + +<p>Tout à coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des +yeux avec étonnement.</p> + +<p>Ce petit bonhomme l'intéressait décidément. Il lui trouvait de +ces allures, à la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui +commencent à s'apprivoiser.</p> + +<p>Cependant le petit bonhomme revint bientôt, toujours courant. +Il tenait à la main une large écorce, qu'il venait de détacher d'un +bouleau et qu'il façonnait à l'aide de son poignard,—sans s'arrêter, +du reste.</p> + +<p>En un tour de main, il eut fabriqué un de ces récipients que nos +sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent à recueillir la +sève de l'érable à sucre.</p> + +<p>Un ruisseau coulait non loin de là. Le cassot y fut empli et rapporté +à bras tendus.</p> + +<p>Tout cela dans le temps de le dire.</p> + +<p>C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilité du +bâtonnet fiché dans la terre recouvrant le jambon.</p> + +<p>De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de +retirer ce bâtonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait.</p> + +<p>Et, chaque fois, un jet de vapeur montait à l'orifice:</p> + +<p>—Bravo, garçon!.... s'écriait Arthur, tout à fait enchanté de +son protégé.</p> + +<p>Puis à Gaspard, toujours calme ut froid:</p> + +<p>—Quel luxe, cousin!... Une cuisine à vapeur dans les savanes +du Labrador!</p> + +<p>—Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une +main sur l'estomac.</p> + +<p>Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une +demi-heure, le gigot fut retiré du trou et servi sur une belle écorce +de bouleau.</p> + +<p>L'appétit aidant, sans doute, il fut trouvé mangeable par les +Français, qui lui firent honneur.</p> + +<p>Quand au «sauvagillon», il en avait la figure toute irradiée.</p> + +<p>—Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant +la dernière quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se +fût tranquillement reposé dans une bonne saumure, il serait superbe!</p> + +<p>—Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du +sel.</p> + +<p>—Nous salerons ceux qui restent, aussitôt arrivés:—car nous +les emportons, tu sais!....</p> + +<p>—Et la peau?</p> + +<p>—Moi porter la peau, dit l'enfant.</p> + +<p>—Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en +charge. Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici +le soleil qui baisse.</p> + +<p>Avant de partir, toutefois, les jeunes Français voulurent donner +une sépulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait là, près d'eux.</p> + +<p>Mais l'enfant les gênait.</p> + +<p>Comment l'éloigner?</p> + +<p>Ce fut lui-même qui coupa court à l'hésitation de ses nouveaux +amis, en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit +où il pourrait l'enfouir.</p> + +<p>Dès lors, les autres mirent de côté leurs scrupules.</p> + +<p>Le corps fut transporté au pied d'un monticule de sable, qui se +trouva d'aventure à un arpent de là, et que l'on égrena sur lui.</p> + +<p>Deux bâton» croisés, figurant tant bien que mal le signe de la +Rédemption, furent dressés sur ce tumulus, que l'on recouvrit par +mesure de précaution, de cailloux pesants....</p> + +<p>Puis, après avoir adressé mentalement une courte prière au Tout-Puissant +à l'intention du pauvre Abénaki, qui attendrait là le jugement +dernier, les trois jeunes gens, très impressionnés, se chargèrent +des dépouille» de l'ours et quittèrent la savane, se dirigeant vers le +fleuve.</p> + +<p>Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'était emparé de l'attirail +de chasse de son défunt père, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart +de venaison, le fusil sur l'épaule....</p> + +<p>Sa démarche conquérante le disait assez!</p> + +<p>Songez donc.... Un fusil à lui!</p> + +<p>Le rêve je son adolescence réalisé!</p> + +<p>Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, même un garçon d +Quimper, au vieux pays.</p> + +<p>En moins de deux heures, on atteignit la plage.</p> + +<p>La barque, couchée sur le flanc, était à sec. Mais, comme la mer +montait, il n'y avait pas lieu de maugréer contre cet élément.</p> + +<p>Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne +voulurent pas attendre.</p> + +<p>Ils glissèrent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de +bois flotté, très abondant partout sur la grève, et réussirent en peu +de temps à la remettre A flot.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + + +<p>Puis les voiles furent livrées à une brise de «nordêt», qui soufflait +ferme....</p> + +<p>Et vogue la galère vers Kécarpoui!</p> + +<p>Seulement la «galère», outre son équipage habituel des Français, +avait, cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct +des aborigènes du golfe Saint-Laurent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>WAPWI</h3> + +<p>Le petit sauvage, en effet, n'avait soulevé aucune objection quand +on lui proposa de l'emmener.</p> + +<p>Loin de là, peu s'en fallut qu'il ne sautât au cou de son nouvel +ami, Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue +échangé entre eux:</p> + +<p>—C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf +empêchement imprévu mis par les bonnes gens de Kécarpoui, tu +fais de ce jour partie de l'intéressante famille Labarou.</p> + +<p>Et il plaça sa main ouverte sur la tête de l'enfant, dont le regard +intelligent le remerciait.</p> + +<p>Ce geste d'Arthur Labarou, c'était une adoption, une adoption +sérieuse.</p> + +<p>L'avenir le prouva bien.</p> + +<p>Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau +«frère» dut répondre le mieux possible,—ou plutôt le plus possible, +car il n'était guère babillard, ce gamin de race rouge.</p> + +<p>Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il +finit par tirer au clair la biographie de son protégé.</p> + +<p>D'abord, il s'appelait <i>Wapwi</i>.</p> + +<p>Il était né de l'autre côté de la mer (le Golfe Saint-Laurent), +dans un <i>ouigouam</i> construit sur les borda d'une grande baie qui +mêlait ses eaux à celles du lac sans fin (l'Océan Atlantique).... par +delà une autre baie bien plus étendue devant laquelle il fallait +passer.... (la Haie de <i>Miramichi</i>, évidemment, qui se trouve plus +loin que la Baie des Chaleurs, laquelle est dix fois plus considérable).</p> + +<p>Ses parents étaient des Abénakis.</p> + +<p>Ils vivaient assez misérablement de chasse et de pêche, lorsqu'un +jour des étrangers survinrent qui leur défendirent de prendre du +saumon dans la rivière, avec des filets, sous peine de se voir chasser +du paya,...</p> + +<p>Découragés, les parents de Wapwi émigrèrent vers le nord, longeant +la côte dan» leur canot d'écorce jusqu'à ce qu'ils atteignissent la +Baie-des-Chaleurs....</p> + +<p>Pendant des jours et des jours, ils remontèrent la rive droite de +ce grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus +large....</p> + +<p>Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se rétrécir cette nappe +d'eau interminable, le père prit le parti de la traverser, par un beau +temps calme....</p> + +<p>Hélas! cette tentative devait amener une catastrophe!....</p> + +<p>Le léger canot avait à peine dépassé le milieu de la baie, que le +vent ne prit à souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme +des <i>cabanes</i> (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant +l'embarcation comme une simple écorce....</p> + +<p>Il devint évident que le canot allait se faire <i>coiffer</i>, d'une minute +à l'autre, par les lames qui déferlaient sous la brise....</p> + +<p>Cependant, l'Abénaki luttait héroïquement, tenant tête, l'aviron +en mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue....</p> + +<p>Déjà, on distinguait nettement la rive à atteindre.</p> + +<p>Le bruit du ressac sur le sable retentissait à travers les clameurs +du vent....</p> + +<p>Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous +d'un salut si chèrement gagné, lorsqu'un craquement sinistre fit +pousser un gémissement au vieux canotier....</p> + +<p>Son aviron s'était rompu par le milieu!</p> + +<p>Dès lors, le naufrage devint inévitable....</p> + +<p>La pirogue, saisie par une vague échevelée, tourna sur elle-même +et, se remplissant d'eau, fut renversée, livrant au gouffre ceux qui la +montaient....</p> + +<p>Que se passa-t-il ensuite?</p> + +<p>Wapwi n'en eut point conscience.</p> + +<p>Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et +qu'il lui parut que cent moulins à farine faisaient entendre leur fracas +dans ses oreilles....</p> + +<p>Il perdit connaissance.</p> + +<p>Quand il rouvrit les yeux, il était couché sur le sable du rivage, +et son père, penché sur lui, épiait son réveil.</p> + +<p>Le vieil Abénaki avait l'air désolé, le regard morne.</p> + +<p>A l'enfant qui demandait sa mère, il montra les flots déchaînés.</p> + +<p>L'enfant comprit, et un grand déchirement se fit dans sa poitrine....</p> + +<p>En évoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilatés, +semblait revoir la scène terrible qui le rendit orphelin.</p> + +<p>Il se tut et demeura rêveur, le front penché.</p> + +<p>Les deux cousins respectaient cette émotion filiale.</p> + +<p>Mais l'enfant releva bientôt la tête et se hâta do terminer son +récit,—heureux probablement de se débarrasser de souvenirs pénibles.</p> + +<p>Au reste, l'année qui suivit la mort de sa mère ne fut marquée +par aucun incident extraordinaire, à part de continuels déplacements +qui amenèrent finalement le père et le fils sur la côte du Labrador, où +ils furent accueillis par un campement de Micmacs....</p> + +<p>C'est là,—à quelques milles de l'endroit où avaient atterri les +deux Français,—que vécurent depuis les fugitifs; là aussi que le père +se remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la +vie dure et battait le pauvre petit Abénaki comme plâtre.</p> + +<p>Il était bien heureux d'être débarrassé de cette méchante femme +et ne demandait qu'à vivre dorénavant avec ses nouveaux amis +blancs....</p> + +<p>Tel fut le récit qu'à force de questions et de caresses encourageantes, +Arthur parvint à arracher à son protégé.</p> + +<p>Toute une vie de misère, de privation, de deuil!</p> + +<p>Pauvre petit sauvage!... Le jeune Français, qui avait le coeur +excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez +ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goûtât un peu +de ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de +son âge.</p> + +<p>Et, comme à-compte, il l'embrassa fraternellement....</p> + +<p>Ce qui fit lever les épaules à Gaspard, homme peu démonstratif.</p> + +<p>Mais on arrivait au fond de la baie de Kécarpoui....</p> + +<p>Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard +tendu....</p> + +<p>Les femmes agitaient leurs mouchoirs....</p> + +<p>C'étaient les bonnes gens qui célébraient le retour des enfants...</p> + + +<p>Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout +par les femmes.</p> + +<p>La suite de ce récit prouvera que les exilés du Labrador venaient +de faire là une heureuse acquisition.</p> + +<p>Puis la petite colonie, composée maintenant de six personnes +reprit ses habitudes patriarcales, améliorant sans cesse ses conditions +d'existence matérielle et vivant dans une paix profonde.</p> + +<p>Mais il était écrit que le guignon avait suivi cette famille +éprouvée jusque sur les rives du Saint-Laurent.</p> + +<p>La coupe du malheur, encore à moitié pleine, devait être vidée +jusqu'au fond.</p> + +<p>La tranquillité présente n'était qu'une accalmie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>UNE VOILE A BÂBORD</h3> + +<p>Un matin de l'année 1852, Arthur remontait de la grève en +courant comme un lévrier.</p> + +<p>Apercevant son cousin près de l'habitation, il lui cria, avec des +gestes d'ancien télégraphe:</p> + +<p>—Ohé! de la cambuse!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? répondit l'autre.</p> + +<p>—Une voile à bâbord.</p> + +<p>—C'est la goélette qui remonte, je suppose?....</p> + +<p>—Es-tu fou?.... Voilà huit jours à peine qu'elle est passée ici! +Et, d'ailleurs, il lui faut aller aux îles pour sa petite contrebande....</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est, alors?</p> + +<p>—Allons voir.</p> + +<p>Les deux cousins s'étaient rejoints.</p> + +<p>Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'où l'on apercevait, à +moins d'un mille dans l'est, la côte occidentale de la baie.</p> + +<p>Il y avait là, en effet, une voile.</p> + +<p>Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau.</p> + +<p>Or, cette fois, la voile en question était une grande barque de +pêche, bien gréée, bien arrimée et paraissant avoir pour cargaison +tout le méli-mélo qui constitue l'attirail d'une maison de pêcheurs.</p> + +<p>Elle venait justement de jeter l'ancre à une couple d'encablures +du rivage.</p> + +<p>On s'agitait à bord; on allait, on venait,—les hommes carguant +et serrant les voiles, les femmes rangeant ci et là de menus objets.</p> + +<p>Bientôt les allées et venues cessèrent, et une mince colonne de +fumée montant de la barque annonça aux jeunes gens que les nouveaux +voisins étaient en train d'apprêter leur déjeuner.</p> + +<p>—Eh bien? fit Arthur.</p> + +<p>—Pour du nouveau, voilà du nouveau.... murmura Gaspard.</p> + +<p>—Tout un arsenal de pêche, et une belle barque!</p> + +<p>—Ils sont du métier, ça se voit.</p> + +<p>—Et puis des femmes.... deux!</p> + +<p>—C'est fait exprès pour toi, qui n'avais pas de prétendue à courtiser.</p> + +<p>—Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content +d'être mon cousin, tu aspires encore à devenir mon beau-frère.</p> + +<p>—Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par là.</p> + +<p>Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque +inspiration désagréable venait de surgir en son esprit.</p> + +<p>On remonta vers la maison pour annoncer l'événement.</p> + +<p>C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien +qu'ils parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guère, ni au +physique, ni au moral.</p> + +<p>Arthur, grand, mince, les cheveux châtain-clair, les yeux d'un +bleu foncé, les membres délicats, mais d'une musculature ferme, pouvait +passer pour un fort joli garçon, en dépit de son teint bronzé et +de sa vareuse de matelot.</p> + +<p>Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai +comme un pinson, narguant l'ennui, à terre; se moquant de la bourrasque, +quand il était au large....</p> + +<p>Une vraie alouette de mer.</p> + +<p>L'autre,—Gaspard,—était son antipode.</p> + +<p>Fortement charpenté, brun comme un Espagnol, il avait les traits +réguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref, c'était +un caractère <i>en-dessous</i>, suivant l'expression de la mère Hélène.</p> + +<p>Cependant, malgré ces dissemblances,—et peut-être même à cause +d'elles,—les deux garçons s'accordaient comme les doigts de la main. +Jamais une difficulté sérieuse n'avait surgi entre eux.</p> + +<p>Ils étaient à peu près du même âge,—Gaspard ayant vingt-trois +ans et Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient +toujours vécu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement +de son père, qui avait péri sur les Grands Bancs, en 1837.</p> + +<p>Quant à sa mère, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme étant +morte alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.</p> + +<p>Labarou adopta l'enfant de son beau-frère et le considéra désormais +comme faisant partie de sa propre famille.</p> + +<p>On vivait heureux là-bas, à Saint-Pierre; la pêche rapportait +suffisamment pour constituer une honnête aisance. Le père et la mère +jouissaient d'une santé robuste; les enfants grandissaient à vue d'oeil et +allaient bientôt, eux aussi, contribuer au bien-être général, lorsque le +malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....</p> + +<p>Labarou fut attaqué, dans un cabaret de la ville, par un camarade +dont la violence de caractère n'était que trop connue.... Les couteaux +se mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par +plus de six pouces de fer....</p> + +<p>Labarou étant estimé de tout le monde, on le plaignit plutôt +qu'on ne le blâma.... Des amis l'aidèrent à s'esquiver, et il put +gagner la côte du Labrador, terre anglaise.</p> + +<p>Seulement, ce n'était plus Jean Lehoulier,—comme il s'appelait +réellement.</p> + +<p>Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: +Labarou.</p> + +<p>Mais.... assez de retours en arrière.</p> + +<p>Reprenons notre récit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<h3>LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU</h3> + +<p>Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit +une révolution dans la famille.</p> + +<p>Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine +d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à +rencontrer autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de +bonnes causeries près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs +de là-bas!.... Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité +grandissant à mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir +après s'être quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle +porte entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de +perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!</p> + +<p>Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse +sous les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite +pour comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène +à la longue dans l'âme humaine.</p> + +<p>L'Écriture Sainte l'a dit: <i>Voe soli!</i>—malheur à l'homme seul +sans cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa +misère!</p> + +<p>Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant +dans la communauté de ses semblables et a dû en maintes +circonstances, subir les heurts de là promiscuité, les chocs des passions +en lutte—que dire de la solitude constante pour des jeunes gens +encore au seuil de la vie et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, +de satisfaction légitime à une curiosité toujours en éveil!</p> + +<p>Pour ceux-là, c'est le repos,—un repos trop complet, peut-être; +mais, à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable +tristesse elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité +morale!....</p> + +<p>On en causa longtemps dans la famille.</p> + +<p>Jamais on ne s'était vu à pareille fête.</p> + +<p>Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale; +ce qui mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère +Hélène....</p> + +<p>Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,—comme tous +les hommes, du reste!—que la bonne femme, haussant les épaules, se +contenta de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune!</p> + +<p>Et elle se reprit à caqueter,—car elle n'avait pas la langue dans +sa poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non!</p> + +<p>—Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues» +par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien....</p> + +<p>—Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une +contre l'autre et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un +signe de tête approbateur.</p> + +<p>—Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur.</p> + +<p>—Hé! mon <i>fieu</i>, pour savoir quelque chose.</p> + +<p>—A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons +plutôt les visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.</p> + +<p>—L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez +pêcher des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas, +et arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de +leur parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse....</p> + +<p>—Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation +avec eux, s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai +dormir si je ne sais rien avant la nuit....</p> + +<p>Jean Labarou releva la tête.</p> + +<p>—Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; +ne vous mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là +tranquilles.</p> + +<p>—Mais, Jean....</p> + +<p>—La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce +de ses semblables.</p> + +<p>—Mais, papa....</p> + +<p>—Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances; +tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.</p> + +<p>—Moi, père!.... Comment cela?</p> + +<p>—Suffit!.... Je me comprends.</p> + +<p>Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.</p> + +<p>Gaspard était-il plus avancé?</p> + +<p>Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa +sa chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans +toutefois perdre son flegme.</p> + +<p>On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui +avait sur le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier +mot, conclut en ces termes aigres-doux:</p> + +<p>—C'est bon, les enfants.... Puisque <i>mossieu</i> Jean le veut, on +attendra que les voisins fassent la première visite.</p> + +<p>C'est plus «huppé»!</p> + +<p>On n'attendit pas longtemps.</p> + +<p>Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant +une petite chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.</p> + +<p>Gaspard se trouvait là, d'aventure.</p> + +<p>—Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà, +connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier +soir; mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé....</p> + +<p>—Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.</p> + +<p>Arthur accourait.</p> + +<p>Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la +porte.</p> + +<p>Jean Labarou était invisible.</p> + +<p>Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour +parler, Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux +arrivés, tout en leur disant:</p> + +<p>—Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que +çà devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos +figures, qui ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!....</p> + +<p>—Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment +le plus vieux des visiteurs.</p> + +<p>—Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites +donc.... jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les +sens qui grillent d'impatience.</p> + +<p>—Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce.</p> + +<p>On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur +tenant la tête.</p> + +<p>—Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il +sans plus du cérémonie.—A propos, comment vous appelez-vous?.... +Nous autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère +Hélène Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille +Euphémie Labarou,—plus connue sous la petit nom de <i>Mimie</i>; enfin +ce garçon discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, +Gaspard Labarou.... Voilà!</p> + +<p>Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses +noms et prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.</p> + +<p>Ce n'était pas sans besoin!</p> + +<p>On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se +retrouvent. Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement, +dit;</p> + +<p>—Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de +rencontrer des <i>pays</i> sur cette bigre de côte,—car vous êtes de +Saint-Pierre n'est-ce pas?</p> + +<p>—De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou.</p> + +<p>—C'est tout comme. Notre père aussi était de là.</p> + +<p>—Ah!... et son nom?</p> + +<p>—Pierre Noël.</p> + +<p>—Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria +Jean Labarou, pâlissant affreusement.</p> + +<p>—Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?</p> + +<p>Jean fut quelques secondes sans répondre.</p> + +<p>Puis il dit d'une voix changée:</p> + +<p>—Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.</p> + +<p>—Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père?</p> + +<p>—Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean.</p> + +<p>—Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.</p> + +<p>—Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu +à peu.</p> + +<p>—Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et +c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + +<p>—Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?</p> + +<p>—Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier.</p> + +<p>—Il a sans doute été puni?</p> + +<p>—On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec +sa famille dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce +qu'il est devenu.</p> + +<p>—Il aura péri en mer, sans doute!</p> + +<p>—C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère, +un temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû +résister à la bourrasque.</p> + +<p>Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean +Labarou. Lui seul est le juge des actions des hommes.</p> + +<p>Puis, changeant brusquement de sujet:</p> + +<p>—Comme ça, vous venez pour vous établir ici?</p> + +<p>—S'il y a moyen d'y vivre!—Ça ne va plus la-bas.</p> + +<p>—On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant.</p> + +<p>—Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours +eu du pain blanc dans la huche.</p> + +<p>—Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous +aidera, mes enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez.... +N'allez pas au moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine, +là, vrai.... Et, pour commencer par le commencement, mes fils, vous +allez tout de suite donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se +construisent sans retard une maisonnette.... C'est le plus pressé.</p> + +<p>—Bravo, père! s'écria Arthur.</p> + +<p>—Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard.</p> + +<p>—Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas +de refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.</p> + +<p>—Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout +d'abord.</p> + +<p>—C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;, +jusque là muette, contre son habitude.</p> + +<p>—C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui +s'appelait Thomas.</p> + +<p>—Nous attendent... acheva le cadet, Louis.</p> + +<p>—Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée +avalée.</p> + +<p>—Dame! puisque vous êtes assez honnêtes....</p> + +<p>—C'est dit. Allons, femme, attise le feu.</p> + +<p>—Dans un quart-d'heure, tout sera prêt.</p> + +<p>Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse +avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était +pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans +à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui resteraient +légendaires furent organisées séance tenante. On extermina, +autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des +forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent +des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on +dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent...</p> + +<p>Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette +partie du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui +l'on fit grâce,—faute de munitions, sans doute!</p> + +<p>Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe +des Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui +de ses joyeuses chansons.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>LA JOLIE SUZANNE</h3> + +<p>En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de +son étrave, le talus de la rive gauche.</p> + +<p>On avait passé près de la barque, mouillée en eau profonde, sans +s'y arrêter.</p> + +<p>Ce qui fit dire à Arthur, surpris:</p> + +<p>—Ah! ça.... mais où allons-nous?</p> + +<p>—Chez la maman Noël, donc! répondit Thomas.</p> + +<p>—Déjà installés à terre?....</p> + +<p>—Oh! installés! C'est beaucoup dire. Nous sommes campés, et +encore!.... répliqua en riant le jeune étranger.</p> + +<p>—Les femmes grillaient de se retrouver sur le <i>plancher des +vaches</i>. Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.</p> + +<p>Tout en causant, on avait retiré les rames, jeté le grappin et sauté +sur le rivage.</p> + +<p>Aucune installation, si primitive qu'elle pût être, n'apparaissait +encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en +cet endroit.</p> + +<p>Les Noël prirent les devants, suivis de près par les Labarou, La +muraille de verdure franchie, on se trouva tout à coup en face d'une +grande tente carrée, faite avec des voiles de rechange, et supportée par +de nombreux piquets.</p> + +<p>Un feu de branches sèches flambait entre de grosses pierres, tout +près de là, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un +clocheton russe, posée d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu +qui mijotait ferme et sentait bon.</p> + +<p>Thomas ne put s'empêcher, en passant, de soulever le couvercle +et de renifler comme un marsouin.</p> + +<p>—Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dîner deux +fois en une heure!.... il a là de quoi se gaver jusqu'à en être +malade!</p> + +<p>—L'appétit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait +le défaut mignon de son grand frère.</p> + +<p>En effet, cet efflanqué de Thomas était aussi gourmand qu'une +demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec +cela, paresseux comme un âne, quelque peu enclin à.... «maltraiter» +la vérité et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on +ne l'est plus.</p> + +<p>Bon comme la vie, du reste, à ces petits défauts près!</p> + +<p>Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article <i>nourriture</i>, +car ça le faisait sortir de ses gonds, en un rien de temps.</p> + +<p>Thomas eut un regard sévère pour son frère cadet et s'apprêtait +à répliquer vertement, lorsque la portière de la tente se souleva pour +livrer passage à une grande femme brune, dont les cheveux gris +attestaient la cinquantaine.</p> + +<p>C'était la veuve do Pierre Noël.</p> + +<p>—Ah! vous voilà enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car +nous allions nous mettre à table.</p> + +<p>—C'est fait, la mère!... cria joyeusement le petit Louis. On +nous a lestés, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du +Grand-Banc.</p> + +<p>—Tout de même, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... +L'air est vif sur la baie, et si les camarades,...</p> + +<p>—Y songez-vous? se récria Arthur... Nous en avons jusqu'à +la flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre +double charge. Et d'ailleurs...</p> + +<p>Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bée, sa casquette a +la main.</p> + +<p>Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer +dans l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire écartait ses +lèvres rouges, laissant à découvert deux rangées de petites dents d'une +blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un châtain foncé et très abondante, +négligemment enroulée sur la nuque d'une tête fine et fort +bien portée, encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure +du monde.</p> + +<p>La belle enfant s'arrêta rougissante en apercevant les deux +étrangers, puis instinctivement se rapprocha de sa mère.</p> + +<p>Le présentations se firent alors, sans plus de cérémonie que chez +les Labarou,—c'est-à-dire que les mains se serrèrent cordialement, +comme si l'on se fût retrouvé après une longue absence.</p> + +<p>Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de +toutes sortes se croisèrent; des promesses d'éternelle amitié furent +échangées; bref en quelques dizaines de minutes, on en vint à sceller +une de ces solides confraternités qui résistent à tous les assauts de la +vie....</p> + +<p>Tant et si bien que le feu s'éteignit et que la marmite cessa de +«chanter»!</p> + +<p>Thomas, qui s'en aperçut le premier, s'écria avec une douleur +comique:</p> + +<p>—Bon, la mère! pendant que vous jabotez tous à la fois comme +des pies, voilà votre dîner qui <i>prend au fond</i>.... Il ne sera plus +mangeable, et vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas +qui vous en débarrasse.</p> + +<p>La veuve de Pierre Noël se leva vivement et alla soulever le +couvercle.</p> + +<p>—Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle après un rapide +examen, il n'est qu'à point; mais si le feu eut continué de flamber....</p> + +<p>—Oui, si le feu eut continué de flamber....?</p> + +<p>—Eh bien, tout serait à recommencer.</p> + +<p>—Là! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans +ce bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu +et l'autre.... ailleurs.</p> + +<p>—C'est entendu, camarade, répliqua Gaspard en se levant. Mais, +assez causé. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames +prendront leur dîner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des +arbres bons à abattre dans la forêt.</p> + +<p>En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et +se mirent en frais d'attaquer toute épinette ou sapin des alentours qui +payait de mine.</p> + +<p>Comme le bois était abondant, bien que de médiocre futaie la +quantité abattue dans le cours de l'après-midi fut déclarée suffisante +pour la maison projetée.</p> + +<p>On remit au lendemain l'équarrissage.</p> + +<p>Les bûcherons improvisés, trempés de sueur et la chemise bouffante +autour des reins, regagnèrent la tente, où un repas substantiel +les attendait.</p> + +<p>Inutile de dire que les convives y firent honneur,—Thomas surtout, +qui mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler +mot.</p> + +<p>Les autres, moins voraces quoique passablement affamés aussi, +devisèrent gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.</p> + +<p>Les femmes, naturellement, n'étaient pas les dernières à fournir +leur quote-part dans ces conversations à bâtons rompus.</p> + +<p>En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,—semblait +avoir vaincu sa timidité habituelle pour faire fête aux hôtes +généreux qui mangeaient à la table maternelle. Avec un tact parfait, +inné, intuitif chez la femme, elle partageait également ses attentions +entre les deux cousins; mais un observateur attentif aurait probablement +découvert que celles portées à Arthur se nuançaient d'un peu +plus d'intérêt.</p> + +<p>Un incident qui se produisit vers la fin du repas eût, d'ailleurs, +levé tout doute à cet égard.</p> + +<p>Arthur avait le poignet droit enveloppé d'un linge assez grossier. +Or, en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en +liesse, il se heurta contre la chaise de son voisin....</p> + +<p>Il fit aussitôt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de +sang.</p> + +<p>Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait +assez abondamment à travers la manche de la chemise.</p> + +<p>Elle devint toute pâle et s'écria:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous êtes fait mal!</p> + +<p>—Ce n'est rien, répondit le jeune Labarou, dont la figure un peu +contractée par la douleur démentait les paroles.</p> + +<p>—Mais vous saignez!.... Voyez-donc!</p> + +<p>—Je suis un maladroit.... J'ai dérangé mon appareil.</p> + +<p>Suzanne se leva vivement et courut à lui. Puis, a'emparant de +son bras et déboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:</p> + +<p>—Laissez-moi voir et tout remettre en place.</p> + +<p>—De grâce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme +un coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une égratignure +que je me suis faite gauchement tout à l'heure.</p> + +<p>—Une égratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-à-dire +que c'est bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre +pouces.... Regarde ça, «un peu voir», Suzanne, si tu en es capable.</p> + +<p>Suzanne ne répondit pas.</p> + +<p>D'une main fébrile, elle releva la chemise et déroula le linge, +maculé de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.</p> + +<p>Une éraflure très respectable béait à l'extrémité inférieure de +l'avant-bras. Il y avait du sang coagulé dans la plaie et tout à l'entour. +La pansement n'avait pas été fait avec soin.</p> + +<p>C'était laid, mais peu dangereux.</p> + +<p>Cependant, Suzanne et sa mère, qui s'était aussi approchée, jetèrent +les hauts cris.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + + + +<p>—Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gémit la tendre +Suzanne, en joignant les mains avec une détresse sincère.</p> + +<p>—Pauvre jeune homme! dit à son tour la mère Noël, comment +vous êtes-vous abîmé de la sorte!</p> + +<p>—Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dégringolé du haut +d'un sapin, et c'est en cherchant à me retenir qu'un coquin de noeud +m'a arrangé le poignet de cette façon.</p> + +<p>—Vous êtes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous +finirez par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilité. Tout de même, +puisque vous vous êtes blessé à notre service, nous allons vous soigner +de notre mieux. De la vieille toile, Suzanne!</p> + +<p>—Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout +confus.</p> + +<p>—Voulez-vous vous taire, méchant entant! gronda maternellement +la bonne dame.</p> + +<p>Et tout en lavant délicatement à l'eau tiède la blessure mise à nu, +elle continua:</p> + +<p>—Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans +connaître un tantinet tous les métiers.... Et, tenez, moi qui vous +parle je suis un peu médecin, un peu apothicaire et même assez bonne +rebouteuse. Pas vrai, les enfants?</p> + +<p>—Comme le soleil nous éclaire! dit gravement Thomas.</p> + +<p>—Sans compter que maman possède un gros livre tout plein de +recettes plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis +avec une parfaite conviction.</p> + +<p>—Voilà, qui est bon à savoir! fit remarquer Gaspard, jusque là, +silencieux. S'il arrive malheur à quelqu'un de nous, madame trouvera +à exercer son talent.</p> + +<p>—Plaise à Dieu que l'occasion ne se présente jamais ou du moins +que je n'aie que des bagatelles à guérir!.... murmura la veuve, en +regardant avec tendresse ses deux fils et sa fille.</p> + +<p>—Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, où il y avait +bien une certaine dose d'égoïsme maternel,—que personne ne songea, +à blâmer, d'ailleurs,—elle ajouta en terminant le pansement:</p> + +<p>—Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur +la mère Noël pour réparer les suites de vos imprudences. La vue du +sang m'énerve, et je ne sais trop si je ne m'évanouirais pas, rien qu'à +jeter un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme +à feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jésus! je n'en puis voir +depuis....</p> + +<p>—...Depuis le meurtre de notre père, n'est-ce pas, maman? +acheva étourdiment le petit Louis.</p> + +<p>—Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frère avec un +froncement sévère de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, ajouta-t-il, +que la mère n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-là!</p> + +<p>—Au contraire! riposta avec énergie le garçon ainsi interpellé. +Maman n'a pas oublié que papa a été tué méchamment et que son +meurtrier est peut-être encore de ce monde, se moquant de la justice +des hommes, en attendant celle de Dieu.</p> + +<p>—La paix! mes enfants, commanda Mme Noël. Votre mère +n'oublie rien; mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien +choisir son heure.</p> + +<p>Puis, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune, +elle détourna brusquement le cours de la conversation, en disant, à +son patient, avec une feinte sévérité:</p> + +<p>—Maintenant, mon jeune ami, vous voilà condamné au repos +pour plusieurs jours...</p> + +<p>—Quoi, madame! vous voulez qu'à cause de cette égratignure, +je reste là-bas, pendant que?...</p> + +<p>—Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, +au moins.</p> + +<p>—Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais +je vas périr d'ennui!... La fièvre va me prendre, c'est sûr.</p> + +<p>—Mieux vaut la fièvre que la mort!.... murmura Gaspard, +entre haut et bas.</p> + +<p>—Mais je ne vous oblige pas à rester de l'autre côté de la baie, +mon jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les +jours sous les yeux, ne serait-ce que pour vous empêcher de commettre +quelque imprudence....</p> + +<p>—A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....</p> + +<p>—Vous viendrez si vous le désirez.... Mais il faudra vous contenter +de regarder faire les autres ou de tenir compagnie à vos nouvelles +voisines.</p> + +<p>—Oh! alors la besogne serait bien trop agréable, madame.... +Il me reste un bras valide, et je saurai bien l'utiliser à votre service.</p> + +<p>—Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous séparerons +plus pendant la construction de ce château qui doit être l'ornement +de cette baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour +qu'on ne vous accuse pas de fainéantise, je vous nomme l'architecte +de nos travaux. C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les +exécuterons».</p> + +<p>—Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ça t'arrive, +Thomas, tu parles comme un sage.</p> + +<p>—C'est vrai, appuya Mme Noël: Thomas a résolu la difficulté.</p> + +<p>—Hein! toussa le grand garçon avec un sérieux comique, quand +je veux m'en donner la peine, je ne suis pas plus bête qu'un autre, +allez!</p> + +<p>Chacun rit,—moins toutefois l'austère Gaspard, dont un grand +pli coupait transversalement le front, devenu soucieux.</p> + +<p>Et l'on se leva de table bruyamment.</p> + +<p>Comme il se faisait tard et que le crépuscule envahissait la baie,—malgré +la longueur du jour à cette époque de l'année,—les deux cousins +prirent congé des dames et furent reconduits chez eux dans la +même embarcation qui les avait emmenés, le matin.</p> + +<p>On se dit: Au revoir! après être convenus ensemble que la chaloupe +des Noël ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette à +travers la baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.</p> + +<p>Et, pondant que le bruit cadencé des rames allait s'affaiblissant +dans l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, préoccupés, regagnèrent +le logis, sans échanger une seule parole.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>COUP D'OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE</h3> + +<p>Si nous nous sommes un peu étendu sur les événements de cette +première journée passée en commun par les jeunes membres des deux +familles de Kécarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la +marche future de notre drame.</p> + +<p>Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer le +rôle de pomme de discorde entre les frères ennemis de la région +labradorienne.</p> + +<p>Et cette veuve énergique, gardant toujours au fond de son coeur +le souvenir de la scène terrible qui la priva de son unique soutien, ne +fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle était: bonne chrétienne, mais +aussi femme à ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le +cas échéant, le meurtrier de son mari.</p> + +<p>Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'elle était à cent lieues de se +croire dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter +qu'elle venait d'héberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + + +<p>Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaient tout bonnement +enchantés de leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas +d'éloges sur leur compte:—concert de louanges auquel, du reste, la +maman mêlait volontiers sa note grave.</p> + +<p>—Ce sont de braves garçons, disait-elle, après le retour de ses fils.</p> + +<p>—Et qui ne boudent pas à l'ouvrage! ajoutait Louis.</p> + +<p>—Ni à table non plus!.... renchérissait Thomas, fort porté sur +sa bouche, comme on s'en souvient.</p> + +<p>—C'est un titre de plus à ton amitié, intervint malicieusement +Suzanne.</p> + +<p>—Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand sérieux Thomas. +Tu crois peut-être m'avoir embroché avec tu pointe?.... Eh bien, ma +soeur, apprends qu'un bon caractère et un bon estomac, ça voyage +toujours ensemble, et mets-moi cette grande vérité dans ton cahier de +notes, ma petite Suzette.</p> + +<p>—Tu prêches pour ta paroisse, mon grand frère. Ainsi donc, +suivant-toi, les meilleurs garçons de notre petite colonie seraient?</p> + +<p>—Thomas Noël et Gaspard Labarou.</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux +mangeurs.</p> + +<p>—Tout doux! tout doux! monsieur mon frère, intervint Louis +au milieu des éclats de rire: il me semble que vous avez une morale +un peu égoïste...—Qu'en pensez-vous, maman?</p> + +<p>—Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu +des coquins qui avaient un bien bel appétit....</p> + +<p>—Bon, Thomas, prends note de cela....</p> + +<p>—Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la +veuve.</p> + +<p>—Exemple: Thomas Noël! glissa Thomas, avec une emphase +comique.</p> + +<p>—Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracité +pour te faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront +longtemps déplumé».</p> + +<p>—Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voilà qui +s'appelle couler proprement un homme. Attrape, espèce de baliveau.</p> + +<p>Ceci s'adressait à Thomas, lequel répondit philosophiquement:</p> + +<p>—Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien +à dire. Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? +Est-ce parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode +mieux du moins bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?</p> + +<p>—C'est un peu pour cela, mon grand frère.... Au reste, c'est +pur badinage, tu sais....</p> + +<p>—Non, non! a'écria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas +est un pince-sans-rire qui ne tire pas à conséquence. Mais son copain +Gaspard vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui +vaille. N'est-ce pas, maman?</p> + +<p>—Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!</p> + +<p>—C'est la timidité, peut-être.... hasarda Suzanne.</p> + +<p>—Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le +gaillard ne navigue pas dans ces eaux-là. C'est un sournois, te dis-je. +Vous verrez.—Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami à +moi.... Qu'on me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-là qui vous +regarde bien en face, avec ses grands yeux bleus, et qui rit de +l'abondance du coeur.—Pas vrai, maman?</p> + +<p>Le petit Louis éprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation +de sa mère.</p> + +<p>Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui répondit avec +beaucoup de vivacité:</p> + +<p>—Oui, oui, frère.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si +aimable!</p> + +<p>—Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noël, tu as déjà trouvé le +moyen de remarquer chez lui toutes ces qualités-là?</p> + +<p>La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:</p> + +<p>—Dame, mère, vous avez dû vous-même....</p> + +<p>—Si, si, ma fille. Jusqu'à plus ample informé, je le tiena pour +un excellent garçon.</p> + +<p>—Et un bon camarade! renchérit Louis.</p> + +<p>—Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia +l'entêté Thomas.</p> + +<p>La conversation en resta là sur ce sujet, et, après d'autres propos +sans intérêt pour le lecteur, la famille Noël s'alla coucher.</p> + +<p class="mid">*****</p> + + +<p>Pendant ce temps, chez les Labarou, une scène analogue sa +passait.</p> + +<p>Le père, distrait et songeur, fumait sa pipe près d'une croisée +ouverte.</p> + +<p>La mère et la fille, toujours occupées, tricotaient et cousaient +autour d'une grande table de bois blanc, dressée au milieu de la pièce +servant à toutes fins: cuisine, salle à manger et salon de réception.</p> + +<p>En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppée et le coude appuyé +sur la table, avait fort à faire pour répondre aux questions +multiples des deux femmes.</p> + +<p>Quant à Gaspard, dissimulé dans l'ombre projetée par l'abat-jour +de la lampe, il fumait, silencieusement, répondant seulement par +monosyllabes quand on lui adressait la parole.</p> + +<p>Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le dé de +la conversation!</p> + +<p>C'étaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intéressée +des deux: Euphémie, ou plutôt Mimie,—car on ne l'appelait pas +autrement dans la famille.</p> + +<p>Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tête, était vraiment +délicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes +et la chevelure crêpée d'une bohémienne. Avec cela,—autre contraste,—de +beaux grands yeux d'un bleu très tendre et la bouche +meublée de dents fort blanches, quoique un peu espacées.</p> + +<p>Mais l'ensemble de la figure respirait plutôt l'énergie que la +grâce.</p> + +<p>La grâce; lumière ou vernis, qui est à la figure humaine ce +qu'une bonne exposition est au tableau,—voilà ce qui réellement lui +manquait.</p> + +<p>Enfin,—pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de +main,—bien qu'elle fût, en réalité, une jolie fille, Euphémie Labarou +manquait complètement de séduction féminine, d'attirance, comme +disent les bonnes gens.</p> + +<p>D'ailleurs, la suite de ce récit vous montrera qu'elle était fort +tyrannique en amour.</p> + +<p>Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté son dévolu, en savait +quelque chose, probablement plus qu'il n'en eût voulu dire.</p> + +<p>Mais, outre ce défaut moral,—si toutefois c'en est bien un,—Euphémie +Labarou avait une imperfection physique très apparente, +du moins quand elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... +ou si peu!</p> + +<p>Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, était +supporté par des jambes si courtes, qu'en dépit de ses robes longues, +la pauvre «Mimie», lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et +pesante d'une oie grasse.</p> + +<p>Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutes les personnes sédentaires, +aimait-elle fort à caqueter!</p> + +<p>D'où il suit qu'elle était à la fois joliment bavarde et passablement +hargneuse dans ses appréciations.</p> + +<p>Pour le quart-d'heure elle s'employait à «déshabiller» de la +belle façon sa voisine de l'autre côté de la baie, Suzanne Noël,—qu'elle +n'avait pas même entrevue, du reste.</p> + +<p>Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, à +chaque trait lancé contre la nouvelle venue, elle dirigeait du côté de +Gaspard un regard en coulisse, chargé de.... pronostics peu équivoques.</p> + +<p>Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manège, +se contentant de fumer comme un pacha.</p> + +<p>—Nous étions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion.... +Pourquoi ces étrangères viennent-elles, comme cela, se fourrer dans +nos jambes?</p> + +<p>—Elles ne t'ont guère encombrée jusqu'à cette heure!.... murmura +Gaspard, en poussant des lèvres une grosse bouffée de fumée.</p> + +<p>—Je le crois bien! répliqua Mimie, avec un petit ricanement +sec. D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passé tout +votre temps avec elle, les deux garçons.</p> + +<p>—Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.</p> + +<p>—Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les nôtres!</p> + +<p>—Prends patience, ma fille, intervint la mère. Sitôt qu'ils auront +mis leurs voisines à couvert, les enfants reprendront leur train de vie +ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton père et de Wapwi.</p> + +<p>—Père?.... Il n'est guère réjouissant, surtout depuis quelques +jours. On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus +que moi.</p> + +<p>Jean Labarou, jusque là silencieux, releva la tête en entendant +sa fille parler ainsi.</p> + +<p>—Tu ne te trompes qu'à demi, mon enfant, répliqua-t-il gravement. +Je suis heureux que les garçons puissent rendre service à nos +voisins, mais mon opinion sur leur compte n'a pas changé: leur présence +ici nous causera peut-être des ennuis sérieux.</p> + +<p>—C'est bien possible, tout de même... murmura la jeune fille qui +eut un rapide coup-d'oeil du côté de son voisin.</p> + +<p>—Puis, reprenant avec vivacité:</p> + +<p>—Quant à Wapwi, dit-elle eu riant aux éclats, parlons-en. Ce +petit oiseau-là,—car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de même,—passe +la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, +à pêcher du poisson ou colleter des lièvres.</p> + +<p>—C'est sa manière à lui de se rendre utile, expliqua Arthur. +Manques-tu de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlevé +à sa micmaque de belle-mère?</p> + +<p>—Oh! pour ça, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, +le cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais +s'il nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journées +seraient moins longues.</p> + +<p>—Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protégé,—je +lui en donne la permission; ça te distraira.</p> + +<p>—C'est une idée, cela, Arthur! et, à moins que père et mère n'y +mettent empêchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre +matins....</p> + +<p>Et, comme les «bonnes gens» ne soulevèrent aucune objection, +Mimie eut bientôt fait d'organiser dans sa tête une belle et bonne +reconnaissance en «pays ennemi,» c'est-à-dire du côté opposé de la +baie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR</h3> + +<p>Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille +Noël sur la rive orientale de la baie.</p> + +<p>La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, +bien que ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses +bonbonnières que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant +un assez joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs +pieds l'alignement du carré, elle vous a un certain air de +coquetterie agreste dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les +ouvriers improvisés qui l'ont bâtie.</p> + +<p>Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes +colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement travaillées, +qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, nous +aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne +volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu d'expérience.</p> + +<p>Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses +de la colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un +palais.</p> + +<p>Tout est relatif en ce monde.</p> + +<p>Aussi l'ont-ils baptisé le <i>Chalet</i>, sans épithète—comme s'il ne +pouvait en exister d'autre dans le monde entier.</p> + +<p>Les travaux sont donc finis....</p> + +<p>Finie aussi, hélas!—ou, du moins, bien entravée,—cette promiscuité +de toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement, +ces chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres +fortuites... qui sont le menu du festin des amoureux!...</p> + +<p>Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami +Arthur Labarou, au moment où nous le retrouvons.</p> + +<p>Il est en compagnie de son protégé,—ou plutôt de son fils +adoptif,—le petit sauvage Wapwi.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + + + +<p>Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans.</p> + +<p>Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent.</p> + +<p>Quant à son dévouement pour petit père,—comme il appelle +Arthur,—c'est du fétichisme tout pur.</p> + +<p>Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août.</p> + +<p>C'est le matin.</p> + +<p>Il est à peine six heures.</p> + +<p>Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la +rive droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui.</p> + +<p>En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de +ses côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer +entre les deux bords.</p> + +<p>Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de +vapeurs blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa +dernière chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie.</p> + +<p>Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les +nuances diverses de l'arc-en-ciel.</p> + +<p>—Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur +à, son compagnon, penché vers lui.</p> + +<p>Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux +noirs, intelligents, se fixent sur son «père» adoptif.</p> + +<p>Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:</p> + +<p>—Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous +bois vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et +que les jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de +la maison et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + + +<p>Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux, +fait mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière +chaque obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des +plus réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire.</p> + +<p>Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.</p> + +<p>Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater...</p> + +<p>—Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....</p> + +<p>Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou.</p> + +<p>—Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé. +Rejoignez-le sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera +là sur le plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des +rocher». Tu vois cela d'ici, tout droit.</p> + +<p>Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement +assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses +de sapins touffus.</p> + +<p>Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra.</p> + +<p>—Petit père sera content.</p> + +<p>Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle +tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui +bondit à vingt pieds au-dessous.</p> + +<p>Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil, +compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il traverse +à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous +assigné.</p> + +<p>A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles +masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds +de l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut.</p> + +<p>Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux +et, trapu,—le tout appartenant à Gaspard Labarou.</p> + +<p>—Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement +amer On verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au +fils de l'assassin.... Malheur à eux si!...</p> + +<p>Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre.</p> + +<p>Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas +toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à gué +dans quelque endroit connu de lui seul.</p> + +<p>En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince +épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et +rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent.</p> + +<p>Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière, +grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.</p> + +<p>L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....</p> + +<p>Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise....</p> + +<p>Il est sur l'autre rive.</p> + +<p>Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant +légèrement de la rivière.</p> + +<p>Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent +se rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête.</p> + +<p>Il est en nage.</p> + +<p>Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.</p> + +<p>Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de +cacher là son fusil....</p> + +<p>Ses mains à plat pressent son front brûlant....</p> + +<p>Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs +et, remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap!</p> + +<p>C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met +on pied devant l'autre.</p> + +<p>Pas une pierre ne roule.</p> + +<p>Pas une motte de terre ne s'égrène.</p> + +<p>Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil +à travers les rameaux épais.</p> + +<p>Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant +adouci de son observatoire qui regarde la mer.</p> + +<p>Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge +plus et attend.</p> + +<p>Une demi-heure se passe.</p> + +<p>Puis une heure.</p> + +<p>Le soleil monte. L'ombre décroît.</p> + +<p>Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle +des chutes et le vol rapide des oiseaux.</p> + +<p>Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi +paraît.</p> + +<p>—Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu +venir.... Eh bien, l'as-tu vue?</p> + +<p>—Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... +pour avertir petit père, qui sera content.</p> + +<p>Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, +petit. Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la +rivière. Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle +tu sais!</p> + +<p>—Wapwi veillera et sifflera..</p> + +<p>Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait +de gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil.</p> + +<p>Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard!</p> + +<p>Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.</p> + +<p>L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même:</p> + +<p>—Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon!</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<h3>LE RENDEZ-VOUS</h3> + +<p>Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'amoureux +Arthur piétina sur place, bouillant à la fois d'impatience et de +crainte.</p> + +<p>L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquérait, grâce aux +événements des derniers jours, une importance capitale à ses yeux.</p> + +<p>Depuis une semaine entière, en effet, la jeune fille était invisible +pour lui.</p> + +<p>Que s'était-il passé!</p> + +<p>Pourquoi madame Noël, après avoir paru encourager ses amours +avec Suzanne et même s'être prêtée de bonne grâce aux projets de +mariage édifiés par les deux jeunes gens, avait-elle tout à coup, du +soir au lendemain, changé complètement sa manière d'agir?....</p> + +<p>Pourquoi Suzanne elle-même, l'air triste et les paupières rougies, +lui avait-elle fait un geste d'adieu désespéré, la dernière fois qu'il +l'avait aperçue dans une fenêtre du Chalet?...</p> + +<p>D'où venait la mine soucieuse de sa mère, à lui, et la sombre +préoccupation de son père, surtout depuis ces jours derniers?....</p> + +<p>Autant de mystères à pénétrer.</p> + +<p>Autant de problèmes à résoudre.</p> + +<p>Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors +de sa connaissance et qu'il était le pivot autour duquel s'enroulait le +fil de certains petits événements se succédant coup sur coup depuis +quelques jours.</p> + +<p>Mais quelle était la tête d'où sortait tout cela, la main mystérieuse +qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignée dont +les mille mailles guettaient chacun de ses pas?....</p> + +<p>La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert +son coeur à deux battants, narré par le menu l'histoire courte et +naïve de ses amours; il leur avait fait part de son ardent désir +d'épouser Suzanne, aussitôt la venue du missionnaire, en septembre +prochain....</p> + +<p>Mimie avait battu des mains....</p> + +<p>La mère Hélène s'était détournée pour essuyer une larme....</p> + +<p>Quant au père Labarou, plus sombre que jamais, il s'était promené +longtemps dans la cuisine, sans répondre, puis avait fini par +faire un geste résolu et dire:</p> + +<p>—Il faut que cette situation s'éclaircisse et que la lumière se fasse! +Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de +Pierre Noël, et ton sort se décidera!</p> + +<p>Arthur avait remercié son père et, au petit jour, couru sur le +plateau boisé, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tôt des +nouvelles, ou du moins de faire part à Suzanne de ses espérances.</p> + +<p>Il en était là!....</p> + +<p>Suzanne allait venir!!</p> + +<p>Elle venait!!!</p> + +<p>En effet, un pas léger froissait les feuilles sèches tapissant le +flanc du cap....</p> + +<p>Là ramure s'agitait;...</p> + +<p>Une minute encore, et Suzanne parut!</p> + +<p>Elle semblait fort animée, la belle Suzanne.</p> + +<p>Ses joues rougies, l'éclat de ses yeux et la sueur qui perlait à son +front disaient haut qu'elle avait couru et que l'émotion la dominait.</p> + +<p>—Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au +jeune homme.</p> + +<p>—Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voilà enfin! répondit Arthur, +s'emparant des mains qui s'offraient et y collant ses lèvres.</p> + +<p>—Quelle imprudence vous me faites commettre!</p> + +<p>—Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!</p> + +<p>—Et moi donc, est-ce que j'étais aux noces?... Ah! comme +j'ai souffert!</p> + +<p>—Pauvre Suzette! Là, vrai, vous avez pensé un peu à l'abandonné?</p> + +<p>—Toujours, à chaque heure, à chaque minute....</p> + +<p>—Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! +Votre mère me répond, à chacune de mes visites, que vous êtes souffrante, +que vous naviguez sur la baie, avec vos frères, ou bien qu'elle +ne sait pas.... Enfin, elle n'est plus la même, votre mère....</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....</p> + +<p>—Il le faut bien, mon Dieu!</p> + +<p>—Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?.... +Qu'avons-nous fait de répréhensible?.... Vous savez comme nos intentions +sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.</p> + +<p>—Oh! Arthur, ce n'est pas là que vous trouverez la source de +tout ce qui arrive.</p> + +<p>—Vous savez quelque chose, Suzanne?</p> + +<p>—Peut-être bien. Mais je ne suis pas sûre.... je pourrais me +tromper.</p> + +<p>—Parlez, parlez.</p> + +<p>—Eh bien, ma mère a reçu une visite il y a une dizaine de jours.</p> + +<p>—Une visite!.... D'ici, de la côte?</p> + +<p>—Non, de Miquelon.</p> + +<p>—Par quelle voie?</p> + +<p>—Ce doit être par notre barque, car l'étranger accompagnait +Thomas. Vous savez que mon frère a été toute une semaine au large, +en compagnie de votre cousin Gaspard?....</p> + +<p>—Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absenté pendant +de longs jours, sous prétexte d'une excursion de chasse au loin. +Mais il est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, +chez nous, ses frasques.</p> + +<p>—Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, +au contraire, ne pas le perdre entièrement de vue et même vous +défier un peu de lui.</p> + +<p>—De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....</p> + +<p>—Écoutez, Arthur....</p> + +<p>Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.</p> + +<p>Puis elle détourna soudain la tête et prêta l'oreille.</p> + +<p>—Avez-vous entendu? dit-elle.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.</p> + +<p>Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit où son cousin, +dans sa cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.</p> + +<p>Puis, haussant aussitôt les épaules:</p> + +<p>—Comme vous êtes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du +danger partout.</p> + +<p>—C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position première. +Moi, si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, à la +moindre alerte.</p> + +<p>—Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque écureuil qui prend +ses ébats.</p> + +<p>—Je vous disais donc: Défiez-vous de votre cousin; il a les +yeux méchants....</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>—.... Et je n'aime pas sa façon de me regarder.</p> + +<p>—Vous êtes si belle!....</p> + +<p>—Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux +rouges, il me dit avec un mauvais rire:</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Suzanne?</p> + +<p>—«Rien qui vous concerne!» ai-je répondu brusquement.</p> + +<p>—«Vous êtes-vous querellé avec votre amoureux?» a-t-il ajouté +d'un air moqueur.</p> + +<p>—«Ça ne vous regarde pas!» Et je lui ai tourné le dos. +Mais je l'ai vu, dans une vitre de la fenêtre où je me trouvais, +serrant les poings et faisant un geste de menace.</p> + +<p>—Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!</p> + +<p>—C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.</p> + +<p>—Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons à votre +visite de l'autre jour.</p> + +<p>—De l'autre nuit!—car c'était la nuit.</p> + +<p>—Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?</p> + +<p>—Il s'est enfermé avec ma mère pendant une heure et j'ai été +emmenée dehors par mon frère, sous prétexte de ne pas troubler la +conversation qu'ils eurent ensemble.</p> + +<p>—Ah! diable! fit Arthur, très intéressé.</p> + +<p>—Puis l'étranger est reparti, accompagné toujours de Thomas et +de l'inséparable Gaspard.</p> + +<p>—De sorte que vous ne savez pas quel était cet homme?</p> + +<p>—Si... Ma mère m'a dit que c'était un vieil ami de mon défunt +père.</p> + +<p>—Que venait donc faire chez vous ce mystérieux personnage?</p> + +<p>—Voilà précisément ce que je demande en vain à tous les miens, +sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci: C'est un parent +éloigné, un ami de là-bas. Il faut le croire.</p> + +<p>—Mais votre mère, elle,—votre mère qui vous aime tant, bonne +Suzanne,—a dû vous donner quelques mots d'explications avant de +vous soustraire à mes recherches.... je veux dire à ma vue.</p> + +<p>—Pauvre mère, elle est toute bouleversée de ce qui arrive.... +Mes questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente +de répondre: «Chère Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais +tu ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible +entre vous.... Quelque chose de terrible vous sépare à jamais!»</p> + +<p>—Qui ou quoi peut donc nous séparer, Suzanne?.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Votre mère vous l'a dit?</p> + +<p>—Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliée!</p> + +<p>—Et c'est?....</p> + +<p>—Du sang!</p> + +<p>Arthur, foudroyé, chancela.</p> + +<p>Un moment, la tête penchée, les bras battants, il demeura immobile.</p> + +<p>Mais il se secoua aussitôt.</p> + +<p>—Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, +je saurai s'il m'est permis de vous aimer.</p> + +<p>—Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.</p> + +<p>—Demain matin, ici, à la même heure.</p> + +<p>—Adieu donc! Arthur.... Ne désespérons pas.</p> + +<p>Le jeune Labarou la vit disparaître par le sentier qu'elle avait +pris pour revenir.</p> + +<p>Un instant plus tard, lui-même redescendait la pente opposée, +tout en murmurant:</p> + +<p>—Puisse mon père effacer cette tache de sang qui nous sépare!</p> + +<p>—Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en même temps, <i>in +petto</i>, le cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, +de sa cachette embroussaillée.</p> + +<p>Puis le traître ajouta:</p> + +<p>—Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais là! Tout +de même, si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au +coeur, lui!</p> + +<p>Et il se glissa derrière Suzanne, évitant avec soin de se laisser +voir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>LE MEURTRIER ET LA VEUVE</h3> + +<p>Environ vers six heures de cette même matinée, une légère +embarcation traversait la baie, de l'ouest à l'est.</p> + +<p>Elle atterrit en face du Chalet.</p> + +<p>Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns, +chevelure grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à +fixer solidement le grappin de l'embarcation.</p> + +<p>Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le +chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple +d'arpents du rivage, au milieu des arbres.</p> + +<p>Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa +deux coups...</p> + +<p>Une voix de l'intérieur répondit....</p> + +<p>L'homme entra.</p> + +<p>—Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de +deux pas.</p> + +<p>—Moi-même, Yvonne Garceau!</p> + +<p>—Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....</p> + +<p>—Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux +la scène du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le +poids des fautes de leurs pères.</p> + +<p>La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une +sombre énergie:</p> + +<p>—Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes +enfants!.... Jamais!</p> + +<p>—Écoutez-moi....</p> + +<p>—Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous +m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous +avez tué à coups de couteau?</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + + + +<p>Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas +vers son interlocuteur.</p> + +<p>Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix +humble:</p> + +<p>—Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse, +à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous +aimions et avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage; +je pourrais évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer +l'un à l'autre,—vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi +parce que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais +ce n'est pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer +assaut, par surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à +votre coeur de mère que je veux frapper.</p> + +<p>—Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants +orphelins?</p> + +<p>—Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... +Et, d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas +demandé à son Père la grâce de ses bourreaux?</p> + +<p>—Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, +je suis impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me +hante nuit et jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même +où je vous parle, je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier:</p> + +<p>—Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais, +tu voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en +m'accusant de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta +femme ne pas te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles, +Jean Lehoulier! Celui-ci ne broncha pas.</p> + +<p>Élevant seulement la main avec solennité:</p> + +<p>—Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!.... +Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,—les premières! +Les autres n'ont pas le sens commun.</p> + +<p>La veuve fit un geste pour protester.</p> + +<p>Mais Jean continua, sans le remarquer:</p> + +<p>—La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, +puisque jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions +donc pas. Mais nous étions un peu gris,—Pierre surtout,—et vous +vous souvenez comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans +les vignes....</p> + +<p>—Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, +en jetant un rapide regard à son premier amoureux.</p> + +<p>—Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en +était pas moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son <i>plumet!</i> +Si bien que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne +rechercher son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de +ses absences pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le +déshonorer ni plus ni moins.... Était-ce vrai, cela?</p> + +<p>—Vous savez bien que non.</p> + +<p>—C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en +feu. Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant, +criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour +de moi, comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. +Je faisais mille efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, +tournant en cercle, afin de l'empêcher de me frapper.</p> + +<p>«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois +intervenir.</p> + +<p>«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au +diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait +au nez. J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner.</p> + +<p>«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur +moi, son couteau au poing.</p> + +<p>«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement +du bras gauche.</p> + +<p>«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras +cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux +oui ont reçu des coups de couteau.</p> + +<p>«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au +manche.</p> + +<p>«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,—car +un nuage de sang faisait tout danser autour de moi.</p> + +<p>«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans +l'auberge.</p> + +<p>«Des amis m'entraînèrent....</p> + +<p>«Vous savez le reste. +La veuve ne disait plus rien.</p> + +<p>Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la +puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché +sanglant sur le carreau.</p> + +<p>Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.</p> + +<p>Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en +face:</p> + +<p>—Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez!</p> + +<p>—Madame!....</p> + +<p>—Vous mentez, vous dis-je!....</p> + +<p>—Yvonne!</p> + +<p>—Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez +une minute.</p> + +<p>Pierre ouvrait des yeux ébahis.</p> + +<p>Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à +coucher,—la sienne,—ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier +plié en forme de lettre.</p> + +<p>Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux +de son ancien fiancé de là-bas:</p> + +<p>—Reconnaissez-vous ce nom?</p> + +<p>—Sans doute: Robert Quetliven!</p> + +<p>—Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit:</p> + +<blockquote><p> +SAINT-PIERRE ET MIQUELON, +ce 26 juillet 1852.</p> + + +<p>MADAME VEUVE PIERRE NOEL, +Côte du Labrador,</p> + +<p><i>Madame et vieille amie,</i></p> + +<p>J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne avec le fils +de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je le regrette beaucoup pour +les deux jeunes gens, mais ce mariage ne peut se faire. Votre défunt mari, <i>assassiné +méchamment</i>, il n'y a pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour +se jeter entre les deux futurs conjoints.</p> + +<p>Vous ne comprenez pas!...</p> + +<p>Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila courtise +votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua votre mari, par pure +rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés, sur le port de Saint-Pierre, il y +aujourd'hui douze ans et quelques semaines...</p> + +<p>Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir au vôtre,</p> + +<p>ROBERT QUETLIVEN. +</p></blockquote> + +<p>—Cette lettre est une infamie! s'écria Jean Labarou,—à qui +nous conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.</p> + +<p>—Quoi! ne dit-elle pas la vérité? riposta la veuve.</p> + +<p>—Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tué +Pierre Noël! Mais c'est dans le cas de légitime défense, après avoir +usé de tous les moyens de persuasion pour l'apaiser, après avoir subi +patiemment toutes sortes d'injures.... Encore, quoique abîmé par sa +langue méchante, j'aurais patienté, je serais sorti, sans ce traître coup de +couteau qui me fit voir rouge.... Mon bras a frappé, mais ma volonté +n'y était pour rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible +blessure reçue sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrivé.... +Voyez, femme!.... J'en porterai les marques toute ma vie!</p> + +<p>Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra à la +veuve son avant-bras nu où deux cicatrices indélébiles tranchaient, +par leur blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.</p> + +<p>La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.</p> + +<p>Jean Labarou rabattit sa manche et continua:</p> + +<p>—Ah! Yvonne, comme j'ai regretté ce fatal moment d'oubli, ce +mouvement involontaire qui poussa ma main armée droit au coeur de +mon ami, Yvonne, vous le savez, en dépit de ses défauts!—Mais il est +des instants, dans la vie humaine, où la chair se révolte contre l'esprit, +où le nerf est plus prompt que la volonté.</p> + +<p>J'ai subi les conséquences de ce réveil intermittent de la bête +dans l'homme....</p> + +<p>Suis-je donc si coupable, après tout?</p> + +<p>La veuve ne répondit pas, tout d'abord.</p> + +<p>Elle se calmait. Elle paraissait ébranlée.</p> + +<p>L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, +plein d'honneur, incapable de déguiser la vérité.</p> + +<p>Les années en blanchissant sa tête en avaient-elles fait un menteur +et un lâche?</p> + +<p>C'était impossible.</p> + +<p>Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents émus qui vont au +coeur; la parole, non appuyée d'une conviction +chaleureuse, ne saurait arriver au plus intime de l'être, comme la +voix do Jean Lehoulier l'avait fait.</p> + +<p>Au fond de son coeur, elle sentait se réveiller, pour l'homme +d'honneur incliné devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, +mais non coupable, cette indulgence attendrie qu'éprouvent les +gens mûrs lorsqu'en fouillant dans les cendres du passé, il leur arrive +d'en voir quelque étincelle non encore éteinte....</p> + +<p>Relevant enfin la tête, elle regarda Jean Lehoulier bien en face +et dit d'un ton très calme:</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p> + + +<p>—Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont dû se passer +comme vous les racontez....</p> + +<p>—Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit +le père d'Arthur.</p> + +<p>—.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres +feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma +fille, elle-même....</p> + +<p>—C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?</p> + +<p>Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas écrit de Saint-Pierre +même.</p> + +<p>—Et d'où vous a-t-il donc écrit, Yvonne?</p> + +<p>—D'ici même.</p> + +<p>—D'ici?.... Il est donc venu?</p> + +<p>—Ne le saviez-vous pas?</p> + +<p>—Je savais que quelqu'un de là-bas est, en effet, débarqué, il y a +une quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon +neveu Gaspard. C'était donc lui?</p> + +<p>—C'était lui; et c'est après une longue conversation sur le malheureux +événement qui a divisé nos deux familles, que nous en sommes +arrivés à la décision qu'il m'écrirait cette lettre... «Avec ce papier, +disait-il, vous n'aurez aucune difficulté à convaincre votre voisin +qu'une alliance est impossible entre les Noël et les Lehoulier.»</p> + +<p>—En effet, madame, les choses se fussent-elles passées comme ce +Quetliven les arrange,—pour un but que je ne devine pas bien +encore,—que je serais le premier à dire à mon fils: «Embarque-toi, mon +gars, et va un peu là-bas faire ton tour de France.»</p> + +<p>«Mais je ne veux pas que cet enfant souffre à cause de moi.... +Aussi, prévoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes précautions.... +Le missionnaire qui doit nous visiter cet automne,—c'est-à-dire dans +un mois au plus,—vous apportera la preuve que les choses se sont bien +passées telles que je viens de les raconter.</p> + +<p>—Et cette preuve?....</p> + +<p>—Ce sera le témoignage du mort lui-même!</p> + +<p>Là-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de +Pierre Noël et se retira.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<h3>OU GASPARD ÉPROUVE UNE SURPRISE DÉSAGRÉABLE</h3> + +<p>Cette journée devait être fertile en événements.</p> + +<p>On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des +flèches dernier modèle, faisant des blessures incurables.</p> + +<p>Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à +quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide et léger, +qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main incomparable.</p> + +<p>—Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné.</p> + +<p>Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux +diriger sa voix, il héla:</p> + +<p>—Ohé! là, du canot!</p> + +<p>—C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron s'immobilisait, +appuyé sur le plat-bord.</p> + +<p>—Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette +coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent!</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine +et sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas +quelque part par là....</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts +contre un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est +pas Wapwi qui te fait courir la haie.</p> + +<p>Les deux embarcations s'étaient; rapprochées.</p> + +<p>Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix:</p> + +<p>—Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard +que j'en ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! +Mais il faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a +besoin de se lever matin, vous le savez....</p> + +<p>—Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il +donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce +qu'il te ferait des <i>traits</i>, par hasard?</p> + +<p>Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un +long regard sur le beau et pâle visage de sa fille.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p> + +<p>Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de +dire:</p> + +<p>—Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de +mon frère Arthur.—Vous avez vu Mme Noël?</p> + +<p>—Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de +ce côté-là, j'espère. Nous en causerons avec ta mère.</p> + +<p>—Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur, +il me faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque +c'est comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour, +père. A tantôt!</p> + +<p>—A tout à l'heure, ma fille.</p> + +<p>Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne +tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix.</p> + +<p>La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à +son petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou.</p> + +<p>Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction +du Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive +surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient +jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse, +rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques +pieds de la surface de l'eau.</p> + +<p>Une fois là, plus rien!</p> + +<p>Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher +l'embarcation et son capitaine enjuponné.</p> + +<p>Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit, +debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis +d'éclairs la saulaie bordant la rive.</p> + +<p>Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, +dépourvu de feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard +de pénétrer jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là.</p> + +<p>Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile, +les yeux fixés dans la même direction.</p> + +<p>Là demeurait sa rivale,—celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur, +n'en menaçait pas moins son bonheur, à elle.</p> + +<p>Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement.... +Un magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit +de ses protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments +même, quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son +cousin.... Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les +querelles surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était +déjà assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait +pas tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.</p> + +<p>Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente +mais énergique Mimie!</p> + +<p>Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce +matin-là, sur le sentier de la guerre.</p> + +<p>Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre.</p> + +<p>C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.</p> + +<p>Une demi-heure s'écoula.</p> + +<p>Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux +prenaient leurs ébats à travers la saulaie.</p> + +<p>Mais, de voix humaines, point.</p> + +<p>Tout semblait dormir.</p> + +<p>Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration +rapide haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face +cuivrée entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au +plus de son oreille.</p> + +<p>—Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; +il vient!</p> + +<p>—Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de +pareille façon,... m'as fait une peur!</p> + +<p>Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se +remettant aussitôt:</p> + +<p>—Tu l'as vu?</p> + +<p>—Je le suis depuis tantôt.</p> + +<p>—D'où vient-il?</p> + +<p>—Il espionne petite mère Noël.—Il est méchant l'oncle Gaspard.</p> + +<p>—Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au +soir? dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation.</p> + +<p>Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame, +tu devais bien t'en douter!»</p> + +<p>Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:</p> + +<p>—Chut! fit-il, les voilà tous deux!</p> + +<p>—Je veux voir et entendre.</p> + +<p>Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la +berge de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques +pas à travers l'enchevêtrement de la végétation.</p> + +<p>Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière +un gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa +compagne à l'imiter.</p> + +<p>Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques +pieds de là.</p> + +<p>Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde, +alternaient dans le silence environnant.</p> + +<p>—Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue +comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon +malheur?....</p> + +<p>—Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,—celui +de maître Gaspard,—quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi +vers une destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la +pitié m'est venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un +pas, je l'ai vite fait ce pas....</p> + +<p>—Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!</p> + +<p>—Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?</p> + +<p>—En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur +cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme +vous l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe +assez longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard, +votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup +d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite....</p> + +<p>—Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et +victime!</p> + +<p>—Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous +mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si +désintéressé et si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère +Mimie, qui le mérite bien plus que moi.</p> + +<p>—C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant.</p> + +<p>—C'est mon dernier mot, monsieur!</p> + +<p>—Peut-être changerez-vous d'avis bientôt...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua +souhaite le bonsoir.</p> + +<p>—Adieu, monsieur.</p> + +<p>Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une +vilenie sur le coeur:</p> + +<p>—A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que +mon cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête, +celui-là. C'est madame Lehoulier, entendez-vous,—un nom +taché du sang de votre défunt père,—que vous vous appellerez, une +fois mariée.</p> + +<p>—Méchant! murmura Suzanne avec dégoût.</p> + +<p>—Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir +Gaspard.</p> + +<p>Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie +Labarou, ses beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux +bleu d'acier étincelants, tombait debout devant lui.</p> + +<p>—Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.</p> + +<p>—Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de +dire, grand lâche!</p> + +<p>Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie +Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les +mains:</p> + +<p>—Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr, +qui m'a conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea +préventions contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant +que je vous ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir +comme une soeur.—Le voulez-vous?</p> + +<p>Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et +les deux jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois.</p> + +<p>Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le +petit sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme +un vrai clown de cirque.</p> + +<p>Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse +commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net +sur place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique:</p> + +<p>—Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec +moi, tu sais!</p> + +<p>Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille, +que le cousin courba la tête, sans même répliquer.</p> + +<p>Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un +instant ses traits durs.</p> + +<p>Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient +leurs adieux.</p> + +<p>—Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou.... +J'ai rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il +revenait d'une entrevue avec votre mère....</p> + +<p>—Vraiment? interrompit l'autre.</p> + +<p>—Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!»</p> + +<p>—Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse!</p> + +<p>—Espérons, Suzanne, et au revoir!</p> + +<p>—Oui, petite soeur, au revoir!</p> + +<p>Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger +une parole.</p> + +<p>Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine +Mimie le soin de manier l'aviron.</p> + +<p>Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des +chutes, il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,—c'est-à-dire +en frottant la main de la jeune fille contre sa joue.</p> + +<p>Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant +tout bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les +joues et lui disant:</p> + +<p>—Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu.</p> + +<p>—Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé +un.... sauvage.</p> + +<p>Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant silencieusement.</p> + +<p>Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue.</p> + +<p>Elle riait encore en arrivant au Chalet.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>LE GUET-APENS ORGANISÉ</h3> + +<p>Tout dormait chez les Labarou.</p> + +<p>La nuit, faiblement éclairée par un mince croissant de lune, était +sonore,—si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand +silence de la nature endormie, traversé seulement par le monotone +mugissement des cataractes.</p> + +<p>Deux heures venaient de sonner.</p> + +<p>La fenêtre d'une sorte d'appentis, adossé au mur d'arrière de la +maison, s'ouvrit doucement, et une tête brune, coiffée d'une casquette +de loup-marin, surgit de l'entre-bâillement.</p> + +<p>Cette tête tourna à droite, tourna à, gauche et se dressa même en +l'air, inspectant, écoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui +pouvait tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouïe.</p> + +<p>Satisfait en apparence de son investigation, le propriétaire de la +susdite,—maître Gaspard, s'il vous plaît,—mit un pied sur l'appui de +la fenêtre et, fort légèrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.</p> + +<p>Puis il referma silencieusement la fenêtre et s'éloigna à pas de +loup.</p> + +<p>Arrivé près d'un hangar, servant de remise pour les agrès, seines +à pêche, outils de charpentier, etc., notre homme y pénétra, pour en +sortir aussitôt avec une hache et une <i>égohine</i>.</p> + +<p>Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongée dans le +sommeil, il partit d'un pas relevé, courbant le dos, se faisant petit +comme un malfaiteur.</p> + +<p>Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrète, Gaspard se +départit un peu de sa rigidité habituelle, ou plutôt il releva son +masque.</p> + +<p>Dans la forêt, il était chez lui, et les sapins à aspect de saules +pleureurs devenaient ses confidents.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p> + + +<p>-Nom de nom—de nom—d'une vieille baleine morte de la +pituite!.... grommelait-il, en voilà une journée pour toi, mon vieux +Gaspard!... Tes plans déjoués!.... Un voyage aux Iles pour rien, +l'oncle Jean devenu un petit saint aux yeux de la mère Noël, et, par-dessus +tout, toi, vieille bête, surpris comme un écolier en flagrant +délit de trahison amoureuse par cette infernale Mimie, à qui le +diable.... ou moi tordrons le cou un de ces jours!... Voilà, ton bilan, +mon bonhomme!</p> + +<p>Et, courbant la tête, Gaspard se remémorait les désastres subis +la veille, en ce jour marqué d'une pierre noire.</p> + +<p>—Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon +chemin!... S'il n'était pas là, Suzanne m'aimerait, peut-être! Oui, +elle finirait par m'aimer, à coup sûr.... J'en ferais tant pour elle!... +Je braverais les colères du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe +quoi!... J'irais lui tuer des ours jusqu'à la baie d'Hudson, pour le +seul plaisir de lui en offrir les peaux....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p> + + +<p>Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes bienfaiteurs!.... Hé! +qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, après +tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends pas +cent fois, en travail, le pain que je mange à leur table?</p> + +<p>Quant à Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce préféré pour +qui rien n'est trop bon!....—«Arthur, prends garde à ceci, prends +garde à ça!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard +humide!.... Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant +pour toi!.... Gaspard, mon garçon, veille bien sur lui; il est si +délicat!»....—Voilà les recommandations que j'entends tous les +jours.</p> + +<p>J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rongé, mon +frein, depuis des années!.... Un orphelin, un enfant sans père ni +mère, ça ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse +pas crever de faim!...</p> + +<p>Et le malheureux, ingrat et lâche, prenait ainsi plaisir à se +forger des griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir +d'endormir sa conscience et de colorer de prétextes trompeurs le +sinistre projet qu'il allait accomplir!</p> + +<p>Il marchait toujours, cependant.</p> + +<p>Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des échos prolongés qui +roulaient dans la vallée de la Kécarpoui.</p> + +<p>Bientôt, ce fut un tonnerre ininterrompu et très impressionnant, +par une nuit comme celle-là.</p> + +<p>Gaspard, après avoir gravi diagonalement la pente douce des +premiers contreforts de la masse montagneuse, venait de déboucher +sur la rive droite de la Kécarpoui.</p> + +<p>Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle +laissait traîner dans l'eau tourbillonnante l'extrémité des branches +de sa face inférieure....</p> + +<p>Au-delà du torrent, le cap du Rendez-Vous,—ainsi baptisé par +l'amoureux jaloux lui-même,—dressait ses hautes assises, hérissés de +buissons de sapins et couronné de conifères épais.</p> + +<p>Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le +second pour le plateau.</p> + +<p>—C'est là qu'ils viendront, au petit-jour,—se dit-il avec rage,—se +moquer de ce pauvre Gaspard, enlevé hier par une jeune fille contrefaite +Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dépit de +son beau visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et +comme j'ai dû paraître sot aux yeux de la fière Suzanne!.... Ah! +mademoiselle Mimie, que vous allez donc me payer cher ce triomphe +d'une heure et cet ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de +Gaspard Labarou un petit garçon craintif quand vous êtes là!.... +Aujourd'hui, fière Mimie,—que dis-je? dans quelques heures,—«vos +beaux yeux vont pleurer», comme dit la chanson de Malbrough; le +cadavre de votre frère, broyé dans les chutes, ira peut-être s'échouer +devant votre porte, à moins que ce ne soit en face du chalet de sa +fiancée!....</p> + +<p>Ici, Gaspard, tout en se disposant à s'engager sur la passerelle, +parut avoir réellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au +désespoir contemplant un corps sans vie.</p> + +<p>Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une décision infernale, +l'affermit au contraire dans son projet.</p> + +<p>—Allons! fit-il avec une sombre résolution, c'est dit!.... Un quartier +de roc, comme j'en vois un, là, dans le lit de la rivière, +aura roulé du haut du cap et fêlé le tronc d'arbre, pendant la +nuit. Ce sera un accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut +pas que la belle Suzanne appartienne à un autre que toi. Non, cela.... +Plutôt la mort!</p> + +<p>Et, résolument, il gagna le milieu de la passerelle.</p> + +<p>Arrivé là, il déroula de sa ceinture une longue ficelle, armée d'un +plomb de sonde à l'une de ses extrémités.</p> + +<p>Laissant tomber le plomb dans un remous, où l'eau ne faisait que +tourner en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond +solide et la passerelle.</p> + +<p>Puis, faisant un noeud à la ficelle, il revint sur ses pas.</p> + +<p>Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientôt une +jeune et mince épinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit +et ébrancha avec sa hache.</p> + +<p>Il la coupa à la longueur voulue, après avoir pris ses mesures +sur sa ficelle.</p> + +<p>Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.</p> + +<p>Plongeant alors un des bouts de la perche, préparée un instant +auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la passerelle, +comme un pilotis.</p> + +<p>—Comme cela, dit-il, je ne serai pas exposé à ce que ce maudit +pont se rompre sous mon propre poids, pendant que je serai à la +besogne.</p> + +<p>Enfin commença l'oeuvre infernale.</p> + +<p>Couché à plat-ventre, Gaspard scia avec son <i>égohine</i> la face de +la passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une épaisseur +suffisante pour empêcher l'arbre de se rompre par son seul poids.</p> + +<p>Puis, revenant en arrière, il contempla son travail.</p> + +<p>Rien n'était visible, naturellement.</p> + +<p>Le mince trait de scie disparaissait complètement aux regards, à +quelques pieds de distance.</p> + +<p>Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant +aussitôt que le poids du sinistre ouvrier eut cessé de faire peser la +passerelle sur lui.</p> + +<p>Tout allait bien.</p> + +<p>Le guet-apens était supérieurement organisé.</p> + +<p>L'oeuvre de mort allait réussir!</p> + +<p>Gaspard Labarou eut un sourire de démon et reprit le chemin de +son lit, disant:</p> + +<p>—Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle. +Seulement, tu n'en reviendras pas!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>DANS LE TORRENT</h3> + +<p>Au petit jour,—c'est-à-dire vers six heures environ,—un jeune +homme à l'air éveillé, à la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine +d'années, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisées +qui servent d'arrière-plan à la baie de Kécarpoui.</p> + +<p>Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.</p> + +<p>C'était Arthur Labarou, flanqué de l'inséparable Wapwi.</p> + +<p>Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient +gaiement.</p> + +<p>La matinée était belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un +beau rouge-feu, répandait sur le paysage cette clarté douce des premières +heures du jour, tiédissant à peine la fraîcheur balsamique +émanée, pendant la nuit, des arbres résineux de la forêt.</p> + +<p>—Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.</p> + +<p>—Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!.... +répliquait l'innocent Wapwi.</p> + +<p>—Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tête. Mais, +moi, c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je +vois de bien jolies choses, va!</p> + +<p>Wapwi, un peu étonné, promenait sa vue perçante tout autour +de lui: sur les croupes des collines mouchetées de verdure, sur le +vaste golfe où le roi de la lumière jetait une poussière d'or et jusque +dans les gorges sinueuses de la rivière, d'où montaient lentement des +brouillards irisés.</p> + +<p>Il n'apercevait que le panorama accoutumé, qui valait certes bien +la peine d'être admiré, mais qui ne l'émouvait pas autrement, l'ayant +eu tant de fois sous les yeux.</p> + +<p>De guerre lasse, il se résigna à garder le silence et à s'avouer que +«petit père» Arthur était bien mieux doué qu'un enfant abénaki, +puisqu'il possédait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, +l'autre en dedans.</p> + +<p>Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit +auquel se livrait son compagnon.</p> + +<p>Voyant que celui-ci n'arrivait à aucun résultat et ne comprenait +toujours pas, il lui dit, en lui tapant légèrement sur la joue:</p> + +<p>—C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, étant +trop jeune pour avoir éprouvé le sentiment qui me fait voir tout en +beau grâce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!</p> + +<p>—L'amour! l'amour! répéta l'enfant. C'est donc ça, petit père, +que tu as dans le coeur pour petite mère?</p> + +<p>—Justement, mon fils! Tu y es! s'écria Arthur, riant cette fois +tout de bon.</p> + +<p>—Wapwi aussi l'aime bien, mère Suzanne! dit entre haut et bas +l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rosé sur les joues d'un petit +sauvage.... Bonne, bonne, petite mère Suzanne!</p> + +<p>—Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne +autant que belle!</p> + +<p>Puis il ajouta, songeur:</p> + +<p>—C'est drôle, tout de même.... Cet enfant aime réellement +Suzanne autant que je l'aime moi-même.... Seulement, ce n'est pas +comme moi!</p> + +<p>Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivèrent à la passerelle.</p> + +<p>Tout y était en ordre ou, du moins, paraissait tel.</p> + +<p>Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques +jours auparavant, avait les allures désordonnées d'une véritable cataracte.</p> + +<p>Les basses branches du tronc de sapin couché en travers trempaient +dans le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient +régulier, quoique assez inquiétant.</p> + +<p>Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!</p> + +<p>Ayant levé les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu +un mouchoir blanc agité par une main de femme....</p> + +<p>En avant donc!</p> + +<p>Il s'élança....</p> + +<p>Mais il n'avait pas fait la moitié du trajet, que la passerelle se +rompit par le milieu et s'abîma dans le torrent.</p> + +<p>Deux cris dominèrent un instant le tapage des eaux heurtées: +l'un poussé par une voix de femme,—cri de terreur! l'autre par un +organe masculin,—clameur d'agonie!</p> + +<p>Puis... l'éternelle chanson des chutes!</p> + +<p>Les voix humaines s'étaient tues.</p> + +<p>Le gouffre entraînait sa victime.</p> + +<p>Où était donc Wapwi, le dévoué enfant des bois?</p> + +<p>Allait-il laisser, périr son maître, sans tenter un effort pour le +sauver!</p> + +<p>Nous allons bien voir....</p> + +<p>Wapwi avait reçu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour +de son compagnon.</p> + +<p>Il était donc là, le suivant des yeux, au moment où la passerelle +«'effondra, et, chose singulière, à l'instant précis de la catastrophe, il +pensait justement à la possibilité d'un accident de cette nature.</p> + +<p>Dire qu'il n'eut pas une seconde d'émotion terrible serait conraire +à la vérité.</p> + +<p>Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant +le tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son +état d'âme....</p> + +<p>Nous dirions presque qu'il s'y attendait,—où du moins que son +instinct de sauvage l'avertissait que quelque événement imprévu +allait arriver,—si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, +un pressentiment aussi rapide, que celui qui l'étreignit soudain au +moment où Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.</p> + +<p>Dominé par ce singulier pressentiment, il avait jeté un rapide +coup d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, à +deux arpents au plus de distance.</p> + +<p>Et c'est justement à ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que +pensait le jeune Abénaki, lorsque l'événement redouté eut lieu.</p> + +<p>Sans même pousser un cri, il prit sa course du côté de la chute, +cassa en un tour de main une longue gaule de frêne, dévala sur le +flanc escarpé de la rive et se trouva,—Dieu sait par quel miracle +d'adresse!—sur une étroite corniche à fleur d'eau, saillant de quelques +pouces en dehors de la muraille à peine déclive qui endiguait le +torrent, un peu en haut de la courbe formée par la nappe d'eau +tombante.</p> + +<p>La rivière, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds +de largeur; mais, comme elle taisait un léger coude vers l'est, le +courant portait naturellement du côté où se tenait Wapwi, et l'enfant +pouvait espérer que son maître passerait à portée d'être secouru.</p> + +<p>C'est, en effet, ce qui arriva.</p> + +<p>Retardé dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du +torrent, le tronçon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir en +tombant, n'avançait que par bonds et en exécutant une série de mouvements +giratoires, qui rapprochaient le naufragé tantôt d'une rive, +tantôt de l'autre.</p> + +<p>A une dizaine de pieds de la corniche où se tenait Wapwi, Arthur +se trouva, pendant quelques secondes, à portée de saisir la perche tendue +à bout de bras...</p> + +<p>—Prends, petit père! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu +ne veux pas m'entraîner à l'eau.</p> + +<p>Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son +épave...</p> + +<p>Dix secondes après, il était dans les bras de Wapwi, sur l'étroite +corniche.</p> + +<p>Au même instant, ce qui restait de la passerelle s'abîmait dans +la chute...</p> + +<p>La première pensée du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un +regard de reconnaissance; mais sa seconde, assurément, fut pour son +jeune sauveur.</p> + +<p>Il le serra dans ses bras, comme une mère eût fait pour son enfant.</p> + +<p>—Mon petit Wapwi, lui dit-il en même temps, tu m'as sauvé la +vie!.... Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais là, dans +l'abîme creusé par la chute!.... Désormais, c'est entre nous à la vie +à la mort,—souviens-toi de cela!</p> + +<p>Wapwi, les yeux étincelants de plaisir, frotta son front sur les +mains du «petit père».</p> + +<p>Cette naïve caresse exprimait, dans l'idée du petit Abénaki, le +comble du bonheur.</p> + +<p>Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses +yeux s'agrandirent.... Son bras se dirigea du côté de l'est....</p> + +<p>—Petite mère Suzanne! dit-il.</p> + +<p>Arthur regarda.</p> + +<p>Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent déchaîné, un énorme +rocher se dressait à pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle +géant, une blanche statue de femme, les bras et les yeux levés vers le +ciel, semblait lui adresser une fervente action de grâce.</p> + +<p>Nous disons: <i>statue!....</i> Et elle en avait bien l'air, cette jeune +fille agenouillée dans une immobilité en quelque sorte hiératique, les +cheveux en désordre et pâle comme une morte, laissant monter, elle, +la vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux +pieds de la Vierge immortelle!....</p> + +<p>Très ému le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme +s'il eût craint de troubler quelque mystique incantation.</p> + +<p>Suzanne s'étant relevée, il lui cria:</p> + +<p>—Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas là!.... Je +tremble pour vous!.... Retournez là-bas!</p> + +<p>Et il lui indiquait la direction du Chalet.</p> + +<p>La «statue» s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses +mains. Mais ses paroles n'arrivèrent point jusqu'aux naufragés, à +cause du fracas des eaux.</p> + +<p>Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.</p> + +<p>Quant à Arthur et son sauveur, ils escaladèrent, non sans peine, +la berge à pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.</p> + +<p>Le guet-apens avait raté!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<h3>OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE</h3> + +<p>Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,—nous +voulons dire dans Kécarpoui.</p> + +<p>Bien que le naufragé lui-même se montrât très sobre de commentaires, +et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grâce +à l'imagination des femmes, un drame des plus noirs où les pauvres +sauvages de la côte jouaient le vilain rôle.</p> + +<p>C'est Gaspard qui émit le premier cette idée....</p> + +<p>N'avait-il pas, les jours précédents, découvert des pièges et des +trappes, tendues ci et là dans la savane, par des mains inconnues?</p> + +<p>Qui donc venaient chasser si près des deux seules familles blanches +de la baie, sinon les Micmacs du détroit de Belle-Isle?</p> + +<p>Et, d'ailleurs, à l'appui de cette thèse, ne pouvait-on pas supposer +que les parents de Wapwi, irrités de l'enlèvement de leur petit compatriote, +rôdaient autour de l'établissement français, dans le but de +reprendre leur bien?....</p> + +<p>A cela Arthur répondait, en haussant les épaules:</p> + +<p>—Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu +sais bien que Wapwi n'a pas de parenté micmaque, puisqu'il est +Abénaki et vient du sud!....</p> + +<p>—D'accord; mais il y a sa belle-mère,—sa belle-mère inconsolable!</p> + +<p>Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.</p> + +<p>—Oh! là! là!... cette grande guenon qui battait son beau-fils +à coup de trique, comme s'il eût été un simple mari?.... En +voilà une femme pour se faire du mauvais sang à cause qu'il est +parti!</p> + +<p>—Hé! bon Dieu, c'est peut-être leur façon d'aimer, à ces brigands-là!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p> + + +<p>—Les vraies mères, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre +vieux que nous avons ensablé là-haut, dans la savane, doit avoir +d'autres soucis que de courir après un enfant qu'elle haïssait comme +peste.</p> + +<p>—Alors, c'est par pure méchanceté qu'ils ont fait le coup,—si +toutefois quelqu'un a touché à la passerelle.</p> + +<p>—Pas méchants, pas méchants sans raison, les sauvages!.... +murmura Wapwi.</p> + +<p>Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;</p> + +<p>—Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas défendre tes +amis.</p> + +<p>—Gaspard! fit Arthur, élevant le ton.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.</p> + +<p>—Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?</p> + +<p>—Il a sauvé ma vie, Gaspard!</p> + +<p>—La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait là, à point nommé.</p> + +<p>—Quand tu y aurais été toi-même, je parie bien que tu ne serais +pas arrivé à temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.</p> + +<p>—Peut-être!.. On ne sait pas....</p> + +<p>Et le cousin ajoutait en lui-même: «Ah! mais non, par exemple. +Pas si bête!»</p> + +<p>Ces propos s'échangeaient sous l'auvent du hangar où se serraient +les articles nécessaires à la pêche et où se préparait le poisson +destiné à être encaqué.</p> + +<p>Ce hangar, assez vaste, était divisé en deux compartiments; +l'un où se faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.</p> + +<p>Une petite forge, munie de sa large cheminée, y était attenante.</p> + +<p>C'est dans cette dernière partie de l'édifice que se tenait le plus +souvent Wapwi, en qualité de souffleur du père Labarou, le maître-forgeron.</p> + +<p>Quant il n'était pas à son soufflet, Wapwi ne quittait guère Arthur, +à moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.</p> + +<p>Car il ne se ménageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son +pouvoir pour se rendre utile.</p> + +<p>Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, +à l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion +de lui témoigner son aversion.</p> + +<p>Quinze jours s'étaient écoulés depuis la catastrophe de la passerelle.</p> + +<p>Peu à peu, le souvenir de cet étrange accident s'affaiblissait dans +l'esprit des intéressés.</p> + +<p>Arthur lui-même n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus +penser.</p> + +<p>Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupé.</p> + +<p>Et c'était.... Wapwi.</p> + +<p>Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tête avec +un accident vieux de deux semaines?</p> + +<p>Nous sommes forcé de faire ici un aveu, un bien pénible aveu....</p> + +<p>Wapwi—ce modèle de gratitude, ce vase contenant la quintessence +de l'affection filiale,—Wapwi avait un défaut, un grand défaut:</p> + +<p>Il était chauvin!</p> + +<p>On avait accusé, après l'accident de la rivière, ses compatriotes +cuivrés d'avoir organisé ce guet-apens odieux, en faisant tomber un +énorme caillou, arraché des flancs du cap...</p> + +<p>Wapwi voulait prouver la fausseté de ce soupçon en retrouvant +les deux ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois +en possession de cette pièce justificative, on verrait bien, oui ou non, +si le tronc de l'arbre avait été scié ou s'il s'était rompu sous un choc +pesant.</p> + +<p>Qu'il réussît à mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et +tout de suite les soupçons étaient détournés pour se voir reporter sur le +véritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de désigner, le +cas échéant.</p> + +<p>Voilà à quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.</p> + +<p>Il avait bien fait des recherches des deux côtés de la baie, le long +du rivage.</p> + +<p>Mais, sans doute, le courant de la rivière avait entraîné au large +les deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches, +car il n'avait rien trouvé.</p> + +<p>—Ils seront descendus jusqu'à Belle-Isle.... se disait Wapwi, +ou bien ils sont allé s'échouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il +faudra que j'aille par là, l'un de ces jours.</p> + +<p>«Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages +ont fait le coup.</p> + +<p>«Mais s'il y a un trait de scie à l'endroit de la rupture, le coupable... +c'est... l'oncle Gaspard!</p> + +<p>«Les sauvages ne traînent pas de scie avec eux, quand ils vont +en expédition.</p> + +<p>«Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni +Abénakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir +découvertes près de la rivière, Wapwi sait mieux que personne qui +les a tendues, puisque c'est lui-même....:</p> + +<p>«Il faut bien que la marmite de la mère Labarou soit fournie du +gibier!»</p> + +<p>Et, sur ce raisonnement très juste, comme canevas, Wapwi +brodait les plus fantastiques fioritures.</p> + +<p>Pour légende à ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces +mots: je veillerai!</p> + +<p>De l'autre côté de la baie, chez les Noël, les choses continuaient +aussi d'aller leur train ordinaire.</p> + +<p>L'accident de la passerelle avait, sans doute, causé une vive +alerte, surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribué la +rupture à une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou +pesant plusieurs tonnes.</p> + +<p>Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.</p> + +<p>Quant à ce qui avait fait choir ce caillou, les avis étaient partagés....</p> + +<p>Étaient-ce les pluies torrentielles des jours précédant la catastrophe +ou la main criminelle des sauvages?</p> + +<p>Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.</p> + +<p>Les autres opinaient pour une dégringolade accidentelle.</p> + +<p>Personne, on le voit,—pas plus à l'est qu'à l'ouest de la baie,—ne +soupçonnait que la passerelle eût été sciée malicieusement.</p> + +<p>Telle était la situation dans les premiers jours de septembre.</p> + +<p>Ajoutons cependant qu'à l'est comme à l'ouest, chez les Noël, +comme chez les Labarou, certains remue-ménage inusités, un branle +bas général de nettoyage, divers travaux de couture et autres préparatifs +ayant une signification énigmatique... laissaient prévoir que +quelque événement mémorable devait se passer sous peu.</p> + +<p>En effet, le 15 septembre,—c'est-à-dire dans une dizaine de jours +au plus, une grande visite était attendue....</p> + +<p>Celle du missionnaire!</p> + +<p>Or, à l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage +entre gens de race blanche serait célébré à Kécarpoui....</p> + +<p>Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noël!</p> + +<p>Il avait bien aussi été question d'unir Gaspard et Mimie.</p> + +<p>Mais les deux fiancés, d'un commun accord,—ou plutôt +désaccord,—avaient remis la partie au printemps suivant.</p> + +<p>Jusque là, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>DEUX COMPÈRES</h3> + +<p>La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à +droite défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.</p> + +<p>Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des +pointes et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts +se dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon +de l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.</p> + +<p>Il était sept heures du soir.</p> + +<p>Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée +et coiffé d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.</p> + +<p>A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur +la côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout, +gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement +des reins.</p> + +<p>Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très +haute et rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un +simple bouchon do liège.</p> + +<p>Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question +semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des +vaches,—comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.</p> + +<p>C'était,—on l'a deviné,—Gaspard Labarou.</p> + +<p>Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le +long du littoral français,—<i>french shore</i>—, de Terreneuve; et, après +avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner +Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.</p> + +<p>Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,—le 12 +septembre au soir,—leur conversation n'avait aucunement trait à leur +métier de pêcheurs.</p> + +<p>—Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te +croyais plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une +première fois, te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!....</p> + +<p>—Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque! +répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!... +Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques +secondes près!—Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé +seulement une demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!</p> + +<p>—Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore!</p> + +<p>—Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur!</p> + +<p>—Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la +ronde!</p> + +<p>—Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.</p> + +<p>—Dame!....</p> + +<p>—Une déveine de pendu....</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Et manger son avoine en grinçant des dents.</p> + +<p>—Le fait est que ta position....</p> + +<p>—Eh bien, oui, ma position...?</p> + +<p>—Est assez humiliante.</p> + +<p>—Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, +ma position!</p> + +<p>—Ah! bah!</p> + +<p>—De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages +soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; +mon oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît +envahi par de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur, +il me fait toujours l'effet de mijoter quelque complot contre +moi....</p> + +<p>—Imagination que tout cela, mon camarade!</p> + +<p>Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en +lui-même:</p> + +<p>—Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance +à mon égard.</p> + +<p>—Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur?</p> + +<p>—Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont +se marier: elle ne pense qu'à ses toilettes.</p> + +<p>—A cela et à autre chose, je le jurerais!</p> + +<p>—A quoi donc?</p> + +<p>—A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....</p> + +<p>—De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.</p> + +<p>—Tu dis bien: de l'accident,—car c'en est un; il faut que c'en +soit un!</p> + +<p>—On y aidera; va toujours.</p> + +<p>—Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis +par mon oncle.</p> + +<p>—Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai +appris la chose.</p> + +<p>—Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression +que mon oncle avait été l'agresseur.</p> + +<p>—Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua +tranquillement Thomas.</p> + +<p>—L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver.</p> + +<p>—La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus +à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps, +affirme-t-elle.</p> + +<p>—Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en +connais qui ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée...</p> + +<p>—Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.—Ce +qu'elle fait est bien fait.</p> + +<p>Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, on garda le silence.</p> + +<p>La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de +Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes.</p> + +<p>Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on +embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes +gens».</p> + +<p>Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit.</p> + +<p>Gaspard en fit la remarque.</p> + +<p>—Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout +à fait!...</p> + +<p>—Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé +le firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre +des forces.</p> + +<p>—Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....</p> + +<p>—Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe.</p> + +<p>—Ma foi, tant pis!</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu cela?</p> + +<p>—Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit +sur l'Îlot du large, tu sais?....</p> + +<p>—A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous +faire là?</p> + +<p>—La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes +et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de +mollusques et de graviers.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Thomas.</p> + +<p>Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant +fixement son ami:</p> + +<p>—Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne +connais plua rien aux signes de l'air!</p> + +<p>—Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner +de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!</p> + +<p>Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier, +que son compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.</p> + +<p>—Hum! hum! fit-il à voix basse.</p> + +<p>—Tu dis?.... interrogea l'autre.</p> + +<p>—Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à +marée haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être +une vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot?</p> + +<p>—Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il +a tant venté de l'est!</p> + +<p>—Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi?</p> + +<p>—Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le +commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la +petite grève, par bandes incroyables.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p> + + +<p>—Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain +très préoccupé.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant +de son trouble.</p> + +<p>—Oh! rien.... Ça serait pourtant un beau coup! marmotta le +jeune Noël, comme se parlant à lui-même.</p> + +<p>—Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idée?</p> + +<p>—Une hallucination.... qui me passe tout à coup devant les yeux!</p> + +<p>—Et cette hallucination te fait voir?....</p> + +<p>—L'un de vous deux abandonné par son compagnon sur l'îlot....</p> + +<p>—Hein! fit Gaspard, sursautant.</p> + +<p>—Et disparaissant sans laisser de traces, emporté par la +marée montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.</p> + +<p>Gaspard eut une seconde de stupéfaction et devint très pâle.</p> + +<p>Il regarda son compagnon.</p> + +<p>Mais celui-ci, le coup porté, semblait uniquement occupé de sa +barre de gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.</p> + +<p>On arrivait</p> + +<p>Plus un mot ne fut échangé.</p> + +<p>Les deux hommes, après une course d'un petit quart-d'heure vers +le fond du bras de mer, abaissèrent les voiles, jetèrent l'ancre et +descendirent dans la chaloupe du bord, pour débarquer.</p> + +<p>Au moment où Gaspard était déposé sur la rive ouest par son +compagnon,—qui, lui, devait traverser seul de l'autre côté,—il lui dit +d'une voix étrange:</p> + +<p>—Nous reverrons-nous demain?</p> + +<p>—Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul à ton affaire.</p> + +<p>—Comme tu voudras. Mais, si je me décide, me jures-tu le +silence?</p> + +<p>—Je ne trahis jamais un ami.</p> + +<p>—Et m'aideras-tu ensuite à obtenir la main de Suzanne?</p> + +<p>—Mon compère, si ce n'était pour te donner à Suzanne, pourquoi +donc me mêlerais-je de votre rivalité entre cousins?</p> + +<p>—Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frère, nous +ferons de beaux coups, tous deux, je ne te dis que ça!.... Tu es un +homme, et je me sens de taille, moi aussi, à faire autre chose que la +petite pêche, près des côtes.</p> + +<p>—Voilà qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du +nerf!</p> + +<p>—A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, après-demain!</p> + +<p>Les deux compères se quittèrent, sur ces mots, et regagnèrent +leur logis.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LE DRAME DE LA SENTINELLE</h3> + +<p>Comme, très probablement, il ne devait pas s'écouler plus de deux +ou trois jours avant l'arrivée du missionnaire, on s'employait ferme +des deux côtés de la baie.</p> + +<p>Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, +dea monceaux de gibier à plume.</p> + +<p>Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste.</p> + +<p>La nuit s'annonce belle.</p> + +<p>À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de +l'est, vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des étoiles.</p> + +<p>Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer.</p> + +<p>Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme +inaccoutumé et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, +dans la cime des sapins....</p> + +<p>Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre +bruit vous a des sonorités si étranges!....</p> + +<p>Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!</p> + +<p>Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe, +les rames mises en place, et vogue la galère vers <i>l'Îlot du Large</i>!</p> + +<p>Cette île minuscule,—appelée aussi la <i>Sentinelle</i>,—gît par le +travers de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors +d'une ligne qui passerait par ses deux pointes extrêmes.</p> + +<p>A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une +étroite lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents +pieds de développement irrégulier.</p> + +<p>Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent +d'est soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque +fois de plus de douze pieds d'eau.</p> + +<p>Il faut donc profiter du <i>baissant</i>,—comme on dit ici pour reflux—, si +l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la <i>Sentinelle</i>, +dans un but de chasse ou de pêche.</p> + +<p>Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient +ignorer cette circonstance.</p> + +<p>Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa +course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent.</p> + +<p>La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des +astres au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il +était entre onze heures et minuit.</p> + +<p>Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner +l'îlot.</p> + +<p>Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.</p> + +<p>On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.</p> + +<p>Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les +pensées des rameurs.</p> + +<p>Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait +chez chacun d'eux.</p> + +<p>Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et +le bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole +humaine ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé +d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea +rameurs.</p> + +<p>La belle nuit!</p> + +<p>Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, +dans la primeur de la vingtième année, devait battre librement en +cette soirée de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques +qu'apportait la brise du nord!</p> + +<p>Eh bien, non!</p> + +<p>Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait +au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux.</p> + +<p>L'amour, la plus forte des passions,—surtout à cet âge de la vie—les +tenait crispés sous son étreinte....</p> + +<p>L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de +foudre du premier amour,—et du premier amour dans les circonstances +particulières d'isolement où ils se trouvaient,—venait de les +frapper....</p> + +<p>Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux +cousins convoitassent!....</p> + +<p>Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles scintillaient +à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le moindre +bruit se répercutait d'une façon insolite?....</p> + +<p>Ce qui allait arriver?</p> + +<p>C'est le DRAME,—le drame que se racontent encore, autour de +l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte +labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures.</p> + +<p class="mid">* * *</p> + + +<p>—Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!</p> + +<p>—Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt +minutes pour faire deux milles....</p> + +<p>—Pas davantage, tu crois?</p> + +<p>—Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de +temps.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais +la boule, vous!</p> + +<p>—C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec +une intonation étrange.</p> + +<p>Puis il ajouta, d'une voix blanche:</p> + +<p>—Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite?</p> + +<p>—Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma +soeur Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir?</p> + +<p>—Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, +ma cousine ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah!</p> + +<p>—Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me +semble que tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques +semaines, et que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur! +Est-ce que l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu?</p> + +<p>—Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton +rogue; et, surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette +nuit. Ça m'agace, oh! là, là!</p> + +<p>Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant, +qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:</p> + +<p>—Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me +voici éclairé tout de bon.... Ah! le sournois!</p> + +<p>Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous +son hâle.</p> + + +<p>Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas.</p> + +<p>La chaloupe abordait, du reste.</p> + +<p>Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du +côté ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré +entre deux caps jumeaux.</p> + +<p>C'est là qu'on atterrit.</p> + +<p>Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers +le fond de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne.</p> + +<p>La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était +pas inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage +pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre.</p> + +<p>Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, +du fusil destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions +de bouche....</p> + +<p>Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de +niches dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée +basse les palmipèdes de la région avoisinante.</p> + +<p>Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds +tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux, +pouvaient balayer toute la grève.</p> + +<p>Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui +oseraient s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait +quelques-uns sans blessures.</p> + +<p>Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû +sonner au cadran céleste.</p> + +<p>La mer était tout à fait basse.</p> + +<p>Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à +surgir de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette +de mollusques et de graviers.</p> + +<p>Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques +buées nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte +de diane sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé.</p> + +<p>Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets, attendaient, +en soufflant mot.</p> + +<p>Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie, +s'écria:</p> + +<p>—Hein! qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.</p> + +<p>—Une lumière chez nos voisins!</p> + +<p>—C'est un fanal.... Ça se déplace.</p> + +<p>—On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout +de bras.</p> + +<p>—C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous +ne pouvons savoir.</p> + +<p>—Peut-être bien!....</p> + +<p>Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait +ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la +baie.</p> + +<p>Puis il ajouta d'une voix amère:</p> + +<p>—Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène +ainsi dans la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit!</p> + +<p>—La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules. +Quelle femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit?</p> + +<p>—Une amoureuse, parbleu!</p> + +<p>—Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, +à pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui?</p> + +<p>—Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage +concentrée.</p> + +<p>Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même:</p> + +<p>—La gueuse! Malheur à elle! malheur!....</p> + +<p>—Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux +entendre un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, +à l'orient, répercuté par les mille échos de la baie.</p> + +<p>C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel, +après s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des +forces nouvelles.</p> + +<p>Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos, +empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde +en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.</p> + +<p>Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton +dégagé, qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un +instant auparavant:</p> + +<p>—Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va +nous amener les canards.</p> + +<p>Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de +palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les +échos de couin! Couin! assourdissants.</p> + +<p>L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux, +et chacun se tapit dans sa niche.</p> + +<p>Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la +petite baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches +pesantes, tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.</p> + +<p>Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... +quatre coupa de feu éclatent dans la nuit.</p> + +<p>Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels +bruits d'ailes!!</p> + +<p>Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un +peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient +stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant.</p> + +<p>Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur +embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans +leur embarcation.</p> + +<p>Ils rechargeaient leurs armes.</p> + +<p>Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent +encore déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes +victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la +chaloupe.</p> + +<p>Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes +succédant aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.</p> + +<p>Trois heures du matin allaient sonner au firmament.</p> + +<p>Il fallait songer au retour.</p> + +<p>Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée, +et la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une +façon inquiétante, sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot.</p> + +<p>Arthur était rayonnant.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p> + + + +<p>Cette chasse l'avait grisé.</p> + +<p>Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement, +tout en faisant ses apprêts de départ.</p> + +<p>Gaspard, lui, avait une figure drôle.</p> + +<p>Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de quelqu'un +en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant à +franchir le Rubicon qui le sépare du crime.</p> + +<p>Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été +forcé de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses +poings crispés....</p> + +<p>Qui sait!....</p> + +<p>Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait +à son intention.</p> + +<p>Mais il songeait bien à cela, vraiment!</p> + +<p>Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait +le seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait +dans une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure +même la pure jeune fille qu'il aimait.</p> + +<p>Enfin, tout étant <i>paré</i>, Gaspard, qui retenait l'embarcation +prête à quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci +et là:</p> + +<p>—Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici, +par hasard?</p> + +<p>—Il n'est pas dans la chaloupe?</p> + +<p>—Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié.... +Surtout, ne flâne pas.</p> + +<p>Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse +poussée à l'embarcation et sauta dedans.</p> + +<p>Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna, +la chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la +tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur.</p> + +<p>Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants, +pendant que sa voix gémissait dans un sanglot:</p> + +<p>—Gaspard, mon frère!....</p> + +<p>—Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto. +Je cours voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux +la nuit.... Adieu, mon très cher cousin!</p> + +<p>—Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide +la brise vengeresse....</p> + +<p>Puis ce fut tout.</p> + +<p>L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la tourmente.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>APRÈS LE CRIME</h3> + +<p>Le fanal tourné en cercle, pendant la nuit du drame, était bien +un signal.</p> + +<p>Seulement, ce n'était pas une main de femme qui le levait, ce +fanal.</p> + +<p>Gaspard eût-il connu ce détail, que peut-être le démon de la jalousie +ne l'eût pas mordu aussi cruellement.</p> + +<p>Mais le coup était fait; le coup, longtemps, mais confusément +rêvé dans la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonné à +toutes les fureurs de la passion....</p> + +<p>Il ne restait plus d'autre alternative à l'auteur du guet-apens, +que d'en tirer le meilleur parti possible.</p> + +<p>D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de +son cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rôle héroïque que +lui, Gaspard, avait joué dans ce drame nocturne, d'où il ne revenait +que par miracle.</p> + +<p>Telles étaient les pensées du misérable au moment où, entraîné +par les vagues énormes soulevées par la tempête, il voyait l'îlot disparaître +dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.</p> + +<p>Mais il n'eut guère le loisir d'élaborer un plan quelconque à cet +égard, car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment +du danger immédiat que lui-même courait.</p> + +<p>En effet, seul dans une embarcation légère, n'ayant ni le temps +de dresser le mât, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se +voyait contraint de gagner terre <i>à la godille</i>, recevant les lames de +biais et fort empêché de garder l'équilibre dans la coquille de noix +qui le portait.</p> + +<p>Pendant une bonne moitié du trajet, les choses allèrent tant bien +que mal.</p> + +<p>La chaloupe fuyait vers l'ouest et dépassait la pointe submergée +de la baie, mais se rapprochait tout de même du rivage.</p> + +<p>Toutefois, les lames frappant de biais, déferlaient à chaque instant +par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses +d'eau qu'elles y déversaient.</p> + +<p>Il vint un moment où Gaspard eut peur....</p> + +<p>En fouillant du regard l'espace brumeux qui le séparait de terre, +il ne vit qu'un chaos mouvant de brouillards épais, et plus +loin,—bien loin, se figura-t-il,—la ligne sombre de la côte, +à peine estompée dans l'obscurité.</p> + +<p>Ces erreurs de distance sont fréquentes, la nuit, surtout quand +on a l'esprit frappé comme l'avait le misérable.</p> + +<p>Gaspard se crut perdu.</p> + +<p>Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner à la rame avec +laquelle il godillait l'impulsion énergique nécessaire au progrès de +l'embarcation....</p> + +<p>Et les lames embarquaient toujours!....</p> + +<p>Et le vent hurlait de plus en plus!....</p> + +<p>Et, à travers ces clameurs de tempête, le fratricide croyait entendre +la voix désespérée du pauvre Arthur, seul sur son îlot à demi-submergé +et voyant venir fatalement une mort terrifiante!....</p> + +<p>Oui, le fratricide eut peur, une peur de bête acculée en face +des chasseurs....</p> + +<p>Mais, de remords, point!</p> + +<p>Même à cet instant suprême où il se crut voué au gouffre, il ne +regretta pas ce qu'il avait fait.</p> + +<p>Plutôt mille morts, que de voir son cousin aimé de Suzanne +Noël!</p> + +<p>Telle était l'intensité de sa jalousie!</p> + +<p>Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse +tardive...</p> + +<p>La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevée +comme une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettée par la +rafale et alla s'abattre sur un élément solide, rocher ou sable, où elle +demeura immobile.</p> + +<p>Gaspard, emporté par dessus bord, s'en fut tomber tête première +à quelques pieds de là, ressentit une commotion violente au cerveau et +perdit connaissance.</p> + +<p>..................................................................</p> + +<p>Combien de temps demeura-t-il ainsi privé de sentiment, la face +dans le sable et les bras étendus?</p> + +<p>Il aurait été bien empêché de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.</p> + +<p>Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima +qu'il s'était bien écoulé deux heures depuis le moment où il avait été +projeté sur le sol.</p> + +<p>Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout là-bas, dans +l'est, et la mer, toujours furieuse, battait la grève non loin des côtes.</p> + +<p>La, marée,—une de ces terribles marées équinoxiales qui gonflent +outre mesure les embouchures des fleuves,—avait porté le flot jusqu'aux +premiers arbres du pied des falaises.</p> + +<p>C'était sur une masse rocheuse à moitié couverte de sable que la +chaloupe était venue s'éventrer; et, chose singulière, la pointe à arêtes +vives qui lui avait ouvert le flanc était de nature si résistante, qu'elle +demeura sans se rompre dans l'ouverture, immobilisant du coup l'embarcation.</p> + +<p>On conçoit comment Gaspard, emporté par son élan, alla piquer +une tête à quelques pieds de distance et resta presque assommé....</p> + +<p>Cependant, voici notre homme qui se ranime.</p> + +<p>Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea +deux bras arc-boutés contre le sol.</p> + +<p>Mais c'en est assez pour un premier mouvement....</p> + +<p>La tête est trop lourde encore.... Des étincelles voltigent devant +les yeux du blessé.... Il va tomber la face contre terre....</p> + +<p>Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.</p> + +<p>La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant +la figure....</p> + +<p>Gaspard sourit....</p> + +<p>Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumière au +sein d'une ombre épaisse, a quelque chose d'infernal.</p> + +<p>—Quelle mise en scène pour le dénouement du drame!... murmure +le sinistre personnage.... Après une lutte terrible contre les +éléments déchaînés, le survivant arrive chez les parents atterrés, +couvert de sang, la tête fendue, trempé comme une loque mise à lessiver. +Il s'arrête en face du logis.... Sa tête se courbe, ses genoux +fléchissent.... Il ne peut articuler un mot....</p> + +<p>«On accourt.... On s'émeut.... La mère a un cri: Et.... +Arthur?»</p> + +<p>«Le survivant courbe de plus en plus la tête, force ses yeux à +produire quelques larmes; puis, sans un mot, lève vers le ciel ses bras +tremblants et.... s'affaisse, privé de sentiment, comme tout à l'heure.</p> + +<p>«Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime +guère ce genre de pantomime, bon pour les femmes,—et encore!....</p> + +<p>«Voilà mon programme pour l'arrivée!</p> + +<p>«Et je défie bien le diable lui-même, mon digne patron, de venir +me contredire!!!....»</p> + +<p>Après ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son +sang-froid ordinaire.</p> + +<p>Au bout d'une minute employée à réfléchir, il reprit:</p> + +<p>—Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle +fasse trop des siennes, qu'elle dépasse les bornes d'une honnête hémorragie.... +C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle était +sérieuse!</p> + +<p>Le misérable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que +l'os est intact et finit par dire:</p> + +<p>—Ah! bah! une égratignure!.... Gardons-nous bien de laver +la chose: ça lui ôterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau +salée pour fermer le robinet au sang, et en route!</p> + +<p>Aussitôt dit, aussitôt fait.</p> + +<p>Gaspard déchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache +une poignée d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salée, assujettit cette +compresse sur la plaie de sa tête, noue sous son menton le lambeau +de chemise....</p> + +<p>Et le voilà pansé provisoirement!</p> + +<p>La fraîcheur des herbes trempées dans l'eau salée lui procure un +soulagement immédiat.</p> + +<p>Ses idées s'éclaircissent; son cerveau se dégagea: il peut analyser +froidement la situation.</p> + +<p>D'abord, le coup de l'îlot a-t-il réussi?</p> + +<p>Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard +vers le large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....</p> + +<p>Rien.</p> + +<p>La mer affolée danse une gigue macabre au-dessus des rochers où +il a abandonné son cousin.</p> + +<p>Le cadavre du malheureux, roulé de vague en vague, doit être à +l'heure présente en plein golfe, entraîné par le courant de Belle-Isle. +qui porte au sud pendant le flux.</p> + +<p>Au baissant, le noyé prendra-t-il le chemin du détroit, on celui +qui longe la côte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Océan?</p> + +<p>Cela importe peu à Gaspard.</p> + +<p>Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'échouer +dans les environs de Kécarpoui ou sur les rivages de la grande +île, ce cadavre ne pourra raconter à personne le drame de la nuit +précédente, ni empêcher Gaspard Labarou d'épouser Suzanne Noël.</p> + +<p>Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, +après son inspection du golfe.</p> + +<p>Restait la chaloupe à mettre en état d'affronter l'examen des +gens soupçonneux.</p> + +<p>Ce n'était qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.</p> + +<p>Que fallait-il établir, en effet, pour appuyer la narration qu'il +avait arrangée dans sa tête?</p> + +<p>Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'îlot, la chaloupe, +soulevée par une lame, était retombée sur une pointe de roc et +s'était défoncée.</p> + +<p>Le grappin étant levé, on avait dû partir comme cela, entraîné +par la tourmente.</p> + +<p>Alors commença une lutte épouvantable contre les éléments en +furie....</p> + +<p>Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la +perte des rames et de tout espar pouvant servir à diriger l'embarcation!</p> + +<p>Qui pourrait le dire?</p> + +<p>Peut-être dix minutes!.... Peut-être une heure!</p> + +<p>Devenue le jouet des flots, mais chassée tout de même vers la côte +par une saute de vent, la chaloupe se défendit comme elle put jusqu'au-dessus +des rochers formant le bras occidental de la baie, dans +les marées ordinaires.</p> + +<p>Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les +deux naufragés, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.</p> + +<p>Quelle gigue échevelée de montagnes d'eau heurtées! quels sifflements +sinistres de la tempête à son paroxysme! que d'obscurité partout!...</p> + +<p>A demi submergée, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet +enfer liquide, épave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....</p> + +<p>Glacés d'horreur et de froid, les deux naufragés, cramponnés aux +bancs, se tenaient à chaque extrémité de la petite embarcation.</p> + +<p>On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce +charivari!</p> + +<p>A un moment donné, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de +la côte.</p> + +<p>Il cria à son cousin:</p> + +<p>—Terre! terre! nous sommes sauvés!</p> + +<p>Mais aucune voix ne lui répondit.</p> + +<p>Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur +qu'Arthur avait disparu, emporté sans doute par une lame, ou tombé +par-dessus bord, Dieu sait quand!....</p> + +<p>Alors, pris de désespoir, il voulut périr lui, aussi. Mais au moment +de mettre à exécution ce projet conçu en une minute d'affolement, +il sentit que la chaloupe, après avoir été soulevée une dernière +fois par un bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....</p> + +<p>Perdant pied, il fut lancé au dehors, sans même avoir eu le +temps de faire un geste.</p> + +<p>Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance +et s'était trouvé sur le sable du rivage, à plus d'un mille de la baie.</p> + +<p>Ce récit fantaisiste, arrangé et classé dans la tête froide de +Gaspard, il n'y avait plus qu'à retirer du flanc de la chaloupe la +pointe de roc qui s'y était encastrée solidement.</p> + +<p>Gaspard dut s'y prendre à deux fois et se servir d'un levier; car +telle avait été la force de projection qui avait jeté l'embarcation sur +ce rocher pointu, que l'ouverture, une fois dégagée, semblait faite à +l'emporte-pièce.</p> + +<p>Par un hasard <i>providentiel</i>—on verra plus tard pourquoi ce +mot est souligné,—la chaloupe qui avait servi le plan infernal du +meurtrier était venue s'éventrer sur une pointe de granit ferrugineux +très dur, qui avait traversé le bois en laissant un trou net, de la même +forme que sa surface anguleuse, y dessinant même les arrêtes de ses +angles pyramidaux.</p> + +<p>Gaspard, qui avait <i>de l'oeil</i>,—comme disent les Italiens,—vit +cela tout de suite.</p> + +<p>S'emparant d'un caillou posant, trouvé dans le voisinage, il s'escrima +si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau +du rocher.</p> + +<p>Puis, après avoir jeté, suivant son habitude, un regard soupçonneux +de tous côtés, il alla cacher le tronçon cassé au plus épais des +fourrés, au pied même de la falaise.</p> + +<p>Cela fait, le prudent <i>naufrageur</i>, tête et pieds nus, la chemise +en lambeaux, le crâne entouré d'un bandage sanglant, prit tranquillement +la direction de la baie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>UNE TROUVAILLE DE WAPWI.—A LA RESCOUSSE</h3> + +<p>Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de +feuillage bordant la grève et des yeux brillants suivent le <i>naufragé</i>, +à mesure qu'il disparaît d'une pointe à l'autre.</p> + +<p>C'est Wapwi.</p> + +<p>Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est +qu'un naufrageur.</p> + +<p>Mais.... qu'a donc l'enfant?</p> + +<p>Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées....</p> + +<p>Il se tient à peine sur ses jambes....</p> + +<p>Ce qu'il a?</p> + +<p>Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette +mer si terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.</p> + +<p>C'est un ressuscité....</p> + +<p>Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage.</p> + +<p>Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait +que nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres, +au bord de la mer.</p> + +<p>On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses +compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission +de découvrir les coupables,—ou plutôt le coupable....</p> + +<p>Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une +seule et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts +le tronc de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père» +Arthur.</p> + +<p>Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses +soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des +preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.</p> + +<p>Donc, il n'avait pas parlé,—si ce n'est à Mimie et à Suzanne, +auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages, +n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là +enveloppée de mystère.</p> + +<p>—Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai +la main sur le coupable!....</p> + +<p>Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé.</p> + +<p>La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une +catastrophe si terrible,—le drame de l'îlot,—Wapwi, muni de quelques +provisions de bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un +bon gourdin, quitta furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea +vers le fond de la baie.</p> + +<p>Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des +traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.</p> + +<p>On avait improvisé ce bac primitif, depuis <i>l'accident</i>.</p> + +<p>Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit +devant lui, se réservant d'observer le contour de la pointe, à son +retour, si la chose était nécessaire.</p> + +<p>Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de +la baie avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la +passerelle ne s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée +bien plus loin.</p> + +<p>Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à +une quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien +connu de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant.</p> + +<p>Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils +avaient dû gagner le golfe ou le détroit.</p> + +<p>Inutile alors de se morfondre à les chercher.</p> + +<p>Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en +butte à quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait +pas à la culpabilité de son cousin.</p> + +<p>C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher, +d'une main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme.</p> + +<p>Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les +coups.</p> + +<p>Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant, +et voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant +comme un renard en quête de son déjeuner.</p> + +<p>C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas, +allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant +midi.</p> + +<p>Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, +pour se reposer.</p> + +<p>Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner +sa soupente, avant la marée haute.</p> + +<p>L'événement justifia ses prévisions.</p> + +<p>Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki +s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe +suspecte.</p> + +<p>Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne +le croirait en l'observant de la baie.</p> + +<p>Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins +d'assez belle venue lui font un agréable vêtement.</p> + +<p>Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de +cette étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un +près de l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.</p> + +<p>C'étaient les deux bouts de la <i>passerelle....</i></p> + +<p>Et ces bouts étaient sciés nettement, avec une scie en bon ordre, +une scie appartenant à des blancs!</p> + +<p>Hourra!....</p> + +<p>Wapwi lança en l'air son chapeau de paille et, malgré sa fatigue, +esquissa des pas de danse tout à fait.... inédits.</p> + +<p>Gaspard avilit fait le coup!</p> + +<p>Gaspard avait voulu noyer son cousin!!</p> + +<p>Voilà ce que disaient ces deux tronçons de sapin, à moitié ensablés, +sur une grève déserte!</p> + +<p>S'il l'eût pu, Wapwi aurait volontiers traîné derrière lui ces +<i>pièces justificatives</i>; mais il se consola d'être obligé de les laisser +pourrir là, en pensant avec raison qu'aucune marée, si forte fût-elle, +ne les dépêtrerait des couches de sable qui en enterraient les +rameaux.</p> + +<p>L'essentiel, pour le moment, était de savoir que ce qui fut la +passerelle, existait encore et que le trait de scie révélateur se voyait +parfaitement.</p> + +<p>Si la chose devenait nécessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:</p> + +<p>«La passerelle a été sciée, et non cassée!....—Par qui?....—Par +quelqu'un ayant intérêt à ce qu'Arthur disparût.... Or, les sauvages +n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le +coupable autour de vous....»</p> + +<p>Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspard d'une pièce importante, +Wapwi songea à sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguée +et terriblement affamée.</p> + +<p>Le sac aux provisions eut bientôt raison de la faim, et un bon +somme à l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles +épuisés.</p> + +<p>Un quart-d'heure ne s'était pas écoulé que le petit sauvage, repu +et content, dormait comme une souche.</p> + +<p>Quant il s'éveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le +soleil avait disparu derrière la côte, très élevée partout dans cette +région, et que la nuit approchait.</p> + +<p>En même temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, +là-haut, sur la croupe de l'immense falaise.</p> + +<p>—Hum! se dit-il, je voudrais bien être rendu chez le papa +Labarou!.... Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac +Mais le suis inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse +sur l'îlot... Pourvu qu'on se soit aperçu qu'il va venter fort, fort!</p> + +<p>Et Wapwi, aiguillonné par un pressentiment insurmontable se +prit à courir de toutes ses forces vers la baie.</p> + +<p>Mais, si agile qu'il fût, il lui fallait bien modérer son allure, de +temps à autre, pour reprendre haleine.</p> + +<p>Quand il déboucha sur la grève de la baie, après avoir traversé +directement la pointe orientale, il était bien près de minuit, s'il +ne passait pas cette heure.</p> + +<p>La brise fraîchissait, mais on la sentait moins de ce côté de la +pointe.</p> + +<p>Toutefois, de sourdes rumeurs, s'élevant de partout, ne laissaient +aucun doute sur ce qui se préparait là-bas, sur le fleuve..</p> + +<p>C'était la tempête.</p> + +<p>Et petit père Arthur qui est sur l'îlot, avec <i>l'autre</i>, tout seul! se +prit à penser Wapwi, pâle d'effroi.</p> + +<p>Il se trouvait alors à quelques arpents du chalet des Noël.</p> + +<p>Tout semblait y dormir.</p> + +<p>Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, ne sachant même pas +ce qu'il voulait....</p> + +<p>Soudain,—ô bonheur!—la porte du chalet s'ouvre et une forme +blanche apparaît dans l'encadrement.</p> + +<p>—Le fantôme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.</p> + +<p>—C'est Wapwi, petite mère!.... N'aie pas peur!</p> + +<p>—Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. +Tu vois ce temps?</p> + +<p>—Oui.... Gros, gros vent!</p> + +<p>—Une tempête, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ça souffle fort, fort.... et ça sera pire, tantôt.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as donc, petite mère?</p> + +<p>—Ecoute-moi, petit... Ton maître est là, sur l'îlot du +large, seul, seul... avec Gaspard, tu entends!....</p> + +<p>—Méchant homme, l'oncle Gaspard! mâchonne le petit sauvage.</p> + +<p>—Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... +Et mes frères qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... +Qui ira à son secours!</p> + +<p>—Wapwi, petite mère!</p> + +<p>—Tu seras capable?....</p> + +<p>—Wapwi nage comme un poisson.</p> + +<p>—Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.</p> + +<p>—Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.</p> + +<p>—Le canot ne résisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la +rive, en bas d'ici.</p> + +<p>—C'est ça qu'il faut. J'y cours.</p> + +<p>—Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire +seul!</p> + +<p>—C'est le vent qui va m'y mener. Dépêchons!</p> + +<p>Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire de rames dans un +hangar voisin et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna +eu cercle, à plusieurs reprises.</p> + +<p>—Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en péril, ils comprendront +qu'on le sait ici.</p> + +<p>On courut au chaland.</p> + +<p>Hélas! il avait été tiré très haut, sur la rive, et il ne flotterait +certainement pas avant une heure, pour le moins.</p> + +<p>—Que faire?</p> + +<p>Impossible à la frêle Suzanne et à l'enfant d'entreprendre de +mouvoir cette grosse embarcation, servant à débarquer ou embarquer +les tonneaux de poisson....</p> + +<p>Wapwi eut une idée.</p> + +<p>—Des rouleaux! fit-il.</p> + +<p>Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.</p> + +<p>On trouva aisément quelques bûches rondes, que l'on transporta +rivage.</p> + +<p>Les deux rames ayant été étendues parallèlement sous le fond +plat du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin +que possible; puis on disposa les autres à quelque distance en avant.</p> + +<p>De cette façon, on réussit, sans trop de peine, à mettre l'embarcation +à flot.</p> + +<p>Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant à Suzanne, +partagée entre le désir de sauver son fiancé et l'horreur qu'elle ressentait +en face de cette mer en furie:</p> + +<p>—Laisse-moi aller seul, petite mère!.... Le vent porte sur +l'îlot et je n'ai qu'à conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter +lu danger, vois-tu!....</p> + +<p>Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne put que dire:</p> + +<p>—Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!</p> + +<p>Le chaland quitta la rive et disparut bientôt, entraîné par la +tempête, qui faisait rage.</p> + +<p>En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'îlot,—ou plutôt +de ce qui pouvait rester de l'îlot,—car la mer était presque haute.</p> + +<p>Debout à l'arrière du chaland, une rame à la main pour la guider, +Wapwi plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitié +ombre, moitié poussière d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.</p> + +<p>Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressée sur les flots.</p> + +<p>Donnant aussitôt un coup de rame pour y diriger l'embarcation, +il regarda encore.</p> + +<p>La forme sombre y était toujours, mais les flots la couvraient +presque en entier, par moments....</p> + +<p>Une voix lamentable sembla même arriver jusqu'à ses oreilles +appelant au secours.</p> + +<p>Alors Wapwi cria de toutes ses forces:</p> + +<p>—Voici Wapwi!.... Tiens bon là!....</p> + +<p>Mais, hélas! c'est tout ce qu'il peut dire....</p> + +<p>Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames +furieuses s'emparèrent de son pauvre petit corps pour le rouler +comme une épave jusqu'à plus d'un mille de distance, où elles le +laissèrent sur le rivage, à moitié mort et tenant toujours sa rame dans +ses mains crispées.</p> + +<p>Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traîna vers la côte, +sous le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.</p> + +<p>Nous avons vu quelle surprise l'attendait à son réveil.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>OU EST L'AUTRE?</h3> + +<p>La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral +de la baie,—côté des Labarou,—fut la goélette de ces derniers foc +hissé et misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large.</p> + +<p>Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes +gens; et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait +pu résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se +passait.</p> + +<p>Gaspard eut un instant l'idée de le héler.</p> + +<p>Mais c'eût été peine perdue.</p> + +<p>La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb, +bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot.</p> + +<p>—Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable. +C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se +montrer la tête au-dessus des vagues....</p> + +<p>En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation, +il vit la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer +bordée sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie.</p> + +<p>Le moment psychologique était arrivé....</p> + +<p>Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison....</p> + +<p>Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient +du regard les mouvements de la goélette.</p> + +<p>Tout à coup l'une d'elle,—la mère,—poussa une exclamation;</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard?</p> + +<p>—Oui, mère.... Nous allons savoir....</p> + +<p>—Mais il est seul!.... Où est Arthur?</p> + +<p>—En arrière, probablement...</p> + +<p>—Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude.</p> + +<p>—Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer.</p> + +<p>Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.</p> + +<p>Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure +couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net.</p> + +<p>Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria:</p> + +<p>—Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu?</p> + +<p>Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un +regard où il y avait de l'hébétement et continua d'avancer.</p> + +<p>La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant +questionner.</p> + +<p>Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une +petite syncope....</p> + +<p>Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir +ses yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent....</p> + +<p>Il s'affaissa.</p> + +<p>Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez +prompts pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner +contre le soi.</p> + +<p>Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement +pansée, se reprit à saigner comme de plus belle.</p> + +<p>Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine, +inspirant la plus profonde pitié.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p> + + +<p>Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent, +pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère, +pour prodiguer leurs soins au blessé.</p> + +<p>—Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée +que son neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?.... +Va-t-il nous tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?</p> + +<p>—Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens. +Ah! que j'ai hâte qu'il parle!</p> + +<p>—Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme, +où est mon fils?.... ou est Arthur?</p> + +<p>Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des +yeux égarés....</p> + +<p>La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras +inerte, serrant la main molle....</p> + +<p>—Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?</p> + +<p>De son côté, Mimie,—la soeur,—dardait sur lui ses prunelles +électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme.</p> + +<p>Le blessé se demandait: «Que faire?.... Que dire?....»</p> + +<p>La fièvre le gagnait....</p> + +<p>Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....</p> + +<p>Et, pour le coup, si ça allait être sérieux!</p> + +<p>Adieu la frime!</p> + +<p>Gaspard, par un effort suprême, se dressa sur les genoux et, désignant +la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un +mot:</p> + +<p>—Là</p> + +<p>Puis il retomba, cette fois dompté pour tout de bon par la surexcitation +cérébrale.</p> + +<p>Alors, ce fut bien pis....</p> + +<p>Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette +syncope au moment de parler?....</p> + +<p>Mais la goélette abordait....</p> + +<p>On allait savoir....</p> + +<p>Sainte Vierge, comme Jean Labarou était lent, ce matin là!</p> + +<p>Enfin l'ancré est tombée, les voiles abaissées....</p> + +<p>Voici la chaloupe qui quitte le bord.</p> + +<p>Le père est seul....</p> + +<p>Et le fils,—le fils unique, parti la veille, plein de vie, de santé, +d'espoir,—qu'en a donc fait la tempête?....</p> + +<p>Moment d'angoisse suprême!</p> + +<p>On n'ose abandonner le blessé, pour courir au-devant du vieux +pêcheur....</p> + +<p>On attend, le coeur serré.</p> + +<p>A la fin, la mère n'y tient plus....</p> + +<p>Elle se précipite à la rencontre de son mari, qui la reçoit dans +ses bras, tout en répondant par un hochement de tête désespéré à +l'interrogation muette de ses yeux.</p> + +<p>Mimie, elle aussi, est accourue.</p> + +<p>Mais, voyant sa mère inanimée, son père sombre et pale, elle se +laisse glisser sur ses genoux, lève les yeux aux ciel et sanglote +convulsivement.</p> + +<p>—C'est fini! gémit-elle.... Arthur est noyé!</p> + +<p>—Noyé! noyé!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle +tempête!.... Hourra! crie une voix étrange.</p> + +<p>On se retourne.</p> + +<p>C'est Gaspard.</p> + +<p>La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcené, +il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des éléments +imaginaires....</p> + +<p>Une congestion de cerveau vient-elle de se déclarer?</p> + +<p>Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....</p> + +<p>Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-être jeter un +peu de lumière au sein de ces ténèbres.</p> + +<p>C'est le petit sauvage.</p> + +<p>—Oh! Wapwi, viens vite! s'écrie Mimie, la première.... As-tu +des nouvelles?.... Ou est ton maître?</p> + +<p>Avant de répondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se débat +on proie à une crise terrible.</p> + +<p>Un demi-sourire erre sur les lèvres de l'enfant.—On dirait un +rictus de jeune tigre.</p> + +<p>Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en +voyant la mère Hélène presque inanimée dans les bras de son mari.</p> + +<p>D'un geste câlin, il prend la main de la pauvre femme et la pose +sur son front.</p> + +<p>Cela voulait dire: «Pauvre grand-mère, Wapwi a bien du chagrin +de te voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore +digne de ta bénédiction.... Ne désespère pas!»</p> + +<p>Puis, regardant Jean Labarou, il dit à voix basse:</p> + +<p>—Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera à la maison.</p> + +<p>—Ah! fit Jean, un peu soulagé.—Mais pourquoi pas tout de +suite!</p> + +<p>L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie +au délira et murmura:</p> + +<p>—Trop de monde!</p> + +<p>—Allons! fit Jean.</p> + +<p>Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?</p> + +<p>Un incident vint fort à propos tirer tout le monde d'embarras.</p> + +<p>Comme on se regardait, d'un air très ennuyé, une petite embarcation, +venant de l'est, abordait à quelques perches du groupe +formé autour des deux malades.</p> + +<p>Thomas Noël en descendit.</p> + +<p>Dandinant son grand corps maigre, il s'avança aussitôt, la casquette +à la main....</p> + +<p>—Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette +nuit, je venais savoir.... c'est-à-dire m'informer si tout le monde se +porte bien et....</p> + +<p>Puis, apercevant la mère Hélène, couchée sur le bras de Jean, et +gaspard gesticulant, adossé à un monticule de la rive:</p> + +<p>—Tiens! tiens! fit-il avec une certaine émotion, qu'est-ce que +j'aperçois là?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, +comme qui dirait en syncope!</p> + +<p>—Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est +arrivé.... Les deux enfants ont passé la nuit sur l'îlot, à guetter les +canarda.... Ce matin, il n'en est revenu qu'un,—et voyez dans quel +état!.... Maintenant, où est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... +Voilà ce qui a mis ma pauvre femme en l'état où vous la +voyez et ce qui nous inquiète par-dessus tout....</p> + +<p>—Je vous comprends et je vous plains beaucoup, répondit Thomas +Noël, d'un ton pénétré. Mais il ne faut pas désespérer avant le +temps.... Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est à croire que +son cousin a dû, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-être +plus malmené et sur quelque rivage éloigné.... Faudrait voir!</p> + +<p>—Oui, oui, père, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition +fort plausible.</p> + +<p>—En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon +Dieu, s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas dû abandonner +l'autre. Il sera toujours assez tôt pour pleurer.</p> + +<p>—D'autant plus que pleurer n'avance à rien, reprit philosophiquement +Thomas. J'ai toujours entendu dire à défunt mon père que +mieux vaut agir que gémir. Agissons donc.... D'abord, je vous +offre mes services, c'est-à-dire ma barque et ma personne, pour faire +une exploration minutieuse de la côte, à l'ouest de la baie.</p> + +<p>—Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.</p> + +<p>—...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mêmes +ce blessé, qui vous embarrassera beaucoup, ayant déjà sur les +bras une malade bien précieuse....</p> + +<p>—Quoi, vous consentiriez?....</p> + +<p>—Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien +cela, après les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, +bien des fois, comme pêcheur.</p> + +<p>—Faites à votre guise, voisin, puisque vous êtes assez obligeant +pour accepter cette charge.</p> + +<p>—Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noël, +qui est un peu médecin, tirera bientôt ce brave garçon d'affaire.,. +Donc, c'est dit, et comptez sur nous pour une expédition à la recherche +d'Arthur, dès tout à l'heure, au montant,—si toutefois nous avons pu +tirer quelque indication du malade.</p> + +<p>Cela dit, Thomas prit sans cérémonie Gaspard dans ses bras et +réussit à l'embarquer, sans trop de résistance.</p> + +<p>Puis il s'éloigna de la rive, en serrant d'assez près le fond de la +baie, à cause de la houle et du vent.</p> + +<p>Les Labarou, de leur côté, reprirent le chemin de leur habitation, +Jean portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait +frappée de catalepsie.</p> + +<p>Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant +avec animation.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>OU LE «POLICIER» WAPWI PROUVE QU'IL A «DU NEZ»</h3> + +<p>—Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la +jeune fille, la figure angoissée, mais les yeux brillant d'une lueur +d'espoir.</p> + +<p>—Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crié,.,.</p> + +<p>—N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir +et la mer devait mener un dur tapage!....</p> + +<p>—Le bon Dieu a donné aux sauvages des yeux de chat et des +oreilles de lièvre.</p> + +<p>—Puisses-tu ne pas t'être trompé!... Mais, en admettant que +c'était réellement mon pauvre frère qui se tenait cramponné au dernier +piton de l'îlot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement +dirigé sur lui?</p> + +<p>—Ah! voilà!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand +Manitou des blancs seul pourrait le dire!</p> + +<p>—Tu n'as pu voir?....</p> + +<p>—Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il était +bien fatigué, et une grosse vague l'a emporté.... Elle est méchante +la mer!</p> + +<p>—Oh! ouï, bien méchante! dit avec conviction la jeune fille.</p> + +<p>—Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tête +de Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit +dans sa chanson: «Il reviendra, ton petit père!»</p> + +<p>—Cher enfant! dit Mimie, très émue et entourant de son bras le +cou du jeune Abénaki: c'est peut-être l'ange gardien de ton maître +qui dit cela au tien.</p> + +<p>—Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux +là-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends +Parler.</p> + +<p>—Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent à l'oreille +des bons petits sauvages qui aiment bien leurs maîtres.</p> + +<p>Wapwi parut très heureux de savoir cela. Mais, après quelques +secondes, une idée lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. +Regardant la jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, +il demanda en baissant la voix:</p> + +<p>—L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi!</p> + +<p>—Sans doute.... Pourquoi cette question?</p> + +<p>—Parce que, s'il en a un, cet ange-là doit être une fière canaille.</p> + +<p>—Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela!</p> + +<p>—Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, +c'est l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup.</p> + +<p>—Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien +s'en va.</p> + +<p>—Bien sûr.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y +était pas, la nuit dernière!</p> + +<p>On arrivait à la maison, et la conversation s'arrêta là pour le +moment.</p> + +<p>Mais, lorsque la mère Hélène fut bien installée dans son lit, avec +des compresses froides sur la tête, le père Labarou fit signe aux deux +enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conférence.</p> + +<p>D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer.</p> + +<p>Sans insister particulièrement, toutefois, il ne manqua pas de faire +saisir à ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupçons trop bien +justifiés lui avaient mis dans les mains.</p> + +<p>Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en éveil et +observait Gaspard.</p> + +<p>Sans être un grand clerc en matière d'amour, le petit sauvage +n'avait pu s'empêcher de remarquer comme les préférences de Suzanne +pour Arthur avaient toujours assombri la figure de Gaspard.</p> + +<p>Quand il vit la passerelle se rompre tout à coup sous les pieds +de son maître, Wapwi pensa immédiatement que le cousin y était pour +quelque chose.</p> + +<p>Et la preuve, c'est que, la veille même, il l'avait retrouvée là-bas +sur une pointe, cette passerelle, sciée très visiblement et non rompue.</p> + +<p>Et puis, autre chose!....</p> + +<p>Pourquoi Gaspard, après avoir vu la chaloupe qui l'avait ramené +de l'îlot, seul, s'éventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme +avait-il cassé et caché ce morceau de granit,—que Wapwi se proposait +bien, du reste, d'aller retrouver tout à l'heure?</p> + +<p>Pourquoi?....</p> + +<p>Évidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation +s'était défoncée sur l'îlot même, et qu'en pareille condition, il n'était +pas étonnant qu'Arthur eût péri, lorsque lui-même, Gaspard, n'avait +dû son salut qu'à une chance miraculeuse...</p> + +<p>Le père Labarou et sa fille écoutaient, atterrés et muets, cette +narration, ou plutôt ce plaidoyer, digne d'un policier parisien.</p> + +<p>Tour à tour indignés de la fourberie monstrueuse de Gaspard et +émerveillés de la sagacité de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que +pour confirmer ses déductions ou le féliciter de son dévouement.</p> + +<p>Mais, lorsqu'il en vint à la partie de son récit où il parla de ce +cri entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dressé sur les flots, le +père Labarou s'écria:</p> + +<p>—C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit.... +Comment, au milieu du fracas de la tempête, lorsque les vagues déferlaient +bruyamment et que le <i>nordêt</i> faisait rage, aurais-tu pu +entendre une voix humaine,—étant toi-même du côté du vent?</p> + +<p>—Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... +Wapwi voyait son maître et il l'a entendu, répéta l'enfant avec obstination.</p> + +<p>—Admettons que ce soit réellement le cas.... Comment peux-tu +supposer que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver à son secours!</p> + +<p>—Oh! Wapwi a crié bien fort, comme un sifflet de navire à feu; +puis, ploum! ploum! il a été renversé dans l'eau et ne s'est retrouvé +que sur le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea +oreilles!</p> + +<p>Jean Labarou courba la tête avec découragement, puis rentra +auprès de sa femme, l'âme affaissée sous un poids mortel.</p> + +<p>Il se promit toutefois de repartir avec sa goélette, aussitôt que la +malade serait hors de danger immédiat.</p> + +<p>En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noël, pour +que les recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption.</p> + +<p>Mais il n'espérait plus!....</p> + +<p>Son fils était bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de +lui, ce ne serait plus, hélas! qu'un cadavre.</p> + +<p>Restés seuls, la jeune fille et le petit sauvage échangèrent un long regard, où brillait cette étincelle impérissable qui s'appelle +l'espérance.</p> + +<p>—Wapwi, dit avec fermeté Euphémie Labarou, depuis ton récit, +j'ai dans la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien +doucement: Ton frère n'est pas mort!</p> + +<p>—La même chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien +que c'est vrai!</p> + +<p>—Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je +deviens ton associée pour punir le coupable,—s'il y a un coupable!—ou +savoir ce qui est arrivé à mon frère,—si Dieu a voulu conserver +ses jours!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p> + + + +<p>—Tope là, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons +bien «petit maître».</p> + +<p>Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait.</p> + +<p>Le trajet se fit rapidement.</p> + +<p>Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensée un chaos +de suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrévocablement +arrêtées dans l'esprit du petit sauvage.</p> + +<p>Restauré par quelques aliments pris à la hâte, et stimulé par un +petit verre d'eau-de-vie qu'on l'avait forcé d'avaler avant son départ, +Wapwi sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son être, +les doutes qui l'obsédaient depuis quelque temps, depuis le matin, +surtout.</p> + +<p>Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la +nuit dernière, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,—tout +blessé qu'il était,—pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe +qui avait éventré celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il était allé +cacher si soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la +côte, au milieu des fourrés les plus épais....</p> + +<p>Évidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on +sache qu'il a fait naufrage à terre, et non sur l'îlot!</p> + +<p>Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses +mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivée à la +côte, en bon ordre?....</p> + +<p>—Oh! quant à cela, c'était limpide.... Ne fallait-il pas montrer +à tous les yeux que l'embarcation étant défoncée au moment du +départ, les vagues, poussées par la tempête, avaient eu beau jeu pour +la balayer et la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur +par-dessus bord, tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait +cramponné, jusqu'à ce qu'une dernière montagne liquide eût jeté sur +le rivage l'épave et le naufragé?....</p> + +<p>Oui, c'était clair comme de l'eau de roche, ce calcul du misérable +Gaspard; et voilà de toute évidence, quel avait été le raisonnement +du naufrageur en dégageant son embarcation de cette pointe +qui l'avait transpercée et immobilisée, et en soustrayant l'objet révélateur +aux regards trop curieux.</p> + +<p>Ce point arrêté dans la tête de Wapwi, il ne restait plus qu'a +retrouver le fragment de rocher.</p> + +<p>Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort +d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus.</p> + +<p>La sagacité indienne se révélerait chez lui, et cette recherche ne +serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage.</p> + +<p>Voilà ce que Wapwi disait à sa compagne de route, tout en la +guidant rapidement sur la grève qui longe la haute falaise.</p> + +<p>Au détour d'une saillie de la côte, après une vingtaine de minutes +de marche, on se trouva tout à coup en face du lieu de l'échouement.</p> + +<p>La chaloupe, remise sur sa quille, gisait éventrée au fond d'une +petite anse de sable, limitée du côté ouest par une arête rocheuse qui +s'avançait de quelques toises vers la mer.</p> + +<p>En quelques enjambées, les deux explorateurs y étaient.</p> + +<p>—Attention, tante Mimie! prononça Wapwi avec la gravité d'un +juge d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutôt ce découpage +dans le bois comme s'il était fait par un outil tranchant....</p> + +<p>—Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil, +comme tu dis....</p> + +<p>—On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien +dans l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idée que la première +chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever +dette planche pour en mettre une autre....</p> + +<p>—Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou à +cinq pointes restera gravée dans ma mémoire.</p> + +<p>—Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant où la chaloupe a +frappé... Tiens, c'est là.... Regarde un peu ce cocher à fleur de +sable.... Il est vieux, jaune et sale partout, excepté en un endroit,—tiens, vois-tu?</p> + +<p>—En effet, il y a là une cassure fraîche.... On dirait qu'on vient +de briser la partie qui manque.</p> + +<p>—C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je +m'en charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'être venu +au monde dans la peau d'un sauvage.</p> + +<p>Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la côte.</p> + +<p>Celui-ci commença par examiner soigneusement les pistes des +pieds nus sur le sable.</p> + +<p>C'était un enchevêtrement, à n'y rien comprendre.</p> + +<p>Mais, de ce réseau de pistes, s'en détachaient deux dans la direction +de la falaise: une y allant, l'autre en revenant.</p> + +<p>—Suivons ces pistes, dit Wapwi à sa compagne.</p> + +<p>Mimie emboîta le pas de son petit protégé, et tous deux, l'un +suivant l'autre, se dirigèrent vers la lisière de forêt bordant le rivage.</p> + +<p>Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arrêta, bien empêchée de +savoir quel côté prendre.</p> + +<p>—Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que +Wapwi va redevenir Abénaki pour quelques minutes.</p> + +<p>Alors, le descendant des aborigènes du golfe, penché vers le sol, +examina chaque brin d'herbe couché sous une pression quelconque, +chaque menue branche, chaque rameau froissé ou déplacé....</p> + +<p>Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude.</p> + +<p>Arrivé à quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de +jeune» sapins touffus.</p> + +<p>—Hum! dit-il à Mimie, je crois bien que la cache est ici.... +Tiens, vois: les pistes ne vont pas plus loin.</p> + +<p>Ce disant, il se mit à plat ventre et se coula sous les branches +basses, à fleur de terre.</p> + +<p>Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'il reparut, tenant à la +main une pointe de pierre, très aiguë et affectant la forme pyramidale.</p> + +<p>—Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en +présentant la chose à Mimie.</p> + +<p>Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un +instant, puis le remit à Wapwi, en disant d'une voix ferme:</p> + +<p>—Si cette pierre, dont la cassure est fraîche, s'adapte à la partie +du pocher qui présente, lui aussi, une cassure fraîche, Gaspard Labarou +cet un assassin, et je vengerai mon frère!</p> + +<p>—Bien, petite tante. Allons voir ça.</p> + +<p>Ce ne fut pas long.</p> + +<p>La pointe de pierre, ajustée sur la cassure du rocher, s'adaptait +parfaitement, faisant une saillie menaçante de plus de six pouces.</p> + +<p>—A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons +pour la forme,—car ma conviction est faite,—que les angles des +pointes correspondent aux angles de l'ouverture.</p> + +<p>Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, +dans le trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, après une +couple d'essais.</p> + +<p>L'ouverture se trouva bouchée presque hermétiquement.</p> + +<p>Euphémie Labarou, très pâle et les yeux étincelants, brandit son +poing fermé dans la direction de la baie et s'écria d'une voix vibrante:</p> + +<p>—Assassin!.... J'aimais un assassin!</p> + +<p>Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta +sourdement:</p> + +<p>—Mon frère! mon pauvre frère, tu seras vengé!</p> + +<p>Wapwi, très surexcité, lui aussi, imita le geste menaçant de sa +«petite tante».</p> + +<p>Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de +la baie.</p> + +<p>Mais on n'alla pas loin.</p> + +<p>En doublant une sorte de cap assez élevé marquant l'extrémité +orientale de l'arc décrit par la petite baie où ils venaient de faire +leurs étranges découvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux +une vision qui les arrêta net....</p> + +<p>A moins d'un demi-mille dans l'est, la goélette des Noël, toutes +voiles hautes, tirait une bordée en droite ligne vers le lieu où avait +atterri Gaspard.</p> + +<p>—Je te le disais bien, tante Mimie, s'écria le petit sauvage!.... +Les voilà qui viennent ici, nos deux compères!</p> + +<p>—Les deux jeunes Noël?</p> + +<p>—Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,—les deux inséparables.</p> + +<p>—Mais Gaspard, il y a quelques heures à peine, semblait +mourant!....</p> + +<p>Wapwi eut un rire silencieux, qui découvrit ses dents blanches.</p> + +<p>—Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une +simple coupure sur sa tête de fer, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>Mimie réfléchit pendant une seconde.</p> + +<p>—Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire.</p> + +<p>—Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa +mine quand il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai là.</p> + +<p>Et Wapwi désignait la pointe cassée, qui ne l'avait pas quitté +depuis qu'il en avait fait la trouvaille.</p> + +<p>On remonta vers la côte, grimpant sur le flanc du cap, et, en +quelques minutes, nos deux policiers improvisés se trouvaient installés +à l'abri des regards les plus soupçonneux, dans un endroit assez +élevé pour dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et où leurs perquisitions +les avaient amenés à une si étrange découverte.</p> + +<p>Il était temps....</p> + +<p>La goélette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre à quelques +jets de pierre de la batture.</p> + +<p>Une chaloupe s'en détacha aussitôt.</p> + +<p>Thomas et Gaspard, qui avaient sauté dedans, ramèrent hâtivement +vers le rivage.</p> + +<p>Ils semblaient très pressés.</p> + +<p>A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touché terre, que, +jetant à bout de bras son ancrage, ils s'élancèrent vers la côte.</p> + +<p>En passant près de la chaloupe crevée, les deux compères y +firent une première station, et Gaspard parut donner à Thomas de +rapides explications, illustrées par des gestes très démonstratifs et +l'examen minutieux du bordage où béait l'ouverture.</p> + +<p>De là, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la +chaloupe était venue se crever.</p> + +<p>Après l'échange de quelques phrases et un examen de la fracture, +que l'on sait, Gaspard courut vers la côte, disparut sous bois et se dirigea +vers l'endroit où il avait jeté la partie du rocher manquant.</p> + +<p>Il voulait, sans l'ombre d'un doute, éblouir son copain, par l'étalage +de précautions qu'il avait prises.</p> + +<p>Mais il revint bientôt, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant:</p> + +<p>—C'est drôle.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien +me souvenir d'avoir jeté là cette pointe ensorcelée....</p> + +<p>—Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et +surtout, qui aurait été déterrer cette pierre au milieu de ce fouillis?</p> + +<p>—Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idées pareilles... +Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce +morceau de roc.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant, +contre son habitude, avec une certaine volubilité, tandis que +Thomas avait l'air de poser froidement une série d'objections.</p> + +<p>Finalement, on en arriva à s'entendre et se convaincre mutuellement, +sans doute, car, tournant le dos à la côte, les nouveaux venus +retournèrent à la chaloupe crevée.</p> + +<p>Ici encore se manifesta, l'extrême prudence de maître Thomas.</p> + +<p>Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irrégulière découpée par +la pointe de rocher, l'examina des deux côtés, extérieur et intérieur, +puis finalement acheva d'arracher le bordage entamé, jusqu'à mi-joint +en le déclouant à coupa de pierre.</p> + +<p>Cela fait, les deux compères reprirent le chemin de leur embarcation +et se rembarquèrent, non toutefois sans avoir jeté au fleuve le +bout de planche suspect.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, la goélette, toutes voiles hautes s'éloignant +de la côte, gagnait la haute mer.</p> + +<p>—Nous n'avons plus rien à faire ici, dit à son compagnon Euphémie +Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi +car nous venons de démasquer, je le jurerais, deux bien grands misérables!....</p> + +<p>—Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; +le temps d'aller repêcher le bout de planche que ces deux imprudents +viennent de jeter à l'eau, après l'avoir enlevé à la chaloupe.</p> + +<p>—Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une pièce à conviction +qui pourra servir, peut-être,—on ne sait pas!....</p> + +<p>Wapwi donna à la goélette le temps de parcourir une distance +suffisante pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans +la direction où le courant de montant entraînait le fragment de bordage, +il se lança résolument à l'eau.</p> + +<p>Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientôt recouvré le +bout de planche flottant et regagné le rivage avec son butin.</p> + +<p>—Ça fait trois on <i>pièces à conviction</i> dans l'affaire <i>Labarou vs +Labarou</i>, dit Mimie, qui avait quelque lecture.</p> + +<p>Il ne faut rien négliger pour punir les méchants.... dit sentencieusement +le petit Abénaki.</p> + +<p>Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout +de bordage au pied de la côte, dans un endroit inaccessible pour tout +autre qu'un adroit peau-rouge de son espèce, à lui.</p> + +<p>Après quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la +maison.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>L'ILE MYSTÉRIEUSE</h3> + +<p>Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons +à bord de la goélette des Noël.</p> + +<p>Toutes voiles hautes, les écoutes raidies, coulant bien à travers +les ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la +jolie brise qui incline sa mâture à bâbord.</p> + +<p>Le vent ayant, dans la matinée, sauté à l'ouest,—comme nous +l'avons dit—c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent +maintenant les deux compères, qui composent à eux seuls +l'équipage.</p> + +<p>Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir +sérieusement la mission dont il s'est chargé—c'est-à-dire de fouiller +la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant +ou mort?....</p> + +<p>Ah! non, par exemple!</p> + +<p>Dans l'esprit de maître Thomas, Arthur est bel et bien noyé, +coulé, dévoré, peut-être....</p> + +<p>C'est une chose du passé.</p> + +<p>N'en parlons plus.</p> + +<p>Il a tout simplement eu l'adresse de faire coïncider une expédition, +arrêtée dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec +l'offre généreuse de partir à la recherche du malheureux fils de Jean +Labarou, du fiancé de sa soeur Suzanne.</p> + +<p>Nous l'avons dit: Thomas Noël est un homme positif.</p> + +<p>Pas méchant, par exemple—oh! non!—mais à condition toutefois +que sa bonté ne vienne pas en conflit avec son intérêt. Auquel +cas, il met tout bonnement au rancart cette placide vertu des gros +naïfs, la bonté.</p> + +<p>Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqué de son <i>alter ego</i> +Gaspard, court-il la mer?</p> + +<p>Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: +c'est pour «faire un coup», un bon coup.... d'argent!</p> + +<p>Voilà!</p> + +<p>Dans leurs longues pérégrinations du mois précédent, à travers le +golfe, les deux compères ont fait la connaissance d'un certain industriel +canadien, navigateur de son état, qui leur a promis une jolie +prime s'ils voulaient l'aider à mener à bonne fin une expédition de +contrebande, des îles françaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, à +la ville canadienne de Québec.</p> + +<p>Leur rôle, à eux, sera des plus simples....</p> + +<p>Ils n'auront qu'à transporter le chargement.... <i>hérétique</i>, de +Saint-Pierre à la côte canadienne, où ce chargement sera transbordé +sur une goélette de Québec, attendant à un endroit convenu de la +région du Labrador.</p> + +<p>Tout ira donc pour le mieux, à moins que le diable ou le Fisc,—ce +qui est à peu près la même chose,—ne s'en mêle.</p> + +<p>Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant à +leur rencontre <i>l'associé</i> attendu.</p> + +<p>Il a si fort venté de l'est, les jours précédents, que cette crainte +n'est certainement pas chimérique.</p> + +<p>Mais, entre marins, on ne croit guère à ces pronostics des gens de +terre, qui s'écrient a chaque rafale secouant les ais de leur habitation: +«Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui voudrais être +sur le fleuve, par une semblable <i>dépouille!</i>»</p> + +<p>Ce n'est donc pas à une catastrophe que croient nos deux jeunes +Français, mais bien plutôt à un retard subi par leur confrère de +Québec.</p> + +<p>—Ça ne m'étonnerait pas, tout de même, que notre homme eût +été empêché.... disait Thomas:—sa barque ne payait pas de mine! +Quel sabot, nom d'un phoque!</p> + +<p>—Bonne goélette.... répliquait Gaspard d'un air mystérieux.... +Un peu avariée, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misérable que +pour tromper les <i>gabelous</i>.</p> + +<p>—Au fait, peut-être as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: +fine de l'avant, large de bau, évidée de l'arrière,—ça doit bien marcher....</p> + +<p>—Et bien résister à la mer, car la cale est profonde....</p> + +<p>—Avec ça que le lest ne lui manque ni à l'aller ni au retour.</p> + +<p>—Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour +faire manger les amis d'en-bas!....</p> + +<p>—Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver +les bonnes gens d'en haut!</p> + +<p>—Le joli négoce!</p> + +<p>—La belle existence!</p> + +<p>—J'en tâterais volontiers.</p> + +<p>—Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons à +gogo,—car le moment approche où nous pourrons mettre à exécution +nos projets.</p> + +<p>—Ah! puisses-tu dire vrai!</p> + +<p>—Cette saison est trop avancée pour que notre petite expédition +actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destiné à nous faire la +main. Mais.... que nous réussissions, et, l'année prochaine, ayant +un solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noël et Gaspard Labarou +en feront voir de belles aux <i>gabelous</i> de France et du Canada.</p> + +<p>—Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux être +riche pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.</p> + +<p>—Cela sera, répondit le jeune Noël, d'un ton moitié figue, moitié +raisin.</p> + +<p>—Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!</p> + +<p>Et Gaspard accentua d'un geste énergique cette phrase quelque +peu prétentieuse.</p> + +<p>Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associé +était homme à remplir l'engagement qu'il prenait.</p> + +<p>—Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... +dit-il avec la gravité d'un père de famille bien posé.</p> + +<p>La nuit était venue, cependant,—une belle nuit, nom d'un +phoque!—mais un peu trop éclairée par la lune à peine déclinante, +au dire des deux amis.</p> + +<p>Bien qu'allant à contre-courant depuis quelque temps, la goélette +avait pu continuer sa marche, après avoir viré de bord un certain +nombre de fois et s'être insensiblement rapprochée de la côte, où la +brise de terre, soufflant ferme, l'avait poussée assez rapidement vers +sa destination mystérieuse.</p> + +<p>A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau s'accentuèrent.</p> + +<p>La brise de terre fraîchit, et toute conversation suivie devint +impossible, chacun des deux marins ayant assez à faire de diriger la +marche rapide de la goélette.</p> + +<p>On courut ainsi, serrant la côte d'assez près, jusqu'à la hauteur +du <i>Petit-Mécatina</i>,—une île d'aspect sauvage, hérissée de rochers aux +formes romantiques, où les rayons lunaires plaquaient des taches blafardes +alternant avec les ombres projetées....</p> + +<p>Sur la droite, vers la côte nord, des îles nombreuses se dessinaient +vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres +ayant l'air de grands cachalots endormis....</p> + +<p>C'est du côté gauche, au large d'eux, par conséquent, qu'apparut +pour la dernière fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente +massive du <i>Petit-Mécatina</i>.</p> + +<p>Ils venaient de virer de bord, après une assez longue bordée vers +la côte, lorsque, dans la pâle clarté lunaire, à un demi-mille environ +en avant du beaupré de leur goélette, s'estompa sur le fond bleuâtre +du firmament, de façon indécise d'abord, puis progressivement avec +plus de netteté, une masse énorme, de forme irrégulière, mais très +élevée partout, faisant un trou noir à l'horizon....</p> + +<p>C'était le <i>Petit-Mécatina</i>, le lieu de rendez-vous assigné par le +capitaine canadien.</p> + +<p>Aussitôt, outre leurs feux de position réglementaires, les jeunes +marins allumèrent un fanal bleu, attaché d'avance au milieu de leur +mât de misaine.</p> + +<p>Puis ils se prirent à observer attentivement la côte abrupte qui +défilait par leur travers de bâbord.</p> + +<p>Une dizaine de minutes s'écoulèrent...</p> + +<p>La goélette, ses voiles bordées à plat, serrant le vent, courait à +l'ouest, se rapprochant toujours...</p> + +<p>A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'après son estimé, Thomas +ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de +ne pas s'approcher davantage de ces rochers menaçants....</p> + +<p>Il lofa....</p> + +<p>Les voiles battirent au vent....</p> + +<p>Mais au même instant, une grosse lueur brilla sur un point du +rivage; puis une seconde; puis enfin une troisième,—à quelques pieds +seulement les unes des autres.</p> + +<p>—Largue l'ancre! commanda Thomas.</p> + +<p>Gaspard se précipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.</p> + +<p>Aussitôt l'ancré tomba à l'eau, suivie de sa chaîne, qui glissa +bruyamment dans l'écubier.</p> + +<p>Puis les voiles furent, abaissées en un tour de main, et l'on attendit.</p> + +<p>Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une embarcation se +détacha comme dans une féerie, du ces rochers géants et s'avança vers +la goélette.</p> + +<p>—Ohé! qui vient là? s'enquit Thomas, pour la forme,—car il +savait bien à quoi s'en tenir.</p> + +<p>—<i>La Marie-Jeanne!</i></p> + +<p>Puis la même voix reprit:</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—<i>Le Marsouin!</i> gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce +mot.</p> + +<p>Il faut dira ici que la goélette des Noël avait jusqu'ici porté le +nom très honnête de <i>Saint-Malo</i>,—en souvenir du pays natal,—mais +que maître Thomas, lancé sur la piste d'aventures émouvantes, avait +détrôné le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer +le nom de l'amphibie guerroyeur cité plus haut.</p> + +<p>Il y eut une minute de silence.</p> + +<p>Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:</p> + +<p>—Rien qui cloche?.... On peut aborder?....</p> + +<p>—Arrivez sans crainte, fut-il répondu; il n'y a ici que mon +associé Gaspard Labarou et moi, Thomas Noël.</p> + +<p>La chaloupe, manoeuvrée habilement, aborda bientôt.</p> + +<p>Des deux hommes qui la montaient, l'un resta à bord, tandis que +l'autre grimpa sur le banc du <i>Marsouin</i>, s'aidant des haubans de +misaine, et sauta lestement sur le pont.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il sans préambule, vous êtes gens de parole.</p> + +<p>—Toujours! fit Gaspard laconiquement.</p> + +<p>—Et, pour cette fois, il y a quelque mérite à, l'être, après une +pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.</p> + +<p>—Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... +Mais venons au fait.... Nous sommes pressés.... Notre marché +tient-il toujours?</p> + +<p>—Des Français n'ont qu'une parole! répondit le sentencieux +Thomas.</p> + +<p>—Aux Iles! commanda Gaspard.</p> + +<p>—Bien, messieurs. Je vois que vous êtes des jeunes gens d'action +et que je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; +juste le temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de +nos faits. Venez.</p> + +<p>Sans plus d'explications, les deux Français descendirent dans la +chaloupe du Canadien et, prenant place à l'arrière, laissèrent le capitaine +et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire +à terre.</p> + +<p>Où diable était donc la goélette de ces étrangers?...</p> + +<p>On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mât!</p> + +<p>Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies +par les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'étonnaient +pas outre mesure.</p> + +<p>Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpés de la rive, +sans ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:</p> + +<p>—Aïe! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille +à pic!</p> + +<p>Le capitaine, sans répondre, donna un dernier coup de rame; +puis, se levant, il alla se mettre à l'avant de l'embarcation, tandis que +son matelot venait placer son aviron à l'arrière, dans l'échancrure de +la godille, et s'y escrimait de son mieux.</p> + +<p>On venait d'entrer dans un étroit couloir de roches très élevées, +large tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut +escarpement de cette singulière ile.</p> + +<p>Naturellement, par sa disposition même, ce bras de mer profondément +encaissé ne pouvait être aperçu du large.</p> + +<p>On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs à peu près verticaux +pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une +couple de cents pieds....</p> + +<p>Puis la chaloupe s'arrêta net, l'étrave sur le gouvernail d'un +vaisseau, ayant l'air enclavé dans cette mascarade de haute roches.</p> + +<p>—La <i>Marie-Jeanne</i>, messieurs! dit le capitaine canadien avec +une certaine emphase.</p> + +<p>Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.</p> + +<p>—Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'écria Thomas, +ne pouvant dissimuler son étonnement.</p> + +<p>—On parcourrait le monde entier avant de déterrer un havre +comme celui-ci! dit à son tour Gaspard, émerveillé.</p> + +<p>—C'est à la fois mon bassin de carénage et mon havre de refuge, +quand on me serre de trop près.... répondit le capitaine de la +<i>Marie-Jeanne</i>.</p> + +<p>—Tout de même, il y a des choses bien étonnantes dans ce golfe +Saint-Laurent! s'écria de nouveau Thomas, avec des hochements de +tête admiratifs.</p> + +<p>—Étonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... +Dites: sans pareilles!.... Voilà trente ans que je le parcours en tous +sens, mon beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.</p> + +<p>Cependant, une courte échelle fut tendue de l'arrière, par un des +matelots du bord, et les jeunes français, précédés du capitaine, y grimpèrent +rapidement.</p> + +<p>La porte du capot d'arrière était ouverte, laissant monter de la +cabine une lueur claire.</p> + +<p>On s'y engouffra, et une intéressante conférence se tint pendant +près d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la <i>Marie-Jeanne</i>.</p> + +<p>Que se passa-t-il?....</p> + +<p>Quelles furent les confidences échangées?</p> + +<p>Que fut-il convenu?....</p> + +<p>Mystère... pour le présent!</p> + +<p>Il nous est interdit,—auteur scrupuleux que nous sommes—de +soulever, <i>dans ce premier volume</i>, même un coin du voile qui recouvre +les faits et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.</p> + +<p>Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.</p> + +<p>Ce qu'il nous est permis de confier à nos lecteurs, dès maintenant, +c'est qu'après un conciliabule qui dura près d'une heure, le capitaine +canadien se rembarqua avec les deux Français et que le <i>Marsouin</i>, +bien lesté de provisions et d'espèces sonnantes, cingla aussitôt +vers les îles Miquelon.</p> + +<p>L'équipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord, +continuèrent d'habiter le <i>Petit-Mécatina</i>, occupés à radouber leur +goélette avariée et à faire une besogne bien autrement.... mystérieuse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>CHASSÉ ET MAUDIT</h3> + +<p>Quand la goélette de Noël reparut dans la baie de Kécarpoui, au +commencement du mois d'octobre, après une absence d'un peu plus de +deux semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie.</p> + +<p>Depuis une dizaine de jours, on était entré dans cette longue période +d'isolement qui, là-bas, ne se termine qu'à la réouverture de la +navigation, en mai.</p> + +<p>Le missionnaire était bien venu, comme d'habitude, donner aux +pêcheurs de ce lieu solitaire l'opportunité d'accomplir leurs devoirs +religieux.... Mais, loin d'avoir à bénir l'union de deux jeunes gens +pleins d'amour et d'espoir, il avait dû, hélas! prodiguer des consolations +à une famille plongée dans une douleur mortelle, par la disparition +d'un de ses membres, et présenter à une fiancée dont le coeur +saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne +d'épines de la résignation chrétienne....</p> + +<p>Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du différend qui +existait entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine à faire +disparaître les hésitations de madame Noël à propos de la mort sanglante +de son mari.</p> + +<p>Une déclaration écrite du mourant, attestant la complète innocence +de Jean Labarou et corroborant le récit circonstancié de celui-ci, +ne contribua pas peu à ce résultat; et le missionnaire eut au +moins la consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls +établissements de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de +pardon et d'oubli.</p> + +<p>Le retour de la <i>Saint-Malo</i>,—désormais le <i>Marsouin</i>, de par le +caprice de maître Thomas,—raviva pourtant la plaie encore saignante +de la disparition d'Arthur.</p> + +<p>Mais on ne put tout de même s'empêcher,—à l'est de la baie; du +moins,—de reconnaître le dévouement des deux marins qui venaient +de faire une si rude croisière à la recherche de leur malheureux ami.</p> + +<p>Toutefois,—en dépit de la meilleure volonté du monde,—la famille +Labarou ne réussit pas à dissimuler l'horreur instinctive que lui +inspirait Gaspard depuis la catastrophe.</p> + +<p>A peine arrivé dans la baie, ce modèle des fils adoptifs s'était +empressé, naturellement, d'aller rendre compte à ses parents du résultat +négatif de ses recherches.</p> + +<p>Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'étudier à fond le rôle qu'il allait +jouer avant de risquer cette démarche décisive.</p> + +<p>Figure morne, fatiguée, triste; pâleur maladive; regard fatal, +inconsolable; tel était son masque.</p> + +<p>Mais toute cette mise en scène ne put fondre la glace qui le +séparait désormais de cette famille où il avait grandi, choyé à l'égal +du fils de la maison.</p> + +<p>La mère Hélène, à sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui +causer une rechute.</p> + +<p>Jean Labarou, lui, pâle comme un mort, laissa son neveu +s'empêtrer dans le récit de ses exploits et de ses actes do dévouement +fraternel.</p> + +<p>Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais +avec un geste d'une terrible solennité:</p> + +<p>—Arthur est mort,—et je n'espère plus.... Que Dieu ait pitié +du pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette +fatalité épouvantable; si, par ta faute, une mère a été privée, sur ses +vieux jours, d'un fils adoré; si ta cousine, par ton fait, se trouve +seule au monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton +second père, au déclin de ma vie, courbé par l'âge et l'incurable +chagrin que je sens là (et le vieillard touchait son front ridé), je finis +par succomber avant le terme assigné par la divine Providence; si +cela est, eh! bien, je te maudis!</p> + +<p>—Mon oncle!.... voulut répliquer Gaspard, épouvanté.</p> + +<p>—Va-t-en!.... fut la seule réponse de Jean Labarou, montrant +la porte, de son bras tendu.</p> + +<p>Et, comme le misérable, en passant le seuil, regardait sa tante, +celle-ci lui dit, dans un sanglot:</p> + +<p>—Rends-moi mon fils!</p> + +<p>Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle +une ombre de sympathie.</p> + +<p>Mais il regretta aussitôt ce mouvement....</p> + +<p>Blanche comme une cire, la tête haute, les prunelles fulgurantes, +la jeune fille étendit vers lui sa main fine et nerveuse:</p> + +<p>—Caïn! dit-elle.</p> + +<p>Puis, montrant elle aussi la porte:</p> + +<p>—Va où la destinée t'appelle, fratricide!.... Mais, où que tu +ailles, je serai sur ton chemin au jour de la rétribution!</p> + +<p>Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mère au front.</p> + +<p>Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard +Labarou quitta la maison où s'était écoulée son adolescence, chancelant +comme un homme ivre et sentant peser sur ses épaules le poids terrible +de la malédiction paternelle....</p> + +<p>Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malédiction n'était que +conditionnelle, il est vrai.</p> + +<p>Mais Gaspard, au fond de son âme, sentait bien que cette malédiction +d'un père serait ratifiée dans le ciel; et, quoi qu'il en eût, en +dépit de son scepticisme farouche, il en éprouvait une sensation de +malaise allant jusqu'à la peur.</p> + +<p>Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de +culpabilité, d'appeler sur la tête de son neveu la vengeance céleste!</p> + +<p>Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le misérable +montra le poing à la maison, disant:</p> + +<p>—Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et +je te ferai voir bientôt de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu +me maudis et ta fille m'appelle Caïn.... Mais prenez garde de regretter +amèrement, un jour, la satisfaction de m'avoir mis à la +porte!</p> + +<p>Ayant ainsi évacué un peu de sa bile, il reprit le chemin du +Chalet, de l'autre côté de la baie.</p> + +<p>Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte:</p> + +<p>—Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers +parents et leur virago de fille, <i>mon chien, est mort....</i></p> + +<p>«Plus rien à espérer de ce côté.</p> + +<p>«Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme.</p> + +<p>«Ce qu'il me reste à faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien +les Noël, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, +en dépit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit à un +mort, pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son +entourage, prêt à fie dévouer pour son bonheur.</p> + +<p>«D'ailleurs, dans ce siège en règle que je vais entreprendre, +j'aurai un précieux auxiliaire: Thomas, qui m'est dévoué.</p> + +<p>«Quant à la mère, bien que, réconciliée avec l'oncle Jean, je +parie qu'il lui reste, en dépit de tout, un vieux levain de rancune qui +ne demanderait qu'à fermenter, si l'on s'y prenait habilement.</p> + +<p>«Reste le petit Louis,—qui n'est plus un enfant, malgré son qualificatif.</p> + +<p>«Celui-là, j'en ai peur, me donnera du fil à retordre.</p> + +<p>«Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un côté ou de +l'autre, et je le soupçonne d'avoir un fort béguin pour ma belle et +tyrannique cousine, Euphémie.</p> + +<p>«Qu'il me succède dans le coeur de la <i>fille à mon oncle</i>,—je ne +demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec +elle pour me jouer quelque mauvais tour,—car ça ne serait pas bien +du tout de la part d'un beau-frère!....</p> + +<p>«Au reste, nous veillerons, Thomas et moi.</p> + +<p>«Thomas Noël!.... En voilà un véritable ami, par exemple, qui +n'a pas peur de mettre les mains à la pâte, lorsqu'il s'agit de tirer un +copain du pétrin!....</p> + +<p>«Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!»</p> + +<p>S'étant ainsi mis dans un état de feinte excitation pour chasser +de son esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,—à +l'instar des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent +seuls dans Te voisinage d'un cimetière,—maître Gaspard hâtait sa +marche vers le chalet de la famille Noël, sa nouvelle résidence.</p> + +<p>A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation +singulière.</p> + +<p>De sombre et dure, qui était son caractère habituel, elle devenait +insensiblement mélancolique et.... touchante.</p> + +<p>Ce gaillard là, orné de toutes les passions qui rendent un homme +redoutable au sein des sociétés organisées, était devenu un véritable +comédien tout seul, sans études, en pleine solitude du Labrador.</p> + +<p>Il était absolument maître de ses sens, et il avait la tête froide +d'un chef de bandits.</p> + +<p>A peine entré dans le chalet, où la famille Noël se trouvait réunie +pour dîner il se laissa choir sur une chaise, la tête basse, les bras +ballants.</p> + +<p>—Oh! oh! il paraît qu'on t'a mal reçu, chez l'oncle Jean.... fit +remarquer Thomas, d'un ton goguenard.</p> + +<p>Gaspard ne répondit qu'en baissant davantage la tête.</p> + +<p>—Serait-ce possible? dit madame Noël, prompte à s'apitoyer.</p> + +<p>—On m'a, chassé, madame! murmura Gaspard, d'une voix sépulcrale.</p> + +<p>—Chassé?.... B'écria la bonne dame, en joignant les mains.</p> + +<p>—Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme.</p> + +<p>Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levées.</p> + +<p>—Pauvre enfant!.... Mais c'est insensé! dit-elle.</p> + +<p>—Madame, vous m'en voyez atterré et malade.... Mais qu'y +puis-je faire?</p> + +<p>—Oh! je parlerai à ces bonnes gens.... Il est impossible que +cette famille, qui vous a élevé et où vous avez grandi comme un fils +vous garde rancune pour un accident où vous avez vous-même failli +perdre la vie....</p> + +<p>—Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, +attendez, pour une telle démarche, que le temps ait un peu amorti la +force du coup et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative +de rapprochement, d'ici à quelques jours, ne ferait qu'envenimer +nos relations.</p> + +<p>—Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus +calmes, nous n'aurons pas de peine à leur faire comprendre qu'ils ont +manqué, non seulement de charité chrétienne, mais encore et surtout +de justice. En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille +et vous partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas.</p> + +<p>—Madame, j'ai déjà eu deux mères,—et une larme de crocodile +tomba sur la joue de Gaspard; vous serez la troisième.</p> + +<p>Et l'habile comédien salua profondément madame Noël.</p> + +<p>—C'est dit.... Allons, mes enfants, à table!</p> + +<p>Le repas fut pris au milieu d'un silence presque général</p> + +<p>La mère, en dépit de ses efforts, semblait préoccupée.</p> + +<p>Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rêveur d'un +amoureux dont le coeur est pris sérieusement.</p> + +<p>Suzanne, elle, n'avait consenti à se mettre à table que sur les +instances de sa mère, qui n'aimait pas à la voir passer ses jours seule +dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le +glaive dans la blessure de son coeur.</p> + +<p>Elle ne mangeait guère, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui +lui avait enlevé son fiancé. Un cercle de bistre entourait sea yeux, +qui semblaient agrandis et où brillaient parfois des rayons ophéliens.</p> + +<p>Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser à un jeune +arbre frappé de la foudre en pleine sève.</p> + +<p>Qu'allait-il arriver?....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p> + + +<p>L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sève vigoureuse de la +jeunesse, un instant arrêtée dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions +vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaissés et mollissants?...</p> + + +<p>Voilà ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille à +la démarche languissante, au regard atone.</p> + +<p>C'est que le coup dont elle souffrait avait été aussi rude qu'inattendu....</p> + +<p>Songez donc!</p> + +<p>Lorsque quelques heures à peine la séparaient du moment où elle +allait être unie à l'élu de son coeur, la plus terrible des catastrophes +était venue anéantir cet espoir, briser ce rêve!....</p> + +<p>Et cela, du jour au lendemain, en pleine fièvre de préparatifs matrimoniaux,... +comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!</p> + +<p>Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis la sinistre disparition +de son fiancé, et c'est à peine si la pauvre Suzanne parvenait A +réaliser sa situation de veuve avant d'avoir été mariée.</p> + +<p>Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait +une sympathie émue,—Louis surtout, qui adorait sa soeur.</p> + +<p>Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traversé la baie +pour aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur +les condoléances de la fiancée, trop faible encore pour s'y rendre elle-même!</p> + +<p>Bref, Suzanne avait été très malade et pouvait être considérée, +après deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une +convalescente à sa première sortie.</p> + +<p>On s'abstenait donc, en sa présence, de toute allusion au drame +de l'Îlot, et le mot d'ordre était de n'avoir pas l'air d'être sous le coup +d'une dea plus fortes émotions qu'eût encore éprouvée la petite +colonie.</p> + +<p>La conversation, toutefois, ne pouvait être bien animée; et, aussitôt +le repas terminé, chacun se retirait pour vaquer à ses occupations.</p> + +<p>Il en fut ainsi pendant quelques semaines....</p> + +<p>Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, +en y étendant sa patine grisâtre, amena une détente dans les esprits, +une sorte d'apaisement dans les coeurs....</p> + +<p>Et c'est dans ces conditions de tranquillité morale relative que la +petite colonie de Kécarpoui entra dans cette période d'isolement, +absolu, ressemblant un peu à un emprisonnement au milieu des +glaces polaires, et qui s'appelle: <i>Un hiver au Labrador....</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>SUR UN GLAÇON FLOTTANT</h3> + +<p>Dès les premiers jours de novembre, la neige commença à +tomber,—une neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphère +embrumée par le sempiternel <i>nordêt</i>, chargé de vapeurs d'eau +refroidies.</p> + +<p>On remonta les goélettes jusqu'au fond de la baie, où elles furent +dégréées et mises en hivernement définitif.</p> + +<p>Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de +pêche, les agréa des barques, tout cela fut soigneusement remisé ou +encavé.</p> + +<p>Puis, satisfait d'avoir pris toutes les précautions voulues, on se +disposa à affronter courageusement l'ennui et l'horreur même d'un +hiver labradorien.</p> + +<p>Si nous disons: l'horreur, c'est une façon de parler....</p> + +<p>Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison +hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-là!</p> + +<p>Ces versants de montagnes drapés de neige, que trouent ci et là +les forêts saupoudrées de blanc et les rochers rougeâtres; ces cascades +coulant sous une carapace de cristal, à travers laquelle miroitent +les eaux écumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant +le fleuve lui-même jusqu'à plusieurs arpents du rivage; le +silence qui règne partout, comme si la terre se taisait pour mieux +entendre la grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, +balançant ces <i>ice-bergs</i> ou démolissant d'un heurt géant +quelque château de glace allant au fil de l'eau,—tout cela est bien +beau à contempler et ne manque certainement pas de poésie...</p> + +<p>Mais c'est de la poésie triste, de la beauté empreinte de mélancolie.</p> + +<p>Si l'âme s'élève, le coeur se serre.</p> + +<p>L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, +et Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent +mieux à sa taille.</p> + +<p>L'année 1852 se termina par une effroyable tempête de neige, qui +sévit sur la côte.</p> + +<p>On ne la regretta pas.</p> + +<p>Puis les trois mois suivants défilèrent lentement, sans grandes +distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante +récolte de gibier à poil.</p> + +<p>Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports +les plus émouvants de la région du golfe: la chasse aux loups-marins.</p> + +<p>Dans les conditions d'isolement où se trouvaient les deux seules +familles habitant la baie de Kécarpoui, on ne pouvait naturellement, +songer à la grande chasse en goélette, à travers les banquises +flottantes,—comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.</p> + +<p>Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindés avec de +forts madriers de bois dur pour résister à la pression des glaces en +mouvement, mais encore un équipage d'une dizaine d'hommes pour la +manoeuvre, la tuerie et le dépeçage, quand on veut faire la chasse en +grand.</p> + +<p>A Kécarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrêmes +de la baie, et surtout l'Îlot du Large, autour duquel une batture assez +étendue se consolidait tous les hivers.</p> + +<p>Les Labarou, connaissant depuis de longues années les habitudes +locales de la faune de cette région, savaient fort bien que les loups-marins +avaient fait de la <i>Sentinelle</i> un endroit de <i>villégiature</i> fort +achalandé.</p> + +<p>Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles +toujours contribué, pour une bonne part, au bien-être relatif dont ils +jouissaient.</p> + +<p>On se tenait donc aux aguets, des deux côtés de la baie, lorsqu'un +matin de la première quinzaine d'avril, Wapwi annonça avec +une certaine excitation:</p> + +<p>—Loups-Marins!</p> + +<p>—Où cela? demanda Jean Labarou.</p> + +<p>—Autour de l'Îlot.</p> + +<p>—Beaucoup?</p> + +<p>Pour toute réponse, le petit Abénaki montra ses doigts ouverts, +montra sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de +grands gestes avec ses bras;—ce qui voulait dire qu'il y en avait +tant, tant.... que décidément il ne pouvait en indiquer le nombre.</p> + +<p>Jean Labarou prit aussitôt une décision.</p> + +<p>—Faisons nos préparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une +heure, Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.</p> + +<p>En un clin-d'oeil, tout le monde fut à l'oeuvre.</p> + +<p>Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, +auquel on répondit bientôt, du Chalet.</p> + +<p>Puis, les chiens,—au nombre de six,—étant attelés à une sorte de +traîneau particulier à la côte du Labrador, on se mit en marche.</p> + +<p>Euphémie accompagnait l'expédition, naturellement.</p> + +<p>Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chaussés de +bottes de loups-marins, armés de fusils à balles et de solides bâtons de +bois dur, se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, où les chaloupes +avaient été descendues depuis plusieurs jours, en prévision de +la venue des phoques annoncés.</p> + +<p>Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.</p> + +<p>Le signal avait été compris.</p> + +<p>On y avait répondu tout de suite, et bientôt un attelage semblable +à celui des Labarou quittait, au galop de six <i>chevaux à griffes</i>, +le chalet de la famille Noël.</p> + +<p>Arrivées aux chaloupes, les deux petites troupes arrêtèrent les +conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en silence +l'étroit bras de mer libre séparant la batture de terre de celle de l'Îlot.</p> + +<p>Los chiens reçurent l'ordre de se coucher là où ils étaient et de +ne pas bouger,—ni japper, surtout.</p> + +<p>Ils promirent tout ce qu'on voulut, à leur façon, et.... tinrent +parole.</p> + +<p>De même que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses +frères. On lui avait vanté si souvent les émotions d'une chasse aux +loups-marins, qu'elle n'avait pu résister à la tentation d'y aller au +moins une fois,—ne serait-ce que pour secouer sa mélancolie et faire +plaisir à son frère Louis, qui l'avait suppliée de l'accompagner.</p> + +<p>Mais, contrairement à sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni +bâton, ni arme à feu,—étant peu familière avec les «porte cynégétiques +et trop sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal +ressemblât-il à un poisson!</p> + +<p>Les chaloupes ayant donc été traînées à l'eau, on avançait en +silence vers l'îlot sous le vent,—car les amphibies ont l'oreille fine.</p> + +<p>Arrivés à la large batture de glace entourant la <i>Sentinelle</i>, les +hommes débarquèrent à petit bruit, puis s'avancèrent avec des précautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets et +humant l'air, commençaient à s'agiter.</p> + +<p>Une décharge générale en coucha bientôt une demi-douzaine par +terre.</p> + +<p>Six coups de feu avaient éclaté:—six phoques étaient blessés à +mort.</p> + +<p>Aussitôt, le bâton à la main, tout le monde courut aux autres +qui se précipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.</p> + +<p>C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.</p> + +<p>Chacun trépigne, frappe, saute, court....</p> + +<p>On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel +les plaintes quasi-humaines des bêtes assommées, les ordres échangés.</p> + +<p>Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré sur quelque vieux +loup-marin rusé, se glissant en tapinois vers la mer.</p> + +<p>C'est une cacophonie à rendre sourd un.... pot à tabac.</p> + +<p>Soudain, au beau milieu de ce tapage incohérent, un cri perçant +se fit entendre,—un cri lancé par une voix de femme.</p> + +<p>Tout le monde se retourna.</p> + +<p>Euphémie Labarou était là, avec les hommes.</p> + +<p>Mais Suzanne, debout sur un glaçon qui plongeait dans l'eau par +un de ses bords, était entraînée par le courant.</p> + +<p>Les trépignements des chasseurs avaient fracturé la glace, amincie +par un commencement de dégel, et la jeune tille, toute entière au +spectacle de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir +qu'elle s'en allait à la dérive, sur un frêle glaçon à demi-submergé.</p> + +<p>Une voix forte cria aussitôt, répondant à l'appel strident de la +naufragée:</p> + +<p>—Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....</p> + +<p>Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes, +s'élança, vif comme un écureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout +courant et ramena de même, en sautant d'un glaçon à l'autre.</p> + +<p>Cela s'était fait si vite, qu'on ne s'étonna de cet acte de courageuse +agilité qu'au moment même où Suzanne était déposée dans une +des chaloupes.</p> + +<p>Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces où Gaspard +avait mit les pieds pour arriver à la jeune tille et revenir à terre, +put juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragée.</p> + +<p>On était trop habitué, là-bas, aux péripéties d'une existence +aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne +à l'adresse du héros de ce coup de hardie vélocité.</p> + +<p>Les hommes, la respiration encore coupée par l'émotion, dirent +simplement: «Très bien, Gaspard!»</p> + +<p>Mimie, elle, sentit monter à ses tempes deux jets de sang rapides +et brûlants....</p> + +<p>Quant à Suzanne, disons à sa louange qu'elle eut un élan tout +spontané de reconnaissante admiration....</p> + +<p>—Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main» +merci: |e me souviendrai!</p> + +<p>Il «e pencha vers elle et, bien bas:</p> + +<p>—Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet épisode, si vous voulez, +mais souvenez-vous d'une seule chose...</p> + +<p>—Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux très +doux....</p> + +<p>—Que je vous aime.... à en mourir acheva le jeune +homme, d'une voix qui n'était qu'un souffle.</p> + +<p>Suzanne devint fort pale et dissimula son émotion en s'inclinant.</p> + +<p>Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front +et elle dit aussitôt A haute voix:</p> + +<p>—Cet îlot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me +tarde de revoir ma mère.</p> + +<p>On se hâta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphémie +dans une des chaloupes et d'aller déposer ces dames sur la banquise +de terre ferme, où les attelages de chien les transportaient au galop +vers leur demeure respective.</p> + +<p>Quant aux bommes, ils ramassèrent et embarquèrent leurs loups-marins +morts, que l'on se hâta de déposer dans les hangars à dépeçage, +où ils devaient être convertis en huile et en peaux, destinées à +la vente.</p> + +<p>Cet épisode de chasse devait amener de grands changements +dans les relations, et même les sentiments, de quelques-uns de nos +personnages. +Thomas,—qui avait du nez,—le pressentit bien.</p> + +<p>Aussi put-il dire à son complice, dès qu'il se trouva seul avec +lui,—à l'heure du coucher:</p> + +<p>—Mon vieux, le diable est décidément pour toi.... Cette petite +course d'agrément sur des glaçons en dérive, avec une femme dans +les bras, t'a remis à flot.... Tu seras le mari de Suzanne!</p> + +<p>—Oui.... murmura Gaspard, un sourire équivoque aux lèvres, +c'était assez réussi, le coup du glaçon!.... Mais, en serons-nous +plus avancés si....?</p> + +<p>—Eh bien, achève!</p> + +<p>—...Si l'autre revient?....</p> + +<p>—Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux +sont bêtas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas +de là où il est.</p> + +<p>—Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant à lui-même.</p> + +<p>—Qui?.... Moi, tout le monde,—et toi aussi, parbleu!.... +Allons, mon vieux, fais un bon somme et rêve que le missionnaire est +à l'autel, élevé pour la circonstance au milieu du feuillage, et que +Thomas Noël y conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... +Ça te refera de bon sang.</p> + +<p>—Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.</p> + +<p>—Bonne nuit.</p> + +<p>—Et les deux compères s'endormirent, heureux comme de braves +garçons qui ont fait une bonne journée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY....</h3> + +<p>Thomas Noël venait de dire à son complice Gaspard, en parlant +d'Arthur Labarou: «On ne revient pas de là où il est!»</p> + +<p>Eh! bien, n'en déplaise à ce froid organisateur de noyade, on en +revient de l'endroit où était alors le jeune pêcheur, puisque nous le +retrouvons plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents +tonneaux de jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles.</p> + +<p>Ceci demande explication, nous le savons bien....</p> + +<p>Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation +et allons-nous raconter brièvement l'odyssée de notre héros, depuis +cette nuit sinistre où nous l'avons laissé sur un îlot perdu, à la +veille d'être submergé par la marée montante, et criant en vain à eon +compagnon, qui l'abandonnait:</p> + +<p>—Gaspard, mon frère!....</p> + +<p>Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!!</p> + +<p>De telles impressions ne se racontent pas.</p> + +<p>La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crête des lames +une poussière liquide qui la rendait encore plus puissante....</p> + +<p>Les vagues, heurtées en tous sens, avaient des clameurs de colère, +comme si elles eussent été animées, au lieu de n'avoir que la force +brutale des grandes masses déséquilibrées....</p> + +<p>Et le flot, poussé par le flot, montait toujours, emplissant la +crique, couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant +les pics.</p> + +<p>Arthur aussi montait, précédant cette marée envahissante qui +gonflait le fleuve comme un immense levain en fermentation.</p> + +<p>Il vint un temps où, debout sur le pic le plus élevé de l'îlot,—comme +un de ces antiques monuments de la vieille Égypte, envahi +par cet autre flot dos déserts africains: la mer de sable!—le naufragé +n'eut plus autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des +cloches, souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut +»vant de le rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis.</p> + +<p>C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, +où reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:—ses parents +et sa fiancée,—le pauvre garçon lança à travers la nuit cette +clameur d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage +arrivant à la rescousse.</p> + +<p>Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un +grand éclair, suivi d'une nuit profonde.</p> + +<p>Une voix d'enfant, bien connue,—celle de Wapwi,—avait crié +«.... Petit père!....»</p> + +<p>Puis une masse sombre, se balançant au sommet d'une vague +énorme, avait semblé s'abattre sur le naufragé qui, d'instinct, avait +étendu les bras vers cette «chose» entrevue, s'y était cramponné, +hissé, jouant des coudes et des genoux, jusqu'à ce qu'il se sentit enfin +emporté dans une embarcation, venue à lui miraculeusement, et tourbillonnant +sous la poussée des lames affolés....</p> + +<p>Et puis, quoi encore?...</p> + +<p>Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif +qui le portait, l'écuma des vagues l'inondant, la brise sifflant +toujours....</p> + +<p>Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement +de l'âme et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se +passait dans le monde physique?....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p> + + +<p>Des heures entières, sans doute, puisque, éveillé soudain par des +cris d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le +jour naissait.</p> + +<p>Mais d'où venaient les cris?...</p> + +<p>D'un navire à l'ancre, sous l'étrave duquel le chaland du naufragé allait s'engager.</p> + +<p>Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient aperçu la +petite embarcation en détresse et hélaient l'homme, endormi ou mort, +qui se trouvait couché dedans.</p> + +<p>Comme cet homme, tout en no répondant pas, semblait, tout de +même avoir un reste de vie, un des <i>mathurins</i>, s'accrochant +aux sous-barbes +du beaupré, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir.</p> + +<p>Un grelin lui fut jeté par ses camarades, et, une minute plus +tard, le naufragé, attaché solidement sous les bras, était hissé à bord.</p> + +<p>D'où venait-il?</p> + +<p>On ne s'en inquiéta pas.</p> + +<p>C'était une victime de la mer, et la grande fraternité des marins +n'a pas besoin des formalités d'une enquête pour secourir un camarade.</p> + +<p>Le capitaine,—un jeune homme d'une trentaine d'années, au +plus,—fit transporter l'inconnu dans sa propre cabine, où un cadre se +trouvait libre, et se chargea lui-même des première soins à donner.</p> + +<p>Après quoi, appelé à ses devoirs de commandant, il se fit remplacer +par un homme de confiance.</p> + +<p>Pendant trois jours, le naufragé fut en proie à une fièvre ardente, +marmottant des phrases incohérentes, poussant des cris de détresse, +appelant au secours, d'une voix navrée....</p> + +<p>Puis le sang se tiédit, les nerfs s'apaisèrent, le sommeil vint....</p> + +<p>Il était sauvé!</p> + +<p>—Où suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin.</p> + +<p>—Sur l'atlantique, fut la réponse.</p> + +<p>—Et nous allons!...</p> + +<p>—Dans les Indes, à Ceylan.</p> + +<p>Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs.</p> + +<p>Mais, en dépit de tous ses efforts, sa mémoire ne lui disait rien, +après le cri entendu au sein de la tempête, sur l'îlot submergé,—ce cri +d'enfant appelant: «Petit père!»</p> + +<p>—Wapwi! pensait-il.... C'était Wapwi!.... Et c'est le chaland +qu'il montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il +devenu?.... noyé, sans doute.... Pauvre enfant!</p> + +<p>Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, à cette triste +pensée.</p> + +<p>—Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le +pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauvé par un +compatriote,... car vous êtes Français, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Canadien-français, de Québec, répondit le capitaine.</p> + +<p>—C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; +je ne suis pas un naufragé, capitaine!</p> + +<p>—Alors?.... fit le marin, étonné.</p> + +<p>—Je suis la victime du plus lâche attentat qui se puisse imaginer... +J'ai été abandonné sur un îlot perdu, à marée basse, avec +en perspective d'une lente agonie et d'une mort inévitable, quand la +mer viendrait à couvrir mon rocher, au montant.</p> + +<p>—C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du +naufragé avec un redoublement d'intérêt.</p> + +<p>—Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble à un +conte des <i>Mille et Une Nuits</i>.</p> + +<p>Le capitaine fit un geste d'assentiment.</p> + +<p>—Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui, +grâce au bon vent, plus de loisirs à vous consacrer, que d'habitude.</p> + +<p>Alors Arthur fit le récit court, mais très mouvementé, de ce qui +avait précédé et amené, suivant lui, l'affaire de l'Îlot.</p> + +<p>Puis il conclut, en disant:</p> + +<p>—Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille +infamie?</p> + +<p>—Je pense que ce gaillard-là finira par être pendu à la maîtresse +vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,—quand ce +serait le mien....</p> + +<p>En attendant, jeune homme, suivez-moi où j'irai, et soyez certain +qu'en juin prochain,—avant la visite du missionnaire qui pourrait +bien, sans cela, marier votre cher cousin à votre fiancée,—je vous, +aurai ramené à Kécarpoui, où vous réglerez vos comptes avec cet +aimable assassin.</p> + +<p>—Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement +du mois de juin de l'année 1863, je pouvais apparaître dans ça +petit coin du Labrador, où l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, +quel règlement de comptes, comme vous dites, capitaine!</p> + +<p>—Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... +Le capitaine Pouliot, de Québec, connaît son navire, <i>l'Albatros</i>. +D'ailleurs, j'ai promis à mon armateur, M. Ross, que je serais de nouveau +en rade de Québec avant la fin du mois de juin. Et, ce que je +promets, vous saurez, à moins que le diable ne s'en mêle....</p> + +<p>—Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents +et la mer nous être favorables!</p> + +<p>—Amen! fit le capitaine.</p> + +<p>Sur quoi, les deux amis montèrent sur le pont, où le capitaine +constata que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu.</p> + +<p>Mais résumons....</p> + +<p>Le voyage, par le cap de Bonne-Espérance et l'Océan-indien +dura trois mois et demi.</p> + +<p>Los vents avaient été maniables et la mer, clémente.</p> + +<p>On avait passé la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers +jours de janvier, on arriva en vue de la grande île de Ceylan.</p> + +<p>Une partie du chargement y fut débarquée; puis on continua +jusqu'à Madras, pour livrer ce qui restait.</p> + +<p>Vers la fin de janvier 1853, commença le voyage de retour, en +longeant la côte de Coromandel, pour s'engager dans le détroit de +Manaar.</p> + +<p>Mais, contrarié par une très grosse brise de ouest-sud-ouest, +<i>l'Albatros</i> dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui échancre +le littoral ouest de l'Ile de Ceylan.</p> + +<p>On fut là deux jours à l'ancre, un calme plat ayant succédé à la +bourrasque qui avait fait rage.</p> + +<p>Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la +pêche des perles.</p> + +<p>Pour tuer le temps, le capitaine proposa à son lieutenant, +Labarou,—promu à ce grade après la mort accidentelle du titulaire, arrivée +à Madras.—de tenter la fortune.</p> + +<p>Celui-ci, plongeur émérite et pouvant rester près d'une minute +sous l'eau, y consentit.</p> + +<p>Le reste de l'équipage voulut en faire autant....</p> + +<p>Quelle idée lumineuse, et à quoi tient la fortune!</p> + +<p>En moins d'une demi-journée, chaque plongeur, descendu au fond +de l'eau, au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachée à son +extrémité, avait recueilli, à la barbe des requins, de pleins sacs d'huîtres, +que l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, +que l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant.</p> + +<p>Enfin, un bon vent d'est ayant succédé au calme, on leva l'ancre +et.... en route pour l'Europe:</p> + +<p>Le mois de février commençait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit +jours qu'il renferme pour atteindre la côte africaine.</p> + +<p>Le 8 mars, <i>l'Albatros</i> mouillait en rade de la ville du Cap.</p> + +<p>Dès le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle» +avec les joailliers de la Cité aux diamants....</p> + +<p>Et, chose étonnante, il se trouva que tous les pécheurs de <i>l'Albatros</i> +avaient en mains des perles d'une grande valeur.</p> + +<p>Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jeté l'ancre, +dans la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huîtres +perlières, de la région.</p> + +<p>Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumés aux gros +sous de cuivre qu'aux belles guinées jaunes et aux scintillants +souverains d'or qu'on leur donna en échange des perles de Condatchy!</p> + +<p>Bref, quand <i>l'Albatros</i> quitta le Cap de Bonne-Espérance, le 12 +mars 1853, tout le monde à son bord était riche, depuis le capitaine +jusqu'au dernier des <i>Mathurins salés!</i></p> + +<p>Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une +belle matinée ensoleillée, <i>l'Albatros</i> jetait l'ancre dans la rade de +Saint-Jean de Terreneuve, où le lieutenant Labarou se sépara de son +capitaine, non sans regret.</p> + +<p>Mais il avait, arrêté en son esprit, un programme à remplir, et +il désirait avoir les mains libres pour arriver à son but.</p> + +<p>En effet, son intention était d'acheter, pour son propre compte, +une bonne et, solide goélette, avec laquelle il ferait, à Kécarpoui, une +entrée.... dont on garderait le souvenir, sur la côte du Labrador.</p> + +<p>Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner à sa convenance; +et le 10 juin, ayant recruté un équipage de trois hommes,—deux +Canadiens et un Français,—il levait l'ancre pour gagner le +détroit de Belle-Ile, par où le capitaine Arthur Labarou volait +rentrer chez lui.</p> + +<p>La goélette portait un nom significatif....</p> + +<p>Elle s'appelait: <i>Le Revenant</i>!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>LE REVENANT</h3> + +<p>Nous sommes au 25 juin de l'année 1853.</p> + +<p>Dès huit heures du matin, la baie de Kécarpoui présente un spectacle +inaccoutumé.</p> + +<p>Près de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noël, +deux goélettes sont à l'ancre: l'une pavoisée et toute luisante de +peinture fraîche....</p> + +<p>C'est le <i>Marsouin</i>.</p> + +<p>À une couple d'arpents plus au large,—mais sur une même ligne, +un second vaisseau est aussi au mouillage, présentant l'étrave au +courant, qui rentre....</p> + +<p>C'est la fameuse goélette qui fait, deux fois l'an, la visite des +établissements de pêche disséminés sur la côte du Labrador, achète le +poisson, fournit les provisions et transporte d'un point à un autre le +missionnaire catholique.</p> + +<p>Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisième goélette, véritable +bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis, diminuant +de toile à mesure qu'elle avance, finit par aller jeter l'ancre au +beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des +Labarou.</p> + +<p>Sur le tableau d'arrière de celle-ci se lit un nom fatidique: +<i>Le Revenant</i>.</p> + +<p>Pendant que l'équipage s'occupe à serrer les voiles et aux soins +multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe +du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'années, dont la figure très +basanée rayonne comme un soleil....</p> + +<p>C'est Arthur Labarou. suivi de son fidèle Wapwi,—lequel, pressentant +l'arrivée de son maître, a trouvé le moyen de rallier la goélette, à +l'est du la baie, dans son canot.</p> + +<p>Mais déjà, de l'humble maisonnette, surgissant tour à tour, un +vieillard, encore vert quoique courbé, une femme à cheveux blancs et +une belle jeune fille, toute pâle d'une émotion extraordinaire....</p> + +<p>Arrivés à une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes +s'observent avec un trouble grandissant....</p> + +<p>La vieille femme à cheveux blancs s'arrête et se prend à trembler +de tous ses membres...</p> + +<p>Le vieillard lève les bras vers le ciel....</p> + +<p>Mais la jeune fille, elle, s'élance vers le nouvel arrivant et l'étreint +rapidement:</p> + +<p>—Mon frère!</p> + +<p>Arthur rend l'étreinte, sans répondre.</p> + +<p>La mère est là....</p> + +<p>C'est pour elle la première parole.</p> + +<p>Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se +glisse à ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout:</p> + +<p>—O mère!</p> + +<p>Le père, à son tour, presse son fila sur sa poitrine....</p> + +<p>Puis on entre à la maison....</p> + +<p>La porte se ferme....</p> + +<p>Une scène, qui ne se décrit pas, a lieu entre les divers personnages +de cette famille, hier encore abîmée dans le désespoir.</p> + +<p>La joie a sa pudeur.</p> + +<p>Tirons le rideau sur ces épanchements sacrés....</p> + +<p>Un quart-d'heure s'écoula.</p> + +<p>Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du +<i>Revenant</i>, qui semblait au comble de l'anxiété et disait rapidement à +sa soeur:</p> + +<p>—Ainsi, tu es sûre que Suzanne m'est restée fidèle et qu'on lui +force la main?....</p> + +<p>—Absolument sûre, mon frère.... Ah! pauvre fille, comme elle +a pleuré et quel serment imprudent elle a fait là, par une reconnaissance +exagérée pour un sauvetage <i>arrangé</i> d'avance entre Thomas +et Gaspard, je le jurerais.</p> + +<p>—Oui, elle a été bien imprudente de s'engager par serment à épouser +un misérable, dans un temps donné.... Mais aussi, petite soeur, +quelle inspiration du ciel d'avoir ajouté formellement, comme tu dis: +«Si toutefois mon premier fiancé ne vient pas réclamer ses droite!»</p> + +<p>—Restriction qui n'a causé nul souci à ce coquin de Gaspard! +fit remarquer Mimie.... Il était si sûr d'avoir réussi dans son +crime!</p> + +<p>—Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le +jeune capitaine du <i>Revenant</i>.... Nous arriverons à temps pour +sauver cette pauvre Suzanne.</p> + +<p>Ces propos s'échangeaient rapidement, tout en embarquant dans +la chaloupe et ramant vers la goélette.</p> + +<p>On prit là, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe +partit comme une flèche dans la direction du Chalet.</p> + +<p>A peine eut-elle touché terre, qu'Arthur sauta sur la berge...</p> + +<p>Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en +cet endroit, un cri de désespoir faillit jaillir de sa gorge....</p> + +<p>En face d'un autel, tout enguirlandé de feuillage, érigé à côté du +Chalet, Gaspard et Suzanne, à genoux l'un près de l'autre, écoutaient +un prêtre debout en face d'eux, un livre à la main.</p> + +<p>—Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous +Suzanne Noël pour votre légitime épouse?</p> + +<p>—Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse.</p> + +<p>Le capitaine du <i>Revenant</i> arrivait derrière eux, comme le prêtre +posait la même question à la jeune femme agenouillée:</p> + +<p>—Suzanne Noël, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre légitime +époux?</p> + +<p>Un frisson parut courir sur les épaules de la pauvre fille....</p> + +<p>Elle hésita....</p> + +<p>Puis, dans un mouvement de désespoir inconcevable, levant les +yeux au ciel comme pour y demander un secours inespéré, elle se +retourna une dernière fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et +rencontra les yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment.</p> + +<p>Alors, secouée de la tête aux pieds par une commotion électrique, +elle courut vers son premier fiancé, criant par trois fois:</p> + +<p>—Non! non! non!</p> + +<p>Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancée,—si près de +s'appeler la jeune épousée,—et ce tut une exclamation de stupeur +quand on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,—d'Arthur +Labarou, surgi brusquement des saules bordant la rive.</p> + +<p>Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une épouvante +sans nom, paraissait cloué au sol.</p> + +<p>Thomas, qui lui servait de chaperon à l'autel, dut le rappeler à +ses sens....</p> + +<p>Il perdait rarement la tête, lui, l'excellent garçon.</p> + +<p>—Mon vieux, dit-il.... <i>ton chien est mort!</i>.... Filons!.... +C'est le bon temps.</p> + +<p>Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraîna rapidement +vers la rive, où la chaloupe du <i>Marsouin</i>, toute pavoisée et +montée par deux matelots en grande tenue, attendait les mariés.</p> + +<p>Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires, +Gaspard, eu passant près d'un groupe formé d'une jeune fille et d'un +enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un +mépris écrasant: «Caïn!»</p> + +<p>L'enfant, lui, ôta gravement son chapeau, et salua jusqu'à terre.</p> + +<p>C'était Wapwi, qui se vengeait à sa façon.</p> + +<p>Mais tout cela ne prit que le temps de le dire....</p> + +<p>Thomas commanda aux matelots, après avoir fait entrer Gaspard +dans l'embarcation et s'y être installé lui-même:</p> + +<p>—A la goélette!.... et plus vite que ça!</p> + +<p>Bien que fortement intrigués de ne pas voir la mariée accompagner +son nouvel époux,—ainsi que la chose avait été arrangée,—les +mathurins poussèrent au large et se prirent à ramer en cadence, sans +faire aucune observation.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, le <i>Marsouin</i>, toutes voiles hautes et +pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la <i>Sentinelle</i> et +disparaissait dans les brumes irisées du golfe....</p> + +<p>Gaspard Labarou, debout près de la lisse de l'arrière, tendant +son poing fermé vers le fond de îa baie, disait:</p> + +<p>—J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., <i>je reviendrai</i>!</p> + + +<p class="mid">* * * * *</p> + +<p>Dès le lendemain, un double mariage était célébré par le missionnaire, +avant son départ:</p> + +<p>Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noël....</p> + +<p>Lea autres conjoints s'appelaient:</p> + +<p>Louis Noël et Euphémie Labarou.</p> + +<p>Et, à la fin de ce jour-là, quand les ombres de la nuit s'étendirent +sur la côte du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou +le Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte!</p> + + + + +FIN + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** + +***** This file should be named 14030-h.htm or 14030-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/0/3/14030/ + +Produced by Renald Levesque, from files made available by La +bibliothèque Nationale du Québec + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/14030-h/images/01.png b/old/14030-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..73bfcc9 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/01.png diff --git a/old/14030-h/images/02.png b/old/14030-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e23e72 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/02.png diff --git a/old/14030-h/images/03.png b/old/14030-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..371cbbb --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/03.png diff --git a/old/14030-h/images/04.png b/old/14030-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..13116be --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/04.png diff --git a/old/14030-h/images/05.png b/old/14030-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..90ad972 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/05.png diff --git a/old/14030-h/images/06.png b/old/14030-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..debbe07 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/06.png diff --git a/old/14030-h/images/07.png b/old/14030-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..988fcde --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/07.png diff --git a/old/14030-h/images/08.png b/old/14030-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a46900a --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/08.png diff --git a/old/14030-h/images/09.png b/old/14030-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4bf76f --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/09.png diff --git a/old/14030-h/images/10.png b/old/14030-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5294d7c --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/10.png diff --git a/old/14030-h/images/11.png b/old/14030-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75da4f2 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/11.png diff --git a/old/14030-h/images/12.png b/old/14030-h/images/12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4328f7f --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/12.png diff --git a/old/14030-h/images/13.png b/old/14030-h/images/13.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ea65b73 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/13.png diff --git a/old/14030-h/images/14.png b/old/14030-h/images/14.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..139f4e1 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/14.png diff --git a/old/14030-h/images/15.png b/old/14030-h/images/15.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..43fecc6 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/15.png diff --git a/old/14030-h/images/16.png b/old/14030-h/images/16.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fdd8370 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/16.png diff --git a/old/14030-h/images/17.png b/old/14030-h/images/17.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cd219c7 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/17.png diff --git a/old/14030-h/images/18.png b/old/14030-h/images/18.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aac33de --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/18.png diff --git a/old/14030-h/images/19.png b/old/14030-h/images/19.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e78e565 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/19.png diff --git a/old/14030-h/images/20.png b/old/14030-h/images/20.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f351cdb --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/20.png diff --git a/old/14030-h/images/21.png b/old/14030-h/images/21.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..740d638 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/21.png diff --git a/old/14030-h/images/22.png b/old/14030-h/images/22.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..94e4278 --- /dev/null +++ b/old/14030-h/images/22.png |
