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+ <title>Un drame au Labrador</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Un drame au Labrador
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+Author: Eugene Dick
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+Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***
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+Produced by Renald Levesque, from files made available by La
+bibliothèque Nationale du Québec
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+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+
+<p class="mid"><i>(Illustrations de Edmond-J. Massicotte).</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LES FUGITIFS</h3>
+
+<p>Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'années,&mdash;en face du
+<i>Grand Mécatina</i>, sur la côte du Labrador,&mdash;vivait une pauvre famille
+de pêcheurs, composée du père, de la mère, de deux enfants (un garçon
+et une fille), et du cousin de ces derniers.</p>
+
+<p>Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le
+cousin, Gaspard.</p>
+
+<p>Quant aux deux femmes, l'une répondait au nom de mère Hélène
+et l'autre au sobriquet de: Mimie.</p>
+
+<p>Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait
+de peu et n'avait pas la moindre idée que l'on fût plus heureux ailleurs
+que sur cette lisière de côte désolée qu'il habitait.</p>
+
+<p>Pour peu que la pêche allât bien, que la tempête ne vînt pas
+démolir la barque ou abîmer les filets et que le hareng, la morue et le
+maquereau fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait
+pas davantage.</p>
+
+<p>L'automne et le printemps, une goélette de cabotage parcourait
+cette partie de la côte, approvisionnant les pêcheurs échelonnés ça et
+là, achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'à la nouvelle
+saison navigable.</p>
+
+<p>Quelquefois cette goélette avait à son bord un missionnaire,
+chargé des intérêts spirituels de cette, vaste étendue de pays.</p>
+
+<p>Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait
+tout le commerce qu'avait avec le reste de l'humanité la petite, colonie
+de <i>Kécarpoui</i>.</p>
+
+<p>Car c'était sur la rive droite de la rivière Kécarpoui, à son embouchure
+même dans le fond de la baie du même nom, que la famille
+Labarou avait assis son établissement.</p>
+
+<p>Cela remontait à 1840.</p>
+
+<p>Un soir de cette année-là, en juillet, une barque de pêche lourdement
+chargée abordait sur cette plage.</p>
+
+<p>Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possédaient: articles de
+ménage, provisions et agrès.</p>
+
+<p>Le père,&mdash;un Français des îles Miquelon,&mdash;fuyait la justice de la
+colonie lancée à ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis
+dans une de ces rixes si fréquentes entre pêcheurs et matelots, lorsqu'ils
+arrosent trop largement le plaisir qu'ils éprouvent de se
+retrouver sur le <i>plancher des vaches</i>.</p>
+
+<p>Il s'était dit avec raison que le diable lui-même n'oserait pas
+l'aller chercher au fond de ces fiords bizarrement découpés qui dentellent
+le littoral du Labrador.</p>
+
+<p>Le fait est que les hasards de sa fuite précipitée avaient merveilleusement
+servi Labarou.</p>
+
+<p>Rien de plus étrange d'aspect, de plus sauvage à l'oeil que l'estuaire
+de cette baie de Kécarpoui, à l'endroit où la rivière vient y
+mêler ses eaux; rien de plus caché à tous les regards que cette plage
+sablonneuse où la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de
+heurter de son étrave une terre indépendante de la justice française!</p>
+
+<p>Les lames du large, longues et presque nivelées par une course
+de plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec
+une régularité monotone sur un rivage de sable fin, dessiné en un
+vaste hémicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent
+allongée sur le torse du Canada.</p>
+
+<p>Mais, au-delà de cette lisière de sable, d'un gris-jaunâtre très
+doux à l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines
+pierreuses, de blocs erratiques à équilibre douteux, de falaises à
+pic encaissant l'étroite et profonde rivière qui a fini par creuser son
+lit,&mdash;Dieu sait au prix de quelle suite de siècles!&mdash;au milieu de cette
+cristallisation tourmentée!....</p>
+
+<p>Ça et là, des mousses, des lichens, de petits sapins même. épais
+et trapus, s'élancent des fentes qui lézardent ou séparent les diverses
+assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kécarpoui chemine,
+tapageuse et profonde, vers la mer.</p>
+
+<p>Le thalweg de cette vallée est indiqué par la ligne sinueuse des
+conifères en bordure sur ses crêtes, jusqu'à un pâté de montagnes
+très élevées qui masque l'horizon du nord.</p>
+
+<p>A droite et à gauche, le sol, moins tourmenté, offre ci et là des
+bouquets de sapins ou d'épinettes, qui semblent des îlots surélevés
+au sein d'une mer de bruyères, d'où émergent de nombreux rochers
+couverts de mousse et de squelettes d'arbres foudroyés, où le feu du
+ciel a laissé sa patine noirâtre....</p>
+
+<p>En somme, s'il plaît à l'imagination, le paya semble aride et tout
+à fait impropre à l'agriculture.</p>
+
+<p>Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une
+horreur saisissante....</p>
+
+<p>Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,&mdash;surtout depuis
+cette fatale rixe où il avait tué un camarade,&mdash;le pêcheur miquelonnais
+ne tarda pas à s'éprendre de cette nature bouleversée, si Lien
+en harmonie avec sa propre conscience.</p>
+
+<p>La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine
+région de pêche, le décida....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+
+<p>Il résolut de s'y fixer.</p>
+
+<p>L'installation ne fut ni longue, ni difficile.</p>
+
+<p>Des sapins et des épinettes, de médiocre futaie sur toute cette
+partie du littoral, furent abattus, grossièrement équarris et superposés
+pour former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pièces de bois,
+liées à queue d'aronde aux quatre angles, formèrent un carré très
+solide, que l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de
+planches confectionnées à la diable....</p>
+
+<p>Et la maison était construite.</p>
+
+<p>On s'en rapporta aux jours de chômage à venir pour améliorer
+petit à petit cette installation faite à la hâte et y ajouter les hangars
+et autres annexes indispensables.</p>
+
+<p>L'essentiel, pour le moment, c'était de s'organiser pour la pêche.</p>
+
+<p>Les agrès furent inspectés et réparés; la barque radoubée et
+goudronnée de l'étrave à l'étambot; les voiles remises en état....</p>
+
+<p>Bref, quinze jours après leur abordage, les Labarou se retrouvaient
+chez eux et reprenaient leur train de vie ordinaire.</p>
+
+<p>Cela devait durer douze années entières, pendant lesquelles un
+incident digne d'être rapporté vint rompre la monotonie de cette
+existence patriarcale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>AVENTURE DE CHASSE</h3>
+
+<p>En juillet 1850,&mdash;c'est-à-dire dans la dixième année de leur séjour
+à Kécarpoui,&mdash;les jeunes cousins Labarou firent une assez longue
+expédition en mer.</p>
+
+<p>Âgés tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, très développés
+physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guère de s'aventurer
+en plein golfe, dans la barque à demi pontée qu'ils s'étaient construite
+eux-mêmes, sous la direction du vieux Labarou.</p>
+
+<p>Cette fois là,&mdash;soit hasard de la brise, soit curiosité d'adolescents,&mdash;ils
+avaient poussé une pointe jusque près de la côte ouest de Terre-Neuve,
+malgré les recommandations paternelles; et, joyeux comme
+des galopins qui ont fait l'école buissonnière, ils revenaient à pleines
+voiles vers la baie de Kécarpoui, lorsqu'on remontant le littoral, qu'ils
+serraient d'assez près, un spectacle fort attrayant pour des yeux de
+chasseurs leur fit aussitôt oublier qu'ils étaient pressés....</p>
+
+<p>Deux caribous,&mdash;arrêtés au bord de la mer, où ils étaient venus
+boire sans doute,&mdash;se tenaient côte à côte, les pieds dans l'eau et la
+mine inquiète, regardant cette embarcation voilée qui se mouvait sans
+bruit, à quelque distance du rivage.</p>
+
+<p>La tentation était vraiment trop forte!....</p>
+
+<p>Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle
+laboura de son étrave et où elle s'immobilisa.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, le fusil à la main, étaient déjà partis en
+chasse.</p>
+
+<p>Mais les gentilles bêtes,&mdash;revenues de leur premier mouvement
+de surprise et ramenées d'instinct au sentiment de la prudence,&mdash;
+pirouettèrent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la côte
+voisine.</p>
+
+<p>Les chasseurs s'élancèrent sur leurs traces et eurent bientôt fait
+d'escalader la côte boisée qui leur masquait l'horizon du nord.</p>
+
+<p>Arrivés sur la crête, ils s'arrêtèrent un moment pour reprendre
+haleine et s'orienter.</p>
+
+<p>Devant eux s'étendait une large savane, tapissée de bruyères
+longues et maigres, émergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemée.
+Ça et là, des rochers du formes diverses accidentaient cet espace
+découvert, que <i>Jupiter tonnant</i> avait dû défricher lui-même
+S'il fallait en juger par les souches à demi calcinées qui dressaient partout
+leurs squelettes noircis.</p>
+
+<p>Au-delà de cette savane, au pied de la chaîne de montagnes qui
+fermait l'horizon du nord, Se voyait une lisière de forêt épargnée par
+l'incendie.</p>
+
+<p>C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos
+chasseurs les revirent du haut de la côte.</p>
+
+<p>La délibération ne fut pas longue.</p>
+
+<p>Nos jeunes Nemrods résolurent de continuer la poursuite.</p>
+
+<p>Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflèrent à courir au milieu
+de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent
+un galop allongé, qui les porta en quelques minutes au pied des
+contreforts boisés de la chaîne de montagnes, où ils disparurent....</p>
+
+<p>Haletants et penauds, les deux cousins s'arrêtèrent enfin sur
+une éminence rocheuse, d'où ils pouvaient embrasser toute la savane,
+et même l'immense golfe, dont la nappe bleuâtre, échancrée par les
+dentelures de la côte, s'étendait devant leurs yeux jusqu'au littoral
+ouest de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>Quel panorama!</p>
+
+<p>A droite, le bras oriental de la baie de Kécarpoui s'avançait dans
+la mer, à demi replié, comme s'il eût voulu retenir les flots qui la
+baignaient. L'ouverture de la baie, elle-même, était visible jusqu'à
+son milieu, mais, à part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des
+masses sombres qui l'enserraient, ce n'étaient, jusqu'à perte de vue,
+que le chaos mouvementé de la côte labradorienne s'abaissant avec
+gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec
+l'horizon, dans les lointains du couchant.</p>
+
+<p>Tout homme, en présence d'un pareil spectacle, est poëte d'instinct;
+et les jeunes Labarou, sans connaître un traître mot des règles
+de la poésie, ne purent s'empêcher de faire entendre des exclamations
+admiratives:</p>
+
+<p>&mdash;La belle vue qu'on a d'ici! s'écria Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonné!</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc.... notre fameuse baie Kécarpoui, ce qu'elle est devenue;
+à peine grande comme le foc de la barque!</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sommes loin!... répliqua Gaspard, que cette réflexion
+de son cousin arracha aussitôt à sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il,
+il est temps de regagner la mer. Filons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra
+une marée, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;A la côte, et courons!</p>
+
+<p>Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitôt sur la pente
+du monticule qui leur avait servi d'observation, dévalant comme un
+cerf qui aurait eu toute une meute sur les jarrets.</p>
+
+<p>Arthur ne fut pas lent à le suivre; et tous deux, prenant la
+savane en diagonale pour «piquer au plus court», firent ainsi un bon
+demi-mille, ne s'arrêtant qu'au pied d'une colline peu élevée, qui leur
+barrait la route.</p>
+
+<p>Là, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitôt
+leur marche en avant.</p>
+
+<p>Arrivés sur le dos de cette intumescence, absolument dépourvue
+de végétation, ils s'orientèrent un instant et allaient redescendre le
+versant opposé, lorsqu'un coup de fusil, tiré de fort près, les cloua net
+sur place.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+<p>Avant même d'avoir eu l'opportunité d'échanger une parole, ils
+entendirent un hurlement de douleur et virent, à une couple
+d'arpents en face d'eux, un ours blessé qui traversait la savane, par
+bonds inégaux, et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche,
+où il demeura immobile.</p>
+
+<p>D'où portait co coup de fusil?....</p>
+
+<p>Qui avait tiré?....</p>
+
+<p>Les Labarou eurent à peine le temps de se poser ces questions,
+qu'elles étaient résolues.</p>
+
+<p>Un enfant d'une douzaine d'années environ,&mdash;un pâtit sauvage, à
+en juger par son costume et son teint basané,&mdash;surgit des broussailles,
+parut examiner les traces sanglantes laissées par l'animal blessé, puis
+retournant aussitôt sur ses paa, il se prit à crier:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, père, y a du sang tout plein!</p>
+
+<p>Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitôt,
+tenant en main un fusil qui fumait encore.</p>
+
+<p>Il échangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec
+précaution jusqu'à quelques pieds de l'endroit où, gisait l'ours.</p>
+
+<p>Ayant aperçu ce dernier, il s'arrêta et fit mine de recharger son
+arme. Mais, voyant la bête immobile sur le flanc, il remit en place la
+baguette, à demi tirée, du fusil qu'il tenait do la main gauche et
+s'avança, tout courbé, vers l'animal, en apparence mort.</p>
+
+<p>A deux pas de sa victime, le sauvage s'arrêta de nouveau et se
+mit en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le
+retourner, sans doute, et voir la blessure par où la vie c'était
+échappée.</p>
+
+<p>Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien
+terrible....</p>
+
+<p>D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant
+sur le sauvage abasourdi, il l'écrasa sous sa masse pesante,
+lui labourant en même temps la poitrine, de ses longues griffes.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, l'homme et la bête s'agitèrent....</p>
+
+<p>Puis l'homme demeura immobile....</p>
+
+<p>Il était mort!</p>
+
+<p>La scène avait déroulé ses péripéties si vite, que ni l'enfant, muet
+et terrifié, ni les deux cousins, frappés de stupeur, n'avaient eu lo
+temps d'intervenir.</p>
+
+<p>Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espèce de paralysie
+qui immobilisait les trois spectateurs....</p>
+
+<p>Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue à sa ceinture,
+il se rua sur l'ours avec frénésie et se prit à lui cribler les flancs de
+blessures profondes.</p>
+
+<p>Puis, avec une force musculaire au-dessus de son âge, il retourna
+la bête.&mdash;bien morte, cette fois,&mdash;dégageant ainsi le corps de son
+père, sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure.</p>
+
+<p>C'était navrant et terrible.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>UN REPAS DE GIGOT D'OURS</h3>
+
+<p>Gaspard, qui arrivait, précédé d'Arthur, ne put s'empêcher de
+dire, malgré son flegme:</p>
+
+<p>&mdash;Triste!</p>
+
+<p>Quant à Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout
+comm l'aurait fait une mère, et l'arracher à son étreinte pour le
+transporter plus loin.</p>
+
+<p>Il lui disait, tout en le câlinant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il
+y a encore de là place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas
+venir avec nous.... Tu seras de la famille....</p>
+
+<p>L'enfant, adossé à une souche, ne répondait pas.</p>
+
+<p>Seulement, il souleva un instant ses paupières et fixa ses prunelles,
+très noires et très lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer
+a'il avait affaire à un ami ou à un ennemi.</p>
+
+<p>Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche.</p>
+
+<p>Sans se décourager, le jeune Labarou lui releva doucement la
+tête, la forçant ainsi à le regarder.</p>
+
+<p>Puis, d'une voix engageante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me comprends, dis?</p>
+
+<p>L'enfant fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Mouvement de tête négatif.</p>
+
+<p>&mdash;Alors. pourquoi ne parles tu pas?</p>
+
+<p>Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le
+mâchonner, puis dit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Manger!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as faim, petit? s'écria Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi! dit Gaspard, jusque là spectateur muet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou.
+Ce garçon-là ne veut pas faire mentir le proverbe: «Ventre
+affamé n'a point d'oreilles!» Eh bien, puisque c'est comme ça, mangeons
+un morceau.... Seulement, pour manger un morceau, il faut
+l'voir sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;L'ours! fit laconiquement Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-là! se
+récria Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Demande à ce moricaud, ton nouvel ami.</p>
+
+<p>L'enfant, sans attendre la question, répondit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, l'ours.</p>
+
+<p>Puis il se prit à mâcher à vide, de façon si drôle, que les deux
+cousins eurent une folle envie de rire.</p>
+
+<p>Ce qua voyant, le petit sauvage sourit à son tour et se leva.</p>
+
+<p>Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'était si
+bien escrimé tout à l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais
+de lui fendra le ventre.</p>
+
+<p>Gaspard ouvrait la bouche pour l'arrêter, dans la crainte qu'il
+n'abîmât la peau, mais il se rassura aussitôt en voyant avec quelle
+dextérité le garçonnet opérait.</p>
+
+<p>Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fût plus
+vite expédiée.</p>
+
+<p>Arthur, lui, profita d'un moment où l'enfant, tout occupé à son
+travail, lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du père
+et le dissimuler, quelques pas plus loin, derrière une touffe de bruyère.</p>
+
+<p>Le brave garçon avait agi spontanément, sans calcul ni réflexion,
+mû par un sentiment de pudeur filiale, en présence de cet enfant
+qu'un drame terrible venait de rendre orphelin.</p>
+
+<p>Mais le petit peau-rouge, sans détourner la tête, avait pourtant
+vu.... ou deviné, car il murmura à l'oreille du jeune Labarou,
+quand celui-ci l'eut rejoint:</p>
+
+<p>&mdash;Bien fait, ça.... Toi, bon ami.</p>
+
+<p>Et il se reprit à écorcher l'assassin de son père, sans manifester
+plus d'émotion.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart-d'heure, maître Martin, dépouillé de sa peau,
+n'était plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien à un honnête
+veau, apprêté dans l'étal d'un boucher, qu'à une bête féroce, réputée
+immangeable.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>Cette métamorphose avantageuse réveilla les estomacs assoupis
+et fit taire toutes les répugnances.</p>
+
+<p>On se unit résolument à l'oeuvre pour organiser un repas sérieux.</p>
+
+<p>Mais, ici, une difficulté imprévue se présenta: Comment faire du
+feu!</p>
+
+<p>Personne n'avait d'allumette ni du pierre à fusil.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en supposant même qu'on pût se procurer du feu, de
+quelle façon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destiné au
+festin?...</p>
+
+<p>Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras.</p>
+
+<p>Il se mit à fouiller partout, dans les environs, jusqu'à ce qu'il eut
+trouvé un éclat de bois de cèdre, dans le centre duquel il pratiqua un
+trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une
+petite rainure, qui s'en éloignait de quelques pouces et qu'il bourra
+de mousse, bien sèche, saupoudrée de charbon de bois écrasé, emprunté
+à une souche du voisinage.</p>
+
+<p>Ayant alors confectionné une légère baguette de cèdre, effilée à
+l'un de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait
+de faire et se mit à la tourner aussi rapidement que possible entre les
+paumes de ses mains....</p>
+
+<p>Quelques étincelles jaillirent bientôt, qui enflammèrent la mousse
+et le charbon....</p>
+
+<p>On avait du feu!</p>
+
+<p>Restait à confectionner le fourneau où se rôtirait la pièce de
+résistance du festin en perspective.</p>
+
+<p>Gaspard s'en chargea.</p>
+
+<p>Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois latérales,
+puis les couvrit d'une troisième, plus mince et plus large,
+destinée dans son esprit à servir de.... lèchefrite.</p>
+
+<p>Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitôt au-dessous
+un bon feu de branchages.</p>
+
+<p>Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'édifiait,
+il va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif.</p>
+
+<p>Il avait détaché de l'ours un cuissot des plus respectables et,
+après l'avoir enveloppé d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de
+Gaspard fût prît à fonctionner.</p>
+
+<p>De son côté, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent à
+apporter au fourneau la «pièce de résistance» du futur dîner.</p>
+
+<p>De sorte que tous deux se regardèrent d'un air assez drôle, qui
+voulait dire clairement: «Eh bien, qu'est-ce que tu attends?»</p>
+
+<p>De toute évidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas
+du tout.</p>
+
+<p>Heureusement, Arthur,&mdash;qui n'avait pas, lui, la langue dans sa
+poche,&mdash;intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, gamin, demanda-t-il à l'enfant, que fais-tu là?.... Te
+manque-t-il quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Cailloux! répondit le marmiton improvisé, en déposant son
+jambon par terre et, désignant le feu:</p>
+
+<p>&mdash;Des cailloux dans le feu! se récria Arthur. Pourquoi faire?
+Les cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par
+hasard?</p>
+
+<p>Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans
+la terre.... Nous dînerons avec du jambon d'ours cuit à l'étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de
+voyage.... Laissons notre petit ami préparer la chose à sa guise, et
+agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme
+tu pourras.</p>
+
+<p>En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres
+arrondies, à nuances variées, qui abondent dans ces parages.</p>
+
+<p>Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea
+d'entretenir le feu.</p>
+
+<p>Gaspard, de son côté, creusait une fosse dans le sable, se servant,
+en guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, à défaut do bêche,
+de ses mains, pour rejeter la terre au dehors.</p>
+
+<p>Bref, nos trois affamés y mettant chacun du sien, un lit de cailloux
+brûlants fut étendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une
+couche d'herbes sur lesquelles le cuissot fut déposé. Par-dessus, on
+ajouta une nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre
+autour d'un bâton maintenu verticalement au centre, de façon qu'en
+le retirant avec précaution, il restât une sorte de cheminée communiquant
+avec l'extérieur.</p>
+
+<p>Ces deux opérations terminées, les deux cousins crurent, cette fois,
+qu'il n'y avait plus qu'à laisser faire et prirent une posture aisée pour
+fumer une bonne «pipe» de tabac&mdash;histoire de tromper la faim
+canine qui les travaillait.</p>
+
+<p>Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment!</p>
+
+<p>Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque
+chose.</p>
+
+<p>Tout à coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des
+yeux avec étonnement.</p>
+
+<p>Ce petit bonhomme l'intéressait décidément. Il lui trouvait de
+ces allures, à la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui
+commencent à s'apprivoiser.</p>
+
+<p>Cependant le petit bonhomme revint bientôt, toujours courant.
+Il tenait à la main une large écorce, qu'il venait de détacher d'un
+bouleau et qu'il façonnait à l'aide de son poignard,&mdash;sans s'arrêter,
+du reste.</p>
+
+<p>En un tour de main, il eut fabriqué un de ces récipients que nos
+sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent à recueillir la
+sève de l'érable à sucre.</p>
+
+<p>Un ruisseau coulait non loin de là. Le cassot y fut empli et rapporté
+à bras tendus.</p>
+
+<p>Tout cela dans le temps de le dire.</p>
+
+<p>C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilité du
+bâtonnet fiché dans la terre recouvrant le jambon.</p>
+
+<p>De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de
+retirer ce bâtonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait.</p>
+
+<p>Et, chaque fois, un jet de vapeur montait à l'orifice:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, garçon!.... s'écriait Arthur, tout à fait enchanté de
+son protégé.</p>
+
+<p>Puis à Gaspard, toujours calme ut froid:</p>
+
+<p>&mdash;Quel luxe, cousin!... Une cuisine à vapeur dans les savanes
+du Labrador!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une
+main sur l'estomac.</p>
+
+<p>Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une
+demi-heure, le gigot fut retiré du trou et servi sur une belle écorce
+de bouleau.</p>
+
+<p>L'appétit aidant, sans doute, il fut trouvé mangeable par les
+Français, qui lui firent honneur.</p>
+
+<p>Quand au «sauvagillon», il en avait la figure toute irradiée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant
+la dernière quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se
+fût tranquillement reposé dans une bonne saumure, il serait superbe!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du
+sel.</p>
+
+<p>&mdash;Nous salerons ceux qui restent, aussitôt arrivés:&mdash;car nous
+les emportons, tu sais!....</p>
+
+<p>&mdash;Et la peau?</p>
+
+<p>&mdash;Moi porter la peau, dit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en
+charge. Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici
+le soleil qui baisse.</p>
+
+<p>Avant de partir, toutefois, les jeunes Français voulurent donner
+une sépulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait là, près d'eux.</p>
+
+<p>Mais l'enfant les gênait.</p>
+
+<p>Comment l'éloigner?</p>
+
+<p>Ce fut lui-même qui coupa court à l'hésitation de ses nouveaux
+amis, en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit
+où il pourrait l'enfouir.</p>
+
+<p>Dès lors, les autres mirent de côté leurs scrupules.</p>
+
+<p>Le corps fut transporté au pied d'un monticule de sable, qui se
+trouva d'aventure à un arpent de là, et que l'on égrena sur lui.</p>
+
+<p>Deux bâton» croisés, figurant tant bien que mal le signe de la
+Rédemption, furent dressés sur ce tumulus, que l'on recouvrit par
+mesure de précaution, de cailloux pesants....</p>
+
+<p>Puis, après avoir adressé mentalement une courte prière au Tout-Puissant
+à l'intention du pauvre Abénaki, qui attendrait là le jugement
+dernier, les trois jeunes gens, très impressionnés, se chargèrent
+des dépouille» de l'ours et quittèrent la savane, se dirigeant vers le
+fleuve.</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'était emparé de l'attirail
+de chasse de son défunt père, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart
+de venaison, le fusil sur l'épaule....</p>
+
+<p>Sa démarche conquérante le disait assez!</p>
+
+<p>Songez donc.... Un fusil à lui!</p>
+
+<p>Le rêve je son adolescence réalisé!</p>
+
+<p>Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, même un garçon d
+Quimper, au vieux pays.</p>
+
+<p>En moins de deux heures, on atteignit la plage.</p>
+
+<p>La barque, couchée sur le flanc, était à sec. Mais, comme la mer
+montait, il n'y avait pas lieu de maugréer contre cet élément.</p>
+
+<p>Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne
+voulurent pas attendre.</p>
+
+<p>Ils glissèrent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de
+bois flotté, très abondant partout sur la grève, et réussirent en peu
+de temps à la remettre A flot.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+
+<p>Puis les voiles furent livrées à une brise de «nordêt», qui soufflait
+ferme....</p>
+
+<p>Et vogue la galère vers Kécarpoui!</p>
+
+<p>Seulement la «galère», outre son équipage habituel des Français,
+avait, cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct
+des aborigènes du golfe Saint-Laurent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>WAPWI</h3>
+
+<p>Le petit sauvage, en effet, n'avait soulevé aucune objection quand
+on lui proposa de l'emmener.</p>
+
+<p>Loin de là, peu s'en fallut qu'il ne sautât au cou de son nouvel
+ami, Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue
+échangé entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf
+empêchement imprévu mis par les bonnes gens de Kécarpoui, tu
+fais de ce jour partie de l'intéressante famille Labarou.</p>
+
+<p>Et il plaça sa main ouverte sur la tête de l'enfant, dont le regard
+intelligent le remerciait.</p>
+
+<p>Ce geste d'Arthur Labarou, c'était une adoption, une adoption
+sérieuse.</p>
+
+<p>L'avenir le prouva bien.</p>
+
+<p>Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau
+«frère» dut répondre le mieux possible,&mdash;ou plutôt le plus possible,
+car il n'était guère babillard, ce gamin de race rouge.</p>
+
+<p>Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il
+finit par tirer au clair la biographie de son protégé.</p>
+
+<p>D'abord, il s'appelait <i>Wapwi</i>.</p>
+
+<p>Il était né de l'autre côté de la mer (le Golfe Saint-Laurent),
+dans un <i>ouigouam</i> construit sur les borda d'une grande baie qui
+mêlait ses eaux à celles du lac sans fin (l'Océan Atlantique).... par
+delà une autre baie bien plus étendue devant laquelle il fallait
+passer.... (la Haie de <i>Miramichi</i>, évidemment, qui se trouve plus
+loin que la Baie des Chaleurs, laquelle est dix fois plus considérable).</p>
+
+<p>Ses parents étaient des Abénakis.</p>
+
+<p>Ils vivaient assez misérablement de chasse et de pêche, lorsqu'un
+jour des étrangers survinrent qui leur défendirent de prendre du
+saumon dans la rivière, avec des filets, sous peine de se voir chasser
+du paya,...</p>
+
+<p>Découragés, les parents de Wapwi émigrèrent vers le nord, longeant
+la côte dan» leur canot d'écorce jusqu'à ce qu'ils atteignissent la
+Baie-des-Chaleurs....</p>
+
+<p>Pendant des jours et des jours, ils remontèrent la rive droite de
+ce grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus
+large....</p>
+
+<p>Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se rétrécir cette nappe
+d'eau interminable, le père prit le parti de la traverser, par un beau
+temps calme....</p>
+
+<p>Hélas! cette tentative devait amener une catastrophe!....</p>
+
+<p>Le léger canot avait à peine dépassé le milieu de la baie, que le
+vent ne prit à souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme
+des <i>cabanes</i> (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant
+l'embarcation comme une simple écorce....</p>
+
+<p>Il devint évident que le canot allait se faire <i>coiffer</i>, d'une minute
+à l'autre, par les lames qui déferlaient sous la brise....</p>
+
+<p>Cependant, l'Abénaki luttait héroïquement, tenant tête, l'aviron
+en mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue....</p>
+
+<p>Déjà, on distinguait nettement la rive à atteindre.</p>
+
+<p>Le bruit du ressac sur le sable retentissait à travers les clameurs
+du vent....</p>
+
+<p>Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous
+d'un salut si chèrement gagné, lorsqu'un craquement sinistre fit
+pousser un gémissement au vieux canotier....</p>
+
+<p>Son aviron s'était rompu par le milieu!</p>
+
+<p>Dès lors, le naufrage devint inévitable....</p>
+
+<p>La pirogue, saisie par une vague échevelée, tourna sur elle-même
+et, se remplissant d'eau, fut renversée, livrant au gouffre ceux qui la
+montaient....</p>
+
+<p>Que se passa-t-il ensuite?</p>
+
+<p>Wapwi n'en eut point conscience.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et
+qu'il lui parut que cent moulins à farine faisaient entendre leur fracas
+dans ses oreilles....</p>
+
+<p>Il perdit connaissance.</p>
+
+<p>Quand il rouvrit les yeux, il était couché sur le sable du rivage,
+et son père, penché sur lui, épiait son réveil.</p>
+
+<p>Le vieil Abénaki avait l'air désolé, le regard morne.</p>
+
+<p>A l'enfant qui demandait sa mère, il montra les flots déchaînés.</p>
+
+<p>L'enfant comprit, et un grand déchirement se fit dans sa poitrine....</p>
+
+<p>En évoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilatés,
+semblait revoir la scène terrible qui le rendit orphelin.</p>
+
+<p>Il se tut et demeura rêveur, le front penché.</p>
+
+<p>Les deux cousins respectaient cette émotion filiale.</p>
+
+<p>Mais l'enfant releva bientôt la tête et se hâta do terminer son
+récit,&mdash;heureux probablement de se débarrasser de souvenirs pénibles.</p>
+
+<p>Au reste, l'année qui suivit la mort de sa mère ne fut marquée
+par aucun incident extraordinaire, à part de continuels déplacements
+qui amenèrent finalement le père et le fils sur la côte du Labrador, où
+ils furent accueillis par un campement de Micmacs....</p>
+
+<p>C'est là,&mdash;à quelques milles de l'endroit où avaient atterri les
+deux Français,&mdash;que vécurent depuis les fugitifs; là aussi que le père
+se remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la
+vie dure et battait le pauvre petit Abénaki comme plâtre.</p>
+
+<p>Il était bien heureux d'être débarrassé de cette méchante femme
+et ne demandait qu'à vivre dorénavant avec ses nouveaux amis
+blancs....</p>
+
+<p>Tel fut le récit qu'à force de questions et de caresses encourageantes,
+Arthur parvint à arracher à son protégé.</p>
+
+<p>Toute une vie de misère, de privation, de deuil!</p>
+
+<p>Pauvre petit sauvage!... Le jeune Français, qui avait le coeur
+excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez
+ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goûtât un peu
+de ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de
+son âge.</p>
+
+<p>Et, comme à-compte, il l'embrassa fraternellement....</p>
+
+<p>Ce qui fit lever les épaules à Gaspard, homme peu démonstratif.</p>
+
+<p>Mais on arrivait au fond de la baie de Kécarpoui....</p>
+
+<p>Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard
+tendu....</p>
+
+<p>Les femmes agitaient leurs mouchoirs....</p>
+
+<p>C'étaient les bonnes gens qui célébraient le retour des enfants...</p>
+
+
+<p>Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout
+par les femmes.</p>
+
+<p>La suite de ce récit prouvera que les exilés du Labrador venaient
+de faire là une heureuse acquisition.</p>
+
+<p>Puis la petite colonie, composée maintenant de six personnes
+reprit ses habitudes patriarcales, améliorant sans cesse ses conditions
+d'existence matérielle et vivant dans une paix profonde.</p>
+
+<p>Mais il était écrit que le guignon avait suivi cette famille
+éprouvée jusque sur les rives du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>La coupe du malheur, encore à moitié pleine, devait être vidée
+jusqu'au fond.</p>
+
+<p>La tranquillité présente n'était qu'une accalmie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>UNE VOILE A BÂBORD</h3>
+
+<p>Un matin de l'année 1852, Arthur remontait de la grève en
+courant comme un lévrier.</p>
+
+<p>Apercevant son cousin près de l'habitation, il lui cria, avec des
+gestes d'ancien télégraphe:</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! de la cambuse!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? répondit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Une voile à bâbord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la goélette qui remonte, je suppose?....</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou?.... Voilà huit jours à peine qu'elle est passée ici!
+Et, d'ailleurs, il lui faut aller aux îles pour sa petite contrebande....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Allons voir.</p>
+
+<p>Les deux cousins s'étaient rejoints.</p>
+
+<p>Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'où l'on apercevait, à
+moins d'un mille dans l'est, la côte occidentale de la baie.</p>
+
+<p>Il y avait là, en effet, une voile.</p>
+
+<p>Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau.</p>
+
+<p>Or, cette fois, la voile en question était une grande barque de
+pêche, bien gréée, bien arrimée et paraissant avoir pour cargaison
+tout le méli-mélo qui constitue l'attirail d'une maison de pêcheurs.</p>
+
+<p>Elle venait justement de jeter l'ancre à une couple d'encablures
+du rivage.</p>
+
+<p>On s'agitait à bord; on allait, on venait,&mdash;les hommes carguant
+et serrant les voiles, les femmes rangeant ci et là de menus objets.</p>
+
+<p>Bientôt les allées et venues cessèrent, et une mince colonne de
+fumée montant de la barque annonça aux jeunes gens que les nouveaux
+voisins étaient en train d'apprêter leur déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour du nouveau, voilà du nouveau.... murmura Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;Tout un arsenal de pêche, et une belle barque!</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont du métier, ça se voit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis des femmes.... deux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait exprès pour toi, qui n'avais pas de prétendue à courtiser.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content
+d'être mon cousin, tu aspires encore à devenir mon beau-frère.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par là.</p>
+
+<p>Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque
+inspiration désagréable venait de surgir en son esprit.</p>
+
+<p>On remonta vers la maison pour annoncer l'événement.</p>
+
+<p>C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien
+qu'ils parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guère, ni au
+physique, ni au moral.</p>
+
+<p>Arthur, grand, mince, les cheveux châtain-clair, les yeux d'un
+bleu foncé, les membres délicats, mais d'une musculature ferme, pouvait
+passer pour un fort joli garçon, en dépit de son teint bronzé et
+de sa vareuse de matelot.</p>
+
+<p>Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai
+comme un pinson, narguant l'ennui, à terre; se moquant de la bourrasque,
+quand il était au large....</p>
+
+<p>Une vraie alouette de mer.</p>
+
+<p>L'autre,&mdash;Gaspard,&mdash;était son antipode.</p>
+
+<p>Fortement charpenté, brun comme un Espagnol, il avait les traits
+réguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref, c'était
+un caractère <i>en-dessous</i>, suivant l'expression de la mère Hélène.</p>
+
+<p>Cependant, malgré ces dissemblances,&mdash;et peut-être même à cause
+d'elles,&mdash;les deux garçons s'accordaient comme les doigts de la main.
+Jamais une difficulté sérieuse n'avait surgi entre eux.</p>
+
+<p>Ils étaient à peu près du même âge,&mdash;Gaspard ayant vingt-trois
+ans et Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient
+toujours vécu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement
+de son père, qui avait péri sur les Grands Bancs, en 1837.</p>
+
+<p>Quant à sa mère, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme étant
+morte alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.</p>
+
+<p>Labarou adopta l'enfant de son beau-frère et le considéra désormais
+comme faisant partie de sa propre famille.</p>
+
+<p>On vivait heureux là-bas, à Saint-Pierre; la pêche rapportait
+suffisamment pour constituer une honnête aisance. Le père et la mère
+jouissaient d'une santé robuste; les enfants grandissaient à vue d'oeil et
+allaient bientôt, eux aussi, contribuer au bien-être général, lorsque le
+malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....</p>
+
+<p>Labarou fut attaqué, dans un cabaret de la ville, par un camarade
+dont la violence de caractère n'était que trop connue.... Les couteaux
+se mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par
+plus de six pouces de fer....</p>
+
+<p>Labarou étant estimé de tout le monde, on le plaignit plutôt
+qu'on ne le blâma.... Des amis l'aidèrent à s'esquiver, et il put
+gagner la côte du Labrador, terre anglaise.</p>
+
+<p>Seulement, ce n'était plus Jean Lehoulier,&mdash;comme il s'appelait
+réellement.</p>
+
+<p>Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme:
+Labarou.</p>
+
+<p>Mais.... assez de retours en arrière.</p>
+
+<p>Reprenons notre récit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU</h3>
+
+<p>Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit
+une révolution dans la famille.</p>
+
+<p>Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine
+d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à
+rencontrer autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de
+bonnes causeries près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs
+de là-bas!.... Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité
+grandissant à mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir
+après s'être quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle
+porte entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de
+perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!</p>
+
+<p>Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse
+sous les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite
+pour comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène
+à la longue dans l'âme humaine.</p>
+
+<p>L'Écriture Sainte l'a dit: <i>Voe soli!</i>&mdash;malheur à l'homme seul
+sans cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa
+misère!</p>
+
+<p>Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant
+dans la communauté de ses semblables et a dû en maintes
+circonstances, subir les heurts de là promiscuité, les chocs des passions
+en lutte&mdash;que dire de la solitude constante pour des jeunes gens
+encore au seuil de la vie et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement,
+de satisfaction légitime à une curiosité toujours en éveil!</p>
+
+<p>Pour ceux-là, c'est le repos,&mdash;un repos trop complet, peut-être;
+mais, à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable
+tristesse elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité
+morale!....</p>
+
+<p>On en causa longtemps dans la famille.</p>
+
+<p>Jamais on ne s'était vu à pareille fête.</p>
+
+<p>Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale;
+ce qui mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère
+Hélène....</p>
+
+<p>Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,&mdash;comme tous
+les hommes, du reste!&mdash;que la bonne femme, haussant les épaules, se
+contenta de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune!</p>
+
+<p>Et elle se reprit à caqueter,&mdash;car elle n'avait pas la langue dans
+sa poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non!</p>
+
+<p>&mdash;Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues»
+par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une
+contre l'autre et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un
+signe de tête approbateur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon <i>fieu</i>, pour savoir quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons
+plutôt les visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.</p>
+
+<p>&mdash;L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez
+pêcher des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas,
+et arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de
+leur parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse....</p>
+
+<p>&mdash;Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation
+avec eux, s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai
+dormir si je ne sais rien avant la nuit....</p>
+
+<p>Jean Labarou releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe;
+ne vous mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là
+tranquilles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Jean....</p>
+
+<p>&mdash;La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce
+de ses semblables.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa....</p>
+
+<p>&mdash;Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances;
+tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, père!.... Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Suffit!.... Je me comprends.</p>
+
+<p>Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.</p>
+
+<p>Gaspard était-il plus avancé?</p>
+
+<p>Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa
+sa chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans
+toutefois perdre son flegme.</p>
+
+<p>On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui
+avait sur le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier
+mot, conclut en ces termes aigres-doux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, les enfants.... Puisque <i>mossieu</i> Jean le veut, on
+attendra que les voisins fassent la première visite.</p>
+
+<p>C'est plus «huppé»!</p>
+
+<p>On n'attendit pas longtemps.</p>
+
+<p>Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant
+une petite chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.</p>
+
+<p>Gaspard se trouvait là, d'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà,
+connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier
+soir; mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé....</p>
+
+<p>&mdash;Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.</p>
+
+<p>Arthur accourait.</p>
+
+<p>Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la
+porte.</p>
+
+<p>Jean Labarou était invisible.</p>
+
+<p>Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour
+parler, Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux
+arrivés, tout en leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que
+çà devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos
+figures, qui ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!....</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment
+le plus vieux des visiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites
+donc.... jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les
+sens qui grillent d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce.</p>
+
+<p>On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur
+tenant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il
+sans plus du cérémonie.&mdash;A propos, comment vous appelez-vous?....
+Nous autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère
+Hélène Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille
+Euphémie Labarou,&mdash;plus connue sous la petit nom de <i>Mimie</i>; enfin
+ce garçon discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui,
+Gaspard Labarou.... Voilà!</p>
+
+<p>Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses
+noms et prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans besoin!</p>
+
+<p>On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se
+retrouvent. Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement,
+dit;</p>
+
+<p>&mdash;Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de
+rencontrer des <i>pays</i> sur cette bigre de côte,&mdash;car vous êtes de
+Saint-Pierre n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout comme. Notre père aussi était de là.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Noël.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria
+Jean Labarou, pâlissant affreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?</p>
+
+<p>Jean fut quelques secondes sans répondre.</p>
+
+<p>Puis il dit d'une voix changée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu
+à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et
+c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier.</p>
+
+<p>&mdash;Il a sans doute été puni?</p>
+
+<p>&mdash;On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec
+sa famille dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce
+qu'il est devenu.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura péri en mer, sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère,
+un temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû
+résister à la bourrasque.</p>
+
+<p>Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean
+Labarou. Lui seul est le juge des actions des hommes.</p>
+
+<p>Puis, changeant brusquement de sujet:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, vous venez pour vous établir ici?</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a moyen d'y vivre!&mdash;Ça ne va plus la-bas.</p>
+
+<p>&mdash;On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours
+eu du pain blanc dans la huche.</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous
+aidera, mes enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez....
+N'allez pas au moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine,
+là, vrai.... Et, pour commencer par le commencement, mes fils, vous
+allez tout de suite donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se
+construisent sans retard une maisonnette.... C'est le plus pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, père! s'écria Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas
+de refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout
+d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;,
+jusque là muette, contre son habitude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui
+s'appelait Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendent... acheva le cadet, Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée
+avalée.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! puisque vous êtes assez honnêtes....</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit. Allons, femme, attise le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart-d'heure, tout sera prêt.</p>
+
+<p>Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse
+avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était
+pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans
+à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui resteraient
+légendaires furent organisées séance tenante. On extermina,
+autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des
+forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent
+des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on
+dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent...</p>
+
+<p>Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette
+partie du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui
+l'on fit grâce,&mdash;faute de munitions, sans doute!</p>
+
+<p>Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe
+des Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui
+de ses joyeuses chansons.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>LA JOLIE SUZANNE</h3>
+
+<p>En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de
+son étrave, le talus de la rive gauche.</p>
+
+<p>On avait passé près de la barque, mouillée en eau profonde, sans
+s'y arrêter.</p>
+
+<p>Ce qui fit dire à Arthur, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça.... mais où allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez la maman Noël, donc! répondit Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà installés à terre?....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! installés! C'est beaucoup dire. Nous sommes campés, et
+encore!.... répliqua en riant le jeune étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes grillaient de se retrouver sur le <i>plancher des
+vaches</i>. Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.</p>
+
+<p>Tout en causant, on avait retiré les rames, jeté le grappin et sauté
+sur le rivage.</p>
+
+<p>Aucune installation, si primitive qu'elle pût être, n'apparaissait
+encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en
+cet endroit.</p>
+
+<p>Les Noël prirent les devants, suivis de près par les Labarou, La
+muraille de verdure franchie, on se trouva tout à coup en face d'une
+grande tente carrée, faite avec des voiles de rechange, et supportée par
+de nombreux piquets.</p>
+
+<p>Un feu de branches sèches flambait entre de grosses pierres, tout
+près de là, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un
+clocheton russe, posée d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu
+qui mijotait ferme et sentait bon.</p>
+
+<p>Thomas ne put s'empêcher, en passant, de soulever le couvercle
+et de renifler comme un marsouin.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dîner deux
+fois en une heure!.... il a là de quoi se gaver jusqu'à en être
+malade!</p>
+
+<p>&mdash;L'appétit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait
+le défaut mignon de son grand frère.</p>
+
+<p>En effet, cet efflanqué de Thomas était aussi gourmand qu'une
+demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec
+cela, paresseux comme un âne, quelque peu enclin à.... «maltraiter»
+la vérité et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on
+ne l'est plus.</p>
+
+<p>Bon comme la vie, du reste, à ces petits défauts près!</p>
+
+<p>Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article <i>nourriture</i>,
+car ça le faisait sortir de ses gonds, en un rien de temps.</p>
+
+<p>Thomas eut un regard sévère pour son frère cadet et s'apprêtait
+à répliquer vertement, lorsque la portière de la tente se souleva pour
+livrer passage à une grande femme brune, dont les cheveux gris
+attestaient la cinquantaine.</p>
+
+<p>C'était la veuve do Pierre Noël.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car
+nous allions nous mettre à table.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, la mère!... cria joyeusement le petit Louis. On
+nous a lestés, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du
+Grand-Banc.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, si vous tenez absolument.... grommela Thomas...
+L'air est vif sur la baie, et si les camarades,...</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous? se récria Arthur... Nous en avons jusqu'à
+la flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre
+double charge. Et d'ailleurs...</p>
+
+<p>Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bée, sa casquette a
+la main.</p>
+
+<p>Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer
+dans l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire écartait ses
+lèvres rouges, laissant à découvert deux rangées de petites dents d'une
+blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un châtain foncé et très abondante,
+négligemment enroulée sur la nuque d'une tête fine et fort
+bien portée, encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure
+du monde.</p>
+
+<p>La belle enfant s'arrêta rougissante en apercevant les deux
+étrangers, puis instinctivement se rapprocha de sa mère.</p>
+
+<p>Le présentations se firent alors, sans plus de cérémonie que chez
+les Labarou,&mdash;c'est-à-dire que les mains se serrèrent cordialement,
+comme si l'on se fût retrouvé après une longue absence.</p>
+
+<p>Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de
+toutes sortes se croisèrent; des promesses d'éternelle amitié furent
+échangées; bref en quelques dizaines de minutes, on en vint à sceller
+une de ces solides confraternités qui résistent à tous les assauts de la
+vie....</p>
+
+<p>Tant et si bien que le feu s'éteignit et que la marmite cessa de
+«chanter»!</p>
+
+<p>Thomas, qui s'en aperçut le premier, s'écria avec une douleur
+comique:</p>
+
+<p>&mdash;Bon, la mère! pendant que vous jabotez tous à la fois comme
+des pies, voilà votre dîner qui <i>prend au fond</i>.... Il ne sera plus
+mangeable, et vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas
+qui vous en débarrasse.</p>
+
+<p>La veuve de Pierre Noël se leva vivement et alla soulever le
+couvercle.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle après un rapide
+examen, il n'est qu'à point; mais si le feu eut continué de flamber....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si le feu eut continué de flamber....?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tout serait à recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Là! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans
+ce bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu
+et l'autre.... ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, camarade, répliqua Gaspard en se levant. Mais,
+assez causé. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames
+prendront leur dîner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des
+arbres bons à abattre dans la forêt.</p>
+
+<p>En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et
+se mirent en frais d'attaquer toute épinette ou sapin des alentours qui
+payait de mine.</p>
+
+<p>Comme le bois était abondant, bien que de médiocre futaie la
+quantité abattue dans le cours de l'après-midi fut déclarée suffisante
+pour la maison projetée.</p>
+
+<p>On remit au lendemain l'équarrissage.</p>
+
+<p>Les bûcherons improvisés, trempés de sueur et la chemise bouffante
+autour des reins, regagnèrent la tente, où un repas substantiel
+les attendait.</p>
+
+<p>Inutile de dire que les convives y firent honneur,&mdash;Thomas surtout,
+qui mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler
+mot.</p>
+
+<p>Les autres, moins voraces quoique passablement affamés aussi,
+devisèrent gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.</p>
+
+<p>Les femmes, naturellement, n'étaient pas les dernières à fournir
+leur quote-part dans ces conversations à bâtons rompus.</p>
+
+<p>En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,&mdash;semblait
+avoir vaincu sa timidité habituelle pour faire fête aux hôtes
+généreux qui mangeaient à la table maternelle. Avec un tact parfait,
+inné, intuitif chez la femme, elle partageait également ses attentions
+entre les deux cousins; mais un observateur attentif aurait probablement
+découvert que celles portées à Arthur se nuançaient d'un peu
+plus d'intérêt.</p>
+
+<p>Un incident qui se produisit vers la fin du repas eût, d'ailleurs,
+levé tout doute à cet égard.</p>
+
+<p>Arthur avait le poignet droit enveloppé d'un linge assez grossier.
+Or, en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en
+liesse, il se heurta contre la chaise de son voisin....</p>
+
+<p>Il fit aussitôt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de
+sang.</p>
+
+<p>Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait
+assez abondamment à travers la manche de la chemise.</p>
+
+<p>Elle devint toute pâle et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous êtes fait mal!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, répondit le jeune Labarou, dont la figure un peu
+contractée par la douleur démentait les paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous saignez!.... Voyez-donc!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un maladroit.... J'ai dérangé mon appareil.</p>
+
+<p>Suzanne se leva vivement et courut à lui. Puis, a'emparant de
+son bras et déboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi voir et tout remettre en place.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme
+un coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une égratignure
+que je me suis faite gauchement tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Une égratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-à-dire
+que c'est bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre
+pouces.... Regarde ça, «un peu voir», Suzanne, si tu en es capable.</p>
+
+<p>Suzanne ne répondit pas.</p>
+
+<p>D'une main fébrile, elle releva la chemise et déroula le linge,
+maculé de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.</p>
+
+<p>Une éraflure très respectable béait à l'extrémité inférieure de
+l'avant-bras. Il y avait du sang coagulé dans la plaie et tout à l'entour.
+La pansement n'avait pas été fait avec soin.</p>
+
+<p>C'était laid, mais peu dangereux.</p>
+
+<p>Cependant, Suzanne et sa mère, qui s'était aussi approchée, jetèrent
+les hauts cris.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gémit la tendre
+Suzanne, en joignant les mains avec une détresse sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre jeune homme! dit à son tour la mère Noël, comment
+vous êtes-vous abîmé de la sorte!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dégringolé du haut
+d'un sapin, et c'est en cherchant à me retenir qu'un coquin de noeud
+m'a arrangé le poignet de cette façon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous
+finirez par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilité. Tout de même,
+puisque vous vous êtes blessé à notre service, nous allons vous soigner
+de notre mieux. De la vieille toile, Suzanne!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout
+confus.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire, méchant entant! gronda maternellement
+la bonne dame.</p>
+
+<p>Et tout en lavant délicatement à l'eau tiède la blessure mise à nu,
+elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans
+connaître un tantinet tous les métiers.... Et, tenez, moi qui vous
+parle je suis un peu médecin, un peu apothicaire et même assez bonne
+rebouteuse. Pas vrai, les enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Comme le soleil nous éclaire! dit gravement Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que maman possède un gros livre tout plein de
+recettes plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis
+avec une parfaite conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, qui est bon à savoir! fit remarquer Gaspard, jusque là,
+silencieux. S'il arrive malheur à quelqu'un de nous, madame trouvera
+à exercer son talent.</p>
+
+<p>&mdash;Plaise à Dieu que l'occasion ne se présente jamais ou du moins
+que je n'aie que des bagatelles à guérir!.... murmura la veuve, en
+regardant avec tendresse ses deux fils et sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, où il y avait
+bien une certaine dose d'égoïsme maternel,&mdash;que personne ne songea,
+à blâmer, d'ailleurs,&mdash;elle ajouta en terminant le pansement:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur
+la mère Noël pour réparer les suites de vos imprudences. La vue du
+sang m'énerve, et je ne sais trop si je ne m'évanouirais pas, rien qu'à
+jeter un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme
+à feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jésus! je n'en puis voir
+depuis....</p>
+
+<p>&mdash;...Depuis le meurtre de notre père, n'est-ce pas, maman?
+acheva étourdiment le petit Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frère avec un
+froncement sévère de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, ajouta-t-il,
+que la mère n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-là!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire! riposta avec énergie le garçon ainsi interpellé.
+Maman n'a pas oublié que papa a été tué méchamment et que son
+meurtrier est peut-être encore de ce monde, se moquant de la justice
+des hommes, en attendant celle de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! mes enfants, commanda Mme Noël. Votre mère
+n'oublie rien; mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien
+choisir son heure.</p>
+
+<p>Puis, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune,
+elle détourna brusquement le cours de la conversation, en disant, à
+son patient, avec une feinte sévérité:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon jeune ami, vous voilà condamné au repos
+pour plusieurs jours...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, madame! vous voulez qu'à cause de cette égratignure,
+je reste là-bas, pendant que?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours,
+au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais
+je vas périr d'ennui!... La fièvre va me prendre, c'est sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut la fièvre que la mort!.... murmura Gaspard,
+entre haut et bas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vous oblige pas à rester de l'autre côté de la baie,
+mon jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les
+jours sous les yeux, ne serait-ce que pour vous empêcher de commettre
+quelque imprudence....</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez si vous le désirez.... Mais il faudra vous contenter
+de regarder faire les autres ou de tenir compagnie à vos nouvelles
+voisines.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors la besogne serait bien trop agréable, madame....
+Il me reste un bras valide, et je saurai bien l'utiliser à votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous séparerons
+plus pendant la construction de ce château qui doit être l'ornement
+de cette baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour
+qu'on ne vous accuse pas de fainéantise, je vous nomme l'architecte
+de nos travaux. C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les
+exécuterons».</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ça t'arrive,
+Thomas, tu parles comme un sage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, appuya Mme Noël: Thomas a résolu la difficulté.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! toussa le grand garçon avec un sérieux comique, quand
+je veux m'en donner la peine, je ne suis pas plus bête qu'un autre,
+allez!</p>
+
+<p>Chacun rit,&mdash;moins toutefois l'austère Gaspard, dont un grand
+pli coupait transversalement le front, devenu soucieux.</p>
+
+<p>Et l'on se leva de table bruyamment.</p>
+
+<p>Comme il se faisait tard et que le crépuscule envahissait la baie,&mdash;malgré
+la longueur du jour à cette époque de l'année,&mdash;les deux cousins
+prirent congé des dames et furent reconduits chez eux dans la
+même embarcation qui les avait emmenés, le matin.</p>
+
+<p>On se dit: Au revoir! après être convenus ensemble que la chaloupe
+des Noël ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette à
+travers la baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.</p>
+
+<p>Et, pondant que le bruit cadencé des rames allait s'affaiblissant
+dans l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, préoccupés, regagnèrent
+le logis, sans échanger une seule parole.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>COUP D'OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE</h3>
+
+<p>Si nous nous sommes un peu étendu sur les événements de cette
+première journée passée en commun par les jeunes membres des deux
+familles de Kécarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la
+marche future de notre drame.</p>
+
+<p>Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer le
+rôle de pomme de discorde entre les frères ennemis de la région
+labradorienne.</p>
+
+<p>Et cette veuve énergique, gardant toujours au fond de son coeur
+le souvenir de la scène terrible qui la priva de son unique soutien, ne
+fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle était: bonne chrétienne, mais
+aussi femme à ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le
+cas échéant, le meurtrier de son mari.</p>
+
+<p>Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'elle était à cent lieues de se
+croire dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter
+qu'elle venait d'héberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+
+<p>Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaient tout bonnement
+enchantés de leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas
+d'éloges sur leur compte:&mdash;concert de louanges auquel, du reste, la
+maman mêlait volontiers sa note grave.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de braves garçons, disait-elle, après le retour de ses fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui ne boudent pas à l'ouvrage! ajoutait Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Ni à table non plus!.... renchérissait Thomas, fort porté sur
+sa bouche, comme on s'en souvient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un titre de plus à ton amitié, intervint malicieusement
+Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand sérieux Thomas.
+Tu crois peut-être m'avoir embroché avec tu pointe?.... Eh bien, ma
+soeur, apprends qu'un bon caractère et un bon estomac, ça voyage
+toujours ensemble, et mets-moi cette grande vérité dans ton cahier de
+notes, ma petite Suzette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu prêches pour ta paroisse, mon grand frère. Ainsi donc,
+suivant-toi, les meilleurs garçons de notre petite colonie seraient?</p>
+
+<p>&mdash;Thomas Noël et Gaspard Labarou.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux
+mangeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux! tout doux! monsieur mon frère, intervint Louis
+au milieu des éclats de rire: il me semble que vous avez une morale
+un peu égoïste...&mdash;Qu'en pensez-vous, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu
+des coquins qui avaient un bien bel appétit....</p>
+
+<p>&mdash;Bon, Thomas, prends note de cela....</p>
+
+<p>&mdash;Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la
+veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Exemple: Thomas Noël! glissa Thomas, avec une emphase
+comique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracité
+pour te faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront
+longtemps déplumé».</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voilà qui
+s'appelle couler proprement un homme. Attrape, espèce de baliveau.</p>
+
+<p>Ceci s'adressait à Thomas, lequel répondit philosophiquement:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien
+à dire. Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois?
+Est-ce parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode
+mieux du moins bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu pour cela, mon grand frère.... Au reste, c'est
+pur badinage, tu sais....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! a'écria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas
+est un pince-sans-rire qui ne tire pas à conséquence. Mais son copain
+Gaspard vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui
+vaille. N'est-ce pas, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la timidité, peut-être.... hasarda Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le
+gaillard ne navigue pas dans ces eaux-là. C'est un sournois, te dis-je.
+Vous verrez.&mdash;Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami à
+moi.... Qu'on me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-là qui vous
+regarde bien en face, avec ses grands yeux bleus, et qui rit de
+l'abondance du coeur.&mdash;Pas vrai, maman?</p>
+
+<p>Le petit Louis éprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation
+de sa mère.</p>
+
+<p>Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui répondit avec
+beaucoup de vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, frère.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si
+aimable!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noël, tu as déjà trouvé le
+moyen de remarquer chez lui toutes ces qualités-là?</p>
+
+<p>La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:</p>
+
+<p>&mdash;Dame, mère, vous avez dû vous-même....</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, ma fille. Jusqu'à plus ample informé, je le tiena pour
+un excellent garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Et un bon camarade! renchérit Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia
+l'entêté Thomas.</p>
+
+<p>La conversation en resta là sur ce sujet, et, après d'autres propos
+sans intérêt pour le lecteur, la famille Noël s'alla coucher.</p>
+
+<p class="mid">*****</p>
+
+
+<p>Pendant ce temps, chez les Labarou, une scène analogue sa
+passait.</p>
+
+<p>Le père, distrait et songeur, fumait sa pipe près d'une croisée
+ouverte.</p>
+
+<p>La mère et la fille, toujours occupées, tricotaient et cousaient
+autour d'une grande table de bois blanc, dressée au milieu de la pièce
+servant à toutes fins: cuisine, salle à manger et salon de réception.</p>
+
+<p>En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppée et le coude appuyé
+sur la table, avait fort à faire pour répondre aux questions
+multiples des deux femmes.</p>
+
+<p>Quant à Gaspard, dissimulé dans l'ombre projetée par l'abat-jour
+de la lampe, il fumait, silencieusement, répondant seulement par
+monosyllabes quand on lui adressait la parole.</p>
+
+<p>Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le dé de
+la conversation!</p>
+
+<p>C'étaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intéressée
+des deux: Euphémie, ou plutôt Mimie,&mdash;car on ne l'appelait pas
+autrement dans la famille.</p>
+
+<p>Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tête, était vraiment
+délicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes
+et la chevelure crêpée d'une bohémienne. Avec cela,&mdash;autre contraste,&mdash;de
+beaux grands yeux d'un bleu très tendre et la bouche
+meublée de dents fort blanches, quoique un peu espacées.</p>
+
+<p>Mais l'ensemble de la figure respirait plutôt l'énergie que la
+grâce.</p>
+
+<p>La grâce; lumière ou vernis, qui est à la figure humaine ce
+qu'une bonne exposition est au tableau,&mdash;voilà ce qui réellement lui
+manquait.</p>
+
+<p>Enfin,&mdash;pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de
+main,&mdash;bien qu'elle fût, en réalité, une jolie fille, Euphémie Labarou
+manquait complètement de séduction féminine, d'attirance, comme
+disent les bonnes gens.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la suite de ce récit vous montrera qu'elle était fort
+tyrannique en amour.</p>
+
+<p>Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté son dévolu, en savait
+quelque chose, probablement plus qu'il n'en eût voulu dire.</p>
+
+<p>Mais, outre ce défaut moral,&mdash;si toutefois c'en est bien un,&mdash;Euphémie
+Labarou avait une imperfection physique très apparente,
+du moins quand elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes....
+ou si peu!</p>
+
+<p>Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, était
+supporté par des jambes si courtes, qu'en dépit de ses robes longues,
+la pauvre «Mimie», lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et
+pesante d'une oie grasse.</p>
+
+<p>Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutes les personnes sédentaires,
+aimait-elle fort à caqueter!</p>
+
+<p>D'où il suit qu'elle était à la fois joliment bavarde et passablement
+hargneuse dans ses appréciations.</p>
+
+<p>Pour le quart-d'heure elle s'employait à «déshabiller» de la
+belle façon sa voisine de l'autre côté de la baie, Suzanne Noël,&mdash;qu'elle
+n'avait pas même entrevue, du reste.</p>
+
+<p>Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, à
+chaque trait lancé contre la nouvelle venue, elle dirigeait du côté de
+Gaspard un regard en coulisse, chargé de.... pronostics peu équivoques.</p>
+
+<p>Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manège,
+se contentant de fumer comme un pacha.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion....
+Pourquoi ces étrangères viennent-elles, comme cela, se fourrer dans
+nos jambes?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne t'ont guère encombrée jusqu'à cette heure!.... murmura
+Gaspard, en poussant des lèvres une grosse bouffée de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! répliqua Mimie, avec un petit ricanement
+sec. D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passé tout
+votre temps avec elle, les deux garçons.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les nôtres!</p>
+
+<p>&mdash;Prends patience, ma fille, intervint la mère. Sitôt qu'ils auront
+mis leurs voisines à couvert, les enfants reprendront leur train de vie
+ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton père et de Wapwi.</p>
+
+<p>&mdash;Père?.... Il n'est guère réjouissant, surtout depuis quelques
+jours. On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus
+que moi.</p>
+
+<p>Jean Labarou, jusque là silencieux, releva la tête en entendant
+sa fille parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te trompes qu'à demi, mon enfant, répliqua-t-il gravement.
+Je suis heureux que les garçons puissent rendre service à nos
+voisins, mais mon opinion sur leur compte n'a pas changé: leur présence
+ici nous causera peut-être des ennuis sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible, tout de même... murmura la jeune fille qui
+eut un rapide coup-d'oeil du côté de son voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, reprenant avec vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à Wapwi, dit-elle eu riant aux éclats, parlons-en. Ce
+petit oiseau-là,&mdash;car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de même,&mdash;passe
+la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois,
+à pêcher du poisson ou colleter des lièvres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa manière à lui de se rendre utile, expliqua Arthur.
+Manques-tu de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlevé
+à sa micmaque de belle-mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches,
+le cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais
+s'il nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journées
+seraient moins longues.</p>
+
+<p>&mdash;Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protégé,&mdash;je
+lui en donne la permission; ça te distraira.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée, cela, Arthur! et, à moins que père et mère n'y
+mettent empêchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre
+matins....</p>
+
+<p>Et, comme les «bonnes gens» ne soulevèrent aucune objection,
+Mimie eut bientôt fait d'organiser dans sa tête une belle et bonne
+reconnaissance en «pays ennemi,» c'est-à-dire du côté opposé de la
+baie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR</h3>
+
+<p>Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille
+Noël sur la rive orientale de la baie.</p>
+
+<p>La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie,
+bien que ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses
+bonbonnières que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant
+un assez joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs
+pieds l'alignement du carré, elle vous a un certain air de
+coquetterie agreste dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les
+ouvriers improvisés qui l'ont bâtie.</p>
+
+<p>Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes
+colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement travaillées,
+qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, nous
+aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne
+volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu d'expérience.</p>
+
+<p>Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses
+de la colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un
+palais.</p>
+
+<p>Tout est relatif en ce monde.</p>
+
+<p>Aussi l'ont-ils baptisé le <i>Chalet</i>, sans épithète&mdash;comme s'il ne
+pouvait en exister d'autre dans le monde entier.</p>
+
+<p>Les travaux sont donc finis....</p>
+
+<p>Finie aussi, hélas!&mdash;ou, du moins, bien entravée,&mdash;cette promiscuité
+de toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement,
+ces chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres
+fortuites... qui sont le menu du festin des amoureux!...</p>
+
+<p>Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami
+Arthur Labarou, au moment où nous le retrouvons.</p>
+
+<p>Il est en compagnie de son protégé,&mdash;ou plutôt de son fils
+adoptif,&mdash;le petit sauvage Wapwi.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+
+
+<p>Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans.</p>
+
+<p>Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent.</p>
+
+<p>Quant à son dévouement pour petit père,&mdash;comme il appelle
+Arthur,&mdash;c'est du fétichisme tout pur.</p>
+
+<p>Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août.</p>
+
+<p>C'est le matin.</p>
+
+<p>Il est à peine six heures.</p>
+
+<p>Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la
+rive droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui.</p>
+
+<p>En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de
+ses côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer
+entre les deux bords.</p>
+
+<p>Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de
+vapeurs blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa
+dernière chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie.</p>
+
+<p>Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les
+nuances diverses de l'arc-en-ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur
+à, son compagnon, penché vers lui.</p>
+
+<p>Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux
+noirs, intelligents, se fixent sur son «père» adoptif.</p>
+
+<p>Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous
+bois vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et
+que les jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de
+la maison et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+
+<p>Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux,
+fait mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière
+chaque obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des
+plus réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire.</p>
+
+<p>Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.</p>
+
+<p>Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....</p>
+
+<p>Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé.
+Rejoignez-le sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera
+là sur le plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des
+rocher». Tu vois cela d'ici, tout droit.</p>
+
+<p>Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement
+assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses
+de sapins touffus.</p>
+
+<p>Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra.</p>
+
+<p>&mdash;Petit père sera content.</p>
+
+<p>Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle
+tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui
+bondit à vingt pieds au-dessous.</p>
+
+<p>Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil,
+compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il traverse
+à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous
+assigné.</p>
+
+<p>A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles
+masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds
+de l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut.</p>
+
+<p>Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux
+et, trapu,&mdash;le tout appartenant à Gaspard Labarou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement
+amer On verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au
+fils de l'assassin.... Malheur à eux si!...</p>
+
+<p>Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre.</p>
+
+<p>Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas
+toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à gué
+dans quelque endroit connu de lui seul.</p>
+
+<p>En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince
+épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et
+rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent.</p>
+
+<p>Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière,
+grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.</p>
+
+<p>L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....</p>
+
+<p>Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise....</p>
+
+<p>Il est sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant
+légèrement de la rivière.</p>
+
+<p>Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent
+se rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête.</p>
+
+<p>Il est en nage.</p>
+
+<p>Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.</p>
+
+<p>Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de
+cacher là son fusil....</p>
+
+<p>Ses mains à plat pressent son front brûlant....</p>
+
+<p>Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs
+et, remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap!</p>
+
+<p>C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met
+on pied devant l'autre.</p>
+
+<p>Pas une pierre ne roule.</p>
+
+<p>Pas une motte de terre ne s'égrène.</p>
+
+<p>Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil
+à travers les rameaux épais.</p>
+
+<p>Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant
+adouci de son observatoire qui regarde la mer.</p>
+
+<p>Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge
+plus et attend.</p>
+
+<p>Une demi-heure se passe.</p>
+
+<p>Puis une heure.</p>
+
+<p>Le soleil monte. L'ombre décroît.</p>
+
+<p>Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle
+des chutes et le vol rapide des oiseaux.</p>
+
+<p>Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi
+paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu
+venir.... Eh bien, l'as-tu vue?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort...
+pour avertir petit père, qui sera content.</p>
+
+<p>Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous,
+petit. Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la
+rivière. Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle
+tu sais!</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi veillera et sifflera..</p>
+
+<p>Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait
+de gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil.</p>
+
+<p>Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard!</p>
+
+<p>Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.</p>
+
+<p>L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LE RENDEZ-VOUS</h3>
+
+<p>Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'amoureux
+Arthur piétina sur place, bouillant à la fois d'impatience et de
+crainte.</p>
+
+<p>L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquérait, grâce aux
+événements des derniers jours, une importance capitale à ses yeux.</p>
+
+<p>Depuis une semaine entière, en effet, la jeune fille était invisible
+pour lui.</p>
+
+<p>Que s'était-il passé!</p>
+
+<p>Pourquoi madame Noël, après avoir paru encourager ses amours
+avec Suzanne et même s'être prêtée de bonne grâce aux projets de
+mariage édifiés par les deux jeunes gens, avait-elle tout à coup, du
+soir au lendemain, changé complètement sa manière d'agir?....</p>
+
+<p>Pourquoi Suzanne elle-même, l'air triste et les paupières rougies,
+lui avait-elle fait un geste d'adieu désespéré, la dernière fois qu'il
+l'avait aperçue dans une fenêtre du Chalet?...</p>
+
+<p>D'où venait la mine soucieuse de sa mère, à lui, et la sombre
+préoccupation de son père, surtout depuis ces jours derniers?....</p>
+
+<p>Autant de mystères à pénétrer.</p>
+
+<p>Autant de problèmes à résoudre.</p>
+
+<p>Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors
+de sa connaissance et qu'il était le pivot autour duquel s'enroulait le
+fil de certains petits événements se succédant coup sur coup depuis
+quelques jours.</p>
+
+<p>Mais quelle était la tête d'où sortait tout cela, la main mystérieuse
+qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignée dont
+les mille mailles guettaient chacun de ses pas?....</p>
+
+<p>La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert
+son coeur à deux battants, narré par le menu l'histoire courte et
+naïve de ses amours; il leur avait fait part de son ardent désir
+d'épouser Suzanne, aussitôt la venue du missionnaire, en septembre
+prochain....</p>
+
+<p>Mimie avait battu des mains....</p>
+
+<p>La mère Hélène s'était détournée pour essuyer une larme....</p>
+
+<p>Quant au père Labarou, plus sombre que jamais, il s'était promené
+longtemps dans la cuisine, sans répondre, puis avait fini par
+faire un geste résolu et dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que cette situation s'éclaircisse et que la lumière se fasse!
+Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de
+Pierre Noël, et ton sort se décidera!</p>
+
+<p>Arthur avait remercié son père et, au petit jour, couru sur le
+plateau boisé, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tôt des
+nouvelles, ou du moins de faire part à Suzanne de ses espérances.</p>
+
+<p>Il en était là!....</p>
+
+<p>Suzanne allait venir!!</p>
+
+<p>Elle venait!!!</p>
+
+<p>En effet, un pas léger froissait les feuilles sèches tapissant le
+flanc du cap....</p>
+
+<p>Là ramure s'agitait;...</p>
+
+<p>Une minute encore, et Suzanne parut!</p>
+
+<p>Elle semblait fort animée, la belle Suzanne.</p>
+
+<p>Ses joues rougies, l'éclat de ses yeux et la sueur qui perlait à son
+front disaient haut qu'elle avait couru et que l'émotion la dominait.</p>
+
+<p>&mdash;Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voilà enfin! répondit Arthur,
+s'emparant des mains qui s'offraient et y collant ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence vous me faites commettre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc, est-ce que j'étais aux noces?... Ah! comme
+j'ai souffert!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Suzette! Là, vrai, vous avez pensé un peu à l'abandonné?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, à chaque heure, à chaque minute....</p>
+
+<p>&mdash;Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir!
+Votre mère me répond, à chacune de mes visites, que vous êtes souffrante,
+que vous naviguez sur la baie, avec vos frères, ou bien qu'elle
+ne sait pas.... Enfin, elle n'est plus la même, votre mère....</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?....
+Qu'avons-nous fait de répréhensible?.... Vous savez comme nos intentions
+sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Arthur, ce n'est pas là que vous trouverez la source de
+tout ce qui arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez quelque chose, Suzanne?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien. Mais je ne suis pas sûre.... je pourrais me
+tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma mère a reçu une visite il y a une dizaine de jours.</p>
+
+<p>&mdash;Une visite!.... D'ici, de la côte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, de Miquelon.</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle voie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être par notre barque, car l'étranger accompagnait
+Thomas. Vous savez que mon frère a été toute une semaine au large,
+en compagnie de votre cousin Gaspard?....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absenté pendant
+de longs jours, sous prétexte d'une excursion de chasse au loin.
+Mais il est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus,
+chez nous, ses frasques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez,
+au contraire, ne pas le perdre entièrement de vue et même vous
+défier un peu de lui.</p>
+
+<p>&mdash;De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Arthur....</p>
+
+<p>Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.</p>
+
+<p>Puis elle détourna soudain la tête et prêta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.</p>
+
+<p>Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit où son cousin,
+dans sa cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.</p>
+
+<p>Puis, haussant aussitôt les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du
+danger partout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position première.
+Moi, si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, à la
+moindre alerte.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque écureuil qui prend
+ses ébats.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais donc: Défiez-vous de votre cousin; il a les
+yeux méchants....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;.... Et je n'aime pas sa façon de me regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes si belle!....</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux
+rouges, il me dit avec un mauvais rire:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Suzanne?</p>
+
+<p>&mdash;«Rien qui vous concerne!» ai-je répondu brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes-vous querellé avec votre amoureux?» a-t-il ajouté
+d'un air moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;«Ça ne vous regarde pas!» Et je lui ai tourné le dos.
+Mais je l'ai vu, dans une vitre de la fenêtre où je me trouvais,
+serrant les poings et faisant un geste de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons à votre
+visite de l'autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;De l'autre nuit!&mdash;car c'était la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est enfermé avec ma mère pendant une heure et j'ai été
+emmenée dehors par mon frère, sous prétexte de ne pas troubler la
+conversation qu'ils eurent ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! fit Arthur, très intéressé.</p>
+
+<p>&mdash;Puis l'étranger est reparti, accompagné toujours de Thomas et
+de l'inséparable Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous ne savez pas quel était cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Si... Ma mère m'a dit que c'était un vieil ami de mon défunt
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Que venait donc faire chez vous ce mystérieux personnage?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà précisément ce que je demande en vain à tous les miens,
+sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci: C'est un parent
+éloigné, un ami de là-bas. Il faut le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre mère, elle,&mdash;votre mère qui vous aime tant, bonne
+Suzanne,&mdash;a dû vous donner quelques mots d'explications avant de
+vous soustraire à mes recherches.... je veux dire à ma vue.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre mère, elle est toute bouleversée de ce qui arrive....
+Mes questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente
+de répondre: «Chère Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais
+tu ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible
+entre vous.... Quelque chose de terrible vous sépare à jamais!»</p>
+
+<p>&mdash;Qui ou quoi peut donc nous séparer, Suzanne?.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliée!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est?....</p>
+
+<p>&mdash;Du sang!</p>
+
+<p>Arthur, foudroyé, chancela.</p>
+
+<p>Un moment, la tête penchée, les bras battants, il demeura immobile.</p>
+
+<p>Mais il se secoua aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons,
+je saurai s'il m'est permis de vous aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, ici, à la même heure.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc! Arthur.... Ne désespérons pas.</p>
+
+<p>Le jeune Labarou la vit disparaître par le sentier qu'elle avait
+pris pour revenir.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, lui-même redescendait la pente opposée,
+tout en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisse mon père effacer cette tache de sang qui nous sépare!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en même temps, <i>in
+petto</i>, le cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine,
+de sa cachette embroussaillée.</p>
+
+<p>Puis le traître ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais là! Tout
+de même, si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au
+coeur, lui!</p>
+
+<p>Et il se glissa derrière Suzanne, évitant avec soin de se laisser
+voir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>LE MEURTRIER ET LA VEUVE</h3>
+
+<p>Environ vers six heures de cette même matinée, une légère
+embarcation traversait la baie, de l'ouest à l'est.</p>
+
+<p>Elle atterrit en face du Chalet.</p>
+
+<p>Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns,
+chevelure grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à
+fixer solidement le grappin de l'embarcation.</p>
+
+<p>Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le
+chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple
+d'arpents du rivage, au milieu des arbres.</p>
+
+<p>Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa
+deux coups...</p>
+
+<p>Une voix de l'intérieur répondit....</p>
+
+<p>L'homme entra.</p>
+
+<p>&mdash;Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de
+deux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, Yvonne Garceau!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....</p>
+
+<p>&mdash;Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux
+la scène du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le
+poids des fautes de leurs pères.</p>
+
+<p>La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une
+sombre énergie:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes
+enfants!.... Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous
+m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous
+avez tué à coups de couteau?</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+
+
+<p>Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas
+vers son interlocuteur.</p>
+
+<p>Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix
+humble:</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse,
+à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous
+aimions et avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage;
+je pourrais évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer
+l'un à l'autre,&mdash;vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi
+parce que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais
+ce n'est pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer
+assaut, par surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à
+votre coeur de mère que je veux frapper.</p>
+
+<p>&mdash;Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants
+orphelins?</p>
+
+<p>&mdash;Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants....
+Et, d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas
+demandé à son Père la grâce de ses bourreaux?</p>
+
+<p>&mdash;Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme,
+je suis impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me
+hante nuit et jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même
+où je vous parle, je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais,
+tu voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en
+m'accusant de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta
+femme ne pas te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles,
+Jean Lehoulier! Celui-ci ne broncha pas.</p>
+
+<p>Élevant seulement la main avec solennité:</p>
+
+<p>&mdash;Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!....
+Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,&mdash;les premières!
+Les autres n'ont pas le sens commun.</p>
+
+<p>La veuve fit un geste pour protester.</p>
+
+<p>Mais Jean continua, sans le remarquer:</p>
+
+<p>&mdash;La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites,
+puisque jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions
+donc pas. Mais nous étions un peu gris,&mdash;Pierre surtout,&mdash;et vous
+vous souvenez comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans
+les vignes....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve,
+en jetant un rapide regard à son premier amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en
+était pas moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son <i>plumet!</i>
+Si bien que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne
+rechercher son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de
+ses absences pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le
+déshonorer ni plus ni moins.... Était-ce vrai, cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en
+feu. Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant,
+criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour
+de moi, comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi.
+Je faisais mille efforts pour conserver mon sang-froid, reculant,
+tournant en cercle, afin de l'empêcher de me frapper.</p>
+
+<p>«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois
+intervenir.</p>
+
+<p>«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au
+diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait
+au nez. J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner.</p>
+
+<p>«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur
+moi, son couteau au poing.</p>
+
+<p>«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement
+du bras gauche.</p>
+
+<p>«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras
+cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux
+oui ont reçu des coups de couteau.</p>
+
+<p>«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au
+manche.</p>
+
+<p>«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,&mdash;car
+un nuage de sang faisait tout danser autour de moi.</p>
+
+<p>«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans
+l'auberge.</p>
+
+<p>«Des amis m'entraînèrent....</p>
+
+<p>«Vous savez le reste.
+La veuve ne disait plus rien.</p>
+
+<p>Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la
+puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché
+sanglant sur le carreau.</p>
+
+<p>Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.</p>
+
+<p>Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en
+face:</p>
+
+<p>&mdash;Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez!</p>
+
+<p>&mdash;Madame!....</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, vous dis-je!....</p>
+
+<p>&mdash;Yvonne!</p>
+
+<p>&mdash;Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez
+une minute.</p>
+
+<p>Pierre ouvrait des yeux ébahis.</p>
+
+<p>Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à
+coucher,&mdash;la sienne,&mdash;ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier
+plié en forme de lettre.</p>
+
+<p>Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux
+de son ancien fiancé de là-bas:</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: Robert Quetliven!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit:</p>
+
+<blockquote><p>
+SAINT-PIERRE ET MIQUELON,
+ce 26 juillet 1852.</p>
+
+
+<p>MADAME VEUVE PIERRE NOEL,
+Côte du Labrador,</p>
+
+<p><i>Madame et vieille amie,</i></p>
+
+<p>J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne avec le fils
+de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je le regrette beaucoup pour
+les deux jeunes gens, mais ce mariage ne peut se faire. Votre défunt mari, <i>assassiné
+méchamment</i>, il n'y a pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour
+se jeter entre les deux futurs conjoints.</p>
+
+<p>Vous ne comprenez pas!...</p>
+
+<p>Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila courtise
+votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua votre mari, par pure
+rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés, sur le port de Saint-Pierre, il y
+aujourd'hui douze ans et quelques semaines...</p>
+
+<p>Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir au vôtre,</p>
+
+<p>ROBERT QUETLIVEN.
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Cette lettre est une infamie! s'écria Jean Labarou,&mdash;à qui
+nous conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ne dit-elle pas la vérité? riposta la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tué
+Pierre Noël! Mais c'est dans le cas de légitime défense, après avoir
+usé de tous les moyens de persuasion pour l'apaiser, après avoir subi
+patiemment toutes sortes d'injures.... Encore, quoique abîmé par sa
+langue méchante, j'aurais patienté, je serais sorti, sans ce traître coup de
+couteau qui me fit voir rouge.... Mon bras a frappé, mais ma volonté
+n'y était pour rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible
+blessure reçue sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrivé....
+Voyez, femme!.... J'en porterai les marques toute ma vie!</p>
+
+<p>Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra à la
+veuve son avant-bras nu où deux cicatrices indélébiles tranchaient,
+par leur blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.</p>
+
+<p>La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.</p>
+
+<p>Jean Labarou rabattit sa manche et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Yvonne, comme j'ai regretté ce fatal moment d'oubli, ce
+mouvement involontaire qui poussa ma main armée droit au coeur de
+mon ami, Yvonne, vous le savez, en dépit de ses défauts!&mdash;Mais il est
+des instants, dans la vie humaine, où la chair se révolte contre l'esprit,
+où le nerf est plus prompt que la volonté.</p>
+
+<p>J'ai subi les conséquences de ce réveil intermittent de la bête
+dans l'homme....</p>
+
+<p>Suis-je donc si coupable, après tout?</p>
+
+<p>La veuve ne répondit pas, tout d'abord.</p>
+
+<p>Elle se calmait. Elle paraissait ébranlée.</p>
+
+<p>L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon,
+plein d'honneur, incapable de déguiser la vérité.</p>
+
+<p>Les années en blanchissant sa tête en avaient-elles fait un menteur
+et un lâche?</p>
+
+<p>C'était impossible.</p>
+
+<p>Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents émus qui vont au
+coeur; la parole, non appuyée d'une conviction
+chaleureuse, ne saurait arriver au plus intime de l'être, comme la
+voix do Jean Lehoulier l'avait fait.</p>
+
+<p>Au fond de son coeur, elle sentait se réveiller, pour l'homme
+d'honneur incliné devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux,
+mais non coupable, cette indulgence attendrie qu'éprouvent les
+gens mûrs lorsqu'en fouillant dans les cendres du passé, il leur arrive
+d'en voir quelque étincelle non encore éteinte....</p>
+
+<p>Relevant enfin la tête, elle regarda Jean Lehoulier bien en face
+et dit d'un ton très calme:</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont dû se passer
+comme vous les racontez....</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit
+le père d'Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres
+feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma
+fille, elle-même....</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?</p>
+
+<p>Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas écrit de Saint-Pierre
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où vous a-t-il donc écrit, Yvonne?</p>
+
+<p>&mdash;D'ici même.</p>
+
+<p>&mdash;D'ici?.... Il est donc venu?</p>
+
+<p>&mdash;Ne le saviez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais que quelqu'un de là-bas est, en effet, débarqué, il y a
+une quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon
+neveu Gaspard. C'était donc lui?</p>
+
+<p>&mdash;C'était lui; et c'est après une longue conversation sur le malheureux
+événement qui a divisé nos deux familles, que nous en sommes
+arrivés à la décision qu'il m'écrirait cette lettre... «Avec ce papier,
+disait-il, vous n'aurez aucune difficulté à convaincre votre voisin
+qu'une alliance est impossible entre les Noël et les Lehoulier.»</p>
+
+<p>&mdash;En effet, madame, les choses se fussent-elles passées comme ce
+Quetliven les arrange,&mdash;pour un but que je ne devine pas bien
+encore,&mdash;que je serais le premier à dire à mon fils: «Embarque-toi, mon
+gars, et va un peu là-bas faire ton tour de France.»</p>
+
+<p>«Mais je ne veux pas que cet enfant souffre à cause de moi....
+Aussi, prévoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes précautions....
+Le missionnaire qui doit nous visiter cet automne,&mdash;c'est-à-dire dans
+un mois au plus,&mdash;vous apportera la preuve que les choses se sont bien
+passées telles que je viens de les raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette preuve?....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera le témoignage du mort lui-même!</p>
+
+<p>Là-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de
+Pierre Noël et se retira.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>OU GASPARD ÉPROUVE UNE SURPRISE DÉSAGRÉABLE</h3>
+
+<p>Cette journée devait être fertile en événements.</p>
+
+<p>On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des
+flèches dernier modèle, faisant des blessures incurables.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à
+quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide et léger,
+qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main incomparable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné.</p>
+
+<p>Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux
+diriger sa voix, il héla:</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! là, du canot!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron s'immobilisait,
+appuyé sur le plat-bord.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette
+coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine
+et sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas
+quelque part par là....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts
+contre un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est
+pas Wapwi qui te fait courir la haie.</p>
+
+<p>Les deux embarcations s'étaient; rapprochées.</p>
+
+<p>Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard
+que j'en ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer!
+Mais il faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a
+besoin de se lever matin, vous le savez....</p>
+
+<p>&mdash;Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il
+donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce
+qu'il te ferait des <i>traits</i>, par hasard?</p>
+
+<p>Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un
+long regard sur le beau et pâle visage de sa fille.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+
+<p>Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de
+mon frère Arthur.&mdash;Vous avez vu Mme Noël?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de
+ce côté-là, j'espère. Nous en causerons avec ta mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur,
+il me faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque
+c'est comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour,
+père. A tantôt!</p>
+
+<p>&mdash;A tout à l'heure, ma fille.</p>
+
+<p>Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne
+tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix.</p>
+
+<p>La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à
+son petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou.</p>
+
+<p>Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction
+du Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive
+surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient
+jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse,
+rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques
+pieds de la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Une fois là, plus rien!</p>
+
+<p>Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher
+l'embarcation et son capitaine enjuponné.</p>
+
+<p>Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit,
+debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis
+d'éclairs la saulaie bordant la rive.</p>
+
+<p>Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes,
+dépourvu de feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard
+de pénétrer jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là.</p>
+
+<p>Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile,
+les yeux fixés dans la même direction.</p>
+
+<p>Là demeurait sa rivale,&mdash;celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur,
+n'en menaçait pas moins son bonheur, à elle.</p>
+
+<p>Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement....
+Un magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit
+de ses protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments
+même, quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son
+cousin.... Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les
+querelles surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était
+déjà assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait
+pas tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.</p>
+
+<p>Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente
+mais énergique Mimie!</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce
+matin-là, sur le sentier de la guerre.</p>
+
+<p>Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre.</p>
+
+<p>C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula.</p>
+
+<p>Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux
+prenaient leurs ébats à travers la saulaie.</p>
+
+<p>Mais, de voix humaines, point.</p>
+
+<p>Tout semblait dormir.</p>
+
+<p>Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration
+rapide haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face
+cuivrée entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au
+plus de son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas;
+il vient!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de
+pareille façon,... m'as fait une peur!</p>
+
+<p>Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se
+remettant aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis depuis tantôt.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il espionne petite mère Noël.&mdash;Il est méchant l'oncle Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au
+soir? dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation.</p>
+
+<p>Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame,
+tu devais bien t'en douter!»</p>
+
+<p>Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit-il, les voilà tous deux!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir et entendre.</p>
+
+<p>Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la
+berge de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques
+pas à travers l'enchevêtrement de la végétation.</p>
+
+<p>Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière
+un gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa
+compagne à l'imiter.</p>
+
+<p>Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques
+pieds de là.</p>
+
+<p>Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde,
+alternaient dans le silence environnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue
+comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon
+malheur?....</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,&mdash;celui
+de maître Gaspard,&mdash;quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi
+vers une destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la
+pitié m'est venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un
+pas, je l'ai vite fait ce pas....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur
+cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme
+vous l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe
+assez longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard,
+votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup
+d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite....</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et
+victime!</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous
+mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si
+désintéressé et si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère
+Mimie, qui le mérite bien plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon dernier mot, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être changerez-vous d'avis bientôt...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua
+souhaite le bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monsieur.</p>
+
+<p>Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une
+vilenie sur le coeur:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que
+mon cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête,
+celui-là. C'est madame Lehoulier, entendez-vous,&mdash;un nom
+taché du sang de votre défunt père,&mdash;que vous vous appellerez, une
+fois mariée.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant! murmura Suzanne avec dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir
+Gaspard.</p>
+
+<p>Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie
+Labarou, ses beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux
+bleu d'acier étincelants, tombait debout devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de
+dire, grand lâche!</p>
+
+<p>Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie
+Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les
+mains:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr,
+qui m'a conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea
+préventions contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant
+que je vous ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir
+comme une soeur.&mdash;Le voulez-vous?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et
+les deux jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois.</p>
+
+<p>Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le
+petit sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme
+un vrai clown de cirque.</p>
+
+<p>Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse
+commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net
+sur place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec
+moi, tu sais!</p>
+
+<p>Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille,
+que le cousin courba la tête, sans même répliquer.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un
+instant ses traits durs.</p>
+
+<p>Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient
+leurs adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou....
+J'ai rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il
+revenait d'une entrevue avec votre mère....</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? interrompit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!»</p>
+
+<p>&mdash;Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Espérons, Suzanne, et au revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, petite soeur, au revoir!</p>
+
+<p>Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger
+une parole.</p>
+
+<p>Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine
+Mimie le soin de manier l'aviron.</p>
+
+<p>Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des
+chutes, il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,&mdash;c'est-à-dire
+en frottant la main de la jeune fille contre sa joue.</p>
+
+<p>Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant
+tout bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les
+joues et lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé
+un.... sauvage.</p>
+
+<p>Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant silencieusement.</p>
+
+<p>Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue.</p>
+
+<p>Elle riait encore en arrivant au Chalet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE GUET-APENS ORGANISÉ</h3>
+
+<p>Tout dormait chez les Labarou.</p>
+
+<p>La nuit, faiblement éclairée par un mince croissant de lune, était
+sonore,&mdash;si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand
+silence de la nature endormie, traversé seulement par le monotone
+mugissement des cataractes.</p>
+
+<p>Deux heures venaient de sonner.</p>
+
+<p>La fenêtre d'une sorte d'appentis, adossé au mur d'arrière de la
+maison, s'ouvrit doucement, et une tête brune, coiffée d'une casquette
+de loup-marin, surgit de l'entre-bâillement.</p>
+
+<p>Cette tête tourna à droite, tourna à, gauche et se dressa même en
+l'air, inspectant, écoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui
+pouvait tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouïe.</p>
+
+<p>Satisfait en apparence de son investigation, le propriétaire de la
+susdite,&mdash;maître Gaspard, s'il vous plaît,&mdash;mit un pied sur l'appui de
+la fenêtre et, fort légèrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.</p>
+
+<p>Puis il referma silencieusement la fenêtre et s'éloigna à pas de
+loup.</p>
+
+<p>Arrivé près d'un hangar, servant de remise pour les agrès, seines
+à pêche, outils de charpentier, etc., notre homme y pénétra, pour en
+sortir aussitôt avec une hache et une <i>égohine</i>.</p>
+
+<p>Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongée dans le
+sommeil, il partit d'un pas relevé, courbant le dos, se faisant petit
+comme un malfaiteur.</p>
+
+<p>Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrète, Gaspard se
+départit un peu de sa rigidité habituelle, ou plutôt il releva son
+masque.</p>
+
+<p>Dans la forêt, il était chez lui, et les sapins à aspect de saules
+pleureurs devenaient ses confidents.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+
+<p>-Nom de nom&mdash;de nom&mdash;d'une vieille baleine morte de la
+pituite!.... grommelait-il, en voilà une journée pour toi, mon vieux
+Gaspard!... Tes plans déjoués!.... Un voyage aux Iles pour rien,
+l'oncle Jean devenu un petit saint aux yeux de la mère Noël, et, par-dessus
+tout, toi, vieille bête, surpris comme un écolier en flagrant
+délit de trahison amoureuse par cette infernale Mimie, à qui le
+diable.... ou moi tordrons le cou un de ces jours!... Voilà, ton bilan,
+mon bonhomme!</p>
+
+<p>Et, courbant la tête, Gaspard se remémorait les désastres subis
+la veille, en ce jour marqué d'une pierre noire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon
+chemin!... S'il n'était pas là, Suzanne m'aimerait, peut-être! Oui,
+elle finirait par m'aimer, à coup sûr.... J'en ferais tant pour elle!...
+Je braverais les colères du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe
+quoi!... J'irais lui tuer des ours jusqu'à la baie d'Hudson, pour le
+seul plaisir de lui en offrir les peaux....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+
+
+<p>Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes bienfaiteurs!.... Hé!
+qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, après
+tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends pas
+cent fois, en travail, le pain que je mange à leur table?</p>
+
+<p>Quant à Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce préféré pour
+qui rien n'est trop bon!....&mdash;«Arthur, prends garde à ceci, prends
+garde à ça!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard
+humide!.... Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant
+pour toi!.... Gaspard, mon garçon, veille bien sur lui; il est si
+délicat!»....&mdash;Voilà les recommandations que j'entends tous les
+jours.</p>
+
+<p>J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rongé, mon
+frein, depuis des années!.... Un orphelin, un enfant sans père ni
+mère, ça ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse
+pas crever de faim!...</p>
+
+<p>Et le malheureux, ingrat et lâche, prenait ainsi plaisir à se
+forger des griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir
+d'endormir sa conscience et de colorer de prétextes trompeurs le
+sinistre projet qu'il allait accomplir!</p>
+
+<p>Il marchait toujours, cependant.</p>
+
+<p>Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des échos prolongés qui
+roulaient dans la vallée de la Kécarpoui.</p>
+
+<p>Bientôt, ce fut un tonnerre ininterrompu et très impressionnant,
+par une nuit comme celle-là.</p>
+
+<p>Gaspard, après avoir gravi diagonalement la pente douce des
+premiers contreforts de la masse montagneuse, venait de déboucher
+sur la rive droite de la Kécarpoui.</p>
+
+<p>Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle
+laissait traîner dans l'eau tourbillonnante l'extrémité des branches
+de sa face inférieure....</p>
+
+<p>Au-delà du torrent, le cap du Rendez-Vous,&mdash;ainsi baptisé par
+l'amoureux jaloux lui-même,&mdash;dressait ses hautes assises, hérissés de
+buissons de sapins et couronné de conifères épais.</p>
+
+<p>Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le
+second pour le plateau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'ils viendront, au petit-jour,&mdash;se dit-il avec rage,&mdash;se
+moquer de ce pauvre Gaspard, enlevé hier par une jeune fille contrefaite
+Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dépit de
+son beau visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et
+comme j'ai dû paraître sot aux yeux de la fière Suzanne!.... Ah!
+mademoiselle Mimie, que vous allez donc me payer cher ce triomphe
+d'une heure et cet ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de
+Gaspard Labarou un petit garçon craintif quand vous êtes là!....
+Aujourd'hui, fière Mimie,&mdash;que dis-je? dans quelques heures,&mdash;«vos
+beaux yeux vont pleurer», comme dit la chanson de Malbrough; le
+cadavre de votre frère, broyé dans les chutes, ira peut-être s'échouer
+devant votre porte, à moins que ce ne soit en face du chalet de sa
+fiancée!....</p>
+
+<p>Ici, Gaspard, tout en se disposant à s'engager sur la passerelle,
+parut avoir réellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au
+désespoir contemplant un corps sans vie.</p>
+
+<p>Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une décision infernale,
+l'affermit au contraire dans son projet.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit-il avec une sombre résolution, c'est dit!.... Un quartier
+de roc, comme j'en vois un, là, dans le lit de la rivière,
+aura roulé du haut du cap et fêlé le tronc d'arbre, pendant la
+nuit. Ce sera un accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut
+pas que la belle Suzanne appartienne à un autre que toi. Non, cela....
+Plutôt la mort!</p>
+
+<p>Et, résolument, il gagna le milieu de la passerelle.</p>
+
+<p>Arrivé là, il déroula de sa ceinture une longue ficelle, armée d'un
+plomb de sonde à l'une de ses extrémités.</p>
+
+<p>Laissant tomber le plomb dans un remous, où l'eau ne faisait que
+tourner en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond
+solide et la passerelle.</p>
+
+<p>Puis, faisant un noeud à la ficelle, il revint sur ses pas.</p>
+
+<p>Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientôt une
+jeune et mince épinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit
+et ébrancha avec sa hache.</p>
+
+<p>Il la coupa à la longueur voulue, après avoir pris ses mesures
+sur sa ficelle.</p>
+
+<p>Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.</p>
+
+<p>Plongeant alors un des bouts de la perche, préparée un instant
+auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la passerelle,
+comme un pilotis.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, dit-il, je ne serai pas exposé à ce que ce maudit
+pont se rompre sous mon propre poids, pendant que je serai à la
+besogne.</p>
+
+<p>Enfin commença l'oeuvre infernale.</p>
+
+<p>Couché à plat-ventre, Gaspard scia avec son <i>égohine</i> la face de
+la passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une épaisseur
+suffisante pour empêcher l'arbre de se rompre par son seul poids.</p>
+
+<p>Puis, revenant en arrière, il contempla son travail.</p>
+
+<p>Rien n'était visible, naturellement.</p>
+
+<p>Le mince trait de scie disparaissait complètement aux regards, à
+quelques pieds de distance.</p>
+
+<p>Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant
+aussitôt que le poids du sinistre ouvrier eut cessé de faire peser la
+passerelle sur lui.</p>
+
+<p>Tout allait bien.</p>
+
+<p>Le guet-apens était supérieurement organisé.</p>
+
+<p>L'oeuvre de mort allait réussir!</p>
+
+<p>Gaspard Labarou eut un sourire de démon et reprit le chemin de
+son lit, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle.
+Seulement, tu n'en reviendras pas!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>DANS LE TORRENT</h3>
+
+<p>Au petit jour,&mdash;c'est-à-dire vers six heures environ,&mdash;un jeune
+homme à l'air éveillé, à la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine
+d'années, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisées
+qui servent d'arrière-plan à la baie de Kécarpoui.</p>
+
+<p>Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.</p>
+
+<p>C'était Arthur Labarou, flanqué de l'inséparable Wapwi.</p>
+
+<p>Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient
+gaiement.</p>
+
+<p>La matinée était belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un
+beau rouge-feu, répandait sur le paysage cette clarté douce des premières
+heures du jour, tiédissant à peine la fraîcheur balsamique
+émanée, pendant la nuit, des arbres résineux de la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!....
+répliquait l'innocent Wapwi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tête. Mais,
+moi, c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je
+vois de bien jolies choses, va!</p>
+
+<p>Wapwi, un peu étonné, promenait sa vue perçante tout autour
+de lui: sur les croupes des collines mouchetées de verdure, sur le
+vaste golfe où le roi de la lumière jetait une poussière d'or et jusque
+dans les gorges sinueuses de la rivière, d'où montaient lentement des
+brouillards irisés.</p>
+
+<p>Il n'apercevait que le panorama accoutumé, qui valait certes bien
+la peine d'être admiré, mais qui ne l'émouvait pas autrement, l'ayant
+eu tant de fois sous les yeux.</p>
+
+<p>De guerre lasse, il se résigna à garder le silence et à s'avouer que
+«petit père» Arthur était bien mieux doué qu'un enfant abénaki,
+puisqu'il possédait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors,
+l'autre en dedans.</p>
+
+<p>Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit
+auquel se livrait son compagnon.</p>
+
+<p>Voyant que celui-ci n'arrivait à aucun résultat et ne comprenait
+toujours pas, il lui dit, en lui tapant légèrement sur la joue:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, étant
+trop jeune pour avoir éprouvé le sentiment qui me fait voir tout en
+beau grâce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;L'amour! l'amour! répéta l'enfant. C'est donc ça, petit père,
+que tu as dans le coeur pour petite mère?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mon fils! Tu y es! s'écria Arthur, riant cette fois
+tout de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi aussi l'aime bien, mère Suzanne! dit entre haut et bas
+l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rosé sur les joues d'un petit
+sauvage.... Bonne, bonne, petite mère Suzanne!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne
+autant que belle!</p>
+
+<p>Puis il ajouta, songeur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle, tout de même.... Cet enfant aime réellement
+Suzanne autant que je l'aime moi-même.... Seulement, ce n'est pas
+comme moi!</p>
+
+<p>Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivèrent à la passerelle.</p>
+
+<p>Tout y était en ordre ou, du moins, paraissait tel.</p>
+
+<p>Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques
+jours auparavant, avait les allures désordonnées d'une véritable cataracte.</p>
+
+<p>Les basses branches du tronc de sapin couché en travers trempaient
+dans le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient
+régulier, quoique assez inquiétant.</p>
+
+<p>Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!</p>
+
+<p>Ayant levé les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu
+un mouchoir blanc agité par une main de femme....</p>
+
+<p>En avant donc!</p>
+
+<p>Il s'élança....</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas fait la moitié du trajet, que la passerelle se
+rompit par le milieu et s'abîma dans le torrent.</p>
+
+<p>Deux cris dominèrent un instant le tapage des eaux heurtées:
+l'un poussé par une voix de femme,&mdash;cri de terreur! l'autre par un
+organe masculin,&mdash;clameur d'agonie!</p>
+
+<p>Puis... l'éternelle chanson des chutes!</p>
+
+<p>Les voix humaines s'étaient tues.</p>
+
+<p>Le gouffre entraînait sa victime.</p>
+
+<p>Où était donc Wapwi, le dévoué enfant des bois?</p>
+
+<p>Allait-il laisser, périr son maître, sans tenter un effort pour le
+sauver!</p>
+
+<p>Nous allons bien voir....</p>
+
+<p>Wapwi avait reçu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour
+de son compagnon.</p>
+
+<p>Il était donc là, le suivant des yeux, au moment où la passerelle
+«'effondra, et, chose singulière, à l'instant précis de la catastrophe, il
+pensait justement à la possibilité d'un accident de cette nature.</p>
+
+<p>Dire qu'il n'eut pas une seconde d'émotion terrible serait conraire
+à la vérité.</p>
+
+<p>Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant
+le tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son
+état d'âme....</p>
+
+<p>Nous dirions presque qu'il s'y attendait,&mdash;où du moins que son
+instinct de sauvage l'avertissait que quelque événement imprévu
+allait arriver,&mdash;si nous pouvions analyser une sensation aussi vague,
+un pressentiment aussi rapide, que celui qui l'étreignit soudain au
+moment où Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.</p>
+
+<p>Dominé par ce singulier pressentiment, il avait jeté un rapide
+coup d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, à
+deux arpents au plus de distance.</p>
+
+<p>Et c'est justement à ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que
+pensait le jeune Abénaki, lorsque l'événement redouté eut lieu.</p>
+
+<p>Sans même pousser un cri, il prit sa course du côté de la chute,
+cassa en un tour de main une longue gaule de frêne, dévala sur le
+flanc escarpé de la rive et se trouva,&mdash;Dieu sait par quel miracle
+d'adresse!&mdash;sur une étroite corniche à fleur d'eau, saillant de quelques
+pouces en dehors de la muraille à peine déclive qui endiguait le
+torrent, un peu en haut de la courbe formée par la nappe d'eau
+tombante.</p>
+
+<p>La rivière, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds
+de largeur; mais, comme elle taisait un léger coude vers l'est, le
+courant portait naturellement du côté où se tenait Wapwi, et l'enfant
+pouvait espérer que son maître passerait à portée d'être secouru.</p>
+
+<p>C'est, en effet, ce qui arriva.</p>
+
+<p>Retardé dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du
+torrent, le tronçon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir en
+tombant, n'avançait que par bonds et en exécutant une série de mouvements
+giratoires, qui rapprochaient le naufragé tantôt d'une rive,
+tantôt de l'autre.</p>
+
+<p>A une dizaine de pieds de la corniche où se tenait Wapwi, Arthur
+se trouva, pendant quelques secondes, à portée de saisir la perche tendue
+à bout de bras...</p>
+
+<p>&mdash;Prends, petit père! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu
+ne veux pas m'entraîner à l'eau.</p>
+
+<p>Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son
+épave...</p>
+
+<p>Dix secondes après, il était dans les bras de Wapwi, sur l'étroite
+corniche.</p>
+
+<p>Au même instant, ce qui restait de la passerelle s'abîmait dans
+la chute...</p>
+
+<p>La première pensée du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un
+regard de reconnaissance; mais sa seconde, assurément, fut pour son
+jeune sauveur.</p>
+
+<p>Il le serra dans ses bras, comme une mère eût fait pour son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Wapwi, lui dit-il en même temps, tu m'as sauvé la
+vie!.... Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais là, dans
+l'abîme creusé par la chute!.... Désormais, c'est entre nous à la vie
+à la mort,&mdash;souviens-toi de cela!</p>
+
+<p>Wapwi, les yeux étincelants de plaisir, frotta son front sur les
+mains du «petit père».</p>
+
+<p>Cette naïve caresse exprimait, dans l'idée du petit Abénaki, le
+comble du bonheur.</p>
+
+<p>Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses
+yeux s'agrandirent.... Son bras se dirigea du côté de l'est....</p>
+
+<p>&mdash;Petite mère Suzanne! dit-il.</p>
+
+<p>Arthur regarda.</p>
+
+<p>Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent déchaîné, un énorme
+rocher se dressait à pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle
+géant, une blanche statue de femme, les bras et les yeux levés vers le
+ciel, semblait lui adresser une fervente action de grâce.</p>
+
+<p>Nous disons: <i>statue!....</i> Et elle en avait bien l'air, cette jeune
+fille agenouillée dans une immobilité en quelque sorte hiératique, les
+cheveux en désordre et pâle comme une morte, laissant monter, elle,
+la vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux
+pieds de la Vierge immortelle!....</p>
+
+<p>Très ému le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme
+s'il eût craint de troubler quelque mystique incantation.</p>
+
+<p>Suzanne s'étant relevée, il lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas là!.... Je
+tremble pour vous!.... Retournez là-bas!</p>
+
+<p>Et il lui indiquait la direction du Chalet.</p>
+
+<p>La «statue» s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses
+mains. Mais ses paroles n'arrivèrent point jusqu'aux naufragés, à
+cause du fracas des eaux.</p>
+
+<p>Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.</p>
+
+<p>Quant à Arthur et son sauveur, ils escaladèrent, non sans peine,
+la berge à pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.</p>
+
+<p>Le guet-apens avait raté!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE</h3>
+
+<p>Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,&mdash;nous
+voulons dire dans Kécarpoui.</p>
+
+<p>Bien que le naufragé lui-même se montrât très sobre de commentaires,
+et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grâce
+à l'imagination des femmes, un drame des plus noirs où les pauvres
+sauvages de la côte jouaient le vilain rôle.</p>
+
+<p>C'est Gaspard qui émit le premier cette idée....</p>
+
+<p>N'avait-il pas, les jours précédents, découvert des pièges et des
+trappes, tendues ci et là dans la savane, par des mains inconnues?</p>
+
+<p>Qui donc venaient chasser si près des deux seules familles blanches
+de la baie, sinon les Micmacs du détroit de Belle-Isle?</p>
+
+<p>Et, d'ailleurs, à l'appui de cette thèse, ne pouvait-on pas supposer
+que les parents de Wapwi, irrités de l'enlèvement de leur petit compatriote,
+rôdaient autour de l'établissement français, dans le but de
+reprendre leur bien?....</p>
+
+<p>A cela Arthur répondait, en haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu
+sais bien que Wapwi n'a pas de parenté micmaque, puisqu'il est
+Abénaki et vient du sud!....</p>
+
+<p>&mdash;D'accord; mais il y a sa belle-mère,&mdash;sa belle-mère inconsolable!</p>
+
+<p>Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! là! là!... cette grande guenon qui battait son beau-fils
+à coup de trique, comme s'il eût été un simple mari?.... En
+voilà une femme pour se faire du mauvais sang à cause qu'il est
+parti!</p>
+
+<p>&mdash;Hé! bon Dieu, c'est peut-être leur façon d'aimer, à ces brigands-là!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Les vraies mères, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre
+vieux que nous avons ensablé là-haut, dans la savane, doit avoir
+d'autres soucis que de courir après un enfant qu'elle haïssait comme
+peste.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est par pure méchanceté qu'ils ont fait le coup,&mdash;si
+toutefois quelqu'un a touché à la passerelle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas méchants, pas méchants sans raison, les sauvages!....
+murmura Wapwi.</p>
+
+<p>Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;</p>
+
+<p>&mdash;Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas défendre tes
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard! fit Arthur, élevant le ton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?</p>
+
+<p>&mdash;Il a sauvé ma vie, Gaspard!</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait là, à point nommé.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu y aurais été toi-même, je parie bien que tu ne serais
+pas arrivé à temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être!.. On ne sait pas....</p>
+
+<p>Et le cousin ajoutait en lui-même: «Ah! mais non, par exemple.
+Pas si bête!»</p>
+
+<p>Ces propos s'échangeaient sous l'auvent du hangar où se serraient
+les articles nécessaires à la pêche et où se préparait le poisson
+destiné à être encaqué.</p>
+
+<p>Ce hangar, assez vaste, était divisé en deux compartiments;
+l'un où se faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.</p>
+
+<p>Une petite forge, munie de sa large cheminée, y était attenante.</p>
+
+<p>C'est dans cette dernière partie de l'édifice que se tenait le plus
+souvent Wapwi, en qualité de souffleur du père Labarou, le maître-forgeron.</p>
+
+<p>Quant il n'était pas à son soufflet, Wapwi ne quittait guère Arthur,
+à moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.</p>
+
+<p>Car il ne se ménageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son
+pouvoir pour se rendre utile.</p>
+
+<p>Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille,
+à l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion
+de lui témoigner son aversion.</p>
+
+<p>Quinze jours s'étaient écoulés depuis la catastrophe de la passerelle.</p>
+
+<p>Peu à peu, le souvenir de cet étrange accident s'affaiblissait dans
+l'esprit des intéressés.</p>
+
+<p>Arthur lui-même n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus
+penser.</p>
+
+<p>Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupé.</p>
+
+<p>Et c'était.... Wapwi.</p>
+
+<p>Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tête avec
+un accident vieux de deux semaines?</p>
+
+<p>Nous sommes forcé de faire ici un aveu, un bien pénible aveu....</p>
+
+<p>Wapwi&mdash;ce modèle de gratitude, ce vase contenant la quintessence
+de l'affection filiale,&mdash;Wapwi avait un défaut, un grand défaut:</p>
+
+<p>Il était chauvin!</p>
+
+<p>On avait accusé, après l'accident de la rivière, ses compatriotes
+cuivrés d'avoir organisé ce guet-apens odieux, en faisant tomber un
+énorme caillou, arraché des flancs du cap...</p>
+
+<p>Wapwi voulait prouver la fausseté de ce soupçon en retrouvant
+les deux ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois
+en possession de cette pièce justificative, on verrait bien, oui ou non,
+si le tronc de l'arbre avait été scié ou s'il s'était rompu sous un choc
+pesant.</p>
+
+<p>Qu'il réussît à mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et
+tout de suite les soupçons étaient détournés pour se voir reporter sur le
+véritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de désigner, le
+cas échéant.</p>
+
+<p>Voilà à quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.</p>
+
+<p>Il avait bien fait des recherches des deux côtés de la baie, le long
+du rivage.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, le courant de la rivière avait entraîné au large
+les deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches,
+car il n'avait rien trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Ils seront descendus jusqu'à Belle-Isle.... se disait Wapwi,
+ou bien ils sont allé s'échouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il
+faudra que j'aille par là, l'un de ces jours.</p>
+
+<p>«Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages
+ont fait le coup.</p>
+
+<p>«Mais s'il y a un trait de scie à l'endroit de la rupture, le coupable...
+c'est... l'oncle Gaspard!</p>
+
+<p>«Les sauvages ne traînent pas de scie avec eux, quand ils vont
+en expédition.</p>
+
+<p>«Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni
+Abénakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir
+découvertes près de la rivière, Wapwi sait mieux que personne qui
+les a tendues, puisque c'est lui-même....:</p>
+
+<p>«Il faut bien que la marmite de la mère Labarou soit fournie du
+gibier!»</p>
+
+<p>Et, sur ce raisonnement très juste, comme canevas, Wapwi
+brodait les plus fantastiques fioritures.</p>
+
+<p>Pour légende à ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces
+mots: je veillerai!</p>
+
+<p>De l'autre côté de la baie, chez les Noël, les choses continuaient
+aussi d'aller leur train ordinaire.</p>
+
+<p>L'accident de la passerelle avait, sans doute, causé une vive
+alerte, surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribué la
+rupture à une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou
+pesant plusieurs tonnes.</p>
+
+<p>Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.</p>
+
+<p>Quant à ce qui avait fait choir ce caillou, les avis étaient partagés....</p>
+
+<p>Étaient-ce les pluies torrentielles des jours précédant la catastrophe
+ou la main criminelle des sauvages?</p>
+
+<p>Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.</p>
+
+<p>Les autres opinaient pour une dégringolade accidentelle.</p>
+
+<p>Personne, on le voit,&mdash;pas plus à l'est qu'à l'ouest de la baie,&mdash;ne
+soupçonnait que la passerelle eût été sciée malicieusement.</p>
+
+<p>Telle était la situation dans les premiers jours de septembre.</p>
+
+<p>Ajoutons cependant qu'à l'est comme à l'ouest, chez les Noël,
+comme chez les Labarou, certains remue-ménage inusités, un branle
+bas général de nettoyage, divers travaux de couture et autres préparatifs
+ayant une signification énigmatique... laissaient prévoir que
+quelque événement mémorable devait se passer sous peu.</p>
+
+<p>En effet, le 15 septembre,&mdash;c'est-à-dire dans une dizaine de jours
+au plus, une grande visite était attendue....</p>
+
+<p>Celle du missionnaire!</p>
+
+<p>Or, à l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage
+entre gens de race blanche serait célébré à Kécarpoui....</p>
+
+<p>Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noël!</p>
+
+<p>Il avait bien aussi été question d'unir Gaspard et Mimie.</p>
+
+<p>Mais les deux fiancés, d'un commun accord,&mdash;ou plutôt
+désaccord,&mdash;avaient remis la partie au printemps suivant.</p>
+
+<p>Jusque là, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>DEUX COMPÈRES</h3>
+
+<p>La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à
+droite défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.</p>
+
+<p>Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des
+pointes et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts
+se dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon
+de l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.</p>
+
+<p>Il était sept heures du soir.</p>
+
+<p>Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée
+et coiffé d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.</p>
+
+<p>A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur
+la côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout,
+gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement
+des reins.</p>
+
+<p>Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très
+haute et rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un
+simple bouchon do liège.</p>
+
+<p>Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question
+semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des
+vaches,&mdash;comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.</p>
+
+<p>C'était,&mdash;on l'a deviné,&mdash;Gaspard Labarou.</p>
+
+<p>Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le
+long du littoral français,&mdash;<i>french shore</i>&mdash;, de Terreneuve; et, après
+avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner
+Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.</p>
+
+<p>Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,&mdash;le 12
+septembre au soir,&mdash;leur conversation n'avait aucunement trait à leur
+métier de pêcheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te
+croyais plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une
+première fois, te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque!
+répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!...
+Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques
+secondes près!&mdash;Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé
+seulement une demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore!</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur!</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la
+ronde!</p>
+
+<p>&mdash;Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!....</p>
+
+<p>&mdash;Une déveine de pendu....</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et manger son avoine en grinçant des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que ta position....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, ma position...?</p>
+
+<p>&mdash;Est assez humiliante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible,
+ma position!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah!</p>
+
+<p>&mdash;De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages
+soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue;
+mon oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît
+envahi par de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur,
+il me fait toujours l'effet de mijoter quelque complot contre
+moi....</p>
+
+<p>&mdash;Imagination que tout cela, mon camarade!</p>
+
+<p>Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en
+lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance
+à mon égard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont
+se marier: elle ne pense qu'à ses toilettes.</p>
+
+<p>&mdash;A cela et à autre chose, je le jurerais!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....</p>
+
+<p>&mdash;De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis bien: de l'accident,&mdash;car c'en est un; il faut que c'en
+soit un!</p>
+
+<p>&mdash;On y aidera; va toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis
+par mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai
+appris la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression
+que mon oncle avait été l'agresseur.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua
+tranquillement Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver.</p>
+
+<p>&mdash;La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus
+à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps,
+affirme-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en
+connais qui ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée...</p>
+
+<p>&mdash;Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.&mdash;Ce
+qu'elle fait est bien fait.</p>
+
+<p>Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, on garda le silence.</p>
+
+<p>La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de
+Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes.</p>
+
+<p>Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on
+embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes
+gens».</p>
+
+<p>Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit.</p>
+
+<p>Gaspard en fit la remarque.</p>
+
+<p>&mdash;Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout
+à fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé
+le firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre
+des forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....</p>
+
+<p>&mdash;Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, tant pis!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit
+sur l'Îlot du large, tu sais?....</p>
+
+<p>&mdash;A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous
+faire là?</p>
+
+<p>&mdash;La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes
+et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de
+mollusques et de graviers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Thomas.</p>
+
+<p>Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant
+fixement son ami:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne
+connais plua rien aux signes de l'air!</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner
+de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!</p>
+
+<p>Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier,
+que son compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! fit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?.... interrogea l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à
+marée haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être
+une vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il
+a tant venté de l'est!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le
+commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la
+petite grève, par bandes incroyables.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain
+très préoccupé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant
+de son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien.... Ça serait pourtant un beau coup! marmotta le
+jeune Noël, comme se parlant à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idée?</p>
+
+<p>&mdash;Une hallucination.... qui me passe tout à coup devant les yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Et cette hallucination te fait voir?....</p>
+
+<p>&mdash;L'un de vous deux abandonné par son compagnon sur l'îlot....</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit Gaspard, sursautant.</p>
+
+<p>&mdash;Et disparaissant sans laisser de traces, emporté par la
+marée montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.</p>
+
+<p>Gaspard eut une seconde de stupéfaction et devint très pâle.</p>
+
+<p>Il regarda son compagnon.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, le coup porté, semblait uniquement occupé de sa
+barre de gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.</p>
+
+<p>On arrivait</p>
+
+<p>Plus un mot ne fut échangé.</p>
+
+<p>Les deux hommes, après une course d'un petit quart-d'heure vers
+le fond du bras de mer, abaissèrent les voiles, jetèrent l'ancre et
+descendirent dans la chaloupe du bord, pour débarquer.</p>
+
+<p>Au moment où Gaspard était déposé sur la rive ouest par son
+compagnon,&mdash;qui, lui, devait traverser seul de l'autre côté,&mdash;il lui dit
+d'une voix étrange:</p>
+
+<p>&mdash;Nous reverrons-nous demain?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul à ton affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras. Mais, si je me décide, me jures-tu le
+silence?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trahis jamais un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Et m'aideras-tu ensuite à obtenir la main de Suzanne?</p>
+
+<p>&mdash;Mon compère, si ce n'était pour te donner à Suzanne, pourquoi
+donc me mêlerais-je de votre rivalité entre cousins?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frère, nous
+ferons de beaux coups, tous deux, je ne te dis que ça!.... Tu es un
+homme, et je me sens de taille, moi aussi, à faire autre chose que la
+petite pêche, près des côtes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du
+nerf!</p>
+
+<p>&mdash;A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, après-demain!</p>
+
+<p>Les deux compères se quittèrent, sur ces mots, et regagnèrent
+leur logis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LE DRAME DE LA SENTINELLE</h3>
+
+<p>Comme, très probablement, il ne devait pas s'écouler plus de deux
+ou trois jours avant l'arrivée du missionnaire, on s'employait ferme
+des deux côtés de la baie.</p>
+
+<p>Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part,
+dea monceaux de gibier à plume.</p>
+
+<p>Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste.</p>
+
+<p>La nuit s'annonce belle.</p>
+
+<p>À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de
+l'est, vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des étoiles.</p>
+
+<p>Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer.</p>
+
+<p>Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme
+inaccoutumé et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs,
+dans la cime des sapins....</p>
+
+<p>Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre
+bruit vous a des sonorités si étranges!....</p>
+
+<p>Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!</p>
+
+<p>Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe,
+les rames mises en place, et vogue la galère vers <i>l'Îlot du Large</i>!</p>
+
+<p>Cette île minuscule,&mdash;appelée aussi la <i>Sentinelle</i>,&mdash;gît par le
+travers de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors
+d'une ligne qui passerait par ses deux pointes extrêmes.</p>
+
+<p>A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une
+étroite lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents
+pieds de développement irrégulier.</p>
+
+<p>Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent
+d'est soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque
+fois de plus de douze pieds d'eau.</p>
+
+<p>Il faut donc profiter du <i>baissant</i>,&mdash;comme on dit ici pour reflux&mdash;, si
+l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la <i>Sentinelle</i>,
+dans un but de chasse ou de pêche.</p>
+
+<p>Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient
+ignorer cette circonstance.</p>
+
+<p>Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa
+course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent.</p>
+
+<p>La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des
+astres au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il
+était entre onze heures et minuit.</p>
+
+<p>Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner
+l'îlot.</p>
+
+<p>Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.</p>
+
+<p>On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.</p>
+
+<p>Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les
+pensées des rameurs.</p>
+
+<p>Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait
+chez chacun d'eux.</p>
+
+<p>Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et
+le bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole
+humaine ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé
+d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea
+rameurs.</p>
+
+<p>La belle nuit!</p>
+
+<p>Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens,
+dans la primeur de la vingtième année, devait battre librement en
+cette soirée de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques
+qu'apportait la brise du nord!</p>
+
+<p>Eh bien, non!</p>
+
+<p>Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait
+au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux.</p>
+
+<p>L'amour, la plus forte des passions,&mdash;surtout à cet âge de la vie&mdash;les
+tenait crispés sous son étreinte....</p>
+
+<p>L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de
+foudre du premier amour,&mdash;et du premier amour dans les circonstances
+particulières d'isolement où ils se trouvaient,&mdash;venait de les
+frapper....</p>
+
+<p>Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux
+cousins convoitassent!....</p>
+
+<p>Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles scintillaient
+à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le moindre
+bruit se répercutait d'une façon insolite?....</p>
+
+<p>Ce qui allait arriver?</p>
+
+<p>C'est le DRAME,&mdash;le drame que se racontent encore, autour de
+l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte
+labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures.</p>
+
+<p class="mid">* * *</p>
+
+
+<p>&mdash;Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt
+minutes pour faire deux milles....</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage, tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais
+la boule, vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec
+une intonation étrange.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, d'une voix blanche:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma
+soeur Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou,
+ma cousine ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me
+semble que tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques
+semaines, et que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur!
+Est-ce que l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu?</p>
+
+<p>&mdash;Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton
+rogue; et, surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette
+nuit. Ça m'agace, oh! là, là!</p>
+
+<p>Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant,
+qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me
+voici éclairé tout de bon.... Ah! le sournois!</p>
+
+<p>Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous
+son hâle.</p>
+
+
+<p>Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>La chaloupe abordait, du reste.</p>
+
+<p>Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du
+côté ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré
+entre deux caps jumeaux.</p>
+
+<p>C'est là qu'on atterrit.</p>
+
+<p>Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers
+le fond de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne.</p>
+
+<p>La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était
+pas inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage
+pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre.</p>
+
+<p>Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin,
+du fusil destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions
+de bouche....</p>
+
+<p>Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de
+niches dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée
+basse les palmipèdes de la région avoisinante.</p>
+
+<p>Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds
+tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux,
+pouvaient balayer toute la grève.</p>
+
+<p>Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui
+oseraient s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait
+quelques-uns sans blessures.</p>
+
+<p>Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû
+sonner au cadran céleste.</p>
+
+<p>La mer était tout à fait basse.</p>
+
+<p>Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à
+surgir de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette
+de mollusques et de graviers.</p>
+
+<p>Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques
+buées nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte
+de diane sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé.</p>
+
+<p>Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets, attendaient,
+en soufflant mot.</p>
+
+<p>Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.</p>
+
+<p>&mdash;Une lumière chez nos voisins!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fanal.... Ça se déplace.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout
+de bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous
+ne pouvons savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien!....</p>
+
+<p>Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait
+ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la
+baie.</p>
+
+<p>Puis il ajouta d'une voix amère:</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène
+ainsi dans la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit!</p>
+
+<p>&mdash;La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules.
+Quelle femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Une amoureuse, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse,
+à pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui?</p>
+
+<p>&mdash;Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage
+concentrée.</p>
+
+<p>Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;La gueuse! Malheur à elle! malheur!....</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux
+entendre un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve,
+à l'orient, répercuté par les mille échos de la baie.</p>
+
+<p>C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel,
+après s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des
+forces nouvelles.</p>
+
+<p>Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos,
+empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde
+en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.</p>
+
+<p>Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton
+dégagé, qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un
+instant auparavant:</p>
+
+<p>&mdash;Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va
+nous amener les canards.</p>
+
+<p>Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de
+palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les
+échos de couin! Couin! assourdissants.</p>
+
+<p>L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux,
+et chacun se tapit dans sa niche.</p>
+
+<p>Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la
+petite baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches
+pesantes, tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.</p>
+
+<p>Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!....
+quatre coupa de feu éclatent dans la nuit.</p>
+
+<p>Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels
+bruits d'ailes!!</p>
+
+<p>Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un
+peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient
+stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant.</p>
+
+<p>Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur
+embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans
+leur embarcation.</p>
+
+<p>Ils rechargeaient leurs armes.</p>
+
+<p>Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent
+encore déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes
+victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la
+chaloupe.</p>
+
+<p>Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes
+succédant aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.</p>
+
+<p>Trois heures du matin allaient sonner au firmament.</p>
+
+<p>Il fallait songer au retour.</p>
+
+<p>Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée,
+et la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une
+façon inquiétante, sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot.</p>
+
+<p>Arthur était rayonnant.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+
+
+
+<p>Cette chasse l'avait grisé.</p>
+
+<p>Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement,
+tout en faisant ses apprêts de départ.</p>
+
+<p>Gaspard, lui, avait une figure drôle.</p>
+
+<p>Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de quelqu'un
+en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant à
+franchir le Rubicon qui le sépare du crime.</p>
+
+<p>Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été
+forcé de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses
+poings crispés....</p>
+
+<p>Qui sait!....</p>
+
+<p>Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait
+à son intention.</p>
+
+<p>Mais il songeait bien à cela, vraiment!</p>
+
+<p>Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait
+le seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait
+dans une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure
+même la pure jeune fille qu'il aimait.</p>
+
+<p>Enfin, tout étant <i>paré</i>, Gaspard, qui retenait l'embarcation
+prête à quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci
+et là:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici,
+par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas dans la chaloupe?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié....
+Surtout, ne flâne pas.</p>
+
+<p>Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse
+poussée à l'embarcation et sauta dedans.</p>
+
+<p>Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna,
+la chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la
+tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants,
+pendant que sa voix gémissait dans un sanglot:</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard, mon frère!....</p>
+
+<p>&mdash;Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto.
+Je cours voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux
+la nuit.... Adieu, mon très cher cousin!</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide
+la brise vengeresse....</p>
+
+<p>Puis ce fut tout.</p>
+
+<p>L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la tourmente.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>APRÈS LE CRIME</h3>
+
+<p>Le fanal tourné en cercle, pendant la nuit du drame, était bien
+un signal.</p>
+
+<p>Seulement, ce n'était pas une main de femme qui le levait, ce
+fanal.</p>
+
+<p>Gaspard eût-il connu ce détail, que peut-être le démon de la jalousie
+ne l'eût pas mordu aussi cruellement.</p>
+
+<p>Mais le coup était fait; le coup, longtemps, mais confusément
+rêvé dans la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonné à
+toutes les fureurs de la passion....</p>
+
+<p>Il ne restait plus d'autre alternative à l'auteur du guet-apens,
+que d'en tirer le meilleur parti possible.</p>
+
+<p>D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de
+son cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rôle héroïque que
+lui, Gaspard, avait joué dans ce drame nocturne, d'où il ne revenait
+que par miracle.</p>
+
+<p>Telles étaient les pensées du misérable au moment où, entraîné
+par les vagues énormes soulevées par la tempête, il voyait l'îlot disparaître
+dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.</p>
+
+<p>Mais il n'eut guère le loisir d'élaborer un plan quelconque à cet
+égard, car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment
+du danger immédiat que lui-même courait.</p>
+
+<p>En effet, seul dans une embarcation légère, n'ayant ni le temps
+de dresser le mât, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se
+voyait contraint de gagner terre <i>à la godille</i>, recevant les lames de
+biais et fort empêché de garder l'équilibre dans la coquille de noix
+qui le portait.</p>
+
+<p>Pendant une bonne moitié du trajet, les choses allèrent tant bien
+que mal.</p>
+
+<p>La chaloupe fuyait vers l'ouest et dépassait la pointe submergée
+de la baie, mais se rapprochait tout de même du rivage.</p>
+
+<p>Toutefois, les lames frappant de biais, déferlaient à chaque instant
+par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses
+d'eau qu'elles y déversaient.</p>
+
+<p>Il vint un moment où Gaspard eut peur....</p>
+
+<p>En fouillant du regard l'espace brumeux qui le séparait de terre,
+il ne vit qu'un chaos mouvant de brouillards épais, et plus
+loin,&mdash;bien loin, se figura-t-il,&mdash;la ligne sombre de la côte,
+à peine estompée dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Ces erreurs de distance sont fréquentes, la nuit, surtout quand
+on a l'esprit frappé comme l'avait le misérable.</p>
+
+<p>Gaspard se crut perdu.</p>
+
+<p>Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner à la rame avec
+laquelle il godillait l'impulsion énergique nécessaire au progrès de
+l'embarcation....</p>
+
+<p>Et les lames embarquaient toujours!....</p>
+
+<p>Et le vent hurlait de plus en plus!....</p>
+
+<p>Et, à travers ces clameurs de tempête, le fratricide croyait entendre
+la voix désespérée du pauvre Arthur, seul sur son îlot à demi-submergé
+et voyant venir fatalement une mort terrifiante!....</p>
+
+<p>Oui, le fratricide eut peur, une peur de bête acculée en face
+des chasseurs....</p>
+
+<p>Mais, de remords, point!</p>
+
+<p>Même à cet instant suprême où il se crut voué au gouffre, il ne
+regretta pas ce qu'il avait fait.</p>
+
+<p>Plutôt mille morts, que de voir son cousin aimé de Suzanne
+Noël!</p>
+
+<p>Telle était l'intensité de sa jalousie!</p>
+
+<p>Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse
+tardive...</p>
+
+<p>La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevée
+comme une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettée par la
+rafale et alla s'abattre sur un élément solide, rocher ou sable, où elle
+demeura immobile.</p>
+
+<p>Gaspard, emporté par dessus bord, s'en fut tomber tête première
+à quelques pieds de là, ressentit une commotion violente au cerveau et
+perdit connaissance.</p>
+
+<p>..................................................................</p>
+
+<p>Combien de temps demeura-t-il ainsi privé de sentiment, la face
+dans le sable et les bras étendus?</p>
+
+<p>Il aurait été bien empêché de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.</p>
+
+<p>Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima
+qu'il s'était bien écoulé deux heures depuis le moment où il avait été
+projeté sur le sol.</p>
+
+<p>Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout là-bas, dans
+l'est, et la mer, toujours furieuse, battait la grève non loin des côtes.</p>
+
+<p>La, marée,&mdash;une de ces terribles marées équinoxiales qui gonflent
+outre mesure les embouchures des fleuves,&mdash;avait porté le flot jusqu'aux
+premiers arbres du pied des falaises.</p>
+
+<p>C'était sur une masse rocheuse à moitié couverte de sable que la
+chaloupe était venue s'éventrer; et, chose singulière, la pointe à arêtes
+vives qui lui avait ouvert le flanc était de nature si résistante, qu'elle
+demeura sans se rompre dans l'ouverture, immobilisant du coup l'embarcation.</p>
+
+<p>On conçoit comment Gaspard, emporté par son élan, alla piquer
+une tête à quelques pieds de distance et resta presque assommé....</p>
+
+<p>Cependant, voici notre homme qui se ranime.</p>
+
+<p>Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea
+deux bras arc-boutés contre le sol.</p>
+
+<p>Mais c'en est assez pour un premier mouvement....</p>
+
+<p>La tête est trop lourde encore.... Des étincelles voltigent devant
+les yeux du blessé.... Il va tomber la face contre terre....</p>
+
+<p>Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.</p>
+
+<p>La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant
+la figure....</p>
+
+<p>Gaspard sourit....</p>
+
+<p>Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumière au
+sein d'une ombre épaisse, a quelque chose d'infernal.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mise en scène pour le dénouement du drame!... murmure
+le sinistre personnage.... Après une lutte terrible contre les
+éléments déchaînés, le survivant arrive chez les parents atterrés,
+couvert de sang, la tête fendue, trempé comme une loque mise à lessiver.
+Il s'arrête en face du logis.... Sa tête se courbe, ses genoux
+fléchissent.... Il ne peut articuler un mot....</p>
+
+<p>«On accourt.... On s'émeut.... La mère a un cri: Et....
+Arthur?»</p>
+
+<p>«Le survivant courbe de plus en plus la tête, force ses yeux à
+produire quelques larmes; puis, sans un mot, lève vers le ciel ses bras
+tremblants et.... s'affaisse, privé de sentiment, comme tout à l'heure.</p>
+
+<p>«Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime
+guère ce genre de pantomime, bon pour les femmes,&mdash;et encore!....</p>
+
+<p>«Voilà mon programme pour l'arrivée!</p>
+
+<p>«Et je défie bien le diable lui-même, mon digne patron, de venir
+me contredire!!!....»</p>
+
+<p>Après ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son
+sang-froid ordinaire.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute employée à réfléchir, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle
+fasse trop des siennes, qu'elle dépasse les bornes d'une honnête hémorragie....
+C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle était
+sérieuse!</p>
+
+<p>Le misérable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que
+l'os est intact et finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! une égratignure!.... Gardons-nous bien de laver
+la chose: ça lui ôterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau
+salée pour fermer le robinet au sang, et en route!</p>
+
+<p>Aussitôt dit, aussitôt fait.</p>
+
+<p>Gaspard déchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache
+une poignée d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salée, assujettit cette
+compresse sur la plaie de sa tête, noue sous son menton le lambeau
+de chemise....</p>
+
+<p>Et le voilà pansé provisoirement!</p>
+
+<p>La fraîcheur des herbes trempées dans l'eau salée lui procure un
+soulagement immédiat.</p>
+
+<p>Ses idées s'éclaircissent; son cerveau se dégagea: il peut analyser
+froidement la situation.</p>
+
+<p>D'abord, le coup de l'îlot a-t-il réussi?</p>
+
+<p>Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard
+vers le large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....</p>
+
+<p>Rien.</p>
+
+<p>La mer affolée danse une gigue macabre au-dessus des rochers où
+il a abandonné son cousin.</p>
+
+<p>Le cadavre du malheureux, roulé de vague en vague, doit être à
+l'heure présente en plein golfe, entraîné par le courant de Belle-Isle.
+qui porte au sud pendant le flux.</p>
+
+<p>Au baissant, le noyé prendra-t-il le chemin du détroit, on celui
+qui longe la côte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Océan?</p>
+
+<p>Cela importe peu à Gaspard.</p>
+
+<p>Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'échouer
+dans les environs de Kécarpoui ou sur les rivages de la grande
+île, ce cadavre ne pourra raconter à personne le drame de la nuit
+précédente, ni empêcher Gaspard Labarou d'épouser Suzanne Noël.</p>
+
+<p>Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide,
+après son inspection du golfe.</p>
+
+<p>Restait la chaloupe à mettre en état d'affronter l'examen des
+gens soupçonneux.</p>
+
+<p>Ce n'était qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.</p>
+
+<p>Que fallait-il établir, en effet, pour appuyer la narration qu'il
+avait arrangée dans sa tête?</p>
+
+<p>Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'îlot, la chaloupe,
+soulevée par une lame, était retombée sur une pointe de roc et
+s'était défoncée.</p>
+
+<p>Le grappin étant levé, on avait dû partir comme cela, entraîné
+par la tourmente.</p>
+
+<p>Alors commença une lutte épouvantable contre les éléments en
+furie....</p>
+
+<p>Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la
+perte des rames et de tout espar pouvant servir à diriger l'embarcation!</p>
+
+<p>Qui pourrait le dire?</p>
+
+<p>Peut-être dix minutes!.... Peut-être une heure!</p>
+
+<p>Devenue le jouet des flots, mais chassée tout de même vers la côte
+par une saute de vent, la chaloupe se défendit comme elle put jusqu'au-dessus
+des rochers formant le bras occidental de la baie, dans
+les marées ordinaires.</p>
+
+<p>Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les
+deux naufragés, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.</p>
+
+<p>Quelle gigue échevelée de montagnes d'eau heurtées! quels sifflements
+sinistres de la tempête à son paroxysme! que d'obscurité partout!...</p>
+
+<p>A demi submergée, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet
+enfer liquide, épave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....</p>
+
+<p>Glacés d'horreur et de froid, les deux naufragés, cramponnés aux
+bancs, se tenaient à chaque extrémité de la petite embarcation.</p>
+
+<p>On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce
+charivari!</p>
+
+<p>A un moment donné, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de
+la côte.</p>
+
+<p>Il cria à son cousin:</p>
+
+<p>&mdash;Terre! terre! nous sommes sauvés!</p>
+
+<p>Mais aucune voix ne lui répondit.</p>
+
+<p>Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur
+qu'Arthur avait disparu, emporté sans doute par une lame, ou tombé
+par-dessus bord, Dieu sait quand!....</p>
+
+<p>Alors, pris de désespoir, il voulut périr lui, aussi. Mais au moment
+de mettre à exécution ce projet conçu en une minute d'affolement,
+il sentit que la chaloupe, après avoir été soulevée une dernière
+fois par un bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....</p>
+
+<p>Perdant pied, il fut lancé au dehors, sans même avoir eu le
+temps de faire un geste.</p>
+
+<p>Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance
+et s'était trouvé sur le sable du rivage, à plus d'un mille de la baie.</p>
+
+<p>Ce récit fantaisiste, arrangé et classé dans la tête froide de
+Gaspard, il n'y avait plus qu'à retirer du flanc de la chaloupe la
+pointe de roc qui s'y était encastrée solidement.</p>
+
+<p>Gaspard dut s'y prendre à deux fois et se servir d'un levier; car
+telle avait été la force de projection qui avait jeté l'embarcation sur
+ce rocher pointu, que l'ouverture, une fois dégagée, semblait faite à
+l'emporte-pièce.</p>
+
+<p>Par un hasard <i>providentiel</i>&mdash;on verra plus tard pourquoi ce
+mot est souligné,&mdash;la chaloupe qui avait servi le plan infernal du
+meurtrier était venue s'éventrer sur une pointe de granit ferrugineux
+très dur, qui avait traversé le bois en laissant un trou net, de la même
+forme que sa surface anguleuse, y dessinant même les arrêtes de ses
+angles pyramidaux.</p>
+
+<p>Gaspard, qui avait <i>de l'oeil</i>,&mdash;comme disent les Italiens,&mdash;vit
+cela tout de suite.</p>
+
+<p>S'emparant d'un caillou posant, trouvé dans le voisinage, il s'escrima
+si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau
+du rocher.</p>
+
+<p>Puis, après avoir jeté, suivant son habitude, un regard soupçonneux
+de tous côtés, il alla cacher le tronçon cassé au plus épais des
+fourrés, au pied même de la falaise.</p>
+
+<p>Cela fait, le prudent <i>naufrageur</i>, tête et pieds nus, la chemise
+en lambeaux, le crâne entouré d'un bandage sanglant, prit tranquillement
+la direction de la baie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>UNE TROUVAILLE DE WAPWI.&mdash;A LA RESCOUSSE</h3>
+
+<p>Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de
+feuillage bordant la grève et des yeux brillants suivent le <i>naufragé</i>,
+à mesure qu'il disparaît d'une pointe à l'autre.</p>
+
+<p>C'est Wapwi.</p>
+
+<p>Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est
+qu'un naufrageur.</p>
+
+<p>Mais.... qu'a donc l'enfant?</p>
+
+<p>Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées....</p>
+
+<p>Il se tient à peine sur ses jambes....</p>
+
+<p>Ce qu'il a?</p>
+
+<p>Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette
+mer si terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.</p>
+
+<p>C'est un ressuscité....</p>
+
+<p>Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait
+que nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres,
+au bord de la mer.</p>
+
+<p>On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses
+compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission
+de découvrir les coupables,&mdash;ou plutôt le coupable....</p>
+
+<p>Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une
+seule et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts
+le tronc de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père»
+Arthur.</p>
+
+<p>Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses
+soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des
+preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.</p>
+
+<p>Donc, il n'avait pas parlé,&mdash;si ce n'est à Mimie et à Suzanne,
+auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages,
+n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là
+enveloppée de mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai
+la main sur le coupable!....</p>
+
+<p>Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé.</p>
+
+<p>La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une
+catastrophe si terrible,&mdash;le drame de l'îlot,&mdash;Wapwi, muni de quelques
+provisions de bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un
+bon gourdin, quitta furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea
+vers le fond de la baie.</p>
+
+<p>Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des
+traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.</p>
+
+<p>On avait improvisé ce bac primitif, depuis <i>l'accident</i>.</p>
+
+<p>Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit
+devant lui, se réservant d'observer le contour de la pointe, à son
+retour, si la chose était nécessaire.</p>
+
+<p>Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de
+la baie avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la
+passerelle ne s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée
+bien plus loin.</p>
+
+<p>Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à
+une quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien
+connu de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant.</p>
+
+<p>Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils
+avaient dû gagner le golfe ou le détroit.</p>
+
+<p>Inutile alors de se morfondre à les chercher.</p>
+
+<p>Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en
+butte à quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait
+pas à la culpabilité de son cousin.</p>
+
+<p>C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher,
+d'une main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme.</p>
+
+<p>Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les
+coups.</p>
+
+<p>Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant,
+et voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant
+comme un renard en quête de son déjeuner.</p>
+
+<p>C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas,
+allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant
+midi.</p>
+
+<p>Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure,
+pour se reposer.</p>
+
+<p>Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner
+sa soupente, avant la marée haute.</p>
+
+<p>L'événement justifia ses prévisions.</p>
+
+<p>Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki
+s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe
+suspecte.</p>
+
+<p>Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne
+le croirait en l'observant de la baie.</p>
+
+<p>Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins
+d'assez belle venue lui font un agréable vêtement.</p>
+
+<p>Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de
+cette étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un
+près de l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.</p>
+
+<p>C'étaient les deux bouts de la <i>passerelle....</i></p>
+
+<p>Et ces bouts étaient sciés nettement, avec une scie en bon ordre,
+une scie appartenant à des blancs!</p>
+
+<p>Hourra!....</p>
+
+<p>Wapwi lança en l'air son chapeau de paille et, malgré sa fatigue,
+esquissa des pas de danse tout à fait.... inédits.</p>
+
+<p>Gaspard avilit fait le coup!</p>
+
+<p>Gaspard avait voulu noyer son cousin!!</p>
+
+<p>Voilà ce que disaient ces deux tronçons de sapin, à moitié ensablés,
+sur une grève déserte!</p>
+
+<p>S'il l'eût pu, Wapwi aurait volontiers traîné derrière lui ces
+<i>pièces justificatives</i>; mais il se consola d'être obligé de les laisser
+pourrir là, en pensant avec raison qu'aucune marée, si forte fût-elle,
+ne les dépêtrerait des couches de sable qui en enterraient les
+rameaux.</p>
+
+<p>L'essentiel, pour le moment, était de savoir que ce qui fut la
+passerelle, existait encore et que le trait de scie révélateur se voyait
+parfaitement.</p>
+
+<p>Si la chose devenait nécessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:</p>
+
+<p>«La passerelle a été sciée, et non cassée!....&mdash;Par qui?....&mdash;Par
+quelqu'un ayant intérêt à ce qu'Arthur disparût.... Or, les sauvages
+n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le
+coupable autour de vous....»</p>
+
+<p>Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspard d'une pièce importante,
+Wapwi songea à sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguée
+et terriblement affamée.</p>
+
+<p>Le sac aux provisions eut bientôt raison de la faim, et un bon
+somme à l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles
+épuisés.</p>
+
+<p>Un quart-d'heure ne s'était pas écoulé que le petit sauvage, repu
+et content, dormait comme une souche.</p>
+
+<p>Quant il s'éveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le
+soleil avait disparu derrière la côte, très élevée partout dans cette
+région, et que la nuit approchait.</p>
+
+<p>En même temps, une forte brise semblait courir dans les sapins,
+là-haut, sur la croupe de l'immense falaise.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! se dit-il, je voudrais bien être rendu chez le papa
+Labarou!.... Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac
+Mais le suis inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse
+sur l'îlot... Pourvu qu'on se soit aperçu qu'il va venter fort, fort!</p>
+
+<p>Et Wapwi, aiguillonné par un pressentiment insurmontable se
+prit à courir de toutes ses forces vers la baie.</p>
+
+<p>Mais, si agile qu'il fût, il lui fallait bien modérer son allure, de
+temps à autre, pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>Quand il déboucha sur la grève de la baie, après avoir traversé
+directement la pointe orientale, il était bien près de minuit, s'il
+ne passait pas cette heure.</p>
+
+<p>La brise fraîchissait, mais on la sentait moins de ce côté de la
+pointe.</p>
+
+<p>Toutefois, de sourdes rumeurs, s'élevant de partout, ne laissaient
+aucun doute sur ce qui se préparait là-bas, sur le fleuve..</p>
+
+<p>C'était la tempête.</p>
+
+<p>Et petit père Arthur qui est sur l'îlot, avec <i>l'autre</i>, tout seul! se
+prit à penser Wapwi, pâle d'effroi.</p>
+
+<p>Il se trouvait alors à quelques arpents du chalet des Noël.</p>
+
+<p>Tout semblait y dormir.</p>
+
+<p>Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, ne sachant même pas
+ce qu'il voulait....</p>
+
+<p>Soudain,&mdash;ô bonheur!&mdash;la porte du chalet s'ouvre et une forme
+blanche apparaît dans l'encadrement.</p>
+
+<p>&mdash;Le fantôme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Wapwi, petite mère!.... N'aie pas peur!</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie.
+Tu vois ce temps?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... Gros, gros vent!</p>
+
+<p>&mdash;Une tempête, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ça souffle fort, fort.... et ça sera pire, tantôt.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as donc, petite mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute-moi, petit... Ton maître est là, sur l'îlot du
+large, seul, seul... avec Gaspard, tu entends!....</p>
+
+<p>&mdash;Méchant homme, l'oncle Gaspard! mâchonne le petit sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble....
+Et mes frères qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!....
+Qui ira à son secours!</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi, petite mère!</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras capable?....</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi nage comme un poisson.</p>
+
+<p>&mdash;Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.</p>
+
+<p>&mdash;Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.</p>
+
+<p>&mdash;Le canot ne résisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la
+rive, en bas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça qu'il faut. J'y cours.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire
+seul!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le vent qui va m'y mener. Dépêchons!</p>
+
+<p>Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire de rames dans un
+hangar voisin et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna
+eu cercle, à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en péril, ils comprendront
+qu'on le sait ici.</p>
+
+<p>On courut au chaland.</p>
+
+<p>Hélas! il avait été tiré très haut, sur la rive, et il ne flotterait
+certainement pas avant une heure, pour le moins.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?</p>
+
+<p>Impossible à la frêle Suzanne et à l'enfant d'entreprendre de
+mouvoir cette grosse embarcation, servant à débarquer ou embarquer
+les tonneaux de poisson....</p>
+
+<p>Wapwi eut une idée.</p>
+
+<p>&mdash;Des rouleaux! fit-il.</p>
+
+<p>Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.</p>
+
+<p>On trouva aisément quelques bûches rondes, que l'on transporta
+rivage.</p>
+
+<p>Les deux rames ayant été étendues parallèlement sous le fond
+plat du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin
+que possible; puis on disposa les autres à quelque distance en avant.</p>
+
+<p>De cette façon, on réussit, sans trop de peine, à mettre l'embarcation
+à flot.</p>
+
+<p>Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant à Suzanne,
+partagée entre le désir de sauver son fiancé et l'horreur qu'elle ressentait
+en face de cette mer en furie:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi aller seul, petite mère!.... Le vent porte sur
+l'îlot et je n'ai qu'à conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter
+lu danger, vois-tu!....</p>
+
+<p>Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne put que dire:</p>
+
+<p>&mdash;Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!</p>
+
+<p>Le chaland quitta la rive et disparut bientôt, entraîné par la
+tempête, qui faisait rage.</p>
+
+<p>En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'îlot,&mdash;ou plutôt
+de ce qui pouvait rester de l'îlot,&mdash;car la mer était presque haute.</p>
+
+<p>Debout à l'arrière du chaland, une rame à la main pour la guider,
+Wapwi plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitié
+ombre, moitié poussière d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.</p>
+
+<p>Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressée sur les flots.</p>
+
+<p>Donnant aussitôt un coup de rame pour y diriger l'embarcation,
+il regarda encore.</p>
+
+<p>La forme sombre y était toujours, mais les flots la couvraient
+presque en entier, par moments....</p>
+
+<p>Une voix lamentable sembla même arriver jusqu'à ses oreilles
+appelant au secours.</p>
+
+<p>Alors Wapwi cria de toutes ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;Voici Wapwi!.... Tiens bon là!....</p>
+
+<p>Mais, hélas! c'est tout ce qu'il peut dire....</p>
+
+<p>Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames
+furieuses s'emparèrent de son pauvre petit corps pour le rouler
+comme une épave jusqu'à plus d'un mille de distance, où elles le
+laissèrent sur le rivage, à moitié mort et tenant toujours sa rame dans
+ses mains crispées.</p>
+
+<p>Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traîna vers la côte,
+sous le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.</p>
+
+<p>Nous avons vu quelle surprise l'attendait à son réveil.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>OU EST L'AUTRE?</h3>
+
+<p>La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral
+de la baie,&mdash;côté des Labarou,&mdash;fut la goélette de ces derniers foc
+hissé et misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large.</p>
+
+<p>Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes
+gens; et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait
+pu résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>Gaspard eut un instant l'idée de le héler.</p>
+
+<p>Mais c'eût été peine perdue.</p>
+
+<p>La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb,
+bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable.
+C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se
+montrer la tête au-dessus des vagues....</p>
+
+<p>En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation,
+il vit la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer
+bordée sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie.</p>
+
+<p>Le moment psychologique était arrivé....</p>
+
+<p>Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison....</p>
+
+<p>Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient
+du regard les mouvements de la goélette.</p>
+
+<p>Tout à coup l'une d'elle,&mdash;la mère,&mdash;poussa une exclamation;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mère.... Nous allons savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est seul!.... Où est Arthur?</p>
+
+<p>&mdash;En arrière, probablement...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer.</p>
+
+<p>Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.</p>
+
+<p>Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure
+couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net.</p>
+
+<p>Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu?</p>
+
+<p>Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un
+regard où il y avait de l'hébétement et continua d'avancer.</p>
+
+<p>La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant
+questionner.</p>
+
+<p>Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une
+petite syncope....</p>
+
+<p>Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir
+ses yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent....</p>
+
+<p>Il s'affaissa.</p>
+
+<p>Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez
+prompts pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner
+contre le soi.</p>
+
+<p>Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement
+pansée, se reprit à saigner comme de plus belle.</p>
+
+<p>Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine,
+inspirant la plus profonde pitié.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+
+<p>Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent,
+pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère,
+pour prodiguer leurs soins au blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée
+que son neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?....
+Va-t-il nous tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens.
+Ah! que j'ai hâte qu'il parle!</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme,
+où est mon fils?.... ou est Arthur?</p>
+
+<p>Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des
+yeux égarés....</p>
+
+<p>La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras
+inerte, serrant la main molle....</p>
+
+<p>&mdash;Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?</p>
+
+<p>De son côté, Mimie,&mdash;la soeur,&mdash;dardait sur lui ses prunelles
+électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme.</p>
+
+<p>Le blessé se demandait: «Que faire?.... Que dire?....»</p>
+
+<p>La fièvre le gagnait....</p>
+
+<p>Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....</p>
+
+<p>Et, pour le coup, si ça allait être sérieux!</p>
+
+<p>Adieu la frime!</p>
+
+<p>Gaspard, par un effort suprême, se dressa sur les genoux et, désignant
+la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;Là</p>
+
+<p>Puis il retomba, cette fois dompté pour tout de bon par la surexcitation
+cérébrale.</p>
+
+<p>Alors, ce fut bien pis....</p>
+
+<p>Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette
+syncope au moment de parler?....</p>
+
+<p>Mais la goélette abordait....</p>
+
+<p>On allait savoir....</p>
+
+<p>Sainte Vierge, comme Jean Labarou était lent, ce matin là!</p>
+
+<p>Enfin l'ancré est tombée, les voiles abaissées....</p>
+
+<p>Voici la chaloupe qui quitte le bord.</p>
+
+<p>Le père est seul....</p>
+
+<p>Et le fils,&mdash;le fils unique, parti la veille, plein de vie, de santé,
+d'espoir,&mdash;qu'en a donc fait la tempête?....</p>
+
+<p>Moment d'angoisse suprême!</p>
+
+<p>On n'ose abandonner le blessé, pour courir au-devant du vieux
+pêcheur....</p>
+
+<p>On attend, le coeur serré.</p>
+
+<p>A la fin, la mère n'y tient plus....</p>
+
+<p>Elle se précipite à la rencontre de son mari, qui la reçoit dans
+ses bras, tout en répondant par un hochement de tête désespéré à
+l'interrogation muette de ses yeux.</p>
+
+<p>Mimie, elle aussi, est accourue.</p>
+
+<p>Mais, voyant sa mère inanimée, son père sombre et pale, elle se
+laisse glisser sur ses genoux, lève les yeux aux ciel et sanglote
+convulsivement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! gémit-elle.... Arthur est noyé!</p>
+
+<p>&mdash;Noyé! noyé!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle
+tempête!.... Hourra! crie une voix étrange.</p>
+
+<p>On se retourne.</p>
+
+<p>C'est Gaspard.</p>
+
+<p>La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcené,
+il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des éléments
+imaginaires....</p>
+
+<p>Une congestion de cerveau vient-elle de se déclarer?</p>
+
+<p>Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....</p>
+
+<p>Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-être jeter un
+peu de lumière au sein de ces ténèbres.</p>
+
+<p>C'est le petit sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Wapwi, viens vite! s'écrie Mimie, la première.... As-tu
+des nouvelles?.... Ou est ton maître?</p>
+
+<p>Avant de répondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se débat
+on proie à une crise terrible.</p>
+
+<p>Un demi-sourire erre sur les lèvres de l'enfant.&mdash;On dirait un
+rictus de jeune tigre.</p>
+
+<p>Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en
+voyant la mère Hélène presque inanimée dans les bras de son mari.</p>
+
+<p>D'un geste câlin, il prend la main de la pauvre femme et la pose
+sur son front.</p>
+
+<p>Cela voulait dire: «Pauvre grand-mère, Wapwi a bien du chagrin
+de te voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore
+digne de ta bénédiction.... Ne désespère pas!»</p>
+
+<p>Puis, regardant Jean Labarou, il dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Jean, un peu soulagé.&mdash;Mais pourquoi pas tout de
+suite!</p>
+
+<p>L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie
+au délira et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Trop de monde!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit Jean.</p>
+
+<p>Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?</p>
+
+<p>Un incident vint fort à propos tirer tout le monde d'embarras.</p>
+
+<p>Comme on se regardait, d'un air très ennuyé, une petite embarcation,
+venant de l'est, abordait à quelques perches du groupe
+formé autour des deux malades.</p>
+
+<p>Thomas Noël en descendit.</p>
+
+<p>Dandinant son grand corps maigre, il s'avança aussitôt, la casquette
+à la main....</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette
+nuit, je venais savoir.... c'est-à-dire m'informer si tout le monde se
+porte bien et....</p>
+
+<p>Puis, apercevant la mère Hélène, couchée sur le bras de Jean, et
+gaspard gesticulant, adossé à un monticule de la rive:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! fit-il avec une certaine émotion, qu'est-ce que
+j'aperçois là?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame,
+comme qui dirait en syncope!</p>
+
+<p>&mdash;Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est
+arrivé.... Les deux enfants ont passé la nuit sur l'îlot, à guetter les
+canarda.... Ce matin, il n'en est revenu qu'un,&mdash;et voyez dans quel
+état!.... Maintenant, où est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!....
+Voilà ce qui a mis ma pauvre femme en l'état où vous la
+voyez et ce qui nous inquiète par-dessus tout....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends et je vous plains beaucoup, répondit Thomas
+Noël, d'un ton pénétré. Mais il ne faut pas désespérer avant le
+temps.... Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est à croire que
+son cousin a dû, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-être
+plus malmené et sur quelque rivage éloigné.... Faudrait voir!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, père, appuya Mimie, se raccrochant &amp; cette supposition
+fort plausible.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon
+Dieu, s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas dû abandonner
+l'autre. Il sera toujours assez tôt pour pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que pleurer n'avance à rien, reprit philosophiquement
+Thomas. J'ai toujours entendu dire à défunt mon père que
+mieux vaut agir que gémir. Agissons donc.... D'abord, je vous
+offre mes services, c'est-à-dire ma barque et ma personne, pour faire
+une exploration minutieuse de la côte, à l'ouest de la baie.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mêmes
+ce blessé, qui vous embarrassera beaucoup, ayant déjà sur les
+bras une malade bien précieuse....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous consentiriez?....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien
+cela, après les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi,
+bien des fois, comme pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Faites à votre guise, voisin, puisque vous êtes assez obligeant
+pour accepter cette charge.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noël,
+qui est un peu médecin, tirera bientôt ce brave garçon d'affaire.,.
+Donc, c'est dit, et comptez sur nous pour une expédition à la recherche
+d'Arthur, dès tout à l'heure, au montant,&mdash;si toutefois nous avons pu
+tirer quelque indication du malade.</p>
+
+<p>Cela dit, Thomas prit sans cérémonie Gaspard dans ses bras et
+réussit à l'embarquer, sans trop de résistance.</p>
+
+<p>Puis il s'éloigna de la rive, en serrant d'assez près le fond de la
+baie, à cause de la houle et du vent.</p>
+
+<p>Les Labarou, de leur côté, reprirent le chemin de leur habitation,
+Jean portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait
+frappée de catalepsie.</p>
+
+<p>Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant
+avec animation.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>OU LE «POLICIER» WAPWI PROUVE QU'IL A «DU NEZ»</h3>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la
+jeune fille, la figure angoissée, mais les yeux brillant d'une lueur
+d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crié,.,.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir
+et la mer devait mener un dur tapage!....</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu a donné aux sauvages des yeux de chat et des
+oreilles de lièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Puisses-tu ne pas t'être trompé!... Mais, en admettant que
+c'était réellement mon pauvre frère qui se tenait cramponné au dernier
+piton de l'îlot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement
+dirigé sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand
+Manitou des blancs seul pourrait le dire!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pu voir?....</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il était
+bien fatigué, et une grosse vague l'a emporté.... Elle est méchante
+la mer!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ouï, bien méchante! dit avec conviction la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tête
+de Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit
+dans sa chanson: «Il reviendra, ton petit père!»</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant! dit Mimie, très émue et entourant de son bras le
+cou du jeune Abénaki: c'est peut-être l'ange gardien de ton maître
+qui dit cela au tien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux
+là-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends
+Parler.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent à l'oreille
+des bons petits sauvages qui aiment bien leurs maîtres.</p>
+
+<p>Wapwi parut très heureux de savoir cela. Mais, après quelques
+secondes, une idée lui surgit, qui assombrit de nouveau son front.
+Regardant la jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches,
+il demanda en baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.... Pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, s'il en a un, cet ange-là doit être une fière canaille.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela!</p>
+
+<p>&mdash;Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif,
+c'est l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien
+s'en va.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y
+était pas, la nuit dernière!</p>
+
+<p>On arrivait à la maison, et la conversation s'arrêta là pour le
+moment.</p>
+
+<p>Mais, lorsque la mère Hélène fut bien installée dans son lit, avec
+des compresses froides sur la tête, le père Labarou fit signe aux deux
+enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conférence.</p>
+
+<p>D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer.</p>
+
+<p>Sans insister particulièrement, toutefois, il ne manqua pas de faire
+saisir à ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupçons trop bien
+justifiés lui avaient mis dans les mains.</p>
+
+<p>Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en éveil et
+observait Gaspard.</p>
+
+<p>Sans être un grand clerc en matière d'amour, le petit sauvage
+n'avait pu s'empêcher de remarquer comme les préférences de Suzanne
+pour Arthur avaient toujours assombri la figure de Gaspard.</p>
+
+<p>Quand il vit la passerelle se rompre tout à coup sous les pieds
+de son maître, Wapwi pensa immédiatement que le cousin y était pour
+quelque chose.</p>
+
+<p>Et la preuve, c'est que, la veille même, il l'avait retrouvée là-bas
+sur une pointe, cette passerelle, sciée très visiblement et non rompue.</p>
+
+<p>Et puis, autre chose!....</p>
+
+<p>Pourquoi Gaspard, après avoir vu la chaloupe qui l'avait ramené
+de l'îlot, seul, s'éventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme
+avait-il cassé et caché ce morceau de granit,&mdash;que Wapwi se proposait
+bien, du reste, d'aller retrouver tout à l'heure?</p>
+
+<p>Pourquoi?....</p>
+
+<p>Évidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation
+s'était défoncée sur l'îlot même, et qu'en pareille condition, il n'était
+pas étonnant qu'Arthur eût péri, lorsque lui-même, Gaspard, n'avait
+dû son salut qu'à une chance miraculeuse...</p>
+
+<p>Le père Labarou et sa fille écoutaient, atterrés et muets, cette
+narration, ou plutôt ce plaidoyer, digne d'un policier parisien.</p>
+
+<p>Tour à tour indignés de la fourberie monstrueuse de Gaspard et
+émerveillés de la sagacité de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que
+pour confirmer ses déductions ou le féliciter de son dévouement.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'il en vint à la partie de son récit où il parla de ce
+cri entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dressé sur les flots, le
+père Labarou s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit....
+Comment, au milieu du fracas de la tempête, lorsque les vagues déferlaient
+bruyamment et que le <i>nordêt</i> faisait rage, aurais-tu pu
+entendre une voix humaine,&mdash;étant toi-même du côté du vent?</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands....
+Wapwi voyait son maître et il l'a entendu, répéta l'enfant avec obstination.</p>
+
+<p>&mdash;Admettons que ce soit réellement le cas.... Comment peux-tu
+supposer que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver à son secours!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Wapwi a crié bien fort, comme un sifflet de navire à feu;
+puis, ploum! ploum! il a été renversé dans l'eau et ne s'est retrouvé
+que sur le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea
+oreilles!</p>
+
+<p>Jean Labarou courba la tête avec découragement, puis rentra
+auprès de sa femme, l'âme affaissée sous un poids mortel.</p>
+
+<p>Il se promit toutefois de repartir avec sa goélette, aussitôt que la
+malade serait hors de danger immédiat.</p>
+
+<p>En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noël, pour
+que les recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption.</p>
+
+<p>Mais il n'espérait plus!....</p>
+
+<p>Son fils était bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de
+lui, ce ne serait plus, hélas! qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Restés seuls, la jeune fille et le petit sauvage échangèrent un long regard, où brillait cette étincelle impérissable qui s'appelle
+l'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi, dit avec fermeté Euphémie Labarou, depuis ton récit,
+j'ai dans la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien
+doucement: Ton frère n'est pas mort!</p>
+
+<p>&mdash;La même chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien
+que c'est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je
+deviens ton associée pour punir le coupable,&mdash;s'il y a un coupable!&mdash;ou
+savoir ce qui est arrivé à mon frère,&mdash;si Dieu a voulu conserver
+ses jours!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Tope là, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons
+bien «petit maître».</p>
+
+<p>Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait.</p>
+
+<p>Le trajet se fit rapidement.</p>
+
+<p>Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensée un chaos
+de suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrévocablement
+arrêtées dans l'esprit du petit sauvage.</p>
+
+<p>Restauré par quelques aliments pris à la hâte, et stimulé par un
+petit verre d'eau-de-vie qu'on l'avait forcé d'avaler avant son départ,
+Wapwi sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son être,
+les doutes qui l'obsédaient depuis quelque temps, depuis le matin,
+surtout.</p>
+
+<p>Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la
+nuit dernière, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,&mdash;tout
+blessé qu'il était,&mdash;pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe
+qui avait éventré celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il était allé
+cacher si soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la
+côte, au milieu des fourrés les plus épais....</p>
+
+<p>Évidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on
+sache qu'il a fait naufrage à terre, et non sur l'îlot!</p>
+
+<p>Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses
+mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivée à la
+côte, en bon ordre?....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, c'était limpide.... Ne fallait-il pas montrer
+à tous les yeux que l'embarcation étant défoncée au moment du
+départ, les vagues, poussées par la tempête, avaient eu beau jeu pour
+la balayer et la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur
+par-dessus bord, tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait
+cramponné, jusqu'à ce qu'une dernière montagne liquide eût jeté sur
+le rivage l'épave et le naufragé?....</p>
+
+<p>Oui, c'était clair comme de l'eau de roche, ce calcul du misérable
+Gaspard; et voilà de toute évidence, quel avait été le raisonnement
+du naufrageur en dégageant son embarcation de cette pointe
+qui l'avait transpercée et immobilisée, et en soustrayant l'objet révélateur
+aux regards trop curieux.</p>
+
+<p>Ce point arrêté dans la tête de Wapwi, il ne restait plus qu'a
+retrouver le fragment de rocher.</p>
+
+<p>Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort
+d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus.</p>
+
+<p>La sagacité indienne se révélerait chez lui, et cette recherche ne
+serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage.</p>
+
+<p>Voilà ce que Wapwi disait à sa compagne de route, tout en la
+guidant rapidement sur la grève qui longe la haute falaise.</p>
+
+<p>Au détour d'une saillie de la côte, après une vingtaine de minutes
+de marche, on se trouva tout à coup en face du lieu de l'échouement.</p>
+
+<p>La chaloupe, remise sur sa quille, gisait éventrée au fond d'une
+petite anse de sable, limitée du côté ouest par une arête rocheuse qui
+s'avançait de quelques toises vers la mer.</p>
+
+<p>En quelques enjambées, les deux explorateurs y étaient.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, tante Mimie! prononça Wapwi avec la gravité d'un
+juge d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutôt ce découpage
+dans le bois comme s'il était fait par un outil tranchant....</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil,
+comme tu dis....</p>
+
+<p>&mdash;On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien
+dans l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idée que la première
+chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever
+dette planche pour en mettre une autre....</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou à
+cinq pointes restera gravée dans ma mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant où la chaloupe a
+frappé... Tiens, c'est là.... Regarde un peu ce cocher à fleur de
+sable.... Il est vieux, jaune et sale partout, excepté en un endroit,&mdash;tiens, vois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il y a là une cassure fraîche.... On dirait qu'on vient
+de briser la partie qui manque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je
+m'en charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'être venu
+au monde dans la peau d'un sauvage.</p>
+
+<p>Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la côte.</p>
+
+<p>Celui-ci commença par examiner soigneusement les pistes des
+pieds nus sur le sable.</p>
+
+<p>C'était un enchevêtrement, à n'y rien comprendre.</p>
+
+<p>Mais, de ce réseau de pistes, s'en détachaient deux dans la direction
+de la falaise: une y allant, l'autre en revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Suivons ces pistes, dit Wapwi à sa compagne.</p>
+
+<p>Mimie emboîta le pas de son petit protégé, et tous deux, l'un
+suivant l'autre, se dirigèrent vers la lisière de forêt bordant le rivage.</p>
+
+<p>Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arrêta, bien empêchée de
+savoir quel côté prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que
+Wapwi va redevenir Abénaki pour quelques minutes.</p>
+
+<p>Alors, le descendant des aborigènes du golfe, penché vers le sol,
+examina chaque brin d'herbe couché sous une pression quelconque,
+chaque menue branche, chaque rameau froissé ou déplacé....</p>
+
+<p>Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude.</p>
+
+<p>Arrivé à quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de
+jeune» sapins touffus.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dit-il à Mimie, je crois bien que la cache est ici....
+Tiens, vois: les pistes ne vont pas plus loin.</p>
+
+<p>Ce disant, il se mit à plat ventre et se coula sous les branches
+basses, à fleur de terre.</p>
+
+<p>Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'il reparut, tenant à la
+main une pointe de pierre, très aiguë et affectant la forme pyramidale.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en
+présentant la chose à Mimie.</p>
+
+<p>Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un
+instant, puis le remit à Wapwi, en disant d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Si cette pierre, dont la cassure est fraîche, s'adapte à la partie
+du pocher qui présente, lui aussi, une cassure fraîche, Gaspard Labarou
+cet un assassin, et je vengerai mon frère!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, petite tante. Allons voir ça.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long.</p>
+
+<p>La pointe de pierre, ajustée sur la cassure du rocher, s'adaptait
+parfaitement, faisant une saillie menaçante de plus de six pouces.</p>
+
+<p>&mdash;A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons
+pour la forme,&mdash;car ma conviction est faite,&mdash;que les angles des
+pointes correspondent aux angles de l'ouverture.</p>
+
+<p>Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans,
+dans le trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, après une
+couple d'essais.</p>
+
+<p>L'ouverture se trouva bouchée presque hermétiquement.</p>
+
+<p>Euphémie Labarou, très pâle et les yeux étincelants, brandit son
+poing fermé dans la direction de la baie et s'écria d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin!.... J'aimais un assassin!</p>
+
+<p>Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta
+sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère! mon pauvre frère, tu seras vengé!</p>
+
+<p>Wapwi, très surexcité, lui aussi, imita le geste menaçant de sa
+«petite tante».</p>
+
+<p>Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de
+la baie.</p>
+
+<p>Mais on n'alla pas loin.</p>
+
+<p>En doublant une sorte de cap assez élevé marquant l'extrémité
+orientale de l'arc décrit par la petite baie où ils venaient de faire
+leurs étranges découvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux
+une vision qui les arrêta net....</p>
+
+<p>A moins d'un demi-mille dans l'est, la goélette des Noël, toutes
+voiles hautes, tirait une bordée en droite ligne vers le lieu où avait
+atterri Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le disais bien, tante Mimie, s'écria le petit sauvage!....
+Les voilà qui viennent ici, nos deux compères!</p>
+
+<p>&mdash;Les deux jeunes Noël?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,&mdash;les deux inséparables.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Gaspard, il y a quelques heures à peine, semblait
+mourant!....</p>
+
+<p>Wapwi eut un rire silencieux, qui découvrit ses dents blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une
+simple coupure sur sa tête de fer, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>Mimie réfléchit pendant une seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa
+mine quand il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai là.</p>
+
+<p>Et Wapwi désignait la pointe cassée, qui ne l'avait pas quitté
+depuis qu'il en avait fait la trouvaille.</p>
+
+<p>On remonta vers la côte, grimpant sur le flanc du cap, et, en
+quelques minutes, nos deux policiers improvisés se trouvaient installés
+à l'abri des regards les plus soupçonneux, dans un endroit assez
+élevé pour dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et où leurs perquisitions
+les avaient amenés à une si étrange découverte.</p>
+
+<p>Il était temps....</p>
+
+<p>La goélette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre à quelques
+jets de pierre de la batture.</p>
+
+<p>Une chaloupe s'en détacha aussitôt.</p>
+
+<p>Thomas et Gaspard, qui avaient sauté dedans, ramèrent hâtivement
+vers le rivage.</p>
+
+<p>Ils semblaient très pressés.</p>
+
+<p>A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touché terre, que,
+jetant à bout de bras son ancrage, ils s'élancèrent vers la côte.</p>
+
+<p>En passant près de la chaloupe crevée, les deux compères y
+firent une première station, et Gaspard parut donner à Thomas de
+rapides explications, illustrées par des gestes très démonstratifs et
+l'examen minutieux du bordage où béait l'ouverture.</p>
+
+<p>De là, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la
+chaloupe était venue se crever.</p>
+
+<p>Après l'échange de quelques phrases et un examen de la fracture,
+que l'on sait, Gaspard courut vers la côte, disparut sous bois et se dirigea
+vers l'endroit où il avait jeté la partie du rocher manquant.</p>
+
+<p>Il voulait, sans l'ombre d'un doute, éblouir son copain, par l'étalage
+de précautions qu'il avait prises.</p>
+
+<p>Mais il revint bientôt, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien
+me souvenir d'avoir jeté là cette pointe ensorcelée....</p>
+
+<p>&mdash;Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et
+surtout, qui aurait été déterrer cette pierre au milieu de ce fouillis?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idées pareilles...
+Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce
+morceau de roc.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant,
+contre son habitude, avec une certaine volubilité, tandis que
+Thomas avait l'air de poser froidement une série d'objections.</p>
+
+<p>Finalement, on en arriva à s'entendre et se convaincre mutuellement,
+sans doute, car, tournant le dos à la côte, les nouveaux venus
+retournèrent à la chaloupe crevée.</p>
+
+<p>Ici encore se manifesta, l'extrême prudence de maître Thomas.</p>
+
+<p>Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irrégulière découpée par
+la pointe de rocher, l'examina des deux côtés, extérieur et intérieur,
+puis finalement acheva d'arracher le bordage entamé, jusqu'à mi-joint
+en le déclouant à coupa de pierre.</p>
+
+<p>Cela fait, les deux compères reprirent le chemin de leur embarcation
+et se rembarquèrent, non toutefois sans avoir jeté au fleuve le
+bout de planche suspect.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, la goélette, toutes voiles hautes s'éloignant
+de la côte, gagnait la haute mer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons plus rien à faire ici, dit à son compagnon Euphémie
+Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi
+car nous venons de démasquer, je le jurerais, deux bien grands misérables!....</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie;
+le temps d'aller repêcher le bout de planche que ces deux imprudents
+viennent de jeter à l'eau, après l'avoir enlevé à la chaloupe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une pièce à conviction
+qui pourra servir, peut-être,&mdash;on ne sait pas!....</p>
+
+<p>Wapwi donna à la goélette le temps de parcourir une distance
+suffisante pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans
+la direction où le courant de montant entraînait le fragment de bordage,
+il se lança résolument à l'eau.</p>
+
+<p>Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientôt recouvré le
+bout de planche flottant et regagné le rivage avec son butin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait trois on <i>pièces à conviction</i> dans l'affaire <i>Labarou vs
+Labarou</i>, dit Mimie, qui avait quelque lecture.</p>
+
+<p>Il ne faut rien négliger pour punir les méchants.... dit sentencieusement
+le petit Abénaki.</p>
+
+<p>Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout
+de bordage au pied de la côte, dans un endroit inaccessible pour tout
+autre qu'un adroit peau-rouge de son espèce, à lui.</p>
+
+<p>Après quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la
+maison.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>L'ILE MYSTÉRIEUSE</h3>
+
+<p>Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons
+à bord de la goélette des Noël.</p>
+
+<p>Toutes voiles hautes, les écoutes raidies, coulant bien à travers
+les ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la
+jolie brise qui incline sa mâture à bâbord.</p>
+
+<p>Le vent ayant, dans la matinée, sauté à l'ouest,&mdash;comme nous
+l'avons dit&mdash;c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent
+maintenant les deux compères, qui composent à eux seuls
+l'équipage.</p>
+
+<p>Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir
+sérieusement la mission dont il s'est chargé&mdash;c'est-à-dire de fouiller
+la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant
+ou mort?....</p>
+
+<p>Ah! non, par exemple!</p>
+
+<p>Dans l'esprit de maître Thomas, Arthur est bel et bien noyé,
+coulé, dévoré, peut-être....</p>
+
+<p>C'est une chose du passé.</p>
+
+<p>N'en parlons plus.</p>
+
+<p>Il a tout simplement eu l'adresse de faire coïncider une expédition,
+arrêtée dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec
+l'offre généreuse de partir à la recherche du malheureux fils de Jean
+Labarou, du fiancé de sa soeur Suzanne.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit: Thomas Noël est un homme positif.</p>
+
+<p>Pas méchant, par exemple&mdash;oh! non!&mdash;mais à condition toutefois
+que sa bonté ne vienne pas en conflit avec son intérêt. Auquel
+cas, il met tout bonnement au rancart cette placide vertu des gros
+naïfs, la bonté.</p>
+
+<p>Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqué de son <i>alter ego</i>
+Gaspard, court-il la mer?</p>
+
+<p>Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire:
+c'est pour «faire un coup», un bon coup.... d'argent!</p>
+
+<p>Voilà!</p>
+
+<p>Dans leurs longues pérégrinations du mois précédent, à travers le
+golfe, les deux compères ont fait la connaissance d'un certain industriel
+canadien, navigateur de son état, qui leur a promis une jolie
+prime s'ils voulaient l'aider à mener à bonne fin une expédition de
+contrebande, des îles françaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, à
+la ville canadienne de Québec.</p>
+
+<p>Leur rôle, à eux, sera des plus simples....</p>
+
+<p>Ils n'auront qu'à transporter le chargement.... <i>hérétique</i>, de
+Saint-Pierre à la côte canadienne, où ce chargement sera transbordé
+sur une goélette de Québec, attendant à un endroit convenu de la
+région du Labrador.</p>
+
+<p>Tout ira donc pour le mieux, à moins que le diable ou le Fisc,&mdash;ce
+qui est à peu près la même chose,&mdash;ne s'en mêle.</p>
+
+<p>Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant à
+leur rencontre <i>l'associé</i> attendu.</p>
+
+<p>Il a si fort venté de l'est, les jours précédents, que cette crainte
+n'est certainement pas chimérique.</p>
+
+<p>Mais, entre marins, on ne croit guère à ces pronostics des gens de
+terre, qui s'écrient a chaque rafale secouant les ais de leur habitation:
+«Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui voudrais être
+sur le fleuve, par une semblable <i>dépouille!</i>»</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas à une catastrophe que croient nos deux jeunes
+Français, mais bien plutôt à un retard subi par leur confrère de
+Québec.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'étonnerait pas, tout de même, que notre homme eût
+été empêché.... disait Thomas:&mdash;sa barque ne payait pas de mine!
+Quel sabot, nom d'un phoque!</p>
+
+<p>&mdash;Bonne goélette.... répliquait Gaspard d'un air mystérieux....
+Un peu avariée, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misérable que
+pour tromper les <i>gabelous</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, peut-être as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil:
+fine de l'avant, large de bau, évidée de l'arrière,&mdash;ça doit bien marcher....</p>
+
+<p>&mdash;Et bien résister à la mer, car la cale est profonde....</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que le lest ne lui manque ni à l'aller ni au retour.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour
+faire manger les amis d'en-bas!....</p>
+
+<p>&mdash;Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver
+les bonnes gens d'en haut!</p>
+
+<p>&mdash;Le joli négoce!</p>
+
+<p>&mdash;La belle existence!</p>
+
+<p>&mdash;J'en tâterais volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons à
+gogo,&mdash;car le moment approche où nous pourrons mettre à exécution
+nos projets.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! puisses-tu dire vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Cette saison est trop avancée pour que notre petite expédition
+actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destiné à nous faire la
+main. Mais.... que nous réussissions, et, l'année prochaine, ayant
+un solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noël et Gaspard Labarou
+en feront voir de belles aux <i>gabelous</i> de France et du Canada.</p>
+
+<p>&mdash;Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux être
+riche pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera, répondit le jeune Noël, d'un ton moitié figue, moitié
+raisin.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!</p>
+
+<p>Et Gaspard accentua d'un geste énergique cette phrase quelque
+peu prétentieuse.</p>
+
+<p>Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associé
+était homme à remplir l'engagement qu'il prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!....
+dit-il avec la gravité d'un père de famille bien posé.</p>
+
+<p>La nuit était venue, cependant,&mdash;une belle nuit, nom d'un
+phoque!&mdash;mais un peu trop éclairée par la lune à peine déclinante,
+au dire des deux amis.</p>
+
+<p>Bien qu'allant à contre-courant depuis quelque temps, la goélette
+avait pu continuer sa marche, après avoir viré de bord un certain
+nombre de fois et s'être insensiblement rapprochée de la côte, où la
+brise de terre, soufflant ferme, l'avait poussée assez rapidement vers
+sa destination mystérieuse.</p>
+
+<p>A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau s'accentuèrent.</p>
+
+<p>La brise de terre fraîchit, et toute conversation suivie devint
+impossible, chacun des deux marins ayant assez à faire de diriger la
+marche rapide de la goélette.</p>
+
+<p>On courut ainsi, serrant la côte d'assez près, jusqu'à la hauteur
+du <i>Petit-Mécatina</i>,&mdash;une île d'aspect sauvage, hérissée de rochers aux
+formes romantiques, où les rayons lunaires plaquaient des taches blafardes
+alternant avec les ombres projetées....</p>
+
+<p>Sur la droite, vers la côte nord, des îles nombreuses se dessinaient
+vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres
+ayant l'air de grands cachalots endormis....</p>
+
+<p>C'est du côté gauche, au large d'eux, par conséquent, qu'apparut
+pour la dernière fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente
+massive du <i>Petit-Mécatina</i>.</p>
+
+<p>Ils venaient de virer de bord, après une assez longue bordée vers
+la côte, lorsque, dans la pâle clarté lunaire, à un demi-mille environ
+en avant du beaupré de leur goélette, s'estompa sur le fond bleuâtre
+du firmament, de façon indécise d'abord, puis progressivement avec
+plus de netteté, une masse énorme, de forme irrégulière, mais très
+élevée partout, faisant un trou noir à l'horizon....</p>
+
+<p>C'était le <i>Petit-Mécatina</i>, le lieu de rendez-vous assigné par le
+capitaine canadien.</p>
+
+<p>Aussitôt, outre leurs feux de position réglementaires, les jeunes
+marins allumèrent un fanal bleu, attaché d'avance au milieu de leur
+mât de misaine.</p>
+
+<p>Puis ils se prirent à observer attentivement la côte abrupte qui
+défilait par leur travers de bâbord.</p>
+
+<p>Une dizaine de minutes s'écoulèrent...</p>
+
+<p>La goélette, ses voiles bordées à plat, serrant le vent, courait à
+l'ouest, se rapprochant toujours...</p>
+
+<p>A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'après son estimé, Thomas
+ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de
+ne pas s'approcher davantage de ces rochers menaçants....</p>
+
+<p>Il lofa....</p>
+
+<p>Les voiles battirent au vent....</p>
+
+<p>Mais au même instant, une grosse lueur brilla sur un point du
+rivage; puis une seconde; puis enfin une troisième,&mdash;à quelques pieds
+seulement les unes des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Largue l'ancre! commanda Thomas.</p>
+
+<p>Gaspard se précipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.</p>
+
+<p>Aussitôt l'ancré tomba à l'eau, suivie de sa chaîne, qui glissa
+bruyamment dans l'écubier.</p>
+
+<p>Puis les voiles furent, abaissées en un tour de main, et l'on attendit.</p>
+
+<p>Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une embarcation se
+détacha comme dans une féerie, du ces rochers géants et s'avança vers
+la goélette.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! qui vient là? s'enquit Thomas, pour la forme,&mdash;car il
+savait bien à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Marie-Jeanne!</i></p>
+
+<p>Puis la même voix reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Le Marsouin!</i> gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce
+mot.</p>
+
+<p>Il faut dira ici que la goélette des Noël avait jusqu'ici porté le
+nom très honnête de <i>Saint-Malo</i>,&mdash;en souvenir du pays natal,&mdash;mais
+que maître Thomas, lancé sur la piste d'aventures émouvantes, avait
+détrôné le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer
+le nom de l'amphibie guerroyeur cité plus haut.</p>
+
+<p>Il y eut une minute de silence.</p>
+
+<p>Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:</p>
+
+<p>&mdash;Rien qui cloche?.... On peut aborder?....</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez sans crainte, fut-il répondu; il n'y a ici que mon
+associé Gaspard Labarou et moi, Thomas Noël.</p>
+
+<p>La chaloupe, manoeuvrée habilement, aborda bientôt.</p>
+
+<p>Des deux hommes qui la montaient, l'un resta à bord, tandis que
+l'autre grimpa sur le banc du <i>Marsouin</i>, s'aidant des haubans de
+misaine, et sauta lestement sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il sans préambule, vous êtes gens de parole.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! fit Gaspard laconiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour cette fois, il y a quelque mérite à, l'être, après une
+pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact....
+Mais venons au fait.... Nous sommes pressés.... Notre marché
+tient-il toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Des Français n'ont qu'une parole! répondit le sentencieux
+Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Aux Iles! commanda Gaspard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, messieurs. Je vois que vous êtes des jeunes gens d'action
+et que je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure;
+juste le temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de
+nos faits. Venez.</p>
+
+<p>Sans plus d'explications, les deux Français descendirent dans la
+chaloupe du Canadien et, prenant place à l'arrière, laissèrent le capitaine
+et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire
+à terre.</p>
+
+<p>Où diable était donc la goélette de ces étrangers?...</p>
+
+<p>On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mât!</p>
+
+<p>Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies
+par les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'étonnaient
+pas outre mesure.</p>
+
+<p>Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpés de la rive,
+sans ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille
+à pic!</p>
+
+<p>Le capitaine, sans répondre, donna un dernier coup de rame;
+puis, se levant, il alla se mettre à l'avant de l'embarcation, tandis que
+son matelot venait placer son aviron à l'arrière, dans l'échancrure de
+la godille, et s'y escrimait de son mieux.</p>
+
+<p>On venait d'entrer dans un étroit couloir de roches très élevées,
+large tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut
+escarpement de cette singulière ile.</p>
+
+<p>Naturellement, par sa disposition même, ce bras de mer profondément
+encaissé ne pouvait être aperçu du large.</p>
+
+<p>On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs à peu près verticaux
+pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une
+couple de cents pieds....</p>
+
+<p>Puis la chaloupe s'arrêta net, l'étrave sur le gouvernail d'un
+vaisseau, ayant l'air enclavé dans cette mascarade de haute roches.</p>
+
+<p>&mdash;La <i>Marie-Jeanne</i>, messieurs! dit le capitaine canadien avec
+une certaine emphase.</p>
+
+<p>Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'écria Thomas,
+ne pouvant dissimuler son étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;On parcourrait le monde entier avant de déterrer un havre
+comme celui-ci! dit à son tour Gaspard, émerveillé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à la fois mon bassin de carénage et mon havre de refuge,
+quand on me serre de trop près.... répondit le capitaine de la
+<i>Marie-Jeanne</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, il y a des choses bien étonnantes dans ce golfe
+Saint-Laurent! s'écria de nouveau Thomas, avec des hochements de
+tête admiratifs.</p>
+
+<p>&mdash;Étonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant....
+Dites: sans pareilles!.... Voilà trente ans que je le parcours en tous
+sens, mon beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.</p>
+
+<p>Cependant, une courte échelle fut tendue de l'arrière, par un des
+matelots du bord, et les jeunes français, précédés du capitaine, y grimpèrent
+rapidement.</p>
+
+<p>La porte du capot d'arrière était ouverte, laissant monter de la
+cabine une lueur claire.</p>
+
+<p>On s'y engouffra, et une intéressante conférence se tint pendant
+près d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la <i>Marie-Jeanne</i>.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il?....</p>
+
+<p>Quelles furent les confidences échangées?</p>
+
+<p>Que fut-il convenu?....</p>
+
+<p>Mystère... pour le présent!</p>
+
+<p>Il nous est interdit,&mdash;auteur scrupuleux que nous sommes&mdash;de
+soulever, <i>dans ce premier volume</i>, même un coin du voile qui recouvre
+les faits et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.</p>
+
+<p>Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.</p>
+
+<p>Ce qu'il nous est permis de confier à nos lecteurs, dès maintenant,
+c'est qu'après un conciliabule qui dura près d'une heure, le capitaine
+canadien se rembarqua avec les deux Français et que le <i>Marsouin</i>,
+bien lesté de provisions et d'espèces sonnantes, cingla aussitôt
+vers les îles Miquelon.</p>
+
+<p>L'équipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord,
+continuèrent d'habiter le <i>Petit-Mécatina</i>, occupés à radouber leur
+goélette avariée et à faire une besogne bien autrement.... mystérieuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>CHASSÉ ET MAUDIT</h3>
+
+<p>Quand la goélette de Noël reparut dans la baie de Kécarpoui, au
+commencement du mois d'octobre, après une absence d'un peu plus de
+deux semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie.</p>
+
+<p>Depuis une dizaine de jours, on était entré dans cette longue période
+d'isolement qui, là-bas, ne se termine qu'à la réouverture de la
+navigation, en mai.</p>
+
+<p>Le missionnaire était bien venu, comme d'habitude, donner aux
+pêcheurs de ce lieu solitaire l'opportunité d'accomplir leurs devoirs
+religieux.... Mais, loin d'avoir à bénir l'union de deux jeunes gens
+pleins d'amour et d'espoir, il avait dû, hélas! prodiguer des consolations
+à une famille plongée dans une douleur mortelle, par la disparition
+d'un de ses membres, et présenter à une fiancée dont le coeur
+saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne
+d'épines de la résignation chrétienne....</p>
+
+<p>Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du différend qui
+existait entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine à faire
+disparaître les hésitations de madame Noël à propos de la mort sanglante
+de son mari.</p>
+
+<p>Une déclaration écrite du mourant, attestant la complète innocence
+de Jean Labarou et corroborant le récit circonstancié de celui-ci,
+ne contribua pas peu à ce résultat; et le missionnaire eut au
+moins la consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls
+établissements de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de
+pardon et d'oubli.</p>
+
+<p>Le retour de la <i>Saint-Malo</i>,&mdash;désormais le <i>Marsouin</i>, de par le
+caprice de maître Thomas,&mdash;raviva pourtant la plaie encore saignante
+de la disparition d'Arthur.</p>
+
+<p>Mais on ne put tout de même s'empêcher,&mdash;à l'est de la baie; du
+moins,&mdash;de reconnaître le dévouement des deux marins qui venaient
+de faire une si rude croisière à la recherche de leur malheureux ami.</p>
+
+<p>Toutefois,&mdash;en dépit de la meilleure volonté du monde,&mdash;la famille
+Labarou ne réussit pas à dissimuler l'horreur instinctive que lui
+inspirait Gaspard depuis la catastrophe.</p>
+
+<p>A peine arrivé dans la baie, ce modèle des fils adoptifs s'était
+empressé, naturellement, d'aller rendre compte à ses parents du résultat
+négatif de ses recherches.</p>
+
+<p>Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'étudier à fond le rôle qu'il allait
+jouer avant de risquer cette démarche décisive.</p>
+
+<p>Figure morne, fatiguée, triste; pâleur maladive; regard fatal,
+inconsolable; tel était son masque.</p>
+
+<p>Mais toute cette mise en scène ne put fondre la glace qui le
+séparait désormais de cette famille où il avait grandi, choyé à l'égal
+du fils de la maison.</p>
+
+<p>La mère Hélène, à sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui
+causer une rechute.</p>
+
+<p>Jean Labarou, lui, pâle comme un mort, laissa son neveu
+s'empêtrer dans le récit de ses exploits et de ses actes do dévouement
+fraternel.</p>
+
+<p>Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais
+avec un geste d'une terrible solennité:</p>
+
+<p>&mdash;Arthur est mort,&mdash;et je n'espère plus.... Que Dieu ait pitié
+du pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette
+fatalité épouvantable; si, par ta faute, une mère a été privée, sur ses
+vieux jours, d'un fils adoré; si ta cousine, par ton fait, se trouve
+seule au monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton
+second père, au déclin de ma vie, courbé par l'âge et l'incurable
+chagrin que je sens là (et le vieillard touchait son front ridé), je finis
+par succomber avant le terme assigné par la divine Providence; si
+cela est, eh! bien, je te maudis!</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle!.... voulut répliquer Gaspard, épouvanté.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-en!.... fut la seule réponse de Jean Labarou, montrant
+la porte, de son bras tendu.</p>
+
+<p>Et, comme le misérable, en passant le seuil, regardait sa tante,
+celle-ci lui dit, dans un sanglot:</p>
+
+<p>&mdash;Rends-moi mon fils!</p>
+
+<p>Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle
+une ombre de sympathie.</p>
+
+<p>Mais il regretta aussitôt ce mouvement....</p>
+
+<p>Blanche comme une cire, la tête haute, les prunelles fulgurantes,
+la jeune fille étendit vers lui sa main fine et nerveuse:</p>
+
+<p>&mdash;Caïn! dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, montrant elle aussi la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Va où la destinée t'appelle, fratricide!.... Mais, où que tu
+ailles, je serai sur ton chemin au jour de la rétribution!</p>
+
+<p>Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mère au front.</p>
+
+<p>Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard
+Labarou quitta la maison où s'était écoulée son adolescence, chancelant
+comme un homme ivre et sentant peser sur ses épaules le poids terrible
+de la malédiction paternelle....</p>
+
+<p>Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malédiction n'était que
+conditionnelle, il est vrai.</p>
+
+<p>Mais Gaspard, au fond de son âme, sentait bien que cette malédiction
+d'un père serait ratifiée dans le ciel; et, quoi qu'il en eût, en
+dépit de son scepticisme farouche, il en éprouvait une sensation de
+malaise allant jusqu'à la peur.</p>
+
+<p>Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de
+culpabilité, d'appeler sur la tête de son neveu la vengeance céleste!</p>
+
+<p>Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le misérable
+montra le poing à la maison, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et
+je te ferai voir bientôt de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu
+me maudis et ta fille m'appelle Caïn.... Mais prenez garde de regretter
+amèrement, un jour, la satisfaction de m'avoir mis à la
+porte!</p>
+
+<p>Ayant ainsi évacué un peu de sa bile, il reprit le chemin du
+Chalet, de l'autre côté de la baie.</p>
+
+<p>Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte:</p>
+
+<p>&mdash;Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers
+parents et leur virago de fille, <i>mon chien, est mort....</i></p>
+
+<p>«Plus rien à espérer de ce côté.</p>
+
+<p>«Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme.</p>
+
+<p>«Ce qu'il me reste à faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien
+les Noël, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne,
+en dépit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit à un
+mort, pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son
+entourage, prêt à fie dévouer pour son bonheur.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, dans ce siège en règle que je vais entreprendre,
+j'aurai un précieux auxiliaire: Thomas, qui m'est dévoué.</p>
+
+<p>«Quant à la mère, bien que, réconciliée avec l'oncle Jean, je
+parie qu'il lui reste, en dépit de tout, un vieux levain de rancune qui
+ne demanderait qu'à fermenter, si l'on s'y prenait habilement.</p>
+
+<p>«Reste le petit Louis,&mdash;qui n'est plus un enfant, malgré son qualificatif.</p>
+
+<p>«Celui-là, j'en ai peur, me donnera du fil à retordre.</p>
+
+<p>«Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un côté ou de
+l'autre, et je le soupçonne d'avoir un fort béguin pour ma belle et
+tyrannique cousine, Euphémie.</p>
+
+<p>«Qu'il me succède dans le coeur de la <i>fille à mon oncle</i>,&mdash;je ne
+demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec
+elle pour me jouer quelque mauvais tour,&mdash;car ça ne serait pas bien
+du tout de la part d'un beau-frère!....</p>
+
+<p>«Au reste, nous veillerons, Thomas et moi.</p>
+
+<p>«Thomas Noël!.... En voilà un véritable ami, par exemple, qui
+n'a pas peur de mettre les mains à la pâte, lorsqu'il s'agit de tirer un
+copain du pétrin!....</p>
+
+<p>«Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!»</p>
+
+<p>S'étant ainsi mis dans un état de feinte excitation pour chasser
+de son esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,&mdash;à
+l'instar des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent
+seuls dans Te voisinage d'un cimetière,&mdash;maître Gaspard hâtait sa
+marche vers le chalet de la famille Noël, sa nouvelle résidence.</p>
+
+<p>A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation
+singulière.</p>
+
+<p>De sombre et dure, qui était son caractère habituel, elle devenait
+insensiblement mélancolique et.... touchante.</p>
+
+<p>Ce gaillard là, orné de toutes les passions qui rendent un homme
+redoutable au sein des sociétés organisées, était devenu un véritable
+comédien tout seul, sans études, en pleine solitude du Labrador.</p>
+
+<p>Il était absolument maître de ses sens, et il avait la tête froide
+d'un chef de bandits.</p>
+
+<p>A peine entré dans le chalet, où la famille Noël se trouvait réunie
+pour dîner il se laissa choir sur une chaise, la tête basse, les bras
+ballants.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! il paraît qu'on t'a mal reçu, chez l'oncle Jean.... fit
+remarquer Thomas, d'un ton goguenard.</p>
+
+<p>Gaspard ne répondit qu'en baissant davantage la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce possible? dit madame Noël, prompte à s'apitoyer.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a, chassé, madame! murmura Gaspard, d'une voix sépulcrale.</p>
+
+<p>&mdash;Chassé?.... B'écria la bonne dame, en joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme.</p>
+
+<p>Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levées.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant!.... Mais c'est insensé! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous m'en voyez atterré et malade.... Mais qu'y
+puis-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je parlerai à ces bonnes gens.... Il est impossible que
+cette famille, qui vous a élevé et où vous avez grandi comme un fils
+vous garde rancune pour un accident où vous avez vous-même failli
+perdre la vie....</p>
+
+<p>&mdash;Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire,
+attendez, pour une telle démarche, que le temps ait un peu amorti la
+force du coup et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative
+de rapprochement, d'ici à quelques jours, ne ferait qu'envenimer
+nos relations.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus
+calmes, nous n'aurons pas de peine à leur faire comprendre qu'ils ont
+manqué, non seulement de charité chrétienne, mais encore et surtout
+de justice. En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille
+et vous partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'ai déjà eu deux mères,&mdash;et une larme de crocodile
+tomba sur la joue de Gaspard; vous serez la troisième.</p>
+
+<p>Et l'habile comédien salua profondément madame Noël.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.... Allons, mes enfants, à table!</p>
+
+<p>Le repas fut pris au milieu d'un silence presque général</p>
+
+<p>La mère, en dépit de ses efforts, semblait préoccupée.</p>
+
+<p>Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rêveur d'un
+amoureux dont le coeur est pris sérieusement.</p>
+
+<p>Suzanne, elle, n'avait consenti à se mettre à table que sur les
+instances de sa mère, qui n'aimait pas à la voir passer ses jours seule
+dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le
+glaive dans la blessure de son coeur.</p>
+
+<p>Elle ne mangeait guère, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui
+lui avait enlevé son fiancé. Un cercle de bistre entourait sea yeux,
+qui semblaient agrandis et où brillaient parfois des rayons ophéliens.</p>
+
+<p>Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser à un jeune
+arbre frappé de la foudre en pleine sève.</p>
+
+<p>Qu'allait-il arriver?....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+
+<p>L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sève vigoureuse de la
+jeunesse, un instant arrêtée dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions
+vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaissés et mollissants?...</p>
+
+
+<p>Voilà ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille à
+la démarche languissante, au regard atone.</p>
+
+<p>C'est que le coup dont elle souffrait avait été aussi rude qu'inattendu....</p>
+
+<p>Songez donc!</p>
+
+<p>Lorsque quelques heures à peine la séparaient du moment où elle
+allait être unie à l'élu de son coeur, la plus terrible des catastrophes
+était venue anéantir cet espoir, briser ce rêve!....</p>
+
+<p>Et cela, du jour au lendemain, en pleine fièvre de préparatifs matrimoniaux,...
+comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!</p>
+
+<p>Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis la sinistre disparition
+de son fiancé, et c'est à peine si la pauvre Suzanne parvenait A
+réaliser sa situation de veuve avant d'avoir été mariée.</p>
+
+<p>Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait
+une sympathie émue,&mdash;Louis surtout, qui adorait sa soeur.</p>
+
+<p>Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traversé la baie
+pour aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur
+les condoléances de la fiancée, trop faible encore pour s'y rendre elle-même!</p>
+
+<p>Bref, Suzanne avait été très malade et pouvait être considérée,
+après deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une
+convalescente à sa première sortie.</p>
+
+<p>On s'abstenait donc, en sa présence, de toute allusion au drame
+de l'Îlot, et le mot d'ordre était de n'avoir pas l'air d'être sous le coup
+d'une dea plus fortes émotions qu'eût encore éprouvée la petite
+colonie.</p>
+
+<p>La conversation, toutefois, ne pouvait être bien animée; et, aussitôt
+le repas terminé, chacun se retirait pour vaquer à ses occupations.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi pendant quelques semaines....</p>
+
+<p>Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine,
+en y étendant sa patine grisâtre, amena une détente dans les esprits,
+une sorte d'apaisement dans les coeurs....</p>
+
+<p>Et c'est dans ces conditions de tranquillité morale relative que la
+petite colonie de Kécarpoui entra dans cette période d'isolement,
+absolu, ressemblant un peu à un emprisonnement au milieu des
+glaces polaires, et qui s'appelle: <i>Un hiver au Labrador....</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>SUR UN GLAÇON FLOTTANT</h3>
+
+<p>Dès les premiers jours de novembre, la neige commença à
+tomber,&mdash;une neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphère
+embrumée par le sempiternel <i>nordêt</i>, chargé de vapeurs d'eau
+refroidies.</p>
+
+<p>On remonta les goélettes jusqu'au fond de la baie, où elles furent
+dégréées et mises en hivernement définitif.</p>
+
+<p>Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de
+pêche, les agréa des barques, tout cela fut soigneusement remisé ou
+encavé.</p>
+
+<p>Puis, satisfait d'avoir pris toutes les précautions voulues, on se
+disposa à affronter courageusement l'ennui et l'horreur même d'un
+hiver labradorien.</p>
+
+<p>Si nous disons: l'horreur, c'est une façon de parler....</p>
+
+<p>Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison
+hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-là!</p>
+
+<p>Ces versants de montagnes drapés de neige, que trouent ci et là
+les forêts saupoudrées de blanc et les rochers rougeâtres; ces cascades
+coulant sous une carapace de cristal, à travers laquelle miroitent
+les eaux écumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant
+le fleuve lui-même jusqu'à plusieurs arpents du rivage; le
+silence qui règne partout, comme si la terre se taisait pour mieux
+entendre la grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes,
+balançant ces <i>ice-bergs</i> ou démolissant d'un heurt géant
+quelque château de glace allant au fil de l'eau,&mdash;tout cela est bien
+beau à contempler et ne manque certainement pas de poésie...</p>
+
+<p>Mais c'est de la poésie triste, de la beauté empreinte de mélancolie.</p>
+
+<p>Si l'âme s'élève, le coeur se serre.</p>
+
+<p>L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature,
+et Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent
+mieux à sa taille.</p>
+
+<p>L'année 1852 se termina par une effroyable tempête de neige, qui
+sévit sur la côte.</p>
+
+<p>On ne la regretta pas.</p>
+
+<p>Puis les trois mois suivants défilèrent lentement, sans grandes
+distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante
+récolte de gibier à poil.</p>
+
+<p>Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports
+les plus émouvants de la région du golfe: la chasse aux loups-marins.</p>
+
+<p>Dans les conditions d'isolement où se trouvaient les deux seules
+familles habitant la baie de Kécarpoui, on ne pouvait naturellement,
+songer à la grande chasse en goélette, à travers les banquises
+flottantes,&mdash;comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.</p>
+
+<p>Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindés avec de
+forts madriers de bois dur pour résister à la pression des glaces en
+mouvement, mais encore un équipage d'une dizaine d'hommes pour la
+manoeuvre, la tuerie et le dépeçage, quand on veut faire la chasse en
+grand.</p>
+
+<p>A Kécarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrêmes
+de la baie, et surtout l'Îlot du Large, autour duquel une batture assez
+étendue se consolidait tous les hivers.</p>
+
+<p>Les Labarou, connaissant depuis de longues années les habitudes
+locales de la faune de cette région, savaient fort bien que les loups-marins
+avaient fait de la <i>Sentinelle</i> un endroit de <i>villégiature</i> fort
+achalandé.</p>
+
+<p>Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles
+toujours contribué, pour une bonne part, au bien-être relatif dont ils
+jouissaient.</p>
+
+<p>On se tenait donc aux aguets, des deux côtés de la baie, lorsqu'un
+matin de la première quinzaine d'avril, Wapwi annonça avec
+une certaine excitation:</p>
+
+<p>&mdash;Loups-Marins!</p>
+
+<p>&mdash;Où cela? demanda Jean Labarou.</p>
+
+<p>&mdash;Autour de l'Îlot.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, le petit Abénaki montra ses doigts ouverts,
+montra sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de
+grands gestes avec ses bras;&mdash;ce qui voulait dire qu'il y en avait
+tant, tant.... que décidément il ne pouvait en indiquer le nombre.</p>
+
+<p>Jean Labarou prit aussitôt une décision.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons nos préparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une
+heure, Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.</p>
+
+<p>En un clin-d'oeil, tout le monde fut à l'oeuvre.</p>
+
+<p>Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie,
+auquel on répondit bientôt, du Chalet.</p>
+
+<p>Puis, les chiens,&mdash;au nombre de six,&mdash;étant attelés à une sorte de
+traîneau particulier à la côte du Labrador, on se mit en marche.</p>
+
+<p>Euphémie accompagnait l'expédition, naturellement.</p>
+
+<p>Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chaussés de
+bottes de loups-marins, armés de fusils à balles et de solides bâtons de
+bois dur, se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, où les chaloupes
+avaient été descendues depuis plusieurs jours, en prévision de
+la venue des phoques annoncés.</p>
+
+<p>Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.</p>
+
+<p>Le signal avait été compris.</p>
+
+<p>On y avait répondu tout de suite, et bientôt un attelage semblable
+à celui des Labarou quittait, au galop de six <i>chevaux à griffes</i>,
+le chalet de la famille Noël.</p>
+
+<p>Arrivées aux chaloupes, les deux petites troupes arrêtèrent les
+conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en silence
+l'étroit bras de mer libre séparant la batture de terre de celle de l'Îlot.</p>
+
+<p>Los chiens reçurent l'ordre de se coucher là où ils étaient et de
+ne pas bouger,&mdash;ni japper, surtout.</p>
+
+<p>Ils promirent tout ce qu'on voulut, à leur façon, et.... tinrent
+parole.</p>
+
+<p>De même que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses
+frères. On lui avait vanté si souvent les émotions d'une chasse aux
+loups-marins, qu'elle n'avait pu résister à la tentation d'y aller au
+moins une fois,&mdash;ne serait-ce que pour secouer sa mélancolie et faire
+plaisir à son frère Louis, qui l'avait suppliée de l'accompagner.</p>
+
+<p>Mais, contrairement à sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni
+bâton, ni arme à feu,&mdash;étant peu familière avec les «porte cynégétiques
+et trop sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal
+ressemblât-il à un poisson!</p>
+
+<p>Les chaloupes ayant donc été traînées à l'eau, on avançait en
+silence vers l'îlot sous le vent,&mdash;car les amphibies ont l'oreille fine.</p>
+
+<p>Arrivés à la large batture de glace entourant la <i>Sentinelle</i>, les
+hommes débarquèrent à petit bruit, puis s'avancèrent avec des précautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets et
+humant l'air, commençaient à s'agiter.</p>
+
+<p>Une décharge générale en coucha bientôt une demi-douzaine par
+terre.</p>
+
+<p>Six coups de feu avaient éclaté:&mdash;six phoques étaient blessés à
+mort.</p>
+
+<p>Aussitôt, le bâton à la main, tout le monde courut aux autres
+qui se précipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.</p>
+
+<p>C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.</p>
+
+<p>Chacun trépigne, frappe, saute, court....</p>
+
+<p>On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel
+les plaintes quasi-humaines des bêtes assommées, les ordres échangés.</p>
+
+<p>Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré sur quelque vieux
+loup-marin rusé, se glissant en tapinois vers la mer.</p>
+
+<p>C'est une cacophonie à rendre sourd un.... pot à tabac.</p>
+
+<p>Soudain, au beau milieu de ce tapage incohérent, un cri perçant
+se fit entendre,&mdash;un cri lancé par une voix de femme.</p>
+
+<p>Tout le monde se retourna.</p>
+
+<p>Euphémie Labarou était là, avec les hommes.</p>
+
+<p>Mais Suzanne, debout sur un glaçon qui plongeait dans l'eau par
+un de ses bords, était entraînée par le courant.</p>
+
+<p>Les trépignements des chasseurs avaient fracturé la glace, amincie
+par un commencement de dégel, et la jeune tille, toute entière au
+spectacle de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir
+qu'elle s'en allait à la dérive, sur un frêle glaçon à demi-submergé.</p>
+
+<p>Une voix forte cria aussitôt, répondant à l'appel strident de la
+naufragée:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....</p>
+
+<p>Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes,
+s'élança, vif comme un écureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout
+courant et ramena de même, en sautant d'un glaçon à l'autre.</p>
+
+<p>Cela s'était fait si vite, qu'on ne s'étonna de cet acte de courageuse
+agilité qu'au moment même où Suzanne était déposée dans une
+des chaloupes.</p>
+
+<p>Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces où Gaspard
+avait mit les pieds pour arriver à la jeune tille et revenir à terre,
+put juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragée.</p>
+
+<p>On était trop habitué, là-bas, aux péripéties d'une existence
+aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne
+à l'adresse du héros de ce coup de hardie vélocité.</p>
+
+<p>Les hommes, la respiration encore coupée par l'émotion, dirent
+simplement: «Très bien, Gaspard!»</p>
+
+<p>Mimie, elle, sentit monter à ses tempes deux jets de sang rapides
+et brûlants....</p>
+
+<p>Quant à Suzanne, disons à sa louange qu'elle eut un élan tout
+spontané de reconnaissante admiration....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main»
+merci: |e me souviendrai!</p>
+
+<p>Il «e pencha vers elle et, bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet épisode, si vous voulez,
+mais souvenez-vous d'une seule chose...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux très
+doux....</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous aime.... à en mourir acheva le jeune
+homme, d'une voix qui n'était qu'un souffle.</p>
+
+<p>Suzanne devint fort pale et dissimula son émotion en s'inclinant.</p>
+
+<p>Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front
+et elle dit aussitôt A haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Cet îlot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me
+tarde de revoir ma mère.</p>
+
+<p>On se hâta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphémie
+dans une des chaloupes et d'aller déposer ces dames sur la banquise
+de terre ferme, où les attelages de chien les transportaient au galop
+vers leur demeure respective.</p>
+
+<p>Quant aux bommes, ils ramassèrent et embarquèrent leurs loups-marins
+morts, que l'on se hâta de déposer dans les hangars à dépeçage,
+où ils devaient être convertis en huile et en peaux, destinées à
+la vente.</p>
+
+<p>Cet épisode de chasse devait amener de grands changements
+dans les relations, et même les sentiments, de quelques-uns de nos
+personnages.
+Thomas,&mdash;qui avait du nez,&mdash;le pressentit bien.</p>
+
+<p>Aussi put-il dire à son complice, dès qu'il se trouva seul avec
+lui,&mdash;à l'heure du coucher:</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux, le diable est décidément pour toi.... Cette petite
+course d'agrément sur des glaçons en dérive, avec une femme dans
+les bras, t'a remis à flot.... Tu seras le mari de Suzanne!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... murmura Gaspard, un sourire équivoque aux lèvres,
+c'était assez réussi, le coup du glaçon!.... Mais, en serons-nous
+plus avancés si....?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, achève!</p>
+
+<p>&mdash;...Si l'autre revient?....</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux
+sont bêtas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas
+de là où il est.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?.... Moi, tout le monde,&mdash;et toi aussi, parbleu!....
+Allons, mon vieux, fais un bon somme et rêve que le missionnaire est
+à l'autel, élevé pour la circonstance au milieu du feuillage, et que
+Thomas Noël y conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es....
+Ça te refera de bon sang.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux compères s'endormirent, heureux comme de braves
+garçons qui ont fait une bonne journée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY....</h3>
+
+<p>Thomas Noël venait de dire à son complice Gaspard, en parlant
+d'Arthur Labarou: «On ne revient pas de là où il est!»</p>
+
+<p>Eh! bien, n'en déplaise à ce froid organisateur de noyade, on en
+revient de l'endroit où était alors le jeune pêcheur, puisque nous le
+retrouvons plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents
+tonneaux de jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles.</p>
+
+<p>Ceci demande explication, nous le savons bien....</p>
+
+<p>Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation
+et allons-nous raconter brièvement l'odyssée de notre héros, depuis
+cette nuit sinistre où nous l'avons laissé sur un îlot perdu, à la
+veille d'être submergé par la marée montante, et criant en vain à eon
+compagnon, qui l'abandonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard, mon frère!....</p>
+
+<p>Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!!</p>
+
+<p>De telles impressions ne se racontent pas.</p>
+
+<p>La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crête des lames
+une poussière liquide qui la rendait encore plus puissante....</p>
+
+<p>Les vagues, heurtées en tous sens, avaient des clameurs de colère,
+comme si elles eussent été animées, au lieu de n'avoir que la force
+brutale des grandes masses déséquilibrées....</p>
+
+<p>Et le flot, poussé par le flot, montait toujours, emplissant la
+crique, couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant
+les pics.</p>
+
+<p>Arthur aussi montait, précédant cette marée envahissante qui
+gonflait le fleuve comme un immense levain en fermentation.</p>
+
+<p>Il vint un temps où, debout sur le pic le plus élevé de l'îlot,&mdash;comme
+un de ces antiques monuments de la vieille Égypte, envahi
+par cet autre flot dos déserts africains: la mer de sable!&mdash;le naufragé
+n'eut plus autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des
+cloches, souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut
+»vant de le rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis.</p>
+
+<p>C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie,
+où reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:&mdash;ses parents
+et sa fiancée,&mdash;le pauvre garçon lança à travers la nuit cette
+clameur d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage
+arrivant à la rescousse.</p>
+
+<p>Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un
+grand éclair, suivi d'une nuit profonde.</p>
+
+<p>Une voix d'enfant, bien connue,&mdash;celle de Wapwi,&mdash;avait crié
+«.... Petit père!....»</p>
+
+<p>Puis une masse sombre, se balançant au sommet d'une vague
+énorme, avait semblé s'abattre sur le naufragé qui, d'instinct, avait
+étendu les bras vers cette «chose» entrevue, s'y était cramponné,
+hissé, jouant des coudes et des genoux, jusqu'à ce qu'il se sentit enfin
+emporté dans une embarcation, venue à lui miraculeusement, et tourbillonnant
+sous la poussée des lames affolés....</p>
+
+<p>Et puis, quoi encore?...</p>
+
+<p>Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif
+qui le portait, l'écuma des vagues l'inondant, la brise sifflant
+toujours....</p>
+
+<p>Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement
+de l'âme et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se
+passait dans le monde physique?....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+
+
+<p>Des heures entières, sans doute, puisque, éveillé soudain par des
+cris d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le
+jour naissait.</p>
+
+<p>Mais d'où venaient les cris?...</p>
+
+<p>D'un navire à l'ancre, sous l'étrave duquel le chaland du naufragé allait s'engager.</p>
+
+<p>Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient aperçu la
+petite embarcation en détresse et hélaient l'homme, endormi ou mort,
+qui se trouvait couché dedans.</p>
+
+<p>Comme cet homme, tout en no répondant pas, semblait, tout de
+même avoir un reste de vie, un des <i>mathurins</i>, s'accrochant
+aux sous-barbes
+du beaupré, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir.</p>
+
+<p>Un grelin lui fut jeté par ses camarades, et, une minute plus
+tard, le naufragé, attaché solidement sous les bras, était hissé à bord.</p>
+
+<p>D'où venait-il?</p>
+
+<p>On ne s'en inquiéta pas.</p>
+
+<p>C'était une victime de la mer, et la grande fraternité des marins
+n'a pas besoin des formalités d'une enquête pour secourir un camarade.</p>
+
+<p>Le capitaine,&mdash;un jeune homme d'une trentaine d'années, au
+plus,&mdash;fit transporter l'inconnu dans sa propre cabine, où un cadre se
+trouvait libre, et se chargea lui-même des première soins à donner.</p>
+
+<p>Après quoi, appelé à ses devoirs de commandant, il se fit remplacer
+par un homme de confiance.</p>
+
+<p>Pendant trois jours, le naufragé fut en proie à une fièvre ardente,
+marmottant des phrases incohérentes, poussant des cris de détresse,
+appelant au secours, d'une voix navrée....</p>
+
+<p>Puis le sang se tiédit, les nerfs s'apaisèrent, le sommeil vint....</p>
+
+<p>Il était sauvé!</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'atlantique, fut la réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous allons!...</p>
+
+<p>&mdash;Dans les Indes, à Ceylan.</p>
+
+<p>Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs.</p>
+
+<p>Mais, en dépit de tous ses efforts, sa mémoire ne lui disait rien,
+après le cri entendu au sein de la tempête, sur l'îlot submergé,&mdash;ce cri
+d'enfant appelant: «Petit père!»</p>
+
+<p>&mdash;Wapwi! pensait-il.... C'était Wapwi!.... Et c'est le chaland
+qu'il montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il
+devenu?.... noyé, sans doute.... Pauvre enfant!</p>
+
+<p>Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, à cette triste
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le
+pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauvé par un
+compatriote,... car vous êtes Français, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Canadien-français, de Québec, répondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher;
+je ne suis pas un naufragé, capitaine!</p>
+
+<p>&mdash;Alors?.... fit le marin, étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la victime du plus lâche attentat qui se puisse imaginer...
+J'ai été abandonné sur un îlot perdu, à marée basse, avec
+en perspective d'une lente agonie et d'une mort inévitable, quand la
+mer viendrait à couvrir mon rocher, au montant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du
+naufragé avec un redoublement d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble à un
+conte des <i>Mille et Une Nuits</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine fit un geste d'assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui,
+grâce au bon vent, plus de loisirs à vous consacrer, que d'habitude.</p>
+
+<p>Alors Arthur fit le récit court, mais très mouvementé, de ce qui
+avait précédé et amené, suivant lui, l'affaire de l'Îlot.</p>
+
+<p>Puis il conclut, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille
+infamie?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que ce gaillard-là finira par être pendu à la maîtresse
+vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,&mdash;quand ce
+serait le mien....</p>
+
+<p>En attendant, jeune homme, suivez-moi où j'irai, et soyez certain
+qu'en juin prochain,&mdash;avant la visite du missionnaire qui pourrait
+bien, sans cela, marier votre cher cousin à votre fiancée,&mdash;je vous,
+aurai ramené à Kécarpoui, où vous réglerez vos comptes avec cet
+aimable assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement
+du mois de juin de l'année 1863, je pouvais apparaître dans ça
+petit coin du Labrador, où l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau,
+quel règlement de comptes, comme vous dites, capitaine!</p>
+
+<p>&mdash;Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant....
+Le capitaine Pouliot, de Québec, connaît son navire, <i>l'Albatros</i>.
+D'ailleurs, j'ai promis à mon armateur, M. Ross, que je serais de nouveau
+en rade de Québec avant la fin du mois de juin. Et, ce que je
+promets, vous saurez, à moins que le diable ne s'en mêle....</p>
+
+<p>&mdash;Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents
+et la mer nous être favorables!</p>
+
+<p>&mdash;Amen! fit le capitaine.</p>
+
+<p>Sur quoi, les deux amis montèrent sur le pont, où le capitaine
+constata que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu.</p>
+
+<p>Mais résumons....</p>
+
+<p>Le voyage, par le cap de Bonne-Espérance et l'Océan-indien
+dura trois mois et demi.</p>
+
+<p>Los vents avaient été maniables et la mer, clémente.</p>
+
+<p>On avait passé la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers
+jours de janvier, on arriva en vue de la grande île de Ceylan.</p>
+
+<p>Une partie du chargement y fut débarquée; puis on continua
+jusqu'à Madras, pour livrer ce qui restait.</p>
+
+<p>Vers la fin de janvier 1853, commença le voyage de retour, en
+longeant la côte de Coromandel, pour s'engager dans le détroit de
+Manaar.</p>
+
+<p>Mais, contrarié par une très grosse brise de ouest-sud-ouest,
+<i>l'Albatros</i> dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui échancre
+le littoral ouest de l'Ile de Ceylan.</p>
+
+<p>On fut là deux jours à l'ancre, un calme plat ayant succédé à la
+bourrasque qui avait fait rage.</p>
+
+<p>Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la
+pêche des perles.</p>
+
+<p>Pour tuer le temps, le capitaine proposa à son lieutenant,
+Labarou,&mdash;promu à ce grade après la mort accidentelle du titulaire, arrivée
+à Madras.&mdash;de tenter la fortune.</p>
+
+<p>Celui-ci, plongeur émérite et pouvant rester près d'une minute
+sous l'eau, y consentit.</p>
+
+<p>Le reste de l'équipage voulut en faire autant....</p>
+
+<p>Quelle idée lumineuse, et à quoi tient la fortune!</p>
+
+<p>En moins d'une demi-journée, chaque plongeur, descendu au fond
+de l'eau, au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachée à son
+extrémité, avait recueilli, à la barbe des requins, de pleins sacs d'huîtres,
+que l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles,
+que l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant.</p>
+
+<p>Enfin, un bon vent d'est ayant succédé au calme, on leva l'ancre
+et.... en route pour l'Europe:</p>
+
+<p>Le mois de février commençait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit
+jours qu'il renferme pour atteindre la côte africaine.</p>
+
+<p>Le 8 mars, <i>l'Albatros</i> mouillait en rade de la ville du Cap.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle»
+avec les joailliers de la Cité aux diamants....</p>
+
+<p>Et, chose étonnante, il se trouva que tous les pécheurs de <i>l'Albatros</i>
+avaient en mains des perles d'une grande valeur.</p>
+
+<p>Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jeté l'ancre,
+dans la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huîtres
+perlières, de la région.</p>
+
+<p>Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumés aux gros
+sous de cuivre qu'aux belles guinées jaunes et aux scintillants
+souverains d'or qu'on leur donna en échange des perles de Condatchy!</p>
+
+<p>Bref, quand <i>l'Albatros</i> quitta le Cap de Bonne-Espérance, le 12
+mars 1853, tout le monde à son bord était riche, depuis le capitaine
+jusqu'au dernier des <i>Mathurins salés!</i></p>
+
+<p>Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une
+belle matinée ensoleillée, <i>l'Albatros</i> jetait l'ancre dans la rade de
+Saint-Jean de Terreneuve, où le lieutenant Labarou se sépara de son
+capitaine, non sans regret.</p>
+
+<p>Mais il avait, arrêté en son esprit, un programme à remplir, et
+il désirait avoir les mains libres pour arriver à son but.</p>
+
+<p>En effet, son intention était d'acheter, pour son propre compte,
+une bonne et, solide goélette, avec laquelle il ferait, à Kécarpoui, une
+entrée.... dont on garderait le souvenir, sur la côte du Labrador.</p>
+
+<p>Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner à sa convenance;
+et le 10 juin, ayant recruté un équipage de trois hommes,&mdash;deux
+Canadiens et un Français,&mdash;il levait l'ancre pour gagner le
+détroit de Belle-Ile, par où le capitaine Arthur Labarou volait
+rentrer chez lui.</p>
+
+<p>La goélette portait un nom significatif....</p>
+
+<p>Elle s'appelait: <i>Le Revenant</i>!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LE REVENANT</h3>
+
+<p>Nous sommes au 25 juin de l'année 1853.</p>
+
+<p>Dès huit heures du matin, la baie de Kécarpoui présente un spectacle
+inaccoutumé.</p>
+
+<p>Près de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noël,
+deux goélettes sont à l'ancre: l'une pavoisée et toute luisante de
+peinture fraîche....</p>
+
+<p>C'est le <i>Marsouin</i>.</p>
+
+<p>À une couple d'arpents plus au large,&mdash;mais sur une même ligne,
+un second vaisseau est aussi au mouillage, présentant l'étrave au
+courant, qui rentre....</p>
+
+<p>C'est la fameuse goélette qui fait, deux fois l'an, la visite des
+établissements de pêche disséminés sur la côte du Labrador, achète le
+poisson, fournit les provisions et transporte d'un point à un autre le
+missionnaire catholique.</p>
+
+<p>Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisième goélette, véritable
+bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis, diminuant
+de toile à mesure qu'elle avance, finit par aller jeter l'ancre au
+beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des
+Labarou.</p>
+
+<p>Sur le tableau d'arrière de celle-ci se lit un nom fatidique:
+<i>Le Revenant</i>.</p>
+
+<p>Pendant que l'équipage s'occupe à serrer les voiles et aux soins
+multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe
+du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'années, dont la figure très
+basanée rayonne comme un soleil....</p>
+
+<p>C'est Arthur Labarou. suivi de son fidèle Wapwi,&mdash;lequel, pressentant
+l'arrivée de son maître, a trouvé le moyen de rallier la goélette, à
+l'est du la baie, dans son canot.</p>
+
+<p>Mais déjà, de l'humble maisonnette, surgissant tour à tour, un
+vieillard, encore vert quoique courbé, une femme à cheveux blancs et
+une belle jeune fille, toute pâle d'une émotion extraordinaire....</p>
+
+<p>Arrivés à une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes
+s'observent avec un trouble grandissant....</p>
+
+<p>La vieille femme à cheveux blancs s'arrête et se prend à trembler
+de tous ses membres...</p>
+
+<p>Le vieillard lève les bras vers le ciel....</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, elle, s'élance vers le nouvel arrivant et l'étreint
+rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère!</p>
+
+<p>Arthur rend l'étreinte, sans répondre.</p>
+
+<p>La mère est là....</p>
+
+<p>C'est pour elle la première parole.</p>
+
+<p>Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se
+glisse à ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout:</p>
+
+<p>&mdash;O mère!</p>
+
+<p>Le père, à son tour, presse son fila sur sa poitrine....</p>
+
+<p>Puis on entre à la maison....</p>
+
+<p>La porte se ferme....</p>
+
+<p>Une scène, qui ne se décrit pas, a lieu entre les divers personnages
+de cette famille, hier encore abîmée dans le désespoir.</p>
+
+<p>La joie a sa pudeur.</p>
+
+<p>Tirons le rideau sur ces épanchements sacrés....</p>
+
+<p>Un quart-d'heure s'écoula.</p>
+
+<p>Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du
+<i>Revenant</i>, qui semblait au comble de l'anxiété et disait rapidement à
+sa soeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu es sûre que Suzanne m'est restée fidèle et qu'on lui
+force la main?....</p>
+
+<p>&mdash;Absolument sûre, mon frère.... Ah! pauvre fille, comme elle
+a pleuré et quel serment imprudent elle a fait là, par une reconnaissance
+exagérée pour un sauvetage <i>arrangé</i> d'avance entre Thomas
+et Gaspard, je le jurerais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle a été bien imprudente de s'engager par serment à épouser
+un misérable, dans un temps donné.... Mais aussi, petite soeur,
+quelle inspiration du ciel d'avoir ajouté formellement, comme tu dis:
+«Si toutefois mon premier fiancé ne vient pas réclamer ses droite!»</p>
+
+<p>&mdash;Restriction qui n'a causé nul souci à ce coquin de Gaspard!
+fit remarquer Mimie.... Il était si sûr d'avoir réussi dans son
+crime!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le
+jeune capitaine du <i>Revenant</i>.... Nous arriverons à temps pour
+sauver cette pauvre Suzanne.</p>
+
+<p>Ces propos s'échangeaient rapidement, tout en embarquant dans
+la chaloupe et ramant vers la goélette.</p>
+
+<p>On prit là, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe
+partit comme une flèche dans la direction du Chalet.</p>
+
+<p>A peine eut-elle touché terre, qu'Arthur sauta sur la berge...</p>
+
+<p>Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en
+cet endroit, un cri de désespoir faillit jaillir de sa gorge....</p>
+
+<p>En face d'un autel, tout enguirlandé de feuillage, érigé à côté du
+Chalet, Gaspard et Suzanne, à genoux l'un près de l'autre, écoutaient
+un prêtre debout en face d'eux, un livre à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous
+Suzanne Noël pour votre légitime épouse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse.</p>
+
+<p>Le capitaine du <i>Revenant</i> arrivait derrière eux, comme le prêtre
+posait la même question à la jeune femme agenouillée:</p>
+
+<p>&mdash;Suzanne Noël, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre légitime
+époux?</p>
+
+<p>Un frisson parut courir sur les épaules de la pauvre fille....</p>
+
+<p>Elle hésita....</p>
+
+<p>Puis, dans un mouvement de désespoir inconcevable, levant les
+yeux au ciel comme pour y demander un secours inespéré, elle se
+retourna une dernière fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et
+rencontra les yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment.</p>
+
+<p>Alors, secouée de la tête aux pieds par une commotion électrique,
+elle courut vers son premier fiancé, criant par trois fois:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! non!</p>
+
+<p>Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancée,&mdash;si près de
+s'appeler la jeune épousée,&mdash;et ce tut une exclamation de stupeur
+quand on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,&mdash;d'Arthur
+Labarou, surgi brusquement des saules bordant la rive.</p>
+
+<p>Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une épouvante
+sans nom, paraissait cloué au sol.</p>
+
+<p>Thomas, qui lui servait de chaperon à l'autel, dut le rappeler à
+ses sens....</p>
+
+<p>Il perdait rarement la tête, lui, l'excellent garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux, dit-il.... <i>ton chien est mort!</i>.... Filons!....
+C'est le bon temps.</p>
+
+<p>Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraîna rapidement
+vers la rive, où la chaloupe du <i>Marsouin</i>, toute pavoisée et
+montée par deux matelots en grande tenue, attendait les mariés.</p>
+
+<p>Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires,
+Gaspard, eu passant près d'un groupe formé d'une jeune fille et d'un
+enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un
+mépris écrasant: «Caïn!»</p>
+
+<p>L'enfant, lui, ôta gravement son chapeau, et salua jusqu'à terre.</p>
+
+<p>C'était Wapwi, qui se vengeait à sa façon.</p>
+
+<p>Mais tout cela ne prit que le temps de le dire....</p>
+
+<p>Thomas commanda aux matelots, après avoir fait entrer Gaspard
+dans l'embarcation et s'y être installé lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;A la goélette!.... et plus vite que ça!</p>
+
+<p>Bien que fortement intrigués de ne pas voir la mariée accompagner
+son nouvel époux,&mdash;ainsi que la chose avait été arrangée,&mdash;les
+mathurins poussèrent au large et se prirent à ramer en cadence, sans
+faire aucune observation.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le <i>Marsouin</i>, toutes voiles hautes et
+pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la <i>Sentinelle</i> et
+disparaissait dans les brumes irisées du golfe....</p>
+
+<p>Gaspard Labarou, debout près de la lisse de l'arrière, tendant
+son poing fermé vers le fond de îa baie, disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., <i>je reviendrai</i>!</p>
+
+
+<p class="mid">* * * * *</p>
+
+<p>Dès le lendemain, un double mariage était célébré par le missionnaire,
+avant son départ:</p>
+
+<p>Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noël....</p>
+
+<p>Lea autres conjoints s'appelaient:</p>
+
+<p>Louis Noël et Euphémie Labarou.</p>
+
+<p>Et, à la fin de ce jour-là, quand les ombres de la nuit s'étendirent
+sur la côte du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou
+le Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte!</p>
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***
+
+***** This file should be named 14030-h.htm or 14030-h.zip *****
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+ https://www.gutenberg.org/1/4/0/3/14030/
+
+Produced by Renald Levesque, from files made available by La
+bibliothèque Nationale du Québec
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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diff --git a/old/14030-h/images/16.png b/old/14030-h/images/16.png
new file mode 100644
index 0000000..fdd8370
--- /dev/null
+++ b/old/14030-h/images/16.png
Binary files differ
diff --git a/old/14030-h/images/17.png b/old/14030-h/images/17.png
new file mode 100644
index 0000000..cd219c7
--- /dev/null
+++ b/old/14030-h/images/17.png
Binary files differ
diff --git a/old/14030-h/images/18.png b/old/14030-h/images/18.png
new file mode 100644
index 0000000..aac33de
--- /dev/null
+++ b/old/14030-h/images/18.png
Binary files differ
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new file mode 100644
index 0000000..e78e565
--- /dev/null
+++ b/old/14030-h/images/19.png
Binary files differ
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new file mode 100644
index 0000000..f351cdb
--- /dev/null
+++ b/old/14030-h/images/20.png
Binary files differ
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+++ b/old/14030-h/images/21.png
Binary files differ
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index 0000000..94e4278
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+++ b/old/14030-h/images/22.png
Binary files differ